Guerre civile syrienne : de la faillite étatique à l’instrumentalisation des identités au Moyen-Orient

Ornella Sonhaye
Ornella Sonhaye est candidate à la maîtrise de recherche en études internationales, spécialisée en sécurité internationale, à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. 
ornella-kpebe.sonhaye.1@ulaval.ca

Francesco Cavatorta
Francesco Cavatorta est professeur au département de science politique à l’Université Laval. Ses recherches portent sur les systèmes politiques du monde arabe.
Francesco.Cavatorta@pol.ulaval.ca

Frédéric Lasserre
Frédéric Lasserre est professeur au département de géographie à l’Université Laval, et dirige le CQEG.
Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

vol 6 n4, 2020

Résumé
La présente contribution est une brève revue de littérature sur les causes et facteurs ayant favorisé les révoltes populaires de 2011, qui ont fini par aboutir au déclenchement de la guerre civile en Syrie. L’analyse des publications sur le thème la guerre civile syrienne nous a permis de mettre en lumière les facteurs liés à la faillite étatique sous le régime des Assad, de même que la propension que possèdent les régimes autoritaires et entrepreneurs politiques du Moyen-Orient à instrumentaliser les identités dans le but d’atteindre des objectifs politiques.

Mots clés : Syrie, État, confessionnalisme, identités, instrumentalisation

Summary
This contribution is a brief literature review on the causes and factors behind the popular revolts of 2011 that eventually led to the outbreak of the civil war in Syria. The analysis of publications on the Syrian civil war topic allowed us to highlight the factors related to the state bankruptcy under Assad’s regime as well as the propensity of authoritarian regimes and political entrepreneurs in the Middle East to instrumentalize identities in order to achieve political goals.

Keywords: Syria, state, confessionalism, identities, instrumentalization

Introduction

Au courant du printemps 2011, des revendications sociopolitiques et économiques ont émergé des peuples du Moyen-Orient (Feki, 2016 ; Yom, 2015). Que ce soit en Tunisie, en Égypte, au Bahreïn ou en Jordanie, les populations sont descendues dans les rues pour réclamer la justice sociale, la démocratie et une amélioration de leurs conditions de vie (Féki, 2016 ; Yom, 2015). Ces manifestations ont abouti pour certains à des réformes sociopolitiques mais aussi, le mouvement du « printemps arabe » a entrainé la chute des régimes autoritaires de Ben Ali et d’Hosni Moubarak (Feki, 2016). Cette vague de révoltes populaires régionale a ainsi contribué à l’ouverture d’une nouvelle ère politique, mais également à accentuer les clivages déjà latents au sein des populations (Feki, 2016 ; Asseburg  & Wimmel, 2016).

La Syrie ne fut pas épargnée par la propagation de ces révoltes, puisque comme les autres peuples, une partie de la population syrienne, sans distinction d’âge et de confession, est descendue dans les rues pour manifester et réclamer des changements politiques et économiques, de même que la restitution de leurs droits et libertés (Féki, 2016 : 49 ; Ma’oz, 2014). Dans les premières heures de la révolte populaire, les manifestants qui réclamaient de nouvelles réformes sociopolitiques se sont très vite heurtés à une brutale répression (Féki, 2016 : 45-54 ; Baczko et al., 2016). Le pouvoir syrien incarné par le régime de Bachar Al-Assad, appuyé de l’armée et les forces de sécurité n’ont pas laissé la place au dialogue et à l’apaisement, puisque les manifestants ont été sévèrement réprimés (Féki, 2016 : 45-54 ; Baczko et al., 2016). Déjà contesté, c’est l’autorité et la légitimité de Al-Assad qui vont être ensuite remises en cause (Belhadj, 2014 ; Féki, 2016 : 45-54). Ainsi, la révolte populaire prit une autre tournure et dorénavant son départ était demandé par les populations. Les tensions entre le pouvoir et les contestataires ont abouti à une militarisation de la révolte qui a contribué à embraser le pays. Cet embrasement a débouché sur une guerre civile qui a décimé la Syrie et provoqué un déplacement massif de population (Baczko et al., 2016 ; Feuerstoss, 2012). La guerre civile syrienne, bien qu’ayant résulté d’une militarisation des révolutions arabes renferme des origines bien plus profondes exprimant des clivages et tensions antérieures. L’objectif de cet article est de présenter une revue de littérature du conflit syrien, dans le but d’y relever les différents facteurs internes et externes qui ont contribué à engendrer cette situation de chaos, mais aussi de mettre en perspective le rôle des identités dans les processus politiques du Moyen-Orient.

