Guerre civile syrienne : de la faillite étatique à l’instrumentalisation des identités au Moyen-Orient

Ornella Sonhaye
Ornella Sonhaye est candidate à la maîtrise de recherche en études internationales, spécialisée en sécurité internationale, à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. 
ornella-kpebe.sonhaye.1@ulaval.ca

Francesco Cavatorta
Francesco Cavatorta est professeur au département de science politique à l’Université Laval. Ses recherches portent sur les systèmes politiques du monde arabe.
Francesco.Cavatorta@pol.ulaval.ca

Frédéric Lasserre
Frédéric Lasserre est professeur au département de géographie à l’Université Laval, et dirige le CQEG.
Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

vol 6 n4, 2020

Résumé
La présente contribution est une brève revue de littérature sur les causes et facteurs ayant favorisé les révoltes populaires de 2011, qui ont fini par aboutir au déclenchement de la guerre civile en Syrie. L’analyse des publications sur le thème la guerre civile syrienne nous a permis de mettre en lumière les facteurs liés à la faillite étatique sous le régime des Assad, de même que la propension que possèdent les régimes autoritaires et entrepreneurs politiques du Moyen-Orient à instrumentaliser les identités dans le but d’atteindre des objectifs politiques.

Mots clés : Syrie, État, confessionnalisme, identités, instrumentalisation

Summary
This contribution is a brief literature review on the causes and factors behind the popular revolts of 2011 that eventually led to the outbreak of the civil war in Syria. The analysis of publications on the Syrian civil war topic allowed us to highlight the factors related to the state bankruptcy under Assad’s regime as well as the propensity of authoritarian regimes and political entrepreneurs in the Middle East to instrumentalize identities in order to achieve political goals.

Keywords: Syria, state, confessionalism, identities, instrumentalization

Introduction

Au courant du printemps 2011, des revendications sociopolitiques et économiques ont émergé des peuples du Moyen-Orient (Feki, 2016 ; Yom, 2015). Que ce soit en Tunisie, en Égypte, au Bahreïn ou en Jordanie, les populations sont descendues dans les rues pour réclamer la justice sociale, la démocratie et une amélioration de leurs conditions de vie (Féki, 2016 ; Yom, 2015). Ces manifestations ont abouti pour certains à des réformes sociopolitiques mais aussi, le mouvement du « printemps arabe » a entrainé la chute des régimes autoritaires de Ben Ali et d’Hosni Moubarak (Feki, 2016). Cette vague de révoltes populaires régionale a ainsi contribué à l’ouverture d’une nouvelle ère politique, mais également à accentuer les clivages déjà latents au sein des populations (Feki, 2016 ; Asseburg  & Wimmel, 2016).

La Syrie ne fut pas épargnée par la propagation de ces révoltes, puisque comme les autres peuples, une partie de la population syrienne, sans distinction d’âge et de confession, est descendue dans les rues pour manifester et réclamer des changements politiques et économiques, de même que la restitution de leurs droits et libertés (Féki, 2016 : 49 ; Ma’oz, 2014). Dans les premières heures de la révolte populaire, les manifestants qui réclamaient de nouvelles réformes sociopolitiques se sont très vite heurtés à une brutale répression (Féki, 2016 : 45-54 ; Baczko et al., 2016). Le pouvoir syrien incarné par le régime de Bachar Al-Assad, appuyé de l’armée et les forces de sécurité n’ont pas laissé la place au dialogue et à l’apaisement, puisque les manifestants ont été sévèrement réprimés (Féki, 2016 : 45-54 ; Baczko et al., 2016). Déjà contesté, c’est l’autorité et la légitimité de Al-Assad qui vont être ensuite remises en cause (Belhadj, 2014 ; Féki, 2016 : 45-54). Ainsi, la révolte populaire prit une autre tournure et dorénavant son départ était demandé par les populations. Les tensions entre le pouvoir et les contestataires ont abouti à une militarisation de la révolte qui a contribué à embraser le pays. Cet embrasement a débouché sur une guerre civile qui a décimé la Syrie et provoqué un déplacement massif de population (Baczko et al., 2016 ; Feuerstoss, 2012). La guerre civile syrienne, bien qu’ayant résulté d’une militarisation des révolutions arabes renferme des origines bien plus profondes exprimant des clivages et tensions antérieures. L’objectif de cet article est de présenter une revue de littérature du conflit syrien, dans le but d’y relever les différents facteurs internes et externes qui ont contribué à engendrer cette situation de chaos, mais aussi de mettre en perspective le rôle des identités dans les processus politiques du Moyen-Orient.

  1. La faillite de l’État syrien et l’échec des politiques économiques du régime Assad

La guerre civile a été une résultante de la militarisation des révoltes populaires de 2011 qui ont éclaté dans les différentes villes de Syrie. De nombreuses études ont été effectuées sur le cas syrien et il est ressorti que plusieurs facteurs expliquent le conflit, et que la survenance de ces révoltes est liée à des questions d’ordres politiques et socio-économique. Mais, un en particulier à savoir l’État syrien incarné par le régime Assad a été le plus mis en perspective. Les publications sur la guerre civile en Syrie montrent que le dysfonctionnement et la défaillance des institutions étatiques ont conduit à cette instabilité politique et sécuritaire. Il est fait mention que la nature autoritaire du régime et les dispositifs répressifs des services de sécurité ont été les principales pourvoyeuses de la militarisation de la contestation (Belhadj, 2013). Plus explicitement, l’argumentaire principale pour expliquer l’origine du conflit repose sur la faillite de l’État syrien.

Baczko et Dorronsoro ont noté que pendant les manifestations, les populations réclamaient majoritairement des changements socio-économiques, une réforme des institutions et du système politique gangrénés par la corruption et la gabegie. Les soulèvements remettaient en cause le régime et l’échec des politiques socio-économiques remontant aux années d’Hafez Al-Assad (Baczko et al., 2016 : 41-95). Belhadj qui a mené une réflexion sur l’État syrien a lui conclut que la nature autoritaire du régime, le rôle des services de sécurité et l’absence d’un processus cohérent de gestion des conflits à l’échelle locale ont joué un rôle dans la colère populaire (Belhadj, 2013). La situation conflictuelle a donc découlé de l’échec de l’État à jouer son rôle et à l’incapacité du régime à gérer les crises. Les écrits consultés montrent que la contestation visait la légitimité interne du régime et remettait en cause les relations entre l’État et ses gouvernés (Féki, 2016 : 45-54 ; Cousseran et al., 2016). La défaillance de l’État syrien a ainsi contribué à miner l’appareil étatique qui n’a pas pu se restructurer à la suite de l’échec des réformes socio-économique, dans le cadre de la libéralisation de l’économie. Le système n’a donc pas pu proposer d’autres solutions aux populations délaissées des zones rurales qui ont été appauvris par la restructuration industrielle et la reformation d’une économie de marché (Balanche, 2011 ; Belhadj, 2014). Selon Belhajd et Balanche, l’État n’a pas su répondre aux attentes socio-économiques de ces populations en améliorant leur condition de vie. De plus, les dysfonctionnements des pouvoirs et appareils locaux (Belhadj, 2013 ; Balanche, 2011) ont favorisé un contexte social tendu et une rupture du lien d’autorité entre l’État et les populations (Belhadj, 2014 ; Hausser et al., 2017). L’aspect socio-économique a donc été au cœur de la crise, car ce sont les classes populaires et rurales qui voulant dénoncer les écarts de richesses ont fini par impulser la révolte (Balanche, 2011; Belhadj,2013).

Des lectures, il ressort également que certains facteurs remontant à la construction de l’État syrien ont contribué cette situation. Les textes renvoient à une crise de l’État-nation, qui a fini par dysfonctionner et se déliter dans les heures chaudes de la contestation. L’instabilité politique et les coups d’État après l’indépendance ont fragilisé et déstructuré la mise en place d’une structure politique cohérente et transparente pouvant déboucher sur une gestion saine et démocratique du pouvoir (Cousseran et al., 2016, p.11). Les Assad n’ont fait que consolider un pouvoir moribond, qui a survécu grâce à la prédation des ressources économiques et le clientélisme d’État (Cousseran et al., 2016, p.11). Vincent met l’accent sur la faillite de l’État syrien en notant que ce « failed state » remonte aux accords de Sykes-Picot qui ont établi les bases de l’État syrien.

Cet aspect n’est pas à négliger, car la colonisation française a impacté la structure du pouvoir et la société syrienne, contribuant à perpétuer un système ne pouvant mener qu’à la faillite (Vincent, 2018). Il soutient que le parcours de la Syrie en tant que « Nation » n’a pas abouti parce que le pays a été construit sur la base de considération ethnico-communautaire (Vincent, 2018). De plus, l’instauration d’un régime autoritaire, malgré la stabilité politique, n’a fait que reproduire le clientélisme qui n’a bénéficié qu’à une minorité (Vincent, 2018). Le régime a su se maintenir, mais les bases sur lesquelles il s’appuyait se dégradaient et les réformes socio-économiques n’ont fait qu’empirer la situation (Vincent, 2018). Ainsi, l’autoritarisme persistant et la mauvaise gouvernance étatique ont été des facteurs qui ont favorisé l’éclosion d’un contexte social tendu ayant abouti à la révolte populaire (Cousseran et al., 2016 ; Belhadj, 2013). De plus, l’État hérité de la colonisation a perpétué un système basé sur la cooptation sur laquelle s’est appuyé le régime pour prospérer.

2. Guerre civile et identités : l’instrumentalisation, une stratégie de survie du régime Assad 

Plusieurs articles sur le conflit syrien ont fait mention des tensions communautaires impliquant aussi bien des communautés tribales que confessionnelles, qui pour la plupart se sont transformée en violences pendant la guerre civile (Balanche, 2018 ; Phillips, 2015). Dans une analyse géographique, Balanche a noté que l’exode massif des populations rurales, touchées par l’extrême pauvreté et le chômage vers de plus grandes agglomérations, suite aux réformes économiques, a entrainé un déséquilibre démographique ayant par endroit débouché sur des tensions entre communautés (Balanche, 2011; Balanche, 2018). Les textes parcourus font beaucoup référence aux violences dites confessionnelles et précisent que, bien que le régime ait toujours misé sur l’identité nationale, l’identité confessionnelle a été présente dans la politique via la cooptation et le clientélisme (Phillips, 2015 ; Feuerstoss, 2012). L’hétérogénéité démographique et culturelle en Syrie est un facteur qui est très souvent réapparu dans la revue de littérature et il en ressort que ce fut l’incapacité de l’État syrien à fédérer les liens sociaux et sa propension à instrumentaliser les identités qui ont été à l’origine de ces tensions (Phillips, 2015 ; Feuerstoss, 2012). Sur les violences dites confessionnelles, les chercheurs ne nient pas leur survenance pendant la guerre mais, pour plusieurs, cela ne suffit pas à faire de la mobilisation de l’identité confessionnelle l’une des causes principales du conflit (Baczko et al., 2016 ; Feuerstoss, 2012 ; Phillips, 2015). Car, essentiellement, il s’était agi d’une instrumentalisation faite par le régime pour servir des buts politiques.

À cet effet, nous avons eu à noter que les auteurs revenaient sur l’aspect des revendications pacifiques axées sur des demandes sociopolitiques plutôt que sur des questions identitaires (Hausser et al., 2017 ; Baczko et al., 2016). Thomas Pierret a ainsi mentionné que le fait que ce soit les quartiers périphériques non affiliés aux Frères musulmans et aux clercs qui se sont soulevés, cela pouvait confirmer l’absence d’un caractère religieux au début de la révolte (Pierret, 2011).

Balanche rappelle également que les clivages sociaux ont joué un rôle dans la révolte, mentionnant que les classes bourgeoises sunnites n’ont pas soutenu l’opposition et sont demeurées fidèles au régime, écartant ainsi le confessionnalisme comme argument principal du conflit en Syrie (Balanche, 2011 ; Balanche, 2018). Phillips a considéré que le conflit syrien était semi-confessionnel. Selon lui, la mobilisation de l’identité confessionnelle a été le produit de plusieurs facteurs aussi bien socio-économiques que culturels. La société syrienne étant hétérogène, lui accoler un récit confessionnel pour expliquer la guerre serait assez simpliste (Phillips, 2015 : 358-361). D’après lui, des violences confessionnelles ont été commises et certaines dynamiques de la guerre ont contribué à cliver les communautés. Cependant, il réitère dans ses écrits que compte tenu de l’évolution temporelle et spatiale de la guerre, l’aspect confessionnel ne s’est pas révélé primordial, l’excluant par conséquent comme une cause du conflit (Phillips, 2015 : 358-361).

L’instrumentalisation de l’identité à des fins politiques émerge comme un facteur important. Feuerstoss conclut ainsi que la nature confessionnelle qui a caractérisé la guerre a été le fait de « la communautarisation de la sphère politique et militaire » impulsée sous Hafez Al-Assad. Le régime qui prônait un nationalisme arabe et l’unité nationale « en bannissant des discours les particularismes identitaires »(Feuerstoss, 2012 : 603) a fini par instrumentaliser ces particularismes pour asseoir son pouvoir. Samir Aita rajoute que les organisations communautaires et les identités confessionnelles ont été effacées du champ politique au détriment d’un nationalisme arabe, sous le règne d’Hafez, et le modèle clanique de la assabiya sur lequel le régime a fondé sa stratégie pour approfondir son ancrage autoritaire a contribué aux tensions communautaires (Aita, 2016 ; Pourtier, 2017 : 358). Ainsi, Balanche a relevé la nécessité d’analyser la dynamique confessionnelle du conflit en s’appuyant sur des aspects spatiaux car, les communautés se sont réparties sur le territoire en fonction de leur identité (Balanche, 2011 ; Balanche, 2018). Il rejoint les arguments de Feuerstoss sur le fait que la répartition géographique des minorités culturelles a été stratégiquement utilisée par le régime pour mener sa politique, notant ainsi un fort ancrage territorial des clivages communautaire pendant la guerre (Feuerstoss, 2012).

3. Le confessionnalisme au Moyen-Orient : un concept complexe, malléable et manipulable

Le confessionnalisme a souvent été cité dans les écrits que nous avons parcourus sur la guerre en Syrie, notamment ceux ayant trait à l’intervention des acteurs régionaux. Sami Aita a mentionné que les causes identitaires sont peu pertinentes pour expliquer le conflit, parce que ce sont les jeunes et les citadins qui se sont révoltés en prônant l’unité nationale. Ainsi, selon lui, le confessionnalisme a été attisé par des acteurs extérieurs qui ont instrumentalisé les identités pour servir leurs intérêts (Aita, 2016). L’intervention de ces acteurs régionaux étatiques et non étatiques a relancé les théories confessionnelles et c’était la thèse reprise dans les médias, expliquant ainsi que le conflit reposait sur l’opposition chiites-sunnites. Car, les milices chiites et l’Iran ont soutenu Al-Assad, de confession alaouite ; et les pays dits sunnites ont pris fait et cause pour l’opposition syrienne (Baczko et al., 2016; Hausser et al., 2017).

