Visite du président taïwanais en Eswatini. Un exemple de diplomatie de contournement

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est professeur à l’Université Catholique de Lille, où il dirige le Master Histoire – Relations internationales et est titulaire de la Chaire UNESCO en diplomatie culturelle. Spécialiste d’Asie contemporaine, il est actuellement récipiendaire de la Taiwan Fellowship.

Résumé : Cet article examine la diplomatie de contournement développée par Taïwan face à son isolement diplomatique croissant et aux pressions exercées par la République populaire de Chine. L’analyse montre comment Taipei mobilise des canaux alternatifs pour préserver sa visibilité internationale, à travers l’exemple de la visite du président William Lai en Eswatini, rendue possible malgré le retrait d’autorisations de survol par plusieurs États de l’océan Indien. L’article replace cet événement dans un ensemble plus large de pratiques diplomatiques : maintien de relations officielles avec un nombre restreint d’États, recours aux bureaux de représentation, diplomatie parlementaire, participation à des organisations non onusiennes et coopération technique avec des institutions dont Taïwan demeure exclu. Il soutient que cette diplomatie de contournement permet à Taipei de compenser partiellement l’absence de reconnaissance diplomatique formelle, tout en révélant la fragilité structurelle de sa position internationale face à la stratégie d’isolement menée par Pékin.

Mots-clés : Taïwan ; Chine ; diplomatie de contournement ; influence diplomatique ; Eswatini ; isolement diplomatique

Summary : This article examines the circumvention diplomacy developed by Taiwan in the face of its growing diplomatic isolation and pressure from the People’s Republic of China. The analysis shows how Taipei mobilizes alternative channels to preserve its international visibility, through the example of President William Lai’s visit to Eswatini, made possible despite the withdrawal of overflight authorizations by several Indian Ocean states. The article places this event within a broader set of diplomatic practices: maintaining official relations with a limited number of states, use of representative offices, parliamentary diplomacy, participation in non-UN organizations and technical cooperation with institutions from which Taiwan remains excluded. He maintains that this circumvention diplomacy allows Taipei to partially compensate for the absence of formal diplomatic recognition, while revealing the structural fragility of its international position in the face of the isolation strategy led by Beijing.

Keywords : Taiwan; China; bypassing diplomacy ; diplomatic influence; Eswatini; diplomatic isolation

La République de Chine (Taïwan) souffre d’un isolement diplomatique de plus en plus important. La raison en est une absence de reconnaissance dans toutes les institutions onusiennes depuis 1971, et la volonté farouche de Pékin de réduire toute visibilité de son rival, notamment en mettant constamment en avant le principe « d’une seule Chine », et en s’assurant que tous les Etats choisissent Pékin plutôt que Taipei. En effet, depuis la séparation entre les deux entités en 1949, le contentieux entre Taipei et Pékin se traduit par une non reconnaissance réciproque, et par le besoin de choisir pour les autres Etats membres de l’ONU, dont la République de Chine fut membre de 1945 à 1971, et la République populaire de Chine depuis 1971. Le poids économique et diplomatique de la Chine accentue ce rapport de force très déséquilibré. C’est ainsi que le nombre d’Etats qui entretiennent des relations diplomatiques officielles avec Taiwan (et n’en ont donc pas avec la République populaire de Chine) ne cesse de décroître. Avant que la Chine n’entre à l’ONU en 1971, 47 Etats reconnaissaient encore Taiwan. Mais en 2026, Taipei n’entretient des relations diplomatiques officielles qu’avec douze Etats, auxquels s’ajoute le Saint-Siège. Après plusieurs vagues de défection au profit de Pékin au cours des deux dernières décennies, l’Eswatini reste le seul Etat africain reconnaissant officiellement Taïwan, ce qui donne une importance symbolique qui peut sembler disproportionnée à ce petit Etat enclavé. C’est dans ce contexte que le président taïwanais, William Lai, cherche à s’assurer du maintien de cette relation que la Chine souhaiterait voir disparaître.

