Syrie : Chronique d’une fin de règne imprévue. Bachar Al-Assad face au réalisme géopolitique de ses alliés

Regards géopolitiques 12(1), 2026

 

Ornella Sonhaye

 Ornella Sonhaye est diplômée de la maîtrise en études internationales de l’Université Laval. Elle occupe actuellement le poste de coordonnatrice de programme à l’Université d’Ottawa, où elle supervise notamment des programmes de leadership destinés aux cadres œuvrant dans les domaines de la sécurité et du renseignement. Ses intérêts de recherche portent principalement sur la géopolitique, la sécurité internationale, ainsi que l’analyse des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.

Résumé

Après treize années de guerre civile, Bachar al-Assad qui s’était imposé comme le grand vainqueur a été renversé. En décembre 2024, la chute de son régime a été actée et la contre-offensive menée par une coalition de groupes armés a finalement mis fin à son règne. Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi le régime syrien n’a pas pu maintenir sa mainmise sur le pays. Tant sur le plan intérieur qu’extérieur, des forces opposées ont exercé une pression sur Assad et ses alliés, les empêchant de reproduire le scénario de 2012 qui avait assuré sa victoire.

 Mots clés: Syrie, Hezbollah, Russie, Iran, al-Assad.

 Abstract

After thirteen years of civil war, Bashar al-Assad, who had established himself as the ultimate victor, was overthrown. In December 2024, the fall of his regime was confirmed, and the counteroffensive led by a coalition of armed groups ultimately brought an end to his rule. Several factors help explain why the Syrian regime was unable to maintain its grip on the country. Both domestically and internationally, opposing forces exerted pressure on Assad and his allies, preventing them from reproducing the 2012 scenario that had secured his victory.

Key words: Syria, Hizbollah, Russia, Iran, al-Assad.

 

Introduction

Le 8 décembre 2024, nous nous sommes réveillés avec l’annonce du départ de Bachar al-Assad. S’en était fini, le régime syrien incarné par la dynastie des al-Assad venait de s’effondrer après de plus de dix années de guerre civile et près de quarante ans de règne (Brousseau, 2024; Belhadj, 2013). Après avoir survécu aux soulèvements populaires du printemps syrien de 2011, Bachar al-Assad avait effectué un retour triomphal sur la scène internationale en 2019 (Pierret, 2023). Celui qui a succédé à son père dans les années 2000 semblait entrevoir des éclaircis mais, c’était sans compter sur plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes; politiques, militaires et économiques qui sont venus contrecarrer ses plans et entrainer sa chute.

Après une contre-offensive militaire fructueuse et n’ayant quasiment pas rencontré de résistance, la coalition des forces insurgées et djihadistes s’est emparée du pouvoir. La page Assad venait définitivement de se tourner, entrainant avec elle des répercussions géopolitiques dans la région (Agence France-Presse, 2024a, 2024f). La chute rapide et spectaculaire d’Assad interroge et questionne sur les facteurs qui expliquent qu’en 2024 tout se soit écroulé tel un château de cartes. Réactions mitigées ou teintées d’espoir, le peuple syrien, selon son bord politique, célèbre ou porte un regard de méfiance (Al Mounes et Al Khoury, 2024; France 24, 2024). Notre article a pour objectif d’analyser les facteurs qui ont pu concourir dans une certaine mesure à ce que le régime Assad n’ait pas survécu en 2024 alors qu’auparavant celui-ci s’était largement maintenu et a consolidé ses positions grâce à l’appui et au soutien de ses alliés. Pourquoi le remake de 2012 n’a pas eu lieu et quels sont les facteurs et conjectures géopolitiques qui ont contribué à la situation que nous avons observée en décembre 2024 ?

1. 2011 à 2018 : La guerre civile syrienne et le triomphe de Bachar Al-Assad

Nous l’avouons, la chute du régime syrien nous a surpris. Il est important de noter que le retour de Bachar al-Assad sur la scène internationale, tel un phœnix renaissant de ses cendres, nous a laissé penser que la Syrie repartait du bon pied et que sa reconstruction s’amorçait. Avec son come-back en 2019, le régime d’Assad avait mis les chancelleries occidentales devant le fait accompli tant sa victoire avait été étincelante relevant pour plusieurs d’un miracle (Baczko et al., 2016; Pierret, 2023). La situation, si on s’y fiait, devait y aller en crescendo. Ceci, dans la mesure où le régime vivait une renaissance politique pouvant permettre de faire tabula rasa du passé et de rebâtir la nation sur de nouvelles bases. Force a, cependant, été de constater que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

 1.1. Le Hezbollah à la manœuvre pour sauver le régime Assad

Dans notre mémoire d’études de deuxième cycle intitulé : Dimension internationale de la guerre civile syrienne : Cas de l’intervention militaire des milices chiites (Sonhaye, 2022), nous avons analysé et expliqué le rôle prépondérant qu’ont eu à jouer les milices chiites dans la guerre civile et comment ces dernières ont contribué à la victoire et au maintien de Bachar al-Assad. Que ce soit le Hezbollah libanais, la division des Fatimides (Liwa Fatemiyoun) d’Afghanistan et les milices chiites irakiennes regroupées au sein des Haach al Chaabi, elles se sont toutes lancées, à partir de 2012, dans l’aventure syrienne pour soutenir le régime (Smyth, 2015b, 2018; Leroy, 2015). Mais, une en particulier, le Hezbollah libanais s’est démarqué et a été le fer de lance de la reconquête du pouvoir par le régime.

Lorsque les manifestations du printemps syrien de 2011 ont débouché sur une militarisation de la résistance, les carottes étaient cuites pour le régime selon plusieurs analystes (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013). En effet, les revendications socio-politiques et économiques que réclamaient les populations syriennes se sont mutées au fil des mois en une demande pure et simple de la démission de Bachar al-Assad. La violente répression dont ont usé les forces de sécurité a facilité la militarisation de la révolte populaire, entrainant ainsi une situation conflictuelle armée (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013).

Face à cette situation, le régime et l’armée syrienne se sont retrouvés engagés dans une guerre civile face à des groupes rebelles déterminés qui ont ouvert plusieurs fronts et conquis des territoires stratégiques à l’instar des villes d’Alep et d’Idlib (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). Cependant, le régime a pu compter sur le Hezbollah libanais qui est intervenu pour le maintenir au pouvoir (Ouahmane, 2016; Smyth, 2015b). Son intervention ne s’est pas limitée à un soutien verbal visant à dénoncer les groupes rebelles et à mobiliser toute la communauté contre la résurgence d’un mouvement djihadiste visant à diviser l’Oumma[1] (Leroy, 2015; Sonhaye, 2022). Elle fut également militaire, et ce dans tout le sens du terme. La milice a ainsi déployé des hommes, de l’équipement militaire et a mené des opérations offensives pour permettre à Assad de récupérer une grande partie de son territoire et de recouvrer une certaine légitimité populaire (Leroy, 2021; Smyth, 2015b).

Notre recherche a démontré que le Hezbollah tirait un avantage stratégique et avait le plus à gagner au maintien du régime Assad (Sonhaye, 2022; Leroy, 2015; Bensaada, 2013). Bien que son leader de l’époque, Hassan Nasrallah, ait tenté d’expliquer leur intervention pour des raisons confessionnelles et politiques en soutien à un allié de l’axe de la résistance, plusieurs n’ont pas été dupes de ses réelles intentions (Leroy, 2015; Smyth, 2015a). En effet, il est important de noter que « la puissance de la milice et sa capacité de dissuasion reposent sur son arsenal militaire provenant d’Iran et transitant par voie terrestre par la Syrie » (Clarke et Serena, 2017 ; Guillemot, 2012 ; Kızılkaya, 2017; Sonhaye, 2022 :132). Le maintien d’Assad servait donc la milice, car elle le voyait comme une assurance lui permettant d’accroitre ses intérêts et de survivre dans un environnement régional hostile et convoité par les puissances étrangères (Sonhaye, 2022).

La Syrie étant quasiment la seule voie de transit dont disposait le Hezbollah pour faire liaison avec l’Iran, il fallait, de ce fait, que le gouvernement en place lui soit favorable (Sonhaye, 2022; Guillemot, 2012). Cimino, confirmera ce point en précisant qu’« en cas de chute du régime, les facilités logistiques d’approvisionnement du Hezbollah seraient affectées, affaiblissant de fait un levier majeur de Téhéran contre l’État hébreu » (Cimino, 2016, p. A4) » (Sonhaye, 2022 :132). Le Hezbollah, en 2012, devait donc intervenir pour assurer sa survie et préserver ses intérêts politiques et militaires durement acquis.

1.2. La Russie et l’Iran : les « gatekeepers »[2] du régime Assad

À part le Hezbollah libanais, le régime Assad a aussi pu compter sur deux autres alliés qui, depuis 2012, l’ont soutenu et lui ont apporté un appui indéfectible. Ces alliés étatiques étaient pertinents parce qu’ils ont pu déployer leur appareil diplomatique dans le but d’y mener des négociations pour retarder le déclin d’Assad (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). La Russie et l’Iran ont été, dans une certaine mesure, les pièces maitresses qui à l’époque ont contribué à assurer la survie du régime (Sonhaye, 2022). Parlant d’États, en plus de moyens militaires plus considérables, ils disposaient également de canaux diplomatiques privilégiés au sein d’organisations internationales pour plaider la cause de la Syrie et de ses dirigeants et aussi pour bloquer d’éventuelles sanctions (Baczko et al., 2016; Cousseran et al., 2016).

Ainsi, en 2014, la Russie n’a pas hésité, sur demande du gouvernement syrien, à fournir une assistance militaire aérienne à l’armée syrienne (Tabler, 2013). Le rôle de l’aviation russe fut décisif dans le tournant qu’a pris la guerre et a permis au régime de renverser le rapport de force sur le terrain face aux rebelles (Baczko et al., 2016). De plus, grâce au soutien diplomatique qu’a offert Moscou au régime, Assad réussit à tirer profit de la situation pour pouvoir rebondir (Baczko et al., 2016; Tabler, 2013). Pour la Russie aussi, intervenir en Syrie en faveur d’Assad revêtait des enjeux géopolitiques et stratégiques visant à préserver ses intérêts et ses positions dans la région. Il faut noter que la Russie dispose de bases militaires dans les villes côtières de Tartous et Hmeimim (Baczko et al., 2016; Agence Reuters, 2024). Ces bases, selon plusieurs experts, permettent aux Russes d’avoir un pied-à-terre au Moyen-Orient, mais également d’avoir accès à des eaux chaudes. La Russie consolidait ainsi ses positions stratégiques dans le but de facilement se projeter sur certains théâtres d’opérations au cas où elle aurait à défendre son territoire (Aberkane, 2024).

Nous ne pouvons pas revenir sur le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad sans parler du soutien de l’Iran. La république islamique, dès 2012, a mobilisé toutes les forces possibles pour sauver le pouvoir de son allié. L’Iran a ainsi fourni une assistance militaire en y déployant des conseillers pour former et définir les stratégies opérationnelles et offensives permettant à l’armée syrienne et aux milices chiites de se projeter sur le terrain (Baczko et al., 2016; Smyth, 2014, 2015a, 2025b).

Plusieurs généraux et stratèges de la force spéciale des Gardiens de la révolution, al-Qods, à l’instar de Quassem Soleimani, ont dessiné une ligne directrice dans la stratégie de guerre de l’armée syrienne et de ses alliés (Smyth, 2014, 2015a; Levitt, 2013; Weiss, 2015). Téhéran n’a pas ménagé ses efforts et a été à l’avant-garde de la mobilisation de certaines milices notamment les milices chiites irakiennes et afghanes (Sonhaye, 2022). Notre recherche a permis de démontrer que la division des Fatimides, composée essentiellement d’Afghans de confession chiite, a été structurée, équipée, mobilisée et dirigée par les Gardiens de la révolution (Sonhaye, 2022; Rasmussen et Nader, 2016). Ce qui plaçait Téhéran et l’appareil militaire iranien au cœur de la stratégie offensive en Syrie (Sonhaye, 2022; Redondo, 2020).

La mobilisation des milices chiites a été une opération savamment pensée et structurée par l’Iran pour conserver la Syrie dans le giron de l’axe de la résistance et par conséquent pour éviter d’affaiblir ses propres positions et sa survie dans la région (Djalili, 2012; Douillet, 2018). Pour l’Iran, maintenir le régime Assad était important pour lui permettre de disposer d’une continuité territoriale avec son proxy au Liban. Perdre cet avantage n’aurait fait qu’accentuer les obstacles pour la République islamique d’accroitre son influence régionale et à damner le pion à ses concurrents (Coville, 2014; Sonhaye, 2022). Cela aurait également constitué une vulnérabilité dans le cas où des fronts contre Israël ou l’Arabie saoudite viendrait à s’ouvrir. Ainsi, maintenir ses positions en Syrie, via un régime allié et acquis à sa cause, était donc primordiale pour permettre à l’Iran d’assurer sa survie. L’actualité de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran vient confirmer ce point, car le changement de régime a laissé le champ libre à l’État hébreux d’utiliser l’espace aérien syrien pour attaquer l’Iran; ce qui, selon plusieurs analystes, ne se serait pas produit sous le régime Assad (Bouzedoudjen, 2025; Duclos, 2025).

2. 2018 à 2024 : Le basculement jusqu’à la chute du régime Assad

2.1. Bachar al-Assad aurait été abandonné par une partie de ses alliés

Comme nous avons pu le constater, le maintien du régime Assad au pouvoir après la guerre civile a principalement reposé sur le soutien et l’appui de ses alliées. Que ce soit la Russie, l’Iran ou le Hezbollah, chacun a joué sa partition pour sauver Assad parce qu’ils avaient des intérêts géopolitiques et stratégiques à préserver et à accroître, et qu’à ce moment le jeu en valait la chandelle (Chainay, 2024; Sonhaye, 2022). Cependant, force a été de constater qu’après la chute du régime en 2024, le principal narratif évoqué fut celui de la thèse du lâchage de Bachar al-Assad par ses principaux alliés, à savoir Moscou et Téhéran. Le régime syrien se serait donc effondré parce que ces derniers ne sont pas venus à son secours comme ce fut le cas en 2012. Il est important de relever que plusieurs années s’étaient écoulées. L’instabilité régionale et les difficultés de l’Iran ont rendu difficile une réunion similaire des facteurs pour entreprendre un second sauvetage du soldat al-Assad.

2.1.1. La Russie occupée à gérer l’opération spéciale en Ukraine

 Dans le cas de la Russie, les conditions qui ont prévalu à son intervention en 2014 n’étaient pas les mêmes qu’en 2024. Les Russes, depuis 2022, sont occupés sur le front ukrainien. Un front très stratégique pour la survie de la Russie puisque l’opération militaire spéciale qu’elle a entamé le 24 février 2022 se localise à sa frontière (Baud, 2024). En Ukraine, elle y mène des opérations de grande envergure en y déploiement des hommes et de l’équipement militaires (Baud, 2024; Moreau, 2024). Pour compliquer le tout, l’armée ukrainienne perpètre des attaques directement contre le territoire, les infrastructures et les intérêts russes. S’inscrivant dans un temps long et menant une guerre d’attrition, la Russie concentre donc toutes ses capacités militaires et stratégiques à régler et à endiguer ce problème (Baud, 2024; Moreau, 2024).

Le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine a complètement rabattu les cartes. Asséné de sanctions économiques et subissant une intense propagande antirusse, Moscou qui faisait face à plusieurs vents contraires a dû privilégier sa survie. Ainsi, bien qu’en bonne posture offensivement sur le théâtre des opérations ukrainiennes, les Russes ne pouvaient pas se permettre d’ouvrir un second front à des milliers de kilomètres juste parce qu’il fallait sauver le régime vacillant d’Assad (Baud, 2024).

La Russie a, selon nous, choisi de privilégier ses intérêts ceci dans le but de ne pas disperser ses forces. Il fallait avancer tactiquement pour éviter de se retrouver embourbé sachant que les groupes rebelles, soutenu par des puissances régionales tel que la Turquie, avait déjà pris de l’avance et que l’armée syrienne ne disposait pas assez de capacités pour permettre au régime de reprendre l’avantage (Bensoussan, 2024; Daroux, 2024; Omerta, 2024c). En Syrie, elle a sauvé les meubles qui pouvaient l’être, notamment en sécurisant Assad et sa famille du côté de Moscou et en lui offrant les garanties nécessaires pour ne pas finir comme Kadhafi ou Saddam Hussein, envoyant ainsi un message de sa fiabilité à ses autres partenaires (Al Mounes et Ketz, 2024). La Russie a ainsi manœuvré stratégiquement pour préserver les intérêts qui pouvaient l’être sur le moment pour ensuite faire l’état des lieux et voir comment rebondir par la suite. Ce qui lui permet jusqu’à présent de conserver ses deux bases militaires dans le pays (Agence Reuters, 2024).

2.1.2. Le régime des mollahs face à ses propres turpitudes

La même analyse peut s’appliquer à l’Iran. Téhéran, en 2024, n’était pas dans les mêmes dispositions qu’en 2012. La République islamique est secouée depuis les cinq dernières années par des crises sociales en lien avec la libéralisation de l’espace public. Des manifestations populaires composées principalement de femmes et dénonçant l’oppression sociale et les restrictions de liberté ont mis en ébullition la société iranienne (Duchesne, 2022; Amnesty International, 2025). Le régime des mollahs est ainsi constamment confronté à la résurgence de contestation de son pouvoir et de son autorité. En plus de cela, il faut relever que la structure politique et l’appareil étatique iranien sont traversés par de grandes dissensions entre la branche libérale et celle plus conservatrice qui s’affrontent sur les moyens à mettre en place pour ramener le pays sur le devant de la scène et s’ouvrir à d’autres partenariats (Ahmadi, 2024; Kia, 2025). Ce qui crée de l’instabilité dans le déploiement des orientations politiques et stratégiques, faisant ainsi craindre à certains un effondrement structurel de l’appareil et du système étatique (Kia, 2025).