D’après certaines publications, les rivalités doctrinaires datant de la mort du prophète Mahomet ont joué un rôle dans les clivages chiite-sunnites que nous observons (Sfeir, 2013 : 73-83) et les persécutions subies par les chiites au cours de l’histoire démontrent que le confessionnalisme ne peut être compris en dehors de la doctrine (Sfeir, 2013 : 26-55). Cependant, les recherches menées sur confessionnalisme au Moyen-Orient concluent également qu’il est assez réducteur et simpliste de le résumer à une opposition entre sunnites et chiites. Il faut ainsi éviter de se concentrer sur cet aspect et sortir du carcan chiite contre sunnite, vu qu’il réside une hétérogénéité au sein des confessions (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2020).  Il en ressort par conséquent une complexité dans le terme, mais aussi dans le concept puisque selon Makdissi : « the “sectarian” Middle East does not simply exist; it is imagined to exist, and then it is produced » (Makdisi, 2017 : 9). Le confessionnalisme ramène ainsi à un terme qui véhicule la plupart du temps des clichés et des stéréotypes sur les populations de la région (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2017). Le concept est donc assez complexe et va au-delà des chiites et sunnites, dans la mesure où il réfère également aux interventions des puissances étrangères qui manipulent les identités de la région dans le but de servir leurs intérêts (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2020). La problématique de la définition du confessionnalisme est maintes fois revenue et selon Haddad, ce terme très « élastique et chargée » est devenu au fur et à mesure du temps un « fourre-tout » dans lequel les experts se complaisent à rattacher tous les maux du Moyen-Orient (Haddad, 2020 ; Haddad, 2017).

Byman a relevé que certes, les origines du confessionnalisme peuvent remonter à la naissance de l’Islam avec les clivages doctrinaires, mais que la rancœur du passé ne pouvait pas justifier les violences observées aujourd’hui. Ainsi, le confessionnalisme aurait resurgi ces dernières années dans le contexte de chaos et d’instabilité du Moyen-Orient (Byman, 2014 : 83-86). Toujours selon lui, les révoltes arabes ont favorisé l’éclosion du confessionnalisme et cela est lié à l’incapacité institutionnelle et à la faillite des États ne disposant pas d’institutions fortes capables de transcender les polarisations et apaiser les tensions sociales (Byman, 2014 : 83-86). L’effondrement de ces États causé par les multiples conflits a ainsi entrainé un repli communautaire des populations qui se sont armées pour se défendre et dans ce désordre, de nouveaux leaders ont pu mobiliser l’identité confessionnelle à des fins politiques (Valbjørn & Hinnebusch, 2019 ; Noorbaksh, 2008 ; Posen, 1993).

Dans le même ordre d’idées, les recherches d’Aoun ont conclu que les violences confessionnelles ont résulté d’une faille dans « le contrat social » entre l’État et ses gouvernés, questionnant donc sur les fondements de la « formation de l’État dans les sociétés musulmanes » (Aoun, 2008 : 2). Il en ressort aussi que la crise du modèle étatique ne peut être négligée puisque « les rivalités militaro-sécuritaires ou tribalo-clanique, entrainent l’érosion de l’État de droit au profit de l’autoritarisme qui favorise la marginalisation de la société civile et de l’accaparement de la richesse collective » (Aoun, 2008 : 97). L’État dans ses relations avec la société civile a ainsi connu un « déficit de légitimité » et l’utilisation de la répression a contribué à cliver la société (Aoun, 2008 : 97-100).

Dans la littérature nous relevons qu’en instrumentalisant les identités, les régimes autoritaires de la région s’en sont servis pour assurer leur survie. Cela est mis en valeur dans les travaux de Valbjørn qui fait remarquer que les révoltes arabes ont entrainé une polarisation confessionnelle dans certains pays qui a favorisé les régimes autoritaires. Au lieu de conduire à une démocratisation, les régimes autoritaires ont plutôt été renforcés grâce à l’utilisation de politiques identitaires pour inclure ou exclure des communautés (Valbjørn, 2019 ; Valbjørn & Hinnebusch, 2019). Il conclut aussi que le confessionnalisme ne fait pas exclusivement référence aux rivalités sunnites-chiites, mais englobe d’autres rivalités comme celles entre musulmans et chrétiens. La manipulation des identités a permis la mise en place des politiques visant à inclure des communautés susceptibles de soutenir le régime, mais aussi d’en exclure ceux qui tenteraient de saboter sa stabilité (Valbjørn, 2019 ; Valbjørn & Hinnebusch, 2019).

La littérature montre que le confessionnalisme va au-delà des luttes chiite-sunnite, renforçant ainsi l’idée d’une diversité des identités que les régimes autoritaires utilisent dans le but de diviser pour régner.

Des lectures, il est fait mention qu’au sein des communautés, l’identité religieuse étant élastique, d’autres marqueurs comme l’ethnie, la classe sociale ou la famille peuvent prendre le dessus et donc, la doctrine confessionnelle ne serait pas toujours à l’origine des violences confessionnelles (Byman, 2014 : 80-82 ; Haddad, 2020). De plus, l’identité confessionnelle ne peut pas à elle seule être à l’origine des tensions étant donné que les confessions cohabitent ensemble depuis plusieurs décennies. Le confessionnalisme ne serait donc pas une caractéristique immuable à la région. C’est la raison pour laquelle Haddad mentionne que ce n’est pas vraiment le confessionnalisme qui compte, mais plutôt l’identité confessionnelle et comment celle-ci est mobilisée individuellement et collectivement (Haddad, 2020 ; Brubaker, 2002). Cette distinction est d’autant plus importante dans la mesure où le concept ne réfère pas toujours à la haine ou au rejet de l’autre, mais peut aussi renvoyer à une question de préférence observable au sein même des confessions (Makdisi, 2017). Sfeir a démontré l’existence des clivages identitaires au sein de la confession chiite, car la présence de divers courants complique son homogénéité et affaiblit une mobilisation politique recevant une totale adhésion (Sfeir, 2013 : 115-141 ; Mervin, 2007 ; Thual, 1995). Il réfute donc l’idée selon laquelle le confessionnalisme est une affaire de chiites et de sunnites, confirmant de ce fait les contours flous que renferme le concept.

Lorsque nous parcourons les textes sur le confessionnalisme au Moyen-Orient, l’axe du « croissant chiite » revient régulièrement. Vali Nasr dans ses travaux s’est penché sur la question et selon lui, le confessionnalisme fait mention de la perception d’un axe chiite qui menacerait les pays dits sunnites (Nasr, 2007 ; Nasr, 2004). Il a noté que la chute de Saddam Hussein et les bouleversements sociopolitiques en Irak ont entrainé un réveil politique des chiites, avec des pics de violences confessionnelles dans la région (Nasr, 2006 ; Nasr, 2007). Ce Shia revival a ravivé la compétition entre les chiites et les sunnites pour le pouvoir politique en Irak, qui s’est ensuite répandu aux autres pays. Il ne nie pas la présence d’une rivalité enracinée entre les confessions, mais fait remarquer qu’essentiellement lorsqu’on parle du confessionnalisme les gens se réfèrent au croissant chiite (Nasr, 2007 ; Nasr, 2004 ; Nasr, 2006).

Cet axe est censé regrouper les communautés chiites de la région sous l’influence de l’Iran pour ravir le pouvoir politique aux sunnites. D’après les publications, cet axe relève plus d’une construction des régimes arabes pour susciter un sentiment de peur au sein de leur population, dans le but d’assurer leur survie (Nasr, 2006 ; Dumont, 2008 ; Pahlavi, 2008).

Un autre point émergeant des écrits concerne la construction des États et le tracé des frontières qui n’ont pas tenu compte des réalités sociopolitiques des populations. La colonisation a favorisé la déstructuration des systèmes sociopolitiques propres à chaque communauté qui pouvait réguler et gérer ses affaires internes (Levonian,1952; Valbjørn & Hinnebusch, 2019 ; Taha, 2016). Au cours de nos lectures, nous avons noté que la mobilisation des identités à des fins politiques n’était pas un enjeu puisqu’en remontant dans l’histoire, nous pouvons constater que les communautés religieuses vivaient en autonomie et pouvaient donc s’autogérer (Noorbaksh, 2008 ; Taha, 2017). Cependant, les accords coloniaux de Sykes-Picot ont scellé le partage territorial des provinces arabes de l’Empire ottoman sans tenir compte des spécificités culturelles et confessionnelles des peuples et sans prendre en compte le système d’organisation des structures sociales des communautés qui y vivaient. Avec la délimitation des espaces territoriaux par des « frontières », ces populations appartenant souvent aux mêmes communautés ethniques, tribales ou confessionnelles se sont retrouvées dispersées au sein de différent État-nation qui pour la plupart ne reflétait pas leurs aspirations sociopolitiques (Cheterian, 2017 ; Ahram & Lust, 2016). Cela a contribué à l’émergence des groupes qui ont instrumentalisé les identités dans le bus de remettre en cause l’ordre politique. Le mouvement des populations, conséquences de multiples crises sociales et des conflits, a aussi contribué à rompre l’équilibre communautaire dans les pays entrainant ainsi des tensions et des violences (Cheterian, 2017 ; Ahram & Lust, 2016).

Conclusion

La revue littérature sur le conflit syrien a mis en perspective le rôle et la défaillance de l’État dans la situation de guerre que connait la Syrie. La faillite de l’État et le dysfonctionnement et des institutions étatiques incapables de répondre aux attentes sociopolitiques et économiques ont favorisé le mécontentement social qui a débouché sur les révoltes populaires. Le régime et le système Assad pour survivre ont ainsi perpétué les mécanismes de l’État colonial à travers la cooptation et le clientélisme contribuant à creuser les écarts de richesse entre les classes sociales.

L’État syrien a failli à sa capacité de produire et de fédérer les liens sociopolitiques entre lui et ses gouvernés, laissant donc le champ libre aux structures communautaires et identitaires pour la régulation des normes et des pouvoirs. L’instrumentalisation des identités par le régime pour asseoir son autorité a également contribué à générer les tensions communautaires qui se sont transformées par endroit en violences pendant la guerre. La littérature a mis en exergue la grande complexité qui réside dans le confessionnalisme, de même que la facilité avec laquelle les régimes autoritaires et les entrepreneurs politiques manipulent et se servent des marqueurs identitaires pour la poursuite de leurs intérêts.

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Pourquoi faire de la renaturation un instrument du volet environnemental des plans de relance ?

Alexandre Brun

Maitre de conférences à l’Université de Montpellier 3, alexandre.brun@univ-montp3.fr

vol 6 n4, 2020

Dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde en septembre 2020, Alexandre Brun, Martin Arnould et Marie-Pierre Médouga défendaient l’idée que le plan de relance de l’économie décidé par le gouvernement français est l’occasion de restaurer les milieux naturels. Cet article développe quelques-uns des arguments défendus par les auteurs en faveur de la « renaturation ».

La crise du COVID-19 a d’importantes et multiples conséquences sociales et économiques, en France comme chez ses voisins européens. Des pans entiers de l’économie française sont menacés malgré les dispositions exceptionnelles de soutien aux entreprises mises en place dès le mois d’avril 2020 par les pouvoirs publics. Le secteur du tourisme connaît des difficultés en raison de l’absence d’étrangers. Dans les hôtels par exemple, les nuitées en France ont baissé de 73 % en juin 2020 par rapport à juin 2019. Exception faite des sites de vente par internet, la quasi-totalité des commerces observe une chute de leur chiffre d’affaires. La restauration et les bars peinent à s’adapter aux règles sanitaires, nécessairement évolutives, imposées par les préfets (qui représentent localement l’État et chacun des membres du Gouvernement). L’aéronautique voit ses carnets de commande revus à la baisse à cause de la paralysie du trafic aérien. Le marché de l’automobile, reparti à la hausse après le confinement du printemps, est fragilisé, comme celui du bâtiment et des travaux publics.

Sans surprise, le 24 juin dernier, le Fonds monétaire international (FMI) a dévoilé des perspectives économiques sombres estimant à plus de 12 000 milliards de dollars les pertes cumulées pour l’économie mondiale en 2020 et 2021. Selon la directrice du FMI, Kristalina Georgieva, la récession mondiale en 2020 sera cependant un peu moins sévère que prévu. Reste que la reprise économique sera « lente, difficile et inégale », et tributaire des efforts déployés par les États pour atténuer l’impact du COVID-19 comme de la capacité des grands groupes pharmaceutiques à trouver un vaccin. Selon les prévisions de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiées en juin, la contraction du produit intérieur brut (PIB) de la France se situera entre 11,4 % et 14,1 % en 2020. Au premier trimestre 2020, le PIB français a chuté de 5,8 %. À titre de comparaison, dans les deux pays européens les plus gravement touchés par l’épidémie de coronavirus, en l’occurrence l’Italie et l’Espagne, le PIB a régressé de respectivement 4,7 % et 5,2 %.

Alors que le climat politique s’est dégradé au plan international à cause de la montée des populismes, la France a connu d’importants mouvements sociaux depuis l’élection présidentielle de 2017. Les difficultés des classes moyennes et des travailleurs pauvres (coût élevé des déplacements du fait des prix de l’essence, etc.) expliquent le mouvement spontané des « Gilets jaunes » pour lequel les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant. Des manifestations survenues en 2018 ont paralysé le pays et contribué à ralentir l’économie en 2019. En décembre 2019 et janvier 2020, le pays a de nouveau été bloqué en raison d’importantes mobilisations contre la réforme des retraites, organisées par les syndicats (CGT, CFDT, FO) qui sont revenus sur la scène politique. Ces mouvements sociaux font écho au déficit de la balance commerciale, au déclin de la compétitivité, au poids des prélèvements publics, au déficit d’investissement, au recul de l’industrie. L’épidémie met à présent en lumière les faiblesses structurelles de l’économie française, et plus spécialement de son industrie. Au printemps 2020, la dépendance de la France envers la Chine en matière de médicaments a marqué l’opinion car l’Hexagone était encore dans les années 1970 une grande puissance dans ce secteur.

Dans ce contexte, la France – aidée de l’Allemagne, moins orthodoxe qu’à l’habitude – est parvenue à convaincre en août 2020 les bons élèves européens (les « frugaux ») de s’unir en faveur d’un plan de relance. Ce dernier prévoit un fonds de 750 milliards d’euros, qui pourront être empruntés par la Commission sur les marchés. Il se décompose en 390 milliards de subventions d’un côté, qui seront allouées aux États les plus frappés par la pandémie. 360 milliards d’euros seront disponibles pour des prêts, remboursables par le pays demandeur. La France, qui jusqu’à maintenant a échoué à favoriser une politique communautaire d’investissements massifs (combien de fois a-t-on parlé d’un « plan Marshall » ?) face aux tenants de la rigueur, a donc obtenu gain de cause à l’issue d’âpres négociations, même si c’est moins de la moitié des 1500 milliards réclamés.

Face aux récessions économiques, les remèdes keynésiens de stimulation de la demande par la dépense publique sont en France une constante de la cinquième République. Le plan de relance de l’économie initié par le gouvernement socialiste élu en 1981, en distribuant du pouvoir d’achat aux français, conduit à une hausse de la consommation de biens de consommation importés avec peu d’effet d’entrainement sur l’économie. La construction d’infrastructures et d’équipements été privilégiés depuis au titre de l’aménagement du territoire, le secteur du bâtiment et des travaux publics étant un service à faible contenu en importation. Autrement dit, à chaque plan de relance on mise sur le béton et les infrastructures lourdes. Et si cette fois, le gouvernement Castex misait sur la nature ? Au-delà de la rénovation énergétique des logements déjà prévue (et expérimentée avec un relatif succès par le passé), l’État peut faire de la renaturation un grand chantier à part entière, un gisement d’emplois peu délocalisables, tout en réunissant territoires, administrations publiques, entreprises et associations pour faire cause commune. L’objectif est d’accélérer la mise en œuvre d’actions concrètes et localisées.

