Regards géopolitiques 12(3), 2026
Usanee AIMSIRANUN
Faculté de droit, Université de Chiang Mai
Résumé
Cet article analyse l’évolution de la politique étrangère de la Thaïlande au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Il examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.
Alors que la Thaïlande a historiquement mobilisé l’ASEAN comme levier de sécurité nationale, puis comme plateforme d’intégration économique, son leadership s’est progressivement érodé sous l’effet d’une décennie de turbulences politiques internes et de gouvernements militaires. Le retour de gouvernements civils traduit une volonté de relance par une diplomatie plus proactive. Toutefois, cette ambition demeure confrontée à des contraintes domestiques persistantes et à des défis régionaux majeurs.
L’article soutient que la capacité de la Thaïlande à redevenir un acteur pivot au sein de l’ASEAN repose sur la stabilisation de sa politique intérieure, l’élaboration d’une vision stratégique claire, ainsi que sur sa faculté d’impulser des coopérations multilatérales en s’appuyant sur la centralité de l’ASEAN.
Mots-clés : Thaïlande, ASEAN, politique étrangère, diplomatie proactive
Abstract
This article analyzes the evolution of Thailand’s foreign policy within the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN). It examines the extent to which domestic political instability has reconfigured Bangkok’s position—shifting from a founding member and driver of initiatives to a more withdrawn and reactive regional actor—and explores the conditions under which Thailand can revitalize its diplomacy to restore its influence within the organization.
While Thailand historically mobilized ASEAN as a lever for national security and later as a platform for economic integration, its leadership has progressively eroded due to a decade of internal political turbulence and military rule. The return of civilian governments reflects a desire for a relaunch through more proactive diplomacy. However, this ambition faces persistent domestic constraints and major regional challenges.
The article argues that Thailand’s ability to regain its status as a pivotal actor within ASEAN hinges on stabilizing its domestic politics, crafting a clear strategic vision for the region, and leveraging its capacity to drive multilateral cooperation based on the principle of ASEAN centrality.
Keywords: Thailand, ASEAN, foreign policy, proactive diplomacy
Introduction
Se percevant comme un pays fondateur et leader, la Thaïlande a joué un rôle actif et constructif dans l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (l’ASEAN) depuis sa création. Cependant, le pays a connu un déclin de son influence sur les scènes régionale et mondiale, particulièrement après les coups d’État de 2006 et 2014 et l’instabilité politique interne qui s’en est suivie. Avec le retour des gouvernements civils, l’intention de revitaliser la politique étrangère thaïlandaise a été avancée.
L’article examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.
L’ASEAN comme pierre angulaire de la politique étrangère de sécurité de la Thaïlande pendant la guerre froide
En tant que membre fondateur de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Thaïlande a joué un rôle de premier plan dans la création de l’organisation en 1967. Selon le Dr Thanat Khoman, ministre thaïlandais des Affaires étrangères de 1959 à 1971, l’ASEAN a été conçue avec la vision d’établir une coopération régionale entre pays voisins non-communistes comme alternative à long terme pour garantir la paix et la sécurité dans la région. La coopération était envisagée comme un processus graduel et informel, offrant une plateforme d’échange de vues entre les États membres.
L’ASEAN était perçue comme une alternative nécessaire et complémentaire à son alliance avec les États-Unis afin d’assurer la sécurité de la Thaïlande, (Snitwongse 1997). La Thaïlande soutenait la coopération régionale qui n’excluait pas le maintien d’alliances avec des partenaires extérieurs. À cet égard, la Thaïlande a approuvé à contrecœur la proposition malaisienne de la ZOPFAN en 1971 visant à transformer l’Asie du Sud-Est en une Zone de Paix, de Liberté et de Neutralité, dans laquelle la garantie externe serait remplacée par la gestion de l’ordre régional par les pays d’Asie du Sud-Est. Si la ZOPFAN stipulait que les bases étrangères étaient temporaires et ne restaient qu’avec le consentement exprès des pays concernés, aucun délai précis n’était fixé quant au retrait des bases étrangères (Snitwongse 1997).