À cela, s’ajoute le fait que l’Iran doit gérer sa position d’hégémonie régionale. Bien qu’ayant normaliser ses relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite, le pays est en alerte sachant que plusieurs États ourdissent des complots dans son dos (Le Monde, 2023; Kajja, 2023). La situation dans la bande de Gaza avec le conflit israélo-palestinien a placé la République islamique sur le devant de la scène parce qu’elle est censée être le chef de file de l’axe de la résistance et donc le premier rempart contre l’État hébreu (Djalili, 2012; Leroy, 2014). Elle s’est, de ce fait, retrouvée dans une situation très délicate et a dû manœuvrer à préserver sa survie et ses intérêts vitaux face aux menaces d’Israël qui ont fini par se concrétiser en juin 2025 (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Bouzedoudjen, 2025).

Dans le cas de l’Iran, un autre facteur peut être relevé. Il s’agit de celui de l’assassinat du général Quassem Soleimani (Duclos, 2020). Commandant des forces al-Qods, il était le cerveau des opérations qui a dessiné la stratégie militaire de l’armée syrienne et de ses alliés chiites (Levitt, 2013). Sa mort en 2020, par une frappe ciblée américaine, fut une perte considérable pour la stratégie de guerre iranienne (Duclos, 2020; Le Stradic, 2024). Soleimani a été à la manœuvre dans la création de la division des Fatimides, dans la mobilisation des milices irakiennes et dans la projection des capacités du Hezbollah sur le théâtre des opérations (Smyth, 2014, 2015a, 2025b). Avec son assassinat, l’Iran a perdu un stratège qui connaissait bien la région et qui était capable d’implémenter et de déployer une stratégie en collaboration et en convergence avec plusieurs autres alliés (Karimi et Gambrell, 2024; Le Stradic, 2024).

Le cerveau des opérations militaires de 2012 ayant été éliminé, il était difficile pour l’Iran de remettre la machine en marche, remobiliser les troupes et repartir au combat dans les conditions de 2024. La République islamique a donc dû se replier et se résigner devant l’avancée rapide de la coalition des forces insurgées. À cela, s’ajoutait la situation dans laquelle se trouvait son fidèle proxy libanais (Makooi, 2024). Car, s’il fallait sauver quelqu’un en premier c’était le Hezbollah. L’Iran, devant cette situation, a de ce fait choisi de privilégier ses intérêts et sa survie au détriment du régime Assad.

2.1.3. Le Hezbollah en mode survie : le Liban d’abord, la Syrie après !

Tout comme la Russie et l’Iran, les conditions dans lesquelles se trouvait le Hezbollah lui étaient très défavorables. En décembre 2024, la milice s’est retrouvée dans une situation de désorganisation avec une grande partie de son exécutif complètement décimée. Le front ouvert avec Israël dans la continuation du conflit à Gaza lui a fait perdre des plumes (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Al Khoury, 2024). Rappelons qu’au sortir de la guerre en 2017, le Hezbollah avait renforcé ses positions, revampant ainsi son image et sa stature de milice hautement organisée et équipée capable de mener des guerres asymétriques (Leroy, 2015; Smyth, 2018). Elle a accrue ses compétences auprès d’armées régulières et a bâti une solide réputation après ses succès en Syrie.

Cependant, au Liban la crise politique et économique est passée par là, enlisant le pays et accentuant les tensions sociales (Cochrane, 2020; Noé, 2025). La milice, ciblée comme un agent perturbateur, s’est tant bien que mal stabilisé mais, c’était sans compter sur la campagne de déstabilisation et de destruction engagé par l’État Hébreux pour l’affaiblir et annihiler ses capacités de projection et d’action (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024c). Pour preuve, l’infiltration des services secrets israéliens au sein du dispositif sécuritaire de la milice, avec l’attentat des pagettes en plein cœur de Beyrouth, l’a rendu encore plus vulnérable (Agence France-Presse, 2024d). Dans la continuité des évènements de la guerre à Gaza, le Liban et les positions du Hezbollah ont été pilonnés et le parti de Dieu fut encerclé (Al Khoury, 2024).

Un autre évènement majeur avant la chute d’Assad fut l’assassinat, en septembre 2024, d’Hassan Nasrallah (Agence France-Presse, 2024b; Bisaillon, 2024). À la manœuvre en 2012, celui qui fût le leader du parti de Dieu a été un acteur important dans le sauvetage du régime notamment en mobilisant ses troupes et sa communauté derrière l’intervention en Syrie (Leroy, 2015; Sonhaye 2022). Largement affaibli après l’assassinat de ce dernier, le Hezbollah se devait donc de se concentrer sur sa survie, sa reconstruction et son repositionnement (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024). Bien qu’en décembre 2024, quelques troupes se soient lancées pour tenter d’aider le régime, cela était rédhibitoire et n’avait pas la même portée qu’en 2012 (Mroue et Chehayeb, 2024).

Ayant vu ses capacités militaires annihilées, l’organisation ne pouvait pas entreprendre une seconde intervention pour sauver son allié. En effet, prendre le risque, dans ces conditions, d’ouvrir un autre front en Syrie reviendrait tout simplement au Hezbollah à se suicider.

La milice ne pouvait pas se le permettre si elle voulait continuer d’exister et de peser sur la scène politique libanaise et régionale (L’Orient-Le Jour, 2024). Il ne fallait donc pas s’attendre à ce que le Hezbollah se sacrifie encore pour Assad sachant qu’elle était plongée dans un coma artificiel, s’accrochant comme elle le peut pour s’en sortir.

2.2. Les sanctions économiques : la loi César enfonça le clou !

La victoire du régime en 2017 et le retour triomphal d’Assad sur la scène internationale devaient être le point de départ d’une véritable reconstruction de la Syrie. Consolidé par ces alliés, des vents favorables devaient permettre d’accompagner le régime dans un nouvel élan politique et économique pour l’aider à tourner la page et écrire un nouveau chapitre de son histoire. Cependant, c’était sans compter sur le durcissement des sanctions économiques contre le régime et ses affidés (Barthe, 2020; Mohammedi, 2020). En conséquence, à l’interne, les facteurs économiques ont été un caillou dans la chaussure d’Assad ayant grandement contribué à sa chute.

La loi César, votée par le Congrès américain, fut le clou qui scella le cercueil du régime (Simon et Alloush, 2020; Saadé, 2024). En plus des précédentes sanctions et des embargos économiques qui ont été appliqués sur la Syrie, cette loi, entrée en application en 2020, a largement contribué à asphyxier le pays. Bien que le but de la loi ait été de mettre une pression maximale sur le régime, cela a plutôt favorisé la dégradation des conditions socio-économiques des populations. La loi visait principalement à sanctionner des individus ou sociétés étrangères qui voudraient participer à la reconstruction de la Syrie via l’approvisionnement en services ou en investissements de toutes sortes (Global Public Affairs – U.S. Department of State, 2020; Simon et Alloush, 2020). Ce qui n’a donc pas motivé les étrangers à investir pour redonner une bouffée d’air et un second souffle à l’économie syrienne (Saadé, 2024; Mohammedi, 2020).

Privée d’investissements, sanctionnée de toutes parts et faisant face à des embargos sur des biens essentiels, la Syrie s’est retrouvée empêtrée dans une crise économique sans précédent (Agence France-Presse, 2020; Chesnot, 2020). La livre syrienne ayant perdu de sa valeur, cela engendra une inflation record plongeant encore plus les populations dans la pauvreté. La pénurie de liquidités et l’augmentation exponentielle des prix contribuèrent à entrainer une fatigue générale au sein de la population (Barthe, 2020; Daou, 2020; QG TV, 2024). La dégradation de la situation économique ayant beaucoup affecté l’armée syrienne cela s’est fait ressentir lorsque les groupes insurgés se sont lancés à l’assaut de Damas en 2024.

La dévaluation de la monnaie a entrainé la clochardisation de plusieurs corps de l’armée (QG TV, 2024). Premier rempart du régime contre les insurgés, plusieurs soldats et officiers, en raison de la situation, ont dû déserter les rangs de l’armée dans le but d’améliorer leur condition de vie (Omerta, 2024a, 2024c; J’suis pas content TV, 2024). Leurs salaires n’ayant pas été revalorisés, ceux qui étaient censés protéger le régime n’étaient plus motivés à donner leur vie de crève la faim pour sauver encore une fois Bachar (J’suis pas content TV, 2024). Sous la pression économique, l’armée s’est délitée, expliquant ainsi qu’aucune grande résistance n’ait été opposée aux groupes insurgés qui se sont relancés dans la conquête du pouvoir (Makki, 2022; QG TV, 2024).

La population syrienne, dans son ensemble, même celle loyale à Bachar al-Assad a été frappée de plein fouet par la crise économique. En plus de la guerre qui a détruit le pays et désorganisé les structures administratives et sanitaires, les Syriens devaient aussi faire face à une inflation galopante et à une rareté de certains produits de première nécessité (Cochrane, 2020; Daou, 2020). La guerre avait déjà engendré l’exil d’une partie de la population (Baczko et al., 2016; Reygada, 2024). Dans la même veine, les conditions économiques en constante dégradation ont également contribué à une saignée massive des cerveaux et de la force productive qui pouvaient aider à reconstruire le pays. Lorsque les groupes rebelles ont lancé leur offensive, les populations, fatiguées de la guerre et de la crise économique, sont restées pantois et spectateurs des événements (Cochrane, 2020). Même si une partie de la population était prête à se battre, elle ne pouvait pas le faire le ventre vide (Reygada, 2024; Omerta, 2024b).

 

Conclusion

 En conclusion, plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes expliquent la chute du régime Assad en décembre 2024. L’avancée rapide des forces rebelles, bénéficiant du soutien des puissances régionales, leur ont permis de reconquérir des villes stratégiques et d’encercler le régime à Damas, sans possibilité de pouvoir compter sur son armée défaillante. En 2012, les alliés d’Assad n’avaient pas hésité à venir son secours. Il ne s’agit donc pas de conclure qu’en 2024 sa chute leur incombe largement. Plusieurs facteurs, que nous avons énumérés, ont influencé la décision aussi bien de Moscou, de Téhéran que du Hezbollah de ne pas remettre le couvert une seconde fois. Chacun a dû privilégier ses intérêts stratégiques et se repositionner pour l’après Assad.

Sur le plan interne, la dégradation des enjeux sécuritaires et la crise économique ont été des facteurs qui ont nui au régime. Aussi bien l’armée que les populations ne pouvaient pas, dans ces conditions, faire preuve de sursaut patriotique pour faire bloc derrière Assad ne sachant pas de quoi sera fait le lendemain. Malgré sa résilience, le peuple syrien se questionnait sur les solutions que pouvait lui proposer le régime pour sortir du marasme économique et lui permettre de se reconstruire. Des solutions qu’elle a attendu depuis plus d’une dizaine d’années. La chute d’Assad et la situation dans laquelle se trouve la Syrie nous rappelle malheureusement celle de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Lybie. Elle s’ajoute donc à la longue liste des fails states où les puissances étrangères s’affrontent pour leurs intérêts stratégiques.

Il est de ce fait important de se questionner sur l’avenir de la Syrie et le devenir de la région après l’effondrement du régime Assad et l’affaiblissement de son allié dans l’axe de la résistance, le Hezbollah.

 

Références 

Agence France-Presse (2020). Syrie : durcissement des sanctions contre l’usage des devises étrangères. Radio-Canada (Montréal), 18 janvier.

Agence France-Presse (2024a). Chute de la dynastie Assad : les quelques jours qui ont fait basculer la Syrie. France 24 (Paris), 8 décembre.

Agence France-Presse (2024b). Craintes d’embrasement après la mort d’un chef du Hezbollah dans une frappe israélienne. Radio-Canada (Montréal), 31 juillet.

Agence France-Presse (2024c). Entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah. Radio-Canada (Montréal), 24 novembre.

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[1] La communauté mondiale des musulmans.

[2] Les gardiens

REcension. Sylvain Domergue (2025). Géopolitique des espaces maritimes : enjeux et défis de la maritimisation du monde. Paris, Armand Colin, 264 p.

Regards géopolitiques, 12(1), 2026

Sylvain Domergue (2025). Géopolitique des espaces maritimes : enjeux et défis de la maritimisation du monde. Paris, Armand Colin, 264 p.

 

L’actualité internationale ne cesse de le rappeler: qu’il s’agisse de la perturbation des exportations de blé en mer Noire, de l’accident du porte-conteneur Ever Given dans le canal de Suez en 2021, des attaques houthies contre le trafic maritime en mer Rouge ou des dysfonctionnements des écluses du canal de Panama du fait du manque d’eau en Amérique centrale, la mondialisation est intrinsèquement liée aux espaces maritimes. Cette dépendance dépasse largement le seul cadre économique et commercial. Les mers et les océans sont également au cœur des enjeux de préservation, tant ils sont essentiels aux équilibres climatiques et environnementaux dont dépendent de nombreuses activités humaines. Ils constituent également un théâtre majeur de rivalités entre puissances étatiques, soulevant des problématiques structurantes en science politique et relations internationales.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle dépendance envers les espaces maritimes ? Quels défis soulèvent-ils en matière d’appropriation, de sécurité maritime et de gouvernance environnementale ? Dans quelle mesure présentent-ils, en parallèle, des opportunités uniques d’échange et d’intégration ?

Dans son livre Géopolitique des espaces maritimes, Sylvain Domergue a adopté une approche géopolitique résolument ancrée dans la géographie et il y démontre, avec de nombreuses cartes et figures à l’appui, que la mondialisation, malgré ses perturbations liées aux conflits commerciaux, demeure intrinsèquement dépendante des espaces maritimes. Cette dépendance dépasse largement le seul cadre de l’économie et du commerce international : les mers et les océans constituent depuis toujours l’une des matrices vitales des équilibres climatiques et environnementaux planétaires, dont dépendent tant d’activités humaines.

L’ouvrage débute par le rappel que l’essor de la mondialisation repose sur la maritimisation du monde, c’est-à-dire la dépendance croissante des sociétés et des économies envers les activités liées aux mers et océans : transport maritime (près de 80% du commerce mondial), mais aussi pêche, câbles sous-marins, extraction d’hydrocarbures et de nodules polymétalliques des grands fonds, tourisme de croisière et de plaisance, concentration des établissement humains sur les littoraux…  De cette maritimisation découle l’importance des enjeux militaires – contrôle des mers, des points de passage stratégiques, avec création de marines de guerre, de bases, et l’ancrage dans le droit international des protocoles de contrôle des espaces maritimes à travers les Conventions sur le droit de la mer, 1958, 1960 puis 1982.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première retrace l’affirmation des enjeux maritimes, avec l’analyse de la dépendance croissante des économies modernes envers le secteur maritime, dépendance accentuée par le transport des matières premières et du pétrole en particulier, mais aussi par la révolution commerciale qu’a représenté la conteneurisation à partir des années 1950 et l’essor des flux de produits manufacturés. L’auteur évoque également l’importance des mers comme réservoir de ressources, pêche et aquaculture, et conflits résultant des volontés contradictoires d’accéder aux zones productives mais aussi de préserver la ressource et de tirer un bénéfice de l’exploitation des ressources locales par les États côtiers. L’auteur évoque aussi l’enjeu majeur de l’exploitation des hydrocarbures, sachant que l’essentiel des nouvelles découvertes se font désormais en mer. On évoque aussi d’autres ressources, le sable devenu un enjeu majeur dans le secteur de la construction ; les nodules polymétalliques des grands fonds marins, dont l’exploitation pose d’autant plus la question de la préservation de ces milieux aux rythmes biologiques très lents qu’elle se produit loin des espaces maritimes contrôlés par les États, ce qui pose la question du cadre réglementaire pour encadrer cette activité ; le tourisme, littoral, de croisière et de plaisance.

Une deuxième partie, après ce portrait des enjeux économiques, analyse les enjeux géopolitiques : qui contrôle ces espaces maritimes dont l’importance stratégique n’échappe à personne ? Un premier chapitre retrace l’évolution des doctrines et théories d’analyse, avec les travaux de l’amiral Mahan, l’école navale française, la théorie du Rimland de Nicholas Spykman en contrepoint de la théorie du Heartland de Halford Mackinder. Les théoriciens de la stratégie navale ont depuis longtemps intégré tout à la fois la menace militaire possible depuis la mer mais aussi la nécessité de préserver les intérêts économiques croissants que représente la maritimisation des économies du monde.

Le quatrième chapitre aborde le mouvement de codification du contrôle des espaces maritimes dans le cadre du droit international. Pendant longtemps, la zone maritime contrôlée par les États était en droit coutumier international, la bande de 3 miles marins, correspondant approximativement à la portée de tir des canons côtiers. Ce n’est qu’après la Seconde guerre mondiale et les prémisses de l’essor de la maritimisation accélérée qu’une conception autre du contrôle de l’État côtier, détachée de cette vision purement défensive et militaire, s’est fait jour. Plusieurs États d’Amérique latine ont ainsi voulu étendre leur espace maritime pour protéger leurs stocks de poissons tandis que les États-Unis, dès 1945, affirmaient leurs droits souverains sur les ressources de leur plateau continental. Plusieurs conventions ont ainsi été négociées et signées, la dernière, celle de Montego Bay (1982), entérinant les différents types d’espaces maritimes, mer territoriale, zone économique exclusive (ZEE) et plateau continental étendu. C’est ce mouvement de codification d’extension des espaces maritimes qui est appelé « territorialisation des mers », de manière un peu abusive car l’État côtier n’est en réalité souverain que sur la mer territoriale s’étendant sur 12 miles nautiques soit environ 20 km, et encore, cette zone est-elle grevée du droit de passage inoffensif. Dans la ZEE et le plateau continental étendu, les États ne sont pas souverains et il est dès lors abusif de parler de territorialisation : les États disposent de droits souverains sur l’exploitation des ressources de pêche et du sous-sol dans la ZEE, sur les seules ressources du sous-sol dans le plateau continental étendu. Mais ces espaces maritimes n’en suscitent pas moins des tensions dès que des revendications contradictoires se précisent, tant les enjeux de contrôle des ressources, parfois purement potentielles en l’absence de campagnes d’exploration, sont devenues stratégiques, surtout si ces enjeux se superposent à des tensions politiques. L’auteur évoque trois exemples régionaux : la mer de Chine du Sud, où s’affrontent les revendications maritimes contradictoires de la Chine et des États côtiers d’Asie du Sud-est, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunéi et Indonésie ; l’Arctique, où la fonte de la banquise alimente les fantasmes, pas toujours établis dans les faits, de futures autoroutes maritimes et d’un eldorado de ressources pétrolières et gazières ; et la Méditerranée orientale, où l’attrait pour l’extraction gazière vient alimenter les tensions liées aux relations compliquées entre Grèce et Turquie notamment, dans un contexte d’affirmation croissante de cette dernière face aux Européens.