  1. La faillite de l’État syrien et l’échec des politiques économiques du régime Assad

La guerre civile a été une résultante de la militarisation des révoltes populaires de 2011 qui ont éclaté dans les différentes villes de Syrie. De nombreuses études ont été effectuées sur le cas syrien et il est ressorti que plusieurs facteurs expliquent le conflit, et que la survenance de ces révoltes est liée à des questions d’ordres politiques et socio-économique. Mais, un en particulier à savoir l’État syrien incarné par le régime Assad a été le plus mis en perspective. Les publications sur la guerre civile en Syrie montrent que le dysfonctionnement et la défaillance des institutions étatiques ont conduit à cette instabilité politique et sécuritaire. Il est fait mention que la nature autoritaire du régime et les dispositifs répressifs des services de sécurité ont été les principales pourvoyeuses de la militarisation de la contestation (Belhadj, 2013). Plus explicitement, l’argumentaire principale pour expliquer l’origine du conflit repose sur la faillite de l’État syrien.

Baczko et Dorronsoro ont noté que pendant les manifestations, les populations réclamaient majoritairement des changements socio-économiques, une réforme des institutions et du système politique gangrénés par la corruption et la gabegie. Les soulèvements remettaient en cause le régime et l’échec des politiques socio-économiques remontant aux années d’Hafez Al-Assad (Baczko et al., 2016 : 41-95). Belhadj qui a mené une réflexion sur l’État syrien a lui conclut que la nature autoritaire du régime, le rôle des services de sécurité et l’absence d’un processus cohérent de gestion des conflits à l’échelle locale ont joué un rôle dans la colère populaire (Belhadj, 2013). La situation conflictuelle a donc découlé de l’échec de l’État à jouer son rôle et à l’incapacité du régime à gérer les crises. Les écrits consultés montrent que la contestation visait la légitimité interne du régime et remettait en cause les relations entre l’État et ses gouvernés (Féki, 2016 : 45-54 ; Cousseran et al., 2016). La défaillance de l’État syrien a ainsi contribué à miner l’appareil étatique qui n’a pas pu se restructurer à la suite de l’échec des réformes socio-économique, dans le cadre de la libéralisation de l’économie. Le système n’a donc pas pu proposer d’autres solutions aux populations délaissées des zones rurales qui ont été appauvris par la restructuration industrielle et la reformation d’une économie de marché (Balanche, 2011 ; Belhadj, 2014). Selon Belhajd et Balanche, l’État n’a pas su répondre aux attentes socio-économiques de ces populations en améliorant leur condition de vie. De plus, les dysfonctionnements des pouvoirs et appareils locaux (Belhadj, 2013 ; Balanche, 2011) ont favorisé un contexte social tendu et une rupture du lien d’autorité entre l’État et les populations (Belhadj, 2014 ; Hausser et al., 2017). L’aspect socio-économique a donc été au cœur de la crise, car ce sont les classes populaires et rurales qui voulant dénoncer les écarts de richesses ont fini par impulser la révolte (Balanche, 2011; Belhadj,2013).

Des lectures, il ressort également que certains facteurs remontant à la construction de l’État syrien ont contribué cette situation. Les textes renvoient à une crise de l’État-nation, qui a fini par dysfonctionner et se déliter dans les heures chaudes de la contestation. L’instabilité politique et les coups d’État après l’indépendance ont fragilisé et déstructuré la mise en place d’une structure politique cohérente et transparente pouvant déboucher sur une gestion saine et démocratique du pouvoir (Cousseran et al., 2016, p.11). Les Assad n’ont fait que consolider un pouvoir moribond, qui a survécu grâce à la prédation des ressources économiques et le clientélisme d’État (Cousseran et al., 2016, p.11). Vincent met l’accent sur la faillite de l’État syrien en notant que ce « failed state » remonte aux accords de Sykes-Picot qui ont établi les bases de l’État syrien.