Dans le cas des rivières, les retours d’expériences sont désormais suffisamment anciens et variés pour être considérés comme probants. Par exemple, le Drugeon, qui serpente sur le plateau de Frasne dans le Doubs près de la frontière Suisse, a été renaturé avec succès dans les années 1990. En 1951, sous la pression des agriculteurs, les élus locaux alors conseillés par les ingénieurs de l’État avaient décidé d’assainir les marais du Drugeon pour gagner 2 000 ha de terres agricoles. L’opération s’était soldée par un échec puisque seuls 200 ha avaient été gagnés, soit 10% de l’objectif initial. Le Drugeon avait en revanche perdu 25% à 30% de sa longueur ce qui, associé à une sylviculture intensive prolongée jusqu’aux années 1980-1990, avait eu un impact négatif sur l’environnement (chute de la production salmonicole, menaces sur la bécassine des marais, etc.) Le Syndicat mixte de la vallée du Drugeon et du plateau de Frasne a donc entrepris un plan de reméandrage du cours d’eau, 50 ans après l’avoir canalisé ! Ce plan lancé en 1993 a été amorcé grâce à la mise en place d’un programme européen. L’intérêt des financeurs locaux (collectivités, agence de l’eau) a du reste coïncidé avec le désarroi des agriculteurs les plus jeunes, conscients que le contexte pédologique et climatique du plateau était incompatible avec la logique productiviste. Une fois renaturée, la rivière a de nouveau suscité l’intérêt des usagers et retrouvé, au moins en partie, un bilan faunistique et la floristique, comparable à ce qu’il était jadis.

Fig. 1. Opérations de renaturation en France

Depuis, les expériences ont été nombreuses en Europe et en France. La rivière du Manzanares à Madrid, endiguée en 1955, a été restaurée voici quatre ans par la mairie. Comme dans le cas de la renaturation de la basse Saint-Charles à Québec voulue au milieu des années 1990, le succès populaire de la renaturation a été immédiat. En Allemagne aussi d’importants chantiers ont démontré l’efficacité de telles opérations : dans la capitale bavaroise l’Isar a été renaturée sur 8 kilomètres et, l’été, la population prend possession de ses berges. En France, l’arasement du vieux barrage de Maison-Rouge sur la Vienne ou celui de Kernansquillec dans le Léguer en Bretagne, la restauration des bras morts du Rhône et de la Dordogne, ou encore, dans la vallée de la Loire, la « désurbanisation » progressive du déversoir de la Bouillie à Blois suggèrent en effet la réversibilité d’aménagements que l’on croyait définitifs. La multiplication des travaux de renaturation, ponctuels et souvent très longs mais concrets, tels que le réaménagement du site des anciennes papeteries du Valfuret à Saint-Étienne, la réouverture partielle de la Luciline à Rouen en Normandie, la réouverture et la restauration morphologique du Pen Ar Biez à Lannion, celle de la Leysse dans le centre-ville Chambéry, de la Corrèze à Tulle, de l’Huveaune à Auriole dans les Bouches-du-Rhône, de la Goulotte, de la Neuve et de la Norge à Chevigny-Saint-Sauveur, préfigurent des réalisations plus spectaculaires comme celles que porte la métropole lyonnaise. En écho, l’embellissement des berges du Rhône et des rives de Saône d’une part et à la restauration partielle de l’Yzeron aval, les projets de renaturation du Ruisseau des Planches et de la Rize ambitionnent en effet d’optimiser la gestion des eaux pluviales, de rafraîchir des îlots de chaleur, de créer des bulles de biodiversité urbaine et de tisser du lien social des quartiers qui se tournent le dos.

Fig. 2. La renaturation de la basse Saint-Charles à Québec

(Cliché A. Brun)

Sur les 250 000 kilomètres de cours d’eau que compte la France, plus de la moitié est en mauvais état à cause de la multiplication des grandes infrastructures de transport qui perturbent les écoulements, des digues et des grands barrages à l’origine des problèmes de transport sédimentaire et de la disparition des poissons migrateurs, de l’urbanisation continue de l’espace et du développement de l’agriculture intensive, source de pollutions, de drainage de zones humides et grande consommatrice d’eau. Des pans entiers du territoire doivent faire l’objet de travaux de renaturation, que des brigades bien formées pourraient piloter et exécuter au titre du volet environnemental du plan de relance. Pas question ici d’entretenir de façon contre-productive les rives à grands coups de pelleteuse et de tronçonneuse dans le seul but de faciliter l’écoulement des eaux comme ce fut le cas jusque dans les années 1980 et 1990. Il s’agit de développer localement, en fonction des problématiques propres à chaque sous-bassin versant, l’agilité dont manque l’administration publique sur le terrain en matière de conduite de projet. Conditionner les aides destinées aux acteurs locaux permet de les guider avec pour seul critère la « désartificialisation » intelligente, c’est-à-dire profitable à l’eau et aux territoires ; ces derniers étant devenus compétents en matière d’aménagement et de gestion des eaux du fait de la dévolution aux intercommunalités de la compétence GEMAPI (Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations), un mandat juridique nouveau, exclusif et obligatoire, confié à partir du 1ᵉʳ janvier 2018.

Les coûts évités (dépollution de l’eau en station d’épuration, dégâts aux infrastructures par les crues, etc.) par l’investissement public dans des solutions fondées sur la nature en font un réel investissement. Des sommes colossales sont dépensées chaque année par les collectivités locales pour la potabilisation, l’adduction et l’assainissement des eaux. Il ne s’agit pas de remettre en cause les progrès qu’a autorisée l’évolution des technologies de dépollution depuis le milieu du xixe siècle, mais de diversifier les outils d’intervention. Par exemple, une stratégie d’acquisition foncière menée patiemment dans les fonds de vallée à la manière du Conservatoire du littoral permettrait de sauvegarder de l’urbanisation ou de la mise en culture (maïs) des zones humides voire d’en récréer ! Car celles-ci remplissent tantôt les fonctions de station d’épuration naturelle, tantôt celle de bassin de stockage d’eau en cas de crue. Même s’il ne faut pas surestimer leur rôle, certaines tourbières jouent même un rôle d’éponge restituant en période de sécheresse l’eau emmagasinée en hiver. En France, les deux tiers des zones humides ont disparu en France depuis le début du xixe siècle. 50 % des zones humides métropolitaines ont disparu entre 1960 et 1990, et 47 % se sont dégradées entre 2000 et 2010.

La renaturation concerne aussi le littoral de la Somme où un projet de dépoldérisation est destiné à rendre à la mer une partie du terrain qu’on lui a pris pour créer une chasse naturelle et désensabler le port du Hourdel. Les côtes à falaises de Normandie ou bien celles majoritairement basses et sableuses du golfe du Lion et de l’Atlantique peuvent faire l’objet d’un chantier d’une toute autre ampleur. L’État veut y favoriser à long terme la redistribution spatiale des hommes et des activités afin d’en réduire la vulnérabilité à l’élévation progressive du niveau de la mer et à l’érosion. Des millions de mètres carrés de logements, d’hôtels, de campings, de commerces et d’équipements publics sont inévitablement amenés à être relocalisés. Autant anticiper ce gigantesque chantier et développer des formes architecturales et urbaines résilientes dictées par l’histoire, la géographie et l’écologie des sites. Le futur appartient aux territoires littoraux qui auront su faire une place à la nature. À long terme, la capacité d’accueil des ménages et des entreprises en dépend.

En conclusion, le 28 juillet 2020, Bruno Le Maire, ministre de l’économie, annonçait à l’Assemblée nationale que le plan de relance « sera[it] vert ; […] un des critères de choix des investissements. […] 30 milliards d’euros d’investissements au verdissement de l’économie grâce à la rénovation énergétique des bâtiments, aux transports verts, notamment le fret ferroviaire mais aussi les pistes cyclables, aux énergies totalement décarbonées, en particulier l’hydrogène. Mais c’est tout le plan – les trois autres volets aussi – qui visera la décarbonation ». En raison du reconfinement débuté en novembre les prévisions économiques, déjà pessimistes au printemps, le sont davantage encore. C’est pourquoi des économistes préconisent d’ajouter au moins 50 milliards d’euros au plan de relance de manière à subventionner l’investissement plus massivement que prévu, à hauteur d’une centaine de milliards d’euros. Un rapport parlementaire du 8 octobre 2020 invite ainsi l’État à passer du plan de relance au plan d’urgence. Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce plan constitue une occasion unique pour démultiplier et concrétiser des chantiers environnementaux très opérationnels, et, plus globalement, de rendre à la nature un peu d’espace. La situation n’étant pas différente dans les pays voisins d’Europe, ce choix donnerait un peu de consistance au pacte vert (green deal) que la nouvelle politique agricole commune, pas si verte, contrecarre. Face aux perspectives environnementales alarmantes, l’Union européenne sous la présidence Von Der Leyen dit vouloir engager 1 000 milliards d’euros en poursuivant trois objectifs, limiter le réchauffement climatique, lutter contre la pollution des mers et de l’air et, enfin, stopper l’appauvrissement de la biodiversité : 1 % suffirait à amorcer un processus de renaturation, dont il reste à évaluer précisément les retombée écologiques, sociales et économiques, en particulier en termes de création d’entreprises et d’emplois.

Michael Bravo (2019), North Pole.

Recension

North Pole de Michael Bravo

Londres : Reaktion Books, 2019, 254 p.

L’ouvrage de Michael Bravo propose de répondre à une question apparemment simple, posée d’entrée de jeu : « Pourquoi le Pôle Nord est-il important ? » (p.7). L’auteur explore alors les grands mythes, les explorations polaires, en passant par l’histoire de la cartographie et présente une réflexion très riche et passionnante. La dimension légendaire d’un Pôle Nord qui « tient le monde » (chapitre 2) est ainsi largement étudiée – et c’est là tout l’intérêt du volume.

Le livre s’ouvre sur un chapitre consacré au pôle céleste, et par une comparaison captivante : pour les navigateurs inuit, l’étoile Polaire n’a que peu d’importance pour se repérer, car elle est située trop haut dans le ciel. Pour les contemporains de Ptolémée en revanche, le pôle céleste était un point de repère central. Michael Bravo souligne pourtant qu’à l’époque de Pytheas, aucune étoile n’était suffisamment proche du zénith pour pouvoir avoir le statut d’étoile polaire… Il aurait alors utilisé un groupe de trois étoiles situées proche du pôle céleste pour se repérer, trois étoiles qui auraient formé non pas un triangle, mais un carré – le pôle céleste constituant l’étoile manquante et donc le 4e angle du polygone (p.37-38). Ce chapitre, fascinant, dessine ainsi le pôle comme un point d’ancrage et de repère majeur pour les civilisations occidentales et européennes – et c’est donc sur elles que le reste de l’ouvrage se concentre.

Après le pôle céleste, l’auteur se penche sur le pôle terrestre et propose une histoire de la cartographie, forcément centrée sur les projections polaires et les projections cordiformes comme celle de Werner, où le pôle constitue le point de convergence principal. C’est le seul chapitre consacré directement à la cartographie – même si les cartes représentent la grande majorité des très nombreuses illustrations de l’ouvrage. En interrogeant les cartes, l’auteur s’attache encore une fois à la valeur symbolique du Pôle Nord. Sur les globes par exemple, le pôle tenait – littéralement – le monde en place au moyen d’épingles qui sont progressivement devenues des objets symboliques de grande valeur, véritable démonstration de prestige de la part des commanditaires (p.75). Avec la Renaissance, la cartographie s’affirme comme un instrument de démonstration du pouvoir où le pôle a ainsi toute son importance.

Si la cartographie donne au pôle géographique une valeur symbolique particulière, la découverte du pôle magnétique lui ajoute une dimension mystérieuse et presque mystique, sur laquelle se concentre le chapitre 3. L’auteur y décrit la découverte du pôle magnétique donc, et le développement d’instruments de mesure et de navigation qui en découle. Cela ouvre alors naturellement la voie au chapitre 4 qui se focalise lui sur les voyages polaires. L’auteur se concentre essentiellement sur les grands explorateurs européens qui se sont lancés dans « la course aux pôles ». Michael Bravo souligne que le pôle était, dès le départ, une destination secondaire : les premiers explorateurs comme Thorne (1527) ou Barentsz (1596) étaient d’ailleurs à la recherche de routes commerciales à destination de Cathay. Il était considéré comme plausible à l’époque que le pôle soit entouré d’une mer ouverte, avec donc un potentiel commercial : la recherche du pôle était donc souvent associée à la recherche de cette route. Par la suite, ce sont plutôt les passages que le pôle qui étaient recherchés, et il n’y a d’ailleurs pas vraiment de consensus quant à l’expédition qui aurait atteint le pôle en premier.

Cette absence de consensus contribue justement à nourrir la dimension légendaire du pôle, que le chapitre 5 explore cette fois par le prisme des représentations littéraires et artistiques. Cela permet alors de faire un lien avec les premiers chapitres et de renouer avec la symbolique presque mystique du pôle : « […] la quête du pôle n’a jamais été simplement celle d’un point distant sur la surface de la Terre. Depuis l’époque moderne, le pôle a toujours été synonyme de forces cachées, d’harmonies célestes, de vision de la Terre depuis les cieux […] » (p. 156). Là encore, l’auteur puise dans de très nombreuses références littéraires qui enrichissent considérablement le chapitre. La section permet aussi l’intervention de la question du genre : alors que l’exploration polaire renvoie souvent à une imagerie très masculine et virile, le pôle est souvent représenté sous la forme d’une femme « attendant d’être conquise » (p.158).

Le chapitre 6 vient dans la continuité poser la question de la souveraineté après celle des découvertes et des explorations. L’auteur mentionne notamment un ouvrage de Jules Verne intitulé Voyages et aventures du capitaine Hatteras (en anglais, The Purchase of the North Pole), où l’on retrouve, déjà, l’ouvrage paraît en 1891, deux grands thèmes qui paraissent encore bien actuels : le pôle comme un endroit de spéculation à la fois économique, mais aussi et peut-être surtout technologique. Le chapitre est intéressant, car il souligne à quel point le pôle demeure un espace de fantasmes, quant aux ressources éventuellement disponibles, mais surtout quant aux technologies toujours plus inventives qui permettront de les exploiter et des les contrôler. Le dernier chapitre, en forme de conclusion, se penche sur les nouvelles représentations du pôle, mais sans abandonner les références mythologiques et notamment celle d’Antée, le fils de Gaïa. Le chapitre se nomme d’ailleurs « le deuil d’Antée » et il évoque les questions politiques, et, bien sûr environnementales d’un pôle qui n’a rien perdu de ses dimensions symboliques.

Au total, l’ouvrage est absolument passionnant et d’une très grande richesse. Il est évident que l’auteur est un spécialiste des pôles et qu’il a une connaissance très fine du sujet. On pourra alors peut-être regretter la taille de l’ouvrage, qui ne permet pas de rentrer dans les détails aussi profondément que le lecteur le souhaiterait parfois. Ce format a cependant l’avantage de rendre l’ouvrage très accessible. Plus ennuyeux, on regrette en fait surtout l’absence d’une perspective autochtone plus affirmée. Le premier chapitre s’entame sur une mise en perspective de la cosmographie grecque et inuit. C’est le seul qui entre dans le détail, notamment grâce à un travail de terrain tout-à-fait passionnant. Après, la perspective autochtone s’efface et c’est très dommage, notamment lorsque l’auteur évoque les grandes explorations. Bien sûr, les populations autochtones ne sont pas complètement absentes de ce travail, et apparaissent au détour de l’évocation de telle ou telle expédition par exemple, mais il aurait été intéressant – notamment compte tenu de la connaissance du sujet et du terrain par l’auteur – de plonger plus en avant dans la question.

La lecture de l’ouvrage permet certainement d’obtenir de solides éléments de réponse à la question initiale : pourquoi le pôle est important ? Mais à la question « pour qui », posée plus tard (p.9), le lecteur regrettera donc d’avoir des éléments de réponse surtout puisés dans l’histoire des sciences occidentales suggérant que le Pôle est surtout important pour l’Occident. Le récit est passionnant mais la connaissance palpable du terrain par l’auteur rend d’autant plus dommageable et visible cette absence. L’ouvrage reste un travail de synthèse d’une très grande richesse, délivrant une large somme d’informations – et de ce point de vue, le lecteur ne sera pas déçu.

Pauline Pic

Réflexion sur l’impact économique dans les conflits armés

Jean-Marc Segoun

Jean-Marc Segoun est doctorant en Science politique à l’Université Paris-Nanterre et est également chercheur affilié à la Canadian Network for Research on Terrorism, Security and Society.

vol 6 n2, 2020

Résumé : L’impact de l’économie sur l’analyse des conflits armés suscite de nombreuses controverses tant chez les universitaires que chez les praticiens. La guerre se présente parfois comme une structure opportunité économique pour des acteurs impliqués directement ou indirectement dans le conflit armé. Cette thèse est objet de débats puisque l’injustice sociale peut être aussi le mobile de contestation et de guerre. Ainsi, cet article essai d’expliciter les controverses sur la thèse de l’avidité et les limites.

Mots clés : conflit armé- avidité – économie politique

Abstract : The impact of economics on the analysis of armed conflict is the subject of much controversy among academics and practitioners alike. War sometimes presents itself as an economic opportunity structure for actors directly or indirectly involved in the armed conflict. This thesis is the subject of debate since social injustice can also be the motive for protest and war. Thus, this article tries to explain the controversies on the thesis of greed and limits.

Keywords: armed conflict – greed – political economy


Introduction

L’économie politique des conflits armés développée depuis trois décennies à la suite du concept de guerre dite « guerre des ressources » (Hugon, 2009) dans plusieurs pays africains (au Libéria, en Sierra-Leone, en Angola, et en République Démocratique du Congo), a longtemps considéré les conflits armés comme des structures d’opportunités politiques et économiques. Ces conflits armés mobilisent des acteurs aux profils variés. A savoir des entrepreneurs de la guerre, des multinationales, des acteurs des secteurs privés, des gouvernements, adultes combattants et combattantes et également des enfants âgés de moins de 18 ans. En Afrique, les mineurs représentent plus de 40% des combattants. Ce pourcentage est le plus élevé de toutes les régions dans le monde (UN, 2004).

À cet effet, des théories en sciences humaines et sociales permettent de comprendre les raisons de l’engagement de ces enfants soldats dans les conflits armés. Selon le modèle économique, l’individu engagé dans la violence fait une analyse d’opportunité ce qui le motive. C’est dans ce contexte de chaos social que le discours des entrepreneurs de la guerre gagne du sens. En effet, la guerre peut être une activité dont les acteurs s’engagent volontairement et elle se présente comme un métier qui nécessite du savoir-faire, du professionnalisme.

Certains auteurs abondent dans le même sens en mettant l’accent sur le fait que les crises socio-économiques dans certaines sociétés ont réduit les opportunités d’insertion professionnelle des jeunes. Ainsi, lorsque la guerre surgit, ces derniers s’engagent naturellement au sein des factions rebelles qui se présentent comme des alternatives au chômage.

En étudiant les raisons liées à l’engagement des jeunes dans la guerre civile au Mozambique, Christian Geffroy a démontré que l’engagement des jeunes au sein des factions rebelles lors de la guerre civile était une alternative pour ces derniers d’échapper à la crise économique dans une société fragilisée par le déficit d’emploi (Geffroy, 1990).

Cette problématique suscite de nombreuses controverses tant chez les praticiens que chez les théoriciens et les universitaires. Dans le même ordre d’idée, selon le rapport conjoint  du Bureau International du Travail et de la Banque mondiale portant sur les raisons de l’engagement des enfants soldats au sein des factions rebelles congolaises : « La plupart d’entre eux sont souvent venus dans l’armée pour fuir la misère et sont à la recherche d’un salaire afin de se prendre en charge » (BIT-Banque Mondiale, 2003).

Au regard des différentes approches, il nous semble légitime de poses la question suivante : En quoi la prédation des ressources économiques justifie l’engagement d’acteurs dans les conflits armés ? Quelles sont les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles ?

Notre réflexion structurée en deux parties analysera les controverses, puis les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles dans les conflits armés.

  1. L’avidité et la prédation des ressources naturelles au centre des guerres

Ian Bannon[1] et Paul Collier[2] sont des chercheurs qui ont consacré des travaux sur les causes économiques des conflits armés. Leurs travaux ont démontré que le contrôle des ressources naturelles constitue un enjeu central des guerres. C’est cette situation de concurrence pour le contrôle, le monopole et l’exploitation des ressources naturelles qui déclenche les conflits armés. A travers une analyse fondée sur 52 guerres, Paul Collier et Anke Hoeffler[3] ont tiré la conclusion selon laquelle : « Le risque de guerre est maximal quand la proportion d’exportations des produits primaires atteint 26 % du produit intérieur brut (PIB), avec un risque de 23 % comparé à 0,5 % pour un pays semblable mais sans exportation de produits primaires » (Collier et Hoeffler, 2004). Ainsi, la dépendance d’un pays vis-à-vis de ses ressources naturelles peut favoriser des situations de conflits armés.

Les travaux de Paul Collier et Anke Hoeffler sur la rationalité économique des conflits armés ont débouché à la théorie de l’avidité (greed). Leurs travaux débouchent sur la conclusion suivante : « L’analyse économique considère la rébellion plutôt comme une forme de criminalité organisée. La rébellion est de la prédation à grande échelle des activités productives » (Marchal et Messiant, 2002). La théorie de l’avidité (Collier, 2004) attribue aux acteurs sociaux un comportement économique en situation de conflit armé. Ainsi, ces acteurs sont guidés par une logique d’opportunité économique.

Selon Paul Collier et Anke Hoeffler, les conflits armés éclatent à la suite de l’injustice, et les rebelles prétendent lutter contre l’inégalité sociale à laquelle sont confrontées les populations. Ainsi, cette prétention à apporter des réponses aux griefs communs (absence de droits, de liberté, de droits politiques et économiques, divisions ethniques et religieuses) est en effet un prétexte pour rendre légitime la guerre. Ces causes sont néanmoins mineures selon Paul Collier et Anke Hoeffler car la raison principale pour laquelle naît la guerre dans une société est le pillage et l’appropriation des ressources naturelles.  Selon Paul Collier et Anke Hoeffler la rareté et la pauvreté sont des terrains fertiles à la contestation politique et la formation d’une rébellion.

Dans le même ordre d’idée, les travaux de Karen Ballentine et Heiko Nitzschke  sur l’économie politique des conflits armés ont démontré le caractère indéniable des ressources naturelles dans le développement de la guerre civile (Ballentine  et Nitzschke, 2004). Ces travaux ont fondé l’approche centrée sur la rébellion (rebel-centric) axée sur les déterminismes de l’engagement des rebelles dans les conflits armés et l’approche statocentrée (state-centric) axée sur la faillite et la fragilité de l’État. Cette approche défend l’idée selon laquelle la fragilité de l’Etat à travers des institutions faibles, fragilisées par la corruption et le détournement des ressources économiques sont des causes développement des foyers de tensions, de conflits armés qui débouchent sur des rébellions et la faillite de l’État.

En faisant référence aux États africains fragiles, Bertrand Badie parle de souverainetés déchues (Badie, 1999) du fait que ces États sont fragilisés soit par une faillite structurelle ou une destruction liée à la guerre civile et l’exploitation frauduleuse des ressources économiques.

Les travaux également de M. Berdal et de D. M. Malone ont mis en évidence la théorie du grief (grievance) qui stipule que les conflits armés émanent de plusieurs causes, en particulier des inégalités et les distorsions sociales, les injustices socio-économiques durables, et les divisions ethniques communautaires (Berdal et Malone, 2000). Dans le même ordre d’idée, Frances Stewart a démontré le fait que l’usage de la violence par une communauté fragilisée par l’injustice contre un gouvernement peut s’étendre en un conflit armé (Stewart, 2002). Ainsi, la violence contestataire s’apparente à un moyen de communication politique, de contestation, et de contrôle des institutions étatiques. D’où les inégalités horizontales ont des sources de déclenchement des conflits armés et des facteurs de mobilisation d’individus au sein des factions rebelles.

Par ailleurs, Henry Osseby quant à lui met l’accent sur le déficit d’alternance politique au sommet de l’État comme la cause des guerres civiles dans certains pays (Osseby, 1998). Il a démontré en quoi la privatisation du pouvoir sur des bases ethniques permet de comprendre l’implication des enfants soldats dans les groupes rebelles. Il poursuit en mettant l’accent sur le rôle des entrepreneurs politiques dans la compétition électorale et la mobilisation identitaire comme l’une des conséquences de la forte implication des enfants soldats dans les conflits armés.

Se référant au Congo- RDC, il fait remarquer le fait que les jeunes miliciens ont des trajectoires sociales différentes, généralement déscolarisés ou ils sont essentiellement des jeunes aux chômages. En ce qui concerne leurs motivations, elles sont toutes différentes. Ainsi, le développement des milices peut émaner de la montée du taux de chômage des diplômés.

Selon Doyle et Sambanis, « un pays a trois fois plus de risques d’être confronté à une guerre civile si ses voisins sont en conflit. Selon leur financement : par des États sponsors (wahhabisme par l’Arabie saoudite, chiisme par l’Iran, Églises évangéliques par les États-Unis), des diasporas, et surtout par des contrôles de ressources naturelles (nerf de la guerre). Selon leurs mobiles : les guerres de sécession diffèrent des guerres de libération nationale, idéologiques (haines religieuses, ethniques), ou d’accès à des ressources. La dimension religieuse peut jouer soit par le biais des luttes d’influence des États ou diasporas sponsors, soit par l’instrumentalisation du religieux par le pouvoir, soit par la volonté de défendre ou de se battre pour des valeurs » (Doyle et Sambanis, 2000:1).

Pour Philippe le Billon, l’enrôlement des enfants soldats et des adultes sont légions dans des guerres de sécession. Cela s’explique par le fait qu’une population marginalisée économiquement dans un lieu d’exploitation de ressources naturelles constitue des potentiels candidats à la formation des factions rebelles. Ainsi, dans certaines localités marginalisées certains groupes rebelles se constituent localement pour donner une dimension symbolique et politique à leurs revendications.

Philippe le Billon l’exprime en ces termes : « Les mouvements armés sécessionnistes peuvent également émerger autour de la redistribution des impacts économiques, sociaux et environnementaux liée au développement commercial des ressources » (Le Billon, 2003 :2)

2. Les limites des théories sur l’avidité et la prédation des ressources naturelles dans les conflits armés

Phillipe Hugon portant une réflexion sur l’approche de Paul Collier sur la question de l’avidité et de la prédation comme mobiles explicatifs des conflits armés reconnait qu’il y a une internationalisation des conflits armés mais lui reproche le fait que son approche soit fondée sur des statistiques internationales qui ne reflètent pas toujours la complexité de certains pays. Selon lui, « Les processus de conflits armés résultent de l’enchevêtrement de plusieurs facteurs et conduisant à une plurivocité des effets dans des contextes spécifiques » (Hugon, 2009:3).

Les limites de la théorie de l’avidité, c’est de faire de l’inégalité sociale la cause principale des conflits armés puis de justifier l’implication des enfants et adultes soldats, au sein des factions rebelles comme une réponse de contestation à l’injustice sociale. Si aucune société n’est irréprochable concernant le respect des droits humains, certaines sociétés le sont beaucoup moins que d’autres. Cependant, cela ne permet pas d’en faire la cause majeure des conflits armés. C’est le cas de la Sierra-Leone qui connaissait une stabilité relative mais qui a été déstabilisée par les conflits armés au Libéria.

L’engagement de l’individu dans les groupes armés n’est pas toujours lié à une dynamique de pillage, dans certains cas l’individu n’a pas le choix puisque son adhésion au groupe lui offre la possibilité d’être épargné de la mort d’où, il se soumet alors à la dynamique du groupe.

Les limites de la thèse Paul Collier est de créer une dichotomie gouvernements et rebelles. Celle-ci est réductrice du fait qu’elle fait immédiatement des rebelles des acteurs primaires engagés dans la compétition et l’exploitation des ressources naturelles.

Cette analyse minimise l’engagement de certains gouvernements dans l’exploitation frauduleuse des ressources naturelles en situation de conflits armés.

Selon Philippe Hugon les causes des conflits armés sont multiples car des pays sont fragilisés par « L’impossibilité matérielle des processus démocratiques à réguler les conflits sociopolitiques tout d’abord, mais aussi l’absence de moyens matériels pour financer/acheter la paix, une probabilité accrue de victoires pour les opposants au pouvoir central » (Hugon, 2009:4) .

Les travaux de Sara Berry sur les modes de transmission économique dans la société yoruba présentent l’évolution des relations entre les enfants et leurs parents. Elle explique le fait que l’enfant joue est toujours perçu comme une force potentielle. Ainsi, que ce soit en temps de paix ou de guerre les enfants représentent des acteurs essentiels d’une économie généralement informelle (Berry :1985).

Conclusion

Nous pensons qu’il faut néanmoins reconnaitre l’influence de l’approche de Paul Collier sur l’analyse économique des conflits armés, puisque son analyse continue de définir les politiques d’intervention de la Banque mondiale en matière de consolidation de la paix.

En mettant l’accent sur les ressources naturelles comme causes des conflits armés, Paul Collier rompt avec le discours moralisme classique de la justice pénale internationale qui restreint la guerre à des acteurs rebelles et ignorent le rôle des acteurs privés, des multinationales, des entrepreneurs de la guerre. Il a le mérite de relancer le débat sur la responsabilité pénale de ces derniers dans les conflits armés tout proposant aux gouvernements la politique du capital humain comme une alternative de prévention des contestations politiques et conflits armés violents.

Références

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Ballentine, K. et Nitzschke, H. (2006). Beyond Greed and Grievance: Policy Lessons from Studies in the Political Economy of Armed Conflict, International Peace Program, Lynne Rienner Publisher.

Bannon, I. et Collier, P (2003). Natural Ressources and Violent Conflict : Options and Actions, Washington DC, The World Bank.

Berdal, M. et Malone, D. (2000). Greed and Grievance. Economic Agendas in Civil Wars. Boulder, Lynne Rienner Publishers, 2000.

Berry, S (1985). Fathers work for theirs sons. Accumulation, Mobility , and Clan Formation in on Exterded Yoruba Community, Berkeley University of Califonia Press.

BIT-Banque Mondiale (2003). Leçons apprises de la phase pilote du DI-DDR en RDC 2000-2003. Washington, DC, Banque mondiale.

Campbell , J-L (2002).  Pour convaincre les sceptiques : A propos des idées et des critiques de la théorie du choix rationnel. Sociologie et société, 34(1), 35-50.

Collier, P. et A, Hoeffler (2004).  Greed and Grievance in Civil War, Oxford Economic Papers, 56, 563-595.

Grier, B. (1994). Invisible hands ; the Political Economy of Child Labor in Colonial Zimbabwe, Journal of African Studies, 2(1), 27-52.

Hugon, P. (2009). Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains, Hérodote, 134, 63-79.

Le Billon, P. (2003). Matières premières, violences et conflits armés. Revue Tiers Monde, n° 174, 297-321.

Mc Kay, S. et Mazurana, D. (2000). Girls in Militaries, Paramilitaries and Armed Opposition Groups, Coalition to Prevent the Abuse of Child Soldiers.

Ossebi, H. (1998). De la galère à la guerre : jeunes et « cobras » dans les quartiers nord de Brazzaville. Politique Africaine, n°72, 17-33.

Stewart, F. (2005). Horizontal inequalities: A neglected dimension of development. In Wider perspectives on global development (pp. 101-135). Palgrave Macmillan, Londres.

UN (2004). World population prospects : The Revision, United Nations, Departement of Economic and Social Affairs, Population Division.

[1] Ian Bannon a été  le chef de secteur de l’unité États fragiles, conflits et développement social dans la région Afrique de la Banque mondiale. Il a été directeur de pays par intérim pour le Soudan du 1er juillet 2010 au 1er octobre 2011. Avant son affectation actuelle, il était directeur de l’Unité de prévention des conflits et de reconstruction au Département du développement social. Il a publié de nombreux articles sur les thèmes des conflits et du développement, notamment les ressources naturelles, l’éducation, le développement social et le genre.

[2] Paul Collier est professeur d’économie et de politique publique à la Blavatnik School of Government et membre enseignant du St Antony’s College. Il a été directeur du Département du développement de la recherche de la Banque mondiale de 1998 à 2003.

[3] Anke Hoeffler est Professeur de recherche sur le développement au Département de politique d’administration à l’Université de Konstanz.

De la sécuritisation du terrorisme à la mise en place d’un état d’exception permanent : la pérennisation de la menace terroriste en France (2015-2017)

Marco Munier

Doctorant en Science politique à l’Université du Québec à Montréal, et affilié au Canadian network for research on terrorism, security and society (TSAS). Ses intérêts de recherche incluent les Études de renseignement, les interventions militaires multinationales et les politiques de sécurité nationale du Canada, de la France et des États-Unis. Ses recherches portent principalement sur l’étude des cultures nationales de renseignement. munier.marco_bruno@courrier.uqam.ca

vol 6 n2, 2020

Résumé : Dans le contexte post-attentat de 2015, la France s’est dotée d’un arsenal juridique et sécuritaire exceptionnel pour faire face à la menace du terrorisme d’inspiration islamiste, en venant enraciner durablement la menace terroriste par un contrôle sécuritaire du territoire. Cet article démontre que c’est par un discours et des pratiques sécuritaires que l’État français a pu rendre ordinaires des mesures d’exception.

Mots-clés : sécuritisation, École de Copenhague, École de Paris, état d’exception, terrorisme.

Abstract : In the post-terror attacks context of 2015, France has developed an exceptional legal and security arsenal to deal with the threat of Islamist-inspired terrorism, by securely entrench the terrorist threat through security control of the territory. This article argues that it is through security discourse and practices that the French State has been able to turn exceptional measures ordinary.

Keywords : securitization, Copenhagen School, Paris School, state of exception, terrorism.


Introduction

L’année 2015 a été particulièrement difficile sur le plan de la sécurité nationale avec pas moins de six attentats terroristes reconnus sur le territoire français (Le Monde, 2016). Cependant, parmi ces attaques, deux ont particulièrement marqué la population française, de par leurs symboliques, leur mode opératoire et le nombre de morts et de blessés qui en découlent. En janvier 2015, les attaques qu’on appellera celles de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher constituent les attaques les plus sérieuses depuis l’attentat à la bombe dans le métro Saint-Michel en 1995 par le Groupe islamiste armé algérien (Moran, 2017 ; Potonska-Kimunguyi et Gillespie, 2016). Le 7 janvier 2015, deux individus pénètrent dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo et ouvrent le feu sur le personnel présent en tuant 11 personnes et en blessant une dizaine de plus (Karpiak, 2016). À leur sortie des locaux, les deux assaillants ouvrent le feu sur les policiers arrivant sur place, exécutant un policier déjà blessé à terre. Quelques jours plus tard, un individu lié aux deux assaillants de Charlie Hebdo abat une policière avant de tuer 4 personnes lors d’une prise d’otage dans un supermarché juif parisien (Moran, 2017). Les assaillants de Charlie Hebdo se revendiquaient de Al Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) tandis que le dernier assaillant se revendiquait de l’État islamique (ÉI). Le 13 novembre 2015, plusieurs lieux parisiens ont été attaqués quasi-simultanément par plusieurs groupes, utilisant plusieurs modes opératoires comme l’attentat-suicide avec des ceintures d’explosifs, des attaques aux fusils d’assauts dans les rues de Paris, et un massacre, suivi d’une prise d’otage, suivi d’attentat-suicide lors d’un concert au Bataclan, tuant environ 130 personnes et en en blessant plus de 350 (Le Monde, 2016). Ces attaques seraient une grande première en France, de par leur ampleur et leur complexité, inspirées de modus operandi utilisés en Afghanistan, en Irak et en Syrie (Follorou, 2015, cité dans Draga-Alexandru, 2017). Aujourd’hui, la France vit toujours avec les conséquences de ces attaques impactant le quotidien de la population. Plusieurs mesures législatives et sécuritaires ont été mises en place pour faire face à ces évènements, d’abord envisagées comme des mesures d’exception temporaires prévues par le statut de l’état d’urgence, puis normalisées à travers une nouvelle loi et de nouvelles pratiques sécuritaires.

La principale question à laquelle cet article répondra est par quels moyens l’état d’exception permanent, caractérisé par une pérennisation de la menace terroriste, a pu se mettre en place. Pour répondre à cette question nous ferons l’hypothèse selon laquelle la France, à travers un processus de sécuritisation de la menace terroriste, aussi bien par les discours que par la pratique, développe des mesures d’exception permanentes venant ancrer et pérenniser la menace terroriste en France.

Cet article utilisera comme cadre théorique la théorie de la sécuritisation de l’École de Copenhague. Selon cette dernière, la sécurité n’a rien de réel, et la sécuritisation consiste à transformer, par des actes de langage, un enjeu en menace sécuritaire existentielle. « En tant qu’objectivation rhétorique de la sécurité », la sécuritisation suppose la présentation de moyens extraordinaires pour répondre à la menace (Balzacq, 2016 : 193). On pourrait ici facilement arguer que le terrorisme en lui-même est déjà naturellement un enjeu de sécurité, dans la mesure où il menace l’intégrité physique des personnes, ce qui est exact. Cependant, si le terrorisme est une menace d’ordre sécuritaire et peut facilement dépendre du droit criminel commun, il est moins évident qu’il soit une menace à l’existence même de l’État justifiant des mesures sortant de l’exercice normal de la politique. Or, nous retiendrons surtout ici la conception originelle de la sécuritisation et de l’enjeu de sécurité, c’est-à-dire le caractère existentiel de la menace et l’exceptionnalité et la disproportion des mesures pour y faire face tout en la complétant par une approche sociologique faisant une place aux pratiques. En effet, le concept de sécurité est un concept qui se rapporte à la survie, c’est à dire lorsqu’un enjeu représente une menace existentielle pour la survie d’un sujet (Peoples et Vaughan-Williams, 2015). Ainsi, le concept de sécurité nationale réfère à la survie de l’État, qui légitime l’entretien constant de l’outil militaire ou du renseignement (Peoples et Vaughan-Williams, 2015 ; Macleod et Munier, 2019). La sécurité est une pratique autoréférentielle dans la mesure où c’est par la pratique de la sécurité qu’un enjeu devient un enjeu de sécurité, non parce qu’il existe réellement une menace existentielle, mais parce que l’enjeu est présenté comme une menace à la survie de l’État. Pour parler de sécuritisation d’un enjeu, il faut la présence de trois éléments : (1) un ou des discours présentant un enjeu comme une menace existentielle ; (2) une mesure exceptionnelle[1], venant briser les règles normales, est présentée pour faire cesser cette menace existentielle ; et (3) la violation des règles normales, acceptée par une large audience (Buzan et al., 1998). Sans la présence de ces trois éléments simultanément, on ne peut parler de phénomène de sécuritisation. Le troisième élément est très important, car il ne suffit pas que les mesures exceptionnelles soient imposées à la population, il faut que ces mesures soient acceptées par la population (voir également Côté, 2016).

Pour répondre à notre problématique de départ, nous envisagerons de reconstituer les étapes de la sécuritisation, telles que formulées par Balzacq (2016) à savoir l’acteur sécuritisant (ici l’État), le sujet de référence (le sujet menaçant), l’objet de référence (ce qui est menacé), l’audience qui donne son accord, le contexte et enfin l’adoption de mesures exceptionnelles. Le contexte, déjà mentionné, est les deux plus importants attentats terroristes en France en 2015. Par la suite, nous montrerons que l’État a sécuritisé le terrorisme islamique, en a fait une menace existentielle pour la société française, son mode de vie et ses valeurs et a proposé à un auditoire (la population) des mesures exceptionnelles pour contrer cette menace, par l’instauration d’un état d’urgence qui aura duré 2 ans et d’autres mesures exceptionnelles. Nous irons plus loin en affirmant qu’avec l’adoption de la nouvelle loi antiterroriste et de sécurité nationale, la France va créer un état d’exception permanent en enracinant la menace terroriste sur le territoire.

  1. La sécuritisation entre acte de langage et pratique sécuritaire

1.1 L’École de Copenhague et le pouvoir performatif du langage

Au lieu de . considérer la menace comme une réalité objective, l’École de Copenhague considère que la menace est plutôt construite grâce à l’utilisation du langage de la sécurité en vue de convaincre de la légitimité d’utiliser des moyens extraordinaires pour faire face à cette menace. Ce processus est nommé sécuritisation.[2]

La sécuritisation peut être définie comme un processus par lequel un acteur identifie un problème comme une menace existentielle par rapport à un objet particulier. Si le problème est accepté comme étant une menace existentielle par un auditoire suffisamment important, alors des mesures exceptionnelles peuvent être mises en place pour régler le problème. De plus, Waever propose que le succès de la sécuritisation tient au fait que l’acte d’identification de la menace existentielle provient des institutions ou des élites (McDonald, 2013).

Buzan et Waever ajoutent qu’un problème est sécuritisé uniquement lorsqu’un auditoire l’accepte comme tel. Cette acceptation peut être déterminée par une série de conditions facilitatrices comme la forme de l’acte de langage, la position de l’auteur de l’acte de langage ou encore par des conditions historiques associées à la menace (McDonald, 2013 ; Stritzel, 2007). Prenons un exemple[3] pour expliciter le concept de sécuritisation. Après 2001, les dirigeants australiens ont affirmé que les demandeurs d’asile arrivant par bateaux constituaient une menace existentielle pour la cohésion sociale de l’Australie et pour la souveraineté du pays. Nous avons ici la première partie de l’acte de sécuritisation, c’est à dire l’identification par les élites d’un problème, l’immigration, qui n’est a priori pas un problème sécuritaire, comme une menace existentielle pour le pays. Le gouvernement a ensuite suggéré la possibilité que parmi les demandeurs d’asiles se trouvent aussi des terroristes pour justifier le refus d’entrée à ces demandeurs d’asiles (en contrevenant à leurs propres lois) et aussi pour permettre le déploiement de militaires pour protéger les côtes australiennes de l’immigration. La deuxième partie de l’acte de sécuritisation est ainsi remplie lorsque le gouvernement propose une mesure extraordinaire pour régler le problème. La menace doit être perçue comme une menace existentielle et non un simple problème sécuritaire comme le crime organisé ou la délinquance. La menace existentielle renvoie directement à la survie de l’État, et par conséquent de sa population (Peoples et Vaughan-Williams, 2015).

On peut étudier la sécuritisation directement en étudiant les discours, les positionnements politiques et l’acceptation des discours par une audience. Il suffira pour cela d’étudier un argument qui possède une rhétorique et une sémiotique particulière par lequel il aura un effet suffisamment fort sur une audience pour que celle-ci tolère ou accepte une violation des règles de la politique normale (Buzan et al., 1998). Cependant, le simple fait de présenter un enjeu comme une menace existentielle n’implique pas pour autant un processus de sécuritisation, mais simplement un « mouvement sécuritisant », il faut aussi qu’une audience accepte cette définition de la menace et que des mesures exceptionnelles (entendre ici qui sortent des lois ou mesures normales) soient proposées. Pour Buzan et al., il ne faut pas nécessairement que les mesures exceptionnelles soient adoptées, mais simplement qu’il y ait un discours, présentant une menace existentielle, qui ait suffisamment de résonance auprès d’un public pour que des mesures d’urgences soient envisagées, et qu’elles ne puissent pas être envisagées dans un contexte normal autrement que par l’énonciation d’un discours sécuritisant (Buzan et al., 1998). Également, les mesures exceptionnelles envisagées doivent présenter un caractère urgent, c’est-à-dire qu’en l’absence de ces mesures, la situation empirera.

Dans la théorie de la sécuritisation de l’École de Copenhague, le discours est l’élément central du processus de sécuritisation. Plus précisément, la sécuritisation passe par les actes de langage, c’est à dire qu’un objet n’a pas besoin d’être réel, mais simplement annoncé. Le langage, étant capable d’agir sur la réalité et d’accomplir certains actes, possède un caractère performatif, dans la mesure où il permet également de construire la réalité (voir Austin, 1962).

Enfin, une situation n’étant jamais figée mais en constante évolution en fonction des interactions, il est possible d’envisager qu’un objet sécuritisé peut également être desécuritisé. C’est surtout Waever qui développera le concept de desécuritisation en tant que processus discursif permettant de soustraire un objet du thème sécuritaire, le rendant a-sécuritaire et de ramener l’objet à la sphère publique et démocratique (Peoples et Vaughan-Williams, 2015). Il suffit pour cela qu’un acteur affirme, et que l’audience accepte, que l’enjeu n’est plus une menace, ou n’est plus une menace existentielle, permettant à l’enjeu d’être géré par des politiques normales (Salter, 2008).

1.2 La sécuritisation au-delà du langage : approche sociologique, pratiques sécuritaires et images

L’École de Copenhague conçoit la sécuritisation surtout du point de vue du langage, où l’acte de langage crée le mouvement sécuritisant devant être accepté par une audience. Cependant, deux questions se posent auxquelles tente de répondre cette section. Tout d’abord, comment rendre compte de l’acceptation par l’audience du mouvement sécuritisant ? Ensuite, la sécuritisation passe-t-elle forcément par un acte de langage ?

La sécuritisation étant une action intersubjective, il faut une relation dialogique entre l’acteur politique énonciateur et l’audience qui reçoit, et qui accepte éventuellement, le discours sécuritisant. L’approche sociologique apporte alors sa contribution en considérant deux types de soutien de l’audience. Tout d’abord, il y a le soutien formel, par lequel l’acceptation du discours sécuritisant est véhiculée à travers les institutions, notamment le Parlement qui est chargé de modifier ou d’ajouter des textes de lois pour adopter une politique exceptionnelle. L’audience est ici fondamentale dans la mesure où elle qui va permettre à la politique d’exception de voir le jour. Le deuxième soutien est quant à lui moral, et permet à l’acteur sécuritisant de chercher à convaincre son audience et d’avoir un certain consensus (Balzacq, 2016). L’acceptation n’a pas à être active, mais peut aussi être passive, notamment par l’absence d’opposition d’envergure aux mesures proposées.

D’un autre côté, la sécuritisation passant uniquement par des actes de langage pose aussi problème. Pour l’École de Paris, la sécuritisation se fait également par la pratique du gouvernement, notamment par les aspects techniques et physiques (Bigo, 2002). Par exemple, pour étudier le processus de sécuritisation à travers la pratique du gouvernement, on pourrait se focaliser sur les instruments et les outils qui véhiculent des pratiques de sécuritisation. Les pratiques sont en effet des modes d’action socialement significatifs qui incarnent, agissent et réifient à la fois les savoirs et les discours dans et sur le monde matériel. Les pratiques, par nature, représentent le monde d’une certaine façon et affirment implicitement comment sont les choses. Enfin, les pratiques se faisant dans et sur le monde, elles peuvent changer l’environnement physique mais également les idées et les perceptions que les individus ou la collectivité ont sur le monde (Pouliot, 2008 ; Adler et Pouliot, 2011). Pour le cas qui nous intéresse, les pratiques sécuritaires susceptibles de modifier la perception qu’ont les individus ou la collectivité sur le monde seraient les forces policières et militaires déployées en grand nombre et lourdement équipées et armées, revoyant l’image d’un environnement dangereux d’une part, mais également un environnement maîtrisé et géré par l’autorité de l’État d’autre part.