Un cinquième chapitre évoque par la suite les enjeux de sécurité et de sûreté maritime, criminalité et trafics, terrorisme maritime, sécurité des activités extractives.

La troisième partie aborde les questions de gouvernance. Face à ces enjeux de sécurité, de disputes maritimes et de tensions face aux enjeux stratégiques, comment concevoir des mécanismes de régulation, de gouvernance et de règlement des différends ?  La Convention sur le droit de la mer se voulait précisément un facteur de mise en place de ce cadre juridique destiné à apaiser les différends.  Les institutions des Nations Unies et de la Convention participent de cet effort destiné à proposer des mécanismes de gouvernance, à tout le moins d’apaisement – à condition que les États acceptent de jouer ce jeu.

Car en effet, tout dépend fondamentalement des États. La gouvernance des mers repose sur la volonté politique de ceux-ci, puisqu’ils demeurent les acteurs primordiaux de la réglementation maritime. Et les États peuvent ne pas vouloir se soumettre à ces mécanismes, en ne ratifiant pas la Convention comme les États-Unis par exemple, même si dans la pratique Washington met en œuvre une bonne partie des dispositions du droit de la mer et s’arroge la possibilité de mener des opérations de police pour rappeler aux États qu’ils ne partagent pas la même lecture du droit de la mer; ou en dénonçant les avis des cours de justice, comme la Chine qui en 2016 a dénoncé le verdict de la Cour permanente d’arbitrage dans la cause  soulevée par les Philippines en mer de Chine du Sud. Ceci ne veut pas dire que tout progrès soit bloqué : des mécanismes fonctionnent, comme l’Organisation Maritime internationale (OMI) qui s’efforce de progressivement moderniser le droit maritime régissant la navigation, avec notamment à son actif l’avènement du Code polaire en 2017, négocié à l’initiative des États arctiques ; la négociation des mécanismes d’inspection et de contrôle par l’État du port ; ou encore les organisations régionales de pêche de la FAO, ou en leur absence la diplomatie qui a permis la négociation de l’accord de 2018 sur l’interdiction de la pêche en haute mer dans l’océan Arctique.

L’ouvrage, très bien illustré de nombreuses cartes et figures, se lit aisément. La structure est pertinente, logique et l’auteur prend soin de proposer une synthèse de chaque partie. Le propos est donc clair et un réel souci de vulgarisation transparait à la lecture de cet ouvrage par ailleurs très bien documenté.

Quelques lacunes mineures se retrouvent cependant. Ainsi en Arctique, le trafic de transit le long de la Route maritime du Nord n’est pas de 35 millions de tonnes, ceci est le chiffre de l’activité totale de transport, incluant le trafic dit de destination, au départ de l’Arctique russe (gaz et pétrole essentiellement); le transit ne représente qu’environ 3 millions de tonnes avec 97 navires (chiffres de 2024), on est loin des 12 000 transits de Panama ou des 18 000 transits de Suez. De même, en matière de sureté du trafic maritime,  le lecteur aurait aimé en savoir davantage sur les négociations, parfois difficiles, pour trouver des compromis entre liberté de navigation et protection environnementale, voire respect des souverainetés affirmées, avec notamment l’article 234 pour les eaux arctiques, la difficile acceptation du Code polaire, l’imposition de pilotage obligatoire comme dans la Voie maritime du Saint-Laurent, ou la mise en place de mécanismes de séparation des circulations des navires (TSS, traffic separation schemes, schémas de séparation du trafic), comme dans la Manche, la mer du Nord, le Cap Horn ou le détroit de Malacca.

Ces réserves sont mineures au regard de la qualité de l’ouvrage, très fouillé et documenté. Une excellente référence sur un sujet d’actualité.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension. Guillaume Lagane, Géopolitique de l’Europe, Paris, PUF, coll. « Géopolitiques », 2025, 210 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Dans cette première édition, ce nouvel ouvrage de Guillaume Lagane publié en septembre 2025 dans la série Géopolitiques des Presses Universitaires de France aborde un contexte remarquable : le retour de la guerre en Europe depuis 2022, la réélection de Donald Trump, l’intensification des tensions entre les principaux centres de pouvoir, ou encore l’augmentation des incertitudes concernant la sécurité du continent.

M. Lagane, un haut fonctionnaire et expert en défense, fait partie du comité de rédaction de Commentaire. Il est aussi l’auteur de nombreux livres sur les relations internationales, dont Questions internationales (Ellipses, 2021, 4e édition), et il enseigne à Sciences Po Paris. Il offre ici une analyse approfondie des mécanismes et des contraintes de la puissance européenne, à une époque où celle-ci semble renouer avec la géopolitique après plusieurs décennies d’aveuglement stratégique.

Un diagnostic sévère : l’Europe face à une géopolitique qu’elle avait cru dépasser

Dès l’introduction, Lagane part d’interrogations autrefois perçues comme provocatrices – une invasion russe des pays baltes, une annexion américaine du Groenland, une alliance contraignante avec la Chine – pour montrer combien le monde a brutalement changé depuis cinq ans. Ces scénarios, dit-il, ne relèvent plus de la spéculation théorique : ils expriment la vulnérabilité structurelle de l’Europe dans un système international devenu « gigantomachique », dominé par des puissances dont les logiques de rivalité et d’affirmation ne lui laissent plus de marge de confort.

L’auteur souligne alors que, jadis focalisé sur la paix, le droit et la prospérité, le continent se voit confronté à des vérités qu’il avait négligées : le risque de conflit, la pérennité de tensions internes et la présence de forces extérieures en mesure d’imposer leur volonté. Il dépeint une Europe « pleine de possibilités », mais affaiblie par un mélange de défis dans les domaines démographique, économique, technologique et militaire. Cette thèse reprend l’idée évoquée par l’auteur lors d’une interview récente, selon laquelle l’Europe « a inventé la géopolitique mais semble aujourd’hui la repousser », se comportant comme une puissance économique qui délaisse les éléments politiques et stratégiques indispensables à son statut.

 

Une structure centrée sur la puissance : héritages, limites, avenir

L’ouvrage se divise en trois grands mouvements :

  1. L’héritage européen : une puissance inachevée

Lagane commence par inventorier les fondements de la puissance européenne : un espace économique majeur, un capital culturel et scientifique considérable, une cohésion sociale enviée à l’échelle mondiale. Mais il souligne la fragilité croissante de ces atouts : vieillissement démographique rapide, dépendances énergétiques et industrielles, déficits militaires accumulés depuis trente ans, retard dans la compétition technologique.

Le propos est équilibré mais sans complaisance : l’Europe, dit-il, demeure une « puissance empêchée », incapacité qui découle autant de divergences politiques internes que d’un tropisme culturel vers la « dépolitisation » du monde.

 

  1. Une Europe dépendante : la question du lien transatlantique

La partie la plus analytique du livre est consacrée au rapport avec les États-Unis, présenté non seulement comme héritage historique mais comme dépendance stratégique structurelle.

Lagane n’est pas anti-américain ; il souligne au contraire la fonction stabilisatrice du lien transatlantique. Mais il montre aussi combien cette dépendance limite la capacité européenne à réagir seule, notamment face à la Russie et à la Chine. La réélection de Donald Trump apparaît comme une illustration éclatante de cette vulnérabilité : l’Europe peut à tout moment être privée d’un pilier essentiel de sa sécurité.

 

  1. Trois voies pour l’avenir : atlantisme, autonomie stratégique, ou effacement

Dans son dernier chapitre, Lagane esquisse les scénarios possibles pour le continent :

La coopération transatlantique renouvelée, défendue par les partisans de l’atlantisme, qui voient dans l’alliance avec Washington la seule garantie de sécurité.

La construction d’une autonomie stratégique européenne, voie difficile mais nécessaire si l’Europe veut peser comme acteur global.

Le risque d’effacement, si elle renonce à articuler ses capacités militaires, technologiques et industrielles : l’Europe deviendrait alors un espace prospère mais politiquement secondaire dans la lutte entre les grandes puissances.

Cette dernière option, bien que présentée avec prudence, fait l’effet d’un avertissement : sans réarmement politique et stratégique, la place des États européens comme acteurs indépendants pourrait être compromise.

 

Un livre clair, synthétique, et ouvertement stratégique

L’ouvrage se caractérise par un style sobre et didactique, à l’image des travaux de Commentaire ou des publications de défense. Bien que le livre soit bref, il aborde une multitude de sujets (démographie, énergie, industries de défense, alliances, relations, menaces externes). Il ne vise pas la précision scientifique, mais plutôt la clarté et l’encadrement contextuel. La démarche est manifestement ancrée dans une tradition réaliste et occidentale : la préservation du lien transatlantique, l’importance de la force militaire, la réprobation des illusions stratégiques européennes. Cette approche explicite n’entrave pas la qualité du travail, mais pourrait être contestée par des lecteurs favorisant une perspective plus autonomiste ou multipolaire.

 

Une contribution utile dans un moment où le monde bascule

En fin de compte, Géopolitique de l’Europe présente un récapitulatif robuste, limpide et sincère d’une période cruciale pour le continent. Ce n’est pas un livre éducatif ni une dissertation théorique : c’est un document d’action, destiné à clarifier les options disponibles pour l’Europe à une époque où elle ne se permet plus le luxe de la distraction stratégique.
Lagane ne privilégie pas une « perspective téléologique » sur l’intégration européenne ; il rejette les grandes narrations continues ou les prédictions optimistes. Pour lui, l’Europe n’est ni une puissance entièrement concrétisée, ni un déclin inéluctable : c’est un intervenant indécis dont la capacité à se structurer et à se renforcer déterminera son importance future dans le système international.

Un livre lucide, parfois sombre, mais nécessaire — et qui, comme tout bon essai géopolitique, ouvre plus de questions qu’il n’en ferme.

Abigaël Collin-Delille

Candidate au doctorat en Sciences géographiques

Université Laval

Recension. Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

L’ouvrage Géopolitique du développement : les enjeux de la solidarité internationale, de Philippe Orliange et Alisée Pornet, part d’une idée simple : le développement n’est pas une politique neutre et technique, mais un espace de rapports de force. L’aide publique au développement et les financements internationaux ne sont pas seulement des gestes de solidarité ; ce sont aussi des outils de puissance utilisés par les États et les grandes institutions pour défendre leurs intérêts, diffuser leurs normes et peser sur les trajectoires économiques, sociales et écologiques des pays dits « en développement ».

Les auteurs commencent par revenir sur l’ancienne approche fonctionnaliste du développement. Celle-ci voyait les organisations internationales comme des machines techniques, presque apolitiques, chargées de résoudre des problèmes concrets (infrastructures, santé, agriculture) et, à travers cela, de favoriser la paix. Les auteurs montrent que cette vision masque en réalité des enjeux géopolitiques : ce sont des choix politiques, qui profitent à certains acteurs plutôt qu’à d’autres. Dans la lignée des travaux de Marcus Power et de la géopolitique critique française (Yves Lacoste), ils rappellent que le développement est lié depuis l’origine aux grandes inquiétudes des puissances occidentales : décolonisation, lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme. Le vocabulaire du « sous-développement », les cartes Nord/Sud et les grands récits sur la pauvreté sont eux-mêmes des instruments de pouvoir.

Le livre propose ensuite une relecture historique de l’aide au développement. À partir du discours de Truman sur les « pays sous-développés », les auteurs déroulent un fil qui va de la guerre froide aux Objectifs du millénaire, puis aux ODD et à l’Accord de Paris. Ils montrent comment l’aide s’est structurée autour de quelques grands moments : reconstruction européenne et asiatique, confrontation Est–Ouest, décolonisation, puis mondialisation financière. En s’appuyant sur Severino, ils rappellent que l’aide n’est pas née d’un pur idéal humaniste, mais d’un mélange de reconstruction, de rivalités idéologiques et de compétition économique pour l’accès aux marchés du Sud.

Un des points intéressants du livre est l’usage du « piège de Kindleberger ». Les auteurs rappellent, en s’appuyant sur cette idée reprise notamment par Joseph Nye, qu’un système international stable a besoin d’au moins une grande puissance prête à fournir des biens publics mondiaux : un commerce relativement ouvert, un système financier qui tient en cas de crise, des mécanismes d’aide et de stabilisation. Kindleberger expliquait déjà que la Grande Dépression venait en partie de l’absence de puissance assumant ce rôle, entre le déclin du Royaume-Uni et avant que les États-Unis ne prennent vraiment le relais. Les auteurs transposent ce raisonnement au champ du développement : aujourd’hui, la compétition entre États-Unis et Chine se joue aussi sur ce terrain, mais sans qu’aucun des deux n’endosse pleinement la responsabilité de ces biens publics mondiaux. Ce « vide de leadership » fragilise la gouvernance du développement et nourrit l’instabilité. Les auteurs soulignent enfin que cette lecture par le piège de Kindleberger est encore peu utilisée dans les travaux sur le développement, alors qu’elle permet de bien relier aide, biens publics mondiaux et transitions de puissance.

Dans ce cadre, les auteurs mettent en regard deux modèles devenus classiques : le « consensus de Washington » et ce qu’ils appellent le « consensus de Pékin ». Le premier, porté par les institutions occidentales, promeut libéralisation, discipline budgétaire, réformes institutionnelles et conditionnalités fortes. Le second, associé à la Chine, insiste davantage sur les infrastructures, l’investissement rapide, l’argument du « gagnant-gagnant » et des conditionnalités politiques plus discrètes, mais avec des contreparties économiques importantes. Les auteurs ne se contentent pas de cette opposition binaire : ils montrent aussi comment d’autres pays du Sud (Brésil, Inde, Turquie, Russie, Émirats arabes unis) développent leurs propres modèles, souvent au nom de la « coopération Sud–Sud », avec des priorités régionales, politiques ou religieuses spécifiques.

La Chine occupe évidemment une place centrale. Le livre rappelle l’arrière-plan idéologique (marxisme-léninisme adapté au contexte chinois, références à Sun Tzu) et montre comment des initiatives comme les Nouvelles routes de la soie (BRI) ou la « Global Development Initiative » sont à la fois des outils de développement et des instruments d’influence. La Chine est passée du statut de pays bénéficiaire de l’aide à celui de financeur majeur, à travers son agence de développement (CIDCA), une série de livres blancs et toute une panoplie de prêts, parfois peu concessionnels et assortis de clauses de confidentialité très strictes. L’Afrique apparaît comme une région privilégiée, mais pas unique, de ces financements.

Un autre apport important du livre est la manière dont il décrit les crises qui touchent aujourd’hui la solidarité internationale. Les auteurs expliquent d’abord qu’il existe une crise normative : le cadre multilatéral construit après la Seconde Guerre mondiale est de plus en plus contesté, et de nombreux acteurs dénoncent des « doubles standards », par exemple lorsque l’aide augmente fortement pour l’Ukraine alors qu’elle diminue ou stagne pour les pays les moins avancés. Ils parlent aussi d’une crise de financement : dans plusieurs pays européens et aux États-Unis, les gouvernements réorientent leurs budgets vers la défense ou vers des priorités intérieures jugées plus urgentes, ce qui se fait au détriment des politiques de développement. Enfin, les auteurs évoquent le retour de conflits de haute intensité, qui encourage une utilisation de l’aide avant tout comme un instrument de politique étrangère ou de sécurité, plutôt que comme un outil de solidarité et de réduction des inégalités.

Le « moment USAID » est, à ce titre, particulièrement parlant : l’intégration de l’agence au Département d’État sous l’administration Trump est interprétée comme le symbole d’un basculement vers une aide de plus en plus instrumentalisée, explicitement au service de l’« America First ». Au même moment, la Chine occupe davantage le terrain, ce qui nourrit une véritable compétition stratégique dans le champ du développement. On parle également de « saturation géopolitique du développement » : multiplication d’acteurs, dispersion des ressources, duplications de projets, et concentration de l’aide sur des pays jugés stratégiques plutôt que sur les plus vulnérables.

Les auteurs prennent cependant soin de rappeler que le développement ne se résume pas à ce jeu de puissances. Les trajectoires de développement sont aussi déterminées par des facteurs internes : choix politiques, histoires nationales, rapports sociaux, contraintes géographiques. Décider d’un modèle de développement reste un acte de souveraineté. C’est à partir de cette idée qu’ils esquissent, dans le dernier chapitre, les contours d’une « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». L’objectif n’est pas d’effacer la dimension géopolitique, mais de l’assumer tout en posant des limites : une partie des financements devrait être pensée comme un investissement public mondial, au service de la paix, de la réduction des fragilités et de la fourniture de biens publics globaux (climat, santé, sécurité alimentaire, etc.).