L’une des manifestations les plus importantes des relations diplomatiques est la possibilité d’effectuer des visites officielles. C’est ainsi que William Lai, arrivé au pouvoir le 20 mai 2024, a prévu une visite en Eswatini. Initialement programmé en avril 2026, ce voyage devait être une visite officielle relativement classique : Lai devait assister aux célébrations des quarante ans de règne du roi Mswati III, et réaffirmer à cette occasion l’importance pour les deux pays de ce lien diplomatique. Mais Pékin semble désormais prêt à mobiliser son influence économique et diplomatique jusque dans les questions techniques d’aviation pour isoler davantage Taipei. Ainsi, quelques heures avant le départ prévu, les Seychelles, Maurice et Madagascar ont soudainement retiré les autorisations de survol accordées à l’avion présidentiel taïwanais. Le déplacement fut donc au départ annulé.

Il s’agit d’un évènement diplomatique important. C’est en effet la première fois qu’un président taïwanais a dû annuler un déplacement international à cause d’un blocage d’espace aérien. Les autorités taïwanaises y ont vu une nouvelle méthode de Pékin pour limiter la visibilité diplomatique de l’île, non plus seulement par la pression politique classique, mais aussi par le contrôle indirect des routes aériennes. Taipei affirme que ces décisions ont été prises sous « pression intense » de la Chine, incluant des formes de coercition économique. Les gouvernements concernés ont invoqué officiellement leur adhésion au principe « d’une seule Chine ». Madagascar a notamment explicitement déclaré ne reconnaître que Pékin. Cet argument semble d’ailleurs très excessif, puisqu’il ne s’agissait que de donner une autorisation de vol dans l’espace aérien, et non de reconnaître diplomatiquement Taïwan. En réponse, le ministère taïwanais des Affaires étrangères a accusé ces pays de reprendre la rhétorique chinoise et de mettre en cause les normes internationales de l’aviation civile.

Après ce revers, et loin de renoncer, Taipei a complètement modifié l’organisation du voyage. La visite a ainsi finalement eu lieu dans le plus grand secret début mai 2026 : aucune annonce préalable, itinéraire tenu confidentiel, route aérienne détournée au-dessus du sud de l’océan Indien pour éviter les espaces aériens fermés. Selon plusieurs médias, Lai aurait même utilisé l’Airbus privé du roi d’Eswatini pour rejoindre le pays africain, ce qui indique donc une forte collaboration de l’Etat africain, désireux de rendre ce déplacement possible.

Cette stratégie qualifiée de « arrive first, announce later » visait clairement à empêcher Pékin d’organiser de nouvelles pressions diplomatiques avant l’atterrissage dans le pays africain. Une fois sur place, Lai n’a pas manqué d’insister sur le fait que Taïwan « ne céderait pas à la pression » et que ses relations avec l’Eswatini ne seraient « pas ébranlées par l’hégémonie chinoise ». Cet exemple révèle l’aptitude de Taïwan à pratiquer une diplomatie de contournement dans un contexte qui ne lui est pas favorable.

A l’instar des stratégies de contournement, telles qu’elles s’observent dans les conflits armés, la diplomatie du contournement peut être définie comme une approche d’un Etat choisissant d’éviter les structures institutionnelles, et dans certains cas des règlements internationaux et, plus encore, des adversaires désignés, pour atteindre ses objectifs. Cela impose de passer par des canaux alternatifs, qui peuvent être définis sur une base bilatérale, ou être directement décidés par ledit Etat. Cette pratique correspond parfaitement à ce que fait Taïwan, qui multiplie les exemples avec des succès notables.