Pendant la guerre froide, l’anticommunisme était intrinsèque à l’objectif de protection de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale (Chachavalpongpun 2024). L’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes et l’installation subséquente d’un gouvernement pro-Hanoï en décembre 1978 ont menacé la sécurité de la Thaïlande, qui perdait ainsi une zone tampon contre le Vietnam communiste. La Thaïlande a alors mobilisé le soutien de l’ASEAN pour internationaliser l’occupation vietnamienne du Cambodge et a gagné la sympathie internationale. Avec le soutien de la Chine et des États-Unis, l’ASEAN a parrainé des résolutions contre l’occupation à l’Assemblée générale des Nations Unies (Chambers and Bunyavejchewin 2023). En 1989, le Vietnam a retiré ses troupes du Cambodge après la chute de l’Union soviétique. L’ASEAN a gagné une reconnaissance internationale après son rôle important dans la coordination de l’opposition à l’occupation vietnamienne, tandis que la Thaïlande a réussi à mobiliser la coopération régionale pour sauvegarder sa sécurité nationale.
L’ASEAN comme plateforme pour stimuler les intérêts économiques et stratégiques de la Thaïlande après la guerre froide
Dans l’ère de l’après-guerre froide, particulièrement depuis la fin du conflit cambodgien jusqu’à la fin des années 1980, le développement économique est devenu central. Cette période a vu un glissement des valeurs de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale vers la promotion du développement économique et d’une politique étrangère à porte ouverte. Le gouvernement de Chatichai Choonhavan (de 1988 à 1991) a mis en avant une diplomatie visant à « transformer les champs de bataille en marchés ». La Thaïlande était désireuse de saisir de nouvelles opportunités commerciales et d’investissement à mesure que les pays d’Indochine et le Myanmar ouvraient leurs marchés. Le fait que les pays voisins cherchaient également des opportunités de développement économique offrait à la Thaïlande une occasion d’améliorer ses relations avec ces pays par la coopération économique (Funston 1998). La politique visait à promouvoir le commerce frontalier et a été ensuite soutenue par l’expansion des infrastructures de transport reliant les régions intérieures aux ports maritimes sur la côte est de la Thaïlande (Busbarat 2019). Le gouvernement cherchait à gagner en légitimité par la croissance économique via une politique étrangère ouverte tout en atténuant la priorité donnée à la sécurité nationale durant la guerre froide (Chachavalpongpun 2024).
La politique de rapprochement a ouvert par la suite la voie à la « politique d’engagement constructif » avec les pays voisins non démocratiques, qui promouvait la coexistence pacifique entre voisins indépendamment des systèmes politiques (Busbarat 2014). La Thaïlande soutenait que l’adhésion du Myanmar à l’ASEAN était essentielle pour garantir la sécurité de ses frontières et permettrait une transition graduelle vers la démocratie au Myanmar. Le Myanmar a accédé à l’ASEAN en 1997 avec le soutien de la Thaïlande. Ce principe d’engagement constructif est devenu une ligne directrice générale pour la politique thaïlandaise envers ses voisins, en particulier le Myanmar (Busbarat 2019). Il n’en reste pas moins que les relations entre la Thaïlande et le Myanmar ont été marquées par des conflits intermittents découlant de différends liés à la pêche, d’une délimitation de la frontière, du commerce illicite et des problèmes posés par les rebelles des minorités le long de la frontière entre les deux pays (Snitwongse 1997).
La zone de libre-échange de l’ASEAN (AFTA) a constitué l’initiative majeure de la Thaïlande envers l’ASEAN. Ayant précédemment dirigé un groupe de travail sur les alternatives de libre-échange intrarégional en 1985, Anand Panyarachun, plus tard dans son rôle de Premier ministre thaïlandais, a joué un rôle charnière dans la promotion de ce concept auprès des dirigeants de l’ASEAN. Il a officiellement proposé la création de l’AFTA lors du quatrième sommet de l’ASEAN en 1991 (Akrasanee 2015).
