Le Xinjiang : un champ de forces – XXe et XXIe siècles

Emmanuel Lincot

Regards géopolitiques 7(4)

Emmanuel Lincot est Professeur à la Faculté des Lettres de l’Institut catholique (ICP). Historien, sinologue, il est également chercheur-associé à l’Institut des Relations internationales et stratégiques (IRIS) où il dirige la revue Asia Focus. Il a créé le Master Stratégies muséales et gestion de projet – Asie et a réalisé le premier MOOC sur la géopolitique de la Chine, en partenariat avec France Université Numérique. Il est régulièrement sollicité par les médias sur la Chine et publie notamment avec Emmanuel Veron dans The Conversation et Le Grand Continent. Outre la Chine où il a vécu plusieurs années, il s’est par ailleurs rendu à de nombreuses reprises dans les pays des Proche et Moyen-Orients ainsi que ceux de l’Asie centrale. Chine et Terres d’islam : un millénaire de géopolitique (Paris, PUF, 2021) est son dernier ouvrage.

Résumé : autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang est, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, a été le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels.

Mots-clés : tensions russo-chinoises, Sheng Shicai, Afghanistan, indépendantisme, monde musulman.

Summary : Another often forgotten scene for the confrontation with European modernities, Xinjiang has been, after the collapse of the Russian and Sino-Manchu empires, a field of forces. « Djadidists » – influenced upstream by the reformers of the Ottoman world and its Tatar intellectuals, true cultural trsnsmitters – or conservatives, followers of the counter-revolution, this region of the Chinese borders, which Europeans still call Turkestan, was the theater of intense ideological rivalries and the object of bitter geostrategic lusts between Bolsheviks and the Japanese conqueror. A remarkable historical continuum between this pivotal period at the start of the 20th century and the tensions observable today ultimately allows us to better understand many current issues

Keywords : Russo-Chinese tension ; Sheng Sicai, Afghanistan, independence movement, muslim world.

Région administrativement neuve, créée par la dynastie Qing en 1884, le Xinjiang n’en est pas moins à l’avant-garde d’un découplage très ancien vis-à-vis du monde chinois. Le Xinjiang est même, étant donnée son histoire et sa situation géographique, à la jonction toujours mouvante d’une identité qui s’est nourrie à la fois des cultures de l’Asie centrale, de l’islam et de la Russie. En ce début de vingtième siècle, les bouleversements survenus successivement avec la révolte de Wuchang (1911) puis à l’issue, six ans plus tard, de la révolution bolchévique fait de cette région un véritable champ de forces. Djadidisme[1] et idées nouvelles ont, jusqu’à l’orée du XXe siècle, pacifiquement coexisté avec un islam plus traditionnel et confrérique caractéristique du monde turcophone et soufi. La volonté de se singulariser soit par un attachement à l’idéal du panturquisme soit par un projet politique visant à s’affirmer politiquement prend corps à partir des années 20 au sein de l’élite et de la communauté ouïgoures. L’influence des réseaux marchands n’y est naturellement pas étrangère et d’emblée les premières lignes de fractures apparaissent entre les différentes obédiences (Nabijan, 2014). L’une d’elles est fondamentalement convaincue de la compatibilité entre un islam réformé et la modernité, dut elle s’inspirer des critères arrêtés par l’Occident ou le Japon. Une autre obédience se tourne davantage vers la Russie. C’est un fait bien antérieur au phénomène bolchévique et l’épisode des Dounganes trouvant refuge dans des régions contrôlées par la Russie tsariste pour échapper aux répressions de la dynastie Qing l’a rappelé avec force (Lincot, 2021). Autre creuset souvent oublié de la confrontation aux modernités européennes, le Xinjiang aura été, à partir de l’effondrement des empires russe et sino-mandchou, un champ de forces. « Djadidistes » – influencés en amont par les réformateurs du monde ottoman, et ses intellectuels tatars, véritables passeurs culturels – ou conservateurs, adeptes de la contre-révolution, cette région des confins chinois, que les Européens appellent encore le Turkestan, sera le théâtre de rivalités idéologiques intenses et l’objet d’âpres convoitises géostratégiques opposant bolchéviques et conquérant japonais. Un remarquable continuum historique entre cette période charnière du début du XXe siècle et les tensions observables aujourd’hui permet en définitive de mieux comprendre bien des enjeux actuels. C’est ce que nous allons démontrer ici en rappelant un certain nombre d’éléments de contexte. 

Cette fois, à partir des années vingt, la Russie bolchévique ne cache plus ses ambitions au Xinjiang. Des activistes ouïgours n’y semblent d’ailleurs pas opposés d’autant qu’un Congrès de l’Union Révolutionnaire Ouïghoure se tient dès 1921 à Tachkent (capitale de la future République Soviétique de l’Ouzbékistan) afin de poser les bases du futur Etat de l’« Ouïghouristan » et de préparer les militants à la révolution à venir. Dans ce contexte, Yang Zengxin qui avait été, d’abord au nom de la Cour des Qing puis de la République à l’origine des premières politiques de sinisation de la région est assassiné en 1928. Son successeur, Jin Shuren aussi sanguinaire que dépravé quitte très rapidement ses fonctions et Sheng Shicai (1890-1970) lui succède. Membre du Parti communiste soviétique, il reçoit le soutien du gouvernement de Moscou et restera un fidèle de Staline jusqu’en 1941, avant de se rapprocher de Chiang Kaï-chek. Versatile dans l’âme, Sheng Shicai va pourtant régner d’une main de maître sur cette immense région que recouvrent les déserts de Gobi et du Taklamakan. C’est sous son influence aussi que l’ethnonyme Ouïgour a commencé à se répandre pour désigner les habitants sédentaires turcs du Xinjiang. Persuasif, il n’en reste pas moins l’obligé des services secrets soviétiques. Ces derniers le repèrent sans doute dès l’année 1931 alors que la région s’embrase de nouveau, avec l’éclatement de la rébellion Kumul (autrement appelée en chinois Hami baodong, littéralement : « Soulèvement (de l’oasis) de Hami »).

Un lien de rivalités entre factions chinoises, Soviétiques et Japonais

Bien que cette rébellion ne dure que quelques mois, son onde de choc est considérable. Elle met en effet aux prises des factions ouïgoures du nord et du sud alors rivales et voit naître, en 1933, l’éphémère République du Turkestan. Son gouvernement provisoire dirigé par Abdullah Bughra (?-1934) – émir auto-proclamé -s’établit dans l’oasis de Khotan (Hetian en chinois), à l’est de Kachgar. Soutenue par le roi d’Afghanistan, Mohammed Zahir Shah (1914-2007), qui lui fournit des armes, et bien qu’aidée par des rebelles kirghizes qui la rejoignent, celle-ci est âprement combattue puis défaite par une armée mandatée par le gouvernement nationaliste chinois, avec l’aide financière des Soviétiques (Forbes, 1986). En réalité, ni Moscou ni Nankin (alors capitale de la Chine nationaliste) ne souhaitent voir maintenir cette République. Son souvenir demeure toutefois vivace y compris en raison des répressions atroces qu’organise Sheng Shicai à l’encontre de ses partisans. Sheng Shicai obtient ainsi des gages et va au-devant des attentes de Moscou. Il supervise avec zèle les purges qui se poursuivent dans la province. Elles connaissent, comme en Union Soviétique voisine (Werth, 2009), un paroxysme de violence à partir de 1937 ; l’intelligentsia ouïgoure étant en grande partie décapitée. Le Xinjiang passe alors sous le contrôle de Staline. L’ancien Turkestan n’est plus qu’un satellite de l’URSS qui échappe autant au nationaliste Chiang Kaï-chek qu’au pouvoir des communistes chinois. Convoitises sur le pétrole et l’uranium que recèle la région et consolidation d’un môle protecteur sur le flanc méridional de l’URSS répondent à des objectifs stratégiques importants aux yeux du maître du Kremlin.

Car Staline n’est pas sans savoir que les Japonais – futurs alliés des deux puissances de l’Axe que sont l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste – ont également des vues sur la région. Plusieurs escarmouches entre la Mandchourie alors occupée par les armées japonaises ont eu lieu à la frontière de l’URSS dès 1932. Ces premiers accrochages débouchent sur un conflit d’envergure en 1939 dans les plaines de la Mongolie. C’est la bataille de Nomonhan (Khalkhin Gol en mongol). Adolf Hitler en suit de près le déroulé et il caressera l’espoir jusqu’en 1945 de voir son allié japonais ouvrir un second front contre l’armée Rouge. De mai à septembre, ce conflit accule toutefois le Japon à la défaite. Tokyo déplore plus de 8000 morts. Autant du côté soviétique mais pour Moscou, l’humiliation de Port Arthur essuyée trente-quatre ans plus tôt, est désormais lavée. En attirant au plus profond du territoire soviétique l’ennemi, avant de refermer sur lui une nasse mortifère, le futur Maréchal Joukov aura éprouvé lors de ces opérations plus d’une tactique qui s’avérera décisive plus tard contre l’armée nazie (Coox, 1985). Tenu en respect, Tokyo choisit alors la voie du compromis, retire ses troupes, et signe un pacte de non-agression avec Moscou.

Staline s’empressera de le dénoncer durant les dernières semaines de la Seconde guerre mondiale pour s’emparer des îles Kouriles et de Sakhaline. Les Japonais revendiquent encore les Kouriles du sud à ce jour. Durant cette période, le Xinjiang intéresse aussi les Japonais. Quelques décennies plus tôt, sous couvert d’intérêts archéologiques, le comte Kozui Otani (1876-1948) y a entrepris des expéditions. Ses concurrents européens l’ont soupçonné de se livrer en réalité à de véritables activités d’espionnage (Hopkirk, 1981). C’est dans ce contexte, mêlant intérêts savants que partagent les orientalistes et rivalités de puissances, qu’activistes musulmans de Chine, ouïgours notamment, et dirigeants nippons entament leurs premiers rapprochements (Hammond, 2015). Ils sont avant tout de nature idéologique. Panturquisme ou panislamisme des uns se mêlent au pantouranisme (avec la croyance d’une unité linguistique et originelle commune) ou encore au pan-asianisme des autres avec une fascination réciproque pour des courants de pensée adhérant au mythe des grands ensembles primordiaux, et qui nourrit avant tout une rhétorique anti-occidentale. Le pan-asianisme tout particulièrement touche à la fois non seulement les aires musulmanes de l’Asie centrale mais aussi l’Inde et ses intellectuels ; Rash Behari Bose (1886-1945) comptant parmi les plus illustres de ceux pour qui la sympathie à l’égard du Japon fasciste se manifestera avec ardeur dans son souhait d’une collaboration intensive avec Tokyo contre la puissance coloniale britannique (Islamoglu et Perdue, 2009). L’objectif pour le Japon est de rattacher à l’instar de son vassal mandchou (Mitter, 2000), le Xinjiang à l’empire. Cette politique se traduit par une réelle bienveillance à l’égard des musulmans. Y compris ceux du Hedjaz qui leurs donneraient potentiellement accès au pétrole de la jeune Arabie Saoudite.

Pour échapper aux persécutions communistes, Tokyo offre dans les années trente la nationalité japonaise à près de 20000 Tatars. Nombre d’entre eux servent dans l’administration impériale de la Mandchourie et proposent leurs services comme intermédiaires avec les musulmans de Chine. Parmi eux, des étudiants vont se former au Japon ou bénéficier de bourses pour accomplir le hajj, avant que la seconde guerre mondiale n’en compromette définitivement la possibilité. Depuis Chongqing, situé à l’intérieur des terres du Sichuan où le gouvernement nationaliste s’est retranché, Chiang Kaï-chek s’inquiète de ces initiatives nippones et tente de raffermir ses liens avec des gouverneurs musulmans du nord-ouest. Ce sont Ma Hongkui (1892-1970) pour le Qinghai, Ma Bufang (1903-1975) et Ma Buqing (1897-1977) pour le Gansu. Il charge également le ministre de la Guerre, Bai Chongxi (1893-1966) (Dudoignon et al, 2006, p.134), lui-même musulman de lointaine origine persane, d’un intense travail de propagande auprès des communautés musulmanes du pays pour les réunir autour de lui et déclarer le jihad contre les Japonais. Bai Chongxi est par ailleurs promu à la tête de l’Association nationale islamique(« huijiao »)de Chine,laquelle continue durant tout le conflit de publier des écrits destinés aux communautés musulmanes du pays.

Ces entreprises visent à contre-carrer les efforts de la propagande japonaise en mobilisant ainsi des leviers intellectuels et matériels dans la publication de textes en langues vernaculaires ou arabe. Les victoires de l’Union Soviétique incitent toutefois une partie de l’élite ouïgoure à se tourner moins vers Chongqing que vers Moscou pour tenter d’obtenir l’indépendance, ou à défaut une plus large autonomie. C’est dans ce contexte que se met en place dès 1944 la deuxième République du Turkestan Oriental (RTO). Comme le relève Rémi Castets, « son autorité s’étend rapidement sur les trois districts du nord du Xinjiang frontaliers de l’URSS. Elle est présidée par Ali Khan Tore, un leader religieux ouzbek disposant de l’appui des populations locales. Cependant, l’influence soviétique s’impose peu à peu. De jeunes cadres formés en URSS, jusqu’alors inconnus (Ahmetjan Kasimi, Saïf al-Din Aziz, Ishaq Beg), prennent le dessus sur les vieux leaders que sont Ali Khan Tore et son successeur Hakim Beg » (Castets, 2004, p.13). Beaucoup finissent par être cependant et à leur tour évincés ou purgés par Staline en 1949. Comprenant par ailleurs que Chiang Kaï-chek n’a plus d’avenir sur le continent et qu’il doit s’enfuir à Taïwan, Staline doit désormais composer avec le nouvel homme fort de Chine : le communiste Mao Zedong.

Front pionnier et laboratoire du pire

La République du Turkestan Oriental a vécu. Certains activistes ouïgours liés au Guomindang prennent alors le chemin de l’exil. Mehmet Emin Bughra (1901-1965) et Isa Yusuf Alptekin (1901-1995) sont de ceux-là. Ils obtiennent une audience à Taipei auprès de Chiang Kaï-chek pour le convaincre de les soutenir contre les communistes et aider ainsi à l’indépendance du Xinjiang. Le vieux chef nationaliste pourtant défait n’en démord pas : le Xinjiang fait partie de la Chine. Son compatriote et rival Mao Zedong partage en cela le même attachement de la Chine au respect de sa souveraineté sur cette partie de l’Asie centrale. Et il le fait très vite savoir à Staline puis à son successeur Khrouchtchev. Mao Zedong redoute par-dessus tout l’amorce d’un dégel dont Moscou vante les mérites. S’en prenant vivement au culte de la personnalité de Staline et des massacres de masse perpétués en URSS comme le révèle le rapport du XXe Congrès du Parti Communiste Soviétique (1956), le nouveau maître du Kremlin déplaît au dictateur chinois. A Pékin, devenue capitale du nouveau régime communiste, on taxe la nouvelle direction prise par le grand frère soviétique de « révisionnisme ». La mollesse, selon Mao Zedong, dont fait preuve l’armée Rouge, quelques mois plus tard, à l’encontre des insurgés hongrois amplifie la polémique. C’est que Mao Zedong craint un phénomène de contagion. Des intellectuels critiquent le régime, à Wuhan notamment qui, fidèle à son passé révolutionnaire, est alors qualifiée de « petite Hongrie ».

C’est dans ce contexte, que les déportations d’intellectuels ouïgours jugés pro-soviétiques sont envoyés dès le Mouvement des Cent Fleurs (1957) dans des camps de rééducation ou laogai tandis que des Bingtuan (littéralement : Corps de production et de construction) militarisés renforcent leurs effectifs, officiellement pour mettre en valeur le Xinjiang en tant que front pionnier qu’il s’agit de coloniser, officieusement pour sanctuariser ce territoire où la pénurie de cadres conjuguée à la menace que fait peser l’Union Soviétique se font cruellement sentir. La rupture des relations diplomatiques entre Pékin et Moscou en 1960 consolide ce dispositif. Les difficultés économiques engendrées deux ans plus tôt par le Grand bond en avant en compliquent toutefois le développement. L’hostilité grandissante à l’égard de Pékin encourage par ailleurs une dissidence qui très tôt se met clandestinement en place sous l’égide du Parti révolutionnaire populaire du Turkestan oriental (PRPTO) dont les actions terroristes connaitront, à la fin des années soixante et sous la Révolution culturelle (1966-1976) une recrudescence. Le déchaînement des Gardes Rouges et la lutte contre les « quatre vieilleries » prennent alors pour cible l’ensemble des religions.

L’islam et les cultures traditionnelles sont violemment attaqués. Humiliations (mosquées transformées en porcheries, obligation de consommer des aliments non hallal…) ou tueries sont le lot au quotidien du plus grand nombre et cette Révolution prend plus que jamais des allures de Saturnale. Elle provoque des destructions irréversibles (Jisheng, 2020). Cette emprise des autorités du centre et la poursuite d’une sinisation du Xinjiang par la déportation des jeunes instruits (Bonnin, 2004) est un désaveu des promesses initialement faites par un Mao Zedong qui, avant la proclamation de la République populaire de Chine en 1949, se disait favorable aux principes de l’autodétermination. Le Xinjiang sort exsangue de la longue épreuve révolutionnaire maoïste. Et ce n’est qu’à partir des années quatre-vingt, à la suite des réformes initiées par Deng Xiaoping que l’espoir de changements renaîtra dans la région. Toutefois, Mao Zedong laisse une empreinte durable au-delà même du Xinjiang dans ses choix de gouvernance et de politique à l’égard des communautés musulmanes tant en Chine qu’à l’étranger, et notamment aux Proche et Moyen-Orients où la création d’Israël a pour un temps fait supposer que Pékin à l’instar de Moscou aurait fait le choix de privilégier le jeune Etat juif et non les nations arabes. Mais la guerre froide change la donne et nécessite des accommodements. Ils ne seront pas sans révéler de puissantes contradictions mettant aux prises les autorités du Parti entre des choix idéologiques et des principes de réalité parfois pris en défaut.

Guerre froide et lutte entre communistes

Schisme sino-soviétique (1960) et Révolution culturelle (1966) obligent, la Chine maoïste se livre à des luttes de guérilla soutenant la cause palestinienne et la solidarité tiers-mondiste de pays nouvellement indépendants, en Afrique tout particulièrement. A partir des années soixante-dix et rattrapée en cela par des principes de réalité, la diplomatie chinoise revient lentement à des principes plus pragmatiques. Pékin explore alors de nouvelles pistes et prépare la Chine à une plus grande normalisation avec l’étranger et le système international. Dès cette époque, plusieurs signes confirment, dès l’entrée de la République populaire aux Nations Unies (1971) la mutation intervenue dans la stratégie chinoise aux Proche et Moyen-Orients. Elle se tourne désormais vers le Koweït, Bahreïn, Qatar, le Liban sans oublier la Turquie. Pour les États-Unis qui, à l’initiative du Secrétaire d’État Henry Kissinger, ont esquissé avec la Chine un rapprochement, il s’agit là d’établir un contre-poids à l’influence soviétique dans la région. Même le régime soudanais du très anti-communiste Gaafar Nimeiry (1930-2009) bénéficie d’une aide militaire chinoise pour contrer la présence de Moscou qui, depuis l’Érythrée voisine – alors en passe de faire sécession de l’Éthiopie – se fait chaque année de plus en plus menaçante. L’expulsion, en juillet 1972, de conseillers militaires soviétiques par Sadate (1918-1981) en Egypte opère un revirement de toute la zone en faveur de Washington. Pékin salue une grande victoire sur l’« hégémonisme » soviétique. Il faut dire que la capitale chinoise a reçu le Président américain Richard Nixon quelques mois plus tôt.

Cette visite présidentielle dans un pays avec lequel Washington n’entretient pourtant aucune relation diplomatique officielle produit déjà ses effets. Ainsi, Pékin décide d’interrompre en 1973 son aide aux guérillas du Dhofar en Oman (Takriti, 2013) – contre lequel s’était opposé le régime impérial de Téhéran – et exhorte même l’Iran à assumer le rôle d’un gendarme pour l’ensemble du golfe arabo-persique. Cette inflexion significative de Pékin à l’égard des mouvements révolutionnaires profitera aux initiatives diplomatiques entreprises par Moscou concernant la cause palestinienne dans un second temps. Moscou subordonnant son soutien à Arafat à condition que ce dernier consente à resserrer ses liens avec des régimes jugés « progressistes » telle que la Syrie d’Hafez al Assad (1930-2000). Dans les faits, Pékin poursuit la normalisation de ses relations avec les gouvernements établis. D’une manière significative, les autorités chinoises gardent le silence à partir de 1975 et la guerre civile au Liban lorsque les Palestiniens se trouvent dans une situation pour le moins dangereuse. Pékin – sans jamais le verbaliser expressément – se tient désormais aux côtés du Caire. La capitale égyptienne bénéficie alors de l’aide américaine et s’est même vue implicitement approuvée par Pékin dans la signature du second accord intérimaire sur le Sinaï (4 septembre 1975) que dénoncent par ailleurs avec virulence les Palestiniens.

La Chine populaire s’associe ainsi tacitement aux choix diplomatiques américains dans la région. Ils confèrent à l’Égypte un rôle essentiel contre l’Union Soviétique et ses affidés que sont l’Algérie, l’Irak, la Syrie, le Yémen du Sud, la Libye. C’est donc durant les dernières années d’un Mao Zedong encore au pouvoir que le rapprochement diplomatique avec les États-Unis d’une part et l’abandon de toute considération idéologique d’autre part va résolument porter Pékin à de nouvelles réorientations stratégiques. C’est avec le même pragmatisme que le successeur de Mao Zedong, Deng Xiaoping (1904-1997), opte d’ailleurs pour une collaboration avec les Etats-Unis dans le domaine du renseignement (Faligot, 2015). Plus concrètement encore, c’est en Afghanistan où Chinois et Américains vont être amenés à collaborer. Pékin y entretient des contacts avec les différentes factions, depuis le Xinjiang voisin, tandis que le pays est envahi par l’URSS à partir de 1979. Discrète mais efficace, la Chine des années quatre-vingt, dans le cadre de sa concurrence avec Moscou, offre une assistance logistique aux moudjahidines, alors également épaulés par la CIA et les services secrets pakistanais (ISI) dans leur lutte contre les Soviétiques (Hilali, 2001). Cette collusion s’accompagne de recrutements extérieurs, des guérilleros arabes, parmi lesquels Ben Laden. Plus tard, Pékin n’hésitera pas à reconnaître le régime des talibans jusqu’à son effondrement, en 2001 (les autorités chinoises entretenaient un lien discret avec le mollah Omar). Par la suite, à la différence des Occidentaux, la RPC n’a jamais écarté les talibans des négociations, cherchant au contraire à les associer aux discussions organisées à Pékin (Lincot et Véron, 20201). Quoi qu’il en soit, l’échec des Soviétiques en Afghanistan n’est pas étranger à cette participation chinoise. Indirectement, elle s’inscrit dans une rivalité entre communistes qui, dans le contexte de la guerre froide aura laissé des traces partout en Asie, et tout particulièrement dans les pays musulmans.

Cohésion nationale et choix d’une région test

Outre le fait que le Xinjiang est une région stratégique qui ouvre à la fois sur l’Asie centrale et le subcontinent indien, elle est un laboratoire pour l’Etat-Parti et la cohésion nationale. Dans ses transformations, ses luttes et la résistance que les Ouïgours opposent à Pékin et son gouvernement central, les enjeux y ont valeur de symptômes pour l’ensemble de la Chine et au-delà, dans le monde. Le Xinjiang s’observe tout d’abord sous ses marquages sociologiques : bouleversement du paysage agricole et fin du monde paysan dans les oasis étrangement vides d’hommes jeunes, explosion urbaine à la périphérie des villes voire éventration des centres urbains les plus anciens (comme à Kachgar), irruption massive de la télévision et des réseaux sociaux dans les foyers (censurés certes mais donnant accès à d’autres imaginaires), mise en chantier de nouvelles voies ferrées…L’irruption de cette modernité, encore balbutiante il y a moins de trente ans dans cette partie occidentale du pays, s’est accompagnée d’une revitalisation de l’islam, de l’identité ouïghoure, d’une montée de l’opposition nationaliste anticoloniale et d’une multiplication des mouvements de contestation.

A ces revendications, le régime de Pékin a répondu par une politique de répression (yanda – littéralement : « frapper fort ») déclenchant par là-même une profonde hostilité de certaines franges de la société ouïgoure, avec des rixes très violentes survenues en 2009 à Urumqi, entraînant la mort de plus de deux cents personnes (Polat et al, 2013 ; Frangville et Heurtebise, 2020). Cette politique marque aussi une rupture dans la reconnaissance, même formelle, du droit de cette minorité qui tendait à prévaloir jusqu’alors. L’assimilationnisme à marche forcée deviendra dès lors la règle (Fiskejö, 2021). Vexations de toutes sortes et imposition du chinois mandarin, au détriment de la langue ouïgoure, est devenu depuis la norme auprès des employés d’ethnie ouïgoure travaillant pour l’Etat. Toute personne appartenant à l’ethnie ouïgoure doit montrer des gages de patriotisme en parlant le chinois mandarin dans les lieux publics. L’emploi de cette langue est fortement encouragé dans l’intimité des familles. Cette purge linguistique s’est accompagnée d’une élimination systématique de termes ou de noms patronymiques d’origine arabe. Meshrep et autres rassemblements traditionnels entre membres de la communauté sont proscrits. Des agents détachés par le gouvernement sont chargés de rapporter les moindres et faits et gestes (prières, possession du Coran…) en s’invitant une semaine voire davantage au sein des familles pour inspecter toute personne qui contreviendrait à ces directives. Jamais, depuis la Révolution culturelle, la délation – en mobilisant les enfants, dans le cadre de leur scolarisation notamment – n’avait été à ce point encouragée. Le territoire est quadrillé par des check points mais aussi par des contrôles d’identité et des caméras de surveillance, le recours à l’intelligence artificielle, laquelle facilite les méthodes d’analyse, c’est-à-dire par l’établissement d’une véritable cybercratie associée à des méthodes de coercition conventionnelles (Yacine, 2017).

L’exacerbation de cette politique contribue à décrédibiliser le régime chinois dans le monde occidental. Pékin ne semble pas prêt à desserrer la chape de plomb qu’il maintient sur la vie politique et religieuse au Xinjiang. Cela lui a permis de largement désactiver une opposition politique souterraine aujourd’hui relayée par la diaspora qu’incarne l’une de ses plus grandes voix, Rebiya Kadeer (Kadeer, 2010). Si une majorité de Ouïgours estiment que leur destin doit se jouer à Urumuqi et non à Pékin et ne cessent d’alerter la communauté internationale sur la question des droits de l’homme, d’autres prônent la lutte armée. Dans l’un ou l’autre cas, le grand rêve national de l’Etat chinois rencontre ses limites. Les frustrations identitaires et religieuses des Ouïgours suffiront à nourrir pour longtemps des foyers de conflits, fragilisant un peu plus le projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Certains ont fait le choix de prendre les armes en rejoignant les maquis terroristes frontaliers ou ceux plus lointains, en Mésopotamie voire en Asie du sud-est (Abuza, 2003). Cet islam de combat est un pari risqué et manifeste aussi l’impossibilité pour le pouvoir temporel de se prévaloir d’une vérité et d’une transcendance absolue. En somme, cet islam de crise, et dans sa réaction complexe n’est pas sans rappeler d’autres réalités intellectuelles (Benzine, 2004 ; Bidar, 2004 ; Filali-Ansary, 2002), palestinienne notamment. Elles s’insurgent de facto contre la non-reconnaissance d’une responsabilité citoyenne décentralisée et la participation dynamique des peuples, sans distinction d’appartenance religieuse ou ethnique, à un débat national qui engage pourtant leur avenir.

Conclusion

Plus que tout, le Xinjiang apparaît comme exportateur d’insécurité non seulement en Chine même où nombre d’attentats revendiqués par des Ouïgours ont été commis mais aussi sur ses marges, et au-delà. C’est un espace polémique par excellence où l’accumulation conflictuelle remonte potentiellement déjà à plusieurs siècles. Historiquement subjugué par une série d’empires, il ne s’est pour ainsi dire jamais libéré de leur emprise. Sa dénomination même, on le sait, lui est attribuée de l’extérieur. Carrefour des extrêmes, la région est aussi le tombeau du droit international. Tout s’y passe comme s’il n’existait pas et les plaies qui affectent cet espace immense fait apparaître des affrontements de nature à la fois identitaire, religieuse, économique et sociale. Une situation explosive où le recours systématique à toutes formes de violence pour exprimer ses aspirations sans jamais les faire triompher – attentats d’un côté et aliénation psychologique entretenue par les autorités chinoises à l’encontre des Ouïgours, de l’autre – entraîne un climat d’insécurité globale. Pour autant, la question ouïgoure constitue en elle-même un paradoxe de la relation de la Chine avec les pays du Moyen-Orient ; ces derniers ne manifestant nullement leur solidarité vis-à-vis de cette communauté persécutée. Elle confirme toutefois que l’islam en tant qu’expression d’une unité politique est avant tout un mythe que seuls Daech et paradoxalement les faucons de l’administration américaine semblent partager.

Références

Abuza, Z. (2003). Militant Islam in Southeast Asia, Crucible of terror. Londres: Lynne Rienner.

Benzine, R. (2004). Les nouveaux penseurs de l’islam. Paris : Albin Michel.

Bidar, A. (2004). Un islam pour notre temps. Paris : Le Seuil.

Bonnin, M. (2004). Génération perdue. Le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine, 1968-1980. Paris : EHESS.

Castets, R. (2004). Opposition politique, nationalisme et islam chez les Ouïghours du Xinjiang. Les Études du CERI, n°110, https://www.sciencespo.fr/ceri/sites/sciencespo.fr.ceri/files/etude110.pdf.

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Filali-Ansary, A. (2002). Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains. Paris : La Découverte.

Fiskejö, M. (2021). Le Xinjiang chinois, « Nouvelle Frontière » de l’épuration nationale. Dans Anne Cheng (dir°), Penser en Chine. Paris : Flammarion, p. 391-433.

Forbes, A. (1986). Warlords and Muslims in Chinese Central Asia: a political history of Republican Sinkiang 1911-1949. Cambridge: Cambridge University Press.

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[1] Courant de pensée visant à réformer l’islam pour le moderniser.

Roromme Chantal (2020). Comment la Chine conquiert le monde. Le rôle du pouvoir symbolique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Quels facteurs constituent la puissance actuelle de la Chine, qui est apparemment en pleine ascension ? Quelle est cette « menace chinoise » et en quoi ébranle-t-elle les bases de l’hégémonie américaine et celles de l’ordre mondial libéral ? Est-ce en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire, comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique du rayonnement de sa culture, selon la théorie du soft power ? Ce livre, richement documenté et écrit dans une langue bien maîtrisée, apporte une contribution importante à l’un des plus grands débats contemporains en relations internationales. En présentant un cadre théorique original, inspiré de l’optique symbolique, l’auteur offre une explication à la fois plus complète et plus nuancée que celles que proposent les deux perspectives classiques en relations internationales, soit l’idée du hard power, de la puissance conventionnelle chère aux réalistes, et les théories du soft power développées par Joseph Nye. Il explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique non seulement sur les pays en développement et ceux anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident.

Abandonnant le terrorisme comme ennemi public numéro un depuis les attentats du 11 septembre, le département de la Défense américain désignait officiellement en 2018 la Chine comme adversaire des États-Unis, aux côtés de la Russie. Dans les documents stratégiques américains, la Chine est régulièrement décrite comme un État représentant une menace pour les intérêts américains. Emboîtant le pas à Washington, l’Union européenne a également identifié la Chine comme son « rival systémique ». Au moment où il se préparait à prendre ses fonctions en janvier 2021, la définition d’une stratégie pour faire face à l’ascension de la Chine s’est imposée comme la grande priorité de la présidence de Joseph Biden en matière de politique étrangère, esquissant un futur de relations possiblement tumultueuses entre Pékin et Washington. C’est cette question d’actualité qui fait de l’ouvrage de Roromme Chantal une lecture fort pertinente car, comme le rappelle très justement l’auteur, la Chine reste une grande portion de l’humanité mais mal connue en Occident, dont elle n’a pourtant jamais cessé d’aiguiser la curiosité.

Assurément, la formidable ascension de la Chine au rang de grande puissance mondiale et sa volonté de modifier l’ordre international dominé par les États-Unis posent pour les analystes un véritable défi d’interprétation, alors que cette situation était encore inconcevable voici seulement vingt ans. Ces phénomènes ne peuvent être expliqués par les outils traditionnels d’analyse des Occidentaux, soutient ici Roromme Chantal. Ainsi, « l’utilisation, dans les analyses […], des perspectives axées sur le hard power (la puissance de coercition) et le soft power (la puissance d’influence) se fait en général au détriment d’une autre forme plus subtile de pouvoir. Ce pouvoir est pour ainsi dire de nature symbolique. Pour acquérir ce pouvoir symbolique, un acteur doit cultiver des interactions telles que les autres le perçoivent comme un acteur légitime », écrit-il.

Or, cette légitimité, la Chine l’a acquise au cours des ans grâce, d’une part, à l’effritement de la puissance américaine depuis quelques années, effritement accéléré par la crise financière de 2009 puis par le refus des États-Unis de jouer un rôle de leader dans la pandémie de covid-19 en 2020;  et, d’autre part, à la remise en cause des dogmes libéraux concomitant à un développement économique spectaculaire sous un régime autoritaire, une politique étrangère respectueuse (dans les discours) de la souveraineté des États et un investissement massif dans les pays en développement. Cette combinaison de facteurs a permis à la Chine de créer un modèle différent de celui des Occidentaux, modèle qui exerce un attrait considérable dans le monde, y compris dans certaines sociétés démocratiques, et modèle dans lequel les fondamentaux des relations internationales et de l’économie mondiale dans le modèle post-1945 et du consensus de Washington ne tiennent plus.

C’est à partir de ce concept de puissance symbolique, la capacité d’influencer « les valeurs et les interprétations de la réalité », que l’auteur emprunte au sociologue français Pierre Bourdieu, qu’il faut dorénavant analyser le comportement de la Chine dans les affaires du monde, estime-t-il. Les spécialistes se sont trop longtemps « contentés de déployer des concepts, théories et expériences dérivés de l’expérience européenne » qu’ils ont ensuite projetés sur la Chine afin de l’expliquer, écrit-il. D’où cette propension en Occident « à voir le présent et le futur des relations sino-américaines comme la reproduction inéluctable des conflits du passé ». L’auteur part de l’idée que ces deux outils conceptuels de la puissance coercitive (hard power) et du pouvoir d’influence (soft power) sont insuffisants pour rendre compte des relations entre États et, partant, de l’ascension rapide de la Chine. On pourrait contester le verdict, prémisse de l’exposé de l’auteur, car le pouvoir d’influence, et l’auteur le reconnait, souffre, depuis les premiers écrits de Joseph Nye, d’une difficulté majeure à se laisser appréhender. Limité pour certains à un levier culturel (influence à travers les arts, la culture, le mode de vie), il recouvre pour d’autres aussi la diffusion des idées, des normes politiques, sociales et économiques, au point que la frontière entre le pouvoir d’influence initialement théorisé par Nye, et le pouvoir symbolique élaboré par Bourdieu et mobilisé ici par Chantal, demeure parfois floue, ambiguë, indécise. Ainsi l’auteur décrit-il le pouvoir d’influence comme relevant de la puissance « douce et culturelle », mais aussi comme le pouvoir « d’influence et de conviction », « l’attraction culturelle et idéologique ainsi que les normes et institutions internationales » : la différence avec le concept de pouvoir symbolique parait parfois ténue.

Mais ce relatif flou conceptuel ne saurait diminuer la valeur de la démonstration. L’auteur souligne ainsi que l’ascension de la Chine s’explique par la conjonction de trois facteurs, à savoir un contexte favorable, un solide capital symbolique et une forte rhétorique/capacité à produire des discours séduisants. Cette conjonction explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique, non seulement sur les pays du monde en développement ou anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident. Contexte de l’effritement de la puissance américaine, on l’a vu, mais aussi succès symboliques de la Chine, à travers ses réussites économiques brillantes, sa gestion apparemment réussie de la crise sanitaire, et un discours mettant l’accent sur l’harmonie des relations, l’égalité des États et le respect mutuel, dans lequel les dogmes économiques et politiques chers aux Occidentaux cèderaient la place à des relations mutuellement bénéfiques.

Roromme Chantal démontre ainsi avec efficacité les limites des théories de la « menace chinoise », théories surtout occidentales ou indiennes qui alimentent les réflexions stratégiques en Occident, et qui analysent l’ascension de la Chine sous le prisme d’une trajectoire chinoise nécessairement conflictuelle. L’ouvrage démontre en effet que la Chine ne doit pas son nouveau rôle mondial en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique de son idéologie et du rayonnement de sa culture selon la théorie du soft power. Il expose par la suite les éléments du contexte international, crise économique de 2009, l’avènement de la présidence de Donald Trump et la tentation du repli américain, la lassitude envers les politiques économiques libérales, le tout créant ce « défaut de légitimité » qui, en creux, pare le style chinois d’attraits qui séduisent nombre de gouvernements.

L’analyse est convaincante et l’ouvrage mérite lecture. Ancrée dans l’analyse de facteurs jouant sur le temps, elle a le grand mérite d’éviter le piège des approches monocausales ou trop conjoncturelles. Il reste à voir si les facteurs de succès de la Chine, identifiés dans l’ouvrage, perdureront : d’autres analystes estiment que l’aura de la Chine a beaucoup souffert, très récemment, d’une gestion très opaque de la crise sanitaire de la covid, d’une l’instrumentalisation de la coopération médicale, et d’une affirmation politique de moins en moins complexée de la part de la Chine, qui ne s’embarrasse plus nécessairement d’oripeaux diplomatiques. C’est l’avenir qui montrera si la Chine a su gérer les écueils de l’orgueil et de l’affirmation trop rapide.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Diplomatie du vaccin et système de surveillance à Agaléga: l’océan Indien au cœur des tensions sino-indiennes à l’ère de la Covid-19

RG v7n3 (2021)

Valentin Laugrand

 Valentin Laugrand est inscrit au baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval. Il collabore à un projet d’histoire orale de l’Institut Jean-Margéot (ICJM) sur l’île d’Agaléga (océan Indien) où vit une communauté de pêcheurs créoles. Il s’intéresse aux enjeux géopolitiques de la Chine et de l’Inde et souhaite poursuivre des études de droit international en Asie.