Si l’épisode de la visite officielle en Eswatini est intéressant et révélateur de la capacité à trouver des voies alternatives, ici dans le cas du transport aérien, c’est surtout le dialogue que Taïwan parvient à maintenir avec des Etats, qui conservent ou non des liens diplomatiques, qui mérite notre attention. D’abord au niveau des institutions internationales. Taïwan n’est représenté dans aucune structure onusienne, ce qui en fait l’Etat le plus discriminé au monde, puisqu’il n’existe pas aux yeux des principales instances internationales. Las, le gouvernement taïwanais met un point d’honneur à en respecter les principes et engagements. Par exemple, Taïwan n’est pas membre d’institutions comme l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), mais se positionne non seulement comme un des Etats les plus avancés dans les questions de santé (comme l’a démontré à grande échelle la gestion de la pandémie de Covid-19) mais en plus n’hésite pas à communiquer avec l’OMS des informations importantes pour la santé mondiale. C’est ainsi Taipei qui a informé l’organisation des risques de pandémie, avant que d’autres Etats, pourtant membres à part entière, ne s’en saisissent. En conséquence, aucun membre de l’OMS ne peut nier le savoir-faire taïwanais et le rôle de Taïwan dans une institution de ce type. Cette diplomatie par l’exemple et le respect de règles internationales imposées par des institutions dont Taïwan ne peut pourtant être membre est une des manifestations de cette diplomatie de contournement. S’y ajoute le rôle dans des organisations non onusiennes, mais où Taïwan est membre. C’est notamment le cas de l’APEC (Asia Pacific Economic Cooperation) où Taipei siège aux côtés de Pékin. C’est même dans cette instance qu’en 2015, le président taïwanais Ma Ying-jeou avait rencontré son homologue chinois Xi Jinping ! Avec une manœuvre digne d’un scénario : les deux hommes n’étaient officiellement pas chefs d’Etat, mais présidents de leurs partis politiques respectifs. Même la Chine semblerait ainsi s’accommoder de cette diplomatie de contournement de Taipei quand cela l’arrange!

On retrouve surtout dans la capacité à maintenir des canaux non officiels, ou semi officiels, une pratique que Taïwan continue de parfaire, avec des succès évidents. Cela est très visible dans les sphères économiques, où les échanges commerciaux sont soutenus – y-compris avec la Chine – et à une moindre échelle au niveau stratégique, comme le partenariat avec Washington défini dans le cadre du Taiwan Relations Act (loi du Congrès américain donc) de 1979 le rappelle. Mais cela se retrouve aussi à plus grande échelle dans des liens diplomatiques non officiels, mais de facto très importants. De nombreux Etats qui n’entretiennent pas de relation diplomatique avec Taïwan ont ainsi des bureaux de représentation à Taipei, et accueillent sur leur sol des bureaux de représentation taïwanais – ambassades qui ne disent pas leur nom, puisqu’ils délivrent notamment des visas, et leurs membres sont des diplomates de carrière. Toutes les puissances occidentales utilisent ce mécanisme pour maintenir un lien étroit avec Taïwan, en arguant du fait que de telles structures sont avant tout nécessaires dès lors que les déplacements à Taïwan et de taïwanais à l’extérieur ne sont pas interdits.

A ces structures innovantes qui contournent avec brio la non-reconnaissance diplomatique, s’ajoute le canal de la diplomatie parlementaire, qui permet des rencontres entre officiels, mais non membres de l’Exécutif (en tout cas des deux côtés simultanément, car les parlementaires étrangers en visite à Taïwan rencontrent des membres du gouvernement, et parfois même le président). Ces rencontres sont très régulières, et ne font que confirmer l’importance de Taïwan aux yeux des démocraties occidentales.

Cette diplomatie de contournement est ingénieuse, mais elle est fragile et est constamment menacée par les stratégies que déploie Pékin en s’appuyant sur les institutions dont elle est membre, son poids diplomatique mais aussi son économie, dans des pratiques autrefois qualifiées de « diplomatie du chéquier ». L’exemple de la visite de William Lai en Eswatini rappelle ainsi que la Chine cherche par tous les moyens à isoler diplomatiquement Taïwan. Mais comme toutes les stratégies de contournement, cette diplomatie est évolutive et innovante et permet à Taïwan de continuer à exister.

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