L’objectif principal de l’AFTA était de réduire les taux de droits de douane au sein de l’ASEAN à une fourchette de 0 à 5 % en 15 ans. Dans un contexte où les tendances économiques et commerciales mondiales s’orientaient vers l’intégration régionale et le protectionnisme, les dirigeants thaïlandais considéraient que l’augmentation de la coopération économique dans le cadre de l’ASEAN élargirait les opportunités commerciales de la Thaïlande et renforcerait son pouvoir de négociation avec les pays extérieurs à la région. La coopération économique a ainsi remplacé les divisions idéologiques de la guerre froide et a été mise en avant comme force unificatrice en Asie du Sud-Est (International Studies Center of the Ministry of Foreign Affairs 2024).
Soutenue par son développement économique réussi, la Thaïlande a cherché à promouvoir la coopération sous-régionale avec la vision de devenir le centre du développement économique, en particulier en Asie du Sud-Est continentale. Sous le gouvernement de Chuan Leekpai (1992-1995), la Thaïlande a proposé la coopération économique quadrilatérale (QEC) pour coordonner le développement des liaisons de transport entre la Chine, le Laos, le Myanmar et la Thaïlande. Le projet a ensuite été intégré au projet de la sous-région du Grand Mékong (GMS) soutenu par la Banque asiatique de développement (BAD), incluant le Cambodge et le Vietnam (Busbarat 2014). Sous le gouvernement de Chavalit Yongjaiyuth, la Thaïlande a adopté la politique « Look West », visant à positionner la Thaïlande comme un pont entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Sud dans le cadre de l’Initiative de la baie du Bengale pour la coopération technique et économique multisectorielle (BIMSTEC) (Busbarat 2019).
L’engagement flexible : une proposition d’ajustement de « l’ASEAN Way »
La crise financière asiatique a frappé durement la Thaïlande au milieu de l’année 1997 et s’est ensuite propagée dans toute la région. La crise a marqué la perte de compétitivité du pays et a sérieusement affecté sa capacité à affirmer son leadership régional (Busbarat 2019). Sous le second gouvernement de Chuan Leekpai (1997–2001), avec le Dr Surin Pitsuwan comme ministre des Affaires étrangères, la Thaïlande a fait du respect des droits de l’homme et de la promotion de la démocratie des éléments clés de sa politique étrangère.
Dans son document de réflexion de 1998, la Thaïlande proposa d’ajuster la norme traditionnelle de non-ingérence de l’ASEAN dans les affaires intérieures avec le concept d’« engagement flexible ». Celui-ci appelle à une discussion ouverte lorsque des questions internes ont des implications régionales ou affectent négativement la disposition d’autres membres de l’ASEAN (Haacke 1999). La Thaïlande considérait que le principe de non-ingérence avait empêché les membres de l’ASEAN d’avertir leurs homologues des dangers prévisibles, et était en partie responsable de la contagion de la crise économique de 1997 qui affecta la crédibilité de l’ASEAN dans la communauté internationale. L’engagement flexible visait à permettre à l’ASEAN 1) de répondre à l’interdépendance croissante des États ; 2) de confronter les nouvelles menaces sécuritaires, telles que les perturbations économiques et divers problèmes de sécurité transfrontaliers, y compris la migration internationale, la drogue illégale, la criminalité transnationale et la dégradation de l’environnement ; ainsi que 3) d’améliorer la démocratisation et les droits de l’homme dans les pays de l’ASEAN (Haacke 1999).
Bien que cela n’ait pas été explicite, la proposition thaïlandaise d’engagement flexible semblait cibler les problèmes posés par le régime autoritaire au Myanmar. Cette position constituait une tentative de restaurer la crédibilité de la Thaïlande par la promotion de la démocratie et des droits de l’homme dans la région, marquant un changement important par rapport à la politique d’« engagement constructif » (Busbarat 2019). Malgré le fait que la proposition thaïlandaise n’ait pas été acceptée par les autres membres de l’ASEAN, la Thaïlande a réussi à démontrer une plus grande sensibilité envers les politiques occidentales concernant le Myanmar, ce qui lui a été bénéfique pour accéder à l’aide économique durant la crise (Busbarat 2014).