 

Résumé

À l’heure de la crise de la Covid-19, la Chine et l’Inde exercent leur soft power. La Chine se présente comme une superpuissance à la fois généreuse et préoccupée par la recherche de relations harmonieuses au sein, comme à l’extérieur de ses frontières. L’Inde défend depuis longtemps une politique de non-alignement. Aujourd’hui, elle s’appuie de plus en plus sur le nationalisme hindou et s’inquiète des ambitions économiques et politiques de sa voisine. Les deux géants entrent ainsi en friction. Le contrôle de l’océan Indien, comme l’illustre le cas d’Agaléga une île appartenant à l’île Maurice, devient alors l’un des grands enjeux géopolitiques contemporains.

Mots-clés : Chine, Inde, COVID-19, soft power, océan Indien, Maurice

Summary

At the time of the Covid-19 crisis, China and India are exercising their respective soft power. China presents itself as a superpower that is both generous and concerned by the search of harmonious relations within and outside its borders. India has implemented a policy of non-alignment for many years. Today, it relies increasingly on Hindu nationalism and worries about the economic and political ambitions of its neighbor. The two giants come into friction. Control of the Indian Ocean, as illustrated by the case of Agaléga, an island belonging to Mauritius, then becomes one of the major contemporary geopolitical issues.

Keywords: China, India, COVID-19, soft power,  Indian Ocean, Mauritius

Introduction

Comment parler du soft power en Asie en contexte de pandémie? Comment aborder les cas de la Chine et de l’Inde, deux puissances régionales asiatiques majeures, qui y recourent de façon différente dans les relations internationales? Popularisée par Joseph Nye (1990), l’idée du soft power apparait en Chine en 1992-93 après la traduction en chinois du livre de Nye et la publication d’un article de Wang Huning (Heurtebise 2020 : 131). En 2007, à l’occasion du 17e Congrès du Parti Communiste Chinois, le concept de soft power est officiellement introduit pour orienter la politique étrangère du pays (Heurtebise 2020 : 131). Le concept d’émergence pacifique, apparait lui en 2003, et devient alors un instrument idéal de ce soft power (Courmont, 2012). En 2013, Xi Jinping lance son projet colossal de développement économique, les nouvelles routes de la soie, visant à relier le pays au reste du monde par un réseau ferroviaire et maritime et à assurer son approvisionnement en matières premières. Pour rendre ses projets acceptables, la Chine tente alors de se débarrasser de l’image négative associée au caractère répressif de son régime à l’international et d’atténuer les craintes que son ascension fulgurante suscite au sein des démocraties libérales. Le sinologue Jean-Yves Heurtebise observe : « Là où l’Occident n’a su se développer que grâce à la colonisation de terres étrangères, la Chine, elle, saura se développer sans recourir à l’inféodation des autres nations » (2020 :130). Que cachent pourtant toutes ces initiatives? Certes, la notion de soft power a introduit un nouveau paradigme dans la doctrine politico-militaire chinoise, lui permettant de dissimuler son ascension et ses ambitions géostratégiques. Mais comment comparer ce soft power à celui de son rival indien, défenseur de longue date du non-alignement et du multilatéralisme (Véron et Lincot, 2020)?

C’est dans ce contexte de crise sanitaire mondiale déclenchée par le SARS-CoV2, sur le fond de ce vaste projet des routes de la soie et de l’exercice par la Chine de son soft power, que cet article propose d’examiner les tensions entre la Chine et l’Inde dans l’océan Indien. Les tensions entre ces deux géants asiatiques datent depuis longtemps et elles ont fait l’objet de nombreuses études dans cette région dès le milieu des années 2000 (voir Khurana, 2008), mais surtout après 2015 (voir par exemple Brewster, 2016; Hornat, 2016; Khan, 2016). Qu’en est-il à l’heure de la pandémie ? Quels sont les effets de la diplomatie du masque et du vaccin de Pékin? Derrière l’image du soft power, pour quels motifs ces deux pays se militarisent-ils (Blanchard et al., 2017) et ce, autant dans la région de l’Indo-Pacifique (Péroin-Doise, 2019) que dans l’océan Indien (Das 2019; Saint-Mézard, 2019) ?

L’analyse proposée sert deux buts puisqu’il s’agit d’examiner ces questions en amont de ces politiques, dans des représentations culturelles, et à partir du cas méconnu d’Agaléga. Cette île appartient à l’Île Maurice et l’Inde nationaliste y a récemment entrepris la construction d’infrastructures en vue de mieux contrôler l’océan Indien. Ces constructions ont été négociées avec le gouvernement pro-indien de l’île Maurice dès les années 2015, mais elles s’accélèrent au cœur de la pandémie et suscitent bien des inquiétudes auprès de la population locale. Agaléga est-elle en voie de devenir une base maritime indienne ? Quels sont donc les grands paramètres de cette rivalité sino-indienne ?

La réflexion se fera en trois temps. Après un examen de l’exercice du soft power chinois dans le contexte de la crise sanitaire, la perception indienne d’une menace chinoise sera analysée. Les aspirations hégémoniques de l’Inde et de la Chine seront ensuite appréhendées en amont sous l’angle des représentations culturelles et politiques qui les alimentent.

  1. L’instrumentalisation d’une crise sanitaire pour l’exercice du soft power chinois

La crise de la Covid-19 a surpris la Chine comme les pays occidentaux, mais l’Empire du milieu y a vu une opportunité pour se présenter comme une superpuissance bienveillante, prospère et suffisamment préparée pour à la fois gérer une crise sanitaire à l’intérieur de ses frontières et aider des pays plus démunis à l’extérieur. La Chine, n’a cependant pas renoncé à sa militarisation, elle a plutôt profité de la pandémie et de son attraction médiatique, mettant en avant son aide médicale offerte à différents pays, pour dissimuler d’autres activités.

Elle a consacré beaucoup d’énergie à montrer son efficacité dans la gestion de la Covid-19 sur son sol, ce qui a conduit, dès le début des événements, à faire arrêter les journalistes qui voulaient documenter l’épidémie. Aujourd’hui, elle revendique sa victoire sur le virus, et a pour cela organisé des fêtes en grande pompe à Wuhan, une ville-symbole dans l’histoire révolutionnaire du pays. Aussi, alors que les pays occidentaux se préparaient à une deuxième vague, la Chine célébrait le 8 septembre dernier, la quasi-éradication du virus. Les chiffres officiels du Parti font d’ailleurs état de 4634 morts (Lemaître, 2020). Bien que ces chiffres soient peu réalistes, les pays occidentaux restent prudents dans leur discours, la Chine représentant encore le principal exportateur de matériel médical jugé crucial pour combattre le coronavirus. De leur côté, les États-Unis de Trump ont saisi l’occasion pour quitter l’OMS, accusant la Chine d’avoir pris le contrôle de cette organisation.

De nos jours, le Parti communiste continue de faire la propagande de la réussite chinoise. Parmi ses arguments figure la générosité du pays prêt à exporter son aide médicale partout sur la planète. Ainsi, alors que le monde fermait ses frontières et s’isolait, la Chine fut une des seules puissances à soutenir l’Italie, en y envoyant des médecins, des conseillers et du matériel médical, contrairement au reste de l’Europe, ses proches voisins (Khan et Prin, 2020). S’agit-il d’un pur acte de générosité ou d’un acte politique calculé, considérant que l’Italie fut le premier pays du G7 à intégrer les routes de la soie chinoise ? La bienveillance chinoise ne s’est pas arrêtée là puisque Xi Jinping a fait envoyer des masques en Europe, en Afrique et en Asie. Ces dons se sont vite transformés en des partenariats commerciaux très lucratifs pour le pays. La Chine a finalement augmenté sa production de masques pour atteindre, en mars 2020, près de 120 millions d’unités par jour, soit 50% de la production mondiale. Cet investissement a fait naître la notion de diplomatie du masque (Bondaz, 2020), qui s’inscrit pleinement dans ce soft power chinois. La Chine se défend d’être ici l’unique fournisseur mondial capable d’assurer l’acheminent rapide d’une grande quantité de matériel médical, au moment même où le monde entier en a besoin.

Avec l’essor des vaccins contre la Covid-19, le pays dispose d’une autre arme diplomatique.  La Chine a ainsi lancé une production massive de vaccins et promis ces doses à des pays qui, souvent, n’ont pas pu en réserver aux firmes pharmaceutiques occidentales. C’est le cas des Philippines, de l’Indonésie ou de la Malaisie, des pays avec lesquels la Chine entre pourtant régulièrement en conflit en mer de Chine. Le pays a cependant placé ces rivalités en arrière-plan, promettant à tous les pays membres de l’Association des Nations du Sud-Est (ASEAN) un accès privilégié au vaccin qu’elle produirait (Hu Yuwei, 2020). Cette diplomatie du vaccin donne de bons résultats en Asie. L’Indonésie, par exemple, a adouci ses réponses aux incursions chinoises dans sa zone économique exclusive, au large des îles Natuna, substituant ses démonstrations de force à de simples protestations de forme (Capital, 2020). Tout dernièrement, elle a réagi timidement après avoir repêché dans ses eaux un drone sous-marin de confection chinoise (Guibert 2021).

Le 15 novembre dernier, quinze pays de l’Asie et du Pacifique[1] ont finalement conclu un accord économique historique avec la Chine. Le Partenariat régional économique global (RCEP) constitue l’accord de libre-échange le plus important du monde, ses adhérents représentant 30% du PIB mondial (Le Monde, 2020). Pour certains pays asiatiques, cet accord a tout d’une bénédiction puisqu’il leur permettra de compenser les effets dévastateurs de la crise économique qui s’installe graduellement en raison de la pandémie. Grâce à cet accord, les investissements à l’étranger de la Chine seront facilités, et la dépendance économique de plusieurs membres de l’ASEAN envers ce pays s’accentuera davantage.

L’Empire du milieu profite donc de la pandémie pour mettre de l’avant sa bienveillance et valoriser son image. Elle mobilise ce soft power pour dissimuler son hard power pourtant bien réel et visible en Mer de Chine, à Hong Kong, dans l’Himalaya, ainsi qu’aux portes de l’océan Indien, que ses navires doivent traverser. En effet, alors que l’attention des gouvernements et des médias est un peu partout tournée sur la pandémie, la Chine en profite pour poursuivre ses manœuvres militaires et la construction d’infrastructures stratégiques en Mer de Chine. En mars 2020, elle a effectué des exercices militaires au large des îles Paracels, un territoire revendiqué par le Vietnam et par Taïwan. Un bâtiment des gardes côtes chinois y a même récemment coulé un navire de pêche vietnamien (Philip 2020). De plus, les autorités chinoises ont poursuivi l’installation de deux centres de recherche sur les îles Spratleys, une zone revendiquée par les Philippines et le Vietnam (AFP, 2020). Ces exercices et ces infrastructures permettent à Pékin de s’imposer davantage dans cette zone très riche en hydrocarbures et en métaux rares.

La diplomatie chinoise intervient en deux temps : elle offre d’abord son soutien aux pays limitrophes pour les aider à les sortir de la crise sanitaire et économique qu’engendre la Covid-19, puis, dans un deuxième temps, elle avance ses pions dans la région même où ces États ont un contentieux territorial avec elle.

C’est sur ses frontières immédiates que le hard power chinois demeure le plus visible. À Hong Kong, la Chine a décidé d’en finir avec la conception d’« un pays, deux systèmes ». Profitant d’une réduction des manifestations en raison du confinement et des mesures sanitaires, la Chine procède régulièrement à l’arrestation de personnalités pro-démocratiques, liées aux manifestations étudiantes de 2019. Le 30 juin dernier, le parlement chinois a promulgué la Loi sur la sécurité nationale, un dispositif pourtant très controversé et sévèrement critiqué par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en raison de la menace qu’il représente pour l’autonomie et les libertés individuelles des résidents. Encore une fois, la Chine a profité du contexte politique de la Covid-19 et de l’image qu’elle s’est construite comme nation généreuse pour durcir son ascendant sur l’ancienne colonie britannique et réduire son autonomie. Eu égard à Taiwan qui n’a pas eu besoin de l’aide chinoise continentale pour gérer la crise sanitaire, la Chine a fait preuve d’un ton encore plus dur et menaçant, faisant peser le risque d’une invasion si le pays continuait d’affirmer son indépendance.

À l’intérieur de ses frontières, dans la région autonome du Xinjiang, la Chine a enfin poursuivi le processus de sinisation brutale des Ouigours. Officiellement, les autorités ont mis en place des centres de formation professionnelle pour réduire le chômage mais de nombreux acteurs et pays internationaux dénoncent une autre réalité, celle d’un système répressif visant à assimiler cette population par des détentions massives, du travail forcé et des stérilisations (Le Monde, 2020).

En pleine pandémie, la Chine se range donc derrière l’image d’une superpuissance bienveillante et prospère alors qu’elle n’a pas renoncé à mener des répressions et des manœuvres militaires pour préserver ses intérêts et assurer ses visées géopolitiques en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.

  1. Le sentiment indien d’une menace face à des ambitions chinoises jugées trop invasives

La pandémie et le soft power chinois n’ont pas engendré de trêve dans les relations sino-indiennes. Au contraire, les ambitions chinoises dans l’océan Indien et le rapprochement de celle-ci avec le Pakistan à qui elle a proposé une aide médicale, ont attisé le nationalisme indien (Boquérat, 2020). Le hard power de la Chine dans l’Himalaya conforte l’Inde à sortir de sa traditionnelle position de non-alignement, pour se militariser activement au nord comme au sud et à s’intéresser davantage à la vaste région Indo-Pacifique (Racine 2019 ; Peron-Boise 2019).

Dans la vallée de la rivière Galwan, une région de l’Himalaya contestée par Pékin et New Delhi, les tensions ont atteint leur paroxysme en juin 2020, lors d’un affrontement à mains nues entre les deux armées qui a fait plusieurs morts. La frontière est contestée dans cette région depuis plusieurs années, et le développement d’infrastructures des deux côtés de la frontière perpétue le contentieux. Ainsi, alors que l’Inde a ouvert une route pour relier ses différents postes frontaliers, la Chine a construit plusieurs bases militaires et des héliports dans la région (Landrin, 2020). Pékin et New Delhi se renvoient la faute et un conflit majeur pourrait s’y déclarer à tout moment.

Le rapprochement de la Chine et du Pakistan dans le contexte de l’aide sanitaire chinoise liée à la Covid-19, irrite aussi beaucoup l’Inde, qui entretient depuis longtemps des relations difficiles avec son voisin musulman, notamment dans le Cachemire où trois guerres ont eu lieu en 1947, 1965 et 1971, sans oublier les tensions de 1999. Aujourd’hui, dans le cadre de ses routes de la soie, la Chine a l’ambition de développer un vaste projet d’infrastructures dans la région. L’Inde accuse aussi Pékin d’appuyer les extrémistes musulmans de l’Azad Kashmir, par l’envoi d’armes et d’argent. Elle craint un encerclement qui résonne d’autant plus que la Chine a fait part de sa stratégie globale du collier de perles. Pékin a en effet investi dans la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie et au Sri Lanka, deux autres voisins immédiats de l’Inde (Omid Farooq, 2019). La Chine a encore fait monter les tensions d’un cran en augmentant sa présence militaire et en ouvrant une base militaire à Djibouti (Lim 2020), d’autant plus que le pays en profite pour consolider ses liens avec le Pakistan et organiser des exercices militaires conjoints avec ce dernier, comme cela s’est fait en janvier 2020 (Albert 2019). L’Inde ne se trompe pas en percevant que la Chine tente d’accentuer aujourd’hui sa présence dans l’océan Indien afin d’assurer la protection de ses routes maritimes (Chung 2018) et accéder plus facilement à l’Afrique où ses intérêts ont considérablement augmenté.

Cette présence croissante de Pékin dans la zone d’influence de l’Inde irrite. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi avait déjà imposé un certain contrôle sur les investissements chinois sur son territoire mais le sentiment antichinois a pris une toute autre ampleur après l’annonce de la mort de 20 soldats indiens dans l’Himalaya. Une partie de la population s’est soulevée, sortant dans la rue pour brûler des drapeaux chinois et des portraits de Xi Jinping et en appelant au boycott des produits chinois. A la suite de ces évènements, 59 applications chinoises, dont le célèbre réseau social TikTok, ont été bannies en Inde et des barrières douanières ont été imposées (Dieterich, 2020). L’Inde espérait également profiter de la crise sanitaire pour développer son autosuffisance face à la Chine, limiter les investisseurs chinois et promouvoir un nationalisme économique (Dieterich, 2020). L’idée s’est manifestée dans une déclaration de Narendra Modi qui évoquait la nécessité de produire des vaccins contre la Covid-19 pour l’humanité entière.

Dans l’océan Indien, cette volonté de contrer la présence chinoise, a conduit l’Inde à renforcer aussi son soft power auprès de pays alliés tout en se militarisant discrètement (Lincot et Véron, 2020). L’Inde investit surtout dans le développement aux Maldives, aux Seychelles et à l’île Maurice.

Située à plus de 1000 km de Maurice, l’île d’Agaléga intéresse l’Inde au plus haut point. Sa position est stratégique, à la fois pour la pêche industrielle, possiblement pour un tourisme de luxe, mais surtout pour y établir une base de surveillance (Figure 1). La presse locale de Maurice a rendu publique le Memorandum of Agreement signé entre ce pays et l’Inde en 2015, et ce dernier établit clairement les taches à entreprendre par l’Inde dans l’article 2 :

The components are:

  • Construction of a jetty for berthing of ships

  • Rehabilitation and repaving of the runway over a maximum length of 4000 feet, an apron for two aircraft of size (ATR 42 type) and a taxiway

  • Installation of a power generation facility of approximately 300 KW

  • Setting up of a water desalination plant of capacity of approximately 60 tonnes per day

  • Construction of a National Coast Guard Post, including basic repair facilities, and

  • Any other facility related to the project.

Article 2, Memorandum of Understanding, Maurice-Inde, 2015

Development of Agalega – No Lease Agreement contained in MOU signed with India, says Minister Koonjoo

Source: Gouvernement de Maurice, https://govmu.org/EN/newsgov/SitePages/2015/Development-of-Agalega-%E2%80%93-No-Lease-Agreement-contained-in-MOU-signed-with-India,-says-Minister-Koonjoo.aspx

Le document n’évoque pas de base militaire mais des travaux importants comme la construction d’une jetée, la rénovation de la piste d’atterrissage[2], et l’installation d’infrastructures pour assurer l’approvisionnement en eau potable et en électricité[3]. Plusieurs parmi les Mauriciens sonnent l’alarme et s’inquiètent du sort qui sera réservé aux 300 Créoles d’Agaléga qui, eux, craignent une déportation semblable à celle qui a eu lieu il y a quelques décennies au moment de la construction de la base militaire à Diego Garcia par les Américains[4].

Fig. 1. L’archipel d’Agaléga

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Agalega_Islands_map-fr.svg

Certains se demandent ce que Maurice pourrait donc bien octroyer à l’Inde en retour, pour la remercier de son aide économique dans un pays où le gouvernement est pro-indien et issu de la diaspora hindoue. Maurice serait en effet le deuxième pays parmi les plus importants bénéficiaires de l’aide financière de l’Inde (Le mauricien, 2019).

Un article du 8 décembre 2020 publié dans L’Express mauricien fait état de ces initiatives indiennes découvertes dans la presse du pays:

Dans un article de The Telegraph India, publié en ligne le 1er décembre, des sources au sein de l’Establishment de la sécurité indiquent que l’Inde prévoit de mettre en place des systèmes de radar de surveillance côtière dans des pays amis dont Maurice (tout semble indiquer que ce sera à Agaléga), le Bangladesh, Myanmar, les Maldives et le Sri Lanka pour contrer la présence croissante de la Chine dans la région océan Indien (Walter, 2020)

L’île d’Agaléga, bien que méconnue, offre donc un bel exemple des tensions sino-indiennes qui se développent dans l’océan Indien. Ce minuscule archipel constitué de deux îles où depuis le XIXe siècle vivent des descendants d’esclaves, illustre parfaitement ce jeu de pouvoir que se livrent le soft et le hard power des deux grandes puissances asiatiques dans toute la région (Barton 2020). Agaléga se situe en plein centre de l’océan Indien et constitue, comme les Chagos, un lieu géostratégique idéal pour y établir des installations militaires. C’est dans cette perspective que l’Inde s’est d’ailleurs récemment rapprochée des États-Unis en participant à des exercices navals.

En parallèle, l’Inde exerce un soft power à Maurice qui dissimule aussi ses véritables intentions. Lors de la visite du Premier ministre indien sur l’île en 2015, plusieurs accords de coopération ont été signés dans différents domaines allant de la médecine indienne à l’économie maritime et à la culture (Ministry of External Affairs, 2015). L’Inde finance ainsi le cricket, des cours de yoga, des films de Bollywood et des manifestations religieuses spectaculaires. Les Créoles de Maurice s’inquiètent de cette générosité. New Delhi finance un métro à Port-Louis et il a signé un nouvel accord pour développer, officiellement, l’écotourisme à Agaléga. Les habitants de Maurice sont cependant convaincus que ces investissements indiens cachent un marché de dupes, et pointent du doigt les ambitions de l’Inde sur le plan stratégique et militaire. En effet, au cours des derniers mois, l’Inde a envoyé 800 ouvriers à Agaléga, dont des militaires (Floch, 2019). Outre, les infrastructures citées à l’article 2, l’accord de coopération prévoit l’établissement de 8 stations radar par l’Inde sur des îles de Maurice, comme St-Brandon, Rodrigues, etc. (Nkala 2015) De ce point de vue, l’Inde a agi ici plus rapidement que la Chine qui compte pourtant aussi une forte diaspora chinoise à Maurice, un centre culturel prospère, et des intérêts sur le plan touristique depuis l’ouverture d’une ligne aérienne reliant directement Hong Kong à Maurice.

  1. L’Empire du milieu et le Bhârat Mata: deux conceptions aux antipodes qui s’entrechoquent

Le soft power de la Chine s’analyse à plusieurs niveaux. A cet égard, les débats demeurent encore nombreux à l’effet de savoir par quel vecteur ce concept a cheminé et fait l’objet d’une appropriation par les Chinois. Une lecture qui prend en compte les imaginaires nationaux, permet de s’interroger : faut-il faire remonter le principe du soft power à la chinoise beaucoup plus loin dans le temps, la Chine ayant souvent prôné l’harmonie ? Des sinologues comme Marcel Granet montrent que la Chine, où confucianisme, taoïsme et bouddhisme s’enchevêtrent, se défend d’appréhender le monde dans sa globalité, en cherchant des complémentarités et des correspondances entre une multitude de singularités (Granet 1968). Ce mode de pensée dit analogique cherche à construire des relations harmonieuses. La médecine chinoise exemplifie bien ce raisonnement puisque la santé est d’abord une question d’harmonie, la maladie, elle, étant un blocage qui empêche l’énergie de circuler (Marié 2008).

Sur le plan politique et diplomatique, il est concevable que la notion de soft power ait pu séduire les Chinois en ce qu’elle véhicule potentiellement la recherche d’une harmonie, d’une situation dans laquelle le multiple cohabite sous le ciel, pour reprendre une allégorie ancienne. Sous les dynasties Ming et Qing, la Chine a en effet créé un système tributaire unique, construit non pas autour d’une ambition de conquêtes territoriales, mais plutôt d’une interdépendance de tributaires et d’une puissance hiérarchique, visant à instaurer une situation de stabilité et de paix durable dans la région (Zhaojie, 2002 ; Kang, 2010). La notion de Zhongguo (中国), littéralement pays du milieu, se popularise au milieu du XIXe siècle, après les guerres de l’opium, et traduit cette idée d’une Chine conçue comme un vaste espace, ethniquement pluriel mais défendu par un mur qui l’entoure. Le sinologue Thierry Sanjuan l’explique: « Aux yeux des chinois, la Chine elle-même fait monde » (Sanjuan, 2013). Assurer une bonne gouvernance implique de pouvoir à la fois circuler à l’intérieur de cet espace et d’en protéger les contours, des idées qui se retrouvent dans le projet des nouvelles routes de la soie et du collier de perles. Le philosophe Zhao Tingyang (2018) a fait un pas de plus en réhabilitant le concept de tianxia, littéralement « Tous sous un même ciel », pour montrer que la Chine s’impose de plus en plus comme une puissance normative susceptible de promouvoir le concept de guerre juste qui ne déclare la guerre mauvaise en droit que pour la justifier à chaque fois, en fait, soit par des circonstances exceptionnelles, soit par la nécessité de dissiper le chaos et rétablir l’ordre (Heurtebise 2020 : 145).

En outre, la Chine du XXe siècle a souvent joué sur deux tableaux en même temps et ce, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure, mettant en place des dispositifs politiques riches de contradictions et d’interactions, comme l’illustre bien encore ce concept d’un pays, deux systèmes, ce que Mengin (1998 : 139) nomme des contradictions durables. En ce sens, le fait que la Chine articule du soft et du hard power est tout à fait cohérent avec l’histoire de ses modes de pensée et sa culture politique. Enfin, la Chine a su, depuis très longtemps, faire valoir la richesse de sa culture, celle des lettrés et de sa civilisation, un point qui n’a pas échappé aux missionnaires jésuites du 17e siècle ni aux philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Montesquieu. Plus récemment, le sinologue François Jullien (1995) a relevé une autre caractéristique importante de la pensée chinoise dans la valorisation de ce qu’il nomme l’expression indirecte et la pensée du détour. Cela suggère que les actes et les discours de la Chine dissimulent souvent d’autres intentions. C’est avec tous ces éléments qu’il faut saisir le soft power chinois contemporain. Cette stratégie s’éclaire alors comme une politique pragmatique à une époque où la planète est marquée par l’émergence de nombreux pays à la suite de la décolonisation, et par la mondialisation avec, par ailleurs, la disparition des grands blocs qui avaient jusque-là structurés la scène politique internationale. C’est sur cette base que la propagande chinoise entend mettre en exergue les valeurs d’un pays qui se voit aujourd’hui en mesure de jouer le rôle d’une superpuissance, et d’imposer sa vision du monde. La doctrine diplomatique chinoise des loups combattants, initiée par Xi Jinping et qui désigne cette lutte que les ambassadeurs chinois doivent mener contre les démocraties occidentales qui ont développé des idéologies sinophobes, apparaît comme une sorte d’antidote susceptible de faire face aux critiques qu’elles formulent contre Pékin et ses ambitions.

L’Inde privilégie aussi depuis toujours une pensée analogique, combinant des traditions diversifiées issues du brahmanisme, du bouddhisme et du jainisme. L’exemple des mandalas illustre très bien ce mode de pensée qui consiste à concevoir que tous les éléments d’un système sont interdépendants et qu’une continuité relie des phénomènes fort différents : l’univers est ainsi conçu comme une sorte de tissage, des analogies existent entre le microcosme et le macrocosme, etc. Mais l’Inde, ancienne colonie britannique, a été marquée par d’autres influences, y compris par plusieurs idéologies venues de l’Occident. Sur le plan politique, elle a longtemps prôné la doctrine du non-alignement comme l’a bien illustré les politiques de Nehru qui, dès les années 1950, souhaitait créer sur la scène internationale un ensemble de pays qui échapperaient à la logique de la guerre froide et aux idéologies des deux grandes puissances de l’époque et de favoriser l’indépendance effective des pays du Sud. Cette diplomatie a connu ses grandes heures à la conférence de Bandung en 1955, puis à la conférence de Belgrade en 1961, avec la création du mouvement des non-alignés qui, en 2016, comprenait encore près de 120 pays. Sous la pression du soft power chinois, qui s’installe à ses portes, l’Inde a cependant délaissé cette tendance au profit d’un nationalisme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années.

Le pays a conservé son soft power en continuant de se montrer financièrement généreux face aux pays les plus pauvres, en Afrique comme en Asie, en se montrant particulièrement présent dans des lieux issus de la diaspora comme l’île Maurice ou Fidji, où des ouvriers indiens ont été déplacés au XIXe siècle pour servir de main d’œuvre. À Fidji, où près de 40% de la population est d’origine indienne, l’Inde exerce son influence de manière à la fois indirecte, en appuyant cet État dans les instances internationales comme le Commonwealth ou l’ONU, et de façon plus directe puisqu’elle a signé en 2017 un pacte de défense et de coopération militaire avec ce pays (Indo-Pacific Defense Forum 2017). L’Inde maintient par ailleurs d’excellentes relations avec l’Indonésie et avec des pays du pacifique comme l’Australie, le Japon et les États-Unis dans le but de contenir et de faire front à la Chine. Ces relations se traduisent par des initiatives sur les plans économique, culturel et stratégique avec une alliance qui s’est vue récemment renouvelée au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) signé entre ces quatre puissances (Guibert et Pedroletti 2020).

Le soft power indien se nourrit cependant de plus en plus du nationalisme indien qui s’est saisi de l’image de la Bhârat Mata (littéralement « la mère indienne », en sanscrit), pour la représenter comme une femme vêtue d’un sari safran et tenant dans sa main le drapeau du pays. Sa forme correspond à celle de la géographie de l’Inde (voir figure 2), permettant de multiples associations d’idées dont l’efficacité est redoutable, en particulier pour défendre l’intégrité territoriale du Cachemire, sa tête.

Fig. 2. Image de Bhârat Mata

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bharat-mata.png

Cette imagerie a fait l’objet de plusieurs travaux par des chercheurs indiens (voir Gupta 2002 ; Jha 2004 et Kaul 2018) qui pointent sa puissance émotionnelle et symbolique. Cette allégorie véhicule encore l’idée d’un pays généreux à l’image de celui d’une mère avec ses enfants, mais elle illustre surtout la montée d’un ultranationalisme qui rêve d’une grande nation hindoue reconstituée, pure, religieuse et patriotique. L’idée est susceptible de séduire tous les hindous de la planète, y compris ceux de la diaspora qui se retrouvent souvent parmi les élites locales dans les pays concernés. Le cas de l’île Maurice est de nouveau exemplaire avec un gouvernement dominé par les Indiens et donc favorable à une coopération avec ce pays. Une telle conception culturelle cristallise la colère indienne contre la Chine et le Pakistan. Lors de l’incident du Galwan dans l’Himalaya, les nationalistes ont ainsi immédiatement indiqué que la Bharat Mata ne saurait perdre sa tête (les sommets de cette région) sans de terribles représailles.

Conclusion

Mis en œuvre différemment par la Chine et par l’Inde, le soft power de ces deux puissances génère de nos jours des frictions dans plusieurs régions d’Asie. Comme l’illustre le cas d’Agaléga, ces tensions se ressentent tout particulièrement dans l’océan Indien, une zone stratégique pour les nouvelles routes maritimes de la Chine et le contrôle du Moyen-Orient, puisqu’une partie substantielle du trafic maritime y transite encore. Dans les années 2000, plusieurs analyses sous-estimaient encore les ambitions chinoises dans l’océan Indien (voir Khurana 2008 ; Brewster 2014), mais d’autres les entrevoyaient (Yoshihara 2012). Au cours des dernières années, l’Inde a pris conscience de la puissance maritime de la Chine (Chaudhury 2016; Menon 2016). Aujourd’hui, en pleine pandémie, ces craintes se sont exacerbées. Avec sa stratégie de soft power apparente, la Chine attise ainsi les tensions régionales et l’Inde, même si elle ne peut encore prétendre au statut de puissance mondiale, entend bien limiter les appétits de son rival, notamment par le soutien à sa diaspora et la construction d’un système de surveillance radar dans l’océan Indien. L’exercice de ces deux soft power pourrait bien générer du hard power dont aucun État, ni aucune population ne saurait tirer, en fait, les bénéfices.

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[1] Les pays membres de l’ASEAN : (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos, Brunei), ainsi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

[2] Voir aussi une note du 31 octobre 2018 paru dans The Economist : http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=1647290148&Country=Mauritius&topic=Politics&subtopi_1

[3] Ce chantier se poursuit actuellement, voir l’Express mauricien https://www.lexpress.mu/article/389066/agalega-massacre-ecologique-en-cours?fbclid=IwAR0XN2JxbQDH4En87L-aBDZMoez3bxTFoG06toscVGMh8dQQN3rxFi2ymGU

[4] L’archipel des Chagos dont fait partie Diego Garcia, ne fut pas rendu à Maurice lors de son indépendance en 1968, mais intégré dès 1965 comme British Indian Ocean Territory et loué depuis aux Américains. Ce fut le début de la fin pour les 2000 créoles de l’archipel qui se sont vus d’abord coupés de vivre et de ravitaillement, puis finalement expulsés manu militari (Voir Ollivry, 2008 ; De L’Estrac, 2011).

 

La dissémination du mandarin comme dispositif du soft power chinois : un aperçu du programme TCSOL (Teaching Chinese to Speakers of Other Languages)

RG v7 n3 (2021)

Paola Carollo

Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Paola.carollo.1@ulaval.ca

En 2019 Paola Carollo a obtenu son diplôme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages et devient l’une des premières enseignantes italiennes de mandarin de la ville de Catane (Italie). Depuis l’automne 2020, Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Résumé

La Belt and Road Initiative (BRI) semble avoir stimulé la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮), soit une ruée vers l’apprentissage du mandarin. Étudiants et enseignants deviennent ainsi les protagonistes d’une mission : être les témoins d’une société riche, ouverte et bienveillante. Les  élèves-témoins, patiemment façonnés pour respecter et aimer la Chine, ainsi que les enseignants-modèles, nourris au sein des programmes TCSOL, sont appelés à jeter des ponts entre les cultures pour diffuser la connaissance de ce qui est présenté comme la vraie Chine.

 Mots clés : Belt and Road Initiative; soft power; éducation, enseignement du chinois; TCSOL

 

Abstract

The Belt and Road Initiative (BRI) seems to have boosted the Chinese fever (hanyu rechao 汉语 热潮), which is the growing interest in learning Mandarin. It entails that students and teachers become the protagonists of an important mission: they are the witnesses of a rich, open, and benevolent society. Students-as-witnesses, patiently shaped to respect and love China, as well as the teachers-as-models, nurtured within the TCSOL programs, are called to build bridges between cultures and spread in the world what is claimed to be true China.

Key words: Belt and Road Initiative; soft power; education, teaching Chinese; TCSOL.

 

Introduction

 Le 20 avril 2021, la Chine a célébré, en l’honneur de Cangjie, le créateur mythique des caractères chinois, la onzième Journée de la langue chinoise (UN news, 2011 : en ligne), un évènement fondé en 2010 par les Nations Unies afin de promouvoir le multilinguisme et la diversité culturelle (Nations Unies, 2021 : en ligne; UN news, 2011 : en ligne). Promu par le site Chinese Plus – une nouvelle plateforme pour l’apprentissage et la promotion du chinois – l’évènement a été accompagné par le slogan suivant : « le chinois crée des possibilités infinies » (zhongwen chuangzao wuxian jiyu中文创造无限机遇) (Chineseplus, 2021 : en ligne).

C’est à la lumière de l’éventail de possibilités offertes par la maîtrise du mandarin – surtout dans le cadre du projet draconien qui porte le nom de Belt and Road Initiative (BRI ; yidaiyilu一带一路 ) – que la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮 : la fièvre pour la langue chinoise, littéralement) ne fait que monter (shengwen 升温), comme de nombreux articles académiques et de presse affirment en faisant référence à la ruée vers l’apprentissage de cette langue.

D’importants journaux chinois, comme le China Daily (Zhongguo ribao wang 中国日报网) et le People’s Daily (Renmin ribao 人民日报) affirment que’il y aurait plus de 25 millions d’étudiants de chinois langue seconde (L2) dans le monde (Center for Language Education and Cooperation, 2021b : en ligne ; China Daily, 2021 : en ligne ; Kong, 2020 : en ligne). Parmi ceux-ci, seulement en 2018, 492.185 étudiants internationaux de 196 pays et régions du monde ont pris part à des programmes d’études dans 1.004 établissements d’enseignement supérieur en Chine, selon un rapport statistique du ministère de l’Éducation de la RPC (Ministry of Education, 2019 : en ligne). Ainsi, les images de jeunes étrangers qui apprennent le chinois sont diffusées largement sur le web et constituent le portrait du soft power tel qu’il se manifeste –  de manière à la fois subtile et colorée – dans les campus de Chine. En effet, c’est dans les universités chinoises que les étudiants internationaux sont attirés, entre autres par les nombreuses subventions et activités des Instituts Confucius – ces derniers étant les protagonistes de la dissémination du mandarin à travers la planète depuis 2004.

À la lumière de ce qui précède, on se demandera dès lors dans quelle mesure et pour quelles raisons la langue et la culture chinoises sont devenues des outils de soft power à l’ère de la Belt and Road Initiative. Quelles sont les stratégies de diffusion du mandarin ? Et pour finir, quel est le rôle joué par les apprenants ? Dans le contexte de la diplomatie culturelle chinoise, le contrôle sur la totalité des dispositifs d’enseignement de la langue semble gagner une grande importance pour la transmission d’un savoir conforme à l’image que la Chine veut transmettre au monde.

L’analyse qui suit repose sur l’examen de sources documentaires, à savoir des articles de chercheurs chinois, en anglais et en mandarin, trouvés sur la base de données chinoise CNKI (zhongguo zhiwang中国知网) et d’autres sites web, ainsi que sur l’expérience personnelle de terrain de l’autrice, apprenante de chinois et diplômée du programme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (abrégé en TCSOL ci-dessous).

Cet article débute par une mise en contexte du rôle des Instituts Confucius dans le cadre de la diplomatie culturelle mondiale, pour ensuite développer les enjeux qui font de la langue chinoise l’une des protagonistes incontournables des efforts de la BRI. Pour finir, l’article propose de jeter un regard sur le programme TCSOL et sur l’importance de la formation des enseignants de la langue chinoise. À cet égard, les élèves et les enseignants sont chargés d’une mission internationale, devenant les vecteurs actifs du soft power made in China, comme la sociologue Claire Seungeun Lee (2018) définit ce phénomène dans son ouvrage éponyme.

 

  1. Les Instituts Confucius en tant qu’instruments de la diplomatie culturelle

Le politologue américain et chercheur en relations internationales Robert Jervis affirme, en 1970,  que dans le cadre des relations internationales, la réputation d’une nation à l’étranger est beaucoup plus utile que sa puissance économique ou militaire ( Jervis, 1970 : 6 dans Wang J., 2011 :1). Procédant du concept de soft power de Joseph Nye (2004), les efforts diplomatiques mondiaux s’appuient sur ce qu’on appelle la diplomatie culturelle, dans un souci d’améliorer la connaissance interculturelle des nations et d’exporter les « données représentatives de la culture nationale » (Kessler, 2018 : 263). Spécificité toute française, la diplomatie culturelle trouverait ses origines dans le mot francophonie et dans la fondation, en 1883, de l’Alliance française (Gazeau-Secret, 2013 : 103-4). En étant le véhicule de la pensée et de la culture, la promotion de la langue nationale devient donc une source d’intérêt majeure dans le cadre de la politique étrangère d’une nation.

