Guerre en Ukraine. Quelles causes ? Quelles conséquences pour les relations russo-chinoises ?

RG v8n1, 2022

Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva

Frédéric Lasserre est directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques et professeur au département de Géographie de l’Université Laval.  Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Olga Alexeeva est professeure au département d’Histoire de l’UQAM et chercheure au CQEG. Alexeeva.olga@uqam.ca

Résumé : le conflit qui embrase l’Ukraine depuis le 21 février 2022, date de l’annonce de l’entrée des troupes russes dans le Donbass, trouve ses origines dans la recomposition politique internes à l’Ukraine, mais aussi dans les représentations que nourrit la Russie et son président Vladimir Poutine à son endroit. Quelles sont ces représentations ?  La Chine pourrait-elle jouer un rôle dans l’évolution de ce conflit ?

Mots-clés : Ukraine, Russie, guerre, Donbass, représentations, Chine.

Summary : the conflict that has set Ukraine ablaze since February 21, 2022 has its origins in the internal political recomposition of Ukraine, but also in the representations that Russia and its President Vladimir Putin nurture about the former Soviet republic. What are these representations? Could China play a role in the evolution of this conflict?

Keywords : Ukraine, Russia, war, Donbass, représentations, China.

Le 21 février 2002, le président russe Vladimir Poutine a officiellement reconnu l’indépendance des deux républiques sécessionnistes de Lougansk et de Donetsk, et a ordonné aux troupes russes de se déployer dans ces territoires pour en assurer la sécurité, ce qui constituait déjà en soi un acte de guerre contre l’Ukraine. Mais l’attaque de l’Ukraine sur plusieurs fronts, annoncée le 23 février, souligne que là n’était sans doute pas le seul objectif du président russe. Quelles sont les raisons de cette invasion? Et quelles répercussions principales peut-on entrevoir à la suite du déclenchement de ce conflit majeur, le premier entre États en Europe depuis 1945, ou depuis les guerres yougoslaves (1991-1995, 1999) ? La Russie semble s’appuyer sur le support tacite de la Chine de sa politique expansionniste en Ukraine, le support censé de lui aider à faire face aux sanctions occidentales. Quelle fut la réaction initiale de Pékin à l’invasion russe de l’Ukraine ? Comment cette réaction a évalué au fil de jours ? Quelles seraient les conséquences de cette crise pour la stabilité en Asie ?

  1. Un conflit déjà ancien en Ukraine

La cristallisation du conflit en Ukraine n’est pas un phénomène récent. À la sécession de la Crimée en février 2014, soutenue par des troupes masquées et sans insignes, mais fortement armées dont on a fortement soupçonné l’appartenance à l’armée russe (Norberg, 2014) succédait l’annexion par la Russie en mars 2014 (Biersack and O’Lear, 2014; Grant, 2015). Quelques mois plus tard, deux zones du Donbass, région de l’Est de l’Ukraine, ont tenté de reproduire le même scénario avec la sécession des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Cette sécession a là encore été soutenue par la Russie, financièrement, logistiquement en armes et possiblement par des conseillers voire des soldats sans insigne (Barabanov, 2015; Campana, 2016). Elle a aussi et notamment été marquée par deux référendums tenus dans les zones contrôlées par les rebelles le 11 mai 2014, lesquels ont servi de caution consultative aux déclarations d’indépendance. Après plusieurs mois d’affrontements et la prise de Debaltsevo par les rebelles, l’accord de Minsk II du 12 février 2015 a permis un cessez-le-feu, précaire et souvent émaillé de combats sporadiques marqués par des duels d’artiellerie tout au long des années suivantes (Henrotin, 2020). L’Ukraine était très réticente à signer cet accord, notamment parce qu’il impliquait de reconnaître une légitimité et un statut spécial aux séparatistes, et donc de légitimer un éventuel nouveau référendum d’autodétermination. La réalité du rapport de forces sur le terrain a néanmoins forcé Kiev[1] à se résigner à cet accord imparfait, qui octroyait de facto un levier de pression important de Moscou sur l’Ukraine (Boulègue, 2018).

Figure 1. Les républiques sécessionnistes du Donbass

Source : Le Parisien, 22 février 2022, https://tinyurl.com/Donbass-secessionnistes

2. Représentations russes : de la sécurité à la défense des russophones hors Russie

Les raisons évoquées par la Russie pour justifier ou légitimer l’invasion de l’Ukraine avant l’attaque du 23 février sont de trois ordres. On y retrouve le déni de légitimité à l’Ukraine ; le souci de la défense des russophones du Donbass ; la crainte de voir l’Ukraine, pays frontalier de la Russie, devenir membre de l’OTAN et de l’Union européenne.

2.1. La défense des russophones hors de Russie

Cet argument a souvent été invoqué par Moscou pour justifier les pressions que la Russie a pu exercer sur ses voisins. On peut penser à l’Estonie et à la Lettonie (Pundziūtė-Gallois, 2015) jusqu’en 2014. Dans sa justification de son annexion de la Crimée, le président Poutine évoquait ainsi la défense des minorités russes face au désir d’assimilation prêté aux autorités ukrainiennes (Bebier, 2015). Si le désir de développement de la langue ukrainienne dans la sphère publique était bien réel (Fournier, 2002), il n’en demeure pas moins que ce débat linguistique interne à l’Ukraine semble avoir été manipulé par Moscou et par les séparatistes du Donbass. En effet, une part notable de la population russophone d’Ukraine ne souscrivait pas à l’alarmisme des discours sur l’oppression culturelle dont aurait été l’objet la minorité russophone d’Ukraine, et est demeurée fidèle au gouvernement de Kiev (Laruelle, 2016; Pop-Eleches et Robertson, 2018; Boisvert, 2022). Dans le déroulement de la guerre de 2022, si le 21 février le président Poutine ordonne effectivement aux troupes russes d’entrer dans le Donbass pour y protéger les républiques de Donetsk et de Lougansk, s’il reconnait de plus la revendication de ces républiques sur l’ensemble du Donbass alors qu’elles n’en contrôlent que le tiers (Moscow Times, 2022), le fait que 2 jours plus tard l’offensive majeure russe porte sur la région de Kiev laisse entendre que l’objectif prioritaire de Moscou n’était pas la défense des russophones. De plus, cet argument n’explique pas l’urgence : si les accords de Minsk demeuraient très imparfaits et semblaient offrir peu d’issue, l’existence des républiques sécessionnistes n’était pas menacée, Kiev, malgré le renforcement récent de son armée, n’ayant guère les moyens militaires de reconquérir ces territoires bien soutenus militairement et politiquement par Moscou.

2.2. La menace de l’OTAN

À la suite du sommet OTAN-Russie de 2008, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, aurait déclaré que si l’Ukraine rejoignait l’OTAN, son pays pourrait envisager l’annexion de l’Ukraine orientale et de la Crimée (Українська Правда, 2008). À tout le moins, il aurait vivement protesté auprès du président américain George Bush lorsque fut évoquée la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie (Harding et al, 2008), soulignant que l’Ukraine n’avait pas de légitimité politique (Baer, 2018). La décision des Occidentaux d’admettre les pays baltes au sein de l’OTAN, puis d’envisager l’adhésion d’autres ex-républiques soviétiques, dont l’Ukraine, a fortement irrité le gouvernement russe, accélérant une désillusion de la part de Vladimir Poutine. Pourtant plusieurs analystes estiment que celui-ci envisageait, au début de ses premières présidences (2000-2004, 2004-2008), une collaboration réelle avec les Occidentaux (Shlapentokh, 2021), pour ensuite être déçu face à l’attitude qu’il percevait volontiers comme arrogante et hégémonique de la part de Washington, évolution perceptible dès son discours de Munich en 2007 (Poutine, 2007; Zecchini, 2007).

Le discours du président Poutine a beaucoup mis l’accent sur l’expansion de l’OTAN vers la Russie, intégrant tout d’abord plusieurs pays d’Europe de l’Est, puis d’anciennes républiques soviétiques avec les trois pays baltes en 2004. « L’attitude de la Russie d’aujourd’hui rappelle celle de la France d’il y a deux siècles : contre qui l’OTAN est-elle alliée ? Pour Moscou, la seule réponse possible à cette question est : la Russie. Comme l’a fait remarquer un témoin devant un comité parlementaire en Grande-Bretagne, aux yeux des Russes, ‘l’idée que l’OTAN ne soit pas anti-russe est saugrenue.’ » (UK Parliament, 2007). Percevant l’OTAN comme une alliance antirusse, Poutine rappelle aussi aux Occidentaux que ceux-ci avaient promis, lors des derniers instants de l’URSS, que l’alliance atlantique ne serait pas étendue vers l’Est (Sarotte, 2010, 2021), nourrissant le sentiment de trahison (Mearsheimer, 2014).

Mais au-delà de l’amertume de voir l’OTAN s’étendre vers l’Est et admettre d’anciens pays du pacte de Varsovie ou d’anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes, la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine était-elle une menace sérieuse ? Était-elle envisagée à court terme par l’OTAN ?  En réalité, même si le président ukrainien Porochenko avait effectivement demandé l’adhésion de son pays au sein de l’Alliance en 2014, décision confirmée par l’abandon du statut de neutralité en décembre 2014 suite à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass (Interfax, 2014), cette adhésion était peu probable et guère envisagée par les gouvernements occidentaux, car ne suscitant pas de consensus— surtout dans un contexte de vives tensions avec Moscou (Wong and Jakes, 2022; South China Morning Post, 2022; Pommiers, 2022). De plus — gesticulation ou reflet des représentations réelles — les dirigeants russes ont à plusieurs reprises qualifié l’OTAN de « tigre de papier » (Spiegel, 2008; Pommiers, 2022). Quoi qu’il en soit, s’il est certain que Moscou perçoit l’OTAN et les États-Unis comme leur principal rival, l’Ukraine ne constituait pas une menace à court ou moyen terme, son adhésion au sein de l’Alliance n’étant plus à l’ordre du jour.

2.3. Le déni de légitimité de l’Ukraine

Le président Poutine et d’autres responsables russes ont longtemps développé l’idée selon laquelle l’Ukraine n’avait pas d’existence propre comme nation, que l’Ukraine et la Russie (tout comme la Biélorussie) formaient en réalité un seul et même peuple, et que l’existence de l’État ukrainien n’était donc due qu’aux conséquences de la chute de l’URSS (Kuzio, 2006, 2019; Baer, 2018; Pawliw, 2018). Ils reprenaient en ce sens des représentations historiques anciennes proches de l’eurasisme, la doctrine politique soulignant la destinée ni européenne ni asiatique, mais spécifique de la nation russe (Shlapentokh, 2021). Les arguments de la défense de la minorité russe du Donbass ou de la menace de l’OTAN semblant peu crédibles pour expliquer le déclenchement de la guerre, faut-il voir dans l’offensive russe la marque d’un désir de revanche sur l’histoire, de réintégration de ce qui n’aurait jamais dû être séparé de la Russie ? Avec en sus, une possible peur d’ordre idéologique, la crainte que le temps passant, l’Ukraine, si proche de la Russie aux yeux du président russe, ne devienne le symbole de ce qu’aurait pu être une Russie démocratique (Iakimenko et Pachkov, 2014; Wilson, 2014; Frachon, 2022).

Si cette représentation du caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine a bien contribué au déclenchement de la guerre, on peut cependant se demander pourquoi maintenant, alors que cette représentation n’est pas nouvelle, y compris dans la pensée du président russe. Vladimir Poutine espérait-il susciter l’adhésion de l’opinion publique, comme en 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée (Balzer, 2015), alors que la crise économique et la gestion de la Covid-19 avaient écorné sa popularité ? (Dobrokhotov, 2020; Semenov, 2021) Si tant est que le président s’inquiète réellement de l’opinion publique russe, il semble que le pari était gagnable, alors que l’image du gouvernement russe avait bénéficié de la fermeté dont faisait preuve Moscou face à l’Ukraine avant le déclenchement du conflit (Burakovsky, 2022). Il reste à voir si ce regain sera pérenne. Cette question se trouve au cœur des analyses de plusieurs experts, y compris des analystes russes opposants au régime. Certains d’entre eux affirment que la guerre en Ukraine figurait dans les plans de Poutine même avant 2014 : initialement prévue pour le printemps 2020, l’invasion aurait été ensuite décalée à cause de l’épidémie de la Covid-19 (Solovei, 2022). D’autres soulignent un manque de compréhension du contexte international de la part de Poutine, qui aurait envisagé de gagner la guerre rapidement en mettant l’UE et les États-Unis devant le fait accompli, comme ce fut le cas lors de l’annexion de la Crimée en 2014, et qui ne s’attendait pas à la réaction aussi ferme de la part du Global West (Meduza, 2022). Finalement, il y a aussi ceux qui voient dans cette guerre un soubresaut final de l’Empire russe—soubresaut qui ne ferait que précipiter sa chute (Pastukhov, 2022).

3. La position de la Chine : refus de condamner, refus de soutenir

Le déclenchement de cette guerre a suscité nombre d’interrogations quant à la position qu’adopterait la Chine, partenaire économique majeur de la Russie, mais avec qui aucune alliance formelle n’a encore été conclue. Depuis le début de la guerre, les autorités chinoises semblent se réfugier derrière le mutisme de ses médias officiels, qui ne diffusent que de brefs reportages sur la situation en Ukraine à la fin des bulletins d’information (White et al., 2022), et la répétition de formules diplomatiques habituelles qui mettent en avant les principes de la non-ingérence et du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États. Dans les jours qui suivent le début de « l’opération spéciale » russe, les communiqués officiels chinois continuaient à être prudents, mais l’attitude de Pékin paraît de plus en plus en décalage par rapport aux réactions du reste du monde. L’invasion russe de l’Ukraine met à l’épreuve la politique d’affirmation de la Chine sur la scène internationale, tout en compromettant les efforts de Pékin à construire un partenariat stratégique avec Moscou.

3.1. Protéger les intérêts chinois et minimiser l’impact de la crise en Ukraine sur l’économie chinoise

Bien que depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping la Chine ait développé un véritable partenariat stratégique avec la Russie, Pékin a toujours gardé une certaine distance vis-à-vis des ambitions territoriales de Poutine en Ukraine de l’Est. La Chine a d’ailleurs activement promu les relations bilatérales avec Kiev, en signant plusieurs accords d’intention visant à réaliser différents projets d’infrastructure en Ukraine. Par exemple, China Road and Bridge s’est engagé à investir 400 millions de dollars dans la reconstruction du pont Shuliavsky à Kiev, alors que China Harbour Engineering a obtenu un contrat d’un milliard de dollars pour le dragage du port de Youjne (Katsilo et al., 2017). En 2020, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Ukraine : le volume d’échanges a alors battu tous les records en atteignant 15,4 milliards de dollars américains. En parallèle, les compagnies chinoises ont démontré un intérêt particulier pour le secteur agricole, en investissant dans la production de la viande et des céréales (InVenture, 2021).

Ainsi, le rapprochement stratégique avec Moscou ne signifie pas nécessairement que Pékin va exprimer un support automatique et sans réserve aux activités russes en Ukraine. Les contorsions diplomatiques auxquelles les porte-parole du gouvernement chinois se livrent depuis une semaine semblent le confirmer. Le 24 février, la porte-parole du ministre des Affaires étrangères chinois, Hua Chunying, a refusé de qualifier les actions russes en Ukraine d’invasion en disant que « there is a complex historical background and context on this [Ukraine] issue. The current situation is the result of the interplay of various factors » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a). Elle a tenté ensuite de détourner l’attention de la conférence de presse vers les États-Unis en spécifiant qu’ils n’ont pas de légitimité à donner des leçons quant au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale d’États alors qu’eux même ont envahi de nombreux pays au prétexte de « democracy or human rights or simply a test tube of laundry powder or even fake news » et que « China has no interest in the friend-or-foe dichotomous Cold War thinking » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a).

Ce refus de Pékin de condamner l’invasion a été interprété par la plupart des gouvernements étrangers et médias internationaux comme un signe de support pour les actions russes en Ukraine, voire comme une façon d’assurer à Poutine que la Chine pourrait l’aider à faire face aux sanctions imposées par les pays occidentaux (Feigenbaum, 2022). En effet, avant que l’accès aux médias russes ne soit coupé aux internautes avec les adresses IP étrangères, on pouvait y trouver des articles détaillant comment la Chine pourrait exploiter les sanctions pour combler ses lacunes technologiques: le système de transfert interbancaire SWIFT pourrait être remplacé par son équivalent chinois, Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), de même pour les semi-conducteurs et composants technologiques américains. Mais toutes les entreprises qui aident la Russie à contourner ces interdits seraient frappées à leur tour de lourdes amendes et sanctions, un scénario que les grandes compagnies chinoises ne peuvent pas ignorer étant donné leur dépendance au marché globalisé. Ainsi, selon les médias ukrainiens, les géants de la tech chinois Lenovo et TikTok auraient déjà pris la décision de quitter le marché russe (Derkatchenko, 2022), bien que cette information n’ait pas été officiellement confirmée par les compagnies en question. Ces considérations semblent pousser la Chine à modifier sa communication, désormais focalisée sur les efforts chinois à négocier un cessez-le-feu et à promouvoir la désescalade du conflit (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022b).

3.2. La couverture médiatique de la guerre en Chine

Les rapports des médias chinois sur ce qui se passe en Ukraine reflètent la position officielle de Pékin et évitent d’utiliser les termes « guerre » ou « invasion » dans leur description des événements, leur préférant l’expression ambiguë de « situation » (qushi 局势). Quant aux médias sociaux, la situation y est plus intéressante et dans un sens, plus révélatrice. Un nouvel hashtag (wuxin gongzuo 乌心工作) est apparu dès le 24 février pour désigner l’inquiétude éprouvée par les internautes chinois au sujet de la situation en Ukraine. Il s’agit d’un jeu de mots (wuxin gongzuo 无心工作 ou « ne pas être d’humeur à travailler ») signifiant que la personne est tellement préoccupée par ce qui se passe en Ukraine qu’elle ne parvient pas à se focaliser sur le travail en cours. Beaucoup d’internautes chinois expriment leur souhait que la guerre se termine vite et que la population civile soit épargnée, même si d’autres proclament leur appui en faveur des militaires russes, estimant que la guerre est le résultat de la politique pro-américaine de Kiev (Koetse, 2022a). Toutefois, la plupart des messages sur Weibo concerne le sort des citoyens chinois — étudiants et entrepreneurs —, coincés en Ukraine. Les médias officiels ont d’ailleurs publié des vidéos et articles consacrés à la croissance du sentiment antichinois à Kiev à la suite de la « diffusion par les médias ukrainiens de fake news sur le support de l’invasion russe par Pékin » (Koetse, 2022b). Ces publications ont suscité d’intenses débats sur Weibo qui n’ont pas tardé à prendre une dimension nationaliste. L’abstention de la Chine lors du vote au Conseil de la sécurité de l’ONU sur la résolution condamnant l’agression russe contre l’Ukraine a ainsi été interprétée non pas comme un signe de la complicité tacite, mais comme un penchant naturel de la Chine vers la neutralité et la résolution de conflits par les moyens de négociations.

L’abondance de réactions en ligne contraste fort avec la couverture médiatique officielle, qui continue à être relativement limitée. La page sur Weibo dédiée à la guerre, qui publie de nombreuses nouvelles sur la situation en Ukraine, a été vue le 24 février par presque 2,7 milliards d’internautes chinois, et bien que depuis le nombre de visites ait baissé, la page a enregistré malgré tout presque 500 millions de visites le 3 mars (Weibo, 2022). La préoccupation des Chinois envers le conflit en Ukraine n’est pas surprenante, en revanche, le fait que les organes de la censure aient autorisé toutes ces discussions à fleurir et les opinions divergentes (y compris vis-à-vis de la version officielle des événements) à s’exprimer est tout à fait singulier. La Chine semble vouloir se distancier de Moscou, y compris sur le plan médiatique, pour ne pas se laisser entrainer dans la guerre en Ukraine.