Une politique étrangère orientée vers les affaires : l’expansion du rôle régional de la Thaïlande au-delà de l’ASEAN
La politique étrangère de la Thaïlande sous le Premier ministre Thaksin Shinawatra (2001-2006) a connu une relance notable. L’objectif de Thaksin était d’utiliser les initiatives de politique économique étrangère pour restaurer l’économie du pays après la crise financière asiatique de 1997 (Rakson 2015). La Thaïlande voulait construire un réseau de coopération avec ses partenaires stratégiques asiatiques en créant et renouvelant des accords de libre-échange, ainsi que diverses initiatives bilatérales et régionales.
En Asie du Sud-Est continentale, la Thaïlande proposa la stratégie de coopération économique Ayeyarwady-Chao Phraya-Mékong (ACMECS) visant à réduire l’écart de développement entre les anciens et nouveaux États de l’ASEAN tout en consolidant son rôle de leader sous-régional. À travers ACMECS, la Thaïlande a offert des concessions unilatérales à ses voisins et élimine les tarifs sur les produits agricoles des pays d’Indochine dans le cadre de projets d’agriculture contractuelle. La Thaïlande se positionne comme un grand donateur régional et mène une diplomatie de développement pour accroître ses échanges et ses investissements avec le Cambodge, le Laos, le Myanmar et le Vietnam (Chambers and Bunyavejchewin 2023).
La politique étrangère de la Thaïlande sous Thaksin se tournait résolument vers l’Asie (Chachavalpongpun 2010). L’objectif était de tirer parti du levier géopolitique de la Thaïlande et de promouvoir le pays comme centre du régionalisme asiatique à travers le lancement de l’initiative continentale, le Dialogue de coopération asiatique (ACD). L’ACD a été conçu comme un forum de discussion sur la politique et la coopération internationale en Asie pour construire la confiance entre les membres. L’ACD comprend aujourd’hui 35 membres. Une de ses créations est le développement des obligations asiatiques.
La stabilité issue de sa majorité parlementaire a permis au gouvernement de poursuivre une politique étrangère avec des stratégies plus claires et élaborées. Le Premier ministre Thaksin a été personnellement à l’avant-garde de cette diplomatie d’affaires, visant à étendre et affirmer le rôle de la Thaïlande en Asie. La politique étrangère sous Thaksin pouvait être perçue comme un instrument pour soutenir sa politique intérieure populiste, cherchant à attirer les investissements étrangers et à rehausser son profil international (Chachavalpongpun 2010).
Le gouvernement de Thaksin a ensuite été renversé par un coup d’État militaire en 2006. Depuis 2005, la Thaïlande a souffert d’une instabilité politique excessive, marquée par des mouvements de protestation d’envergure et une grave polarisation entre les partisans de Thaksin (les « chemises rouges ») et ses opposants (les « chemises jaunes ») (Chambers and Bunyavejchewin 2023).
Cette division politique a sérieusement affecté l’élaboration des politiques et le rôle régional de la Thaïlande. L’invasion des lieux de réunion par des manifestants antigouvernementaux a entraîné l’annulation des sommets ASEAN+3 et ASEAN+6 de 2009 à Pattaya et l’évacuation de 15 dirigeants par hélicoptère. Cet événement a été fort préjudiciable à la crédibilité de la Thaïlande et a instauré un doute quant à sa capacité à participer efficacement aux affaires régionales au milieu de cette crise politique (Busbarat 2014).
Politique étrangère tournée vers l’intérieur sous le régime militaire
Yingluck Shinawatra a occupé le poste de Première ministre de 2011 jusqu’à sa destitution en 2014 lors d’un coup d’État mené par le général Prayuth Chan-O-Cha. Ce dernier est ensuite devenu Premier ministre et est resté au pouvoir jusqu’en 2023. La politique étrangère de la Thaïlande s’est recentrée, délaissant les « marchés » pour revenir aux « champs de bataille » (Chachavalpongpun 2024), avec pour priorité le maintien de la stabilité interne et de la sécurité nationale. Le ministère des Affaires étrangères a été chargé de justifier le coup d’État et d’assurer à la communauté internationale l’engagement du pays envers le retour à la démocratie. Le respect de la souveraineté nationale a été mis en avant pour délégitimer les critiques étrangères du régime de la junte (Chachavalpongpun 2024). La Thaïlande a semblé se rapprocher de la Chine par suite des sanctions et critiques des pays occidentaux (Aimsiranun and Mottet 2025).