Du point de vue critique, le livre est très utile pour qui veut comprendre comment l’aide et la finance du développement s’inscrivent dans les rivalités contemporaines, qu’il s’agisse de la compétition États-Unis/Chine ou de la montée du Sud global. Il fournit un vocabulaire clair, une périodisation simple (1945–2000–2015–2025) et une cartographie des principaux acteurs, ce qui en fait un bon support. On peut toutefois relever deux limites : d’une part, la focale reste très centrée sur les États, les grandes banques de développement et les agences, et laisse en arrière-plan les acteurs locaux (ONG, collectivités, mouvements sociaux) ; d’autre part, la comparaison entre modèles occidentaux et chinois gagnerait encore en force si elle était appuyée sur davantage d’études de cas détaillées par secteurs ou par régions.

Dans le dernier chapitre, les auteurs introduisent l’idée de « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». Ils partent d’un constat : aujourd’hui, l’aide au développement est de plus en plus utilisée comme un outil de puissance, mais on ne peut pas non plus revenir à un discours naïf où l’aide serait purement désintéressée. Le défi, pour eux, est donc de tenir ensemble deux réalités : oui, les États ont des intérêts ; mais oui aussi, il existe un besoin réel de solidarité et de biens publics mondiaux (climat, santé, stabilité, etc.).

Ils proposent alors de considérer une partie de l’aide comme un investissement public mondial fondé sur l’intérêt mutuel : prévenir les crises, réduire les fragilités, limiter les effets du changement climatique, soutenir les sociétés les plus vulnérables. L’idée n’est pas de nier les logiques stratégiques, mais de poser des garde-fous : rendre les intérêts plus transparents, éviter que les pays les plus pauvres soient systématiquement sacrifiés, faire attention aux risques d’endettement, et mieux coordonner les politiques de développement avec les autres politiques (climat, sécurité, commerce). Cette « géopolitique raisonnée et solidaire » est présentée comme une boussole plutôt qu’un modèle tout fait. Elle invite à accepter que le développement se joue dans un rapport de forces, tout en réaffirmant que les sociétés ont le droit de choisir leur propre voie, et que la solidarité internationale ne doit pas être entièrement absorbée par les stratégies de puissance.

 

Gina Alberola

Doctorante en sciences géographiques
Université Laval

La sécurité collective de l’Union Africaine (UA) : Eléments pratiques de résolution pacifique des différends

Regards Géopolitiques 12(1), 2026

Ladislas Nze Bekale
Docteur en Études européennes et internationales et Docteur en Histoire militaire et études de défense, diplômé de l’ENA. Fonctionnaire à la Commission de l’Union africaine, enseignant vacataire et chercheur.

Résumé
La présente contribution aspire à établir l’effectivité de la sécurité collective de l’Union Africaine comme dispositif de résolution des différends. Elle tente de répondre à la préoccupation selon laquelle : Quelle est l’articulation des aspects relatifs à la résolution pacifique des différends de la sécurité collective de l’UA ? En conséquence, à partir de l’analyse de la mobilisation des méthodes judiciaires et de la diplomatie préventive, cet article parvient à en déterminer l’effectivité. En revanche, en dépit de l’existence de ce système de sécurité collective contribuant à la résolution pacifique des différends, il est regrettable de constater une persistance inquiétante des différends dont certains se transforment en conflits. En conséquence, l’article s’achève par un réquisitoire appelant à une révision de ce système.

Mots clés : Union Africaine, sécurité collective, résolution, pacifique, différends.

Summary
This contribution seeks to establish the effectiveness of the African Union’s collective security as a dispute resolution mechanism. It attempts to answer the following question: What is the relationship between the aspects relating to the peaceful resolution of disputes and the collective security of the AU? Consequently, based on an analysis of the mobilization of the methods of preventive and judicial diplomacy, this article succeeds in determining their effectiveness. On the other hand, despite the existence of this collective security system contributing to the peaceful resolution of disputes, it is regrettable to note a worrying persistence of disputes, some of which are turning into conflicts. The article therefore concludes with an indictment calling for a review of this system.

Keywords: African Union, Collective security, Resolution, Pacific, Disputes.

Introduction

La sécurité collective repose sur la perception d’une indivisibilité et d’une solidarité de la paix entre États. Tous doivent être concernés par les problèmes de sécurité de chacun, paix internationale et sécurité des États étant intimement liées. Cela implique un mécanisme de garanties internationales, dans l’intérêt commun, pour maintenir et au besoin pour rétablir la paix entre eux (de Montbrial, Klein, 2000 :305). La sécurité collective pour l’Union Africaine est fondamentalement dirigée par un ensemble d’idées, des instruments juridiques, politiques et des moyens opérationnels. Ces éléments concourent indispensablement à la prévention et à la résolution des conflits en Afrique. En considérant que l’intégration africaine se construit à partir des Communautés économiques régionales, en substance cette sécurité collective repose sur la politique commune de défense et de sécurité de l’UA étant donné qu’elle proscrit l’usage de la force entre les États membres et privilégie les méthodes pacifiques pour la résolution des différends. Aussi, cette sécurité collective est finalement réorganisée par le principe de subsidiarité, lequel responsabilise les acteurs et les institutions régionales et sous régionales.  

Parallèlement à l’interdiction de recours à la force, la Charte des Nations Unies édicte l’obligation pour les États de régler pacifiquement leurs différends. Les États sont libres de choisir le mode de règlement du différend, non juridictionnel ou juridictionnel. Ce mode de règlement quel qu’il soit peut-être prévu à l’avance par un traité, c’est-à-dire que les États s’engagent si un désaccord surgit avec une partie à la convention à se soumettre à tel ou tel moyen de règlement (Roche, Tamzini, 2021 :103). Il faut bien rappeler que la résolution pacifique des conflits constitue un domaine de prédilection des organisations internationales, tout comme les États en sont des acteurs incontestés étant donné qu’ils sont garants des principaux instruments juridiques de prévention des conflits. L’Article 52 énonce clairement et codifie l’importance des organes régionaux dans le règlement pacifique des différends au moyen de ces accords. C’est la raison pour laquelle l’Acte constitutif de l’Union africaine et l’Architecture africaine de paix et de sécurité intègrent et mettent en évidence « la primauté de la diplomatie préventive comme premier pas vers la prévention et le règlement des conflits sur le continent » (ONU, 2016). Ces clarifications sont pertinentes à la Charte de l’ONU et à la sécurité collective prônée par l’UA, car en pratique cette dernière a institué des organes, des moyens politiques et opérationnels concourant à la résolution pacifique des conflits. De ce fait, le caractère systémique de la résolution pacifique des conflits touche indéniablement la communauté internationale du global au local en transitant par les niveaux continental et régional.

En revanche, la persistance des conflits et des foyers de tension en Afrique sème le doute quant à l’efficacité des moyens et des techniques employés par l’Union Africaine. Et pour cause, à l’ouverture de l’Assemblée de l’Union Africaine en février 2024, s’exprimant sur la situation sécuritaire du continent, certains Chefs d’État affirmaient  que des « solutions vont être avancées concernant certains des 35 conflits qui se tiennent en Afrique, en particulier celui qui ravage le Soudan depuis ». Alors que le terrorisme et l’extrémisme violent continuent de menacer la survie même de certains de nos Etats, une épidémie de changements anticonstitutionnels a secoué le Continent ces deux dernières années, mettant à rude épreuve les progrès en matière de démocratie observés jusqu’ici en Afrique (Dhoihir, 2024 :3). Dans le cadre de son mandat de gestion et de règlement des conflits, le Protocole relatif au Conseil de paix et sécurité (CPS) donne à l’organe le pouvoir de « recourir à diverses méthodes, y compris l’utilisation de bons offices, la médiation [et la négociation tout comme], la conciliation et l’enquête] » (Art. 6.c). C’est-à-dire que l’organe en charge de la gouvernance de la sécurité collective de l’UA peut avoir recours à tous les procédés diplomatiques classiques pour prévenir les conflits. Il s’agit de procédés définis par la doctrine en matière de résolution pacifique des différends, lesquels éclairent le Pacte de non-agression de l’UA et les autres textes y relatifs.

D’ailleurs, le Pacte de non-agression précise : « les États parties à un différend cherchent en premier lieu une solution par voie d’arbitrage, de règlement judiciaire ou recourent à tout autre moyen pacifique » (art.15). En d’autres termes, dans l’hypothèse d’un conflit les pays de l’UA privilégient obligatoirement les moyens de résolution établis par l’organisation. À la suite de l’Acte constitutif, du Protocole sur le CPS et la Charte de l’ONU, cet énième instrument juridique de l’UA souscrit à l’usage et la mobilisation des moyens diplomatiques pour la résolution pacifique des différends. Elle se définit comme un « ensemble de moyens politiques et juridiques permettant de résoudre un conflit [ou un différend] entre États, sans recourir à la force, soit par l’établissement d’une négociation directe, soit par l’intervention d’un tiers » (Nay, 2008 :462). 

Diverses disciplines universitaires continuent d’éclairer ce domaine « notamment les relations internationales, l’économie, les études de développement, le droit, la psychologie et la psychothérapie, la gestion, les études de la communication, l’anthropologie, la sociologie et la recherche sur la paix. Partant de l’hypothèse que le conflit peut être un catalyseur de changement personnel et social positif, la résolution des conflits, via des méthodes pacifiques et non violentes, se concentre sur la prévention, la réduction, l’arrêt ou la transformation des conflits violents » (Whoodhouse, 2020 :16). Etant un article de science politique, notamment de relations internationales, le cadre théorique est le constructivisme, pour ses auteurs, « les études en termes de système, qui cherchent à expliquer la socialisation et la diffusion des normes, prennent sérieusement en considération » (A. Klotz, C. Lynch, 1999 :57) les dimensions internationales, régionales et nationales de la politique.

La principale méthode utilisée est l’analyse documentaire à partir d’une combinaison d’approches, celles du droit international et des relations internationales, en plus de la discipline précédente, l’histoire des relations internationales a également contribué à la réalisation de cet article. En outre, la problématique de cette contribution se demande quels sont les principaux éléments du système de résolution pacifique des différends de l’Union Africaine ? Pour répondre à cette question centrale, l’hypothèse émise est que la sécurité collective de l’Union Africaine permet d’établir des techniques de résolution pacifique des conflits à partir d’éléments pratiques, respectivement les techniques de la diplomatie préventive (1) auxquelles il faut adjoindre le règlement judiciaire (2).

La théorie de la diplomatie dans sa dimension prévention et résolution des différends met en évidence divers mécanismes ou procédés. Elle peut ainsi solliciter l’implication d’un acteur extérieur. Dans ces conditions, plusieurs moyens ou possibilités s’offrent à la diplomatie préventive et aux acteurs de la prévention et de la résolution des différends. En effet, « le recours à un tiers ne vise pas seulement à faciliter la négociation mais également pour fonction d’apaiser les tensions et de garantir le respect de la future solution négociée. Plusieurs techniques permettent le règlement des différends » (Nay, 2008 :462).  Les deux plus fréquentes sont les bons offices (1) et la médiation (2).  Ces méthodes ont traversé l’histoire diplomatique et des relations internationales à tel point que qu’elles sont toujours d’actualité, car elles accompagnent encore les techniques de recherche de la paix.

1. Les bons offices, la médiation et la négociation comme modes de résolution des différends

1.1.        L’emploi des bons offices 

Les bons offices sont un « mode de règlement des conflits internationaux consistant dans l’interposition d’une tierce puissance qui cherche à rapprocher les parties pour les amener à entamer une négociation » (Guillien, Vincent, 2005 :82). Dans des situations d’hésitation ou difficiles notamment lorsque le dialogue est compliqué ou rompu, la diplomatie préventive peut recourir selon le cas à des personnalités influentes. Il s’agit pour elles de faire usage de leurs bons offices pour influencer les parties au différend d’entamer ou de reprendre les discussions. En plusieurs circonstances, l’Union Africaine a constamment fait usage de cette technique de règlement pacifique des différends. Il s’agit de « l’interposition d’un tiers dans des relations […] suffisamment conflictuelles pour rendre impossible entre les parties un contact direct, du fait d’obstacles politiques, parfois doublés de difficultés légales » (Combacau, Sur, 2012 :565). C’est ainsi que, pour s’appuyer sur l’exemple du conflit dans l’est de la RDC, l’UA a nommé le Président angolais pour employer ses bons offices afin de relancer le dialogue pour la recherche d’une sortie de crise pacifique entre le Rwanda et la RDC. Alors que les discussions ont parfois été interrompues pour plusieurs raisons notamment l’implication de l’armée rwandaise aux côtés du M23. Cependant, à la suite de son élection à la tête de l’Union Africaine, le Président angolais a désigné un successeur pour ce rôle dans la crise congolaise, il s’agit du Président togolais Faure Gnassingbé. Le poids et l’influence de l’angolais sur la scène africaine n’ont pas suffi à mettre fin à ce conflit, le Président togolais sera-t-il suffisamment influent sur ses homologues rwandais et congolais ? 

Les bons offices se distinguent de la médiation par la discrétion qui est attachée à la mission. En outre, ils ne visent pas nécessairement à dégager une solution de sortie de crise. Le tiers se présente avant tout comme un facilitateur (Nay, 2008 :40). Il vient « offrir ses services pour aider les parties à débuter la négociation, notamment en organisant la rencontre » (Roche, Tamzini, 2021 :104). Les bons offices visent essentiellement à faciliter la négociation entre les parties (Ruzié, Téboul, 2021 :235). Les parties au différend demeurent cependant libres d’en accepter ou non le résultat (Nay, 2008). En conséquence, pendant l’exercice de son activité des bons offices le Président angolais Joao Lourenço s’est abstenu de déclarations, de prise de position et d’une communication prolifique sur les discussions jusqu’à son élection à la tête de la Conférence des Chefs d’État de l’UA. En revanche, à la suite de cette désignation l’incompatibilité des actions de bons offices et de Président en exercice de l’Union a obligé le Président Lourenço à se décharger de ses activités de bons offices.

 Aussi, la crise sur l’exploitation des eaux du Nil apparait comme un cas approprié pour mettre en évidence le rôle de facilitation des discussions libres acceptées par les parties. En effet, plusieurs pays sont impliqués notamment certains de l’Afrique de l’Est (Éthiopie, Ouganda, Soudan et le Sud Soudan) et l’Égypte. Pour ce faire, le président de l’UA, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, a été l’instigateur d’une réunion extraordinaire du Bureau de l’UA pour faciliter les négociations entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan à propos du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. Bien que les négociations soient toujours en cours, l’implication de l’UA a contribué à apaiser les tensions qui avaient atteint leur point culminant à la suite de l’échec d’une tentative de médiation des États-Unis (ISS, 2022 :4). En fait le Président de l’UA à l’époque, a désigné un groupe de dignitaires africains pour mener des bons offices. « Trois anciens présidents africains (Joaquim Chissano, Ellen Johnson Sirleaf et Kgalema Motlanthe) [ont été nommés par Cyril Ramaphosa] comme envoyés spéciaux de l’UA en Éthiopie » (ISS, 2022 :6). Ces missions de bons offices sont parvenues à inciter les parties au différend sur le Nil à ouvrir une discussion sur cette crise potentiellement conflictuelle. Pour ce faire, il apparait essentiel que toutes les parties au différend acceptent ou adhèrent volontairement aux actions de bons offices du facilitateur et donc de l’UA. Comme cela a été mentionné précédemment, le leadership des personnalités choisies pour mener des activités de bons offices constitue un critère de choix extrêmement important. Tout autant que les dynamiques, politiques, diplomatiques, économiques, sécuritaires et géopolitiques autour du différend.

1.2.           Les pratiques de la médiation par l’Union Africaine

La médiation est définie comme un mode de règlement politique des conflits internationaux consistant dans l’interposition d’une tierce puissance qui ne se borne pas à persuader les parties de s’entendre (comme dans les bons offices), mais leur propose une solution (Guillien, Vincent, 2005 :401). En effet, dans ce processus, le tiers intervenant comme médiateur, propose une solution sans pouvoir l’imposer (Roche, Tamzini, 2021). Ainsi, les techniques de règlement pacifique des différends présument la participation d’intermédiaires plus actifs et moins discrets que dans la mobilisation des bons offices, il s’agirait dans ce contexte de faire appel à médiateur.

Pour s’arrimer au contexte africain, spécifiquement celui de l’organisation panafricaine pour laquelle « la médiation apparaît donc comme un mode de règlement pacifique adapté aux tensions internes et troubles intérieurs des États, qui atteignent un seuil intolérable et nécessite l’intervention de l’Organisation continentale. En même temps que la médiation sert à la résolution des diverses crises dans les États membres, elle permet d’éviter la voie judiciaire longue et truffée d’incertitudes et fait émerger sur la scène internationale, des acteurs autres que les États » (Metou, 2018 :43). Au nombre des mécanismes de médiation l’UA par l’entremise du CPS dispose de la latitude d’instituer « des Comités ad hoc de médiation composés d’un État ou d’un groupe d’États » (Art. 8-5).  Il s’agit d’une équipe de personnalités de haut niveau qui sont souvent, mais pas exclusivement, d’anciens chefs d’État et de Gouvernement ou des Ministres (Amani, 2020 :114). On peut citer le Comité ad hoc de Haut niveau de l’UA sur la Libye, présidé par S.E. Sassou Nguesso, Président de la République du Congo, ou encore le Comité ad hoc de haut niveau de l’UA sur le Soudan du Sud, désigné en 2015. Cet organe a été actif pour soutenir l’effort de médiation sous conduite de l’IGAD et depuis 2019 pour faciliter le compromis entre les parties à l’Accord revitalisé sur le règlement du conflit au Soudan du Sud sur le nombre et les frontières des États du Soudan du Sud (Idem).

La médiation est particulièrement efficace et appropriée pour régler les conflits à parties multiples ayant entre elles des relations qu’elles souhaitent préserver à court ou long terme, les conflits qui exigent de la discrétion ou ceux qui sont sous-tendus par d’autres problèmes que les faits connus ou les événements en cause (Uwazie, 2011 :4). La médiation est utilisée dans les contextes où l’objectif principal est d’empêcher ou d’arrêter la violence. Il faut considérer la médiation comme un projet très spécialisé, incorporant un ensemble de connaissances ainsi qu’un ensemble de stratégies, de tactiques, d’habiletés et de techniques (Union Africaine, 2009, p. 14). Ainsi, la complexité du conflit dans l’est de la RDC relevant du mythe de Sisyphe exige un renouveau du processus de médiation. La nouvelle équipe d’éminentes personnalités récemment nommée prend en compte une multiplicité de paramètres pour s’adapter à la complexité de ce conflit.   