Conclusion

L’invasion de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février semble avoir surpris jusqu’au gouvernement ukrainien lui-même, malgré les avertissements répétés de Washington. Le président Poutine a justifié le recours aux armes par la défense de la minorité russophone du Donbass et les craintes d’une adhésion à l’OTAN souhaitée par l’Ukraine. Dans les deux cas, il semble qu’il ne s’agisse que de prétextes puisque les républiques sécessionnistes du Donbass n’étaient guère menacées, que l’invasion russe semble orientée vers la chute du gouvernement ukrainien, et que l’admission de l’Ukraine au sein de l’OTAN n’était guère envisagée par la plupart des membres actuels de l’alliance.

Au-delà des motivations de la Russie, la mobilisation des Occidentaux et du Japon se traduit par de lourdes sanctions économiques—dont la durée demeure à évaluer—et un isolement politique majeur de Moscou. Si ces sanctions et cet isolement devaient perdurer, ils poseraient la question du soutien de la Chine envers Moscou : Pékin soutiendrait-il a Russie, sachant qu’à court terme la Chine n’affiche qu’un appui très réservé ? La Chine ne souhaite pas faire les frais de l’aventurisme militaire de la Russie, sans que son soutien économique envers la Russie ne soit remis en cause. Comme le souligne Valérie Niquet, « la Chine aime la Russie, mais une Russie affaiblie, en situation de demandeur » (Niquet, 2022), situation que viendrait renforcer l’isolement politique dans laquelle la Russie s’est placée.

Références

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[1] Nous avons retenu l’orthographe russe parce qu’elle est plus largement employée chez les Occidentaux. Les Ukrainiens écrivent Kyiv.

Les actions états-uniennes sur l’espace mondial entre 2018 et 2022 : une réaffirmation du leadership américain ?

RG v8n1, 2022

François Xavier Noah Edzimbi

Noah Edzimbi détient un Ph.D en Science Politique et est CEO du Cabinet Lucem Global Consulting S.A.R.L. xnoah@gmail.com

 Résumé

Avec la fin de la bipolarité, les États-Unis furent le principal acteur d’un  « nouvel ordre mondial » énoncé à la fin de la guerre du Golfe, en mars 1991. Toutefois, avec les attentats du World Trade Center en 2001, l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) la même année, la crise financière de 2008 et la pandémie à Coronavirus depuis 2019, l’« occidentalisation » du monde, de même que le leadership américain, sont remis en cause par d’autres acteurs internationaux. Avec une approche géopolitique, l’étude montre comment les Américains s’efforcent à conserver le statut de puissance mondiale.

Mots clés : actions, États-Unis, réaffirmation, bipolarité, leadership

Summary

With the end of Cold War, The United States of America were the main actor of « new world order », such as former president George Bush said in march 1991, in the end of the Gulf conflict. However, with World Trade Center’s attacks in 2001, China integration in the World Trade Organization (WTO) the same year, financial crisis of 2008 and the Coronavirus pandemic since 2019, the « World Westernization » as well as american leadership and challenged by other international actors. With a geopolitical approach, this study shows how Americans strive to maintain status of international power.

Keywords : actions, United Stated of America, reaffirmation, Cold War, leadership.

Introduction

Il y a trente ans régnait une euphorie dans les milieux stratégiques occidentaux, l’Amérique étant au centre du monde et devenant, de facto, « l’empire du Milieu » (Mélandri et Vaïsse, 2001). Les années qui suivirent la fin de la Guerre froide furent alors celles d’une glorification des valeurs occidentales, qui se confondaient avec le processus de mondialisation (Courmont, 2021). Toutefois, ayant abusé de leur avantage et développé une vision de l’unipolarité teintée d’unilatéralisme, les États-Unis ont suscité des résistances à un ordre mondial qui leur était favorable. Dans le même temps, l’affirmation progressive de la puissance chinoise a associé au rattrapage économique et politique une nouvelle vision des équilibres internationaux (Boniface, 2021). Dès lors, ce n’est pas d’un point de vue factuel que le rattrapage de Pékin doit être appréhendé, mais dans sa capacité à imposer une nouvelle grammaire des relations internationales et à remettre en question le leadership américain (Courmont, op. cit.).

De cette réalité, les acteurs mondiaux font davantage face aujourd’hui à des incertitudes que de certitudes, mais surtout à des préoccupations immédiates et des ambitions souvent fort éloignées les unes des autres. Pour des raisons multiples, il n’existe plus de modèle convaincant de la mondialisation, mais une diversité de visions et d’aspirations, qui emmène certains penseurs à affirmer que les relations internationales traversent un nouveau « moment machiavélien », c’est-à-dire un « grand désenchantement » et une « indétermination des temps » (Gomart, 2019). Car, bien que la mondialisation ait modifié la répartition de la richesse, elle n’a nullement effacé les rapports de puissance et encourage-t-elle, parallèlement, de nouvelles formes de prédation. Aussi apparaît une nouvelle hiérarchisation du monde, qui fait perdre aux Européens leurs repères habituels et aux Américains le leadership mondial pour les rendre, entre autres, plus vulnérables (Boucheron, 2017).

L’accélération des trajectoires liées à la pandémie de covid-19 rappelle la résistance des États face aux forces économiques, technologiques et idéologiques actives dans la transgression des limites. La Chine affirme donc, pour sa part, qu’elle n’accepte plus les « donneurs de leçons » de l’Occident sur les droits humains, et répond agressivement à toutes les critiques, notamment sur l’origine et la gestion de la pandémie à coronavirus, ainsi que sur Hong-Kong, le Tibet, Taïwan et le Xinjiang (Grosser, 2021). Partant de ce contexte, qui leur est défavorable selon certains néoconservateurs, en ce début du XXIè siècle dans l’espace mondial, les États-Unis, « seule nation indispensable » durant les trente dernières années (Boniface, op. cit.), trouvent capital de ne pas « perdre la face » (Charon et Jeangène Vilmer, 2021). Ainsi usent-ils de diverses stratégies dans la guerre au leadership qui les opposent avec les Chinois[1], de même qu’avec leurs « alliés européens », pour préserver les intérêts nationaux et avoir le dernier mot sur la scène internationale.

La « soviétisation[2]» de Pékin et la nécessaire réduction des conséquences dudit processus pour Washington sur l’espace mondial.

Pendant longtemps, des observateurs de la Chine, ceux situés à Taïwan et Hong Kong ainsi que les services de renseignement d’un certain nombre de pays occidentaux, ont alerté sur l’ambition hégémonique et révisionniste du Parti communiste chinois (PCC). Ils n’ont pas été pris au sérieux par la plupart des décideurs, victimes à la fois d’une forme de naïveté face à la thèse chinoise de « l’émergence pacifique », et d’un excès de confiance quant à la supériorité morale du modèle démocratique : à force de s’ouvrir au monde, pensait-on, de s’intégrer économiquement, le PCC finirait par se « normaliser », c’est-à-dire se libéraliser politiquement (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Or, Pékin n’a pas renoncé à séduire, à son attractivité ni à son ambition de façonner les normes internationales. Plutôt, il assume de plus en plus d’infiltrer et de contraindre : ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou. C’est un « moment machiavélien » au sens où Pékin semble désormais estimer qu’ « il est plus sûr d’être craint que d’être aimé », correspondant à une « soviétisation » de ses opérations d’influence (Nouzille, 2020). Cette « soviétisation » s’appesantie sur la doctrine des « Trois guerres » formulée en 2003. Elle se compose de la guerre psychologique (心理战), de la guerre de l’opinion publique (舆论战) et de la guerre du droit (法律战). Ces trois dimensions visent respectivement à influencer les décisions de l’adversaire, à modeler son opinion publique et à forger un environnement normatif favorable à la Chine (Parton, 2019).

La guerre du droit chinois, qui fait écho aux débats occidentaux sur le lawfare, fait référence à un usage orienté de la norme juridique. C’est l’un des moyens de la guerre non cinétique, permettant d’influencer le comportement d’un acteur dans un but stratégique. Il s’agit moins d’une « guerre » de nature juridique que d’un affrontement de discours. L’enjeu est de montrer que le droit est de son côté, quel que soit ce droit, international ou national, même si cela signifie instrumentaliser la justice à des fins politiques (Patranobis, 2017). Les représentants chinois sont incités à repérer et exploiter autant que possible les dispositions juridiques en faveur des intérêts chinois, ignorer celles qui vont à l’encontre de ces derniers, et soutenir une interprétation du droit international qui leur est favorable même si celle-ci diffère de l’interprétation générale (Fernandez, 2019). Les exemples les plus cités sur Pékin sont ses actions en faveur d’une interprétation révisionniste du droit de la mer pour servir ses intérêts en mer de Chine du Sud et interdire l’accès de la zone, notamment aux États-Unis. L’origine du problème est la demande, par les Philippines, d’une clarification juridique et définitionnelle de la « ligne en neuf traits ». En réaction à cette proposition philippine, à la convention des Nations unies sur le droit de la mer, le Parti-État oppose des « droits historiques ». Il ne reconnaît pas le jugement de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui estimait en 2016 que la « ligne en neuf  traits » n’avait « aucun fondement juridique ». Dès lors, il s’observe, entre autres, une promotion de discours négatifs extérieurs sur ladite polémique par les autorités chinoises, car Pékin tente de « manipuler des conversations même sur des sujets non directement liés à la mer de Chine du Sud » (Cook, 2020). Pékin estime désormais nécessaire « non seulement de défendre publiquement son propre système juridique, mais de lancer une critique ouverte de la “démocratie occidentale” par l’intermédiaire de leurs fonctionnaires et de sa machine propagandiste plutôt que de restreindre ce langage » (Mazarr, 2020).

Concrètement, Pékin « cherche à tirer parti de son pouvoir militaire croissant pour contraindre les États côtiers de la mer de Chine du Sud à renoncer à exercer leurs droits légitimes garantis par la Convention de l’Organisation des Nations-Unies (ONU), à savoir exploiter les ressources situées dans leur zone économique exclusive », explique Collin Koh de RSIS-Singapour (Guibert, 2021). Et, pour ce faire, la Chine multiplie des incidents, avec ses flottes civiles, dont les garde-côtes et des milices (De Tréglodé et Frécon, 2020) dans l’objectif de promouvoir et d’aboutir à une politique révisionniste des accords maritimes internationaux (Erickson et Martinson, 2019). C’est cette politique du fait accompli qui fait de la Chine « un État révisionniste du droit maritime international » (Guibert, op. cit.).

Un autre exemple est la loi sur la sécurité nationale de Hong Kong adoptée par Pékin le 30 juin 2020 et particulièrement l’extraterritorialité de son article 38, qui criminalise les violations de la loi commises par n’importe qui, n’importe où dans le monde. En effet, la loi de la sécurité nationale de Hong Kong est passé par Pékin, s’impose au peuple hongkongais et sa juridiction est élargi volontairement afin d’interdire les critiques à l’extérieur du pays. Les premiers à être inquiétés sont alors les Hongkongais se trouvant temporairement à l’étranger, en particulier les milliers d’étudiants qui, sur les campus australiens, américains, canadiens ou européens, ont manifesté leur soutien aux militants pro-démocratie, ainsi que tous ceux qui l’ont fait sur les médias sociaux, et qui hésitent à rentrer chez eux au cas où cette loi serait rétroactivement invoquée par les autorités pour les poursuivre (Gueorguiev, Lü, Ratigan, Rithmire et Truex, 2020). Certaines universités, comme Dartmouth College aux États-Unis et l’université d’Oxford au Royaume-Uni, ont par ricochet pris certaines mesures : les étudiants chinois peuvent ne pas suivre certaines classes et peuvent rendre leurs travaux de façon anonyme, ce qui limite les risques de dénonciation (Mullins, 2020). Après la loi est entrée en vigueur, les États-Unis et leurs alliés comme le Canada et l’Australie ont créé des programmes spécialement pour attirer les Hongkongais à immigrer dans leurs pays, des initiatives qui sont considérées comme une lutte entre la Chine et le monde occidental.

Cet instrument juridique pékinois s’assimile au fondement de la puissance américaine qu’est son droit. En effet, toute transaction en dollars ou impliquant un ressortissant américain peut faire l’objet d’une poursuite par la justice américaine. Bien que des institutions financières étrangères soient au courant des risques qui pourraient s’imposer à elles dans un cas de non-respect de la juridiction états-unienne, l’amende de 9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 est devenue l’exemple emblématique du prélèvement subi par des entreprises étrangères provenant des pays « alliés » (environ 200 milliards de dollars depuis 2008) au bénéfice des finances publiques américaines (Gomart, op. cit.). Racket pour les uns, lutte anticorruption pour les autres, l’étendue de la législation américaine est devenue une question éminemment politique, qui altère la nature des relations transatlantiques. À travers leur Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) de 1977, et la Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales adoptée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 1997, les États-Unis ont imposé leur modèle de lutte anticorruption. Les sanctions économiques s’inscrivent dans une diplomatie coercitive tandis que les Américains considèrent que leur conception du droit, en raison de ses principes fondateurs comme de la réalité des affaires, a une valeur supérieure aux législations nationales et au droit international. Point essentiel : l’utilisation délibérée de certains pans extraterritoriaux de leur législation justifie une forte mobilisation de leurs administrations, y compris des services de renseignements (Lellouch et Berger, 2016). La puissance de ce dispositif permet aussi bien de ponctionner directement des entreprises étrangères que de les écarter d’un marché au profit de leurs concurrents américains.

Depuis l’entrée de la Chine à l’OMC, l’importante hausse des exportations chinoises suscite d’intenses polémiques sur la chute de l’emploi industriel américain, la manipulation du yuan, le respect des droits de propriété intellectuelle, les barrières non-tarifaires ou les subventions généreuses accordées à l’industrie chinoise (Velut, 2021). Les présidents George Walker Bush et Barack Hussein Obama ont chacun opté pour concilier endiguement et main tendue, selon la doctrine du « con-gagement »[3] en utilisant différents instruments politiques sans pouvoir véritablement freiner la montée en puissance de la Chine. C’est la Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy) de 2017 qui formalise le nouveau rapport de force en définissant la Chine comme « [un défi] à la puissance, à l’influence et aux intérêts américains, cherchant à éroder la sécurité et la prospérité des États-Unis » (The White House, 2017). Comme conséquence, dès janvier 2018 à fin 2019, Washington rompit avec plus de deux décennies de libéralisation compétitive pour lancer une offensive protectionniste à l’encontre de la Chine. Les États-Unis déploient depuis lors un arsenal de mesures de rétorsion (sections 201, 301, 232) pour imposer sept vagues successives de sanctions commerciales qui, cumulées, touchent les deux tiers des importations chinoises, soit près de 360 milliards de dollars. Le niveau moyen des tarifs douaniers américains imposé à la Chine passa de 3,1 % à 21,2 % en 2019, et impulsa un électrochoc à l’économie chinoise et aux chaînes de valeurs mondiales (Velut, op. cit.).

L’accord économique et commercial entre les États-Unis et la Chine repose dès lors sur quatre piliers : 1) la désescalade de la guerre commerciale via la réduction d’une partie des sanctions douanières (déjà imposées et sur le point d’être appliquées) par chacune des parties ; 2) les promesses d’augmentation des importations de Produits agricoles, industriels et de services américains par la Chine ; 3) l’imposition de disciplines réglementaires à la Chine en matière de protection de la propriété intellectuelle, de transferts technologiques, de politique de taux de change et pour l’imposition de barrières non-tarifaires dans de nombreux secteurs comme l’agriculture ou les services financiers ; 4) la création d’un système de règlement de différends qui établit un dialogue bilatéral et prévoit, en cas de litige, l’application de mesures proportionnées à la discrétion des parties. Bien que la Chine réplique promptement en relevant ses tarifs douaniers de 8 à 21,8 %, visant surtout l’agriculture américaine, la mesure américaine vise à placer Washington en position de force avant toute négociation commerciale avec Pékin. Elle a pour objectif de défendre l’industrie américaine contre la concurrence chinoise dite déloyale. La pandémie de covid-19 renforce cette volonté de restaurer la souveraineté nationale américaine. Ainsi, le 27 avril 2020, Robert Lighthizer[4] déclarait : « la crise de la pandémie de la Covid et la reprise économique démontrent qu’aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis devraient s’efforcer d’accroître leurs capacités de production industrielle et leurs investissements en Amérique du Nord » (Kesselman, 2020). Dès lors, le fait que l’administration Biden maintienne une grande partie des tarifs douaniers mis en œuvre sous l’administration Trump, bien que coûteux pour un grand nombre de secteurs de l’industrie et de la distribution, permet aux États-Unis de conserver un certain avantage pour la suite des négociations et préserver la place d’hégémon dans la conception, la structuration, la mise en œuvre et l’exécution des normes juridiques internationales. Le fait qu’à ce jour, le président Joe Biden ne se soit pas empressé d’éliminer les sanctions douanières à l’encontre de la Chine sans obtenir de nouvelles concessions revient à légitimer de fait le durcissement de la diplomatie économique américaine et l’accord de phase 1 (Velut, op. cit.) sur l’ensemble d’accords signés avec Pékin.

Les leçons du « protectionnisme trumpien » (ibid.) sont aussi perceptibles dans la trajectoire prise par les États-Unis sur certains dossiers internationaux, présentée comme arbitraire et déloyale par leurs alliés Européens.

L’alliance AUKUS: une adaptation des relations transatlantiques aux nouvelles priorités américaines.

La création de l’alliance AUKUS entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne est révélatrice d’une tendance qui façonne la politique étrangère américaine et redéfinit la relation transatlantique. Les États-Unis affirment en effet vouloir se « recentrer » sur le cœur de leurs priorités stratégiques au premier chef desquelles, la guerre commerciale et d’influence globale avec la République populaire de Chine (RPC) (De Hoop Scheffer et Quencez, 2021). L’annonce de l’initiative AUKUS, cristallisant avec la rupture d’un contrat majeur entre la France et l’Australie portant sur la fourniture de 12 sous-marins à propulsion classique et conduisant à un renversement d’alliance, est une des meilleures illustrations de ce pragmatisme géopolitique contemporain (Drouhaud, 2022). Le président Joe Biden accélère le « pivot vers l’Asie » entamé par ses deux prédécesseurs et veut montrer qu’il va encore plus loin. Si les administrations Obama et Trump avaient également défini l’Indopacifique comme la région où se jouerait l’avenir des États-Unis au XXIè siècle, l’investissement politique de l’administration Biden est d’une autre ampleur. Plus structurée, plus stratégique, elle fait surtout preuve d’une détermination plus forte pour mettre en œuvre les mesures nécessaires afin de rééquilibrer les ressources diplomatiques, économiques et militaires américaines dans la compétition avec la Chine (Tankersley, 2021). La création d’AUKUS constitue donc le second exemple de la mise en œuvre concrète du « pivot ». Il révèle également le risque, pour les Européens, d’être les dommages collatéraux de décisions qui les impliquent directement sans pourtant y être associés.

