Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Géopolitique et géopolitisation de l’intelligence artificielle générative en Chine : Une analyse sous le prisme de la rivalité sino-américaine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Aifang Ma

Aifang Ma est chercheuse postdoctorale Boya et Maîtresse de Conférence à l’Université de Pékin. Elle est également chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris, où elle a obtenu son diplôme de doctorat en science politique en 2022. Ses intérêts de recherche comprennent la gouvernance de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Elle est l’auteure de China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy (Palgrave Macmillan, 2024).

Résumé

L’intelligence artificielle générative (IAG) est en train d’être géopolitisée : les gouvernements (supra)nationaux l’instrumentalisent au service de leurs intérêts géopolitiques. Cet article analyse ce processus de l’IAG sous le prisme de la rivalité sino-américaine. Il souligne que la Chine se sert de l’innovation de ses entreprises technologiques et des politiques publiques pour accroître ses avantages compétitifs face aux Etats-Unis.

Mots-Clés:  Intelligence artificielle générative, Géopolitisation, Rivalité, DeepSeek, Chine

Abstract

Generative artificial intelligence (GAI) is being geopoliticised: (supra)national governments instrumentalise GAI to serve their geopolitical interests. This article analyses this process from the lens of Sino-American rivalry. It highlights that China makes use of the innovation of its tech firms and favorable public policies to increase its competitive advantages vis-à-vis the United States.

Keywords: Generative artificial intelligence, Geopoliticisation, Rivalry, DeepSeek, China

Introduction

Le 30 novembre 2022, ChatGPT (Generative Pre-Trained Transformer) est mis en ligne par la société californienne Open AI. Cinq jours plus tard, le nombre de téléchargements de ChatGPT a déjà atteint un million, selon Sam Altman, le Directeur Général d’Open AI. La viralité de cette application s’explique par ses capacités analytiques exceptionnelles. Les utilisateurs, qu’ils parlent français, anglais, chinois, ou d’autres langues, ont découvert avec enthousiasme que l’application peut discuter avec eux d’une façon très “humaine”. Elle peut écrire des scripts, rédiger des articles de presse, faire de la traduction, produire une publicité accrocheuse à partir d’un texte, concevoir des logos commerciaux, faire de la programmation, modifier le style des textes sur demande, et ce, d’une exactitude et d’une cohérence étonnante. À partir de restes dans le réfrigérateur, ChatGPT peut même composer une recette.  Le 15 mars 2023, Open AI sort ChatGPT-4 qui manifeste une performance encore plus étonnante. Alors que son prédécesseur ChatGPT-3.5 ne peut qu’accepter des textes comme inputs, cette version peut accepter des textes ou des images.

ChatGPT est une intelligence artificielle générative (IAG). Comme son nom l’indique, il peut générer des textes, des images, de la musique ou des vidéos. Sa performance provient d’un processus d’entraînement basé sur une quantité gigantesque de données couvrant chaque domaine de la vie humaine. Plus les données utilisées dans l’entraînement sont importantes, plus l’IAG est capable de satisfaire ses utilisateurs. Cependant, la quantité des données n’est pas la seule condition nécessaire, car elles doivent aussi être complètes. En d’autres termes, il faudrait que l’IA sache tout, et donc aucun sujet tabou ne doit lui être interdit. Un agent conversationnel dont l’entraînement repose sur des données biaisées ou incomplètes pour assurer son « politiquement correct » finit par avoir des obstacles cognitifs et donner des réponses moins satisfaisantes, voire erronées.

  1. Big tech : pionnière de l’IAG en Chine

Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises d’IA dans le monde entier se sont ruées dans la création de leur propre agent conversationnel. Microsoft, investisseur d’Open AI, a également annoncé l’intégration de ChatGPT à son moteur de recherche Bing, entraînant une rapide réponse de ses concurrents pour pouvoir garder leur avantage dans cette course. DuckDuckGo, Google, You.com et Neeva ont ainsi sorti leur propre agent conversationnel. Google, occupant plus de 90% du marché du moteur de recherche, a mis en ligne Bard en février 2023. Le 25 février 2023, Mark Zuckerberg, président-directeur général de Meta, a annoncé la mise au point du Large Language Model Meta AI (LLama) par Facebook AI Research. Large Language Model (LLM), ou « grand modèle de langage » en français, est une forme sophistiquée d’IA, conçue pour automatiser de nombreux processus tels que la génération de textes et d’images, les prédictions, la composition de partitions musicales et la programmation. De ce fait, un LLM aide les autorités (supra)nationales à réaliser un gain considérable de productivité et d’efficacité dans les activités économiques et sociales et à accumuler des avantages compétitifs dans le jeu géopolitique. Le LLama 1 de Meta, lancé en février 2023, est un modèle d’IA qui contient 65 milliards de paramètres. Bien que ce chiffre soit inférieur à celui de ChatGPT-3,5 (175 milliards de paramètres), il s’agit d’un modèle plus performant (Leeno, 2024). En effet, ce n’est pas parce qu’un modèle contient un grand nombre de paramètres qu’il devient puissant, car plus ces derniers sont nombreux, plus la consommation d’énergie est grande au cours du calcul. Un petit modèle qui obtient les mêmes résultats qu’un grand modèle est donc finalement plus efficace que ce dernier.

Face aux conséquences incertaines et insondables de l’IAG, le 31 mars 2023, plus de mille scientifiques et d’entrepreneurs, y compris Elon Musk et Steve Wozniak, ont demandé la halte de la recherche et du développement de ChatGPT-5 pour au moins 6 mois, le temps de mieux évaluer les risques de ChatGPT-4. Néanmoins, la course mondiale sur l’IAG est bien lancée. Le potentiel de cette technologie en termes de gain de productivité est un puissant levier qui prédit déjà son application large dans quasiment tous les domaines économiques dans un proche avenir. Depuis que le Conseil d’État chinois a proclamé le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA en 2017, les entreprises chinoises sont rapidement devenues des acteurs incontournables en IA dans le monde. La synergie entre le secteur public et le secteur privé, la création d’une atmosphère sociale propice aux innovations technologiques, et les investissements colossaux de la part de l’État ont réussi à hisser la Chine à la tête de la compétition internationale dans ce domaine (Ma, 2019). Néanmoins, pour l’IAG, les entreprises chinoises sont en retard par rapport aux firmes américaines. L’écart de compétences entre Ernie Bot de Baidu et ChatGPT d’Open AI est révélateur à cet égard : Ernie Bot commet davantage d’erreurs que ChatGPT et a plus de difficultés à comprendre les questions complexes (Yang, 2023).

Pour rattraper leur retard, les entreprises chinoises ont rapidement réagi et certaines d’entre elles ont réussi à mettre en service leur LLM. En dehors d’Ernie Bot chez Baidu, d’autres LLMs ont vu le jour : Tongyi Qianwen chez Alibaba, Pangu chez Huawei, Xiaoning chez SenseTime, Hunyuan chez Tencent, et enfin Xiaobing, qui s’est séparé de Microsoft en 2020 pour devenir une firme chinoise. Baidu est parmi les premières entreprises chinoises à avoir travaillé dans l’IAG. En 2010, le groupe a créé le Service du Traitement Naturel du Langage. Le 16 mars 2023, soit le lendemain de la sortie de ChatGPT-4, Baidu a annoncé la mise au point d’Ernie Bot. Comparé avec ChatGPT, Ernie Bot a un niveau d’intelligence inférieur : si l’intelligence du premier peut être comparée à celle d’un enfant de 9 ans, le second ressemble plutôt à un nouveau-né (Thepaper, 2023). Néanmoins, cela ne peut en rien nier la capacité de raisonnement d’Ernie Bot. Le jour de sa sortie, à la demande de Robin Li, PDG de Baidu, Ernie Bot a composé un poème sophistiqué et rythmé dont chaque vers contient sept caractères chinois. Il peut produire des réponses en dialectes de la province du Sichuan, située dans le sud-ouest de la Chine. Quand Robin Li lui a demandé de faire une affiche pour le Congrès mondial sur les systèmes de transport intelligents, Ernie Bot a généré une image futuriste (Figure 1). Il a également précisé que ses compétences en dessin sont en train de s’améliorer, et que pour l’instant, il ne peut ni modifier son dessin ni l’expliquer.

Figure 1. L’affiche générée par Ernie Bot pour le Congrès mondiale sur les systèmes de transport intelligents en 2023. Source: China ITS Industry Alliance (2023)

Le 11 avril 2023, Alibaba a présenté son robot conversationnel Tongyi Qianwen. Il peut rédiger des courriers, faire des mathématiques, effectuer la programmation et convertir des textes en images. Alibaba envisage d’intégrer TongyiQianwen dans toutes ses activités commerciales. Il sera tout d’abord intégré à Ding Talk, une plateforme de communication collaborative pour les employés d’Alibaba. Il sera ensuite intégré à l’assistant vocal Tmall Genie, un haut-parleur intelligent développé par Alibaba et qui utilise le service d’assistant personnel intelligent AliGenie.

Le 10 janvier 2025 est le « moment Sputnik » du LLM chinois pour reprendre l’expression du capital-risqueur américain Marc Andreessen. C’est le jour où DeepSeek, entreprise chinoise en IAG basée à Hangzhou, a mis au jour le DeepSeek-R1 (Milmo et al., 2015). La performance de ce dernier est équivalente à celle de ChatGPT et d’OpenAI. Plusieurs LLMs mises au point par cette firme[1] obtiennent des résultats satisfaisants tout en utilisant moins de ressources. Le coût de revient lié au développement de DeepSeek-R1 est 5% de celui du développement des LLMs par OpenAI. DeepSeek a développé son LLM en 55 jours en dépensant 5.58 millions de dollars, soit à peu près 10% des dépenses investies par Meta pour développer des LLMs similaires (Metz & Tobin, 2025). Alors que beaucoup de ses homologues américains entraînent des LLMs avec des superordinateurs qui mobilisent 16000 unités de traitement graphique (GPU), DeepSeek n’en a utilisé que 2000 pour entraîner DeepSeek-V3 (DeepSeek-AI, 2025: 5).

Depuis septembre 2022, les États-Unis ont interdit à Nvidia de fournir deux puces spécialisées aux entreprises chinoises, soit A100 Tensor Core et H100 Tensor Core, afin d’empêcher la Chine de développer des applications d’IA sophistiquées (Lausson, 2022). Alors que A100 est conçu pour effectuer l’analyse de données et le calcul de haute performance, H100 peut accélérer jusqu’à 30 fois les modèles de langages les plus complexes et permet le développement des robots conversationnels. Ce que DeepSeek a utilisé dans l’entraînement de ses LLM est donc la puce H800, une puce moins puissante que H100, A100 et A800. Le succès de la firme chinoise dans la mise au point de l’interface d’IAG DeepSeek en utilisant des puces moins performantes montre que la Chine est capable de contourner les interdictions américaines. Ces dernières perdent leur efficacité pour pénaliser la Chine dans la course mondiale autour de l’IA. Trois mois après la sortie de DeepSeek, l’administration de Trump a élargi ses mesures de restrictions : non seulement A100 et H100 sont interdits d’exportation en Chine, mais les puces moins puissantes comme H20 sont touchées. Au regard des restrictions actuelles, Nvidia a conçu H20 spécialement pour le vendre en Chine (France24, 2025). Désormais le fabricant de puces américain doit demander une licence pour vendre cette puce aux Chinois.

  1. Implications géopolitiques des progrès technologiques

La prouesse technologique chinoise dans l’IAG témoigne de l’efficacité de l’approche régulatoire du gouvernement pour l’encadrer : la régulation facilitatrice au niveau local et national (Ma, 2024a). L’IA s’inscrit désormais dans un processus de géopolitisation, caractérisé par sa territorialisation et son instrumentalisation par les États souverains au service de leurs intérêts géopolitiques (Qiu, 2023: 5). En Chine, comme aux États-Unis, le soutien que les autorités publiques accordent à ces entreprises s’explique avant tout par l’importance stratégique que l’IA revêt pour accumuler des avantages compétitifs de ces pays. Dans cette course techno-géopolitique, les pays en voie de développement ont pris du retard par rapport aux pays développés et dépendent grandement de ces derniers pour accéder à des équipements clés tels que les puces spécialisées. A l’instar de l’initiative de l’infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure) qui a permis à l’Inde d’accumuler d’importantes quantités de données en peu de temps et de bâtir une influence parmi les pays du Sud (Desai et al., 2023), DeepSeek constitue une preuve supplémentaire qui montre que les économies émergentes peuvent se frayer un chemin de développement alternatif à celui des pays industrialisés.