En mars 2025 le conflit en RDC a connu une évolution en termes de moyens régionaux de résolution de ce conflit. En effet, la SADC et l’EAC ont récemment nommé 5 nouveaux médiateurs pour une approche représentative des régions concernées par ce conflit, en prenant également en compte les problématiques relatives à l’égalité et à la jeunesse. Cette évolution est aussi symptomatique de l’évolution de la situation avec la prise de trois villes minières par le M23 dans l’est de la RDC. C’est ainsi que les anciens Chefs d’État Olusegun Obasanjo (Nigéria), Sahle-Work Zende (Éthiopie), Uhuru Kenyatta (Kenya), Cathérine Samba Panza (Centrafrique) et de l’ancien Vice-Président Kgalema Motlanthe (Afrique du Sud) ont été choisis par les deux CER pour relancer un processus de paix sans cesse remis en cause par les armes. C’est pour toutes ces considérations qu’en « matière de règlement pacifique des différends que la médiation de l’organisation, régionale plus proche des parties en conflit que l’organisation mondiale, peut être plus efficace » (Charpentier, Batyah, 2012 :105). Les médiations africaines d’aujourd’hui ont certes pour objectif de contribuer à la résolution des crises internes dans les États africains, mais elles visent surtout à laisser les Africains régler, eux-mêmes, pacifiquement, leurs différends, en utilisant leurs propres mécanismes (Metou, 2018 :44).

1.3.          Les usages de la négociation par l’Union Africaine

L’Union Africaine a constamment recours à la négociation pour ne pas dire que c’est un espace de négociation. Elle « constitue un ensemble d’activités visant l’établissement d’accords entre acteurs internationaux en vue de satisfaire les intérêts matériels et symboliques des parties en présence » (Nay, 2008 :347). C’est ainsi que l’UA a mené « la facilitation pour [l’organisation] des pourparlers de paix entre le Gouvernement de la République centrafricaine et 14 groupes d’opposition armés à la fin de 2018 et au début de 2019 » (Amani, 2020 :79). En consultation avec toutes les parties impliquées dans un conflit, l’UA déploie les efforts et prend toutes les initiatives appropriées pour prévenir, gérer et résoudre les différends (Nze Bekale, 2019 :587). C’est le mode de règlement le plus simple : les Etats en cause acceptent une rencontre entre leurs représentants, dans le but de chercher à régler le différend de bonne foi. Les Etats doivent se comporter de telle manière que les négociations aient un sens (Roche, Tamzini, 2021). Dans la négociation, chaque interlocuteur tente alors, par un jeu de concessions mutuelles, de trouver les compromis nécessaires pour ajuster son offre aux attentes de ses partenaires, en cherchant à protéger au mieux ses intérêts (Nay, 2008). Les négociations tendent alors « à un rapprochement des points de vue jusqu’à l’acceptation d’une solution commune par les parties » (Ruzié, Téboul, 2021 :234).

Au sens large le mot négociation désigne l’ensemble des modes diplomatiques, les tiers, quand ils y prennent part, ne font que prêter leur concours aux parties au différend, lesquelles sont maîtresses en dernière instance du sort qu’elles lui réservent (Combacau, 2012). Ce processus repose donc sur « la négociation, l’information et la coopération avec et entre les belligérants sans qu’une tierce partie ait beaucoup d’autorité formelle sur eux ni de véritable capacité à imposer des règlements » (Union Africaine, 2013 :14). Ce sont les parties qui doivent aboutir à un règlement de leurs litiges par des négociations (Charpentier, Batyah, 2012 :101). A cet, effet comme exemple, les pourparlers, entre le Gouvernement de la République Fédérale Démocratique d’Éthiopie et le Front Populaire de Libération du Tigré (TPLF), qui ont été lancés le 25 octobre 2022, visant à obtenir un Accord de Cessation des hostilités entre les parties, ouvrant ainsi la voie au rétablissement de la paix, de la sécurité et de la stabilité dans la région du Tigré (Union Africaine, 2022 :1). Tout comme l’on peut évoquer les négociations en cours entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte débutées depuis 2020, avec des échecs et des reprises la dernière datant de 2022, avec l’espoir d’aboutir une solution.

2. La conciliation, l’enquête et le règlement judiciaire des différends

Une Commission d’enquête [1] est un mécanisme de résolution des différends qui peut être utilisé par les parties à un différend dans les cas impliquant une divergence de vue entre celles-ci sur les faits à l’origine du différend (Union Africaine, 2016 :43). Tandis que, la conciliation [2] est un processus par lequel les parties conviennent de soumettre un litige à une commission qui a été mise en place par les parties et qui procédera à une enquête objective et à l’évaluation de tous les aspects de ce litige (Union Africaine, 2016 :44). Les méthodes judiciaires de résolution (3) des différends impliquent le règlement d’un différend par un tribunal ou tribunal arbitral habilité (Union Africaine, 2016 :46).

2.1. L’enquête 

L’enquête sous-entend une « procédure ayant pour but d’établir des faits qui sont à l’origine d’un conflit, afin de faciliter le règlement de ce dernier grâce à un examen moins passionné du problème par les parties (Guillien, Vincent, 2005 :263). En fait l’enquête est le plus souvent utilisée comme point de départ à l’une des autres modalités de règlement des différends (Roche, Tamzini, 2021). Dans ces conditions plusieurs types de commission peuvent créées, « commission spéciale, commission permanente ou commission spéciale dans un cadre permanent […] Les parties sont libres sont libres de décider de la suite aux constatations de la commission » (Ruzié, Téboul, 2021 :236). Dans le conflit au Sud Soudan, le 30 décembre 2013, le CPS a mandaté la création de la Commission d’enquête sur le Soudan du Sud pour enquêter sur les violations des droits de l’homme perpétrées pendant le conflit et faire des recommandations sur les options pour assurer la reddition de comptes et la réconciliation (Amani, 2020 :121).

Conformément à son mandat, la Commission a mené des consultations avec les différentes parties prenantes Sud-Soudanaises, a effectué une visite dans les régions du pays touchées par la violence et a soumis son rapport au Président de la Commission de l’UA, le 15 octobre 2014. Le rapport a documenté et analysé les différentes violations perpétrées, au cours du conflit (Amani, 2020). Il convient aussi de mentionner le rapport d’enquête consécutif à l’assassinat d’Idriss Deby et à la suspension de la Constitution par les militaires, lequel précise que « la priorité absolue doit être accordée au rétablissement de la paix, de la stabilité et de la sécurité et au retour à un ordre démocratique dirigé par des civils, en gardant à l’esprit que ces deux éléments sont essentiels, cruciaux, se renforcent mutuellement et sont interconnectés » (Union Africaine, 2021 :2). Mais se refuse de sanctionner l’installation d’un régime dirigé par un militaire au Tchad pour des raisons sécuritaires.

2.2. La conciliation

La mission de prévention des conflits de l’UA est mesurable à la mobilisation d’une variété de moyens de prévention et de résolution des différends. Au nombre des moyens de résolution pacifique des conflits ou différends, la conciliation est un « mode de règlement politique de conflits internationaux consistant dans l’intervention d’une commission chargée, en mettant en œuvre une procédure contradictoire, d’examiner l’affaire et de proposer des solutions » (Guillien, Vincent,2005 :143). La conciliation implique un processus par lequel les parties conviennent de soumettre un différend entre elles à un mécanisme qu’elles ont mis en place pour entreprendre une enquête et une évaluation objectives de tous les aspects du différend et proposer des recommandations spécifiques non contraignantes sur la manière dont le différend pourrait être réglé (Amani, 2020 :14). Il s’agit de l’intervention « d’une commission composée de personnes ayant la confiance des parties en vue de mettre d’accord les adversaires […] A défaut d’un accord entre les parties, le rapport pourra préconiser une solution » (Ruzié, Téboul, 2021).

A partir de quelques exemples on note qu’en pratique l’UA a souvent eu recours à la conciliation. L’exemple de la scission du Soudan en deux Etats, Soudan du Sud et Soudan apparait comme une illustration adéquate de l’usage de la conciliation par l’Union Africaine. « Lors de la négociation de l’Accord post-sécession, signé en septembre 2012, le Soudan et le Soudan du Sud ont convenu de soumettre leur différend sur les cinq zones frontalières en litige à un Groupe d’experts créé dans le cadre du Groupe de mise en œuvre de haut niveau de l’UA. Le Groupe avait la responsabilité d’examiner tous les facteurs juridiques et matériels et d’émettre son avis juridique sur le règlement du différend frontalier sur les cinq zones frontalières » (Amani, 2020). Ainsi, « la conciliation est pleinement un mode diplomatique de règlement des différends et notamment en ce qu’elle n’aboutit pas à une sentence revêtue de l’autorité juridictionnelle, mais elle comporte une organisation procédurale et une plus grande autonomie » (Combacau, Sur, 2012 :566). Dans le cas du Soudan et du Sud Soudan « l’autorité juridique de ce processus était basée sur le communiqué de la 329ème réunion du CPS, tenue le 3 août 2012, qui, au terme de son paragraphe 7 (5), s’est félicité de l’accord auquel les Parties sont parvenues sur la création d’un Groupe d’experts chargé d’émettre un avis non contraignant, faisant autorité, sur le statut des zones contestées (Amani, 2020).

2.3.          Le règlement juridictionnel des différends

Le règlement juridictionnel des différends permet de faire intervenir des organes indépendants qui rendent une décision obligatoire pour les Etats parties au litige. Il faut rappeler qu’en application du principe de souveraineté un Etat est libre de refuser la compétence d’un tel organe, d’où la nécessité du consentement préalable des Etats au différend. Le règlement juridictionnel peut prendre deux formes l’arbitrage et le recours à une juridiction internationale (Roche, Tamzini, 2021 :106). En matière d’arbitrage on peut avoir recours à la Cour permanente d’arbitrage (CPA) alors que pour une action juridictionnelle, la Cour de justice de l’UA et la Cour internationale de justice. Comme exemple d’arbitrage, à la suite du conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée, les deux pays ont sollicité la CPA et cette dernière a permis la création d’une Commission du tracé de la frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Le différend a été soumis à cette Commission d’arbitrage, qui a publié ses arrêts définitifs en août 2009 (Union Africaine, 2016 :47).  L’article 18 l’Acte constitutif de l’UA créé une Cour de justice de l’Union dont le Protocole est rentré en vigueur depuis 2009, cependant l’organe n’est toujours pas opérationnel. Les Etats ont donc recours à la Cour internationale de justice comme on l’a vu récemment dans le litige entre la RDC et l’Ouganda ou entre le Gabon et la Guinée Equatoriale.  Pour des questions spécifiques notamment des crimes contre l’humanité ou de guerre les Etats peuvent recourir à la Cour pénale internationale comme en Centrafrique, au Kenya etc.

Pour rendre justice dans cas spécifique l’UA a créé des mécanismes judiciaires spécifiques, notamment, les chambres africaines extraordinaires (CAE) au sein du système judiciaire sénégalais afin « de poursuivre et de juger le ou les principaux responsables des crimes et violations graves du droit international, de la coutume internationale et des conventions internationales ratifiées par le Tchad, commis sur le territoire tchadien du 7 juin 1982 au 1er décembre 1990 ». Ou encore « le Tribunal mixte pour le Soudan du Sud est un tribunal hybride placé sous l’égide de l’UA, qui sera chargé de mener des enquêtes sur les crimes graves commis depuis le 15 décembre 2013 au Soudan du Sud, notamment les homicides délibérés de personnes civiles, les viols et autres violences sexuelles, le recrutement forcé d’enfants et les déplacements forcés, et d’engager des poursuites à l’encontre des responsables présumés ».

Conclusion

La sécurité collective suscite périodiquement les passions. Ses partisans voient en elle un facteur déterminant de stabilité et de paix, une étape nécessaire et inévitable dans l’avènement de l’humanité réconciliée (Bentebibel, 2022 :68). Cette idéalisation soutenue par un idéalisme de la sécurité collective semble limitée, du moins les effets de la sécurité collective de l’Union Africaine. Car en dépit de l’existence d’un système de sécurité collective, il n’en demeure pas moins que le continent reste confronté de manière persistante aux différends, même ceux considérés comme conflictuels.  En effet, un membre du Comité des représentants « l’UA n’a pas été en mesure de trouver des solutions appropriées. Par conséquent, les régimes putschistes du Niger, du Mali et du Burkina Faso ont annoncé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Ces départs affectent le processus d’incorporation des États au sein de l’UA ». C’est probablement la conséquence d’un système de sécurité collective fébrile et sensible aux positions des États et des organisations régionales.

À l’instar du système mondial, l’approche de la sécurité collective en Afrique n’accorde pas une priorité suffisante à la prévention, en particulier quand il s’agit de s’attaquer aux causes profondes des conflits. Cela s’explique en partie par le fait que la prévention est une prérogative nationale, de sorte que l’adhésion stricte à la souveraineté limite les possibilités d’intervention extérieure. La prévention des conflits est également moins attrayante pour les dirigeants que les mesures sécuritaires et militaires (Dawit, 2023 :6). Les dirigeants de l’UA ont toutefois fait preuve d’un manque persistant de volonté politique, entravant la capacité de l’organisation à traiter efficacement certaines questions centrales, notamment celle des conflits armés, entrainant de graves conséquences pour les civils et des atteintes généralisées aux droits fondamentaux. L’UA n’a pas répondu avec la même énergie à toutes les crises du continent, manquant parfois à ses obligations et invoquant le principe de subsidiarité vis-à-vis des organes régionaux pour justifier son inaction (HRW, 2025).  

 Il est à noter que les nouvelles formes de changements anticonstitutionnels de Gouvernement en Afrique rendent impérative l’introduction de nouvelles stratégies et l’adoption de mesures pratiques novatrices afin de renforcer les dispositions institutionnelles existantes en matière de prévention et de lutte contre les coups d’État. Ces mesures devraient être associées à des dispositions innovantes pour gérer les situations de transitions post-coup d’État (ISS, 2023 :4). Les anachronismes que portent la sécurité collective de l’Union Africaine appellent à revisiter l’ensemble de ses mécanismes et particulièrement ceux relatifs à la résolution des différends. C’est pourquoi « un examen critique du cadre actuel de l’UA est nécessaire pour déterminer son efficacité dans la mise en œuvre de l’action collective en matière de sécurité. Cette évaluation devrait se concentrer sur l’amélioration des principes normatifs, la clarification des rôles de l’UA et des CER, et la mise à jour des politiques et instruments pertinents au sein de l’Architecture africaine de paix et de sécurité » (Houdaigui, 2023 :15).

L’Afrique devrait revoir en profondeur le concept de sécurité collective et analyser les facteurs qui l’entravent. Elle a besoin d’un mécanisme de coopération qui s’attaque à l’insécurité persistante et s’adapte à l’évolution de la politique mondiale. L’UA et les organismes régionaux devraient prendre l’initiative d’organiser un dialogue sur l’approche de l’Afrique. Une discussion franche et ouverte est essentielle, notamment sur l’interprétation étroite de la souveraineté et le manque de priorité accordée à la prévention des conflits (Dawit, 2023 :6).

Au-delà des limites du système de prévention des conflits de l’UA, il convient de préciser qu’il peut être renforcer. En effet, la prédominance des acteurs étatiques dans l’ensemble des processus de prévention des conflits a tendance à politiser excessivement les mécanismes de prévention. Une évolution serait d’instituer des approches inclusives impliquant, les femmes, les jeunes, la société civile, les autorités traditionnelles et religieuses. Ainsi, les mécanismes de prévention gagneraient en représentativité et peut-être en efficacité, aussi ces mécanismes pourraient être soumis à des évaluations périodiques pour en mesurer l’efficacité. Au titre des améliorations, il est souhaitable que les processus de résolution pacifique des différends soient plus réactifs, la réaction à temps constitue une des faiblesses de ce système. En définitive, il est essentiel que l’UA, les CER et les Etats membres investissent massivement dans la prévention structurelle des conflits en mettant en œuvre l’Agenda 2063 comme politique de développement du continent.

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Défis et enjeux de l’autosuffisance en produits halieutiques en Corée du Sud.

Analyse de la demande intérieure, des politiques des pêches et des implications géopolitiques.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Yeukyin Chiu

Yeukyin Chiu est doctorante à l’Université Laval, sous la direction de Frédéric Lasserre. Sa thèse porte sur les intérêts des pays asiatiques en matière de pêche dans l’Arctique.

Résumé

La Corée figure parmi les principaux producteurs mondiaux de produits halieutiques, tant en matière de pêche que d’aquaculture marine. Malgré cette position, le pays enregistre depuis longtemps un déficit commercial persistant dans le secteur des produits de la mer. En s’appuyant sur les données des bilans alimentaires de la FAO, les statistiques commerciales fondées sur les codes du Système harmonisé, ainsi que sur des sources officielles et académiques, cet article analyse les déterminants structurels de cette situation.

Les résultats montrent que la Corée se caractérise par une demande exceptionnellement élevée en produits halieutiques, supérieure à la moyenne mondiale et à celle de ses pays voisins. Parallèlement, le pays est fortement exposé aux effets du changement climatique et évolue dans un contexte institutionnel régional contraignant, ce qui complique la gestion durable des stocks. Face à ces contraintes, la Corée a maintenu un niveau élevé d’autosuffisance grâce au développement de l’aquaculture marine et à l’investissement technologique. Bien que les importations halieutiques contribuent à la diversification des risques liés à l’approvisionnement en produits de la mer, la forte concentration des importations de ressources halieutiques russes constitue un risque d’approvisionnement à long terme pour la Corée du Sud. Parallèlement, l’augmentation des importations de produits halieutiques transformés en provenance de la Chine soulève des questions quant à la capacité du secteur national de la transformation à satisfaire la demande intérieure. Des recherches supplémentaires sont nécessaires afin de mieux comprendre les enjeux de dépendance au sein des chaînes d’approvisionnement halieutiques en Corée.