En effet, ce qui avait débuté durant l’administration Obama est plus visible aujourd’hui, et Washington met régulièrement les partenaires européens devant le fait accompli. L’absence de consultation transatlantique est une critique récurrente, qu’elle provienne de Varsovie dans le cas de Nordstream 2, de Berlin et de Londres pour le retrait d’Afghanistan, ou encore de Paris pour la création d’AUKUS. Pour l’administration Biden, l’Union européenne (UE) reste trop prudente et trop lente à réagir face à la compétition chinoise (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). La réaction du conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, à la signature de l’accord UE-Chine sur les investissements, en décembre 2020, illustrait déjà les frustrations américaines. Si l’UE est ouverte à une coopération plus approfondie avec les États-Unis sur la Chine, notamment sur les questions liées au lien démocratie-technologie, la France et la plupart des capitales européennes privilégient toujours l’engagement multilatéral avec Pékin et veillent à ne pas devenir de simples instruments dans la compétition des États-Unis avec la Chine (Guitton, 2021). Dans ce contexte, Washington a tendance à privilégier la coopération avec Londres, dont l’alignement sur la question chinoise est plus clair (Nardelli, 2021). Malgré les doutes qui ont suivi le vote et la négociation du Brexit, c’est bien Boris Johnson qui fut le premier dirigeant européen à recevoir un appel du président Joe Biden, et la création d’AUKUS a largement confirmé l’importance de l’« anglosphère » aux yeux des États-Unis, alors même que l’UE publiait sa propre stratégie pour l’Indopacifique (Lherbette et D’Aboville, 2022).

Le « retour de l’Amérique » dans les alliances se fait de manière sélective et avec une nette préférence pour les coalitions ad hoc et flexibles, incluant ou excluant les Européens, au gré des sujets. Le traditionnel pragmatisme américain, résumé par la formule bien connue de Madeleine Albright, alors secrétaire d’État sous le président Clinton, « Multilateral when we can, unilateral when we must », persiste : les États-Unis favorisent le « multilatéralisme à la carte » par choix, alors que l’UE joue la « carte du multilatéralisme », par nécessité (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). Ce besoin inégal du multilatéralisme continue de créer des attentes déçues dans la relation transatlantique et se traduit par une « compartimentalisation » de la coopération transatlantique. La diplomatie transactionnelle des États-Unis persiste sous l’administration Biden qui instrumentalise les instances multilatérales pour faire avancer les intérêts américains (à l’aune de l’otanisation de la question chinoise), « troque » concessions américaines contre concessions européennes (adoption de la taxe minimale de 15 % sur les multinationales en échange du gel de la taxe digitale européenne ou suspension de la surtaxe américaine contre l’acier et l’aluminium européens en échange de l’alignement européen avec Washington contre les surcapacités chinoises) ou à court-circuiter ses partenaires lorsqu’ils ne s’alignent pas totalement sur ses positions (ibid.). Pour Washington, l’avenir de la coopération internationale réside dans les alliances transrégionales, en créant des interconnexions entre les alliances transatlantiques et transpacifiques. Le Sommet de l’Otan de juin 2022 à Madrid permettra pour l’administration Biden d’en faire la démonstration en insistant pour que les pays du QUAD y soient invités. La relation transatlantique est une alliance parmi d’autres pour Washington. L’UE est désormais perçue comme un levier face à Pékin. Le QUAD euro-atlantique que forment les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne a perdu de son influence au profit du QUAD transpacifique qui lie les États-Unis au Japon, à l’Inde et à l’Australie (Maître, 2022).

Le partenariat AUKUS est ainsi perçu par Washington comme une étape essentielle dans la constitution de coalitions transpacifiques pouvant répondre aux menaces posées par la Chine. Il est également, au-delà du contrat des sous-marins nucléaires en lui-même, un partenariat technologique incluant des coopérations dans le domaine de l’intelligence artificielle et du cyber, et un partenariat politique arrimant profondément la sécurité australienne à la défense américaine. Les gains d’AUKUS en Indopacifique ont donc effacé toute autre considération, dont les conséquences pour la France. En parallèle, la polarisation politique à Washington pousse le président Joe Biden à chercher des résultats rapides et concrets, parfois même au risque de limiter les consultations et les discussions avec les alliés les plus proches des États-Unis (Drouhaud, op. cit.). Si elles n’impliquent pas un retrait des États-Unis d’Europe, ces différentes dynamiques ont bien des conséquences directes pour la relation transatlantique. AUKUS confirme ainsi que les Européens sont progressivement relégués à une position secondaire dans la pensée stratégique américaine, et intégrés après-coup aux décisions les plus importantes. Le niveau d’investissement politique reste limité, malgré les annonces du début de mandat en faveur d’une coopération accrue entre États-Unis et UE. L’administration Biden attend également un certain niveau d’alignement de la part de ses alliés, et n’hésite pas à les mettre devant le fait accompli lorsque les intérêts américains et les priorités de politique intérieure sont en jeu (ibid.).

Conclusion

Le XXIè siècle est accompagné du retour de l’usage des attributs de la puissance, dès lors que les intérêts vitaux d’une Nation sont ou peuvent être menacés. Jusqu’à présent, le soft power et le hard power se distinguaient. Le premier tendait à gagner les cœurs, à provoquer une adhésion presque affective : l’aide au développement, le soutien à l’éducation, à la culture et l’accueil des étudiants, autant d’options correspondant à cette logique. Ce fut « l’Alliance pour le progrès » engagée par le président Kennedy à partir de 1961 (ibid.). Le hard power a constitué, quant à lui, un instrument d’influence dans une stratégie globale qui comprend l’usage de la force, le déploiement de militaires et des conflits directs. Ce hard power a désormais envahi toutes les sphères de l’action internationale, l’émergence du duopole sino-américain ayant donné le sentiment d’une accélération d’usage de la force pour éviter un gap stratégique, comme cela était le cas dans l’ancien rapport Est-Ouest (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Le drame du World Trade Center a symbolisé une remise en cause de la suprématie américaine. Le monde est aujourd’hui à la fois éclaté, peut être en voie d’« atomisation », avec une offre différente de nouvelles puissances régionales, doublée d’un renforcement de menaces, technologiques et numériques, qui vont conditionner les puissances de demain. De la force de l’innovation et de la course à l’Intelligence artificielle (IA) dépendront, en grande partie, les équilibres et conflits des prochaines années (Boniface, op. cit.). L’année 2021 constitue un tournant, sans doute ce que certains qualifient de « bascule du monde ». Le retrait américain en Afghanistan, accompagné de son lot d’images symboliques, introduit l’idée d’un repli que le président Joe Biden tend à présenter comme un repositionnement devant la réalité du monde (ibid.). Le chaos de l’aéroport de Kaboul, la reprise du pouvoir de la capitale par des taliban sûrs de leur force, la violence en Afrique de l’Ouest, le renversement d’alliance dans la zone Indopacifique, les provocations nord-coréennes, les inquiétudes sur la prolifération nucléaire et les avancées du programme iranien, rarement les relations internationales n’ont semblé autant en ébullition qu’en 2021. Plus que jamais, la rivalité sino-américaine apparaît comme le nouveau régulateur des relations internationales contemporaines en émergence et au sein desquelles la vigilance est de rigueur, tant les risques de dérapage sont réels. Aussi, les États-Unis mettent en œuvre différentes stratégies de puissance et d’influence pour préserver leur place d’hégémon et réaffirmer leur leadership mondial.

Références

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[1] Un intérêt national se définit comme tout secteur, domaine ou richesse d’importance stratégique qui, en raison d’une quelconque menace ou attaque dont il ferait l’objet, conduirait un État à mobiliser des moyens conséquents de défense et de sécurité pour le protéger.

[2] À l’instar des Soviets, le Parti communiste chinois a une vision intégrée de la guerre politique et des relations avec l’étranger. Pour ce faire, les « mesures actives » font partie de sa routine et impliquent des acteurs nombreux et divers. Ainsi, l’on parle de « soviétisation » des opérations chinoises pour exprimer l’emprunt chinois aux tactiques soviétiques lors de différentes confrontations avec l’extérieur. Il s’agit des opérations informationnelles clandestines sur les réseaux sociaux occidentaux (Facebook, Twitter, YouTube), en utilisant des trolls, des faux comptes et des bots ; d’investir massivement, ouvertement et agressivement ces réseaux sociaux comme l’illustre notamment la « twitterisation » des diplomates dans le cadre de la diplomatie du « loup guerrier » ; partir d’un discours positif sur soi à un discours négatif sur l’autre ; ou encore s’ingérer dans des élections en Asie, en Australie et en Amérique du Nord.

[3] Le « con-gagement » est un mot valise combinant « containment » (endiguement) et « engagement » (main tendue).

[4] Robert Lighthizer est l’ancien représentant au commerce (United States Trade Representative, USTR) sous l’administration Trump, spécialiste du droit commercial international et vétéran des négociations commerciales depuis son poste de député USTR sous l’administration Reagan. Avec Peter Navarro, économiste antimondialiste, il est l’architecte de « l’Amérique d’abord », slogan politique du président Donald Trump, qui souhaite opérer un rapatriement (reshoring) des capacités productives aux États-Unis et un découplage des économies américaines et chinoises au bénéfice de l’emploi industriel américain.

Le Xinjiang : un champ de forces – XXe et XXIe siècles

Emmanuel Lincot

Regards géopolitiques 7(4)

Emmanuel Lincot est Professeur à la Faculté des Lettres de l’Institut catholique (ICP). Historien, sinologue, il est également chercheur-associé à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) où il dirige la revue Asia Focus. Il a créé le Master Stratégies muséales et gestion de projet – Asie et a réalisé le premier MOOC sur la géopolitique de la Chine, en partenariat avec France Université Numérique. Il est régulièrement sollicité par les médias sur la Chine et publie notamment avec Emmanuel Veron dans The Conversation et Le Grand Continent. Outre la Chine où il a vécu plusieurs années, il s’est par ailleurs rendu à de nombreuses reprises dans les pays des Proche et Moyen-Orients ainsi que ceux de l’Asie centrale. Chine et Terres d’islam : un millénaire de géopolitique (Paris, PUF, 2021) est son dernier ouvrage.

Résumé : autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang est, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, a été le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels.

Mots-clés : tensions russo-chinoises, Sheng Shicai, Afghanistan, indépendantisme, monde musulman.

Summary : Another often forgotten scene for the confrontation with European modernities, Xinjiang has been, after the collapse of the Russian and Sino-Manchu empires, a field of forces. « Djadidists » – influenced upstream by the reformers of the Ottoman world and its Tatar intellectuals, true cultural trsnsmitters – or conservatives, followers of the counter-revolution, this region of the Chinese borders, which Europeans still call Turkestan, was the theater of intense ideological rivalries and the object of bitter geostrategic lusts between Bolsheviks and the Japanese conqueror. A remarkable historical continuum between this pivotal period at the start of the 20th century and the tensions observable today ultimately allows us to better understand many current issues

Keywords : Russo-Chinese tension ; Sheng Sicai, Afghanistan, independence movement, muslim world.

Région administrativement neuve, créée par la dynastie Qing en 1884, le Xinjiang n’en est pas moins à l’avant-garde d’un découplage très ancien vis-à-vis du monde chinois. Le Xinjiang est même, étant donnée son histoire et sa situation géographique, à la jonction toujours mouvante d’une identité qui s’est nourrie à la fois des cultures de l’Asie centrale, de l’islam et de la Russie. En ce début de vingtième siècle, les bouleversements survenus successivement avec la révolte de Wuchang (1911) puis à l’issue, six ans plus tard, de la révolution bolchévique fait de cette région un véritable champ de forces. Djadidisme[1] et idées nouvelles ont, jusqu’à l’orée du XXe siècle, pacifiquement coexisté avec un islam plus traditionnel et confrérique caractéristique du monde turcophone et soufi. La volonté de se singulariser soit par un attachement à l’idéal du panturquisme soit par un projet politique visant à s’affirmer politiquement prend corps à partir des années 20 au sein de l’élite et de la communauté ouïgoures. L’influence des réseaux marchands n’y est naturellement pas étrangère et d’emblée les premières lignes de fractures apparaissent entre les différentes obédiences (Nabijan, 2014). L’une d’elles est fondamentalement convaincue de la compatibilité entre un islam réformé et la modernité, dut elle s’inspirer des critères arrêtés par l’Occident ou le Japon. Une autre obédience se tourne davantage vers la Russie. C’est un fait bien antérieur au phénomène bolchévique et l’épisode des Dounganes trouvant refuge dans des régions contrôlées par la Russie tsariste pour échapper aux répressions de la dynastie Qing l’a rappelé avec force (Lincot, 2021). Autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang aura été, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, sera le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels. C’est ce que nous allons démontrer ici en rappelant un certain nombre d’éléments de contexte. 

Cette fois, à partir des années vingt, la Russie bolchévique ne cache plus ses ambitions au Xinjiang. Des activistes ouïgours n’y semblent d’ailleurs pas opposés d’autant qu’un Congrès de l’Union Révolutionnaire Ouïghoure se tient dès 1921 à Tachkent (capitale de la future République Soviétique de l’Ouzbékistan) afin de poser les bases du futur Etat de l’« Ouïghouristan » et de préparer les militants à la révolution à venir. Dans ce contexte, Yang Zengxin qui avait été, d’abord au nom de la Cour des Qing puis de la République à l’origine des premières politiques de sinisation de la région est assassiné en 1928. Son successeur, Jin Shuren aussi sanguinaire que dépravé quitte très rapidement ses fonctions et Sheng Shicai (1890-1970) lui succède. Membre du Parti communiste soviétique, il reçoit le soutien du gouvernement de Moscou et restera un fidèle de Staline jusqu’en 1941, avant de se rapprocher de Chiang Kaï-chek. Versatile dans l’âme, Sheng Shicai va pourtant régner d’une main de maître sur cette immense région que recouvrent les déserts de Gobi et du Taklamakan. C’est sous son influence aussi que l’ethnonyme Ouïgour a commencé à se répandre pour désigner les habitants sédentaires turcs du Xinjiang. Persuasif, il n’en reste pas moins l’obligé des services secrets soviétiques. Ces derniers le repèrent sans doute dès l’année 1931 alors que la région s’embrase de nouveau, avec l’éclatement de la rébellion Kumul (autrement appelée en chinois Hami baodong, littéralement : « Soulèvement (de l’oasis) de Hami »).

Un lien de rivalités entre factions chinoises, Soviétiques et Japonais

Bien que cette rébellion ne dure que quelques mois, son onde de choc est considérable. Elle met en effet aux prises des factions ouïgoures du nord et du sud alors rivales et voit naître, en 1933, l’éphémère République du Turkestan. Son gouvernement provisoire dirigé par Abdullah Bughra (?-1934) – émir auto-proclamé -s’établit dans l’oasis de Khotan (Hetian en chinois), à l’est de Kachgar. Soutenue par le roi d’Afghanistan, Mohammed Zahir Shah (1914-2007), qui lui fournit des armes, et bien qu’aidée par des rebelles kirghizes qui la rejoignent, celle-ci est âprement combattue puis défaite par une armée mandatée par le gouvernement nationaliste chinois, avec l’aide financière des Soviétiques (Forbes, 1986). En réalité, ni Moscou ni Nankin (alors capitale de la Chine nationaliste) ne souhaitent voir maintenir cette République. Son souvenir demeure toutefois vivace y compris en raison des répressions atroces qu’organise Sheng Shicai à l’encontre de ses partisans. Sheng Shicai obtient ainsi des gages et va au-devant des attentes de Moscou. Il supervise avec zèle les purges qui se poursuivent dans la province. Elles connaissent, comme en Union Soviétique voisine (Werth, 2009), un paroxysme de violence à partir de 1937 ; l’intelligentsia ouïgoure étant en grande partie décapitée. Le Xinjiang passe alors sous le contrôle de Staline. L’ancien Turkestan n’est plus qu’un satellite de l’URSS qui échappe autant au nationaliste Chiang Kaï-chek qu’au pouvoir des communistes chinois. Convoitises sur le pétrole et l’uranium que recèle la région et consolidation d’un môle protecteur sur le flanc méridional de l’URSS répondent à des objectifs stratégiques importants aux yeux du maître du Kremlin.

Car Staline n’est pas sans savoir que les Japonais – futurs alliés des deux puissances de l’Axe que sont l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – ont également des vues sur la région. Plusieurs escarmouches entre la Mandchourie alors occupée par les armées japonaises ont eu lieu à la frontière de l’URSS dès 1932. Ces premiers accrochages débouchent sur un conflit d’envergure en 1939 dans les plaines de la Mongolie. C’est la bataille de Nomonhan (Khalkhin Gol en mongol). Adolf Hitler en suit de près le déroulé et il caressera l’espoir jusqu’en 1945 de voir son allié japonais ouvrir un second front contre l’armée Rouge. De mai à septembre, ce conflit accule toutefois le Japon à la défaite. Tokyo déplore plus de 8000 morts. Autant du côté soviétique mais pour Moscou, l’humiliation de Port Arthur essuyée trente-quatre ans plus tôt, est désormais lavée. En attirant au plus profond du territoire soviétique l’ennemi, avant de refermer sur lui une nasse mortifère, le futur Maréchal Joukov aura éprouvé lors de ces opérations plus d’une tactique qui s’avérera décisive plus tard contre l’armée nazie (Coox, 1985). Tenu en respect, Tokyo choisit alors la voie du compromis, retire ses troupes, et signe un pacte de non-agression avec Moscou.

Staline s’empressera de le dénoncer durant les dernières semaines de la Seconde guerre mondiale pour s’emparer des îles Kouriles et de Sakhaline. Les Japonais revendiquent encore les Kouriles du sud à ce jour. Durant cette période, le Xinjiang intéresse aussi les Japonais. Quelques décennies plus tôt, sous couvert d’intérêts archéologiques, le comte Kozui Otani (1876-1948) y a entrepris des expéditions. Ses concurrents européens l’ont soupçonné de se livrer en réalité à de véritables activités d’espionnage (Hopkirk, 1981). C’est dans ce contexte, mêlant intérêts savants que partagent les orientalistes et rivalités de puissances, qu’activistes musulmans de Chine, ouïgours notamment, et dirigeants nippons entament leurs premiers rapprochements (Hammond, 2015). Ils sont avant tout de nature idéologique. Panturquisme ou panislamisme des uns se mêlent au pantouranisme (avec la croyance d’une unité linguistique et originelle commune) ou encore au pan-asianisme des autres avec une fascination réciproque pour des courants de pensée adhérant au mythe des grands ensembles primordiaux, et qui nourrit avant tout une rhétorique anti-occidentale. Le pan-asianisme tout particulièrement touche à la fois non seulement les aires musulmanes de l’Asie centrale mais aussi l’Inde et ses intellectuels ; Rash Behari Bose (1886-1945) comptant parmi les plus illustres de ceux pour qui la sympathie à l’égard du Japon fasciste se manifestera avec ardeur dans son souhait d’une collaboration intensive avec Tokyo contre la puissance coloniale britannique (Islamoglu et Perdue, 2009). L’objectif pour le Japon est de rattacher à l’instar de son vassal mandchou (Mitter, 2000), le Xinjiang à l’empire. Cette politique se traduit par une réelle bienveillance à l’égard des musulmans. Y compris ceux du Hedjaz qui leurs donneraient potentiellement accès au pétrole de la jeune Arabie Saoudite.

Pour échapper aux persécutions communistes, Tokyo offre dans les années trente la nationalité japonaise à près de 20000 Tatars. Nombre d’entre eux servent dans l’administration impériale de la Mandchourie et proposent leurs services comme intermédiaires avec les musulmans de Chine. Parmi eux, des étudiants vont se former au Japon ou bénéficier de bourses pour accomplir le hajj, avant que la seconde guerre mondiale n’en compromette définitivement la possibilité. Depuis Chongqing, situé à l’intérieur des terres du Sichuan où le gouvernement nationaliste s’est retranché, Chiang Kaï-chek s’inquiète de ces initiatives nippones et tente de raffermir ses liens avec des gouverneurs musulmans du nord-ouest. Ce sont Ma Hongkui (1892-1970) pour le Qinghai, Ma Bufang (1903-1975) et Ma Buqing (1897-1977) pour le Gansu. Il charge également le ministre de la Guerre, Bai Chongxi (1893-1966) (Dudoignon et al, 2006, p.134), lui-même musulman de lointaine origine persane, d’un intense travail de propagande auprès des communautés musulmanes du pays pour les réunir autour de lui et déclarer le jihad contre les Japonais. Bai Chongxi est par ailleurs promu à la tête de l’Association nationale islamique(« huijiao »)de Chine,laquelle continue durant tout le conflit de publier des écrits destinés aux communautés musulmanes du pays.

