Tananarive[1] et les crises sociopolitiques à Madagascar : une réflexion à travers les représentations géopolitiques


RG v8 n2, 2022

Fitahiana A.A. Razafimahenina

Économiste et géographe, chercheur rattaché au Laboratoire Espaces et Sociétés de l’Université d’Antananarivo (Madagascar) ; fitahianarazafimahenina@gmail.com

 

Résumé

Le parcours historique de Madagascar est fait de crises sociopolitiques. En soixante-deux ans d’indépendance, la grande île a connu cinq crises sociopolitiques, soit une crise tous les douze ans en moyenne. Si ces crises puisent leur essence de manière très variable d’une crise à une autre, le rôle de la capitale Tananarive dans ces crises reste décisif. Ce rôle décisif de la ville de Tananarive lui est octroyé, entre autres, de par les représentations qui lui sont affiliées. Durant les crises sociopolitiques malgaches, ces représentations autour de Tananarive se trouvent entremêlées au centre d’un jeu d’acteurs dont les enjeux principaux tournent autour du contrôle d’espaces géographiques de taille très variée : du contrôle des parvis à Analakely au contrôle de l’ensemble du territoire malgache. Cet article s’intéresse aux rôles de ces représentations ainsi qu’à leur manipulation pour conquérir ces enjeux dans un contexte de crise sociopolitique.

Mots-clés : Madagascar, Tananarive, représentations géopolitiques, crises sociopolitiques.

Summary

The historical course of Madagascar is made of sociopolitical crises. In sixty-two years of independence, the Big Island has experienced five socio-political crises, i.e. one crisis every twelve years on average. If these crises draw their essence in a very variable way from one crisis to another, the role of the capital, Antananarivo, in these crises remains decisive. This decisive role of Antananarivo is granted to it, among other things, by the representations which are affiliated to it. During the Malagasy sociopolitical crises, these representations around Antananarivo are intertwined at the center of a game of actors whose main issues revolve around the control of geographical spaces of very varied sizes: from the control of the forecourts in Analakely to the control of the entire Malagasy territory. This article focuses on the roles of these representations as well as their manipulation to conquer these issues in a context of sociopolitical crisis.

Keywords : Madagascar, Antananarivo, geopolitical representations, sociopolitical crises.

 

Introduction

Depuis l’indépendance de Madagascar en 1960, à elle seule ou avec les autres grandes villes, Tananarive, la capitale malgache, a toujours joué un rôle important dans la vie politique de la grande île. Cette importance (géo)politique de Tananarive pour Madagascar s’explique par les enjeux démographiques, sociaux, économiques, médiatiques ou encore diplomatiques pourvus par ce territoire (Razafimahenina, 2018) mais aussi par la mobilisation et l’importance de ses représentations. On peut même apercevoir au centre des crises sociopolitiques traversées par Madagascar les traces de ces représentations de Tananarive. Ces représentations, c’est-à-dire les idées qui permettent aux acteurs de se représenter la réalité ou de la donner à voir aux autres acteurs et à l’opinion publique (Subra, 2016), sont géopolitiques car elles se réfèrent à du territoire (Lacoste, 2012) : la capitale malgache. Ainsi, cette incursion des représentations géopolitiques de Tananarive à des crises à l’échelle nationale nous amène à la question suivante : quelles sont les fonctions de ces représentations géopolitiques dans ces différentes crises sociopolitiques ? Cet article a pour ambition d’apporter des éléments de réponses à cette question en sillonnant les différentes crises sociopolitiques à Madagascar (1972, 1991, 2002, 2009, 2018) tout en mettant en exergue les modalités de création, le processus de pérennisation et la mutation de ces représentations au fil du temps.

1. Crise de 1972 : la genèse de la majorité des représentations de Tananarive et la chute de Philibert Tsiranana

La révolte du Sud en 1971 et la grève des étudiants à l’Université de la capitale la même année se trouvèrent parmi les principaux préliminaires de la crise de 1972 (Althabe, 1980 ; Blum, 2011). Toutefois, sans la conversion de ces événements en représentation par et pour les Tananariviens, ils n’auraient certainement pas abouti à cette. En effet, primo, il fallait une prise de conscience collective du peuple de la capitale sur l’ampleur du massacre perpétré par le régime de Tsiranana à l’encontre des acteurs de la révolte du Sud pour pousser les Tananariviens à rompre définitivement avec le régime[2] (Althabe, 1980). Cette prise de conscience des Tananariviens eut été notamment développée par les informations diffusées par les militants rassemblés autour du journal Andry qui, par la suite, réussirent à faire représenter les actes gouvernementaux dans le Sud comme étant similaires aux pratiques des colonisateurs français lors de la période coloniale et plus récemment lors de l’insurrection de 1947 qui fit près de 100 000 victimes[3] (Althabe, 1980). Fervents nationalistes[4] et farouches opposants du président de la République Philibert Tsiranana qu’ils décrivaient comme l’acteur principal du néocolonialisme français à Madagascar, les Tananariviens ont donc vu en ce massacre du Sud un motif légitime pour amorcer un soulèvement populaire (Althabe, 1980). Secundo, la grève estudiantine à Tananarive en 1971 fut certes sans écho vu que les manifestations ne sortaient pas du campus universitaire (Althabe, 1980) mais elle s’est avérée être une répétition générale de celle de la crise scolaire de l’année à venir (Blum, 2011). Cette crise scolaire puisa son origine à l’école de Médecine de Befelatanana quatre mois avant la crise générale de 1972 pour dénoncer le système d’enseignement néocolonial[5] (Althabe, 1980 ; Blum, 2011). Le point commun entre la surreprésentation de la révolte du Sud et la crise scolaire a été le fond d’une représentation nationaliste à laquelle s’attachaient les malgaches, plus précisément les Tananariviens, pour mener une quête à une deuxième indépendance (Althabe, 1980 ; Blum, 2011).

Fondée par Andrianjaka, le roi de l’Imerina qui s’est emparé d’Analamanga au XVIIème siècle, puis choisie par celui-ci pour y élever un palais et y résider[6] (Deschamps, 1961), puis désignée comme capitale du royaume Merina par Andrianampoinimerina après 1794 avant d’être choisie comme capitale de Madagascar après le règne de celui-ci, reconduite comme capitale de la grande île par les colonisateurs français et même après l’indépendance (L. Rabearimanana, communication personnelle, janvier 2022), Tananarive s’est dotée d’une légitimité de son statut de capitale et elle s’est faite représenter ainsi aux yeux des Malgaches. Son statut de capitale lui valut de cristalliser sur son territoire (plus précisément à Analakely) la première manifestation de rue jamais organisée à Madagascar le 19 mai 1929 (L. Rabearimanana, ibid.). Sept ans plus tard, la première grève à Madagascar se tint à Tananarive : la grève ouvrière de 1936 (L. Rabearimanana, ibid.). Le statut de capitale de Tananarive lui permettait donc d’être représentée comme l’espace de la lutte contre les pratiques jugées injustes du pouvoir colonial à Madagascar.

Cette représentation de Tananarive comme l’espace de la lutte contre le pouvoir colonial était donc reprise par les Tananariviens dans leur quête de la deuxième indépendance en occupant massivement durant des semaines des espaces de la capitale pour y manifester ou pour y défiler. Héritage de l’histoire, cette quête se déroulait naturellement aux alentours d’Analakely : à Ambohijatovo (rebaptisé « jardin de la grève » par les manifestants), à l’avenue de l’Indépendance[7] et aux abords de l’hôtel de ville à Analakely (Althabe, 1980 ; Blum, 2011). Toutefois, les manifestations se propageaient même au-delà d’Analakely : notamment au sein du campus universitaire d’Ankatso (Althabe, 1980 ; Blum, 2011). Cette propagation des manifestations dans la capitale était accompagnée d’une marée humaine qui emportait dans ses rangs les scolaires (universitaires, lycéens, collégiens), les parents, les travailleurs et même les zoam (jeunes sans-travail vivant de vols et en guérilla permanente avec les forces de l’ordre). Ce fort déploiement spatial des manifestations symbolise désormais la force du peuple tananarivien.

Cette représentation de la puissance tananarivienne était crainte par le président Tsiranana qui utilisait une stratégie basée sur la rupture de l’unité de la Nation, particulièrement la division ethnique, pour délégitimer et atténuer les manifestations dans la capitale mais aussi pour renforcer son pouvoir en se faisant représenter comme l’arme qui aurait permis l’unification des côtiers contre l’hégémonie de Tananarive et plus largement de l’Imerina (Althabe, 1980). Toutefois, si dans un premier temps cette représentation a réussi à dissuader les villes côtières de ne pas participer aux manifestations de la capitale (Althabe, 1980), elle n’en a plus fait autant au fil du temps. En effet, les manifestations se sont finalement propagées sur le territoire malgache allant de Tananarive aux villes côtières en passant par les Hautes Terres (Blum, 2011). Tananarive acquérait alors une autre représentation : épicentre du mouvement. D’une part, à travers une sorte de mécanisme de réciprocité invisible, cet effet d’impulsion généré par Tananarive eut labélisé le mouvement comme national et donna par conséquent une légitimité nationale à celui-ci. D’autre part, réciproquement, comme un propulseur, cette représentation a aussi réanimé la force du mouvement tananarivien à l’heure où l’intensité du mouvement s’y est affaibli. Dans ce sens, la mort d’un jeune étudiant qui manifestait à Ambalavao (dans le Sud du pays) avait redynamisée les mouvements dans la capitale au moment où les manifestants Tananariviens commencèrent à s’en lasser (Althabe, 1980 ; Blum, 2011).

Avec la représentation de la force tananarivienne et celle qui considérait Tananarive comme épicentre du mouvement, il en résulta une occupation massive du devant de l’hôtel de ville de la capitale à Analakely, le 13 mai 1972, 100 000 personnes dans la rue pour une ville qui en comptait 250 000 (Blum, 2011). Cette occupation fut à l’origine d’une succession d’évènements : une insurrection sanglante et l’incendie de l’hôtel de ville le même jour et la chute de Philibert Tsiranana quelques jours après. Depuis, cette place devant l’hôtel de ville est baptisée : Kianjan’ny 13 mai (place du 13 mai), symbolisant l’union nationale et le partage des valeurs de Liberté, représentée par la suite comme le tribunal à ciel ouvert où le peuple institue et destitue républiques et présidents (Andriamanampisoa, 2012).

2. Des représentations géopolitiques de Tananarive héritées de 1972 et celles centrées sur la rupture de l’unité de la nation au centre de la crise de 1991

Après une longue période sous un régime socialiste (jugé par certains comme étant totalitaire) depuis 1975, un mouvement populaire prit forme en 1991 malgré une élection démocratique deux années auparavant (comme en 1972). Si le mouvement a débuté réellement à Fianarantsoa, la capitale malgache le transformait en mouvement national (Fanomezantsoa, 1992) et les représentations de la capitale y jouaient des rôles importants.

Avec le succès (du moins du côté des manifestants) de la révolte de 1972, en 1991, l’opposition (regroupée dans les forces vives) reconduisit une représentation héritée de la première révolte : la force des Tananariviens. Par analogie à la manifestation de 1972, les forces vives exploitaient cette force tananarivienne à travers des déploiements massifs des manifestants pendant des mois sur la place du 13 mai qui est désormais symbolique. On peut interpréter ce déploiement comme une démonstration de force dans l’espace montrant la colère du peuple dans le but de persuader l’opinion publique, légitimer, justifier et nationaliser le mouvement dans une perspective de conquête de la capitale et du territoire malgache in fine en profitant et en espérant une éventuelle propagation de la crise dans les provinces grâce aux effets de la représentation de Tananarive comme épicentre des mouvements à Madagascar acquise lors de la précédente crise. En conséquence, la place du 13 mai a été une nouvelle fois le théâtre d’un autre événement à l’origine de la chute du pouvoir en place comme en 1972. Effectivement, cette place du 13 mai, le 10 août 1991, fut le prélude de l’idée d’une grande marche meurtrière vers le palais d’Iavoloha pour prendre le pouvoir. Cette marche se solda par un massacre enregistrant au moins 14 morts et 223 blessés (Le Monde, 1991).

Dans la foulée, les forces vives ont conçu une nouvelle représentation de la capitale pour rendre plus intense le mouvement : Tananarive abrite les centres nerveux de l’administration et des services de Madagascar (Rakotondrabe, 1992). Aspirant la chute du régime Ratsiraka, l’opposition a utilisé cette représentation en bloquant les activités administratives à Tananarive tout en misant que cela pourrait paralyser l’ensemble du territoire malgache grâce à la représentation de Tananarive comme épicentre des mouvements qu’on a pu observer en 1972. Cette représentation a d’ailleurs conduit l’opposition à une pratique spatiale : l’occupation des ministères (Raison Jourde, 1992) pour former et consolider un pouvoir parallèle.

Face à cette menace tananarivienne, comme Philibert Tsiranana en 1972, le président Didier Ratsiraka misait sur des représentations géopolitiques basées sur la rupture de l’unité de la nation. La première, exactement comme en 1972, Didier Ratsiraka incitait la division ethnique pour discréditer Tananarive en dénonçant que les manifestations issues de Tananarive auraient été les avertissements d’une guerre ethnique. Une discréditation ayant réellement pour objectif de briser le statut de capitale de Tananarive et les représentations qui vont avec car dans cette allure il a fait ratifier la proposition de déplacer la capitale dans une ville côtière en cas de besoin au détriment de Tananarive (Raison-Jourde, 1992). Cette représentation était injustifiée car le régionalisme ethnique ne fut pas vérifié lors de l’élection de 1992 sachant que Tananarive vota pour Zafy Albert (issu des forces vives) qui n’était pas originaire de la capitale (Raison, 1992). Toutefois, cette représentation avait tout de même permis à Didier Ratsiraka de réunir des Malgaches de son côté et de survivre au pouvoir. La seconde représentation basée sur la rupture de l’unité de la Nation était la représentation d’une province de Tananarive isolée. Cette représentation s’est matérialisée par l’autoproclamation des représentants des provinces en État fédéral pour se détacher des hautes terres ainsi que par la coupure de la voie ferrée de Tamatave générant une rupture du ravitaillement en carburants des plateaux (Raison-Jourde, 1992). Avec ces représentations basées sur la rupture de la Nation, les objectifs de Ratsiraka étaient alors d’inciter les malgaches à rompre avec Tananarive pour baisser la force de cette ville et de son peuple mais aussi pour atténuer les manifestations et relégitimer son pouvoir sur le territoire malgache depuis les provinces. Didier Ratsiraka, en ne restant que président de la République à titre symbolique sans pouvoir au détriment d’Albert Zafy, avait vraisemblablement échoué dans son choix stratégique fondé sur ces représentations.

3. Crise postélectorale de 2002 : tananarivisme[8] versus anti-tananarivisme, socialisme versus capitalisme, Tananarive faiseur de présidents

L’élection présidentielle fin 2001 opposant Marc Ravalomanana et Didier Ratsiraka conduisit à une crise postélectorale. Si d’un côté les partisans de Marc Ravalomanana étaient convaincus de l’élection de leur homme au premier tour, ceux de Didier Ratsiraka restaient dans la lignée des résultats officiels : aller en deuxième tour. Au-delà de cette opposition, les représentations de Tananarive étaient aussi au centre de la crise : Didier Ratsiraka (réélu en 1996 et était supposé comme favori) était un antitananariviste et socialiste, tandis que Marc Ravalomanana était un pur produit de la capitale malgache, entrepreneur, il penchait plutôt vers le capitalisme.

En 1999, l’industriel de l’agroalimentaire Marc Ravalomanana remporta l’élection municipale de Tananarive. Pendant son règne en tant que premier magistrat de la ville, Marc Ravalomanana avait réussi à faire ses preuves et acquérait même une considération de porteur de rêves (Blanc-Pamard & Rakoto Ramiarantsoa, 2003 ; Raison-Jourde & Raison, 2002). En voulant répandre le succès de l’Imerina centrale dans les provinces (Raison Jourde et Raison, 2002), Marc Ravalomanana s’est servi de Tananarive comme un territoire modèle et de référence à son succès aux yeux de tous les Malgaches pour appuyer sa candidature à la présidence de la République. Cette nouvelle représentation a hérité encore une fois du principe de la représentation de Tananarive comme épicentre. Cependant, cette fois, la représentation a été orientée non pas pour intensifier un mouvement comme en 1972 et en 1991 mais pour faire la propagande d’un candidat à la magistrature suprême. Cette représentation de la capitale lui fut d’ailleurs d’une grande aide pour persuader les malgaches de voter pour lui lors de la présidentielle car il passa en tête devant le président sortant lors du premier tour.

Le soutien de Tananarive de son maire peut se traduire comme la faculté de celui-ci d’armer à tout moment la force du peuple tananarivien, une représentation héritée de 1972 et de 1991. La mobilisation de cette force tananarivienne a légitimé les contestations des résultats électoraux de la fin de l’année 2001 afin d’envoyer Marc Ravalomanana dès le premier tour à la magistrature suprême. Cette mobilisation se matérialisait par des fortes manifestations dans la rue, plus particulièrement l’occupation à volonté de la place du 13 mai comme lors des deux précédentes crises (un demi-million voire un million de Tananariviens (Raison-Jourde, 2002). Avec la représentation construite puis confirmée autour de la place du 13 mai au fil des années, l’occupation de cette place par les partisans de Marc Ravalomanana a réussi à faire démontrer, toutes choses égales par ailleurs, la dimension nationale et démocratique du mouvement et a propulsé ce dernier au pouvoir grâce à son investiture de manière plus ou moins forcée à Mahamasina, dans la capitale, le 20 février 2002, l’occupation des ministères le 04 mars 2002 (Raison-Jourde, 2002) mais surtout la prise de la Banque Centrale de Madagascar (Rafidinarivo Rakotolahy, 2002). Cette prise de l’appareil étatique central par Marc Ravalomanana est allée de pair avec la représentation de Tananarive comme le centre nerveux administratif de Madagascar utilisée en 1991 par l’opposition, la quête au pouvoir national via Tananarive était donc confirmée.

De son côté, comme en 1991, Didier Ratsiraka, en perte de pouvoir, reconduisait les représentations géopolitiques basées sur la rupture de l’unité de Nation pour faire face à la montée en puissance de Marc Ravalomanana. Didier Ratsiraka a donc fait représenter les Tananariviens descendus dans les rues pour protester comme des supporters de leur candidat ethnique pour diviser les malgaches et conquérir les côtiers (Rafidinarivo Rakotolahy, 2002). Cette division ethnique lui a servi de justification pour concrétiser son projet en 1991 : briser le statut de capitale de Tananarive. De ce fait, il a érigé la ville portuaire de Tamatave, son fief politique[9], en tant que capitale (Fanomezantsoa, 1992). En outre, le principe d’isolement de Tananarive en 1991 a été reconduit par le président Didier Ratsiraka dont certaines pratiques étaient plus visibles et frôlaient même la violence. A part les barrages perpétrés par les partisans de Didier Ratsiraka, notamment celui de Brickaville, les dynamitages des ponts reliant Tananarive et les autres régions de Madagascar étaient devenus monnaie courante au centre de ces stratégies d’isolement de la capitale malgache, on peut citer, entre autres, celui de Behenjy, de Marovola et d’un pont entre le port de Manakara et Fianarantsoa (Rafidinarivo Rakotolahy, 2002). Les objectifs de Didier Ratsiraka étaient quasiment les mêmes qu’en 1991 : mobiliser les peuples issus des côtes malgaches pour contrer les actions menées par Marc Ravalomanana depuis Tananarive, et ce afin de reprendre le pouvoir présidentiel. Et comme avec les crises précédentes, les représentations mises en exécution par le régime en place à l’encontre des représentations tananariviennes ont une nouvelle fois échoué car Didier Ratsiraka a été obligé de céder son pouvoir à son rival.

Cette crise de 2002 fut aussi le théâtre d’un affrontement de deux représentations géopolitiques internationales projetées à Madagascar et plus particulièrement à Tananarive : le socialisme et le capitalisme. Quand il était à la tête de la commune urbaine de Tananarive, Marc Ravalomanana véhiculait l’idéologie capitaliste pour sortir la capitale de sa pauvreté. Échec ou succès, ce dernier a tout de même réussi à porter un imaginaire positif de la mondialisation (Raison-Jourde & Raison, 2002) à travers le capitalisme appliqué à Tananarive en l’emportant sur le socialisme de Didier Ratsiraka appliqué dans un pays qui s’appauvrissait et dont l’idéologie était en perdition au niveau international.

Si avant 2002 les cotes font les présidents, la capitale les défait (Raison-Jourde & Raison, 2002), désormais, Tananarive a acquis une nouvelle représentation : le faiseur de présidents, car elle concevait le président sur son territoire tout en procédant à la déchéance de son prédécesseur afin de donner le pouvoir à son homme.

4. La synergie des anciennes et des nouvelles représentations de Tananarive au centre du coup d’État de 2009

Andry Rajoelina fut élu maire de la capitale malgache en 2007 devant le représentant du parti de Marc Ravalomanana. En 2009, comme en 2002, un conflit géopolitique entre l’État central et l’autorité de sa première collectivité territoriale décentralisée s’était alors dessiné. Ce conflit était à la fois un accompagnement et une expression des problèmes personnels entre les deux personnalités à l’instar de l’enlèvement des panneaux publicitaires de la société d’Andry Rajoelina par le régime Ravalomanana (Ralambomahay, 2011) mais aussi la prémisse d’une rivalité de pouvoir à l’échelle nationale. Ainsi, Andry Rajoelina, un autre pur produit de la capitale, avec quasiment le même parcours que Marc Ravalomanana en 2002 (d’Ersu, 2009, Galibert, 2009) était en droit d’aspirer de prendre le contrôle du territoire malgache via la capitale en profitant de la représentation de Tananarive faiseur de présidents que Marc Ravalomanana lui-même avait contribué à instaurer des années auparavant.