Mots-clés
Réchauffement climatique, produits halieutiques coréens, autosuffisance alimentaire, secteur halieutique coréen, gouvernance des pêches dans le nord-ouest de l’océan Pacifique

Abstract

South Korea is one of the world’s leading seafood producers, in both capture fisheries and marine aquaculture. However, despite this strong production, Korea has long recorded a persistent trade deficit in the seafood sector. Drawing on data from the FAO Food Balance Sheets and trade statistics based on Harmonized System (HS codes), as well as official sources and academic documents, this article analyses the structural determinants of this situation. The findings show that South Korea has an exceptionally high demand for seafood products, exceeding both the global average and that of its neighbouring countries. At the same time, the country is strongly affected by climate change and operates within a constraining regional institutional framework, which complicates the sustainable management of fish stocks.

In response to these challenges, South Korea has maintained a high level of seafood self-sufficiency through the development of marine aquaculture and technological investment in the sector. While imported seafood products contribute to diversifying supply-related risks, the strong concentration of Alaska pollock imports from Russia constitutes a long-term supply risk for South Korea. At the same time, the increasing imports of processed seafood products from China raise questions about the capacity of the domestic processing sector to meet domestic demand. Further research is needed to better understand dependency issues within seafood supply chains in South Korea.

Keywords: global warming, Korean seafood products, food self-sufficiency, Korean fisheries resources, fisheries governance in the Northwest Pacific Ocean

Introduction

La Corée du Sud (ci-après Corée) se situe le long de la côte nord-ouest de l’océan Pacifique, qui constitue l’une des principales zones de pêche au monde (FAO, 2024a). Elle se classe parmi les premiers États en matière de captures marines et d’aquaculture, et elle est également l’un des principaux acteurs de la pêche en eaux lointaines (FAO, 2024b; Yozell, S. et al., 2019). Par ailleurs, les produits halieutiques (PH) occupent une place importante dans le régime alimentaire quotidien coréen. La Corée figure également parmi les pays qui consomment le plus de produits aquatiques au monde (FAO, 2023b). Cependant, sa production importante ne suffit pas à répondre à la demande intérieure, et la Corée demeure un importateur net de produits de la mer (voir figure 1) (Korea Customs Service, 2024b).

Bien que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ait publié certains rapports sur la production sectorielle de produits de la mer en Corée, il existe très peu d’articles académiques expliquant les raisons pour lesquelles ce déficit persiste malgré une production élevée. La forte consommation laisse supposer que les PH jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire du pays. En même temps, les impacts du réchauffement climatique ont des répercussions sur l’écosystème marin à l’échelle mondiale et nuisent aux stocks (AMAP, 2019). Nous observons actuellement des phénomènes tels que le déplacement des stocks, l’acidification et la hausse des températures dans l’océan (Barange, M. et al., 2018; Barange, M. et al., 2014; Cheung, W. W. et al., 2016; Haug, T. et al., 2017; Pörtner, O. et al., 2019).

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent :

  • Comment les secteurs de la pêche coréenne sont-ils affectés par les changements climatiques ?
  • Quelles stratégies la Corée met-elle en œuvre pour garantir l’approvisionnement en PH sur son marché national ?
  • Quelles seront les implications géopolitiques ramenées par sa quête des ressources halieutiques?

Cet article vise à apporter des réponses en s’appuyant sur des données et des documents publiés par des organisations internationales telles que la FAO, ainsi que par des institutions gouvernementales comme le Korea Statistical Information Service et le Korea Customs Service – Trade Statistics. Des articles académiques sont également mobilisés.

1.     La sécurité d’approvisionnement des produits halieutiques et la situation de la Corée

Aujourd’hui, la production domestique n’est plus la seule source d’approvisionnement alimentaire ; le commerce international permet d’acquérir des denrées auprès de pays étrangers, en s’appuyant sur le principe de l’avantage comparatif. En résumé, les États peuvent adopter deux stratégies pour répondre à leurs besoins nationaux : l’autosuffisance, qui repose sur la production domestique, et l’autonomie alimentaire, qui repose sur l’importation (Clapp, J., 2015). Cette dernière permet aux États de surmonter la pénurie de ressources naturelles et d’obtenir des aliments à moindre coût. Cependant, la dépendance à la production étrangère soulève la question de la sécurité nationale : les États sont exposés aux fluctuations des prix et aux ruptures d’approvisionnement en cas de guerre, de pandémie ou d’interruption des chaînes logistiques (Saccone, D. et al., 2025).  Par conséquent, de nombreux pays ou régions adoptent des politiques de distorsion du marché, telles que les subventions ou l’imposition de tarifs sur les produits étrangers, afin de protéger leur capacité de production. En réalité, il est rare qu’un État soit totalement autosuffisant. Même les pays considérés comme des économies fermées, tels que la Corée du Nord, ont recours à l’importation alimentaire (FAO GLOBEFISH, 2020). En fonction des ressources disponibles et de leur vision des relations internationales, les États ajustent la proportion de ces deux stratégies afin d’assurer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire national.

Afin de comprendre la dynamique de l’offre et la demande des PH domestiques en Corée, deux ensembles de données seront analysés. Le premier provient du bilan alimentaire de la FAO. En extrayant les données disponibles sur son site et en appliquant la formule utilisée par la FAO : (production × 100 ÷ (production + importations − exportations)), nous avons calculé le taux d’autosuffisance des produits halieutiques (PH) en Corée. Selon la même méthode, nous avons calculé les taux pour ses pays voisins (Chine et Japon), ainsi que pour l’Asie de l’Est et le monde. De plus, nous avons calculé les taux pour les années 2011, 2016 et 2021 afin d’analyser l’évolution de l’autosuffisance en Corée (voir tableau 1 et 2).

Étant donné que les caractéristiques de PH diffèrent de celles des aliments de base tels que le riz, le blé et le soja, l’importance des PH dans l’alimentation de la population locale dépend également de la disponibilité de substituts pouvant servir de sources de protéines animales. Nous avons donc pris en compte la proportion de PH dans les apports en protéines animales de ces pays à l’aide de la formule suivante : quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH ÷ [quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH + viande et abats comestibles] × 100. Les résultats obtenus sont présentés ci-après (voir tableau 1).

ParamètresMondeAsie de l’estChineJaponCorée
Taux d’autosuffisance en PH (%)96,588,292,353,174,7
Proportion des PH dans les sources de protéines animales (%)22,727,937,8450,9952,23
Quantité d’approvisionnement alimentaire en PH (kilo/habitant/an)23,355,157,146,289,5

Tableau 1 – Paramètres de la sécurité alimentaire halieutique

Calculs de l’auteure fondés sur les données des bilans alimentaires de la FAO. Source : FAOSTAT, n.d.

Les résultats montrent que la Corée affiche actuellement un taux d’autosuffisance en produits de la mer de 74,7 %, ce qui la situe entre ses deux voisins, la Chine (92,3 %) et le Japon (53 %) (FAOSTAT, n.d.). Bien que ce chiffre soit inférieur à celui du monde et de l’Asie de l’Est, il convient de souligner que la Corée dépend davantage des produits de la mer, lesquels représentent une part nettement plus élevée de l’apport en protéines animales que la viande : 52,23 % pour la Corée, contre 22,7 % pour le monde, 27,9% pour l’Asie de l’Est, 37,84 % pour la Chine et 51 % pour le Japon. Cette forte dépendance met en évidence le rôle essentiel des PH dans la sécurité alimentaire coréenne.

Année201120162021Variation (%) (2011 et 2021)
Taux d’autosuffisance (%)777274,8-2,9
PH (kg/habitant/an)79,68187+9,3
Plantes aquatiques (kg/habitant/an)2025,634,3+71,5

Tableau 2 –  Évolution du taux d’autosuffisance et de l’approvisionnement alimentaire en PH et plantes aquatiques en Corée (kg/ habitant /an) en Corée de 2011 à 2021.

(FAOSTAT, n.d.)

Entre 2011 et 2021, la consommation de PH par habitant a augmenté (+9,3 %), principalement en raison de la croissance spectaculaire de la consommation de plantes aquatiques (+71,5 %), (FAOSTAT, n.d.) (voir tableau 2). En effet, les consommateurs coréens présentent une forte appétence pour les PH. Une étude concernant les préférences des consommateurs à l’échelle mondiale démontre que la Corée se classe au 6e rang de l’indice d’appréciation des PH (seafood liking index) (Cai, J. et al., 2022; FAO, 2023a). Plusieurs raisons contribuent à cette forte appréciation des PH par le public en Corée. Premièrement, le secteur des pêches en Corée continue de promouvoir les PH comme une source de protéines supérieure (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). La population a également une longue tradition de consommation des plantes aquatiques, lesquelles peuvent être facilement intégrées à la cuisine coréenne, ce qui favorise également leur utilisation dans les restaurants et les produits alimentaires transformés. De plus, le gouvernement soutient activement ce secteur pour surmonter les défis liés à la production (Hwang, E. K. et al., 2020; Kim, M.-S. et al., 2018). Ces aspects seront abordés dans les prochaines sections.

Le deuxième jeu de données est constitué d’informations enregistrées sous forme de codes du Système harmonisé (SH), un système de codification des marchandises élaboré par l’Organisation mondiale des douanes (Organisation mondiale des douanes, n.d.).  Ce système sert de référence pour les statistiques commerciales, les droits de douane et la réglementation des échanges internationaux. L’examen des préfixes des codes des marchandises permet de comprendre le flux des produits à différents stades de la chaîne de valeur. Plus précisément :

  • SH 03 désigne l’ensemble des poissons, crustacés, mollusques et autres invertébrés halieutiques, qu’ils soient non traités ou légèrement transformés, comme les produits frais, réfrigérés ou congelés ;
  • SH 1604 correspond aux préparations et conserves de poissons ;
  • SH 1605 concerne les crustacés, mollusques et autres invertébrés préparés ou conservés.

En analysant les statistiques publiées par le Gouvernement de Corée, nous pouvons voir l’évolution des importations de PH en Corée au cours de la dernière décennie. La figure 1 indique le flux de marchandises relevant du code SH 03 en Corée entre 2011 et 2024. En prenant 2011 comme l’année de référence, nous constatons qu’un déficit commercial dans ce secteur persiste sur une longue période. Cependant, la fluctuation des volumes d’exportations et d’importations reste relativement légère : le volume des exportations en 2024 a augmenté 5,93 %, tandis que celui des importations a diminué de 0,83%, par rapport aux chiffres de 2011.

Figure 1 – Quantités d’exportation et d’importation de marchandises sous le code SH 03 de la Corée entre 2011 et 2024 (kt)

Source : Korea Customs Service, 2024b

Selon les données publiées par le Gouvernement de Corée, la production nationale des PH a progressé de 10,9 % en 2024 par rapport à 2011, atteignant 3 610 kt (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Actuellement, la production issue de l’aquaculture marine représente 47 % de la production totale, 17,5 % proviennent de la pêche en eaux domestiques et 10 % de la pêche en eaux lointaines, tandis que la contribution des pêches en eaux intérieures reste inférieure à 1 % (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Cette situation diffère de celle de 2011, où les prises de la pêche (côtière, en eaux lointaines et en eaux intérieures) représentaient 56,4 % de la production totale.

Figure 2 – Répartition de la production halieutique et aquacole, ainsi que la part des importations dans l’approvisionnement nationale (en kt) entre 2011 et 2024

Source: Korea Customs Service, 2024b; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024; Statistics Korea, 2025c.

2.     Pourquoi l’aquaculture marine constitue-t-elle l’approche optimale ?

Plusieurs facteurs incitent la Corée à adapter sa stratégie d’approvisionnement en PH. Premièrement, l’environnement physique du pays favorise le développement de l’aquaculture marine. Les eaux entourant la Corée se caractérisent par l’existence de vastes zones intertidales peu salées et peu profondes à l’ouest, offrant des conditions propices à l’aquaculture (Park, Y. H., 2017; WWF-Korea, 2016). Aujourd’hui, plus de 50 % de la production halieutique provient de la province de Jeolla du Sud (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024) (voir figure 3). À l’inverse, la façade orientale se distingue par des eaux plus profondes, influencées par les courants pacifiques, où des espèces pélagiques d’eaux froides telles que la morue, le colin d’Alaska, et divers céphalopodes étaient autrefois couramment observés (Han, J. et al., 2022). Cependant, ces ressources sont désormais fortement épuisées. Selon les données de Sea Around Us[1], 94,7 % des captures effectuées dans la zone économique exclusive (ZEE) sud-coréenne proviennent de stocks surexploités (Sea Around Us, n.d.).

Figure 3. Quantité de production halieutique par province en Corée en 2024 (kt)

Source : (Statistics Korea, 2025b)[2](FAO, 2023b)

  • Pourquoi les ressources halieutiques s’épuisent-elles ?
    • Les impacts négatifs du changement climatique

La déplétion des stocks résulte de plusieurs facteurs, dont le changement climatique accentue la vulnérabilité des écosystèmes halieutiques dans la région. Selon un rapport du National Institute of Fisheries Science de la Corée, la température des eaux coréennes a augmenté de 1,44 °C en 56 ans, soit deux fois plus que la moyenne mondiale (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024).

L’ensemble des effets du réchauffement climatique, tels que l’élévation de la température de l’eau et la prolifération des espèces nuisibles comme les méduses, affecte les principaux stocks commerciaux, notamment le colin d’Alaska, les calmars, les anchois et les maquereaux (Bang, M. et al., 2018; Lee, S.-H. et al., 2022; National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Une tendance au déplacement vers le nord des stocks est également observée (Dong, W. et al., 2024). En particulier, la déplétion des stocks d’espèces d’eau froide, qui constituaient une source de protéines dans l’alimentation traditionnelle des Coréens, soulève la question de la sécurité d’approvisionnement en PH (Eom, S.-h., 2011).  L’effondrement des stocks de colin d’Alaska a conduit le Gouvernement à décréter une interdiction complète de la pêche de cette espèce dans les eaux nationales (Yonhap News Agency, 2019). Les céphalopodes, qui sont également un élément caractéristique de la cuisine coréenne, représentaient 18,43 % de la consommation totale de PH en Corée en 2020 (FAOSTAT, n.d.). Cependant, leur capture dans les eaux nationales a diminué de près de 80 % par rapport aux niveaux de 2008 (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  

  • Le manque d’encadrement régional dans les efforts de conservation

La situation géopolitique de la Corée complique la conservation des ressources halieutiques dans ses eaux. La ZEE sud-coréenne est entourée par la Chine, le Japon et la Corée du Nord. Certaines zones se chevauchent avec celles de la Chine et du Japon (voir figure 4). Des accords bilatéraux ont été négociés avec ces États pour la gestion des pêches (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2001; Ministry of Foreign Affairs of Japan, 1998). Cependant, ces accords, bien qu’ils constituent un cadre de coopération, restent non contraignants et ne peuvent donc être considérés comme un véritable cadre juridique régional pour la gestion des stocks. Ils servent avant tout de plateforme de dialogue entre les États concernés (Kwon, N. et al., 2025). L’absence d’un mécanisme de coordination multilatérale rend la gestion difficile, notamment en ce qui concerne l’attribution des quotas et la surveillance des pêches illicites, non déclarées et non réglementées (pêches INN), ce qui constitue un obstacle majeur à la gestion durable des ressources halieutiques.

Figure 4 – Zones de pêche cogérées par la Chine, la Corée et le Japon

Source : Kwon, N. et al., 2025.

Ce problème ne concerne pas uniquement la Corée et ses pays voisins. Lorsque nous abordons cette question sous un angle géographique plus large, englobant la région nord-ouest du Pacifique, nous constatons l’absence d’une organisation régionale de gestion des pêches (ORGP) chargée de la cogestion des ressources halieutiques dans les ZEE chevauchantes. Les deux ORGP présentes dans la région ont des mandats limités :

  • La North Pacific Fisheries Commission ne couvre que les zones de haute mer (voir figure 5),
  • La Western & Central Pacific Fisheries Commission (WCPFC) se limite aux thonidés et aux espèces migratoires (North Pacific Fisheries Commission, n.d.; Western & Central Pacific Fisheries Commission, n.d.).

Ce déficit de coopération multilatérale s’explique principalement par les tensions géopolitiques régionales. Les revendications de ZEE en mer de Chine méridionale, les différends liés à la souveraineté des îles situées le long de la façade occidentale de l’océan Pacifique — telles que Dokdo et Diaoyu, la question de la reconnaissance de Taïwan, ainsi que la rivalité entre les pays riverains de la mer de Béring, notamment les États-Unis et la Russie, constituent autant de facteurs qui entravent la mise en place d’une ORGP dans cette zone.

De plus, la situation en Corée du Nord rend plus difficile la gestion durable des stocks halieutiques. En 2017, les Nations Unies ont interdit l’exportation de PH nord-coréens à la suite du lancement de missiles contre des pays voisins (Conseil de sécurité, N. U., 2017). Malgré cette interdiction, la pêche commerciale se poursuit dans la région sous la forme de « navires fantômes » (Park, J. et al., 2020). Cette persistance entraîne une exploitation des stocks sans aucun contrôle.

À court terme, peu d’éléments laissent présager un changement de situation. En l’absence d’une ORGP fonctionnelle pour encadrer les efforts contre les activités de pêche INN, la dégradation des stocks persiste (Zhang, H., 2018). Les données de la FAO confirment que l’état des stocks dans le nord-ouest du Pacifique connaît une détérioration continue. Une proportion croissante des captures dans la zone 61 (Pacifique nord-ouest) provient de stocks non durables (FAO, 2016, 2018, 2020b, 2024b) (voir tableau 3).  Dans ce contexte, la Corée se trouve contrainte de rechercher des solutions alternatives afin de garantir la sécurité de la chaîne d’approvisionnement en PH pour le marché national.