Le succès des initiatives indiennes et chinoises mérite une attention particulière. Il apporte de l’espoir aux pays du Sud ainsi qu’à des pays du Nord qui sont en retard par rapport aux Etats-Unis dans le secteur de l’IA. Un message important est le suivant : dans la course mondiale autour de l’IA, la voie empruntée par les Etats-Unis pour réaliser la souveraineté numérique n’est pas la seule qui puisse porter des fruits. Il existe des voies alternatives qui concurrencent la voie américaine, qui sont moins coûteuses et plus adaptées à d’autres pays que les États-Unis. La réussite de DeepSeek montre que les entreprises n’ont pas besoin d’acheter les meilleures puces pour que leur LLM atteigne le niveau d’OpenAI. C’est pourquoi à la sortie de DeepSeek-R1, la valeur boursière de Nvidia a chuté de 17% dans la seule journée du 27 janvier 2025. Si les fluctuations boursières n’ont rien de nouveau, « une telle perte en une seule journée pour une seule valeur boursière, cela ne s’était jamais vu » (Horny, 2025).

Sur le plan géopolitique, le succès de DeepSeek soulage grandement le gouvernement chinois. Depuis que le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité (BIS) du Département du Commerce américain a appliqué le contrôle des exportations des semi-conducteurs vers la Chine en 2022, le gouvernement a cherché à contourner ces sanctions. D’autres pays qui dépendent des Etats-Unis pour la fourniture de semi-conducteurs, comme l’Inde, le Brésil, la Suisse, l’Arabie Saoudite, et la France, peuvent aussi en bénéficier. Le succès de DeepSeek démontre que les entreprises d’IA peuvent obtenir des LLM performants en l’absence des puces de grande performance en provenance des États-Unis. Cela affaiblit l’un des leviers d’influence technologiques des États-Unis, c’est-à-dire leur capacité à restreindre l’accès aux semi-conducteurs avancés.

Les progrès technologiques influencent la configuration des rapports de force entre les grandes puissances mondiales et contribuent à façonner le « soft power » de la Chine, longtemps gênée par sa faiblesse en termes de storytelling. L’innovation technologique de la part d’une entreprise privée chinoise qui n’attirait guère l’attention publique avant la sortie de DeepSeek aide la projection de l’influence diplomatique de l’État chinois (Sang & Qu, 2023: 319). Les médias privés et les contenus produits par des utilisateurs ordinaires créent une passerelle permettant au monde extérieur de mieux connaître la Chine. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas des messages fabriqués par le gouvernement chinois. Les vidéos de la célébrité en ligne Ziqi Li sur la vie pastorale dans les milieux ruraux chinois est un bon exemple. Jusqu’en août 2020, 11,7 millions de personnes se sont abonnés aux vidéos de Li, dépassant le nombre d’abonnés au CNN (10,3 millions) et au NBC (3,65 millions) (Yang, 2022: 30). En janvier 2021, la chaîne de Li a battu le record mondial Guinness pour devenir la plus grande chaîne de langue chinoise sur YouTube en termes de nombre d’abonnés (Yang, 2022: 30). L’agent conversationnel DeepSeek et la décision de l’entreprise chinoise de publier le code source font partie de ces symboles culturels ayant le potentiel d’embellir l’image chinoise. Dans un billet publié le 21 février 2025 sur X, l’équipe de DeepSeek a déclaré que « faisant partie de la communauté de source ouverte, nous sommes persuadés que chaque ligne partagée deviendra une dynamique collective qui accélèrera l’exploration » (Figure 2).

Figure 2. Billet de DeepSeek sur X

Bien que DeepSeek ne relève pas du soft power culturel au sens classique, sa diffusion et son positionnement comme alternative à ChatGPT peuvent contribuer à une forme de légitimation technologique de la Chine sur la scène mondiale. Sur le plan pratique, la performance de cet agent conversationnel affaiblit l’effet de pénalisation produit par OpenAI qui, pour des raisons de confidentialité, ne permet pas aux utilisateurs en Chine continentale et à Hong Kong de s’inscrire à ChatGPT à partir du 9 juillet 2024. La possibilité de se servir de DeepSeek comme moteur de recherche n’est pas chose anodine dans un pays où la production et la dissémination de connaissances scientifiques sont handicapées par un accès limité aux informations extérieures. Pour les Chinois, DeepSeek constitue l’équivalent de ChatGPT, de la même manière que Baidu est l’équivalent de Google et Tencent celui de Meta. Il ne serait cependant pas juste d’expliquer la diffusion limitée de ChatGPT en Chine entièrement par le blocage d’OpenAI, car les autorités chinoises ne voient pas d’un bon œil son développement et a pris des mesures pour endiguer sa diffusion. Sans interdiction d’accès d’OpenAI, les utilisateurs en Chine ne peuvent pas non plus accéder à ChatGPT. Craignant que les réponses imprévisibles de ChatGPT ne diffusent des informations compromettantes pour le gouvernement chinois, ce dernier active ainsi le pare-feu pour empêcher son accès. Ainsi, Yibai Technology, spécialiste en logiciels SaaS médicaux, a dû désactiver ChatGPT de ses produits tandis que des dizaines de comptes WeChat qui proposent des liens pour le télécharger ont été censurés. Tencent et Ant Group, la branche financière d’Alibaba, ont été contraints d’arrêter leurs services ChatGPT proposés en direct ou via des tiers sur leurs plateformes (Filippone, 2023).

La coupe du budget fédéral destiné à la recherche scientifique peu de temps après la prise de fonction de Donald Trump en 2025 accentue probablement le basculement du jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine en faveur de cette dernière. En février 2025, l’administration Trump a ordonné au National Institute of Health (NIH) de plafonner à 15% le financement de frais indirects liés à la recherche, alors que ce chiffre est de 60% voire plus dans les institutions de recherche qui fonctionnent ailleurs que les Etats-Unis (Le Monde, 2025). Dans le même mois, la Maison Blanche a déclaré qu’elle affecterait un budget de 3 milliards de dollars à la National Science Foundation (NSF), ce qui représente seulement un tiers des 9,1 milliards de dollars alloués à cette organisation auparavant (Science, 2025). Bien que l’administration Trump ait justifié la coupe budgétaire par le fait qu’elle avait besoin de donner davantage de soutien aux secteurs clés, cet argument peut difficilement tenir la route. Réduire les financements des projets de recherche dans des secteurs comme la médecine, l’énergie, la biologie, l’aérospatial, etc. pour pouvoir donner davantage de soutien à des projets liés à l’IA, à l’informatique quantique, et à l’énergie nucléaire n’est pas crédible, car les avancées scientifiques ont besoin les uns des autres pour s’enrichir mutuellement. La politique menée par l’administration Trump revient à couper la racine d’un arbre dans l’espoir de faire pousser ses branches. En niant les liens entre différents domaines de recherche, le gouvernement américain va créer un écosystème déséquilibré de recherche scientifique où certains thèmes sont mieux soutenus que d’autres. Les chercheurs qui travaillent sur des sujets « marginalisés » vont probablement songer à partir ailleurs où ils trouveront davantage de soutien financier et où leurs travaux sont mieux valorisés. Cette situation finira par jouer un mauvais tour au leadership américain dans les découvertes scientifiques.

Le repérage des thèmes de recherches sensibles pour les interdire s’ajoute à la coupe budgétaire pour contrer les avancées scientifiques américaines. Il a été révélé que les agents du NSF et du NIH sont ordonnés de comparer le titre, le résumé et la description des propositions de projets de recherche qui leur sont soumis à une liste de 197 mots sensibles fixée par l’administration Trump (Lee, 2025). L’objectif est de vérifier si ces propositions contiennent du vocabulaire interdit par l’exécutif. Si oui, le NSF et le NIH marquent le projet concerné comme problématique, et peuvent demander à son porteur de le modifier voire de le suspendre entièrement. Sur cette liste figurent des termes comme : « diversity », « equal opportunity», « equitable », « ethnicity », « excluded », « exclusion », « female », « gender », « hispanic minority », « all inclusive » (Yourish et al., 2025). Cette censure aura pour effet d’handicaper les travaux de recherche en cours et à venir. Les porteurs de projets jugés problématiques seront pénalisés. Leurs doctorants le seront également : avec leur fonds de recherche suspendu, les chercheurs titulaires ne pourront plus payer les doctorants dans leur équipe. Enfin, les universitaires qui envisagent de postuler aux fonds de recherche du NSF ou du NIH doivent être attentifs à chaque mot dans leur projet proposé. Les candidats sont donc désormais en concurrence non seulement sur la qualité et l’originalité du projet, mais aussi sur le « politiquement correct » de ce dernier.

Le retrait progressif de l’administration Trump du financement de la recherche scientifique pourrait fragiliser la position des États-Unis dans cette compétition. Certains signes précurseurs de ce déclin commencent déjà à émerger. Le sondage publié fin mars par Nature et réalisé auprès de plus de 1600 personnes montre que plus de 75% des scientifiques enquêtés songent à quitter les Etats-Unis, en particulier les étudiants en master de recherche ou en doctorat (France24, 2025). Jason Stanley, Professeur de philosophie de l’Université Yale et qui est parti au Canada, a déclaré que les Etats-Unis sont devenus « un pays autoritaire » (France24, 2025). La fuite des cerveaux, encore jamais observée aux Etats-Unis, se poursuivra probablement sans changement des pratiques actuelles. Le Canada et les pays européens, qui annoncent des politiques attractives pour accueillir des talents qui partent des Etats-Unis, pourraient être les bénéficiaires de cet exode américain.

La réorientation des politiques publiques concernant la recherche scientifique aux Etats-Unis pourrait également profiter à la Chine, où le soutien gouvernemental à la recherche en sciences dures se maintient, lui bénéficiant à deux égards. Premièrement, la Chine est confrontée à de multiples défis intérieurs (e.g., l’urbanisation accélérée, la surcapacité de production) comme extérieurs (e.g., la rivalité sino-américaine accrue, l’écart croissant entre le « hard power » et le « soft power » du pays). En tant que technologie générale, l’IA fournit à la Chine une « solution élégante » lui permettant de relever ces défis simultanément et d’acquérir rapidement une position de force dans le jeu géopolitique en Asie-Pacifique (Ma, 2018: 11). Deuxièmement, les mesures prises par Trump brisent la confiance du monde académique américain envers le gouvernement fédéral. Même si les Etats-Unis changent de président après Trump, la nouvelle équipe qui lui succédera aura du mal à faire (re)venir des chercheurs talentueux, toute crédibilité des promesses du gouvernement fédéral ayant été rompue. Le contraste entre la Chine et les Etats-Unis deviendra saisissant : la Chine, certes autoritaire, pourrait avoir davantage de chances que les Etats-Unis, pays démocratique mais inconstant dans sa prise de décisions, d’attirer des talents de haut niveau grâce à ses financements.

  1. Le contrôle de l’information : obstacle vers une IAG chinoise performante

Malgré les avantages compétitifs que les récentes politiques du gouvernement américain pourront générer au profit de la Chine, cette dernière a des obstacles plus ou moins structurels qui nuisent à sa poursuite de la prouesse technologique. La circulation de l’information en Chine n’est pas libre. Pour des raisons politiques, le gouvernement chinois a commencé à construire le Great Firewall (ci-après GFW) à partir de 1998 pour le rendre opérationnel en 2003. Le GFW, un projet national de filtrage d’information qui interdit aux Chinois de consulter des sites d’informations hostiles à la Chine, limite leurs opportunités de s’informer sur le monde extérieur (Negro, 2017). Combiné avec la censure à l’intérieur du pays et appliqué par des modérateurs financés par les autorités chinoises (Han, 2015), le GFW fabrique un « monde biaisé » ou un « monde truqué » où les citoyens n’ont accès qu’à des informations validées par le gouvernement. Le GFW n’est pourtant pas étanche. Le contrôle d’information est une taxe, et non pas une interdiction des informations : ceux qui peuvent s’acheter un VPN performant réussissent à surmonter le GFW et à avoir un accès libre aux informations (Roberts, 2018). Les autocrates sécurisent leur pouvoir moyennant deux méthodes : la répression et la loyauté (Wintrobe, 1997: 334). Le fait que le gouvernement chinois laisse volontairement des failles dans son contrôle d’information, incarné par le GFW en l’occurrence, s’explique par la nécessité d’huiler la gouvernance autoritaire, sous peine de se rendre impopulaire aux yeux des gouvernés.