La Chine, quant à elle, a bien compris les règles du jeu et, dès la fin des années 1970, des mouvements de grande revitalisation (weida fuxing 伟大复兴) culturelle ont suivi les réformes économiques démarrées par Deng Xiaoping (Deng et Smith, 2018 ; Lee, 2009 : 51 ; Wang J., 2011 :2 ; Zhang, 1994 ). À partir des années 1990, la troisième génération de leaders chinois (1992-2004) devient toujours plus sensible aux enjeux de soft power, cultivant une politique moins fondée sur la propagande et plus penchée vers des « nuanced public relations » (Lee, 2009 : 47, 56).  L’élection en 2002 du président Hu Jintao consacre une période de réformes dans le domaine culturel (Wang J., 2011), ainsi que l’apparition de l’idéal de peacefull rise  (heping jueqi 和平崛起) (Wang J., data : 41). Conçue en 2003 en réponse aux inégalités sociales internes et aux inquiétudes occidentales relatives à la menace chinoise (China threat), cette idée de montée pacifique envisage la création d’une société harmonieuse (hexie shihui 和谐社会) (Lee, 2009 ; Wang J., 2011), sur le plan à la fois domestique et international. Ici, les efforts du soft power ont été tournés vers la construction d’un « “harmonized world,” although centered on China » (Lee, 2009 : 44).

Cette nécessité a été reprise et synthétisée dans la proposition du dixième plan quinquennal (2001-2005), qui souligne, entre autres, la nécessité de promouvoir la diffusion de la langue chinoise à l’international à travers l’industrie culturelle (wenhua chanye 文化产业) dans une perspective de Going global (zouchuqu 走出去) (Lee, 2018 : 3 ; Zhu, 2010 [2001] : en ligne).

  1. Un aperçu du travail des Instituts Confucius

Dans ce contexte de revitalisation, à partir des années 80, la figure de Confucius non seulement a connu un nouvel essor, mais en outre « was [also] seen to have a vital role to play in the geocultural dissemination of China’s Sinocentric nationalism » (Lee, 2009 : 51).

Ainsi, dans le sillage des expériences européennes de promotion des langues nationales, la Chine lance à partir de 2004 ses avant-postes pour l’apprentissage du chinois à l’international : les désormais célèbres Institut Confucius. Entre 525 et 558 dans le monde, ces instituts représentent l’effort de promouvoir l’image positive de la Chine à l’international, de stimuler la population mondiale à l’apprentissage de la langue, de favoriser les relations entre la Chine et les autres pays et de former des entrepreneurs qui veulent implanter des activités en Chine (Institut Confucius au Québec, s.d. : en ligne). Ces objectifs sont souvent atteints par une offre très vaste de cours de langue, de calligraphie, de traduction, de cuisine, etc. En outre, des bourses d’études pour poursuivre l’apprentissage du chinois en Chine y sont offertes. Parmi celles-ci, on trouve des bourses de six mois (avec la possibilité d’entamer des études de médecine chinoise traditionnelle ou de taiji) ou d’un an, des bourses de deux ans pour le programme de maîtrise, tel le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (dorénavant abrégé en MTCSOL) et d’autres programmes (Istituto Confucio di Napoli, 2021 : en ligne).

Le soft power culturel (wenhua ruanshili 文化软实力) à la base de ce programme ambitieux sera déclaré formellement par le président Hu Jintao dans le VIIe point (Promoting Vigorous Development and Prosperity of Socialist Culture) du rapport délivré lors du 17e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en 2007 (Hu, 2007). Il est ensuite réaffirmé dans la proposition pour l’établissement des objectifs à long terme pour l’année 2035, à l’occasion du lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national. La proposition, élaborée en octobre 2020, souligne l’importance de la culture, de la langue et du soft power, en affirmant que « la Chine deviendra un pays fort en ce qui concerne la culture, l’éducation, le talent, le sport et la santé. […]. Le soft power chinois n’arrêtera pas de se renforcer » (Liu, B. 2020 : en ligne ; traduction libre ; Xu, 2020 : en ligne).

Dans la prochaine section, on mettra en lumière comment et pourquoi l’enjeu de l’apprentissage de la langue chinoise devient la cible des efforts des nombreuses institutions, dont le ministère de l’Éducation, occupant un rôle de premier plan dans le panorama académique.

  1. Pourquoi bâtir des routes sinophones : le point de vue chinois

L’abondance d’articles publiés en Chine dans les dernières décennies, ainsi qu’on peut le voir sur la base de données CNKI (Zhongguo zhiwang 中国知网), fait ressortir l’effort des chercheurs universitaires dans la contribution et la collaboration avec les institutions engagées dans la dissémination du chinois. En effet, une simple quête du mot fièvre chinoise (hanyure 汉语热) offre un total de 578 articles parus entre 2005 et 2021. Ce chiffre est quadruplé pour le thème enseignement international du chinois (hanyu guoji jiaoyu 汉语国际教育), qui propose un choix parmi plus de 2.250 articles, dont 2.024 ont fait leur apparition seulement entre 2013 et 2021. Mais encore plus impressionnant est le nombre de titres qui se réfèrent explicitement aux enjeux linguistiques qui caractérisent la BRI : seulement entre 2015 et 2021, ils totalisaient 4.162 articles publiés (CNKI.net). Dans le cadre de la recherche universitaire pour la diffusion du chinois (hanyu tuiguang 汉语推广), un soutien fécond est offert par les institutions, parmi lesquelles figurent le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture et le Hanban (Confucius Institute Headquarters, aujourd’hui nommé Center For Language Education and Cooperation), à son tour encouragé par le Front Uni (UFWD ; Zhonggong zhongyang tongyi zhanxian gongzuo bu中共中央统一战线工作部, usuellement abrégé en tongzhanbu 统战部[1]) et par le ministère de la propagande (xuanchuanbu宣传部) (Gao, 2020 : 6-7). Il en découle qu’un language-in-education planning –  considéré comme l’ensemble des politiques linguistiques explicites développées par les institutions gouvernementales d’un pays (Tollefson, 2016) – programme l’apprentissage du chinois et accompagne formellement la Belt and Road Initiative (BRI) (Gao, 2020).

Mais qu’est-ce que la BRI ? Lors de ses discours officiels, le président Xi Jinping ne semble pas avoir fourni de description précise du programme, se concentrant plus sur la présentation de la mission qui l’anime. En particulier, Xi a souvent souligné le fait que, quoique la BRI soit une initiative spécifiquement chinoise, « ses bénéfices rejoindront le monde entier » (Xi, 2017; traduction libre). Les mots-clés « interconnexion » et « interaction » (en chinois : hulian hutong 互联互通), « coulent le long des artères de la BRI » (Xi, 2016a : en ligne; traduction libre) afin de construire ce que Xi définit comme un « réseau de coopération mutuellement bénéfique » (huli hezuo wangluo互利合作网络) (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre) capable de « forger de manière conjointe une ‘route de la soie verte’, une ‘route de la soie saine’, une ‘route de la soie intelligente’ ainsi qu’une ‘route de la paix’ dont les pays et les peuples peuvent profiter » (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre). Pour ce faire, la Chine s’engage à développer cinq connexions (wutong 五通), qui se déploient dans la coordination des politiques, la connectivité des infrastructures, le libre commerce, l’intégration financière et les liens entre les peuples (people-to-people) (Gao, 2020: 8). Comment atteindre dès lors ces objectifs et, en particulier, la cinquième connexion ? Selon la Chine, la réponse à ces questionnements réside dans l’apprentissage du chinois.

  1. La réponse des universitaires

 Publié à la section « théorie » ( lilun 理论) de la page web de l’agence de presse du PCC (zhongguo gongchandang xinwenwang 中国共产党新闻网), un article paru en 2015 dans le journal People’s Daily (Renmin Ribao 人民日报) et publié par Li Yuming, professeure à la Beijing Language and Culture University, porte le titre suivant : « One Belt One Road » requiert une langue qui lui ouvre la voie » (  « yidaiyilu »  xuyao yuyan pulu  “一带一路”需要语言铺路). Dans cet article, Li soutient que, afin de bâtir la tolérance culturelle au sein d’une communauté de profit (liyi gongtongti 利益共同体), de responsabilité (zeren gongtongti 责任共同), mais surtout d’une communauté de destins (mingyun gongtongti 命运共同体) (Li, 2015), il faut maitriser une langue commune, différente de l’anglais – cette dernière étant incapable de bâtir des relations qui vont au-delà de l’échange d’information (Li, 2015). Afin d’unifier les cœurs des peuples (minxin xiangtong民心相通), il est donc important que ces derniers utilisent une langue volontairement et de bon gré (leyi shiyong yuyan 乐意 使用语言) (Li, 2015). Selon l’auteur, cette langue serait le chinois.

Au-delà d’être un outil pour la communication, l’utilisation du chinois comme lingua franca aurait d’ailleurs le potentiel de sauver les pays des griffes de l’impérialisme de l’anglais (ang. English Imperialism ; ch. Yingyu diguo zhuyi 英语帝国主义) (Gao, 2020 :8) – terme utilisé par le linguiste anglais Robert Philippson (1992) pour se référer à la suprématie de l’anglais comme langue d’échange. Sans vouloir imposer – au moins en théorie – un autre impérialisme linguistique (Gao, 2020 : 10), la préservation des langues parlées dans les pays signataires des ententes doit être promue (Gao, 2020 : 9 ; ministère de l’Éducation RPC, 2016 : en ligne).

Mais la logique circulaire à la base de ce discours ne change pas la donne. Au contraire, elle la confirme : en effet, puisque la Chine est l’investisseur principal et le planificateur de l’initiative, les efforts doivent viser à « étendre la position de leader de la langue chinoise dans les gouvernements et les principales zones de construction des pays le long de la route » (Gao, 2020 :11 ; traduction libre) en assurant son utilisation dans « les domaines clés, les projets importants et les grands projets » (Gao, 2020 : 11 ; traduction libre).

En outre, selon la rhétorique utilisée, la maîtrise du chinois ne peut qu’ouvrir les portes pour la naissance des rapports gagnant-gagnant (Shen, 2015 ; The Ministry of Education of the People’s Republic of China. (2020) [2016]: en ligne). Si d’un côté les partenaires gagnent des possibilités d’emploi majeures dans le cadre de la BRI, d’un autre côté la Chine obtient prestige et statut, stimulant le sentiment d’appartenance parmi les Chinois d’outremer (haiwai huaren海外华人) et les minorités ethniques (shaoshu minzu 少数民族) (Gao, 2020 :13).

Pour finir, d’autres chercheurs, dont Tan Honghui, professeur à la Yangze University, dans un article publié dans le London Journal of Research in Humanities and Social Sciences (2018), plaide pour la dissémination du chinois afin de réaliser une sécurité linguistique (linguistic security ; Tan, 2018 : 63). Ce faisant, la langue véhiculerait une sécurité culturelle (Tan, 2018 : 63) (ou bien idéologique ?) qui devrait mener, selon cette théorie, vers une sécurité nationale. Dans le cadre de cette vision, la langue est le médium à travers lequel différentes formes de cultures voyagent : « cultural identity, cultural exchange, cultural rights, cultural ecology and cultural security » (Tan, 2018 : 63); cette dernière, toujours selon l’auteur, étant une condition dans laquelle une nation défend sa souveraineté culturelle et « make the culture sustainable » (Tam, 2018 :63). Selon cette interprétation, les confins des termes « culture » et « idéologie » semblent s’affaiblir. Réifiée, la culture semble être considérée comme un héritage à défendre, comme un environnement en danger à préserver, comme une ressource à rendre soutenable. Véhicule de la culture, la langue apparaît d’ailleurs comme une arme de défense censée protéger l’unité nationale contre les dangers internes et externes.

Le prochain paragraphe mettra en lumière un programme qui fait partie des stratégies pour la dissémination de la langue et de la culture chinoise, le Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL). Une attention particulière sera accordée à son programme de maitrise (MTSCOL).

  1. Le programme Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL)

 « Fasciner à travers la culture, renforcer les liens entre les peuples » (ganshou wenhua meili cujin minxin xiangtong 感受文化魅力 促进民心相通) est le titre d’un article publié le 27 mars 2021 dans le journal People’s Daily et partagé sur le site du Center for Language Education and Cooperation (Zhongwai yuyan jiaoliu hezuo zhongxin中外语言交流合作中心). Cet article soutient que les échanges avec la Chine et l’apprentissage du chinois permettent d’avoir une connaissance plus réaliste de l’histoire et de la culture du dragon de l’Est (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021), permettant d’en « admirer la tolérance, l’ouverture et la créativité » (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021 ; traduction libre). La Chine est toujours plus attentive à son image et aux contenus qu’elle veut véhiculer. Mais qui sont les vecteurs de la culture qu’elle veut diffuser ? L’attention toujours croissante des institutions chinoises envers l’enseignement semble mettre en évidence deux protagonistes : les élèves et les enseignants. Le site internet du Center For Language Education and Cooperation – qui depuis l’année 2020 a remplacé l’ancien Hanban (aussi appelé Confucius Institute Headquarters), organisme gouvernemental affilié au ministère de l’Éducation – présente une panoplie d’offres et d’opportunités pour les élèves et les enseignants qui veulent s’engager dans l’apprentissage ou l’enseignement de la langue et de la culture chinoises.

L’objectif national, manifesté lors de la rencontre pour le lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national serait de « bâtir une plateforme de communication en langue chinoise, construire un système de communication global de la langue et de la culture chinoises et un système international de normes d’éducation en langue chinoise » (Yin, 2021 : en ligne). Ce projet prend le nom de une plateforme, deux systèmes (yi pingtai liang tixi 一平台 两体系). Évoquant le célèbre slogan « un pays, deux systèmes » énoncé par Deng Xiaoping à propos de la rétrocession de Hong Kong à la République populaire de Chine en 1997, le programme vise à bâtir une plateforme éducative qui, d’un côté, souhaite former des professionnels de la langue et de la culture chinoise, tant à l’étranger qu’en Chine et, de l’autre côté, vise à faire des universités chinoises des pôles d’attraction pour les étudiants internationaux dans tous les domaines (Yin, 2021). L’ambition de la Chine ne s’arrête pas donc à la diffusion du mandarin ; elle vise aussi à renforcer le rôle international des institutions universitaires et du système éducatif.

Afin de « bâtir une quantité suffisante d’enseignants d’excellente qualité » (Yin, 2021), différents programmes d’enseignement du chinois langue seconde (L2) ont été mis en place dans le cadre des certificats TCSOL. Parmi les possibilités offertes par le projet, on trouve des programmes qui se déroulent à l’international, comme le Chinese Language Teacher Volunteer Program – qui, depuis 2004, envoie des milliers d’enseignants à l’international –  et le Cooperation on Teacher Training between Chinese and Foreign Universities, qui propose une coopération entre les universités chinoises et étrangères. D’autres projets, comme le Overseas Chinese Language Teacher Training Program in China et le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages attirent des futurs enseignants pour des programmes de formation en Chine (Center For Language Education and Cooperation, s.d. : en ligne).

  1. Un aperçu du Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages

Des programmes de bourses des Instituts Confucius et des provinces chinoises offrent la possibilité de suivre un programme de maîtrise en enseignement du chinois : le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (MTCSOL). L’objectif de ce programme est de former des enseignants « ayant une solide éthique de travail et une bonne compréhension de la Chine et de la culture chinoise » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne). Il s’adresse aux étudiants internationaux qui maitrisent le mandarin, mais qui sont surtout « passionnés par la langue et la culture chinoises et dédiés à l’enseignement de la langue, ainsi qu’à la promotion des échanges internationaux entre la Chine et les autres pays » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne).

Le professeur modèle que le programme vise à créer doit recevoir sa formation sur la base du Manuel de référence du professeur de mandarin à l’international (guoji hanyu jiaoshi biaozhun 国际汉语教师标准, 2007, 2012), dont une nouvelle version mise à jour sortira en juillet 2021. Dans le cadre de ce manuel, les compétences que tous les programmes de MTCSOL doivent développer se déploient en cinq modules. Le premier, vise à former les connaissances et les compétences linguistiques (Ding, 2009), alors que des cours pour la communication interculturelle doivent être offerts pour satisfaire le deuxième module (Ding, 2009). Les cours du troisième module doivent se concentrer sur les théories de l’acquisition d’une langue seconde et les stratégies d’apprentissage, tandis que ceux du quatrième module ciblent l’étude des méthodes d’enseignement. Enfin, le cinquième module créé pour développer des qualités intégrées (zonghe suzhi 综合素质 ; Ding, 2009 ; traduction libre) « décrit principalement la qualité professionnelle des enseignants […] et leur éthique professionnelle » (Ding, 2009 : 14 ; traduction libre).

Selon l’expérience directe en MTCSOL de l’autrice entre 2017 et 2019 au sein de la Liaoning Normal University, le futur enseignant de chinois suit des cours sur les classiques de la pensée philosophique chinoise, sur les arts traditionnels, mais aussi des cours avancés de grammaire, de vocabulaire, de figures de style, de linguistique, etc. L’étudiant est appelé à travailler sur les méthodes d’évaluation et la construction de syllabi ; il/elle étudie les concepts de la psychologie de l’apprentissage d’une langue seconde, analyse les erreurs fréquentes (pianwu 偏误) commises par les apprenants du chinois, etc. Toutefois, une précision importante doit être soulevée : quoique les cours de base soient identiques pour les étudiants internationaux et les collègues chinois, à ces derniers est offert un choix plus vaste, dont des cours obligatoires (mais inaccessibles aux étrangers) sur l’idéologie marxiste-léniniste.

Une fois le programme complété, les étudiants chinois doivent se préparer aux examens pour recevoir l’habilitation à l’enseignement : le Certificate for Teachers of Chinese to Speakers of Other Languages (CTCSOL, guoji hanyu jiaoshi zhengshu 国际汉语教师证书). Les preuves sont articulées en deux examens écrits et deux colloques oraux (mianshi 面试), lesquels prévoient la préparation d’une séance de cours structurée selon la norme apprise au long de la formation (Zhang S. et al., 2017). En outre, depuis 2019, les étudiants provenant des pays signataires des ententes de la BRI peuvent voyager vers Pékin pour participer à ce concours qui, si réussi, fournira une porte d’entrée privilégiée pour un poste d’enseignant dans les instituts Confucius opérant dans les pays d’origine des candidats.

Pourtant, c’est une fois fait retour dans leur pays d’origine que la vraie mission des diplômés va débuter. Ainsi, des témoignages d’anciens élèves, devenus des enseignants de chinois, occupent un espace important à la section News du site Center For Language Education and Cooperation, qui republie les textes parus dans les principaux journaux de Chine. On trouve, par exemple, un article publié dans le journal Xinhua reprenant le témoignage d’une jeune Tanzanienne qui espère pouvoir donner aux élèves « the opportunity to appreciate the charm of Chinese and understand the profound Chinese culture » (Xinhuanet, 2021 : en ligne). On lit aussi une panoplie d’histoires différentes, comme celle d’un enseignant du Pakistan qui a à cœur la réussite aux études de ses élèves (Misbah Saba, Li H., 2021 : en ligne), ou encore, l’histoire d’un éminent sinologue italien qui explique sa technique d’enseignement (Wang X., 2020).

 

Conclusion

« Une langue est un dialecte avec une armée et une marine », affirmait le linguiste Max Weinreich (1894-1969). En effet, le choix d’une langue standard pour la communication, ainsi que les normes qui en configurent le bon usage, sont des conventions étroitement liées à des enjeux de pouvoir étatique. Mais face à un programme pharaonique de développement mondial des infrastructures, à un capital économique impressionnant, à un discours idéologique omniprésent, à un maniement savant du charme d’une culture millénaire, et à un appareil d’institutions qui travaillent, de manière centralisée et efficace, à la formation des étudiants et des futurs enseignants, « une armée et une marine » semblent passer au second plan quant à leur pouvoir de favoriser l’usage d’une langue.

Les efforts draconiens mis par les institutions chinoises sur la diffusion du chinois attirent ainsi une quantité exponentielle d’apprenants internationaux. De plus, le financement des études, les cérémonies, les spectacles, les activités culturelles, les environnements joyeux et multiculturels dans lesquels les étudiants internationaux sont impliqués façonnent les témoins d’une société riche, ouverte et bénévole. Les élèves et les enseignants internationaux deviennent ainsi les témoins de celle qui aime à se considérer comme la vraie Chine, « ouverte, tolérante et créative » (Jiang, Zhou, Ye, Yan , 2021 : en ligne). La gratitude, mais aussi l’impression d’avoir un service à rendre à la Chine sont les sentiments qui accompagneront les élèves témoins dès leur retour dans leur pays.

Du côté de la recherche universitaire, le prestige (Gao, 2020), la sécurité nationale (Tan, 2018), l’augmentation de la valeur de la langue (Li, 2014), ainsi qu’une augmentation du capital symbolique, culturel, social et économique – pour emprunter les célèbres termes de Bourdieu (1979) – semblent être les objectifs que la promotion de la langue chinoise veut atteindre. La dissémination de la langue et la culture semble ainsi huiler les rouages de la Belt and Road Initiative et fait des élèves et des enseignants du futur les véhicules du soft power chinois.

Ainsi, des photos de jeunes du monde entier envahissent les sites web chinois et sont affichées aux murs le long des couloirs des établissements universitaires. Des étudiants de partout dans le monde s’exhibent dans des spectacles souvent organisés en leur honneur. De jeunes universitaires sont filmés et photographiés lors des compétitions et des évènements. Vêtus de qipao (旗袍) et d’autres vêtements traditionnels chinois, ces mêmes étudiants-témoins participent à des concours de calligraphie, chantent des chansons traditionnelles et s’affrontent pour tester leur connaissance de la langue et de la culture chinoise lors des compétitions internationales et des concours d’éloquence. Mais indépendamment de la nature de l’activité, toute expérience sera ponctuellement marquée par le fatidique mot de la fin : « Je t’aime, Chine ! » (Wo ai ni, Zhongguo ! 我爱你中国!).

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[1] Fondé en 1921, le Front Uni travaille dans la consolidation de la légitimité et du pouvoir du Parti communiste chinois (PCC) parmi les masses. Lors de sa fondation, il visait surtout à rallier les élites traditionnelles, non communistes, au projet du Parti et à renforcer la coalition contre les ennemis du PCC. Considéré par Mao comme sa troisième arme magique (sangge dafa bao 三个大法宝), le Front Uni a travaillé dans le cadre du renforcement de l’autorité et de la légitimité du PCC tant en Chine qu’à l’étranger, élargissant son ingérence aussi dans le milieu économique mondial (Groot, 2018). Aujourd’hui, depuis la réforme de Xi Jinping menée à partir de 2015, le Front Uni englobe plusieurs départements, bénéficiant d’un pouvoir toujours plus centralisé (Groot, 2018).

La Hallyu comme stratégie d’influence internationale

RG v7 n3 (2021)

Karel Sauvageau

Karel Sauvageau est bachelière en administration des affaires à l’Université Laval. Elle étudie présentement à l’Université de Montréal en géopolitique de l’Asie.

Résumé :

Tenant compte des contextes de la pandémie et des nouvelles routes de la soie, cet article propose de survoler les orientations politiques d’un pays de l’Asie et plus précisément ses capacités à mobiliser la communauté internationale en sa faveur, en l’occurrence ici la Corée du Sud. Cette puissance économique de l’Asie de l’Est détient un pouvoir d’attraction indispensable, soit son industrie artistique, à laquelle le gouvernement est devenu l’artisan principal de sa promotion.

Mots-clés : Nouvelles routes de la soie, Asie, Corée du Sud, Chine, Influence culturelle.

Abstract:

Regarding the contexts of both the pandemic and the Belt and Road Initiative, this article proposes an overview of the political orientations of an Asian country and more specifically its capacities to mobilize the international community in its favour, in this case here South Korea. This East Asian economic powerhouse holds a valuable power of attraction, known as its arts industry, of which the government has become the main actor of its promotion.

Keywords: Belt and Road Initiative, Asia, South Korea, China, Cultural influence.

 

En 2021, l’expression « l’argent mène le monde » ne pourrait pas mieux résonner. Avec les conséquences économiques désastreuses que la pandémie a causées, chaque État s’est retrouvé en proie à des défis socio-économiques de grande ampleur et rien n’a pu être laissé au hasard, il a fallu agir, ou plutôt il faut l’admettre, réagir. En 2013, Xi Jinping introduisait les tout premiers balbutiements des nouvelles routes de la soie, géant projet d’expansion ferroviaire, maritime et routier. Aujourd’hui, presque 8 ans plus tard, le kilomètre 0 de Chongqing en Chine n’a été que le premier domino d’une importante vague mondiale de développement financée par l’Empire du Milieu. Les nouvelles routes de la soie apparaissent vraisemblablement comme la construction d’un impérialisme économique chinois sur le reste du monde.

Les tensions politiques entre les États-Unis et la Chine sont le résultat du manque de transparence de cette dernière dans l’élargissement de ses activités de contrôle économiques. En plus de se provoquer mutuellement sur la question de Taiwan, les deux plus grandes puissances économiques se retrouvent aujourd’hui au pied même d’une nouvelle montagne de défis géopolitiques. Il y a eu une hausse de la rivalité avec Pékin en mer de Chine méridionale, les revendications maritimes se chevauchant les unes aux autres. Cet endroit est convoité par tous les États de la région puisque c’est un bassin de ressources naturelles abondantes et le nerf du commerce maritime international. La Chine a d’ailleurs profité du fait que la gestion de la pandémie a détourné les regards pour y déployer davantage sa présence.

L’Asie est une région aux disparités nombreuses. On peut reconnaître les éléments d’un soft power dans une Asie de l’Est très développée face à une Asie du Sud-Est et une Asie centrale en plein développement et directement concernées par les nouvelles routes. Un point d’ancrage intéressant afin d’avoir une vue d’ensemble sur ce continent et sur les enjeux qui le compose est nul autre que la Corée du Sud. Avec des influences historiques en provenance et de la Chine et du Japon, la connaissance de ce pays à lui seul est un grand pas vers l’analyse géopolitique de la région. La péninsule sud-coréenne est un territoire stratégique important pour le développement des ambitions économiques et politiques de la Chine. La Corée du Sud est l’un des plus grands alliés des États-Unis, mais elle vise aussi le maintien d’une bonne relation de coopération avec la Chine, cela dans le but d’assurer une sécurité réciproque dans la région.

Cette petite péninsule, séparée de la Chine par le pays ermite nord-coréen, déploie de façon soutenue son influence en Asie du Sud-Est. Ce dragon asiatique, avec sa culture unique et influente, exerce une présence plus qu’active sur la scène politique internationale quant au développement économique de l’Asie et dans le contexte des nouvelles routes de la soie. La quête d’une reconnaissance a justement depuis longtemps été un objectif au sein de la société sud-coréenne, ce qu’ils appellent le him, cette recherche de contrôle sur leur vie (De Mente, 2017 :101) qui les amène à se dépasser, à compétitionner et à faire de grandes études. Dans le but d’identifier clairement les interactions par le biais desquelles le gouvernement sud-coréen fait preuve de soft power, il est possible de faire une analyse sous trois paramètres, soit la valorisation de la culture, les valeurs politiques et la politique étrangère.

  1. Valorisation de la culture

Quand on entend parler de la Corée du Sud, il est souvent question de son modèle de développement économique et ce dernier est directement lié à la popularisation de sa culture. On peut donc combiner les deux afin d’analyser le renforcement de l’image positive du pays.

« Les pays ayant un fort soft power sont généralement ceux qui possèdent une culture facilement exportable » (Courmont et Kim, 2013 :36).

1.1. La Corée du Sud comme modèle de développement économique

En seulement 40 ans (Nolan, 2016 :176), le pays est parvenu à se développer rapidement et à dépasser en termes d’innovation de nombreux pays développés. Ayant eu un PIB par habitant de moins de 125$US (Tudor, 2018 :74) dans les années 1960, la Corée du Sud est devenue aujourd’hui la 11e puissance économique mondiale, avec un PIB par habitant de 34 703$US (World Population Review, 2021). Le pays, afin d’accroître rapidement son économie, a misé sur une intégration directe aux chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire aux procédés internationaux de production, notamment dans les secteurs de la technologie, de l’innovation et du matériel de transport. Puis, étant donné que les activités économiques étaient centralisées dans des conglomérats principaux qui occupaient différents secteurs d’activités, ils ont pu se démarquer et donc gagner une visibilité et une compétitivité mondiales, en plus d’économies d’échelle qui permettent aujourd’hui au pays de continuer de faire croître ses recettes sous ces différentes marques que sont LG, Samsung et Hyundai. Tout en misant sur des développements industriel et manufacturier très structurés, la Corée du Sud a bâti sa croissance économique sur la base d’une politique d’exportation (Kim, 2014 :39).

Ainsi, on peut se demander ce que le gouvernement fait aujourd’hui afin de continuer d’innover en ce sens. Étant donné que la population sud-coréenne a concentré ses activités économiques sous de grands conglomérats, le pays dépend maintenant des grandes chaînes de valeur mondiales pour accroître sa visibilité et il doit donc élargir ses capacités d’exportation. Ce faisant, il fait tomber les barrières douanières avec notamment la signature du Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), ce dernier étant le plus grand accord commercial régional au monde. La Corée du Sud est reconnue pour son expansion économique fulgurante, ce « Miracle de la rivière Han », car ses stratégies de développement ont été à la hauteur de ses ambitions. Mais au-delà de sa position de grande puissance économique, le pays a depuis aussi l’ambition, en parallèle, de devenir un véritable acteur international. De là le déploiement soutenu et rapide de ses relations diplomatiques. Le gouvernement sud-coréen porte une attention particulière à son nation branding afin d’aider les entreprises sud-coréennes à faire grandir leur visibilité ainsi que leur attractivité. The Presidential Council of Nation Branding fondé en 2009 a en effet servi de levier pour la réputation internationale de la Corée du Sud (Kim, 2014 :18). Aujourd’hui, le pays occupe la première position du monde au classement d’économie innovante de Bloomberg, avec un indice de 90,49%. Il possède son propre ministère des startups et des PME, effectuant un accompagnement et un soutien complet, incluant des relations étroites avec le secteur financier. Aussi, le Overall Assistance for Startup Inmigration System (OASIS) aide à la création d’emploi et le Korea SMEs & Startups Agency (KOSME) encourage la création de nouvelles startups, notamment à l’aide d’un programme d’incubation appelé Youth Startup Academy (ContentEngine LLC, 2021).

1.2. La vague sud-coréenne (Hallyu) comme influence mondiale

L’outil d’influence le plus important de la Corée du Sud est définitivement sa culture. Depuis la fin des années 1990, le monde entier a tranquillement, mais certainement, commencé à regarder le pays sous un nouveau jour. Le fait que la K-pop et les K-dramas représentent un outil de soft power sud-coréen n’est pas un secret. En 2011, le ministre de la Culture s’était d’ailleurs proclamé « ministre Hallyu » (Tudor, 2018 :284). Le phénomène de la vague sud-coréenne, dans l’analyse des relations économiques de la Corée du Sud, ne doit pas être mis à l’écart, bien au contraire. La Hallyu[1] a favorisé des relations commerciales et aujourd’hui c’est cette présence à l’internationale qui permet au pays de valoriser son image. Le gouvernement la promeut à l’étranger chaque année à travers des fonds d’investissements de millions de dollars, cette visibilité croissante amplifiant avec elle le tourisme. La vague sud-coréenne n’a pas été à l’origine une stratégie politique, mais bien une innovation du développement artistique culturel sud-coréen, qui au fil du temps s’est transformé en un outil de soft power assurant ainsi le maintien de la crédibilité de cette expansion internationale. En réalité, c’est l’image médiatique de la Corée du Sud qui s’est vue renversée depuis 2009, alors qu’avant les sujets entourant le pays se concentraient sur les relations intercoréennes et la politique intérieure, depuis c’est la société civile elle-même et ses valeurs patrimoniales et culturelles qui sont mises de l’avant par les journalistes. Dans les pays où la culture sud-coréenne a été bien accueillie, le gouvernement y a repéré une opportunité d’investissements et y a donc ouvert des centres culturels sud-coréens, visant à faire la promotion des produits artistiques du pays. Cette réaction positive envers la culture sud-coréenne dans les pays de l’Asie et de l’Amérique a permis aux grandes entreprises sud-coréennes, comme Samsumg et LG, de faire la promotion de leurs nouvelles technologies directement dans ces centres. Ainsi, la vague culturelle permet en elle-même d’augmenter la visibilité des multinationales sud-coréennes et donc leurs profits.

Dans les pays de l’Asie du Sud-Est, les consommateurs de ces produits ont commencé en 2011 (Kim, 2014 :46) à se rendre dans les centres culturels afin d’apprendre le coréen grâce aux cours y étant organisés. Cette vague culturelle a permis au pays de faire croître plusieurs secteurs d’activités économiques, soient le tourisme, l’alimentation, l’esthétique et la mode, ces industries sud-coréennes étant de plus en plus reconnues internationalement. Il est devenu commun que ces diverses industries exercent leur marketing directement dans l’industrie du cinéma. Aussi, il n’est plus rare de voir des vedettes de K-pop faire leur entrée dans le monde du cinéma. On peut donc affirmer qu’une multitude de secteurs d’activités s’entrecroisent en Corée du Sud et c’est exactement ce qui crée une vague de masse en termes de rendement économique et d’influence culturelle. Le milieu artistique permet à lui seul de faire rouler l’économie du pays, puisqu’avec 1$ d’exportation de K-pop, c’est l’exportation de 17,7$ d’autres produits qui se crée (Asia Society, 2020). Selon les données de la Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), les exportations reliées à la Hallyu se sont chiffrées à plus de 12 milliards de dollars américains en 2019 (Yonhap News Agency, 2020b).

Le nombre d’immigrants dans le pays n’a fait qu’augmenter en parallèle de son développement économique. On estime actuellement à 2,65 pour 1000 personnes le taux migratoire net, comparativement à un taux qui était négatif il y a 15 ans (The World Factbook, 2021). Ce qui était autrefois un pays d’émigration est devenu un pays d’immigration. Malgré le contexte de la pandémie, la visibilité de la culture sud-coréenne ne fait que croître et dans sa stratégie, l’industrie artistique vise directement le marché américain. Avec sa chanson en anglais, Dynamite, le boys band BTS est devenu en 2020 le premier groupe de K-pop à atteindre la première position du Billboard Hot 100. Ce résultat montre que l’industrie sud-coréenne s’est adaptée à la situation actuelle et qu’elle continue visiblement d’innover. La société SM Entertainment a créé au printemps 2020 une toute nouvelle plateforme mondiale de diffusion de concert intitulée Beyond Live, faisant preuve d’une avancée technologique ainsi que d’une adaptation face à la barrière physique actuelle. Cette plateforme permet la continuité de cette expérience unique avec des effets spéciaux et des chorégraphies presque parfaits et donc permet une croissance continue de la consommation de la culture sud-coréenne. En réalité, la force de la musique sud-coréenne c’est que s’en est une qui se regarde, c’est-à-dire que c’est le spectacle lui-même qui est le principal produit. Par ailleurs, la connexion avec les fans et la qualité de diffusion sur les réseaux en ligne étaient déjà très intégrées à l’industrie de la K-pop, stratégies permettant de maintenir la visibilité des groupes dans les pays du monde entier.

En 2018, les exportations de l’industrie de contenu culturel ont dépassé celles des électroménagers (Asia Society, 2020), ceci est très significatif puisque l’industrie des électroménagers était auparavant l’un des principaux moteurs du succès économique du pays. D’autre part, la production culturelle, comme service exporté, est en tête de tous les autres types de services. C’est le mélange entre l’évolution technologique et la valorisation de la culture sud-coréenne qui fait de la Corée du Sud un succès mondial. La vague sud-coréenne ne pourra que fleurir à l’avenir, puisque dans les circonstances actuelles le monde a encore plus besoin de divertissement. En février 2021, Netflix a annoncé qu’il allait investir 500 millions de dollars cette année afin de produire du nouveau contenu sud-coréen. Alors qu’elle avait déjà investi, entre 2015 et 2020, 700 millions de dollars dans ce contenu, la multinationale américaine a d’ailleurs affirmé qu’elle avait vu une nette augmentation de la consommation de contenu sud-coréen lors des deux dernières années (Roy Choudhury, 2021). Le ministère de la Culture de la Corée du Sud est devenu, avec la croissance internationale de la Hallyu, le maître d’œuvre derrière sa promotion. Avec des célébrités comme porte-paroles de produits de tous genres, la vague sud-coréenne représente aujourd’hui son investissement central. Sous le ministère des Affaires étrangères, la Korea Foundation promeut mondialement la culture sud-coréenne et pour se faire elle crée des partenariats d’échanges et apporte une aide financière à des gens à l’international se démarquant dans leurs études en culture coréenne. De plus, la U.S. Modern Language Association a recensé, entre 2006 et 2016, une augmentation de 95% du nombre d’étudiants universitaires suivant des cours de langue coréenne (Gibson, 2020).

  1. Valeurs politiques

On pourrait dire que la Corée du Sud a voulu faire bénéficier à son tour de l’aide qu’elle a reçue lorsqu’elle était un pays pauvre des suites de la guerre, car depuis son ascension économique on a pu la voir partout dans des missions de développement, que ce soit en lien avec les Nations Unies, le développement durable, la cybersécurité, les droits de l’homme ou encore l’aide apportée directement aux pays dans le besoin. Elle a su valoriser des valeurs de coopération dans un monde complexe, avec en 2013 déjà plus d’un milliard de dollars fournis en aide au développement (Yonhap News Agency, 2015). Le pays étant d’ailleurs un avant-gardiste en termes de croissance verte.

2.1 La diplomatie sud-coréenne déferle sur le monde

Fig. 1 : Diplomatie et soft power sud-coréen

Source : http://www.mofa.go.kr/eng/index.do.