Pour ce faire, sûr de sa force dans la capitale, Andry Rajoelina mobilisa la représentation de la force populaire tananarivienne en la projetant dans l’espace à travers une manifestation en plein centre de la capitale, à Ambohijatovo, le 17 janvier 2009, où il y rassembla près de 35 000 partisans (Galibert, 2009) ; il a baptisé par la suite cet espace : Kianjan’ny demokrasia (place de la démocratie, par analogie à la place du 13 mai). Cette dénomination démontre que l’opposition voulait représenter son acte et son intention de réaliser un coup d’État comme étant démocratique, donc émanant du peuple. Espace habituellement occupé en 1972 avant de rejoindre la place du 13 mai (voir 1), cette place à Ambohijatovo n’a pas été choisi au hasard mais relève d’une stratégie spatiale très claire : faire de cette place la passerelle vers la place du 13 mai comme en 1972. Par la suite, comme dans les crises précédentes, le 7 février 2009, l’occupation et les représentations de la place du 13 mai ont conduit la foule (entre 25 à 30 000 selon Galibert (2009)) à conquérir, comme en 1991, un palais présidentiel, cette fois celui d’Ambohitsorohitra situé seulement à deux kilomètres de la place du 13 mai (Galibert, 2009). Une conquête qui se termina par un bain de sang faisant une trentaine de morts et environ 200 blessés (Galibert, 2009). Cette mauvaise tournure pris par le mouvement ainsi que la nationalisation de celui-ci engendrée par l’effet de la représentation de la capitale comme impulsion des mouvements nationaux, une nouvelle fois confirmée par la diffusion de la dynamique des émeutes vers les villes de province à partir de Tananarive (Galibert, 2009), ont fortement contribué à la chute de Marc Ravalomanana quelques semaines plus tard. Entre-temps, la représentation de Tananarive comme centre nerveux de l’administration malgache a été réutilisée par Andry Rajoelina comme en 1991 et en 2002. En ce sens, ce dernier partait à la prise des ministères pour mettre en place son gouvernement et briguer le pouvoir national in fine (Imaz Press Réunion, 2009).

La grande innovation de la crise de 2009 en termes de représentation géopolitique a été la représentation d’ambany tanàna (bas-quartiers). Pour la réussite de sa quête de pouvoir, Andry Rajoelina a fédéré une coalition de mécontents contre le régime de Ravalomanana dont les habitants pauvres des bas-quartiers de Tananarive (d’Ersu, 2009). Cette représentation se caractérise par sa grande similarité avec la représentation centre/périphérie en géographie. De ce fait, les habitants pauvres des bas-quartiers étaient associés à la périphérie oubliée par le système mis en place par le régime Ravalomanana jugé dictatorial, exclusif et appauvrissant par Andry Rajoelina. Cette représentation d’ambany tanàna a d’ailleurs été favorable à Andry Rajoelina car cette catégorie d’habitants avait investi la rue pour le soutenir durant les jours de lutte (Galibert, 2009 ; d’Ersu, 2009).

Pour faire face à la montée en puissance d’Andry Rajoelina, Marc Ravalomanana n’a pas pu utiliser les représentations basées sur la rupture de l’unité de la Nation autrefois exploitée par ses prédécesseurs lorsque ces derniers se trouvaient dans la même situation. La principale raison de cette incapacité à manifester et à instrumentaliser les arguments ethniques peut s’expliquer par le fait que les deux principaux antagonistes sont issus de la même ethnie : l’ethnie merina de la capitale (Fournet-Guérin, 2009).

5. Crise de 2018 : les anciennes représentations de Tananarive reconduites pour affronter Hery Rajaonarimampianina

Après les événements de 2002 et de 2009, la tendance géopolitique de Madagascar s’est alors orientée vers la mairie de Tananarive, acquérir le contrôle de la ville est alors devenu le tremplin vers le pouvoir national (Razafimahenina, 2018). Cette représentation était au centre de la vie politique malgache générant ainsi une certaine crainte du gouvernement central mené par le président Hery Rajaonarimampianina et un sentiment de force au sein du maire de la capitale Lalao Ravalomanana, la femme de l’ancien président Marc Ravalomanana. De ce fait, les relations entre l’État central et les autorités de la ville étaient très tendues et étaient souvent caractérisées par des conflits permanents (Razafimahenina, 2018). C’est dans ce contexte que le parti du maire (le TIM) décida de former une coalition avec le parti de l’ancien président de la transition Andry Rajoelina (TGV), à travers le mouvement des 73 députés en avril 2018, pour dénoncer les lois électorales controversées, la mauvaise gouvernance et la corruption que le régime Rajaonarimampianina aurait eu commises (Rahaga, 2018). Force est de constater que le mouvement des 73 députés avait plus d’ambition au-delà de ce cadre de dénonciation. Ce mouvement réclamait effectivement la démission (ou la déchéance) du président de la République Hery Rajaonarimampianina, de son gouvernement et du président de l’Assemblée Nationale (Rahaga, 2018).

La coalition formée par le TIM et le TGV leur assurait la force tananarivienne car ils récoltèrent près de 88%[10] des suffrages exprimés lors de l’élection communale de 2015 dans la capitale. Et comme lors des précédentes crises, le mouvement avait mobilisé cette force tananarivienne en choisissant de s’emparer de la place du 13 mai pendant des semaines et d’exploiter la représentation symbolique de cette place.

En outre, la représentation de Tananarive comme le centre nerveux de l’administration à Madagascar utilisée lors de chaque mouvement populaire depuis 1991 a également fait sa réapparition. En effet, les députés ont bloqué la machine administrative à Madagascar pour inciter la participation des fonctionnaires de Tananarive à la manifestation (Rakotoarivonjy, 2018). L’objectif était d’intensifier le mouvement et de susciter la mobilisation dans les autres provinces (LINFO.RE, 2018). On peut alors conclure que la représentation de Tananarive comme épicentre du mouvement demeurait encore opérationnelle.

Avec les démarches institutionnelles effectuées par les députés, ces représentations géopolitiques autour de Tananarive ont contribué à l’établissement d’un gouvernement de consensus (Hery Rajaonarimampianina restait tout de même président de la République) et à la tenue d’élections anticipées.

Conclusion

Les représentations géopolitiques de Tananarive lors des crises sociopolitiques à Madagascar depuis 1960 relèvent soit du territoire en soi, soit d’un espace dans ce territoire, soit de son peuple. Ces représentations sont généralement les œuvres de l’intelligence et de la créativité des politiques malgaches. Elles sont utilisées par ces derniers, parfois avec l’appui du peuple, pour briguer le contrôle d’une portion spatiale à Tananarive et/ou de la capitale dans son ensemble voire du territoire malgache. En d’autres termes, les représentations géopolitiques de Tananarive sont utilisées par les politiques malgaches soit pour rester au pouvoir soit pour y parvenir. Elles agissent sur les consciences collectives et individuelles de chacun aussi bien de manière rationnelle qu’irrationnelle.

Ces représentations géopolitiques revêtent une multitude de caractéristiques aussi divergentes les unes des autres, d’une période à une autre. Si certaines de ces représentations géopolitiques de Tananarive ont sillonné le temps depuis 1972 à l’instar de la représentation de la force populaire tananarivienne ou encore de la place du 13 mai, d’autres ont fait leur apparition de manière ponctuelle comme le concept d’ambany tanàna en 2009 ou de l’opposition socialisme-capitalisme en 2002. Par ailleurs, si des représentations géopolitiques de Tananarive s’avèrent être plus efficaces en se combinant avec d’autres (à titre d’illustration la composition de la force tananarivienne et l’occupation du 13 mai depuis 1972), d’autres peuvent s’opérer en solo (à l’instar des représentations basées sur la rupture de l’unité de la Nation). Et comme l’opposition tananarivisme/antitananarivisme en 2002, certaines représentations géopolitiques sont créées et utilisées dans des affrontements entre deux parties adverses.

A l’heure actuelle, la représentation Tananarive n’est pas Madagascar gagne de plus en plus de terrain dans le monde sociopolitique de la grande île. A la différence des représentations basées sur l’antitananarivisme, celle-ci n’a pas vocation à contrer la capitale mais plutôt à atténuer l’hégémonie quasi absolue de ce territoire. Reste à savoir si cette nouvelle représentation pourrait évincer les anciennes représentations de Tananarive ou du moins rééquilibrer les forces des représentations territoriales de Madagascar lors des crises sociopolitiques à venir, toutes choses égales par ailleurs.

Malgré l’importance des représentations géopolitiques de Tananarive dans les crises sociopolitiques traversées par la grande île, il est toutefois simpliste d’analyser ces crises uniquement à travers le prisme de ces représentations.

 

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[1] En tant que scientifique soucieux du respect de la langue de tout un chacun, l’auteur trouve plus judicieux d’employer le nom français Tananarive au lieu du nom officiel Antananarivo qui est exhorté par les politiques se revendiquant nationalistes à des fins politiques.

[2] Il est également important de signaler la rupture de Tananarive avec l’AKFM (l’opposition légale et officielle) qui, jusque-là, était soutenue par une très grande partie de Tananariviens mais avait peu à peu perdu ce soutien après avoir légitimé les actes de répression du gouvernement dans le sud de l’île (Althabe, 1980).

[3] En 1947, les nationalistes malgaches qui luttèrent pour l’indépendance du pays étaient réprimés dans le sang (voir notamment : Tronchon, J. , L’insurrection malgache de 1947 ; Rabearimanana, L. , Les événements de 1947 à Madagascar, Omaly sy anio n° 28, 1988-2, 1988).

[4] Avec pour réelle ambition de raviver l’hégémonie de l’Imerina après le départ des colonisateurs.

[5] A cette époque, le système d’enseignement était jugé comme étant ségrégationniste et exclusif privilégiant les étudiants français en défaveur des étudiants malgaches (Althabe, 1980).

[6] A cette époque, on voyait déjà Tananarive comme un lieu stratégique de par son potentiel influence sur Madagascar : « Par Tananarive les Merina s’assuraient la possession des marais qui, transformés en rizières, allaient leur permettre de se multiplier et de devenir la nation la plus nombreuse de l’Île » (Deschamps, 1961, p.117).

[7] Autrefois dénommée l’avenue de la libération, ce fut le lieu où quelques Tananariviens manifestèrent pour l’égalité lors de l’arrivée du nouveau gouverneur français à Madagascar le 19 mai 1949 (L. Rabearimanana, communication personnelle, janvier 2022).

[8] L’auteur a inventé le mot tananarivisme (et antitananarivisme) pour désigner les courants de pensée politiques accordant une importance particulière à Tananarive par rapport aux autres territoires malgaches (voir l’utilisation du suffixe –isme de l’Académie française : https://www.academie-francaise.fr/construction-en-isme).

[9] Un fief politique est un territoire ou une circonscription politique, sur lequel un parti politique ou un de ses membres jouit d’un enracinement particulièrement fort et étendu dans le temps.

[10] Le TGV n’a pas soumis de candidat sous sa couleur politique mais avait publiquement soutenu Lalatiana Rakotondrazafy qui termina deuxième lors de cette élection avec 32%.

Le retard européen en matière de sécurité économique : une entaille au projet « nation plus indépendante » du chef d’État français Emmanuel Macron

RG v8 n2, 2022

François Xavier Noah Edzimbi

F.-X. Noah Edzimbi, Ph.D en science politique, est CEO du Cabinet Lucem Global Consulting S.A.R.L. xnoah05@gmail.com

Résumé :

Durant une allocution lors de son investiture pour un second mandat le 7 mai 2022, le président de la République française, Emmanuel Macron, a fait « le serment d’agir sans relâche » pour que la France devienne « une nation plus indépendante dans un contexte de retour de la guerre en Europe ». Ces propos rappellent l’ incarnation et l’exercice de la fonction patriotique par le chef d’État dans les institutions de la Ve République, qui consiste à défendre les intérêts nationaux du pays et d’assurer sa survie en cas de guerre. Toutefois, la prise de conscience tardive de l’Europe dans le domaine de la sécurité économique amenuise cet objectif.

Mots clés : retard, sécurité économique, Europe, nation, indépendance

Abstract :

During his investiture for second term on May 7, 2022, French president Emmanuel Macron made « oath to act tirelessly » that his country becomes « more independent nation when war comeback in Europe ». These words recall incarnation and exercise of patriotic function by Head of State in institutions of the Fifth Republic, which consists in defending national interests of his country, and ensuring its survival in the event of war. However, European’s delay in economic security reduces this target.

Keywords : delay, economic security, Europe, nation, independence.

Introduction

Mis à part la France, rares sont les États membres de l’Union européenne (UE) à se préoccuper de la puissance dans son acception la plus complète. Encore, la plupart du temps, Paris fait preuve de discontinuité dans ses engagements, ceci pour des résultats inégaux, comme en Libye et au Mali pour ce qui est de l’Afrique (Verluise, 2022). Sous l’effet des armes russes en Ukraine depuis le 24 février 2022, les pays et institutions de l’UE redécouvrent que la guerre peut survenir en Europe et prennent conscience de la nécessité de se doter des moyens de la puissance. C’est ainsi que le 27 février 2022, Olaf Scholz, nouveau chancelier allemand, s’est rendu devant le Bundestag et a annoncé un important revirement dans la politique étrangère et de sécurité allemande depuis la Seconde Guerre mondiale. « Au vu du tournant que représente l’agression de M. Poutine, notre approche est la suivante : ce qui est nécessaire pour garantir la paix en Europe, nous le ferons », a-t-il déclaré (Frank, 2022). Un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la défense a alors été ajouté au budget 2022, soit le double du budget militaire annuel. Au programme : modernisation massive de l’arsenal et réforme structurelle de l’armée. Désormais, plus de 2 % du PIB serait consacré aux dépenses militaires, l’Allemagne devenant le troisième pays avec les plus fortes dépenses militaires du monde, dépassant le Royaume-Uni et la France (ibid.).

Réélu le 24 avril 2022, avec 18,8 millions de voix (58,54 %) contre 13,3 millions pour Marine Le Pen (41,46 %) au second tour des élections présidentielles, le chef d’État Emmanuel Macron a été investi le 7 mai 2022 pour un mandat de 5 ans. Lors de sa prise de parole, le président de la République a présenté les objectifs de sa politique internationale pour ce nouveau quinquennat. Il s’agit de « construire nos réponses française et européenne aux défis de notre siècle » et, entre autres, « agir pour éviter toute escalade suite à l’agression russe en Ukraine, aider la démocratie et le courage à l’emporter, bâtir une nouvelle paix européenne et une nouvelle autonomie sur notre continent » (Gorce, 2022). Ces propos font écho du retour de la fonction patriotique par le chef d’État dans les institutions de la Ve République, qui consiste à défendre les intérêts nationaux du pays et d’assurer sa survie en cas de guerre. Cette fonction patriotique est inscrite dans les articles 5 et 15 de la Constitution, renforcée par le décret du 14 janvier 1964 qui donne au Président l’important pouvoir de déclencher le feu nucléaire.

Matérialisation d’une politique d’État visant à protéger et à promouvoir les intérêts stratégiques d’une nation, la sécurité économique[i] est pratiquée depuis le XVe siècle en Europe, et fortement liée à l’action de l’État. En France, sa marque la plus visible est celle des pratiques menées par Louis XI (1461-1483) avec le boycott des foires de Genève en 1462, et l’obligation faite aux marchands étrangers de décharger leurs produits importés dans un port du Languedoc. Les Anglais ne sont pas en reste, et les Navigation Acts de 1651 sont un moyen pour Londres de s’approprier le commerce maritime jusque-là dominé par les Provinces Unies (Laïdi, 2012). En Allemagne est publié, en pleine Première Guerre mondiale, Le plan de la guerre commerciale de l’Allemagne (1915) qui enjoint, après la victoire du II Reich, de continuer la guerre sur le plan économique. Il expose l’importance de la maitrise de l’information (de sa collecte à sa protection) qu’il analyse comme un « nerf de la guerre », alors que l’État l’est comme un « chef de la guerre économique » (ibid.). À l’heure de la réaffirmation des puissances, phénomène visible depuis le début du XXIème siècle, des relations commerciales plus tendues, de la multiplication des actes délictueux, facilités par la révolution de l’Internet et du développement d’une cybercriminalité, de grandes entreprises et de nations qui se livrent à une importante concurrence, la sécurité économique est importante pour les États dans la réalisation de leurs objectifs de développement. La géopolitique s’exprime aujourd’hui dans le champ des relations économiques notamment au travers de la guerre économique. « Au mode traditionnel de confrontation des États-nations par la guerre militaire a succédé une nouvelle géographie des rapports de force dominé par la recherche de la puissance géoéconomique, culturelle et sociétale » (Harbulot, 2014). Toutefois, les conséquences néfastes de la crise financière internationale née des subprimes aux États-Unis en 2008, ont fait paraître la lente prise en compte de la guerre économique par les Européens, ce qui emmène Ali Laïdi à affirmer que : « jusqu’à la crise des subprimes, l’Europe ignorait donc totalement la guerre économique » (Laïdi, 2017).

Bien que le général de Gaulle ait été « conscient du déficit de puissance de la France » (Harbulot, op. cit.), et qu’il ait renoué avec une forme de sécurisation économique servant le « grand dessein » d’autonomie stratégique du pays, sa politique sera mise en berne. Ceci en raison du refus des élites françaises, politiques et économiques de suivre cette voie, en raison du traumatisme de la défaite de 1940 et de la perte de son statut de puissance impériale, donc de grande puissance mondiale dans les années 1950 (Degans, 2021). Cette « démission idéologique » (Harbulot, op. cit.), pour une structuration de la sécurité économique, aura plusieurs prolongements. Le déni de la guerre économique que livre déjà le Japon et dans une certaine mesure les États-Unis et l’URSS en période de Guerre froide ne permettra pas à l’État français de mettre durablement en place des outils conceptuels et pratiques pour y faire face. Ainsi, « la non-pensée en guerre économique a aussi des répercussions dans la culture des administrations (…) dans un service de renseignement tel que la DGSE, la perception de l’importance du renseignement économique est très relative » (ibid.). Les années 1970 seront celles de l’abandon des initiatives mises en place par le général de Gaulle pour mieux se rapprocher de Washington. Ainsi, la volonté de doter la France d’une autonomie dans le domaine stratégique de l’informatique, avec la création d’une firme comme Bull, ne sera pas soutenu par les milieux économiques et financiers qui « préférèrent une solution américaine » (ibid.). Au niveau universitaire, des chercheurs en intelligence économique reconnaitront leur difficulté à s’accommoder aux notions de guerre et de sécurité économiques (Conesa, 2003). Ainsi, partant d’une « guerre de retard » qui caractérise l’Europe et la France dans une prise de conscience d’enjeux liés à la sécurité économique, ceci vis-à-vis d’autres États comme les États-Unis, la Chine ou encore la Russie, le chef d’État Emmanuel Macron peut-il voir son objectif de faire de la France « une nation plus indépendante » être réalisé ? Les rapports Martre de 1994 et Carayon de 2003 sont la preuve d’un réveil français en matière d’intelligence et de sécurité économiques, des « plans de guerre » (Laïdi, 2012, op. cit.) dans un contexte de réaffirmation des puissances. Toutefois, bien qu’elle offre des outils de compréhension aux décideurs, la sécurité économique est rarement pensée et considérée comme un tout cohérent en Europe (Degans, op. cit.), ce qui entraîne une dépendance étatsunienne dans le renseignement (1) et dans l’édiction et l’application de normes juridiques internationales (2).

1. La dépendance américaine de l’Europe au renseignement : conséquence d’une prise en compte tardive d’enjeux de guerre et de sécurité économiques

À l’heure de la réaffirmation des puissances en ce début de XXIème siècle, la quête et la collecte d’informations sont le nerf de la guerre économique. En Europe, l’ouvrage de David Todd (L’identité économique de la France. Libre-échange et protectionnisme, 1815-1851, Paris, Grasset, 2008) démontre que les Britanniques ont développé une stratégie d’influence en jouant sur l’opinion publique et les acteurs économiques. Leur dispositif d’intelligence économique sera repensé au cours des années 1990, c’est-à-dire après la fin de la guerre froide, et l’accentuation de la guerre économique menée par l’allié américain. En 1998, l’État crée un Public Service Agreements (PSA) dont le rôle est d’avoir une action coordonnée en donnant des objectifs à atteindre en matière de collecte d’informations à différents ministères, pour aider les entreprises britanniques à être en position de conquérir ou de conserver des marchés (Laïdi, 2010). Quant à elle, l’Allemagne identifie dès le XIXème siècle l’importance de disposer d’une industrie forte pour un pays qui aspire à exister sur la scène internationale. L’Allemagne bismarckienne opte pour un « protectionnisme éducateur » (concept de l’économiste allemand Friedrich List) qui protège ses jeunes industries d’une concurrence extérieure (Bosserelle, 2011). Pour sa part, la France, avec les rapports Martre de 1994 et Carayon de 2003, fait preuve d’une culture de sécurité économique pour ce qui est d’une conscience de l’existence d’enjeux géoéconomiques sur l’espace international. Au milieu des années 1990, face aux nombreuses difficultés rencontrées par les entreprises d’Europe, est créé l’Institut pour la prospective technologique de Séville (IPTS) qui fait de la veille économique. Il permet la création d’un Observatoire européen de la science et de la technologie (ESTO). Pourtant, l’information commerciale, technologique ou scientifique est peu perçue comme un renseignement économique par les États membres de l’institution communautaire, de même que par les autre pays européens, situation conduisant Ali Laïdi à remarquer que : « (comme) dans le reste de l’Europe, la question de l’intelligence économique est aux abonnés absents » (Degans, op. cit., p. 161). Comme conséquence, l’intelligence et la sécurité économiques sont peu développées au sein et en dehors de l’UE, si ce n’est en Suède en raison de la proximité existante entre cette dernière avec l’ex-URSS et la Russie, qui l’invite probablement à la vigilance d’autant plus qu’elle est le berceau de nombreuses entreprises (ibid., p. 152). L’Europe fait ainsi le choix d’être protégée par un tiers, les Etats-Unis à l’occurrence, dont dépend sa sécurité.

Ce choix européen démontre leur sous-estimation des réalités géoéconomiques et géopolitiques mondiales, car l’administration Clinton entre en guerre économique au sortir de la Guerre froide remportée par les États-Unis, comme d’ailleurs la guerre du Golfe de 1991. En janvier 1993 le secrétaire d’État Warren Christopher s’adresse au Congrès américain en déclarant : « la sécurité économique américaine devait être élevée au rang de première priorité de la politique étrangère » (ibid.). Les mêmes moyens que ceux investis dans la Guerre froide sont réclamés au Congrès, révélateur de la prise de conscience de l’importance des nouveaux enjeux géoéconomiques. Les priorités de Washington restent les mêmes : maintenir sa suprématie, son statut de superpuissance, quid à entrer en confrontation avec tout État allié. Pour Edward Luttwak, conseiller de l’ancien président américain Bill Clinton : « dans la géoéconomie, la puissance de feu c’est le capital (…). Les équivalents des armes nucléaires (…) sont les politiques industrielles d’investissement » (Voisonet, 2009). Par la suite, il affirmera dans son ouvrage publié en 1993 que : « les subventions au développement des produits correspondent au progrès de l’armement, la pénétration des marchés avec l’aide de l’État remplace les bases et les garnisons militaires déployées à l’étranger, ainsi que l’influence diplomatique » (ibid.). Ainsi, les moyens destinés à la guerre économique évolueront : ils sont désormais davantage économiques que géopolitiques. Il faut s’assurer d’une avance technologique qui donne plus sûrement les possibilités de conquête de nouveaux marchés. Pour ce faire, la quête d’information devient l’objectif principal : Washington crée un système d’espionnage électronique connu sous le nom de « Echelon », qui surveille et espionne ses alliés géopolitiques mais concurrents économiques. En 2013, les États-Unis consacrent d’importants moyens au renseignement : 40 % de l’arsenal de renseignement est mobilisé dans l’intelligence économique (Carayon, 2013). La même année, et selon des informations publiées par Le Monde, 10 milliards de dollars ont été mobilisés pour l’agence nationale de sécurité (NSA) qui employait 60 000 salariés directement en plus de 40 000 grâce à des sous-traitants et disposait de plus de 40 stations d‘écoute électromagnétiques implantées dans douze pays (Loukil, 2013). Les révélations d’Edward Snowden, ancien agent de la NSA, dévoileront que les géants du web font de l’espionnage et du renseignement économiques : Google, avec Gmail et Android équipe plusieurs centaines de millions de Smartphones et est un collecteur de données, comme Facebook qui a près d’un milliard (198) d’utilisateurs, de même qu’Amazon et ses millions de clients (Godard, 2015). Pour illustration, les portables personnels des d’anciens dirigeants européens, l’allemande Angela Merkel et le français Nicolas Sarkozy, avaient été mis sur écoute.