Le GFW a aussi produit certains résultats positifs. Il a protégé les populations mineures contre des contenus pornographiques. Il a également endigué le dumping culturel que les entreprises américaines pratiquent vis-à-vis de la Chine (Negro, 2017). De plus, le GFW constitue une couche de protection pour les firmes numériques chinoises. En refusant l’implantation des GAFAM en Chine à partir de la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pu laisser suffisamment de temps aux firmes chinoises de se développer pour devenir des champions nationaux (Ma, 2024b). En travaillant dans un contexte moins concurrentiel, les firmes chinoises n’ont pas à se soucier d’être dévorées par les géants américains. Elles ont pu progressivement développer les équivalents des produits et services que les firmes américaines fournissent aux Etats-Unis, en Europe et comme ailleurs dans le monde.

La fonction protectrice du GFW devient néanmoins obsolète, voire nuisible, à l’heure actuelle, puisque les avantages des firmes numériques dans la course mondiale autour de l’IAG s’obtiennent à travers la collecte de données : les firmes capables de glaner des données de qualités auront un avantage décisif. Le GFW limite la diversité des sources de données auxquelles les firmes chinoises peuvent accéder, ce qui les désavantagera par rapport aux firmes américaines. Si l’objectif ultime d’entraîner l’IAG est de faire en sorte que sa capacité de raisonnement soit aussi puissante que les humains, les données dont l’IAG est nourrie doivent impérativement être complètes. En d’autres termes, il importe que l’IAG en sache autant voire plus que l’homme pour pouvoir mieux servir ce dernier. Des carences de données qui portent sur des sujets non-désirables pour le gouvernement chinois finiront par former des LLMs défectueux dès leur naissance.

Le 10 juillet 2023, le Cyberspace Administration of China (CAC), régulateur en chef de l’Internet chinois depuis 2014, a publié la Régulation provisoire des services d’IAG. Dans ce document, les intentions du gouvernement chinois de restreindre l’usage de l’IAG pour des considérations politiques sont évidentes. L’article 5 stipule que les organisations et les individus sont responsables des contenus qu’ils génèrent à l’aide de l’IAG. L’article 4 précise également que les résultats produits par l’IAG doivent être conformes aux valeurs socialistes chinoises. Ils ne doivent pas inciter à renverser le socialisme, à propager le terrorisme, ou à menacer l’unité nationale.  Enfin, l’article 7 précise que les fournisseurs de services d’IAG doivent s’assurer de la légalité de ceux-ci et de respecter, entre autres, les droits de propriété intellectuelle des parties concernées, la protection des données personnelles des citoyens, ainsi que les lois sur la cybersécurité et la sécurité des données (CAC, 2023).

Depuis la mise en service de DeepSeek-R1 le 20 janvier 2025, des plaintes ont émergé concernant les réponses biaisées que le robot conversationnel chinois donne sur des dirigeants chinois ou des événements historiques politiquement sensibles en Chine. DeepSeek évite d’aborder des sujets sensibles sur l’Empire du Milieu, et la qualité de ses réponses est moins bonne que ChatGPT. L’ethnographie en ligne de l’auteure, effectuée fin mai 2025, a confirmé ces plaintes[2]. L’auteure a tout d’abord demandé à DeepSeek, en chinois, ce qu’il pense du président chinois Xi Jinping. Sa réponse est très élogieuse et ne contient aucun élément négatif. Elle évoque de multiples accomplissements : la réduction de la pauvreté dans des régions reculées, l’initiative One Belt One Road, la modernisation de la défense chinoise, et l’amélioration de la position chinoise sur la scène internationale. Cependant, quand l’auteure lui a posé la même question en anglais, la réponse de DeepSeek est très laconique : « Sorry, that’s beyond my current scope. Let’s talk about something else ». Par contre, quand l’auteure pose la même question à ChatGPT, en chinois puis en anglais, sa réponse est relativement équilibrée, contenant à la fois des évaluations positives et négatives.

Quand questionné sur d’autres sujets sensibles que les dirigeants chinois, DeepSeek semble être d’accord pour répondre de manière objective. Selon le témoignage des utilisateurs qui demandent à DeepSeek de parler du travail forcé au Xinjiang, le robot conversationnel se prête à donner une longue réponse en mentionnant les termes comme « camps de rééducation » ou « sanctions occidentales ». Cependant, quelques secondes plus tard, la réponse s’efface toute seule et DeepSeek demande aux utilisateurs de parler d’autre chose, comme s’il se souvenait soudainement de son obligation de respecter les lois et régulations chinoises sur la modération de contenus en tant qu’agent conversationnel chinois (Franceinfo, 2025). Il peut en être déduit que l’entraînement de DeepSeek doit se baser sur des informations complètes, y compris celles qui critiquent la Chine. Sans cela, on ne peut pas expliquer sa performance étonnante dans le benchmark mathématique AIME 2024 : DeepSeek R1 y a obtenu un score de 79,8% et OpenAI o1 79,2% ; dans le benchmark MATH-500, DeepSeek R1 a obtenu un score de 97,3% et OpenAI o1 96,4% (Wedemain, 2025). Cependant, la firme chinoise doit avoir paramétré les résultats générés pour que le robot reste silencieux sur des sujets politiquement sensibles en Chine, même s’il connaît la réponse. Ce genre de traitements nuit à la qualité des réponses, ainsi qu’à la réputation de l’entreprise chinoise. Ce « handicap by design » pourrait porter atteinte à la compétitivité de DeepSeek en amenant les utilisateurs à privilégier des robots conversationnels qui sont prêts à discuter de ces sujets.

Conclusion

Plus l’IAG dévoile son potentiel stratégique d’influencer la compétition géopolitique, plus les autorités (supra)nationales s’y investissent, dans l’espoir d’atteindre une souveraineté numérique totale. Cet article analyse la géopolitique et la géopolitisation de l’IAG, explorant les atouts et les faiblesses de la Chine d’imposer un leadership mondial dans ce secteur stratégique. Concernant les avantages, la Chine s’appuie sur la capacité d’innovation de ses firmes technologiques. Par rapport aux Etats-Unis, la Chine a pris du retard dans la recherche et le développement de l’IAG, faute de puces spécialisées performantes. Néanmoins, les firmes chinoises comme DeepSeek ont su briser le goulot d’étranglement pour mettre au point des LLMs moins coûteux mais aussi performants que ceux d’OpenAI. La chute libre de la valeur boursière des grandes entreprises de puces spécialisés et de semiconducteurs (chute de 17% pour Nvidia et Broadcom, de 13% pour Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, de 28% pour Vistra, de 12% pour Micron Technology, de 22% pour Arista, et de 6% pour ASML (voir thepaper.cn, 2025) suite à l’arrivée de DeepSeek-R1 atteste du profond désarroi du monde numérique face au progrès chinois.

En dehors de DeepSeek, d’autres entreprises chinoises ont également fait des avancées spectaculaires dans l’entraînement de LLMs dont la performance s’approche de jour en jour de celle de leurs concurrents américains. Les accomplissements d’entreprises chinoises ont des implications géopolitiques importantes. Elles s’inscrivent dans les efforts des économies émergentes de réaliser leur souveraineté numérique dans le contexte actuel marqué par leur dépendance des économies avancées en termes de fourniture d’infrastructure d’IA. De ce fait, elles contribuent à générer des effets de nivellement entre ces deux groupes de pays, affaiblissant la capacité de certains États industrialisés de se servir de leur position de force pour rétrécir le Lebensraum des pays du Sud mondial. La Chine n’est pas le seul pays à essayer de se frayer un chemin alternatif à celui emprunté par les Etats-Unis. L’Inde l’a déjà fait avec India Stack, un projet emblématique de Narenda Modi mis en avant en 2009 et qui a été commencé par la construction de l’identité numérique (Aadhaar) de 1.3 milliard d’habitants. Les Indiens, y compris ceux qui habitent dans des régions reculées, peuvent « accéder à un large éventail d’opérations par l’intermédiaire de plateformes de paiement qui reposaient sur Aadhaar » (Sanchez-Cacicedo, 2024). Vu le coût faible et les multiples bénéfices de la DPI, cette dernière s’est répandue dans une dizaine de pays du Sud, y compris Antigua-et-Barbuda, Trinité-et-Tobago, Sierra Leone, Suriname, Arménie, Papua-Nouvelle-Guinée (Adhikari, 2023).

Ainsi, la Chine fait face à de multiples défis pour assurer le développement à long terme de son IAG. Le contrôle d’informations pose problème à l’amélioration continue de la performance des LLMs chinois. Comme l’ethnographie en ligne de l’auteure en mai 2025 le montre, depuis sa mise en service au début de cette année, DeepSeek évite toujours de répondre aux questions jugées politiquement sensibles en Chine. Cette situation persistera aussi longtemps que le gouvernement chinois poursuivra le contrôle d’internet, nuisant ainsi à la construction du soft power chinois et empêchant le gouvernement de bâtir son leadership mondial. La régulation de l’IAG chinoise s’inscrit donc dans la continuité de la régulation du secteur numérique, au sens où le gouvernement mobilise dans tous les deux cas une approche préemptive pour endiguer des risques. Alors que cette méthode sert à assurer la stabilité sociale du pays, cette stratégie ne permettra cependant pas d’accumuler des avantages géopolitiques à long terme.

Références

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[1] Y compris DeepSeek-R1, DeepSeek-V3-0324, DeepSeek-Prover-V2-671B, et DeepSeek-R3

[2] L’auteure a effectué cette démarche pour comparer les réponses sur des sujets sensibles. Bien que l’ethnographie en ligne dans cet article soit exploratoire et limitée à un petit nombre d’interactions, elle permet de repérer certains mécanismes d’auto-censure automatisée.

Modernisation, affirmation et zones grises : la Marine chinoise en Asie-Pacifique

RG v10n3, 2024

Alexandre Schiele

Alexandre Schiele est chercheur à l’Université d’Ottawa. Ses travaux portent sur l’évolution de la pensée et à la pratique des relations étrangères de la République populaire de Chine dans une perspective comparative avec l’histoire politique chinoise et occidentale

Résumé : La situation dans les mers d’Asie de l’Est et du Sud-Est est plus volatile que jamais. À présent, adversaire de force presqu’égale des États-Unis, le rapport de force bascule rapidement en faveur de la Chine dans la région. Elle agit délibérément dans les zones grises, repoussant leurs limites, pour promouvoir ses intérêts. Face à elle, une gamme de contre-mesures potentielles, autres que la guerre, limitée. Des options, toutefois, qui ne peuvent qu’exacerber les tensions.

Mots clés : Chine, Asie de l’Est, marine, zones grises, stratégie des chaînes d’îles.

Abstract : The situation in the seas of East and South-East Asia are more volatile than ever. Now a near-peer adversary of the United States, the balance of force is fast shifting to China’s advantage in the region. China deliberately uses grey-zones tactics, pushing back the threshold of war, to advance its interests with a limited range of options other than war to counter them. Options which can only further exacerbate the situation.

Keywords: China, East Asia, navy, grey zones, island chain strategy.

Introduction

            Des monstres hantent les eaux de la mer de Chine méridionale et menacent les bâtiments militaires comme civils des pays riverains jusque dans leur zone économique exclusive. (Lendon 2024) Non pas des monstres de chair et d’os, mais d’acier : deux navires lourdement armés de 12 000 tonnes, mis en service respectivement en 2015 et 2017, battant pavillon de la République populaire de Chine (ci-après Chine) patrouillent jusqu’à 1200 km des côtes chinoises. Ils ne sont pas rattachés à la marine, mais aux garde-côtes. Cependant, avec un tonnage trois fois supérieur aux plus importants navires des garde-côtes américains, et même supérieur aux plus grands croiseurs de la flotte américaine, ils témoignent de la modernisation des capacités navales chinoises.

Il y a un quart de siècle encore, les capacités militaires chinoises étaient non seulement jugées obsolètes, mais, de plus, les analystes rejetaient d’emblée l’idée que la marine chinoise puisse à moyen terme devenir un acteur régional d’importance. La flotte chinoise est à présent, celle qui compte le plus grand nombre de navires, et l’écart se creusera encore plus au cours de la prochaine décennie. Mais son avantage ne découle pas uniquement du nombre, elle est largement composée de navires multimissions modernes.