Alors que d’autres pays de l’ASEAN — notamment le Brunei, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines — adoptaient une position critique forte envers le non-respect du 5 point consensus par le Myanmar (Hossain 19 January 2022), le gouvernement de Prayuth a prôné une « diplomatie silencieuse » et refusait d’intervenir dans la politique intérieure du Myanmar (Sanglee 22 December 2021).
Pendant près de dix ans sous le régime militaire, la politique étrangère thaïlandaise a été repliée sur elle-même et réactive. La Thaïlande a manqué d’initiatives de politique étrangère et a vu sa capacité à jouer un rôle international ou régional s’amoindrir.
Les efforts continus pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande sous les gouvernements civils
Lors des élections de 2023, le Parti Pheu Thai est revenu au pouvoir et Srettha Thavisin, magnat de l’immobilier, a été élu Premier ministre. Le gouvernement de Srettha a toutefois souffert d’un problème de légitimité politique, le parti ayant collaboré avec des partis conservateurs dirigés par Palangpracharat et Bhumjaithai pour former une coalition, rompant ainsi son accord avec le parti Move Forward qui avait pourtant remporté le plus grand nombre de sièges à la Chambre des représentants (Suporn 2024).
Pour renforcer sa légitimité, le gouvernement a avancé une « diplomatie économique proactive », orientée vers la croissance commerciale, avec la promesse de renforcer le rôle de la Thaïlande et de restaurer son prestige international (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2023). Le gouvernement a annoncé son intention de poursuivre une politique étrangère plus diversifiée et de revitaliser ses liens économiques et militaires avec les États-Unis pour rééquilibrer l’inclinaison vers la Chine durant le régime militaire. Cependant, la Thaïlande semble rester proche de la Chine pour des intérêts économiques étant donné que le gouvernement de Srettha a cherché à renforcer la coopération commerciale avec ses homologues chinois (Suporn 2024).
Après que Srettha a été contraint à la démission à la suite d’un verdict de la Cour constitutionnelle, au motif qu’il avait nommé un politicien inéligible au sein de son cabinet, Paetongtarn Shinawatra est devenue Première ministre en août 2024. Son gouvernement visait à poursuivre la politique étrangère proactive et orientée vers l’économie du parti (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2025). Cependant, son gouvernement a été confronté à un test diplomatique majeur par suite du conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge. Initialement caractérisé par des escarmouches de faible intensité, le conflit s’est ensuite intensifié avec des tensions militaires, incluant des explosions de mines terrestres et des échanges de tirs qui auraient tué et blessé des civils et des soldats des deux côtés en mai 2025. En juin 2025, la fuite de son appel téléphonique avec Hun Sen qualifiant l’armée thaïlandaise de « camp adverse » a gravement affecté la confiance de la population envers le gouvernement, et a conduit plus tard à la destitution de la Première ministre par la Cour constitutionnelle (Head 2025).
La gestion par les autorités thaïlandaises du conflit frontalier avec le Cambodge a révélé certaines limites, notamment un retard à riposter aux arguments du Cambodge dans la « guerre de l’information » et un manque flagrant de coordination entre l’armée et le ministère des Affaires étrangères. Ce conflit entre la Thaïlande et le Cambodge représente un défi important pour l’unité de l’ASEAN. Les pourparlers de paix organisés par le Premier ministre malaisien Anwar, en sa qualité de président de l’ASEAN en juillet 2025, ont offert une voie médiane pour la Thaïlande, qui préférait une approche bilatérale, et le Cambodge, qui cherchait à internationaliser le différend. Même si l’influence de la déclaration du président Trump liant le cessez-le-feu aux négociations tarifaires avec la Thaïlande et le Cambodge ne pouvait être ignorée, l’existence de l’ASEAN comme plateforme régionale de médiation permet d’éviter une intervention directe ou un jeu de puissance entre grandes puissances concernant ses membres. Les parties ont finalement accepté qu’une équipe d’observateurs intérimaires de l’ASEAN vérifie le cessez-le-feu en tant que tierce partie.