Il y a plusieurs organisations internationales en développement durable basées en Corée du Sud et cette dernière a créé un bon nombre d’initiatives en aide au développement, telle la Korea International Co-operation Agency (KOICA), lui permettant d’exporter du savoir-faire, de créer de nouveaux partenariats et de maintenir une implication soutenue aux quatre coins du globe. Alors qu’autrefois le pays était associé au conflit avec la Corée du Nord et à la zone démilitarisée séparant les deux Corées, son image aujourd’hui est directement associée à ses technologies avant-gardistes et sa culture unique. La Corée du Sud, avec notamment son intégration au Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), était en 2011 (Tudor, 2018 :288) le seul pays non occidental à faire partie de tous les importants forums internationaux d’élaboration de politiques humanitaires. En 2020, le gouvernement sud-coréen a déclaré apporter une aide de 18,5 millions de dollars au Yémen pour aider à contrer les pénuries alimentaires que la pandémie a accentuées. Il souhaite « fournir une assistance à des pays souffrant d’une crise humanitaire prolongée et assumer sa responsabilité en tant que puissance moyenne en solidarité avec la communauté internationale » (Yonhap News Agency, 2020d). La Corée du Sud est le 15e plus grand pays donateur de l’aide au développement (ODA) et elle s’est engagée à doubler ses dons aux membres de l’ASEAN d’ici 2022 (Donor Tracker, 2021). Le pays priorise les infrastructures économiques et les objectifs de développement durable des Nations Unies. Quant aux travaux entourant la sécurité internationale, en décembre 2020, c’est Séoul qui a accueilli la dix-neuvième Conférence conjointe République de Corée-Nations Unies sur les questions de désarmement et de non-prolifération, « sur le thème des nouvelles technologies et de leur impact sur ces questions » (Nations Unies, 2020). Le 1er mars 2021, Moon Jae-in a déclaré vouloir se rendre à la table de discussion avec le Japon pour solidifier leur relation bilatérale et mettre de côté le passé afin d’avancer sur une nouvelle voie de coopération, cela dans le but d’assurer la prospérité de la relation trilatérale avec les États-Unies (Yonhap News Agency, 2021).

En 2018 (ainsi qu’en 2020), le groupe de K-pop BTS a rendu un message à l’UNICEF au siège des Nations Unies à New York. Dans son discours il utilise le titre de ses récents albums, love yourself et speak yourself afin de livrer un message d’amour-propre, des paroles très touchantes de la part de ces « ambassadeurs » de la culture sud-coréenne. À l’été 2020, des fans de K-pop ont pris d’assaut le web afin de défendre la justice sociale à deux reprises. Une première fois ils se sont rassemblés sur les réseaux pour le mouvement Black Lives Matter et une deuxième fois ils ont réservé des centaines de milliers de billets dans le but de gâcher un meeting organisé par Donald Trump. Il y aurait dans le monde près de 100 millions de personnes qui seraient associées à des clubs en lien avec la culture sud-coréenne (Brandy, 2020). Ainsi, la Corée du Sud elle-même peut bénéficier de cette solidarité exacerbée qui se crée au sein de ces groupes. Le 26 février, le Service sud-coréen de la culture et de l’information (KOCIS) a introduit un nouveau programme pour l’année 2021 visant à augmenter le nombre de représentants de la culture sud-coréenne à l’étranger, souhaitant promouvoir le pays afin de devenir « le centre médiatique de l’Asie ». Cela inclut 32 centres culturels sud-coréens dans 27 pays qui serviront « collectivement de plaques tournantes de diffusion de la Hallyu » (Xu, 2021).

2.2 La Corée du Sud et la gestion de la pandémie

Dans le contexte éprouvant de la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a annoncé que la Corée du Sud pouvait servir d’exemple pour les autres pays. Dans sa stratégie, elle a misé sur l’usage révolutionnaire des technologies et sur la communication. Il a été question d’un niveau élevé de vigilance, avec de tests de façon massive, une surveillance accrue et une vérification des contacts. La démarche sud-coréenne a été proactive et transparente, faisant en sorte qu’au mois de mars 2020, en seulement 23 jours, le nombre de nouveaux cas confirmés avait diminuée de 93%. Depuis 2018, le Centre sud-coréen de contrôle et de prévention des maladies (KCDC) travaillait déjà avec l’Agence sud-coréenne de coopération internationale et bilatérale de développement du pays (KOICA) « à des projets liés aux maladies infectieuses, dans le cadre de la contribution nationale aux objectifs mondiaux de santé » (Chung, 2020). La Corée du Sud a un ratio de décès/cas confirmés de moins de 1,8% en date du 15 mars 2021 (World Health Organization, 2021). En novembre 2020, le Programme des Nations Unies pour le développement a produit un rapport stipulant notamment la grande visibilité du modèle de réponse sud-coréen à la pandémie, appelé le K-Quarantine. Il a affirmé que ce modèle a été « demandé dans le monde entier » (UNDP Seoul Policy Centre, 2020), ce qui positionne une fois de plus le rôle à l’international de la Corée du Sud comme étant le partage de ses expertises. Depuis le début de l’éclosion de la COVID-19, la Corée du Sud a mis en place des mesures qui assurent un grand contrôle de la propagation du virus, tout en maintenant des activités normales dans la société, ce même depuis le printemps 2020.

Un an plus tard, il est devenu fréquent de voir des gens, des YouTubers entre autres, voyager en Corée du Sud en affirmant ouvertement qu’ils préfèrent grandement se trouver dans le pays du matin calme[2], plutôt que de rester en Europe ou en Amérique pendant cette période incertaine. Le pays continue d’accueillir des étrangers et les mesures en place sont suffisamment strictes (quarantaine encadrée, plusieurs tests obligatoires, application mobile de suivi de l’état de santé, etc.) pour contrer la propagation du virus dans le pays. On peut donc se demander pourquoi la plupart des pays ont arrêté l’accueil d’étrangers, alors que la Corée du Sud est restée ouverte au reste du monde. En fait, le pays a arrêté de délivrer certains visas de travail et la grande majorité des nouvelles entrées reposent sur des visas accordés dans le cadre de programmes intensifs d’apprentissage du coréen. Quelqu’un qui souhaite entrer dans le pays peut alors troquer son idée de prendre un visa de travail pour un visa de séjour linguistique. Une pierre deux coups qu’est d’entrer dans ce pays où il fait bon de vivre malgré la pandémie tout en permettant à ce dernier de continuer d’accroître son influence culturelle. Ainsi, nonobstant les restrictions mises en place, la promotion internationale de la culture sud-coréenne est restée en tête des priorités de l’État. D’autre part, le solde migratoire du pays a continué d’augmenter malgré la pandémie. En effet, en 2020, le taux de migration net a connu une augmentation de plus de 12% par rapport à 2019 et on prévoit une croissance maintenue dans les prochaines années (Macrotrends, 2021).

En plus d’être économiquement affectée par la pandémie, la Corée du Sud est également affectée depuis 2019 par les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, provoquant de la part des entreprises étrangères en provenance d’Europe et des États-Unis une diminution des investissements (Yonhap News Agency, 2020c). Ainsi, la même année, les investissements directs à l’étranger de la Corée du Sud ont eux pour leur part augmenté de plus de 20% aux États-Unis ainsi qu’en Chine (Yonhap News Agency, 2020a). À l’Assemblée générale des Nations Unies de septembre 2020, le président Moon a rappelé l’importance du renforcement de la coopération internationale, que ce soit dans le contexte de la pandémie, mais également dans les contextes de promotion de la paix dans la péninsule coréenne et de la lutte internationale contre le réchauffement climatique. Le pays travaille étroitement à assurer l’aide internationale pendant la pandémie, avec un énorme soutien financier et médical et des consultations sur les meilleures pratiques, en plus de développer l’un des 9 vaccins disponibles. Il a été confirmé que « la riposte de la Corée du Sud à la pandémie a été l’un des modèles les plus efficaces au monde tant sur le plan de la santé publique que sur le plan économique » (Botto, 2020). Étant donné que la pandémie a permis au pays de faire valoir ses valeurs politiques et de gagner en reconnaissance internationale, il lui sera encore plus facile à l’avenir d’exercer son outil du soft power.

  1. Politique étrangère

Aujourd’hui, avec une exportation culturelle fulgurante, le gouvernement sud-coréen inclut l’attractivité de sa culture au cœur de ses objectifs de politique étrangère. Après toutes les épreuves que le peuple sud-coréen a surmontées (colonisations, guerres, séparation du territoire, régimes dictatoriaux) et après s’être sorti de la pauvreté et être rapidement devenu une puissance économique, quand la Corée du Sud va investir ou offrir de l’expertise dans des pays en développement ou encore lorsqu’elle va à la table de discussion, on l’écoute.

3.1 L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-Est

Figure 2 : L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-est : le partenariat ASEAN-Corée

Source : https://www.aseankorea.org/eng/Resources/publication.asp.

En 2009, la Corée du Sud a saisi l’opportunité d’exercer son influence de modèle économique auprès des pays en développement, ce directement en passant par l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) et en créant le Centre ASEAN-Corée du Sud. Il s’agit d’un lien de coopération politique, économique et social entre la Corée du Sud et les 10 pays membres de l’ASEAN. Or, c’est d’autant plus pour la Corée du Sud une alliance qui lui a permis de promouvoir sa culture unique sur l’ensemble de ces pays sud-est asiatiques, en plus de faire des investissements soutenus sur ces territoires. Aujourd’hui, la culture sud-coréenne est devenue à un tel point consommée par les pays de l’Asie du Sud-Est, que cette dernière est visible directement dans les programmes de coopération politique. Ainsi, un réseau comme le Centre ASEAN-Corée du Sud projette au premier plan de jour en jour la langue coréenne, le cinéma sud-coréen et la musique sud-coréenne. Les films et feuilletons sud-coréens sont devenus très populaires dans les pays de l’Asie du Sud-Est, puisque pour la majorité ils mettent en scène les difficultés sociales que les Asiatiques peuvent vivre (discriminations, compétitivité sociale, pressions familiales, etc.) et insistent sur des vertus traditionnelles tels l’optimisme, la diligence, l’honnêteté, la ténacité et la modestie (Kim, 2014 :45) pour se sortir de ces difficultés, en plus de souvent reproduire avec précision les événements historiques marquants des anciens royaumes de la région. Il est donc beaucoup plus réaliste pour les Asiatiques du Sud-Est d’adhérer à ce type d’histoires qu’aux histoires des émissions occidentales.

Le principal objectif de la Corée du Sud dans cette région est d’assurer la stabilité et l’efficience de ses accords de libre-échange. Elle a une opportunité importante en Asie du Sud-Est, non seulement parce que c’est une région aux ressources naturelles abondantes et un apport en main-d’œuvre, mais aussi parce que l’influence de la Chine a fait de l’ombre aux pays membres de l’ASEAN. Notamment en raison de sa revendication des archipels des Spratleys et des Paracels et de 80% à 90% de l’espace maritime (Courmont et Mottet, 2020 :73-74) en mer de Chine méridionale et de son hégémonie commerciale. On peut même affirmer que les investissements massifs et la présence de plus en plus imposante de la Chine dans cette région sont vraisemblablement considérés de plus en plus comme du hard power. Les partenariats de la Corée du Sud dans la région peuvent donc être perçus par ces États comme un contrepoids à la domination de la Chine. Le projet de réseau ferroviaire panasiatique chinois faisant partie de la BRI va permettre à la Chine une plus grande présence jusqu’à Singapour. La Corée du Sud et Singapour arrivant respectivement au premier et au second rang de l’indice de bloomberg en innovation (Jamrisko, 2021), il ne serait donc pas surprenant que la Corée du Sud perçoive ces nouvelles routes comme un moyen aussi pour elle de renforcer sa coopération économique avec Singapour.

La Corée du Sud est admirée par les pays de l’Asie du Sud-Est parce qu’elle a réussi à atteindre la modernité et à l’incarner à l’asiatique. De plus, cette région ne percevrait pas la volonté de développement sud-coréenne comme une quête de domination. Bien au contraire, étant donné que la Corée du Sud est passée d’un pays bénéficiaire de l’aide internationale à un pays donateur, elle est vue comme un modèle de réussite. Avec son discours de la « réussite à la sud-coréenne », le pays se présente en Asie du Sud-Est comme « venant aujourd’hui les aider à réussir leur propre développement » (Kim, 2014 :21). Les pays de l’Asie du Sud-Est sont situés dans un emplacement géographique qu’on peut catégoriser de nouvelles nations, d’espace en construction, étant donné que les interactions étatiques y sont récentes. Ainsi, ce développement nouveau, caractérisé par un décollage économique ayant débuté il y a 30 ans tout au plus, est un endroit très stratégique pour les pays développés. La Corée du Sud fait bénéficier de machineries encore plus spécialisées que la Chine aux pays de l’Asie du Sud-Est (Kanagaraj, 2019). Avec le développement de ses industries et la hausse de scolarisation de sa population, le gouvernement sud-coréen avait, dans les années 1990, eu recours à une politique d’immigration de travailleurs étrangers, en provenance pour la forte majorité des pays de l’Asie du Sud-Est, afin de combler le manque de main-d’œuvre dans les emplois de type 3D (dangerous, difficult and dirty). Par la suite, afin de mener à bien ces flux de migrations, la Corée du Sud avait alors établi des ententes bilatérales avec les pays émigrateurs. Aujourd’hui, ces ententes s’inscrivent directement dans sa stratégie de séduction, soit dans son discours diplomatique de promotion d’une collaboration économique via la main-d’œuvre dans le but d’assurer la prospérité du développement des entreprises sud-coréennes.

Le gouvernement sud-coréen et les entreprises sud-coréennes exploitent le succès de la Hallyu pour favoriser la reconnaissance internationale de la culture sud-coréenne. Ainsi, la réussite de la Corée du Sud dans cette région est devenue le résultat direct de l’exportation de ses produits culturels, c’est de là que découle précisément le maintien de son influence vis-à-vis des pays de l’Asie du Sud-Est. En 1962, le gouvernement sud-coréen, sous la responsabilité du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie, a créé la Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA). L’objectif principal de cette organisation est depuis de faire la promotion des produits de la culture sud-coréenne aux pays en développement, où des infrastructures sont en manque. La recherche d’investissements étrangers par le gouvernement et la création d’investissements à l’étranger des entreprises sud-coréennes se fait donc directement via cette agence qu’est la KOTRA. Elle est responsable d’étudier les marchés potentiels afin de soutenir les entreprises dans leurs démarches d’affaires, surtout avec les pays de l’Asie du Sud-Est (Kim, 2014 :36). De plus, en 2017 le gouvernement a créé, précisément 50 ans après la formation de l’ASEAN, la ASEAN Culture House, qui sert de lien direct pour la promotion des échanges culturels entre la Corée du Sud et les pays membres de l’ASEAN. Les sociétés sud-coréennes peuvent se servir de l’image du pays comme riche et moderne ainsi que de l’appréciation de sa culture à grande échelle afin de pouvoir bénéficier d’une implantation viable et de créations d’ententes commerciales profitables en Asie du Sud-Est. La Corée du Sud a conclu un accord de libre-échange avec l’ASEAN, mais elle cherche à signer des accords séparés avec chaque membre pour optimiser l’entente. Elle a d’ailleurs signé un tout nouvel ALE avec le Cambodge le 3 février 2021 afin de permettre une augmentation de 20% à 25% des échanges entre les deux pays (Cambodge Mag, 2021).

3.2 La Corée du Sud et les nouvelles routes de la soie

D’entrée de jeu, il nous faut reconnaître les données qui nous amènent à penser que la Corée du Sud s’est engagée à participer activement au développement du projet BRI, que ce soit sur son propre territoire ou à l’étranger. Avec les ambitions commerciales de la Chine et l’extension excessive de ses réseaux de transport, on peut alors se demander si la Corée du Sud pourra suivre le rythme, puis si elle va saisir elle aussi les opportunités d’expansion internationale qu’offrent ces nouvelles routes. Sur la troisième plus grosse île du territoire sud-coréen, soit Jindo, il y a la construction d’un nouveau projet, soit possiblement le plus gros complexe chinois outre-mer. Ce serait environ 9000 acres de superficie et inclurait un investissement d’environ 15 milliards de dollars. De nouvelles infrastructures y seraient construites, afin de créer une zone résidentielle, des universités, des commerces, etc. La Chine aurait comme intension de faire immigrer des Chinois sur cette île afin de mener à bien ses ambitions économiques dans cette zone. Il y a eu la création d’une organisation qui se nomme la South Korea-China Belt and Road Initiative Association, donc on peut penser que ce projet sur l’île de Jindo est directement lié aux nouvelles routes de la soie du gouvernement chinois. Cette île, qui est reliée à la péninsule, serait un emplacement stratégique considérant sa position et sa taille qui lui permettraient de servir de port commercial (China Uncensored, 2020). Considérant cela, cette entente avec la Chine semble être un moyen pour la Corée du Sud de démontrer son intention de s’intégrer comme un acteur aux premières loges du projet des nouvelles routes de la soie.

Considérant les opportunités de croissance économique vers l’Asie centrale depuis le début du projet en 2013, la Corée du Sud a un important potentiel de développement à saisir en Ouzbékistan. Elle est aujourd’hui le 4e pays ayant le plus grand volume d’échange avec ce dernier. Son volume d’importations en provenance d’Ouzbékistan a, entre 2015 et 2019, plus que doublé, ayant passé de plus de 110 millions de dollars américains à plus de 240, mais son ratio exportations moins importations en 2019 est le plus bas de tous (Dadabaev, 2020 :176-180). Cela représente donc une importante position d’importateur du dragon asiatique vis-à-vis de ce pays de l’Asie centrale, mais signifie également une grande opportunité de croissance d’exportations à y exploiter. La Corée du Sud y développe de nombreuses initiatives en aide sociale, elle met en place des institutions et des infrastructures basées sur son propre modèle en plus d’y développer de nombreux projets en recherche et innovation, qui à court terme font bénéficier l’Ouzbékistan, mais qui à long terme sont inhérents de l’augmentation de son potentiel de développement économique. Elle se démarque avec des projets, bien que moins importants que ceux de la Chine, qui sont beaucoup plus diversifiés et qui sont surtout reliés à de l’aide au développement et à une coopération humanitaire. Le gouvernement sud-coréen a effectivement instauré une subvention de 500 millions de dollars américains (Dadabaev, 2019 :143) pour des projets de collaboration avec l’Ouzbékistan. Ainsi, la Corée du Sud aurait comme principal focus les secteurs d’activités desquels elle peut profiter d’un avantage concurrentiel (Dadabaev, 2019 :140). Elle joue son rôle de mentor en signant diverses ententes liées à des objectifs de développement bilatéraux, puis ce sont de plus en plus de Sud-Coréens qui sont nommés à des postes officiels liés à l’économie au sein du gouvernement ouzbek. En outre, il importe de préciser que la présence sud-coréenne en Asie centrale a une nature différente de l’objectif d’influence culturelle de la politique étrangère sud-coréenne envers d’autres régions, puisque c’est plutôt ses technologies et son attractivité économique (Dadabaev, 2019 :138) qui lui permettent de connecter avec le marché ouzbek. Pour appuyer le pays vers son entrée à l’Organisation mondiale du commerce, la Corée du Sud a créé le Conseil consultatif ouzbek-coréen pour l’adhésion à l’OMC (Dadabaev, 2019 :144) afin de lui transmettre ses expertises.

Vers l’Ouest, la Corée du Sud voit une opportunité de créer de meilleures liaisons économiques avec l’Europe et la Russie, mais aussi un moyen de produire un impact positif quant aux relations avec la Corée du Nord (Dadabaev, 2018 :36), cela en favorisant la croissance économique entre les deux Corées grâce aux nouvelles routes commerciales. Depuis les années 1990, la Corée du Sud a joué un rôle important quant à la mise en place d’entreprises permettant de soutenir économiquement les pays de l’Asie centrale, notamment en Ouzbékistan, mais aussi au Kazakhstan, en plus d’y faire déjà preuve d’une importante présence avec ses propres entreprises manufacturières. Étant experte en création de plateformes et de structures de collaboration entre États, la mise en place d’un forum avec l’Asie centrale lui permet depuis 2007 de maintenir une coopération viable avec ces pays. L’aide économique au développement que la Corée du Sud apporte à ces pays lui permettrait en échange de bénéficier de quantités non négligeables de pétrole et d’uranium. En Ouzbékistan, le gouvernement a développé une bonne confiance envers le gouvernement sud-coréen, mandatant ainsi un diplomate sud-coréen dans le développement de la gouvernance, ce qui permet à la Corée du Sud de profiter également d’une influence politique dans la région (Dadabaev, 2018 :35). Ainsi, avec les nouvelles routes en direction de l’Asie centrale, la Corée du Sud, par sa présence économique très active, peut faire croître son nation branding. Elle est donc totalement engagée dans le projet des nouvelles routes de la soie et même qu’elle a déployé ses ailes il y a des années de cela, avec aujourd’hui comme objectif principal de saisir toutes les opportunités qui se présentent.

Conclusion

Rappelons le slogan « gagnant-gagnant » de la Chine. Le soft power sud-coréen s’inscrit dans cette même direction d’aide au développement et c’est plus particulièrement auprès des pays de l’Asie du Sud-Est que les activités diplomatiques de la Corée du Sud en ce sens sont très présentes actuellement. Elle se retrouve à la fois entre d’une part son intension de faire croître son économie de marché et sa présence à l’international et d’une autre part le but ultime et extrêmement ambitieux de la Chine d’accroître elle son influence sur le reste du monde. Cependant, les actions de la Chine apportent leurs lots de défis et la Corée du Sud pourrait en être affectée. Les développements chinois vers l’Ouest provoqueront fort probablement de plus nombreux mécontentements en lien avec la gestion des propriétés territoriales à l’endroit de la Chine et des dirigeants des États directement concernés par les nouvelles routes. Le risque du surendettement quant à l’accumulation de prêts chinois pourrait se transformer en un problème majeur pour les pays emprunteurs. C’est pourquoi la Corée du Sud, qui elle finance de l’aide au développement, tirerait avantage des relations de coopération avec ces pays qui seront encore plus opportunistes dans ce nouveau contexte, ainsi elle doit miser sur le maintien d’une image positive de sa culture. C’est l’ascension économique du pays, ses valeurs incontestables de coopération et son implication soutenue sur la scène internationale dans les dernières décennies qui lui ont permis de construire son image et de propager ses valeurs culturelles. La Corée du Sud est au centre des activités de coopération et d’innovation internationales et sa vision avant-gardiste lui permet d’exporter sa culture de façon croissante. Les nouvelles routes de la soie lui permettent l’accès à une abondance de ressources naturelles en provenance de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud-Est et de faire croître ses sociétés diverses. Avec son fort engagement d’aide au développement et ses investissements directs apportés dans ces deux régions, la Corée du Sud a su bâtir des relations de confiance et elle peut maintenant, avec la BRI, bénéficier d’un cadre concret pour élargir ses intérêts économiques. L’année 2020 a été une année où elle a pu intensifier l’image positive à son égard, grâce à une appréciation de son cinéma et de sa K-pop, mais aussi en raison de sa gestion efficace de la pandémie. De ce fait, la situation lui à permis une reconnaissance internationale autant au niveau de sa culture, que de ses valeurs politiques et que de sa politique étrangère. Avec les tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis, le soft power sud-coréen sera certainement un atout quant aux prises de décisions internationales. Il faudra s’attendre à encore beaucoup de la part de la diplomatie sud-coréenne, elle n’a pas dit son dernier mot, bien au contraire. La vague culturelle de la Corée du Sud a été l’avantage lui permettant d’agrandir son influence et puisque le pays est opportuniste, il faut prévoir qu’il va la préserver assidûment au cœur de ses actions pour que cette reconnaissance aux quatre coins du monde puisse continuer de fleurir.

Références

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[1] Terme qui signifie vague coréenne et qui caractérise l’intérêt grandissant envers les films, la musique et les émissions de télévision de la Corée du Sud depuis les années 1990.

[2] Le pays du matin calme est le nom que les Chinois ont donné à la Corée du Sud il y a environ trois mille ans.

COVID-19 et réalisme néoclassique : la Chine contre les États-Unis dans la course aux gains relatifs par l’instrumentalisation du soft power

 RG v7n3 (2021)

 

Yvonne Devaux

Yvonne Devaux est étudiante à la Maîtrise en Études Internationales de l’université Laval et porte un intérêt marqué pour la place qu’occupent les théories des relations internationales au sein des conflits entre pays.

yvonne.devaux.1@ulaval.ca

Résumé :

Depuis la constitution du monde unipolaire, au sein duquel le géant américain incarne le rôle d’hégémon, les administrations qui se sont succédées ont entendu préserver leur titre de leader à l’international. Mais depuis bien avant l’arrivée de la COVID-19, la flamme des États-Unis commençait à s’éteindre, notamment avec la montée en puissance d’une nouvelle rivale qui allait potentiellement la détrôner. S’alignant avec les théories réalistes des relations internationales, qui permettront d’analyser le comportement de la Chine à l’international, on remarque que cette dernière a bénéficié de la perte de gains relatifs de ses pairs pour promouvoir son soft power. En effet, les réponses des deux États face à la propagation rapide du virus met en lumière le degré d’efficacité de leurs stratégies nationales respectives en fonction du type de régime adopté. Une véritable guerre diplomatique sévit entre les deux puissances et révèle la perte d’influence du présupposé leadership américain, au profit d’un nouveau essential power.

Mots clés : rivalités, réalisme, soft-power, coronavirus

 

Summary :

Following the constitution of the unipolar world, in which the American giant embodies the role of hegemon, the successive administrations have intended to preserve their title of international leader. Long before the arrival of COVID-19, the flame of the United States began to suffocate, especially given the rise of a new rival that would potentially dethrone it. Aligning with realistic theories of international relations, which will allow analysis of China’s international behavior, we note that the latter has benefited from its peers’ loss of relative gains to promote its soft power. The states’ responses to the rapid spread of the virus highlight the degree of effectiveness of their respective national strategies depending on the type of regime they adopted. A real diplomatic war rages between the two powers and reveals the loss of influence of the presupposed American leadership, in favor of a new essential power.

Key words: rivalries, realism, soft power, coronavirus

 

Introduction

La fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques en 1991 ont entraîné un changement structurel du système international, passant d’une conception bipolaire à l’unipolarité, de pair avec l’hégémonie des États-Unis d’Amérique. Dès lors, les administrations américaines qui se sont succédées ont montré la puissance substantielle du pays en fournissant une assistance économique et militaire à l’étranger, avec l’idée centrale que la nation américaine soit dotée d’un destin divin expliqué par son exceptionnalisme. Les États-Unis seraient destinés à jouer un rôle unique et positif sur la scène mondiale. Cet exceptionnalisme se manifeste dans leur volonté de répandre leurs valeurs et d’intervenir à l’étranger pour ainsi résoudre les conflits et lutter contre le communisme pendant la guerre froide (Tyrell, 2016). Plus tard, les erreurs commises par les Américains au Moyen-Orient, suivies par la crise financière mondiale, ont signalé aux concurrents potentiels les limites de la puissance américaine. L’hégémonie américaine reposait sur l’absence de rivaux à l’étranger et d’autres conditions favorables qui ne sont pas réunies au sein du nouvel ordre. Aujourd’hui, le système international se dirige vers la multipolarité qui suppose l’émergence et le développement de nouvelles grandes puissances qui pourraient potentiellement entrer en compétition les unes contre les autres sur la scène internationale, de plus en plus en faisant l’usage de leur soft-power, par voies diplomatique, politique et même économique. En effet, les rivalités entre les puissances grandissent, il suffit de nommer par exemple la compétitivité économique croissante entre la Chine et l’Inde ou les relations conflictuelles des États-Unis avec la Russie et l’Amérique latine. L’exemple le plus flagrant de ce processus est celui de la Chine, première rivale des États-Unis. Aaron définit la multipolarité comme une configuration « au sein de laquelle l’équilibre est fonction de la rivalité entre plusieurs unités » (Battistella, 2015 : 138). Nous le verrons, cette définition est porteuse de similarités avec la théorie réaliste néoclassique des relations internationales, mise de l’avant par Gideon Rose dans son ouvrage Neoclassical Realism and Theories of Foreign Policy publié en 1998.

 

  1. Du hard-power au soft-power

Contrairement à l’époque de la guerre froide, la puissance ne se définit plus seulement en termes de hard power, c’est-à-dire la capacité d’un État à imposer aux autres acteurs internationaux ses intérêts par la force armée ou la coercition. L’article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies proscrit formellement aux États membres « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » (ONU, 1945). L’article 1 de ladite Charte insiste désormais sur la priorité donnée « aux des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix […] par des moyens pacifiques » (ONU, 1945). À ce sujet, Pannier ajoute que « les relations bilatérales constituent l’élément fondateur des relations internationales, ou, […] du jeu diplomatique » (Pannier, 2018). De cette affirmation découle l’explication que « toute négociation multilatérale […] requiert des pré-négociations et la constitution de coalitions qui se font au niveau bilatéral […] ainsi, la relation bilatérale s’avère toujours nécessaire […] comme une condition indispensable du monde multilatéral » (Pannier, 2018 ). De ce fait, dans un monde où le progrès socio-économique est signe et facteur de puissance, les États recourent davantage au pouvoir de la diplomatie par rapport à l’utilisation de la force, la qualité de la puissance tend de plus en plus vers l’avantage du soft power, un processus par lequel un État parvient à convaincre les autres de suivre ses intérêts par la séduction, la négociation et la mise en pratique de stratégie diplomatique publique. Les travaux de Carnes Lord renseignent sur les origines historiques du soft power dans le monde. En effet, « grâce à l’attirance de la civilisation [qu’il répandait devant lui] et au caractère relativement bénin de [sa] domination » (Lord, 2005 : 62) l’empire Romain avait déjà cette capacité à employer peu de ressources militaires pour étendre son emprise. De plus en plus, le soft power est un outil privilégié pour la Chine qui a « entrepris ces dernières années un effort majeur pour améliorer son image comme membre responsable de la communauté internationale » (Lord, 2005 : 62).

 

2. Théories réalistes : les rivalités compétitives sino-américaines

2.1. Un jeu à somme nulle

Pour le réaliste classique Morgenthau, les humains ont une nature agressive et se préoccupent davantage des gains relatifs que des gains absolus. Il explique que « la politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance » (1948 : 13). Mearsheimer, autre tenant du courant réaliste, considère que les acteurs au sein de l’ordre mondial ont comme but ultime d’être l’hegemon du système (Battistella, 2015). Finalement, le courant réalisme néoclassique de Rose (1998) révèle l’importance d’intégrer les variables internes à l’État pour bien comprendre comment « la politique nationale [agit comme] une variable intermédiaire entre la répartition de la puissance et le comportement en politique extérieure » (Baylis et al., 2012 : 96). Pour Rose :

The neo-archetype is Thucydides’ history of the Peloponnesian War, which grounds its narrative in the theoretical proposition that the real cause of the war was the growth of the power of Athens, and the alarm which this inspired in Sparta […] instead of assuming that seek security, neoclassical realists assume that states respond to the uncertainties of international anarchy by seeking to control and shape their external environment (1998 : 152).

 

Dans un ordre multipolaire, la puissance relative établit les paramètres premiers des politiques étrangères des États et ces derniers tendent principalement à répondre aux menaces et aux incertitudes de l’anarchie internationale en reflétant et protégeant leurs intérêts nationaux sur la scène mondiale. L’émergence de la Chine sur la scène internationale est tout à fait comparable aux théories réalistes des relations internationales. Ce gain de puissance relative s’inscrit en parallèle avec la diminution de l’influence des États-Unis : la perte de l’un est le gain de l’autre. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le comportement de la Chine envers les États-Unis, et vice-versa.

 

2.2. Making America great again

2.2.1. Un sentiment populaire

La politique étrangère du président américain serait directement influencée par la perturbation du statu quo et la montée en puissance d’un nouveau compétiteur qui ébranle la position des États-Unis dans l’ordre mondial. Pour la première fois dans l’histoire « a majority of Americans […] believe that their economy has a declining influence on what is happening around the globe » (Schweller, 2018 : 28). La rhétorique de Trump a donc trouvé sa légitimité au sein d’un électorat de plus en plus sceptique quant au rôle des États-Unis dans le monde et la compétition croissante entre les États en transition vers la multipolarité. Dans cette lignée, un thème récurrent dans le discours de Trump « was opposition to globalization, which he claimed had cost Americans millions of good jobs, opened the door to dangerous immigrants, and made America weaker » (Walt, 2018 : 42). Depuis longtemps « Americans, in contrast to their leaders, have been more realist than liberal […] They insist on a president […] who will fight as an economic nationalist to keep manufacturing jobs in the USA rather than letting […] globalization decide the fates of working-class Americans » (Schweller, 2018 : 23).

Cela explique largement la rupture idéologique de Trump vis-à-vis de ses prédécesseurs libéraux, l’attrait de sa doctrine America First et, par le fait même, le retour au réalisme. En tant que nationaliste économique, Trump est soutenu par les classes moyenne et ouvrière qui sont convaincues que la Chine a profité des politiques de libre-échange pour affaiblir l’économie américaine : « the globalists gutted the American working class and created a middle class in Asia » (Schweller, 2018 : 31). Ces circonstances ont conduit l’administration Trump à prendre des mesures considérables pour reprendre le pouvoir à l’échelle mondiale et diminuer les effets néfastes de cet ordre sur le destin des États-Unis face aux nouvelles puissances. Le président américain ajoute d’ailleurs que « our country is in serious trouble. We don’t win anymore. We don’t beat China in trade » (Ibid.). Le principe de gain relatif des théories réalistes prend tout son sens dans les propos de Trump, qui souhaite miner la puissance chinoise dans le but de protéger ses intérêts sur les plans national et international : make America great again.

 

2.2.2. Les stratégies protectionnistes de Trump

Pour honorer ses propos relatés dans la National Security Strategy of the United States of America, le président a exigé l’augmentation des taxes douanières sur les importations chinoises pour cesser les pratiques commerciales qui engendrent un déséquilibre commercial. Théoriquement, les mesures protectionnistes visent à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, dissuader la population de consommer des produits étrangers et ainsi, potentiellement diminuer le taux de chômage du pays. D’autres défis économiques à l’intérieur du pays, et qui ont entraîné l’exportation des entreprises et des emplois américains, ont motivé la nouvelle politique :

Economic growth has been anemic since the 2008 recession […] gross domestic product growth hovered barely above two percent […] taxes increased, and health insurance and prescription drug costs continued to rise […]. Education costs climbed at rates far above inflation, increasing student debt. Productivity growth fell to levels not seen in decades (2017 : 18)

C’est dans cette lignée que Trump a favorisé sa politique protectionniste et la promotion de la manufacture domestique pour assurer la survie des compagnies et des emplois dans le but de diminuer les déséquilibres commerciaux qui défavorisaient les entreprises américaines face à leurs concurrents. De cette façon, le pays peut recouvrer de la puissance au niveau interne en renouvelant le développement de son économie, mais aussi au niveau externe, en limitant la puissance chinoise et restreindre ses activités sur le territoire américain. Donald Trump réalise que les États-Unis deviennent vulnérables, que ses gains absolus et relatifs diminuent et qu’il doit prendre les mesures nécessaires pour y remédier et rétablir le statu quo. Il s’agit d’une véritable lutte pour le regain de puissance et pour assurer la prospérité du pays.

2.3. La vulnérabilité américaine au profit du leadership chinois

            La manière dont la Chine a géré la crise sanitaire mondiale illustre fortement sa volonté de propager son influence et son modèle de développement dans le but d’incarner un rôle de leader, et, à l’instar des États-Unis, d’hegemon. Sa formule de diplomatie du masque l’aide à alimenter un portrait d’acteur international responsable et efficace. Le soft power est ainsi instrumentalisé pour générer des gains relatifs. Xi Jinping a adopté une attitude complètement contraire à celle de Donald Trump face à la pandémie et a profité de l’absence d’un leader sur la scène mondial pour offrir de l’assistance aux quatre coins du monde, démontrant ainsi un exemple flagrant de volonté de coopération. Une fois trouvé, Xi Jinping a promis qu’il rendrait le vaccin accessible pour toute la communauté internationale, en contraste avec « Donald Trump’s alleged attempt to purchase a vaccine developed in Germany to be first used in America. […] it can be argued that countries benefitting from China’s assistance will not forget the deed » (Carminati, 2020). La communauté internationale attendait des États-Unis qu’ils s’engagent à soutenir un effort mondial et solidaire en se montrant responsables. Or, Trump a enchaîné les décisions décevantes : retrait de l’Ordre Mondial du Commerce, rejet de la participation à COVAX. Les professionnels affirment que les mesures prises par les pays asiatiques pour limiter la propagation du virus ont eu des résultats plus positifs qu’en Occident. Aussi, ces pays ont mieux réussi à maintenir leurs économies tout en gardant un mode de vie relativement normal, comparativement aux États-Unis, pour qui le confinement a eu des conséquences économiques graves (Cha, 2020).

            Le maintien de la stabilité socio-économique en temps de pandémie a engendré un gain de confiance considérable envers l’État au sein de la population chinoise. Cette reconnaissance est très avantageuse pour la Chine qui est désormais « en mesure de remodeler les institutions et de fixer des normes à [sa] guise » [traduction libre] (Nye, 2020). La période cruciale de vulnérabilité occidentale sur la scène mondiale a donné l’opportunité à la Chine de mettre à profit son soft power et de prendre le contrôle de son environnement. Ainsi, en prenant l’initiative d’envoyer de l’équipement et des équipes médicales dans certains pays en développement, elle tente de devenir « a benign global leader, at a time when the US is turning inwards » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020). De ce fait, en plus de promouvoir le partage de technologies et d’expertise, le pays fait preuve de compassion envers la communauté globale. Nombreux sont les pays qui ont pris exemple sur la Chine dans la gestion de la pandémie, ses mesures « were replicated worldwide […] these will all ultimately play into China’s soft power » (Santos, 2020).  La Chine semble déterminée à exporter son assistance technique et médicale puisque « with the US withdrawal from the international commitments, the world is facing a leadership void which China is trying to fill » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

 

  1. Une opportunité de rétablir son image

Le rôle que les puissances incarnent lors de crises globales a un effet décisif sur l’opinion populaire. Les décisions de Trump n’ont malheureusement pas étonné. Il fait comprendre une rupture décisive avec l’interventionnisme et les idées libérales de ses prédécesseurs. Or, sa rhétorique semble contradictoire sur certains points. Pourquoi n’a-t-il pas profité de la situation sanitaire pour poursuivre les intérêts de la puissance américaine de retrouver sa place au sein de l’ordre mondial et chasser de la scène internationale tout potentiel rival ? A contrario, l’analyse de la situation révèle qu’il n’a pas perçu cette opportunité comme une porte ouverte propice au renouvellement de la grandeur des États-Unis par l’utilisation de son soft power. Par le fait même, ce revirement de situation aurait potentiellement montré l’incapacité de la Chine à promouvoir ses intérêts lorsque le terrain ne lui est pas favorable.

Certes, l’administration Trump s’est efforcée d’accuser la Chine de manque de transparence concernant ses données statistiques et continue d’appeler la pandémie le « Chinese virus ». Depuis les débuts de la crise sanitaire, le président Trump ne cesse de critiquer la façon de faire de la Chine et a même blâmé l’Organisation mondiale de Santé d’être trop China-centrist. En réalité, l’attitude de Trump prouve bel et bien qu’il a saisi la chance de miner l’influence de la Chine sur la scène mondiale. En revanche, il ne s’agit pas là d’une situation qui a engendré un gain de puissance relative pour les États-Unis, car la réponse de Trump face à la pandémie a été considérée pire que celle de tout autre État dans le monde. Les États-Unis n’ont pas de quoi se vanter, l’année 2020 n’a que projeté chaos et polarisation au sein de la population américaine et alimenté le déclin de leur influence.