La Chine est reconnue depuis 2017 non seulement comme un adversaire stratégique, mais surtout comme un adversaire de force presque égale par les États-Unis. Cette reconnaissance, qui marque la fin de l’ère post-guerre froide, est un aveu de faiblesse : l’ordre libéral et la suprématie américaine qui le soutient seraient menacés si les États-Unis et leurs alliés ne se ressaisissent pas. Et non seulement les budgets militaires, particulièrement en Asie, sont à la hausse, les liens de sécurité et de défense se multiplient et se resserrent. Est-ce un constat alarmiste ou un signal d’alarme ?

La flotte américaine conserve sa suprématie en matière de tonnage et le rapport de force restera à son avantage dans un avenir proche, cependant les capacités de construction navale chinoises se sont démultipliées et l’intégration des innovations plus rapide. Déjà, le rapport de force penche en faveur de la Chine à l’intérieur de la première chaîne d’îles[1], de Taiwan aux Spratleys, là même où elle cherche à affirmer sa souveraineté. La militarisation d’îles sous son contrôle lui permet d’assurer une présence permanente à laquelle la plupart des autres forces ne peuvent qu’aspirer.

Et pour imposer sa souveraineté, non seulement elle inscrit délibérément ses actions dans les zones grises entre la paix et la guerre, mais elle cherche à en repousser les limites. Et ses missiles, qui mettent en péril la présence américaine en Asie-Pacifique, lui permettent de le faire en relative impunité. Les options pour la dissuader sont limitées : augmentations des budgets militaires, renforcement des réseaux de défense, et opérations de liberté de navigation : des mesures qui ne vont qu’exacerber la situation.

  1. De l’obsolescence à la quasi-parité

En 1996, un rapport du Center for Naval Analyses, un centre de recherche au service de la marine américaine, concluait que :

[…] China cannot build a regional navy by 2010 without foreign participation or assistance. The current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry are decades behind those of the developed countries of the West. China lacks the educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications to produce a regional navy by 2010. […] Finally, the fact that the Chinese are buying advanced naval and air assets from the West and from Russia is an implicit admission that the Chinese cannot build these platforms without foreign participation. (Yung, 1996: 27-28)

Un quart de siècle plus tard, en 2021, un rapport du Congressional Research Service – dont la mission est d’éclairer l’action du Congrès américain, prenait acte que :

China’s navy, which China has been steadily modernizing for more than 25 years, since the early to mid-1990s, has become a formidable military force within China’s near-seas region, and it is conducting a growing number of operations in more-distant waters, including the broader waters of the Western Pacific, the Indian Ocean, and waters around Europe.

[…] China’s navy is viewed as posing a major challenge to the U.S. Navy’s ability to achieve and maintain wartime control of blue-water ocean areas in the Western Pacific—the first such challenge the U.S. Navy has faced since the end of the Cold War—and forms a key element of a Chinese challenge to the long-standing status of the United States as the leading military power in the Western Pacific. (O’Rourke, 2021, p. i).

Contre les pronostics qui anticipaient l’obsolescence continue des capacités militaires de la République populaire de Chine, et donc de leur insignifiance toujours plus marquée dans le monde post-Guerre froide, elles se sont modernisées et accrues au point d’être considérées depuis 2017 comme étant de « force presque égale » (near peer) par les États-Unis. (National Security Strategy, 2017 ; FM 3-0 Operations, 2017). Le statut de « Near Peer » ainsi reconnu à la Chine sonne le glas de l’ère de l’hyperpuissance américaine. Autrement dit, les États-Unis, puissance inégalée et sans rivale au lendemain de la Guerre froide, ont été pris de court par la Chine en une génération.

Dans un contexte militaire, ce concept implique une quasi-parité du rapport de force. Des débats académiques jonglent avec cette notion : dans un conflit, les États-Unis l’emporteraient-ils à coup sûr, bien qu’avec de grandes difficultés, ou l’issue serait-elle plus incertaine ? (Eaglen 2023) Quoiqu’il en soit, a posteriori, l’opinion dominante est que les États-Unis n’auraient pas su appréhender la montée de la Chine et donc prendre les mesures nécessaires pour préserver l’équilibre en leur faveur. (Kuo 2024) Et leurs forces armées, au sortir de deux décennies de Guerre contre la terreur et de guerres de contre-insurrection, seraient aujourd’hui impréparées à mener une guerre ouverte contre la Chine. Autrement dit, la crédibilité des États-Unis et la survie de l’ordre libéral d’après-Guerre seraient en jeu.

2. Face à la marine chinoise : alarme ou alarmisme ?

N’est-ce qu’une hyperbole ? Selon un rapport au Congrès produit par le Département de la défense en octobre 2023, la flotte chinoise comptait 370 navires, tous types confondus, ainsi qu’une « soixantaine » de patrouilleurs équipés de missiles de croisière antinavires.[2] Sa conclusion sonnait comme un coup de tonnerre : « The PRC has numerically the largest navy in the world. » (Department of Defense, 2023: v) Début juin 2024, la Chine comptait 234 navires de combat contre 219 pour l’U.S. Navy. (Palmer et al. 2024) C’est ce rapport de force, exacerbé pour les pays riverains de la mer de Chine méridionale, dont les relations sont historiquement tendues avec la Chine ou récemment dégradées, qui pousse dans l’urgence à l’augmentation des budgets afin de pouvoir développer et moderniser leurs capacités militaires. (Stockholm International Peace Research Institute, 2024) Exemple parlant : le Département de la défense américain a passé une commande ferme le 1er août 2023 de dix destroyers, d’une valeur de 14,5 milliards USD, avec une entrée en service d’ici 2027. (Hill, 2023a ; Hill, 2023b).

Cependant, la qualification de « numériquement » signale, bien qu’elle soit la plus importante en nombre, que la flotte chinoise n’est pas nécessairement la plus forte. Ainsi, en 2021, son tonnage pouvait être estimé, à partir des données du Congressional Research Report cité plus haut (O’Rourke, 2021), à un peu plus de 2 millions de tonnes, contre 4,5 millions pour la flotte américaine. Autrement dit, une flotte plus nombreuse, indiscutablement, mais avec des bâtiments de petite taille par comparaison à ceux de l’U.S. Navy. Entre le nombre et la taille des navires de combat, quel est le facteur le plus décisif ?

La guerre navale moderne n’est ni rapprochée, ni même ne se fait à vue : tout l’art consiste à pouvoir identifier et neutraliser une cible ou une menace avant d’être soi-même identifié, ou du moins neutralisé. Les missiles guidés à courte, moyenne, et longue portée, sont certaines des armes les plus décisives. Et leur avantage repose tant sur leur nombre que sur le nombre de lanceurs. En raison de sa taille, de son rôle multimission, et de sa capacité à opérer seul ou en formation, le destroyer, avec ses 60 à 90 lanceurs, est considéré le principal navire de guerre d’une flotte moderne. La marine chinoise en compte 42, contre 73 pour l’U.S. Navy. Sur papier, le nombre de destroyers chinois a été multiplié par deux entre 2003 (20) et 2023 (43) : soit un nouveau bâtiment mis en service par année. (Palmer et al., 2024) Un chiffre impressionnant en soi, mais à ce rythme il lui faudra vingt ans de plus pour atteindre la parité avec l’U.S. Navy.

De plus, en 2022, au bas mot, la flotte sous-marine chinoise comptait deux fois moins de missiles que la flotte américaine, et deux fois moins de lanceurs. (Axe, 2022) Et, est-il même nécessaire de rappeler l’importance des forces aéronavales américaines : 11 porte-avions, chacun avec près de 90 avions et hélicoptères à bord ? La Chine n’en compte que trois, dont seul le dernier, entré en service (2022), peut accueillir à son bord une soixantaine d’aéronefs. (China Power Team, 2024) Le déséquilibre de forces est d’autant plus marqué si l’on inclut aussi les capacités navales et aéronavales des réseaux d’alliances sans équivalent qu’entretiennent les États-Unis.

3. Une marine chinoise en croissance et modernisation accélérées

Toutefois, le chiffre du nombre de destroyers chinois est trompeur, car il ne tient pas compte du renouvellement de la flotte : 23 destroyers sont entrés en service depuis 2013, soit plus de deux par année. Depuis 2017, elle a aussi mis en service huit croiseurs – caractérisés par un tonnage plus important que celui des destroyers, à raison d’un par année. (Palmer et al. 2024) En fait, selon des informations confidentielles obtenues en juillet 2023 lors d’une fuite, les capacités de construction navale de la Chine étaient estimées par l’Office of Naval Intelligence américain comme étant 232 fois plus importantes que celles des États-Unis. (Trevithick, 2023)

Et, il est prévu que la flotte chinoise, tous types de navires confondus, devrait compter 395 bâtiments l’an prochain (2025), 435 en 2030, et 475 en 2035 (Trevithick, 2023) – soit huit navires additionnels par année. Par comparaison, l’U.S. Navy verra sa flotte réduite de 296 à 291 navires d’ici la fin de la décennie – avec tous ses croiseurs mis hors service, bien qu’elle espère la voir croître à 305 et même, idéalement, à 317 navires en 2035, soit l’équivalent de trois à cinq bâtiments additionnels par année entre 2030 et 2035.

Concrètement, le déséquilibre numérique entre les flottes chinoises et américaines qui était de 1,2 en 2020 passera à 1,56 en 2035. Le tonnage de la flotte chinoise, bien que restant inférieure, est en croissance accélérée et se rapproche de celle de l’U.S. Navy. Cependant, à ce rythme, elle n’atteindra pas la parité avant le milieu de siècle. (Trevithick, 2023) Il n’est pas anodin que la commande ferme de dix destroyers additionnels ait été faite moins d’un mois après cette fuite.

Encore une fois, la question se pose : du nombre ou de la taille des navires, quel est le facteur décisif ? Non seulement les capacités de construction navale sont-elles 232 fois plus importantes que celles des États-Unis, construisant aujourd’hui plus de 50% du tonnage commercial mis en service annuellement ; les compagnies chinoises ont reçu l’an passé (2023) 59% des commandes de construction de navires, nationales et internationales. Par comparaison, les États-Unis représentent aujourd’hui moins d’un pourcent du marché de la construction navale. (Funaiole, 2024)

La Chine a incontestablement rattrapé rapidement son retard et acquis depuis les années 1990 une « educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications » de navires civils de pointe répondant aux plus hautes attentes des clients internationaux. Ce qui n’implique pas, bien au contraire, l’absence de transferts internationaux d’expertises et de technologies. En fait, nonobstant l’espionnage, ces transferts sont inévitables lorsqu’il faut répondre aux spécifications des commandes. Toutefois, les chantiers navals chinois sont à double usage : ils construisent à la fois des navires civils et des navires militaires. Ainsi, le transfert d’expertises et de technologies civiles vers la Chine se double d’un transfert de l’industrie civile vers l’industrie militaire.

Autrement dit, « [t]he current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry [are not] decades behind those of the developed countries of the West [anymore]. » Ce que confirme le rapport du Département de la Défense cité plus haut : « [t]he PLAN is largely composed of modern multi-mission ships and submarines. » (Department of Defense, 2023: v) La croissance économique, particulièrement depuis 2001, date d’entrée de la Chine à l’OMC, a été le principal moteur du développement et de la modernisation des forces armées chinoises.

Le Parti communiste chinois poursuit en outre une stratégie dite de « fusion civile-militaire », accélérée sous Xi Jinping, dont l’objectif est de garantir non seulement les applications duelles des innovations technologiques, la captation des développements technoscientifiques étrangers, mais aussi et surtout leur adoption et intégration rapides. (Bruzzese, 2024) Avec l’expansion anticipée et le renouvellement continu de la flotte au cours de la prochaine décennie, le rapport de force tendra vers la parité, si ce n’est un rééquilibrage à l’avantage de la Chine. Et tel est l’objectif poursuivi par la Chine pour 2049 – date du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.

4. Une présence de plus en plus encombrante en Asie-Pacifique

Ce qui ne l’empêche pas d’être proactive dès à présent, bien au contraire. Les 23 et 24 mai de cette année (2024), les forces armées chinoises ont procédé à une série d’exercices autour de l’île de Taiwan sans préavis. De tels exercices avaient précédemment eu lieu du 8 au 10 avril 2023, et du 4 au 15 août 2022. Cela dit, chaque fois, la Chine est parvenue à mobiliser ses forces de manière à resserrer toujours plus la manœuvre d’encerclement. Fait significatif : si au cours du dernier exercice le nombre d’aéronefs (une soixantaine) était en légère baisse, le nombre de navires, par comparaison, avait doublé, passant de 12 à 27. (China Power Team, 2024) Un exercice n’est pas un acte de guerre, bien que la Chine les conduise toujours dans une perspective d’intimidation. Bien évidemment, chaque fois qu’un tel exercice a lieu, surtout en l’absence de préavis, les forces armées taiwanaise sont mises en état d’alerte.

Depuis les années 1950, la ligne médiane entre la Chine continentale et Taiwan est considérée par Taiwan et les États-Unis comme une frontière informelle (Cheney-Peters, 2014), et seules les violations de cette ligne provoquent un véritable État d’alerte. Bien que la Chine ne l’ait jamais reconnue, jusqu’en 1999 les violations chinoises étaient rares. En octobre 2020, le ministre de la Défense taiwanais tirait la sonnette d’alarme : pour cette seule année les coûts de la réponse militaire aux incursions chinoises s’élevaient déjà à près de 9% du budget de la défense. (Shattuck, 2021). Depuis août 2022, elles sont quasi quotidiennes, et depuis mars 2024 elles ont été multipliées par cinq (d’une quarantaine à près de 200 par mois). (Brown et Lewis, 2024) Elles ont pour objectif autant de normaliser la présence militaire chinoise à proximité de Taiwan que d’accroître et de maintenir à un niveau élevé la pression sur les ressources militaires taiwanaises : plus de sorties, plus d’heures de vol, plus de carburant consommé, usure plus rapide des équipements, plus de stress et de fatigue du personnel, etc.

Si elles ont pour objectif de dégrader l’état de préparation des forces armées taiwanaises, comme les exercices militaires, ces violations ne sont pas, en vertu du Droit international, des actes de guerre. Pour cette raison, l’éventail de réponses militaires à la disposition de Taiwan en-deçà de ce qui s’apparenterait à un acte de guerre est limité. Or, les actions chinoises s’inscrivent non seulement consciemment dans les zones grises entre la paix et la guerre, la Chine cherche sciemment à repousser les limites de ce qui pourrait être interprété comme un acte de guerre de sa part. Ces actions ne sont pas uniquement dirigées contre Taiwan, mais contre tous ceux avec qui la Chine entretient des conflits territoriaux. Ainsi, outre Taiwan, la Chine revendique la quasi-totalité de l’espace à l’intérieur de la première chaînes d’îles aux sept autres États riverains (Corée du Sud, Vietnam, Malaisie, Indonésie, Brunéi, Philippines, Japon), et, bien entendu, aux États-Unis. Partout, l’objectif est le déni d’accès et l’interdiction de zone (anti-access/area denial). Les installations portuaires militaires qu’elle a construites au cours de la dernière décennie en mer de Chine méridionale lui permettant d’assurer une présence permanente.

Par exemple, le 17 juin dernier (2024), un navire chinois en mission officielle a violemment cherché à empêcher le ravitaillement d’un avant-poste philippin établi sur le Banc Second Thomas. L’incident est surréaliste : des garde-côtes chinois menaçant et blessant des militaires philippins à plus de 1400 km des côtes chinoises. Le 6 janvier 2023, au même endroit, des garde-côtes chinois avaient pointé de puissants lasers pour aveugler les militaires philippins – toujours pour contrer le ravitaillement de l’avant-poste. Régulièrement, les garde-côtes font usage de canons à eau et même éperonnent les navires philippins. En fait, chaque fois qu’un ravitaillement ou une rotation de personnel est prévu, les garde-côtes chinois cherchent à s’y opposer. (Strangio, 2024) De tels incidents ont lieu partout où des eaux ou des terres sont contestées. Et, ils deviennent plus fréquents : 12 entre février 2023 et juillet 2024 avec les Philippines uniquement. (Ratcliffe, 2024)

Pour entreprendre ces actions plus agressives, la Chine préfère mobiliser les garde-côtes car, en vertu du Droit international, ils relèvent d’une organisation civile avec un pouvoir légitime de recours à la force en temps de paix. Telle la marine, elle compte la plus grande flotte de garde-côtes du monde, et ses navires, tout autant modernes que multimissions, proviennent soit de la marine soit ont été spécifiquement construits selon des modèles militaires : corvettes, frégates, plus, bien sûr, les deux croiseurs, et sont opérés par du personnel détaché par la marine. Personne n’est dupe : seule la couleur de la coque distingue les garde-côtes de la marine. (Fish, 2024)

Outre les garde-côtes, la Chine, malgré ses dénis, s’appuie aussi sur une milice maritime camouflée opérant comme une flotte de pêche, avec plusieurs centaines de navires déployés en tout temps en mer de Chine méridionale. Si les garde-côtes témoignent de la flexibilité opérationnelle d’une flotte comprenant un grand nombre de navires modernes d’un tonnage inférieur aux destroyers, la milice maritime rappelle une fois encore que le nombre à lui seul peut conférer un avantage décisif. Elle se meut tel un essaim pour saturer une zone, harceler des navires ou des installations, et même saisir des positions stratégiques ou en priver l’adversaire à l’exemple de la prise du Récif de Scarborough en 2012 – un évènement qui pourrait se reproduire ailleurs à tout moment. (Poling et al., 2021)

Conclusion : Un rééquilibrage complexe pour les États-Unis et leurs alliés

Avec ses 219 navires de guerre d’un tonnage total au moins deux fois supérieur à celui de la marine chinoise, il serait légitime de penser que l’U.S. Navy serait en mesure de dissuader l’aventurisme chinois. Cependant, alors que la marine chinoise opère principalement dans sa région proche, l’U.S. Navy est divisée en sept aires géographiques couvrant toute la surface des mers. Depuis 1943 la Septième flotte est responsable de l’océan Indien et du Pacifique occidental, avec son quartier général basé à Yokosuka, dans la baie de Tokyo au Japon. Des cinq flottes avancées américaines – les deux autres étant rattachées aux côtes ouest et est des États-Unis – elle est de loin la plus importante. (c7f.navy.mil, 2024)

Or, bien qu’elle comprenne un porte-avion, ses 50 à 70 navires semblent bien dérisoires face aux 234 navires de combat de la marine Chine, et ce déséquilibre ne peut que s’accentuer. Dans l’immédiat, bien que des navires et même des escadres soient régulièrement affectés à son aire de responsabilité, la situation au Moyen-Orient et en Europe orientale rend impensable l’idée d’un renforcement significatif de la Septième flotte avec des transferts des autres flottes. Sur papier, lorsque la Septième flotte américaine est combinée avec la Force maritime d’autodéfense japonaise et la marine coréenne, ses plus proches alliés régionaux, le rapport de force penche clairement en sa faveur. Toutefois, il est important de se rappeler qu’il n’y pas d’OTAN asiatique, d’une part ; et que, pour des raisons historiques, les relations entre la Corée et le Japon sont tendues, d’autre part. (Choi, 2024) Ainsi, en cas de conflit, il n’est pas acquis que chacun s’engage militairement.

Est-il nécessaire de rappeler que la Chine est une puissance nucléaire depuis 1964, et que la plus grande partie de la surface du globe est à la portée de ses missiles balistiques ? Elle conduit « le programme de développement de missiles le plus actif et le plus diversifié au monde » (Missile Defense Project, 2021) afin de renforcer ses capacités de dissuasion, d’une part, et ses capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone non seulement au sein de la première chaîne d’îles, mais aussi pour neutraliser la stratégie des chaînes d’îles qui l’endigue depuis les 1950. Idéalement, elle aimerait repousser les États-Unis hors du Pacific occidental. Son principal atout, à la fois réalité et mythe, est un nombre toujours plus important de missiles balistiques antinavires pouvant neutraliser un porte-avion et contre lesquels les moyens de défenses sont au mieux limités. (Department of Defense, 2023: 66)

Voici ce qui confère en grande partie à la politique chinoise de la canonnière son impunité. Une stratégie face à laquelle les contre-mesures des États-Unis sont limitées, et encore plus pour les pays riverains. Comme première option, le renforcement des capacités militaires par l’augmentation des budgets, mais cela ne peut qu’intensifier la course aux armements ; deuxièmement, pour les pays qui en ont la capacité, procéder à des opérations de liberté de navigation, dont l’objectif est de nier dans les faits les revendications territoriales chinoises, mais elles risquent d’exacerber le potentiel de conflagration ; troisièmement, multiplier et resserrer les liens de sécurité et de défense entre les États-Unis, les grandes puissances de l’OTAN, et les pays riverains (Green, 2023) dans une perspective de dissuasion, mais au risque de renforcer le rapprochement de la Chine et de la Russie.

Depuis le 13 avril 2024, les règles du jeu se sont complexifiées : bien que neutralisée par la coalition menée par les États-Unis, l’attaque de l’Iran contre Israël, sans précédent, est restée, pour ainsi dire, sans riposte (Raine et al., 2024). Dès lors, jusqu’où les zones grises s’étendent-elles à présent, particulièrement dans le cas de Taiwan ?

Bibliographie

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[1] Les îles Kouriles, l’archipel japonais, les îles Ryukyu, Taiwan, les Philippines et Bornéo.

[2] Le rapport ne précise pas pourquoi cette « soixantaine » de patrouilleurs ne sont pas inclus dans le nombre total de navires que compte la marine chinoise.

Compte-rendu

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

Regards géopolitiques 10(2)

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

 

L’Asie centrale, vaste espace étiré du Caucase à la Mongolie en passant par le Xinjiang, depuis longtemps traversé de courants d’échange, de migrations et de courants d’idées, est aujourd’hui une région sur laquelle Moscou, mais aussi Téhéran, Ankara et surtout Pékin rivalisent économiquement et diplomatiquement pour y faire croitre leur influence. Quatre acteurs aux relations complexes – auxquels il faut ajouter l’Inde et le Pakistan – entre lesquels les Républiques d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS en 1991 (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan), ainsi que trois autres ex-républiques soviétiques, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie dans le Caucase, mais aussi l’Afghanistan et la Mongolie, tentent de naviguer au mieux de leurs intérêts. Un ensemble très disparate auquel vient se superposer la rivalité idéologique entre le communisme et l’islam, nulle part plus évidente qu’au Xinjiang où Pékin tente d’assoir son contrôle politique dans une région stratégique où la Chine craint, à tort ou à raison, de perdre son contrôle.

Auteur de plusieurs livres sur la Chine, sinologue professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot propose ici une analyse qui fait suite à son livre Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique (Lincot, 2021). L’sauteur s’efforce de présenter les rivalités entre les puissances extérieures à l’Asie centrale certes, Chine, États-Unis, Russie, Union européenne, mais aussi Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan, dont les intérêts se recoupent ou s’opposent au gré de lectures changeantes et de représentations plus ou moins explicites – la crainte de l’islam militant pour la Chine ; le rêve de grandeur impériale pour la Russie ou la Turquie. Ces puissances extérieures s’appuient sur les États de la région au gré de leurs calculs stratégiques tandis que ces derniers tentent de tirer parti des divisions ou des convergences de vues des puissances extérieures, ainsi le Kazakhstan qui tâche de capitaliser sur son rôle de pivot ferroviaire tout en s’appuyant tantôt sur la Russie, tantôt sur la Chine pour se prémunir de leurs ambitions parfois trop appuyées.

 

L’ouvrage débute par un long voyage dans les imaginaires et représentations que suscite cette région. Gengis Khan, Samarcande, soufisme, Amou-Daria, épopée antique d’Alexandre le Grand, la culture hellénistique teintée de bouddhisme qui a longtemps servi de trait d’union à cette grande région, l’eurasisme russe, le panturquisme, mais aussi bien sûr les routes de la soie entre monde chinois et monde romain, héritage commun tant il est vrai que les réseaux n’ont pas été constitués par la Chine seule mais que la Chine présente volontiers aujourd’hui comme la marque de son rôle prépondérant dans son grand projet de la Belt and Road Initiative… L’Asie centrale renvoie ainsi à nombre de mythes et de souvenirs historiques. Dernier avatar de ces mythes, celui de la rivalité séculaire à ;laquelle se livreraient les empires, que Halford Mackinder avait au début du XXe siècle tenté d’ériger en mythe intemporel d’une lutte immanente entre puissance continentale et puissance maritime, pour justifier sa vision de la politique britannique à déployer face à l’Empire russe dans leur grande rivalité de l’époque – le Grand Jeu cher à Rudyard Kipling et que l’écrivain a mis en scène dans son roman Kim (1901). Pourtant, la thèse du heartland (1904) et son pendant, celle du rimland de Nicholas Spykman (1942) si elles ont inspiré plusieurs stratèges, ne reposent que sur des prémisses scientifiques très fragiles et contestables, comme nombre de grands modèles historiques souvent bien réducteurs comme le choc des civilisations de Huntington (1996) ou la fin de l’Histoire de Fukuyama (1992).

L’un des points forts du livre est l’analyse fine des interactions entre la Chine et cette région, où l’argent de Pékin attire autant que son nationalisme inquiète, et où le communisme rencontre un islamisme à la fois nomade et radical. « Deux systèmes de valeurs s’affrontent. L’un se réfère à l’islam. L’autre à une tradition impériale et à une idéologie marxiste » : ce qu’écrit Emmanuel Lincot au sujet du Xinjiang, où se cristallise une brutale répression pensée comme anti-islamique par la Chine, vaut également pour le reste de la région. Ces idéologies, l’islam politique et le nationalisme chinois qui s’appuie désormais sur le communisme, s’opposent dans la région mais la réponse chinoise se module selon les lieu : répression très lourde au Xinjiang, contrôle militaire des approches du Xinjiang avec des bases militaires au Tadjikistan, mais dialogue avec les talibans désormais au pouvoir en Afghanistan pour tenter de faire prévaloir les intérêts économiques chinois dans ce pays ravagé mais doté de gisements minéraux considérables. Un seul lit pour deux rêves, résume l’auteur, reprenant la métaphore de l’époque de la guerre froide (Fontaine, 1981) décrivant l’opposition idéologique entre États-Unis et Union soviétique et le modus vivendi qui s’était établi entre les deux blocs, soulignant ainsi l’angle de plus en plus idéologique de cette rivalité.

L’auteur ne cède pas à une critique radicale de la Chine. « Le développement en termes d’infrastructures et peut-être de biens publics qu’elle propose pour des régions stratégiques est indéniable », note-t-il, estimant même que « l’impérialisme chinois est plus fécond que celui des puissances coloniales européennes ». De même, analyse-t-il, l’« islamophobie » des Chinois constitue-t-elle un sujet tabou et complexe à mesurer, bien qu’il soit vrai que pour nombre de Hans, « les Ouïgours sont comme les Afghans et pas comme [eux] ». Si l’on parle beaucoup, et à juste titre, de la pesante répression des Ouïgours au Xinjiang, on évoque moins la peur que l’islam suscite auprès des dirigeants chinois.

L’autre intérêt du livre est qu’il ne se contente pas de parler globalement de l’Asie centrale et des républiques d’Asie centrale. Il analyse le point de vue de chaque acteur de la région, et même au-delà, puisque Riyad, Doha, Bruxelles et Washington ont également droit à un chapitre, au risque parfois de la compilation, mais le tout rédigé d’une façon claire et limpide. Un tour d’horizon d’autant plus indispensable que, dans le même temps, les États-Unis tentent d’endiguer le développement maritime de la Chine, en structurant leurs liens avec les États de la périphérie de la Chine (Japon, Corée, Philippines, Vietnam, Inde), renforçant cette crainte chez les Chinois, récente dans leur histoire mais fort prégnante depuis le XVIIIe siècle, de l’invasion par la mer ou du fameux dilemme de Malacca, la peur de voir les principaux détroits maritimes bloqués par les États-Unis et leurs alliés. Cette crainte, réelle ou surjouée, justifie à son tour nombre de stratégies de contournement, notamment les corridors ferroviaires à travers l’Asie centrale ou l’Himalaya.

Le livre permet de comprendre l’importance fondamentale de l’Asie centrale dans les représentations géopolitiques chinoises, mais aussi russes et d’autres puissances émergentes comme la Turquie ou l’Iran. Un ouvrage fort érudit, bien écrit, qui ne le cède en rien à la pertinence de l’analyse.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

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Lincot, E. (2021). Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique. Paris : PUF.

 

Diplomatie du vaccin et système de surveillance à Agaléga: l’océan Indien au cœur des tensions sino-indiennes à l’ère de la Covid-19

RG v7n3 (2021)

Valentin Laugrand

 Valentin Laugrand est inscrit au baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval. Il collabore à un projet d’histoire orale de l’Institut Jean-Margéot (ICJM) sur l’île d’Agaléga (océan Indien) où vit une communauté de pêcheurs créoles. Il s’intéresse aux enjeux géopolitiques de la Chine et de l’Inde et souhaite poursuivre des études de droit international en Asie.

 

Résumé

À l’heure de la crise de la Covid-19, la Chine et l’Inde exercent leur soft power. La Chine se présente comme une superpuissance à la fois généreuse et préoccupée par la recherche de relations harmonieuses au sein, comme à l’extérieur de ses frontières. L’Inde défend depuis longtemps une politique de non-alignement. Aujourd’hui, elle s’appuie de plus en plus sur le nationalisme hindou et s’inquiète des ambitions économiques et politiques de sa voisine. Les deux géants entrent ainsi en friction. Le contrôle de l’océan Indien, comme l’illustre le cas d’Agaléga une île appartenant à l’île Maurice, devient alors l’un des grands enjeux géopolitiques contemporains.

Mots-clés : Chine, Inde, COVID-19, soft power, océan Indien, Maurice

Summary

At the time of the Covid-19 crisis, China and India are exercising their respective soft power. China presents itself as a superpower that is both generous and concerned by the search of harmonious relations within and outside its borders. India has implemented a policy of non-alignment for many years. Today, it relies increasingly on Hindu nationalism and worries about the economic and political ambitions of its neighbor. The two giants come into friction. Control of the Indian Ocean, as illustrated by the case of Agaléga, an island belonging to Mauritius, then becomes one of the major contemporary geopolitical issues.

Keywords: China, India, COVID-19, soft power,  Indian Ocean, Mauritius

Introduction

Comment parler du soft power en Asie en contexte de pandémie? Comment aborder les cas de la Chine et de l’Inde, deux puissances régionales asiatiques majeures, qui y recourent de façon différente dans les relations internationales? Popularisée par Joseph Nye (1990), l’idée du soft power apparait en Chine en 1992-93 après la traduction en chinois du livre de Nye et la publication d’un article de Wang Huning (Heurtebise 2020 : 131). En 2007, à l’occasion du 17e Congrès du Parti Communiste Chinois, le concept de soft power est officiellement introduit pour orienter la politique étrangère du pays (Heurtebise 2020 : 131). Le concept d’émergence pacifique, apparait lui en 2003, et devient alors un instrument idéal de ce soft power (Courmont, 2012). En 2013, Xi Jinping lance son projet colossal de développement économique, les nouvelles routes de la soie, visant à relier le pays au reste du monde par un réseau ferroviaire et maritime et à assurer son approvisionnement en matières premières. Pour rendre ses projets acceptables, la Chine tente alors de se débarrasser de l’image négative associée au caractère répressif de son régime à l’international et d’atténuer les craintes que son ascension fulgurante suscite au sein des démocraties libérales. Le sinologue Jean-Yves Heurtebise observe : « Là où l’Occident n’a su se développer que grâce à la colonisation de terres étrangères, la Chine, elle, saura se développer sans recourir à l’inféodation des autres nations » (2020 :130). Que cachent pourtant toutes ces initiatives? Certes, la notion de soft power a introduit un nouveau paradigme dans la doctrine politico-militaire chinoise, lui permettant de dissimuler son ascension et ses ambitions géostratégiques. Mais comment comparer ce soft power à celui de son rival indien, défenseur de longue date du non-alignement et du multilatéralisme (Véron et Lincot, 2020)?

C’est dans ce contexte de crise sanitaire mondiale déclenchée par le SARS-CoV2, sur le fond de ce vaste projet des routes de la soie et de l’exercice par la Chine de son soft power, que cet article propose d’examiner les tensions entre la Chine et l’Inde dans l’océan Indien. Les tensions entre ces deux géants asiatiques datent depuis longtemps et elles ont fait l’objet de nombreuses études dans cette région dès le milieu des années 2000 (voir Khurana, 2008), mais surtout après 2015 (voir par exemple Brewster, 2016; Hornat, 2016; Khan, 2016). Qu’en est-il à l’heure de la pandémie ? Quels sont les effets de la diplomatie du masque et du vaccin de Pékin? Derrière l’image du soft power, pour quels motifs ces deux pays se militarisent-ils (Blanchard et al., 2017) et ce, autant dans la région de l’Indo-Pacifique (Péroin-Doise, 2019) que dans l’océan Indien (Das 2019; Saint-Mézard, 2019) ?

L’analyse proposée sert deux buts puisqu’il s’agit d’examiner ces questions en amont de ces politiques, dans des représentations culturelles, et à partir du cas méconnu d’Agaléga. Cette île appartient à l’Île Maurice et l’Inde nationaliste y a récemment entrepris la construction d’infrastructures en vue de mieux contrôler l’océan Indien. Ces constructions ont été négociées avec le gouvernement pro-indien de l’île Maurice dès les années 2015, mais elles s’accélèrent au cœur de la pandémie et suscitent bien des inquiétudes auprès de la population locale. Agaléga est-elle en voie de devenir une base maritime indienne ? Quels sont donc les grands paramètres de cette rivalité sino-indienne ?

La réflexion se fera en trois temps. Après un examen de l’exercice du soft power chinois dans le contexte de la crise sanitaire, la perception indienne d’une menace chinoise sera analysée. Les aspirations hégémoniques de l’Inde et de la Chine seront ensuite appréhendées en amont sous l’angle des représentations culturelles et politiques qui les alimentent.

  1. L’instrumentalisation d’une crise sanitaire pour l’exercice du soft power chinois

La crise de la Covid-19 a surpris la Chine comme les pays occidentaux, mais l’Empire du milieu y a vu une opportunité pour se présenter comme une superpuissance bienveillante, prospère et suffisamment préparée pour à la fois gérer une crise sanitaire à l’intérieur de ses frontières et aider des pays plus démunis à l’extérieur. La Chine, n’a cependant pas renoncé à sa militarisation, elle a plutôt profité de la pandémie et de son attraction médiatique, mettant en avant son aide médicale offerte à différents pays, pour dissimuler d’autres activités.

Elle a consacré beaucoup d’énergie à montrer son efficacité dans la gestion de la Covid-19 sur son sol, ce qui a conduit, dès le début des événements, à faire arrêter les journalistes qui voulaient documenter l’épidémie. Aujourd’hui, elle revendique sa victoire sur le virus, et a pour cela organisé des fêtes en grande pompe à Wuhan, une ville-symbole dans l’histoire révolutionnaire du pays. Aussi, alors que les pays occidentaux se préparaient à une deuxième vague, la Chine célébrait le 8 septembre dernier, la quasi-éradication du virus. Les chiffres officiels du Parti font d’ailleurs état de 4634 morts (Lemaître, 2020). Bien que ces chiffres soient peu réalistes, les pays occidentaux restent prudents dans leur discours, la Chine représentant encore le principal exportateur de matériel médical jugé crucial pour combattre le coronavirus. De leur côté, les États-Unis de Trump ont saisi l’occasion pour quitter l’OMS, accusant la Chine d’avoir pris le contrôle de cette organisation.

De nos jours, le Parti communiste continue de faire la propagande de la réussite chinoise. Parmi ses arguments figure la générosité du pays prêt à exporter son aide médicale partout sur la planète. Ainsi, alors que le monde fermait ses frontières et s’isolait, la Chine fut une des seules puissances à soutenir l’Italie, en y envoyant des médecins, des conseillers et du matériel médical, contrairement au reste de l’Europe, ses proches voisins (Khan et Prin, 2020). S’agit-il d’un pur acte de générosité ou d’un acte politique calculé, considérant que l’Italie fut le premier pays du G7 à intégrer les routes de la soie chinoise ? La bienveillance chinoise ne s’est pas arrêtée là puisque Xi Jinping a fait envoyer des masques en Europe, en Afrique et en Asie. Ces dons se sont vite transformés en des partenariats commerciaux très lucratifs pour le pays. La Chine a finalement augmenté sa production de masques pour atteindre, en mars 2020, près de 120 millions d’unités par jour, soit 50% de la production mondiale. Cet investissement a fait naître la notion de diplomatie du masque (Bondaz, 2020), qui s’inscrit pleinement dans ce soft power chinois. La Chine se défend d’être ici l’unique fournisseur mondial capable d’assurer l’acheminent rapide d’une grande quantité de matériel médical, au moment même où le monde entier en a besoin.