Les grandes firmes n’échappent pas davantage à cet espionnage. La guerre économique entre Airbus et Boeing étant un exemple : Airbus perd un contrat avec l’Arabie saoudite (évalué à six milliards de dollars) au profit de Boeing grâce aux informations recueillies par les services secrets américains permettant à la firme américaine de modifier avantageusement son offre. Pour les puissances mondiales et émergentes, l’aéronautique est un secteur hautement stratégique en termes d’emplois concernés et de vitalisation de certains territoires mais aussi de souveraineté technologique. C’est aussi un domaine d’activité qui incarne, par excellence, la puissance d’un État. Pour cette raison, l’appel d’offre remporté en 2008 par Airbus, pour les avions ravitailleurs à destination de l’US Air Force, sera annulé par Barack Obama, ancien président des États-Unis, au profit de Boeing qui l’avait perdu, preuve que sécurité économique et géopolitique sont toujours intimement liées (Degans, op. cit., p. 149). Le rapport Lellouche-Berger sur l’extraterritorialité du droit américain souligne, quant à lui, la participation des agences américaines de renseignement au traitement des affaires à caractère économique. Ainsi le Bureau fédéral d’investigations (FBI) emploie 800 personnes pour lutter contre la corruption (activité la plus importante après la lutte contre le terrorisme) et se sert de renseignements fournis par la NSA. Le renseignement américain dispose d’importants moyens que le rapport évalue à 68 milliards de dollars pour l’année fiscale 2014 quand le renseignement français a un budget de 1,2 milliards d’euros. Au-delà des seuls aspects financiers, les moyens informatiques sont mis à disposition des administrations américaines qui sont alors capables de faire le crible des activités financières qui pourraient contrevenir aux lois américaines d’embargos ou anticorruption. BNP Paribas en a fait l’amère expérience (ibid., p. 298).

Il se remarque donc un retard des États européens dans la mise en œuvre de la sécurité économique, spécifiquement dans le domaine du renseignement. Or, depuis la révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs, RMA) à la fin de la bipolarité, qui privilégie entre autres la supériorité de l’information, l’intelligence économique est mise en œuvre par les puissances mondiales pour la réalisation de leurs objectifs géopolitiques. Cette dernière est basée sur la centralisation de l’information, du renseignement et de l’action publique de soutien (Conesa, op. cit.). La nouvelle mission de l’État est d’aider les entreprises sur les marchés importants à dimension stratégique et, d’une façon générale toutes les entreprises, qu’elles soient exportatrices ou simplement en concurrence avec des firmes étrangères. La sécurité économique, quant à elle, renforce la cohésion nationale d’un État au moyen d’un patriotisme économique qui préserve les emplois et le savoir-faire. Dans son volet défensif, la sécurité économique regroupe la protection du patrimoine, la délimitation des périmètres industriels et technologiques critiques et la lutte contre les activités de renseignement économique étrangères. L’intégrité des entreprises européennes, mieux des « champions nationaux », ne se pose donc pas seulement en termes matériels ou informationnels, mais aussi par la place accordée aux investisseurs étrangers dans leur participation au développement par les investissements directs étrangers (IDE). Car, « dans cette bataille il n’y a pas d’alliés, que des intérêts. Chaque entreprise, chaque nation entre en guerre pour sauver son économie, préserver ses emplois et conquérir des marchés. Dans ce genre de conflit, les victimes ne se comptent pas en nombre de morts mais de licenciements. L’ANPE (en France) a remplacé les hôpitaux militaires, l’Assedic les pensionnés de guerre. Les vaincus déplorent le nombre de chômeurs et d’exclus, les vainqueurs fêtent les hausses boursières et empochent les dividendes » (Laïdi, 2017). Les entreprises sont alors les corps d’armée dans la guerre économique, les salariés étant les soldats. La dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis dans le renseignement est donc une vulnérabilité dans une course à la puissance technologique, en particulier pour le cloud, nuage informatique qui permet à toute personne de retrouver ses photos, vidéos ou textes, lorsqu’elle se connecte depuis son ordinateur ou depuis son téléphone portable, mais aussi aux administrations ou entreprises de partager des documents de travail entre leurs différents services où qu’ils se situent. Ces « entrepôts de données », devenus indispensables à tous les échanges, étant aux mains de sociétés américaines (Amazon en tête, mais aussi Microsoft et Google), signifie que ces dernières stockent toutes les données stratégiques acquises sur le cloud américain (Manenti, 2020), et s’accaparent subtilement des renseignements stratégiques européens (secrets industriels, militaires, espionnage, logistiques sanitaires et numériques, études de brevets, etc.) au profit de l’État étatsunien pouvant les utiliser lorsqu’une nécessité stratégique se présente, tout en réduisant les capacités/expertises intellectuelles, cognitives, réflexives, stratégiques et opérationnelles d’institutions nationales du Vieux continent (Gélédan, 2019). L’avantage des États-Unis est qu’ils peuvent prendre possession de ces « datas stratégiques » en raison d’une loi extraterritoriale, le Cloud Act, que Washington adopte en 2018 (Cour des comptes, 2018). Ce dispositif législatif oblige toutes les entreprises américaines du cloud à transmettre à leurs autorités l’intégralité de leurs données, même si elles sont conservées sur des serveurs basés en Europe ou en France. Ainsi, les propos d’Emmanuel Macron exprimés le 14 septembre 2020 devant une centaine d’entrepreneurs rassemblés pour la French Tech, un évènement organisé par des start-up tricolores, à savoir : « cette bataille (numérique), aujourd’hui, soyons clairs, (l’Europe) l’a perdue », démontre la difficultueuse réalisation du projet d’indépendance du chef d’État.

2. La lente application d’un principe d’extraterritorialité du droit par les Européens en sécurité économique : cause d’une prééminence américaine dans les guerres économiques du XXIe siècle

Le monde du XXIe siècle nécessite des capacités d’adaptation et de compréhension des forces à l’œuvre en géopolitique, y compris dans la géoéconomie. La sécurité économique se déploie dans divers aspects juridiques : droit privé, droit public, droit des affaires et droit international. Dans une guerre du droit dont le but est l’hégémonie politique et économique, l’édiction d’une norme juridique facilite l’exportation des IDE en baissant les coûts de transaction (Degans, op. cit., p. 270). L’hégémonie politique est une forme de Soft power qui passe de plus en plus par le droit et la culture juridique. Il définit le théâtre d’opération qui est pour lui le droit économique, le droit des affaires, les contrats financiers, les contrats publics. Ces domaines font l’objet de stratégie d’hégémonie de la part des États, qui ont placé leur droit au cœur d’une stratégie qui relève d’un patriotisme économique qui tient davantage d’un nationalisme économique (du Marais, 2017). Il s’observe une prégnance géographique du droit civil non seulement en vigueur en Europe mais adopté aussi en Amérique latine, dans l’essentiel de l’Asie et des pays africains. En Europe, le Royaume-Uni a édicté une loi anti-corruption en 2010 : l’United Kingdom Bribery Act (UKBA). Entrée en vigueur le 1er janvier 2011, elle a été promulguée dans le sillage des lois de l’OCDE et des Nations Unies, surtout après le scandale de la firme britannique BAE Systems dans un contrat établi avec l’Arabie Saoudite. Quant à elle, la France édicte la Loi 2007-1598 en novembre 2007, loi anti-corruption qui est un prolongement du scandale de BAE Systems (Degans, op. cit., p. 299). Cette loi sera renforcée en 2017 par la loi Sapin II qui protège les lanceurs d’alerte. Par essence, la France est un pays juridiquement peu libéral (Gauchon, 2002). La refondation du modèle français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se caractérise par une prééminence de l’État. L’État est non seulement le garant du bien commun, mais aussi un acteur économique de tout premier ordre (ibid.). Tel n’est pas le cas aux États-Unis qui « placent le marché au centre » et « s’offusquent de tout ce qui porte atteinte à son libre fonctionnement » (Clauzon, 2016), d’où une différence fondamentale entre cultures anglo-saxonne et gréco-latine et l’imposition de la Common Law à l’échelle du monde des affaires par les États-Unis, vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.

L’extraterritorialité du droit est alors un outil de la géopolitique de Washington acceptée par les partenaires et alliés européens des États-Unis. Il norme le monde économique et commercial sur le droit et les préférences américaines et est, à cet égard, un moyen de faire entrer les entreprises du monde entier dans le moule pensé par les États-Unis. Pour ce faire, les États-Unis ont mis sur pied un arsenal juridique qui leur permet de mener des guerres économiques. Comme exemple, la loi de lutte contre la corruption, le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA), est d’abord appliquée pendant vingt ans aux entreprises américaines. Ensuite, à partir de 1998, elle est étendue aux autres entreprises (donc non-américaines) pour que les mêmes règles, et donc les mêmes contraintes, s’appliquent à tout autre acteur économique. Il s’agit d’une exportation du modèle américain, sa dissémination au niveau mondial au nom d’une équité de traitement des entreprises et sous le couvert de la lutte contre la corruption (Medvedowski, 2016). La subtilité stratégique de cette loi s’articule dans son caractère universaliste. Cet universalisme se double d’un unilatéralisme, car les lois américaines s’appliquent au monde des affaires, sans réciprocité, et sans que les lois américaines soient élaborées de façon consensuelle dans des instances multilatérales. Pour illustration, bien le que les différentes lois américaines d’extraterritorialité aient d’abord été appliquées aux entreprises américaines, à savoir 70 % des cas depuis 2008, elles impactent majoritairement des entreprises extra-américaines, principalement européennes et françaises dans l’aspect pécuniaire, quoiqu’elles représentent que 30 % des cas. En effet, quand on s’intéresse aux amendes infligées par l’administration américaine, on s’aperçoit qu’elles pèsent à 64 % sur des entreprises européennes, et les amendes qu’elles sont contraintes de payer sont bien plus lourdes que celles infligées aux entreprises américaines (Maison Rouge De, 2017), comme le présente le tableau qui suit :

Tableau 1 : Les montants de pénalités au titre de la loi FCPA

Entreprise Pays (du siège social de tête au moment des faits incriminés) Montant global (DoJ et/ou SEC) des pénalités versées aux États-Unis (millions de dollars) Pénalités versées à des juridictions non-américaines pour les mêmes faits (millions de dollars) Année de transaction
Siemens Allemagne 800 856 2008
Alstom France 772   2014
Olympus (America) Japon/États-Unis 646 2016
KBR/Halliburton États-Unis 579 2009
Och-Wiff Capital Management Group États-Unis 412 2016
BAE Systems Royaume-Uni 400   2010
Total France 398   2013
Vimpelcom Pays-Bas 398 398 environ 2016
Alcoa États-Unis 384 2014
Snamprogetti/ENI Italie/Pays-Bas 365   2010
Technip France 338   2010
Weatherford International États-Unis 252 2013
Panalpina Italie 237   2010
JGC Japon 219 2011
Daimler Allemagne 185   2010
Alcatel-Lucent France 137   2010
Avon États-Unis 135 2014
Hewlett-Packard États-Unis 108 2014

Source : Lellouche, Pierre et Berger, Karine (2016).  L’extraterritorialité de la loi américaine. Rapport d’information à l’Assemblée nationale française, p. 29.

On remarque dans ce tableau que le montant des amendes infligées au titre de la FCPA est croissant depuis 2008, c’est-à-dire depuis la crise née des subprimes. En 2006, la première firme européenne prise dans les rets du filet de la FCPA est l’entreprise norvégienne pétrolière Statoil condamnée à une amende de 10 millions de dollars (Lellouche et Berger, 2016, p. 28). Cette politique s’est intensifiée sous l’administration Obama : entre 2008 et 2014, les entreprises européennes ont versé près de 6 milliards de dollars de pénalités aux États-Unis pour violation de la loi FCPA (ibid.). Entre 1977 et 2014, 30 % des enquêtes ouvertes dans le cadre de la loi FCPA ont visé des entreprises étrangères, mais celles-ci ont réglé 67 % du total des amendes collectées. Ces chiffres ne donnent pas une vision globale de la situation, car les amendes infligées aux entreprises ne le sont pas uniquement au titre de la lutte contre la corruption, mais relèvent aussi des mesures anti-embargos décidées par les États-Unis. Aussi frappent-elles plus particulièrement les banques : entre 2009 et 2014, les banques européennes ont versé quelques 16 milliards de dollars aux différentes administrations américaines. Les autorités américaines ont infligé 125 milliards de dollars d’amende aux banques étrangères, entre 2008 et 2017 (Quatrepoint, 2018). Une part correspond à leur rôle dans la crise des subprimes et fraudes diverses sur les marchés, et 15 milliards au titre de la rupture d’embargo et cela vise surtout les banques françaises pour plus de dix milliards. L’extraterritorialité du droit américain impose donc d’importantes amendes aux firmes européennes incriminées par le Département de justice américain (DoJ), souvent des concurrents de firmes américaines : BNP-Paribas pour le secteur bancaire (condamnée à une amende de près de 9 milliards de dollars en 2014 pour avoir enfreint l’embargo sur le Soudan, l’Iran et Cuba), Standard Chartered (qui verse une amende de 667 millions de dollars en 2012 pour avoir violé l’embargo contre l’Iran), Alcatel-Lucent pour les télécommunications, Alstom pour l’énergie et le ferroviaire, ou plus récemment Volkswagen pour l’automobile. Ces amendes affaiblissent considérablement les entreprises à qui elles sont infligées. Il a ainsi été constaté que Technip, Alcatel-Lucent et Alstom ont changé d’actionnaires après les poursuites judiciaires menées par le DoJ (Seux, 2017). Le droit et la norme sont ainsi des outils usités par les Américains dans une guerre économique menée à l’échelle mondiale. Ces outils ne sont ni français, ni européens, aussi est-il remarqué dans les évaluations faites par Doing Business et Transparency International, pour ce qui est de la perception et donc l’activité des entreprises dans le monde, le choix d’indicateurs majoritairement anglo-saxons qui déforment et désavantagent entreprises européennes dont le mode de fonctionnement ne relève pas complètement des pratiques outre-Atlantique (du Marais, op. cit.). Un choix américain qui rappelle les réalités géopolitiques et stratégiques, tout en démontrant la subtile volonté des États-Unis de fragiliser un pan important des stratégies européennes, bien que l’UE et les autres pays du Vieux continent soient officiellement présentés et reconnus comme étant des alliés.

Conclusion

Les pays européens tardent à saisir les enjeux de la sécurité économique. Alors que ses principaux partenaires, les États-Unis à l’occurrence, ont conceptualisé la sécurité et l’intelligence économiques et les ont mis en pratique, il est désormais nécessaire et urgent de s’en saisir en Europe de façon résolue et décomplexée. Il faut pour cela élaborer une stratégie, et ce ne peut être fait qu’au sommet des États européens. Les Européens pourraient ensuite peser de tout leur poids sur la scène internationale, et à cette occasion déployer une diplomatie d’influence, devenant à cette occasion force de proposition. La France et l’Europe ont tout à gagner à devenir des acteurs majeurs de la sécurité économique bien sûr pour des motifs géoéconomiques mais aussi largement géopolitiques. La France commence à combler à son retard en la matière, après des décennies d’atermoiements souvent liées à l’alternance politique, elle doit encore élaborer une stratégie de sécurité économique (Degans, op. cit., p. 162). Dès lors, l’État doit établir un diagnostic précis des difficultés pour une mise en œuvre de la sécurité économique, et surtout en reprendre impérativement le contrôle. Il lui faut former les meilleurs chefs de projet informatiques dans les grandes écoles de la République pour piloter les chantiers numériques qui dessinent une administration modernisée, et surtout arrêter de confier à des acteurs privés la définition du service public et l’exécution des politiques publiques (Aron et Michel-Aguirre, 2022, p. 124-125). La priorité consiste à stopper la dépendance existante vis-à-vis des États-Unis afin de bâtir un futur commun à la nation française. Ministres et hauts fonctionnaires doivent ainsi en urgence s’imprégner l’intelligence économique, réapprendre à penser par eux-mêmes, et cesser d’être les faire-valoir d’autres puissances étrangères. C’est au prix de cet effort qu’ils redeviendront d’authentiques responsables politiques et accompagneront le chef d’État dans la réalisation son projet de rendre la France plus indépendante, engagement pris solennellement le 7 mai 2022.

Références

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[i] La sécurité économique est, en outre, étroitement liée à la notion du risque dont la prévalence est plus forte dans une économie de la connaissance qui repose sur la possession et l’acquisition d’informations, de brevets, de savoir-faire indispensables pour conserver une avance stratégique sur ses partenaires et néanmoins concurrents. La sécurité économique recouvre le champ des entreprises – sûreté, contrôle de l’information, viabilité de la structure – et des acteurs publics – l’État est premier mais non unique – qui doivent assurer des missions intérieures relevant de la protection (de la société civile, les renseignements), des missions extérieures stratégiques (Défense, Affaires étrangères) ou de protection (société civile pour ses besoins, entreprises), des missions de développement des capacités essentielles pour la préservation de l’avenir (innovations, développement économique, sécurisation des approvisionnements). Il s’agit d’une stratégie à caractère défensif (protection) et offensif (soutien aux entreprises dans la conquête ou la préservation de marchés) et l’objectif n’est pas belliqueux mais, dans le cadre d’une hyper-compétition économique et commerciale y compris entre alliés, de préserver un cadre et un niveau de vie confortables à l’ensemble des citoyens.

Guerre en Ukraine. Quelles causes ? Quelles conséquences pour les relations russo-chinoises ?

RG v8n1, 2022

Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva

Frédéric Lasserre est directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques et professeur au département de Géographie de l’Université Laval.  Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Olga Alexeeva est professeure au département d’Histoire de l’UQAM et chercheure au CQEG. Alexeeva.olga@uqam.ca

Résumé : le conflit qui embrase l’Ukraine depuis le 21 février 2022, date de l’annonce de l’entrée des troupes russes dans le Donbass, trouve ses origines dans la recomposition politique internes à l’Ukraine, mais aussi dans les représentations que nourrit la Russie et son président Vladimir Poutine à son endroit. Quelles sont ces représentations ?  La Chine pourrait-elle jouer un rôle dans l’évolution de ce conflit ?

Mots-clés : Ukraine, Russie, guerre, Donbass, représentations, Chine.

Summary : the conflict that has set Ukraine ablaze since February 21, 2022 has its origins in the internal political recomposition of Ukraine, but also in the representations that Russia and its President Vladimir Putin nurture about the former Soviet republic. What are these representations? Could China play a role in the evolution of this conflict?

Keywords : Ukraine, Russia, war, Donbass, représentations, China.

Le 21 février 2002, le président russe Vladimir Poutine a officiellement reconnu l’indépendance des deux républiques sécessionnistes de Lougansk et de Donetsk, et a ordonné aux troupes russes de se déployer dans ces territoires pour en assurer la sécurité, ce qui constituait déjà en soi un acte de guerre contre l’Ukraine. Mais l’attaque de l’Ukraine sur plusieurs fronts, annoncée le 23 février, souligne que là n’était sans doute pas le seul objectif du président russe. Quelles sont les raisons de cette invasion? Et quelles répercussions principales peut-on entrevoir à la suite du déclenchement de ce conflit majeur, le premier entre États en Europe depuis 1945, ou depuis les guerres yougoslaves (1991-1995, 1999) ? La Russie semble s’appuyer sur le support tacite de la Chine de sa politique expansionniste en Ukraine, le support censé de lui aider à faire face aux sanctions occidentales. Quelle fut la réaction initiale de Pékin à l’invasion russe de l’Ukraine ? Comment cette réaction a évalué au fil de jours ? Quelles seraient les conséquences de cette crise pour la stabilité en Asie ?

  1. Un conflit déjà ancien en Ukraine

La cristallisation du conflit en Ukraine n’est pas un phénomène récent. À la sécession de la Crimée en février 2014, soutenue par des troupes masquées et sans insignes, mais fortement armées dont on a fortement soupçonné l’appartenance à l’armée russe (Norberg, 2014) succédait l’annexion par la Russie en mars 2014 (Biersack and O’Lear, 2014; Grant, 2015). Quelques mois plus tard, deux zones du Donbass, région de l’Est de l’Ukraine, ont tenté de reproduire le même scénario avec la sécession des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Cette sécession a là encore été soutenue par la Russie, financièrement, logistiquement en armes et possiblement par des conseillers voire des soldats sans insigne (Barabanov, 2015; Campana, 2016). Elle a aussi et notamment été marquée par deux référendums tenus dans les zones contrôlées par les rebelles le 11 mai 2014, lesquels ont servi de caution consultative aux déclarations d’indépendance. Après plusieurs mois d’affrontements et la prise de Debaltsevo par les rebelles, l’accord de Minsk II du 12 février 2015 a permis un cessez-le-feu, précaire et souvent émaillé de combats sporadiques marqués par des duels d’artiellerie tout au long des années suivantes (Henrotin, 2020). L’Ukraine était très réticente à signer cet accord, notamment parce qu’il impliquait de reconnaître une légitimité et un statut spécial aux séparatistes, et donc de légitimer un éventuel nouveau référendum d’autodétermination. La réalité du rapport de forces sur le terrain a néanmoins forcé Kiev[1] à se résigner à cet accord imparfait, qui octroyait de facto un levier de pression important de Moscou sur l’Ukraine (Boulègue, 2018).

Figure 1. Les républiques sécessionnistes du Donbass

Source : Le Parisien, 22 février 2022, https://tinyurl.com/Donbass-secessionnistes

2. Représentations russes : de la sécurité à la défense des russophones hors Russie

Les raisons évoquées par la Russie pour justifier ou légitimer l’invasion de l’Ukraine avant l’attaque du 23 février sont de trois ordres. On y retrouve le déni de légitimité à l’Ukraine ; le souci de la défense des russophones du Donbass ; la crainte de voir l’Ukraine, pays frontalier de la Russie, devenir membre de l’OTAN et de l’Union européenne.