Figure 5 – Zones mandatées par les ORGP[3]. Le nord-ouest du Pacifique (la zone délimitée par le rectangle rouge) n’est pas couvert par une ORGP régionale

Source : (FAO, 2020a)

Année% des prises proviennent de stocks non durables
201624
201828
202038
202245
202466

Tableau 3 – Taux de prises provenant de stocks surexploités entre 2016 et 2024

Source : FAO, 2016, 2018, 2020b, 2022b, 2024b.

4.     L’acquisition de ressources halieutiques dans les eaux lointaines peut-elle constituer une solution ?

La Corée pratique la pêche en eaux lointaines depuis les années 1960 (FAO, 2022a). Toutefois, l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer a limité l’accès à des zones de pêche auparavant ouvertes. Par ailleurs, la hausse des coûts de production, notamment liés à l’augmentation des salaires et du prix du carburant, a freiné l’expansion du secteur (Cha, V. D., 1996; Shon, S. et al., 2014). Malgré ces contraintes, les navires coréens demeurent actifs dans certaines zones. Actuellement, la Corée est l’un des principaux pêcheurs de thons dans la zone sous mandat de la WCPFC (Havice, E. et al., 2019). Parallèlement, l’océan Atlantique est devenu une source importante d’approvisionnement en mollusques et céphalopodes pour la Corée au cours des dernières années (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Cependant, la compétition pour les ressources halieutiques en haute mer demeure intense. La Chine, le Japon et Taïwan sont également des acteurs majeurs de la pêche en haute mer, et ils sont en concurrence avec la Corée pour l’accès aux stocks et à la chaîne d’approvisionnement (Hanich, Q. et al., 2021; Havice, E. et al., 2019; Yozell, S. et al., 2019). Par exemple, dans la zone régie par le WCPFC, les entreprises coréennes sont confrontées à la concurrence des entreprises d’État chinoises; le Japon soutient également son industrie de la pêche de manière indirecte en apportant une aide au développement aux États insulaires afin de sécuriser l’accès aux stocks. Pour sa part, la Corée privilégie la formation de coentreprises avec des acteurs locaux afin de garantir l’accès aux stocks (Havice, E. et al., 2019). Dans la quête de calmars, les navires coréens font face à la domination des chalutiers chinois, qui effectuent plus de la moitié des captures dans les eaux internationales (Urbina, I., 2020).

En dehors de la concurrence exercée par les pays tiers, la Corée rencontre des difficultés à accroître sa production par la pêche en eaux lointaines. L’attribution des quotas et la définition des normes dans les zones de haute mer relèvent des ORGP, qui s’appuient sur l’état des stocks, les enregistrements historiques des captures et les intérêts des États côtiers (Cox, A., 2009). Toute augmentation de la production suppose de surmonter des obstacles institutionnels au sein de ces organisations. Au cours des deux dernières décennies, la part des prises issues de la pêche en eaux lointaines dans l’approvisionnement national total a continué de diminuer, passant de 27,7 % en 2001 à 13,2 % en 2024 (Statistics Korea, 2025c). Sa contribution à un approvisionnement durable en PH apparaît dès lors limitée.

5.     Le développement de l’aquaculture marine constitue-t-il une solution parfaite ?

En considérant les facteurs précédemment évoqués, l’aquaculture marine apparaît comme l’option la plus pertinente, dans la mesure où la production s’effectue dans un environnement contrôlé, relativement à l’abri des aléas géopolitiques. Toutefois, ce secteur demeure confronté à des défis structurels et techniques. En Corée, l’industrie halieutique présente une configuration bipolaire : la pêche en eaux lointaines est dominée par de grands conglomérats tels que Dongwon (Havice, E. et al., 2019), tandis que la majorité des acteurs de la pêche côtière et de l’aquaculture marine sont des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Afin de favoriser l’investissement, la Corée a adopté en 2014 l’Aquaculture Industry Development Act pour permettre les grands conglomérats de joindre le secteur (Jeon, B.-D. et al., 2012; Korea Law Translation Center, n.d.). Malgré cette réforme, 90,7 % des exploitations aquacoles restent de petite taille et détenues par des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Le secteur est confronté au problème du vieillissement et de la diminution du nombre de pratiquants  (Statistics Korea, 2025a). De 2014 à 2023, la population liée au secteur des pêches a diminué de 36,5 % (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  Dans le secteur de l’aquaculture marine, plus de 50 % des travailleurs ont plus de 50 ans; l’engagement de travailleurs étrangers est nécessaire afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre. (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Dans une telle situation, l’automatisation du secteur devient indispensable.

Depuis la promulgation de la nouvelle loi sur l’aquaculture, plusieurs projets d’automatisation du secteur ont été lancés dans les fermes aquacoles de crevettes, de concombres de mer et de mérous (Kim, M.-J. et al., 2021). Actuellement, le gouvernement pilote le projet « Smart Aquaculture Cluster Development ». Un exemple est la mise en place d’un système de recirculation aquacole pour l’élevage de saumons à Busan, en partenariat avec des acteurs privés et des organismes de recherche (AKVA Group, n.d.; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, n.d.; Pukyong National University, 2024). Toutefois, il demeure prématuré d’évaluer son impact sur la production nationale, ce projet n’étant qu’à un stade initial de développement.

Le soutien gouvernemental se manifeste également à travers des mesures techniques et des initiatives de marketing visant à renforcer la visibilité internationale. Par exemple, les autorités incitent les aquiculteurs d’algues à développer de nouvelles variétés commerciales, en facilitant leur certification et en les accompagnant dans la procédure d’enregistrement auprès de l’International Union for the Protection of New Varieties of Plants (Hwang, E. K. et al., 2020; Hwang, E. K. et al., 2019). Par ailleurs, les algues bénéficient d’une promotion active à l’exportation dans le cadre de la campagne « K-Seafood », initiée par le gouvernement (Choi, M.-H., 2024; Hwang, E. K. et al., 2020; Jumaway, J., 2024).

Cependant, il convient de souligner que l’aquaculture marine est également exposée aux effets négatifs du changement climatique. L’acidification et la modification de la salinité dans les zones intertidales, induites par l’élévation du niveau marin, génèrent des incertitudes pour le secteur; par ailleurs, certaines espèces commerciales d’algues présentent une faible tolérance thermique (Kim, B.-T. et al., 2019; Kim, B.-T. et al., 2021). En 2023, une période prolongée de températures élevées a entraîné des pertes estimées à 33,54 millions de dollars américains (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Compte tenu de la superficie limitée de la Corée, le déplacement des fermes d’aquaculture vers le nord semble peu envisageable. Dès lors, l’avenir du secteur demeure incertain.

6.     L’importation comme stratégie d’approvisionnement

Compte tenu des éléments précédemment évoqués, il apparaît que l’importation constitue une composante incontournable de l’approvisionnement en produits de la mer sur le marché domestique. La problématique de la dépendance vis-à-vis des importations alimentaires s’inscrit dans un débat national remontant aux années 1980. Néanmoins, la majorité des discussions se sont concentrées sur les produits agricoles, notamment le riz (Lee, C.-H., 2024). Pour les PH, cette étude soulève trois questions relatives à la sécurité de l’approvisionnement :

  • La Corée a-t-elle mis en place des dispositifs visant à faciliter l’importation des PH ?
  • Dans quelle mesure la hausse des importations pourrait-elle compromettre la capacité de production nationale ?
  • Enfin, cette dépendance accrue est-elle susceptible d’engendrer des risques pour la sécurité de l’approvisionnement intérieur ?

6.1. La question du libre-échange des produits halieutiques

Depuis les années 2000, la Corée a conclu des accords de libre-échange (ALE) avec divers pays. Parmi eux, le Chili, la Norvège, le Pérou, les États-Unis, le Vietnam, la Chine et le Japon figurent parmi les principaux fournisseurs de produits de la mer pour la Corée (voir figure 6). La signature de ces ALE a permis à la Corée d’améliorer son accès aux PH grâce à l’élimination ou à la réduction des barrières tarifaires. En comparant les volumes d’importation des PH (SH03) par la Corée entre l’année d’entrée en vigueur des ALE et 2024, nous observons une hausse globale après la mise en œuvre des accords (voir tableau 6). Toutefois, cette augmentation varie selon les pays (voir tableau 6).

  • Les importations en provenance du Chili, du Pérou et de la Norvège ont fortement progressé, avec des hausses respectives de + 187,9 %, 115,63 % et + 616,13 %.
  • Celles provenant du Vietnam et des États-Unis affichent une croissance plus modérée (+14,8 % et + 5,42 %)
  • Les importations en provenance de la Chine (-16,3 %) et du Japon (-2,82 %) ont reculé.

Figure 6 – Les dix principaux pays exportateurs de PH (code SH 03) vers la Corée en 2024 (en kt) ; les pays en bleu disposent d’un ALE en vigueur avec la Corée.
Source : Korea Customs Service, 2024a.

PaysAnnée d’entrée en vigueur de l’ALEProduits principaux d’importationCode SHVariation du volume d’importation des produits SH03 entre l’année d’entrée en vigueur de l’ALE et 2024 (en %)
Chili2004Céphalopodes congelésSH 030743+187,9
Saumon congeléSH030312
Norvège2006Saumons fraisSH 030214+ 616,13
Maquereaux congelésSH 030354
Filet de saumonSH 030441
Pérou2011Céphalopodes congelésSH 030743+115,63
CrustacésSH 030617
États-Unis2012Saumons congelésSH 030312+5,42
Poissons congelésSH 030339
Filet de poissons platsSH 030483
Vietnam2015Filet des poissonsSH 030499+14,8
CrevettesSH 030617
Céphalopodes (pieuvres)SH 030752
Chine2015Poissons congelésSH 030389-16,37
Céphalopodes fraisSH 030752
Céphalopodes congelésSH 030743
Japon (via RCEP[4])2022Poissons vivantsSH 030199-2,82
Coquilles Saint-Jacques fraichesSH 030721
Coquilles Saint-Jacques congeléesSH 030722

Tableau 4 – Évolution des importations coréennes de produits halieutiques (PH) (SH03) en provenance de partenaires liés par un ALE
Source : Korea Customs Service, 2024b

Les données extraites du Korea Customs Service montrent que les céphalopodes, dont la production nationale a fortement diminué au cours de la dernière décennie, figurent parmi les principales espèces importées, notamment en provenance du Chili, du Pérou, du Vietnam et de la Chine. Malgré l’épuisement des stocks dans les eaux domestiques, le marché coréen continue de présenter une forte demande pour cette espèce. Les importations jouent dès lors un rôle de substitution à la production nationale en déclin. Depuis 2017, l’importation du produit de céphalopodes congelés (SH 030743) a augmenté de 34 %[5]. La Corée est donc de plus en plus dépendante des importations de céphalopodes.

Parallèlement, la conclusion d’ALE avec plusieurs pays différents permet à la Corée de diversifier ses sources d’approvisionnement. Par exemple, les importations de céphalopodes en provenance du Chili (SH030743) ont diminué 43 % depuis 2017, mais cette baisse a été compensée par une hausse des importations en provenance de la Chine (+82,38 %), du Pérou (+25,75 %) et du Vietnam (+11,9%) (Korea Customs Service, 2024b). La présence de plusieurs fournisseurs contribue ainsi à réduire la dépendance de la Corée vis-à-vis d’un seul partenaire.

Les principales espèces importées, telles que les céphalopodes et les saumons (voir le tableau 6), se distinguent des produits de mer locaux. Ainsi, l’importation de PH étrangers ne nuit pas à la capacité de production domestique ; au contraire, elle permet à la Corée de bénéficier d’un accès à des espèces qui n’existent pas ou existent rarement sur son territoire, comme le saumon. En revanche, pour les espèces produites localement (maquereaux, thons et bivalves), la Corée applique une période de démantèlement tarifaire plus longue (Korea Customs Service, n.d.-a, n.d.-b), ce qui offre une certaine protection aux secteurs nationaux. Cette approche illustre la stratégie coréenne visant à concilier ouverture commerciale et préservation des filières domestiques.

6.2. Le risque géopolitique pour l’approvisionnement

La conclusion des ALE contribue à diversifier les sources d’approvisionnement en PH. Toutefois, il convient de noter qu’un tiers des importations provient de la Russie (voir figure 6), un pays qui n’a pas conclu d’ALE avec la Corée. La moitié de ces importations russes concerne le colin d’Alaska (SH 030367), une espèce importante dans l’alimentation coréenne, mais les stocks dans les eaux domestiques sont épuisés (Korea Customs Service, 2024b; Yonhap News Agency, 2019). Bien que la Chine et les États-Unis exportent également ce produit vers la Corée, les produits provenant de ces deux pays sont 69 % et 27 % plus cher que ceux de Russie (Korea Customs Service, 2024b). Bien qu’à court terme, l’écart de prix entre les PH russes et américains pourrait se réduire grâce à la conclusion de l’ALE conclu entre la Corée et les Etats-Unis, qui supprimera les tarifs en 2026 (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). Cependant, l’approvisionnement russe demeure difficilement remplaçable, car il représente 99 % du volume total importé (Korea Customs Service, 2024b).

La Corée a néanmoins signé un accord bilatéral avec la Russie en 1991, lui permettant de pêcher des stocks dans la ZEE russe en contrepartie d’une compensation financière (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2007). En 2021, la Corée a obtenu un quota de pêche de 28,4 kt de colin d’Alaska (Kang, Y.-S., 2021), soit l’équivalent de 11 % du volume d’importation de la même année (Korea Customs Service, 2024b). De même, l’accès à ce stock reste toutefois contrôlé par la Russie. En 2015, la Russie a imposé une réduction des quotas de pêche en réaction à un différend concernant les investissements coréens dans les infrastructures portuaires russes (The Korea Herald, 2015). Cet épisode démontre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes est conditionné par les relations diplomatiques entre les deux pays.

Depuis 2022, les relations entre la Corée et la Russie se sont détériorées en raison de la guerre en Ukraine. De nombreux pays occidentaux participent aux sanctions contre la Russie (Korea Strategic Trade Institute, n.d.). Les alliés de la Corée, tels que l’Union européenne et les États-Unis, ont imposé des sanctions sur les PH russes. L’Union européenne interdit les PH de luxe, tandis que les États-Unis appliquent une interdiction plus stricte qui couvre l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement; autrement dit, les produits d’origine russe, même transformés en Chine, sont également concernés (Bernton, H., 2023; European Commission, 2025). La Corée par contre, continue d’importer des PH russes (Susanin Newspaper, 2025). Cette situation illustre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes représente un intérêt stratégique que la Corée refuse de compromettre, même au nom de la solidarité avec ses alliés. Toutefois, une baisse de 42,5 % du volume d’importation a été constatée entre 2021 (avant le début des sanctions) et 2024 (Korea Customs Service, 2024b). Cela pourrait être le résultat de la sanction imposée par la Corée contre la Banque centrale de la Russie, qui ne favorise pas les échanges commerciaux entre les deux pays (Ministry of Economy and Finance —Republic of Korea, 2022). Certes, une telle concentration d’approvisionnement soulève des enjeux de sécurité, d’autant plus que les relations bilatérales ont connu des fluctuations au fil du temps.

6.3. La capacité du secteur de traitement des produits halieutiques

D’ailleurs, les préférences des consommateurs coréens sont en train d’évoluer sous l’influence de divers facteurs sociaux : alors qu’ils privilégiaient auparavant les produits de la mer frais (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024), ils se tournent désormais vers des produits préparés. Selon les statistiques publiées par le Gouvernement de la Corée, les femmes assument un rôle plus important dans les tâches ménagères, qu’elles consacrent 2 h 50 minutes aux tâches domestiques lorsqu’elles sont sans emploi, contre 1 h 11 minutes lorsqu’elles sont en emploi (Statistics Korea, 2019). Dernièrement, davantage de femmes sont engagées sur le marché du travail, ce qui entraîne une diminution du temps disponible pour la préparation des repas et renforce la demande de plats préparés ou semi-préparés (Korea Maritime Institute, 2022). Ce changement d’habitudes est accentué par la pandémie ainsi que par le développement des plateformes de commerce électronique (Korea Maritime Institute, 2022).

La hausse de cette demande se reflète également dans l’augmentation des importations de produits de poisson préparés (SH 1604) et des crustacés et autres produits aquatiques préparés (SH 1605) en provenance de Chine, lesquelles ont respectivement augmenté de 153 % et 74,3 % entre 2015 (l’année de l’entrée en vigueur de l’ALE) et 2025 (Korea Customs Service, 2024b). Cela démontre que la dépendance aux importations de PH ne se limite pas à la disponibilité des ressources, mais s’étend aussi à la capacité de transformation des PH. En raison de leur caractère périssable, la transformation des PH est essentielle pour les rendre prêts à la consommation ou à l’utilisation comme matières premières.  Selon une estimation de la FAO, 62 % des PH consommés par les humains sont transformés (FAO, 2024b). Certaines recherches démontrent que la plupart des matières premières utilisées par les usines de transformation coréennes proviennent du territoire national (Seung, C. K. et al., 2020). Cependant, en raison d’un manque d’informations, il n’est pas clair si le secteur de transformation coréen peut satisfaire la demande du marché domestique.

De plus, la demande du secteur connaît une transition vers des produits hautement transformés, intégrant davantage d’étapes de cuisson, d’assaisonnement ou de combinaison avec d’autres ingrédients. Dans ce contexte, la méthodologie appliquée par cette étude – l’analyse des préfixes des marchandises – ne permet pas de distinguer la quantité des PH coréens ou étrangers consommés, car la complexité croissante des ingrédients et des étapes de production entraîne une diversité accrue des codes SH, ce qui rend difficile d’obtenir un aperçu statistique fiable[6]. Des enquêtes semi-dirigées auprès des acteurs du secteur seront nécessaires pour obtenir davantage de données.