Ces entreprises visent à contre-carrer les efforts de la propagande japonaise en mobilisant ainsi des leviers intellectuels et matériels dans la publication de textes en langues vernaculaires ou arabe. Les victoires de l’Union Soviétique incitent toutefois une partie de l’élite ouïgoure à se tourner moins vers Chongqing que vers Moscou pour tenter d’obtenir l’indépendance, ou à défaut une plus large autonomie. C’est dans ce contexte que se met en place dès 1944 la deuxième République du Turkestan Oriental (RTO). Comme le relève Rémi Castets, « son autorité s’étend rapidement sur les trois districts du nord du Xinjiang frontaliers de l’URSS. Elle est présidée par Ali Khan Tore, un leader religieux ouzbek disposant de l’appui des populations locales. Cependant, l’influence soviétique s’impose peu à peu. De jeunes cadres formés en URSS, jusqu’alors inconnus (Ahmetjan Kasimi, Saïf al-Din Aziz, Ishaq Beg), prennent le dessus sur les vieux leaders que sont Ali Khan Tore et son successeur Hakim Beg » (Castets, 2004, p.13). Beaucoup finissent par être cependant et à leur tour évincés ou purgés par Staline en 1949. Comprenant par ailleurs que Chiang Kaï-chek n’a plus d’avenir sur le continent et qu’il doit s’enfuir à Taïwan, Staline doit désormais composer avec le nouvel homme fort de Chine : le communiste Mao Zedong.

Front pionnier et laboratoire du pire

La République du Turkestan Oriental a vécu. Certains activistes ouïgours liés au Guomindang prennent alors le chemin de l’exil. Mehmet Emin Bughra (1901-1965) et Isa Yusuf Alptekin (1901-1995) sont de ceux-là. Ils obtiennent une audience à Taipei auprès de Chiang Kaï-chek pour le convaincre de les soutenir contre les communistes et aider ainsi à l’indépendance du Xinjiang. Le vieux chef nationaliste pourtant défait n’en démord pas : le Xinjiang fait partie de la Chine. Son compatriote et rival Mao Zedong partage en cela le même attachement de la Chine au respect de sa souveraineté sur cette partie de l’Asie centrale. Et il le fait très vite savoir à Staline puis à son successeur Khrouchtchev. Mao Zedong redoute par-dessus tout l’amorce d’un dégel dont Moscou vante les mérites. S’en prenant vivement au culte de la personnalité de Staline et des massacres de masse perpétués en URSS comme le révèle le rapport du XXe Congrès du Parti Communiste Soviétique (1956), le nouveau maître du Kremlin déplaît au dictateur chinois. A Pékin, devenue capitale du nouveau régime communiste, on taxe la nouvelle direction prise par le grand frère soviétique de « révisionnisme ». La mollesse, selon Mao Zedong, dont fait preuve l’armée Rouge, quelques mois plus tard, à l’encontre des insurgés hongrois amplifie la polémique. C’est que Mao Zedong craint un phénomène de contagion. Des intellectuels critiquent le régime, à Wuhan notamment qui, fidèle à son passé révolutionnaire, est alors qualifiée de « petite Hongrie ».

C’est dans ce contexte, que les déportations d’intellectuels ouïgours jugés pro-soviétiques sont envoyés dès le Mouvement des Cent Fleurs (1957) dans des camps de rééducation ou laogai tandis que des Bingtuan (littéralement : Corps de production et de construction) militarisés renforcent leurs effectifs, officiellement pour mettre en valeur le Xinjiang en tant que front pionnier qu’il s’agit de coloniser, officieusement pour sanctuariser ce territoire où la pénurie de cadres conjuguée à la menace que fait peser l’Union Soviétique se font cruellement sentir. La rupture des relations diplomatiques entre Pékin et Moscou en 1960 consolide ce dispositif. Les difficultés économiques engendrées deux ans plus tôt par le Grand bond en avant en compliquent toutefois le développement. L’hostilité grandissante à l’égard de Pékin encourage par ailleurs une dissidence qui très tôt se met clandestinement en place sous l’égide du Parti révolutionnaire populaire du Turkestan oriental (PRPTO) dont les actions terroristes connaitront, à la fin des années soixante et sous la Révolution culturelle (1966-1976) une recrudescence. Le déchaînement des Gardes Rouges et la lutte contre les « quatre vieilleries » prennent alors pour cible l’ensemble des religions.

L’islam et les cultures traditionnelles sont violemment attaqués. Humiliations (mosquées transformées en porcheries, obligation de consommer des aliments non hallal…) ou tueries sont le lot au quotidien du plus grand nombre et cette Révolution prend plus que jamais des allures de Saturnale. Elle provoque des destructions irréversibles (Jisheng, 2020). Cette emprise des autorités du centre et la poursuite d’une sinisation du Xinjiang par la déportation des jeunes instruits (Bonnin, 2004) est un désaveu des promesses initialement faites par un Mao Zedong qui, avant la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, se disait favorable aux principes de l’autodétermination. Le Xinjiang sort exsangue de la longue épreuve révolutionnaire maoïste. Et ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt, à la suite des réformes initiées par Deng Xiaoping que l’espoir de changements renaîtra dans la région. Toutefois, Mao Zedong laisse une empreinte durable au-delà même du Xinjiang dans ses choix de gouvernance et de politique à l’égard des communautés musulmanes tant en Chine qu’à l’étranger, et notamment aux Proche et Moyen-Orients où la création d’Israël a pour un temps fait supposer que Pékin à l’instar de Moscou aurait fait le choix de privilégier le jeune Etat juif et non les nations arabes. Mais la guerre froide change la donne et nécessite des accommodements. Ils ne seront pas sans révéler de puissantes contradictions mettant aux prises les autorités du Parti entre des choix idéologiques et des principes de réalité parfois pris en défaut.

Guerre froide et lutte entre communistes

Schisme sino-soviétique (1960) et Révolution culturelle (1966) obligent, la Chine maoïste se livre à des luttes de guérilla soutenant la cause palestinienne et la solidarité tiers-mondiste de pays nouvellement indépendants, en Afrique tout particulièrement. A partir des années soixante-dix et rattrapée en cela par des principes de réalité, la diplomatie chinoise revient lentement à des principes plus pragmatiques. Pékin explore alors de nouvelles pistes et prépare la Chine à une plus grande normalisation avec l’étranger et le système international. Dès cette époque, plusieurs signes confirment, dès l’entrée de la République populaire aux Nations Unies (1971) la mutation intervenue dans la stratégie chinoise aux Proche et Moyen-Orients. Elle se tourne désormais vers le Koweït, Bahreïn, Qatar, le Liban sans oublier la Turquie. Pour les États-Unis qui, à l’initiative du Secrétaire d’État Henry Kissinger, ont esquissé avec la Chine un rapprochement, il s’agit là d’établir un contre-poids à l’influence soviétique dans la région. Même le régime soudanais du très anti-communiste Gaafar Nimeiry (1930-2009) bénéficie d’une aide militaire chinoise pour contrer la présence de Moscou qui, depuis l’Érythrée voisine – alors en passe de faire sécession de l’Éthiopie – se fait chaque année de plus en plus menaçante. L’expulsion, en juillet 1972, de conseillers militaires soviétiques par Sadate (1918-1981) en Egypte opère un revirement de toute la zone en faveur de Washington. Pékin salue une grande victoire sur l’« hégémonisme » soviétique. Il faut dire que la capitale chinoise a reçu le Président américain Richard Nixon quelques mois plus tôt.

Cette visite présidentielle dans un pays avec lequel Washington n’entretient pourtant aucune relation diplomatique officielle produit déjà ses effets. Ainsi, Pékin décide d’interrompre en 1973 son aide aux guérillas du Dhofar en Oman (Takriti, 2013) – contre lequel s’était opposé le régime impérial de Téhéran – et exhorte même l’Iran à assumer le rôle d’un gendarme pour l’ensemble du golfe arabo-persique. Cette inflexion significative de Pékin à l’égard des mouvements révolutionnaires profitera aux initiatives diplomatiques entreprises par Moscou concernant la cause palestinienne dans un second temps. Moscou subordonnant son soutien à Arafat à condition que ce dernier consente à resserrer ses liens avec des régimes jugés « progressistes » telle que la Syrie d’Hafez al Assad (1930-2000). Dans les faits, Pékin poursuit la normalisation de ses relations avec les gouvernements établis. D’une manière significative, les autorités chinoises gardent le silence à partir de 1975 et la guerre civile au Liban lorsque les Palestiniens se trouvent dans une situation pour le moins dangereuse. Pékin – sans jamais le verbaliser expressément – se tient désormais aux côtés du Caire. La capitale égyptienne bénéficie alors de l’aide américaine et s’est même vue implicitement approuvée par Pékin dans la signature du second accord intérimaire sur le Sinaï (4 septembre 1975) que dénoncent par ailleurs avec virulence les Palestiniens.

La Chine populaire s’associe ainsi tacitement aux choix diplomatiques américains dans la région. Ils confèrent à l’Égypte un rôle essentiel contre l’Union Soviétique et ses affidés que sont l’Algérie, l’Irak, la Syrie, le Yémen du Sud, la Libye. C’est donc durant les dernières années d’un Mao Zedong encore au pouvoir que le rapprochement diplomatique avec les États-Unis d’une part et l’abandon de toute considération idéologique d’autre part va résolument porter Pékin à de nouvelles réorientations stratégiques. C’est avec le même pragmatisme que le successeur de Mao Zedong, Deng Xiaoping (1904-1997), opte d’ailleurs pour une collaboration avec les Etats-Unis dans le domaine du renseignement (Faligot, 2015). Plus concrètement encore, c’est en Afghanistan où Chinois et Américains vont être amenés à collaborer. Pékin y entretient des contacts avec les différentes factions, depuis le Xinjiang voisin, tandis que le pays est envahi par l’URSS à partir de 1979. Discrète mais efficace, la Chine des années quatre-vingt, dans le cadre de sa concurrence avec Moscou, offre une assistance logistique aux moudjahidines, alors également épaulés par la CIA et les services secrets pakistanais (ISI) dans leur lutte contre les Soviétiques (Hilali, 2001). Cette collusion s’accompagne de recrutements extérieurs, des guérilleros arabes, parmi lesquels Ben Laden. Plus tard, Pékin n’hésitera pas à reconnaître le régime des talibans jusqu’à son effondrement, en 2001 (les autorités chinoises entretenaient un lien discret avec le mollah Omar). Par la suite, à la différence des Occidentaux, la RPC n’a jamais écarté les talibans des négociations, cherchant au contraire à les associer aux discussions organisées à Pékin (Lincot et Véron, 20201). Quoi qu’il en soit, l’échec des Soviétiques en Afghanistan n’est pas étranger à cette participation chinoise. Indirectement, elle s’inscrit dans une rivalité entre communistes qui, dans le contexte de la guerre froide aura laissé des traces partout en Asie, et tout particulièrement dans les pays musulmans.

Cohésion nationale et choix d’une région test

Outre le fait que le Xinjiang est une région stratégique qui ouvre à la fois sur l’Asie centrale et le subcontinent indien, elle est un laboratoire pour l’Etat-Parti et la cohésion nationale. Dans ses transformations, ses luttes et la résistance que les Ouïgours opposent à Pékin et son gouvernement central, les enjeux y ont valeur de symptômes pour l’ensemble de la Chine et au-delà, dans le monde. Le Xinjiang s’observe tout d’abord sous ses marquages sociologiques : bouleversement du paysage agricole et fin du monde paysan dans les oasis étrangement vides d’hommes jeunes, explosion urbaine à la périphérie des villes voire éventration des centres urbains les plus anciens (comme à Kachgar), irruption massive de la télévision et des réseaux sociaux dans les foyers (censurés certes mais donnant accès à d’autres imaginaires), mise en chantier de nouvelles voies ferrées…L’irruption de cette modernité, encore balbutiante il y a moins de trente ans dans cette partie occidentale du pays, s’est accompagnée d’une revitalisation de l’islam, de l’identité ouïghoure, d’une montée de l’opposition nationaliste anticoloniale et d’une multiplication des mouvements de contestation.

A ces revendications, le régime de Pékin a répondu par une politique de répression (yanda – littéralement : « frapper fort ») déclenchant par là-même une profonde hostilité de certaines franges de la société ouïgoure, avec des rixes très violentes survenues en 2009 à Urumqi, entraînant la mort de plus de deux cents personnes (Polat et al, 2013 ; Frangville et Heurtebise, 2020). Cette politique marque aussi une rupture dans la reconnaissance, même formelle, du droit de cette minorité qui tendait à prévaloir jusqu’alors. L’assimilationnisme à marche forcée deviendra dès lors la règle (Fiskejö, 2021). Vexations de toutes sortes et imposition du chinois mandarin, au détriment de la langue ouïgoure, est devenu depuis la norme auprès des employés d’ethnie ouïgoure travaillant pour l’Etat. Toute personne appartenant à l’ethnie ouïgoure doit montrer des gages de patriotisme en parlant le chinois mandarin dans les lieux publics. L’emploi de cette langue est fortement encouragé dans l’intimité des familles. Cette purge linguistique s’est accompagnée d’une élimination systématique de termes ou de noms patronymiques d’origine arabe. Meshrep et autres rassemblements traditionnels entre membres de la communauté sont proscrits. Des agents détachés par le gouvernement sont chargés de rapporter les moindres et faits et gestes (prières, possession du Coran…) en s’invitant une semaine voire davantage au sein des familles pour inspecter toute personne qui contreviendrait à ces directives. Jamais, depuis la Révolution culturelle, la délation – en mobilisant les enfants, dans le cadre de leur scolarisation notamment – n’avait été à ce point encouragée. Le territoire est quadrillé par des check points mais aussi par des contrôles d’identité et des caméras de surveillance, le recours à l’intelligence artificielle, laquelle facilite les méthodes d’analyse, c’est-à-dire par l’établissement d’une véritable cybercratie associée à des méthodes de coercition conventionnelles (Yacine, 2017).

L’exacerbation de cette politique contribue à décrédibiliser le régime chinois dans le monde occidental. Pékin ne semble pas prêt à desserrer la chape de plomb qu’il maintient sur la vie politique et religieuse au Xinjiang. Cela lui a permis de largement désactiver une opposition politique souterraine aujourd’hui relayée par la diaspora qu’incarne l’une de ses plus grandes voix, Rebiya Kadeer (Kadeer, 2010). Si une majorité de Ouïgours estiment que leur destin doit se jouer à Urumuqi et non à Pékin et ne cessent d’alerter la communauté internationale sur la question des droits de l’homme, d’autres prônent la lutte armée. Dans l’un ou l’autre cas, le grand rêve national de l’Etat chinois rencontre ses limites. Les frustrations identitaires et religieuses des Ouïgours suffiront à nourrir pour longtemps des foyers de conflits, fragilisant un peu plus le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Certains ont fait le choix de prendre les armes en rejoignant les maquis terroristes frontaliers ou ceux plus lointains, en Mésopotamie voire en Asie du sud-est (Abuza, 2003). Cet islam de combat est un pari risqué et manifeste aussi l’impossibilité pour le pouvoir temporel de se prévaloir d’une vérité et d’une transcendance absolue. En somme, cet islam de crise, et dans sa réaction complexe n’est pas sans rappeler d’autres réalités intellectuelles (Benzine, 2004 ; Bidar, 2004 ; Filali-Ansary, 2002), palestinienne notamment. Elles s’insurgent de facto contre la non-reconnaissance d’une responsabilité citoyenne décentralisée et la participation dynamique des peuples, sans distinction d’appartenance religieuse ou ethnique, à un débat national qui engage pourtant leur avenir.

Conclusion

Plus que tout, le Xinjiang apparaît comme exportateur d’insécurité non seulement en Chine même où nombre d’attentats revendiqués par des Ouïgours ont été commis mais aussi sur ses marges, et au-delà. C’est un espace polémique par excellence où l’accumulation conflictuelle remonte potentiellement déjà à plusieurs siècles. Historiquement subjugué par une série d’empires, il ne s’est pour ainsi dire jamais libéré de leur emprise. Sa dénomination même, on le sait, lui est attribuée de l’extérieur. Carrefour des extrêmes, la région est aussi le tombeau du droit international. Tout s’y passe comme s’il n’existait pas et les plaies qui affectent cet espace immense fait apparaître des affrontements de nature à la fois identitaire, religieuse, économique et sociale. Une situation explosive où le recours systématique à toutes formes de violence pour exprimer ses aspirations sans jamais les faire triompher – attentats d’un côté et aliénation psychologique entretenue par les autorités chinoises à l’encontre des Ouïgours, de l’autre – entraîne un climat d’insécurité globale. Pour autant, la question ouïgoure constitue en elle-même un paradoxe de la relation de la Chine avec les pays du Moyen-Orient ; ces derniers ne manifestant nullement leur solidarité vis-à-vis de cette communauté persécutée. Elle confirme toutefois que l’islam en tant qu’expression d’une unité politique est avant tout un mythe que seuls Daech et paradoxalement les faucons de l’administration américaine semblent partager.

Références

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[1] Courant de pensée visant à réformer l’islam pour le moderniser.

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu, Coll. Géopolitique.

Amaël Cattaruzza, professeur à l’Institut français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris 8 et chercheur au sein de l’unité de recherche Geode (Géopolitique de la datasphère), a publié Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. L’auteur entreprend, dans cet ouvrage, une réflexion sur les dimensions géographiques du monde virtuel, internet, datasphère et données numériques, pour proposer au lecteur de mieux en saisir la dimension géopolitique. Aborder les dimensions géographiques et géopolitiques, donc portant sur des enjeux politiques portant sur des territoires, ne va pas de soi pour le monde numérique, souvent perçu comme désincarné, non spatialisé. Cet angle d’analyse ne va pas de soi, précisément parce que la datasphère est l’univers de données immatérielles : où trouver dès lors des enjeux de pouvoir sur des territoires ?  Enjeu stratégique intéressant les entreprises et les États, le cyberespace est assurément devenu un enjeu politique, mais la nature géopolitique de ces enjeux immatériels pouvait paraitre discutable. Cette réflexion prend cependant toute sa pertinence face au poids croissant du virtuel dans notre quotidien. En effet, au cours des dernières décennies, la production de données numériques a connu une croissance sans précédent, transformant les relations entre États, mais aussi entre ceux-ci et grandes entreprises privées (GAFAM) et autres acteurs (hackers, cybercriminels, etc.). Ces dynamiques conduisent à s’interroger sur les nouvelles formes de rivalités territoriales dans ce contexte ouvert et en réseau où la localisation physique des données peut ne pas correspondre à leur localisation logique ou juridique. Or, le traitement de ces masses de données disparates nécessite aujourd’hui l’utilisation de nouveaux outils (Big Data, intelligence artificielle) qui sont devenus des instruments de pouvoir sur la scène internationale.

L’ouvrage se structure en trois parties : la première, « de quoi les données sont-elles le nom », cherche à vulgariser le concept de donnée numérique tout en présentant le concept sous ses multiples facettes, y compris dans ses dimensions spatiales. La deuxième partie aborde le mode de territorialisation des données, autrement dit, la relation entre le domaine virtuel et un ancrage spatial que l’auteur analyse avec soin.  La troisième section aborde plus directement la question de la dimension géopolitique, non pas au sens réducteur des relations politiques entre États, mais avec une analyse fine soulignant en quoi le monde virtuel demeure lié aux territoires et donc également l’objet de rivalités portant sur ceux-ci.