Cet aspect n’est pas à négliger, car la colonisation française a impacté la structure du pouvoir et la société syrienne, contribuant à perpétuer un système ne pouvant mener qu’à la faillite (Vincent, 2018). Il soutient que le parcours de la Syrie en tant que « Nation » n’a pas abouti parce que le pays a été construit sur la base de considération ethnico-communautaire (Vincent, 2018). De plus, l’instauration d’un régime autoritaire, malgré la stabilité politique, n’a fait que reproduire le clientélisme qui n’a bénéficié qu’à une minorité (Vincent, 2018). Le régime a su se maintenir, mais les bases sur lesquelles il s’appuyait se dégradaient et les réformes socio-économiques n’ont fait qu’empirer la situation (Vincent, 2018). Ainsi, l’autoritarisme persistant et la mauvaise gouvernance étatique ont été des facteurs qui ont favorisé l’éclosion d’un contexte social tendu ayant abouti à la révolte populaire (Cousseran et al., 2016 ; Belhadj, 2013). De plus, l’État hérité de la colonisation a perpétué un système basé sur la cooptation sur laquelle s’est appuyé le régime pour prospérer.

2. Guerre civile et identités : l’instrumentalisation, une stratégie de survie du régime Assad 

Plusieurs articles sur le conflit syrien ont fait mention des tensions communautaires impliquant aussi bien des communautés tribales que confessionnelles, qui pour la plupart se sont transformée en violences pendant la guerre civile (Balanche, 2018 ; Phillips, 2015). Dans une analyse géographique, Balanche a noté que l’exode massif des populations rurales, touchées par l’extrême pauvreté et le chômage vers de plus grandes agglomérations, suite aux réformes économiques, a entrainé un déséquilibre démographique ayant par endroit débouché sur des tensions entre communautés (Balanche, 2011; Balanche, 2018). Les textes parcourus font beaucoup référence aux violences dites confessionnelles et précisent que, bien que le régime ait toujours misé sur l’identité nationale, l’identité confessionnelle a été présente dans la politique via la cooptation et le clientélisme (Phillips, 2015 ; Feuerstoss, 2012). L’hétérogénéité démographique et culturelle en Syrie est un facteur qui est très souvent réapparu dans la revue de littérature et il en ressort que ce fut l’incapacité de l’État syrien à fédérer les liens sociaux et sa propension à instrumentaliser les identités qui ont été à l’origine de ces tensions (Phillips, 2015 ; Feuerstoss, 2012). Sur les violences dites confessionnelles, les chercheurs ne nient pas leur survenance pendant la guerre mais, pour plusieurs, cela ne suffit pas à faire de la mobilisation de l’identité confessionnelle l’une des causes principales du conflit (Baczko et al., 2016 ; Feuerstoss, 2012 ; Phillips, 2015). Car, essentiellement, il s’était agi d’une instrumentalisation faite par le régime pour servir des buts politiques.

À cet effet, nous avons eu à noter que les auteurs revenaient sur l’aspect des revendications pacifiques axées sur des demandes sociopolitiques plutôt que sur des questions identitaires (Hausser et al., 2017 ; Baczko et al., 2016). Thomas Pierret a ainsi mentionné que le fait que ce soit les quartiers périphériques non affiliés aux Frères musulmans et aux clercs qui se sont soulevés, cela pouvait confirmer l’absence d’un caractère religieux au début de la révolte (Pierret, 2011).

Balanche rappelle également que les clivages sociaux ont joué un rôle dans la révolte, mentionnant que les classes bourgeoises sunnites n’ont pas soutenu l’opposition et sont demeurées fidèles au régime, écartant ainsi le confessionnalisme comme argument principal du conflit en Syrie (Balanche, 2011 ; Balanche, 2018). Phillips a considéré que le conflit syrien était semi-confessionnel. Selon lui, la mobilisation de l’identité confessionnelle a été le produit de plusieurs facteurs aussi bien socio-économiques que culturels. La société syrienne étant hétérogène, lui accoler un récit confessionnel pour expliquer la guerre serait assez simpliste (Phillips, 2015 : 358-361). D’après lui, des violences confessionnelles ont été commises et certaines dynamiques de la guerre ont contribué à cliver les communautés. Cependant, il réitère dans ses écrits que compte tenu de l’évolution temporelle et spatiale de la guerre, l’aspect confessionnel ne s’est pas révélé primordial, l’excluant par conséquent comme une cause du conflit (Phillips, 2015 : 358-361).