Avec l’essor des vaccins contre la Covid-19, le pays dispose d’une autre arme diplomatique.  La Chine a ainsi lancé une production massive de vaccins et promis ces doses à des pays qui, souvent, n’ont pas pu en réserver aux firmes pharmaceutiques occidentales. C’est le cas des Philippines, de l’Indonésie ou de la Malaisie, des pays avec lesquels la Chine entre pourtant régulièrement en conflit en mer de Chine. Le pays a cependant placé ces rivalités en arrière-plan, promettant à tous les pays membres de l’Association des Nations du Sud-Est (ASEAN) un accès privilégié au vaccin qu’elle produirait (Hu Yuwei, 2020). Cette diplomatie du vaccin donne de bons résultats en Asie. L’Indonésie, par exemple, a adouci ses réponses aux incursions chinoises dans sa zone économique exclusive, au large des îles Natuna, substituant ses démonstrations de force à de simples protestations de forme (Capital, 2020). Tout dernièrement, elle a réagi timidement après avoir repêché dans ses eaux un drone sous-marin de confection chinoise (Guibert 2021).

Le 15 novembre dernier, quinze pays de l’Asie et du Pacifique[1] ont finalement conclu un accord économique historique avec la Chine. Le Partenariat régional économique global (RCEP) constitue l’accord de libre-échange le plus important du monde, ses adhérents représentant 30% du PIB mondial (Le Monde, 2020). Pour certains pays asiatiques, cet accord a tout d’une bénédiction puisqu’il leur permettra de compenser les effets dévastateurs de la crise économique qui s’installe graduellement en raison de la pandémie. Grâce à cet accord, les investissements à l’étranger de la Chine seront facilités, et la dépendance économique de plusieurs membres de l’ASEAN envers ce pays s’accentuera davantage.

L’Empire du milieu profite donc de la pandémie pour mettre de l’avant sa bienveillance et valoriser son image. Elle mobilise ce soft power pour dissimuler son hard power pourtant bien réel et visible en Mer de Chine, à Hong Kong, dans l’Himalaya, ainsi qu’aux portes de l’océan Indien, que ses navires doivent traverser. En effet, alors que l’attention des gouvernements et des médias est un peu partout tournée sur la pandémie, la Chine en profite pour poursuivre ses manœuvres militaires et la construction d’infrastructures stratégiques en Mer de Chine. En mars 2020, elle a effectué des exercices militaires au large des îles Paracels, un territoire revendiqué par le Vietnam et par Taïwan. Un bâtiment des gardes côtes chinois y a même récemment coulé un navire de pêche vietnamien (Philip 2020). De plus, les autorités chinoises ont poursuivi l’installation de deux centres de recherche sur les îles Spratleys, une zone revendiquée par les Philippines et le Vietnam (AFP, 2020). Ces exercices et ces infrastructures permettent à Pékin de s’imposer davantage dans cette zone très riche en hydrocarbures et en métaux rares.

La diplomatie chinoise intervient en deux temps : elle offre d’abord son soutien aux pays limitrophes pour les aider à les sortir de la crise sanitaire et économique qu’engendre la Covid-19, puis, dans un deuxième temps, elle avance ses pions dans la région même où ces États ont un contentieux territorial avec elle.

C’est sur ses frontières immédiates que le hard power chinois demeure le plus visible. À Hong Kong, la Chine a décidé d’en finir avec la conception d’« un pays, deux systèmes ». Profitant d’une réduction des manifestations en raison du confinement et des mesures sanitaires, la Chine procède régulièrement à l’arrestation de personnalités pro-démocratiques, liées aux manifestations étudiantes de 2019. Le 30 juin dernier, le parlement chinois a promulgué la Loi sur la sécurité nationale, un dispositif pourtant très controversé et sévèrement critiqué par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en raison de la menace qu’il représente pour l’autonomie et les libertés individuelles des résidents. Encore une fois, la Chine a profité du contexte politique de la Covid-19 et de l’image qu’elle s’est construite comme nation généreuse pour durcir son ascendant sur l’ancienne colonie britannique et réduire son autonomie. Eu égard à Taiwan qui n’a pas eu besoin de l’aide chinoise continentale pour gérer la crise sanitaire, la Chine a fait preuve d’un ton encore plus dur et menaçant, faisant peser le risque d’une invasion si le pays continuait d’affirmer son indépendance.

À l’intérieur de ses frontières, dans la région autonome du Xinjiang, la Chine a enfin poursuivi le processus de sinisation brutale des Ouigours. Officiellement, les autorités ont mis en place des centres de formation professionnelle pour réduire le chômage mais de nombreux acteurs et pays internationaux dénoncent une autre réalité, celle d’un système répressif visant à assimiler cette population par des détentions massives, du travail forcé et des stérilisations (Le Monde, 2020).

En pleine pandémie, la Chine se range donc derrière l’image d’une superpuissance bienveillante et prospère alors qu’elle n’a pas renoncé à mener des répressions et des manœuvres militaires pour préserver ses intérêts et assurer ses visées géopolitiques en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.

  1. Le sentiment indien d’une menace face à des ambitions chinoises jugées trop invasives

La pandémie et le soft power chinois n’ont pas engendré de trêve dans les relations sino-indiennes. Au contraire, les ambitions chinoises dans l’océan Indien et le rapprochement de celle-ci avec le Pakistan à qui elle a proposé une aide médicale, ont attisé le nationalisme indien (Boquérat, 2020). Le hard power de la Chine dans l’Himalaya conforte l’Inde à sortir de sa traditionnelle position de non-alignement, pour se militariser activement au nord comme au sud et à s’intéresser davantage à la vaste région Indo-Pacifique (Racine 2019 ; Peron-Boise 2019).

Dans la vallée de la rivière Galwan, une région de l’Himalaya contestée par Pékin et New Delhi, les tensions ont atteint leur paroxysme en juin 2020, lors d’un affrontement à mains nues entre les deux armées qui a fait plusieurs morts. La frontière est contestée dans cette région depuis plusieurs années, et le développement d’infrastructures des deux côtés de la frontière perpétue le contentieux. Ainsi, alors que l’Inde a ouvert une route pour relier ses différents postes frontaliers, la Chine a construit plusieurs bases militaires et des héliports dans la région (Landrin, 2020). Pékin et New Delhi se renvoient la faute et un conflit majeur pourrait s’y déclarer à tout moment.

Le rapprochement de la Chine et du Pakistan dans le contexte de l’aide sanitaire chinoise liée à la Covid-19, irrite aussi beaucoup l’Inde, qui entretient depuis longtemps des relations difficiles avec son voisin musulman, notamment dans le Cachemire où trois guerres ont eu lieu en 1947, 1965 et 1971, sans oublier les tensions de 1999. Aujourd’hui, dans le cadre de ses routes de la soie, la Chine a l’ambition de développer un vaste projet d’infrastructures dans la région. L’Inde accuse aussi Pékin d’appuyer les extrémistes musulmans de l’Azad Kashmir, par l’envoi d’armes et d’argent. Elle craint un encerclement qui résonne d’autant plus que la Chine a fait part de sa stratégie globale du collier de perles. Pékin a en effet investi dans la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie et au Sri Lanka, deux autres voisins immédiats de l’Inde (Omid Farooq, 2019). La Chine a encore fait monter les tensions d’un cran en augmentant sa présence militaire et en ouvrant une base militaire à Djibouti (Lim 2020), d’autant plus que le pays en profite pour consolider ses liens avec le Pakistan et organiser des exercices militaires conjoints avec ce dernier, comme cela s’est fait en janvier 2020 (Albert 2019). L’Inde ne se trompe pas en percevant que la Chine tente d’accentuer aujourd’hui sa présence dans l’océan Indien afin d’assurer la protection de ses routes maritimes (Chung 2018) et accéder plus facilement à l’Afrique où ses intérêts ont considérablement augmenté.

Cette présence croissante de Pékin dans la zone d’influence de l’Inde irrite. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi avait déjà imposé un certain contrôle sur les investissements chinois sur son territoire mais le sentiment antichinois a pris une toute autre ampleur après l’annonce de la mort de 20 soldats indiens dans l’Himalaya. Une partie de la population s’est soulevée, sortant dans la rue pour brûler des drapeaux chinois et des portraits de Xi Jinping et en appelant au boycott des produits chinois. A la suite de ces évènements, 59 applications chinoises, dont le célèbre réseau social TikTok, ont été bannies en Inde et des barrières douanières ont été imposées (Dieterich, 2020). L’Inde espérait également profiter de la crise sanitaire pour développer son autosuffisance face à la Chine, limiter les investisseurs chinois et promouvoir un nationalisme économique (Dieterich, 2020). L’idée s’est manifestée dans une déclaration de Narendra Modi qui évoquait la nécessité de produire des vaccins contre la Covid-19 pour l’humanité entière.

Dans l’océan Indien, cette volonté de contrer la présence chinoise, a conduit l’Inde à renforcer aussi son soft power auprès de pays alliés tout en se militarisant discrètement (Lincot et Véron, 2020). L’Inde investit surtout dans le développement aux Maldives, aux Seychelles et à l’île Maurice.

Située à plus de 1000 km de Maurice, l’île d’Agaléga intéresse l’Inde au plus haut point. Sa position est stratégique, à la fois pour la pêche industrielle, possiblement pour un tourisme de luxe, mais surtout pour y établir une base de surveillance (Figure 1). La presse locale de Maurice a rendu publique le Memorandum of Agreement signé entre ce pays et l’Inde en 2015, et ce dernier établit clairement les taches à entreprendre par l’Inde dans l’article 2 :

The components are:

  • Construction of a jetty for berthing of ships

  • Rehabilitation and repaving of the runway over a maximum length of 4000 feet, an apron for two aircraft of size (ATR 42 type) and a taxiway

  • Installation of a power generation facility of approximately 300 KW

  • Setting up of a water desalination plant of capacity of approximately 60 tonnes per day

  • Construction of a National Coast Guard Post, including basic repair facilities, and

  • Any other facility related to the project.

Article 2, Memorandum of Understanding, Maurice-Inde, 2015

Development of Agalega – No Lease Agreement contained in MOU signed with India, says Minister Koonjoo

Source: Gouvernement de Maurice, https://govmu.org/EN/newsgov/SitePages/2015/Development-of-Agalega-%E2%80%93-No-Lease-Agreement-contained-in-MOU-signed-with-India,-says-Minister-Koonjoo.aspx

Le document n’évoque pas de base militaire mais des travaux importants comme la construction d’une jetée, la rénovation de la piste d’atterrissage[2], et l’installation d’infrastructures pour assurer l’approvisionnement en eau potable et en électricité[3]. Plusieurs parmi les Mauriciens sonnent l’alarme et s’inquiètent du sort qui sera réservé aux 300 Créoles d’Agaléga qui, eux, craignent une déportation semblable à celle qui a eu lieu il y a quelques décennies au moment de la construction de la base militaire à Diego Garcia par les Américains[4].

Fig. 1. L’archipel d’Agaléga

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Agalega_Islands_map-fr.svg

Certains se demandent ce que Maurice pourrait donc bien octroyer à l’Inde en retour, pour la remercier de son aide économique dans un pays où le gouvernement est pro-indien et issu de la diaspora hindoue. Maurice serait en effet le deuxième pays parmi les plus importants bénéficiaires de l’aide financière de l’Inde (Le mauricien, 2019).

Un article du 8 décembre 2020 publié dans L’Express mauricien fait état de ces initiatives indiennes découvertes dans la presse du pays:

Dans un article de The Telegraph India, publié en ligne le 1er décembre, des sources au sein de l’Establishment de la sécurité indiquent que l’Inde prévoit de mettre en place des systèmes de radar de surveillance côtière dans des pays amis dont Maurice (tout semble indiquer que ce sera à Agaléga), le Bangladesh, Myanmar, les Maldives et le Sri Lanka pour contrer la présence croissante de la Chine dans la région océan Indien (Walter, 2020)

L’île d’Agaléga, bien que méconnue, offre donc un bel exemple des tensions sino-indiennes qui se développent dans l’océan Indien. Ce minuscule archipel constitué de deux îles où depuis le XIXe siècle vivent des descendants d’esclaves, illustre parfaitement ce jeu de pouvoir que se livrent le soft et le hard power des deux grandes puissances asiatiques dans toute la région (Barton 2020). Agaléga se situe en plein centre de l’océan Indien et constitue, comme les Chagos, un lieu géostratégique idéal pour y établir des installations militaires. C’est dans cette perspective que l’Inde s’est d’ailleurs récemment rapprochée des États-Unis en participant à des exercices navals.

En parallèle, l’Inde exerce un soft power à Maurice qui dissimule aussi ses véritables intentions. Lors de la visite du Premier ministre indien sur l’île en 2015, plusieurs accords de coopération ont été signés dans différents domaines allant de la médecine indienne à l’économie maritime et à la culture (Ministry of External Affairs, 2015). L’Inde finance ainsi le cricket, des cours de yoga, des films de Bollywood et des manifestations religieuses spectaculaires. Les Créoles de Maurice s’inquiètent de cette générosité. New Delhi finance un métro à Port-Louis et il a signé un nouvel accord pour développer, officiellement, l’écotourisme à Agaléga. Les habitants de Maurice sont cependant convaincus que ces investissements indiens cachent un marché de dupes, et pointent du doigt les ambitions de l’Inde sur le plan stratégique et militaire. En effet, au cours des derniers mois, l’Inde a envoyé 800 ouvriers à Agaléga, dont des militaires (Floch, 2019). Outre, les infrastructures citées à l’article 2, l’accord de coopération prévoit l’établissement de 8 stations radar par l’Inde sur des îles de Maurice, comme St-Brandon, Rodrigues, etc. (Nkala 2015) De ce point de vue, l’Inde a agi ici plus rapidement que la Chine qui compte pourtant aussi une forte diaspora chinoise à Maurice, un centre culturel prospère, et des intérêts sur le plan touristique depuis l’ouverture d’une ligne aérienne reliant directement Hong Kong à Maurice.

  1. L’Empire du milieu et le Bhârat Mata: deux conceptions aux antipodes qui s’entrechoquent

Le soft power de la Chine s’analyse à plusieurs niveaux. A cet égard, les débats demeurent encore nombreux à l’effet de savoir par quel vecteur ce concept a cheminé et fait l’objet d’une appropriation par les Chinois. Une lecture qui prend en compte les imaginaires nationaux, permet de s’interroger : faut-il faire remonter le principe du soft power à la chinoise beaucoup plus loin dans le temps, la Chine ayant souvent prôné l’harmonie ? Des sinologues comme Marcel Granet montrent que la Chine, où confucianisme, taoïsme et bouddhisme s’enchevêtrent, se défend d’appréhender le monde dans sa globalité, en cherchant des complémentarités et des correspondances entre une multitude de singularités (Granet 1968). Ce mode de pensée dit analogique cherche à construire des relations harmonieuses. La médecine chinoise exemplifie bien ce raisonnement puisque la santé est d’abord une question d’harmonie, la maladie, elle, étant un blocage qui empêche l’énergie de circuler (Marié 2008).

Sur le plan politique et diplomatique, il est concevable que la notion de soft power ait pu séduire les Chinois en ce qu’elle véhicule potentiellement la recherche d’une harmonie, d’une situation dans laquelle le multiple cohabite sous le ciel, pour reprendre une allégorie ancienne. Sous les dynasties Ming et Qing, la Chine a en effet créé un système tributaire unique, construit non pas autour d’une ambition de conquêtes territoriales, mais plutôt d’une interdépendance de tributaires et d’une puissance hiérarchique, visant à instaurer une situation de stabilité et de paix durable dans la région (Zhaojie, 2002 ; Kang, 2010). La notion de Zhongguo (中国), littéralement pays du milieu, se popularise au milieu du XIXe siècle, après les guerres de l’opium, et traduit cette idée d’une Chine conçue comme un vaste espace, ethniquement pluriel mais défendu par un mur qui l’entoure. Le sinologue Thierry Sanjuan l’explique: « Aux yeux des chinois, la Chine elle-même fait monde » (Sanjuan, 2013). Assurer une bonne gouvernance implique de pouvoir à la fois circuler à l’intérieur de cet espace et d’en protéger les contours, des idées qui se retrouvent dans le projet des nouvelles routes de la soie et du collier de perles. Le philosophe Zhao Tingyang (2018) a fait un pas de plus en réhabilitant le concept de tianxia, littéralement « Tous sous un même ciel », pour montrer que la Chine s’impose de plus en plus comme une puissance normative susceptible de promouvoir le concept de guerre juste qui ne déclare la guerre mauvaise en droit que pour la justifier à chaque fois, en fait, soit par des circonstances exceptionnelles, soit par la nécessité de dissiper le chaos et rétablir l’ordre (Heurtebise 2020 : 145).

En outre, la Chine du XXe siècle a souvent joué sur deux tableaux en même temps et ce, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure, mettant en place des dispositifs politiques riches de contradictions et d’interactions, comme l’illustre bien encore ce concept d’un pays, deux systèmes, ce que Mengin (1998 : 139) nomme des contradictions durables. En ce sens, le fait que la Chine articule du soft et du hard power est tout à fait cohérent avec l’histoire de ses modes de pensée et sa culture politique. Enfin, la Chine a su, depuis très longtemps, faire valoir la richesse de sa culture, celle des lettrés et de sa civilisation, un point qui n’a pas échappé aux missionnaires jésuites du 17e siècle ni aux philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Montesquieu. Plus récemment, le sinologue François Jullien (1995) a relevé une autre caractéristique importante de la pensée chinoise dans la valorisation de ce qu’il nomme l’expression indirecte et la pensée du détour. Cela suggère que les actes et les discours de la Chine dissimulent souvent d’autres intentions. C’est avec tous ces éléments qu’il faut saisir le soft power chinois contemporain. Cette stratégie s’éclaire alors comme une politique pragmatique à une époque où la planète est marquée par l’émergence de nombreux pays à la suite de la décolonisation, et par la mondialisation avec, par ailleurs, la disparition des grands blocs qui avaient jusque-là structurés la scène politique internationale. C’est sur cette base que la propagande chinoise entend mettre en exergue les valeurs d’un pays qui se voit aujourd’hui en mesure de jouer le rôle d’une superpuissance, et d’imposer sa vision du monde. La doctrine diplomatique chinoise des loups combattants, initiée par Xi Jinping et qui désigne cette lutte que les ambassadeurs chinois doivent mener contre les démocraties occidentales qui ont développé des idéologies sinophobes, apparaît comme une sorte d’antidote susceptible de faire face aux critiques qu’elles formulent contre Pékin et ses ambitions.

L’Inde privilégie aussi depuis toujours une pensée analogique, combinant des traditions diversifiées issues du brahmanisme, du bouddhisme et du jainisme. L’exemple des mandalas illustre très bien ce mode de pensée qui consiste à concevoir que tous les éléments d’un système sont interdépendants et qu’une continuité relie des phénomènes fort différents : l’univers est ainsi conçu comme une sorte de tissage, des analogies existent entre le microcosme et le macrocosme, etc. Mais l’Inde, ancienne colonie britannique, a été marquée par d’autres influences, y compris par plusieurs idéologies venues de l’Occident. Sur le plan politique, elle a longtemps prôné la doctrine du non-alignement comme l’a bien illustré les politiques de Nehru qui, dès les années 1950, souhaitait créer sur la scène internationale un ensemble de pays qui échapperaient à la logique de la guerre froide et aux idéologies des deux grandes puissances de l’époque et de favoriser l’indépendance effective des pays du Sud. Cette diplomatie a connu ses grandes heures à la conférence de Bandung en 1955, puis à la conférence de Belgrade en 1961, avec la création du mouvement des non-alignés qui, en 2016, comprenait encore près de 120 pays. Sous la pression du soft power chinois, qui s’installe à ses portes, l’Inde a cependant délaissé cette tendance au profit d’un nationalisme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années.

Le pays a conservé son soft power en continuant de se montrer financièrement généreux face aux pays les plus pauvres, en Afrique comme en Asie, en se montrant particulièrement présent dans des lieux issus de la diaspora comme l’île Maurice ou Fidji, où des ouvriers indiens ont été déplacés au XIXe siècle pour servir de main d’œuvre. À Fidji, où près de 40% de la population est d’origine indienne, l’Inde exerce son influence de manière à la fois indirecte, en appuyant cet État dans les instances internationales comme le Commonwealth ou l’ONU, et de façon plus directe puisqu’elle a signé en 2017 un pacte de défense et de coopération militaire avec ce pays (Indo-Pacific Defense Forum 2017). L’Inde maintient par ailleurs d’excellentes relations avec l’Indonésie et avec des pays du pacifique comme l’Australie, le Japon et les États-Unis dans le but de contenir et de faire front à la Chine. Ces relations se traduisent par des initiatives sur les plans économique, culturel et stratégique avec une alliance qui s’est vue récemment renouvelée au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) signé entre ces quatre puissances (Guibert et Pedroletti 2020).

Le soft power indien se nourrit cependant de plus en plus du nationalisme indien qui s’est saisi de l’image de la Bhârat Mata (littéralement « la mère indienne », en sanscrit), pour la représenter comme une femme vêtue d’un sari safran et tenant dans sa main le drapeau du pays. Sa forme correspond à celle de la géographie de l’Inde (voir figure 2), permettant de multiples associations d’idées dont l’efficacité est redoutable, en particulier pour défendre l’intégrité territoriale du Cachemire, sa tête.

Fig. 2. Image de Bhârat Mata

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bharat-mata.png

Cette imagerie a fait l’objet de plusieurs travaux par des chercheurs indiens (voir Gupta 2002 ; Jha 2004 et Kaul 2018) qui pointent sa puissance émotionnelle et symbolique. Cette allégorie véhicule encore l’idée d’un pays généreux à l’image de celui d’une mère avec ses enfants, mais elle illustre surtout la montée d’un ultranationalisme qui rêve d’une grande nation hindoue reconstituée, pure, religieuse et patriotique. L’idée est susceptible de séduire tous les hindous de la planète, y compris ceux de la diaspora qui se retrouvent souvent parmi les élites locales dans les pays concernés. Le cas de l’île Maurice est de nouveau exemplaire avec un gouvernement dominé par les Indiens et donc favorable à une coopération avec ce pays. Une telle conception culturelle cristallise la colère indienne contre la Chine et le Pakistan. Lors de l’incident du Galwan dans l’Himalaya, les nationalistes ont ainsi immédiatement indiqué que la Bharat Mata ne saurait perdre sa tête (les sommets de cette région) sans de terribles représailles.

Conclusion

Mis en œuvre différemment par la Chine et par l’Inde, le soft power de ces deux puissances génère de nos jours des frictions dans plusieurs régions d’Asie. Comme l’illustre le cas d’Agaléga, ces tensions se ressentent tout particulièrement dans l’océan Indien, une zone stratégique pour les nouvelles routes maritimes de la Chine et le contrôle du Moyen-Orient, puisqu’une partie substantielle du trafic maritime y transite encore. Dans les années 2000, plusieurs analyses sous-estimaient encore les ambitions chinoises dans l’océan Indien (voir Khurana 2008 ; Brewster 2014), mais d’autres les entrevoyaient (Yoshihara 2012). Au cours des dernières années, l’Inde a pris conscience de la puissance maritime de la Chine (Chaudhury 2016; Menon 2016). Aujourd’hui, en pleine pandémie, ces craintes se sont exacerbées. Avec sa stratégie de soft power apparente, la Chine attise ainsi les tensions régionales et l’Inde, même si elle ne peut encore prétendre au statut de puissance mondiale, entend bien limiter les appétits de son rival, notamment par le soutien à sa diaspora et la construction d’un système de surveillance radar dans l’océan Indien. L’exercice de ces deux soft power pourrait bien générer du hard power dont aucun État, ni aucune population ne saurait tirer, en fait, les bénéfices.

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[1] Les pays membres de l’ASEAN : (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos, Brunei), ainsi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

[2] Voir aussi une note du 31 octobre 2018 paru dans The Economist : http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=1647290148&Country=Mauritius&topic=Politics&subtopi_1

[3] Ce chantier se poursuit actuellement, voir l’Express mauricien https://www.lexpress.mu/article/389066/agalega-massacre-ecologique-en-cours?fbclid=IwAR0XN2JxbQDH4En87L-aBDZMoez3bxTFoG06toscVGMh8dQQN3rxFi2ymGU

[4] L’archipel des Chagos dont fait partie Diego Garcia, ne fut pas rendu à Maurice lors de son indépendance en 1968, mais intégré dès 1965 comme British Indian Ocean Territory et loué depuis aux Américains. Ce fut le début de la fin pour les 2000 créoles de l’archipel qui se sont vus d’abord coupés de vivre et de ravitaillement, puis finalement expulsés manu militari (Voir Ollivry, 2008 ; De L’Estrac, 2011).