Conclusion

Cette étude montre que la Corée se caractérise par une demande structurellement élevée et soutenue en PH que la moyenne mondiale ainsi qu’aux pays voisins. Toutefois, la Corée n’échappe ni aux effets du changement climatique, qui affectent la disponibilité des ressources halieutiques, ni aux tensions géopolitiques régionales qui, combinées à l’absence d’une ORGP opérationnelle, compliquent la mise en place de mesures de conservation efficaces. D’ailleurs, malgré sa longue histoire de pratique de la pêche en eaux lointaines, la concurrence intense avec les pays voisins et les contraintes institutionnelles restreignent l’expansion de la production.

Face à ces contraintes, la Corée mobilise trois principaux instruments afin de sécuriser son approvisionnement en PH : le développement de l’aquaculture marine, l’investissement dans les innovations technologiques et le recours aux importations. Le développement de l’aquaculture marine constitue un pilier majeur, contribuant au maintien d’un taux élevé d’autosuffisance. En particulier, l’essor de la culture des algues, favorisé par des conditions environnementales propices et par un soutien public actif, illustre le potentiel de ce secteur. Toutefois, l’aquaculture marine est également exposée aux effets du changement climatique ainsi qu’aux défis liés à la pénurie de main-d’œuvre, ce qui implique la poursuite d’efforts en matière de recherche scientifique et de développement technologique.

Les importations permettent à la Corée de diversifier les sources d’approvisionnement en PH. L’exemple des céphalopodes montre que la présence de plusieurs pays fournisseurs réduit les risques de rupture d’approvisionnement et offre une plus grande flexibilité en matière de prix. Néanmoins, cette diversification demeure partielle : la forte dépendance à l’égard des PH russes, en particulier pour l’approvisionnement en colin d’Alaska, met en évidence des vulnérabilités structurelles. Dans ce contexte, les ressources halieutiques constituent ainsi un enjeu stratégique pour lequel la Corée dispose d’une marge de manœuvre limitée.

Par ailleurs, cette étude montre également que la dépendance aux importations ne relève pas uniquement de la disponibilité des ressources, mais également des capacités nationales de transformation. L’évolution des préférences des consommateurs vers des PH hautement transformés accentue cette contrainte. Toutefois, le niveau réel d’autosuffisance de la Corée en PH préparés demeure difficile à évaluer à partir des seules analyses fondées sur les codes du Système harmonisé, ce qui appelle des recherches complémentaires, notamment à travers des enquêtes qualitatives auprès des acteurs du secteur.

Enfin, bien que l’aquaculture marine constitue une solution efficace à court terme, elle ne représente pas une solution définitive. En complément des investissements en recherche scientifique et en technologies, il est également logique de considérer que la Corée continuera à explorer de nouvelles opportunités de pêche dans les zones arctiques rendues accessibles par le réchauffement climatique afin de répondre à sa forte demande intérieure. Des études approfondies sont donc nécessaires pour mieux comprendre ces stratégies ainsi que les enjeux qu’elles impliquent.

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[1] Sea Around Us est un projet de recherche international dirigé par l’université de la Colombie-Britannique, qui reconstitue les données mondiales de pêche depuis 1950

[2] Les chiffres indiqués représentent la production halieutique de chaque province en kt pour l’année 2024.

[3] Les noms complets des ORGP en anglais sont les suivants : CACFISH, Central Asian and Caucasus Regional Fisheries and Aquaculture Commission; GFCM, General Fisheries Commission for the Mediterranean; LVFO, Lake Victoria Fisheries Organization; NAFO, Northwest Atlantic Fisheries Organization; NEAFC, North-East Atlantic Fisheries Commission; NPFC, North Pacific Fisheries Commission; RECOFI, Regional Commission for Fisheries; SEAFO, South East Atlantic Fisheries Organisation; SIOFA, Southern Indian Ocean Fisheries Agreement; et SPRFMO, South Pacific Regional Fisheries Management Organisation.

[4] Acronyme de Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership)

[5] L’année 2017 est prise comme année de référence car le code SH030743 n’existe qu’à partir de cette année, à la suite de la révision réalisée par la Division de statistique des Nations Unies (United Nations Statistics Division, n.d.).

[6] Par exemple, une crevette crue vendue en épicerie portera un code HS commençant par 03. Une fois transformée en tempura de crevettes prête à être réchauffée au four pour l’exportation, son code commencera par 1605. En revanche, si elle est transformée en raviolis aux crevettes, le produit sera classé sous le code 19, car il est mélangé à des pâtes. Comme ces produits sont souvent combinés à d’autres ingrédients, il est difficile d’estimer la quantité réellement consommée en se fondant uniquement sur l’analyse des codes HS.

Éditorial

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Ce second numéro spécial consacré à la Corée du Sud s’inscrit dans un contexte régional en profond changement. Les réponses apportées par Séoul aux recompositions indo-pacifiques ne relèvent plus seulement du registre géopolitique : elles engagent désormais des dimensions économiques, diplomatiques et même infranationales. La redéfinition de sa place dans la région s’accompagne ainsi d’une diversification des acteurs et des échelles d’action, qu’il s’agisse de la diplomatie présidentielle, des stratégies économiques sectorielles ou des partenariats développés à l’échelle provinciale. C’est cette complexité que ce numéro entend mettre en lumière.

Les contributions réunies offrent un panorama cohérent de ces dynamiques. Elles montrent d’abord comment la stratégie indo-pacifique du Québec a renforcé ses échanges économiques avec Séoul, illustrant le rôle croissant des acteurs infranationaux dans les chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Elles éclairent également les dilemmes stratégiques d’une puissance moyenne prise entre Washington et Pékin, cherchant à concilier alliance, autonomie et influence normative dans un ordre régional instable. Enfin, l’analyse du secteur halieutique souligne les défis auxquels la Corée doit faire face dans l’un des bassins de pêche les plus productifs du monde : une demande interne en hausse, l’absence de coopération multilatérale et les effets du changement climatique. Face à ces contraintes, Séoul combine développement de l’aquaculture, recours accru aux importations et prudence dans les accords de libre-échange, tout en se préparant à un intérêt grandissant pour les ressources des hautes latitudes.

Ensemble, ces contributions mettent en évidence la diversité des registres — économiques, diplomatiques, stratégiques et environnementaux — qui structurent aujourd’hui l’insertion de la Corée du Sud dans l’espace indo-pacifique. Elles montrent comment les interactions entre niveaux national, régional et infranational participent à redessiner la position de Séoul dans un ordre mondial en transition.

Abigaël Delille et Gina Alberola

Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Amat, J.-P. ; Bauchard, D. ; Nathan, I. et Richefort, I. (dir.) (2025). Implosion des empires et des frontières: 1914-2024. Paris : Maisonneuve et Larose/Hémispères, 175 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Amat, J.-P. ; Bauchard, D. ; Nathan, I. et Richefort, I. (dir.) (2025). Implosion des empires et des frontières: 1914-2024. Paris : Maisonneuve et Larose/Hémispères, 175 p.

Le XXe siècle a vu l’écroulement brutal de plusieurs empires. La Première Guerre mondiale a été fatale au camp des vaincus, au rang desquels Empire russe, Empire austro-hongrois et Empire ottoman, et les vainqueurs leur imposèrent un découpage des frontières répondant davantage à leurs intérêts qu’à la prise en considération de revendications nationales parfois contradictoires. L’implosion de l’URSS, en 1989, s’est déroulée moins par la pression irrésistible de mouvements nationaux qu’en raison de la volonté des hiérarques communistes de se partager un empire ingérable : les frontières tracées par le pouvoir communiste, au caractère souvent prétendu artificiel, un concept très délicat à mettre en œuvre, contenaient en germes de potentiels contentieux.

Cette dislocation des empires et l’apparition de nouveaux États, fondés sur le concept de nation et qui avaient vocation à rassembler tous les territoires peuplés de leurs populations nationales, ont constitué autant de bombes à retardement, dont certaines ont contribué au désordre international, voire aux guerres d’aujourd’hui. En effet, il était très difficile de tracer des frontières séparant nettement les peuples dès lors que celles-ci étaient étroitement imbriquées en de nombreuses régions. De plus, le principe du droit des peuples à l’autodétermination, cher officiellement aux Alliés, a été appliqué avec plus ou moins de diligence selon les intérêts géopolitiques des vainqueurs.

Les auteurs proposent, à travers cet ouvrage, une analyse des conséquences de ces processus de démantèlement des empires et de l’émergence dans la douleur d’États fondés sur le principe de l’identité nationale. Comprendre les motivations des politiques qui ont démantelé les empires et envisager les autres scénarios qui auraient été possibles permettrait-il d’apaiser les conflits potentiels ou actifs ? Des modifications dans le tracé des frontières actuelles sont-elles envisageables de façon réaliste ? Guerres balkaniques, agression russe contre l’Ukraine et la Géorgie, conflit du Haut-Karabakh, question palestinienne et guerre à Gaza ne plongent-ils pas leurs racines dans les « lignes dans le sable » tracées lors de l’implosion des Empires ?  Cet ouvrage rassemble des textes rédigés pour un colloque tenu à Paris le 24 novembre 2024. Il comprend de nombreuses cartes et ces illustrations sont les bienvenues.

Plusieurs chapitres proposent des analyses fort intéressantes, notamment l’introduction de Georges-Henri Soutou, le témoignage de Frédéric du Laurens sur le processus de décomposition de la Yougoslavie (1991-2008), le processus de construction puis de scission de la Tchécoslovaquie signé par Antoine Marès, ou encore le passionnant chapitre sur le Caucase de Claire Mouradian.

Cependant, l’ouvrage souffre de la formule retenue : les différents auteurs ont souvent manifestement à peine retouché leurs notes de communication utilisées pour le colloque. De nombreux chapitres sont très courts et ne livrent pas les analyses annoncées. Les chapitres sur la construction irakienne ou la politique néo-ottomane de la Turquie, a priori passionnants, se révèlent trop courts et ne portent pas d’analyse pertinente. Le témoignage du déroulement des événements de Maidan en Ukraine constitue un récit intéressant mais qui ne propose guère d’analyse des représentations en jeu et de l’héritage des empires dans le tracé des frontières, objet de l’ouvrage.  Le chapitre sur les ambitions de la Russie de Poutine demeure très descriptif et ne propose pas d’analyse. Trop de textes sont ainsi demeurés cantonnés à un bref exposé de leur thème, sans approfondir leur analyse et sans faire le lien précis avec la thématique de l’ouvrage.

Reflet d’une décision éditoriale pour publier rapidement un ouvrage pertinent peu de temps après le colloque de fin novembre 2024 ? Imprimé en août 2025, cela signifie que l’équipe de coordination du livre a effectivement réussi à monter l’ouvrage en 6 mois. Mais le prix à payer pour cette diligence, réelle, est le caractère souvent un peu superficiel de nombreux chapitres, dont on devine que les auteurs auraient pu en dire davantage mais dont l’analyse demeure trop légère au-delà des informations ou points de vue intéressants qu’ils peuvent receler. De même, il y a peu de coordination entre les chapitres et peu de mobilisation des nombreuses cartes proposées par l’éditeur. Dommage !

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Julien Bueb (2025). Géopolitique du sable. Une ressource omniprésente, auxiliaire de puissance et de conflits. Paris, Le Cavalier bleu.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Julien Bueb (2025). Géopolitique du sable. Une ressource omniprésente, auxiliaire de puissance et de conflits. Paris, Le Cavalier bleu.

Comme le rappelle l’auteur, le sable apparait plutôt comme une matière banale, omniprésente dans nos clichés de plages, et non pas comme une ressource stratégique qui serait à même de déclencher des rivalités de pouvoir pour son contrôle. Cette image de matière de faible valeur et largement présente se trouve confortée par les images des déserts dans lesquels le sable abonde et se trouve associée à l’idée de faible valeur de l’espace dans ces zones.

Et pourtant, comme l’ouvrage l’explique avec précision, cette image résulte d’une double erreur.

Tout d’abord, le sable des déserts n’est guère utilisable. L’auteur rappelle les multiples usages de la ressource : fabrication de verre; fabrication de composants électroniques ; de cosmétiques et de détergents; épandage sur les routes en hiver ; fracturation hydraulique pour l’extraction de gaz et de pétrole de schiste ; systèmes de filtration et, surtout, mobilisation massive dans la construction d’infrastructures du fait de son usage incontournable dans la préparation du béton, et poldérisation – gains de terrain sur la mer, comme aux Pays-Bas, à Singapour ou en mer de Chine du Sud, sur les ilots des Spratleys disputés entre Chine, Vietnam, Malaisie et Philippines.

Dans les déserts, on trouve certes de grandes quantités de sable, mais celui-ci présente une caractéristique qui le rend peu utilisable : une grande homogénéité de forme et de taille. Or, pour que le béton soit résilient, et capable de résister à de fortes contraintes mécaniques, le sable qui participe à sa fabrication doit présenter un éventail de formes et de tailles, car les grains de différentes tailles et gabarits vont s’agréger les uns aux autres pour produire un mélange résistant. « Le sable des déserts altère donc les propriétés mécaniques du béton » (p.27)

De fait, d’immenses gisements potentiels sont peut-être utilisables pour le verre, mais pas pour le béton. Or cet usage a connu, au cours des décennies récentes, une explosion de sa fréquence du fait de la frénésie de construction dans les pays émergents, en Asie en particulier. De matière banale et facile à trouver, le sable est devenu en quelques années une ressource de plus en plus rare, donc plus chère, donc objet également de rivalité pour en pérenniser l’accès. Au cours du 20e siècle, le volume des ressources utilisées dans la construction a été multiplié par 23 ; les Nations Unies estiment que la demande en sable s’élève à environ 50 milliards de tonnes par an, sable qu’il faut collecter, traiter puis transporter.

Explosion de la demande mais des chiffres pas toujours faciles à trouver, car les statistiques ne sont pas toujours très fiables, ne serait-ce que parce que la rareté croissante et les tensions sur le marché encouragent l’extraction illégale de la ressource. « En se référant à la production de béton, la Chine totaliserait 58% de la consommation mondiale de sable » (p.29)  en 2022.

Où trouve-t-on du sable utilisable pour le béton ? dans les lits des rivières tout d’abord : présentant un profil de formes peu usées, avec des grains de tailles variées, ce sable est d’autant plus idéal pour la construction qu’il n’est pas chargé en sel, à la différence du sable des plages et des fonds marins, qui peut être utilisé à condition d’être lavé correctement. Ne pas procéder à cette étape provoque fréquemment une corrosion rapide des armatures en acier et une diminution de sa résistance mécanique.

Secteur peu réglementé, ou, lorsque ces réglementations existent, peu soumis à des contrôles stricts du fait d’une forte corruption et du développement de réseaux œuvrant dans l’illégalité, on observe en conséquence une inflation de l’extraction du sable dans de nombreux pays en développement, pour répondre aux besoins locaux mais surtout aux besoins en rapide expansion des principaux pays émergents, Chine, Inde, Asie du Sud-est, Brésil… Ces activités souvent peu légales provoquent donc des tensions, des frictions parfois avec les autorités locales, ou avec les populations locales, car les impacts sociaux et environnementaux de cette extraction rapide et non contrôlée sont majeurs, et ils impactent d’abord et avant tout les populations les plus pauvres et les plus vulnérables.

Le sable des rivières, on l’a vu, est le plus prisé. La mécanisation de son extraction fait qu’il est possible d’en produire de grandes quantités, bien supérieures au renouvellement de la ressource – le sable étant produit par l’érosion en amont et charrié par le courant. L’extraction étant massive, les fonds sont totalement labourés et détruits, ruinant les écosystèmes locaux, végétation, abris et frayères pour les poissons. Cette extraction provoque une grande turbidité de l’eau qui altère la productivité biologique. Et la modification de la forme des fonds des rivières altère le régime d’écoulement, ce qui peut provoquer érosion accélérée des berges, des glissements de terrain ou des changements dans la forme des chenaux de navigation. Ces impacts environnementaux majeurs vont donc directement impacter les populations locales, du fait de la destruction d’une source importante de nourriture et de revenus – la pêche – et de la fragilisation rapide des berges où se trouvent parfois les habitations. Plus loin en amont, le fleuve charriant moins de sédiments qui se trouvent captés en amont, les deltas peuvent connaitre des phénomènes d’érosion. Le bassin du Mékong connait en ce moment une extraction de sable sept fois supérieure au renouvellement naturel ; en conséquence, la quantité de sable qui aboutit au delta a fortement chuté, favorisant l’érosion de ces terres très fertiles et l’intrusion d’eau salée.

L’extraction massive du sable des plages ou des fonds marins provoque également des impact environnementaux : outre les impacts touristiques, la destruction des plages et des fonds marins modifie la circulation des courants, peut occasionner de l’érosion côtière, la destruction de mangroves, la perte d’habitats pour la faune marine, et donc une réduction significative de la biomasse et de la diversité des écosystèmes.

On le voit, l’augmentation spectaculaire de la valeur relative du sable au cours des décennies récentes a provoqué un accroissement des tensions pour l’accès à cette ressource, se traduisant par la multiplication des prélèvements plus ou moins légaux et aux impacts environnementaux, puis sociaux majeurs. L’émergence de ces tensions, portant sur l’usage du territoire, constitue donc bien un bon exemple de géopolitique locale.

On pourra regretter l’absence de cartes. Cependant, cet ouvrage, bien écrit, bien structuré, apporte un éclairage précis et documenté sur l’émergence de rivalités de pouvoir sur une ressource que la société avait pris l’habitude de penser comme banale et inépuisable. La réalité nous a rattrapé. Il reste à voir si les États où se déploient ces entreprises d’extraction massive sauront s’adapter – un vrai défi sachant que réglementation et restriction d’accès risquent de renchérir le sable, et donc d’encourager d’autres projets d’extraction illégale.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG