Réflexion sur l’impact économique dans les conflits armés

Jean-Marc Segoun

Jean-Marc Segoun est doctorant en Science politique à l’Université Paris-Nanterre et est également chercheur affilié à la Canadian Network for Research on Terrorism, Security and Society.

Résumé : L’impact de l’économie sur l’analyse des conflits armés suscite de nombreuses controverses tant chez les universitaires que chez les praticiens. La guerre se présente parfois comme une structure opportunité économique pour des acteurs impliqués directement ou indirectement dans le conflit armé. Cette thèse est objet de débats puisque l’injustice sociale peut être aussi le mobile de contestation et de guerre. Ainsi, cet article essai d’expliciter les controverses sur la thèse de l’avidité et les limites.

Mots clés : conflit armé- avidité – économie politique

Abstract : The impact of economics on the analysis of armed conflict is the subject of much controversy among academics and practitioners alike. War sometimes presents itself as an economic opportunity structure for actors directly or indirectly involved in the armed conflict. This thesis is the subject of debate since social injustice can also be the motive for protest and war. Thus, this article tries to explain the controversies on the thesis of greed and limits.

Keywords: armed conflict – greed – political economy


Introduction

L’économie politique des conflits armés développée depuis trois décennies à la suite du concept de guerre dite « guerre des ressources » (Hugon, 2009) dans plusieurs pays africains (au Libéria, en Sierra-Leone, en Angola, et en République Démocratique du Congo), a longtemps considéré les conflits armés comme des structures d’opportunités politiques et économiques. Ces conflits armés mobilisent des acteurs aux profils variés. A savoir des entrepreneurs de la guerre, des multinationales, des acteurs des secteurs privés, des gouvernements, adultes combattants et combattantes et également des enfants âgés de moins de 18 ans. En Afrique, les mineurs représentent plus de 40% des combattants. Ce pourcentage est le plus élevé de toutes les régions dans le monde (UN, 2004).

À cet effet, des théories en sciences humaines et sociales permettent de comprendre les raisons de l’engagement de ces enfants soldats dans les conflits armés. Selon le modèle économique, l’individu engagé dans la violence fait une analyse d’opportunité ce qui le motive. C’est dans ce contexte de chaos social que le discours des entrepreneurs de la guerre gagne du sens. En effet, la guerre peut être une activité dont les acteurs s’engagent volontairement et elle se présente comme un métier qui nécessite du savoir-faire, du professionnalisme.

Certains auteurs abondent dans le même sens en mettant l’accent sur le fait que les crises socio-économiques dans certaines sociétés ont réduit les opportunités d’insertion professionnelle des jeunes. Ainsi, lorsque la guerre surgit, ces derniers s’engagent naturellement au sein des factions rebelles qui se présentent comme des alternatives au chômage.

En étudiant les raisons liées à l’engagement des jeunes dans la guerre civile au Mozambique, Christian Geffroy a démontré que l’engagement des jeunes au sein des factions rebelles lors de la guerre civile était une alternative pour ces derniers d’échapper à la crise économique dans une société fragilisée par le déficit d’emploi (Geffroy, 1990).

Cette problématique suscite de nombreuses controverses tant chez les praticiens que chez les théoriciens et les universitaires. Dans le même ordre d’idée, selon le rapport conjoint  du Bureau International du Travail et de la Banque mondiale portant sur les raisons de l’engagement des enfants soldats au sein des factions rebelles congolaises : « La plupart d’entre eux sont souvent venus dans l’armée pour fuir la misère et sont à la recherche d’un salaire afin de se prendre en charge » (BIT-Banque Mondiale, 2003).

Au regard des différentes approches, il nous semble légitime de poses la question suivante : En quoi la prédation des ressources économiques justifie l’engagement d’acteurs dans les conflits armés ? Quelles sont les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles ?

Notre réflexion structurée en deux parties analysera les controverses, puis les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles dans les conflits armés.