On remarque que les deux puissances tentent toutes deux de tâcher l’image de l’autre puisque l’État chinois a riposté aux accusations sur les médias sociaux en essayant de convaincre que le virus provenait d’Amérique. En contrepartie, malgré les visions pessimistes adressées sur les techniques chinoises depuis plusieurs années, Xi Jinping a quant à lui largement profité de la pandémie pour rétablir une image digne de son pays et la confiance de ses pairs du local au global. À ce sujet, Marcus (2020) explique qu’il s’agit là d’un

moment of huge symbolism. And it was an indication of the information battle that is being waged behind the scenes, with China eager to emerge from this crisis with renewed status as a global player. Indeed, it is a battle which the US – at the moment – is losing hands down. And the belated dispatch of a small mobile US Air Force medical facility to Italy is hardly going to alter the equation. […] Existing political leaders will ultimately be judged by how they seized the moment; the clarity of their discourse; and the efficiency with which they marshalled their countries’ resources to respond to the pandemic.

Le fait d’apporter de l’aide aux plus vulnérables augmente la confiance et facilite le maintien de bonnes relations diplomatiques avec ses alliés qui prioriseront certainement l’aide chinoise à celle américaine dans le futur. Le ministre iranien, par exemple, après avoir refusé l’aide des États-Unis pendant la pandémie, a publiquement remercié le géant asiatique et a déclaré que « China is undoubtedly the most experienced in the fight against coronavirus and is determined to help us » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

Alors qu’ils devraient eux-aussi profiter de la situation pour renforcer leur image, les États-Unis s’en tiennent à rabaisser celle de leur rivale, comme le prévoient les théories réalistes, pour lesquelles, ce ne sont pas les gains absolus qui comptent le plus mais bien les gains relatifs. Les erreurs successives qu’ont commises les États-Unis ont coûté cher à leur rôle de leader, alors qu’ils voyaient initialement en la pandémie une opportunité d’affirmer leur slogan « America First » et leur supposée supériorité au sein du système. En réalité, c’est une toute nouvelle version de la crise du canal de Suez qui sévit sur les États-Unis puisque la pandémie a dépouillé toute prétention d’un leadership mondial américain, à l’instar de l’intervention inefficace et irresponsable de l’empire anglais en Égypte en 1956 qui a marqué la fin de la puissance mondiale britannique. À la vue de leurs comportements respectifs, la Chine pourrait bien incarner le rôle du nouveau essential power.


4. Consensus de Beijing : un modèle de développement alternatif ?

Les divergences dans la gestion de la pandémie s’expliquent par l’utilisation de technologies et le devoir de fournir des informations personnelles en Chine dès le début de la crise. Aux États-Unis, les américains voient ces pratiques « as contrary to their freedom and values, even in these disruptive times » (Cha, 2020) en raison des données personnelles dévoilées et des libertés compromises. En revanche, les Chinois « shifted in the direction of treating these technologies as contributing to a public good that is well worth the temporary and necessary incursions of privacy » (Ibid.). La différence entre les deux régimes politiques peut certainement expliquer ce phénomène. La mise en place de contraintes sur les libertés civiles et privées pose moins d’inconvénients pour les populations des pays non-démocratiques, tandis que la population américaine, individualiste, porte une importance marquée et prioritaire à ses droits et libertés.

Les succès consécutifs de la Chine qui a su écarter certains principes fondamentaux de la démocratie sans freiner son processus de développement, remettent directement en question l’universalité du Consensus de Washington. Imbert (2010) souligne que « l’Occident est endetté, divisé et voit décliner son influence mondiale. La Chine, collectiviste, pragmatiste et toujours unitaire voit la sienne rayonner ». En effet, le parcours historique des deux pôles est très contrasté, chacun ayant respectivement embrassé un modèle de développement bien différent (Ayaan Hirsi, 2010). La capacité à gérer la pandémie, comme nous l’avons décrit, s’inscrit directement au sein du modèle de développement chinois. Le Consensus de Beijing serait peut-être plus favorable et approprié là où le Consensus de Washington n’a pas porté ses fruits, et dans les pays en développement qui voudraient acquérir une capacité similaire à celle de la Chine, d’ailleurs « it is increasingly common to hear people contrast Washington’s debilitating partisanship and gridlock with the ruthless efficiency of Beijing’s authoritarian rule » (Power, 2021 : 10).

La Chine offre un nouvel espoir de développement qui entre en opposition avec les idéologies imposées lors des ajustements structurels, à savoir, le libre-échange, des institutions démocratiques et l’ouverture des frontières aux capitaux. La complémentarité de l’autoritarisme politique et du libéralisme économique a su prouver leur efficacité au fil des années et a gagné en légitimité ; de plus en plus de pays s’en inspirent en Asie et en Afrique. Comparé au modèle démocratique, ce-dernier semble être une alternative plus attrayante aux besoins et intérêts nationaux desdites régions, qui constituent des enjeux importants pour l’instauration de structures économiques et sociales aspirant au développement. L’absence de la reconnaissance de ces enjeux a d’ailleurs été l’une des principales critiques du Consensus de Washington. L’idéologie chinoise, quant à elle, repose sur une approche opposée à l’unilatéralisme américain par un nouvel ordre mondial multilatéral au sein duquel les États reposent sur l’interdépendance économique, ainsi que le respect des différences politiques et culturelles (Beaudet et al., 2019).

Les stratégies chinoises passent particulièrement par le financement d’infrastructures et l’investissement dans la création de réseaux entre les États. Elles sont toutefois fortement critiquées par les pays occidentaux, qui y voient une stratégie de domination géopolitique du parti communiste chinois. Par ces nouveaux réseaux, il va sans dire que la Chine tente également d’augmenter son influence, son soft power, en investissant des capitaux dans des pays moins développés.

 
Conclusion

Le déclin de l’importance donnée au hard power et l’émergence de celle du soft power ont-t-ils annoncé la fin de la Pax Americana et l’ébauche de la Pax Sinica ? Les sources de soft power aux États-Unis ont toujours intéressé la communauté internationale : culture, valeurs politiques, diplomatie. Elles ont longtemps reflété l’idée de supériorité et d’exceptionnalisme américain. Aujourd’hui, les faux pas de la puissance à l’international ont propagé un scepticisme vis-à-vis de ses politiques interventionnistes et de l’exportation de ses valeurs. L’État a tout à fait intérêt de promouvoir son soft power, mais il s’agit de capacités visiblement sensibles à manipuler.

Les mesures mises en place par Trump pour ralentir la Chine dans son élan de puissance, ont sensiblement alimenté les opinions pessimistes à son sujet. Au même moment, Xi Jinping démontre ses efforts dans le domaine de la diplomatie et saisit l’opportunité de combler le présent vide de leadership dans le système international. Il faut comprendre que la Chine ne dispose pas d’un soft power important comparativement aux États-Unis, d’ailleurs « it is fair to say that China’s soft power heavily relies on its economic clout » (Carminati, 2020). Elle mise alors sur le maintien de bonnes relations et la démonstration de sa volonté de coopération pour gagner la confiance des autres États et se faire de nouveaux alliés. De cette façon, la vulnérabilité des Américains et leur retrait de la scène mondiale offre une porte d’entrée pour l’émergence d’une nouvelle puissance. Dans ce cas-ci, les mesures positives de la Chine auprès des pays en développement lui ont créé une réputation avantageuse. Cela lui permet également d’affaiblir davantage les États-Unis, alors que les alliés qu’ils perdent se rangent du côté chinois. Cette situation dresse le portrait détaillé d’une véritable course à la puissance et aux gains relatifs.

Finalement, l’analogie du Péloponnèse est vraie, la situation pourrait entraîner une seconde version de la guerre froide sous la bipolarité des États-Unis et de la Chine, certains individus se préparent déjà à un conflit imminent entre les deux puissances. Le soft power de Xi Jinping se caractérise principalement par la propagation de l’idée de l’interconnectivité, une communauté globale au destin partagé au sein de laquelle les États choisissent eux-mêmes leurs processus de développement prioritaire : « you don’t have to want to be like us, you don’t have to want what we want; you can participate in a new form of globalization while retaining your own culture, ideology, and institutions » (Li, 2018). De cette façon, l’État chinois base son pouvoir d’attraction sur le développement de son soft power, il conjugue ainsi la diplomatie publique et la cultivation d’un sentiment international positif vis-à-vis de la Chine.

La gestion de la situation sanitaire actuelle est un exemple marquant de la diplomatie économique douce de la Chine. En admettant que peu de pays peuvent se permettre la mise en place de centres de partage d’informations et d’expertise, la Chine profite de son poids économique dans le monde pour faire valoir son mérite, étendre son influence et réformer l’opinion globale. La Chine a également adopté le concept de la Health Silk Road, en lien avec son projet récent de la Belt and Road, ou la nouvelle route de la soie, qui s’inscrit tout autant dans cette stratégie de economic soft power par l’interconnectivité des États et les avantages diplomatiques que tire la Chine en gagnant la confiance populaire, qui se détériore aux États-Unis.

Il serait finalement intéressant de poursuivre la réflexion en se questionnant sur le destin réservé à la relation critique des deux puissances, si la seule fin est la co-destruction, les États-Unis et la Chine sont-ils condamnés à se prêter au jeu du réalisme ?

 

Références 

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Beaudet, Pierre ; Haslam Paul ; Caouette Dominique et Abdelhamid, Benhamade (2019). Enjeux et défis du développement international. Les Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa.

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La Chine et l’environnement : prise de conscience écologique ou intérêts économiques et géopolitiques ?

RG v7 n2, 2021

Pauline Bonnet

Pauline Bonnet est étudiante en Géopolitique et Relations Internationales à l’Université Catholique de Paris au sein du parcours Sécurité Défense. Elle se spécialise sur la place de la Chine au sein de l’ordre internationale et plus globalement sur la région asiatique.

pb.paulinebonnet@gmail.com

Résumé : Si durant la Guerre Froide la puissance d’un État se mesurait à son armement et autrement dit, à son hard power, aujourd’hui de nombreuses thématiques permettent de mesurer la puissance d’un État au sein de l’ordre international. L’environnement semble être le nouvel enjeu de puissance du 21ème siècle, où Pékin et Washington semble s’y opposer. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, compte bien y détenir le leadership. Ainsi, la République Populaire de Chine investit massivement, sur son territoire, et, au sein des États membres des Nouvelles Routes de la soie dans les énergies renouvelables et dans les projets renommés verts et durables. Parallèlement, elle devient pro-active au sein des négociations internationales liées à la question climatique. Toutefois, la RPC est, encore en 2021, un des plus gros pollueurs mondiaux. Comment expliquer ce paradoxe environnemental de la part de Pékin ? Champion des énergies vertes ou bien leader des émissions de gaz à effet de serre mondiales ? Les thématiques de la Chine face à l’environnement et de la question climatique mondiale, seront traitées au sein de cet article.

Mots-clés : Chine, environnement, négociations climatiques internationales, Accord de Paris, Nouvelles Routes de la Soie.

Abstract : If during the Cold War States can demonstrated their power with their abilities to engage or win a war, in other words, with their hard power, nowadays lots of way exist to define what can be called a powerful state into the international order. More than weaponry, environment and climate change seems to be the new issues of the 21st century and China demonstrates the will of being the leader of them. Between its investments into renewable energy and its increasing place into the international negotiation related to climate change, Pekin tries to be the driving force of the Global climate governance. However, a real paradox appears between the speeches of Xi Jinping that promote China’s engagement in the fight against climate change and the projects of the Belt and Road Initiative. Fossil fuel’s projects are still mostly invested by the Chinese government and jeopardize internationals agreements like the Paris Agreement which tries to neutralize carbon footprint. How can we explain this “environmental paradox” where China seems to be involved?

Keywords: China, environment, climate change, Belt and Road Initiative, Paris Agreement, leadership, renewable energy

L’accélération du dérèglement climatique et les catastrophes environnementales croissantes ont alerté, dès les années 1990, la communauté internationale quant à notre responsabilité face à ces enjeux environnementaux. Ainsi, en 1992 la notion de gouvernance mondiale climatique est officiellement reconnue à travers la Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques : la CCNUCC. La Chine apparaît dans ses premières négociations internationales, comme un acteur réticent, en s’y opposant même fermement. Sous couvert d’arguments économiques et de l’idée de la responsabilité historique des pays occidentaux, la Chine refusait tout accord qui serait contraignant pour sa croissance économique. Elle se positionnait aux côtés des pays en développement, justifiant de ce statut, pour ne pas se voir imposer des contraintes sur ses émissions polluantes qui viendraient freiner sa croissance économique (Romano, 2013).  Car en effet, les premiers objectifs de cette convention visent à limiter les émissions de gaz à effet de serre des États, impliquant des réformes économiques visant à limiter la consommation énergétique. Les énergies fossiles, principalement utilisées par les États, sont responsables des émissions de gaz à effet de serre et doivent être limités si nous souhaitons amoindrir les dérèglements climatiques.

Dans les années 1990, la Chine est au début de sa forte croissance économique et sa consommation énergétique est largement plus faible sur celle des pays occidentaux comme les États-Unis, l’Union Européenne ou le Japon. Néanmoins, le miracle chinois, débuté avec la politique d’ouverture prônée par Deng Xiaoping, a entraîné une croissance économique avec un taux annuel d’environ 9% par an entre 1979 et 2010 (Alexeeva, Roche, 2014). Sa consommation énergétique a été multipliée par 6 ans trente ans passant de 57 144 à 375 000 tonnes TEC[1]. Principalement, sa consommation énergétique a dépassé celle des États-Unis entre 2007 et 2008. En 2008, 7,2 gigatonnes de gaz à effet de serre étaient produites par la Chine soit 23% des émissions de GES mondiales (Alexeeva, Roche, 2014).

La croissance économique très énergivore de la République Populaire de Chine (RPC) ainsi que les différents scandales environnementaux connus sur son propre territoire (« airpocalypse » à Pékin en 2013 étouffant la capitale dans une pollution atmosphérique visible à l’œil nu, villages cancer, pollution des eaux, scandales du riz pollué, etc.) l’ont obligé à prendre en compte l’environnement dans ses politiques nationales, puis internationales. En effet, la dégradation de l’environnement remet en cause le système politique et économique prôné par le Parti Communiste Chinois (PCC), l’obligeant à prendre en compte ce nouveau défi. De la sorte, la première prise en compte de l’environnement par le gouvernement chinois s’explique, avant tout, par des problématiques internes. La montée en puissance de la Chine au sein du système international et son souhait d’être reconnue comme une véritable puissance va engendrer un activisme important de la part du PCC au sein des négociations internationales climatiques. Toutefois, cet activisme est très récent et ne peut pas être analysé sans les problématiques environnementales internes auxquelles la Chine est confrontée. L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 et le lancement de son projet des Nouvelles Routes de la soie, vont renforcer l’attention que porte le régime chinois face aux critiques internationales, notamment environnementales. Soucieuse de soigner son image, l’environnement ne peut plus être un sujet éclipsé par Pékin. Dans les années 2000-2010, la RPC est pointée du doigt comme le plus grand pollueur mondial : aujourd’hui elle cherche à inverser ce positionnement et devenir le leader de cette problématique mondiale « verte ». Encourageant les accords internationaux liés à la question climatique, promouvant des projets écologiques sur son territoire ainsi qu’une « Nouvelle Routes de la soie verte », la puissance chinoise est, en 2021, également visible à travers cette question environnementale. Il semblerait possible d’affirmer que l’environnement soit devenu, au 21ème siècle, un nouvel enjeu de puissance au sein de l’ordre international.

De la sorte, en 2014 le premier ministre chinois, Li Keqiang a « déclaré la guerre à la pollution avec la même détermination que celle menée contre la pauvreté » (Didi Kirsten Tatlow, 2014). Néanmoins, de nombreux paradoxes existent entre le discours de Xi Jinping, affirmant une neutralité carbone d’ici 2060 (Lemaître, 2020) et la réalité des projets polluants réalisés par le PCC.  Les Nouvelles Routes de la soie engendrent des conséquences environnementales importantes au sein des pays membres. Parallèlement, le mix-énergétique chinois, encore très tourné vers le charbon, n’encourage pas une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Naturellement, nous pouvons nous questionner sur la controverse existante entre les discours du gouvernement chinois et les projets qu’il entreprend.

Ainsi, le but de cet article est de comprendre pourquoi l’environnement est devenu une des nouvelles priorités du régime communiste chinois. S’agit-il d’une réelle prise de conscience écologique, ou bien d’une volonté d’asseoir ses intérêts économiques et géopolitiques ? La croissance des inégalités et la dégradation de l’environnement sur son propre territoire, ont obligé le PCC à prendre en compte les défis environnementaux. Parallèlement, l’environnement est devenu, en 2021, un nouveau levier de puissance et de rivalités avec les États-Unis. Pékin cherche à détenir le leadership de cette gouvernance climatique mondiale afin de s’affirmer, dans un domaine de plus, au centre du système international. L’environnement semble devenir un nouvel atout de soft power pour l’Empire du Milieu. Les Nouvelles Routes de la soie sont, entre autres, un des outils utilisés par le PCC pour mettre en place ce soft power environnemental. Mais, paradoxalement, ce projet remet en cause les accords internationaux climatiques comme les Accords de Paris.

1. La prise en compte de l’environnement pour répondre à des problématiques internes

1.1. La dégradation de l’environnement en Chine et les problèmes sociaux grandissants

La pollution de l’air, de l’eau et des nappes phréatiques, la dégradation et l’érosion des sols ainsi que l’épuisement des ressources agricoles, naturelles et minières ont conduit le régime communiste chinois à prendre en compte l’environnement au sein de leurs politiques publiques. Les mécontentements de la population face à la dégradation de leur environnement et condition de vie ont rendu ce défi climatique un véritable enjeu de légitimité pour le PCC. La législation et le mode de fonctionnement du Parti n’encourageaient pas, avant la création du ministère de l’environnement, en 2008 seulement, la prise en compte de l’environnement (Huchet, 2016). Le ministère de l’environnement ne traduit pas nécessairement une amélioration des politiques publiques chinoises face aux enjeux écologiques, mais, il atteste la prise de conscience du PCC face ces menaces. La priorité est, et reste, centrée sur la croissance économique et notamment sur le développement des infrastructures et des industries lourdes : cela permet au gouvernement chinois de garantir un accès à l’emploi. En 1987, la Chine comptait 0,97 million de kilomètres d’autoroute contre 3,58 millions en 2007, soit une croissance de 265 % en 20 ans (Zhang et Lahr, 2014). Afin de répondre aux besoins croissants de la population chinoise, les logements, les routes, les chemins de fer et aéroports ont été une priorité de développement pour Pékin. Cependant, le secteur de la construction a un fort impact sur l’environnement en consommant une quantité importante d’énergie, et de ressources. Ainsi, depuis les années 1990, les problèmes environnementaux se sont cumulés en Chine résultant de la politique de cette « croissante à tout prix » prônée par le PCC (Huchet, 2016). Cela a accentué les inégalités sociales et territoriales : Pékin s’est ainsi vu obligé d’apporter une réponse.

La dégradation de l’air est un des points les plus visibles de cette détérioration de l’environnement. Une étude réalisée par la Banque Mondiale atteste que les habitants de Pékin n’ont respiré, entre 2008 et 2015, de l’air correspondant aux normes de l’Organisation Mondiale de la Santé que pendant 55 jours (Huchet, 2016). Vivre à Pékin reviendrait à fumer 23 cigarettes par jour ou vivre dans l’espace fumeur d’un aéroport américain. En 2001, une autre étude réalisée par la Banque Mondiale affirmait que, parmi les 20 villes les plus polluées au monde, 16 sont des villes chinoises. Dès le début des années 2000, Pékin atteignait des niveaux de pollution 5 fois supérieurs à ceux de Tokyo en 1960, pendant son ère industrielle. L’épisode de qualité catastrophique de l’air de 2013, nommé airpocalypse (Huchet, 2016), provoqué notamment par la désertification dans le nord du territoire, a plongé Pékin dans une fumée jaune qui a conduit à une réelle prise de conscience de la population chinoise quant aux dangers climatiques (Huchet, 2016).

L’eau des fleuves et des nappes phréatiques a également été fortement dégradées par la croissance à « tout prix » orchestrée par le PCC pour sortir son pays de la pauvreté. Si cela a en effet permis à des millions de chinois de vaincre la pauvreté, l’urbanisation et la démographie rapide du pays ont conduit à la pollution et la surexploitation des eaux présentes sur le territoire. La Chine possède environ 20% de la population mondiale mais détient seulement 5 à 6% d’eau douce sur son territoire ce qui fait de l’eau un réel enjeu et défi. Deux tiers des villes chinoises n’ont pas un accès courant à l’eau potable (Au long, Liu, 2010). Le sud de la Chine est constamment sujet à des inondations pendant que le nord, lui, souffre de désertification et de sécheresse (Maréchal, 2017).

Selon les Nations-Unies, la Chine fait partie des treize pays qui vont devoir faire face à des conditions extrêmes de raréfaction de l’eau et d’inégalités sociales liées à ce phénomène. En plus d’être vitale, la question de l’eau est essentielle en Chine afin d’assurer la sécurité alimentaire du pays : elle est nécessaire au développement de l’agriculture. Cependant, le secteur est responsable d’un gaspillage et d’une consommation importante. Pékin a dû mettre en place des travaux de transferts des eaux afin d’essayer de réduire ses inégalités d’accès, notamment dans le nord du pays (Lasserre, 2005). En outre, la raréfaction de cette ressource entraine une véritable guerre de l’eau entre les provinces chinoises, principalement celles traversées par les lacs et les fleuves : aucune ne respecte les quotas nationaux d’utilisation. Les régions du grand nord et du nord-est de la Chine utilisent l’eau présente dans les nappes phréatiques de manière insoutenable (Huchet, 2016). Dans la province de Shanxi, le niveau des nappes phréatiques baisserait de 3 mètres par an mais se régénérait de seulement 3 millimètres. Selon cette étude, il est estimé que le bassin du Yucheng disparaitrait totalement d’ici trente ans si l’exploitation est maintenue comme telle. Le bassin permet, aujourd’hui, de soutenir 60% de la production agricole de la région. Sa disparition entrainerait de lourdes conséquences sur la sécurité sociale, économique et alimentaire de la province (Huchet, 2016).  D’une manière générale, il est évalué que 13% des lacs ont disparus en Chine.  En outre, cela la rend de plus en plus vulnérable : une étude de la Banque Mondiale, réalisée en 2007, témoigne que la dégradation de l’environnement avait engendré, sur l’année 2003, une perte dans les récoltes agricoles estimées à 30 milliards de yuan (The World Bank, 2007).

Parallèlement, les dégradations successives de l’air et de l’eau engendrent des problèmes sociaux et économiques. En effet, l’érosion et la dégradation des sols (à cause de la pollution) conduisent à une diminution des ressources agricoles mettant à mal la croissance économique chinoise mais surtout la stabilité sociale du pays en ne pouvant garantir un accès à tous aux ressources nourricières. Sur les 660 grandes villes que comptent la Chine, 440 souffrent de pénurie d’eau, soit 353 millions de personnes (Ministère des Ressources Naturelles de la République Populaire de Chine, nd). Les inégalités entre provinces sont également source de tension : le nord du pays qui possède 42,41% de la population chinoise ne dispose que de 19,84% des ressources en eau. En revanche, le sud possède 80,16% des ressources en eau et héberge 57,59% de la population (Cai, 2005).

Les problèmes sanitaires sont, eux aussi, croissants : 1,6 millions de personnes seraient mortes à cause de la pollution de l’air en Chine soit 4400 par jour (A Muller, 2015). De plus, 70 à 80% des cancers diagnostiqués à Pékin sont dû à la pollution de l’air et de l’eau de la capitale. Une étude réalisée par Earth Policy Institute[2] atteste que la province du Shanxi enregistre le taux de malformations à la naissance le plus élevé au monde, soit 8,4%, en raison de l’air respirée par la population. Un niveau très élevé de SO (dioxyde de souffre) et d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, dégagés par la combustion du charbon, en est la cause[3].

Les contestations de la population grandissantes obligent Pékin, qui cherche à protéger la légitimité du PCC, à y répondre. Car, comme l’indique la sinologue Alice Ekman « seul le Parti compte » (Ekman, 2020). En 2005, 50 000 « agitations populaires » ont été comptabilisées pour motif environnemental (Czaszewicz, 2021). Ainsi, Pékin s’est vu contraint, dès 2011, de devoir fermer des usines responsables d’une importante pollution comme le complexe pétrochimique de Dalian dans le nord-ouest du pays. De nombreux projets industriels ont également dû être stoppés face aux contestations sociales. En mai 2014, dans la province du Zhejiang, à Hangzhou, la population s’est fortement opposée à la construction d’un incinérateur de déchets.  En 2012, les complexes pétrochimiques dans le port de Ningbo, les usines chimiques à Xiamen en 2007 ou encore l’usine de cuivre à Chengdu en 2012, n’ont pu être réalisées (Huchet, 2016). Toutefois, si ces contestations sociales peuvent traduire d’une prise de conscience de l’opinion publique, elles sont minoritaires. Malgré les victoires liées à l’arrêt ou le report des projets nuisibles à l’environnement, cela reste minime comparé aux projets entrepris chaque jour par le PCC aussi bien en Chine que dans les pays membre de la BRI.  Il maintient le contrôle de ces contestations afin d’éviter toute création d’une véritable société civile verte, à l’image de la réalité dépeinte dans le documentaire Under The Dome[4], analysant l’ampleur de la pollution atmosphérique en Chine, le long métrage vu par des millions de Chinois mais censuré depuis par les autorités publiques.

Également, la question écologique devient un véritable défi pour le Parti : 10% de son PIB y a été consacré entre 2003 et 2013 pour participer aux traitements des eaux polluées selon la BCE (Czaszewicz, 2021). Subséquemment, la politique environnementale vise principalement mise à apaiser l’opinion publique et à répondre aux différentes problématiques internes. Aussi, l’environnement et la question écologique deviennent un nouveau moyen de contrôle. L’environnement a été ajouté comme critère de réussite et d’efficacité auprès des gouverneurs régionaux qui étaient, jusqu’ici, seulement notés sur leur performance économique (Alexeeva, Roche, 2014). De plus, si les territoires les plus pollués sont situés à l’est, c’est à l’ouest, dans les régions autonomes du Xinjiang et du Tibet, que se situent les potentielles capacités de développement des énergies renouvelables (ENR). Riche en ressources naturelles, le grand ouest chinois, possède un fort potentiel aux yeux de Pékin. Le développement de l’énergie solaire se fait, également, grâce aux régions du Xinjiang, du Tibet et de la Mongolie Intérieure en possédant des plaines désertiques favorables à la pose de panneaux photovoltaïques.  (Wang et Ren, 2010).  De ce fait, le développement des infrastructures nécessaires à la production d’énergies non fossiles permet au PCC de développer les régions les plus éloignées de sa capitale et de conserver une mainmise sur ces dernières.

In fine, la question centrale de cette prise en compte environnementale par Pékin réside dans son mix-énergétique. Car, si des mesures ont été prises pour tenter de répondre aux pics de pollution de l’air, à la dégradation des sols et des eaux, la croissance économique nécessite une consommation, (trop), importante d’énergie. Aujourd’hui, le véritable enjeu se situe au cœur de cette question énergétique. Le mix-énergétique chinois est toujours très orienté vers le charbon malgré le souhait de diversifier ses sources d’approvisionnement. Pékin n’entend pas remettre en question sa croissance économique, ni même la consommation des ménages chinois, afin de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre, mais plutôt, à tendre vers un mix-énergétique plus vert et durable. Cela lui permet, à priori, de conserver sa croissance économique. De la sorte, les énergies vertes représentent un enjeu crucial pour le régime chinois qui cherche coute que coute à les développer sur son territoire. Si les motivations peuvent être environnementales et sociales, elles sont, avant tout, économiques : le marché écologique devient un véritable marché financier pour Pékin.

1.2.  Le mix-énergétique chinois : entre opportunités vertes et dépendance au charbon

Le paradoxe de la question écologique chinoise est bien ici : leader sur le marché des énergies renouvelables ou plus important pollueur mondial ? Quel terme peut aujourd’hui être utilisé pour décrire la RPC ? Premier importateur et consommateur d’énergies au monde, la Chine demeure très dépendante de ses importations de pétrole et de gaz afin de satisfaire sa consommation énergétique. Aujourd’hui, les principales sources de pollution, des émissions de GES, proviennent du charbon, du gaz et du pétrole, soit les trois ressources les plus utilisées dans le mix-énergétique chinois. Pékin cherche ainsi, d’une part à réduire sa dépendance face aux pays exportateurs de matières premières et d’autre part à devenir autonome en énergie à travers, notamment, les énergies renouvelables.

En 2019, la RPC est responsable de 30% des émissions de GES mondiales (Monjon et Poncet, 2018). Entre 2000 et 2006, ses émissions de CO2 ont augmenté de 53% passant de 19 millions de tonnes à 27 millions de tonnes : les centrales thermiques à charbon sont la principale cause de cette pollution. Elles ont émis sur cette même période un supplément de 7 millions de tonnes.  Les centrales thermiques à charbon, issues de l’ère maoïste, sont très polluantes : 1400 sont aujourd’hui comptabilisées sur le territoire contre 647 aux États-Unis (Huchet, 2016). Elles sont responsables du rejet de 375 millions de tonnes de cendres de charbon qui participent activement à la pollution atmosphérique. L’extraction du charbon dans les mines est également responsable de la pollution des nappes phréatiques et des problèmes d’érosion des sols. Si l’extraction du charbon pose, déjà un problème environnemental, sa combustion est pire. La combustion de charbon serait responsable de près de la moitié des émissions polluantes de l’air (notamment des particules polluantes PM2,5[5]) ainsi que des émissions radioactives sur le territoire chinois. Au niveau mondial, le charbon est à l’origine de près de 42% des émissions de CO2 : la RPC en est responsable à hauteur de 20%.  Ainsi, les centrales thermiques à charbon sont devenues la cible des politiques publiques afin de limiter la pollution : les plus petites, soient les plus polluantes, ont été, pour certaines, contraintes de fermer. Une légère baisse des émissions de GES avait pu être visible. Toutefois, si cette diminution souhaite être maintenue dans le temps, cela implique de fermer toutes les petites centrales thermiques à charbon du pays : elles représentent 50% de celles présentes (Huchet, 2016).

Il y a bien évidemment une très forte corrélation positive entre croissance économique et émissions de GES : tant que la croissance chinoise se maintiendra, nous pouvons difficilement imaginer une baisse importante de ces émissions, sans une réforme radicale du mode de production énergétique.  Le charbon représente environ 60% de son mix-énergétique. Si ce dernier baissait depuis 2012, nous pouvons observer, depuis 2014, une légère reprise (Testard, 2020).

Plusieurs raisons expliquent cette dépendance énergétique au charbon. Tout d’abord, la Chine en possède en quantité importante sur son propre territoire lui permettant ainsi d’être maîtresse de sa propre extraction d’énergie. La RPC est la première productrice mondiale de charbon avec 46,9 % de la production mondiale et 13% des réserves mondiales, derrière les États-Unis et la Russie. En plus, le coût de cette extraction est peu élevé et ne demande pas nécessairement le développement de technologie sophistiquée.  En outre, le charbon était, sous Mao, un moyen d’assurer le développement de l’économie chinoise à travers la production industrielle et la construction : 45% de la consommation de charbon y était consacrée. (Huchet, 2016). La croissance chinoise a principalement reposé sur cette ressource, particulièrement depuis les années 1990, lorsque l’industrie lourde était au cœur du développement économique planifié. La construction et l’industrie lourde ont permis le décollage économique du pays, de même que l’augmentation du niveau de vie des citoyens chinois. L’économie planifiée a permis, à la RPC, d’atteindre un niveau de vie qui « rattrapait » celui des pays occidentaux. Dans les années 1990, le secteur de la construction atteignait les 230 millions de mètres carrés de construction : il a atteint un pic en 2012 avec 1,8 milliards de mètres carrés (Huchet, 2016). Cette stratégie de développement économique, si elle a fortement aidé Pékin à se hisser à la deuxième place de l’économie mondiale, celui lui a couté une lourde dépendance au charbon et les conséquences environnementales qu’elle implique (Monjon et Poncet, 2018). De plus, la conséquente croissance démographique amplifie la demande d’électricité au charbon. En Chine, en 2010, les centrales thermiques à charbon représentent environ 80% de la production d’électricité. Cette consommation a été multiplié par 13,5 depuis 1980 (Alexeeva et Roche 2014). La place du charbon, au centre des problèmes environnementaux, incite le régime à revoir à la baisse cette consommation.

En outre, la situation très critique accroit cette préoccupation car 15% de l’eau douce est actuellement utilisée pour produire le charbon. Nous pouvons ainsi espérer, que la raréfaction de cette ressource vitale, motive le PCC à se tourner vers d’autres sources d’énergies moins polluantes. Le nucléaire connaît à ce titre un développement qui peut être encourageant. Bien qu’il ne représente que 4% de son mix-énergétique, cela reste plus élevé que les autres pays en développement, si nous considérons toujours le statut de la Chine sous ce prisme. Concernant les énergies renouvelables, 13% sont actuellement produites et consommées en Chine : cela laisse encore une marge d’investissement importante. Ainsi, Pékin s’est engagé à atteindre, d’ici 2030, les 25% d’énergies renouvelables dans la composition de son mix-énergétique (Lemaître, 2020).

Le 12ème plan quinquennal, publié par la nouvelle équipe dirigeante en 2013, atteste la volonté du PCC de diversifier ses sources d’énergies afin de se tourner vers les ENR. Si ce 12ème plan quinquennal peut régulièrement être présenté comme le premier plan prenant en compte l’environnement, cela reste à nuancer. En effet, les objectifs énergétiques du 11ème plan quinquennal (2005-2010), visaient également à réduire la consommation d’énergie de 20% et d’augmenter de 15% la production d’ENR avant 2020 (Alexeeva et Roche, 2014).  Aussi, c’est lors du 10ème plan quinquennal (2000-2005) que des objectifs environnementaux apparaissent clairement et pour la première fois. Pékin y prévoyait d’augmenter la part des surfaces boisées de 18,2%, de réduire la décharge des polluants urbains de 10% et d’intensifier la création d’espaces verts en ville.  Si les objectifs relatifs à la baisse du charbon n’ont pas été atteints lors de ce plan, la priorité était toujours restée sur la croissance économique, ces politiques reflètent bien les inquiétudes, dès 2000, du gouvernement chinois quant à la nécessité de diversifier les sources de son mix-énergétique (Romano, 2013).

La dépendance au charbon a longtemps valu à la RPC l’appellation de plus gros pollueur mondial. Cependant, il n’en n’est pas moins que le pays est aujourd’hui le premier producteur d’énergies renouvelables au monde. En plus d’une prise de conscience environnementale, malheureusement, grâce aux nombreuses crises connues sur son territoire, Pékin a compris que sa croissance économique allait s’essouffler s’il ne changeait pas son mode de production. Ainsi, observant la prise de conscience mondiale quant à l’impact négatif de l’Homme sur l’environnement, Pékin y a vu une aubaine économique. En effet, si les ENR ont été développées avec l’objectif d’atteindre une plus grande autonomie énergétique, elles sont également une importante source de croissance économique. Pékin est aujourd’hui le leader des batteries en lithium, utilisées pour les voitures électriques, des panneaux solaires et éoliennes, exportés dans le monde entier (Czaszewicz, 2021). Lors du 12ème plan quinquennal, le régime a annoncé son souhait de bâtir une société durable et respectueuse de l’environnement en y consacrant 1,4% de son PIB et en essayant de réduire sa consommation d’énergies. De la sorte, la Chine s’est engagée à réduire de 16% son intensité énergétique et de 17% par unité de PIB par rapport à 2010, ses émissions de dioxyde de carbone (Alexeeva et Roche, 2014). Afin d’atteindre ses objectifs, le gouvernement chinois prévoit d’augmenter de 11,4% la part des ENR dans son énergie primaire et de 30% dans sa production d’électricité. L’hydroélectricité occupe une place privilégiée car c’est grâce à elle que le gouvernement prévoit d’atteindre ses objectifs « verts » de son 12ème plan (Alexeeva et Roche, 2014). Subséquemment, les investissements dans les énergies vertes ont été multipliés par 15 en plus de 10 ans : ils sont passés de 8,8 milliards de dollars, en 2005, à 132 en 2017.

Aujourd’hui, la Chine cherche à s’imposer comme le leader des énergies vertes en développant des programmes d’investissements et d’innovation. Car si aujourd’hui les brevets scientifiques, liés à ces sources d’énergies, sont majoritairement détenus par les États-Unis, le Japon et les pays européens, la RPC cherche à devenir un acteur incontournable. Pour ce fait, elle investit massivement dans le secteur éolien au point d’en devenir le numéro un mondial. (Alexeeva et Roche, 2014). En 2018, la Chine représentait 30% de l’énergie mondiale solaire et détenait 29% des capacités éoliens sur son propre territoire. Afin de posséder la connaissance et les brevets suffisants pour développer cette industrie, le gouvernement chinois a imposé, en 2004, une loi indiquant qu’au moins 50% des éléments composant les turbines éoliennes devaient provenir d’entreprises chinoises. Dès 2005, le pourcentage a été revu à la hausse fixant le seuil à 70% d’éléments produits en Chine (Frauke et al, 2012). Les entreprises étrangères présentes sur le territoire chinois étaient dans l’obligation de transmettre une partie des connaissances technologiques aux entreprises chinoises ou bien de s’associer à des entreprises locales. Ainsi, la part des turbines produites en Chine a fortement augmenté : en 5 ans, la production est passé de 25 à 60% de la production mondiale et quatre entreprises chinoises, Sinovel, Goldwind, Dongfang Electric et Guodian United Power, sont devenues les premiers producteurs mondiaux de turbines éoliennes (Alexeeva et Roche, 2014). L’énergie solaire connaît, au même titre que l’éolien, un développement rapide : la Chine est aujourd’hui le premier producteur mondial de photovoltaïque et représentait, en 2018, 30% de l’énergie solaire mondiale (Czaszewicz, 2021). L’industrie solaire chinoise ne représentait que 1% du marché mondial en 2003 : en 2008, le pays devient le plus grand producteur mondial. Le partenariat entre l’entreprise américaine First Solar Inc et le gouvernement chinois est à l’image de cette politique. Celui-ci lui a permis d’accéder aux technologies américaines afin de construire une centrale électrique solaire en Mongolie Intérieure (Alexeeva et Roche 2014).

En 2017, la Chine devance largement l’Europe et les États-Unis en termes d’investissements dans les ENR : 132,6 milliards de dollars y ont été investis contre 57,4 pour le premier et 56,9 milliards de dollars pour les Etats-Unis (Voïta, 2018). Ce développement permet à Pékin de se positionner comme leader des énergies renouvelables et d’imposer son leadership « vert » à l’international. Cette trajectoire environnementale, dites durable, menée par le PCC lui offre la possibilité d’accroître sa renommée et sa puissance au sein du système international. Car si la RPC était, au début des années 1990, un acteur peu engagé au sein des traités internationaux liés à la question climatique, elle est en aujourd’hui un des moteurs. Les projets dit respectueux de l’environnement, qu’elle entreprend sur son territoire, lui permettent de promouvoir une véritable vitrine verte à l’étranger. Celui lui assure, une partie, de sa crédibilité dans les organisations internationales liées à la question environnementale. Parallèlement, l’environnement est devenu un réel sujet de dualité avec les États-Unis et la Chine compte bien se positionner comme la puissance numéro une sur le sujet. Pékin n’entend pas laisser les Washington le devancer sur une thématique devenue aussi centrale au sein du système international. L’écologie et l’environnement sont devenus, au 21ème siècle, un nouveau levier de puissance.

2.  L’environnement : un nouveau levier de puissance au sein de l’ordre international

2.1. La montée en puissance de la Chine dans les organisations internationales liées à la question climatique et environnementale

Au même titre que les autres puissances étatiques, la Chine développe une stratégie environnementale qui lui permet d’accéder au statut de puissance politico-économique au sein du système international (Czaszewicz, 2021).  Aussi, le sommet organisé, en avril 2021, à l’initiative du nouveau président des États-Unis, Joe Biden, avec pour objectif de préparer les prochains accords climatiques internationaux, témoigne de l’importance que prend l’environnement au sein des relations internationales. De ce fait, depuis les années 2000, Pékin met en place de nombreux instruments consentants à asseoir sa position au sein de la gouvernance mondiale climatique. La Chine veut désormais apparaître comme championne des énergies vertes et comme acteur responsable luttant contre le dérèglement climatique. Néanmoins, ce positionnement peut être analysé comme relativement récent. Au début des négociations internationales liées à la question environnementale, la Chine n’avait aucune volonté d’en faire partie.

Paul G. Harris et Yu Hongyuan s’accordent à définir 4 phases de la participation chinoise au sein de la gouvernance climatique et environnementale mondiale. La première a débuté en 1992 quand il s’agissait de réunir les pays en voie de développement au sein d’une même instance internationale pour évoquer les questions climatiques et écologiques : la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) (Romano, 2013). La Chine s’est systématiquement opposée aux quotas et propositions annoncées par les pays occidentaux au sein de cette convention. La deuxième phase, comme définie par les chercheurs, s’apparente à cette constante opposition entre la Chine et les pays développés. Le gouvernement chinois prônait une « responsabilité commune mais différenciée » afin de ne pas limiter la croissance économique des pays en développement (Romano, 2013).  En effet, jouant de ce statut, la RPC ne voulait absolument pas se voir imposer des restrictions environnementales pouvant contraindre son développement économique face à une responsabilité environnementale qu’elle jugeait comme appartenant aux pays occidentaux (Romano, 2013). Les mesures prises au sein des instances internationales visent à limiter les émissions de GES et impliquent, subséquemment, des réformes économiques afin de prendre en compte les enjeux environnementaux ce que la Chine n’entend pas réaliser. La troisième phase débuterait en 1997 lorsque la RPC commence à participer aux négociations internationales. En 1997, elle va signer l’accord de Kyoto puis le ratifier en 2002 : cela marquera son entrée dans la gouvernance climatique mondiale (Czaszewicz, 2021).   Lorsqu’elle ratifie, en 2002, les accords de Kyoto, c’est sous le statut des « pays non annexe 1 ». Le statut ne contraint pas les émissions de GES des pays et n’oblige pas la vérification des GES émis par un organisme indépendant (Gaulard, 2017). Aussi, le gouvernement chinois n’a cessé de prôner une prise en compte des émissions de CO2 « par tête » afin de mettre en avant la responsabilité des pays occidentaux. Les émissions par tête en Chine sont relativement faibles en raison de sa démographie importante : elles atteignaient 6,8 tonnes en 2010 contre 16,9 pour les États-Unis (Gaulard, 2017).  De plus, encore aujourd’hui, elle n’hésite pas à souligner l’impact environnemental des entreprises étrangères sur son territoire et des biens de consommation produits à destination de l’Occident : entre un quart et un tiers de ses émissions de GES provenaient des entreprises étrangères (Hache, 2019).  C’est sous couvert de ces arguments que la Chine refusait de signer les quotas d’émissions de CO2 dans le cadre des accords de Kyoto I et II.

La dernière phase commencerait en 2007, quand le gouvernement chinois met en place une réelle stratégie « verte » et s’engage auprès de la communauté internationale. La Conférence des Parties, la 13ème CNUUCC, soit la COP13 (Conférence des Parties), représente le véritable point de départ de cet engagement au sein des traités internationaux liés à l’environnement. La Chine s’y est présentée comme un véritable moteur cherchant, cette fois-ci, à faire en sorte que les pays en développement soient intégrés, sensibilisés, et responsabilisés au sein de ces accords internationaux. Définitivement, c’est lors du sommet de Bali (2007), que sa montée en puissance au sein des négociations internationales liées aux thématiques environnementales débute (Romano, 2013). Néanmoins, cet activisme reste à nuancer, puisque, deux ans plus tard, en 2009, lors de la conférence de Copenhague sur le climat, la Chine s’est opposée à la mise en place de mesures vérifiant le respect de l’accord, pourtant non contraignant. Pékin et Washington, les deux plus gros pollueurs mondiaux, responsables de 42% des émissions de GES, se sont arrangés tout le long de cette conférence pour conserver leur souveraineté sur les questions climatiques et économiques qui en découlent (Gaulard, 2017).  Il est donc important de préciser que malgré une responsabilité de plus en plus assumée et une volonté d’agir en faveur des enjeux environnementaux, les intérêts économiques restent primordiaux pour Pékin.  En outre, les premiers arguments des années 1990, concernant ses émissions de GES n’étaient plus d’actualité : en 2005 la Chine devance les États-Unis et est responsable, en 2014, de 27% des émissions carbonées mondiales (Hache, 2019).

La volonté de devenir une « puissance verte » a été réaffirmée par le gouvernement chinois en 2015, lors de la COP 21, à Paris, ratifiée en 2019. La COP21 marque ainsi un autre véritable tournant en affichant la volonté de leadership de la Chine au sein de cette gouvernance climatique. Dès lors, certains sinologues s’accordent à définir une cinquième phase: l’émergence d’une société civile chinoise « écologique » et désireuse de prendre en compte les enjeux environnementaux dans sa vie quotidienne (Hache, 2019). Sous le prisme international, le cinquième temps de cette gouvernance mondiale climatique, peut être identifié comme la mise en place d’une réelle stratégie diplomatique verte afin d’accroître sa puissance et son leadership. Les Nouvelles Routes de la soie traduisent le désir de l’Empire du Milieu d’élargir sa puissance au sein du système international. Afin de lier son projet à la problématique environnementale, le gouvernement chinois a créé en 2017, la « Green Belt and Road » : la Nouvelle Route de la soie verte (Gavekal, 2021). Cette dernière vante l’engagement chinois au sein de la mouvance environnementale mondiale, ainsi que son ambition d’aider les pays membres de l’initiative à tendre vers une croissante durable et respectueuse des enjeux environnementaux. Pour ce faire, la Chine multiplie les investissements dans les ENR au sein de ces pays : 1,4 milliard de dollars y sont promis par le gouvernement pour investir en Afrique (Gavekal, 2021).  En outre, 8 ans après les accords de Copenhague, présentés comme un véritable échec par les médias occidentaux, c’est grâce à la Chine et au président français Emmanuel Macron, que les accords de la COP21 sont appelés à être respectés par les États les ayant ratifiés (Gemenne, 2019).   Les capacités de négociations chinoises et son influence au sein du système international ont d’ailleurs permis l’adoption du texte final de la COP21 sur les Accords de Paris, bloqués par le Nicaragua (Gemenne, 2019).

En 2021, la Chine accueillera la COP15 sur la Convention sur la diversité biologique, visant à promouvoir le respect de la biodiversité et des biens communs mondiaux. Si la RPC affirme que l’accueil de ce Sommet atteste la reconnaissance de la communauté internationale face à son engagement pour sauvegarder la biodiversité, cela met surtout en valeur l’activisme de Pékin quant à la gouvernance environnementale mondiale et son désir de leadership.

In fine, la RPC a compris l’enjeu de ce nouveau levier de puissance : l’environnement et cette diplomatie verte vont lui permettre de se présenter comme un acteur responsable au sein du système international et de détenir, dans un domaine de plus, une position de leader (Voïta, 2018). Grâce à la promotion de ses villes vertes, comme la ville de Shenyang, et de ses investissements dans les ENR dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la crédibilité chinoise est renforcée auprès de la communauté internationale (Romano, 2013).

En outre, si l’environnement est un nouvel outil de soft power et moyen d’affirmer sa puissance, il représente également un nouveau point de rivalité avec les États-Unis. Le retrait américain des Accords de Paris décidé par l’ex-président des États-Unis, Donald Trump, a renforcé la position chinoise au sein de la gouvernance mondiale climatique, encouragent Xi Jinping à redoubler d’efforts pour isoler, encore plus, Washington.

2.2. L’environnement : un nouveau point de rivalité avec les États-Unis ?

Si les États-Unis sont régulièrement présentés comme opposés à RPC, les deux pays se sont accordés durant les années 2000 pour ne pas se voir imposer un accord climatique contraignant leur croissance économique (Alex et Tasse, 2020). En effet, les États-Unis sont loin d’être le moteur de cette mouvance environnementale mondiale. Première puissance économique mondiale et deuxième plus gros pollueur, les similitudes avec la Chine sont nombreuses : leurs priorités sont également orientées vers leur croissance économique et leur souhait de maintenir leur position hégémonique au sein de l’ordre international.  Ainsi, en 2007, lors du sommet de Bali, c’est avec réticence que les États-Unis ont accepté de renouveler les accords de Kyoto, qui arrivaient à échéance en 2012, afin de se fixer de nouveaux objectifs environnementaux. Si l’élection de Barack Obama en 2008 a relancé les espoirs de voir les États-Unis s’engager pour le climat, la conférence de Copenhague a démontré le contraire. Car si la RPC est régulièrement pointée du doigt comme étant le responsable de l’échec de cet accord par les médias occidentaux, il ne faut pas oublier que les États-Unis se sont aussi opposés à la signature d’un texte qui leur serait contraignant. L’accord de Bali est régulièrement présenté comme un accord négocié seulement entre les deux plus grosses puissances polluantes de la planète (Chine et États-Unis). Toutefois, ce texte résulte, avant tout, d’un compromis entre les pays en développement, permettant aux États-Unis de s’éclipser en toute discrétion de leur responsabilité environnementale (Gemenne, 2019). En 2014, Barack Obama a de nouveau tenté d’engager son pays au sein de la coopération internationale sur le climat :  cela ressemblait avant tout à un green-washing diplomatique. Car, c’est tout naturellement qu’il va se tourner vers sa principale rivale : la Chine. Les deux puissances vont alors s’entendre sur un accord bilatéral avec comme objectif un engagement mutuel pour réduire leurs émissions de GES de 26 à 28% d’ici 2025 (Hache, 2019). N’ayant aucune valeur juridique cet arrangement semble en effet davantage s’inscrire dans une véritable stratégie de diplomatie verte pour le climat dans le but d’assurer leur crédibilité sur la scène internationale lors des négociations interétatiques. Néanmoins, cet accord conserve une symbolique forte : cela appuie de nouveau la volonté du gouvernement chinois de devenir un acteur majeur de la problématique environnementale, et ce, un an avant le début des négociations du Sommet de Paris.  De plus, c’est la première fois que le pays s’engage sur une réelle date (2030) pour réduire ses émissions de GES. En outre, la RPC assume la croissance exorbitante de ses émissions et la limite de sa croissance économique au vu des enjeux environnementaux, si rien n’est modifié. Le discours de Barak Obama, devant le congrès en février 2009, souligne l’importance de l’enjeu climatique dans cette guerre de puissance : « Nous savons que le pays qui parviendra à exploiter la puissance de l’énergie propre et renouvelable conduira le 21ème siècle. Et, pour le moment, c’est la Chine qui a lancé le plus grand effort de l’histoire afin de rendre son économie efficiente sur le plan énergétique. […] Je n’accepte pas un futur où les emplois et les industries de demain prendront racine hors de nos frontières. […] Il est temps pour l’Amérique de reprendre son leadership. » Son appuie l’enjeu stratégique de l’environnement au sein des relations internationales et la place que prenait, dès 2009, la Chine sur la thématique (Maréchal, 2012).

Cependant, en novembre 2016, date d’élection de Donald Trump, la problématique internationale climatique va prendre, une toute autre couleur, et va tendre vers une montée en puissance, presque sans adversaire, de la Chine au sein de la gouvernance mondiale climatique. Quatre jours après la ratification des Accords de Paris (4 novembre 2016), les États-Unis élisent Donald Trump, Président climato-sceptique convaincu. Très rapidement, il va les dénoncer et nier toute responsabilité humaine, et notamment étasunienne, sur les dérèglements climatiques. En juin 2017, il s’en retire officiellement par le biais d’un décret présidentiel. Même si le mouvement citoyen « We are still in » a permis d’atténuer le retrait de la plus grande puissance mondiale dans un accord qui était très largement médiatisé, cela n’a pas atténué la place centrale qu’a prise Pékin. Au contraire, le vide laissé par Donald Trump a permis à Xi Jinping de se présenter comme le véritable leader des enjeux environnementaux et in fine d’asseoir l’idée d’un pays responsable face aux défis mondiaux du 21ème siècle. C’est d’ailleurs la même année que le gouvernement chinois va lancer la route de la soie verte, venant, définitivement, le placer comme leader de cette question écologique. L’environnement est, au 21ème, un véritable enjeu de puissance s’inscrivant dans une réelle stratégie de soft power.

Dans un contexte de compétition stratégique, principalement commerciale, la question climatique est venue cristalliser les désaccords entre les deux puissances au détriment des États-Unis. Pékin y a vu le moment idéal pour isoler encore plus Washington sur la scène internationale, déjà largement en retrait du fait du protectionnisme prôné par Donald Trump. Pendant que l’administration Trump se contentait de rappeler la guerre qu’il allait mener contre le gouvernement de Xi Jinping, Pékin en profitait, lui, pour « jouer la carte du multilatéralisme » comme l’explique le chercheur François Gemmenne. Xi Jinping a « déploré » et « regretté » le départ des États-Unis de l’Accord de Paris. Parallèlement, il a informé lors de la 75ème Assemblé des Nations Unies en septembre 2020, qu’il s’engageait à atteindre la neutralité carbone d’ici 2060 (Garic et Lemaître, 2020).  L’opposition de ces deux discours a permis, à Pékin, aussi paradoxal que cela puisse paraître au vu des nombreux désastres écologiques dans laquelle la Chine est impliquée, de se positionner comme l’acteur central de cette lutte climatique. Son rôle de leader au sein du système international s’est largement vu appuyé par le retrait américain et par les discours propagandistes de Xi Jinping promettant un engagement total de son pays. L’ambassade de la RPC en France indiquait dans un communiqué publié sur son site internet « Le retrait d’une certaine grande puissance de traités et d’organisations internationaux ne sauront pas changer la volonté commune de la communauté internationale, ni inverser la tendance historique de la coopération internationale »[6]. Cette déclaration accentue la rivalité entre les deux puissances et le désir de leadership de la RPC sur la gouvernance environnementale mondiale.

L’élection de Joe Biden en 2020 semble traduire le retour des États-Unis dans les Accords de Paris et dans les négociations internationales liées aux enjeux environnementaux. Néanmoins, la Chine parait prouver de jour en jour sa crédibilité sur le sujet ce qui n’est pas encore le cas des États-Unis.  Cette affirmation reste bien évidemment à nuancer au vu des paradoxes existants sur cette problématique écologique chinoise. Le sommet organisé virtuellement, en avril 2021, par Joe Biden et réunissant plus de 40 chefs d’État, assoie la volonté des États-Unis de redevenir un acteur clé de la problématique verte (Garic, 2021). La partie est cependant loin d’être gagnée pour le nouveau président des États-Unis face à la détermination de Xi Jinping de conserver ce rôle de leader vert (Donnet, 2021).  Les deux pays ont conservé, en 2021, leur classement de plus gros pollueur mondial et l’ampleur des dérèglements et catastrophes environnementales semblent nécessité une action rapide et coordonnée des deux puissances. Si sous Donald Trump le climat représentait un véritable point de tension, cela peut devenir un point de coopération entre les deux rivaux. Inversement, le risque de voir cette dualité renforcée est grande : l’environnement peut devenir un point de coopération comme un nouveau point de tension de leurs relations. John Kerry, envoyé spécial américain pour le climat, a rappelé lors d’une déclaration télévisée, en avril 2021, que la coopération sino-américaine en matière de climat était « absolument critique » et que malgré les désaccords entre les deux pays « le climat doit être séparé de tout ceci ». Ainsi, John Kerry et Xie Zhenhua ont affirmé le 16 avril 2021, à Shanghai, leur volonté de travailler ensemble sur les objectifs et enjeux climatiques (Le Monde, 2021).  Si ces discours peuvent laisser une lueur d’espoir, la réalité semble se montrer plus sombre. La Chine continue de développer son projet des Nouvelles Routes de la soie, projet ayant de multiples conséquences environnementales, et de passer des accords commerciaux avec de nombreux pays ne diminuant pas, de ce fait, les émissions de GES liées à sa croissance économique, toujours positive en 2021.

3. Une nouvelle route de la soie verte et durable ?

Si la Chine semble apparaître comme le leader de ces enjeux environnementaux mondiaux et se promouvoir comme une puissance responsable prenant en compte le climat et l’environnement cela reste à nuancer. S’il semble tout de même possible d’affirmer qu’une réelle prise de conscience a eu lieu de la part du gouvernement chinois, notamment en raison des nombreuses crises internes, de la croissance des inégalités sur son territoire et de la limite de sa croissance économique à long terme, au niveau international cela reste à relativiser. Car si Pékin a démontré son activisme au sein des organisations internationales liées aux questions environnementales, son projet des Nouvelles Routes de la soie se présente comme un réel paradoxe voire une opposition totale à son discours vert.  Bien qu’en 2017, lors du forum de la BRI, Xi Jinping ait insisté sur la prise en compte de l’environnement et que les lignes directives des Nouvelles Routes de la soie verte aient été publiées en mai 2017 (Treyer et Rankovic, 2019), les secteurs investis par l’initiative chinoise restent, pour reprendre l’expression de Benoît Vermander, plus bruns que verts. Dès 2007, le sinologue se questionnait sur l’avenir d’une « Chine brune ou d’une Chine verte », le projet lancé par Xi Jinping en 2013 et l’activisme chinois au sein de la scène internationale sur les thématiques climatiques, rendent le débat toujours d’actualité.

Il est largement possible d’affirmer que le projet des Nouvelles Routes de la soie soutient des projets bien plus polluants que respectueux de l’environnement. Car si effectivement des centrales solaires, des barrages hydroélectriques et des parcs éoliens sont mis en place dans les pays de la BRI, une étude réalisée par le World Resources Insitute en collaboration avec le Global Development Policy Center de Boston, affirme que les investissements dans les énergies fossiles restent majeurs (Lachlan et Ladislaw, 2019).  Le rapport atteste que « la plupart des projets énergétiques et de transports sont encore étroitement liés aux secteurs traditionnels » souvent très polluants, comme le charbon et le pétrole. 240 projets à base de charbon auraient été financés dans le cadre de la BRI selon le Global Environnement Institute[7]. Les projets dits verts, permettent au PCC de cacher les différents investissements très néfastes à l’environnement et contradictoires aux engagements internationaux signés. Un quart des centrales à charbon dans le monde (sans compter celles présentes en RPC) sont construites ou financées par des entreprises chinoises (Le Belzic, 2019). Premier fournisseur de charbon au monde, si la Chine essaye de le diminuer sur son territoire, elle maintient cette production de charbon dans les pays de la BRI, participant à leur pollution atmosphérique. Ainsi, de nombreuses alertes sont lancées quant à l’incompatibilité de l’initiative chinoise et des objectifs fixés lors des Accords de Paris. En effet, malgré les investissements dans le secteur des énergies renouvelables, le projet des Nouvelles Routes de la soie met en danger les accords climatiques internationaux. De la sorte, des chercheurs de l’université de Boston aux États-Unis affirment que les investissements, dans les pays de la BRI, dans les centrales électriques, augmenteront les émissions de dioxyde de carbone d’environ 400 millions de tonnes par an, soit 1% des émissions mondiales seulement sur les investissements réalisés par le projet chinois (Gavekal, 2021).   Malgré l’engagement de Xi Jinping au sein des accords de Paris et son souhait de créer une BRI verte et durable, il semble qu’ils soient réellement remis en cause. Le premier problème quant à une qualification « verte » de la BRI, est d’ordre juridique : il n’existe aujourd’hui aucune institution internationale pour vérifier que le projet respecte les accords climatiques et s’assure que le pays respecte ses « promesses vertes ». Il apparaît seulement possible de se contenter des discours de Xi Jinping et des chiffres délivrés par le régime, parfois douteux. Toutefois, selon le centre Tsinghua, parmi les 126 pays, qui avaient signé des accords avec la Chine en 2019, 17 d’entre eux sont dans l’impossibilité de maintenir les objectifs des Accords de Paris à cause des projets d’infrastructures réalisés par le PCC.  Ainsi, certains pays comme la Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite ou encore l’Indonésie, devraient réduire leurs émissions de CO2 de 68% d’ici 2050 s’ils souhaitent atteindre les objectifs signés à Paris (Lachlan et Ladislaw, 2019). De plus, les 126 pays seraient responsables de 66% des émissions de GES : cela conduirait à un réchauffement de près de 3°C en 2050, même si les autres pays non signataires du projet de la BRI, respectent les Accords de Paris (Lachlan et Ladislaw, 2019).

En outre, si certaines énergies sont qualifiées de propres, comme l’énergie hydroélectrique, la création de cette dernière est loin d’être respectueuse de l’environnement. Même si les investissements chinois dans le secteur des ENR ont augmenté dans les États de la BRI, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient respectueux de l’environnement. Les sociétés chinoises ont massivement investi dans le secteur énergétique brésilien et principalement dans le secteur de l’énergie hydroélectrique : elles représentent 70% des capacités installées par les investissements chinois, soit 10% de la production nationale brésilienne. 93 barrages et la moitié de la production d’hydroélectricité de Sao Paulo appartiennent à des groupes chinois (Maréchal, 2017). L’entreprise chinoise China Three Gorges Corps, une entreprise d’État connue pour avoir construit la plus grande centrale hydroélectrique du monde sur le fleuve Yangzi en Chine, est le deuxième producteur d’électricité au Brésil. Toutefois, cette énergie propre mais « non verte », nécessite, en plus de la construction de barrages, de nombreux autres investissements comme des lignes de transmission à haute tension. Les 4600 KLM de lignes construites au Brésil, traversent la forêt amazonienne et détruisent de nombreux écosystèmes naturels (Maréchal, 2017). Les barrages que construit le PCC pour développer l’énergie hydroélectrique sont souvent plus néfastes et dangereux pour l’environnement que les centrales à charbon déjà sur place.

A cela s’ajoute les conséquences écologiques désastreuses du projet des Nouvelles Routes de la soie. L’Asie centrale connaît des pics de pollution importants en raison des industries lourdes très polluantes déplacées dans ces pays. Ils permettent à Pékin de se justifier d’une baisse de pollution atmosphérique sur son territoire. Les vallées et les montagnes sont également détruites pour permettre le passage des autoroutes et chemins de fer du projet.  Aussi, l’Asie du sud-est, est touchée par une déforestation massive à cause des projets de la BRI : le Vietnam, le Cambodge ou encore la Thaïlande voient leur écosystème réduit de jour en jour en raison de la construction d’infrastructures. A cette dégradation des écosystèmes s’ajoutent un bouleversement de la biodiversité et une surexploitation des ressources par le gouvernement chinois.  A ce titre, l’Afrique est le continent le plus concerné en raison de ses nombreuses ressources naturelles. Cameroun, le Gabon, la République du Congo et le Mozambique sont en ligne de mire sur le continent.  Il est aujourd’hui devenu le « bac à sable » de Pékin qui n’hésite pas à surexploiter les ressources naturelles nécessaires à la construction des infrastructures (sables, gravats) mais également de celles nécessaires à sa croissance économique (pétrole, gaz). Les minerais du continent, comme le fer en Guinée ou encore l’acier, sont de plus en prisés par Pékin qui chiffre même des ambitions dans son plan quinquennal. En décembre 2020, les autorités chinoises ont intégré des perspectives de développement du fer dans leur plan. En outre, vingt-quatre pays africains ont lancé un appel à Pékin pour mettre fin à la pêche illégale en Afrique de l’Ouest (Le Belzic, 2016).

Conclusion

Pour conclure, il semble indéniable que la Chine ait pris une place croissante au sein des organisations internationales liées aux enjeux environnementaux. Cependant cette place de leader vert qu’elle semble vouloir s’attribuer reste à nuancer et relativiser. Une réelle controverse existe entre les discours énoncés par Pékin et les projets réalisés notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. Toutefois, il est aujourd’hui difficile de se passer de la Chine sur un sujet d’envergure mondial, nous pouvons donc saluer son activisme en ce sens mais espérer que ses discours témoignent de la réalité, ce qui n’est pas le cas en 2021. La Chine reste dans une optique encore centrée sur sa croissance économique et si l’environnement est devenu un nouvel enjeu de puissance il est peu probable que le PCC en face une priorité absolue au détriment de sa croissance économique.  Les investissements massifs dans les énergies renouvelables apportent un nouvel outil diplomatique à Pékin lors des négociations internationales, mais encore une fois ces investissements sont à nuancer. Quoique ces énergies et technologies vertes soient présentées comme propres, elles ne sont pas toujours respectueuses de l’environnement et ont également leurs limites, notamment les batteries en lithium. Les exploitations des terres rares sont très néfastes pour l’environnement et la RPC maintient leurs exploitations.

L’environnement est bel est bien un nouvel outil de puissance au sein de l’ordre international. La Chine entend bien l’utiliser pour asseoir son hégémonie, ou du moins continuer à nuancer l’hégémonie américaine. Il devient également une nouvelle source de croissance économique et d’investissements. Toutefois, le projet des Nouvelles Routes de la soie et une prise en compte de l’environnement ne semblent aujourd’hui pas compatibles. Si le gouvernement chinois laisse paraître le contraire, les conséquences environnementales de cette initiative sont désastreuses.

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[1] Unité de mesure thermique correspondant aux thermies produites par une tonne de charbon.

[2] Organisation environnementale basée à Washington, fondée en 2001 par Lester Brown

[3] Etude citée dans le livre de La crise environnementale en Chine de Jean François Huchet et disponible en ligne sur le site de l’Earth Policy Institute (par Janet Larsen en mai 2011) : http://www.earth-policy.org/plan_b_updates/2011/update96

[4] « Under the Dome » documentaire réalisé par Chai Jing en 2015. Documentaire paru en Chine puis censurée par le gouvernement chinois. Traduit en français par Frédéric Dalléas et disponible sur Youtube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=ZS9qSjflwck

[5] Soit très fines, d’un rayon inférieur à 2,5 microns (1 micron = 0,001 mm).

[6]Ambassade de la République Populaire de Chine en France (2020). Paris. http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1820025.htm ,c. 22 mars 2021.

[7] Le Global Environnement Institute est une association chinoise non lucrative qui promeut « des solutions pour un développement durable. »

Les Nouvelles Routes de la Soie : instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste dans la construction d’un récit stratégique

RG v7 n2, 2021

Maï-Lan Thaler

Étudiante en doctorat, École d’Études Politiques, Université d’Ottawa

Abstract : Since its launch in 2013, the Belt and Road Initiative (BRI) has demanded continuous efforts of promotion on the part of the People’s Republic of China. In this article, we seek to explain the instrumentalization of Buddhist history and culture in the discourse surrounding the Initiative, also called “New Silk Roads”. Bringing our attention to the discursive dimension of the Initiative, we explore how the reappropriation of the Silk Roads history qualifies as a “strategic narrative” (Miskimmon, O’Loughlin and Roselle, 2017), which allows the Chinese State to broadcast its vision of the world, long past and to come. We discuss how this strategy calls upon Buddhists institutions of China and why Chinese authorities have turned to Buddhism in their quest to promote the BRI. Finally, we aim to locate this form of instrumentalization of Buddhism in the larger framework of a “Buddhist diplomacy”, at the crossroads between reflections on public diplomacy and soft power, and the rise of United Front work.

Key-words : People’s Republic of China, Buddhist diplomacy, Belt and Road Initiative, Silk Roads, strategic narrative

Résumé : Depuis son lancement en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI) n’a cessé de solliciter des efforts de promotion de la part de l’État de la République Populaire de Chine. Dans cet article, nous tentons d’expliquer l’instrumentalisation de l’histoire et de la culture bouddhiste produite par le discours accompagnant l’Initiative, que nous connaissons aussi sous le nom de « Nouvelles Routes de la Soie ». Portant notre attention sur la dimension discursive de l’Initiative, nous verrons en quoi la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie représente ce que Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017) qualifient de « récit stratégique », qui permet à l’État chinois de diffuser sa vision du monde, précédent et à venir. Nous verrons ensuite comment cette stratégie prend à partie les institutions bouddhistes de Chine et pourquoi c’est vers le bouddhisme que l’autorité politique s’est tournée pour faire la promotion de la BRI. Enfin, il sera question de situer cette instrumentalisation du bouddhisme dans le cadre plus large d’une « diplomatie bouddhiste », au croisement des réflexions sur la diplomatie publique, le soft power et la réactivation du travail de Front Uni.

Mots clés : République Populaire de Chine, diplomatie bouddhiste, Belt and Road Initiative, Routes de la Soie, récit stratégique.

 

Introduction

Depuis son lancement par les discours prononcés par le président chinois Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI)[1] n’a cessé de faire débat, notamment au sujet de sa nature et de sa portée. Une des perspectives au sein du débat consiste à s’intéresser en priorité à la dimension discursive de l’Initiative. Cette dimension est peut-être encore plus frappante dans le monde francophone où nous avons pris l’habitude d’utiliser le nom de « Nouvelles Routes de la Soie » pour désigner ce curieux objet d’étude. Ainsi faisant, nous acquiesçons d’une stratégie narrative élaborée par l’État chinois, qui vise à tracer un lien de continuité entre son Initiative de développement et un épisode de l’histoire que nous avons très souvent raconté. Si le récit sur les anciennes et nouvelles routes de la soie nous dit peu de choses sur le déroulement concret prévu pour la BRI, il est censé, en revanche, nous en décrire « l’esprit ». Par ce terme, l’État chinois englobe les principes, les normes, les valeurs et la vision du monde que la BRI doit incarner. Il est très présent dans le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »[2], publié en 2015 et censé servir de feuille de route pour l’Initiative Belt and Road.

Le choix du mot « esprit » n’est pas un hasard puisqu’il permet d’ouvrir une porte sur le monde spirituel, et plus particulièrement sur le monde bouddhiste. En effet, comme nous le verrons dans cet article, le récit des Routes de la Soie est aussi celui du rôle que les bouddhistes ont joué et peuvent continuer de jouer dans l’échange pacifique entre les peuples. Nous observons que de nombreux évènements ont été organisés par des institutions bouddhistes en RPC, avec le soutien de l’État et la participation de ses représentant.es, reprenant le discours officiel sur les bienfaits de la BRI. Lors de ces évènements, il est aussi question de rappeler que les moines, les moniales et les marchand.es bouddhistes ont contribué à développer les anciennes Routes de la Soie et que, réciproquement, c’est grâce à ce réseau d’échange que le bouddhisme a réussi à se répandre en Eurasie et à imprégner si durablement les cultures. A l’heure de la BRI, encouragées par l’État, les institutions bouddhistes chinoises se donnent pour mission de promouvoir l’Initiative auprès des communautés bouddhistes à l’étranger. Nous le verrons, cette démarche est caractéristique d’une instrumentalisation du bouddhisme en Chine, qui a mené à l’émergence d’une diplomatie bouddhiste (Zhang, 2012; Angelskår, 2013; Ponka, Dzhanaeva et Zhao, 2017; et Ngeow, 2019).

  1. Le discours autour de la Belt and Road Initiative : raconter l’histoire chinoise des anciennes et des nouvelles Routes de la Soie

1.1.  La Belt and Road Initiative comme slogan

Le document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road », censé expliciter l’Initiative Belt and Road, n’arrive qu’un an et demi après les premières déclarations de Xi Jinping au Kazakhstan et en Indonésie. En réalité, le document porte bien plus sur la « vision » que les « actions » de l’Initiative. Il s’agit essentiellement d’une présentation du cadre normatif qu’elle doit adopter, et donc de la « vision » de la coopération qu’elle est censée incarner. Certes le document énumère un certain nombre de domaines d’actions prioritaires et de mécanismes de coordination nécessaires à la mise en œuvre de l’Initiative, mais il s’avère peindre bien plus le tableau de « l’esprit des Routes de la Soie ». Celui-ci est défini par de nombreux principes de coopération, comme « le respect mutuel de la souveraineté des uns et des autres, la non-agression mutuelle, la non-interférence mutuelle dans les affaires internes des uns et des autres, le bénéfice mutuel et égal, et la coexistence pacifique »[3].

Le document reflète davantage la façon dont l’État chinois communique en général, qu’il n’informe sur les faits de l’Initiative. En fait, la communication à ce sujet a été abondante : de nombreux documents ont été publiés par divers départements de l’État et de nombreux discours ont été prononcés. Mais il manque encore une documentation officielle complète et précise, qui puisse servir de plan de route. D’ailleurs, s’il existe plusieurs cartes censées représenter les routes de l’Initiative, il n’y a pas de carte officielle unique. Avec un tel mode de communication, l’État chinois semble privilégier d’une part, une information vague et nébuleuse et d’autre part, le sujet de l’esprit de l’Initiative, au détriment d’une information précise et factuelle.

À cela s’ajoutent des changements fréquents, que ce soit sur le nom même de l’Initiative ou sur les pays invités à y participer. En l’état, il est donc difficile d’évaluer ce qu’elle représente. Ce n’est pas que l’État chinois n’en dit pas assez, ses efforts de communication autour de la BRI sont considérables. Mais c’est plutôt que les choix qu’il opère dans sa communication sont en décalage avec le désir des observateur.es extérieur.es d’obtenir une définition fixe. Zeng (2019, 2020) considère à son tour que cette situation n’est ni accidentelle ni le résultat d’un mauvais calcul. Elle est symptomatique de la façon dont sont élaborées et mises en œuvre les politiques, dont la politique étrangère, en République Populaire de Chine (RPC), c’est-à-dire d’une tendance à privilégier un discours qui laisse à l’État central et à ses partenaires une marge de manœuvre. Si l’on considère, à l’instar de Shichor, que « [c]ontrairement à l’AIIB [Asian Infrastructure Investment Bank], qui est une organisation formelle et bien définie, la BRI est avant tout un slogan. » (2018, 41), il faut comprendre ce que représente le slogan en politique chinoise. Zeng constate que nous avons tendance à penser le slogan comme un outil rhétorique plutôt creux, soit un outil de mise en scène qui informe peu sur la substance des politiques menées. En particulier lorsqu’il est produit par un État autoritaire, le slogan est traité comme un instrument de propagande, dont le rôle serait de tromper et dont il faudrait donc se méfier. Pour Zeng, cependant, le slogan est significatif, et ce, parce qu’il sert quatre fonctions. Outre la fonction de persuader les masses, le slogan permet à un.e acteur.e de déclarer une intention, d’affirmer son pouvoir et tester le soutien qu’il peut recevoir sur les scènes domestique comme internationale, et d’appeler les intellectuel.les à soutenir et à contribuer à la politique recherchée. Pour Zeng, c’est la nature vague des slogans comme celui de la BRI, qui leur permet d’être si largement récupérés et diffusés. En ne fixant pas de définition, l’État chinois accorde une certaine marge d’interprétation grâce à laquelle une multitude d’acteur.es peuvent s’approprier le thème de la BRI. Au sein de la RPC, les gouvernements locaux sont nombreux à se revendiquer comme points stratégiques sur les nouvelles Routes de la Soie ou à présenter certains de leurs projets comme faisant partie de l’Initiative.

Le slogan n’est donc pas seulement un instrument rhétorique de propagande, c’est un rouage essentiel du processus d’élaboration et de diffusion des politiques publiques. Pour Lin, Sidaway et Woon (2019), la BRI s’insère dans ce que Heilmann et Perry (2011, 21-22) ont qualifié de gouvernance adaptative, soit un modèle de gouvernance qui repose sur « l’acceptation d’une incertitude omniprésente » et sur une flexibilité à l’égard des contextes, des situations et des agent.es. La production de discours par le biais de slogans ambigus reproduit ce modus operandi en facilitant l’adaptation des politiques. Toutefois, cela ne signifie pas non plus que l’État chinois se contente de lâcher des slogans dans la nature. Au contraire, le travail des slogans est hautement stratégique et implique pour l’État de savoir combiner une ambiguïté suffisante pour que le discours touche un grand nombre d’acteur.es et un certain contrôle du discours pour que l’interprétation chinoise officielle domine. On retrouve cet équilibre dans le recours à la métaphore des Routes de la Soie qui entoure la BRI.

1.2. Les Routes de la Soie comme récit stratégique

« First, the Silk Road is probably the only symbol of the common cultural heritage and close historical trade and cultural relationships of most countries in Asia, Europe and Africa. Second, [the] Silk Road is [a] metaphor for ‘peace and cooperation, openness and inclusiveness, mutual learning and mutual benefit’. » (Liu et Dunford, 2016).

En employant le terme « Routes de la Soie » dans les documents publiés et les discours prononcés, l’État chinois redonne vie à un concept très présent dans les mentalités collectives, comme nous l’expliquent Liu et Dunford (2016). En effet, le nom, sinon l’histoire, des Routes de la Soie est bien connu. En leur associant la BRI, l’État chinois peut viser deux objectifs. Premièrement, insérer l’Initiative dans une continuité historique, voire même dans une tradition de l’échange. Et deuxièmement, transposer les représentations positives à l’égard des Routes de la Soie sur l’Initiative. Tout en jouant sur des idées partagées, l’État chinois va aussi produire et diffuser sa propre version de l’histoire des Routes. Celle-ci semble reposer sur trois principes : tout d’abord, l’enrichissement mutuel des sociétés ayant échangé le long des Routes, puis la dimension pacifiste de ces échanges, et enfin, le dialogue entre l’Est et Ouest ayant permis aux grandes civilisations de partager leurs connaissances et leurs cultures (Zhou et McKerrow, 2020). Dans cette histoire, la Chine occupe un rôle central. D’une part, géographiquement, elle peut être considérée comme le point de départ du réseau des Routes. D’autre part, elle est une de ces grandes civilisations qui a su à la fois diffuser son modèle à travers l’Eurasie, tout en respectant les différences politiques et culturelles, et capter ce que les autres sociétés avaient à lui offrir. D’ailleurs, le fait que les Routes portent le nom de la marchandise dont la Chine a eu pendant longtemps le monopole de la production est également un indice de la nature sino-centrée de l’échange.

Ce que l’État chinois fait ressortir de l’histoire des anciennes Routes sont les éléments dont il se serait inspiré pour construire les nouvelles Routes. Ainsi, à l’instar de l’ancien, le nouveau système d’échange est certainement sino-centré mais il vise en même temps à produire des bénéfices mutuels, tout en respectant la souveraineté des participant.es. Si nous n’avons pas de définition stricte de la BRI, nous avons une description emphatique de « l’esprit des Routes de la Soie » qu’elle est censée incarner. En réalité, ce ne sont pas les Routes elles-mêmes que l’État chinois fait renaître, puisqu’il reconnaît que la BRI ne suivra pas exactement leurs tracés. Ce qu’il fait renaître, en revanche, c’est leur histoire : non pas l’histoire avec un grand H, soit le déroulement chronologique d’évènements, mais l’histoire au sens du récit.

Avant que l’État chinois ne s’en empare au 21ème siècle, les Routes de la Soie sont déjà un « grand récit romancé » (Winter, 2020), avec tout ce que ce type de récit peut avoir de simplificateur et d’exagérateur. Le concept même des Routes n’émerge qu’au 19ème siècle, popularisé par le géographe Ferdinand von Richthofen et est bien plus un outil narratif de convenance que le reflet d’une réalité historique. Avec notre regard contemporain, nous en avons fait un récit de pré-globalisation, en traçant des parallèles avec les formes d’échanges transfrontaliers que nous connaissons aujourd’hui. Ce récit s’est largement diffusé dans le langage et dans la culture populaire[4].

C’est donc un public large que l’État chinois peut toucher quand il décide de le raconter à nouveau. Ce qu’il a alors dans les mains n’est pas un objet fixe et inchangeable, c’est un construit social, auquel il peut insuffler un sens particulier, tout en s’accommodant des codes collectifs déjà présents. Comme tout bon récit, les Routes de la Soie ont leurs personnages iconiques, comme l’amiral Zheng He (1371-1433) et les moines Faxian (337-422 av. J-C) et Xuan Zhang (602-664 av. J-C), elles sont ponctuées par des évènements marquants et se déroulent sur des lieux emblématiques. Tous ces éléments, nous explique l’État chinois, ont eu un impact durable sur nos sociétés et les traces que nous en avons peuvent servir de fondation pour construire une nouvelle ère d’échange.

Le recours au récit n’est ni une nouveauté en politique, ni une spécificité du discours autour de la BRI. D’une part, nous pouvons considérer que toute communication politique est une forme de récit ou, du moins, utilise des codes de la narration (Miskimmon, O’Loughlin et Roselle, 2017). D’autre part, l’État chinois et le Parti Communiste Chinois (PCC) encouragent de plus en plus leurs représentant.es et leurs allié.es à « raconter l’histoire chinoise » (Zhao, 2019). En 2014, par exemple, dans son allocution à la Conférence Centrale de Travail sur les Affaires Étrangères, Xi Jinping insiste sur la nécessité de « donner un bon récit chinois, et mieux communiquer le message de la Chine au monde »[5] (Ministère des Affaires Étrangères de la RPC). Cette expression désigne à la fois un mode de communication politique et un objectif politique en soi. La métaphore de la « voix chinoise » permet de comprendre cette ambivalence : lorsque Xi Jinping parle de « diffuser la voix chinoise » (Cao, 2019), cela renvoie non seulement à l’idée de parler « avec une voix chinoise », c’est-à-dire avec une façon de parler propre à la société chinoise, mais aussi à l’idée de faire entendre ce que la Chine a à dire au monde. « Raconter l’histoire chinoise des Routes de la Soie » implique alors de raconter l’histoire depuis le point de vue de la Chine et de mettre en avant le rôle central que celle-ci a joué.

Nous pouvons aussi analyser ce recours à l’histoire et à l’esprit des Routes de la Soie par le biais du concept de récit stratégique proposé par Miskimmon, O’Loughlin et Roselle (2017), comme le fait Zeng dans son travail sur les slogans politiques (2019, 2020). Miskimmon, O’Loughlin et Roselle le définissent comme « un moyen par lequel les acteurs politiques tentent de créer un sens partagé du passé, du présent, et du futur de la politique internationale pour modeler le comportement des acteurs domestiques et internationaux » (2017, 6). On retrouve une approche similaire dans l’analyse de Winter (2020) pour qui les Routes de la Soie sont un « concept stratégique » et du côté des chercheur.es, qui selon Zhou et McKerrow (2020), conçoivent la BRI comme un « discours stratégique ». Insister de la sorte sur la dimension stratégique du récit nous permet de questionner les fonctions et donc les objectifs d’un tel mode de communication politique. Pour Zeng (2019), la communication politique accompagnant la BRI est une stratégie de rebranding, en référence à la pratique de marketing visant à changer l’image d’une entreprise ou d’une organisation. On peut de même comprendre la réappropriation de l’histoire des Routes de la Soie comme une stratégie de construction de l’identité de la BRI et plus généralement de reconstruction de l’identité de la Chine, appuyée sur des codes partagés par un grand nombre d’acteur.es. En l’occurrence, le rebranding passant par la métaphore des Routes permet à l’État chinois d’augmenter la visibilité de son Initiative. Il permet également d’opérer une rupture avec une certaine image qui circule au sujet de la Chine, en revendiquant une autre identité, d’un lignage plus ancien.

En effet, l’image dont fait l’objet la Chine n’est pas que positive. La façon dont certain.es acteur.es réagissent à la BRI, que ce soit du côté des politiques ou des médias, qu’iels soient situé.es en Afrique, en Asie ou en Occident, est un indicateur des perceptions qui circulent autour de la Chine. L’Initiative est régulièrement critiquée comme étant un projet impérialiste, permettant à la Chine d’exercer un contrôle autoritaire sur tous les pays qui y participent (Cabestan, 2019; Xing, 2019). Cette façon de penser n’est pas née avec la BRI, elle rejoint un discours qui prend parfois le nom de « théorie de la menace chinoise », qui consiste à concevoir la montée en puissance de la Chine comme un « péril » ou une « menace » inhérent pour l’Occident (Xin, 2020). Au-delà des cercles politiques, la crainte d’un impérialisme chinois joue également sur des représentations stéréotypées répandues dans les mentalités collectives populaires. Comme l’explique Xin (2020), la Chine est depuis longtemps un « autre culturel » (surtout du point de vue occidental) dont on exagère l’altérité en se fondant sur des stéréotypes négatifs relatifs, par exemple, à la qualité des produits manufacturés, aux habitudes alimentaires[6]. Tout récemment, c’est la pandémie de la covid-19 qui a suscité des ressentis négatifs à l’égard des Chinois.es, parmi ceux et celles qui souhaiteraient les désigner comme les coupables de cette crise désormais mondiale. L’image de la Chine est également liée au comportement de son État, notamment à l’égard des droits humains. Nous pouvons citer son conflit avec le Tibet, et plus particulièrement son rapport avec le Dalaï-Lama, et plus récemment, la répression qu’il soutient à l’encontre de la contestation politique à Hong-Kong et la répression qu’il mène à l’encontre des minorités musulmanes, dont les ouïghour.es. Si le développement économique rapide de la Chine impressionne et est parfois traité comme un modèle à suivre, les images positives à ce sujet semblent insuffisantes pour faire le contrepoids des images négatives qui circulent. De la même façon, il ne suffit pas à l’État chinois de vanter les mérites économiques de la BRI pour atténuer les craintes et susciter l’adhésion sans réserve à l’Initiative.

Cela, l’État l’a compris depuis plusieurs décennies. Dès les années 1990, les cercles académiques et politiques chinois s’emparent du concept de soft power, développé par Joseph Nye (1990). En 1993, Wang Huning, ancien universitaire de l’Université Fudan et collaborateur du Secrétaire Général du PCC à l’époque Hu Jintao, publie un article dans lequel il encourage l’État à développer et faire un usage de son soft power culturel (Barr, 2015). En 2007, au 17ème Congrès National, le soft power fait son entrée officielle dans le lexique du PCC, en figurant dans le discours de Hu Jintao. A nouveau, c’est le pouvoir culturel qui est mis en avant, plutôt que les valeurs idéo-politiques et la politique étrangère, soit les deux autres sources du soft power selon Nye. Plus précisément, c’est la culture traditionnelle chinoise que le PCC encourage à valoriser pour permettre à l’État chinois d’attirer les publics étrangers vers la Chine (Xin, 2020; Barr, 2015; Lai, 2012). Le récit des Routes de la Soie, anciennes et nouvelles, va dans le sens de cette politique. Il vient en effet complémenter l’argument du gain matériel que la BRI promet en valorisant l’échange culturel entre les peuples, tout en soulignant le rôle qu’a joué la culture civilisationnelle chinoise dans l’enrichissement du monde eurasiatique. Mais quelle est cette culture que l’État chinois nous dit être l’héritage des Routes de la Soie ?

Ce n’est certes pas le seul, mais nous allons nous intéresser au bouddhisme comme élément de cette culture partagée. En effet, le récit des Routes de la Soie nous raconte que la pensée bouddhiste mais aussi ses coutumes, ses arts, son architecture se sont déployés à travers l’Eurasie par le biais des routes marchandes. Les premiers échanges concernaient la transmission d’écrits sacrés, conservés en Inde puis diffusés à travers le monde par des moines voyageurs. Graduellement, le bouddhisme a été adopté comme religion par de nombreuses sociétés et a imprégné leurs cultures. Dans la section suivante, nous allons tenter de comprendre pourquoi le moine bouddhiste est un personnage récurrent du récit chinois des Nouvelles Routes de la Soie. Nous verrons que le bouddhisme, plus généralement, est instrumentalisé par l’État chinois de façon à s’approprier les représentations positives de cette religion-culture à l’intention de la BRI.

2.  Le bouddhisme au cœur du récit stratégique

2.1. Le bouddhisme au service des Nouvelles Routes de la Soie

Le 8 avril 2018, l’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse[7] (ACCCR) organise une conférence de presse pour annoncer la tenue du Cinquième Forum Bouddhiste Mondial à Putian, dans la province du Fujian. Plusieurs représentant.es de l’autorité politique assistent à la conférence, notamment le directeur de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuse (AEAR), Wang Zuo’an[8]. Le Forum Bouddhiste Mondial est un évènement qui a lieu tous les trois ans depuis 2006. Il est organisé principalement par l’Association Bouddhiste de Chine (ABC), l’institution représentant tous les bouddhistes de Chine auprès de l’État. Le Forum est ouvert aux bouddhistes du monde entier mais, outre les participant.es chinois.es, il rassemble essentiellement des moines, moniales et chercheur.es de Taïwan, Hong Kong et Macao.

À la conférence de presse, Chen Zongrong, vice-président de l’ACCCR, divulgue que les thèmes qui seront abordés lors du cinquième Forum auront pour objectif « d’insister sur les rôles positifs des personnes religieuses dans le développement économique et social, la Belt and Road Initiative et la construction d’une communauté ayant un futur partagé pour l’humanité » (Lam, 2018). Lorsque l’évènement a lieu en octobre de la même année, une des sessions porte précisément sur « le Bouddhisme et la Route Maritime de la Soie du 21ème siècle » (Wang, 2018), reprenant le nom de la voie maritime de la BRI. La session est menée par You Quan, directeur du Département du Travail de Front Uni, un organisme sous l’autorité du Comité Central du PCC (Raymond, 2020). Dans son discours marquant la clôture du Forum, son collègue Wang Zuo’an parle de la région du Fujian comme étant le point de départ de l’ancienne Route de la Soie Maritime (China Daily, 2018). Pour cette raison, ajoute-t-il, le Fujian possède de « profondes ressources bouddhistes historiques et culturelles » (idem). Selon Wang, ayant été un point de rencontre important pour différentes cultures par le passé, la région a une longue expérience de l’échange avec les pays étrangers qui pourra être mise à profit dans le cadre de la Belt and Road Initiative.

Le Cinquième Forum Bouddhiste Mondial n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’une rencontre entre le bouddhisme et la BRI, opérant sur fond du récit sur les Routes de la Soie. Il faut toutefois noter que ce phénomène, en général, n’est qu’indirectement le fait de l’État central chinois. Une tendance commune consiste à ce que les évènements de ce type soient organisés par des institutions bouddhistes (que ce soit des associations locales liées à l’ABC ou des institutions liées à des temples, formellement enregistrées auprès de l’autorité publique) mais qu’ils soient seulement soutenus par l’État. Ce soutien peut être financier, matériel ou relever de l’assentiment politique, qui sera manifesté par la participation plus ou moins active de représentant.es politiques. Il peut s’agir de représentant.es d’un gouvernement local, du gouvernement central ou du PCC. Si l’État n’est jamais le principal organisateur, il n’en est généralement pas absent. Son autorité se fait également ressentir par le biais des liens forts qu’il entretient avec les membres de l’ABC, une proximité telle qu’on peut considérer que l’ABC est bien plus la représentante de l’État auprès des communautés bouddhistes que l’inverse. D’ailleurs, un bon nombre des dirigeants de l’ABC ont premièrement exercé des fonctions dans l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses (Chang, 2016).

En juin 2017, un évènement similaire au Forum Bouddhiste Mondial est organisé par le monastère Po Lin à Hong Kong. Il porte le nom de Séminaire Belt and Road sur le Bouddhisme Theravada et Mahayana. Outre des moines, moniales et chercheur.es bouddhistes venus de Chine, d’Asie et d’Occident, sont également présents des représentant.es du politique, comme le directeur adjoint de l’AEAR, Jiang Jianyong (Voice of Longquan, 2017). Le séminaire coïncide avec la visite de Xi Jinping à Hong Kong, à l’occasion du 20ème anniversaire de la rétrocession de la zone. C’est d’ailleurs la première fois que Xi s’y rend en tant que président de la RPC. Au monastère Po Lin, l’évènement politique est célébré en même temps que le 25ème anniversaire de sa grande statue de Bouddha, située sur le site touristique de l’île de Lantau (Buddhistdoor, 2017). Le discours d’ouverture est prononcé par Ven. Maître Xuecheng, qui est alors président de l’ABC et abbé de plusieurs monastères en Chine[9]. Intitulé « Les Empreintes Spirituelles du Bouddhisme et la Construction d’une Civilisation de Nouveau Monde le long de la Route et de la Ceinture », le discours opère trois rappels (Xuecheng, 2017). Le premier concerne l’essence de la BRI telle que proposée par Xi Jinping, l’abbé reprenant mot pour mot les « cinq principes d’interconnection » qu’on retrouve dans le document Vision[10]. Le deuxième rappel porte sur le rôle que les moines et moniales[11] bouddhistes ont joué dans le développement des anciennes Routes de la Soie, en promouvant l’échange pacifique et l’épanouissement spirituel et culturel des peuples. Troisièmement, Xuecheng rappelle aux bouddhistes la « responsabilité historique » qu’iels ont à perpétuer cet héritage en participant à la BRI. Il parle même d’une « mission culturelle » pour les bouddhistes, qui consiste à « renforcer la croyance en la BRI, tout en communiquant la gloire de la culture ». Il invite également les consœurs et confrères à s’inspirer de la sagesse bouddhiste pour promouvoir « une nouvelle culture, de nouvelles idées et une nouvelle vision de la civilisation pour cette ère ». Pour l’abbé, la BRI est non seulement l’élément clé pour construire une « zone économique prospère », mais plus encore, le « point de départ d’une nouvelle structure pour la civilisation dans le monde ».

Le message de Xuecheng, lui-même membre du PCC (Zhang et Wen, 2018) et ancien membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, est en parfaite harmonie avec celui de l’État. Ce type de pratiques est un bon exemple de cette tendance de l’ABC à servir de porte-parole de l’autorité politique centrale. D’autres forums comme ceux que nous avons cités ont été l’occasion de rappeler aux bouddhistes qu’iels ont un rôle à jouer, voire même un devoir, dans le développement de la BRI[12]. Lors du Forum du Bouddhisme Theravada qui a eu lieu en 2016 à Xishuangbanna, dans la province du Yunnan, Borchert s’étonne d’ailleurs de constater que le sujet de la BRI occupe plus de place dans les interventions que le bouddhisme (2020). Aux côtés des moines et des moniales qui participent à ces évènements, on compte des représentant.es des ABC locales[13] et des chercheur.es, comme ceux et celles du think tank de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales, alliée de l’autorité politique. Comme nous l’avons déjà expliqué, cette dernière est également toujours représentée.

Pour autant, il ne faut pas extrapoler et penser que ces évènements sont le produit d’une politique bien définie imposée par l’État central. Comme nous y invite Zeng (2019, 2020), il est important de prendre en compte le processus d’élaboration et d’application des politiques publiques, surtout quand l’État opère principalement par le biais de slogans ambigus. Pour cet auteur, la réappropriation du thème de la BRI et de son lien avec le bouddhisme par des acteur.es provinciaux et municipaux implique une phase d’interprétation. Cela signifie que, le plus souvent, les directives de l’État central ne sont pas appliquées à la lettre, voire même dans le sens souhaité par celui-ci. Pour Zeng, la marge de manœuvre sur l’interprétation des directives a une fonction presque démocratique puisqu’elle permet à une pluralité d’acteur.es de penser les directives dans un sens qui sert leurs intérêts. En retour, leurs interprétations pourront s’avérer être utiles à l’État central. La réappropriation du discours sur les Routes de la Soie à l’échelle locale a ainsi permis à certains gouvernements provinciaux de démontrer à l’État central qu’il serait profitable pour lui d’investir ou de soutenir des projets de développement locaux à lier à la BRI. De la même façon, le recours au récit des Routes permet aux institutions bouddhistes de prouver à l’État central qu’elles lui sont à la fois loyales et utiles. Pour reprendre le terme de Borchert (2020), cette stratégie leur permet de se rendre visibles auprès de l’autorité politique.

Pour comprendre pourquoi les bouddhistes chinois.es revendiquent un rôle dans le développement de la BRI, il faut en effet aller au-delà de l’explication par la contrainte et comprendre quels intérêts ces acteur.es ont à adopter un tel comportement. Pour Borchert (2020), dans le cas du bouddhisme Theravada qui est minoritaire en Chine, la participation de ses moines et moniales à la promotion de l’Initiative est une façon pour eux et elles de rappeler leur existence à l’État, et de se montrer utiles pour communiquer les bienfaits de l’Initiative aux bouddhistes à l’étranger. En effet, les évènements que nous avons mentionnés sont l’occasion pour les bouddhistes de Chine de se lier à d’autres bouddhistes dans le monde, notamment en Asie, d’une façon conforme à la volonté de l’État qui se montre généralement méfiant de l’influence que les étrangers peuvent exercer sur ces citoyen.nes.

Une autre forme d’instrumentalisation de l’histoire bouddhiste des Routes de la Soie concerne la mise en valeur de l’apport culturel, et surtout artistique, du bouddhisme au patrimoine mondial. Cette stratégie joue d’ailleurs sur l’idée de Routes Bouddhistes de l’Art, en référence à une expression consacrée par l’UNESCO en 1988. En août 2018, au cours d’une visite de quatre jours dans la province du Gansu, Xi Jinping se rend à Dunhuang, aux célèbres grottes Mogao, qui abritent plus de 2000 peintures bouddhistes, inscrites au patrimoine de l’UNESCO en 1987 (Cao, 2019). Lors d’un séminaire où sont invités les membres de l’Académie Dunhuang, Xi rappelle l’importance de la préservation de la culture traditionnelle, dont font partie les reliques bouddhistes. Il explique que ce travail est essentiel pour parvenir « au rêve de rajeunissement de la nation chinoise » et pour le succès de la BRI (idem). En 2020, alors que les conférences et les rencontres deviennent impossibles à organiser compte tenu de la pandémie, l’Organisation de Coopération de Shanghai annonce le lancement d’une exposition virtuelle sur le thème de « l’héritage bouddhiste commun » (Barua, 2020). Hébergée sur le site de l’Académie Dunhuang, la galerie présentée par la RPC porte sur les grottes Mogao et s’intitule « Le Joyau des Routes de la Soie : l’Art Bouddhiste de Dunhuang ». Ceci est un exemple d’une façon plus directe pour l’État chinois de s’approprier l’histoire et la culture bouddhistes au profit de son projet de développement.

2.2. Les ressources bouddhistes à instrumentaliser

Pourtant, le bouddhisme n’est pas la seule religion à avoir emprunté les Routes de la Soie pour se répandre dans le monde. D’ailleurs, si les moines et moniales bouddhistes chinois.es ont grandement contribué à son essor, il n’en demeure pas moins que le bouddhisme n’est pas né en Chine mais en région indienne. Alors pourquoi est-ce vers cette religion que l’État chinois, pourtant dirigé par un parti politique qui prône l’athéisme, s’est tourné pour promouvoir la BRI ? Plus précisément, en quoi le bouddhisme est-il utile à l’État chinois pour se construire une image positive ?

Premièrement, il faut noter que le bouddhisme est une des principales religions du monde et qu’elle est la religion majoritaire dans de nombreux pays d’Asie, notamment en Asie du Sud-Est où doit se déployer la voie maritime des Nouvelles Routes de la Soie (Ngeow, 2019). En Thaïlande, au Myanmar et au Sri Lanka, le bouddhisme n’est certes pas entièrement reconnu comme religion d’État, puisqu’il y existe une certaine séparation des pouvoirs, mais les institutions bouddhistes entretiennent des liens forts avec les institutions politiques. Le bouddhisme occupe également une place importante dans l’identité nationale de ces trois pays. Par certains aspects, il s’agit d’une religion dont la pratique est plutôt souple et qui s’est accommodée de nombreuses cultures à travers l’histoire, voire même d’autres cultes. De ce fait, le bouddhisme a une forte dimension culturelle, qui peut être mise en contraste avec sa dimension proprement religieuse. Nous entendons par-là que la pratique du culte bouddhiste, par exemple allumer de l’encens dans un temple, peut être davantage vécue comme une pratique culturelle, héritée de l’environnement familial, que l’exercice d’une croyance personnelle. L’art et l’architecture bouddhistes sont d’autres éléments de cette culture bouddhiste, qui se sont fortement répandus en Asie. Pour ces raisons, lorsque l’État chinois investit dans le domaine du bouddhisme, il s’adresse potentiellement à un public très large. La notion d’héritage commun qu’il emploie joue sur une rhétorique de la familiarité et de la compréhension mutuelle, laissant présager une possibilité d’amitié profonde. L’État chinois prend aussi moins de risques à instrumentaliser le bouddhisme, plutôt qu’une autre religion, puisqu’il peut prétendre toucher seulement à sa dimension culturelle, et ne pas intervenir dans des affaires proprement religieuses. Il peut ainsi concilier une vocation athéiste à un soutien dans le domaine de la culture.

La deuxième raison pour laquelle le bouddhisme est une ressource convoitée par l’État, pour reprendre un terme qu’on retrouve chez Ngeow (2019), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Zhang (2012) tient à son image de religion de la paix. En effet, le bouddhisme est perçu à travers le monde comme étant profondément pacifiste. Cette idée découle de son contenu religieux même, que ce soit ses principes de non-violence, de tolérance et d’égalité, ou sa vision du monde fondée sur l’interconnection, la réincarnation. (Zhang, 2012). Elle est également liée à certain imaginaire collectif autour de la figure du moine, qui est tantôt l’ascète retiré du monde, tantôt le bonze qui lutte pacifiquement contre l’injustice[14]. En Occident, où il est une religion très minoritaire, le bouddhisme est associé à tout un amalgame de pratiques dites zen et de bien-être. C’est cette image positive que l’État chinois semble vouloir s’approprier. En revendiquant le bouddhisme comme une des inspirations de l’esprit des Routes de la Soie que la BRI incarne, celui-ci situe l’Initiative dans une démarche à l’opposé d’une politique impérialiste. La BRI, à l’image du bouddhisme, serait donc pacifiste, respectueuse de la différence et avantageuse pour tous.tes.

Si l’État tente de s’approprier l’histoire et la culture du bouddhisme, c’est aussi parce que l’évolution du bouddhisme en Chine s’y prête. Tout d’abord, le bouddhisme est largement considéré comme la religion la plus populaire dans la société chinoise (PEW Research, 2012), même s’il est difficile d’obtenir des chiffres précis pour les nombres de croyant.es[15]. Ensuite, tout en étant originaire d’Inde, le bouddhisme est compté comme une religion domestique par l’État chinois (Chang, 2018). Cela est dû au développement rapide d’une tradition proprement chinoise du bouddhisme, qui s’est accommodée de la culture traditionnelle locale. Dans les discours politiques, le processus de sinisation de cette religion d’origine étrangère est présenté comme un exemple à suivre pour les autres religions pratiquées en Chine et à poursuivre pour les communautés bouddhistes. Enfin, le bouddhisme Han, soit la tradition pratiquée par le groupe ethnique Han qui est majoritaire en Chine, ne représente pas un problème politique : il n’est ni lié à des revendications ethno-séparatistes, comme c’est le cas de l’islam et du bouddhisme tibétain, ni lié à des influences occidentales, comme c’est le cas du protestantisme et plus encore du catholicisme, sous autorité papale. Pour cette raison, le bouddhisme Han a bénéficié d’un traitement privilégié et d’une institutionnalisation approfondie de la part de l’État (Ji, 2008). C’est ce qui explique le réseau étendu d’institutions bouddhistes sous l’autorité de l’ABC et la proximité de ses leaders avec les hauts cercles politiques.

La mobilisation des ressources bouddhistes au service de la BRI s’explique aussi par un élan politique plus large d’instrumentalisation du bouddhisme dans la diplomatie chinoise. Plusieurs auteur.es, comme Zhang (2012), Angelskår (2013), Ponka, Dzhanaeva et Zhao (2017) et Ngeow (2019), choisissent même de parler de diplomatie bouddhiste pour définir le phénomène. Nous pouvons la situer au croisement de deux évolutions de la politique chinoise : d’une part, l’émergence d’une diplomatie publique à caractéristiques chinoises, liée aux réflexions sur le soft power, et d’autre part, le renouvellement du travail de Front Uni.

3. Les Routes bouddhistes de la Soie : un récit de la diplomatie bouddhiste

3.1. La diplomatie chinoise à l’ère du soft power : soft power culturel, diplomatie publique et diplomatie people-to-people

Dans sa communication autour de la BRI, l’État chinois a systématiquement recours aux termes de liens ou de relations people-to-people. Il fait ainsi référence à une approche permettant de repenser la diplomatie publique, celle-ci visant à stimuler un soutien aux politiques étrangères d’un pays auprès des publics par le biais d’intermédiaires autres que ceux de la diplomatie conventionnelle interétatique. Avec une diplomatie people-to-people (renmin waijiao, 人民外交)[16], l’État chinois insiste sur les relations qui peuvent être développées entre les personnes et entre les peuples, sans l’intervention des États, ou du moins d’autres États que lui-même (Xin, 2020). Dans le cas de la BRI, il encourage ainsi les investisseur.es et les commerçant.es à se lier entre eux et elles, pour promouvoir et contribuer à l’Initiative. De façon similaire, les bouddhistes sont encouragé.es à communiquer, à se rencontrer et à établir des liens d’échange et d’amitié. Le paradoxe de cette politique diplomatique est que, tout en poussant à la création de relations non-étatiques, elle est, du côté chinois, élaborée et contrôlée par l’État. Dans le cas des échanges religieux, cette mainmise est d’autant plus évidente que l’activité religieuse, surtout quand elle implique un contact avec des personnes étrangères, est strictement encadrée. En effet, elle nécessite de nombreuses autorisations auprès de l’autorité d’État responsable des affaires religieuses et elle fait l’objet d’un contrôle continu[17]. Ainsi, bien que l’État prétende que les liens entre les peuples soient importants et qu’il encourage les individus à prendre des initiatives dans ce sens-là, l’autorité politique chinoise est omniprésente dans de tels échanges.

Si ce type de pratiques diplomatiques n’est pas stricto sensus une nouveauté, la place qu’il occupe dans le discours politique est plutôt inédite. A notre sens, ceci est révélateur de l’ampleur des efforts entrepris par l’État chinois pour modifier son image et se défaire de l’étiquette impérialiste, en adoptant une politique d’influence qui se veut plus douce. La diffusion du concept de soft power dans le vocabulaire politique chinois, notamment dans la liste des objectifs de l’État, reflète cette quête de nouveaux modes d’influence autres que ceux qui découlent du pouvoir matériel. Le choix de privilégier la culture comme outil de soft power a des implications pour la diplomatie qui semble, elle-aussi, avoir pris un tournant culturel. La façon dont est conduite la diplomatie bouddhiste indique en effet une mise en valeur de son contenu culturel, qui est dès lors présenté comme faisant partie de la culture chinoise traditionnelle. En même temps, cette diplomatie est menée selon les principes d’une diplomatie publique dite à caractéristiques chinoises (Zhao, 2019), dont le but est d’influencer les publics et les États de l’étranger de façon à ce qu’iels acquiescent des politiques chinoises. En l’occurrence, nous observons que la diplomatie bouddhiste est déployée pour favoriser un rapprochement entre des communautés bouddhistes qui seront appelées à soutenir la BRI.

3.2. La cooptation des communautés bouddhistes : un travail de Front Uni

Le travail de Front Uni est une politique du PCC prédatant la fondation de la RPC. Son objectif est de « gagner l’amitié et le soutien des non-communistes » (Ngeow, 2019, 82), au sein de la société chinoise comme à l’étranger. Pour Yoshihara, cela consiste plus précisément à « se lier d’amitié avec, attirer, influencer, surveiller, infiltrer, coopter et contrôler » le plus d’éléments possibles de la société chinoise et internationale, dans le but « d’étouffer la dissidence et de renforcer la cohésion sociale » (2020, 234). Depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping, ce travail a pris de l’ampleur. C’est du moins ce qu’indiquent les réformes récentes à l’égard du Département du Travail de Front Uni (DTFU), l’institution mandatée par le PCC de mener cette politique. En 2015, le Département se voit doté de nouvelles régulations qui entérinent les objectifs du travail de Front Uni et étendent ses pouvoirs (Lo, Hung et Loo, 2019; Yoshihara, 2020). En 2018, ses pouvoirs sont à nouveau élargis par une réforme qui place plusieurs administrations politiques sous son autorité, comme c’est le cas de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses qui intègre alors le Bureau des Affaires Religieuses du DTFU[18] (Joske, 2019; Suzuki, 2019). La montée en puissance du Département a deux implications pour la diplomatie bouddhiste. D’une part, elle confirme l’approche chinoise à la diplomatie publique, par laquelle l’État tente de se rapprocher des publics étrangers. Comme nous l’avons vu, celui-ci agit par l’intermédiaire d’individus qui ne lui sont pas formellement affiliés mais qui vont agir selon ses directives. D’autre part, la montée du DTFU démontre que la gestion du religieux est devenue une priorité politique. La mission de sinisation des religions que le Département s’est donné signifie que les religions sont de plus en plus questionnées pour ce qu’elles peuvent apporter au récit national et à l’identité nationale. Le bouddhisme Han, comme nous l’avons vu, est perçu comme une bonne religion parce qu’il a traversé un processus de sinisation, que le PCC cherche à approfondir. En même temps que l’identité bouddhiste chinoise s’affirme, cette religion est appelée à se tourner vers le monde et à prêter son visage à l’État, pour amener les publics étrangers sous son influence.

Le travail de Front Uni produit également un brouillage des frontières entre les acteur.es et les cibles des politiques. En effet, les intermédiaires, à qui l’État confie la tâche de créer des liens avec les personnes ou groupes qu’il souhaite influencer, doivent également être coopté.es. Par exemple, lorsque l’État autorise une institution monacale à organiser un évènement auquel des personnes étrangères sont invitées, il est probable que celle-ci soit alors considérée par l’État comme sa représentante. C’est d’autant plus probable quand il s’agit, à l’inverse, d’autoriser des moines et des moniales à participer à un évènement qui a lieu à l’étranger. Dans ces cas, les moines et les moniales deviennent des acteur.es du politique. En même temps, iels seront également la cible de l’action politique si l’État leur impose, comme c’est souvent le cas, un séminaire de formation pour les préparer à adopter le comportement souhaité lors de l’évènement donné.

Les communautés de la diaspora chinoise sont dans une position similaire. Comme l’indiquent les réformes du DTFU, les personnes d’origine chinoise vivant à l’étranger, quels que soient leurs parcours migratoires, sont devenues très importantes pour le PCC et l’État. Elles sont à la fois des cibles de son travail de cooptation, c’est-à-dire des éléments de la société à amener sous son autorité, et de potentiel.les acteur.es de ce même travail de cooptation quand il s’agira de viser les publics non-chinois. En Asie du Sud-Est, il existe de nombreuses communautés d’origine chinoise qui pratiquent le bouddhisme. Puisque le sentiment d’appartenance à une communauté est parfois lié à la pratique d’une religion, il en va de l’intérêt de l’État chinois d’intervenir dans le domaine de la religion, ne serait-ce que par le biais de la promotion de la culture, pour se rapprocher des Chinois.es de l’étranger. Un tel rapprochement permettrait en retour de mettre ces individus au service de ses politiques d’influence des sociétés étrangères.

Conclusion

La revitalisation du travail de Front Uni et l’émergence d’un nouveau modèle de diplomatie publique indiquent que l’État chinois ne compte pas se reposer sur son pouvoir matériel, que ce soit ses capacités économiques ou sa force militaire, pour influencer les publics et les États étrangers. Or, pour jouer sur un modèle d’attraction douce, il lui faut résoudre son problème d’image. Le bouddhisme, pour sa part, fait l’objet de représentations collectives très positives, étant notamment perçu comme une religion pacifiste. La diffusion historique de la culture bouddhiste dans le continent eurasiatique et sa popularité contemporaine en Asie s’ajoutent aux motifs qui font du bouddhisme un levier politique intéressant pour la RPC. On observe ainsi que l’État encourage les institutions bouddhistes chinoises à participer à ses politiques d’influence, et ce, en jouant sur une rhétorique de la similarité et des intérêts communs. Dans le cas de la Belt and Road Initiative, cette démarche se traduit par l’élaboration d’un récit autour de l’objet bien connu des Routes de la Soie. Traçant une continuité entre cet ancien réseau d’échange et celui qu’il cherche à développer au 21ème siècle, l’État chinois raconte une histoire à laquelle peuvent s’ajouter les voix des communautés bouddhistes.

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[1] Pour la suite de notre article, nous employons le nom en anglais Belt and Road Initiative ou BRI, plutôt que le nom de Nouvelles Routes de la Soie qu’on retrouve en français, d’une part pour reprendre les termes par l’État chinois dans sa propre traduction et d’autre part, pour établir un contraste entre l’Initiative elle-même et le récit qui l’accompagne.

[2] Le document est publié le 28 mars 2015 par la Commission Nationale sur le Développement et la Réforme, le Ministère des Affaires Étrangères et le Ministère du Commerce de la République Populaire de Chine « avec l’autorisation du Conseil d’État » et mis en ligne en anglais sur le site du Belt and Road Forum for International Cooperation en avril 2017, et sur le site du Conseil d’État en juin 2017.

[3] Document « Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st Century Maritime Silk Road »

[4] Nous pouvons ici faire référence à l’usage fréquent du concept des Routes de la Soie dans le travail de muséographie par exemple, ou à son apparition dans des œuvres de culture populaire, comme la série Vikings, produite par la History Channel.

[5] Communiqué publié en anglais sur le site du Ministère des Affaires Étrangères. Traduisant la transcription de l’allocution publiée sur le site Xinhua du mandarin vers l’anglais, Zhao Kejin (2019) parle plutôt de « telling the Chinese story well, spreading the Chinese voice well » (« bien raconter l’histoire chinoise, bien répandre la voix chinoise »).

[6] Voir aussi Tong, Yu, Xi et Tong, 2020; Cheng, 2019 et Lauridsen, 2019.

[7] L’Association Chinoise de Communication pour la Culture Religieuse (zhonghua zongjiao wenhua jiooliu xiehui, 中华宗教文化交流协会) se définit comme « une association composée de volontaires de la Chine continentale, de la Région Administrative Spéciale de Hong Kong, de la Région Administrative Spéciale de Macao, de Taïwan et des régions de l’étranger qui sont intéressés par les échanges culturels religieux » (document de présentation à télécharger, hébergé sur le site du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, https://uprdoc.ohchr.org)

[8] Le 21 mars 2018, une réforme modifie le statut de l’Administration d’État pour les Affaires Religieuses, en la plaçant sous l’autorité du Département du Travail de Front Uni, dont Wang Zuo’an est aujourd’hui le vice-directeur. La réforme met plusieurs mois à être mise en œuvre (Joske, 2019).

[9] Xuecheng a depuis démissionné ou été renvoyé de ses nombreuses fonctions, ayant été accusé par deux moines d’harcèlement sexuel à l’égard de disciples (Hernández, 2018).

[10] Les cinq principes sont : la coordination des politiques, la connectivité infrastructurelle, l’échange sans entrave, l’intégration financière et les liens people-to-people – notion que nous aurons l’occasion d’expliciter).

[11] Notre préférence étant pour le langage inclusif, nous préférons employer les termes de « moine » et « moniales ». En revanche, il n’en est pas de même pour nos sources primaires, qui font exclusivement références aux moines, invisibilisant ainsi les femmes ayant adopté une vie monastique. Notons qu’il existe un grand débat au sein des communautés bouddhistes sur le droit des femmes à accéder à la pleine ordination.

[12] D’autres exemples sont le Forum sur le Bouddhisme Chinoise et la Route Maritime de la Soie, organisée au Guangdong depuis 2015, le Forum du Bouddhisme Theravada, organisé au Yunnan en 2016 et 2017, la Table Ronde sur le Bouddhisme de la Mer du Sud Chinoise organisé depuis 2016 à Shenzhen (Guangdong), le Forum du temple Chong Sheng organisé en 2017 à Dali (Yunnan) et un colloque organisé au Qinghai questionnant la façon dont le bouddhisme tibétain pourrait « mieux servir la BRI et résister le séparatisme » (Zhang, 2018).

