Thao Hoang est doctorante en Science politique à l’Université Laval. Sa thèse porte sur la formation des identités étatiques en Relations internationales. Ses intérêts de recherche incluent les théories des relations internationales, les Global IR, la théorie relationnelle, les pensées politiques est-asiatiques ainsi que la politique étrangère du Vietnam.
Le colloque « Comprendre l’Inde contemporaine : politique, société et stratégies régionales », organisé par la Chaire de recherche en études indo-pacifiques de l’université Laval le 30 mars 2026, a proposé une lecture multidimensionnelle des transformations actuelles de l’Inde. À travers des interventions qui portent à la fois sur la géopolitique en Indo-Pacifique, les dynamiques frontalières, les relations bilatérales, la diplomatie régionale et les structures sociales internes, le colloque met en lumière une tension centrale. Il s’agit de celle entre l’affirmation indienne d’une puissance globale et la persistance de contraintes internes et régionales qui en limitent la portée. Au-delà de la diversité des objets étudiés, les cinq interventions dégagent une cohérence claire qui démontre que l’Inde apparaît comme une puissance en recomposition dont la trajectoire est marquée par des arbitrages constants entre l’ouverture vers l’international, la sécurité régionale et les transformations internes.
Une stratégie indo-pacifique entre ambition et ambiguïté
La première intervention par Isabelle Saint-Mézard, professeure des Universités et Directrice adjointe de l’Institut français de Géopolitique de l’université Paris 8, a analysé l’approche indienne de l’Indo-Pacifique. Elle met en évidence l’absence d’une doctrine unifiée de l’Inde vis-à-vis de cette région maritime. En effet, la stratégie indienne se construit moins à partir d’un document cadre que d’un ensemble de discours, d’initiatives et de pratiques, ce qui produit une impression de flou stratégique.
Selon la professeure, cette indétermination reflète en réalité une tension plus profonde. D’un côté, l’Inde promeut une vision inclusive et multilatérale de l’Indo-Pacifique, fondée sur la coopération régionale et le rôle central d’organisations comme l’ASEAN. De l’autre, elle s’engage de plus en plus dans des formats minilatéraux, notamment à travers le QUAD, aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Cette dualité ne caractérise pas une contradiction, mais une stratégie d’équilibre. De la sorte, elle permet à l’Inde de bénéficier d’un partenariat stratégique renforcé face à la Chine, tout en préservant son attachement historique au non-alignement.
Toutefois, cette posture présente des limites. Le manque de visibilité de ses initiatives et la reconnaissance encore relative de son rôle régional fragilisent sa capacité à structurer l’espace indo-pacifique. Plus encore, les évolutions récentes, telles que les complexifications dans les relations avec les États-Unis sous la seconde administration de Donald Trump, l’instabilité régionale et la résurgence de menaces sur le flanc occidental de l’Inde en lien avec le Pakistan et les dynamiques du Moyen-Orient, semblent réorienter l’attention stratégique de l’Inde vers son voisinage immédiat. Cette évolution pourrait limiter l’engagement indien en Indo-Pacifique et remettre en question l’équilibre entre ses différentes priorités stratégiques.
Dans ce contexte, la professeure souligne que l’approche indienne de l’Indo-Pacifique apparaît en recomposition. Il demeure ainsi prématuré de tirer des conclusions définitives quant à son évolution future, bien que les dynamiques actuelles suggèrent un possible recentrage stratégique.
Le retour du terrestre : la centralité persistante des frontières
La tension entre les ambitions maritimes et les contraintes continentales est au cœur de la deuxième intervention par Emmanuel Gonon, directeur des programmes à l’Observatoire européen de géopolitique et consultant spécialiste des questions de frontière et d’Asie. L’intervention a analysé des frontières indiennes, considérées comme l’« arrière-cour » indienne de l’Indo-Pacifique. Dans le contexte où l’Inde intensifie ses discours stratégiques sur l’Indo-Pacifique, elle reste profondément structurée par des enjeux terrestres, en particulier face à la Chine et au Pakistan.
Selon le chercheur, l’évolution récente de la posture frontalière indienne se représente comme une approche proactive, rendue possible par sa croissance économique. Le développement d’infrastructures frontalières, la mise en œuvre de programmes de peuplement et le renforcement des forces paramilitaires témoignent d’une volonté de territorialisation accrue. Cette stratégie s’inscrit toutefois largement comme une imitation du modèle chinois de gestion frontalière, caractérisée par une intégration poussée des dimensions civiles et militaires et par une politique systématique de contrôle territorial. L’Inde apparaît ainsi dans une position d’adaptation plutôt que d’initiative. Cette imitation suit toujours une logique défensive. L’intervenant fait savoir que jusqu’à présent, l’Inde n’a jamais adopté de stratégie véritablement préventive face à la Chine, mais elle se contente de réagir aux avancées de celle-ci.
M. Gonon précise que la croissance économique indienne depuis quelques années a permis à ce pays d’introduire une forme de modernité dans des zones frontalières périphériques longtemps négligées. Le renforcement de la présence indienne aux frontières a déjà apporté certains fruits. Par exemple, l’affrontements récent avec la Chine dans la région de Chushul a tourné à l’avantage de l’Inde, ce qui illustre une capacité accrue de réaction de son armée frontalière. Cependant, cette dynamique reste fragile face à une Chine qui poursuit également activement la consolidation de sa présence au Tibet. Dans ce contexte, il est peu probable que l’Inde accepte une position de subordination par rapport à la Chine, ce qui laisserait ouverte la question fondamentale de la frontière commune. Enfin, la discussion entre Mme. Saint-Mézard et M. Gonon suite à l’intervention met en lumière une autre limite importante de cette politique qui réside dans le décalage entre le discours politique et la mise en œuvre réelle. Les programmes frontaliers, fortement valorisés politiquement, produisent parfois des effets davantage symboliques que structurels. Cette observation démontre une tension récurrente dans l’action publique indienne, celle entre l’ambition affichée et les capacités institutionnelles.
En conclusion, loin d’être marginales, les frontières terrestres constituent un élément structurant de la puissance indienne, ce qui vient relativiser l’idée d’un basculement stratégique vers le maritime.
Une diplomatie régionale sous contrainte : entre rivalités et rééquilibrages
La tension entre les ambitions globales et les contraintes internes est également illustrée dans la diplomatie de voisinage de l’Inde, comme démontré dans l’intervention d’Amélie Chalivet, doctorante en sciences politiques en cotutelle à l’université Paris 2 Panthéon-Assas et à l’université du Québec à Montréal. L’intervenante souligne tout d’abord que l’environnement régional récent autour de l’Inde est marqué par une accumulation de crises, notamment la chute du gouvernement bangladais en 2024, la révolution népalaise en 2025 et la guerre de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan la même année. Ces transformations politiques ont profondément modifié les équilibrages régionaux. Cette situation oblige l’Inde à adapter sa diplomatie de voisinage et sa perception stratégique.
Selon la doctorante, face à ces évolutions, l’Inde repense d’abord sa perception des menaces. Le schéma traditionnel du « double front », soit la Chine et le Pakistan, laisse la place à une vision plus intégrée, marquée par la crainte d’une coordination sino-pakistanaise plus étroite. Parallèlement, la réflexion stratégique indienne s’élargit pour intégrer pleinement la dimension maritime. Ses priorités sont maintenant repensées non seulement en termes géographiques avec les deux adversaires, mais en termes de théâtres d’opérations, à savoir un front terrestre et un front maritime. Le tournant vers la mer se manifeste récemment dans les doctrines, les discours et les allocations budgétaires, avec une attention accrue portée à la marine et à l’océan Indien, sans pour autant abandonner la centralité du front nord.
Cependant, toujours selon la doctorante, l’adaptation indienne aux nouvelles dynamiques régionales se heurte à plusieurs limites. D’une part, l’influence indienne dans son voisinage apparaît fragilisée par l’affirmation croissante de l’autonomie des États voisins. Le Népal et le Bangladesh ont récemment démontré leur capacité à diversifier leurs partenariats, notamment en direction de la Chine, dans un contexte marqué par la montée des sentiments anti-indiens dans ces pays. D’autre part, l’évolution de la doctrine sécuritaire indienne vis-à-vis du Pakistan et du terrorisme lié à l’État pakistanais marque un tournant vers une plus grande acceptation du recours à la force conventionnelle. Si cette posture vise à renforcer la crédibilité stratégique de l’Inde, elle soulève également des risques d’escalade et révèle les limites de son autonomie stratégique, notamment à travers l’intervention diplomatique américaine qui a mis l’Inde et le Pakistan sur un pied d’égalité.
L’intervenante conclut en disant que malgré un affaiblissement relatif de son influence régionale et des tensions accrues, l’Inde ne se trouve pas dans une position d’échec. Les recompositions politiques en cours lui offrent également des opportunités pour redéfinir des relations plus équilibrées avec ses voisins. Cela implique néanmoins pour New Dehli d’accepter des relations moins asymétriques et de s’adapter à des partenaires de plus en plus autonomes dans leurs choix stratégiques. Ainsi, la diplomatie de voisinage indienne oscille entre l’affirmation de sa puissance et l’adaptation contrainte à un environnement de plus en plus multipolaire.
Les fondements sociaux de la puissance : caste, terre et pouvoir
L’intervention de Solène Ferreira, doctorante en sciences des religions à l’université du Québec à Montréal, analyse les rapports entre caste, terre et pouvoir dans l’État de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde. Elle rappelle que la puissance indienne ne peut être comprise sans prendre en compte ses dynamiques internes. L’étude de l’Uttarakhand, qui prend pour point de départ la notion centrale de Devbhūmi, littéralement la « terre des dieux », a mis en évidence la manière dont des constructions religieuses anciennes continuent de structurer les rapports sociaux contemporains.
L’Uttarakhand est présenté comme un espace où la dimension physique du territoire est indissociable de sa sacralité. Cette sacralisation s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des dynamiques de peuplement et de hiérarchisation sociale. Les communautés aujourd’hui identifiées comme dalits, notamment les Shilpkar, sont considérées comme les populations autochtones de la région. Toutefois, avec l’arrivée historique des élites brahmaniques et rajpoutes, ces groupes ont été progressivement relégués aux marges géographiques et sociales, tandis que les castes dominantes s’appropriaient les terres centrales et les ressources.
La doctorante s’appuie sur deux textes majeurs appartenant au Skanda Purāṇa, le Kedāra Khaṇḍa et le Mānasa Khaṇḍa, qui datent approximativement du XIIIème siècle. Ces textes opèrent une transformation fondamentale du territoire, car ils ne se contentent pas de le décrire, mais le sacralisent en faisant de l’Himalaya un espace de pureté rituelle où résident les dieux.
Le concept de « savarnocratie » est ensuite introduit pour permettre de saisir la persistance d’un ordre social dominé par les hautes castes, notamment les brahmanes et les rajpoutes. Cette domination est légitimée par des récits théologiques susmentionnés.
La sacralisation du territoire par ces récits a des effets concrets sur la distribution des terres, des politiques publiques et les dynamiques économiques contemporaines. En effet, les politiques contemporaines tendent à reproduire, voire à renforcer, les inégalités entre les élites brahmaniques et rajpoutes et les castes défavorisées (OBC). Par exemple, la libération foncière adoptée en 2018 a facilité l’accès des investisseurs extérieurs aux terres agricoles, ce qui entraîne leur réduction et la marginalisation des communautés dalits, dépendantes d’espaces désormais privatisés. Les politiques d’« encroachment », sous couvert de protection environnementale et de préservation de l’identité du Devbhūmi, permettent des campagnes d’expulsion visant des populations accusées d’occuper illégalement des terres. Ces mesures affectent de manière disproportionnée les communautés dalits, tandis que des occupations similaires par des membres de hautes castes restent largement impunies. Ou encore, la promotion de « Organic Uttarakhand » dans les politiques agricoles valorise une agriculture certifiée nécessitant des investissements importants, favorisant les acteurs dotés de capital. Ce modèle renforce les inégalités en exploitant le travail des dalits sans leur garantir des bénéfices équitables.
Ces politiques illustrent la continuité entre l’héritage religieux et les formes modernes de domination, tout en révélant les limites des transformations socio-économiques de l’Inde. Cette analyse invite à nuancer l’image d’une Inde émergente et homogène. Elle souligne au contraire la profondeur des fractures internes de l’Inde, qui constituent autant de contraintes pour son développement et sa projection internationale.
Les relations indo-canadiennes : entre principes, diasporas et pragmatisme
L’étude des relations indo-canadiennes, présentée par Mathieu Boisvert, professeur des études religieuses à l’université du Québec à Montréal, offre un éclairage complémentaire sur les tensions qui traversent la politique étrangère indienne, mais aussi canadienne. Ces relations bilatérales sont marquées par une alternance de rapprochement et de crises, souvent liées à des enjeux de sécurité, en particulier la question nucléaire et les dynamiques diasporiques.
L’intervenant souligne que la crise diplomatique récente de 2023-2025 constitue le point culminant de ces tensions. Elle met en évidence le rôle central de la diaspora indienne au Canada dans les relations bilatérales indo-canadiennes. En effet, en 2023, l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar en Colombie-Britannique a provoqué une crise diplomatique entre New Dehli et Ottawa. Le Canada accuse le gouvernement indien d’être impliqué dans cet acte d’ingérence, ce que l’Inde nie fermement. Cette période de tensions dure près de deux ans, jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement canadien en mars 2025. Un processus de réchauffement s’amorce rapidement, motivé notamment par des considérations économiques. Dans un contexte de diversification des partenariats commerciaux, le Canada cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, perçue comme un acteur économique majeur.
La discussion continue à élargir la réflexion aux dynamiques de polarisation au sein de la diaspora indienne au Canada, en soulignant la coexistence de groupes liés au RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), organisation paramilitaire nationaliste hindoue, et de mouvements pro-khalistanais militant en faveur de l’indépendance d’un État sikh. Cette polarisation soulève des inquiétudes quant à ses effets sur la cohésion sociale et sur la sécurité nationale du Canada, ainsi qu’à la question des ingérences étrangères menées par le gouvernement indien. Selon le professeur, bien que le gouvernement canadien soit conscient de ces enjeux et que ses services de renseignement surveillent de près les activités de ces groupes, il existe un écart entre la vigilance sécuritaire interne et le discours public dans lequel les autorités canadiennes tendent à minimiser l’ampleur des ingérences étrangères. Cette prudence s’explique en partie par des considérations économiques et stratégiques, quand le Canada cherche à préserver ses relations avec l’Inde.
Le revirement récent de la politique canadienne à l’égard de l’Inde est interprété comme étant lié à des facteurs géopolitiques plus larges, notamment la volonté de diversifier les partenariats économiques dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis sous Donald Trump. Ce repositionnement traduit ainsi une approche pragmatique, où les impératifs économiques tendent à primer sur les préoccupations liées aux ingérences et aux dynamiques internes des diasporas au Canada.
Cette dynamique révèle une tension plus générale entre les valeurs et les intérêts dans les relations internationales. Elle met également en lumière l’importance croissante des diasporas comme des acteurs transnationaux, capables d’influencer les politiques étrangères.
Conclusion : l’Inde – une puissance en tension
Pris ensemble, les communications et les débats du colloque ont mis en évidence que l’Inde est une puissance en tension. Trois lignes de fractures principales peuvent se dégager. Premièrement, la tension entre les ambitions globales et les contraintes régionales est illustrée par le fait que la projection indienne en Indo-Pacifique reste constamment rattrapée par les enjeux terrestres aux frontières et par la complexité du voisinage. Une deuxième tension existe entre le discours stratégique et les capacités réelles qui limitent la portée des politiques indiennes. Troisièmement, il existe une tension entre le développement économique de l’Inde et ses inerties sociales. En effet, les dynamiques de croissance coexistent avec des structures de domination et d’inégalités sociales profondément ancrées dans la société indienne. Ces tensions ne traduisent pas nécessairement une faiblesse, mais plutôt une phase de recomposition. L’absence de doctrine figée dans le cas de l’Inde, souvent perçue comme un manque de cohérence, peut également être interprétée comme une forme de flexibilité stratégique dans un environnement international incertain.
Ce colloque met en lumière la complexité de la trajectoire indienne contemporaine. Loin d’une lecture univoque, il révèle une puissance en construction, traversée par des contradictions mais capable d’adaptation. L’Inde apparaît ainsi moins comme une puissance pleinement affirmée que comme une puissance en devenir dont l’influence dépendra de sa capacité à articuler ses ambitions globales avec la gestion de ses contraintes internes et régionales. En ce sens, l’analyse des dynamiques contemporaines de l’Inde invite à dépasser les lectures simplificatrices pour saisir les logiques d’un acteur dont la montée en puissance reste profondément conditionnée par ses propres tensions structurelles.
Amélie Chalivet est candidate au doctorat en Sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal en cotutelle avec l’Université Paris Panthéon-Assas, et sa thèse porte sur une analyse constructiviste de la culture stratégique indienne. Ses intérêts académiques sont principalement la politique étrangère de l’Inde ainsi que ses liens avec ses voisins en Asie du Sud et sa stratégie de dissuasion nucléaire.
Résumé
L’Inde cherche à intégrer durablement les Maldives dans ses ambitions régionales, dans la lignée d’un passage d’une culture stratégique perçue comme continentale à une ouverture maritime vers l’océan Indien. Le réchauffement des relations en 2025, qui met fin aux tensions majeures des années précédentes, pourrait marquer une réduction du clivage politique intérieur maldivien sur la question du partenaire indien et favoriser la projection de l’Inde dans le triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-Chagos (Maurice). Cependant, la présence chinoise et les divisions politiques internes aux Maldives demeurent des défis de taille, et la confiance entre les deux partenaires reste fragile.
Summary India seeks to integrate the Maldives more firmly into its regional ambitions, reflecting a shift from a strategic culture traditionally viewed as continental to a maritime orientation toward the Indian Ocean. The warming of relations in 2025, following significant tensions in previous years, could signal a reduction of domestic political divisions in the Maldives regarding the Indian partner and support India’s projection within the strategic Lakshadweep–Maldives–Chagos (Mauritius) triangle. However, the Chinese presence and internal political divisions in the Maldives remain significant challenges, and trust between the two partners remains fragile.
Keywords : Maldives, India, strategic culture, Indian Ocean
Introduction
Alors que les Maldives célébraient le 60e anniversaire de leur indépendance le 25 juillet 2025, il n’était pas anodin que l’invité d’honneur de ces célébrations ait été le Premier ministre indien, Narendra Modi, et ce malgré les difficiles relations entre Malé et New Delhi, notamment depuis 2024.
Au cours de la visite, le Premier ministre indien a souligné que les Maldives occupaient une place toute particulière dans la politique « Neighbourhood First » (« Le Voisinage en premier » – NFP) de l’Inde. La place des Maldives dans cette politique s’explique par leur proximité géographique et leur emplacement stratégique sur les voies de commerce et de communication traversent le détroit du huitième degré, Maliku Kandu, qui sépare l’île Minicoy (Lakshadweep indiennes) des Maldives. Cette politique vise, d’une part, à améliorer la connectivité entre les pays d’Asie du Sud dans le voisinage proche de l’Inde et, d’autre part, à contrer l’influence chinoise dans des États tels que le Bangladesh, le Bhoutan, le Népal, le Sri Lanka, Maurice[1] et les Maldives.
Les relations indo-maldiviennes ont souvent été analysées à travers le prisme de la rivalité sino-indienne et de son influence sur la politique intérieure maldivienne ainsi que sur la perception des enjeux stratégiques dans la région (Zahir, 2021). D’autres études, cependant, ont souligné la capacité d’agir et la marge de manœuvre (limitée) des Maldives, en tant que « petite nation » de l’océan Indien qui mène une diplomatie multivectorielle et qui diversifie ses partenariats avec la Chine, l’Inde et les États-Unis (Malji, 2025).
Cet article se propose d’examiner l’importance des Maldives dans la culture stratégique indienne. La culture stratégique est ici comprise comme « un ensemble de croyances partagées, d’hypothèses et de modes de comportement, issu d’expériences communes et de récits acceptés (tant oraux qu’écrits), qui façonne l’identité collective et les relations avec d’autres groupes, et qui détermine les objectifs légitimes ainsi que les moyens appropriés pour atteindre des objectifs de sécurité » (Kartchner, 2023 : 6). Nous défendrons ainsi l’idée d’une transition de la culture stratégique indienne (Pant 2011 ; Basrur, 2022 ; Bajpai, 2002) d’une vision continentale vers une vision maritime, dans laquelle les Maldives jouent un rôle central. Nous approfondirons également la question de la division partisane de la politique intérieure maldivienne, afin de documenter les tentatives indiennes de dépasser cette opposition entre un parti favorable à la Chine et un autre davantage aligné sur les intérêts indiens. Nous nous demandons ainsi dans quelle mesure le rapprochement entre les deux pays de 2025 permet-il à l’Inde d’ancrer durablement les Maldives dans le cadre de son « tournant maritime », et ce, au-delà des clivages partisans de la politique intérieure maldivienne.
Dans un premier temps, nous montrerons comment le basculement maritime de la culture stratégique indienne accorde aux Maldives une importance renouvelée et durable. Nous analyserons ensuite l’évolution des relations indo-maldiviennes dans le domaine stratégique, marquée à la fois par les tensions passées et par le rapprochement significatif durant l’année 2025, qui semble indiquer un certain consensus politique inédit sur cette question. Enfin, nous proposerons une lecture prospective de ce rapprochement, en l’inscrivant dans le cadre plus large du triangle stratégique Lakshadweep-Maldives-îles Chagos(Maurice), dans le contexte de la rétrocession des îles à Maurice, sans toutefois occulter les fragilités persistantes de ce partenariat indo-maldivien.
Tableau 1. Chronologie de la relation indo-maldivienne
1945
Publication de l’ouvrage de K.M. Pannikar, India and the Indian Ocean
1965
Indépendance des Maldives
1988
Opération « Cactus » de la marine indienne aux Maldives
1991
Premiers exercices bilatéraux Dosti entre les gardes-côtes
1997
Nouvelle Constitution
2006
Transfert du patrouilleur INS Tillanchang aux Maldives
2008
Constitution et premières élections démocratiques aux Maldives
2009
Signature du Comprehensive Security Agreement
2018
Ibrahim Solih est élu président des Maldives
2020
Premières manifestations officielles du mouvement « India Out » (déclaré illégal en avril 2022)
2023
Mohamed Muizzu est élu président des Maldives
Janvier 2024
À la suite d’une visite du Premier ministre indien, N. Modi, aux Lakshadweep, trois ministres maldiviens sont suspendus de leur fonction pour leurs « remarques insultantes »
Mai 2024
Retrait des troupes indiennes
Novembre 2024
Signature de l’accord de défense et d’économie
1. La centralité croissante des Maldives dans la culture stratégique indienne qui « se tourne » vers la mer
1.1. Un « tournant » de la culture stratégique indienne vers la mer
La culture stratégique indienne, telle qu’elle est généralement présentée dans les études classiques, a longtemps été caractérisée par une concentration sur les menaces provenant de ses frontières continentales. Cette orientation s’explique en grande partie par le fait qu’au XXe siècle, « les menaces militaires directes [auxquelles a fait face l’Inde] étaient terrestres » : au nord-Est durant la Seconde Guerre mondiale, au nord-Ouest avec le Pakistan après la Partition, puis au nord lors de la guerre sino-indienne de 1962 (Brewster, 2011 : 837).. Cette focalisation reflète cependant une limite du concept même de « culture stratégique », dont la définition dépend fortement de la sélection des sources historiques utilisées pour la définir. Comme le rappelle Shrikant Paranjpe, malgré l’existence de puissants empires dans le sud de l’Inde qui eurent une dimension maritime – tels que les Cholas et les Pandyas – l’historiographie dominante s’est construite à partir d’une analyse des perspectives défensives adoptée par les empires du Nord de l’Inde, renforçant ainsi une vision essentiellement continentale de la doxa post Indépendance (Paranjpe, 2020 : 29).
Des voix discordantes ont pourtant existé. Dès 1945, le diplomate K.M. Pannikar publie « India and the Indian Ocean : An Essay on the Influence of Sea Power On Indian History » dans lequel il défend l’idée que la maîtrise de la mer et la puissance maritime ont été décisives dans l’histoire indienne, une voix « solitaire » dans l’entreprise d’analyse militaire de l’histoire indienne (Prakash, 2007) qui cherchait à redresser ce que Holmes, Winner et Yoshihara qualifient « d’amnésie collective » (Holmes, Winner et Yoshihara, 2009 : 14)., . . Pannikar souligne notamment que « l’Inde n’a jamais perdu son indépendance avant de perdre le contrôle de la mer dans la première décennie du XVIe siècle » (Panikkar, 1945 : 7 ; cité dans Kanth, 2025 : 7). Son approche historique, porteuse d’objectifs politiques et civilisationnels qui se détachait volontairement de la vision nehruvienne du non-alignement (Kanth, 2025 : 3), visait à revaloriser les traditions maritimes du Sud de l’Inde afin d’enclencher cette bascule et de rompre avec une lecture exclusivement continentale, centrée sur les Empires moghol et britannique (Kanth, 2025 : 9)[2]. Considéré comme un précurseur de la refonte de cette culture stratégique (Sakhuja et Pandey, 2022 : 2), son appel à un regard davantage tourné vers la mer est toutefois longtemps resté marginal, au moins jusqu’aux années 1990, « une croisade solitaire dans une perspective de défense terrestre » (Paranjpe, 2020 : 53)[3]. Depuis les années 1990, toutefois, un basculement s’affirme. Le « concept émergent de sécurité maritime régionale » (Mishra, 2017) traduit une reconfiguration des menaces : l’Inde ne perçoit plus seulement un « double-front » sino-pakistanais continental, mais distingue deux théâtres distincts :
Un front terrestre sino-pakistanais de plus en plus intégré, géographiquement par le China-Pakistan Economic Corridor et du point de vue stratégique avec une coopération et une intégration de défense révélée notamment par les affrontements indo-pakistanais de mai 2025 (Saxena, 2025).
Et un front maritime centré sur la région de l’océan Indien (IOR).
La dernière doctrine de la marine indienne de 2015, dans la lignée de celle de 2007, consacrait cette inflexion, en soulignant le « changement de vision du monde, passant d’une orientation euro-atlantique à une orientation indo-pacifique » (Indian Navy, 2015), tout en revendiquant explicitement l’héritage intellectuel de K.M. Pannikar. Ce « nouvel équilibre entre le continental et le maritime » devient dès lors une caractéristique majeure de la politique étrangère indienne (Mahawar et Sakhuja, 2021). Ce nouvel équilibre doit toutefois encore se concrétiser en matière de capacités, même si la proportion du budget (qui inclut les investissements ainsi que les dépenses de fonctionnement) de la marine indienne au sein du budget total a augmenté en passant de 7-8% en 2020-21 à presque 21% en 2025-26 (PIB, 2025) (Singh, 2021).
1.2. Les ambitions indiennes et le facteur chinois dans cette transition vers une vision maritime
Si ce tournant maritime repose en partie sur une réévaluation doctrinale et historique, il a surtout été accéléré par la montée en puissance de la Chine dans l’océan Indien et dans le voisinage immédiat de l’Inde.
Dès l’indépendance, New Delhi a cherché à s’imposer comme la « grande puissance » de la région d’Asie du Sud. Certains analystes, tels que David Brewster, évoquent même une « doctrine Monroe indienne », illustrée par « la détermination [de Nehru] à débarrasser le sous-continent de toute influence coloniale résiduelle et à exclure les autres puissances de toute la région sud-asiatique » (Brewster, 2018 : 23). Brewster souligne en outre que « New Delhi considère l’océan Indien comme son arrière-cour et estime qu’il est à la fois naturel et souhaitable que l’Inde devienne, à terme, le leader et la puissance dominante dans cette région, la seule région et le seul océan au monde à porter le nom d’un seul État » (Brewster, 2018 : 22). Ainsi, lorsque le Sri Lanka propose, en octobre 1971 devant l’Assemblée générale des Nations Unies, de transformer la région de l’océan Indien en zone de paix (IOZOP), l’Inde soutient l’initiative, soucieuse d’éviter toute présence militaire navale « étrangère » dans son environnement stratégique (Bureau des affaires du désarmement des Nations Unies, 1983). Ce qui n’est pas sans ironie, étant donné que cette initiative sri-lankaise visait initialement à limiter l’influence indienne dans la région, à la suite de la guerre de 1971 (d’indépendance du Bangladesh) et de la croissance rapide de la présence de la marine indienne (Singh, 2015). Outre cette zone de paix, un exemple emblématique de la concrétisation de cette « doctrine Monroe » en Asie du Sud est l’intervention des forces armées indiennes en 1988 aux Maldives, en réponse à une tentative de coup d’État (Holmes et Yoshihara, 2008 : 1000), ce qui inscrit de facto les Maldives dans la sphère d’influence de l’Inde.
Aujourd’hui, la Chine est une des principales « présences navales étrangères » dans l’océan Indien (même si les États-Unis sont également présents avec la cinquième flotte dans le nord-ouest), et la principale source d’inquiétude pour New Delhi. Sans entrer dans le détail, la Chine possède aujourd’hui une présence militaire consolidée dans la région, lui permettant à la fois de protéger ses lignes de communication (SLOCs), de multiplier les exercices militaires avec de multiples partenaires stratégiques (12 exercices sont conduits entre 2024 et le début de 2025, contre seulement 7 entre 2020 et 2022 ; et les zones couvertes sont également élargies) et de déployer des capacités sous-marines à des fins de surveillance et de dissuasion (Baruah, 2025). Outre la protection des SLOCs, l’objectif chinois est également de se présenter comme « un partenaire de sécurité crédible » dans la région (Baruah, 2025), notamment à l’égard d’États comme les Maldives.
Face à la croissance de la présence chinoise dans ce qu’elle considère être son « arrière-cour », l’Inde cherche à renforcer sa stratégie d’engagement auprès des États de la région, comme nous le verrons dans la partie suivante. Elle conserve une perspective centrée sur l’océan Indien, qui peut déstabiliser certains de ses partenaires ; inversement, le Quad Indo-Pacifique est perçu dans certaines analyses en Inde comme excessivement centré sur l’objectif de contrer l’influence chinoise dans le Pacifique (Ghosh, 2025).
1.3. Les Maldives comme nouvelle priorité dans la politique de voisinage de New Delhi
Si le facteur chinois n’est pas négligeable, le positionnement des Maldives vis-à-vis de l’Inde ne peut être analysé uniquement à travers le prisme de leur relation avec la Chine. En se limitant à ce cadre contextuel de la rivalité sino-indienne dans la région de l’océan Indien, il serait facile de réduire la situation des Maldives à celle d’un « petit État » dépourvu de capacité d’action. Or, dans le contexte politique de l’Asie du Sud, la spécificité des Maldives est précisément leur capacité à entretenir des relations avec les trois grandes puissances de la région (l’Inde, la Chine et les États-Unis), en mobilisant « leur position géographique et leurs ressources pour défendre leurs intérêts nationaux » (Malji, 2025). De manière plus générale, les États de la région perçoivent souvent une « attitude possessive » de l’Inde vis-à-vis de l’océan Indien (Brewster, 2018 : 21). Ainsi, nous privilégions ici une lecture bilatérale de la relation indo-maldivienne : d’un côté, la perception d’une puissance régionale qui considère l’océan Indien comme sa zone d’influence ; de l’autre, la recherche par Malé d’un regain d’autonomie tout en consolidant sa centralité dans les nouvelles politiques maritimes et régionales de l’Inde.
Deux initiatives majeures de New Delhi sous les gouvernements Modi (depuis 2014[4]) confèrent un rôle central aux Maldives : la Neighbourhood First Policy (NFP) et MAHASAGAR. L’année 2025 a d’ailleurs offert une double occasion de réévaluation de ces politiques, avec le bilan des dix premières années de la NFP (Shivamurthy, 2025a) et la promotion de MAHASAGAR lors de la visite de Narendra Modi aux Maldives en juillet.
La NFP, initialement formulée en 2008 et relancée à l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, vise à renforcer les relations de l’Inde avec ses voisins d’Asie du Sud, à travers des investissements dans les infrastructures, ainsi que par le développement des liens économiques, digitaux et commerciaux. L’Inde est également le « premier répondant » en cas de catastrophe naturelle, un rôle particulièrement marqué vis-à-vis des Maldives et du Sri Lanka. Dix ans après le renouveau de cette politique, le bilan de cette politique vis-à-vis des Maldives demeure toutefois contrasté, notamment en raison des tensions politiques qui divisent le pays au sujet de la relation avec New Delhi.
La seconde initiative, MAHASAGAR (Mutual and Holistic Advancement for Security and Growth Across Regions), présentée en mars 2025 lors de la visite de Narendra Modi à Maurice (Ministry of External Affairs of India, 2025a), constitue une version élargie de la doctrine SAGAR (Security and Growth for All in the Region) mise en place en 2015. Cette nouvelle vision s’adresse désormais à l’ensemble du « Sud global », et non plus seulement aux États de l’océan Indien. MAHASAGAR vise notamment à renforcer la coopération maritime en matière de sécurité, de connaissance du domaine maritime et de partage de l’information et surtout à élargir la focale à l’ensemble des espaces maritimes du « Sud global », ce qui s’articule avec la série de visites du Premier ministre indien au Ghana, aux Philippines ou encore à Trinidad et Tobago dans les récents mois. Toutefois, le choix d’annoncer cette initiative à Maurice en mars, puis de la promouvoir aux Maldives en juillet, confirme la centralité de l’océan Indien proche dans cette stratégie élargie.
Ainsi, la centralité des Maldives dans ces diverses politiques n’a jamais été ni évidente ni acquise. Elle a longtemps dépendu des dynamiques politiques internes et du parti au pouvoir à Malé, facteur déterminant pour la stabilité et la continuité du partenariat bilatéral, du moins jusqu’en 2025. Toutefois, le développement des programmes NFP et (Maha)Sagar ont également généré des conséquences concrètes qui ne dépendent plus des contingences politiques maldiviennes, par exemple une solide coopération de défense comme développé ci-dessous.
2. Dépasser la division partisane : un test pour l’ancrage des Maldives dans la stratégie indienne
Une constante dans la relation bilatérale entre l’Inde et les Maldives est l’influence des divisions partisanes de la politique intérieure dans le partenariat avec l’Inde. Ainsi, malgré une solide coopération de défense qui s’est construite depuis 1988, et mise de l’avant de manière accentuée depuis 2014, les relations indo-maldiviennes ont connu d’importantes fluctuations, alternant entre des périodes de fortes tensions dans les dernières années et le récent réchauffement des relations, qui laisse entrevoir la possibilité d’un dépassement des clivages politiques internes.
2.1. Une coopération de défense solide depuis 2014
L’intervention militaire indienne de 1988, l’« opération Cactus » a constitué l’un des premiers épisodes marquants de la présence militaire de l’Inde indépendante aux Maldives, même si Brewster le qualifie de « modèle du rôle bienveillant que l’Inde pourrait jouer en matière de sécurité dans l’océan Indien » (Brewster, 2017, 58). Cette intervention a posé les fondations d’une relation dans le domaine de la défense, qui s’est développée de manière parfois asymétrique au fil des décennies.
Une véritable relation de coopération s’est construite dans les domaines de la défense et de la sécurité, par exemple par le biais des exercices conjoints « Dosti » (amis) conduits depuis 1991 entre les garde-côtes indiens et maldiviens. En 2009, les deux pays concluent un accord de sécurité globale qui permet notamment aux bâtiments et aux avions indiens de stationner aux Maldives, ce qui s’inscrit notamment dans une peur indienne du danger terroriste sur les atolls mal surveillés (Pubby, 2009), accord qui pose les bases d’une relation entre les deux marines que la National Maritime Foundation (think-tank de la marine indienne) qualifia en 2016 de « triomphe pour la diplomatie maritime » (Gopal, 2016). Cette relation repose tout d’abord sur un pilier capacitaire, centré sur la fourniture de capacités militaires, avec, entre autres, la livraison d’un patrouilleur en 2006, de deux hélicoptères HAL Dhruv en 2010 et 2016 et la fourniture d’un système de radars aux Maldives en 2022, afin de renforcer son système de surveillance côtière sur l’ensemble de ses 26 atolls. À cela s’est ajouté l’octroi d’une ligne de crédit de 50 millions de dollars américains pour l’acquisition d’équipements de défense (Solanki, 2025). Ainsi, le partenariat stratégique se renforce par l’harmonisation des matériels, des protocoles et des pratiques des acteurs dans le domaine de la sécurité et de la défense.
En parallèle, un protocole d’accord (MoU) a été signé pour initier un programme de formation conjointe entre les polices des deux États (Laskar, 2022), un enjeu qui est devenu central dans la relation bilatérale. En effet, l’Inde satisfait environ 70 % des besoins maldiviens en matière de formation et d’entraînement de ses troupes armées (Ministry of External Affairs of India, 2025b).
Au-delà du cadre strictement bilatéral, cette coopération s’inscrit dans une architecture de sécurité régionale, qui bénéficie à la relation indo-maldivienne. Les Maldives participent à la Trilateral Maritime Security Cooperation, qui rassemble l’Inde, le Sri Lanka et les Maldives, au niveau des conseillers à la sécurité nationale, ce qui s’ancre dans la vision d’Ahmed Shaheed, ancien ministre des Affaires étrangères maldivien, qui envisageait une « communauté de sécurité régionale pluraliste » (Brewster, 2017, 59). Cette coopération a été concrétisée par l’invitation du Sri Lanka à participer aux exercices Dosti en 2012, puis à des exercices trilatéraux organisés en février 2024 et elle s’est élargie pour former le Colombo Security Conclave, auquel participent également Maurice et le Bangladesh (les Seychelles y participent en tant qu’observateur).
2.2. Les difficiles relations indo-maldiviennes avec la coalition PNC-PPM sous l’administration Muizzu et le boycott de 2024
Malgré la solidité de la coopération de défense bilatérale et les mécanismes multilatéraux entre les États de la région, la coopération entre les Maldives et l’Inde a été régulièrement entravée par des changements de gouvernement à Malé et par les évolutions de la politique intérieure. Dans cette perspective, l’Inde constitue un véritable sujet de divisions partisanes.
Depuis l’adoption de la Constitution de 2008, les Maldives fonctionnent selon un régime démocratique et parlementaire. Quinze ans plus tard, plusieurs observateurs soulignent les limites de ce système qui voit le président élu disposer quasiment systématiquement d’une majorité parlementaire écrasante (souvent supérieure à 80 %). Ce déséquilibre favorise la corruption et, surtout, alimente la possibilité d’un changement radical et d’une rupture politique à chaque alternance, qui est nourrie par un sentiment d’impuissance des électeurs. Ainsi, on observe un cycle de remplacement complet du gouvernement (Abdulla, 2025) qui s’accompagne d’une polarisation partisane profonde, notamment au sujet de l’Inde et de la Chine.
D’un côté, le Maldivian Democratic Party (MDP) s’est historiquement affiché comme pro-Inde, d’abord sous la présidence de Mohamed Nasheed (2008-2012), puis sous celle d’Ibrahim Mohamed Solih (2018-2023). De l’autre côté du spectre, le People’s National Congress (PNC), parti du président actuel Muizzu, et le Progressive Party of Maldives (PPM), le parti de l’ancien président Abdulla Yameen (2013-2018), se montrent nettement plus favorables à la Chine. C’est sous l’administration Yameen qu’a été initiée la campagne « India Out », qui s’appuyait sur une rhétorique nationaliste pour dénoncer la présence militaire indienne (qui s’occupaient de l’entretien des capacités militaires fournies par l’Inde). Cette vision, qui a largement mobilisé la population maldivienne, puise ses racines dans la perception d’une puissance indienne aux tendances impériales (Zahir, 2021).
Ainsi, dès 2018, le président Yameen refuse de renouveler les visas du personnel militaire indien stationné aux Maldives (Zahir, 2021), même si ce dernier reste toutefois sur le territoire. En 2020, le mouvement « India Out » prend forme sous l’égide d’une coalition du PPM et du PNC qui s’oppose au président Solih, avec l’organisation de manifestations massives à Malé et dans d’autres îles de l’archipel (Ramachandran, 2020). L’élection du président Mohammed Muizzu en 2023 entraîne une institutionnalisation du mouvement, entrainant le retrait des troupes indiennes en mai 2024. L’année 2024 marque par ailleurs une véritable rupture diplomatique dans les relations indo-maldiviennes, avec la suspension de trois ministres maldiviens suite à des propos critiques visant l’Inde et le Premier ministre Narendra Modi. Ces commentaires avaient été provoqués par une visite symbolique de Narendra Modi sur les îles indiennes de Lakshadweep, juste après les élections présidentielles maldiviennes, lors de laquelle il avait appelé les touristes indiens à privilégier cette destination plutôt que les Maldives, un boycott qui avait été relayé par des influenceurs et des stars du cinéma indien. Ce message aux Maldives en raison de leur politique pro-Chine a suscité de vives réactions à Malé et les relations entre les deux pays ont ainsi été à leur niveau le plus bas depuis des décennies.
Toutefois, cette polarisation n’est pas uniquement partisane. Plus largement, comme Azim Zahir le décrit, la relation à l’Inde semble osciller constamment entre un camp constitué de « ceux qui cherchent à interpréter la politique ‘India First’ comme signifiant essentiellement une ‘finlandisation’ c’est-à-dire une alliance de facto avec l’Inde » et ceux qui argumentent plutôt en faveur d’un « ‘alignement informel’ – caractérisée par une plus grande autonomie stratégique ». Zahir souligne que ces deux positions « transcendent largement le clivage politique principal entre le MDP et le PPM » (Zahir, 2021). Cette division au sujet de l’Inde n’a jamais été aussi forte qu’en 2024, et paradoxalement, un an plus tard, on observe un réchauffement des relations qui permet de repenser la place des Maldives dans la stratégie indienne à plus long terme.
2.3. Un dépassement des divisions partisanes permis par le réchauffement des relations ?
La visite du Premier ministre Narendra Modi aux Maldives en juillet 2025 a été un évènement à la symbolique forte dans la relation indo-maldivienne. Comme le souligne Aditya Shivamurthy, il s’agissait de « la première fois, depuis la transition démocratique de 2008, qu’un Premier ministre indien se rend[ait] aux Maldives sous un gouvernement non-MDP » (Shivamurthy, 2025b). Cet épisode illustre une volonté de désamorcer la dimension partisane de la relation bilatérale, longtemps perçue à travers l’opposition entre gouvernements pro-indiens (MDP) et pro-chinois (PNC-PPM). Pour les Maldives, les conditions économiques désastreuses dans lesquelles se trouve le pays ont également poussé l’administration Muizzu à se rapprocher de l’Inde, qui, de son côté, a accepté d’accommoder son partenaire afin d’éviter une situation similaire à celle du Bangladesh en 2024 (Ramachandran, 2025).
La portée symbolique de la visite a été amplifiée par le statut du Premier ministre Modi comme invité d’honneur des célébrations du 60e anniversaire de l’indépendance maldivienne. Les médias indiens ont parlé, à cette occasion, d’une « réinitialisation diplomatique » entre les deux pays (The Indian Express, 2025), marquée notamment par le déblocage par l’Inde d’une ligne de crédit de 550 millions de dollars destinée au développement des infrastructures maldiviennes. Ce geste économique a été perçu comme un signal de confiance mutuelle, mais aussi comme une manière pour l’Inde de réaffirmer son rôle de partenaire privilégié.
Le président Muizzu, soucieux de montrer un changement de ton, a également souligné que la question du tourisme – qui représente 28 % du produit intérieur brut maldivien (World Bank, 2012) –, qui avait été source d’énormes tensions l’année précédente, était également réglée, en soulignant que « l’Inde [était] l’un des principaux pays qui aident les Maldives dans le domaine du tourisme » et qu’avec la visite du Premier ministre Modi, « [le tourisme allait] considérablement augmenter » (Hindustan Times, 2025).
Cette visite s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large avec la visite du ministre de la Défense maldivien à New Delhi en janvier 2025, pour aborder plusieurs enjeux cruciaux de la relation de défense. Il s’agissait notamment de discuter des extensions de prêts de deux hélicoptères et d’un Dornier (Aviators Maldives, 2025), et du développement d’un port pour les gardes-côtes maldiviens (la National Defence Force Coast Guard) à Sifvaru, ce qui avait été auparavant refusé par le président Muizzu (Solanki, 2025), illustrant un assouplissement de la posture du gouvernement maldivien sur le sujet de la coopération militaire.
Un autre signe notable de l’amélioration des relations a été le soutien des Maldives accordé à l’Inde au lendemain des attaques de Pahalgam, dans la région du Cachemire, en mai 2025, et ce, malgré les liens qui s’étaient renforcés avec le Pakistan sous l’administration Muizzu, un rapprochement réitéré en février 2024. Ainsi, le dépassement des divisions partisanes semble également jouer dans ce domaine, et le soutien des Maldives à l’Inde dans cet épisode crucial des tensions indo-pakistanaises rejoint également un domaine important de coopération entre les deux États qui avaient établi un groupe de travail sur la lutte contre le terrorisme et le soutien à la déradicalisation.
Toutefois, certains points de tension persistent, en particulier celui de la présence militaire indienne aux Maldives. En mai 2025, une série de questions au Parlement maldivien avait ravivé ce débat, et le ministre de la Défense, Mohamed Ghassan Maumoon, avait déclaré que « les 75 militaires indiens stationnés dans le pays avaient été retirés en mai 2024 et qu’ils n’étaient pas armés » (Maldives Independent, 2025). Cette clarification visait à apaiser les critiques internes tout en maintenant la possibilité d’une coopération avec l’Inde, mais le sujet reste hautement sensible dans la politique intérieure.
3. Gains et incertitudes du réchauffement indo-maldivien sur l’avenir de la culture stratégique indienne. Le triangle Lakshadweep-Maldives-Chagos
3.1. La rétrocession de Chagos et ses effets sur la relation indo-maldivienne
Le 23 mai 2025, Maurice et le Royaume-Uni ont signé la rétrocession des îles Chagos à Port Louis, tout en approuvant le maintien de la base militaire britannique et américaine de Diego Garcia (le point bloquant qui avait retardé la signature de l’accord à la suite de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche (Revi, 2025)). New Delhi a accueilli cette évolution favorablement en soulignant que « l’Inde a[vait] toujours soutenu la décolonisation et la reconnaissance complète de la souveraineté de Maurice » (Ministry of External Affairs, 2024).
Cet évènement pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité stratégique pour New Delhi dans la région, dans la mesure où l’accord signé entre le Royaume-Uni et Maurice vient fixer l’archipel dans la sphère d’influence indienne et pourrait permettre à l’Inde d’ajouter un point à partir duquel elle pourrait surveiller les activités chinoises (Iwanek, 2025). C’est déjà ce qu’elle n’a pas manqué de faire en signant un accord, en septembre 2025, pour la mise en place d’une station satellite dans les Chagos, à proximité de Diego Garcia. Cela vient renforcer sa présence dans la région avec sa deuxième base navale, INS Jatayu, établie sur l’île de l’archipel de Lakshadweep la plus proche des Maldives.
Ces évolutions s’inscrivent dans une dynamique d’amélioration des relations entre les Maldives et Maurice dans les récentes années. En effet, en 2022, le président Solih avait exprimé son soutien aux revendications mauriciennes sur les îles Chagos, malgré les inquiétudes concernant des Zones économiques exclusives (ZEE) qui se « superposaient » et des désaccords territoriaux (Ghafoor, 2023).
Cette prise de position représentait effectivement un changement de position de la part de Malé, qui avait voté négativement dans le cadre de la résolution 73/295 de 2019 sur les « Effets juridiques de la séparation de l’archipel des Chagos de Maurice en 1965 » adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU, 2019). Cela s’inscrivait dans le cadre du différend opposant Maurice aux Maldives au sujet de la frontière maritime entre ces dernières et l’archipel des Chagos, devant une chambre spéciale du Tribunal international du droit de la mer (TIDM), qui a rendu un jugement en avril 2023. Celui-ci a fixé la totalité de la frontière maritime délimitant les ZEE et les plateaux continentaux (en deçà de 200M) entre les deux États, renforçant les revendications mauriciennes sur les Chagos. Dans le jugement du TIDM, Maurice souligne d’ailleurs un « changement de position » des Maldives au regard de la résolution 73/295, celles-ci ayant assuré à Maurice qu’elles « voteraient oui dans une future résolution » similaire (ITLOS, 2023 : 20).
Cette évolution de la position maldivienne a d’ailleurs parfois été attribuée aux pressions indiennes (Faaiq, 2022), qui s’inscrit dans un contexte intérieur parfois critique de ce rapprochement. En effet, l’opposition avait, dans le contexte électoral de 2023, accusé le président Solih d’avoir « trahi » les Maldives en acceptant la frontière tracée par le TDIM en avril 2023 (Junayd et Naish, 2025). L’objectif « changer cette décision » faisait d’ailleurs partie du programme des 100 premiers jours de l’administration Muizzu, un objectif qui a été abandonné lorsque les Maldives ont finalement accepté de reconnaître la souveraineté mauricienne sur l’archipel. Ici à nouveau, un enjeu de politique intérieure a vu une évolution sous l’administration Muizzu, dans un contexte de réchauffement des relations avec ses voisins mauricien et indien.
Enfin, dans la région, en complément du triangle Lakshadweep-Chagos-Maldives, il convient de tenir compte des liens avec le Sri Lanka, avec lequel l’Inde et les Maldives organisaient en 2024 le 16e exercice trilatéral Dosti (amis) dans l’océan Indien (The Indian Express, 2024), dans le cadre d’une coopération trilatérale en matière de sécurité maritime effective depuis 2011.
Fig. 1. Localisation des Chagos dans l’océan Indien
3.2. L’incertitude liée aux enjeux intérieurs maldiviens
Dans la lignée des enjeux stratégiques liés aux Chagos, l’amélioration des relations indo-maldiviennes a suscité de nombreuses critiques envers la politique du président Muizzu, y compris dans son propre camp, indiquant que le dépassement des divisions partisanes n’est pas complètement effectif. Un exemple concerne la campagne « India Out » au sujet de laquelle il est accusé de ne pas avoir respecté ses promesses électorales, ses critiques soulignant que « des troupes indiennes restent déployées aux Maldives, bien qu’en tenue civile » (Azeez, 2025).
À la suite de la visite de Modi aux Maldives, le journal Maldives Independent, créé par des membres du MDP, titre ainsi : « Muizzu’s capitulation to Modi » (la capitulation de Muizzu face à Modi) (Naish, 2025). La venue du Premier ministre indien, « accusé d’avoir porté atteinte à l’indépendance et à la souveraineté des Maldives », comme « invité d’honneur » pour les célébrations du jour d’indépendance a soulevé, selon le journal, des questionnements dans l’opinion publique, soulignant que « beaucoup ont considéré ce revirement comme une humiliation pour Muizzu ». Le journal souligne également les critiques que Muizzu a reçues de la part de la branche conservatrice de son parti. En effet, en juillet 2025, l’ancien président Abdulla Yameen, qui faisait pourtant partie de la coalition avec le parti de Muizzu, a posté un tweet ironique au sujet de la visite de Modi, une fois de plus soulignant une humiliation pour l’État maldivien (Yameen, 2025).
La visite de Modi aux Maldives a de plus suscité des débats concernant le traitement des minorités musulmanes en Inde, d’autant plus que l’islam est la religion d’État des Maldives depuis la Constitution de 1997. En parallèle de la visite, plusieurs médias ont fait état d’une publication sur les réseaux sociaux de la part d’Abdulla bin Mohammed Ibrahim, le beau-frère de Muizzu, qui critiquait Modi et dénonçait les actions de son parti le BJP contre les musulmans en Inde. La publication a rapidement été supprimée, mais l’incident a fait l’objet de questions de la part de journalistes maldiviens à l’attention du secrétaire d’État aux Affaires étrangères indien, Vikram Misri (Ministry of External Affairs, 2025a). Celui-ci a répondu que la relation indo-maldivienne était suffisamment solide pour surmonter ce type d’incident. Ces épisodes révèlent toutefois les fragilités structurelles du réchauffement amorcé en 2025. Le contexte politique intérieur des Maldives reste complexe et l’amélioration des relations avec l’Inde ne fait pas l’unanimité. À moyen terme, ces difficultés politiques internes pourraient réduire la profondeur du rapprochement avec l’Inde, en particulier si la rivalité sino-indienne venait à s’intensifier.
3.3. Quel est le poids du facteur chinois ?
Enfin, un dernier facteur est décisif dans l’évolution des relations indo-maldiviennes et, plus largement, dans la place des Maldives dans la pensée stratégique indienne : le facteur chinois. Même si cet article ne se concentre pas particulièrement sur la Chine, il est indéniable que l’évolution de la rivalité sino-indienne ne peut pas être ignorée dans le contexte de la compétition entre grandes puissances dans l’océan Indien.
L’ancien ministre des Affaires étrangères des Maldives, Ahmed Shaheed, soulignait récemment dans un entretien que « si les tensions entre l’Inde et la Chine devaient déboucher sur un conflit ouvert, cela serait catastrophique pour tous les pays de la région, y compris les Maldives » et que, quelles que soient les caractéristiques du conflit et la marge de manœuvre que les Maldives parvenaient à conserver, « en cas de crise, le sort des Maldives est lié à celui de l’Inde » (Junayd, 2025). Cette prise de position dans un contexte de rapprochement et de réchauffement des relations entre New Delhi et Pékin montre bien que personne n’est dupe : malgré le réchauffement de l’automne 2024, « l’Inde et la Chine restent prisonnières d’une dynamique ‘ennemies-amies’, contraintes de coopérer mais vouées à s’affronter » (Boldrini, 2025).
Cela implique que la relation entre les Maldives et l’Inde pourrait ainsi rester dépendante, dans une certaine mesure, de l’évolution de la relation entre Pékin et New Delhi et ce malgré la volonté affichée de dépasser le clivage politique maldivien entre partis pro-Inde et partis pro-Chine. Toutefois, cette dépendance n’est ni mécanique ni immédiate, dans la mesure où les investissements et les stratégies déployés par les deux puissances dans la région relèvent de dynamiques de long terme, relativement indépendantes des fluctuations de leur relation bilatérale. L’avenir du réchauffement indo-maldivien apparaît ainsi à la fois comme une opportunité stratégique majeure et comme un équilibre encore fragile.
Conclusion
La volonté de l’Inde d’ancrer durablement les Maldives parmi ses priorités régionales est indéniable, notamment à travers l’évolution de sa culture stratégique. Le passage d’une vision centrée sur le front continental à une ouverture vers le front maritime, et spécifiquement l’océan Indien proche, illustre cette réorientation de long terme. Dans ce cadre, le réchauffement des relations entre les deux pays en 2025, pourtant sous une administration PNC, s’ancre dans une dynamique plus profonde qui implique une remise en cause du clivage politique intérieur aux Maldives sur la question de la relation bilatérale.
Toutefois, plusieurs enjeux restent en suspens : l’avenir du triangle stratégique constitué des Lakshadweep-Maldives-Maurice dans le contexte de la rétrocession des Chagos demeure incertain, tout comme les fragilités persistantes du partenariat face à la Chine et au contexte politique des Maldives. À cela peut s’ajouter une perte de confiance dans le partenaire maldivien à la suite des voltes-faces politiques des dernières années, qui sera peut-être plus longue à résoudre que les affichages politiques, et qui se manifeste en Inde par une baisse de la confiance dans les sondages de l’opinion publique (Shivamurthy, 2025c). Ainsi, les prochaines années du partenariat, qui se dérouleront sous l’administration Muizzu jusqu’en 2028, seront cruciales pour consolider cette réconciliation et transformer les signes positifs de 2025 en un partenariat stable et durable, à la hauteur de l’importance des Maldives pour la stratégie indienne dans l’océan Indien.
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[1] Maurice ne fait pas partie de la liste officielle des pays concernés par la NFP mais, lors de la visite du Premier ministre mauricien, Dr. Navinchandra Ramgoolam, en Inde en septembre 2025, le communiqué de presse du gouvernement indien souligne la « place spéciale » que ce pays occupe au sein de la NFP (Ministry of External Affairs, 2025c).
[2] Si l’Empire britannique reposait sur sa puissance navale et son contrôle des routes maritimes, Pannikar souligne qu’en prenant le contrôle du sous-continent, les Britanniques avaient été forcé d’adopter une pensée stratégique continentale, ce que Lord Curzon lui-même reconnaissait dans son discours de 1908 : « we commonly speak of Great Britain as the greatest sea-power, forgetting that she is also the greatest land-power in the Universe » (cité dans Holmes, Winner et Yoshira, 2009 : 29).
[3] Il est toutefois important de noter que la remobilisation de Panikkar dans le contexte politique actuel n’est pas anodine et va au-delà d’un simple virage stratégique, étant donné son effort pour « ancrer l’identité indienne, dont les racines profondes se trouveraient dans la civilisation et l’art de gouverner hindous » (Kanth, 2025 : 9).
[4] Si le concept de « Neighbourhood First » est mentionné pour la première fois en 2008 sous l’administration de Manmohan Singh, c’est véritablement le gouvernement Modi qui va relancer cette politique et la mettre en œuvre à partir de 2014 (Shivamurthy, 2025a).
Ève Méquignon, en collaboration avec Catherine Larouche et Mathieu Boisvert
Ève Méquignon est étudiante de deuxième cycle, Département d’anthropologie, Université Laval.
Catherine Larouche est professeure au département d’Anthropologie, Université Laval
Mathieu Boisvert est professeur au département de Sciences des religions, UQAM
Note : Ce texte est un compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ?, qui s’est tenue le 18 juin 2024, dans le cadre des activités de la Chaire en études indo-pacifiques (CREIP). La conférence était offerte par Mathieu Boisvert, Professeur au Département de sciences des religions de l’UQAM et directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS), et Catherine Larouche, Professeure au Département d’anthropologie de l’Université Laval.
Résumé: Les élections législatives ont eu lieu en Inde du 19 avril au 1er juin 2024. La population indienne a été invitée aux urnes afin de voter pour la chambre basse du Parlement national indien. Au pouvoir depuis 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP) ressort de ces élections quelque peu affaibli, alors que plusieurs observateurs s’inquiétaient d’un pouvoir renforcé, compte tenu des politiques centralisatrices et autoritaires adoptées par le parti dans les dernières années. Ce compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ? reviendra sur le tournant radical qu’a représenté l’accession au pouvoir du BJP, ainsi que sur la montée significative du nationalisme hindou visible au pays depuis. Il portera sur les répercussions que les dix dernières années du gouvernement de Narendra Modi ont eu sur les droits des minorités religieuses et sur l’état de la démocratie indienne de façon plus générale. Ce texte conclura sur ce que les résultats des élections 2024 laissent présager pour le futur politique du pays.
Summary: Parliamentary elections were held in India from April 19 to June 1, 2024. The Indian population was invited to the polls to vote for the lower house of the Indian National Parliament. In power since 2014, the Bharatiya Janata Party (BJP) emerged from these elections somewhat weakened, while many observers worried that its power would be strengthened, given the centralizing and authoritarian policies adopted by the party in recent years. This report on the conference What consequences for the parliamentary elections in India, the world’s largest democracy? will look back at the radical turning point that represented the BJP’s accession to power, as well as the significant rise in Hindu nationalism visible in the country since then. It will focus on the impact that the last ten years of Narendra Modi’s government have had on the rights of religious minorities, and on the state of Indian democracy more generally. The article will conclude on what the results of the 2024 elections portend for the country’s political future.
Keywords: India ; elections; democracy; hindu nationalism; BJP; religious minorities
Fig. 1. Le premier ministre Narendra Modi. Photographe : Adnan Abidi/Reuters (Source : The Guardian)
L’ascension du BJP et le renversement du Parti du Congrès
Souvent qualifiée de « plus grande démocratie du monde », la république fédérale indienne repose sur un système parlementaire calqué du modèle britannique avec un pouvoir législatif divisé en une chambre haute (Rāj sabhā), autrement dit le sénat, et une chambre basse (Lok sabhā) constituée de députés élus au suffrage universel. Fondé en 1885, le Parti du Congrès national indien obtient de facto le pouvoir à la suite de l’indépendance de l’Inde en 1947. Il remporte les premières élections pour la Lok sabhā en 1952 et forme le gouvernement jusqu’à l’élection du Bharatiya Janata Party (BJP) et de la National Democratic Alliance (NDA)[1] en 2014, hormis durant les périodes suivantes : de 1977 à 1980 (Janata Party), de 1989 à 1991 (Janata Party et le National Front Coalition) et de 1998 à 2004 (BJP et NDA). Le long règne du Parti du Congrès se démarque, entre autres, par une transmission presque héréditaire du pouvoir de Jawaharlal Nehru à ses descendants. Toutefois, à partir des années 1980, l’adhésion populaire au parti décline considérablement en raison de rumeurs de corruption et des bouleversements économiques qu’entrainent la globalisation (Jaffrelot 2019). Le nationalisme hindou connaît alors une montée en force, porté, surtout, par le BJP qui se présente comme la meilleure alternative à l’élitisme libéral et laïque qu’incarne le Parti du Congrès. Le BJP accuse les membres du Parti du Congrès d’empêcher le réel développement économique de l’Inde en priorisant leurs intérêts personnels et ceux des minorités « non-hindoues », au détriment de la nation indienne (Chacko 2018 : 541-543). Fondé en 1980, le BJP se rallie à l’idéologie politique hindutvā, un mouvement de pensée qui s’apparente à une forme de nationalisme ethno-religieux (Hansen 1999). L’hindutvā promeut le concept d’une identité nationale unificatrice, majoritaire et dominante, basée sur l’amalgame de l’identité indienne et de l’appartenance religieuse hindoue (Jaffrelot 2019). Les divers regroupements citoyens et organisations politiques partisanes de ces idées sont rassemblées sous le Sangh Parivar (Famille des associations), un regroupement instigué par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – Association des volontaires nationaux). Fondé en 1925, le RSS est une association de volontaires créée pour promouvoir le nationalisme hindou; son fonctionnement rappelle celui des jeunesses hitlériennes (Leidig 2020 : 222-223). Outre leur adhésion commune au Sangh Parivar, il n’existe pas de lien formel entre le RSS et le BJP, bien que beaucoup de membres du RSS deviennent députés pour le BJP.
Durant la campagne électorale de 2014, le chef du BJP, Narendra Modi, ne fit pas tellement l’éloge du nationalisme hindou; le parti mise davantage sur une rhétorique populiste et néolibérale, promettant la mobilité sociale pour tous grâce à la croissance économique (Nielsen et Nilsen 2021 : 5). Le BJP et sa coalition, la National Democratic Alliance (NDA), remportent alors les élections avec un total de 336 sièges sur 543, formant ainsi un gouvernement majoritaire et marquant un tournant radical dans le paysage politique indien. La United Progressive Alliance (UPA), dirigée par le Parti du Congrès, n’a, quant à elle, réussi à obtenir que 60 sièges. La majorité en chambre étant atteinte à 272 sièges et le BJP en ayant obtenu à lui seul 282, ce renversement du Parti du Congrès s’avère particulièrement fracassant, d’autant plus qu’aucun gouvernement majoritaire n’avait été élu depuis 1984.
Malgré une plateforme électorale axée sur l’économie et le fait que Modi propose de mettre les tensions communales de côté durant son mandat, sa présence à la tête du gouvernement constitue une légitimation symbolique de l’hindutvā puisque la population le voit comme un porteur de cette idéologie. D’une part, Modi a été un membre du RSS toute sa vie et il a joué un rôle très controversé durant les émeutes communales de 2002 au Gujarat alors qu’il était le premier ministre de cet État (Jaffrelot 2019). D’autre part, le BJP a promis la « reconstruction » du temple Rāma sur les lieux de la mosquée Babri Masjid à Ayodhya (Uttar Pradesh); selon plusieurs hindous, l’empire moghol aurait détruit un temple dédié à Rama avant d’y bâtir la mosquée, bien qu’aucune recherche archéologique ne l’ait prouvé. Les débats concernant ce site religieux sont à la source de tensions intercommunautaires depuis des années. On voit, d’ailleurs, dès le premier mandat de Modi, une augmentation de violences, d’attaques et de discrimination envers les musulmans, qui ne sont pas perpétrées directement par le parti au pouvoir, mais par des groupes nationalistes hindous alliés et sympathisants du BJP, et ce, en tout impunité. On assiste, en outre, à la résurgence de campagnes de protection de la vache « sacrée »; des personnes suspectées de consommer de la viande de bœuf (généralement des personnes musulmanes) sont brutalisées, voire lynchées. Divers programmes de « reconversion » à l’hindouisme sont organisés pour reconvertir des chrétiens (et dans une moindre mesure des musulmans) à l’hindouisme, sous prétexte que ceux-ci étaient originellement des hindous avant l’arrivée de l’islam et du christianisme sur le territoire indien. De la propagande de toute sorte associant le terrorisme islamiste et les Indiens musulmans circule de plus en plus activement sur les réseaux sociaux et dans les médias (ex. love jihad). Les organes gouvernementaux, comme la police, n’interviennent pas, ou très peu, auprès de ces milices informelles (Chatterjee 2023; Banaji 2018). En somme, l’élection du BJP de Narendra Modi en 2014 marque les débuts de ce que Christophe Jaffrelot nomme une « démocratie ‘ethnique’ » : un système démocratique où les populations minoritaires ne sont pas considérées au même niveau d’égalité que la population majoritaire (Jaffrelot et Verniers 2020).
Par ailleurs, alors que dans les années 1980, le nombre de députés musulmans était autour de 40-50, celui-ci passe à seulement 24 en 2014. Autrement dit, les élus musulmans comptent pour seulement 4,3% des députés, alors que la population musulmane compose plus de 14% de la population du pays. C’est aussi la première fois qu’un parti majoritaire n’a aucun élu musulman (le BJP avait présenté 7 candidats) (Jaffrelot 2019). Ce sera la même situation en 2019.
Les élections de 2019
N’ayant pas été capable de remplir toutes ses promesses de développement économique émises en 2014, Modi table plus explicitement sur un discours nationaliste hindou pour la campagne électorale de 2019. Il fait alors campagne au nom de la protection de la sécurité nationale contre le terrorisme pakistanais. Par extension, les musulmans au pays constitueraient une menace à la pérennité et au bien-être de la « nation hindoue », entre autres, en raison des valeurs morales suspectes qui leur sont attribuées et de la loyauté secrète qu’ils auraient envers le Pakistan. Le BJP profite, par ailleurs, du discours global anti-terrorisme djihadiste pour légitimer sa lutte interne. Le BJP est réélu avec une majorité encore plus forte : 303 des 347 sièges obtenus par la NDA sont remportés par des députés du BJP, ce qui correspond à 56% des sièges totaux de la Lok sabhā. Le parti peut ainsi diriger le pays sans vraiment tenir compte des autres membres de sa coalition ni des députés de l’opposition.
Dans Saffron Republic : Hindu Nationalism and State Power in India (2022), Srirupa Roy et Thomas Blom Hansen suggèrent qu’on assiste, dès ce deuxième mandat, à la mise en place d’un nouveau régime politique qui s’apparente de plus en plus à une forme « d’autoritarisme démocratique »; c’est-à-dire que, tout en étant élu démocratiquement, le parti au pouvoir affaiblit la démocratie et son fonctionnement de l’intérieur. Durant l’année 2019, le BJP met en place des changements légaux majeurs, ayant un impact permanent sur les communautés religieuses minoritaires. En août, tel que revendiqué depuis longtemps par des nationalistes hindous, le gouvernement révoque l’article 370 de la constitution indienne, qui accordait un statut distinct à l’État de Jammu et Kashmir. Situé au Nord du pays et disputé entre l’Inde et le Pakistan depuis la partition, ce territoire est habité d’une population majoritairement musulmane (Census of India 2011).En décembre, le BJP amende la loi sur la citoyenneté, facilitant désormais l’accession à la citoyenneté pour les réfugiés arrivés en Inde avant 2014 de pays limitrophes, sauf s’ils sont musulmans. Cette modification de la loi est perçue comme une atteinte directe au caractère laïque de l’État indien. Également en 2019, le gouvernement Modi dépose un projet de loi pour criminaliser la pratique islamique du « triple talaq », une forme de divorce immédiat pouvant seulement être prononcé par l’époux. Le BJP affirme que cette mesure vise à protéger les femmes musulmanes. Cette pratique était déjà contestée par plusieurs théologiens musulmans sunnites, mais cette nouvelle loi est vue comme une tentative de contrôler davantage la communauté musulmane. De plus, la capacité d’action et d’expression des militants pour les droits humains et des opposants du BJP est de plus en plus restreinte dans le pays. Plusieurs ONG dénonçant les politiques du gouvernement sont réprimées par le BJP, accusées d’irrégularités financières[2], et donc forcées de mettre fin à leurs activités (Larouche 2021). Le mythe de l’État impartial se voit donc considérablement ébranlé.
Fig. 2. Le résultat des élections, 2019 et 2024
En orange, les circonscriptions gagnées par le BJP ; en bleu clair, le Parti du Congrès
Les élections de 2024 : un nouveau contexte politique national
Modi tient un discours nationaliste hindou de plus en plus décomplexé et polémique, qualifiant explicitement les musulmans « d’infiltrateurs » et entretenant l’idée selon laquelle les musulmans « font plus d’enfants » dans une visée djihadiste cachée de renverser la démographie nationale et de remplacer les hindous à titre de groupe religieux majoritaire[3].
Le 1er juin 2024, Narendra Modi est élu pour un 3e mandat, mais sa victoire est beaucoup moins importante que ce que tous les analystes politiques prédisaient. Sa coalition, la NDA, obtient293 sièges sur 543 (54%) et le BJP remporte 240 de ces sièges (44%), comparativement à 56% en 2019. Le BJP perd 63 sièges, il n’a donc plus la même force; il n’aura d’autre choix que de faire certaines concessions aux partis membres de sa coalition pour gouverner de manière effective. Il s’agit néanmoins d’une victoire historique, puisque seul Jawaharlal Nehru, le tout premier premier ministre de l’Inde, avait réussi jusqu’à maintenant à gagner trois mandats électoraux successifs.
Cela dit, le Parti du Congrès est parvenu à constituer une opposition beaucoup plus forte qu’en 2019 (99 sièges, soit un gain de 47 sièges) et plusieurs analystes considèrent que les partis de la coalition INDIA (qui a remplacé la UPA et dont fait partie le Parti du Congrès) ont eu une remontée si fulgurante que ce sont eux les vrais gagnants de l’élection 2024. En effet, la coalition a réussi à obtenir 80 sièges à la Lok sabhā dans l’Uttar Pradesh, l’État le plus populeux de l’Inde et, conséquemment, celui ayant le plus gros impact sur les élections nationales. De plus, le Samajwadi party (« parti socialiste ») a considérablement repris du pouvoir, passant de 5 sièges en 2019 à 37 sièges en 2024. Un de ses candidats dalit, Awadesh Prasad, remporte, d’ailleurs, la circonscription de Faizabad, où se trouve le lieu controversé d’Ayodhya. Le parti rallie traditionnellement un front commun de Dalits, de OBC (Other Backward Classes) et de minorités religieuses. Il tient un discours où la dimension religieuse s’avère peu présente et il prend action essentiellement, mais non exclusivement, en Uttar Pradesh. Le All India Trinamool Congress, qui, quant à lui, défend principalement les intérêts du Bengale de l’Ouest, est passé à 29 sièges en 2014, soit une hausse de 7 sièges par rapport à 2019. En bref, la présence des partis régionaux se fait de plus en plus probante à la Lok sabhā.
Les élections 2024 placent donc le BJP dans un contexte politique national bien distinct des années précédentes; c’est la première fois que Modi dirige un gouvernement minoritaire. Il devra maintenant composer avec une négociation constante avec les partis de sa coalition, des partis pour la plupart régionaux et/ou visant une caste particulière qui revendiquent plus d’autonomie pour leur État, alors qu’il n’a pas cessé de centraliser les pouvoirs depuis son arrivée au gouvernement en 2014. Narendra Modi assure une gestion éminemment autoritaire du pays, privilégiant un cabinet rapproché et très restreint, ainsi qu’un nombre on ne peut plus limité d’entretiens avec les médias. Toutefois, bien que le BJP doive accorder davantage de considération aux positions de sa coalition au cours de son nouveau mandat, il est important de souligner qu’il a, depuis 2014, profondément transformé les infrastructures étatiques. Le parti a notamment placé des hauts fonctionnaires dédiés à la mise en œuvre de l’idéologie hindutvā au sein de ces structures. Les répercussions de ces transformations au cœur de l’administration continueront de se faire sentir pendant plusieurs années. Par ailleurs, si la défaite relative de la NDA lors des dernières élections législatives s’explique en partie par la « perte » de l’Uttar Pradesh, il est important de noter que cet État a notamment voté contre le BJP sur la scène fédérale en raison de son insatisfaction envers le parti sur la scène provinciale (sous la direction de Yogi Adityanath). L’Uttar Pradesh demeure néanmoins un État majoritairement favorable aux ambitions nationalistes de la droite hindoue.
Faute de majorité suffisante à la Lok sabhā, le BJP n’est pas en mesure de procéder aux amendements constitutionnels qu’il souhaite mettre en place depuis des années dans le but de créer une nation « unifiée » selon le principe de l’hindutvā : « hindi-hindou-hindustan », dont faire de l’hindi l’unique langue officielle (Mathew, 2024, p. 304). Les tentatives politiques pour que l’hindi devienne la langue principale du pays ne sont pas nouvelles et plusieurs soulèvements ont eu lieu pour contrer son imposition[4], cependant l’arrivée au pouvoir du BJP marque le retour clair d’un agenda politique en sa faveur. Adopté en 1950, l’article 343 de la constitution reconnait 22 langues officielles et établit l’hindi et l’anglais comme langues officielles pour les affaires nationales, tout en accordant le droit aux États de choisir eux-mêmes leurs langues régionales pour l’administration et l’éducation (Mathew 2024, 294). Cela n’a pas empêché le BJP d’essayer de rendre l’hindi mandatoire dans l’ensemble des écoles du pays et d’instaurer l’hindi à tous les niveaux d’administration étatique, rencontrant la résistance de nombreux groupes politiques de régions à majorité linguistique non-hindi. Au Bengal de l’Ouest, notamment, le Bangla Pokkho (Bengali Party) a protesté contre la disparition du bengali des panneaux de signalisation routière au profit de l’hindi. Le groupe de pression a également réussir à faire annuler l’exigence d’une connaissance de l’hindi pour postuler sur certains emplois au sein de l’Indian Institute of Science Education and Research dans le district de Nadia, géré par le ministère du Développement des ressources humaines (Ranjan 2021, 331).
Or, les discours de Modi se tiennent exclusivement en hindi et plus de 70% des dossiers du cabinet ministériel sont rédigés dans cette langue (Ellis-Peterson 2022). Le BJP affirme que leur promotion de l’hindi relève d’une volonté de contrer la prépondérance de l’anglais, compte tenu de son héritage colonial (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024). Plusieurs États du sud (Tamil Nadu, Karnataka, Kerala, Andhra Pradesh) et du nord-est (Assam, Bengale, Tripura, Manipur, Mizoram) perçoivent cette omniprésence renforcée de l’hindi comme une forme d’assimilation culturelle et de domination linguistique, puisqu’elle encourage la marginalisation de leurs langues traditionnelles régionales (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024, 300). L’hindi est, d’ailleurs, souvent considéré comme l’expression linguistique des élites hindoues du nord de l’Inde (Mathew 2024, 300; Ranjan 2021, 33). Selon le plus récent recensement national (2011), environ 43% de population parle l’hindi ou un dialecte relié à l’hindi, tel que le Bhojpuri (Ranjan 2021). Par conséquent, « le traitement préférentiel de [l’hindi] dans les institutions, les arènes politiques et les médias perpétue les inégalités sociales directes et indirectes, limitant l’accès aux ressources et aux opportunités pour les locuteurs d’autres langues » (Mathew 2024, 300 [traduction libre]). En revanche, le gain considérable de sièges par divers partis régionaux aux dernières élections laisse présager une meilleure représentation des États hors des « populous, politically powerful states in the north known as the Hindi belt » (Ellis-Peterson 2022).
Du reste, dans ce nouveau contexte politique national, le gouvernement continuera assurément à miser sur une politique économique néolibérale et technocrate. Un défi de ce troisième mandat sera, notamment, la création d’emplois pour les jeunes, l’Inde ayant une des populations les plus jeunes au monde[5]. En l’occurrence, le BJP maintiendra sa politique de développement d’infrastructures de transport et du secteur manufacturier, malgré l’inadéquation entre les compétences requises, les conditions salariales offertes et les attentes d’une jeunesse indienne de plus en plus éduquée. Pour l’année financière 2024, le chômage parmi les jeunes urbains indiens a été évalué à plus de 16%[6] et la jeunesse indienne (15 à 29 ans) compterait pour 83% des Indiens sans emploi[7]. Bien que le produit intérieur brut ait grimpé à un taux moyen supérieur à 7% depuis 2014, un petit 10% de la population détient 57% du revenu national (le top 1% disposant d’environ 22%), alors que 50% des plus pauvres se partagent un maigre 13% de celui-ci, selon le rapport 2022 du World Inequality Lab (Chaurasiya et Shah 2024, j275). Les mesures de développement économique du gouvernement de Modi semblent inefficaces pour un grand pan de la population; on constate, entre autres, d’immenses disparités régionales dans les investissements de l’État, ainsi qu’une prolifération d’emplois qui n’est pas accompagnée d’améliorations des conditions salariales ou de la protection sociale. D’un autre côté, certains secteurs financés par l’État (dont le secteur des technologies de l’information et des communications) requièrent une main d’œuvre qualifiée; alors que des jeunes universitaires sont surqualifiés, plusieurs Indiens, au bas de l’échelle sociale, n’ont ni les compétences nécessaires, ni les moyens financiers pour suivre les formations pour les acquérir. Une majorité d’Indiens restent ainsi pris dans le secteur informel avec une sécurité d’emploi très faible : « cette disparité économique se traduit par un accès inégal à des soins de santé de qualité, à l’éducation et aux filets de sécurité sociale, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté pour les plus vulnérables » (Chaurasiya et Shah 2024, j275 [traduction libre]) et l’accroissement des inégalités. Le niveau d’éducation et d’emploi des minorités religieuses restent globalement inférieur à la moyenne nationale, malgré les quelques programmes d’inclusion sociale mis en place par le gouvernement[8].
En parallèle, le BJP poursuivra sans doute la mise en place de politiques internes discriminatoires à l’égard des minorités religieuses, plus particulièrement à l’égard des communautés musulmanes. Il risque de continuer à alimenter le communautarisme et à polariser les différentes communautés religieuses sur le territoire national. En effet, il y a fort à parier que les stratèges politiques du parti continueront à adopter les mêmes tactiques propagandistes qu’ils utilisent depuis 2014 (reposant, entre autres, sur l’envoi de messages de masse et sur le partage de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux) pour entretenir l’image de dirigeant providentiel de Modi, ainsi que l’islamophobie (Jaffrelot 2019).
Fig. 4. Plusieurs manifestations ont été organisées contre la violence anti-musulmane et les discours de haine en Inde. Source : Sebastian, Meryl (2024), « India Hate Lab: Anti-minority hate speech up 74% in 2024, says report », BBC News.https://www.bbc.com/news/articles/cpwx9942x72o.
Conclusion : Quelle perspective pour les minorités religieuses?
Au regard des résultats électoraux de 2024, il y a, dans l’ensemble, de bonnes raisons de croire que les atteintes aux droits des minorités religieuses risquent d’être moins prononcées pendant le prochain mandat, puisque le BJP ne constitue plus, à lui seul, un gouvernement majoritaire. Selon plusieurs analystes, le dernier suffrage reflète une volonté de changement de la part de la population : le rejet des tendances autoritaristes et centralisatrices du gouvernement ou le rejet d’une politique axée sur la division religieuse[9]. Le vote s’avère tout aussi révélateur sur le plan économique, illustrant un certain bris de confiance envers le BJP. La croissance économique de l’Inde s’avère très inégale; les retombées des programmes pour les plus démunis lancés par Modi dans la dernière décennie, très opaques. D’ailleurs, les statistiques sur lesquelles se base le gouvernement pour dire qu’il a réduit la pauvreté sont, en fait, complètement désuètes, puisque le BJP a repoussé la tenue du dernier recensement qui devait avoir lieu en 2021 et bloque presque tous les rapports et sondages qui pourraient potentiellement nuire à son image (Ghosh 2020). Il n’en demeure pas moins que les discours propagandistes et les nombreux changements politiques, surtout ceux législatifs, opérés par le gouvernement Modi au cours des dix dernières années, en faveur d’une centralisation des pouvoirs et au détriment des minorités religieuses, seront extrêmement difficiles à défaire. Leurs impacts étant systémiques, leurs répercussions structurelles et culturelles perdureront forcément dans le temps, même si le BJP est ultimement renversé.
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[1] La National Democratic Alliance (NDA) est une coalition politique dirigée par le BJP. Elle a été formée en 1998 pour rassembler divers partis partageant une vision compatible avec celle du BJP, afin d’obtenir une majorité parlementaire.
[2] Tripathi R., 2019, « MHA Cancels FCRA Licences of 1,300 NGOs », The Economic Times, mis à jour le 8 novembre 2019, consulté sur Internet (https://economictimes.indiatimes.com/news/politics-and nation/mha-cancels-fcra-licences-of-1300-ngos/articleshow/71964523.cms?from=mdr), le 20 novembre 2021.
[4] Dans les années 1960, de grandes protestations ont eu lieu au Tamil Nadu contre l’imposition de l’hindi comme langue officielle et, de facto, l’instauration de son enseignement mandatoire dans les écoles. Face aux mobilisations intenses, lors desquelles des personnes se sont immolées, le gouvernement est revenu sur sa décision, permettant ainsi à la population du Tamil Nadu de continuer à enseigner en anglais et en tamoul (Ellis-Peterson 2022).
Frédéric Lasserre est professeur au département de Géographie de l’Université Laval, où il dirige le Conseil québécois d’Études géopolitiques (CQEG) et la Chaire de echerches en Études indo-pacifiques (CREIP) – frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca
Après avoir étudié et enseigné à Bordeaux, Paris, Tianjin, Pékin, Québec et Taipei, Olga V. Alexeeva a rejoint le département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) en 2012. Senior Fellow au sein du China Institute de l’Université d’Alberta, elle est l’auteure de plusieurs articles scientifiques et grand public sur les différents aspects de la géopolitique et des relations internationales de la Chine. Ses dernières publications se portent sur la stratégie de la Chine en Arctique et sur la coopération sino-russe dans le cadre du projet chinois Belt and Road Initiative (BRI) – alexeeva.olga@uqam.ca
Résumé : Le projet de corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar (BCIM ou 孟中印缅经济⾛廊) est une initiative de connectivité régionale qui vise à promouvoir le commerce, les investissements et les échanges économiques entre les quatre pays participants : le Bangladesh, la Chine, l’Inde et le Myanmar. Bien que le projet BCIM soit officiellement en cours de développement, sa mise en œuvre complète pourrait prendre de nombreuses années en raison de la complexité des infrastructures à construire et des obstacles politiques à surmonter. À ces deux problèmes majeurs s’ajoutent d’autres défis, dont le faible niveau de coopération entre les pays participants, voire une profonde méfiance comme entre Inde et Chine, et le manque d’investissements. Cependant, il représente une initiative majeure visant à renforcer la coopération économique et la connectivité entre les pays de la région, ce qui pourrait avoir un impact significatif sur le développement régional à long terme.
Summary: The Bangladesh-China-India-Myanmar Corridor (BCIM or 孟中印缅经济⾛廊) project is a regional connectivity initiative that aims to promote trade, investment and economic exchange between the four participating countries: Bangladesh, China, India and Myanmar. Although the BCIM project is officially under development, its full implementation could take many years due to the complexity of the infrastructure to be built and the political obstacles to be overcome. These two major problems are compounded by other challenges, including the low level of cooperation between participating countries, or even deep mistrust as between India and China, and the lack of investment. Nevertheless, it represents a major initiative aimed at strengthening economic cooperation and connectivity between the countries of the region, which could have a significant impact on regional development in the long term.
Keywords : corridor, China, Myanmar, India, Bangladesh, cooperation, distrust.
Le projet de corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar (BCIM ou 孟中印缅经济⾛廊) est une initiative de connectivité régionale qui vise à promouvoir le commerce, les investissements et les échanges économiques entre les quatre pays participants : le Bangladesh, la Chine, l’Inde et le Myanmar. Ce projet de corridor fait partie des six corridors terrestres promus par la Chine dans le cadre de son vaste programme des nouvelles routes de la soie – Belt and Road Initiative (BRI), lancé en 2013.
Ce corridor économique, long de 2 800 km, devrait relier Calcutta, en Inde, le Bangladesh via Dhaka et Sylhet avant de repasser en Inde près de Silchar dans l’Assam. Le tracé repasserait au Myanmar, desservirait Mandalay et Lashio, pour passer en Chine jusqu’à Kunming (voir Fig. 1). Promis à un avenir radieux, le projet n’a cependant guère progressé depuis ses débuts en 1999, ni même depuis son inclusion dans le cadre de la BRI. Comment expliquer le blocage de ce projet de corridor ?
Fig. 1. Le projet de corridor BCIM et le corridor Chine-Myanmar
Sources multiples compilées par F. Lasserre
Une initiative régionale antérieure à la BRI
Le projet visant à promouvoir la connectivité entre la région peu développée et enclavée du sud-ouest de la Chine, qui comprend le Yunnan, le Guangxi et le Guizhou, d’une part, et le Myanmar, l’Inde et le Bangladesh, d’autre part, a été proposé pour la première fois par les autorités chinoises du Yunnan (Che Zhimin, vice-directeur du centre d’études économiques et technologiques du gouvernement provincial) en 1998. Ce fut donc au départ une initiative locale avec des objectifs modestes, mais réalistes, que le gouvernement de Pékin a par la suite récupérés, en la transformant en une initiative beaucoup plus ambitieuse. L’administration yunnanaise proposait, par exemple, de moderniser la route de Ledo/Stilwell construite pendant la Seconde Guerre mondiale pour faciliter les livraisons de l’aide occidentale à la Chine (Gabusi, 2020). Long de plus de 1 700 km, elle relie Ledo (Assam, Inde) à Kunming (Yunnan, Chine) en passant par le nord du Myanmar. Sa modernisation pourrait réduire les coûts de transport et améliorer les échanges commerciaux trilatéraux. De plus, le projet de coopération visait à stimuler le commerce entre deux régions périphériques de la Chine et de l’Inde, le Yunnan et le Guangxi d’une part ; l’Assam, l’Arunachal Pradesh, le Nagaland, le Mizoram et le Manipur de l’autre.
Un an plus tard, le premier Forum de coopération régionale, réunissant 134 délégués des quatre pays participants, s’est tenu à Kunming (« Initiative de Kunming »). Le Forum s’organisait autour de six thèmes principaux : l’importance pratique et stratégique de la coopération régionale; la promotion de la coopération économique, commerciale et technique; la recherche sur la création de canaux et de réseaux de communication; les perspectives et les fondements de la coopération économique; la politique de la porte ouverte et l’environnement du commerce et de l’investissement, ainsi que le cadre de la coopération régionale (FUBRGG, 2018).
Le premier ministre chinois de l’époque, Wen Jiabao, et son homologue indien, le premier ministre Manmohan Singh, ont posé les premiers jalons de la formation du corridor BCIM en 2012, mais le projet fut officiellement annoncé par la Chine et l’Inde lors de la visite officielle de Li Keqiang en Inde et au Pakistan en mai 2013. La Banque Asiatique d’Investissements pour les Infrastructures (BAII), la banque de développement fondée par la Chine pour financer les projets dans le cadre de la BRI, promettait alors de financer des projets associés au BCIM à hauteur de 22 milliards de dollars américains (Shpakovskaya et Levchenko, 2022). Le projet de corridor BCIM bénéficiait initialement d’un préjugé favorable, y compris en Inde où les perspectives commerciales étaient perçues comme fort intéressantes (Sahoo et Bhunia, 2014 ; Nag et Choudhury, 2019; Marchang, 2021).
En décembre 2013, la première réunion du groupe de travail conjoint sur la construction du BCIM (Joint Study Group) s’est tenue à Kunming, où les deux parties ont signé un plan pour étudier les aspects liés à la construction du corridor, établissant ainsi un mécanisme de coopération entre les quatre gouvernements. Le JSG s’est réuni trois fois, à Kunming (Chine) en décembre 2013, à Cox’s Bazar (Bangladesh) en décembre 2014 et aurait dû se réunir à Calcutta (Inde) en décembre 2015, rencontre repoussée à avril 2017. Aucune autre réunion du JSG ne s’est tenue depuis.
En effet, la Chine souhaitait inclure le corridor BCIM dans le réseau des Nouvelles routes de la soie qu’elle avait lancées en 2013 (Karim et Islam, 2018). Cette inclusion n’a pas plu à l’Inde qui a souligné le fait que le BCIM est antérieur à la BRI et devrait être poursuivi en tant qu’initiative autonome où tous les pays participants continuent d’être des co-propriétaires du projet plutôt que d’être soumis aux intérêts et directives venant de Pékin (Marchang, 2021). Le projet de corridor BCIM, pour demeurer fonctionnel, doit ainsi répondre aux attentes de deux géants asiatiques qui entretiennent une relation complexe, teintée de méfiance, de rivalités et de différends territoriaux depuis la guerre sino-indienne de 1962. La gouvernance du projet semble de plus en plus dépendante des compromis que Pékin et New Delhi pourraient consentir quant à leurs objectifs politiques dans la région.
2. Des projets de plus centrés sur le corridor Chine-Myanmar
2.1. Quelques projets de coopération
Au-delà de l’objectif très général et propre aux projets labellisés BRI d’améliorer la « connectivité », le corridor BCIM se compose de plusieurs sous-projets. On mentionne l’objectif d’améliorer la connectivité routière et ferroviaire entre les quatre pays participants, et de faciliter les échanges commerciaux entre les quatre pays membres (FUBRGG, 2018). Cependant, peu de projets sont spécifiquement associés au BCIM, dans les sources chinoises ils ont plus souvent une étiquette « BRI » ou « BRI/BCIM », voire, de plus en plus, un label Corridor Chine-Myanmar, apparemment distinct du corridor BCIM.
En août 2014, la Chine et le gouvernement du Bangladesh ont signé un mémorandum de coopération pour un nouveau chemin de fer à double voie à grande vitesse Dhaka-Chittagong, un projet de 230 km d’une valeur totale de 3,3 milliards de dollars. En mai 2018, un accord de principe a été signé entre Bangladesh Railways et la China Railway Design Corporation pour un projet alors évalué à 11,4 milliards de dollars (Adhikary, 2020), financé par un prêt chinois – ce qui pose la question du service de la dette par Dhaka. La construction devait être achevée en 2019. Le projet a pris du retard et la Chine presse le gouvernement du Bangladesh d’aller de l’avant (Rogers, 2022).
En novembre 2014, la Chine et l’Inde ont signé un accord sur la construction d’une ligne à grande vitesse Delhi-Chennai (1 754 km) en Inde qui serait, si construite, la deuxième plus longue ligne à grande vitesse (LGV) au monde après la LGV Pékin-Guangzhou en Chine. Depuis la dégradation des relations entre Chine et Inde, et l’octroi du contrat en 2015 de la LGV Mumbai-Ahmedabad à un consortium japonais (Lasserre, 2023), l’Inde se fait nettement plus discrète sur l’octroi des LGV suivantes mais ne parle plus guère de l’entente de 2014 avec la Chine.
En août 2016, le Bangladesh Railway Board et China Railway Company Ltd ont signé un contrat pour la construction du pont ferroviaire pour traverser le fleuve Padma, long de 6 km, d’une valeur de 3,14 milliards de dollars américains. Le pont a été inauguré en juin 2022 pour un coût final de 3,87 milliards $ (Hossain, 2022).
Enfin, la Chine a proposé du financement pour la modernisation du port de Chittagong au Bangladesh – tout comme l’Inde d’ailleurs (Islam, 2023). Un contrat important a été conclu avec la China Communications Construction Company pour la construction d’un tunnel majeur desservant le port; mais c’est une compagnie saoudienne, Red Sea Gateway Terminal, qui a obtenu la concession d’opérateur du nouveau terminal de conteneurs de Patenga, jusqu’en 2045 (The Business Standard, 2023). La China avait également offert du financement en 2014 pour la construction d’un port en eau profonde sur l’île de Sonadia, près de Chittagong, avec la compagnie China Harbour Engineering Company, mais ce projet de 14 milliards $ a été annulé en 2020 du fait d’un « manque d’intérêt commercial » par les autorités bangladaises (Ramachandran, 2020; New Age Bangladesh, 2020).
2.2. L’avènement du corridor Chine-Myanmar
C’est davantage du côté du Myanmar que plusieurs projets progressent, mais sous une appellation différente. Aucun accord n’a été conclu pour l’étude de la faisabilité de la voie ferrée Calcutta-Kunming, pourtant projet phare du corridor BCIM. En revanche, en mai 2011, la Chine et le Myanmar ont signé un accord de principe sur la construction du chemin de fer Chine-Myanmar, qui partirait du port en eau profonde de Kyaukphyu face à l’océan Indien dans l’État de Rakhine au Myanmar, pour traverser le centre-nord du Myanmar du sud-ouest au nord-est, et entrer en Chine par Ruili dans la province du Yunnan pour rallier Kunming, suivant le tracé de l’oléoduc et du gazoduc entre Kyaukphyu et Ruili.
Les relations sino-birmanes sont complexes, et le gouvernement birman, préoccupé de sa dépendance croissante envers la Chine, a suspendu le projet en 2014, tout comme il avait suspendu en 2011 le projet de grand barrage de Myitsone sur l’Irrawaddy (Fuller, 2011; Chanda, 2021). Un nouveau mémorandum, signé en 2018, l’a remis à l’ordre du jour, mais les travaux n’ont pas encore repris. Le gouvernement du Myanmar de l’époque était préoccupé par sa dépendance croissante vis-à-vis de Pékin, mais ces craintes sont jugées non pas négligeables – les relations demeurent complexes (Takahashi, 2021) – mais moins pressantes par les autorités militaires d’aujourd’hui. Les sanctions occidentales à la suite de la répression contre les Rohingyas à partir de 2016 et du coup d’État de 2021, et les défaites du régime militaire dans le nord-est du pays dans le cadre de la guerre civile à partir de 2023, ont contribué à accroitre la dépendance politique du gouvernement du Myanmar envers la Chine (Ip, 2023).
De fait, de nombreux projets d’infrastructures émaillent les relations sino-birmanes. Des négociations pour la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc entre Kyaukpyu, sur la côte birmane de la baie du Bengale et le Yunnan ont débuté dès 2004, donc avant le lancement de la BRI mais alors que l’idée d’une coopération régionale avait déjà été évoquée. Un accord pour la construction des deux tubes a été conclu en novembre 2008 (pour un coût de 2,54 milliards $). Le gazoduc a été achevé sur le territoire birman en juin 2013 et l’oléoduc en août 2014 (Topcu, 2020). Grâce à cet oléoduc, PetroChina a ouvert une raffinerie à Kunming en 2017, capable de traiter 7 % des besoins totaux de la Chine en matière de raffinage (S&P Global, 2021). Si ces tubes sont présentés comme stratégiques pour la Chine, car contournant le détroit de Malacca, il n’en demeure pas moins qu’ils sont sous-utilisés : 27% de la capacité du gazoduc en 2018, 17,6% de la capacité de l’oléoduc en 2017, et représentaient ainsi respectivement 2,6% des importations de gaz de la Chine en 2018 et 0,76% des importations de pétrole en 2017 (Topcu, 2020). Ces volumes ont crû par la suite, en 2019 l’oléoduc a fonctionné à 49% de sa capacité avec 10,8 Mt de brut (Xinhua, 2020); cependant, l’oléoduc a été endommagé par des combats entre les groupes rebelles et l’armée birmane en février 2022 (Strangio, 2022), ce qui témoigne de la vulnérabilité des infrastructures dans les régions périphériques du Myanmar, comme on le verra par la suite.
En 2011, soit ici encore avant le lancement de la BRI, un accord pour la construction d’une voie ferrée Kunming-Kyaukpyu avait été conclu. Côté chinois, la voie progresse depuis Kunming, atteignant Dali en 1999 puis Baoshan en 2022, et devrait atteindre la frontière à Ruili en 2026. Du côté birman, le tracé permettait d’envisager le début de la construction de la voie BCIM jusqu’à Mandalay. Jugé trop cher, à l’époque (20 milliards $), le projet avait été laissé à l’abandon par le chef de la junte birmane, le général U Thein Sein en 2014 (Lwin, 2018). Relancé en 2017, ce projet progresse lentement : des travaux d’arpentage n’ont fait que débuter en 2023 (BNI, 2023) dans une région nord-est en proie à une recrudescence des combats de la guerre civile. Malgré le fait que le tracé sera parallèle à celui des oléoduc et gazoduc déjà construits, le segment Muse (frontière sino-birmane) – Mandalay, à écartement standard et donc aux normes chinoises[1], devrait coûter environ 8,9 milliards $ selon des estimations de 2022 (The Irrawaddy, 2022). Déjà endetté envers la Chine même si le niveau d’endettement du pays demeure modéré[2] (Nikkei Asia, 2022), sachant que le coût de ce chemin de fer serait à la charge du Myanmar, le gouvernement birman a paru hésiter quant à la suite du projet. Dans ce contexte, les échos d’un projet de ligne à grande vitesse entre la Chine et le Myamnar, dont les coûts seraient bien plus élevés dans ce pays montagneux, semblent fort étonnants (Lintner, 2019).
Fig. 3. Viaduc sur la voie Dali-Baoshan au Yunnan.
Un accord signé en décembre 2015 prévoit également la construction d’un port commercial en eaux profondes à Kyaukpyu et d’une zone économique spéciale (Topcu, 2020 ; Abuza, 2023). Pékin projetait d’investir dans ce projet jusqu’à 1,3 milliard de dollars américains (Garin, 2020), un engagement plutôt rare pour un projet BRI pour lesquels les Chinois préfèrent prêter plutôt qu’investir. Ce port devrait devenir un lieu de transit pétrolier et commercial important, permettant aux Chinois de contourner le détroit de Malacca. La Chine est devenue le principal partenaire commercial du Myanmar depuis les vingt dernières années, et les entreprises chinoises ont investi environ 20 milliards de dollars américains dans l’économie birmane (26% du volume total d’IDE) (Lwin, 2019; Garin, 2020).
Ainsi, la Chine et le Myanmar ont établi des liens de coopération très étroits. Les deux pays ont signé en 2018 un accord de principe sur le développement conjoint du corridor économique Chine-Myanmar, CMEC, et tous les projets BRI et/ou BCIM au Myanmar ont été relabellisés CMEC Corridor Chine-Myanmar (Abuza, 2023; BRI Monitor, 2024).
Cependant, force est de constater que la coopération sino-birmane n’est pas optimale. Malgré la pression des sanctions occidentales, le gouvernement du Myanmar, démocratique ou militaire, demeure méfiant envers les ambitions chinoises (Myers, 2020). Le gouvernement démocratique de la National League for Democracy (NLD), mécontent des clauses de l’accord sur le développement du port de Kyaukpyu, a obtenu en 2018 de faire passer sa part du port de 15 à 30% et de réduire les coûts du projets de 80%, de 7,2 milliards $ à 1,3 milliards (Nitta, 2018). En janvier 2020, Xi Jinping rendit visite à Aung San Suu Kyi, déjà isolée diplomatiquement du fait des sanctions contre la répression des Rohingyas, et a encouragé la dirigeante à mettre en œuvre plus rapidement les projets du CMEC, signant plusieurs protocoles d’accord en ce sens; mais les progrès demeurent très lents, tant pour le projet de port, de voie ferrée, de zone économique spéciale que d’une centrale électrique pour atténuer les fréquentes coupures dans le pays. Mécontente de cette lenteur, la Chine n’a pas invité Min Aung Hlaing, commandant en chef et chef de la junte au pouvoir depuis 2021, au sommet célébrant le 10e anniversaire de la BRI à Pékin en octobre 2023 (Chaudhury, 2023). La déception de la Chine à l’endroit du gouvernement du Myanmar se traduirait par d’autres gestes : répression accrue contre les réseaux criminels birmans liés à la junte au pouvoir ; approbation implicite des offensives de la guérilla à l’automne 2023. Ces défaites militaires viennent troubler davantage les relations entre les deux États : pour la junte, la Chine a trahi en ne prévenant pas de l’offensive; pour la Chine, la junte se révèle incapable de mettre un terme à l’instabilité des zones frontalières, ce qui nuit aux activités économiques (Gascon, 2024).
Des sources font cependant état du début des travaux sur la ligne de chemin de fer Muse-Mandalay, il demeure à voir comment ce chantier progressera vu l’instabilité du fait de la guerre civile dans cette région frontalière, les difficultés techniques du chantier et le coût du projet (Routray, 2023 ; Seetao, 2023).
3. Un projet de corridor « en état de coma » (Iyer, 2017)
3.1. Un abandon du corridor BCIM ?
De fait, le projet de corridor BCIM ne semble plus intéresser aucun des quatre pays membres, du moins dans la forme originelle. Aucune rencontre du Joint Study Group n’a eu lieu depuis 2017. De plus, le corridor BCIM figurait dans la liste officielle des projets réalisés dans le cadre de la BRI jusqu’en 2019. Cette année-là, la décision de New Delhi de ne pas participer au Forum de la Belt and Road Initiative (BRF) a semble-t-il conduit à l’absence de mention du corridor BCIM dans les communications officielles chinoises entourant le 2e Forum (Xinhua, 2019), alimentant l’idée que la Chine avait abandonné le projet de corridor BCIM. Dans une annexe jointe au communiqué conjoint de la table ronde des dirigeants du BRF, le site internet du ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas répertorié le BCIM parmi les 35 projets couverts par la BRI (The Hindu, 2019; The Times of India, 2019).
Une certaine controverse s’est alors faite jour quant à la communication chinoise. La Chine nie avoir renoncé au corridor BCIM (Belt and Road Portal, 2019 ; The Indian Express, 2019). Le Portail de la BRI (Belt & Road Portal, le site officiel de la BRI[3]) mentionne encore le corridor BCIM en anglais; mais les articles les plus récents datent de 2019, alors que pour d’autres corridors comme le CPEC (China-Pakistan Economic Corridor) ou le corridor Chine-Myanmar (CMEC), on trouve de nombreuses pages nettement plus récentes. En chinois, les dernières publications citant le BCIM remontent à janvier 2024; toutefois il ne s’agit que de brèves mentions visant à souligner la connectivité accrue de la province de Yunnan (Li, 2024; Liu et Han, 2024). La perte d’intérêt pour le projet de la part de Pékin trouve une confirmation indirecte dans la baisse des publications académiques consacrées aux différents aspects et retombées potentielles du corridor BCIM. Ainsi, selon la Wanfang Data [万方数据], la plateforme chinois qui propose la collection des principaux périodiques académiques chinois, en 2018, les chercheurs chinoise ont publié 46 d’articles mentionnant le BCIM dans leur titre ou parmi les mots-clés, l’année suivante leur nombre est tombé à 26, et en 2023 il n’y avait que 6[4].
De plus, on l’a vu, les projets BRI au Myanmar sont désormais présentés comme relevant du corridor Chine-Myanmar (CMEC) et non plus BCIM. Comment expliquer cette graduelle mise à l’écart par les différents partenaires, dont la Chine ? Il n’y a donc pas eu abandon officiel du projet BCIM ; mais la Chine n’en parle plus guère et blâme indirectement l’attitude de l’Inde : « India’s attitude toward the BCIM Economic Corridor has disappointed Bangladesh and Myanmar » peut-on lire sur un article du Global Times reproduit sur le Portail BRI (Belt and Road Portal, 2019).
3.2. De vives rivalités entre Inde et Chine
Le BCIM a fait l’objet de l’attention particulière des médias indiens et chinois en 2017, lors de la rencontre entre Xi Jinping et Narendra Modi en marge de sommet BRICS à Xiamen. On l’a présenté alors, de part et d’autre, comme un symbole du développement de relations bilatérales et comme une illustration parfaite de la coopération « gagnant-gagnant ». L’Inde souhaitait donner ainsi des gages de sa bonne volonté pour développer un projet dont les retombées économiques potentielles étaient fort importantes. Toutefois, le projet semble aujourd’hui mis sur la glace (même si les discussions bilatérales continuent à se produire), à la suite de la montée de tensions frontalières sino-indiennes et de la décision de l’Inde de ne pas poursuivre la coopération avec la Chine pour ce projet. Aux yeux de New Delhi, qui souligne que les objectifs poursuivis par Pékin ne sont pas seulement économiques mais aussi géostratégiques, ce corridor est désormais perçu comme une menace pour sa sécurité nationale puisqu’il pourrait élargir l’influence chinoise dans le nord-est du pays.
Plusieurs raisons ont présidé à la disgrâce du projet aux yeux du gouvernement indien. Tout d’abord, alors que le projet de corridor BCIM était au départ le fruit d’une initiative régionale, son inclusion en 2013 dans le cadre de la BRI et la communication de la Chine à son sujet ont éveillé la perception, par les autorités indiennes, que le BCIM était devenu un projet largement contrôlé par le gouvernement central chinois, faisant peu de place aux acteurs régionaux et à la cogestion désirée par New Dehli (Uberoi, 2019).
Par ailleurs, l’Inde a eu le sentiment que les autorités chinoises étaient davantage préoccupées par le souci de vendre les services de leurs entreprises et de favoriser les exportations en provenance de Chine, plutôt que de développer l’essor bilatéral du commerce (Sajjanhar, 2016; Marchang, 2021), alors que le tissu économique indien n’était pas prêt par ailleurs à composer avec cette concurrence accrue (Thomas, 2019). New Dehli n’a pas apprécié non plus le soutien appuyé de la Chine en faveur du corridor Chine-Pakistan (CPEC), qui doit passer par le Cachemire toujours disputé entre Inde et Pakistan (Granger, 2022).
La détérioration du conflit frontalier avec la Chine dans l’Arunachal Pradesh et surtout dans l’Aksai Chin, dans la vallée de Galwan (ICG, 2023; Tirziu, 2023), ont grandement contribué aussi à conduire l’Inde à remettre en cause son soutien envers le corridor BCIM (Marchang, 2021; Chanda, 2021). Les incidents récurrents, qui ont fait plusieurs dizaines de morts en quelques années, alimentent le sentiment d’insécurité à New Delhi, mais aussi irritent les sensibilités nationalistes à Pékin. Cette situation empêche l’Inde et la China d’adopter une position positive et proactive à l’égard d’un corridor de transport multilatéral.
Par ailleurs, l’Inde s’inquiète de la multiplication des projets portuaires impliquant des sociétés chinoises, donnant naissance au concept de « collier de perles » qui serait un réseau de points d’appui navals que construirait la Chine dans l’océan Indien pour l’encercler (Amelot, 2010; Samaan, 2012, Sheldon-Dupleix, 2016 ; Chanakya Forum, 2022). L’Inde s’inquiète aussi de la présence de militaires chinois au Myanmar : des conseillers chinois au sein du gouvernement birman, mais surtout l’apparition de ce qui est interprété par l’Inde comme une base d’écoute chinoise sur les îles Coco situées à seulement 70 km des îles indiennes d’Andaman. Selon certaines sources, ces îles auraient été cédées à la Chine, selon d’autres, elles sont une concession à bail (Frontier Myanmar, 2023; Selth, 2023). Dans le domaine économique, on assiste au développement de la rivalité entre l’Inde et la Chine – ils offrent au Myanmar des prêts et des projets d’infrastructure concurrents.
L’Inde a donc suivie une trajectoire politique la conduisant à lire de plus en plus des intentions politiques chinoises visant à réduire son influence régionale et à ne promouvoir que son seul intérêt dans le projet de corridor BCIM, ce qui a conduit le gouvernement indien à prendre ses distances, voire à développer des contre-projets destinés à concurrencer les initiatives chinoises, voire à soutenir des discours négatifs à l’endroit de la BRI, comme le concept du « piège de la dette » que Beijing aurait conçu pour entrainer sciemment des pays partenaires dans un endettement excessif (Chan, 2020), l’Inde soulignant ainsi que la Chine ne se conduirait pas différemment des puissances occidentales qui avaient permis le surendettement de nombre de pays en développement dans les années 1980.
La Chine elle-même nourrit un dilemme : comment mener de front une politique d’affirmation dans le dossier frontalier en Himalaya, de contrôle du rapprochement indien vers Occidentaux dans le cadre de la région indo-pacifique, mais aussi le développement rapide de bonnes relations avec les pays voisins de l’Inde et le succès des projets liés à la BRI ? (Singh, 2022).
New Delhi ne cache plus ses intentions de proposer une alternative maritime à ce corridor – le Kaladan Multi-Modal Transit Transport Project qui vise à relier le port de Calcutta au port birman de Sittwe, la capitale de l’état d’Arakan au Myanmar. D’autres initiatives régionales portées par l’Inde, dont la Bay of Bengal Initiative for Multi Sectoral Technical and Economic Cooperation (BIMSTEC), la Mekong Ganga Cooperation initiative et le projet de construction de l’autoroute trilatérale (Inde, Myanmar et Thaïlande), un projet particulièrement cher aux yeux de l’Inde (Khalid, 2022; Sinha, 2023), ou encore une connexion ferroviaire Inde du Nord-est – Myanmar – Thaïlande nourrissent des objectifs proches du corridor BCIM mais ne sont clairement pas présentées par l’Inde comme étant reliées à la BRI ou au corridor BCIM. Ces initiatives qui visent à améliorer la connectivité régionale sont réalisées sans la participation de la Chine.
4. Un projet semé d’embûches politiques
4.1. De sérieux problèmes d’instabilité
Outre la guerre civile chronique entre le gouvernement du Myanmar et plusieurs mouvements autonomistes dans les zones frontalières, surtout dans le nord-est du pays (Karens, Karennis, Wa, Kachins, Shan… ), qui a pris un tour plus actif et moins favorable à la junte fin 2023 (Rouiaï, 2024), dans le Nord-Est de l’Inde opèrent aussi de nombreux mouvements ethniques, religieux et politiques radicaux. C’est une zone où de différents trafics illégaux prolifèrent (drogues, armes principalement de fabrication chinoise, migrants, combattants/militants/terroristes) (Levaillant, 2024). Tout cela déstabilise la région et rend risqué tout investissement dans le développement d’infrastructures.
Dans les années 2009-2015, certains efforts ont été entrepris pour combattre ses mouvements. Par exemple, les autorités du Bangladesh ont mené une opération militaire pour éliminer les camps du mouvement de guérilla indien United Liberation Front of Assam sur son territoire, alors que le gouvernement du Myanmar a fait de même avec le National Socialist Council of Nagaland (NSCN). Mais il faut relativiser l’impact réel du développement de la coopération en matière de sécurité. Le Bangladesh et le Myanmar sont par exemple très critiqués par l’Inde pour leur incapacité à endiguer le trafic de la drogue sur leur territoire dont le volume s’approche de celui généré par l’Afghanistan jusqu’à l’avènement du régime des talibans en 2022 (Mikhailov, 2022). Ce trafic se développe surtout vers l’Inde et augmente constamment à cause de la corruption des autorités locales. En réponse à ces critiques, en 2019, les autorités birmanes ont arrêté les leadeurs des différents mouvements et groupuscules séparatistes indiens (dont ceux du United Liberation Front of Assam et du People’s Liberation Army of Manipur) se trouvant sur leur territoire, groupes armés que New Delhi accuse de contrôler ces trafics illégaux leur permettant de financer leurs activités terroristes.
Dans ses déclarations au sujet de réticence de l’Inde à soutenir le projet du BCIM, Pékin souligne a contrario que la construction d’infrastructures de transport améliorant la connectivité de ces régions pourrait contribuer à la résolution de ces problèmes de séparatisme, en permettant la croissance économique et l’amélioration du quotidien des populations (Mikhailov, 2022).
4.2. Des relations dégradées entre les différents partenaires
Si l’attitude de New Delhi envers les perspectives du BCIM varie au gré de changements de la conjoncture internationale et de leurs préoccupations géopolitiques, la position du Myanmar et du Bangladesh demeure plus enthousiaste (surtout celle de Bangladesh et Myanmar après le coup d’État de 2021). On a vu cependant que la Chine n’inscrit plus guère la communication de sa coopération économique avec le Myanmar dans le cadre du projet BCIM, mais dans celui du CMEC, dans une optique bilatérale. De plus, les projets progressent lentement.
Le conflit entre les autorités birmanes et l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan qui a conduit au massacre des Rohingyas au Myanmar en 2017 a également eu un impact significatif sur la coopération interrégionale. Confronté au sanctions occidentales, le gouvernement du Myanmar s’est rapproché de la Chine. Mais par ailleurs, les répercussions du conflit ont tendu les relations entre les autres États. Ainsi, New Delhi et Dhaka ne voient pas de la même façon l’arrivée massive des réfugiés rohingyas qui transitent par le territoire du Bangladesh pour venir en Inde: pour l’Inde, il s’agit de radicaux et de terroristes potentiels qui franchissent illégalement la frontière entre l’Inde et le Bangladesh ; pour Dhaka, il s’agit de coreligionnaires persécutés, des musulmans bengalis déplacés de force dans l’Arakan au Myanmar par les autorités coloniales britanniques dans les années 1930 et 1940 (Mikhailov, 2022).
L’Inde a adopté une ligne dure sur cette question et ne soutient pas la demande de Dhaka de condamner le génocide contre les Rohingyas. En parallèle, New Delhi s’inquiète de la multiplication des cas de persécution d’hindous résidant dans l’état d’Arakan/Rakhine, en Myanmar, et au Bangladesh. Ces phénomènes ont été documentés par des experts indiens et des organisations internationales (Amnesty International en particulier). C’est un problème complexe et difficile à résoudre qui pourrait avoir un impact non-négligeable sur les relations trilatérales et dont nuire aux perspectives de la réalisation du projet du BCIM : 250 000 Hindous et 1 million de Rohingyas [sur une population de 3 millions de Rohingyas] vivent au Myanmar (Mikhailov, 2022).
Par ailleurs, la crise des Rohingyas a bien évidemment eu un impact sur les relations entre Myanmar et Bangladesh (Banerjee, 2023). De fait, les projets d’interconnexion entre les deux pays ne progressent plus. Après avoir construit une voie ferrée avec des entreprises chinoises entre Chittagong et Cox’s Bazar sur la côte du golfe du Bengale (International Railway Journal, 2023), au double écartement métrique et standard (BSS, 2023), il était prévu depuis 2010 de prolonger la voie en direction de Gundum au Bangladesh puis ensuite Maungdaw au Myanmar, prélude à la poursuite d’une voie vers la Thaïlande ; mais ce projet, qui devait être achevé en 2014 (Thailand Construction News, 2010), n’est plus à l’ordre du jour, compte tenu des relations dégradées entre les deux États (Saif, 2021; Mamun, 2022; Samad, 2023). Le Bangladesh maintient son intérêt officiel pour la BRI, mais tâche de naviguer entre ses deux grands voisins, Chine et Inde, ne serait-ce que pour tâcher de profiter de leur rivalité pour obtenir de meilleures offres (Kashinath, 2016; Rezwan, 2023).
Conclusion
La coordination entre les gouvernements et la résolution de ces problèmes sont essentielles pour faire progresser le projet de corridor entre Chine, Myanmar, Bangladesh et Inde. Bien que le projet BCIM soit officiellement en cours de développement, sa mise en œuvre complète pourrait prendre de nombreuses années en raison de la complexité des infrastructures à construire et des obstacles politiques à surmonter. À ces deux problèmes majeurs s’ajoutent d’autres défis, dont le faible niveau de coopération entre les pays participants, voire une profonde méfiance comme entre Inde et Chine, et le manque d’investissements. Cependant, il représente une initiative majeure visant à renforcer la coopération économique et la connectivité entre les pays de la région, ce qui pourrait avoir un impact significatif sur le développement régional à long terme.
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[1] Au Myanmar le réseau ferré est à écartement métrique, moins cher mais capable de supporter de moindres charges. En Inde c’est l’écartement très large (1,67 m) qui prévaut. La réalisation d’une voie ferrée de Calcutta au Yunnan en passant par le Bangladesh et le Myanmar pose donc crûment la question des normes de cette voie, et donc aussi de l’interconnexion possible de cette nouvelle voie potentielle avec les réseaux des pays traversés.
[2] En 2020, le Myanmar devait 3,3 milliards $ à la Chine, soit 24% de sa dette extérieure de 13,5 milliards $) (19% du PIB). Le Laos avait une dette extérieure de 17 milliards en 2021 (dont 22% dus à la Chine), soit 105% de son PIB.
Frédéric Lasserre est professeur au département de Géographie de l’Université Laval, et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques. Frederic.lasserre@ggr.ualaval.ca
Emmanuel Gonon est directeur de l’Observatoire Européen de Géopolitique. emmanuel.gonon@gmail.com
Résumé : l’Inde détermine largement sa politique étrangère en fonction des menaces perçues. Ces menaces provenaient des États-Unis il n’y a pas si longtemps, et, de manière croissante, de la Chine, avec comme constante la rivalité avec le Pakistan. Avec l’émergence des discours sur l’indo-pacifique se pose la question, pour l’Inde, de sa relation tant avec Washington qu’avec Pékin, dans un ballet à trois dans lequel Dehli s’efforce de conserver au moins les apparences d’une autonomie stratégique qui lui est chère.
Summary : India’s foreign policy is largely determined by perceived threats from the United States, not so long ago, and increasingly from China, with the constant rivalry with Pakistan. The advent of the Indo-Pacific discourse raises the question of India’s relationship with both Washington and Beijing, in a three-way ballet in which Delhi strives to maintain at least the appearance of its cherished strategic autonomy.
Keywords : India, policy, China, rivalry, autonomy.
Le regain des tensions frontalières entre la Chine et l’Inde, l’expansion du projet chinois des Nouvelles routes de la soie (NRS, ou BRI pour Belt and Road Initiative en anglais), l’invasion russe de l’Ukraine et le relatif isolement de la Russie, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine ont, au cours des dernières années, remis en cause les fondements de la politique étrangère de l’Inde et les représentations qu’elle se faisait de ces trois acteurs majeurs.
Plusieurs indices laissent entrevoir une rivalité géopolitique grandissante en Asie: l’exacerbation des tensions militaires à la frontière sino-indienne en 2020 lors des combats dans la vallée de la Galwan ; la lecture par Dehli du projet chinois perçu comme un encerclement maritime au travers de la construction d’un réseau de bases et points d’appui navals, appelé « collier de perles » (string of pearls) (Lasserre et al, 2022), auquel elle répond par le projet de « collier de diamants » (diamond necklace) en Asie centrale et dans l’espace océanique (Javaid, 2020; Bubna et Mishra, 2020; Jha, 2022). S’y ajoute le poids d’une rivalité américaine de plus en plus affirmée avec la Chine, qui conduit Washington à chercher à resserrer ses alliances ou coopérations stratégiques avec ses partenaires asiatiques ou océaniens, Australie avec l’alliance AUKUS; Australie, Japon et Inde à travers le regroupement diplomatique du Quad (Quadrilateral Security Dialogue). Ces évolutions conduisent le gouvernement indien à réévaluer ses priorités stratégiques dans une région de plus en plus appelée Indo-Pacifique, un qualificatif à géométrie variable mais qui incarne certainement la lecture, de la part de ses partisans, de la recomposition des relations régionales dans le contexte de l’ascension politique, économique et militaire de la Chine (Patman et al, 2022), comme de l’Inde et de leur concurrence multiforme accrue.
Parallèlement, les attentes indiennes nées d’une longue proximité avec Moscou connaissent une brutale remise en cause avec l’invasion de l’Ukraine en 2022. Si Dehli refuse de condamner Moscou en s’abstenant lors du vote des résolutions du 2 mars 2022 et du 23 février 2023 et lui achète de grandes quantités de pétrole et de charbon, à prix cassés il faut le souligner, il n’empêche que la coopération militaire avec la Russie est désormais limitée par les sanctions occidentales[1] tandis que l’enlisement du conflit pousse davantage Moscou dans l’orbite de Pékin, sans doute au détriment de la solidité du soutien accordé à l’Inde.
C’est dans ce contexte que l’Inde semble amorcer un processus de remise en cause de ses postulats de politique étrangère, dont une prémisse a été la définition de la Look East Policy (1991) approfondie en 2014 par la Act East Policy (2014) par le premier ministre Narendra Modi, reconduit en 2019. Comment s’articulent les paramètres de cette réflexion stratégique indienne ?
1. Abattre les dogmes ?
1.1. Envers la Chine
Un dogme fondamental de la politique étrangère indienne reposait pendant la guerre froide sur le principe de non-alignement, à la fois pour se prémunir des pressions des deux grands d’alors, mais aussi pour offrir une possibilité de constitution d’une 3e voie dont l’Inde pouvait constituer le chef de file et reposait sur les cinq principes simples du Panchsheel. Cette option diplomatique a connu des succès mitigés, mais a surtout conduit l’Inde du premier ministre Nehru à opter pour une politique de main tendue avec la Chine, même si cette approche ne faisait pas l’unanimité : le ministre des Affaires étrangères, Vallabhbhai Patel, déclarait le 7 novembre 1950, peu après l’invasion chinoise du Tibet, que « même si nous nous considérons comme des amis de la Chine, les Chinois ne nous considèrent pas comme leurs amis… » (cité par Ganguly, 2023 :99). Patel avait mis le doigt sur un travers majeur de la stratégie indienne : elle analysait le monde en termes de rivalité Est-Ouest au travers du prisme conceptuel de l’impérialisme occidental. Si cette grille d’analyse a pu se révéler fonctionnelle pendant la seconde moitié du 20e siècle, elle ne l’est plus désormais, dans un monde où l’impérialisme, y compris ses traductions heurtant directement les intérêts stratégiques de l’Inde, émanent aussi de puissances non-occidentales, Chine et Russie. En particulier, la Chine ne cesse de réaffirmer des revendications territoriales fondées sur l’extension supposée de l’autorité de l’empire des Qing, en particulier en mer de Chine du Sud ou dans l’Himalaya, comme son intention de recouvrer Taiwan, par la force au besoin.
Ce prisme analytique pèse encore sur les représentations indiennes. Dehli a certes officiellement abandonné le principe du non-alignement (Chatterjee Miller, 2021; Raja Mohan, 2021; Kliem, 2022) pour celui de multi-alignement et de son corolaire d’autonomie stratégique (Saint-Mézard, 2022), lui permettant de justifier une posture complexe et multidimensionnelle par laquelle elle opère un rapprochement avec le Japon, l’Australie et les États-Unis ainsi qu’avec la France, sans pour autant abandonner son attitude conciliante envers la Russie ni sa politique de main tendue envers la Chine.
1.2. Envers les États-Unis
Parmi les facteurs freinant un rapprochement plus appuyé avec Washington, figurent les craintes du renouveau d’une politique isolationniste de Washington en cas de retour au pouvoir en 2024 d’une administration républicaine peut-être dirigée par Donald Trump, et l’incertitude quant au soutien réel que pourraient offrir les États membres du Quad en cas de conflit avec la Chine. Mais la méfiance indienne repose aussi sur le poids des représentations historiques.
Un épisode ancré dans le discours historique indien remonte à la guerre indo-pakistanaise de 1971, initié par la guerre civile née du mouvement indépendantiste bangladais. Washington s’aligna alors sur Islamabad et Kissinger encourageait la Chine à ouvrir un second front contre l’Inde dans l’Himalaya. Enfin, le président Nixon dépêcha la 7e flotte dans le golfe du Bengale, d’ailleurs surveillée à distance par un détachement de la flotte soviétique. Le face à face aurait pu dégénérer tant la tension était vive avant que la garnison pakistanaise ne capitule à Dacca. Ce souvenir des tractations diplomatiques comme du déploiement hostile de la flotte américaine contribue, au-delà de l’intense coopération russo-indienne en matière de fourniture militaire, à la persistance de l’image positive de Moscou à ce jour (Sengar, 2022; Ganguly, 2023) et négative, de Washington.
Mais cette représentation historique, volontiers cultivée par la Russie dans le cadre de ses relations avec l’Inde, trouve son image inverse dans un autre épisode, moins connu. Lors de la guerre sino-indienne de 1962, le président Kennedy avait ordonné le déploiement du porte-avion USS Kitty Hawk dans le golfe du Bengale pour y établir un pont aérien et livrer près de 40 000 tonnes d’armes et de matériel militaire. L’URSS, qui n’avait pas encore rompu les liens avec la Chine, a cédé aux pressions de Pékin et s’est cantonnée à une position de neutralité dans ce conflit, repoussant toutefois la livraison de chasseurs soviétiques MiG-21 à l’Inde (Athale, 2012; Brewster, 2020).
2. Les dilemmes indiens
2.1. La pérennité du soutien russe
Ces épisodes historiques soulignent, d’une part, la dimension de facto subjective des représentations historiques ; mais, au-delà de cet aspect théorique, rappellent crûment à Dehli sa dépendance militaire envers la Russie. Le principal risque militaire auquel l’état-major indien pourrait faire face serait un double conflit dans l’Himalaya contre la Chine et le Pakistan[2]. En 1962, l’URSS était le partenaire senior du duo Chine-URSS et pourtant il s’est aligné sur Pékin ; depuis plusieurs années et encore davantage depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est devenue le partenaire junior et la question de la fiabilité du soutien militaire russe se fait prégnante aux yeux des décideurs indiens (Ganguly, 2023).
L’Inde doit ainsi composer avec le poids de ses représentations alors que des questions stratégiques se posent avec acuité. La grande majorité de son équipement militaire est d’origine russe et Dehli est dépendante du soutien de Moscou pour son approvisionnement en pièces et munitions (Jaffrelot et Sud, 2022)[3]. Mais en cas de conflit avec la Chine et son allié pakistanais, la Russie aura-t-elle la capacité de composer avec les pressions chinoises et lui apporter soutien diplomatique et assistance logistique ? Sur le long terme, la coopération technologique avec Moscou peut-elle encore permettre le développement de systèmes d’armes efficaces, comme les missiles de croisière supersoniques Brahmos, sachant qu’à court terme toute coopération technique avec Moscou est compromise et que la pérennisation des sanctions risque d’accentuer le fossé technologique entre les Occidentaux et la Russie ? (Ganguly, 2023). Même si elle tient à ce partenariat, l’Inde ne peut plus se permettre de lui être exclusive.
La France pourrait constituer une alternative durable à cette coopération militaire indo-russe. Après la vente de 26 avions de combat Rafale et de trois sous-marins diesel Scorpène en 2023, Paris et Delhi souhaitent approfondir leur coopération militaire (Cabirol, 2023; Vincent et Philip, 2023) qui s’articule autour du discours commun sur l’importance de la région indo-pacifique (Milhiet, 2022). Si cette coopération, en matière d’achat d’armements, se heurte tant à la lenteur de la bureaucratie indienne qu’à la politique d’indigénisation de la production (Atmanirbhar Bharat) lancée par le premier ministre Modi en 2020 (Sénat, 2020), elle a toutefois abouti à la reformulation et à l’approfondissement en janvier 2023 d’un partenariat stratégique signé 25 ans plus tôt[4].
2.2. L’autonomie stratégique
On peut argumenter que la reformulation des orientations stratégiques indiennes est le reflet d’une approche très pragmatique, ce que S. Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères indien, a récemment résumé : « l’esprit d’indépendance qui a conduit au non-alignement […] peut aujourd’hui mieux s’exprimer dans le cadre de partenariats multiples » (Jaiskankar, 2019). Alors que sa situation sécuritaire commençait à se dégrader avec la montée en puissance de la Chine et son agressivité croissante le long des frontières terrestres et maritimes dans les années 2000, Delhi a commencé à intensifier sa coopération en matière de défense et de sécurité avec les États-Unis. Si l’Inde s’était maintenue proche de la Russie et de la Chine après les années 1990 pour préserver son autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, dans les faits, l’aggravation du déséquilibre des forces avec la Chine et ses conséquences l’ont poussée à se rapprocher de Washington (Raja Mohan, 2021).
Dans cette analyse, le calibrage continu des relations de l’Inde avec les grandes puissances ne serait plus motivé par des notions abstraites de non-alignement et d’autonomie stratégique, mais par l’évaluation des conditions concrètes auxquelles l’Inde est ou pourrait être confrontée. Cependant, il est certain que le discours politique et académique sur la politique étrangère de l’Inde a eu tendance à présenter le non-alignement comme un cadre idéologique immuable dans une orientation politique anti-occidentale (Raja Mohan, 2021), teintant nécessairement les analyses du gouvernement indien.
De fait, plusieurs observateurs font valoir que la position actuelle du gouvernement indien, consistant à conserver une relative neutralité afin de ne pas froisser la Chine et de maintenir ainsi une certaine ouverture, pourrait, elle aussi, ne pas être viable à terme. Cette impossibilité de maintien d’une politique d’équidistance (fence sitting en anglais, plus péjorativement) que traduit le refus de toute alliance formelle, revient sous la plume de plusieurs analystes (Ganguly, 2023 ; Bajpaee, 2022).
Il est certain que ce dogme fondamental, couplé avec les représentations historiques à l’endroit des États-Unis, teintent négativement l’idée d’un partenariat stratégique avec ces derniers qu’ils apprécieraient, leur permettant de réduire les effectifs de la 5eme et de la 6eme flotte dans l’océan, mais dans lequel l’Inde ne veut pas être un partenaire junior (Stephens, 2015).
D’autres analystes font valoir que l’Inde est confrontée à des menaces pressantes et qu’elle n’a pas le luxe de maintenir l’apparence de son autonomie stratégique, davantage une illusion qu’une réalité, avec le risque d’une marginalisation stratégique du pays alors qu’autour se nouent des coopérations de long terme, entre Pakistan et Chine, mais aussi entre Iran et Chine, Myanmar et Chine ; Australie et Japon ; Vietnam et Japon (Bajpaee, 2022, 2023).
2.3. Ouvrir l’économie indienne
La seule issue pour l’Inde face à l’impossible autonomie stratégique est de construire son attractivité commerciale. Alors que les deux États avaient un PIB équivalent en 1987, celui de la Chine représentait environ 5,5 fois celui de l’Inde en 2021 (Statistic Times, 2021). Ce découplage entre la croissance des deux économies est préoccupant pour l’Inde car il réduit le levier financier disponible pour son gouvernement tout en limitant l’intérêt comparatif du marché indien auprès des acteurs de la région indo-pacifique. Le principal atout de la Chine contemporaine est à l’inverse la taille de son marché et ses liquidités pour investir ou prêter à des partenaires potentiels, domaines dans lesquels l’Inde ne peut pas encore la concurrencer. Si la croissance est devenue plus active en Inde et supérieure à celle de la Chine depuis deux ans (Allison, 2023), pour envisager un rattrapage économique sur le long terme et pouvoir concurrencer la Chine sur le plan géoéconomique, le gouvernement indien devra promouvoir une politique plus favorable aux investissements étrangers, une plus grande stabilité de l’environnement d’affaires, et contrôler sa tentation de retourner aux politiques protectionnistes qui ont longtemps prévalu en Inde, avec une hausse des tarifs douaniers depuis 2017 (Stephens, 2015; Ganguly, 2023). Certes, l’Inde a signé un accord commercial avec l’Australie et un partenariat économique avec les Émirats Arabes Unis, et est en train de négocier des accords de libre-échange avec l’Union européenne avec le Royaume-Uni, mais elle s’est retirée du RCEP[5] en novembre 2019, sans doute parce que la Chine en est signataire, tandis que les négociations avec le Canada piétinaient déjà avant la crispation des relations entre les deux États en septembre 2023.
Conclusion
Dans la région, l’Inde n’est pas le seul acteur à hésiter à s’engager sur la voie d’une coopération accrue avec les États-Unis ou le Japon pour contenir l’ascension politique et militaire de la Chine. En effet, le potentiel de confrontation entre le Quad et la Chine suscite de profondes inquiétudes dans toute l’Asie. Plusieurs ont adopté le langage de la neutralité pour faire face à la nouvelle fracture géopolitique en Asie, neutralité nuançant leur discours sur l’Indo-Pacifique tout en l’embrassant afin d’en atténuer les contours anti-chinois, comme l’Indonésie, l’ASEAN, voire le Japon.
Le risque pour l’Inde est cependant, d’une part, de ne pas saisir une piste de coopération dans le contexte du durcissement apparent de la posture chinoise ; et d’autre part, de perdre une occasion d’asseoir l’affirmation de la puissance indienne, dans un contexte de coopération renforcée. En 2017, l’analyste Amitav Acharya résumait ainsi le dilemme géostratégique de l’Inde : « New Delhi semble toujours paralysée par un déficit de vision. Alors que de nombreuses idées originales de [Jawaharlal] Nehru, premier Premier-ministre de l’Inde, semblent réalisables, l’Inde semble toujours en proie au doute et au fardeau des idéologies héritées. » (Acharya, 2017 : 165). Le Quad, le concept d’Indo-Pacifique, l’AUKUS mettent en lumière certains des dilemmes auxquels l’Inde est confrontée en ce qui concerne la redéfinition de ses priorité stratégiques et diplomatiques: partager le fardeau de l’endiguement de la Chine dans l’Indo-Pacifique, ou opter pour une approche d’apaisement ; s’engager ou non à dépendre des États-Unis en tant que partenaire de défense (Chatterjee Miller, 2021), car elle ne peut se passer d’être un partenaire à l’heure actuelle, au cœur d’un Indo-pacifique qu’elle a elle-même, volontairement ou pas, suscité. La posture intellectuellement élégante de S. Jaishankar du multi-alignement ne lui gagnera aucun allié en cas d’affrontement avec la Chine.
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[1] L’accord de production de 600 000 AK-203 en Inde, signé fin 2021, échappe aux sanctions, mais les batteries S400 commandées en 2018 ne sont pas livrées, sans doute parce qu’elles doivent être payées en dollars américains.
[2] C’est d’ailleurs ce risque qui a incité la Commission permanente pour la Défense, à requérir un budget dépassant 3% du PIB pour l’année budgétaire 2023-2024; Standing Committee on Defence (2022-23), 17th Lok Sabha, Ministry of Defence, Demands for Grants (2023-24), 36th Report, Lok Sabha Secretariat, mars 2023.
[3] Elle est d’environ 40% pour la marine, devant l’aviation (70%) et l’armée de terre (90%); voir Jaffrelot et Sud (2022).
[5] Le Partenariat économique régional global, en anglais Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) et davantage connu sous ce nom, est un accord de libre-échange proposé par l’ASEAN qui regroupe 15 États de l’Asie de l’Est et du Sud-Est et est entré en vigueur en 2022.
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Lorsqu’elle est apparue dans les années 2000, l’idée d’englober les océans Pacifique et Indien dans une seule entité spatiale appelée « Indo-Pacifique » paraissait saugrenue. La justification d’une telle association paraissait ténue et les dynamiques de la région appelée Asie-Pacifique semblaient solides, même si ce régionyme aussi avait essuyé des critiques lors de son avènement au début des années 1990 (Lasserre, 2001). Une décennie plus tard, cette nouvelle façon de penser l’espace en Asie est devenue incontournable. De nombreux États et organisations régionales se la sont appropriée, du Japon à l’Australie, de l’Inde à l’Indonésie et à l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) en passant par la France, l’Allemagne et l’Union européenne. Les États-Unis, quant à eux, ont désigné cet immense espace, essentiellement pensé dans sa dimension maritime, comme leur théâtre prioritaire d’engagement extérieur. À l’inverse, la Chine, suivie par la Russie, dénonce l’Indo-Pacifique comme un projet d’endiguement mené par les États-Unis et leurs alliés à son encontre, et rappelant le containment mené pendant la guerre froide.
Isabelle Saint-Mézard le rappelle en introduction : les noms des régions n’ont rien de naturel, ils reflètent avant tout des constructions épistémologiques, sociales et politiques. L’avènement du vocale d’Indo-Pacifique, qui a détrôné celui d’Asie-Pacifique, traduit, tout comme son prédécesseur, une lecture particulière de la réalité géopolitique : elle n’est donc pas neutre et certainement pas objective – ce qui ne signifie pas qu’elle soit illégitime. Il s’agit simplement ici de souligner le fait que l’étiquette d’Indo-Pacifique traduit des représentations, des projets, des lectures de la dynamique de l’Asie et de son environnement développés par les différents acteurs, États asiatiques mais aussi externes.
Une première partie présente précsiément la genèse de ce concept d’Indo-Pacifique et son évolution depuis 2007, en détaillant les discours des « fondateurs, des convertis et des réfractaires ». L’ouvrage brosse ainsi le portrait des représentations, des lectures géopolitiques des quatre promoteurs historiques du concept : le Japon tout d’abord, qui pourtant avait largement milité pour l’avènement du concept précédent d’Asie-Pacifique, mais qui à partir de 2007 plaide peu à peu pour un nouveau paradigme de lecture des dynamiques géopolitiques. Les politiques et discours de l’Australie également, des États-Unis et de l’Inde sont analysés afin de retracer le cheminement de ces promoteurs actifs de l’idée d’une réalité indo-pacifique. L’auteure aborde ensuite les cas d’acteurs qui se sont ralliés à l’idée, parfois après des hésitations, notamment l’Indonésie, l’ASEAN ou l’Union européenne ; et les États résolument hostiles au concept, Chine et Russie, dans lequel ils voient, non sans arguments, une construction géopolitique avant tout destinée à nuire à l’influence grandissante de Pékin.
Comment comprendre l’émergence et le succès de ce nouveau concept ? Dans une seconde partie, l’auteure mobilise le concept d’ « anxiété géopolitique », soit les craintes et les représentations d’un ordre politique bouleversé par la rapide ascension économique puis politique et militaire de la Chine, et des frictions que celle-ci engendre, surtout depuis le lancement du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie, souvent perçu comme un outil de séduction de la Chine à vocation non pas seulement économique, mais bien aussi politique. Ainsi, pour Washington, acteur au cœur de cette seconde section, l’ascension de la Chine représente une menace; le concept d’Indo-Pacifique constitue l’outil idéal pour fédérer les alliés afin de limiter l’expansion maritime de la Chine en Asie. La troisième section détaille les motivations du Japon, le souci de sa propre affirmation face à l’avènement d’une Chine puissante à ses portes, dans le cadre d’une alliance avec les États-Unis dont la solidité suscite des doutes à Tokyo. D’une manière semblable, pour l’Australie, le sentiment de devoir compter sur ses propres forces, la « hantise de l’abandon » déjà vécu pendant la Seconde guerre mondiale, renforce le désir de chercher de nouveaux alliés tout en cultivant la relation avec Washington. Une quatrième section aborde la stratégie particulière de l’Inde, confrontée depuis la guerre de 1962 à la menace perçue sur sa frontière continentale avec la Chine, menace renforcée par l’alliance solide de Pékin avec le Pakistan ennemi récurrent de l’Inde (guerres de 1947, 1965, 1971, 1999). New Dehli cherche des appuis pour rompre son isolement mais ne souhaite ni provoquer la Chine, ni, par choix idéologique, entrer dans ce qui pourrait paraitre comme une alliance avec les États-Unis et compromettrait son autonomie politique de chef de file des non-alignés.
De fait, au-delà de l’adoption d’un vocable commun, la représentation de ce que recouvre l’Indo-Pacifique varie grandement d’un promoteur à l’autre, tant dans la définition des limites de la région, que dans la compréhension de ce que doit comporter la coopération promue par les quatre fondateurs. Ces représentations distinctes, parfois divergentes permettent de rendre compte de l’absence d’institutionnalisation du concept et du développement d’arrangements minilatéraux, dont le Quad, des accords de coopérations trilatéraux, ou l’Aukus en sont la manifestation. Le concept recouvre des imaginaires distincts, des lectures différentes, des intentions parfois complémentaires mais parfois contradictoires également. Bref, ces réalités illustrent à quel point il n’est pas de région Indo-Pacifique, pas davantage qu’il n’y avait une région Asie-Pacifique, mais en quoi l’idée sert avant tout à fédérer des États ou institutions régionales en fonction de leurs représentations, de leurs craintes et anxiété géopolitiques, et de leur agenda politique qui, de manière opportuniste, peut viser à mobiliser ce nouveau concept pour servir leurs intérêts, ainsi l’Indonésie qui vise à renforcer son rôle géopolitique majeur d’interface entre océans Indien et Pacifique ; ou la France qui entend affirmer son statut de puissance incontournable à travers ses territoires d’outre-mer dans ces deux océans.
Il s’agit là d’un ouvrage très clair, bien argumenté, bien construit. Le raisonnement est limpide et accessible pour tout public. L’ouvrage expose clairement les stratégies et les représentations des différents acteurs. Il démontre clairement comment les débats et enjeux autour du concept d’Indo-Pacifique reflètent le durcissement des rapports de force entre grandes puissances en Asie et les stratégies d’influence et de coalition que chacun met en place dans tous les domaines : diplomatique, économique et technologique, écologique et sanitaire, et surtout, idéologique.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
Titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques.
Références
Lasserre, F. (2001). L’ère du Pacifique : Une représentation schématique ? Histoires de centres du monde. Dans Lasserre, F. et Gonon, E. (dir.), Espaces et enjeux : méthodes d’une géopolitique critique. Paris/Montréal : L’Harmattan, 381-398.
Valentin Laugrand est inscrit au baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval. Il collabore à un projet d’histoire orale de l’Institut Jean-Margéot (ICJM) sur l’île d’Agaléga (océan Indien) où vit une communauté de pêcheurs créoles. Il s’intéresse aux enjeux géopolitiques de la Chine et de l’Inde et souhaite poursuivre des études de droit international en Asie.
Résumé
À l’heure de la crise de la Covid-19, la Chine et l’Inde exercent leur soft power. La Chine se présente comme une superpuissance à la fois généreuse et préoccupée par la recherche de relations harmonieuses au sein, comme à l’extérieur de ses frontières. L’Inde défend depuis longtemps une politique de non-alignement. Aujourd’hui, elle s’appuie de plus en plus sur le nationalisme hindou et s’inquiète des ambitions économiques et politiques de sa voisine. Les deux géants entrent ainsi en friction. Le contrôle de l’océan Indien, comme l’illustre le cas d’Agaléga une île appartenant à l’île Maurice, devient alors l’un des grands enjeux géopolitiques contemporains.
Mots-clés : Chine, Inde, COVID-19, soft power, océan Indien, Maurice
Summary
At the time of the Covid-19 crisis, China and India are exercising their respective soft power. China presents itself as a superpower that is both generous and concerned by the search of harmonious relations within and outside its borders. India has implemented a policy of non-alignment for many years. Today, it relies increasingly on Hindu nationalism and worries about the economic and political ambitions of its neighbor. The two giants come into friction. Control of the Indian Ocean, as illustrated by the case of Agaléga, an island belonging to Mauritius, then becomes one of the major contemporary geopolitical issues.
Keywords: China, India, COVID-19, soft power, Indian Ocean, Mauritius
Introduction
Comment parler du soft power en Asie en contexte de pandémie? Comment aborder les cas de la Chine et de l’Inde, deux puissances régionales asiatiques majeures, qui y recourent de façon différente dans les relations internationales? Popularisée par Joseph Nye (1990), l’idée du soft power apparait en Chine en 1992-93 après la traduction en chinois du livre de Nye et la publication d’un article de Wang Huning (Heurtebise 2020 : 131). En 2007, à l’occasion du 17e Congrès du Parti Communiste Chinois, le concept de soft power est officiellement introduit pour orienter la politique étrangère du pays (Heurtebise 2020 : 131). Le concept d’émergence pacifique, apparait lui en 2003, et devient alors un instrument idéal de ce soft power (Courmont, 2012). En 2013, Xi Jinping lance son projet colossal de développement économique, les nouvelles routes de la soie, visant à relier le pays au reste du monde par un réseau ferroviaire et maritime et à assurer son approvisionnement en matières premières. Pour rendre ses projets acceptables, la Chine tente alors de se débarrasser de l’image négative associée au caractère répressif de son régime à l’international et d’atténuer les craintes que son ascension fulgurante suscite au sein des démocraties libérales. Le sinologue Jean-Yves Heurtebise observe : « Là où l’Occident n’a su se développer que grâce à la colonisation de terres étrangères, la Chine, elle, saura se développer sans recourir à l’inféodation des autres nations » (2020 :130). Que cachent pourtant toutes ces initiatives? Certes, la notion de soft power a introduit un nouveau paradigme dans la doctrine politico-militaire chinoise, lui permettant de dissimuler son ascension et ses ambitions géostratégiques. Mais comment comparer ce soft power à celui de son rival indien, défenseur de longue date du non-alignement et du multilatéralisme (Véron et Lincot, 2020)?
C’est dans ce contexte de crise sanitaire mondiale déclenchée par le SARS-CoV2, sur le fond de ce vaste projet des routes de la soie et de l’exercice par la Chine de son soft power, que cet article propose d’examiner les tensions entre la Chine et l’Inde dans l’océan Indien. Les tensions entre ces deux géants asiatiques datent depuis longtemps et elles ont fait l’objet de nombreuses études dans cette région dès le milieu des années 2000 (voir Khurana, 2008), mais surtout après 2015 (voir par exemple Brewster, 2016; Hornat, 2016; Khan, 2016). Qu’en est-il à l’heure de la pandémie ? Quels sont les effets de la diplomatie du masque et du vaccin de Pékin? Derrière l’image du soft power, pour quels motifs ces deux pays se militarisent-ils (Blanchard et al., 2017) et ce, autant dans la région de l’Indo-Pacifique (Péroin-Doise, 2019) que dans l’océan Indien (Das 2019; Saint-Mézard, 2019) ?
L’analyse proposée sert deux buts puisqu’il s’agit d’examiner ces questions en amont de ces politiques, dans des représentations culturelles, et à partir du cas méconnu d’Agaléga. Cette île appartient à l’Île Maurice et l’Inde nationaliste y a récemment entrepris la construction d’infrastructures en vue de mieux contrôler l’océan Indien. Ces constructions ont été négociées avec le gouvernement pro-indien de l’île Maurice dès les années 2015, mais elles s’accélèrent au cœur de la pandémie et suscitent bien des inquiétudes auprès de la population locale. Agaléga est-elle en voie de devenir une base maritime indienne ? Quels sont donc les grands paramètres de cette rivalité sino-indienne ?
La réflexion se fera en trois temps. Après un examen de l’exercice du soft power chinois dans le contexte de la crise sanitaire, la perception indienne d’une menace chinoise sera analysée. Les aspirations hégémoniques de l’Inde et de la Chine seront ensuite appréhendées en amont sous l’angle des représentations culturelles et politiques qui les alimentent.
L’instrumentalisation d’une crise sanitaire pour l’exercice du soft power chinois
La crise de la Covid-19 a surpris la Chine comme les pays occidentaux, mais l’Empire du milieu y a vu une opportunité pour se présenter comme une superpuissance bienveillante, prospère et suffisamment préparée pour à la fois gérer une crise sanitaire à l’intérieur de ses frontières et aider des pays plus démunis à l’extérieur. La Chine, n’a cependant pas renoncé à sa militarisation, elle a plutôt profité de la pandémie et de son attraction médiatique, mettant en avant son aide médicale offerte à différents pays, pour dissimuler d’autres activités.
Elle a consacré beaucoup d’énergie à montrer son efficacité dans la gestion de la Covid-19 sur son sol, ce qui a conduit, dès le début des événements, à faire arrêter les journalistes qui voulaient documenter l’épidémie. Aujourd’hui, elle revendique sa victoire sur le virus, et a pour cela organisé des fêtes en grande pompe à Wuhan, une ville-symbole dans l’histoire révolutionnaire du pays. Aussi, alors que les pays occidentaux se préparaient à une deuxième vague, la Chine célébrait le 8 septembre dernier, la quasi-éradication du virus. Les chiffres officiels du Parti font d’ailleurs état de 4634 morts (Lemaître, 2020). Bien que ces chiffres soient peu réalistes, les pays occidentaux restent prudents dans leur discours, la Chine représentant encore le principal exportateur de matériel médical jugé crucial pour combattre le coronavirus. De leur côté, les États-Unis de Trump ont saisi l’occasion pour quitter l’OMS, accusant la Chine d’avoir pris le contrôle de cette organisation.
De nos jours, le Parti communiste continue de faire la propagande de la réussite chinoise. Parmi ses arguments figure la générosité du pays prêt à exporter son aide médicale partout sur la planète. Ainsi, alors que le monde fermait ses frontières et s’isolait, la Chine fut une des seules puissances à soutenir l’Italie, en y envoyant des médecins, des conseillers et du matériel médical, contrairement au reste de l’Europe, ses proches voisins (Khan et Prin, 2020). S’agit-il d’un pur acte de générosité ou d’un acte politique calculé, considérant que l’Italie fut le premier pays du G7 à intégrer les routes de la soie chinoise ? La bienveillance chinoise ne s’est pas arrêtée là puisque Xi Jinping a fait envoyer des masques en Europe, en Afrique et en Asie. Ces dons se sont vite transformés en des partenariats commerciaux très lucratifs pour le pays. La Chine a finalement augmenté sa production de masques pour atteindre, en mars 2020, près de 120 millions d’unités par jour, soit 50% de la production mondiale. Cet investissement a fait naître la notion de diplomatie du masque (Bondaz, 2020), qui s’inscrit pleinement dans ce soft power chinois. La Chine se défend d’être ici l’unique fournisseur mondial capable d’assurer l’acheminent rapide d’une grande quantité de matériel médical, au moment même où le monde entier en a besoin.
Avec l’essor des vaccins contre la Covid-19, le pays dispose d’une autre arme diplomatique. La Chine a ainsi lancé une production massive de vaccins et promis ces doses à des pays qui, souvent, n’ont pas pu en réserver aux firmes pharmaceutiques occidentales. C’est le cas des Philippines, de l’Indonésie ou de la Malaisie, des pays avec lesquels la Chine entre pourtant régulièrement en conflit en mer de Chine. Le pays a cependant placé ces rivalités en arrière-plan, promettant à tous les pays membres de l’Association des Nations du Sud-Est (ASEAN) un accès privilégié au vaccin qu’elle produirait (Hu Yuwei, 2020). Cette diplomatie du vaccin donne de bons résultats en Asie. L’Indonésie, par exemple, a adouci ses réponses aux incursions chinoises dans sa zone économique exclusive, au large des îles Natuna, substituant ses démonstrations de force à de simples protestations de forme (Capital, 2020). Tout dernièrement, elle a réagi timidement après avoir repêché dans ses eaux un drone sous-marin de confection chinoise (Guibert 2021).
Le 15 novembre dernier, quinze pays de l’Asie et du Pacifique[1] ont finalement conclu un accord économique historique avec la Chine. Le Partenariat régional économique global (RCEP) constitue l’accord de libre-échange le plus important du monde, ses adhérents représentant 30% du PIB mondial (Le Monde, 2020). Pour certains pays asiatiques, cet accord a tout d’une bénédiction puisqu’il leur permettra de compenser les effets dévastateurs de la crise économique qui s’installe graduellement en raison de la pandémie. Grâce à cet accord, les investissements à l’étranger de la Chine seront facilités, et la dépendance économique de plusieurs membres de l’ASEAN envers ce pays s’accentuera davantage.
L’Empire du milieu profite donc de la pandémie pour mettre de l’avant sa bienveillance et valoriser son image. Elle mobilise ce soft power pour dissimuler son hard power pourtant bien réel et visible en Mer de Chine, à Hong Kong, dans l’Himalaya, ainsi qu’aux portes de l’océan Indien, que ses navires doivent traverser. En effet, alors que l’attention des gouvernements et des médias est un peu partout tournée sur la pandémie, la Chine en profite pour poursuivre ses manœuvres militaires et la construction d’infrastructures stratégiques en Mer de Chine. En mars 2020, elle a effectué des exercices militaires au large des îles Paracels, un territoire revendiqué par le Vietnam et par Taïwan. Un bâtiment des gardes côtes chinois y a même récemment coulé un navire de pêche vietnamien (Philip 2020). De plus, les autorités chinoises ont poursuivi l’installation de deux centres de recherche sur les îles Spratleys, une zone revendiquée par les Philippines et le Vietnam (AFP, 2020). Ces exercices et ces infrastructures permettent à Pékin de s’imposer davantage dans cette zone très riche en hydrocarbures et en métaux rares.
La diplomatie chinoise intervient en deux temps : elle offre d’abord son soutien aux pays limitrophes pour les aider à les sortir de la crise sanitaire et économique qu’engendre la Covid-19, puis, dans un deuxième temps, elle avance ses pions dans la région même où ces États ont un contentieux territorial avec elle.
C’est sur ses frontières immédiates que le hard power chinois demeure le plus visible. À Hong Kong, la Chine a décidé d’en finir avec la conception d’« un pays, deux systèmes ». Profitant d’une réduction des manifestations en raison du confinement et des mesures sanitaires, la Chine procède régulièrement à l’arrestation de personnalités pro-démocratiques, liées aux manifestations étudiantes de 2019. Le 30 juin dernier, le parlement chinois a promulgué la Loi sur la sécurité nationale, un dispositif pourtant très controversé et sévèrement critiqué par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en raison de la menace qu’il représente pour l’autonomie et les libertés individuelles des résidents. Encore une fois, la Chine a profité du contexte politique de la Covid-19 et de l’image qu’elle s’est construite comme nation généreuse pour durcir son ascendant sur l’ancienne colonie britannique et réduire son autonomie. Eu égard à Taiwan qui n’a pas eu besoin de l’aide chinoise continentale pour gérer la crise sanitaire, la Chine a fait preuve d’un ton encore plus dur et menaçant, faisant peser le risque d’une invasion si le pays continuait d’affirmer son indépendance.
À l’intérieur de ses frontières, dans la région autonome du Xinjiang, la Chine a enfin poursuivi le processus de sinisation brutale des Ouigours. Officiellement, les autorités ont mis en place des centres de formation professionnelle pour réduire le chômage mais de nombreux acteurs et pays internationaux dénoncent une autre réalité, celle d’un système répressif visant à assimiler cette population par des détentions massives, du travail forcé et des stérilisations (Le Monde, 2020).
En pleine pandémie, la Chine se range donc derrière l’image d’une superpuissance bienveillante et prospère alors qu’elle n’a pas renoncé à mener des répressions et des manœuvres militaires pour préserver ses intérêts et assurer ses visées géopolitiques en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.
Le sentiment indien d’une menace face à des ambitions chinoises jugées trop invasives
La pandémie et le soft power chinois n’ont pas engendré de trêve dans les relations sino-indiennes. Au contraire, les ambitions chinoises dans l’océan Indien et le rapprochement de celle-ci avec le Pakistan à qui elle a proposé une aide médicale, ont attisé le nationalisme indien (Boquérat, 2020). Le hard power de la Chine dans l’Himalaya conforte l’Inde à sortir de sa traditionnelle position de non-alignement, pour se militariser activement au nord comme au sud et à s’intéresser davantage à la vaste région Indo-Pacifique (Racine 2019 ; Peron-Boise 2019).
Dans la vallée de la rivière Galwan, une région de l’Himalaya contestée par Pékin et New Delhi, les tensions ont atteint leur paroxysme en juin 2020, lors d’un affrontement à mains nues entre les deux armées qui a fait plusieurs morts. La frontière est contestée dans cette région depuis plusieurs années, et le développement d’infrastructures des deux côtés de la frontière perpétue le contentieux. Ainsi, alors que l’Inde a ouvert une route pour relier ses différents postes frontaliers, la Chine a construit plusieurs bases militaires et des héliports dans la région (Landrin, 2020). Pékin et New Delhi se renvoient la faute et un conflit majeur pourrait s’y déclarer à tout moment.
Le rapprochement de la Chine et du Pakistan dans le contexte de l’aide sanitaire chinoise liée à la Covid-19, irrite aussi beaucoup l’Inde, qui entretient depuis longtemps des relations difficiles avec son voisin musulman, notamment dans le Cachemire où trois guerres ont eu lieu en 1947, 1965 et 1971, sans oublier les tensions de 1999. Aujourd’hui, dans le cadre de ses routes de la soie, la Chine a l’ambition de développer un vaste projet d’infrastructures dans la région. L’Inde accuse aussi Pékin d’appuyer les extrémistes musulmans de l’Azad Kashmir, par l’envoi d’armes et d’argent. Elle craint un encerclement qui résonne d’autant plus que la Chine a fait part de sa stratégie globale du collier de perles. Pékin a en effet investi dans la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie et au Sri Lanka, deux autres voisins immédiats de l’Inde (Omid Farooq, 2019). La Chine a encore fait monter les tensions d’un cran en augmentant sa présence militaire et en ouvrant une base militaire à Djibouti (Lim 2020), d’autant plus que le pays en profite pour consolider ses liens avec le Pakistan et organiser des exercices militaires conjoints avec ce dernier, comme cela s’est fait en janvier 2020 (Albert 2019). L’Inde ne se trompe pas en percevant que la Chine tente d’accentuer aujourd’hui sa présence dans l’océan Indien afin d’assurer la protection de ses routes maritimes (Chung 2018) et accéder plus facilement à l’Afrique où ses intérêts ont considérablement augmenté.
Cette présence croissante de Pékin dans la zone d’influence de l’Inde irrite. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi avait déjà imposé un certain contrôle sur les investissements chinois sur son territoire mais le sentiment antichinois a pris une toute autre ampleur après l’annonce de la mort de 20 soldats indiens dans l’Himalaya. Une partie de la population s’est soulevée, sortant dans la rue pour brûler des drapeaux chinois et des portraits de Xi Jinping et en appelant au boycott des produits chinois. A la suite de ces évènements, 59 applications chinoises, dont le célèbre réseau social TikTok, ont été bannies en Inde et des barrières douanières ont été imposées (Dieterich, 2020). L’Inde espérait également profiter de la crise sanitaire pour développer son autosuffisance face à la Chine, limiter les investisseurs chinois et promouvoir un nationalisme économique (Dieterich, 2020). L’idée s’est manifestée dans une déclaration de Narendra Modi qui évoquait la nécessité de produire des vaccins contre la Covid-19 pour l’humanité entière.
Dans l’océan Indien, cette volonté de contrer la présence chinoise, a conduit l’Inde à renforcer aussi son soft power auprès de pays alliés tout en se militarisant discrètement (Lincot et Véron, 2020). L’Inde investit surtout dans le développement aux Maldives, aux Seychelles et à l’île Maurice.
Située à plus de 1000 km de Maurice, l’île d’Agaléga intéresse l’Inde au plus haut point. Sa position est stratégique, à la fois pour la pêche industrielle, possiblement pour un tourisme de luxe, mais surtout pour y établir une base de surveillance (Figure 1). La presse locale de Maurice a rendu publique le Memorandum of Agreement signé entre ce pays et l’Inde en 2015, et ce dernier établit clairement les taches à entreprendre par l’Inde dans l’article 2 :
The components are:
Construction of a jetty for berthing of ships
Rehabilitation and repaving of the runway over a maximum length of 4000 feet, an apron for two aircraft of size (ATR 42 type) and a taxiway
Installation of a power generation facility of approximately 300 KW
Setting up of a water desalination plant of capacity of approximately 60 tonnes per day
Construction of a National Coast Guard Post, including basic repair facilities, and
Any other facility related to the project.
Article 2, Memorandum of Understanding, Maurice-Inde, 2015
Development of Agalega – No Lease Agreement contained in MOU signed with India, says Minister Koonjoo
Le document n’évoque pas de base militaire mais des travaux importants comme la construction d’une jetée, la rénovation de la piste d’atterrissage[2], et l’installation d’infrastructures pour assurer l’approvisionnement en eau potable et en électricité[3]. Plusieurs parmi les Mauriciens sonnent l’alarme et s’inquiètent du sort qui sera réservé aux 300 Créoles d’Agaléga qui, eux, craignent une déportation semblable à celle qui a eu lieu il y a quelques décennies au moment de la construction de la base militaire à Diego Garcia par les Américains[4].
Certains se demandent ce que Maurice pourrait donc bien octroyer à l’Inde en retour, pour la remercier de son aide économique dans un pays où le gouvernement est pro-indien et issu de la diaspora hindoue. Maurice serait en effet le deuxième pays parmi les plus importants bénéficiaires de l’aide financière de l’Inde (Le mauricien, 2019).
Un article du 8 décembre 2020 publié dans L’Express mauricien fait état de ces initiatives indiennes découvertes dans la presse du pays:
Dans un article de The Telegraph India, publié en ligne le 1er décembre, des sources au sein de l’Establishment de la sécurité indiquent que l’Inde prévoit de mettre en place des systèmes de radar de surveillance côtière dans des pays amis dont Maurice (tout semble indiquer que ce sera à Agaléga), le Bangladesh, Myanmar, les Maldives et le Sri Lanka pour contrer la présence croissante de la Chine dans la région océan Indien (Walter, 2020)
L’île d’Agaléga, bien que méconnue, offre donc un bel exemple des tensions sino-indiennes qui se développent dans l’océan Indien. Ce minuscule archipel constitué de deux îles où depuis le XIXe siècle vivent des descendants d’esclaves, illustre parfaitement ce jeu de pouvoir que se livrent le soft et le hard power des deux grandes puissances asiatiques dans toute la région (Barton 2020). Agaléga se situe en plein centre de l’océan Indien et constitue, comme les Chagos, un lieu géostratégique idéal pour y établir des installations militaires. C’est dans cette perspective que l’Inde s’est d’ailleurs récemment rapprochée des États-Unis en participant à des exercices navals.
En parallèle, l’Inde exerce un soft power à Maurice qui dissimule aussi ses véritables intentions. Lors de la visite du Premier ministre indien sur l’île en 2015, plusieurs accords de coopération ont été signés dans différents domaines allant de la médecine indienne à l’économie maritime et à la culture (Ministry of External Affairs, 2015). L’Inde finance ainsi le cricket, des cours de yoga, des films de Bollywood et des manifestations religieuses spectaculaires. Les Créoles de Maurice s’inquiètent de cette générosité. New Delhi finance un métro à Port-Louis et il a signé un nouvel accord pour développer, officiellement, l’écotourisme à Agaléga. Les habitants de Maurice sont cependant convaincus que ces investissements indiens cachent un marché de dupes, et pointent du doigt les ambitions de l’Inde sur le plan stratégique et militaire. En effet, au cours des derniers mois, l’Inde a envoyé 800 ouvriers à Agaléga, dont des militaires (Floch, 2019). Outre, les infrastructures citées à l’article 2, l’accord de coopération prévoit l’établissement de 8 stations radar par l’Inde sur des îles de Maurice, comme St-Brandon, Rodrigues, etc. (Nkala 2015) De ce point de vue, l’Inde a agi ici plus rapidement que la Chine qui compte pourtant aussi une forte diaspora chinoise à Maurice, un centre culturel prospère, et des intérêts sur le plan touristique depuis l’ouverture d’une ligne aérienne reliant directement Hong Kong à Maurice.
L’Empire du milieu et le Bhârat Mata: deux conceptions aux antipodes qui s’entrechoquent
Le soft power de la Chine s’analyse à plusieurs niveaux. A cet égard, les débats demeurent encore nombreux à l’effet de savoir par quel vecteur ce concept a cheminé et fait l’objet d’une appropriation par les Chinois. Une lecture qui prend en compte les imaginaires nationaux, permet de s’interroger : faut-il faire remonter le principe du soft power à la chinoise beaucoup plus loin dans le temps, la Chine ayant souvent prôné l’harmonie ? Des sinologues comme Marcel Granet montrent que la Chine, où confucianisme, taoïsme et bouddhisme s’enchevêtrent, se défend d’appréhender le monde dans sa globalité, en cherchant des complémentarités et des correspondances entre une multitude de singularités (Granet 1968). Ce mode de pensée dit analogique cherche à construire des relations harmonieuses. La médecine chinoise exemplifie bien ce raisonnement puisque la santé est d’abord une question d’harmonie, la maladie, elle, étant un blocage qui empêche l’énergie de circuler (Marié 2008).
Sur le plan politique et diplomatique, il est concevable que la notion de soft power ait pu séduire les Chinois en ce qu’elle véhicule potentiellement la recherche d’une harmonie, d’une situation dans laquelle le multiple cohabite sous le ciel, pour reprendre une allégorie ancienne. Sous les dynasties Ming et Qing, la Chine a en effet créé un système tributaire unique, construit non pas autour d’une ambition de conquêtes territoriales, mais plutôt d’une interdépendance de tributaires et d’une puissance hiérarchique, visant à instaurer une situation de stabilité et de paix durable dans la région (Zhaojie, 2002 ; Kang, 2010). La notion de Zhongguo (中国), littéralement pays du milieu, se popularise au milieu du XIXe siècle, après les guerres de l’opium, et traduit cette idée d’une Chine conçue comme un vaste espace, ethniquement pluriel mais défendu par un mur qui l’entoure. Le sinologue Thierry Sanjuan l’explique: « Aux yeux des chinois, la Chine elle-même fait monde » (Sanjuan, 2013). Assurer une bonne gouvernance implique de pouvoir à la fois circuler à l’intérieur de cet espace et d’en protéger les contours, des idées qui se retrouvent dans le projet des nouvelles routes de la soie et du collier de perles. Le philosophe Zhao Tingyang (2018) a fait un pas de plus en réhabilitant le concept de tianxia, littéralement « Tous sous un même ciel », pour montrer que la Chine s’impose de plus en plus comme une puissance normative susceptible de promouvoir le concept de guerre juste qui ne déclare la guerre mauvaise en droit que pour la justifier à chaque fois, en fait, soit par des circonstances exceptionnelles, soit par la nécessité de dissiper le chaos et rétablir l’ordre (Heurtebise 2020 : 145).
En outre, la Chine du XXe siècle a souvent joué sur deux tableaux en même temps et ce, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure, mettant en place des dispositifs politiques riches de contradictions et d’interactions, comme l’illustre bien encore ce concept d’un pays, deux systèmes, ce que Mengin (1998 : 139) nomme des contradictions durables. En ce sens, le fait que la Chine articule du soft et du hardpower est tout à fait cohérent avec l’histoire de ses modes de pensée et sa culture politique. Enfin, la Chine a su, depuis très longtemps, faire valoir la richesse de sa culture, celle des lettrés et de sa civilisation, un point qui n’a pas échappé aux missionnaires jésuites du 17e siècle ni aux philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Montesquieu. Plus récemment, le sinologue François Jullien (1995) a relevé une autre caractéristique importante de la pensée chinoise dans la valorisation de ce qu’il nomme l’expression indirecte et la pensée du détour. Cela suggère que les actes et les discours de la Chine dissimulent souvent d’autres intentions. C’est avec tous ces éléments qu’il faut saisir le soft power chinois contemporain. Cette stratégie s’éclaire alors comme une politique pragmatique à une époque où la planète est marquée par l’émergence de nombreux pays à la suite de la décolonisation, et par la mondialisation avec, par ailleurs, la disparition des grands blocs qui avaient jusque-là structurés la scène politique internationale. C’est sur cette base que la propagande chinoise entend mettre en exergue les valeurs d’un pays qui se voit aujourd’hui en mesure de jouer le rôle d’une superpuissance, et d’imposer sa vision du monde. La doctrine diplomatique chinoise des loups combattants, initiée par Xi Jinping et qui désigne cette lutte que les ambassadeurs chinois doivent mener contre les démocraties occidentales qui ont développé des idéologies sinophobes, apparaît comme une sorte d’antidote susceptible de faire face aux critiques qu’elles formulent contre Pékin et ses ambitions.
L’Inde privilégie aussi depuis toujours une pensée analogique, combinant des traditions diversifiées issues du brahmanisme, du bouddhisme et du jainisme. L’exemple des mandalas illustre très bien ce mode de pensée qui consiste à concevoir que tous les éléments d’un système sont interdépendants et qu’une continuité relie des phénomènes fort différents : l’univers est ainsi conçu comme une sorte de tissage, des analogies existent entre le microcosme et le macrocosme, etc. Mais l’Inde, ancienne colonie britannique, a été marquée par d’autres influences, y compris par plusieurs idéologies venues de l’Occident. Sur le plan politique, elle a longtemps prôné la doctrine du non-alignement comme l’a bien illustré les politiques de Nehru qui, dès les années 1950, souhaitait créer sur la scène internationale un ensemble de pays qui échapperaient à la logique de la guerre froide et aux idéologies des deux grandes puissances de l’époque et de favoriser l’indépendance effective des pays du Sud. Cette diplomatie a connu ses grandes heures à la conférence de Bandung en 1955, puis à la conférence de Belgrade en 1961, avec la création du mouvement des non-alignés qui, en 2016, comprenait encore près de 120 pays. Sous la pression du soft power chinois, qui s’installe à ses portes, l’Inde a cependant délaissé cette tendance au profit d’un nationalisme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années.
Le pays a conservé son soft power en continuant de se montrer financièrement généreux face aux pays les plus pauvres, en Afrique comme en Asie, en se montrant particulièrement présent dans des lieux issus de la diaspora comme l’île Maurice ou Fidji, où des ouvriers indiens ont été déplacés au XIXe siècle pour servir de main d’œuvre. À Fidji, où près de 40% de la population est d’origine indienne, l’Inde exerce son influence de manière à la fois indirecte, en appuyant cet État dans les instances internationales comme le Commonwealth ou l’ONU, et de façon plus directe puisqu’elle a signé en 2017 un pacte de défense et de coopération militaire avec ce pays (Indo-Pacific Defense Forum 2017). L’Inde maintient par ailleurs d’excellentes relations avec l’Indonésie et avec des pays du pacifique comme l’Australie, le Japon et les États-Unis dans le but de contenir et de faire front à la Chine. Ces relations se traduisent par des initiatives sur les plans économique, culturel et stratégique avec une alliance qui s’est vue récemment renouvelée au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) signé entre ces quatre puissances (Guibert et Pedroletti 2020).
Le soft power indien se nourrit cependant de plus en plus du nationalisme indien qui s’est saisi de l’image de la Bhârat Mata (littéralement « la mère indienne », en sanscrit), pour la représenter comme une femme vêtue d’un sari safran et tenant dans sa main le drapeau du pays. Sa forme correspond à celle de la géographie de l’Inde (voir figure 2), permettant de multiples associations d’idées dont l’efficacité est redoutable, en particulier pour défendre l’intégrité territoriale du Cachemire, sa tête.
Cette imagerie a fait l’objet de plusieurs travaux par des chercheurs indiens (voir Gupta 2002 ; Jha 2004 et Kaul 2018) qui pointent sa puissance émotionnelle et symbolique. Cette allégorie véhicule encore l’idée d’un pays généreux à l’image de celui d’une mère avec ses enfants, mais elle illustre surtout la montée d’un ultranationalisme qui rêve d’une grande nation hindoue reconstituée, pure, religieuse et patriotique. L’idée est susceptible de séduire tous les hindous de la planète, y compris ceux de la diaspora qui se retrouvent souvent parmi les élites locales dans les pays concernés. Le cas de l’île Maurice est de nouveau exemplaire avec un gouvernement dominé par les Indiens et donc favorable à une coopération avec ce pays. Une telle conception culturelle cristallise la colère indienne contre la Chine et le Pakistan. Lors de l’incident du Galwan dans l’Himalaya, les nationalistes ont ainsi immédiatement indiqué que la Bharat Mata ne saurait perdre sa tête (les sommets de cette région) sans de terribles représailles.
Conclusion
Mis en œuvre différemment par la Chine et par l’Inde, le soft power de ces deux puissances génère de nos jours des frictions dans plusieurs régions d’Asie. Comme l’illustre le cas d’Agaléga, ces tensions se ressentent tout particulièrement dans l’océan Indien, une zone stratégique pour les nouvelles routes maritimes de la Chine et le contrôle du Moyen-Orient, puisqu’une partie substantielle du trafic maritime y transite encore. Dans les années 2000, plusieurs analyses sous-estimaient encore les ambitions chinoises dans l’océan Indien (voir Khurana 2008 ; Brewster 2014), mais d’autres les entrevoyaient (Yoshihara 2012). Au cours des dernières années, l’Inde a pris conscience de la puissance maritime de la Chine (Chaudhury 2016; Menon 2016). Aujourd’hui, en pleine pandémie, ces craintes se sont exacerbées. Avec sa stratégie de soft power apparente, la Chine attise ainsi les tensions régionales et l’Inde, même si elle ne peut encore prétendre au statut de puissance mondiale, entend bien limiter les appétits de son rival, notamment par le soutien à sa diaspora et la construction d’un système de surveillance radar dans l’océan Indien. L’exercice de ces deux soft power pourrait bien générer du hard power dont aucun État, ni aucune population ne saurait tirer, en fait, les bénéfices.
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[1] Les pays membres de l’ASEAN : (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos, Brunei), ainsi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
[4] L’archipel des Chagos dont fait partie Diego Garcia, ne fut pas rendu à Maurice lors de son indépendance en 1968, mais intégré dès 1965 comme British Indian Ocean Territory et loué depuis aux Américains. Ce fut le début de la fin pour les 2000 créoles de l’archipel qui se sont vus d’abord coupés de vivre et de ravitaillement, puis finalement expulsés manu militari (Voir Ollivry, 2008 ; De L’Estrac, 2011).