Outre la pratique, un autre élément vient renforcer la théorie de l’École de Copenhague sur la sécuritisation par le langage. Michael C. Williams a en effet mis de l’avant l’importance de la communication en général, et des images en particulier, dans l’acte sécuritisant. La communication passe inévitablement par un certain médium, qu’il soit linguistique, pictural, ou télévisuel, et le médium n’est pas neutre dans le sens qu’il va véhiculer. On ne peut évidemment pas s’imaginer l’importance des évènements du 11 Septembre sans toutes les télévisions mondiales reprenant en boucle les images des avions s’écrasant sur les tours, ou les tours s’effondrer (Williams, 2003). Williams s’est donc intéressé à comment les représentations visuelles influencent les actes de langage et quels sont les liens entre images, choix politiques et pratiques sécuritaires (voir aussi Courchesne et Adam, 2008 et Hansen, 2011).

  1. L’état d’exception permanent comme réponse à la menace terroriste

2.1. La sécuritisation du terrorisme islamique en France : discours sécuritisants du gouvernement français et représentation médiatique

La sécuritisation du terrorisme d’inspiration islamique en France en 2015 est passée par deux courroies de transmission, d’un côté les plus hauts représentants de l’État comme le président de la République, et de l’autre par les médias, véhiculant toujours plus d’images montrant le caractère exceptionnel et dangereux des événements survenus.

François Hollande, le 9 janvier 2015, après les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, déclare :

La France a été attaquée trois jours de suite. […] et c’est une obligation pour nous, d’y faire face. […] La France n’en a pas terminé avec les menaces dont elle est la cible. […] Je veux vous appeler à la vigilance, à l’unité et à la mobilisation. La vigilance, c’est d’abord à l’État d’en faire la démonstration. Avec le Premier ministre, j’ai encore renforcé tous les moyens pour protéger nos lieux publics et faire en sorte que nous puissions vivre tranquillement sans à aucun moment pouvoir être dans l’objet d’une menace ou d’un risque (Hollande, 2015a).

On peut y voir ici un processus de sécuritisation, assez limité et timide, mais tout de même présent. D’abord, le Président annonce que c’est la France qui a été attaquée, élevant la menace à un niveau sociétal. Hollande rappelle ensuite que la France est toujours menacée, et que d’autres évènements risques d’arriver, ce pour quoi la France doit faire face à cette menace. Il affirme ensuite que c’est d’abord à l’État d’y répondre et propose, ou plutôt informe, qu’il a déjà pris l’initiative de renforcer les moyens de protection des lieux publics pour que les Français (« nous » dans le texte) puissent vivre en toute tranquillité.

En novembre 2015, face à un contexte plus important et significatif, le discours de Hollande consistera en un mouvement sécuritisant plus important qu’en janvier 2015. Il déclare en effet le soir des attaques :

Ce que les terroristes veulent, c’est nous faire peur, nous saisir d’effroi. Il y a effectivement de quoi avoir peur, il y a l’effroi, mais il y a face à l’effroi une Nation qui sait se défendre, qui sait mobiliser ses forces, et qui une fois encore saura vaincre les terroristes. (Hollande, 2015b)

Le Président affirme que la menace est bien présente et que les Français ont raison d’avoir peur, mais que la France va réagir pour se défendre. Le lendemain, le 16 novembre, lors d’un discours de près de 40 minutes devant le Parlement, il déclare :

La France est en guerre. Les actes commis vendredi soir à Paris et près du Stade de France, sont des actes de guerre […] Ils constituent une agression contre notre pays, contre ses valeurs, contre sa jeunesse, contre son mode de vie. Ils sont le fait d’une armée djihadiste, le groupe Daech qui nous combat […] Nous sommes dans une guerre contre le terrorisme djihadiste qui menace le monde entier et pas seulement la France. […] Nous devons donc nous défendre dans l’urgence et dans la durée. […] j’ai également conscience qu’il nous faut augmenter encore les moyens [de lutter contre le terrorisme] parce que si nous sommes en guerre, nous ne pouvons pas l’être avec ce que nous avions il y a quelques années dans des lois de programmation militaire ou dans d’autres textes imaginés pour assurer la sécurité de nos concitoyens. (Hollande, 2015c)

Ici, tous les éléments d’un processus de sécuritisation semblent présents. On retrouve en effet la menace existentielle à travers la notion de guerre que le terrorisme mène à la France et qui menace non seulement la France mais le monde entier. C’est une menace à la fois pour l’État mais aussi pour la société, son mode de vie, ses valeurs. Quoi de plus menaçant pour la survie qu’une guerre ? On retrouve également l’exceptionnelle gravité de la situation, avec le besoin d’agir dans l’urgence et dans l’immédiat, mais aussi pour le futur. Enfin on retrouve la présence de propositions, notamment des changements législatifs, pour contrer la menace.

Cependant, le mouvement sécuritisant ne passe pas uniquement par les actes de langage comme nous l’avons souligné, mais aussi par les images véhiculées par les médias. En effet, on n’est pas sans se rappeler la vidéo diffusée par les médias, en partie censurée mais disponible en intégralité sur les réseaux sociaux, du jour des attaques de Charlie Hebdo, où on voit un policier, à terre, se rendant face aux terroristes cagoulés et lourdement armés qui l’abattent ensuite. Ces images, mis à part de profondément choquer les nombreux fonctionnaires de police ayant vu cette vidéo, est également imprégnée d’une symbolique forte. On y voit un représentant de l’État, représentant l’autorité, démuni, impuissant, face aux terroristes. Qui d’autre peut donc arrêter les terroristes si les policiers sont démunis ?

Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, la page web de France Info publie un article montrant les principales photos marquantes des attaques à Paris et les Unes des principaux journaux (Drouard, 2015). On y voit notamment des corps sous une bâche aux terrasses d’un café, des personnes s’accrochant aux fenêtres extérieures du Bataclan, des impacts de balles aux fenêtres des terrasses, des personnes pleurant la mort de proches, des personnes blessées, ensanglantées, des policiers pleurant, des policiers lourdement armés se positionnant dans un coin de rue, prêt à l’action, des fourgons de transport de soldats débarquant dans les rues de Paris ou encore le président de la République entouré de gardes armés. Sur les unes des journaux on peut notamment y lire « Cette fois c’est la guerre » sur le Parisien, « La terreur à Paris » dans Le Monde, « Carnage à Paris » dans Libération, ou encore « La guerre en plein Paris » dans Le Figaro. Toutes ces images et ces unes participent à créer un climat de danger, d’urgence, de menace pour la société française, participant, comme les discours sinon plus, au mouvement sécuritisant.

2.2. Le développement de l’état d’exception permanent en France : état d’urgence, mesures exceptionnelles, militarisation de la sécurité et nouvelle loi anti-terroriste

Face à ce mouvement sécuritisant des discours, des pratiques et des images, il y a un certain nombre de mesures d’exceptions qui ont été prises, et qui auront duré deux ans puis transposées dans la législation courante, participant à la création d’un état d’exception permanent à la française. Tout d’abord, cet état d’exception se caractérise par un ensemble de mesures exceptionnelles afin de répondre à la menace existentielle du terrorisme. En janvier 2015, la seule mesure d’exception est le déploiement de renforts militaires afin de protéger les lieux sensibles et la population contre le terrorisme (Hollande, 2015d). Il s’agit là de mesures exceptionnelles car en temps normal, c’est la police nationale qui se charge d’assurer la protection des lieux sensibles. Or, avec l’arrivée de 10 000 soldats sur le territoire, spécialement dédiés à la protection contre le terrorisme, l’Unité de Garde et de Protection de la police, qui s’occupe habituellement d’assurer la protection des lieux sensibles (ambassades, ministères, lieux de cultes ou écoles), a été en partie remplacée par des militaires. L’armée prend donc en charge une partie des missions dévolues à la police. Cependant, les plus importantes mesures d’exceptions ont été prises en novembre 2015. Hollande envisage une modification de la Constitution pour faire entrer l’urgence et l’exceptionnalisme dans le contrat social des Français. Il déclare :

J’estime en conscience que nous devons faire évoluer notre Constitution pour permettre aux pouvoirs publics d’agir, conformément à l’État de droit, contre le terrorisme de guerre. […] Il [Édouard Balladur] suggérait de modifier l’article 36 de notre Constitution pour y faire figurer l’état de siège ainsi que l’état d’urgence et sa proposition renvoyait à une loi organique, le soin de préciser les conditions d’utilisation de ces régimes.

Je considère que cette orientation doit être reprise. Il s’agit de pouvoir disposer d’un outil approprié pour fonder la prise de mesures exceptionnelles pour une certaine durée, sans recourir à l’état de siège et sans compromettre l’exercice des libertés publiques. Cette révision de la Constitution doit s’accompagner d’autres mesures. (Hollande, 2015c)

Hollande propose donc, devant le Parlement réuni en congrès, un certain nombre de mesures exceptionnelles afin de mener la guerre au terrorisme. Cependant, loin de s’arrêter à des mesures d’urgence s’appliquant temporairement, il va souligner l’importance de la durée de cette lutte contre le terrorisme et déclarer :

Enfin, puisque la menace va durablement peser et que la lutte contre Daech va nous mobiliser encore longtemps sur le front extérieur comme sur le terrain intérieur, j’ai également décidé de renforcer substantiellement les moyens dont disposent la justice et les forces de sécurité. (Hollande, 2015c)

En mettant l’accent sur le conflit sur la longue durée, il vient justifier l’importance de modifier les pouvoirs des polices administrative et judiciaire ainsi que des magistrats, en augmentant considérablement leurs pouvoirs. En plus d’une augmentation des pouvoirs, François Hollande va également augmenter les effectifs de police, de gendarmerie et de l’armée, augmentation qui devrait profiter aux services de luttes contre le terrorisme (Hollande, 2015c).

Mais à côté de « l’état d’exception permanent » engendré par la présence massive de forces de l’ordre et de militaires lourdement armés, d’autres éléments, législatifs, vont ancrer un état d’exception permanent en France, il s’agit de l’état d’urgence et de la nouvelle loi antiterroriste. Après les attaques de novembre, un régime d’exception fut mis en place à travers l’état d’urgence, procédure existant depuis 1955 mais dont le gouvernement en a renforcé les contraintes et qui reçut l’adhésion quasi unanime de l’opinion publique et de la classe politique (Morand-Deviller, 2016). L’état d’urgence s’applique à tout le territoire français, y compris les territoires et départements d’outre-mer. Le renouvellement de l’état d’urgence pour 3 mois a été voté à la quasi-unanimité par les deux Chambres à l’issu d’une procédure accélérée. L’état d’urgence crée un état d’exception dans la mesure où il autorise plusieurs procédures exceptionnelles pour conserver l’ordre et la sécurité de la nation. Ainsi, l’état d’urgence autorise les préfets et le ministre de l’Intérieur à décréter des couvre-feux, d’instituer des zones de sécurité dans lesquelles le séjour des personnes est réglementé, d’interdire le séjour de personnes sur certaines zones ou départements s’il y a un risque d’entrave à l’action des pouvoirs publics, ainsi qu’à procéder à des réquisitions de personnes ou de biens. En 2015, il fut rajouté d’autres contraintes à la liberté de réunion et de manifestation comme la possibilité de fermer provisoirement des salles de spectacles, des débits de boissons, des lieux de cultes ou tout autre lieu de réunion, la possibilité d’interdire toutes sortes de réunions de personnes, même accidentelles et la possibilité de dissoudre toute association facilitant ou incitant à commettre des actes pouvant porter gravement atteinte à l’ordre public. Il y eu ainsi sous le couvert de l’état d’urgence, entre le 14 novembre 2015 et le 12 janvier 2017, 4200 perquisitions à domicile, 710 assignations à résidence, 588 interdictions de séjour, au moins 32 institutions de zones de protection et de sécurité, au moins 23 interdictions de manifester, 18 fermetures provisoire de salles de spectacles, débits de boisson et lieux de réunions et 2227 contrôles d’identité, fouilles de bagages et de véhicules (Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2017).  De plus, la procédure des perquisitions et des assignations à résidence a été simplifiée et facilitée. L’emploi des perquisitions et des assignations à résidence a été d’une grande ampleur entre fin 2015 et début 2016 avec plusieurs milliers de perquisitions (ne donnant lieux qu’à moins d’une dizaine de procédures judiciaires), et quelques centaines d’assignations à résidence, y compris d’activistes écologiques pendant la COP 21 ou de certains manifestants pendant la contestation de la loi travail de 2016, bien loin de la lutte contre le terrorisme (Morand-Deviller, 2016 ; Mucchielli, 2017). De plus, il apparait, selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme (2017), que la plupart des actions policières et administratives n’ont pas été prises dans des affaires de terrorisme. Or, la procédure d’état d’urgence a été mise en place provisoirement afin de lutter contre le terrorisme. Elle a donc été utilisée à d’autres fins que la lutte contre le terrorisme, et deuxièmement, elle n’a pas empêché la survenue d’autres attaques terroristes, comme celle de Nice en 2016.

Après plus de deux ans d’état d’urgence, la nouvelle loi anti-terroriste a permis de faire entrer dans la loi commune des mesures prévues normalement dans le cadre de l’état d’urgence, venant donc normaliser l’état d’exception. Cette loi, promulguée le 30 octobre 2017, reprend en effet plusieurs mesures d’exception de l’état d’urgence (Loi n°2017-1510, 2017). Ainsi, les préfets et le ministre de l’intérieur peuvent créer des périmètres de sécurité dans lesquels l’accès et la circulation des personnes sont réglementés et où les agents de police peuvent procéder à des contrôles, des palpations de sécurité ou des fouilles de véhicules (art. L. 226-1). La fermeture des lieux de culte est également maintenue dans cette loi, autorisant et facilitant la fermeture des lieux de cultes où se déroulent la promotion de la haine, de la violence, de la discrimination ou des activités ou propos faisant l’apologie du terrorisme (art. L. 227-1). La loi permet également de nouvelles restrictions quant à la circulation et à la surveillance des individus, permettant à l’autorité judiciaire (procureur) d’interdire la circulation à un individu à l’extérieur d’un certain périmètre géographique, avec obligation de contrôle électronique ou de se présenter à un service de police régulièrement ou de déclarer tout déplacement ou changement de domicile (art. L. 228-1, 228-2, 228-3 et 228-4). Les autorités judiciaires (procureur, juge et police) peuvent également visiter et saisir des documents lors de soupçons de troubles graves à l’ordre public ou d’activité terroristes, y compris chez les parlementaires, les avocats, les journalistes et les magistrats, sur le lieu de travail ou à leur domicile (art. L. 229-1). L’art. 227-7 permet également la création d’une base de données informatique commune afin de faciliter la consultation des informations personnelles. Le travail de surveillance des services de renseignement est également facilité et amélioré par les articles 851 à 871. De plus, l’art. 2371-1 permet aux militaires, dans certaines circonstances, de procéder à des activités de surveillance et d’interception des communications sur le territoire national. Enfin, l’art. 78 rétablit les contrôles aux frontières sous certaines conditions.

Suite aux discours sécuritisants du gouvernement français, et des images véhiculées par les médias, le gouvernement a proposé une série de mesures d’exception, allant de la militarisation de la sécurité intérieure à la promulgation de la nouvelle loi anti-terroriste et de sécurité nationale, reprenant une grande partie des mesures de l’état d’urgence qui a duré 2 ans. Cet état d’exception permanent, qui peut s’apparenter à l’état d’exception américain avec la promulgation du Patriot Act, est venu renforcer le contrôle sécuritaire territorial de l’État français, en contrôlant ou restreignant notamment les déplacements, les accès à tout lieu désigné par l’autorité administratives ou en accordant des pouvoirs accrus à la police judiciaire s’étendant au-delà du contexte terroriste.