L’instrumentalisation de l’identité à des fins politiques émerge comme un facteur important. Feuerstoss conclut ainsi que la nature confessionnelle qui a caractérisé la guerre a été le fait de « la communautarisation de la sphère politique et militaire » impulsée sous Hafez Al-Assad. Le régime qui prônait un nationalisme arabe et l’unité nationale « en bannissant des discours les particularismes identitaires »(Feuerstoss, 2012 : 603) a fini par instrumentaliser ces particularismes pour asseoir son pouvoir. Samir Aita rajoute que les organisations communautaires et les identités confessionnelles ont été effacées du champ politique au détriment d’un nationalisme arabe, sous le règne d’Hafez, et le modèle clanique de la assabiya sur lequel le régime a fondé sa stratégie pour approfondir son ancrage autoritaire a contribué aux tensions communautaires (Aita, 2016 ; Pourtier, 2017 : 358). Ainsi, Balanche a relevé la nécessité d’analyser la dynamique confessionnelle du conflit en s’appuyant sur des aspects spatiaux car, les communautés se sont réparties sur le territoire en fonction de leur identité (Balanche, 2011 ; Balanche, 2018). Il rejoint les arguments de Feuerstoss sur le fait que la répartition géographique des minorités culturelles a été stratégiquement utilisée par le régime pour mener sa politique, notant ainsi un fort ancrage territorial des clivages communautaire pendant la guerre (Feuerstoss, 2012).

3. Le confessionnalisme au Moyen-Orient : un concept complexe, malléable et manipulable

Le confessionnalisme a souvent été cité dans les écrits que nous avons parcourus sur la guerre en Syrie, notamment ceux ayant trait à l’intervention des acteurs régionaux. Sami Aita a mentionné que les causes identitaires sont peu pertinentes pour expliquer le conflit, parce que ce sont les jeunes et les citadins qui se sont révoltés en prônant l’unité nationale. Ainsi, selon lui, le confessionnalisme a été attisé par des acteurs extérieurs qui ont instrumentalisé les identités pour servir leurs intérêts (Aita, 2016). L’intervention de ces acteurs régionaux étatiques et non étatiques a relancé les théories confessionnelles et c’était la thèse reprise dans les médias, expliquant ainsi que le conflit reposait sur l’opposition chiites-sunnites. Car, les milices chiites et l’Iran ont soutenu Al-Assad, de confession alaouite ; et les pays dits sunnites ont pris fait et cause pour l’opposition syrienne (Baczko et al., 2016; Hausser et al., 2017).

D’après certaines publications, les rivalités doctrinaires datant de la mort du prophète Mahomet ont joué un rôle dans les clivages chiite-sunnites que nous observons (Sfeir, 2013 : 73-83) et les persécutions subies par les chiites au cours de l’histoire démontrent que le confessionnalisme ne peut être compris en dehors de la doctrine (Sfeir, 2013 : 26-55). Cependant, les recherches menées sur confessionnalisme au Moyen-Orient concluent également qu’il est assez réducteur et simpliste de le résumer à une opposition entre sunnites et chiites. Il faut ainsi éviter de se concentrer sur cet aspect et sortir du carcan chiite contre sunnite, vu qu’il réside une hétérogénéité au sein des confessions (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2020).  Il en ressort par conséquent une complexité dans le terme, mais aussi dans le concept puisque selon Makdissi : « the “sectarian” Middle East does not simply exist; it is imagined to exist, and then it is produced » (Makdisi, 2017 : 9). Le confessionnalisme ramène ainsi à un terme qui véhicule la plupart du temps des clichés et des stéréotypes sur les populations de la région (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2017). Le concept est donc assez complexe et va au-delà des chiites et sunnites, dans la mesure où il réfère également aux interventions des puissances étrangères qui manipulent les identités de la région dans le but de servir leurs intérêts (Makdisi, 2017 ; Haddad, 2020). La problématique de la définition du confessionnalisme est maintes fois revenue et selon Haddad, ce terme très « élastique et chargée » est devenu au fur et à mesure du temps un « fourre-tout » dans lequel les experts se complaisent à rattacher tous les maux du Moyen-Orient (Haddad, 2020 ; Haddad, 2017).

Byman a relevé que certes, les origines du confessionnalisme peuvent remonter à la naissance de l’Islam avec les clivages doctrinaires, mais que la rancœur du passé ne pouvait pas justifier les violences observées aujourd’hui. Ainsi, le confessionnalisme aurait resurgi ces dernières années dans le contexte de chaos et d’instabilité du Moyen-Orient (Byman, 2014 : 83-86). Toujours selon lui, les révoltes arabes ont favorisé l’éclosion du confessionnalisme et cela est lié à l’incapacité institutionnelle et à la faillite des États ne disposant pas d’institutions fortes capables de transcender les polarisations et apaiser les tensions sociales (Byman, 2014 : 83-86). L’effondrement de ces États causé par les multiples conflits a ainsi entrainé un repli communautaire des populations qui se sont armées pour se défendre et dans ce désordre, de nouveaux leaders ont pu mobiliser l’identité confessionnelle à des fins politiques (Valbjørn & Hinnebusch, 2019 ; Noorbaksh, 2008 ; Posen, 1993).

Dans le même ordre d’idées, les recherches d’Aoun ont conclu que les violences confessionnelles ont résulté d’une faille dans « le contrat social » entre l’État et ses gouvernés, questionnant donc sur les fondements de la « formation de l’État dans les sociétés musulmanes » (Aoun, 2008 : 2). Il en ressort aussi que la crise du modèle étatique ne peut être négligée puisque « les rivalités militaro-sécuritaires ou tribalo-clanique, entrainent l’érosion de l’État de droit au profit de l’autoritarisme qui favorise la marginalisation de la société civile et de l’accaparement de la richesse collective » (Aoun, 2008 : 97). L’État dans ses relations avec la société civile a ainsi connu un « déficit de légitimité » et l’utilisation de la répression a contribué à cliver la société (Aoun, 2008 : 97-100).

Dans la littérature nous relevons qu’en instrumentalisant les identités, les régimes autoritaires de la région s’en sont servis pour assurer leur survie. Cela est mis en valeur dans les travaux de Valbjørn qui fait remarquer que les révoltes arabes ont entrainé une polarisation confessionnelle dans certains pays qui a favorisé les régimes autoritaires. Au lieu de conduire à une démocratisation, les régimes autoritaires ont plutôt été renforcés grâce à l’utilisation de politiques identitaires pour inclure ou exclure des communautés (Valbjørn, 2019 ; Valbjørn & Hinnebusch, 2019). Il conclut aussi que le confessionnalisme ne fait pas exclusivement référence aux rivalités sunnites-chiites, mais englobe d’autres rivalités comme celles entre musulmans et chrétiens. La manipulation des identités a permis la mise en place des politiques visant à inclure des communautés susceptibles de soutenir le régime, mais aussi d’en exclure ceux qui tenteraient de saboter sa stabilité (Valbjørn, 2019 ; Valbjørn & Hinnebusch, 2019).

La littérature montre que le confessionnalisme va au-delà des luttes chiite-sunnite, renforçant ainsi l’idée d’une diversité des identités que les régimes autoritaires utilisent dans le but de diviser pour régner.

Des lectures, il est fait mention qu’au sein des communautés, l’identité religieuse étant élastique, d’autres marqueurs comme l’ethnie, la classe sociale ou la famille peuvent prendre le dessus et donc, la doctrine confessionnelle ne serait pas toujours à l’origine des violences confessionnelles (Byman, 2014 : 80-82 ; Haddad, 2020). De plus, l’identité confessionnelle ne peut pas à elle seule être à l’origine des tensions étant donné que les confessions cohabitent ensemble depuis plusieurs décennies. Le confessionnalisme ne serait donc pas une caractéristique immuable à la région. C’est la raison pour laquelle Haddad mentionne que ce n’est pas vraiment le confessionnalisme qui compte, mais plutôt l’identité confessionnelle et comment celle-ci est mobilisée individuellement et collectivement (Haddad, 2020 ; Brubaker, 2002). Cette distinction est d’autant plus importante dans la mesure où le concept ne réfère pas toujours à la haine ou au rejet de l’autre, mais peut aussi renvoyer à une question de préférence observable au sein même des confessions (Makdisi, 2017). Sfeir a démontré l’existence des clivages identitaires au sein de la confession chiite, car la présence de divers courants complique son homogénéité et affaiblit une mobilisation politique recevant une totale adhésion (Sfeir, 2013 : 115-141 ; Mervin, 2007 ; Thual, 1995). Il réfute donc l’idée selon laquelle le confessionnalisme est une affaire de chiites et de sunnites, confirmant de ce fait les contours flous que renferme le concept.

Lorsque nous parcourons les textes sur le confessionnalisme au Moyen-Orient, l’axe du « croissant chiite » revient régulièrement. Vali Nasr dans ses travaux s’est penché sur la question et selon lui, le confessionnalisme fait mention de la perception d’un axe chiite qui menacerait les pays dits sunnites (Nasr, 2007 ; Nasr, 2004). Il a noté que la chute de Saddam Hussein et les bouleversements sociopolitiques en Irak ont entrainé un réveil politique des chiites, avec des pics de violences confessionnelles dans la région (Nasr, 2006 ; Nasr, 2007). Ce Shia revival a ravivé la compétition entre les chiites et les sunnites pour le pouvoir politique en Irak, qui s’est ensuite répandu aux autres pays. Il ne nie pas la présence d’une rivalité enracinée entre les confessions, mais fait remarquer qu’essentiellement lorsqu’on parle du confessionnalisme les gens se réfèrent au croissant chiite (Nasr, 2007 ; Nasr, 2004 ; Nasr, 2006).

Cet axe est censé regrouper les communautés chiites de la région sous l’influence de l’Iran pour ravir le pouvoir politique aux sunnites. D’après les publications, cet axe relève plus d’une construction des régimes arabes pour susciter un sentiment de peur au sein de leur population, dans le but d’assurer leur survie (Nasr, 2006 ; Dumont, 2008 ; Pahlavi, 2008).

Un autre point émergeant des écrits concerne la construction des États et le tracé des frontières qui n’ont pas tenu compte des réalités sociopolitiques des populations. La colonisation a favorisé la déstructuration des systèmes sociopolitiques propres à chaque communauté qui pouvait réguler et gérer ses affaires internes (Levonian,1952; Valbjørn & Hinnebusch, 2019 ; Taha, 2016). Au cours de nos lectures, nous avons noté que la mobilisation des identités à des fins politiques n’était pas un enjeu puisqu’en remontant dans l’histoire, nous pouvons constater que les communautés religieuses vivaient en autonomie et pouvaient donc s’autogérer (Noorbaksh, 2008 ; Taha, 2017). Cependant, les accords coloniaux de Sykes-Picot ont scellé le partage territorial des provinces arabes de l’Empire ottoman sans tenir compte des spécificités culturelles et confessionnelles des peuples et sans prendre en compte le système d’organisation des structures sociales des communautés qui y vivaient. Avec la délimitation des espaces territoriaux par des « frontières », ces populations appartenant souvent aux mêmes communautés ethniques, tribales ou confessionnelles se sont retrouvées dispersées au sein de différent État-nation qui pour la plupart ne reflétait pas leurs aspirations sociopolitiques (Cheterian, 2017 ; Ahram & Lust, 2016). Cela a contribué à l’émergence des groupes qui ont instrumentalisé les identités dans le bus de remettre en cause l’ordre politique. Le mouvement des populations, conséquences de multiples crises sociales et des conflits, a aussi contribué à rompre l’équilibre communautaire dans les pays entrainant ainsi des tensions et des violences (Cheterian, 2017 ; Ahram & Lust, 2016).

Conclusion

La revue littérature sur le conflit syrien a mis en perspective le rôle et la défaillance de l’État dans la situation de guerre que connait la Syrie. La faillite de l’État et le dysfonctionnement et des institutions étatiques incapables de répondre aux attentes sociopolitiques et économiques ont favorisé le mécontentement social qui a débouché sur les révoltes populaires. Le régime et le système Assad pour survivre ont ainsi perpétué les mécanismes de l’État colonial à travers la cooptation et le clientélisme contribuant à creuser les écarts de richesse entre les classes sociales.

L’État syrien a failli à sa capacité de produire et de fédérer les liens sociopolitiques entre lui et ses gouvernés, laissant donc le champ libre aux structures communautaires et identitaires pour la régulation des normes et des pouvoirs. L’instrumentalisation des identités par le régime pour asseoir son autorité a également contribué à générer les tensions communautaires qui se sont transformées par endroit en violences pendant la guerre. La littérature a mis en exergue la grande complexité qui réside dans le confessionnalisme, de même que la facilité avec laquelle les régimes autoritaires et les entrepreneurs politiques manipulent et se servent des marqueurs identitaires pour la poursuite de leurs intérêts.

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