Les données numériques : de quoi parle-t-on ?

La première partie précise les concepts : que sont les données numériques, sujet central du livre ? Avec les technologies numériques, qui ont radicalement bouleversé le monde du travail et la vie quotidienne depuis 30 ans, la production de données n’a cessé de croître de manière exponentielle. Cette évolution rapide est à l’origine de ce que l’auteur appelle la datafication, néologisme apparu vers 2013 et référant à l’importance croissante des données dans l’économie mais aussi le quotidien des populations, informations sur tout, que tous nous produisons et échangeons, parfois sans le savoir, à commencer par des données sur nos habitudes de vie, de consommation et sur nos opinions. Ces données qui se multiplient, se collectent et circulent revêtent une importance croissante en termes économiques (qui cibler pour vendre? Où fermer/ouvrir un point de vente ou de fabrication ?), ou de sécurité et de liberté (surveillance face au risque terroriste mais aussi aux opinions des citoyens). Cette datafication croissante de la société revêt ainsi des dimensions éminemment politiques, sociales et géographiques, car à travers leur analyse, les pouvoirs publics ou les agents économiques peuvent choisir où agir, à l’endroit de quel groupe ou pour développer ou, au contraire, se retirer de tel ou tel territoire : dès lors qu’on parle d’enjeu de pouvoir se déployant dans des territoires, on touche à des dimensions géopolitiques. En soulignant que la donnée est avant tout un construit sociopolitique, et que de fait elle associée à un ensemble de décisions techniques, commerciales et politiques, voire idéologiques.

Les données numériques, ancrées dans le territoire

Après avoir souligné les dimensions politiques, sociales et spatiales des données numériques et leurs liens indirects avec l’aménagement et la gouvernance spatiale, l’auteur aborde plus directement dans la deuxième partie de l’ouvrage la question de base abordée dans cet ouvrage : peut-on penser l’espace virtuel en des termes géopolitiques, autrement dit, selon le prisme de l’analyse des enjeux de pouvoir portant sur des territoires ? La réponse ne va pas de soi, puisque, précisément, les données, l’internet sont immatériels et ne correspondent pas à un quelconque territoire, ainsi que l’on répété nombre de promoteurs du monde virtuel : immatérielles, les données et le réseau internet seraient ainsi affranchis de toute contingence territoriale et politique. Il n’en est rien en réalité, ce que l’auteur explique de manière convaincante. S’il convient que la territorialisation des données numériques recouvre quelques paradoxes liés à leur apparente immatérialité, il précise que de nombreux lieux ne pourraient plus prétendre aux mêmes dynamiques territoriales aujourd’hui sans cette présence numérique, reprenant ici la thèse d’autres auteurs, notamment celles de Kitchin et Dodge sur le code/espace : « le code/espace se produit lorsque les logiciels et la spatialité de la vie quotidienne se forment mutuellement, c’est-à-dire se produisent l’un l’autre ».

Surtout, l’analyse de la réalité du monde virtuel en couches successives permet de comprendre l’importance stratégique de la territorialisation des données. « Il n’y a pas de cyberespace sans une couche physique à laquelle s’ajoutent une couche logique (applicative/logicielle) puis une couche sémantique qui met en forme de manière intelligible le langage binaire. » explique ainsi Amaël Cattaruzza, reprenant une typologie déjà développée par Frédérick Douzet. Ainsi, l’implantation du hardware, du matériel, agit directement comme un révélateur des logiques d’influence. A titre d’exemple, les serveurs hôtes et les câbles internet permettent une domination des États-Unis dans le jeu géopolitique du cyberespace, car la plupart des câbles conduisent à des serveurs localisés sur leur territoire. « A l’inverse, l’Afrique subsaharienne montre une grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour accéder aux données numériques et donc une dépendance politique. » ajoute l’auteur. La localisation des câbles, des relais, des serveurs joue donc un rôle majeur dans la géopolitique de l’internet en ancrant celui-ci dans l’espace géographique : contrôler ces éléments matériels cristallise dès lors des logiques géopolitiques. Chaque pays tente d’accroître son autonomie en infrastructures afin de réduire la dépendance aux États-Unis. La Russie est ainsi parvenue, dès la fin des années 2000, grâce à une politique délibérée d’affirmation d’une logique de souveraineté sur l’internet russe, à développer de gigantesques projets de centres de données en Sibérie à Irkoutsk, à Novossibirsk, à Angarsk ou encore à Krasnoyarsk (Estecahandy et Limonier, 2020). La communication entre réseaux numériques passe aussi par le déploiement de fibres optiques et donne lieu à des rivalités entre États portant sur la pose et le contrôle des câbles de transmission des données. La Sibérie est une région stratégique pour tenter d’étendre les infrastructures numériques russes aux pays voisins comme autant de relais de puissance. « Depuis l’affaire Snowden en 2013, on sait que le transit des données est un enjeu stratégique et dont le contrôle de l’infrastructure permet soit de protéger ses données et d’y accéder en toute sécurité, soit d’espionner l’adversaire » explique Amaël Cattaruzza.

A la territorialisation de la couche physique s’ajoute une territorialisation de la couche sémantique. « Les routeurs et algorithmes de routages tels que TCP/IP, initialement pensés comme des outils purement techniques pour optimiser le flux des données, sont progressivement devenus des outils politiques. » Constatant le passage très fréquent des données mondiales par des infrastructures présentes sur le territoire américain, il y a aujourd’hui des initiatives visant à territorialiser le flux des données, donc à orienter, contrôler les flux de données pour qu’elles passent par tel ou tel serveur, localisé dans tel ou tel État. Ainsi, « la Chine parvient à capter l’essentiel des données de ses utilisateurs. Cela résulte de la politique volontariste du gouvernement chinois de favoriser l’émergence de ses propres champions du numérique dont Baidu, Alibaba et Weibo ». Cette territorialisation se traduit également en droit par le biais des lois portant sur la « datalocalisation », soit le stockage des données. « La Russie a par exemple fait voter une loi en 2014 qui impose aux entreprises, traitant des données liées aux citoyens russes, de stocker leurs données exclusivement sur le territoire russe. Pour la Russie, la donnée qui concerne le citoyen russe doit rester sur le territoire russe » précise Amaël Cattaruzza.

Ainsi, si le cyberespace renvoie souvent à l’idée d’un réseau global désincarné, archétype de ce qu’on a trop rapidement qualifié de la fin des territoires (Lasserre, 2000), et qui se jouerait des frontières politiques, l’auteur explique que ces frontières marquent malgré tout cet espace au « niveau physique, légal ou même stratégique ». Les États cherchent à contrôler ce cyberespace, à y faire prévaloir leur souveraineté et à le maitriser pour des raisons de sécurité, d’où le désir de certains États de faire appliquer leurs outils juridiques à l’étranger, appelé extraterritorialisation du droit. L’auteur cite notamment le Cloud Act[1] adopté par le Congrès américain en 2018, et qui permet aux services de la justice américaine d’obliger les entreprises technologiques basées aux États-Unis de fournir les données stockées sur leurs serveurs, que les données soient stockées aux États-Unis ou en territoire étranger. Les données numériques altèrent radicalement certes la dynamique géopolitique du monde où de nouveaux acteurs (GAFAM, Russie, Chine, Brésil) contribuent à remettre en cause la prééminence des États-Unis ; mais elles ne supposent pas l’affranchissement total de l’ancrage spatial de ces dynamiques géopolitiques.

Les données numériques : nouvelle aubaine commerciale au cœur d’une redistribution des pouvoirs

Enfin, la 3e partie du livre aborde plusieurs exemples de conflits de pouvoir autour du contrôle des données : enjeux commerciaux, de structuration de la relation de chacun au territoire avec le développement de la codification de nombreux gestes que nous posons tous les jours, datafication des voyages et du passage de la frontière, surveillance… les applications des données numériques sont multiples et se développent rapidement. Ce constat souligne à quel point leur contrôle revêt des implications économiques, politiques et surtout éthiques.

Conclusion

L’auteur tient sa promesse de réfléchir sur la forme que pourrait prendre une géopolitique de la donnée dans le contexte particulier du Big Data. Si de prime abord, il n’est pas aisé de comprendre pourquoi il est légitime de parler de logiques de pouvoir, de logiques conflictuelles et géopolitiques à propos du cyberespace, l’exposé permet au lecteur de comprendre qu’il s’agit du pouvoir portant sur une dimension abstraite, la topologie du réseau de circulation des données, espace en partie virtuel mais pas déconnecté de l’espace réel. Ce sont cet espace physique et cet espace topologique partagé et disputé par des acteurs traditionnels (États) et nouveaux (GAFAM) qui fait l’objet d’enjeux de pouvoir. Sans négliger l’apport des données numériques dans l’étude de nos sociétés, l’auteur met en garde face au déterminisme technologique. Il rappelle que la donnée est le reflet d’un environnement politico-socio-spatial et que seule et sans traitement, la donnée brute n’a aucune valeur. Elle n’a de sens qu’aux yeux d’acteurs qui la valorisent pour ses aspects politiques, de contrôle, ou commercial. Ainsi, Amaël Cattaruzza propose ici un livre utile et didactique pour montrer la pertinente prise en compte de l’étude des données numériques en tant qu’enjeu géopolitique majeur actuel et à venir.


[1]  United States Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, 2018, https://www.govinfo.gov/content/pkg/BILLS-115hr1625enr/html/BILLS-115hr1625enr.htm

Frédéric Lasserre

Référence

Estecahandy, H. & Limonier, K. (2020). Cryptomonnaies et puissance de calcul: la Sibérie orientale, nouveau territoire stratégique pour la Russie? Hérodote, n°177-178, 253-266.

Lasserre, Frédéric. (2000). Internet : la fin de la géographie ? Logistique, internet et gestion de l’espace. Cybergéo, Revue européenne de géographie (Paris), n°141, https://journals.openedition.org/cybergeo/4467.

Raymond Woessner (dir.) (2020). Frontières. Neuilly, Atlande.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Loin d’un projet d’austère réflexion théorique, cet ouvrage se propose de brosser de nombreux portraits de la réalité contemporaine des frontières tout en proposant des réflexions thématiques intéressantes. Pourtant conçu comme un manuel de révision et une ressource documentaire en vue de la préparation aux concours français de l’enseignement en géographie, l’ouvrage aborde peu les questions de théorie pour faire le pari d’une palette enrichie de réflexions et de présentations de cas de figures concrets.

L’introduction campe la thématique de l’étude des frontières en quelques pages, puis l’ouvrage invite le lecteur à plonger rapidement dans le tour d’horizon proposé par l’équipe de contributeurs. Une première section propose quelques réflexions thématiques : comment peut-on réfléchir à l’impact de la covid-19 sur la gouvernance des frontières ? Comment les géographes se sont-ils intéressés à l’étude de ces objets spatiaux particuliers ? S’ensuit une esquisse des frontières dans l’imaginaire, au cinéma puis dans la bande dessinée.

C’est dans la section suivante que le lecteur trouvera les chapitres les plus proches d’une réflexion théorique. Sur la thématique du tracé de la frontière, des auteurs proposent des idées sur l’impact du libre-échange et du protectionnisme sur la gouvernance de la frontière ; sur ce que dit le droit international de la délimitation des frontières ; sur l’espace extraterrestre, objet de délimitation ou pas ; sur les limites et frontières maritimes ; sur le cas particulier des frontières en Arctique. La thématique des régions transfrontalières rassemble des réflexions sur les frontières fermées et les murs ; sur la frontière comme outil de contrôle des flux migratoires ; sur des exemples particuliers destinés à illustrer la dynamique des régions transfrontalières, la ligne de démarcation dans la France occupée pendant la Seconde guerre mondiale; la frontière de l’Irlande du Nord dans un contexte post-Brexit ; le Kurdistan, État en devenir peut-être, chimère impossible pour plusieurs.

Une longue section propose ensuite, selon des angles divers et heureusement fort variés, un tour d’horizon mondial des réalités frontalières. En Europe, l’ouvrage aborde ce qui fait la réalité actuelle des frontières internes de l’Union européenne; les conflits qui ont récemment déchiré ou qui déchirent encore l’Europe orientale, Balkans et Ukraine ; des études de cas, frontière russo-balte ; l’Escaut entre Belgique et Pays-Bas; les frontières de Genève ; le Rhin. Pour les Amériques, l’ouvrage aborde bien sûr la frontière Canada-États-Unis, mais aussi la dualité frontalière mexicaine, le difficile dépassement de la frontière en Amérique du sud. Est abordé le cas de la Méditerranée, confins de l’Europe et marges du monde arabo-musulman : Gibraltar, le conflit chypriote, le cas de Lampedusa, île-frontière ; le drame israélo-palestinien ; et par extension géographique vers le Moyen-Orient, des études des frontières arméniennes, de la mer Caspienne, de l’Asie centrale et du Qatar. La section sur l’Asie aborde le cas des frontières de la Chine ; de l’évolution des frontières en Asie du Sud-est dans un double contexte de construction régionale et de déploiement de la stratégie des nouvelles routes de la soie; les frontières de l’Inde, Bangladesh, Pakistan et himalayennes. Enfin, le dernier chapitre propose quelques études sur les frontières en Afrique subsaharienne, leur signification au-delà du cliché de leur caractère artificiel, le cas du Niger, l’impact de la sécession du Soudan du Sud dans un continent aux États longtemps arc-boutés sur le principe de l’intangibilité des frontières post-coloniales, et la bande de Caprivi.

En près de 525 pages, l’ouvrage présente donc une somme d’information considérable, dense, sans avoir la prétention d’épuiser le sujet, avec le parti pris délibéré, on l’a vu, de proposer une multitude d’étude de cas, selon un choix forcément subjectif, pour par petites touches brosser un tableau composite de la diversité du fait frontalier contemporain. Le tout demeure digeste et produit en effet une collection d’une intéressante diversité. L’inconvénient de la formule réside bien sûr dans l’absence d’une synthèse, d’une réflexion coordonnée sur ce qu’un observateur pourrait retenir de ce voyage à travers les thématiques et le fait frontalier à travers les continents : ce n’était pas l’objectif des auteurs. Autre inconvénient : en procédant ainsi par petites touches, aucune étude de cas n’est très étoffée : elle vise plutôt à inviter le lecteur à en apprendre davantage par lui-même tout en offrant la piste de la réflexion comparative. L’ouvrage n’en conserve pas moins une grande valeur de par la grande diversité des études de cas qu’il propose, très synthétiques, parfois originales, toujours pertinentes pour soutenir l’intérêt du lecteur sur les dynamiques frontalières contemporaines. A la lumière de ces lectures, on comprend à quel point, pour être en évolution, voire en mutation, les frontières sont encore des objets géopolitiques d’actualité.

Frédéric Lasserre

Ken S. Coastes et Carin Holroyd (dir.) (2020). The Palgrave Handbook of Arctic Policy and Politics. Cham: Palgrave Macmillan.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

L’Arctique serait, depuis une quarantaine d’années, l’un des environnements politiques les plus dynamiques au monde. La région a développé des systèmes impressionnants de coopération intra-régionale, s’efforce de répondre aux défis du changement environnemental rapide, a responsabilisé et engagé les peuples autochtones et a relevé les multiples défis du développement des ressources naturelles. Cet ouvrage fait appel à des universitaires de nombreux pays et disciplines universitaires pour se concentrer sur le thème central de l’innovation en matière de politique arctique. Le portrait qui se dégage de ces chapitres est celui d’un environnement politique complexe, façonné par des dynamiques internes, nationales et mondiales et par un large éventail de transitions politiques, juridiques, économiques et sociales. L’Arctique est un endroit complexe d’un point de vue politique et semble appelé à voir cette complexité s’accentuer avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Des politiques novatrices efficaces, proactives et tournées vers l’avenir seront nécessaires pour que le Grand Nord soit en mesure de relever ses défis et de tirer parti de ses possibilités.

Cet ouvrage propose donc un recueil diversifié de contributions sur des questions de politique en Arctique. Une première partie propose trois chapitres sur les peuples autochtones et les dynamiques sociales, dans une perspective post-coloniale, avec un chapitre proposant une lecture de l’activisme internationaliste en Arctique. Une seconde partie aborde les questions de développement économique, dont l’intégration de la région dans des courants nord-sud et dans la globalisation, intégration qui ne se traduit pas nécessairement par un développement pour et par les populations arctiques. Un chapitre traite justement des relations entre l’extraction de ressources énergétiques et les communautés autochtones. L’éducation, les nouvelles technologies, le marché du travail, le rôle des multinationales sont évoqués.

Une troisième section expose les politiques des États ou administrations arctiques, Russie, Groenland, Islande, États-Unis, Svalbard, Suède, Norvège et Finlande.  Une quatrième esquisse les relations internationales dans la région et de la région avec le reste du monde, avec l’Asie de l’Est; les relations États-Unis – Russie dans la région du détroit de Béring ; les relations du Canada avec la Russie.

La section suivante aborde les enjeux juridiques : la Convention du droit de la mer; le transport maritime; la protection de l’océan Arctique dans une dynamique de changements climatiques rapides ; les droits des peuples autochtones dans le contexte post-colonial évoqué ; puis le rôle du Conseil de l’Arctique. Enfin, une sixième section aborde les enjeux de sécurité : en Amérique du Nord; la géopolitique de l’Arctique, prise dans son acception anglo-saxonne de power politics ; la militarisation jusqu’en 1990; les enjeux liés aux changements climatiques.

Cette vaste collection de chapitres permet de brosser de nombreux tableaux pertinents et qui, par petites touches, proposent un tour d’horizon de thématiques centrales en matière de politique arctique. Les auteurs ne prétendent pas à l’exhaustivité et le choix des thématiques pourrait faire l’objet d’un débat. Certains manques sont plus contestables : pourquoi n’y a-t-il aucune section sur le Canada dans la partie sur les États de la région ?  Pourquoi parler des industries extractives du secteur énergétique, mais pas minier pourquoi la militarisation dans l’histoire jusqu’en 1990, mais pas dans ses aspects contemporains ?  pourquoi le chapitre sur les relations Canada-Russie ne dit-il rien des bonnes relations entre Moscou et Ottawa jusqu’en 2007 ?

Au final, une somme assez considérable d’éclairages divers, certains plus intéressants et pertinents que d’autres. C’est le risque avec ce type d’ouvrage à vocation un peu éclectique sur un caste thème. Les lecteurs intéressés par la politique en Arctique y trouveront plusieurs chapitres répondant à leurs centres d’intérêt.

Frédéric Lasserre

Roland Pourtier (2021). Congo ; un fleuve à la puissance contrariée. Paris, CNRS Éditions.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Fleuve le plus puissant au monde après l’Amazonie, le Congo draine un immense bassin partagé entre neuf États. Il a donné son nom à deux d’entre eux. Au cœur d’une histoire tumultueuse qui mit en contact les sociétés d’Afrique équatoriale et l’Europe, soumis à une exploitation coloniale brutale, il n’a cessé d’être convoité pour ses richesses naturelles. « Potentiellement » riches, les pays riverains du grand fleuve comptent en réalité parmi les plus pauvres du monde. Ce paradoxe de la puissance contrariée, tant par la nature qui a coupé le fleuve de son ouverture atlantique, que par le cours d’une histoire souvent chaotique, constitue le fil conducteur d’un voyage fascinant dans les pays du fleuve Congo.

Il existe peu de publications en français traitant du bassin du Congo ou des relations entre le fleuve, le territoire et les sociétés de son bassin versant. L’ouvrage se veut une présentation générale, à travers une succession de tableaux thématiques fort bien documentés et s’appuyant sur un corpus bibliographique très conséquent. Il est rédigé de manière très accessible, dans un style proche du récit afin de conter les facettes de cette relation entre fleuve et sociétés; de nombreuses cartes et photos témoignant d’une belle expérience de terrain, complètent un texte élégant et remarquablement informé. Un regret toutefois : la taille nécessairement modeste des cartes, qu’on aurait voir un peu plus nombreuses, n’a pas toujours permis d’y reporter les nombreux toponymes mentionnés dans le développement.

Six chapitres précédés d’un prologue soulignant les enjeux d’identité et de dénomination du fleuve, et suivis d’une conclusion en forme d’ouverture (Le Congo et après…) tentent de cerner la géographie du fleuve et de l’espace de son bassin versant, partagé en plusieurs États.

Le premier chapitre s’intitule l’énigme. La connaissance de la physiographie réelle du bassin du Congo a en effet été tardive, tant le fleuve, barré de rapides et enserré dans une forêt épaisse, s’est révélé peu accessible. La difficulté de définir ses limites hydrographiques a concentré les efforts sur cette recherche géographique : comme en d’autres lieux du continent africain, l’espace régional, très mal connu, fut pensé par les puissances européennes pressées de se partager le continent, en termes purement physiques, en particulier lors du Congrès de Berlin (1885), en négligeant totalement les sociétés qui y vivaient. Les représentations mentales des États se fondent encore sur les épisodes de cette approche naturaliste, que l’on en rejette (RDC) ou pas (Rép. du Congo) les acteurs, les explorateurs Stanley au service du roi des Belges Léopold II, et Brazza pour la France. De cette histoire de découvertes découle en partie les représentations que les acteurs nourrissent envers le fleuve, représentations qui se traduisent dans les identités, les dénominations attribuées au fleuve. « Fruits d’un même fleuve, les deux Congo n’en nourrissent cependant pas la même mémoire » (p.47).

Le chapitre 2, au fil de l’eau, décrit les contextes climatique, géomorphologique et hydrologique, tout en explorant le parcours du fleuve. Il présente ainsi plusieurs biefs navigables entre les rapides ou chutes qui émaillent son parcours entre le cœur du continent et son embouchure. On trouvera dans cette section les données utiles à la compréhension de cette force hydraulique qui très tôt fascina certains ingénieurs : rappelons que le Congo, au débit très puissant, rejette dans l’Atlantique « plus de la moitié des eaux de surface de la totalité du continent africain » (p. 72). En témoigne l’eau qui demeure douce à plusieurs dizaines de km des côtes, le fleuve se projette loin dans l’océan, et cela n’est pas sans conséquences sur les revendications concernant la zone économique exclusive de la RDC, déjà défavorisée par la configuration de sa petite fenêtre maritime, avatar des rivalités coloniales entre France, Belgique, Grande-Bretagne et Portugal. Les variations des débits, marqueurs de changements climatiques moins faciles à interpréter qu’on ne l’imagine de loin, ont évidemment des conséquences en termes de navigabilité. Si le fleuve est souvent présenté comme une possible artère majeure de pénétration du continent, cette navigabilité demeure problématique du fait de la présence de plusieurs rapides et chutes, mais aussi de la gestion des aménagements effectués. L’auteur souligne que la déconfiture du réseau fluvial tient plus à la gestion des pouvoirs publics et, il est vrai, à la décennie chaotique (1990-2004) marquée par la déliquescence du pouvoir zaïrois puis par les guerres des Grands Lacs, qu’au climat ou aux obstacles physiques. A l’indépendance, les infrastructures et les pratiques d’entretien du fleuve permettait un trafic conséquent, impossible aujourd’hui sans recourir à des investissements massifs que le gouvernement de la RDC n’a pas les moyens de mettre en œuvre. Malgré une activité locale essentiellement composée d’une myriade de très petites embarcations, malgré le potentiel en matière d’organisation de l’espace que le fleuve présente, le tableau que l’auteur dresse de l’activité marchande, qui doit « compter sur la protection bienveillante des génies du fleuve » faute de dragage d’entretien des chenaux comme des équipements d’aide à la navigation, est assez pessimiste malgré des initiatives pour en relancer l’activité.

Les gens du fleuve sont l’objet du troisième chapitre. Après le portrait de la région, le portrait du fleuve, le portrait des populations. Sans verser dans le déterminisme, l’auteur souligne que le fleuve a eu un rôle en effet la manière dont son immense bassin a été peuplé lors des migrations bantoues. S’il est plutôt un trait d’union jusqu’à Kisangani, il a au-delà fragmenté les sociétés installées à son amont, les chutes et les rapides entravant les communications et segmentant l’organisation politique de l’amont et de l’est du pays. La RDC est ainsi soumise à des tensions centrifuges récurrentes, l’est du pays regardant vers l’Atlantique, tandis que l’est est largement tourné vers l’océan Indien. « La sécession du Katanga en 1960 s’éclaire à la lumière de cette caractéristique d’un espace écartelé que le grand fleuve a été impuissant à rassembler » (p. 100). La vie quotidienne est également, dans un contexte de conflits et de pauvreté rémanente, très contrainte par les ressources offertes par le fleuve. L’alimentation dépend souvent d’une pêche traditionnelle, dont la durabilité est maintenant sujette à caution, en raison de prélèvements fortement accrus pour répondre à une démographie explosive. L’autre ressource, l’espace forestier, est également de plus en plus sollicitée. Les saisons peu différenciées permettent des travaux continus, même si maladies tropicales, avec notamment la maladie du sommeil (trypanosomiase) et son vecteur la mouche tsé-tsé, sont un obstacle à leur progression. Toutefois le problème ne se réduit pas à une opposition entre nature et société. Il est aussi celui d’une agriculture très traditionnelle, reposant encore largement sur le travail physique des femmes, dans un « temps enroulé sur lui-même » où la planification n’est guère encouragée tant par le facteur climatique (une seule saison, selon un temps toujours identique ou presque) que l’isolement des communautés, jamais rompu du fait de la sous-utilisation du fleuve comme axe de transport, tandis que les plus fortes densités de l’est du pays sont également marquées par une forte compétition foncière dans l’aire des Grands Lacs.

Le territoire, objet du quatrième chapitre, est donc enclavé en plusieurs sous-régions: longtemps, le portage forcé a été le seul moyen de remédier aux ruptures dans le cours du fleuve, tandis que la forêt constituait un obstacle majeur – mais pas totalement impénétrable, en témoigne l’épisode de la première guerre des Grands Lacs au cours de laquelle l’armée rwandaise a pourchassé à travers le territoire zaïrois les milices interahawme extrémistes hutues, perpétrant au passage de nombreux massacres non documentés car perpétrés loin des témoins de médias peu intéressés par ce conflit africain. Certes, les colonisateurs ont tenté d’ouvrir le pays, mais à un coût humain considérable qui contribue à grever le passif de la colonisation dans cette région de l’Afrique. On a encore bien des difficultés à évaluer ce qu’a coûté en vies humaines l’établissement du chemin de fer Congo-Océan. Au Congo belge, la collecte du caoutchouc par des concessionnaires livrés à eux-mêmes, a été particulièrement brutale avec la pratique de l’amputation des mains pour asseoir l’autorité des entrepreneurs et tolérée par la puissance coloniale (p. 130). Les infrastructures de transport subsistantes, voies ferrées mais aussi les ports fluviaux, sont aujourd’hui menacées par un climat équatorial particulièrement agressif, mais surtout par un entretien déficient. La faillite gestionnaire des pouvoirs publics pèse bien davantage que le contexte naturel. Le Congo n’est de ce fait plus un axe structurant et n’exerce aucun effet de centralité : les liens avec les marges, surtout dans l’Est de la RDC, sont plus forts qu’avec l’artère fluviale, celle-ci ne jouant qu’un rôle très local.

Que penser alors de cette image, mille fois répétée, de la puissance (chapitre 5) du fleuve, évoquée dans le titre de l’ouvrage ? Elle est celle, naturelle mais largement encore à développer, de son potentiel hydroélectrique. À Inga, en aval de Kinshasa, il est de 40 000 MW, double de celui des Trois Gorges chinoises, mais seule une partie infime en est exploitée. Les projets antérieurement menés à grands frais, comme celui de relier Inga au Shaba (Katanga) par une ligne à haute tension étaient surtout idéologiques et irrationnels. Si les entreprises chinoises s’intéressent actuellement aux grands équipements et à leur possible financement, c’est surtout pour obtenir des permis miniers prédateurs. Enfin, la puissance du fleuve, c’est aussi son débit. Ainsi est née l’idée de vendre une petite partie de l’eau du bassin aux pays septentrionaux moins bien dotés, notamment vers le lac Tchad, provoque une levée de boucliers en RDC et en Rép. du Congo, même si l’impact environnemental et social de cette ponction serait sans doute minime. Quoi qu’il en soit, ce projet de transfert massif ne va nulle part, bloqué par les résistances politiques – sincères ou outil de négociation ? – et les coûts très conséquent qu’un tel chantier suppose…

Le dernier chapitre traite des rivages urbains, des relations entre l’habitat humain et son environnement et de l’organisation sociale dans les agglomérations.  La croissance du fait urbain, commune en Afrique avec l’expansion démographique rapide et l’exode rural, se traduit dans le développement d’une série d’agglomérations plus ou moins reliées entre elles. Plusieurs « villes de fleuve » (p.183) ont ainsi été créées du fait de l’activité économique soutenue par le fleuve à l’époque coloniale et/ou liée à l’extraction des ressources. L’auteur relève aussi la présence de quelques doublets urbains, de part et d’autre de rivières frontières, avec l’archétype de celle des capitales jumelles sises de part et d’autre du fleuve Congo, Kinshasa et Brazzaville, très proches, parfois rivales, et non reliées par un pont malgré les fortes relations qui les relient sur les plans économiques et sociaux. A Brazzaville, l’ignorance par les Chinois des contraintes morphologiques ont par exemple conduit à l’effondrement d’une partie de la corniche sud, bâtie sur des sols sableux instables déposés par le fleuve. Cette relation s’exprime également, rejoignant les préoccupations du chapitre précédent, par l’accès très insuffisant des populations à une eau salubre – illustration éclatante que l’accès difficile à l’eau potable n’est que rarement la conséquence d’un manque d’eau, mais bien plus souvent un problème de gouvernance et de gestion des infrastructures et des réseaux. Cette relation entre villes et environnement est enfin la cause de la dévastation environnementale des villes pétrolières de l’estuaire.

La conclusion – le Congo et après –  insiste sur l’enjeu majeur du bassin du Congo, parfois présentée par les Occidentaux comme résidant en la préservation de la richesse forestière, importante en soi mais aussi aux yeux du monde, surtout occidental, qui, comme en Amazonie, souhaite en imposer la préservation en partie pour peut-être se permettre de conserver le même train de vie destructeur… L’auteur souligne les autres défis majeurs qui demeurent, une démographie galopante, une économie locale en berne notamment faute d’investissement dans les transports, une gouvernance inefficace voire  prédatrice, et une forte instabilité politique, surtout dans les marges orientale, les soubresauts des guerres des Grands Lacs n’étant pas encore éteints tandis que Rwanda et Burundi entretiennent les milices investies de la protection de leurs frontières pour empêcher l’infiltration des milices interahamwe. La RDC est un territoire immense que le pouvoir de Kinshasa ne contrôle que très imparfaitement.

En six tableaux, certainement pas exhaustifs mais bien menés, divers et bien étayés de faits, de chiffres et par de nombreux séjours sur le terrain, l’auteur évoque ainsi de nombreuses facettes de la réalité sociale, géographique, économique et politique du bassin du Congo. Il souligne le poids de l’histoire, revient sur le potentiel des ressources et du capital humain, tout en soulignant les erreurs politiques majeures qui ont conduit à la ruine de ces espoirs. Modérément optimiste, l’auteur souligne que le potentiel est toujours présent, et voit des prémisses de retour des activités : encore faudra-t-il trouver capital et volonté politique pour assurer la coordination des efforts et le maintien d’une gouvernance propice. Dans ce contexte, le capital chinois serait-il un facteur potentiel de reprise économique ?  La question, rapidement esquissée par l’auteur, se pose, ce serait le sujet d’une autre étude.

Frédéric Lasserre

Roromme Chantal (2020). Comment la Chine conquiert le monde. Le rôle du pouvoir symbolique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Quels facteurs constituent la puissance actuelle de la Chine, qui est apparemment en pleine ascension ? Quelle est cette « menace chinoise » et en quoi ébranle-t-elle les bases de l’hégémonie américaine et celles de l’ordre mondial libéral ? Est-ce en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire, comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique du rayonnement de sa culture, selon la théorie du soft power ? Ce livre, richement documenté et écrit dans une langue bien maîtrisée, apporte une contribution importante à l’un des plus grands débats contemporains en relations internationales. En présentant un cadre théorique original, inspiré de l’optique symbolique, l’auteur offre une explication à la fois plus complète et plus nuancée que celles que proposent les deux perspectives classiques en relations internationales, soit l’idée du hard power, de la puissance conventionnelle chère aux réalistes, et les théories du soft power développées par Joseph Nye. Il explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique non seulement sur les pays en développement et ceux anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident.

Abandonnant le terrorisme comme ennemi public numéro un depuis les attentats du 11 septembre, le département de la Défense américain désignait officiellement en 2018 la Chine comme adversaire des États-Unis, aux côtés de la Russie. Dans les documents stratégiques américains, la Chine est régulièrement décrite comme un État représentant une menace pour les intérêts américains. Emboîtant le pas à Washington, l’Union européenne a également identifié la Chine comme son « rival systémique ». Au moment où il se préparait à prendre ses fonctions en janvier 2021, la définition d’une stratégie pour faire face à l’ascension de la Chine s’est imposée comme la grande priorité de la présidence de Joseph Biden en matière de politique étrangère, esquissant un futur de relations possiblement tumultueuses entre Pékin et Washington. C’est cette question d’actualité qui fait de l’ouvrage de Roromme Chantal une lecture fort pertinente car, comme le rappelle très justement l’auteur, la Chine reste une grande portion de l’humanité mais mal connue en Occident, dont elle n’a pourtant jamais cessé d’aiguiser la curiosité.

Assurément, la formidable ascension de la Chine au rang de grande puissance mondiale et sa volonté de modifier l’ordre international dominé par les États-Unis posent pour les analystes un véritable défi d’interprétation, alors que cette situation était encore inconcevable voici seulement vingt ans. Ces phénomènes ne peuvent être expliqués par les outils traditionnels d’analyse des Occidentaux, soutient ici Roromme Chantal. Ainsi, « l’utilisation, dans les analyses […], des perspectives axées sur le hard power (la puissance de coercition) et le soft power (la puissance d’influence) se fait en général au détriment d’une autre forme plus subtile de pouvoir. Ce pouvoir est pour ainsi dire de nature symbolique. Pour acquérir ce pouvoir symbolique, un acteur doit cultiver des interactions telles que les autres le perçoivent comme un acteur légitime », écrit-il.

Or, cette légitimité, la Chine l’a acquise au cours des ans grâce, d’une part, à l’effritement de la puissance américaine depuis quelques années, effritement accéléré par la crise financière de 2009 puis par le refus des États-Unis de jouer un rôle de leader dans la pandémie de covid-19 en 2020;  et, d’autre part, à la remise en cause des dogmes libéraux concomitant à un développement économique spectaculaire sous un régime autoritaire, une politique étrangère respectueuse (dans les discours) de la souveraineté des États et un investissement massif dans les pays en développement. Cette combinaison de facteurs a permis à la Chine de créer un modèle différent de celui des Occidentaux, modèle qui exerce un attrait considérable dans le monde, y compris dans certaines sociétés démocratiques, et modèle dans lequel les fondamentaux des relations internationales et de l’économie mondiale dans le modèle post-1945 et du consensus de Washington ne tiennent plus.

C’est à partir de ce concept de puissance symbolique, la capacité d’influencer « les valeurs et les interprétations de la réalité », que l’auteur emprunte au sociologue français Pierre Bourdieu, qu’il faut dorénavant analyser le comportement de la Chine dans les affaires du monde, estime-t-il. Les spécialistes se sont trop longtemps « contentés de déployer des concepts, théories et expériences dérivés de l’expérience européenne » qu’ils ont ensuite projetés sur la Chine afin de l’expliquer, écrit-il. D’où cette propension en Occident « à voir le présent et le futur des relations sino-américaines comme la reproduction inéluctable des conflits du passé ». L’auteur part de l’idée que ces deux outils conceptuels de la puissance coercitive (hard power) et du pouvoir d’influence (soft power) sont insuffisants pour rendre compte des relations entre États et, partant, de l’ascension rapide de la Chine. On pourrait contester le verdict, prémisse de l’exposé de l’auteur, car le pouvoir d’influence, et l’auteur le reconnait, souffre, depuis les premiers écrits de Joseph Nye, d’une difficulté majeure à se laisser appréhender. Limité pour certains à un levier culturel (influence à travers les arts, la culture, le mode de vie), il recouvre pour d’autres aussi la diffusion des idées, des normes politiques, sociales et économiques, au point que la frontière entre le pouvoir d’influence initialement théorisé par Nye, et le pouvoir symbolique élaboré par Bourdieu et mobilisé ici par Chantal, demeure parfois floue, ambiguë, indécise. Ainsi l’auteur décrit-il le pouvoir d’influence comme relevant de la puissance « douce et culturelle », mais aussi comme le pouvoir « d’influence et de conviction », « l’attraction culturelle et idéologique ainsi que les normes et institutions internationales » : la différence avec le concept de pouvoir symbolique parait parfois ténue.

Mais ce relatif flou conceptuel ne saurait diminuer la valeur de la démonstration. L’auteur souligne ainsi que l’ascension de la Chine s’explique par la conjonction de trois facteurs, à savoir un contexte favorable, un solide capital symbolique et une forte rhétorique/capacité à produire des discours séduisants. Cette conjonction explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique, non seulement sur les pays du monde en développement ou anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident. Contexte de l’effritement de la puissance américaine, on l’a vu, mais aussi succès symboliques de la Chine, à travers ses réussites économiques brillantes, sa gestion apparemment réussie de la crise sanitaire, et un discours mettant l’accent sur l’harmonie des relations, l’égalité des États et le respect mutuel, dans lequel les dogmes économiques et politiques chers aux Occidentaux cèderaient la place à des relations mutuellement bénéfiques.

Roromme Chantal démontre ainsi avec efficacité les limites des théories de la « menace chinoise », théories surtout occidentales ou indiennes qui alimentent les réflexions stratégiques en Occident, et qui analysent l’ascension de la Chine sous le prisme d’une trajectoire chinoise nécessairement conflictuelle. L’ouvrage démontre en effet que la Chine ne doit pas son nouveau rôle mondial en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique de son idéologie et du rayonnement de sa culture selon la théorie du soft power. Il expose par la suite les éléments du contexte international, crise économique de 2009, l’avènement de la présidence de Donald Trump et la tentation du repli américain, la lassitude envers les politiques économiques libérales, le tout créant ce « défaut de légitimité » qui, en creux, pare le style chinois d’attraits qui séduisent nombre de gouvernements.

L’analyse est convaincante et l’ouvrage mérite lecture. Ancrée dans l’analyse de facteurs jouant sur le temps, elle a le grand mérite d’éviter le piège des approches monocausales ou trop conjoncturelles. Il reste à voir si les facteurs de succès de la Chine, identifiés dans l’ouvrage, perdureront : d’autres analystes estiment que l’aura de la Chine a beaucoup souffert, très récemment, d’une gestion très opaque de la crise sanitaire de la covid, d’une l’instrumentalisation de la coopération médicale, et d’une affirmation politique de moins en moins complexée de la part de la Chine, qui ne s’embarrasse plus nécessairement d’oripeaux diplomatiques. C’est l’avenir qui montrera si la Chine a su gérer les écueils de l’orgueil et de l’affirmation trop rapide.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

L’École de Copenhague et l’évolution des études critiques de sécurité avant et après le 11 septembre

Maureen Walschot

Université Catholique de Louvain

(maureen.walschot@uclouvain.be)

Maureen Walschot est assistante d’enseignement et de recherche à l’UCLouvain. Elle est également doctorante en relations internationales et chercheure au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (CECRI, UCLouvain).