Anutin Charnvirakul a été élu Premier ministre avec la promesse de modifier la constitution de 2017 et de dissoudre le parlement pour permettre une élection générale de la Chambre des représentants d’ici janvier 2026. Sihasak Phuangketkeow, diplomate expérimenté ayant été représentant permanent de la Thaïlande aux Nations Unies à New York et président asiatique du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (2010-2011), a été nommé ministre des Affaires étrangères. Il promit de poursuivre une diplomatie proactive, une politique étrangère multidimensionnelle et multidirectionnelle, ainsi que de ramener la Thaïlande sur la scène internationale.
Le Premier ministre Anutin a tenté d’afficher une posture de fermeté concernant le conflit frontalier avec le Cambodge pour capter la tendance nationaliste en vue des prochaines élections. Il est pressenti pour rester Premier ministre avec Sihasak aux Affaires étrangères après les élections de février 2026. Au sujet des relations bilatérales, le ministère des Affaires étrangères sous Sihasak a réagi de manière assez active à l’international et a redoublé d’efforts dans sa communication vers le public thaïlandais. Une question importante à suivre est la manière dont le nouveau gouvernement Anutin traitera le mémorandum d’entente (MOU) de 2000 sur la délimitation des frontières terrestres et celui de 2001 sur les zones maritimes revendiquées et la coopération énergétique. Sous son précédent gouvernement, il avait annoncé son intention d’organiser un référendum pour révoquer le mémorandum d’entente de 2000. Les experts s’étaient opposés à cette initiative, soulignant le dilemme complexe : comment informer suffisamment le public des enjeux sans compromettre la position stratégique de la Thaïlande dans le conflit (The101.world 2025).
Vers un rôle proactif et significatif de la Thaïlande au sein de l’ASEAN
Pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande et son rôle au sein de l’ASEAN, une politique intérieure stable est indispensable afin de permettre aux autorités d’élaborer une diplomatie plus continue et approfondie. Il est crucial que la Thaïlande élabore une vision claire et des stratégies à l’égard de l’ASEAN, et que celles-ci résultent d’une réflexion approfondie sur la manière de tirer parti du potentiel de l’organisation au bénéfice du pays et de la région.
Dans le cadre de l’ASEAN, la Thaïlande devrait jouer un rôle plus proactif, en prenant des initiatives et en contribuant à faire avancer le plan d’intégration de l’ASEAN.
- La Thaïlande peut contribuer activement à la réalisation de la communauté de l’ASEAN et promouvoir la connectivité, en mettant l’accent sur sa position géographique stratégique au centre de l’Asie du Sud-Est continentale. En tant que présidente des négociations de l’Accord-cadre sur l’économie numérique de l’ASEAN (DEFA), la Thaïlande a l’opportunité de mener les efforts pour finaliser cet accord afin de dynamiser l’économie numérique, conformément à son objectif de devenir un hub numérique régional (Département des Relations Publiques 2024).
- En tant que coordinatrice de l’ASEAN pour la coopération au développement durable, la Thaïlande peut agir comme agent de changement et stimuler les progrès de l’organisation dans la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) à travers diverses initiatives telles que le réseau électrique de l’ASEAN et le mécanisme de financement vert (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2026).
- La crise au Myanmar représente un test majeur pour la pertinence de l’ASEAN ainsi que pour le rôle diplomatique de la Thaïlande. La Thaïlande est attendue pour jouer un rôle constructif dans la création d’une paix durable par la réconciliation entre toutes les parties, à travers la facilitation du dialogue et les canaux humanitaires, sans néanmoins compromettre l’approche collective de l’ASEAN. La poursuite de sa politique progressiste permettant aux réfugiés fuyant le conflit armé au Myanmar de travailler en dehors des abris temporaires démontre une gestion inclusive des flux migratoires et positionne le pays comme un modèle de pragmatisme humanitaire au sein de l’ASEAN.
- En ce qui concerne le conflit frontalier avec le Cambodge, la sincérité et l’engagement à ajuster les relations entre voisins des deux parties bénéficieraient grandement à l’unité de l’ASEAN. Tout en restant ferme sur la protection de ses intérêts nationaux, la Thaïlande devrait poursuivre les efforts diplomatiques pour résoudre le différend conformément au droit international.