Conclusion

Il y a eu, en France, depuis 2015 au moins, un processus de sécuritisation du terrorisme d’inspiration islamique. Ce processus a commencé suite aux attentats de 2015, notamment par les discours des officiels français. Par des actes de langage, qui ont un pouvoir performatif, le gouvernement a fait du terrorisme une menace existentielle, en la comparant à une guerre menaçant la nation, le mode de vie et les valeurs des Français. Les médias, par les images véhiculées, ont également participé à ce processus de sécuritisation. En plus des discours et des images, les pratiques même du gouvernement, par la présence nombreuse des forces de l’ordre lourdement armées, ont fait peser un climat de danger et d’urgence sur le territoire.

Pour faire face à cette menace existentielle, le gouvernement a proposé des mesures d’exceptions, suspendant le cours normal de la politique. Ces mesures d’exceptions sont aujourd’hui normalisées dans le cadre législatif français et dans la vie au quotidien. Les militaires, les policiers armés de fusils d’assaut, les nombreux périmètres de sécurité et les fouilles font désormais partie du quotidien des Français. Nous avons ici retracé les étapes de la sécuritisation proposées par Balzacq. Nous avons en effet identifié l’acteur sécuritisant, ici l’État ainsi que les médias, le sujet de référence, le terrorisme islamique, l’objet de référence, la nation et le mode de vie des Français et du monde, l’audience qui donne son accord, le contexte et enfin l’adoption de mesures exceptionnelles venant accroître le contrôle territorial de l’État français. Avec la création d’un état d’exception permanent, il nous paraît difficile de revenir en arrière, mais une des avenues serait de desécuritiser le terrorisme d’inspiration islamique en le considérant comme un crime de droit commun.

L’efficacité des mesures d’exception peut être remise en cause, n’empêchant aucunement le terrorisme qui s’adapte, la France comptant pas moins de neuf attaques terroristes d’inspiration islamiste entre 2016 et janvier 2020, soit après l’instauration des mesures d’exception (Hamon, 2020). Il semble alors peut-être plus pertinent de développer des nouveaux outils d’analyse et de prévention sans condamner la France à un régime d’exception permanent qui semble peu ou pas efficace. La réflexion et l’intervention pour prévenir le terrorisme doivent se faire à tous les niveaux, aussi bien au niveau du renseignement, des services de police, des services sociaux et d’éducation, de la communauté qu’à l’international.

Références

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[1] Cependant, certains auteurs ne souscrivent pas à la distinction entre politique normale et mesure exceptionnelle. Voir notamment Blazacq, Thierry (2016). Théories de la sécurité : les approches critiques, Paris, Presses de SciencesPo.

[2] Nous décidons d’utiliser un anglicisme, provenant du terme securitization, pour éviter la confusion avec le terme sécurisation.

[3] Exemple tiré du chapitre de Matt McDonald (2013 : 74).

La covid-19 ou le réveil de la Chine et le tremblement du monde ?

Dieudonné Mbarga

Strategic Planning, Policy, Monitoring and Evaluation Analyst. Doctorant en Gouvernance et Évaluation des Politiques Publiques, Cameroun. mbargadion@yahoo.fr

vol 6 n2, 2020

Résumé : Cette contribution propose une brève lecture géopolitique de la situation actuelle de crise de la covid-19 (urgence sanitaire mondiale) et sa portée sur l’échiquier international. En faisant usage d’une approche d’analyse socioconstructiviste, elle met en relief le positionnement de la Chine (berceau de la covid-19), son expertise et son attitude qui la prédisposent à un rôle de premier plan dans la dynamique du monde post-covid-19.

Mots-clés : Lecture géopolitique, crise, covid-19, Chine, nouvelle mondialisation.

Abstract : This paper offers a brief geopolitical analysis of the current covid-19 crisis situation (a global health emergency) and its scope on the international chessboard. By mobilizing the socio-constructivist approach, it highlights the positioning of China (the cradle of the covid-19), its expertise and attitude which predispose her to a leading role in the dynamics of the post-covid-19 world.

Keywords : Geopolitical analysis, crisis, covid-19, China, new globalization.


Introduction

Avec son admission au Conseil de Sécurité des Nations Unis en 1971, son dynamisme économique et sa puissance démographique, la Chine a aujourd’hui le statut d’une grande puissance décomplexée (Courmont et Lincot, 2020). Avec environ 1,4 milliard d’habitants aujourd’hui, le dynamisme socioéconomique de la Chine est acté sur la scène internationale depuis plus de sept décennies (1949) à la faveur des réformes systémiques (résumées dans le concept de « grand bond ») impulsées par Mao Zedong, d’abord désastreuses puis poursuivies par Deng Xiaoping (Hammer, 2006) à partir de 1978 avec l’ouverture économique. Il faudra cependant attendre les années 2010 pour que sa révolution industrielle et son dynamisme dans les domaines technologiques lui valent le label d’« usine du monde » (Lemoine, 2007).

Malgré cela, l’attention n’a jamais autant porté sur elle qu’aujourd’hui, avec la situation de la covid-19. Ce dynamisme ne lui a, autrement dit, jamais valu une attention aussi soutenue en tant que berceau de cette pandémie, mais aussi maitre dans le protocole de sa gestion et pilier dans la relance de l’économie mondiale[1]. C’est cela qui rappelle de manière intrigante cette vieille assertion de Napoléon 1er soulignant : « Quand la Chine s’éveillera le monde tremblera » (Peyrefitte, 1973). Cette phrase prémonitoire connait-elle sa réalisation en la situation actuelle de la pandémie mondiale du SRAS-CoV-2 ? Cette réflexion napoléonienne traduisait l’éblouissement de l’ancien empereur français qui s’extasiait sur le potentiel géoéconomique (humain, économique et ingénieux du peuple chinois) et sa capitalisation certaine dans un avenir « incertain ».

Semblant confirmer cette affirmation, la pandémie de la covid-19 tient de ce qu’elle remet la Chine au centre de toutes les attentions sur l’échiquier international non seulement en tant que berceau de cette pandémie, mais également du point de vue de l’expérience accumulée dans sa gestion et davantage dans son « nouveau » positionnement au sein du monde de l’après-crise qui signale sans doute une redynamisation de la solidarité internationale et une reconfiguration du leadership de la mondialisation. L’examen de cet ensemble de considérations constitue la trame de fonds de cette contribution.

  1. La Chine, origine de la covid-19 et ses diverses manifestations et impacts 

La covid-19 est une pandémie contagieuse due à une infection au coronavirus SARS-CoV-2 diagnostiquée pour la première fois dans la province chinoise du Hubei, en particulier dans sa capitale Wuhan, en novembre 2019 (OMS, 2020).Sa propagation à l’échelle du reste du monde débute en janvier 2020 avec la détection d’un premier cas avéré en Asie, puis en Europe (notamment en Italie) suivi d’un développement exponentiel sur tous les continents(ibidem).

Les statistiques compilées de l’OMS et l’actualité internationale font état d’environ 199 pays et territoires touchés[2] par cette crise sanitaire mondiale avec un total de 7 410 510 cas cumulés sont confirmés dans le monde dont environ 2 253 653 personnes guéries et 418 294 morts à l’heure où nous écrivons ces lignes (juin 2020) (OMS, 2020).

Au plan socioéconomique, le ralentissement économique de la Chine, « usine du monde », du fait de cette crise sanitaire a contribué au ralentissement de l’économie mondiale à partir des mesures de confinement[3]chinoises, faisant passer ses prévisions de croissance économique de 6,1%en 2019 à 4 voire 2,5% en 2020 (Lemaître, 2020).

Les répercussions de cette crise font plonger les places boursières du monde dans l’incertitude. Affolés par les estimations catastrophiques qui commencent à poindre sur les conséquences de l’épidémie de covid-19sur l’économie, les activités et investisseurs sont successivement entrés dans une phase de contraction. C’est la situation particulière de l’économique suisse par exemple où, regroupant les grands groupes helvétiques, l’indice SMI a dévissé de plus de 8% dès l’annonce des premiers cas en Chine (Sallier, 2020).

Le secteur pétrolier est l’une des premières victimes de ce contexte. Les cours du pétrole plongent en raison d’une baisse de la demande conjuguée à une guerre des prix entre Russie et Arabie saoudite. Les stocks de produits pétroliers s’empilent faute d’une consommation soutenue. En chute de 20% à 30% au mois d’avril 2020, la valeur financière du baril du brut est passée de 19,33 dollars le baril à $11,57 (Goetz, 2020).

Au-delà de l’espace chinois, les effets de la pandémie occasionne entrainent l’instabilité sociale et économique et une sorte de psychose collective du fait de la diffusion en boucle des informations sur la covid-19.

Cette psychose collective est surtout relative à la contagiosité et à la vitesse de propagation de la maladie d’une part, ainsi qu’à ses symptômes communs. Les implications sont d’autant plus graves pour des pays en voie de développement, à l’instar de ceux d’Afrique subsaharienne qui manquent d’infrastructures hospitalières avec de médiocres systèmes de santé. C’est du fait de ce contexte délicat pour lequel la contraction de ce virus est souvent mortelle, que l’OMS délivre une alerte particulière pour les dirigeants et populations africaines les appelant à une prompte réaction associée à la promotion d’attitudes de prévention (Wolter, 2020).

L’essentiel des indicateurs socioéconomiques au sein des différents pays s’affichent en berne. Par exemple, « avec la lourde chute des prix du pétrole, 240 000 emplois seraient menacés aux Etats-Unis, soit un tiers des effectifs du secteur » et 6,5 millions d’emplois perdus pour l’ensemble des secteurs, écrit BFMeco (2020).

Cette conjoncture américaine est presque identique en France où l’on table sur une récession économique générale de l’ordre de 8% avec des secteurs en sinistres tels le tourisme et l’automobile. Le chômage est monté de 7,1% (Chenel, 2020). Des analyses crédibles font états de 39 millions d’emplois perdus pour cause de la covid-19 (AFP, 2020).

  1. L’expertise chinoise en termes d’élaboration et application du protocole de gestion de la crise de la covid-19

Face à une situation à la fois inédite et urgente, la Chine va élaborer et expérimenter avec succès une ingénieuse stratégie de riposte à cette crise sanitaire aux enjeux socioéconomiques importants (Arzt, 2020). Cette stratégie vise à assurer la maitrise de sa propagation d’une part, et la mise en place d’un traitement de prise en charge des malades et l’évitement d’une récession économique inédite (ibidem.).

Elle consiste en :

  • L’élaboration d’un protocole mettant en relief l’adoption et application systématique de mesures dites barrières aux 56 millions d’habitants de la province du Hubei paralysés chez eux chez pour des raisons de santé publiques ;
  • Une systématisation des tests de dépistage ;
  • L’intensification de la recherche biomédicale pour une élaboration et l’application urgente d’un traitement expérimental plus ou moins efficace (ibidem.).

Le gouvernement chinois a opté pour des procédures drastiques de confinement qui consistent, entre autres, en la distanciation physique, une restriction de mouvements pour les populations à l’intérieur des villes, la quasi-fermeture des frontières interprovinciales internationales (ibidem). Plusieurs villes (dont Wuhan) puis toute une province (Hubei) sont placées en quarantaine, fermant de nombreux sites publics et déployant d’importants moyens sanitaires, tandis que le reste du pays est sensibilisé sur l’intérêt de l’adoption des mesures barrières. (ibidem.).

L’identification et vulgarisation de gestes ou mesures barrières adossées à une intense activité de recherche biomédicale encore en cours aux fins de développer et produire un sérum et/ou un vaccin efficace(s) contre ce virus à brève échéance et à grande échelle (Lian Cheng, 2020).

En dépit de nombreux décès (environ 4 664 à ce jour, un nombre conséquent mais bien plus faible que dans d’autres pays occidentaux), cette stratégie s’affiche en tant qu’un succès en termes de maitrise de la propagation du virus au plan interne affirmée par la diminution du nombre de contaminés (82 967 et 78 249 guéris) (OMS, 2020). Ce retour au calme et de reprise progressive des activités économiques contraste avec l’expansion de la pandémie à l’échelle du monde (Chaponnière, 2020).

Les statistiques sur le sujet situent désormais l’Amérique (3 560 591 cas confirmés dont 116 343 décès aux États-Unis et 41 901 au Brésil), l’Europe (2 358 953 avec 41 481 décès aux Royaume Uni), et le Moyen Orient (716 151cas) en tant que foyers majeurs de la pandémie (OMS, 2020). La situation africaine à ce jour (12 juin 2020) décrit une accélération de la pandémie. Le continent compte 5 756 décès confirmés et 97 068 guérisons pour 216 446 cas enregistrés (ibidem) même si les statistiques y sont de fiabilité limitée.

  1. Une reconfiguration de la mondialisation ? La Chine comme chef de file du monde post-covid-19 ?

Les impératifs liés à la gestion de la crise de la covid-19 par les États sont l’occasion pour la Chine de faire valoir ses compétences scientifique, technologique et méthodique pour être passée du statut de berceau de la pandémie à celui de gestionnaire « efficace ».

L’essentiel des grandes puissances (États-Unis, Russie, Allemagne, France, Royaume-Uni, etc.) l’a compris en sollicitant de manière plus ou moins ouverte l’expertise chinoise. Il en va de même de beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne (Ghana, Cameroun, etc.) dont les regards et espérance se sont portés et le sont encore sur la Chine. L’Italie, le Cameroun autant que les États-Unis, l’Allemagne, la République tchèque, la France, ont, dans des volumes différents, reçus des appuis logistiques et techniques de la Chine (masques, gangs, et respirateurs de manière directe ou sous la férule de la fondation de l’homme d’affaires Jack Ma (AFP, 2020).

De fait, le pays et/ou le laboratoire qui trouvera en premier le traitement approprié (traitement ou vaccin) et qui relancera au mieux son économie améliorera son statut dans le monde. Cet enjeu est ce qui explique la mobilisation du concept de guerre (au sens de discipline au plan interne et compétition internationale) par l’essentiel des dirigeants du monde au sujet de leur stratégie de combat contre cette pandémie (Bourmaud et Barotte, 2020).

Dans cette situation, l’attitude chinoise est des plus lucides. L’économie chinoise depuis mars 2020 présente les signes d’une reprise dynamique avec un taux d’activité de l’ordre de 65% à 70%, et un retour effectif de clients dans les magasins et sur les marchés (Gogniat et Ruche, 2020). La faiblesse des cours du pétrole soutient la croissance des pays asiatiques en contribuant pour 0,5 point de pourcentage au PIB de la Chine (ibidem.).

« Le pays a démontré sa capacité à contenir l’épidémie et à rebondir. Nous n’avons pas vu ce genre d’efficacité dans les pays développés » souligne le stratégiste David Chao (ibidem.). Trois changements structurels causés par la crise ont servi le régime chinois : le renforcement de la confiance des populations en leur système politique, qui a montré qu’il pouvait réagir de manière agressive et efficace; l’accélération du progrès technologique par les investissements publics dans la 5G[4] ou l’intelligence artificielle ; enfin, l’évolution exponentielle de l’économie vers un modèle en ligne, en particulier pour la consommation (ibidem.).

Ces considérations montrent que la Chine conserve son statut d’usine du monde (avec une valeur de 19% du PIB mondial), qu’elle enrichit et renforce en restant ouverte aux autres nations à qui elle offre et apporte son appui dans une conjoncture propice à la logique du « chacun pour soi » où beaucoup, voire tous, se replient (et le restent encore) sur eux-mêmes. Cette hypothèse se vérifie à travers son soutien offert à différents États (AFP, 2020).

Cependant, en dépit du fait qu’elle soit courtisée et disposée à aider, la Chine reste à la fois concentrée et discrète sur les avancées de sa recherche biomédicale, au moment où les laboratoires occidentaux alimentent la compétition sur « qui trouvera le premier et qui sera le premier servi » (La Croix avec AFP, 2020).

Cette concentration de la Chine « usine du monde » semble plus qu’indispensable,  l’enjeu étant celui de la redynamisation du commerce international sans laquelle elle pourrait être victime d’essoufflement ou d’asphyxie du fait de sa dépendance importante au commerce extérieur[5] et ses paramètres (conjoncture économique internationale ou dans les pays partenaires).

Conclusion 

La prédiction « du réveil de la Chine et le tremblement du monde » faite par Napoléon parait en effet s’avérer dans la situation actuelle de pandémie mondiale de lacovid-19.Ce réveil qui s’affirme par la conjoncture ou à l’épreuve des faits apparait cependant assez éloigné du scénario que nous imaginions! Ce scénario était sans doute celui d’une autre trouvaille scientifique ou technologique de haut vol à l’instar mais au-dessus de l’internet 5G, au sujet duquel la compétition avec les États-Unis a donné lieu à une guerre commerciale ou économique entre ces deux  »grands/géants » du monde (Casanova, 2019).Cette guerre a consisté en des sanctions douanières mutuelles inédites entre les deux nations dont l’enjeu ultime portait sur le leadership technique et logistique mondial de ladite technologie(ibidem.).

Cependant, à peine atténué à l’issue d’intenses et denses négociations et concessions mutuelles (ibidem.), ce conflit commercial et ses dérives se verront surpassés par la crise de la covid-19. Celle-ci se déclenche en Chine en décembre 2019 et s’impose avec acuité au reste du monde depuis le mois de mars 2020 au moment où la Chine, elle, se remet socio-économiquement debout au fil des jours, des semaines et des mois (Sebastien, 2020).

C’est ainsi qu’au plan sanitaire, l’Italie par exemple aura eu en à peine 2 semaines, plus de malades et de décès que la Chine en 3mois (OMS, 2020), tandis qu’aux États-Unis la pandémie est entrain de causer une hécatombe avec plus de cent mille morts déjà enregistrés mi-juin 2020 (ibidem.). De même, alors qu’en Chine seule une province (celle du Hubei) était paralysée et mise en quarantaine, en Occident (États-Unis, Europe) et ailleurs, ce sont des pays qui le sont entièrement. (Sebastien, 2020).

En plus de son expertise et ses ressources (appui logistique /fourniture du matériel nécessaire : masques, respirateurs, etc.) dans le protocole de gestion de cette crise de lacovid-19, la dynamique actuelle de la recherche scientifique en Chine laisse augurer sa primeur ou leadership dans la mise à disposition du traitement le plus approprié (médicament, sérum et vaccin). Plus encore, sa sereine convalescence socioéconomique (avec une reprise lente mais efficace) des activités la prédispose à se positionner en leader de fait dans la nouvelle géopolitique mondiale.

Cet ensemble de considérations autorise à affirmer un réveil effectif de la Chine dans un contexte particulier où le reste du monde connait un tremblement inédit. Ce tremblement s’exprime en un avenir incertain pour l’ensemble des États à l’échelle de la planète dévastés ou effrayés par des conséquences socioéconomiques désastreuses de cette pandémie de la covid-19 (Chaponnière et al.,2020).

Références

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BFMeco (2020). Pétrole de schiste: Donald Trump au chevet des producteurs, 22 avril https://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/petrole-de-schiste-donald-trump-au-chevet-des-producteurs-1241157.html

Bloomberg Economics (2020).Coronavirus Is More Dangerous for the Global Economy than SARS, Bloomberg, 31 janvier, https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-01-31/the-coronavirus-is-more-dangerous-for-the-economy-than-sars

Bourmaud, F-X et Barotte, N. (2020). Macron déclare la «guerre» au coronavirus, Le Figaro, 16 mars, https://www.lefigaro.fr/politique/macron-declare-la-guerre-au-coronavirus-20200316.

Casanova, P. (2019). Tout comprendre en cinq minutes à la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, Le Parisien, 2 août, https://www.leparisien.fr/economie/tout-comprendre-en-cinq-minutes-a-la-guerre-commerciale-entre-les-etats-unis-et-la-chine-02-08-2019-8127981.php

Chaponnière, J.-R. (2020). Coronavirus en Chine : à quoi ressemblera la reprise économique ?, Asialyst, 29 avril, https://asialyst.com/fr/2020/04/29/coronavirus-immediate-differee-hachee-quelle-reprise-chine-apres-crise-sanitaire/

Chenel, T. (2020). 10 chiffres qui montrent l’ampleur de la crise économique en France et dans le monde, Business Insider, 5 mai, https://www.businessinsider.fr/10-chiffres-qui-montrent-lampleur-de-la-crise-economique-en-france-et-dans-le-monde-184459

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Sébastien, J. (2020). Phase One Deal : une trêve qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. CEPII Policy Paper n°29.

Wolter, M. (2020). L’OMS redoute jusqu’à 190.000 morts du covid-19 en Afrique, DW, 8 avril, www.dw.com/fr/loms-redoute-jusqu%C3%A0-190000-morts-du-covid-19-en-afrique/a-53374218.

[1]La Chine est pour ainsi dire, sollicitée voire courtisée par l’essentiel des Etats de l’échiquier mondial du fait de son expertise dans le protocole de sa gestion de cette crise et ses appuis logistiques (AFP, 2020).

[2] Avec des foyers majeurs aux Etats-Unis, au Brésil, en Iran, en Italie, en Espagne, en Allemagne, aux Royaume Unis, en Iran, en France, et en Chine, etc. Voir www.who.org.

[3] Ces mesures consistent entre autre en la distanciation physique, restriction de mouvements, quasi-fermeture des frontières internationales et même interrégionales. La population en général, et celle du Hubei de manière spécifique, a dû rester cloitrée.

[4] La technologie 5G est une nouvelle génération de TIC (internet) qui donne accès à des débits dépassant de 2 ordres de grandeurs la 4G avec des temps de latence très courts, une haute fiabilité. Elle permettra aussi d’augmenter le nombre de connexions simultanées par surface couverte. Voir Gupta,(2013). Evolvement of mobile generations: 1G To 5G, International Journal For Technological Research In Engineering vol. 1, no 3.

[5] Le commerce extérieur représente 38,2% de son PIB en 2018  soit en valeur : 19,5% des exportations et une 18,7% des importations (Banque mondiale, 2018).

Landriault, M.; Chater, A.; Rowe, E. W.; & Lackenbauer, P. W. (2019). Governing Complexity in the Arctic Region. Londres: Routledge.

Ce livre examine les formes émergentes de gouvernance dans l’Arctique, explorant comment différents types d’acteurs étatiques et non étatiques promeuvent et soutiennent les règles et les normes de gouvernance dans cette région. Il puise sa légitimité dans l’idée, fausse mais assez répandue, d’une région arctique aux prises avec les ambitions effrénées des États et des entreprises, dans le cadre d’une course non régulée à l’appropriation des espaces maritimes, bref d’une région en proie à une certaine anarchie. Bien sûr, il n’en est rien. Mais comment se structure la gouvernance de la région ?

Les auteurs soutiennent que le fait de limiter notre compréhension de la gouvernance de l’Arctique aux États de l’Arctique et de se concentrer sur le Conseil de l’Arctique en tant qu’instance principale de la gouvernance circumpolaire fournit une image incomplète. La gouvernance de la région ne se réduit pas à l’action du Conseil de l’Arctique ou aux débats qui y prennent place, d’abord parce que le Conseil a une histoire et qu’il a été précédé par d’autres instances de coopération dans le temps ; ensuite parce qu’il fonctionne comme un forum de discussion et non pas comme une instance décisionnelle, ce que nombre d’analystes ont de la difficulté à saisir ; et ensuite parce que d’autres institutions existent et contribuent à la gouvernance de la région.

De fait, les auteurs embrassent la complexité de la gouvernance dans l’Arctique en analysant et en comparant systématiquement la position, les interventions et l’influence de différents groupes d’acteurs cherchant à façonner l’évolution politique et économique de l’Arctique dans de multiples sites de la politique arctique, formels et informels. Ce livre évalue le potentiel des regroupements d’États comme le Arctic 5, des gouvernements infranationaux, des sociétés, des organismes de la société civile dont les entreprises, des peuples autochtones et des États non arctiques pour élaborer des normes et des standards afin de construire et promouvoir une région arctique stable et fondée sur des règles, en tenant compte du cadre politique et juridique international comme la Convention du droit de la mer ou l’Organisation maritime internationale sous l’égide de laquelle a été négocié le code polaire.

Le rôle du Conseil de l’Arctique et d’autres forums de discussion comme l’Arctic Circle, souvent dépeint comme un rival du Conseil de l’Arctique et porté par l’effet de mode en faveur de la région, est abordé, ainsi que l’histoire de la genèse et du poids politique de l’Arctic 5, regroupement informel des 5 États riverains de l’océan Arctique au sein du Conseil de l’Arctique, décrié par la Suède, la Finlande et l’Islande, qu’on croyait moribond mais qui pourtant a eu un rôle majeur dans l’accord sur le moratoire sur la pêche dans l’Arctique central de 2018.  Le chapitre consacré à la paradiplomatie, la gouvernance internationale menée par les administration infraétatique, est fort intéressant. Il est également fait mention des observateurs au Conseil de l’Arctique ; leur rôle aurait gagné à être analysé plus en détail tant leur présence au sein du Conseil de l’Arctique, la Chine en particulier, cristallise appréhension et incompréhension.

Il s’agit là d’un ouvrage bien écrit, concis, bien articulé et qui propose une intéressante lecture de l’organisation politique, au sens large, de la région arctique.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Clara Loïzzo et Camille Tiano (2019). L’Arctique – A l’épreuve de la mondialisation et du réchauffement climatique. Paris : Armand Colin.

Cet ouvrage se propose d’aborder les enjeux sociaux, environnementaux, politiques et économiques de l’Arctique en un tour d’horizon thématique et géographique.

Le livre, assorti de nombreux schémas et d’une dizaine de cartes de synthèse montées par les auteures, propose une étude complète de l’ensemble des régions arctiques, Russie, Canada, Groenland, Europe arctique, à travers de grands enjeux :  spécificités environnementales, aménagements et activités économiques, urbanisation, sociétés autochtones, conséquences du réchauffement climatique, évolutions politiques et géopolitiques. En ce sens, il constitue un remarquable effort de vulgarisation et de synthèse des enjeux contemporains de la région arctique.

L’introduction précise les limites de la région arctique, aux multiples acceptions, tout en évoquant la dynamique des transformations actuelles de la région, mais sans malheureusement clairement problématiser cette dynamique, au risque de produire davantage une monographie un peu encyclopédique, qu’une analyse argumentée.  Mais ce bémol n’en réduit pas la qualité pédagogique de l’ouvrage. Celui-ci débute par une première partie sur les écosystèmes arctiques, documentée et précise, quoique la dynamique de la fonte de la banquise et du pergélisol, et son impact sur les infrastructures et le transport terrestre comme maritime auraient pu être davantage détaillés, ne serait-ce que pour nuancer l’idée d’une ouverture croissante de la région avec le réchauffement climatique. Le chapitre suivant présente les différentes sociétés arctiques et, aspect très intéressant, la façon dont les changements climatiques affectent le mode de vie de ces sociétés et comment celles-ci s’efforcent de s’adapter.

La seconde partie aborde les « territoires convoités », pour certes montrer quels sont les enjeux du contrôle des espaces terrestres et surtout maritimes, sans parvenir réellement, malgré des nuances, à se départir du cliché d’une région au cœur d’une « convoitise croissante », alors que les différends semblent pacifiques et courtois, et que la convoitise, tant pour les routes de transport que pour les ressources, semble devoir concilier avec des contraintes économiques majeures certes évoquées et articulées dans un chapitre 5 intéressant, mais sans parvenir à nuancer cette idée d’une région au cœur des enjeux économiques mondiaux, idée que vient renforcer la titre de la 3e partie portant sur les « enjeux et recomposition géopolitiques en Arctique : la montée des tensions. »

Cette 3e partie propose pourtant des éléments fort intéressants, débutant d’emblée par une originale analyse de « l’émergence d’une géopolitique des peuples autochtones », se poursuivant avec la présentation des stratégies des différents États arctiques ou non-arctiques, ainsi que des entreprises et autres acteurs non étatiques, pour présenter dans un dernier chapitre les formes de la gouvernance, les institutions et le développement de la coopération. Tout ceci est exact, mais le lecteur risque fort de se voir conforté dans le cliché d’une région au cœur de vive tensions, objet de « conflits », « nouveau théâtre de la puissance », « région disputée » objet d’une remilitarisation qui en fait n’a pas de vocation offensive. Il est ainsi dommage que les nuances de l’exposé, bien réelles, soient en partie gommées par l’accent mis dans quelques titres sur des idées reçues au sujet de la région.

Le livre présente d’indéniables qualités : le souci d’un tour d’horizon thématique et géographique ; l’accent mis, de manière originale, sur les peuples autochtones, les défis contemporains auxquels ils font face ; les villes et les façons d’habiter l’Arctique; la géopolitique des peuples autochtones et la problématique des retombées des activités économiques pour les peuples locaux. Le texte est très clair, bien illustré, et le plan bien articulé. D’autres éléments paraissent plus discutables, comme l’inclusion de Terre-Neuve dans la zone arctique – le nord du Labrador est certes subarctique mais l’île de Terre-Neuve est clairement boréale et atlantique. Dans la même veine, on s’étonnera de lire des développements sur l’hydroélectricité du Québec, alors qu’aucun barrage ne se trouve dans la zone subarctique et que les seuls projets dans cette zone, le harnachement de la rivière Grande Baleine, ont été abandonnés en 1994. On s’étonnera aussi de lire que la chasse et la pêche soient devenues des activités de loisir (p.70), alors qu’elles constituent encore une partie non-négligeable de l’apport alimentaire même si elles diminuent, et sont la base d’une activité économique conséquente avec les produits dérivés du phoque. C’est pour n’avoir pas su prendre la mesure de cette réalité que l’adhésion de l’Union européenne comme observateur au Conseil de l’Arctique a été rejetée par les Inuits via le veto canadien, en représailles de la destruction du marché de ces produits. On pourra regretter aussi que la question de l’indépendance du Groenland, liée précisément à l’ouverture en faveur de l’exploitation des ressources pétrolières et minières, ne soit pas davantage évoquée; ou que les conditions économiques très difficiles qui pèsent sur l’exploitation de ces ressources ne soient pas davantage détaillées, malgré les réelles avancées technologiques évoquées dans l’ouvrage. Alors que l’ouvrage insiste avec raisons sur l’intégration de la région dans la mondialisation, les éléments qui président aux choix stratégiques des compagnies minières, pétrolières ou maritimes sont peu évoqués, notamment le juste à temps pour le transport du conteneur ou le service de transport en tramp pour le vrac, contraintes logistiques qui limitent l’intérêt de ces compagnies pour les routes arctiques, et donc leur valeur stratégique à l’échelle mondiale.

Dans l’ensemble, un très bon ouvrage général sur les transformations actuelles de la région, avec plusieurs références pour pouvoir continuer d’explorer les questions arctiques.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Actualités

Frontière Québec – États-Unis : un village coupé en deux. Un curieux héritage du passé

Pour en savoir plus :

Lasserre, Frédéric; Patrick Forest et Enkeleda Arapi (2012). Politique de sécurité et villages-frontière entre États-Unis et Québec. Cybergéo : European Journal of Geography, Politique, Culture, Représentations, nº595.

article disponible ici

Lasserre, Frédéric. « Frontières absurdes ? Le cas des villages-frontière entre Québec et États-Unis », dans Velasco-Graciet, Hélène et Christian Bouquet (dir.), Tropisme des frontières. Approche pluridisciplinaire, tome 1, L’Harmattan, Paris, p.259-272, avril 2006.

For These Border Towns, The Only Wall Here is a Row of Potted Plants. ABC News, 2016; reportage disponible ici