  1. L’avidité et la prédation des ressources naturelles au centre des guerres

Ian Bannon[1] et Paul Collier[2] sont des chercheurs qui ont consacré des travaux sur les causes économiques des conflits armés. Leurs travaux ont démontré que le contrôle des ressources naturelles constitue un enjeu central des guerres. C’est cette situation de concurrence pour le contrôle, le monopole et l’exploitation des ressources naturelles qui déclenche les conflits armés. A travers une analyse fondée sur 52 guerres, Paul Collier et Anke Hoeffler[3] ont tiré la conclusion selon laquelle : « Le risque de guerre est maximal quand la proportion d’exportations des produits primaires atteint 26 % du produit intérieur brut (PIB), avec un risque de 23 % comparé à 0,5 % pour un pays semblable mais sans exportation de produits primaires » (Collier et Hoeffler, 2004). Ainsi, la dépendance d’un pays vis-à-vis de ses ressources naturelles peut favoriser des situations de conflits armés.

Les travaux de Paul Collier et Anke Hoeffler sur la rationalité économique des conflits armés ont débouché à la théorie de l’avidité (greed). Leurs travaux débouchent sur la conclusion suivante : « L’analyse économique considère la rébellion plutôt comme une forme de criminalité organisée. La rébellion est de la prédation à grande échelle des activités productives » (Marchal et Messiant, 2002). La théorie de l’avidité (Collier, 2004) attribue aux acteurs sociaux un comportement économique en situation de conflit armé. Ainsi, ces acteurs sont guidés par une logique d’opportunité économique.

Selon Paul Collier et Anke Hoeffler, les conflits armés éclatent à la suite de l’injustice, et les rebelles prétendent lutter contre l’inégalité sociale à laquelle sont confrontées les populations. Ainsi, cette prétention à apporter des réponses aux griefs communs (absence de droits, de liberté, de droits politiques et économiques, divisions ethniques et religieuses) est en effet un prétexte pour rendre légitime la guerre. Ces causes sont néanmoins mineures selon Paul Collier et Anke Hoeffler car la raison principale pour laquelle naît la guerre dans une société est le pillage et l’appropriation des ressources naturelles.  Selon Paul Collier et Anke Hoeffler la rareté et la pauvreté sont des terrains fertiles à la contestation politique et la formation d’une rébellion.

Dans le même ordre d’idée, les travaux de Karen Ballentine et Heiko Nitzschke  sur l’économie politique des conflits armés ont démontré le caractère indéniable des ressources naturelles dans le développement de la guerre civile (Ballentine  et Nitzschke, 2004). Ces travaux ont fondé l’approche centrée sur la rébellion (rebel-centric) axée sur les déterminismes de l’engagement des rebelles dans les conflits armés et l’approche statocentrée (state-centric) axée sur la faillite et la fragilité de l’État. Cette approche défend l’idée selon laquelle la fragilité de l’Etat à travers des institutions faibles, fragilisées par la corruption et le détournement des ressources économiques sont des causes développement des foyers de tensions, de conflits armés qui débouchent sur des rébellions et la faillite de l’État.

En faisant référence aux États africains fragiles, Bertrand Badie parle de souverainetés déchues (Badie, 1999) du fait que ces États sont fragilisés soit par une faillite structurelle ou une destruction liée à la guerre civile et l’exploitation frauduleuse des ressources économiques.

Les travaux également de M. Berdal et de D. M. Malone ont mis en évidence la théorie du grief (grievance) qui stipule que les conflits armés émanent de plusieurs causes, en particulier des inégalités et les distorsions sociales, les injustices socio-économiques durables, et les divisions ethniques communautaires (Berdal et Malone, 2000). Dans le même ordre d’idée, Frances Stewart a démontré le fait que l’usage de la violence par une communauté fragilisée par l’injustice contre un gouvernement peut s’étendre en un conflit armé (Stewart, 2002). Ainsi, la violence contestataire s’apparente à un moyen de communication politique, de contestation, et de contrôle des institutions étatiques. D’où les inégalités horizontales ont des sources de déclenchement des conflits armés et des facteurs de mobilisation d’individus au sein des factions rebelles.

Par ailleurs, Henry Osseby quant à lui met l’accent sur le déficit d’alternance politique au sommet de l’État comme la cause des guerres civiles dans certains pays (Osseby, 1998). Il a démontré en quoi la privatisation du pouvoir sur des bases ethniques permet de comprendre l’implication des enfants soldats dans les groupes rebelles. Il poursuit en mettant l’accent sur le rôle des entrepreneurs politiques dans la compétition électorale et la mobilisation identitaire comme l’une des conséquences de la forte implication des enfants soldats dans les conflits armés.

Se référant au Congo- RDC, il fait remarquer le fait que les jeunes miliciens ont des trajectoires sociales différentes, généralement déscolarisés ou ils sont essentiellement des jeunes aux chômages. En ce qui concerne leurs motivations, elles sont toutes différentes. Ainsi, le développement des milices peut émaner de la montée du taux de chômage des diplômés.

Selon Doyle et Sambanis, « un pays a trois fois plus de risques d’être confronté à une guerre civile si ses voisins sont en conflit. Selon leur financement : par des États sponsors (wahhabisme par l’Arabie saoudite, chiisme par l’Iran, Églises évangéliques par les États-Unis), des diasporas, et surtout par des contrôles de ressources naturelles (nerf de la guerre). Selon leurs mobiles : les guerres de sécession diffèrent des guerres de libération nationale, idéologiques (haines religieuses, ethniques), ou d’accès à des ressources. La dimension religieuse peut jouer soit par le biais des luttes d’influence des États ou diasporas sponsors, soit par l’instrumentalisation du religieux par le pouvoir, soit par la volonté de défendre ou de se battre pour des valeurs » (Doyle et Sambanis, 2000:1).

Pour Philippe le Billon, l’enrôlement des enfants soldats et des adultes sont légions dans des guerres de sécession. Cela s’explique par le fait qu’une population marginalisée économiquement dans un lieu d’exploitation de ressources naturelles constitue des potentiels candidats à la formation des factions rebelles. Ainsi, dans certaines localités marginalisées certains groupes rebelles se constituent localement pour donner une dimension symbolique et politique à leurs revendications.

Philippe le Billon l’exprime en ces termes : « Les mouvements armés sécessionnistes peuvent également émerger autour de la redistribution des impacts économiques, sociaux et environnementaux liée au développement commercial des ressources » (Le Billon, 2003 :2)

2. Les limites des théories sur l’avidité et la prédation des ressources naturelles dans les conflits armés

Phillipe Hugon portant une réflexion sur l’approche de Paul Collier sur la question de l’avidité et de la prédation comme mobiles explicatifs des conflits armés reconnait qu’il y a une internationalisation des conflits armés mais lui reproche le fait que son approche soit fondée sur des statistiques internationales qui ne reflètent pas toujours la complexité de certains pays. Selon lui, « Les processus de conflits armés résultent de l’enchevêtrement de plusieurs facteurs et conduisant à une plurivocité des effets dans des contextes spécifiques » (Hugon, 2009:3).

Les limites de la théorie de l’avidité, c’est de faire de l’inégalité sociale la cause principale des conflits armés puis de justifier l’implication des enfants et adultes soldats, au sein des factions rebelles comme une réponse de contestation à l’injustice sociale. Si aucune société n’est irréprochable concernant le respect des droits humains, certaines sociétés le sont beaucoup moins que d’autres. Cependant, cela ne permet pas d’en faire la cause majeure des conflits armés. C’est le cas de la Sierra-Leone qui connaissait une stabilité relative mais qui a été déstabilisée par les conflits armés au Libéria.

L’engagement de l’individu dans les groupes armés n’est pas toujours lié à une dynamique de pillage, dans certains cas l’individu n’a pas le choix puisque son adhésion au groupe lui offre la possibilité d’être épargné de la mort d’où, il se soumet alors à la dynamique du groupe.

Les limites de la thèse Paul Collier est de créer une dichotomie gouvernements et rebelles. Celle-ci est réductrice du fait qu’elle fait immédiatement des rebelles des acteurs primaires engagés dans la compétition et l’exploitation des ressources naturelles.

Cette analyse minimise l’engagement de certains gouvernements dans l’exploitation frauduleuse des ressources naturelles en situation de conflits armés.

Selon Philippe Hugon les causes des conflits armés sont multiples car des pays sont fragilisés par « L’impossibilité matérielle des processus démocratiques à réguler les conflits sociopolitiques tout d’abord, mais aussi l’absence de moyens matériels pour financer/acheter la paix, une probabilité accrue de victoires pour les opposants au pouvoir central » (Hugon, 2009:4) .

Les travaux de Sara Berry sur les modes de transmission économique dans la société yoruba présentent l’évolution des relations entre les enfants et leurs parents. Elle explique le fait que l’enfant joue est toujours perçu comme une force potentielle. Ainsi, que ce soit en temps de paix ou de guerre les enfants représentent des acteurs essentiels d’une économie généralement informelle (Berry :1985).

Conclusion

Nous pensons qu’il faut néanmoins reconnaitre l’influence de l’approche de Paul Collier sur l’analyse économique des conflits armés, puisque son analyse continue de définir les politiques d’intervention de la Banque mondiale en matière de consolidation de la paix.

En mettant l’accent sur les ressources naturelles comme causes des conflits armés, Paul Collier rompt avec le discours moralisme classique de la justice pénale internationale qui restreint la guerre à des acteurs rebelles et ignorent le rôle des acteurs privés, des multinationales, des entrepreneurs de la guerre. Il a le mérite de relancer le débat sur la responsabilité pénale de ces derniers dans les conflits armés tout proposant aux gouvernements la politique du capital humain comme une alternative de prévention des contestations politiques et conflits armés violents.

Références

Badie, Bertrand (1999). Un monde sans souveraineté. Les États entre ruse et responsabilité. Paris, Fayard.

Ballentine, K. et Nitzschke, H. (2006). Beyond Greed and Grievance: Policy Lessons from Studies in the Political Economy of Armed Conflict, International Peace Program, Lynne Rienner Publisher.

Bannon, I. et Collier, P (2003). Natural Ressources and Violent Conflict : Options and Actions, Washington DC, The World Bank.

Berdal, M. et Malone, D. (2000). Greed and Grievance. Economic Agendas in Civil Wars. Boulder, Lynne Rienner Publishers, 2000.

Berry, S (1985). Fathers work for theirs sons. Accumulation, Mobility , and Clan Formation in on Exterded Yoruba Community, Berkeley University of Califonia Press.

BIT-Banque Mondiale (2003). Leçons apprises de la phase pilote du DI-DDR en RDC 2000-2003. Washington, DC, Banque mondiale.

Campbell , J-L (2002).  Pour convaincre les sceptiques : A propos des idées et des critiques de la théorie du choix rationnel. Sociologie et société, 34(1), 35-50.

Collier, P. et A, Hoeffler (2004).  Greed and Grievance in Civil War, Oxford Economic Papers, 56, 563-595.

Grier, B. (1994). Invisible hands ; the Political Economy of Child Labor in Colonial Zimbabwe, Journal of African Studies, 2(1), 27-52.

Hugon, P. (2009). Le rôle des ressources naturelles dans les conflits armés africains, Hérodote, 134, 63-79.

Le Billon, P. (2003). Matières premières, violences et conflits armés. Revue Tiers Monde, n° 174, 297-321.

Mc Kay, S. et Mazurana, D. (2000). Girls in Militaries, Paramilitaries and Armed Opposition Groups, Coalition to Prevent the Abuse of Child Soldiers.

Ossebi, H. (1998). De la galère à la guerre : jeunes et « cobras » dans les quartiers nord de Brazzaville. Politique Africaine, n°72, 17-33.

Stewart, F. (2005). Horizontal inequalities: A neglected dimension of development. In Wider perspectives on global development (pp. 101-135). Palgrave Macmillan, Londres.

UN (2004). World population prospects : The Revision, United Nations, Departement of Economic and Social Affairs, Population Division.

 

[1] Ian Bannon a été  le chef de secteur de l’unité États fragiles, conflits et développement social dans la région Afrique de la Banque mondiale. Il a été directeur de pays par intérim pour le Soudan du 1er juillet 2010 au 1er octobre 2011. Avant son affectation actuelle, il était directeur de l’Unité de prévention des conflits et de reconstruction au Département du développement social. Il a publié de nombreux articles sur les thèmes des conflits et du développement, notamment les ressources naturelles, l’éducation, le développement social et le genre.

[2] Paul Collier est professeur d’économie et de politique publique à la Blavatnik School of Government et membre enseignant du St Antony’s College. Il a été directeur du Département du développement de la recherche de la Banque mondiale de 1998 à 2003.

[3] Anke Hoeffler est Professeur de recherche sur le développement au Département de politique d’administration à l’Université de Konstanz.

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