Face à un ordre mondial perturbé où les grandes puissances violent les règles internationales qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer, il est important que la Thaïlande adopte une politique étrangère fondée sur des principes. Pour un pays de taille intermédiaire, la sauvegarde du droit international et d’un ordre fondé sur des règles est à l’avantage du pays. La Thaïlande devrait contribuer au renforcement de l’ASEAN et des cadres multilatéraux dirigés par celle-ci pour naviguer entre les rivalités des grandes puissances et s’engager de manière constructive avec elles.
En accord avec l’appel pour la promotion du « soft power en diplomatie » de la Thaïlande, c’est-à-dire la capacité du pays à prendre l’initiative pour diriger et façonner les agendas régionaux et internationaux, en particulier ceux ayant un impact significatif sur ses intérêts (The standard 2025)[1], la Thaïlande peut s’appuyer sur la centralité de l’ASEAN dans la structure de sécurité multilatérale régionale et promouvoir l’ASEAN comme plateforme principale pour traiter les menaces sécuritaires transfrontalières qui affectent les communautés régionales et internationales. L’ASEAN a l’avantage de disposer d’un pouvoir de mobilisation unique pour coordonner les efforts régionaux et internationaux contre des menaces communes (Aimsiranun and Porananond 2023). Parmi les questions critiques potentielles à traiter figurent, par exemple, les réseaux mondiaux de cyber-arnaques, de traite des êtres humains et de blanchiment d’argent associés. Étant donné que les centres opérationnels de ces réseaux sont principalement situés en Asie du Sud-Est continentale, alors que l’impact est mondial, la Thaïlande et l’ASEAN sont idéalement placées pour aborder la question et ont l’opportunité de transformer ce défi en une opportunité d’initier une coopération internationale à fort impact mondial.
Références
Aimsiranun, Usanee, and Éric Mottet (2025). « Le positionnement de l’ASEAN face à l’Indo-Pacifique. » In L’ère de l’Indo-Pacifique: Chimère ou réalité durable?, (dir.) Frédéric Lasserre, Barthélémy Courmont and Éric Mottet, 85–107. Québec: Presse de l’université du Québec.
Aimsiranun, Usanee, and Ploykaew Porananond (2023). « Perceptions et receptions de l’ASEAN autour de l’indo-pacifique. » La revue internationale et stratégique 129: 105–113.
Akrasanee, Narongchai (2015). « The Evolving Nature of ASEAN’s Economic Cooperation: Original Vision and Current Practice. » In The 3rd ASEAN Reader, edited by Kee Beng Ooi, Sanchita Basu Das and Terence Chong, 14–16. Singapour: ISEAS Publishing.
Busbarat, Pongphisoot (2014). « Thailand’s Foreign Policy: The Struggle for Regional Leadership in Southeast Asia. » In Globalization, Development and Security in Asia: Vol 1: Foreign Policy and Security in an Asian century: Threats, Strategies and Policy Choices, edited by Benny Teh Cheng Guan, 133–153. Singapour : World scientific.
Busbarat, Pongphisoot (2019. « Thailand’s Foreign Policy Towards Neighbouring Countries and ASEAN. » In Routledge Handbook of Contemporary Thailand, edited by Pavin Chachavalpongpun. Londres: Routledge.
Chachavalpongpun, Pavin (2010). Reinventing Thailand: Thaksin and His Foreign Policy. Singapour: ISEAS.
Chachavalpongpun, Pavin (2024). « Roots of Resilience: Interests and Values in Thai Foreign Policy. » Journal of Current Southeast Asian Affairs 43 (3): 409–429. https://doi.org/10.1177/18681034241248475. https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/18681034241248475.
Chambers, Paul, and Poowin Bunyavejchewin (2023). « Complex Positioning: Thailand’s Role in the Context of ASEAN “Centrality” and Indo-Pacific Security. » In ASEAN and Regional Actors in the Indo-Pacific, edited by Sueo Sudo and Chosein Yamahata, 17–37. Springer Singapore.
Département des Relations Publiques (2024). « Vers un hub numérique : le gouvernement accélère le développement des Data Centers. » https://www.prd.go.th/th/content/category/detail/id/39/iid/288290.