2.1. La défense des russophones hors de Russie

Cet argument a souvent été invoqué par Moscou pour justifier les pressions que la Russie a pu exercer sur ses voisins. On peut penser à l’Estonie et à la Lettonie (Pundziūtė-Gallois, 2015) jusqu’en 2014. Dans sa justification de son annexion de la Crimée, le président Poutine évoquait ainsi la défense des minorités russes face au désir d’assimilation prêté aux autorités ukrainiennes (Bebier, 2015). Si le désir de développement de la langue ukrainienne dans la sphère publique était bien réel (Fournier, 2002), il n’en demeure pas moins que ce débat linguistique interne à l’Ukraine semble avoir été manipulé par Moscou et par les séparatistes du Donbass. En effet, une part notable de la population russophone d’Ukraine ne souscrivait pas à l’alarmisme des discours sur l’oppression culturelle dont aurait été l’objet la minorité russophone d’Ukraine, et est demeurée fidèle au gouvernement de Kiev (Laruelle, 2016; Pop-Eleches et Robertson, 2018; Boisvert, 2022). Dans le déroulement de la guerre de 2022, si le 21 février le président Poutine ordonne effectivement aux troupes russes d’entrer dans le Donbass pour y protéger les républiques de Donetsk et de Lougansk, s’il reconnait de plus la revendication de ces républiques sur l’ensemble du Donbass alors qu’elles n’en contrôlent que le tiers (Moscow Times, 2022), le fait que 2 jours plus tard l’offensive majeure russe porte sur la région de Kiev laisse entendre que l’objectif prioritaire de Moscou n’était pas la défense des russophones. De plus, cet argument n’explique pas l’urgence : si les accords de Minsk demeuraient très imparfaits et semblaient offrir peu d’issue, l’existence des républiques sécessionnistes n’était pas menacée, Kiev, malgré le renforcement récent de son armée, n’ayant guère les moyens militaires de reconquérir ces territoires bien soutenus militairement et politiquement par Moscou.

2.2. La menace de l’OTAN

À la suite du sommet OTAN-Russie de 2008, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, aurait déclaré que si l’Ukraine rejoignait l’OTAN, son pays pourrait envisager l’annexion de l’Ukraine orientale et de la Crimée (Українська Правда, 2008). À tout le moins, il aurait vivement protesté auprès du président américain George Bush lorsque fut évoquée la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie (Harding et al, 2008), soulignant que l’Ukraine n’avait pas de légitimité politique (Baer, 2018). La décision des Occidentaux d’admettre les pays baltes au sein de l’OTAN, puis d’envisager l’adhésion d’autres ex-républiques soviétiques, dont l’Ukraine, a fortement irrité le gouvernement russe, accélérant une désillusion de la part de Vladimir Poutine. Pourtant plusieurs analystes estiment que celui-ci envisageait, au début de ses premières présidences (2000-2004, 2004-2008), une collaboration réelle avec les Occidentaux (Shlapentokh, 2021), pour ensuite être déçu face à l’attitude qu’il percevait volontiers comme arrogante et hégémonique de la part de Washington, évolution perceptible dès son discours de Munich en 2007 (Poutine, 2007; Zecchini, 2007).

Le discours du président Poutine a beaucoup mis l’accent sur l’expansion de l’OTAN vers la Russie, intégrant tout d’abord plusieurs pays d’Europe de l’Est, puis d’anciennes républiques soviétiques avec les trois pays baltes en 2004. « L’attitude de la Russie d’aujourd’hui rappelle celle de la France d’il y a deux siècles : contre qui l’OTAN est-elle alliée ? Pour Moscou, la seule réponse possible à cette question est : la Russie. Comme l’a fait remarquer un témoin devant un comité parlementaire en Grande-Bretagne, aux yeux des Russes, ‘l’idée que l’OTAN ne soit pas anti-russe est saugrenue.’ » (UK Parliament, 2007). Percevant l’OTAN comme une alliance antirusse, Poutine rappelle aussi aux Occidentaux que ceux-ci avaient promis, lors des derniers instants de l’URSS, que l’alliance atlantique ne serait pas étendue vers l’Est (Sarotte, 2010, 2021), nourrissant le sentiment de trahison (Mearsheimer, 2014).

Mais au-delà de l’amertume de voir l’OTAN s’étendre vers l’Est et admettre d’anciens pays du pacte de Varsovie ou d’anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes, la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine était-elle une menace sérieuse ? Était-elle envisagée à court terme par l’OTAN ?  En réalité, même si le président ukrainien Porochenko avait effectivement demandé l’adhésion de son pays au sein de l’Alliance en 2014, décision confirmée par l’abandon du statut de neutralité en décembre 2014 suite à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass (Interfax, 2014), cette adhésion était peu probable et guère envisagée par les gouvernements occidentaux, car ne suscitant pas de consensus— surtout dans un contexte de vives tensions avec Moscou (Wong and Jakes, 2022; South China Morning Post, 2022; Pommiers, 2022). De plus — gesticulation ou reflet des représentations réelles — les dirigeants russes ont à plusieurs reprises qualifié l’OTAN de « tigre de papier » (Spiegel, 2008; Pommiers, 2022). Quoi qu’il en soit, s’il est certain que Moscou perçoit l’OTAN et les États-Unis comme leur principal rival, l’Ukraine ne constituait pas une menace à court ou moyen terme, son adhésion au sein de l’Alliance n’étant plus à l’ordre du jour.

2.3. Le déni de légitimité de l’Ukraine

Le président Poutine et d’autres responsables russes ont longtemps développé l’idée selon laquelle l’Ukraine n’avait pas d’existence propre comme nation, que l’Ukraine et la Russie (tout comme la Biélorussie) formaient en réalité un seul et même peuple, et que l’existence de l’État ukrainien n’était donc due qu’aux conséquences de la chute de l’URSS (Kuzio, 2006, 2019; Baer, 2018; Pawliw, 2018). Ils reprenaient en ce sens des représentations historiques anciennes proches de l’eurasisme, la doctrine politique soulignant la destinée ni européenne ni asiatique, mais spécifique de la nation russe (Shlapentokh, 2021). Les arguments de la défense de la minorité russe du Donbass ou de la menace de l’OTAN semblant peu crédibles pour expliquer le déclenchement de la guerre, faut-il voir dans l’offensive russe la marque d’un désir de revanche sur l’histoire, de réintégration de ce qui n’aurait jamais dû être séparé de la Russie ? Avec en sus, une possible peur d’ordre idéologique, la crainte que le temps passant, l’Ukraine, si proche de la Russie aux yeux du président russe, ne devienne le symbole de ce qu’aurait pu être une Russie démocratique (Iakimenko et Pachkov, 2014; Wilson, 2014; Frachon, 2022).

Si cette représentation du caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine a bien contribué au déclenchement de la guerre, on peut cependant se demander pourquoi maintenant, alors que cette représentation n’est pas nouvelle, y compris dans la pensée du président russe. Vladimir Poutine espérait-il susciter l’adhésion de l’opinion publique, comme en 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée (Balzer, 2015), alors que la crise économique et la gestion de la Covid-19 avaient écorné sa popularité ? (Dobrokhotov, 2020; Semenov, 2021) Si tant est que le président s’inquiète réellement de l’opinion publique russe, il semble que le pari était gagnable, alors que l’image du gouvernement russe avait bénéficié de la fermeté dont faisait preuve Moscou face à l’Ukraine avant le déclenchement du conflit (Burakovsky, 2022). Il reste à voir si ce regain sera pérenne. Cette question se trouve au cœur des analyses de plusieurs experts, y compris des analystes russes opposants au régime. Certains d’entre eux affirment que la guerre en Ukraine figurait dans les plans de Poutine même avant 2014 : initialement prévue pour le printemps 2020, l’invasion aurait été ensuite décalée à cause de l’épidémie de la Covid-19 (Solovei, 2022). D’autres soulignent un manque de compréhension du contexte international de la part de Poutine, qui aurait envisagé de gagner la guerre rapidement en mettant l’UE et les États-Unis devant le fait accompli, comme ce fut le cas lors de l’annexion de la Crimée en 2014, et qui ne s’attendait pas à la réaction aussi ferme de la part du Global West (Meduza, 2022). Finalement, il y a aussi ceux qui voient dans cette guerre un soubresaut final de l’Empire russe—soubresaut qui ne ferait que précipiter sa chute (Pastukhov, 2022).

3. La position de la Chine : refus de condamner, refus de soutenir

Le déclenchement de cette guerre a suscité nombre d’interrogations quant à la position qu’adopterait la Chine, partenaire économique majeur de la Russie, mais avec qui aucune alliance formelle n’a encore été conclue. Depuis le début de la guerre, les autorités chinoises semblent se réfugier derrière le mutisme de ses médias officiels, qui ne diffusent que de brefs reportages sur la situation en Ukraine à la fin des bulletins d’information (White et al., 2022), et la répétition de formules diplomatiques habituelles qui mettent en avant les principes de la non-ingérence et du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États. Dans les jours qui suivent le début de « l’opération spéciale » russe, les communiqués officiels chinois continuaient à être prudents, mais l’attitude de Pékin paraît de plus en plus en décalage par rapport aux réactions du reste du monde. L’invasion russe de l’Ukraine met à l’épreuve la politique d’affirmation de la Chine sur la scène internationale, tout en compromettant les efforts de Pékin à construire un partenariat stratégique avec Moscou.

3.1. Protéger les intérêts chinois et minimiser l’impact de la crise en Ukraine sur l’économie chinoise

Bien que depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping la Chine ait développé un véritable partenariat stratégique avec la Russie, Pékin a toujours gardé une certaine distance vis-à-vis des ambitions territoriales de Poutine en Ukraine de l’Est. La Chine a d’ailleurs activement promu les relations bilatérales avec Kiev, en signant plusieurs accords d’intention visant à réaliser différents projets d’infrastructure en Ukraine. Par exemple, China Road and Bridge s’est engagé à investir 400 millions de dollars dans la reconstruction du pont Shuliavsky à Kiev, alors que China Harbour Engineering a obtenu un contrat d’un milliard de dollars pour le dragage du port de Youjne (Katsilo et al., 2017). En 2020, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Ukraine : le volume d’échanges a alors battu tous les records en atteignant 15,4 milliards de dollars américains. En parallèle, les compagnies chinoises ont démontré un intérêt particulier pour le secteur agricole, en investissant dans la production de la viande et des céréales (InVenture, 2021).

Ainsi, le rapprochement stratégique avec Moscou ne signifie pas nécessairement que Pékin va exprimer un support automatique et sans réserve aux activités russes en Ukraine. Les contorsions diplomatiques auxquelles les porte-parole du gouvernement chinois se livrent depuis une semaine semblent le confirmer. Le 24 février, la porte-parole du ministre des Affaires étrangères chinois, Hua Chunying, a refusé de qualifier les actions russes en Ukraine d’invasion en disant que « there is a complex historical background and context on this [Ukraine] issue. The current situation is the result of the interplay of various factors » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a). Elle a tenté ensuite de détourner l’attention de la conférence de presse vers les États-Unis en spécifiant qu’ils n’ont pas de légitimité à donner des leçons quant au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale d’États alors qu’eux même ont envahi de nombreux pays au prétexte de « democracy or human rights or simply a test tube of laundry powder or even fake news » et que « China has no interest in the friend-or-foe dichotomous Cold War thinking » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a).

Ce refus de Pékin de condamner l’invasion a été interprété par la plupart des gouvernements étrangers et médias internationaux comme un signe de support pour les actions russes en Ukraine, voire comme une façon d’assurer à Poutine que la Chine pourrait l’aider à faire face aux sanctions imposées par les pays occidentaux (Feigenbaum, 2022). En effet, avant que l’accès aux médias russes ne soit coupé aux internautes avec les adresses IP étrangères, on pouvait y trouver des articles détaillant comment la Chine pourrait exploiter les sanctions pour combler ses lacunes technologiques: le système de transfert interbancaire SWIFT pourrait être remplacé par son équivalent chinois, Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), de même pour les semi-conducteurs et composants technologiques américains. Mais toutes les entreprises qui aident la Russie à contourner ces interdits seraient frappées à leur tour de lourdes amendes et sanctions, un scénario que les grandes compagnies chinoises ne peuvent pas ignorer étant donné leur dépendance au marché globalisé. Ainsi, selon les médias ukrainiens, les géants de la tech chinois Lenovo et TikTok auraient déjà pris la décision de quitter le marché russe (Derkatchenko, 2022), bien que cette information n’ait pas été officiellement confirmée par les compagnies en question. Ces considérations semblent pousser la Chine à modifier sa communication, désormais focalisée sur les efforts chinois à négocier un cessez-le-feu et à promouvoir la désescalade du conflit (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022b).

3.2. La couverture médiatique de la guerre en Chine

Les rapports des médias chinois sur ce qui se passe en Ukraine reflètent la position officielle de Pékin et évitent d’utiliser les termes « guerre » ou « invasion » dans leur description des événements, leur préférant l’expression ambiguë de « situation » (qushi 局势). Quant aux médias sociaux, la situation y est plus intéressante et dans un sens, plus révélatrice. Un nouvel hashtag (wuxin gongzuo 乌心工作) est apparu dès le 24 février pour désigner l’inquiétude éprouvée par les internautes chinois au sujet de la situation en Ukraine. Il s’agit d’un jeu de mots (wuxin gongzuo 无心工作 ou « ne pas être d’humeur à travailler ») signifiant que la personne est tellement préoccupée par ce qui se passe en Ukraine qu’elle ne parvient pas à se focaliser sur le travail en cours. Beaucoup d’internautes chinois expriment leur souhait que la guerre se termine vite et que la population civile soit épargnée, même si d’autres proclament leur appui en faveur des militaires russes, estimant que la guerre est le résultat de la politique pro-américaine de Kiev (Koetse, 2022a). Toutefois, la plupart des messages sur Weibo concerne le sort des citoyens chinois — étudiants et entrepreneurs —, coincés en Ukraine. Les médias officiels ont d’ailleurs publié des vidéos et articles consacrés à la croissance du sentiment antichinois à Kiev à la suite de la « diffusion par les médias ukrainiens de fake news sur le support de l’invasion russe par Pékin » (Koetse, 2022b). Ces publications ont suscité d’intenses débats sur Weibo qui n’ont pas tardé à prendre une dimension nationaliste. L’abstention de la Chine lors du vote au Conseil de la sécurité de l’ONU sur la résolution condamnant l’agression russe contre l’Ukraine a ainsi été interprétée non pas comme un signe de la complicité tacite, mais comme un penchant naturel de la Chine vers la neutralité et la résolution de conflits par les moyens de négociations.

L’abondance de réactions en ligne contraste fort avec la couverture médiatique officielle, qui continue à être relativement limitée. La page sur Weibo dédiée à la guerre, qui publie de nombreuses nouvelles sur la situation en Ukraine, a été vue le 24 février par presque 2,7 milliards d’internautes chinois, et bien que depuis le nombre de visites ait baissé, la page a enregistré malgré tout presque 500 millions de visites le 3 mars (Weibo, 2022). La préoccupation des Chinois envers le conflit en Ukraine n’est pas surprenante, en revanche, le fait que les organes de la censure aient autorisé toutes ces discussions à fleurir et les opinions divergentes (y compris vis-à-vis de la version officielle des événements) à s’exprimer est tout à fait singulier. La Chine semble vouloir se distancier de Moscou, y compris sur le plan médiatique, pour ne pas se laisser entrainer dans la guerre en Ukraine.

Conclusion

L’invasion de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février semble avoir surpris jusqu’au gouvernement ukrainien lui-même, malgré les avertissements répétés de Washington. Le président Poutine a justifié le recours aux armes par la défense de la minorité russophone du Donbass et les craintes d’une adhésion à l’OTAN souhaitée par l’Ukraine. Dans les deux cas, il semble qu’il ne s’agisse que de prétextes puisque les républiques sécessionnistes du Donbass n’étaient guère menacées, que l’invasion russe semble orientée vers la chute du gouvernement ukrainien, et que l’admission de l’Ukraine au sein de l’OTAN n’était guère envisagée par la plupart des membres actuels de l’alliance.

Au-delà des motivations de la Russie, la mobilisation des Occidentaux et du Japon se traduit par de lourdes sanctions économiques—dont la durée demeure à évaluer—et un isolement politique majeur de Moscou. Si ces sanctions et cet isolement devaient perdurer, ils poseraient la question du soutien de la Chine envers Moscou : Pékin soutiendrait-il a Russie, sachant qu’à court terme la Chine n’affiche qu’un appui très réservé ? La Chine ne souhaite pas faire les frais de l’aventurisme militaire de la Russie, sans que son soutien économique envers la Russie ne soit remis en cause. Comme le souligne Valérie Niquet, « la Chine aime la Russie, mais une Russie affaiblie, en situation de demandeur » (Niquet, 2022), situation que viendrait renforcer l’isolement politique dans laquelle la Russie s’est placée.

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[1] Nous avons retenu l’orthographe russe parce qu’elle est plus largement employée chez les Occidentaux. Les Ukrainiens écrivent Kyiv.

Les actions états-uniennes sur l’espace mondial entre 2018 et 2022 : une réaffirmation du leadership américain ?

RG v8n1, 2022

François Xavier Noah Edzimbi

Noah Edzimbi détient un Ph.D en Science Politique et est CEO du Cabinet Lucem Global Consulting S.A.R.L. xnoah@gmail.com

 Résumé

Avec la fin de la bipolarité, les États-Unis furent le principal acteur d’un  « nouvel ordre mondial » énoncé à la fin de la guerre du Golfe, en mars 1991. Toutefois, avec les attentats du World Trade Center en 2001, l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) la même année, la crise financière de 2008 et la pandémie à Coronavirus depuis 2019, l’« occidentalisation » du monde, de même que le leadership américain, sont remis en cause par d’autres acteurs internationaux. Avec une approche géopolitique, l’étude montre comment les Américains s’efforcent à conserver le statut de puissance mondiale.

Mots clés : actions, États-Unis, réaffirmation, bipolarité, leadership

Summary

With the end of Cold War, The United States of America were the main actor of « new world order », such as former president George Bush said in march 1991, in the end of the Gulf conflict. However, with World Trade Center’s attacks in 2001, China integration in the World Trade Organization (WTO) the same year, financial crisis of 2008 and the Coronavirus pandemic since 2019, the « World Westernization » as well as american leadership and challenged by other international actors. With a geopolitical approach, this study shows how Americans strive to maintain status of international power.

Keywords : actions, United Stated of America, reaffirmation, Cold War, leadership.

Introduction

Il y a trente ans régnait une euphorie dans les milieux stratégiques occidentaux, l’Amérique étant au centre du monde et devenant, de facto, « l’empire du Milieu » (Mélandri et Vaïsse, 2001). Les années qui suivirent la fin de la Guerre froide furent alors celles d’une glorification des valeurs occidentales, qui se confondaient avec le processus de mondialisation (Courmont, 2021). Toutefois, ayant abusé de leur avantage et développé une vision de l’unipolarité teintée d’unilatéralisme, les États-Unis ont suscité des résistances à un ordre mondial qui leur était favorable. Dans le même temps, l’affirmation progressive de la puissance chinoise a associé au rattrapage économique et politique une nouvelle vision des équilibres internationaux (Boniface, 2021). Dès lors, ce n’est pas d’un point de vue factuel que le rattrapage de Pékin doit être appréhendé, mais dans sa capacité à imposer une nouvelle grammaire des relations internationales et à remettre en question le leadership américain (Courmont, op. cit.).

De cette réalité, les acteurs mondiaux font davantage face aujourd’hui à des incertitudes que de certitudes, mais surtout à des préoccupations immédiates et des ambitions souvent fort éloignées les unes des autres. Pour des raisons multiples, il n’existe plus de modèle convaincant de la mondialisation, mais une diversité de visions et d’aspirations, qui emmène certains penseurs à affirmer que les relations internationales traversent un nouveau « moment machiavélien », c’est-à-dire un « grand désenchantement » et une « indétermination des temps » (Gomart, 2019). Car, bien que la mondialisation ait modifié la répartition de la richesse, elle n’a nullement effacé les rapports de puissance et encourage-t-elle, parallèlement, de nouvelles formes de prédation. Aussi apparaît une nouvelle hiérarchisation du monde, qui fait perdre aux Européens leurs repères habituels et aux Américains le leadership mondial pour les rendre, entre autres, plus vulnérables (Boucheron, 2017).

L’accélération des trajectoires liées à la pandémie de covid-19 rappelle la résistance des États face aux forces économiques, technologiques et idéologiques actives dans la transgression des limites. La Chine affirme donc, pour sa part, qu’elle n’accepte plus les « donneurs de leçons » de l’Occident sur les droits humains, et répond agressivement à toutes les critiques, notamment sur l’origine et la gestion de la pandémie à coronavirus, ainsi que sur Hong-Kong, le Tibet, Taïwan et le Xinjiang (Grosser, 2021). Partant de ce contexte, qui leur est défavorable selon certains néoconservateurs, en ce début du XXIè siècle dans l’espace mondial, les États-Unis, « seule nation indispensable » durant les trente dernières années (Boniface, op. cit.), trouvent capital de ne pas « perdre la face » (Charon et Jeangène Vilmer, 2021). Ainsi usent-ils de diverses stratégies dans la guerre au leadership qui les opposent avec les Chinois[1], de même qu’avec leurs « alliés européens », pour préserver les intérêts nationaux et avoir le dernier mot sur la scène internationale.

La « soviétisation[2]» de Pékin et la nécessaire réduction des conséquences dudit processus pour Washington sur l’espace mondial.

Pendant longtemps, des observateurs de la Chine, ceux situés à Taïwan et Hong Kong ainsi que les services de renseignement d’un certain nombre de pays occidentaux, ont alerté sur l’ambition hégémonique et révisionniste du Parti communiste chinois (PCC). Ils n’ont pas été pris au sérieux par la plupart des décideurs, victimes à la fois d’une forme de naïveté face à la thèse chinoise de « l’émergence pacifique », et d’un excès de confiance quant à la supériorité morale du modèle démocratique : à force de s’ouvrir au monde, pensait-on, de s’intégrer économiquement, le PCC finirait par se « normaliser », c’est-à-dire se libéraliser politiquement (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Or, Pékin n’a pas renoncé à séduire, à son attractivité ni à son ambition de façonner les normes internationales. Plutôt, il assume de plus en plus d’infiltrer et de contraindre : ses opérations d’influence se sont considérablement durcies ces dernières années et ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou. C’est un « moment machiavélien » au sens où Pékin semble désormais estimer qu’ « il est plus sûr d’être craint que d’être aimé », correspondant à une « soviétisation » de ses opérations d’influence (Nouzille, 2020). Cette « soviétisation » s’appesantie sur la doctrine des « Trois guerres » formulée en 2003. Elle se compose de la guerre psychologique (心理战), de la guerre de l’opinion publique (舆论战) et de la guerre du droit (法律战). Ces trois dimensions visent respectivement à influencer les décisions de l’adversaire, à modeler son opinion publique et à forger un environnement normatif favorable à la Chine (Parton, 2019).