Regards géopolitiques, 7(4)

Résumé : Outre l’élargissement et l’approfondissement du champ d’études sécuritaires induits à la fin de la Guerre Froide, 9/11 et la lutte globale contre le terrorisme ont également impacté les études de sécurité. Entre un retour à la sécurité étatique et l’importance grandissante du focus géographique à travers le complexe régional de sécurité, l’évolution des études critiques de sécurité continue de s’adapter aux nouveaux enjeux contemporains. Cet article discute l’École de Copenhague et l’évolution des études critiques de sécurité après 9/11 et la lutte globale contre le terrorisme.

Mots-clés : études critiques de sécurité ; sécurité étatique ; 9/11 ; sécurité régionale ; enjeux contemporains

Summary: In addition to the broadening and deepening of the field of security studies brought by the end of the Cold War, 9/11 and the global fight against terrorism have also impacted security studies. Between a return to state security and the growing importance of geographic focus through the regional security complex, the evolution of critical security studies continues to adapt to new contemporary challenges. This article discusses the Copenhagen School and the evolution of critical security studies after 9/11 and the global fight against terrorism.

Keywords: critical security studies; state security; 9/11; regional security; contemporary issues

Introduction

Définie par Arnold Wolfers dès 1952, « la sécurité, dans un sens objectif, mesure l’absence de menaces sur les valeurs centrales (acquired) ou, dans un sens subjectif, l’absence de peur que ces valeurs centrales ne fassent l’objet d’une attaque » (Battistella, 2012). Apparues au début du XXe siècle dans le courant réaliste des théories des relations internationales, les études de sécurité se sont avant tout focalisées sur les principales préoccupations liées à cette époque : les menaces militaires contre l’État national. Cette première vague de théories de la sécurité, dites traditionnelles, se rapproche des études stratégiques. Dans les années 1990, avec la fin de la guerre froide, un glissement s’opère de la domination des théories réalistes vers celle des théories constructivistes dans la littérature des relations internationales. Parmi les différentes approches critiques qui émergent, plusieurs positionnements se distinguent, notamment épistémologiques et ontologiques (Balzacq & Ramel, 2013). La posture ontologique observe la nature même d’un problème sécuritaire et ce sur quoi portent les études de sécurité (Balzacq, 2013). Dans ce contexte, l’École de Copenhague élargit l’éventail des menaces au-delà de la portée militaire et de la sécurité de l’État. Les spécialistes de la sécurité intègrent dans leur domaine l’étude de la sécurité économique, de la sécurité environnementale ou encore de la sécurité humaine. Outre un rappel de l’élargissement et l’approfondissement du champ d’études sécuritaires à la fin de la Guerre Froide au travers de l’École de Copenhague, cette contribution répond à la question : Quelle est l’évolution des études critiques de sécurité après 9/11 et la lutte globale contre le terrorisme ?

1.    Les études critiques de sécurité pré-9/11 : entre élargissement et approfondissement

L’École de Copenhague, à travers les travaux de Buzan, Wæver et de Wilde entre autres, a enrichi le débat sur la sécurité, en formulant un concept de sécurité plus large. L’approche constructiviste des études de sécurité prônée par cette École se focalise sur la construction discursive de la réalité, et surtout de la notion de sécurité. À la question « qu’est-ce que la sécurité ? », Wæver (1995) soutient que :

« Avec l’aide de la théorie du langage, je peux considérer la ‘sécurité’ comme un acte de langage. Dans cet usage, la sécurité n’a pas d’intérêt en tant que signe qui renvoie à quelque chose de plus réel ; l’énoncé lui-même est l’acte. […] En prononçant ‘sécurité’, un représentant de l’État déplace un développement particulier vers un domaine spécifique et revendique ainsi un droit spécial d’utiliser tous les moyens nécessaires pour le bloquer » [Traduction libre].

L’une des contributions majeures de l’École de Copenhague aux études de sécurité se trouve dans les théories de la sécuritisation et de la désécuritisation. Ces théories mettent en évidence un processus particulier de construction de la réalité et de la sécurité. La sécuritisation consiste à sortir une question de la politique dite quotidienne (everyday politics) et à la placer en politique régalienne, en acceptant la prise de mesures exceptionnelles pour y faire face. La désécuritisation, en revanche, se produit lorsqu’une communauté politique diminue progressivement ou cesse de traiter une problématique comme une menace existentielle pour un objet référent, et réduit ou arrête ses appels à la prise de mesures exceptionnelles pour faire face à la menace.

Les processus de (dé)sécurisation définis par l’École de Copenhague permettent de comprendre « qui sécuritise, sur quel sujet (menaces sécuritaires), pour qui (objets référents), pourquoi, avec quels résultats, et surtout, dans quelles conditions (c’est-à-dire qu’est-ce qui explique le succès de la sécuritisation) » [Traduction libre] (Buzan, Wæver, & de Wilde, 1998:32). En ce sens, le processus de sécuritisation ne résulte pas seulement du fait qu’une problématique est une menace pour la sécurité, mais est avant tout un choix politique.

1.1. L’élargissement des études de sécurité 

Dans leur livre Security: A new framework for analysis, Buzan et al. (1998) examinent le débat « large » versus « étroit » sur les études de sécurité. Avec l’émergence des agendas environnementaux, sociétaux et économiques, de nombreux érudits ont en effet élargi leur champ d’analyse, ne se limitant plus à une vision étroite de menaces sécuritaires uniquement militaires et nucléaires. De manière générale, ceux-ci ont plaidé en faveur d’un élargissement du secteur purement militaire à un cercle plus large d’enjeux sécuritaires (Miller, 2007 ; Peoples et Vaughan-Williams, 2020 ; Sjoberg, 2010). Les penseurs traditionalistes se sont opposés à cet élargissement en vue d’éviter une incohérence intellectuelle du domaine : le sens de la sécurité s’affaiblirait à mesure que l’éventail des sujets de sécurité s’élargirait. Walt (1991) illustre cet argument en expliquant que définir le domaine sécuritaire de cette manière détruirait sa cohérence intellectuelle et rendrait plus difficile la conception de solutions à l’un ou l’autre de ces problèmes importants.

Buzan et al. (1998), dans leurs travaux, reconnaissent qu’un tel élargissement pourrait générer deux évolutions problématiques. Premièrement, un éventail plus large de questions considérées comme des menaces pourrait nécessiter une mobilisation plus conséquente de l’État. Une telle mobilisation pourrait être indésirable et contre-productive dans certains secteurs (Deudney, 1990). Deuxièmement, avec l’inclusion d’un éventail plus large de problèmes de sécurité, il existe un risque de voir la sécurité devenir une condition positive vers laquelle tous les problèmes pourraient évoluer. Néanmoins, Wæver (1995) soutient que la sécurité n’est au mieux qu’une situation menaçante stabilisée. Selon l’auteur, même si l’on préfère souvent la sécurité à l’insécurité (menaces contre lesquelles aucune contre-mesure adéquate n’est disponible), une situation sécuritisée peut demeurer conflictuelle. Par conséquent, la sécurité ne doit pas toujours être considérée comme un élément positif (Buzan et al., 1998). Au lieu de cela, la désécuritisation, en déplaçant les questions des mesures de mobilisation d’urgence de l’État et en les remettant dans le domaine de la politique quotidienne, pourrait représenter un but en soi.

1.2. L’approfondissement des études de sécurité

Parallèlement à la diversification au niveau horizontal, les études critiques de sécurité ont apporté une diversification au niveau vertical du domaine d’études. Bien qu’émanant d’une approche critique, cette évolution reste profondément ancrée dans les théories classiques. Comme déjà mentionné, les cadres théoriques du réalisme et du néoréalisme ont eu un impact conséquent sur la littérature existante. Par conséquent, les études de sécurité ont longtemps été liées au centrisme étatique. D’un autre côté, les questions intra-étatiques et internationales autres que la guerre n’étaient jusqu’alors pas prises en compte dans le domaine d’étude.

Cet élargissement a permis l’apparition de la notion de niveaux, définis comme « les référents ontologiques des lieux où les choses se passent plutôt que des sources d’explication elles-mêmes » [Traduction] (Buzan et al., 1998 :5). Étant donné que les niveaux d’analyse dans les relations internationales se sont développés au sein du néoréalisme, l’approche stato-centrée spécifique à cette théorie a eu tendance à avoir un impact sur les niveaux, « représentant les sous-unités comme au sein d’États et les sous-systèmes et systèmes comme étant constitués d’États » [Traduction] (Buzan et al., 1998 :6). Par conséquent, le schéma des niveaux d’analyse a fait l’objet de certaines critiques. Cependant, Buzan et al. soutiennent que, bien qu’elles soient profondément enracinées dans un cadre centré sur l’État, les contributions théoriques sur la sécurité développées par l’École de Copenhague ont rejeté l’argument affirmant que l’État est le seul référent pour la sécurité.

2.    Les études critiques de sécurité post-9/11 : entre continuité et ouverture

Bien que la problématique du terrorisme existât déjà dans les réflexions sur les questions sécuritaires depuis la Guerre froide, les évènements du 11 septembre 2001 et leurs réponses étatiques ont placé le terrorisme au centre des études de sécurité (Philpott, 2002 ; Thomas, 2005). En ce sens, la carte des opérations militaires étasuniennes de Barnett (2003) intitulée « War and Peace in the Twenty-First Century » illustre ces préoccupations. Les discussions ont alors porté principalement sur la lutte globale contre le terrorisme et son impact sur l’objet de référence, notamment sur le lien de parenté entre terrorisme et État, ainsi que sur le retour de l’État comme objet référent central dans le discours occidental de lutte contre le terrorisme. Pourtant, bien que 9/11 ait déplacé le centre de gravité de la littérature des études de sécurité, il n’a pas pour autant balayé toutes les préoccupations et débats antérieurs concernant l’élargissement des études sécuritaires (Buzan & Hansen, 2009).

Figure 1 : Nouvelle carte du Pentagone : Guerre et Paix au XXIe siècle

Source : Thomas Barnett (2003).

2.1. Le 9/11 et un possible retour à une sécurité étatique

Les courants critiques portant sur l’élargissement et l’approfondissement des études de sécurité ont répondu de deux manières à la lutte globale contre le terrorisme. Certains l’ont affirmé comme un événement politique important qui a révolutionné les relations internationales, et donc les études de sécurité internationale (Der Derian, 2004). D’autres ont minimisé son importance ou ont poursuivi leurs recherches théoriques et empiriques en analysant cet évènement comme tant d’autres. Parmi les perspectives critiques portées sur l’élargissement des études de sécurité, le poststructuralisme, le féminisme et le post-colonialisme se sont notamment engagés sur la question du 11 septembre et ses conséquences, à savoir la guerre en Afghanistan et la guerre en Irak (Buzan et Hansen, 2009).

Vingt ans plus tard, force est de constater que le 11 septembre n’a pas fondamentalement modifié les études de sécurité. La lutte globale contre le terrorisme a remis en question la place de l’État en tant qu’objet référent dans la mesure où les terroristes n’opèrent pas comme un État rationnel souverain avec un centre de décision défini. Néanmoins, les politiques mises en place ont également été largement perçues comme renforçant l’État, d’où la nécessité d’examiner de manière critique les discours sur la sécurité nationale post-9/11. Ainsi, en ce qui concerne l’élargissement de la notion de sécurité, il est vrai que la sécurité militaire a gardé une place prépondérante. En revanche, d’autres courants analytiques plus empiriques ont continué leur propre réflexion, en particulier dans les domaines de la sécurité environnementale, de la sécurité sociétale, et de la sécurité et du genre. Les études critiques de sécurité ont donc connu une certaine continuité depuis le 9/11, en particulier dans les débats de longue date sur la polarité des grandes puissances et les armes nucléaires (Buzan & Hansen, 2009).

2.2. La sécurité régionale et les enjeux contemporains

Au lendemain du 11 septembre 2001, plusieurs courants parmi les théories critiques de la sécurité ont, au contraire, rejeté l’argument du retour de l’État comme seul référent de la sécurité. Un pan de la littérature a ainsi souligné l’importance du niveau régional face aux enjeux sécuritaires contemporains, dont le terrorisme fait partie (Bailes & Cottey, 2006 ; Hettne & Miller, 2007). Dans l’approche développée par l’École de Copenhague, les régions représentent un type particulier de sous-systèmes, renvoyant à la théorie du complexe régional de sécurité. La structure et la dynamique de ce complexe proviennent généralement des perceptions de la sécurité des unités le composant et de leurs interactions.

Le concept de complexe régional de sécurité introduit la notion de focalisation géographique, de proximité. Des mouvements dynamiques apparaissent avec l’élargissement du champ des études de sécurité et l’ouverture à quatre nouveaux secteurs autres que militaire : la sécurité politique, la sécurité économique, la sécurité environnementale et la sécurité sociétale. Or, les complexes régionaux de sécurité traversent souvent plusieurs de ces différents secteurs. Par conséquent, il devient difficile de considérer un secteur spécifique comme une entité homogène. Lorsque ces dynamiques issues de secteurs différents se confondent, elles forment un « millefeuille » considéré comme un seul et même complexe. Par conséquent, les menaces sécuritaires dans un secteur peuvent provenir ou alimenter les menaces provenant d’autres secteurs. Les acteurs agissent en termes de sécurité globale, ce qui, selon Buzan et al. (1998), confirme le concept de sécuritisation intersectorielle. De plus, appliqué aux processus de sécuritisation, l’élément intersubjectif au cœur de cette approche constructiviste rejoint le concept d’interdépendance sécuritaire qui reflète le degré de complexité des questions sécuritaires contemporaines, telles que les questions de migration (Figure 2) ou les changements climatiques (Figure 3).

Figure 2 : Cartographie des personnes réfugiées et déplacées internes en juin 2015

Source : Philippe Rekacewicz (2015)

Figure 3 : Cartographie des risques liés à la montée des eaux

Source : Bournay et Rekacewicz (2005) ; Rekacewicz (2015)

Conclusion

En élargissant le concept de sécurité à de nouveaux acteurs autres que l’État (approfondissement vertical) et à de nouveaux secteurs autres que politique et militaire (élargissement horizontal), les études critiques de sécurité ont déconstruit l’approche traditionnelle de la sécurité et formulé une nouvelle compréhension de la notion de sécurité en tant que réalité discursive. Dans cette approche, la sécurité n’est plus une menace militaire objective pour l’État mais devient une pratique sociale spécifique fondée sur des discours de sécuritisation. Or, le 11 septembre et la lutte globale contre le terrorisme n’ont pas échappé à ces discours de sécuritisation, relançant par la même occasion le débat sur l’État comme objet référent en matière de sécurité. Entre un possible retour à une sécurité étatique stricte et l’ouverture à d’autres niveaux d’analyse tel que le niveau régional, les études critiques de sécurité et les nombreux courants qui les composent ont néanmoins poursuivi la réflexion autour de l’élargissement et de l’approfondissement de la notion de sécurité qui leur est propre.

Bibliographie

Bailes A. J.K., A. Cottey. (2006). « Regional security cooperation in the early 21st century », SIPRI Yearbook 2006 : Armements, Disarmements and International Security, Stockholm International Peace Research Institute.

Balzacq T. (2013). « Les études de sécurité », dans T. Balzacq et F. Ramel (dir.), Traité de relations internationales, Paris, Sciences Po Les Presses : 685-715.

Balzaq T., F. Ramel (dir.). (2013). Traité de relations internationales, Paris, Sciences Po Les Presses.

Barnett T. (2003). “Pentagon’s New Map”, dans Nick Danforth, “The End of History and the Last Map”, Foreign Policy, 14 février 2020. En ligne sur https://foreignpolicy.com/2020/02/14/map-cartography-shaped-war-peace-end-of-history/.

Battistella, D. (2012). Théories des relations internationales, Sciences Po Les Presses.

Bournay, E. et Rekacewicz (2005). Ceux que la mer menace. Le Monde diplomatique, février, https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/menacemaritime2005 

Buzan B., et L. Hansen (dir.). (2009). The Evolution of International Security Studies, Cambridge, Cambridge university Press.

Buzan B., O. Wæver, et J. de Wilde. (1998). Security: A New Framework for Analysis. Lynne Rienner Publications.

Der Derian J. (2004). 9/11 and its consequences for the discipline , Zeitschrift für Internationale Beziehungen, 1 :89-110.

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Hettne B. (2008). « Security Regionalism in Theory and Practice », dans H.G. Brauch, U.O. Spring, C. Mesjasz, J. Grin, P. Dunay, N.C. Behera, B. Chourou, P. Kameri-Mbote et P. H. Liotta, Globalization and Environmental Challenges Reconceptualizing Security in the 21st Century, Hexagon Series on Human and Environmental Security and Peace book series (HSHES, vol. 3), 403-412.

Miller B. (2007). States, Nations, and the Great Powers The Sources of Regional War and Peace, Cambridge University Press.

Peoples C., et N. Vaughan-Williams. (2015). Critical Security Studies, An Introduction, New York, Routledge.

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Sjoberg L. (2010). Gender and International Security Feminist Perspectives. Routledge, New York.

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Wæver O. (1995). Securitization and Desecuritization. Dans R. D. Lipschutz (dir.), On Security, 46-86. Columbia University Press, New York.

Les entrepreneuriats médiatique et privé russes en République Centrafricaine : des dynamiques d’implémentation locale du Kremlin en Afrique centrale

François Xavier Noah Edzimbi

Ph.D en Science Politique

CEO du Cabinet LUCEM GLOBAL CONSULTING S.A.R.L,

Chercheur Associé au Centre Africain de Recherche pour la Paix et le Développement Durable (CARPADD), Ottawa, Canada

et au Centre Africain d’Études Stratégiques pour la Promotion de la Paix et du Développement (CAPED), Yaoundé, Cameroun

xnoah@gmail.com

Regards géopolitiques, 7(4)

Résumé :

Dans une rivalité existante entre puissances occidentales et émergentes pour l’accès et la gestion des ressources stratégiques en Afrique, la rapide installation de la Russie en République Centrafricaine inquiète la France dans une Afrique centrale considérée jusque-là, par elle, comme sasphère d’influence. En mobilisant respectivement le réalisme classique au sens large et l’approche géopolitique, l’étude présente les différentes entreprises usitées par Moscou pour occuper la Centrafrique.

Mots clés : mise en œuvre, Russie, Centrafrique, intérêts français, Afrique centrale

Summary :

With a competition between occidental and emergent powers for access and management of Africa’s strategic resources, the fast Russian implementation in Central African Republic is going to disturb France’s interests in Central Africa which are, hitherto for this country, his influence’s space. By mobilizing the classic realism and the geopolitical approach, this study presents different strategies using by Moscow to promote its power opportunities in Central African Republic.

Keywords : implementation, Russia, Central African Republic, French interests, central Africa

Introduction

Le choc mondial du coronavirus rappelle l’emprise des puissances sur les organisations internationales, mondiales et régionales. L’Organisation des nations unies (ONU) subit en effet, la capacité de blocage de ses patrons dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques internationales (Defarges, 2021). Cette situation révèle des faiblesses du multilatéralisme et les limites du libéralisme, spécifiquement les faiblesses de l’approche institutionnelle pour laquelle l’individu est au cœur de la sécurité, notamment sa sécurité physique et sa propriété privée.

Partant de cette configuration, les puissances émergentes, comme les grandes puissances hier, acceptent difficilement d’être soumises à une décision du Conseil de sécurité (CS) aujourd’hui, contraire à leurs intérêts fondamentaux, dont elles veulent rester seules juges (De La Sablière, 2021). Ce contexte rappelle l’importance des rapports de puissance pour comprendre la politique internationale et l’impossibilité de réconcilier les intérêts divergents des États (David et Schmitt, 2020) dans une approche réaliste. Les ressources naturelles africaines, jusque-là gérées comme des réserves stratégiques des anciennes puissances coloniales, sont désormais au cœur d’une concurrence entre les puissances traditionnelles et les nations émergentes dont les besoins en matières premières stratégiques paraissent illimités. Aussi, les stratégies des chefs d’État Vladimir Poutine pour la puissance russe, de Recep Tayyip Erdogan pour la puissance turque et de Xi Jinping pour la puissance chinoise se font jour et sont transformées en calculs et manœuvres géostratégiques ainsi qu’en politiques économiques agressives (Burgorgue-Larsen, 2021) sur le continent. Pour la France, l’irruption des puissances économiques et militaires émergentes telles que la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil sur la scène africaine et l’intérêt croissant des États-Unis et du Japon pour le continent, ont perturbé son monopole en Afrique francophone (Tchokonté, 2019).

L’effondrement de l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques (URSS) a conduit les Russes à s’interroger sur leur identité, la nature de leur État et la place qu’occupe leur nation sur la scène internationale. Pour la Russie, les relations internationales post-guerre froide sont structurées par la concurrence et l’aspiration de plusieurs États à renforcer leur influence sur la politique internationale (Bonvillain, 2006). Ainsi, l’ambition de Moscou est de permettre à ses autorités de prendre part et d’avoir une forte influence dans la résolution des grands problèmes internationaux, le règlement des conflits militaires, la réalisation de la stabilité stratégique et de la suprématie du droit international dans les relations internationales (Facon, 2016) d’une part. D’autre part, la Russie veut avoir voix au chapitre en Afrique et accès à ses différentes ressources dans son objectif de repositionnement stratégique sur la scène internationale en tant que puissance mondiale. Dans cette dernière optique, la diplomatie proactive russe du président Vladimir Poutine, principal artisan d’une reprise progressive de rapports coopératifs entre Moscou et l’Afrique, est de plus en plus perceptible (Lobez, 2019). À cet effet, la rapide prise de position russe en Centrafrique, à travers une politique étrangère qui promeut différentes stratégies comme l’utilisation des médias (1) et du secteur privé (2), est appréciable.

  1. L’usage de l’outil médiatique : nouvelle stratégie d’influence de Moscou en République Centrafricaine.

Du 22 au 25 octobre 2019, près de 50 chefs d’États africains se sont rendus à Sotchi pour assister au sommet Russie-Afrique, premier évènement dédié au continent africain d’une telle ampleur organisé par la Russie. Selon le Premier ministre Dimitri Medvedev, ce sommet marque « le début d’une nouvelle ère de coopération russo-africaine » (1). Ces propos renforcent l’idée d’une projection de la puissance russe en Afrique. En effet, à la fin de sa tournée en Égypte, au Nigéria, en Angola et en Namibie en 2009, ce dernier affirmait sur son blog que « désormais, notre devoir est de rattraper tout ce qui a été perdu » (2). L’Afrique centrale est aujourd’hui un lieu d’observation privilégié de dynamiques médiatiques. Cette région du monde abrite le plus grand nombre de conflits dits majeurs, c’est-à-dire qui coûtent la vie à plus de 1000 personnes par an (Sipri Yearbook, 2021).  L’information, sa diffusion, sa rétention, sa manipulation, ont constitué des armes puissantes dans les périodes de conflit. Avec l’échec de l’intervention américaine en Somalie au début des années 1990 et le génocide au Rwanda en 1994, l’actualité africaine, c’est-à-dire ici la représentation de la réalité qu’en donnent les grands médias occidentaux, a cheminé entre la compassion, le cynisme et le désespoir (Marthoz, 2005). Et, depuis lors, la plupart des médias occidentaux reflètent et suivent traditionnellement, dans leur ligne éditoriale, les priorités et décisions tant géopolitiques que géoéconomiques prises par leur pouvoir exécutif (Ungar et Gergen, 1991). L’apparition de médias de masse a décuplé ce potentiel en rendant possible de vastes opérations de propagande et d’embrigadement des esprits (Chaliand, 1992).

Parallèlement, elle a permis de renforcer les mécanismes démocratiques en éveillant les consciences citoyennes, en développant les capacités de pression de la population sur ses dirigeants, en permettant le contrôle critique de la gestion de la chose publique et en facilitant la circulation internationale de l’information (ibid.). L’Afrique centrale est également le siège d’une effervescence des médias inédite dans son histoire, ayant vu apparaître, ces quinze dernières années, des milliers de nouveaux journaux et des centaines de stations de radio dans des États jusque-là marqués par le monopole étatique sur le secteur (Frère, 2005). Elle constitue un réservoir d’expériences pour tous ceux qui s’intéressent au rôle des médias dans les situations de conflit ou de crise et un champ d’action central, voire un laboratoire, pour les organisations régionales et internationales. Mais aussi pour les institutions publiques, les organisations non-gouvernementales ou les acteurs des sociétés civiles locales. Ces derniers tentent de trouver, de forger, de mettre en œuvre et d’enraciner des solutions durables afin que les populations puissent évoluer dans un contexte de paix et relever le défi du développement, mais aussi concevoir des solutions auxquelles les médias peuvent contribuer de façon tout à fait significative (ibid.).

Dans une époque de globalisation où les médias sociaux ont révolutionné les moyens de communication entre les communautés, la capacité à influencer le récit d’un conflit est ainsi fondamentale. Aussi les États comme les groupes non-étatiques investissent-ils d’importantes ressources dans le récit qu’ils entendent faire passer et les moyens de le diffuser, débouchant sur un retour d’actions qui relèvent des guerres de manipulations de l’information (David et Schmitt, op. cit.) comme le présente le discours russe dans le tableau qui suit :

Tableau 1 : Le discours stratégique russe

Source : C.-P., David et O., Schmitt, La guerre et la paix. Approches et enjeux de la sécurité et de la stratégie, 4e édition, Paris, Presses de Science Po, 2020, p. 215.

Le contrôle des opinions publiques par la propagande, traduit par la subversion, l’amplification sur les médias sociaux et les manipulations de l’information, est un enjeu fondamental des conflits au XXIè siècle pour la Russie (David et Schmitt, op. cit.). Moscou a pour objectif, par le biais desdits médias, de restaurer une égalité stratégique et géopolitique avec Washington, et sortir du déclassement stratégique (Dumas, 2021) émis à son égard par l’ancien président américain Barack Obama dans la conduite des affaires et les prises de décisions internationales (Badie et Foucher, 2017). C’est dans cet objectif que le 18 juillet 2019, les enfants en République Centrafricaine (RCA) ont découvert un dessin animé dans lequel un lion attaqué par une multitude de hyènes fait appel à son ami l’ours, qui à son tour accourt depuis le Grand Nord pour l’aider à se défendre et à faire régner l’ordre en Afrique (Tchoubar, 2019). Dédié à la coopération entre la RCA et la Russie, ce dessin animé en français a été produit par Lobaye Invest, une société russe ayant obtenu des contrats d’exploration minière en RCA. Cet exemple illustre un élément nouveau dans la stratégie russe en Afrique subsaharienne : l’accompagnement des avancées diplomatiques par des campagnes d’influence dans les médias et sur les réseaux sociaux visant à légitimer et à promouvoir la présence russe dans le pays. La Russie admet ouvertement que les médias qu’elle contrôle comme Russia Today (RT) et Sputnik sont des instruments au service de son ambition de manipuler les audiences étrangères (Galeotti, 2019). Ainsi, « c’est le gouvernement qui dégage la piste à suivre par les médias. Bien qu’elle prétende être libre, la presse suit presque toujours la piste dégagée par son gouvernement » (Seaga Shaw, 2002). L’objectif étant de faire admettre et de promouvoir un récit ainsi qu’une vision du monde spécifiques, afin qu’en cas de conflit, les audiences soient par avance convaincues du bien-fondé de la position russe et contraignent donc les actions de leurs gouvernements (Fridman, 2018). Cette influence médiatique est d’une importance géopolitique certaine pour Moscou, dans la mesure où elle permet de « gagner les cœurs et les esprits » (Alleno, 2020) et d’inculquer des manières de faire, de penser, de réfléchir, de sentir, d’orienter aux Centrafricains pour un profit efficient, symbolique et matériel dans un contexte international mutant.

Le Kremlin propose de ce fait aux gouvernements africains un soutien informationnel pour assurer la pérennité de leur régime. Exportant un modèle d’influence médiatique ayant déjà fait ses preuves en Russie, Moscou n’hésite pas à recycler certains thèmes de prédilection tels que l’attachement aux valeurs traditionnelles et la représentation de l’Occident comme décadent (Tchoubar, op. cit.). À travers ce procédé, la Russie cherche à se démarquer des puissances occidentales et joue sur les sentiments anticolonialistes de la population : ainsi, en RCA et à Madagascar, la Russie déroule une campagne d’information négative contre la France (Forestier, 2018). Pour diffuser ces informations, la Russie s’appuie notamment sur des médias et journalistes locaux : en RCA, des journalistes ont dénoncé l’emprise de la Russie sur la ligne éditoriale de certains médias (Moloma, 2019). Les campagnes sur internet et les réseaux sociaux seraient, selon des documents obtenus et diffusés par le Dossier Centre de Mikhaïl Khodorkovski, orchestrées par l’Internet Research Agency liée à l’homme d’affaires russe Evgueni Prigozhin. Il dirigerait une « usine à trolls » à Saint-Pétersbourg à l’origine de campagnes d’influence à travers le monde via des faux profils sur les réseaux sociaux et des bots (Harding et Burke, 2019). Ainsi, un discours spécifique stratégique est développé par Moscou et diffusé de différentes manières : soit officiellement dans les cercles diplomatiques, soit officieusement (et parfois illégalement) par des actions de propagande, de subversion ou de désinformation. En complément à ce discours, le Kremlin reçoit le soutien d’entreprises privées russes dans son objectif d’aménagement en Centrafrique.

2. Le secteur privé : un outil au service de la diplomatie militaire et minière du Kremlin en RCA.

Le corollaire de la globalisation de la guerre est sa privatisation, avec l’émergence de fournisseurs de sécurité exclusivement privés ou transnationaux. Le monopole de la violence par l’État (internalisé depuis le XIXe siècle) est donc remis en question (Thomson, 1996) et érodé, à la fois par le haut selon des processus transnationaux et par le bas par des seigneurs de guerre, groupes paramilitaires ou rebelles. Dans les pays occidentaux, les États ont eux-mêmes contribué à la privatisation de la guerre par l’externalisation de nombreux services (Krieg, 2016). Les entreprises de sécurité se différenciant de groupes mercenaires ad hoc qui opéraient en Afrique pendant les années 1960 et 1970 par leur permanence, leur organisation hiérarchique et légale, et la volonté de générer du revenu pour l’entreprise (et les actionnaires) et non plus seulement pour la gloire ou le profit privé (Singer, 2003). Avant 2018, la Russie n’était pas présente en RCA. C’est en octobre 2017 que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a reçu le président centrafricain, Archange Touadéra, à Sotchi. Deux mois plus tard, la Russie obtenait de l’ONU une exception à l’embargo prohibant l’exportation d’armes en Centrafrique. À partir de ce moment, le rythme des échanges diplomatiques s’est accéléré : le président Vladimir Poutine a rencontré son homologue centrafricain Archange Touadéra à Saint-Pétersbourg le 23 mai 2018, et Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre des Affaires étrangères russes, a effectué une visite en RCA le 16 mars 2019 (Tchoubar, op. cit.). De ces rencontres, plusieurs accords de coopération militaire sont signés et prévoient le déploiement de conseillers militaires russes en Centrafrique. En parallèle du rapprochement au niveau étatique, de nouveaux acteurs privés russes sont devenus force d’initiative pour le Kremlin. Il est symbolique en effet de constater que depuis la révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs, RMA) à la fin de la bipolarité, qui privilégie entre autres la supériorité de l’information, a été mise en œuvre dans les puissances mondiales un dispositif d’intelligence économique et stratégique (IES). Ce dernier est basé sur la centralisation de l’information, du renseignement et de l’action publique de soutien (Conesa, 2003). La nouvelle mission de l’État devient alors l’aide aux entreprises sur les marchés importants à dimension stratégique et, d’une façon générale, à toutes les entreprises, qu’elles soient exportatrices ou simplement en concurrence avec des firmes étrangères (ibid.).

Dès lors, dans la nouvelle stratégie de Moscou, les entreprises privées occupent une place prépondérante : en plus du rôle joué par la société Wagner (société dont les domaines d’expertise sont la sécurité et le militaire, tout en ayant souvent recours au mercenariat) et l’Internet Research Agency (compagnie informatique russe dont l’objectif est de défendre et préserver les intérêts politiques et économiques russes dans le monde), des entreprises minières russes obtiennent des contrats d’exploitation en RCA, à Madagascar et au Soudan. Des sociétés telles que Ferrum Mining ou Lobaye Invest, ont pour la plupart été créées récemment et ont peu d’expérience dans l’extraction de ressources naturelles. Néanmoins, elles semblent avoir réussi dans certains pays à obtenir des contrats au détriment d’entreprises russes établies sur le continent de longue date, comme Alrosa, Nornickel, Renova, Rusal ou Norgold. Enfin, Evgueni Prigozhin aurait personnellement participé aux négociations de paix avec des groupes rebelles en RCA (3). En avril 2018, le chef d’État Archange Touadéra recrute un nouveau conseiller personnel en matière de sécurité : le Russe Valery Zacharov, ancien de la police et des douanes, ayant plusieurs fois travaillé en collaboration avec les structures d’Evgueni Prigozhin. En juillet 2018, des conseillers militaires russes de l’entreprise Wagner commencent à arriver à Bangui (Tchoubar, op. cit.), pour former les soldats centrafricains mais aussi pour sécuriser les activités de Lobaye Invest. Actuellement, 175 instructeurs militaires russes seraient en RCA (ibid.). Pour la plupart, il ne s’agit par de membres de l’armée régulière, mais d’employés de la société militaire privée Wagner, déployée en Ukraine et en Syrie. Ses employés sont officiellement chargés de former l’armée nationale, mais peuvent également assurer la protection d’hommes d’État, comme c’est le cas en RCA, où ils ont intégré la garde personnelle du président Archange Touadéra. Par ailleurs, Wagner protège les sites des entreprises russes sur le continent. Ses hommes seraient présents en République Centrafricaine, au Soudan, au Rwanda et à Madagascar, et pourraient prochainement faire leur apparition en République du Congo, avec qui la Russie a signé un accord en juin 2019 prévoyant le déploiement de conseillers militaires (ibid.).

À la même période, des contrats d’exploitation minière commencent à être attribués aux entreprises privées russes. C’est le cas de l’entreprise minière Lobaye Invest, liée, selon la presse, à Evgueni Prigozhin, qui obtient sept permis d’exploration ou d’exploitation de l’or et du diamant en RCA (4). Selon Africa Intelligence, la Russie a obtenu l’autorisation d’exploiter les mines d’or de Ndassima en échange de la pacification de la région (5). Moscou a effectivement participé à la signature des accords de paix de Khartoum en février 2019, non sans court-circuiter les négociations de paix menées par l’Union Africaine (Forestier, op. cit.). Avoir recours à une société militaire privée permet au gouvernement russe de se distancier des actions de cette dernière, tout en mettant en œuvre ses projets de puissance en Afrique. En effet, les médias et les organisations internationales ont à plusieurs reprises alerté sur le rôle controversé joué par les sociétés militaires privées russes : au Soudan, elles auraient participé à la répression violente des manifestations contre le gouvernement ; en Centrafrique, elles ont été accusées d’avoir été impliquées dans des cas de torture (Searcey, 2019). Le 31 juillet 2018, le décès tragique des trois journalistes russes Alexandre Rastorgouïev, Orkhan Djemal et Kiril Radtchenko, tués en RCA alors qu’ils enquêtaient sur l’entreprise militaire privée russe Wagner pour le centre d’investigation TsUR (Investigation ControlCenter) financé par Mikhaïl Khodorkovski, a attiré l’attention des médias sur la présence de la Russie dans le pays.

Les avancées sécuritaires et économiques de la Russie en RCA ont bénéficié d’un accompagnement médiatique favorable et assuré, grâce au financement de la chaîne de radio Lengo Songo et de plusieurs médias véhiculant des messages anticolonialistes et anti-français. Enfin, peu à peu, des entreprises russes historiquement présentes en Afrique ont également obtenu quelques opportunités de développement : le président Archange Touadéra a affirmé en avril 2019 que le gouvernement avait approché l’entreprise d’exploitation de diamants Alrosa pour lui proposer d’opérer en RCA. Rosatom aurait, pour sa part, déjà négocié l’exploration d’uranium dans la zone de Bakouma, où Areva avait opéré dans le passé avant d’abandonner le projet pour des raisons sécuritaires en septembre 2012 (Kalika, 2019). Ainsi, par ces différentes stratégies, Moscou s’efforce de réduire l’empreinte visible d’une rivalité avec d’autres puissances mondiales et émergentes en Afrique centrale.

Conclusion

Il appert, au vu de la précédente investigation, que depuis la fin de la guerre froide, les ressources naturelles africaines, jusque-là gérées comme des réserves stratégiques des anciennes puissances coloniales, sont désormais au cœur d’une concurrence entre les puissances traditionnelles et les nations émergentes dont les besoins en matières premières stratégiques paraissent illimités. Voulant avoir voix au chapitre Afrique, le Kremlin, dans une reconfiguration du jeu de puissance en Afrique centrale, use des médias et du secteur privé. Ces différentes manœuvres, exécutées en RCA, lui permettent de disposer de nouveaux partenaires qui rééchelonnent ses intérêts de puissance dans un espace international post guerre froide. En réponse à ces stratégies, pour éviter un déclassement stratégique dans un contexte marqué par la pandémie de Covid-19 qui accélère une période de transition, et dans laquelle se dessine un nouveau système international caractérisé par l’existence de plusieurs pôles de puissance, la France réadapte ses stratégies de puissance. Pour exemple, à la suite de la mort du président Idriss Déby Itno, le soutien français au Conseil Militaire de Transition (CMT), à la tête duquel trône le fils du défunt président de la République du Tchad voisin de la Centrafrique, exprime la détermination de la France à préserver ses intérêts dans ce pays hautement stratégique (Noah Edzimbi, 2021).

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Notes

  1. Discours de Dmitri Medvedev (2019) lors de la conférence d’Afreximbank à Moscou. www.government.ru, c. le 12 mai 2021.
  2. Dmitri Medvedev (2009), « Itogi poezdki po stranam Afriki (Egipet, Nigeria, Namibia, Angola) » [Bilan de la visite des pays d’Afrique (Égypte, Nigeria, Namibie, Angola)]. http://blog.da-medvedev.ru, c. le 12 mai 2021.
  3.  Searcey, Dionne (2019). Gems, Warlors and Mercenaries : Russia’s Playbook in Central African Republic. The New York Times.
  4. Selon des documents publiés par le ministère des Finances et du Budget de la République Centrafricaine, Lobaye Invest a obtenu : quatre permis d’exploitation pour l’or et diamant à Bangassou, Ouadda, Bria et Sam Ouandja, pour 3 ans le 4 avril 2018 ; un permis de recherche d’or à Yawa le 2 juin 2018 ; un permis d’exploitation pour l’or et le diamant à Yawa-Boda le 12 juin 2018 ; et une autorisation de reconnaissance minière dans la région de PAMA le 25 juillet 2018.
  5. Moscou met le cap sur l’or et les diamants (2019). Africa intelligence. www.google.fr, c. le 12 mai 2021.