Funston, John (1998). « Thai Foreign Policy: Seeking Influence. » Southeast Asian Affairs: 292–306.
Haacke, Jürgen (1999). « The concept of flexible engagement and the practice of enhanced interaction: Intramural challenges to the ASEAN way. » The Pacific Review 12 (4): 581–611.
Head, Jonathan (2025). « How a leaked phone call derailed the Thai PM’s career – and the Shinawatra dynasty. » BBC. https://www.bbc.com/news/articles/cdrkvy2pn87o.
Hossain, Delwar. 19 January 2022. « Myanmar Crisis and Hun Sen’s Visit: ASEAN in Disarray? » The Diplomat. https://thediplomat.com/2022/01/myanmar-crisis-and-hun-sens-visit-asean-in-disarray/.
International Studies Center of the Ministry of Foreign Affairs (2024). Morning Prayers with Arsa Sarasin: Foriegn Affairs in Practice. Ministry of Foreign Affairs.
Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande (2023). « Directives stratégiques du Premier ministre aux ambassadeurs, consuls généraux, attachés commerciaux et attachés d’investissement de Thaïlande, lors de la réunion des ambassadeurs et consuls généraux thaïlandais 2023. » https://www.mfa.go.th/en/content/pmpolicyguidance-2?cate=5d5bcb4e15e39c306000683c.
Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande (2025). « La Première ministre prononce un discours d’orientation stratégique à l’intention des ambassadeurs et des consuls généraux lors de la cérémonie d’ouverture de la Réunion 2025 des ambassadeurs et consuls généraux thaïlandais. » https://www.mfa.go.th/en/content/prime-minister-delivers-policy-guidance-to-ambassa?cate=5d5bcb4e15e39c306000683c.
Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande (2026). « La Thaïlande réaffirme son engagement en tant que coordinateur de l’ASEAN pour la coopération en matière de développement durable lors du 13ème Forum Asie-Pacifique. » https://asean.mfa.go.th/en/content/thailand-reaffirms-commitment-as-asean-coordinator?cate=5d68ab2615e39c1b9c05b8c8.
Rakson, Katsamaporn (2015). « Thai Foreign policy adaptation in 2001-2006: Theory and practise. » Paper presented to the ISA Global South Caucus Singapore, 8-10 January 2015. http://web.isanet.org/Web/Conferences/GSCIS%20Singapore%202015/Archive/4b45827f-10b3-4d38-9bde-2b9c8672d620.pdf.
Sanglee, Tita. 22 December 2021. « Explaining Thailand’s Quiet Diplomacy in Myanmar. » The Diplomat. https://thediplomat.com/2021/12/explaining-thailands-quiet-diplomacy-in-myanmar/.
Snitwongse, Kusuma (1997). « Thailand and ASEAN: Thirty years on. » Asian Journal of Political Science 5 (1): 87–101.
Suporn, Thapiporn (2024). SRETTHAPLOMACY: Thai Foreign Policy in the Age of Srettha and Beyond. Crackers Books.
The101.world (2025). « MOU 43-44 : de quoi s’agit-il ? Peut-on vraiment l’annuler et quelle partie est réellement lésée ? Comprendre avant le référendum avec Pattarapong Saengkrai (en Thaie). » The101.world. https://www.the101.world/mou43-44/.
The Standard (2025). « La Thaïlande doit prendre l’initiative face aux défis mondiaux : analyse de la stratégie de Sihasak, de la diplomatie proactive de la Thaïlande pour accroître sa visibilité internationale, et de l’enjeu majeur du différend Thaïlande-Cambodge (en thai). » The Standard. https://thestandard.co/sihasak-diplomacy-strategy-thailand-cambodia/?fbclid=IwY2xjawQUyK9leHRuA2FlbQIxMABicmlkETFucWdsSERQcW1GMHJ4NTZoc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHt8ytqM5qXF87K_qMupf3-1K4xDD_kUVzEfnoCWJhW4EKr7qp-p5ofjXbS2X_aem_0JkIQHyYAMTr6gcBp2PovQ.
[1] Voir l’interview de Phattharaphong Saengkrai