La guerre du droit chinois, qui fait écho aux débats occidentaux sur le lawfare, fait référence à un usage orienté de la norme juridique. C’est l’un des moyens de la guerre non cinétique, permettant d’influencer le comportement d’un acteur dans un but stratégique. Il s’agit moins d’une « guerre » de nature juridique que d’un affrontement de discours. L’enjeu est de montrer que le droit est de son côté, quel que soit ce droit, international ou national, même si cela signifie instrumentaliser la justice à des fins politiques (Patranobis, 2017). Les représentants chinois sont incités à repérer et exploiter autant que possible les dispositions juridiques en faveur des intérêts chinois, ignorer celles qui vont à l’encontre de ces derniers, et soutenir une interprétation du droit international qui leur est favorable même si celle-ci diffère de l’interprétation générale (Fernandez, 2019). Les exemples les plus cités sur Pékin sont ses actions en faveur d’une interprétation révisionniste du droit de la mer pour servir ses intérêts en mer de Chine du Sud et interdire l’accès de la zone, notamment aux États-Unis. L’origine du problème est la demande, par les Philippines, d’une clarification juridique et définitionnelle de la « ligne en neuf traits ». En réaction à cette proposition philippine, à la convention des Nations unies sur le droit de la mer, le Parti-État oppose des « droits historiques ». Il ne reconnaît pas le jugement de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye qui estimait en 2016 que la « ligne en neuf  traits » n’avait « aucun fondement juridique ». Dès lors, il s’observe, entre autres, une promotion de discours négatifs extérieurs sur ladite polémique par les autorités chinoises, car Pékin tente de « manipuler des conversations même sur des sujets non directement liés à la mer de Chine du Sud » (Cook, 2020). Pékin estime désormais nécessaire « non seulement de défendre publiquement son propre système juridique, mais de lancer une critique ouverte de la “démocratie occidentale” par l’intermédiaire de leurs fonctionnaires et de sa machine propagandiste plutôt que de restreindre ce langage » (Mazarr, 2020).

Concrètement, Pékin « cherche à tirer parti de son pouvoir militaire croissant pour contraindre les États côtiers de la mer de Chine du Sud à renoncer à exercer leurs droits légitimes garantis par la Convention de l’Organisation des Nations-Unies (ONU), à savoir exploiter les ressources situées dans leur zone économique exclusive », explique Collin Koh de RSIS-Singapour (Guibert, 2021). Et, pour ce faire, la Chine multiplie des incidents, avec ses flottes civiles, dont les garde-côtes et des milices (De Tréglodé et Frécon, 2020) dans l’objectif de promouvoir et d’aboutir à une politique révisionniste des accords maritimes internationaux (Erickson et Martinson, 2019). C’est cette politique du fait accompli qui fait de la Chine « un État révisionniste du droit maritime international » (Guibert, op. cit.).

Un autre exemple est la loi sur la sécurité nationale de Hong Kong adoptée par Pékin le 30 juin 2020 et particulièrement l’extraterritorialité de son article 38, qui criminalise les violations de la loi commises par n’importe qui, n’importe où dans le monde. En effet, la loi de la sécurité nationale de Hong Kong est passé par Pékin, s’impose au peuple hongkongais et sa juridiction est élargi volontairement afin d’interdire les critiques à l’extérieur du pays. Les premiers à être inquiétés sont alors les Hongkongais se trouvant temporairement à l’étranger, en particulier les milliers d’étudiants qui, sur les campus australiens, américains, canadiens ou européens, ont manifesté leur soutien aux militants pro-démocratie, ainsi que tous ceux qui l’ont fait sur les médias sociaux, et qui hésitent à rentrer chez eux au cas où cette loi serait rétroactivement invoquée par les autorités pour les poursuivre (Gueorguiev, Lü, Ratigan, Rithmire et Truex, 2020). Certaines universités, comme Dartmouth College aux États-Unis et l’université d’Oxford au Royaume-Uni, ont par ricochet pris certaines mesures : les étudiants chinois peuvent ne pas suivre certaines classes et peuvent rendre leurs travaux de façon anonyme, ce qui limite les risques de dénonciation (Mullins, 2020). Après la loi est entrée en vigueur, les États-Unis et leurs alliés comme le Canada et l’Australie ont créé des programmes spécialement pour attirer les Hongkongais à immigrer dans leurs pays, des initiatives qui sont considérées comme une lutte entre la Chine et le monde occidental.

Cet instrument juridique pékinois s’assimile au fondement de la puissance américaine qu’est son droit. En effet, toute transaction en dollars ou impliquant un ressortissant américain peut faire l’objet d’une poursuite par la justice américaine. Bien que des institutions financières étrangères soient au courant des risques qui pourraient s’imposer à elles dans un cas de non-respect de la juridiction états-unienne, l’amende de 9 milliards de dollars infligée à BNP Paribas en 2014 est devenue l’exemple emblématique du prélèvement subi par des entreprises étrangères provenant des pays « alliés » (environ 200 milliards de dollars depuis 2008) au bénéfice des finances publiques américaines (Gomart, op. cit.). Racket pour les uns, lutte anticorruption pour les autres, l’étendue de la législation américaine est devenue une question éminemment politique, qui altère la nature des relations transatlantiques. À travers leur Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) de 1977, et la Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales adoptée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 1997, les États-Unis ont imposé leur modèle de lutte anticorruption. Les sanctions économiques s’inscrivent dans une diplomatie coercitive tandis que les Américains considèrent que leur conception du droit, en raison de ses principes fondateurs comme de la réalité des affaires, a une valeur supérieure aux législations nationales et au droit international. Point essentiel : l’utilisation délibérée de certains pans extraterritoriaux de leur législation justifie une forte mobilisation de leurs administrations, y compris des services de renseignements (Lellouch et Berger, 2016). La puissance de ce dispositif permet aussi bien de ponctionner directement des entreprises étrangères que de les écarter d’un marché au profit de leurs concurrents américains.

Depuis l’entrée de la Chine à l’OMC, l’importante hausse des exportations chinoises suscite d’intenses polémiques sur la chute de l’emploi industriel américain, la manipulation du yuan, le respect des droits de propriété intellectuelle, les barrières non-tarifaires ou les subventions généreuses accordées à l’industrie chinoise (Velut, 2021). Les présidents George Walker Bush et Barack Hussein Obama ont chacun opté pour concilier endiguement et main tendue, selon la doctrine du « con-gagement »[3] en utilisant différents instruments politiques sans pouvoir véritablement freiner la montée en puissance de la Chine. C’est la Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy) de 2017 qui formalise le nouveau rapport de force en définissant la Chine comme « [un défi] à la puissance, à l’influence et aux intérêts américains, cherchant à éroder la sécurité et la prospérité des États-Unis » (The White House, 2017). Comme conséquence, dès janvier 2018 à fin 2019, Washington rompit avec plus de deux décennies de libéralisation compétitive pour lancer une offensive protectionniste à l’encontre de la Chine. Les États-Unis déploient depuis lors un arsenal de mesures de rétorsion (sections 201, 301, 232) pour imposer sept vagues successives de sanctions commerciales qui, cumulées, touchent les deux tiers des importations chinoises, soit près de 360 milliards de dollars. Le niveau moyen des tarifs douaniers américains imposé à la Chine passa de 3,1 % à 21,2 % en 2019, et impulsa un électrochoc à l’économie chinoise et aux chaînes de valeurs mondiales (Velut, op. cit.).

L’accord économique et commercial entre les États-Unis et la Chine repose dès lors sur quatre piliers : 1) la désescalade de la guerre commerciale via la réduction d’une partie des sanctions douanières (déjà imposées et sur le point d’être appliquées) par chacune des parties ; 2) les promesses d’augmentation des importations de Produits agricoles, industriels et de services américains par la Chine ; 3) l’imposition de disciplines réglementaires à la Chine en matière de protection de la propriété intellectuelle, de transferts technologiques, de politique de taux de change et pour l’imposition de barrières non-tarifaires dans de nombreux secteurs comme l’agriculture ou les services financiers ; 4) la création d’un système de règlement de différends qui établit un dialogue bilatéral et prévoit, en cas de litige, l’application de mesures proportionnées à la discrétion des parties. Bien que la Chine réplique promptement en relevant ses tarifs douaniers de 8 à 21,8 %, visant surtout l’agriculture américaine, la mesure américaine vise à placer Washington en position de force avant toute négociation commerciale avec Pékin. Elle a pour objectif de défendre l’industrie américaine contre la concurrence chinoise dite déloyale. La pandémie de covid-19 renforce cette volonté de restaurer la souveraineté nationale américaine. Ainsi, le 27 avril 2020, Robert Lighthizer[4] déclarait : « la crise de la pandémie de la Covid et la reprise économique démontrent qu’aujourd’hui plus que jamais, les États-Unis devraient s’efforcer d’accroître leurs capacités de production industrielle et leurs investissements en Amérique du Nord » (Kesselman, 2020). Dès lors, le fait que l’administration Biden maintienne une grande partie des tarifs douaniers mis en œuvre sous l’administration Trump, bien que coûteux pour un grand nombre de secteurs de l’industrie et de la distribution, permet aux États-Unis de conserver un certain avantage pour la suite des négociations et préserver la place d’hégémon dans la conception, la structuration, la mise en œuvre et l’exécution des normes juridiques internationales. Le fait qu’à ce jour, le président Joe Biden ne se soit pas empressé d’éliminer les sanctions douanières à l’encontre de la Chine sans obtenir de nouvelles concessions revient à légitimer de fait le durcissement de la diplomatie économique américaine et l’accord de phase 1 (Velut, op. cit.) sur l’ensemble d’accords signés avec Pékin.

Les leçons du « protectionnisme trumpien » (ibid.) sont aussi perceptibles dans la trajectoire prise par les États-Unis sur certains dossiers internationaux, présentée comme arbitraire et déloyale par leurs alliés Européens.

L’alliance AUKUS: une adaptation des relations transatlantiques aux nouvelles priorités américaines.

La création de l’alliance AUKUS entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne est révélatrice d’une tendance qui façonne la politique étrangère américaine et redéfinit la relation transatlantique. Les États-Unis affirment en effet vouloir se « recentrer » sur le cœur de leurs priorités stratégiques au premier chef desquelles, la guerre commerciale et d’influence globale avec la République populaire de Chine (RPC) (De Hoop Scheffer et Quencez, 2021). L’annonce de l’initiative AUKUS, cristallisant avec la rupture d’un contrat majeur entre la France et l’Australie portant sur la fourniture de 12 sous-marins à propulsion classique et conduisant à un renversement d’alliance, est une des meilleures illustrations de ce pragmatisme géopolitique contemporain (Drouhaud, 2022). Le président Joe Biden accélère le « pivot vers l’Asie » entamé par ses deux prédécesseurs et veut montrer qu’il va encore plus loin. Si les administrations Obama et Trump avaient également défini l’Indopacifique comme la région où se jouerait l’avenir des États-Unis au XXIè siècle, l’investissement politique de l’administration Biden est d’une autre ampleur. Plus structurée, plus stratégique, elle fait surtout preuve d’une détermination plus forte pour mettre en œuvre les mesures nécessaires afin de rééquilibrer les ressources diplomatiques, économiques et militaires américaines dans la compétition avec la Chine (Tankersley, 2021). La création d’AUKUS constitue donc le second exemple de la mise en œuvre concrète du « pivot ». Il révèle également le risque, pour les Européens, d’être les dommages collatéraux de décisions qui les impliquent directement sans pourtant y être associés.

En effet, ce qui avait débuté durant l’administration Obama est plus visible aujourd’hui, et Washington met régulièrement les partenaires européens devant le fait accompli. L’absence de consultation transatlantique est une critique récurrente, qu’elle provienne de Varsovie dans le cas de Nordstream 2, de Berlin et de Londres pour le retrait d’Afghanistan, ou encore de Paris pour la création d’AUKUS. Pour l’administration Biden, l’Union européenne (UE) reste trop prudente et trop lente à réagir face à la compétition chinoise (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). La réaction du conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, à la signature de l’accord UE-Chine sur les investissements, en décembre 2020, illustrait déjà les frustrations américaines. Si l’UE est ouverte à une coopération plus approfondie avec les États-Unis sur la Chine, notamment sur les questions liées au lien démocratie-technologie, la France et la plupart des capitales européennes privilégient toujours l’engagement multilatéral avec Pékin et veillent à ne pas devenir de simples instruments dans la compétition des États-Unis avec la Chine (Guitton, 2021). Dans ce contexte, Washington a tendance à privilégier la coopération avec Londres, dont l’alignement sur la question chinoise est plus clair (Nardelli, 2021). Malgré les doutes qui ont suivi le vote et la négociation du Brexit, c’est bien Boris Johnson qui fut le premier dirigeant européen à recevoir un appel du président Joe Biden, et la création d’AUKUS a largement confirmé l’importance de l’« anglosphère » aux yeux des États-Unis, alors même que l’UE publiait sa propre stratégie pour l’Indopacifique (Lherbette et D’Aboville, 2022).

Le « retour de l’Amérique » dans les alliances se fait de manière sélective et avec une nette préférence pour les coalitions ad hoc et flexibles, incluant ou excluant les Européens, au gré des sujets. Le traditionnel pragmatisme américain, résumé par la formule bien connue de Madeleine Albright, alors secrétaire d’État sous le président Clinton, « Multilateral when we can, unilateral when we must », persiste : les États-Unis favorisent le « multilatéralisme à la carte » par choix, alors que l’UE joue la « carte du multilatéralisme », par nécessité (De Hoop Scheffer et Quencez, op. cit.). Ce besoin inégal du multilatéralisme continue de créer des attentes déçues dans la relation transatlantique et se traduit par une « compartimentalisation » de la coopération transatlantique. La diplomatie transactionnelle des États-Unis persiste sous l’administration Biden qui instrumentalise les instances multilatérales pour faire avancer les intérêts américains (à l’aune de l’otanisation de la question chinoise), « troque » concessions américaines contre concessions européennes (adoption de la taxe minimale de 15 % sur les multinationales en échange du gel de la taxe digitale européenne ou suspension de la surtaxe américaine contre l’acier et l’aluminium européens en échange de l’alignement européen avec Washington contre les surcapacités chinoises) ou à court-circuiter ses partenaires lorsqu’ils ne s’alignent pas totalement sur ses positions (ibid.). Pour Washington, l’avenir de la coopération internationale réside dans les alliances transrégionales, en créant des interconnexions entre les alliances transatlantiques et transpacifiques. Le Sommet de l’Otan de juin 2022 à Madrid permettra pour l’administration Biden d’en faire la démonstration en insistant pour que les pays du QUAD y soient invités. La relation transatlantique est une alliance parmi d’autres pour Washington. L’UE est désormais perçue comme un levier face à Pékin. Le QUAD euro-atlantique que forment les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne a perdu de son influence au profit du QUAD transpacifique qui lie les États-Unis au Japon, à l’Inde et à l’Australie (Maître, 2022).

Le partenariat AUKUS est ainsi perçu par Washington comme une étape essentielle dans la constitution de coalitions transpacifiques pouvant répondre aux menaces posées par la Chine. Il est également, au-delà du contrat des sous-marins nucléaires en lui-même, un partenariat technologique incluant des coopérations dans le domaine de l’intelligence artificielle et du cyber, et un partenariat politique arrimant profondément la sécurité australienne à la défense américaine. Les gains d’AUKUS en Indopacifique ont donc effacé toute autre considération, dont les conséquences pour la France. En parallèle, la polarisation politique à Washington pousse le président Joe Biden à chercher des résultats rapides et concrets, parfois même au risque de limiter les consultations et les discussions avec les alliés les plus proches des États-Unis (Drouhaud, op. cit.). Si elles n’impliquent pas un retrait des États-Unis d’Europe, ces différentes dynamiques ont bien des conséquences directes pour la relation transatlantique. AUKUS confirme ainsi que les Européens sont progressivement relégués à une position secondaire dans la pensée stratégique américaine, et intégrés après-coup aux décisions les plus importantes. Le niveau d’investissement politique reste limité, malgré les annonces du début de mandat en faveur d’une coopération accrue entre États-Unis et UE. L’administration Biden attend également un certain niveau d’alignement de la part de ses alliés, et n’hésite pas à les mettre devant le fait accompli lorsque les intérêts américains et les priorités de politique intérieure sont en jeu (ibid.).

Conclusion

Le XXIè siècle est accompagné du retour de l’usage des attributs de la puissance, dès lors que les intérêts vitaux d’une Nation sont ou peuvent être menacés. Jusqu’à présent, le soft power et le hard power se distinguaient. Le premier tendait à gagner les cœurs, à provoquer une adhésion presque affective : l’aide au développement, le soutien à l’éducation, à la culture et l’accueil des étudiants, autant d’options correspondant à cette logique. Ce fut « l’Alliance pour le progrès » engagée par le président Kennedy à partir de 1961 (ibid.). Le hard power a constitué, quant à lui, un instrument d’influence dans une stratégie globale qui comprend l’usage de la force, le déploiement de militaires et des conflits directs. Ce hard power a désormais envahi toutes les sphères de l’action internationale, l’émergence du duopole sino-américain ayant donné le sentiment d’une accélération d’usage de la force pour éviter un gap stratégique, comme cela était le cas dans l’ancien rapport Est-Ouest (Charon et Jeangène Vilmer, op. cit.). Le drame du World Trade Center a symbolisé une remise en cause de la suprématie américaine. Le monde est aujourd’hui à la fois éclaté, peut être en voie d’« atomisation », avec une offre différente de nouvelles puissances régionales, doublée d’un renforcement de menaces, technologiques et numériques, qui vont conditionner les puissances de demain. De la force de l’innovation et de la course à l’Intelligence artificielle (IA) dépendront, en grande partie, les équilibres et conflits des prochaines années (Boniface, op. cit.). L’année 2021 constitue un tournant, sans doute ce que certains qualifient de « bascule du monde ». Le retrait américain en Afghanistan, accompagné de son lot d’images symboliques, introduit l’idée d’un repli que le président Joe Biden tend à présenter comme un repositionnement devant la réalité du monde (ibid.). Le chaos de l’aéroport de Kaboul, la reprise du pouvoir de la capitale par des taliban sûrs de leur force, la violence en Afrique de l’Ouest, le renversement d’alliance dans la zone Indopacifique, les provocations nord-coréennes, les inquiétudes sur la prolifération nucléaire et les avancées du programme iranien, rarement les relations internationales n’ont semblé autant en ébullition qu’en 2021. Plus que jamais, la rivalité sino-américaine apparaît comme le nouveau régulateur des relations internationales contemporaines en émergence et au sein desquelles la vigilance est de rigueur, tant les risques de dérapage sont réels. Aussi, les États-Unis mettent en œuvre différentes stratégies de puissance et d’influence pour préserver leur place d’hégémon et réaffirmer leur leadership mondial.

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[1] Un intérêt national se définit comme tout secteur, domaine ou richesse d’importance stratégique qui, en raison d’une quelconque menace ou attaque dont il ferait l’objet, conduirait un État à mobiliser des moyens conséquents de défense et de sécurité pour le protéger.

[2] À l’instar des Soviets, le Parti communiste chinois a une vision intégrée de la guerre politique et des relations avec l’étranger. Pour ce faire, les « mesures actives » font partie de sa routine et impliquent des acteurs nombreux et divers. Ainsi, l’on parle de « soviétisation » des opérations chinoises pour exprimer l’emprunt chinois aux tactiques soviétiques lors de différentes confrontations avec l’extérieur. Il s’agit des opérations informationnelles clandestines sur les réseaux sociaux occidentaux (Facebook, Twitter, YouTube), en utilisant des trolls, des faux comptes et des bots ; d’investir massivement, ouvertement et agressivement ces réseaux sociaux comme l’illustre notamment la « twitterisation » des diplomates dans le cadre de la diplomatie du « loup guerrier » ; partir d’un discours positif sur soi à un discours négatif sur l’autre ; ou encore s’ingérer dans des élections en Asie, en Australie et en Amérique du Nord.

[3] Le « con-gagement » est un mot valise combinant « containment » (endiguement) et « engagement » (main tendue).

[4] Robert Lighthizer est l’ancien représentant au commerce (United States Trade Representative, USTR) sous l’administration Trump, spécialiste du droit commercial international et vétéran des négociations commerciales depuis son poste de député USTR sous l’administration Reagan. Avec Peter Navarro, économiste antimondialiste, il est l’architecte de « l’Amérique d’abord », slogan politique du président Donald Trump, qui souhaite opérer un rapatriement (reshoring) des capacités productives aux États-Unis et un découplage des économies américaines et chinoises au bénéfice de l’emploi industriel américain.

Le Xinjiang : un champ de forces – XXe et XXIe siècles

Emmanuel Lincot

Regards géopolitiques 7(4)

Emmanuel Lincot est Professeur à la Faculté des Lettres de l’Institut catholique (ICP). Historien, sinologue, il est également chercheur-associé à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) où il dirige la revue Asia Focus. Il a créé le Master Stratégies muséales et gestion de projet – Asie et a réalisé le premier MOOC sur la géopolitique de la Chine, en partenariat avec France Université Numérique. Il est régulièrement sollicité par les médias sur la Chine et publie notamment avec Emmanuel Veron dans The Conversation et Le Grand Continent. Outre la Chine où il a vécu plusieurs années, il s’est par ailleurs rendu à de nombreuses reprises dans les pays des Proche et Moyen-Orients ainsi que ceux de l’Asie centrale. Chine et Terres d’islam : un millénaire de géopolitique (Paris, PUF, 2021) est son dernier ouvrage.

Résumé : autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang est, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, a été le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels.

Mots-clés : tensions russo-chinoises, Sheng Shicai, Afghanistan, indépendantisme, monde musulman.

Summary : Another often forgotten scene for the confrontation with European modernities, Xinjiang has been, after the collapse of the Russian and Sino-Manchu empires, a field of forces. « Djadidists » – influenced upstream by the reformers of the Ottoman world and its Tatar intellectuals, true cultural trsnsmitters – or conservatives, followers of the counter-revolution, this region of the Chinese borders, which Europeans still call Turkestan, was the theater of intense ideological rivalries and the object of bitter geostrategic lusts between Bolsheviks and the Japanese conqueror. A remarkable historical continuum between this pivotal period at the start of the 20th century and the tensions observable today ultimately allows us to better understand many current issues

Keywords : Russo-Chinese tension ; Sheng Sicai, Afghanistan, independence movement, muslim world.

Région administrativement neuve, créée par la dynastie Qing en 1884, le Xinjiang n’en est pas moins à l’avant-garde d’un découplage très ancien vis-à-vis du monde chinois. Le Xinjiang est même, étant donnée son histoire et sa situation géographique, à la jonction toujours mouvante d’une identité qui s’est nourrie à la fois des cultures de l’Asie centrale, de l’islam et de la Russie. En ce début de vingtième siècle, les bouleversements survenus successivement avec la révolte de Wuchang (1911) puis à l’issue, six ans plus tard, de la révolution bolchévique fait de cette région un véritable champ de forces. Djadidisme[1] et idées nouvelles ont, jusqu’à l’orée du XXe siècle, pacifiquement coexisté avec un islam plus traditionnel et confrérique caractéristique du monde turcophone et soufi. La volonté de se singulariser soit par un attachement à l’idéal du panturquisme soit par un projet politique visant à s’affirmer politiquement prend corps à partir des années 20 au sein de l’élite et de la communauté ouïgoures. L’influence des réseaux marchands n’y est naturellement pas étrangère et d’emblée les premières lignes de fractures apparaissent entre les différentes obédiences (Nabijan, 2014). L’une d’elles est fondamentalement convaincue de la compatibilité entre un islam réformé et la modernité, dut elle s’inspirer des critères arrêtés par l’Occident ou le Japon. Une autre obédience se tourne davantage vers la Russie. C’est un fait bien antérieur au phénomène bolchévique et l’épisode des Dounganes trouvant refuge dans des régions contrôlées par la Russie tsariste pour échapper aux répressions de la dynastie Qing l’a rappelé avec force (Lincot, 2021). Autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang aura été, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, sera le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels. C’est ce que nous allons démontrer ici en rappelant un certain nombre d’éléments de contexte. 

Cette fois, à partir des années vingt, la Russie bolchévique ne cache plus ses ambitions au Xinjiang. Des activistes ouïgours n’y semblent d’ailleurs pas opposés d’autant qu’un Congrès de l’Union Révolutionnaire Ouïghoure se tient dès 1921 à Tachkent (capitale de la future République Soviétique de l’Ouzbékistan) afin de poser les bases du futur Etat de l’« Ouïghouristan » et de préparer les militants à la révolution à venir. Dans ce contexte, Yang Zengxin qui avait été, d’abord au nom de la Cour des Qing puis de la République à l’origine des premières politiques de sinisation de la région est assassiné en 1928. Son successeur, Jin Shuren aussi sanguinaire que dépravé quitte très rapidement ses fonctions et Sheng Shicai (1890-1970) lui succède. Membre du Parti communiste soviétique, il reçoit le soutien du gouvernement de Moscou et restera un fidèle de Staline jusqu’en 1941, avant de se rapprocher de Chiang Kaï-chek. Versatile dans l’âme, Sheng Shicai va pourtant régner d’une main de maître sur cette immense région que recouvrent les déserts de Gobi et du Taklamakan. C’est sous son influence aussi que l’ethnonyme Ouïgour a commencé à se répandre pour désigner les habitants sédentaires turcs du Xinjiang. Persuasif, il n’en reste pas moins l’obligé des services secrets soviétiques. Ces derniers le repèrent sans doute dès l’année 1931 alors que la région s’embrase de nouveau, avec l’éclatement de la rébellion Kumul (autrement appelée en chinois Hami baodong, littéralement : « Soulèvement (de l’oasis) de Hami »).

Un lien de rivalités entre factions chinoises, Soviétiques et Japonais

Bien que cette rébellion ne dure que quelques mois, son onde de choc est considérable. Elle met en effet aux prises des factions ouïgoures du nord et du sud alors rivales et voit naître, en 1933, l’éphémère République du Turkestan. Son gouvernement provisoire dirigé par Abdullah Bughra (?-1934) – émir auto-proclamé -s’établit dans l’oasis de Khotan (Hetian en chinois), à l’est de Kachgar. Soutenue par le roi d’Afghanistan, Mohammed Zahir Shah (1914-2007), qui lui fournit des armes, et bien qu’aidée par des rebelles kirghizes qui la rejoignent, celle-ci est âprement combattue puis défaite par une armée mandatée par le gouvernement nationaliste chinois, avec l’aide financière des Soviétiques (Forbes, 1986). En réalité, ni Moscou ni Nankin (alors capitale de la Chine nationaliste) ne souhaitent voir maintenir cette République. Son souvenir demeure toutefois vivace y compris en raison des répressions atroces qu’organise Sheng Shicai à l’encontre de ses partisans. Sheng Shicai obtient ainsi des gages et va au-devant des attentes de Moscou. Il supervise avec zèle les purges qui se poursuivent dans la province. Elles connaissent, comme en Union Soviétique voisine (Werth, 2009), un paroxysme de violence à partir de 1937 ; l’intelligentsia ouïgoure étant en grande partie décapitée. Le Xinjiang passe alors sous le contrôle de Staline. L’ancien Turkestan n’est plus qu’un satellite de l’URSS qui échappe autant au nationaliste Chiang Kaï-chek qu’au pouvoir des communistes chinois. Convoitises sur le pétrole et l’uranium que recèle la région et consolidation d’un môle protecteur sur le flanc méridional de l’URSS répondent à des objectifs stratégiques importants aux yeux du maître du Kremlin.

Car Staline n’est pas sans savoir que les Japonais – futurs alliés des deux puissances de l’Axe que sont l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – ont également des vues sur la région. Plusieurs escarmouches entre la Mandchourie alors occupée par les armées japonaises ont eu lieu à la frontière de l’URSS dès 1932. Ces premiers accrochages débouchent sur un conflit d’envergure en 1939 dans les plaines de la Mongolie. C’est la bataille de Nomonhan (Khalkhin Gol en mongol). Adolf Hitler en suit de près le déroulé et il caressera l’espoir jusqu’en 1945 de voir son allié japonais ouvrir un second front contre l’armée Rouge. De mai à septembre, ce conflit accule toutefois le Japon à la défaite. Tokyo déplore plus de 8000 morts. Autant du côté soviétique mais pour Moscou, l’humiliation de Port Arthur essuyée trente-quatre ans plus tôt, est désormais lavée. En attirant au plus profond du territoire soviétique l’ennemi, avant de refermer sur lui une nasse mortifère, le futur Maréchal Joukov aura éprouvé lors de ces opérations plus d’une tactique qui s’avérera décisive plus tard contre l’armée nazie (Coox, 1985). Tenu en respect, Tokyo choisit alors la voie du compromis, retire ses troupes, et signe un pacte de non-agression avec Moscou.

Staline s’empressera de le dénoncer durant les dernières semaines de la Seconde guerre mondiale pour s’emparer des îles Kouriles et de Sakhaline. Les Japonais revendiquent encore les Kouriles du sud à ce jour. Durant cette période, le Xinjiang intéresse aussi les Japonais. Quelques décennies plus tôt, sous couvert d’intérêts archéologiques, le comte Kozui Otani (1876-1948) y a entrepris des expéditions. Ses concurrents européens l’ont soupçonné de se livrer en réalité à de véritables activités d’espionnage (Hopkirk, 1981). C’est dans ce contexte, mêlant intérêts savants que partagent les orientalistes et rivalités de puissances, qu’activistes musulmans de Chine, ouïgours notamment, et dirigeants nippons entament leurs premiers rapprochements (Hammond, 2015). Ils sont avant tout de nature idéologique. Panturquisme ou panislamisme des uns se mêlent au pantouranisme (avec la croyance d’une unité linguistique et originelle commune) ou encore au pan-asianisme des autres avec une fascination réciproque pour des courants de pensée adhérant au mythe des grands ensembles primordiaux, et qui nourrit avant tout une rhétorique anti-occidentale. Le pan-asianisme tout particulièrement touche à la fois non seulement les aires musulmanes de l’Asie centrale mais aussi l’Inde et ses intellectuels ; Rash Behari Bose (1886-1945) comptant parmi les plus illustres de ceux pour qui la sympathie à l’égard du Japon fasciste se manifestera avec ardeur dans son souhait d’une collaboration intensive avec Tokyo contre la puissance coloniale britannique (Islamoglu et Perdue, 2009). L’objectif pour le Japon est de rattacher à l’instar de son vassal mandchou (Mitter, 2000), le Xinjiang à l’empire. Cette politique se traduit par une réelle bienveillance à l’égard des musulmans. Y compris ceux du Hedjaz qui leurs donneraient potentiellement accès au pétrole de la jeune Arabie Saoudite.

Pour échapper aux persécutions communistes, Tokyo offre dans les années trente la nationalité japonaise à près de 20000 Tatars. Nombre d’entre eux servent dans l’administration impériale de la Mandchourie et proposent leurs services comme intermédiaires avec les musulmans de Chine. Parmi eux, des étudiants vont se former au Japon ou bénéficier de bourses pour accomplir le hajj, avant que la seconde guerre mondiale n’en compromette définitivement la possibilité. Depuis Chongqing, situé à l’intérieur des terres du Sichuan où le gouvernement nationaliste s’est retranché, Chiang Kaï-chek s’inquiète de ces initiatives nippones et tente de raffermir ses liens avec des gouverneurs musulmans du nord-ouest. Ce sont Ma Hongkui (1892-1970) pour le Qinghai, Ma Bufang (1903-1975) et Ma Buqing (1897-1977) pour le Gansu. Il charge également le ministre de la Guerre, Bai Chongxi (1893-1966) (Dudoignon et al, 2006, p.134), lui-même musulman de lointaine origine persane, d’un intense travail de propagande auprès des communautés musulmanes du pays pour les réunir autour de lui et déclarer le jihad contre les Japonais. Bai Chongxi est par ailleurs promu à la tête de l’Association nationale islamique(« huijiao »)de Chine,laquelle continue durant tout le conflit de publier des écrits destinés aux communautés musulmanes du pays.

Ces entreprises visent à contre-carrer les efforts de la propagande japonaise en mobilisant ainsi des leviers intellectuels et matériels dans la publication de textes en langues vernaculaires ou arabe. Les victoires de l’Union Soviétique incitent toutefois une partie de l’élite ouïgoure à se tourner moins vers Chongqing que vers Moscou pour tenter d’obtenir l’indépendance, ou à défaut une plus large autonomie. C’est dans ce contexte que se met en place dès 1944 la deuxième République du Turkestan Oriental (RTO). Comme le relève Rémi Castets, « son autorité s’étend rapidement sur les trois districts du nord du Xinjiang frontaliers de l’URSS. Elle est présidée par Ali Khan Tore, un leader religieux ouzbek disposant de l’appui des populations locales. Cependant, l’influence soviétique s’impose peu à peu. De jeunes cadres formés en URSS, jusqu’alors inconnus (Ahmetjan Kasimi, Saïf al-Din Aziz, Ishaq Beg), prennent le dessus sur les vieux leaders que sont Ali Khan Tore et son successeur Hakim Beg » (Castets, 2004, p.13). Beaucoup finissent par être cependant et à leur tour évincés ou purgés par Staline en 1949. Comprenant par ailleurs que Chiang Kaï-chek n’a plus d’avenir sur le continent et qu’il doit s’enfuir à Taïwan, Staline doit désormais composer avec le nouvel homme fort de Chine : le communiste Mao Zedong.

Front pionnier et laboratoire du pire

La République du Turkestan Oriental a vécu. Certains activistes ouïgours liés au Guomindang prennent alors le chemin de l’exil. Mehmet Emin Bughra (1901-1965) et Isa Yusuf Alptekin (1901-1995) sont de ceux-là. Ils obtiennent une audience à Taipei auprès de Chiang Kaï-chek pour le convaincre de les soutenir contre les communistes et aider ainsi à l’indépendance du Xinjiang. Le vieux chef nationaliste pourtant défait n’en démord pas : le Xinjiang fait partie de la Chine. Son compatriote et rival Mao Zedong partage en cela le même attachement de la Chine au respect de sa souveraineté sur cette partie de l’Asie centrale. Et il le fait très vite savoir à Staline puis à son successeur Khrouchtchev. Mao Zedong redoute par-dessus tout l’amorce d’un dégel dont Moscou vante les mérites. S’en prenant vivement au culte de la personnalité de Staline et des massacres de masse perpétués en URSS comme le révèle le rapport du XXe Congrès du Parti Communiste Soviétique (1956), le nouveau maître du Kremlin déplaît au dictateur chinois. A Pékin, devenue capitale du nouveau régime communiste, on taxe la nouvelle direction prise par le grand frère soviétique de « révisionnisme ». La mollesse, selon Mao Zedong, dont fait preuve l’armée Rouge, quelques mois plus tard, à l’encontre des insurgés hongrois amplifie la polémique. C’est que Mao Zedong craint un phénomène de contagion. Des intellectuels critiquent le régime, à Wuhan notamment qui, fidèle à son passé révolutionnaire, est alors qualifiée de « petite Hongrie ».

C’est dans ce contexte, que les déportations d’intellectuels ouïgours jugés pro-soviétiques sont envoyés dès le Mouvement des Cent Fleurs (1957) dans des camps de rééducation ou laogai tandis que des Bingtuan (littéralement : Corps de production et de construction) militarisés renforcent leurs effectifs, officiellement pour mettre en valeur le Xinjiang en tant que front pionnier qu’il s’agit de coloniser, officieusement pour sanctuariser ce territoire où la pénurie de cadres conjuguée à la menace que fait peser l’Union Soviétique se font cruellement sentir. La rupture des relations diplomatiques entre Pékin et Moscou en 1960 consolide ce dispositif. Les difficultés économiques engendrées deux ans plus tôt par le Grand bond en avant en compliquent toutefois le développement. L’hostilité grandissante à l’égard de Pékin encourage par ailleurs une dissidence qui très tôt se met clandestinement en place sous l’égide du Parti révolutionnaire populaire du Turkestan oriental (PRPTO) dont les actions terroristes connaitront, à la fin des années soixante et sous la Révolution culturelle (1966-1976) une recrudescence. Le déchaînement des Gardes Rouges et la lutte contre les « quatre vieilleries » prennent alors pour cible l’ensemble des religions.

L’islam et les cultures traditionnelles sont violemment attaqués. Humiliations (mosquées transformées en porcheries, obligation de consommer des aliments non hallal…) ou tueries sont le lot au quotidien du plus grand nombre et cette Révolution prend plus que jamais des allures de Saturnale. Elle provoque des destructions irréversibles (Jisheng, 2020). Cette emprise des autorités du centre et la poursuite d’une sinisation du Xinjiang par la déportation des jeunes instruits (Bonnin, 2004) est un désaveu des promesses initialement faites par un Mao Zedong qui, avant la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, se disait favorable aux principes de l’autodétermination. Le Xinjiang sort exsangue de la longue épreuve révolutionnaire maoïste. Et ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt, à la suite des réformes initiées par Deng Xiaoping que l’espoir de changements renaîtra dans la région. Toutefois, Mao Zedong laisse une empreinte durable au-delà même du Xinjiang dans ses choix de gouvernance et de politique à l’égard des communautés musulmanes tant en Chine qu’à l’étranger, et notamment aux Proche et Moyen-Orients où la création d’Israël a pour un temps fait supposer que Pékin à l’instar de Moscou aurait fait le choix de privilégier le jeune Etat juif et non les nations arabes. Mais la guerre froide change la donne et nécessite des accommodements. Ils ne seront pas sans révéler de puissantes contradictions mettant aux prises les autorités du Parti entre des choix idéologiques et des principes de réalité parfois pris en défaut.

Guerre froide et lutte entre communistes

Schisme sino-soviétique (1960) et Révolution culturelle (1966) obligent, la Chine maoïste se livre à des luttes de guérilla soutenant la cause palestinienne et la solidarité tiers-mondiste de pays nouvellement indépendants, en Afrique tout particulièrement. A partir des années soixante-dix et rattrapée en cela par des principes de réalité, la diplomatie chinoise revient lentement à des principes plus pragmatiques. Pékin explore alors de nouvelles pistes et prépare la Chine à une plus grande normalisation avec l’étranger et le système international. Dès cette époque, plusieurs signes confirment, dès l’entrée de la République populaire aux Nations Unies (1971) la mutation intervenue dans la stratégie chinoise aux Proche et Moyen-Orients. Elle se tourne désormais vers le Koweït, Bahreïn, Qatar, le Liban sans oublier la Turquie. Pour les États-Unis qui, à l’initiative du Secrétaire d’État Henry Kissinger, ont esquissé avec la Chine un rapprochement, il s’agit là d’établir un contre-poids à l’influence soviétique dans la région. Même le régime soudanais du très anti-communiste Gaafar Nimeiry (1930-2009) bénéficie d’une aide militaire chinoise pour contrer la présence de Moscou qui, depuis l’Érythrée voisine – alors en passe de faire sécession de l’Éthiopie – se fait chaque année de plus en plus menaçante. L’expulsion, en juillet 1972, de conseillers militaires soviétiques par Sadate (1918-1981) en Egypte opère un revirement de toute la zone en faveur de Washington. Pékin salue une grande victoire sur l’« hégémonisme » soviétique. Il faut dire que la capitale chinoise a reçu le Président américain Richard Nixon quelques mois plus tôt.

Cette visite présidentielle dans un pays avec lequel Washington n’entretient pourtant aucune relation diplomatique officielle produit déjà ses effets. Ainsi, Pékin décide d’interrompre en 1973 son aide aux guérillas du Dhofar en Oman (Takriti, 2013) – contre lequel s’était opposé le régime impérial de Téhéran – et exhorte même l’Iran à assumer le rôle d’un gendarme pour l’ensemble du golfe arabo-persique. Cette inflexion significative de Pékin à l’égard des mouvements révolutionnaires profitera aux initiatives diplomatiques entreprises par Moscou concernant la cause palestinienne dans un second temps. Moscou subordonnant son soutien à Arafat à condition que ce dernier consente à resserrer ses liens avec des régimes jugés « progressistes » telle que la Syrie d’Hafez al Assad (1930-2000). Dans les faits, Pékin poursuit la normalisation de ses relations avec les gouvernements établis. D’une manière significative, les autorités chinoises gardent le silence à partir de 1975 et la guerre civile au Liban lorsque les Palestiniens se trouvent dans une situation pour le moins dangereuse. Pékin – sans jamais le verbaliser expressément – se tient désormais aux côtés du Caire. La capitale égyptienne bénéficie alors de l’aide américaine et s’est même vue implicitement approuvée par Pékin dans la signature du second accord intérimaire sur le Sinaï (4 septembre 1975) que dénoncent par ailleurs avec virulence les Palestiniens.

La Chine populaire s’associe ainsi tacitement aux choix diplomatiques américains dans la région. Ils confèrent à l’Égypte un rôle essentiel contre l’Union Soviétique et ses affidés que sont l’Algérie, l’Irak, la Syrie, le Yémen du Sud, la Libye. C’est donc durant les dernières années d’un Mao Zedong encore au pouvoir que le rapprochement diplomatique avec les États-Unis d’une part et l’abandon de toute considération idéologique d’autre part va résolument porter Pékin à de nouvelles réorientations stratégiques. C’est avec le même pragmatisme que le successeur de Mao Zedong, Deng Xiaoping (1904-1997), opte d’ailleurs pour une collaboration avec les Etats-Unis dans le domaine du renseignement (Faligot, 2015). Plus concrètement encore, c’est en Afghanistan où Chinois et Américains vont être amenés à collaborer. Pékin y entretient des contacts avec les différentes factions, depuis le Xinjiang voisin, tandis que le pays est envahi par l’URSS à partir de 1979. Discrète mais efficace, la Chine des années quatre-vingt, dans le cadre de sa concurrence avec Moscou, offre une assistance logistique aux moudjahidines, alors également épaulés par la CIA et les services secrets pakistanais (ISI) dans leur lutte contre les Soviétiques (Hilali, 2001). Cette collusion s’accompagne de recrutements extérieurs, des guérilleros arabes, parmi lesquels Ben Laden. Plus tard, Pékin n’hésitera pas à reconnaître le régime des talibans jusqu’à son effondrement, en 2001 (les autorités chinoises entretenaient un lien discret avec le mollah Omar). Par la suite, à la différence des Occidentaux, la RPC n’a jamais écarté les talibans des négociations, cherchant au contraire à les associer aux discussions organisées à Pékin (Lincot et Véron, 20201). Quoi qu’il en soit, l’échec des Soviétiques en Afghanistan n’est pas étranger à cette participation chinoise. Indirectement, elle s’inscrit dans une rivalité entre communistes qui, dans le contexte de la guerre froide aura laissé des traces partout en Asie, et tout particulièrement dans les pays musulmans.

Cohésion nationale et choix d’une région test

Outre le fait que le Xinjiang est une région stratégique qui ouvre à la fois sur l’Asie centrale et le subcontinent indien, elle est un laboratoire pour l’Etat-Parti et la cohésion nationale. Dans ses transformations, ses luttes et la résistance que les Ouïgours opposent à Pékin et son gouvernement central, les enjeux y ont valeur de symptômes pour l’ensemble de la Chine et au-delà, dans le monde. Le Xinjiang s’observe tout d’abord sous ses marquages sociologiques : bouleversement du paysage agricole et fin du monde paysan dans les oasis étrangement vides d’hommes jeunes, explosion urbaine à la périphérie des villes voire éventration des centres urbains les plus anciens (comme à Kachgar), irruption massive de la télévision et des réseaux sociaux dans les foyers (censurés certes mais donnant accès à d’autres imaginaires), mise en chantier de nouvelles voies ferrées…L’irruption de cette modernité, encore balbutiante il y a moins de trente ans dans cette partie occidentale du pays, s’est accompagnée d’une revitalisation de l’islam, de l’identité ouïghoure, d’une montée de l’opposition nationaliste anticoloniale et d’une multiplication des mouvements de contestation.

A ces revendications, le régime de Pékin a répondu par une politique de répression (yanda – littéralement : « frapper fort ») déclenchant par là-même une profonde hostilité de certaines franges de la société ouïgoure, avec des rixes très violentes survenues en 2009 à Urumqi, entraînant la mort de plus de deux cents personnes (Polat et al, 2013 ; Frangville et Heurtebise, 2020). Cette politique marque aussi une rupture dans la reconnaissance, même formelle, du droit de cette minorité qui tendait à prévaloir jusqu’alors. L’assimilationnisme à marche forcée deviendra dès lors la règle (Fiskejö, 2021). Vexations de toutes sortes et imposition du chinois mandarin, au détriment de la langue ouïgoure, est devenu depuis la norme auprès des employés d’ethnie ouïgoure travaillant pour l’Etat. Toute personne appartenant à l’ethnie ouïgoure doit montrer des gages de patriotisme en parlant le chinois mandarin dans les lieux publics. L’emploi de cette langue est fortement encouragé dans l’intimité des familles. Cette purge linguistique s’est accompagnée d’une élimination systématique de termes ou de noms patronymiques d’origine arabe. Meshrep et autres rassemblements traditionnels entre membres de la communauté sont proscrits. Des agents détachés par le gouvernement sont chargés de rapporter les moindres et faits et gestes (prières, possession du Coran…) en s’invitant une semaine voire davantage au sein des familles pour inspecter toute personne qui contreviendrait à ces directives. Jamais, depuis la Révolution culturelle, la délation – en mobilisant les enfants, dans le cadre de leur scolarisation notamment – n’avait été à ce point encouragée. Le territoire est quadrillé par des check points mais aussi par des contrôles d’identité et des caméras de surveillance, le recours à l’intelligence artificielle, laquelle facilite les méthodes d’analyse, c’est-à-dire par l’établissement d’une véritable cybercratie associée à des méthodes de coercition conventionnelles (Yacine, 2017).

L’exacerbation de cette politique contribue à décrédibiliser le régime chinois dans le monde occidental. Pékin ne semble pas prêt à desserrer la chape de plomb qu’il maintient sur la vie politique et religieuse au Xinjiang. Cela lui a permis de largement désactiver une opposition politique souterraine aujourd’hui relayée par la diaspora qu’incarne l’une de ses plus grandes voix, Rebiya Kadeer (Kadeer, 2010). Si une majorité de Ouïgours estiment que leur destin doit se jouer à Urumuqi et non à Pékin et ne cessent d’alerter la communauté internationale sur la question des droits de l’homme, d’autres prônent la lutte armée. Dans l’un ou l’autre cas, le grand rêve national de l’Etat chinois rencontre ses limites. Les frustrations identitaires et religieuses des Ouïgours suffiront à nourrir pour longtemps des foyers de conflits, fragilisant un peu plus le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Certains ont fait le choix de prendre les armes en rejoignant les maquis terroristes frontaliers ou ceux plus lointains, en Mésopotamie voire en Asie du sud-est (Abuza, 2003). Cet islam de combat est un pari risqué et manifeste aussi l’impossibilité pour le pouvoir temporel de se prévaloir d’une vérité et d’une transcendance absolue. En somme, cet islam de crise, et dans sa réaction complexe n’est pas sans rappeler d’autres réalités intellectuelles (Benzine, 2004 ; Bidar, 2004 ; Filali-Ansary, 2002), palestinienne notamment. Elles s’insurgent de facto contre la non-reconnaissance d’une responsabilité citoyenne décentralisée et la participation dynamique des peuples, sans distinction d’appartenance religieuse ou ethnique, à un débat national qui engage pourtant leur avenir.

Conclusion

Plus que tout, le Xinjiang apparaît comme exportateur d’insécurité non seulement en Chine même où nombre d’attentats revendiqués par des Ouïgours ont été commis mais aussi sur ses marges, et au-delà. C’est un espace polémique par excellence où l’accumulation conflictuelle remonte potentiellement déjà à plusieurs siècles. Historiquement subjugué par une série d’empires, il ne s’est pour ainsi dire jamais libéré de leur emprise. Sa dénomination même, on le sait, lui est attribuée de l’extérieur. Carrefour des extrêmes, la région est aussi le tombeau du droit international. Tout s’y passe comme s’il n’existait pas et les plaies qui affectent cet espace immense fait apparaître des affrontements de nature à la fois identitaire, religieuse, économique et sociale. Une situation explosive où le recours systématique à toutes formes de violence pour exprimer ses aspirations sans jamais les faire triompher – attentats d’un côté et aliénation psychologique entretenue par les autorités chinoises à l’encontre des Ouïgours, de l’autre – entraîne un climat d’insécurité globale. Pour autant, la question ouïgoure constitue en elle-même un paradoxe de la relation de la Chine avec les pays du Moyen-Orient ; ces derniers ne manifestant nullement leur solidarité vis-à-vis de cette communauté persécutée. Elle confirme toutefois que l’islam en tant qu’expression d’une unité politique est avant tout un mythe que seuls Daech et paradoxalement les faucons de l’administration américaine semblent partager.

Références

Abuza, Z. (2003). Militant Islam in Southeast Asia, Crucible of terror. Londres: Lynne Rienner.

Benzine, R. (2004). Les nouveaux penseurs de l’islam. Paris : Albin Michel.

Bidar, A. (2004). Un islam pour notre temps. Paris : Le Seuil.

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[1] Courant de pensée visant à réformer l’islam pour le moderniser.

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu, Coll. Géopolitique.

Amaël Cattaruzza, professeur à l’Institut français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris 8 et chercheur au sein de l’unité de recherche Geode (Géopolitique de la datasphère), a publié Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. L’auteur entreprend, dans cet ouvrage, une réflexion sur les dimensions géographiques du monde virtuel, internet, datasphère et données numériques, pour proposer au lecteur de mieux en saisir la dimension géopolitique. Aborder les dimensions géographiques et géopolitiques, donc portant sur des enjeux politiques portant sur des territoires, ne va pas de soi pour le monde numérique, souvent perçu comme désincarné, non spatialisé. Cet angle d’analyse ne va pas de soi, précisément parce que la datasphère est l’univers de données immatérielles : où trouver dès lors des enjeux de pouvoir sur des territoires ?  Enjeu stratégique intéressant les entreprises et les États, le cyberespace est assurément devenu un enjeu politique, mais la nature géopolitique de ces enjeux immatériels pouvait paraitre discutable. Cette réflexion prend cependant toute sa pertinence face au poids croissant du virtuel dans notre quotidien. En effet, au cours des dernières décennies, la production de données numériques a connu une croissance sans précédent, transformant les relations entre États, mais aussi entre ceux-ci et grandes entreprises privées (GAFAM) et autres acteurs (hackers, cybercriminels, etc.). Ces dynamiques conduisent à s’interroger sur les nouvelles formes de rivalités territoriales dans ce contexte ouvert et en réseau où la localisation physique des données peut ne pas correspondre à leur localisation logique ou juridique. Or, le traitement de ces masses de données disparates nécessite aujourd’hui l’utilisation de nouveaux outils (Big Data, intelligence artificielle) qui sont devenus des instruments de pouvoir sur la scène internationale.

L’ouvrage se structure en trois parties : la première, « de quoi les données sont-elles le nom », cherche à vulgariser le concept de donnée numérique tout en présentant le concept sous ses multiples facettes, y compris dans ses dimensions spatiales. La deuxième partie aborde le mode de territorialisation des données, autrement dit, la relation entre le domaine virtuel et un ancrage spatial que l’auteur analyse avec soin.  La troisième section aborde plus directement la question de la dimension géopolitique, non pas au sens réducteur des relations politiques entre États, mais avec une analyse fine soulignant en quoi le monde virtuel demeure lié aux territoires et donc également l’objet de rivalités portant sur ceux-ci.

Les données numériques : de quoi parle-t-on ?

La première partie précise les concepts : que sont les données numériques, sujet central du livre ? Avec les technologies numériques, qui ont radicalement bouleversé le monde du travail et la vie quotidienne depuis 30 ans, la production de données n’a cessé de croître de manière exponentielle. Cette évolution rapide est à l’origine de ce que l’auteur appelle la datafication, néologisme apparu vers 2013 et référant à l’importance croissante des données dans l’économie mais aussi le quotidien des populations, informations sur tout, que tous nous produisons et échangeons, parfois sans le savoir, à commencer par des données sur nos habitudes de vie, de consommation et sur nos opinions. Ces données qui se multiplient, se collectent et circulent revêtent une importance croissante en termes économiques (qui cibler pour vendre? Où fermer/ouvrir un point de vente ou de fabrication ?), ou de sécurité et de liberté (surveillance face au risque terroriste mais aussi aux opinions des citoyens). Cette datafication croissante de la société revêt ainsi des dimensions éminemment politiques, sociales et géographiques, car à travers leur analyse, les pouvoirs publics ou les agents économiques peuvent choisir où agir, à l’endroit de quel groupe ou pour développer ou, au contraire, se retirer de tel ou tel territoire : dès lors qu’on parle d’enjeu de pouvoir se déployant dans des territoires, on touche à des dimensions géopolitiques. En soulignant que la donnée est avant tout un construit sociopolitique, et que de fait elle associée à un ensemble de décisions techniques, commerciales et politiques, voire idéologiques.

Les données numériques, ancrées dans le territoire

Après avoir souligné les dimensions politiques, sociales et spatiales des données numériques et leurs liens indirects avec l’aménagement et la gouvernance spatiale, l’auteur aborde plus directement dans la deuxième partie de l’ouvrage la question de base abordée dans cet ouvrage : peut-on penser l’espace virtuel en des termes géopolitiques, autrement dit, selon le prisme de l’analyse des enjeux de pouvoir portant sur des territoires ? La réponse ne va pas de soi, puisque, précisément, les données, l’internet sont immatériels et ne correspondent pas à un quelconque territoire, ainsi que l’on répété nombre de promoteurs du monde virtuel : immatérielles, les données et le réseau internet seraient ainsi affranchis de toute contingence territoriale et politique. Il n’en est rien en réalité, ce que l’auteur explique de manière convaincante. S’il convient que la territorialisation des données numériques recouvre quelques paradoxes liés à leur apparente immatérialité, il précise que de nombreux lieux ne pourraient plus prétendre aux mêmes dynamiques territoriales aujourd’hui sans cette présence numérique, reprenant ici la thèse d’autres auteurs, notamment celles de Kitchin et Dodge sur le code/espace : « le code/espace se produit lorsque les logiciels et la spatialité de la vie quotidienne se forment mutuellement, c’est-à-dire se produisent l’un l’autre ».

Surtout, l’analyse de la réalité du monde virtuel en couches successives permet de comprendre l’importance stratégique de la territorialisation des données. « Il n’y a pas de cyberespace sans une couche physique à laquelle s’ajoutent une couche logique (applicative/logicielle) puis une couche sémantique qui met en forme de manière intelligible le langage binaire. » explique ainsi Amaël Cattaruzza, reprenant une typologie déjà développée par Frédérick Douzet. Ainsi, l’implantation du hardware, du matériel, agit directement comme un révélateur des logiques d’influence. A titre d’exemple, les serveurs hôtes et les câbles internet permettent une domination des États-Unis dans le jeu géopolitique du cyberespace, car la plupart des câbles conduisent à des serveurs localisés sur leur territoire. « A l’inverse, l’Afrique subsaharienne montre une grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour accéder aux données numériques et donc une dépendance politique. » ajoute l’auteur. La localisation des câbles, des relais, des serveurs joue donc un rôle majeur dans la géopolitique de l’internet en ancrant celui-ci dans l’espace géographique : contrôler ces éléments matériels cristallise dès lors des logiques géopolitiques. Chaque pays tente d’accroître son autonomie en infrastructures afin de réduire la dépendance aux États-Unis. La Russie est ainsi parvenue, dès la fin des années 2000, grâce à une politique délibérée d’affirmation d’une logique de souveraineté sur l’internet russe, à développer de gigantesques projets de centres de données en Sibérie à Irkoutsk, à Novossibirsk, à Angarsk ou encore à Krasnoyarsk (Estecahandy et Limonier, 2020). La communication entre réseaux numériques passe aussi par le déploiement de fibres optiques et donne lieu à des rivalités entre États portant sur la pose et le contrôle des câbles de transmission des données. La Sibérie est une région stratégique pour tenter d’étendre les infrastructures numériques russes aux pays voisins comme autant de relais de puissance. « Depuis l’affaire Snowden en 2013, on sait que le transit des données est un enjeu stratégique et dont le contrôle de l’infrastructure permet soit de protéger ses données et d’y accéder en toute sécurité, soit d’espionner l’adversaire » explique Amaël Cattaruzza.

A la territorialisation de la couche physique s’ajoute une territorialisation de la couche sémantique. « Les routeurs et algorithmes de routages tels que TCP/IP, initialement pensés comme des outils purement techniques pour optimiser le flux des données, sont progressivement devenus des outils politiques. » Constatant le passage très fréquent des données mondiales par des infrastructures présentes sur le territoire américain, il y a aujourd’hui des initiatives visant à territorialiser le flux des données, donc à orienter, contrôler les flux de données pour qu’elles passent par tel ou tel serveur, localisé dans tel ou tel État. Ainsi, « la Chine parvient à capter l’essentiel des données de ses utilisateurs. Cela résulte de la politique volontariste du gouvernement chinois de favoriser l’émergence de ses propres champions du numérique dont Baidu, Alibaba et Weibo ». Cette territorialisation se traduit également en droit par le biais des lois portant sur la « datalocalisation », soit le stockage des données. « La Russie a par exemple fait voter une loi en 2014 qui impose aux entreprises, traitant des données liées aux citoyens russes, de stocker leurs données exclusivement sur le territoire russe. Pour la Russie, la donnée qui concerne le citoyen russe doit rester sur le territoire russe » précise Amaël Cattaruzza.

Ainsi, si le cyberespace renvoie souvent à l’idée d’un réseau global désincarné, archétype de ce qu’on a trop rapidement qualifié de la fin des territoires (Lasserre, 2000), et qui se jouerait des frontières politiques, l’auteur explique que ces frontières marquent malgré tout cet espace au « niveau physique, légal ou même stratégique ». Les États cherchent à contrôler ce cyberespace, à y faire prévaloir leur souveraineté et à le maitriser pour des raisons de sécurité, d’où le désir de certains États de faire appliquer leurs outils juridiques à l’étranger, appelé extraterritorialisation du droit. L’auteur cite notamment le Cloud Act[1] adopté par le Congrès américain en 2018, et qui permet aux services de la justice américaine d’obliger les entreprises technologiques basées aux États-Unis de fournir les données stockées sur leurs serveurs, que les données soient stockées aux États-Unis ou en territoire étranger. Les données numériques altèrent radicalement certes la dynamique géopolitique du monde où de nouveaux acteurs (GAFAM, Russie, Chine, Brésil) contribuent à remettre en cause la prééminence des États-Unis ; mais elles ne supposent pas l’affranchissement total de l’ancrage spatial de ces dynamiques géopolitiques.

Les données numériques : nouvelle aubaine commerciale au cœur d’une redistribution des pouvoirs

Enfin, la 3e partie du livre aborde plusieurs exemples de conflits de pouvoir autour du contrôle des données : enjeux commerciaux, de structuration de la relation de chacun au territoire avec le développement de la codification de nombreux gestes que nous posons tous les jours, datafication des voyages et du passage de la frontière, surveillance… les applications des données numériques sont multiples et se développent rapidement. Ce constat souligne à quel point leur contrôle revêt des implications économiques, politiques et surtout éthiques.

Conclusion

L’auteur tient sa promesse de réfléchir sur la forme que pourrait prendre une géopolitique de la donnée dans le contexte particulier du Big Data. Si de prime abord, il n’est pas aisé de comprendre pourquoi il est légitime de parler de logiques de pouvoir, de logiques conflictuelles et géopolitiques à propos du cyberespace, l’exposé permet au lecteur de comprendre qu’il s’agit du pouvoir portant sur une dimension abstraite, la topologie du réseau de circulation des données, espace en partie virtuel mais pas déconnecté de l’espace réel. Ce sont cet espace physique et cet espace topologique partagé et disputé par des acteurs traditionnels (États) et nouveaux (GAFAM) qui fait l’objet d’enjeux de pouvoir. Sans négliger l’apport des données numériques dans l’étude de nos sociétés, l’auteur met en garde face au déterminisme technologique. Il rappelle que la donnée est le reflet d’un environnement politico-socio-spatial et que seule et sans traitement, la donnée brute n’a aucune valeur. Elle n’a de sens qu’aux yeux d’acteurs qui la valorisent pour ses aspects politiques, de contrôle, ou commercial. Ainsi, Amaël Cattaruzza propose ici un livre utile et didactique pour montrer la pertinente prise en compte de l’étude des données numériques en tant qu’enjeu géopolitique majeur actuel et à venir.


[1]  United States Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, 2018, https://www.govinfo.gov/content/pkg/BILLS-115hr1625enr/html/BILLS-115hr1625enr.htm

Frédéric Lasserre

Référence

Estecahandy, H. & Limonier, K. (2020). Cryptomonnaies et puissance de calcul: la Sibérie orientale, nouveau territoire stratégique pour la Russie? Hérodote, n°177-178, 253-266.

Lasserre, Frédéric. (2000). Internet : la fin de la géographie ? Logistique, internet et gestion de l’espace. Cybergéo, Revue européenne de géographie (Paris), n°141, https://journals.openedition.org/cybergeo/4467.

Raymond Woessner (dir.) (2020). Frontières. Neuilly, Atlande.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Loin d’un projet d’austère réflexion théorique, cet ouvrage se propose de brosser de nombreux portraits de la réalité contemporaine des frontières tout en proposant des réflexions thématiques intéressantes. Pourtant conçu comme un manuel de révision et une ressource documentaire en vue de la préparation aux concours français de l’enseignement en géographie, l’ouvrage aborde peu les questions de théorie pour faire le pari d’une palette enrichie de réflexions et de présentations de cas de figures concrets.

L’introduction campe la thématique de l’étude des frontières en quelques pages, puis l’ouvrage invite le lecteur à plonger rapidement dans le tour d’horizon proposé par l’équipe de contributeurs. Une première section propose quelques réflexions thématiques : comment peut-on réfléchir à l’impact de la covid-19 sur la gouvernance des frontières ? Comment les géographes se sont-ils intéressés à l’étude de ces objets spatiaux particuliers ? S’ensuit une esquisse des frontières dans l’imaginaire, au cinéma puis dans la bande dessinée.

C’est dans la section suivante que le lecteur trouvera les chapitres les plus proches d’une réflexion théorique. Sur la thématique du tracé de la frontière, des auteurs proposent des idées sur l’impact du libre-échange et du protectionnisme sur la gouvernance de la frontière ; sur ce que dit le droit international de la délimitation des frontières ; sur l’espace extraterrestre, objet de délimitation ou pas ; sur les limites et frontières maritimes ; sur le cas particulier des frontières en Arctique. La thématique des régions transfrontalières rassemble des réflexions sur les frontières fermées et les murs ; sur la frontière comme outil de contrôle des flux migratoires ; sur des exemples particuliers destinés à illustrer la dynamique des régions transfrontalières, la ligne de démarcation dans la France occupée pendant la Seconde guerre mondiale; la frontière de l’Irlande du Nord dans un contexte post-Brexit ; le Kurdistan, État en devenir peut-être, chimère impossible pour plusieurs.

Une longue section propose ensuite, selon des angles divers et heureusement fort variés, un tour d’horizon mondial des réalités frontalières. En Europe, l’ouvrage aborde ce qui fait la réalité actuelle des frontières internes de l’Union européenne; les conflits qui ont récemment déchiré ou qui déchirent encore l’Europe orientale, Balkans et Ukraine ; des études de cas, frontière russo-balte ; l’Escaut entre Belgique et Pays-Bas; les frontières de Genève ; le Rhin. Pour les Amériques, l’ouvrage aborde bien sûr la frontière Canada-États-Unis, mais aussi la dualité frontalière mexicaine, le difficile dépassement de la frontière en Amérique du sud. Est abordé le cas de la Méditerranée, confins de l’Europe et marges du monde arabo-musulman : Gibraltar, le conflit chypriote, le cas de Lampedusa, île-frontière ; le drame israélo-palestinien ; et par extension géographique vers le Moyen-Orient, des études des frontières arméniennes, de la mer Caspienne, de l’Asie centrale et du Qatar. La section sur l’Asie aborde le cas des frontières de la Chine ; de l’évolution des frontières en Asie du Sud-est dans un double contexte de construction régionale et de déploiement de la stratégie des nouvelles routes de la soie; les frontières de l’Inde, Bangladesh, Pakistan et himalayennes. Enfin, le dernier chapitre propose quelques études sur les frontières en Afrique subsaharienne, leur signification au-delà du cliché de leur caractère artificiel, le cas du Niger, l’impact de la sécession du Soudan du Sud dans un continent aux États longtemps arc-boutés sur le principe de l’intangibilité des frontières post-coloniales, et la bande de Caprivi.

En près de 525 pages, l’ouvrage présente donc une somme d’information considérable, dense, sans avoir la prétention d’épuiser le sujet, avec le parti pris délibéré, on l’a vu, de proposer une multitude d’étude de cas, selon un choix forcément subjectif, pour par petites touches brosser un tableau composite de la diversité du fait frontalier contemporain. Le tout demeure digeste et produit en effet une collection d’une intéressante diversité. L’inconvénient de la formule réside bien sûr dans l’absence d’une synthèse, d’une réflexion coordonnée sur ce qu’un observateur pourrait retenir de ce voyage à travers les thématiques et le fait frontalier à travers les continents : ce n’était pas l’objectif des auteurs. Autre inconvénient : en procédant ainsi par petites touches, aucune étude de cas n’est très étoffée : elle vise plutôt à inviter le lecteur à en apprendre davantage par lui-même tout en offrant la piste de la réflexion comparative. L’ouvrage n’en conserve pas moins une grande valeur de par la grande diversité des études de cas qu’il propose, très synthétiques, parfois originales, toujours pertinentes pour soutenir l’intérêt du lecteur sur les dynamiques frontalières contemporaines. A la lumière de ces lectures, on comprend à quel point, pour être en évolution, voire en mutation, les frontières sont encore des objets géopolitiques d’actualité.

Frédéric Lasserre

Ken S. Coastes et Carin Holroyd (dir.) (2020). The Palgrave Handbook of Arctic Policy and Politics. Cham: Palgrave Macmillan.

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L’Arctique serait, depuis une quarantaine d’années, l’un des environnements politiques les plus dynamiques au monde. La région a développé des systèmes impressionnants de coopération intra-régionale, s’efforce de répondre aux défis du changement environnemental rapide, a responsabilisé et engagé les peuples autochtones et a relevé les multiples défis du développement des ressources naturelles. Cet ouvrage fait appel à des universitaires de nombreux pays et disciplines universitaires pour se concentrer sur le thème central de l’innovation en matière de politique arctique. Le portrait qui se dégage de ces chapitres est celui d’un environnement politique complexe, façonné par des dynamiques internes, nationales et mondiales et par un large éventail de transitions politiques, juridiques, économiques et sociales. L’Arctique est un endroit complexe d’un point de vue politique et semble appelé à voir cette complexité s’accentuer avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Des politiques novatrices efficaces, proactives et tournées vers l’avenir seront nécessaires pour que le Grand Nord soit en mesure de relever ses défis et de tirer parti de ses possibilités.

Cet ouvrage propose donc un recueil diversifié de contributions sur des questions de politique en Arctique. Une première partie propose trois chapitres sur les peuples autochtones et les dynamiques sociales, dans une perspective post-coloniale, avec un chapitre proposant une lecture de l’activisme internationaliste en Arctique. Une seconde partie aborde les questions de développement économique, dont l’intégration de la région dans des courants nord-sud et dans la globalisation, intégration qui ne se traduit pas nécessairement par un développement pour et par les populations arctiques. Un chapitre traite justement des relations entre l’extraction de ressources énergétiques et les communautés autochtones. L’éducation, les nouvelles technologies, le marché du travail, le rôle des multinationales sont évoqués.

Une troisième section expose les politiques des États ou administrations arctiques, Russie, Groenland, Islande, États-Unis, Svalbard, Suède, Norvège et Finlande.  Une quatrième esquisse les relations internationales dans la région et de la région avec le reste du monde, avec l’Asie de l’Est; les relations États-Unis – Russie dans la région du détroit de Béring ; les relations du Canada avec la Russie.

La section suivante aborde les enjeux juridiques : la Convention du droit de la mer; le transport maritime; la protection de l’océan Arctique dans une dynamique de changements climatiques rapides ; les droits des peuples autochtones dans le contexte post-colonial évoqué ; puis le rôle du Conseil de l’Arctique. Enfin, une sixième section aborde les enjeux de sécurité : en Amérique du Nord; la géopolitique de l’Arctique, prise dans son acception anglo-saxonne de power politics ; la militarisation jusqu’en 1990; les enjeux liés aux changements climatiques.

Cette vaste collection de chapitres permet de brosser de nombreux tableaux pertinents et qui, par petites touches, proposent un tour d’horizon de thématiques centrales en matière de politique arctique. Les auteurs ne prétendent pas à l’exhaustivité et le choix des thématiques pourrait faire l’objet d’un débat. Certains manques sont plus contestables : pourquoi n’y a-t-il aucune section sur le Canada dans la partie sur les États de la région ?  Pourquoi parler des industries extractives du secteur énergétique, mais pas minier pourquoi la militarisation dans l’histoire jusqu’en 1990, mais pas dans ses aspects contemporains ?  pourquoi le chapitre sur les relations Canada-Russie ne dit-il rien des bonnes relations entre Moscou et Ottawa jusqu’en 2007 ?

Au final, une somme assez considérable d’éclairages divers, certains plus intéressants et pertinents que d’autres. C’est le risque avec ce type d’ouvrage à vocation un peu éclectique sur un caste thème. Les lecteurs intéressés par la politique en Arctique y trouveront plusieurs chapitres répondant à leurs centres d’intérêt.

Frédéric Lasserre

Roland Pourtier (2021). Congo ; un fleuve à la puissance contrariée. Paris, CNRS Éditions.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Fleuve le plus puissant au monde après l’Amazonie, le Congo draine un immense bassin partagé entre neuf États. Il a donné son nom à deux d’entre eux. Au cœur d’une histoire tumultueuse qui mit en contact les sociétés d’Afrique équatoriale et l’Europe, soumis à une exploitation coloniale brutale, il n’a cessé d’être convoité pour ses richesses naturelles. « Potentiellement » riches, les pays riverains du grand fleuve comptent en réalité parmi les plus pauvres du monde. Ce paradoxe de la puissance contrariée, tant par la nature qui a coupé le fleuve de son ouverture atlantique, que par le cours d’une histoire souvent chaotique, constitue le fil conducteur d’un voyage fascinant dans les pays du fleuve Congo.

Il existe peu de publications en français traitant du bassin du Congo ou des relations entre le fleuve, le territoire et les sociétés de son bassin versant. L’ouvrage se veut une présentation générale, à travers une succession de tableaux thématiques fort bien documentés et s’appuyant sur un corpus bibliographique très conséquent. Il est rédigé de manière très accessible, dans un style proche du récit afin de conter les facettes de cette relation entre fleuve et sociétés; de nombreuses cartes et photos témoignant d’une belle expérience de terrain, complètent un texte élégant et remarquablement informé. Un regret toutefois : la taille nécessairement modeste des cartes, qu’on aurait voir un peu plus nombreuses, n’a pas toujours permis d’y reporter les nombreux toponymes mentionnés dans le développement.

Six chapitres précédés d’un prologue soulignant les enjeux d’identité et de dénomination du fleuve, et suivis d’une conclusion en forme d’ouverture (Le Congo et après…) tentent de cerner la géographie du fleuve et de l’espace de son bassin versant, partagé en plusieurs États.

Le premier chapitre s’intitule l’énigme. La connaissance de la physiographie réelle du bassin du Congo a en effet été tardive, tant le fleuve, barré de rapides et enserré dans une forêt épaisse, s’est révélé peu accessible. La difficulté de définir ses limites hydrographiques a concentré les efforts sur cette recherche géographique : comme en d’autres lieux du continent africain, l’espace régional, très mal connu, fut pensé par les puissances européennes pressées de se partager le continent, en termes purement physiques, en particulier lors du Congrès de Berlin (1885), en négligeant totalement les sociétés qui y vivaient. Les représentations mentales des États se fondent encore sur les épisodes de cette approche naturaliste, que l’on en rejette (RDC) ou pas (Rép. du Congo) les acteurs, les explorateurs Stanley au service du roi des Belges Léopold II, et Brazza pour la France. De cette histoire de découvertes découle en partie les représentations que les acteurs nourrissent envers le fleuve, représentations qui se traduisent dans les identités, les dénominations attribuées au fleuve. « Fruits d’un même fleuve, les deux Congo n’en nourrissent cependant pas la même mémoire » (p.47).

Le chapitre 2, au fil de l’eau, décrit les contextes climatique, géomorphologique et hydrologique, tout en explorant le parcours du fleuve. Il présente ainsi plusieurs biefs navigables entre les rapides ou chutes qui émaillent son parcours entre le cœur du continent et son embouchure. On trouvera dans cette section les données utiles à la compréhension de cette force hydraulique qui très tôt fascina certains ingénieurs : rappelons que le Congo, au débit très puissant, rejette dans l’Atlantique « plus de la moitié des eaux de surface de la totalité du continent africain » (p. 72). En témoigne l’eau qui demeure douce à plusieurs dizaines de km des côtes, le fleuve se projette loin dans l’océan, et cela n’est pas sans conséquences sur les revendications concernant la zone économique exclusive de la RDC, déjà défavorisée par la configuration de sa petite fenêtre maritime, avatar des rivalités coloniales entre France, Belgique, Grande-Bretagne et Portugal. Les variations des débits, marqueurs de changements climatiques moins faciles à interpréter qu’on ne l’imagine de loin, ont évidemment des conséquences en termes de navigabilité. Si le fleuve est souvent présenté comme une possible artère majeure de pénétration du continent, cette navigabilité demeure problématique du fait de la présence de plusieurs rapides et chutes, mais aussi de la gestion des aménagements effectués. L’auteur souligne que la déconfiture du réseau fluvial tient plus à la gestion des pouvoirs publics et, il est vrai, à la décennie chaotique (1990-2004) marquée par la déliquescence du pouvoir zaïrois puis par les guerres des Grands Lacs, qu’au climat ou aux obstacles physiques. A l’indépendance, les infrastructures et les pratiques d’entretien du fleuve permettait un trafic conséquent, impossible aujourd’hui sans recourir à des investissements massifs que le gouvernement de la RDC n’a pas les moyens de mettre en œuvre. Malgré une activité locale essentiellement composée d’une myriade de très petites embarcations, malgré le potentiel en matière d’organisation de l’espace que le fleuve présente, le tableau que l’auteur dresse de l’activité marchande, qui doit « compter sur la protection bienveillante des génies du fleuve » faute de dragage d’entretien des chenaux comme des équipements d’aide à la navigation, est assez pessimiste malgré des initiatives pour en relancer l’activité.

Les gens du fleuve sont l’objet du troisième chapitre. Après le portrait de la région, le portrait du fleuve, le portrait des populations. Sans verser dans le déterminisme, l’auteur souligne que le fleuve a eu un rôle en effet la manière dont son immense bassin a été peuplé lors des migrations bantoues. S’il est plutôt un trait d’union jusqu’à Kisangani, il a au-delà fragmenté les sociétés installées à son amont, les chutes et les rapides entravant les communications et segmentant l’organisation politique de l’amont et de l’est du pays. La RDC est ainsi soumise à des tensions centrifuges récurrentes, l’est du pays regardant vers l’Atlantique, tandis que l’est est largement tourné vers l’océan Indien. « La sécession du Katanga en 1960 s’éclaire à la lumière de cette caractéristique d’un espace écartelé que le grand fleuve a été impuissant à rassembler » (p. 100). La vie quotidienne est également, dans un contexte de conflits et de pauvreté rémanente, très contrainte par les ressources offertes par le fleuve. L’alimentation dépend souvent d’une pêche traditionnelle, dont la durabilité est maintenant sujette à caution, en raison de prélèvements fortement accrus pour répondre à une démographie explosive. L’autre ressource, l’espace forestier, est également de plus en plus sollicitée. Les saisons peu différenciées permettent des travaux continus, même si maladies tropicales, avec notamment la maladie du sommeil (trypanosomiase) et son vecteur la mouche tsé-tsé, sont un obstacle à leur progression. Toutefois le problème ne se réduit pas à une opposition entre nature et société. Il est aussi celui d’une agriculture très traditionnelle, reposant encore largement sur le travail physique des femmes, dans un « temps enroulé sur lui-même » où la planification n’est guère encouragée tant par le facteur climatique (une seule saison, selon un temps toujours identique ou presque) que l’isolement des communautés, jamais rompu du fait de la sous-utilisation du fleuve comme axe de transport, tandis que les plus fortes densités de l’est du pays sont également marquées par une forte compétition foncière dans l’aire des Grands Lacs.

Le territoire, objet du quatrième chapitre, est donc enclavé en plusieurs sous-régions: longtemps, le portage forcé a été le seul moyen de remédier aux ruptures dans le cours du fleuve, tandis que la forêt constituait un obstacle majeur – mais pas totalement impénétrable, en témoigne l’épisode de la première guerre des Grands Lacs au cours de laquelle l’armée rwandaise a pourchassé à travers le territoire zaïrois les milices interahawme extrémistes hutues, perpétrant au passage de nombreux massacres non documentés car perpétrés loin des témoins de médias peu intéressés par ce conflit africain. Certes, les colonisateurs ont tenté d’ouvrir le pays, mais à un coût humain considérable qui contribue à grever le passif de la colonisation dans cette région de l’Afrique. On a encore bien des difficultés à évaluer ce qu’a coûté en vies humaines l’établissement du chemin de fer Congo-Océan. Au Congo belge, la collecte du caoutchouc par des concessionnaires livrés à eux-mêmes, a été particulièrement brutale avec la pratique de l’amputation des mains pour asseoir l’autorité des entrepreneurs et tolérée par la puissance coloniale (p. 130). Les infrastructures de transport subsistantes, voies ferrées mais aussi les ports fluviaux, sont aujourd’hui menacées par un climat équatorial particulièrement agressif, mais surtout par un entretien déficient. La faillite gestionnaire des pouvoirs publics pèse bien davantage que le contexte naturel. Le Congo n’est de ce fait plus un axe structurant et n’exerce aucun effet de centralité : les liens avec les marges, surtout dans l’Est de la RDC, sont plus forts qu’avec l’artère fluviale, celle-ci ne jouant qu’un rôle très local.

Que penser alors de cette image, mille fois répétée, de la puissance (chapitre 5) du fleuve, évoquée dans le titre de l’ouvrage ? Elle est celle, naturelle mais largement encore à développer, de son potentiel hydroélectrique. À Inga, en aval de Kinshasa, il est de 40 000 MW, double de celui des Trois Gorges chinoises, mais seule une partie infime en est exploitée. Les projets antérieurement menés à grands frais, comme celui de relier Inga au Shaba (Katanga) par une ligne à haute tension étaient surtout idéologiques et irrationnels. Si les entreprises chinoises s’intéressent actuellement aux grands équipements et à leur possible financement, c’est surtout pour obtenir des permis miniers prédateurs. Enfin, la puissance du fleuve, c’est aussi son débit. Ainsi est née l’idée de vendre une petite partie de l’eau du bassin aux pays septentrionaux moins bien dotés, notamment vers le lac Tchad, provoque une levée de boucliers en RDC et en Rép. du Congo, même si l’impact environnemental et social de cette ponction serait sans doute minime. Quoi qu’il en soit, ce projet de transfert massif ne va nulle part, bloqué par les résistances politiques – sincères ou outil de négociation ? – et les coûts très conséquent qu’un tel chantier suppose…

Le dernier chapitre traite des rivages urbains, des relations entre l’habitat humain et son environnement et de l’organisation sociale dans les agglomérations.  La croissance du fait urbain, commune en Afrique avec l’expansion démographique rapide et l’exode rural, se traduit dans le développement d’une série d’agglomérations plus ou moins reliées entre elles. Plusieurs « villes de fleuve » (p.183) ont ainsi été créées du fait de l’activité économique soutenue par le fleuve à l’époque coloniale et/ou liée à l’extraction des ressources. L’auteur relève aussi la présence de quelques doublets urbains, de part et d’autre de rivières frontières, avec l’archétype de celle des capitales jumelles sises de part et d’autre du fleuve Congo, Kinshasa et Brazzaville, très proches, parfois rivales, et non reliées par un pont malgré les fortes relations qui les relient sur les plans économiques et sociaux. A Brazzaville, l’ignorance par les Chinois des contraintes morphologiques ont par exemple conduit à l’effondrement d’une partie de la corniche sud, bâtie sur des sols sableux instables déposés par le fleuve. Cette relation s’exprime également, rejoignant les préoccupations du chapitre précédent, par l’accès très insuffisant des populations à une eau salubre – illustration éclatante que l’accès difficile à l’eau potable n’est que rarement la conséquence d’un manque d’eau, mais bien plus souvent un problème de gouvernance et de gestion des infrastructures et des réseaux. Cette relation entre villes et environnement est enfin la cause de la dévastation environnementale des villes pétrolières de l’estuaire.

La conclusion – le Congo et après –  insiste sur l’enjeu majeur du bassin du Congo, parfois présentée par les Occidentaux comme résidant en la préservation de la richesse forestière, importante en soi mais aussi aux yeux du monde, surtout occidental, qui, comme en Amazonie, souhaite en imposer la préservation en partie pour peut-être se permettre de conserver le même train de vie destructeur… L’auteur souligne les autres défis majeurs qui demeurent, une démographie galopante, une économie locale en berne notamment faute d’investissement dans les transports, une gouvernance inefficace voire  prédatrice, et une forte instabilité politique, surtout dans les marges orientale, les soubresauts des guerres des Grands Lacs n’étant pas encore éteints tandis que Rwanda et Burundi entretiennent les milices investies de la protection de leurs frontières pour empêcher l’infiltration des milices interahamwe. La RDC est un territoire immense que le pouvoir de Kinshasa ne contrôle que très imparfaitement.

En six tableaux, certainement pas exhaustifs mais bien menés, divers et bien étayés de faits, de chiffres et par de nombreux séjours sur le terrain, l’auteur évoque ainsi de nombreuses facettes de la réalité sociale, géographique, économique et politique du bassin du Congo. Il souligne le poids de l’histoire, revient sur le potentiel des ressources et du capital humain, tout en soulignant les erreurs politiques majeures qui ont conduit à la ruine de ces espoirs. Modérément optimiste, l’auteur souligne que le potentiel est toujours présent, et voit des prémisses de retour des activités : encore faudra-t-il trouver capital et volonté politique pour assurer la coordination des efforts et le maintien d’une gouvernance propice. Dans ce contexte, le capital chinois serait-il un facteur potentiel de reprise économique ?  La question, rapidement esquissée par l’auteur, se pose, ce serait le sujet d’une autre étude.

Frédéric Lasserre

Roromme Chantal (2020). Comment la Chine conquiert le monde. Le rôle du pouvoir symbolique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Quels facteurs constituent la puissance actuelle de la Chine, qui est apparemment en pleine ascension ? Quelle est cette « menace chinoise » et en quoi ébranle-t-elle les bases de l’hégémonie américaine et celles de l’ordre mondial libéral ? Est-ce en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire, comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique du rayonnement de sa culture, selon la théorie du soft power ? Ce livre, richement documenté et écrit dans une langue bien maîtrisée, apporte une contribution importante à l’un des plus grands débats contemporains en relations internationales. En présentant un cadre théorique original, inspiré de l’optique symbolique, l’auteur offre une explication à la fois plus complète et plus nuancée que celles que proposent les deux perspectives classiques en relations internationales, soit l’idée du hard power, de la puissance conventionnelle chère aux réalistes, et les théories du soft power développées par Joseph Nye. Il explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique non seulement sur les pays en développement et ceux anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident.

Abandonnant le terrorisme comme ennemi public numéro un depuis les attentats du 11 septembre, le département de la Défense américain désignait officiellement en 2018 la Chine comme adversaire des États-Unis, aux côtés de la Russie. Dans les documents stratégiques américains, la Chine est régulièrement décrite comme un État représentant une menace pour les intérêts américains. Emboîtant le pas à Washington, l’Union européenne a également identifié la Chine comme son « rival systémique ». Au moment où il se préparait à prendre ses fonctions en janvier 2021, la définition d’une stratégie pour faire face à l’ascension de la Chine s’est imposée comme la grande priorité de la présidence de Joseph Biden en matière de politique étrangère, esquissant un futur de relations possiblement tumultueuses entre Pékin et Washington. C’est cette question d’actualité qui fait de l’ouvrage de Roromme Chantal une lecture fort pertinente car, comme le rappelle très justement l’auteur, la Chine reste une grande portion de l’humanité mais mal connue en Occident, dont elle n’a pourtant jamais cessé d’aiguiser la curiosité.

Assurément, la formidable ascension de la Chine au rang de grande puissance mondiale et sa volonté de modifier l’ordre international dominé par les États-Unis posent pour les analystes un véritable défi d’interprétation, alors que cette situation était encore inconcevable voici seulement vingt ans. Ces phénomènes ne peuvent être expliqués par les outils traditionnels d’analyse des Occidentaux, soutient ici Roromme Chantal. Ainsi, « l’utilisation, dans les analyses […], des perspectives axées sur le hard power (la puissance de coercition) et le soft power (la puissance d’influence) se fait en général au détriment d’une autre forme plus subtile de pouvoir. Ce pouvoir est pour ainsi dire de nature symbolique. Pour acquérir ce pouvoir symbolique, un acteur doit cultiver des interactions telles que les autres le perçoivent comme un acteur légitime », écrit-il.

Or, cette légitimité, la Chine l’a acquise au cours des ans grâce, d’une part, à l’effritement de la puissance américaine depuis quelques années, effritement accéléré par la crise financière de 2009 puis par le refus des États-Unis de jouer un rôle de leader dans la pandémie de covid-19 en 2020;  et, d’autre part, à la remise en cause des dogmes libéraux concomitant à un développement économique spectaculaire sous un régime autoritaire, une politique étrangère respectueuse (dans les discours) de la souveraineté des États et un investissement massif dans les pays en développement. Cette combinaison de facteurs a permis à la Chine de créer un modèle différent de celui des Occidentaux, modèle qui exerce un attrait considérable dans le monde, y compris dans certaines sociétés démocratiques, et modèle dans lequel les fondamentaux des relations internationales et de l’économie mondiale dans le modèle post-1945 et du consensus de Washington ne tiennent plus.

C’est à partir de ce concept de puissance symbolique, la capacité d’influencer « les valeurs et les interprétations de la réalité », que l’auteur emprunte au sociologue français Pierre Bourdieu, qu’il faut dorénavant analyser le comportement de la Chine dans les affaires du monde, estime-t-il. Les spécialistes se sont trop longtemps « contentés de déployer des concepts, théories et expériences dérivés de l’expérience européenne » qu’ils ont ensuite projetés sur la Chine afin de l’expliquer, écrit-il. D’où cette propension en Occident « à voir le présent et le futur des relations sino-américaines comme la reproduction inéluctable des conflits du passé ». L’auteur part de l’idée que ces deux outils conceptuels de la puissance coercitive (hard power) et du pouvoir d’influence (soft power) sont insuffisants pour rendre compte des relations entre États et, partant, de l’ascension rapide de la Chine. On pourrait contester le verdict, prémisse de l’exposé de l’auteur, car le pouvoir d’influence, et l’auteur le reconnait, souffre, depuis les premiers écrits de Joseph Nye, d’une difficulté majeure à se laisser appréhender. Limité pour certains à un levier culturel (influence à travers les arts, la culture, le mode de vie), il recouvre pour d’autres aussi la diffusion des idées, des normes politiques, sociales et économiques, au point que la frontière entre le pouvoir d’influence initialement théorisé par Nye, et le pouvoir symbolique élaboré par Bourdieu et mobilisé ici par Chantal, demeure parfois floue, ambiguë, indécise. Ainsi l’auteur décrit-il le pouvoir d’influence comme relevant de la puissance « douce et culturelle », mais aussi comme le pouvoir « d’influence et de conviction », « l’attraction culturelle et idéologique ainsi que les normes et institutions internationales » : la différence avec le concept de pouvoir symbolique parait parfois ténue.

Mais ce relatif flou conceptuel ne saurait diminuer la valeur de la démonstration. L’auteur souligne ainsi que l’ascension de la Chine s’explique par la conjonction de trois facteurs, à savoir un contexte favorable, un solide capital symbolique et une forte rhétorique/capacité à produire des discours séduisants. Cette conjonction explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique, non seulement sur les pays du monde en développement ou anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident. Contexte de l’effritement de la puissance américaine, on l’a vu, mais aussi succès symboliques de la Chine, à travers ses réussites économiques brillantes, sa gestion apparemment réussie de la crise sanitaire, et un discours mettant l’accent sur l’harmonie des relations, l’égalité des États et le respect mutuel, dans lequel les dogmes économiques et politiques chers aux Occidentaux cèderaient la place à des relations mutuellement bénéfiques.

Roromme Chantal démontre ainsi avec efficacité les limites des théories de la « menace chinoise », théories surtout occidentales ou indiennes qui alimentent les réflexions stratégiques en Occident, et qui analysent l’ascension de la Chine sous le prisme d’une trajectoire chinoise nécessairement conflictuelle. L’ouvrage démontre en effet que la Chine ne doit pas son nouveau rôle mondial en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique de son idéologie et du rayonnement de sa culture selon la théorie du soft power. Il expose par la suite les éléments du contexte international, crise économique de 2009, l’avènement de la présidence de Donald Trump et la tentation du repli américain, la lassitude envers les politiques économiques libérales, le tout créant ce « défaut de légitimité » qui, en creux, pare le style chinois d’attraits qui séduisent nombre de gouvernements.

L’analyse est convaincante et l’ouvrage mérite lecture. Ancrée dans l’analyse de facteurs jouant sur le temps, elle a le grand mérite d’éviter le piège des approches monocausales ou trop conjoncturelles. Il reste à voir si les facteurs de succès de la Chine, identifiés dans l’ouvrage, perdureront : d’autres analystes estiment que l’aura de la Chine a beaucoup souffert, très récemment, d’une gestion très opaque de la crise sanitaire de la covid, d’une l’instrumentalisation de la coopération médicale, et d’une affirmation politique de moins en moins complexée de la part de la Chine, qui ne s’embarrasse plus nécessairement d’oripeaux diplomatiques. C’est l’avenir qui montrera si la Chine a su gérer les écueils de l’orgueil et de l’affirmation trop rapide.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG