Regards géopolitiques, 12(4), 2026
Emmanuel Lincot (2026). Chine-Inde, La guerre des mondes. Paris, Le Cerf.
Dans son dernier opus, Chine-Inde, La guerre des mondes, paru en 2026 aux éditions du Cerf, le sinologue Emmanuel Lincot nous donne à voir la rivalité entre les deux grandes puissances de l’Asie, deux États-continents qui sont aussi les deux pays les plus peuplés du monde, « deux civilisations plurimillénaires, confrontées aux défis du XXIe siècle, dont la relation et les chocs futurs écriront une part décisive de l’avenir du monde. » Professeur à l’Institut catholique de Paris (ICP), Emmanuel Lincot est un expert de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine. Il a récemment publié Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale et L’Asie, terre de conflits, dont ce dernier ouvrage constitue en quelque sorte la suite – comment analyser les relations de la Chine avec son voisinage.
Ce livre compare les deux grandes puissances émergentes d’Asie et leurs politiques. Il parait alors que se généralise une vision portée par le Japon et les États-Unis, l’Indo-Pacifique, dont la finalité d’endiguement de la Chine ne fait aucun doute ; au moment aussi où la Russie voudrait constituer un axe Moscou-Pékin-Delhi, à la conférence de Tianjin lors du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai en août 2025. Leur attachement à la défense de leurs intérêts, leur rancœur antioccidentale et leur souhait d’accompagner la mondialisation pour gagner en influence leur sont communs. Les pays occidentaux cherchent à utiliser l’Inde comme contrepoids à la puissance chinoise, alors que New Delhi continue d’entretenir des relations avec Moscou en dépit du conflit ukrainien.
Dans cet essai, Emmanuel Lincot propose une lecture de la rivalité sino‑indienne qui dépasse les tensions frontalières ou économiques classiques. Selon lui, il s’agit d’une confrontation entre deux visions du monde, deux modèles civilisationnels anciens qui cherchent à retrouver une place dominante dans l’ordre mondial.
Le livre entreprend donc de brosser un portrait comparé des deux États sur les plans des héritages, avec deux parties initiales exposant, de manière très érudite, de nombreux aspects culturels, patrimoniaux et relevant es imaginaires des deux sociétés. L’auteur rappelle ainsi, à force de petits portraits choisis, que si l’Inde et la Chine constituent deux mondes différents, elles partagent néanmoins nombre d’héritages et de représentations communes.
L’auteur poursuit en soulignant que, malgré une histoire de contacts anciens, parfois limités mais qui se sont notamment traduits par la diffusion du bouddhisme indien vers l’ensemble de l’Asie, et donc vers la Chine, la Chine et l’Inde se découvrent aujourd’hui comme deux puissantes concurrentes:
- Leur montée en puissance est presque simultanée.
- Elles héritent chacune d’un sentiment de revanche historique après des siècles d’humiliation coloniale ou d’isolement.
- Elles cultivent toutes deux la représentation de l’aboutissement, voire de la supériorité de leur civilisation.
- Elles développent toutes deux le désir de jouer un rôle régional moteur sur les plans économiques et politiques.
Le conflit frontalier de l’Himalaya (notamment en Aksai Chin et en Arunachal Pradesh) n’est ainsi que la partie visible d’un antagonisme plus profond.
Malgré leur rivalité, les deux puissances restent liées par des échanges économiques croissants et des intérêts des intérêts communs : préoccupation climatique, stabilité régionale, désir de réduire l’influence occidentale sur la scène mondiale.
Mais cette interdépendance n’efface pas une méfiance structurelle. Le livre défend l’idée que le XXIe siècle ne sera pas seulement marqué par la rivalité entre grandes puissances occidentales et la Chine, mais aussi par le face‑à‑face entre Inde et Chine, encore sous-estimé. Lincot décrit cette relation comme une « guerre des mondes » silencieuse, faite de compétition stratégique, d’opposition idéologique (autoritarisme éclairé contre démocratie quoique de plus en plus illibérale sous le gouvernement Modi, et de rivalités symboliques et culturelles
Dans sa conclusion, l’auteur estime qu’entre l’Inde et la Chine, « tout peut devenir prétexte de guerre et la guerre peut mettre tout en jeu. » L’accumulation des tensions le long de la frontière himalayenne, le ralentissement de la croissance chinoise et l’accélération de celle observée en Inde, la volonté affichée des deux États de jouer un rôle prééminent en Asie, de multiples facteurs permettent d’entrevoir la persistance de fortes tensions entre Inde et Chine. L’auteur mobilise par ailleurs l’ouvrage du politologue Graham Allison sur le piège de Thucydide (2018) pour estimer que les risques d’un conflit majeur entre États-Unis et Chine sont très forts, et poursuit le raisonnement dans la même veine entre Chine et Inde. Cette analyse d’une issue inévitable à la détérioration des relations entre Washington et Pékin ne fait cependant pas l’unanimité, plusieurs auteurs rappelant qu’un conflit est avant tout un choix politique, pas la résultante d’une évolution inexorable.
On relève quelques erreurs, qui ne sauraient minorer la pertinence du raisonnement : l’Inde revendique bel et bien l’intégralité du Cachemire historique ; dans le corridor économique Chine-Pakistan dans le cadre des nouvelles routes de la soie, la Chine n’a pas investi 50 milliards de dollars mais a prêté cette somme au Pakistan, d’où le questionnement sur sa capacité de rembourser cette dette importante ; et si ce corridor doit à terme permettre une route alternative au transit des importations chinoises de gaz et de pétrole (on pense au fameux « dilemme de Malacca ») via des oléoducs et gazoducs partant du port de Gwadar vers le Xinjiang, ceux-ci demeurent à construire et la Chine n’importe pas encore d’hydrocarbure par cette route. Ces infrastructures, tout comme la voie ferrée entre Chine et Pakistan, sont remis sine die devant l’ampleur des couts de construction, les défis techniques et les tensions avec l’Inde. De tels tubes existent cependant à travers le Myanmar (Lasserre et Alexeeva, 2024).
Fort bien écrit, très documenté, cet ouvrage offre un éclairage très pertinent pour qui s’intéresse à la dynamique des relations entre Chine et Inde, une relation appelée à jouer un rôle croissant dans l’évolution des relations internationales au cours du siècle.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
Références
Allison, G. (2018). Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? New York, Mariner Books.
Lasserre, F. et Alexeeva, O. (2024). Heurs et malheurs du projet de corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar. Regards géopolitiques 10(2), 19-31, https://cqegheiulaval.com/2024/06/05/heurs-et-malheurs-du-projet-de-corridor-bangladesh-chine-inde-myanmar/
