Recension. Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

Regards géopolitiques v11n1 (2025)

Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

En cette époque de changements majeurs dans l’équilibre des relations internationales, la redéfinition du rapport entre les États s’accompagne de tensions et d’incertitudes. En l’espace de quelques décennies, nous sommes en effet passés de l’équilibre nucléaire propre à la guerre froide et à la relation bipolaire entre Union soviétique et États-Unis ; au moment unipolaire américain, de la chute de l’URSS en 1991 à 2009 environ (crise financière mondiale) ; et depuis, à l’avènement d’un monde multipolaire, à tout le moins d’un monde dans lequel le leadership étatsunien n’est plus accepté par d’autres puissances, au premier rang desquelles se trouve la Chine, mais qui semble émuler l’Inde, le Brésil, l’Iran notamment.

Cette réorganisation du système politique international ne se fait pas sans heurts, ne serait-ce que parce que les États-Unis ne se satisfont pas de cette dynamique : ils voient clairement une menace dans l’ascension politique, économique et militaire de la Chine. En parallèle de cette rivalité de plus en plus aigue évoluent d’autres facteurs de tensions, certains anciens, d’autres plus récents, certains alimentés par la rivalité entre grandes puissances, d’autres peu. Aucune région de l’Asie n’est épargnée par des risques de conflit de plus ou moins grande intensité, même si l’Asie orientale et la question de Taiwan cristallisent davantage les attentions à l’heure actuelle, en raison des risques de confrontation majeure que la dynamique du conflit permet d’envisager. Si les médias parlent abondamment du potentiel de conflits en Asie, les auteurs le relativisent, notant qu’en Europe ces dernières années ont connu l’éclatement de conflits majeurs, les guerres yougoslaves (1991-1999), les guerres entre Arménie et Azerbaïdjan (1992-1994, 2020, 2023), la guerre russo-géorgienne (2008) puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis 2022. A contrario, avancent-ils, il n’y a pas eu de confit majeur en Asie depuis la guerre sino-vietnamienne de 1979. L’argument est pertinent, mais dépend aussi de la façon d’apprécier la notion de guerre. En 1987-1988, le Laos a engagé presque toute son armée contre la Thaïlande dans un conflit frontalier peu rapporté par les médias occidentaux, un conflit qui a fait plus de 1 000 morts. En 1999, le conflit indo-pakistanais dit de Kargil a fait, selon les estimations, entre 1 000 et 2 500 morts. Face à un retournement du sort des armes, le gouvernement pakistanais avait entamé la mobilisation de ses vecteurs nucléaires avant que la pression américaine ne conduise Islamabad à se contenter de replier ses troupes de l’autre côté de la ligne de partage du Cachemire, mais aussi à s’éloigner politiquement des États-Unis . L’Asie n’a pas connu de grand conflit depuis 1979 ; elle n’a pas pour autant méconnu des guerres courtes certes, mais intenses et qui auraient pu dégénérer en conflits nettement plus intenses.

Le conflit sino-taiwanais est un exemple significatif de cette cristallisation des conflits dans le cadre de la rivalité sino-étatsunienne. Résultat de la guerre civile chinoise livrée dans un contexte de rivalité idéologique pendant la guerre froide, ce conflit scande maintenant les relations entre Pékin et Washington. Une invasion chinoise contre l’île provoquerait probablement une réaction en chaîne des États-Unis et du Japon. Elle embraserait à coup sûr la région et bien au-delà, car les alliés des États-Unis, les pays membres de l’OTAN notamment, pourraient difficilement rester impassibles et se contenter de voir la Chine annexer Taiwan. Ce serait donc un conflit mondial. Mais d’autres conflits, comme les mouvements sécessionnistes à Mindanao aux Philippines ou des Tamouls au Sri Lanka, semblent très loin de cette rivalité structurante entre Pékin et Washington.

Les deux auteurs ont adopté un plan en deux parties articulant chacune plusieurs chapitres. La première partie, portant sur la nature multidimensionnelle des crises et conflits observés par les auteurs, propose ainsi d’analyser la portée, le poids d’une certain nombre d’éléments observables dans ces conflits asiatiques. Quel est le rapport à l’idée de paix qu’entretiennent les dirigeants ?  quel est le poids du passé, des conflits d’autrefois mal ou pas résolus et dont la mémoire encore meurtrie brûle parfois lorsqu’émergent des tensions et que les gouvernements les laissent se réactiver ? La montée en puissance de la Chine est-elle perçue comme une menace en Asie ? Quels leviers de soft power, ou pouvoir d’influence, les pays d’Asie ont-ils appris à utiliser ?

Les auteurs, dans un second temps, évoquent une série de lieux de tension qui sont évidemment connus, avec les plus importants et les plus anciens, comme le conflit Chine – Taïwan, l’opposition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, la rivalité dès les origines entre l’Inde et le Pakistan, sur fond d’équilibre de la terreur nucléaire. D’autres lieux sont moins connus : la guerre civile au Myanmar, les vives tensions intercommunautaires au Sri Lanka malgré l’arrêt de la guerre civile en 2009, les braises de la guerre civile à Mindanao alimentée par l’influence d’acteurs externes comme Daech, les tensions en Asie centrale, les mers de Chine orientale comme méridionale où la Chine affirme peu à peu son emprise. La prolifération nucléaire et le fait que plusieurs États asiatiques détiennent la bombe – Chine depuis 1964, mais aussi Inde et Pakistan depuis 1998, Corée du Nord depuis 2006 – permet de s’inquiéter sur les doctrines d’emploi de ces armes par les États détenteurs, sur la possibilité de l’usage nucléaire en cas de scénario de fin de régime – la fin du monde pour tous plutôt que la capitulation ; et sur le contrôle de ces stocks armes afin d’éviter toute dissémination catastrophique. La présence de ces armes, tout comme à l’époque de la guerre froide, peut être la cause de scénarios d’apocalypse comme d’équilibre de la dissuasion, selon le raisonnement que les responsables adopteraient en cas de crise. En 1999 comme en 2025, les communications de coulisses entre Inde et Pakistan et la menace nucléaire auraient-elles justement permis d’éviter le dérapage ?

Les auteurs, au sujet des vives tensions entre Chine et Japon, rappellent la proximité culturelle, le legs commun, l’absence de rivalité de long terme entre les deux États invalident cette idée d’un conflit ancré dans une opposition irréductible. Certes, de même que la notion d’ennemi héréditaire que l’on enseignait encore au début du 20e siècle n’a pas de crédibilité. Il n’y avait pas plus de déterminisme des conflits entre France et Grande-Bretagne ou entre France et Allemagne autrefois, qu’il ne pourrait y en avoir entre Chine et Japon. Les conflits naissent des frictions, des rivalités des politiques des États, et peuvent se développer sur le court terme. De fait, si Chine et Japon, pour poursuivre la réflexion des auteurs, entretiennent une relation ambiguë et non pas forcément conflictuelle, la trajectoire vers la guerre peut se dessiner en quelques années. Les dirigeants ont toujours le choix.

Bien écrit, d’abord aisé, cet ouvrage présente un appareil cartographique intéressant. On n’y trouvera pas de grandes considérations théoriques ni de spéculations sur les scénarios du futur.  Il présente le grand intérêt d’apporter au lecteur une synthèse pertinente, un tour d’horizon sûrement pas exhaustif (ce n’était pas l’objectif) mais étoffé, avec des chapitres clairement identifiés, présentant un grand nombre d’études de cas et dans l’ensemble bien documentés.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Compte-rendu

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

Regards géopolitiques 10(2)

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

 

L’Asie centrale, vaste espace étiré du Caucase à la Mongolie en passant par le Xinjiang, depuis longtemps traversé de courants d’échange, de migrations et de courants d’idées, est aujourd’hui une région sur laquelle Moscou, mais aussi Téhéran, Ankara et surtout Pékin rivalisent économiquement et diplomatiquement pour y faire croitre leur influence. Quatre acteurs aux relations complexes – auxquels il faut ajouter l’Inde et le Pakistan – entre lesquels les Républiques d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS en 1991 (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan), ainsi que trois autres ex-républiques soviétiques, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie dans le Caucase, mais aussi l’Afghanistan et la Mongolie, tentent de naviguer au mieux de leurs intérêts. Un ensemble très disparate auquel vient se superposer la rivalité idéologique entre le communisme et l’islam, nulle part plus évidente qu’au Xinjiang où Pékin tente d’assoir son contrôle politique dans une région stratégique où la Chine craint, à tort ou à raison, de perdre son contrôle.

Auteur de plusieurs livres sur la Chine, sinologue professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot propose ici une analyse qui fait suite à son livre Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique (Lincot, 2021). L’sauteur s’efforce de présenter les rivalités entre les puissances extérieures à l’Asie centrale certes, Chine, États-Unis, Russie, Union européenne, mais aussi Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan, dont les intérêts se recoupent ou s’opposent au gré de lectures changeantes et de représentations plus ou moins explicites – la crainte de l’islam militant pour la Chine ; le rêve de grandeur impériale pour la Russie ou la Turquie. Ces puissances extérieures s’appuient sur les États de la région au gré de leurs calculs stratégiques tandis que ces derniers tentent de tirer parti des divisions ou des convergences de vues des puissances extérieures, ainsi le Kazakhstan qui tâche de capitaliser sur son rôle de pivot ferroviaire tout en s’appuyant tantôt sur la Russie, tantôt sur la Chine pour se prémunir de leurs ambitions parfois trop appuyées.

 

L’ouvrage débute par un long voyage dans les imaginaires et représentations que suscite cette région. Gengis Khan, Samarcande, soufisme, Amou-Daria, épopée antique d’Alexandre le Grand, la culture hellénistique teintée de bouddhisme qui a longtemps servi de trait d’union à cette grande région, l’eurasisme russe, le panturquisme, mais aussi bien sûr les routes de la soie entre monde chinois et monde romain, héritage commun tant il est vrai que les réseaux n’ont pas été constitués par la Chine seule mais que la Chine présente volontiers aujourd’hui comme la marque de son rôle prépondérant dans son grand projet de la Belt and Road Initiative… L’Asie centrale renvoie ainsi à nombre de mythes et de souvenirs historiques. Dernier avatar de ces mythes, celui de la rivalité séculaire à ;laquelle se livreraient les empires, que Halford Mackinder avait au début du XXe siècle tenté d’ériger en mythe intemporel d’une lutte immanente entre puissance continentale et puissance maritime, pour justifier sa vision de la politique britannique à déployer face à l’Empire russe dans leur grande rivalité de l’époque – le Grand Jeu cher à Rudyard Kipling et que l’écrivain a mis en scène dans son roman Kim (1901). Pourtant, la thèse du heartland (1904) et son pendant, celle du rimland de Nicholas Spykman (1942) si elles ont inspiré plusieurs stratèges, ne reposent que sur des prémisses scientifiques très fragiles et contestables, comme nombre de grands modèles historiques souvent bien réducteurs comme le choc des civilisations de Huntington (1996) ou la fin de l’Histoire de Fukuyama (1992).

L’un des points forts du livre est l’analyse fine des interactions entre la Chine et cette région, où l’argent de Pékin attire autant que son nationalisme inquiète, et où le communisme rencontre un islamisme à la fois nomade et radical. « Deux systèmes de valeurs s’affrontent. L’un se réfère à l’islam. L’autre à une tradition impériale et à une idéologie marxiste » : ce qu’écrit Emmanuel Lincot au sujet du Xinjiang, où se cristallise une brutale répression pensée comme anti-islamique par la Chine, vaut également pour le reste de la région. Ces idéologies, l’islam politique et le nationalisme chinois qui s’appuie désormais sur le communisme, s’opposent dans la région mais la réponse chinoise se module selon les lieu : répression très lourde au Xinjiang, contrôle militaire des approches du Xinjiang avec des bases militaires au Tadjikistan, mais dialogue avec les talibans désormais au pouvoir en Afghanistan pour tenter de faire prévaloir les intérêts économiques chinois dans ce pays ravagé mais doté de gisements minéraux considérables. Un seul lit pour deux rêves, résume l’auteur, reprenant la métaphore de l’époque de la guerre froide (Fontaine, 1981) décrivant l’opposition idéologique entre États-Unis et Union soviétique et le modus vivendi qui s’était établi entre les deux blocs, soulignant ainsi l’angle de plus en plus idéologique de cette rivalité.

L’auteur ne cède pas à une critique radicale de la Chine. « Le développement en termes d’infrastructures et peut-être de biens publics qu’elle propose pour des régions stratégiques est indéniable », note-t-il, estimant même que « l’impérialisme chinois est plus fécond que celui des puissances coloniales européennes ». De même, analyse-t-il, l’« islamophobie » des Chinois constitue-t-elle un sujet tabou et complexe à mesurer, bien qu’il soit vrai que pour nombre de Hans, « les Ouïgours sont comme les Afghans et pas comme [eux] ». Si l’on parle beaucoup, et à juste titre, de la pesante répression des Ouïgours au Xinjiang, on évoque moins la peur que l’islam suscite auprès des dirigeants chinois.

L’autre intérêt du livre est qu’il ne se contente pas de parler globalement de l’Asie centrale et des républiques d’Asie centrale. Il analyse le point de vue de chaque acteur de la région, et même au-delà, puisque Riyad, Doha, Bruxelles et Washington ont également droit à un chapitre, au risque parfois de la compilation, mais le tout rédigé d’une façon claire et limpide. Un tour d’horizon d’autant plus indispensable que, dans le même temps, les États-Unis tentent d’endiguer le développement maritime de la Chine, en structurant leurs liens avec les États de la périphérie de la Chine (Japon, Corée, Philippines, Vietnam, Inde), renforçant cette crainte chez les Chinois, récente dans leur histoire mais fort prégnante depuis le XVIIIe siècle, de l’invasion par la mer ou du fameux dilemme de Malacca, la peur de voir les principaux détroits maritimes bloqués par les États-Unis et leurs alliés. Cette crainte, réelle ou surjouée, justifie à son tour nombre de stratégies de contournement, notamment les corridors ferroviaires à travers l’Asie centrale ou l’Himalaya.

Le livre permet de comprendre l’importance fondamentale de l’Asie centrale dans les représentations géopolitiques chinoises, mais aussi russes et d’autres puissances émergentes comme la Turquie ou l’Iran. Un ouvrage fort érudit, bien écrit, qui ne le cède en rien à la pertinence de l’analyse.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Fontaine, A. (1981). Un seul lit pour deux rêves. Histoire de la détente 1962-1981. Paris: Fayard.

Lincot, E. (2021). Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique. Paris : PUF.