[13] Les membres de l’ABC sont parfois ce qu’on appelle des « bouddhistes laïcs/laïques », c’est-à-dire des pratiquant.es du bouddhisme qui occupent le plus souvent des fonctions dans les associations gérant les temples ou jouissant d’une certaine autorité dans la communauté bouddhiste, mais qui n’appartiennent pas aux ordres monastiques.

[14] Les images des cas d’auto-immolation, au Vietnam et au Tibet par exemple, ont durablement marqué les esprits, tant elles ont circulé dans les médias, au point de devenir presque iconiques (Murray Yang, 2011)

[15] Il existe plusieurs difficultés à quantifier la religion en Chine : d’une part, l’absence de chiffres officiels fiables, d’autre part un écart entre la pratique religieuse et l’identification religieuse, compte tenu du sens accordé à l’appartenance religieuse dans la pensée chinoise et des risques politiques que courent les personnes qui s’identifient comme appartenant à une religion ou une autre. En dehors de la Chine, la pression politique n’est pas tant un obstacle mais le sentiment et le vocabulaire d’appartenance propres au bouddhisme rend également difficile une quantification des croyant.es.

[16] Le terme anglais people, comme le terme ren (人) en mandarin, désigne à la fois les peuples et les personnes en général, un double-sens qui ne se transmet pas en français. L’expression renmin waijiao peut aussi se traduire en « diplomatie du Peuple » mais nous choisissons d’employer la traduction que l’État chinois utilise lui-même dans sa communication en anglais.

[17] « Régulations pour les Affaires Religieuses » (zongjiao shiwu tiaoli, 宗教事务条例), adoptées par le Conseil d’État le 26 août 2017, entrées en vigueur le 1er février 2018.

[18] Plus spécifiquement, l’AEAR est scindée en deux bureaux au DTFU : l’un traitant de « responsabilités fonctionnelles » pour l’ensemble des religions, et l’autre traitant individuellement de chaque religion.

L’appropriation de la mer en Asie du Sud-Est

RG v7, n2, 2021

Jean-Marie Crouzatier (2018). L’appropriation de la mer en Asie du Sud-Est

Paris, L’Harmattan. Collection Points sur l’Asie.

La mer de Chine du Sud, ou, comme l’auteur l’explique, la mer d’Asie du Sud-Est est le lieu de tensions et de conflits depuis plusieurs décennies : d’abord limités au contentieux bilatéral entre la Chine et le Viet Nam à propos de l’archipel des Paracels, les litiges se sont complexifiés, multilatéralisés sur la question des Spratleys, avant de se généraliser à l’ensemble de la zone depuis les années 1990.

Ces tensions, dont il est rarement question dans les médias occidentaux, dépassent largement le cadre régional, car les enjeux sont considérables : sur le plan économique, les sous-sols sont riches en pétrole et les ressources halieutiques importantes ; sur le plan stratégique, la possession d’une mer territoriale dans cette partie de l’océan, et plus encore d’une zone économique exclusive, permet de contrôler l’accès à ces ressources. Cette mer semi-fermée voit le passage d’un important trafic maritime, l’essentiel du commerce maritime entre l’Asie de l’Est d’une part, et l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Europe d’autre part, trafic qu’il est possible de contrôler et surveiller au passage des détroits et au large des nombreuses bases que les protagonistes construisent sur les ilots. Sur le plan géopolitique, la confiscation de cette zone par la Chine pourrait remettre en question le statu quo dans la région.

Les contentieux en mer d’Asie du Sud-Est ont donné lieu à de très nombreux travaux académiques, dont l’analyse et la compréhension des causes et des enjeux, économiques (ressources en hydrocarbures et halieutiques) et stratégiques (surveillance et contrôle du trafic maritime), semblent être la ligne directrice. Dans le contexte actuel où la mondialisation est devenue dépendante du commerce maritime, ces tensions dépassent amplement le cadre régional car elles remettent en question l’équilibre géopolitique mondial (p.13) : l’enjeu en est le contrôle possible de l’intense trafic maritime qui transite par la mer, mais aussi la relation entre la Chine et ses voisins d’Asie du Sud-est. A partir de ce postulat, Jean-Marie Crouzatier, professeur émérite des universités et spécialiste en droit constitutionnel et international, propose une relecture de ces conflits en mer d’Asie du Sud-Est.

Il interroge pour cela les implications et les intérêts de chaque État, ainsi que la capacité du droit international à maintenir un climat de paix. Dans cette perspective, l’ouvrage s’organise en trois parties, dont chacune répond à une problématique. Dans une première section sur la mer, enjeu sécuritaire en Asie du Sud-est, il s’agit pour l’auteur de comprendre d’abord quels sont les intérêts économiques et politiques que soulève cet espace maritime et quel est l’état des revendications entre les États riverains. Parfois assez chronologique, la section campe un portrait réaliste des enjeux mais gomme certains éléments, comme l’attitude longtemps ambiguë du Vietnam du Nord envers la Chine dans ce conflit, la lettre d’appui de Hanoi de 1958 en faveur de la revendication chinoise, puis la proposition d’échange de souverainetés – les Paracels à la Chine et les Spratleys au Vietnam, proposition refusée par Pékin (Lasserre, 1996).

Dans une deuxième partie, consacrée à l’émergence des disputes territoriales et maritimes, l’auteur soulève la question de la légitimité de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est et analyse le positionnement des autres États face à cette affirmation chinoise, affirmation qui prend de plus en plus les apparences d’une mainmise de la part de la Chine. Enfin l’auteur consacre une troisième partie à la réponse que peuvent donner la diplomatie et le droit international aux tensions régionales. C’est cette partie qui constitue la plus grande valeur ajoutée à l’ouvrage, en s’écartant du classique discours sur la rivalité politique, pour proposer une lecture mariant à la fois analyse juridique et calculs politiques.

Si l’auteur signale qu’il ne prend parti pour aucun État, car cela signifierait se retirer du débat, une vive critique ressort de ces pages à l’endroit des revendications. Bien que la Chine ait une part de responsabilité importante dans les différends de cette région, une grande partie de ce livre conteste les arguments chinois (« eaux historiques », « ligne des neufs traits », quatre archipels au lieu de deux, une lecture chinoise qui propose de tenir compte de hauts-fonds non émergés). Selon Jean-Marie Crouzatier, l’attitude provocatrice et l’intervention de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est s’inscrit d’une part dans la confrontation sino-américaine (p.139) et d’autre part dans « une stratégie qui tente de s’affranchir du système des normes internationales reconnues » (p.241) dans le cadre d’une affirmation de plus en plus claire des ambitions de la Chine (Ekman, 2020; Mottet, 2020). Une analyse de la même ampleur au sujet des autres États riverains, tel que le Viêt Nam, aurait pu enrichir cette étude, et notamment l’évolution des positions du Vietnam, des Philippines ou de la Malaisie, au départ souvent assez contestables elles aussi sur le plan du droit international, et qui désormais se campent délibérément dans une optique de dénonciation implicite d’une lecture, il est vrai, très particulière de la Convention sur le droit de la mer de la part de la Chine. De même, l’auteur ne développe guère de regard critique sur le concept de la stratégie dite du « collier de perles » dans l’océan Indien, ou sur l’idée du piège de Thucydide en mer de Chine ; non pas que la stratégie de la Chine ne soit pas de plus en plus marquée au coin de l’affirmation musclée, mais parce que ces grilles de lectures émanent elles-mêmes d’acteurs partie prenante du conflit et sont donc des représentations, à considérer avec le recul nécessaire.

La gestion des contentieux par des accords diplomatiques semble aujourd’hui dans l’impasse. En cause, l’incapacité du droit international (Convention de Montego Bay de 1982) et des organismes juridictionnels (Cour internationale de justice, Tribunal international du droit de la mer, Cour permanente d’arbitrage) d’imposer un règlement durable des conflits, surtout après le refus clairement affirmé de la Chine de respecter le verdict de la Cour Permanente d’arbitrage de 2016. Rien de nouveau ici, mais l’auteur souligne les limites de toute stratégie juridique ici, surtout face à une Chine qui semble affirmer son désir de changer les normes internationales. Toutefois, l’auteur reste optimiste et propose divers préalables qui encourageraient un apaisement des tensions. Ainsi, l’abandon par la République populaire de Chine de la ligne des neufs traits, une définition unanime d’une île, d’un récif et d’un rocher, ou encore la création d’une organisation régionale de gestion des pêcheries, favoriseraient un climat de confiance propice aux négociations. L’auteur demeure cependant modérément optimiste au vu du faible degré de progrès des négociations sur le Code de conduite que les États de la région se sont pourtant engagés à négocier en 2002.

Au travers de cet ouvrage, Jean-Marie Crouzatier s’efforce donc de proposer un bilan du conflit à ce jour et d’esquisser une réflexion sur ses lignes de force. Son analyse des contentieux actuels, par une approche juridique, apporte des clés utiles à la compréhension des enjeux géopolitiques en mer d’Asie du Sud-Est, et souligne l’évolution du conflit vers une plus forte place accordée par les protagonistes d’Asie du Sud-est à la dimension juridique, dans un effort pour faire contrepoids à l’affirmation politique et militaire décomplexée de la Chine. La dimension juridique de l’ouvrage, clairement exposée, constitue ainsi un apport précis et articulé au débat sur la question. Davantage de cartes pour illustrer les lectures du droit de la mer par les différents protagonistes auraient été les bienvenues. Malgré cela, clair et illustré, cet ouvrage est facilement accessible à tout lecteur intéressé par la géopolitique de l’Asie du Sud-Est, et de ses conflits frontaliers et maritimes en particulier.

Frédéric Lasserre

Références

Mottet, É. (2020). La puissance décomplexée de la Chine. Montréal, PUM.

Ekman, A. (2020). Rouge Vif. L’idéal communiste chinois. Paris, L’Observatoire.

Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. L’Harmattan, Montréal/Paris.

Quel pouvoir pour la Chine ? une critique du soft power

RG, v7 n2, 2021

Alex Payette

Alex Payette, Ph.D, est Professeur auxiliaire au Glendon College, York University (Toronto). Il est également Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et Professeur Auxiliaire au département de science politique du Glendon College. Ancien stagiaire postdoctoral Banting pour le CRSH (2018-2020), il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur la structure du Parti-Etat ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine.

Résumé: Basé sur une approche apparentée à la politique comparée, l’article soutient l’idée que pour être à même de comprendre et d’expliquer la politique étrangère chinoise ainsi que sa diplomatie, il faut se tourner du côté du Parti-État, de sa logique et de son fonctionnement interne. En ce sens, au lieu de parler de soft ou encore de sharp power, il serait bon de revoir comment fonctionne le Parti-État afin de voir si les intentions qu’on lui prête sont fondées.

Mots-clés: soft power, sharp power, diplomatie, Chine, loup guerrier

Abstract: Based on an approach closer to comparative politics, the article puts forward the idea that in order to understand Chinese foreign policy and its overall diplomacy, we are required to go back to the Party-State, to its internal logic and inner workings. Hence, rather than talking about soft or even sharp power, it would be wise to assess how the Party-State actually works in order to see if the intentions attributed to it are justified.

Keywords: soft power, sharp power, diplomacy, China, wolf warrior.

Introduction

La notion de soft power (Nye, 1990 ; 2004) est souvent mobilisée dans le champ des études en relations internationales afin de comprendre les agissements de la République Populaire de Chine sur la scène internationale (Li, 2009 ; Lai et Liu, 2012 ; Voci et Luo, 2018 ; Zhu et al., 2020). Pour la période de 1949 à 1976, la politique étrangère de la Chine est principalement le fait du lègue de Zhou Enlai 周恩来 et par la suite, de Deng Xiaoping. Deng, après les méandres de la Révolution culturelle, a tenu à tout prix à éviter les frictions avec les grandes puissances, d’où son objectif de paix et développement 和平与发展. Le tout a été repris sous Hu Jintao (2003-2012) par le biais du concept de la montée pacifique 和平崛起 – qui exprime en soit le retour de la puissance chinoise plutôt que son ascension. Beijing, qui connaissait bien le hard power, ne deviendra familière avec le concept de soft power 软实力 qu’au milieu des années 1990. Cela dit, et malgré que le concept de soft power ait trouvé son interprète principal dans la personne de Wang Huning, éminence grise responsable des Trois Représentants 三个代表, de la Société Harmonieuse 和谐社会 et du Rêve Chinois 中国梦, la manière dont le Parti conduit sa politique étrangère et sa diplomatie demeure embourbée dans la structure de l’État léniniste.

Pendant l’ère Deng-Jiang (1978-2003), nous avons vu une Chine plus « silencieuse » qui tentait de s’ouvrir au monde, de s’intégrer progressivement aux multiples structures internationales – s’inspirant directement des adages maoïstes (p.ex. chercher la vérité par le biais des faits 实事求是 ; dissimulez vos capacités et attendez votre heure 韬光养晦、有所作为, etc.), sans pour autant faire référence au soft power. Cette posture, aux antipodes de la diplomatie de la critique idéologique des années Mao, reflète au contraire la direction du Parti en matière de réformes à l’époque. Le leadership était alors aussi conscient que la voie de la confrontation – vu la situation militaire et économique de la Chine – n’était pas souhaitable. L’ascension pacifique directement inspirée des idiomes précédents avait le même objectif de consolidation économique, sans toutefois prétendre à une Chine en tant que puissance.

Depuis le virage à gauche amorcé par Xi Jinping en 2013, on voit un retour de cette vision conflictuelle de la politique étrangère basée sur des répertoires discursifs maoïstes, mais cette fois-ci, les performances des acteurs suivent le pas. C’est possiblement le début des performances conflictuelles – par le biais de la diplomatie guerrière implémentée par les agents diplomatiques – qui a brouillé la donne lorsque vient le temps de comprendre la politique étrangère chinoise. Cela dit, et quoique cette approche guerrière coexiste avec celle de la main tendue (ex. diplomatie des masques), le tout existe dans son ensemble à l’intérieur de la structure du Parti-État, qui elle-même se trouve à être fragmentée, disjointe et victime de forces centrifuges. Malgré tout, l’étiquette de soft power colle à la peau de Beijing qui, pourtant, peine à mettre en place une véritable stratégie diplomatique cohérente depuis 2013[1].

En ce sens, nous soutenons que la notion de soft power n’est pas adaptée pour rendre compte de certaines facettes de la politique étrangère et de la diplomatie telles que conduites par le Parti-État. Cette notion, ainsi que celle de sharp power, interprète les comportements, les discours et les actions de la Chine d’une manière exogène et post-hoc qui, la plupart du temps, ne tient pas compte des réalités et problématiques internes – structurelles et systémiques – propres au Parti-Etat chinois. Ce faisant, et faute de pouvoir proposer un terme capable de capturer cette réalité dont nous parlons, nous soutenons l’idée qu’en grande partie, la politique étrangère et la diplomatie chinoise devraient être comprises comme délibérées et non intentionnelles. Cette perspective macro tente de saisir et d’expliquer la logique derrière une majorité des actions posées par le Parti sur la scène internationale. Cet article s’adresse directement au champ des études en relations internationales, ainsi qu’aux sous-champs des études sur le soft power, la diplomatie, de la géopolitique, et de l’analyse de la politique étrangère (FPA) par une réflexion qui tire ses sources de la politique comparée et des sous-champs des études sur les régimes autoritaires et plus particulièrement sur le Parti-Etat Chinois. L’objectif premier de ce texte est de recentrer la problématique du soft power chinois vers une discussion sur le fonctionnement interne du Parti, sur les problèmes de l’État léniniste chinois, qui se reflètent directement sur le contenu et la conduite de sa politique étrangère. Le but n’est pas de discréditer l’usage ni la notion de soft power, mais plutôt de proposer une autre avenue explicative basée sur une compréhension du Parti-État. En ce sens, la contribution de cet article est d’ordre théorique.

Dans un premier temps, nous effectuons un retour sur la littérature du soft power chinois, sur ses problèmes, ainsi que sur la notion de sharp power, parfois utilisée comme solution conceptuelle afin de rendre compte des actions de Beijing sur la scène internationale. Ensuite, nous discutons de la diplomatie du loup guerrier des agents du Ministère des Affaires Étrangères (MFA) chinois et sa place dans la discussion du soft power. Enfin, à la lumière des trois premières sections, nous proposons une discussion plus large sur le fonctionnement du Parti-État et ce que cela implique pour le soft power de manière générale.

  1. Une revue du soft power chinois

Avant d’engager notre section plus critique, il nous incombe de faire un bref état des lieux sur la question du soft power chinois. Sans pouvoir faire un retour complet sur les études sur le soft power en Chine (et en langue chinoise), une partie importante des études récentes portant sur le sujet mettent l’accent sur des éléments culturels (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2020 ; Liu, 2020 ; Voci et Luo, 2017 ; Ying et al. 2019 ; Kurlantzick, 2007), mais principalement la diplomatie culturelle (Voci et Luo, 2017 ; Liu, 2020), sur les instituts Confucius (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2019 ; Lo et Pan, 2016). En fait, ce dernier, surtout depuis 2019, est probablement le sujet le plus en vogue pour les pundits et une grande partie de la communauté académique occidentale.

Le reste des études portent majoritairement sur les liens commerciaux ou encore l’aide internationale de la Chine (Varral, 2012 ; Kurlantzick, 2009 ; Fijałkowski, 2011), sur l’attrait du modèle de développement chinois (Beijing Consensus) à l’étranger (Pang, 2009 ; Kurlantzick, 2009 ; Cho et Jeong, 2008). Bien entendu, c’est sans parler des sous-produits récents du soft power, comme la diplomatie du panda (Zhu, 2013), de la science, des masques (Wong, 2020), des vaccins, pour ne nommer que ceux-ci. Cela dit, beaucoup s’accordent pour dire que l’offensive de charme de Beijing ne fonctionne pas vraiment, surtout lorsque l’on pense au cas de Taiwan (Lin et Chu, 2020), de Hong Kong (Zweig, 2020), et même à l’image que possède la Chine aux États-Unis et au Japon (Chu, Huang et Liu, 2020).

En ce sens, les études mettent l’accent sur des éléments typiques présents dans la définition originale de Nye. Selon elles, la Chine tente de se mettre en scène par le biais surtout de diffusion culturelle, copiant parfois maladroitement les États-Unis. Aussi, selon Voci et Luo, et c’est sûrement l’opinion d’autres, le Parti met en place cette stratégie de soft power de manière consciente, réfléchie et officielle (2017). Le Parti, par le biais d’idiomes et de slogans, communique directement avec la communauté internationale (Voci et Luo, 2017), le tout est élaboré de manière publique par l’État – et non le Parti – si bien que ce dernier planifie les initiatives de soft power afin de pouvoir les traduire en gains économiques. Cela dit, il faut faire attention aux intentions que l’on prête au Parti – et non à l’État – en matière de soft power.

1.1. Peut-on vraiment parler de soft power ?

Contrairement au hard power, le soft power se veut un ensemble d’outils qui ne sert pas à punir, contraindre, ou encore à menacer les autres acteurs afin que ceux-ci adoptent un comportement désiré. Par le biais de ses composantes valorielles et culturelles, se veut un moyen d’amener les acteurs vers un choix tout simplement, car ils sont attirés par une image qui est projetée – d’où l’idée des likeable features – et parce qu’ils envient, souhaitent imiter ou encore devenir plus comme, dans le cas actuel, les États-Unis.

Le soft power demeure défini de manière très large dans ce qu’il est, mais aussi de manière précise par ce qu’il n’est pas : le hard power. La facture du soft power se veut ainsi la culture et les valeurs (comme démontré dans la section précédente), à la fois mises de l’avant en tant que normes et valeurs défendues par un acteur (plus souvent qu’autrement un État-Nation), et projetées vers l’extérieur par le biais de la politique étrangère. Le tout doit demeurer cohérent et relativement uniforme, car la crédibilité d’une puissance est mesurée en ces termes, et la crédibilité est, sur la scène internationale, une ressource rare.

Or, et c’est potentiellement là le problème chez les auteurs comme Voci et Luo (2017), il ne faut pas confondre soft power et propagande en provenance de l’appareil du Parti-État. Les efforts que fait Beijing n’ont que rarement les effets escomptés en ce qui concerne l’image de la Chine en son entier à l’étranger. En fait les opérations de charmes coûteuses (comme accueillir les Jeux olympiques par exemple) ressemblent à beaucoup d’autres de ses investissements peu lucratifs (comme le projet du One Belt, One Road 一带一路)[2]. Cela dit, ces opérations très élaborées doivent d’abord et avant tout faire la promotion de la Chine par le biais de la narrative du Parti-État. Et c’est là que réside le problème principal pour Beijing. Le soft power provient de sa structure autoritaire d’organisation politique et sociale. En plus, depuis l’arrivée de Xi Jinping, le Parti-État dans son entier se voit contraint à mettre un accent de plus en plus marqué sur l’idéologie et le travail idéologique, éléments moins importants sous Hu Jintao ou encore Jiang Zemin. Sous Xi, l’idéologie envahit le champ culturel, en plus d’être à nouveau le cadre de référence pour les comportements jugés acceptables et requis. La surveillance idéologique, qui restreint certains discours et façonne ce que l’on peut faire/dire sur les médias sociaux, a aussi gagné en importance depuis 2017. Pensons par exemple à la surveillance accrue du contenu retrouvé sur les plateformes comme Douyin 抖音 et Kuaishou 快手 ainsi qu’à la nouvelle réglementation sur le type de contenu qui peut être diffusé en flux.

Le régime autoritaire, de manière générale, est en mesure de mettre en place des structures de contrôle social et culturel – parfois avec des limites poreuses et mal définies – qui n’encouragent pas l’innovation ou encore la créativité, éléments essentiels du rayonnement d’un État. Ainsi, bien que certains pays – en Afrique et au Moyen-Orient surtout – aimeraient imiter le développement économique de la Chine, ceux-ci n’ont pas nécessairement la volonté de ressembler à la Chine. Et c’est là le problème principal de qui est nommé soft power chinois : il dépend en grande partie de ce que les autres États en disent (Machida, 2010).

Même lorsque l’on parle de rayonnement médiatique, par le biais du réseau mis en place par l’État chinois pour s’adresser aux publics non-sinophones, l’audience du contenu préparé par Beijing demeure limitée pour deux raisons : 1) le public international n’est pas assujetti aux mêmes règles que les citoyens chinois (ex. accès aux médias étrangers, à la littérature grises des autres États, etc.) ; 2) l’ensemble du contenu doit être revu et approuvé par le système fonctionnel de la propagande 文宣系统, le rendant parfois superficiel ou encore en contradiction avec le reste du monde. L’incapacité de vraiment rayonner est donc due en grande partie à la nature du système, à la structure et au fonctionnement de l’État léniniste chinois. Enfin, il faut également se demander dans quelle mesure le Parti tente vraiment de produire ce que l’on appelle du soft power ? Pour nous, ce terme demeure une rationalisation post-hoc qui tente de faire sens des actions du Parti-État en des termes occidentaux.

1.2. Le sharp power : une solution ?

Le sharp power (Walker, 2018 ; Walker et al., 2018 ; NED, 2017), un concept très proche du soft power, fait référence à la capacité qu’a un régime à influencer un autre acteur afin de potentiellement déstabiliser son système politique par le biais de stratégies de manipulation. Ce concept a été mis de l’avant afin de rendre compte principalement de la réalité diplomatique de la Russie et de la Chine qui, parfois n’utilisent ni le hard power, ni le soft power à proprement parler (NED, 2017). En ce sens, le sharp power définit la manière dont les régimes autoritaires étendent leur influence par le biais de propagande extérieure qui vise à changer la perception desdits régimes, de leurs normes et valeurs, auprès de l’audience occidentale. Cela dit, en quoi le sharp power diffère-t-il réellement du soft power ?

Tableau 1: Sharp et Soft power (comparatif)
Sharp power Soft power
Objectifs Changer, influencer l’opinion publique ainsi que la vision politique d’un agent afin d’obtenir un résultat plus favorable envers l’agent initial
Outils Culture, valeurs, normes, politiques.
Diffusion Médias de masse, médias sociaux, système d’éducation, diplomatie
Élément accentué Désirabilité Coercition indirecte, manipulation, confusion
Intention Attirer, séduire l’audience Pénétrer le système médiatique, l’environnement politique du pays ciblé

Le tableau 1 montre que le soft et le sharp power se ressemblent beaucoup, sans pourtant être exactement la même chose ; le sharp power demeure plus pernicieux. Cela dit, certains attributs rapprochent également le sharp power du hard power, si ce n’est que de par sa nature coercitive. Aussi, ce concept faisait surtout état des actions de la Russie et de la Chine à l’intérieur de pays plus vulnérables (ex. Pérou, Argentine, Pologne, Slovaquie [NED, 2017]), mais depuis peu, ce qualificatif est venu décrire l’influence que possède la Chine dans certains pays occidentaux, dont l’Australie, le Canada et les États-Unis.

Alors, devrait-on parler plutôt, dans le cas de la Chine, de sharp power ? La réponse n’est pas simple. Bien que des critiques existent déjà à l’endroit de la notion (Liu, 2018), nous avons décidé de mettre l’accent sur trois aspects problématiques : 1) le sharp power n’existe qu’entre le soft et le hard power et n’a pas vraiment d’existence propre ; 2) celle-ci nécessite que l’on connaisse l’intention de l’acteur ; 3) le sharp power est utilisé pour qualifier/identifier le même type d’actions de chose que le soft power (ex. la problématique des instituts Confucius).

Nous pourrions également ajouter une quatrième problématique, soit celle de la facture idéologique de la notion de sharp power. En effet, celle-ci semble être une version améliorée du péril jaune 黄祸, ou encore de la menace chinoise (Xinhua, 2018) ; une réponse à l’influence grandissante de la Chine, un régime autoritaire, au sein du monde occidental. Cela dit, la menace idéologique est une voie à double sens : Beijing perçoit également les valeurs dites universelles occidentales comme source de problème pour son système politique. Le leadership communiste est, depuis les années 1980, inquiet de l’occidentalisation de Chine ainsi que du soft power américain qui peut à terme causer des troubles sociaux au sein de la population chinoise. Ce faisant, si une des parties de la définition du sharp power inclut la propagande extérieure et la pénétration de l’environnement médiatique, social et politique, alors le sharp power ne semble servir qu’à définir ce que les uns trouvent inacceptable des autres.

Le discours autour de la notion du sharp power souligne la présence d’un double standard quant à l’acceptabilité de certaines méthodes diplomatiques par certains agents, acceptabilité qui dépend d’un positionnement sur un continuum politique entre démocratie et régime autoritaire. On peut penser par exemple aux sanctions de l’administration Trump qui visaient en premier lieu à contraindre la Chine à ouvrir certains secteurs de son marché domestique. Le tout a été qualifié de juste, de rétribution pour une Chine qui ne joue pas selon les règles. Cela dit, quand Beijing utilise des leviers économiques pour obtenir gain de cause face à un autre gouvernement, le label utilisé est celui de l’injustice et du sharp power. Ce faisant, la charge idéologique qui se trouve derrière cette notion, sans parler du champ lexical péjoratif y étant associé, en plus de l’intention négative qui lui est attribuée, font du sharp power une partie du discours construit sur des discours d’observateurs externes. Nous pourrions offrir le même constat pour soft power.

  1. La diplomatie guerrière chinoise

Depuis le début annoncé de la pandémie en janvier 2020, le MFA est sur le pied de guerre. Nous avons vu des cadres comme Zhao Lijian 赵立坚 et Hua Chunying 华春莹 – sans parler des ambassadeurs chinois aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne – poser des commentaires de mauvais goût, parfois conspirationnistes sur les réseaux sociaux, dont Twitter.

Ces commentaires, qui frôlent souvent l’incident diplomatique, expriment bien ce qu’est la diplomatie du loup guerrier (Wolf Warrior diplomacy 战狼外交)[3] : tourner une position défensive en une position offensive 转守为攻. Ce système discursif, produit de l’appareil de propagande domestique, n’est pas régi par les règles ou même les fonctions de la communication (ex. il n’utilise pas les conventions de sens, ni ne cherche à avoir du sens ou même à en produire). La diplomatie du loup guerrier possède ses propres règles, son propre champ de référents, et des objectifs qui sont, la plupart du temps, mal définis[4].

Ce type d’approche, qui fait fît des conventions diplomatiques établies par Zhou Enlai, est l’expression du virage à gauche opéré par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir. Elle représente l’idéologie du Parti dans une Chine post-société harmonieuse[5], où l’on parle (à nouveau) de lutte politique et de sécurité politique. Ce retour à la lutte politique inhérente à la diplomatie guerrière positionne la Chine comme une puissance établie qui doit se défendre, peu importe la situation. La diplomatie guerrière est ancrée dans la logique de la fuite vers l’avant : même lorsque sont commis des impairs, il est impossible de revenir en arrière, car cela serait un humiliant signe de faiblesse. En ce sens, la diplomatie à la manière de Xi Jinping 习式外交 a forcé la Chine à passer outre sa position défensive afin de créer une position offensive.

3. Une posture ambivalente

D’emblée, les principes fondamentaux qui guidaient jusqu’à tout récemment la politique étrangère chinoise étaient les cinq principes de la coexistence pacifique 和平共处五项原则 tel que définis par Zhou Enlai : 1) le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté territoriale de tout un chacun ; 2) la non-agression mutuelle ; 3) la non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de tout un chacun ; 4) l’égalité et les bénéfices mutuels ; 5) la coexistence pacifique. Le principe de la non-ingérence/interférence est certes celui auquel tient le plus Beijing, qui l’utilise parfois ce dernier afin d’éviter les critiques externes, comme un bouclier contre les accusations. En temps normal, pourtant, le MFA respectait les grandes lignes mises en place par Zhou et reprises par Deng Xiaoping au début des réformes. Cette posture représentait alors l’inconfort de la part des hautes instances du Parti avec le power politics 强国政治 qui, selon celles-ci, ne faisait qu’attirer l’attention de l’Occident vers l’URSS, menant ainsi à une logique de confrontation durant la guerre froide. En ce sens, Beijing a longtemps joué à la politique du dénominateur commun (c.-à-d. attendre de voir ce que les autres font pour se positionner.

Cela dit, depuis le 18e Congrès – et encore plus depuis le 19e en 2017 – Xi a demandé à que l’on « raconte (correctement) l’histoire de la Chine » 说好中国故事 et que l’on « établisse une interprétation correcte de l’histoire du Parti » 树立正确党史观 (Xinhua, 2021). Par le fait même, un système de propagande visant l’extérieur de la Chine (surtout par le biais du MFA et des médias nationaux) a été mis en place afin de s’en assurer. Cela dit, cette approche basée sur la démonstration de fierté ou d’honneur 引以自豪 – qui cherche également à contrôler ce qui est dit sur la Chine – ignore les fonctions de bases inhérentes à la communication, elle-même un élément essentiel de la diplomatie. Le fait de raconter l’histoire de la Chine (correctement) met l’accent de manière unilatérale sur les intérêts fondamentaux de la Chine en criant à la faute/à l’injustice (crying foul) et parfois en accusant les autres de ne pas comprendre ses demandes.

Bien entendu, la Chine peut s’exprimer comme elle veut, même si cela crée des problèmes d’interprétation à l’extérieur de la Chine. Et comme le pire ennemi de Beijing est souvent Beijing elle-même, la mécompréhension qui résulte de la diplomatie guerrière peut pousser certains pays à formuler une politique étrangère plus agressive face à la Chine, lui causant ainsi des problèmes. Faire preuve d’une attitude dure sans toutefois la justifier ne fait que détruire le capital politique du Parti tout en enlevant sa légitimité à sa politique étrangère. Mais alors, comment expliquer cette diplomatie guerrière au vu de concepts comme soft, hard, et de sharp power ? La diplomatie du loup guerrier n’est une expression d’aucun d’entre eux. Au contraire, pour la comprendre, il faut se tourner vers l’appareil du Parti-État.

4. Retour vers le Parti-État

 Une fois à même de saisir les problèmes liés à l’utilisation de la notion de soft et de sharp power, il faut se demander comment comprendre la politique étrangère et parfois ce que la littérature occidentale qualifie de soft power chinois. La réponse n’est pas simple, car elle se trouve directement liée au fonctionnement interne de l’appareil du Parti-État.

En fait, avant de ré-aborder les qualificatifs comme soft et sharp, il nous faut faire un détour par le Parti et son administration. Le système communiste chinois, tel qu’il existe aujourd’hui, met de l’avant une image centralisée et unifiée autour de la personne de Xi Jinping, ou encore du gouvernement central de Beijing. Cela dit, le système, depuis sa fondation, est fragmenté, disjoint et opaque (Lieberthal, 1992). Ce système, basé sur la centralisation du pouvoir décisionnel et la décentralisation des responsabilités (mise en place des politiques), donne lieu à de la résistance et à de la collusion bureaucratique (Zhou, 2009), ainsi qu’à du marchandage entre les unités bureaucratiques/administratives/gouvernementales lors de l’élaboration et la mise en place des politiques (Lampton, 1992). Il faut ajouter à cela les tensions qui existent entre le gouvernement central et les provinces (Zheng, 2007 ; Li, 1998), et les tensions qui existent entre les multiples groupes informels au sommet du Parti-État. L’appareil du Parti-Etat est donc enclin à agir de manière désordonnée, illogique ou encore incohérente. Aussi le système fonctionnel des affaires étrangères n’échappe-t-il pas à cela.

Tableau 2: Le système des affaires étrangères (simplifié)
Organes principaux Rang
Organes « généraux »
Commission Centrale des Affaires Étrangères National
Unité de travail de la Commission Ministériel
Ministère des Affaires Étrangères Ministériel
Département Central du Front Uni Ministériel
Comité des Affaires Étrangères du Congrès Populaire National Ministériel
Comité des Affaires Étrangères de la Commission Consultative Populaire Politique Nationale Ministériel
Taiwan, Macao, Hongkong
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Hong Kong et Macao National
Unité de travail du groupe Ministériel
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Taiwan National
Unité de travail du groupe Ministériel

*Données publiques officielles disponibles sur Internet[6]

Le tableau 2 n’inclut qu’une liste sommaire des acteurs directement impliqués dans les affaires étrangères. À première vue, la Commission Centrale des Affaires étrangères – dirigée par Xi – donne le ton à l’ensemble des organisations qui suivent. Cela dit, outre le MFA, qui n’a qu’une fonction de porte-voix, les autres comités ou encore groupes de travail réussissent souvent à se tailler une place en matière de politique étrangère dans la mesure où le système d’emblée fragmenté définit également de manière confuse les responsabilités et les limites. Plusieurs de ces institutions se retrouvent ainsi sur un pied d’égalité hiérarchique, compliquant encore plus la mise en place d’un discours unifié et cohérent.

C’est ainsi que Han Zheng 韩正, le directeur du Groupe de travail portant sur Hong Kong et Macao, a conduit pendant des semaines en 2019 une politique de confrontation avec Hong Kong qui allait à l’encontre du message de Beijing[7]. On peut également penser au discours tenu directement par Xi Jinping à l’endroit de Taiwan, ou encore du porte-parole du Ministère de la Défense, Wu Qian 吴谦, sur le même sujet. En ce sens, même le Ministère de la Défense peut réussir à s’immiscer dans le processus. Pendant les négociations entre la délégation de Liu He 刘鹤, vice-Premier et économiste de Xi Jinping, et les Américains durant la guerre commerciale en 2019, même les quotidiens nationaux comme le People’s Daily, n’ont cessé de critiquer l’approche conciliatrice de Liu tout en insultant Washington. Et comme le système de la propagande est dirigé par Wang Huning, membre du comité permanent du Politburo associé à l’élite pré-Xi, l’accord à la publication de ce type de commentaires n’a pu venir que de lui. Et c’est sans parler de la politique de séduction que mène le Département Central du Front Uni auprès des communautés chinoises d’outre-mer, politique qui pose problème pour Beijing à l’heure actuelle. En ce sens, il faut parler de plusieurs politiques étrangères.

Cette discussion sur la disjonction et les tensions qui peuvent exister entre les acteurs nous amène à examiner certaines des caractéristiques de la politique étrangère chinoise: 1) elle ne s’exprime pas en termes d’objectifs, mais bien en termes d’idées parfois peu cohérentes; 2) elle n’est pas uniforme ni unifiée dans son message ainsi que dans ses méthodes de communication; 3) elle permet l’improvisation du fait de sa structure disjointe et fragmentée; 4) la plupart des actions sont délibérées (c.-à-d. produits d’une structure), mais non intentionnelles au plan des répercussions.

La politique étrangère chinoise, si une telle chose existe au singulier[8], ne s’exprime pas en termes d’objectifs précis. Plutôt, la structure dans son entier doit tenter de faire sens des idées de plusieurs leaders à la fois, et doit interpréter et traduire leurs préférences, sans pour autant négliger l’idéologie du Parti[9]. En ce sens, la cacophonie que sont les affaires étrangères et la diplomatie chinoise reflète les problèmes inhérents à la structure de l’État léniniste chinois : les idées interprétées deviennent des lignes directrices poreuses qui sont reprises délibérément par différents acteurs, sans que les répercussions soient intentionnelles[10].

La diplomatie du loup guerrier en est le parfait exemple : les acteurs du MFA doivent répondre de manière délibérée aux discours (positifs ou négatifs) sur la Chine dans la mesure où c’est là leur seule prérogative. Ont-ils l’intention, de par leurs gestes et leurs discours, de créer des problèmes pour Beijing ? Cela est fort improbable. Au contraire, les faux-pas des acteurs s’expliquent en grande partie par le système fonctionnel du MFA, qui produit des cadres administratifs pour l’État et non des diplomates au sens premier du terme[11]; une politique étrangère mal définie; et par les changements dans la logique de promotion sous Xi Jinping. Ce dernier met un accent prépondérant sur la mise en place de l’idéologie du Parti et de la sienne comme marque de bon fonctionnement d’un ministère, d’un gouvernement[12]. En ce sens, tout comme le développement économique avait été la clé pour beaucoup de promotions entre 1978 et 2012, les cadres du MFA se font aujourd’hui la course pour appliquer la pensée de Xi, défendre et protéger la Chine et le Parti, pressés de démontrer leur loyauté[13].

Le nombre d’acteurs impliqués, les mécanismes de promotion qui favorise la surenchère idéologique et les lignes de responsabilités et d’autorité entre les acteurs et les institutions qui sont mal tracées mènent à une politique étrangère disjointe, parfois confuse et qui, malgré la centralisation de la prise de décisions, permet l’improvisation. En ce sens, l’agir du MFA n’est que le reflet des problèmes structuraux et systémiques qui sont présents au sein du Parti-État.

5. Que reste-t-il du soft power ?

Mais alors quelle place reste-t-il pour le soft power ? En fait, ce qui est catégorisé de soft power est le résultat non-intentionnel (sur le plan des répercussions) d’une action délibérée. Prenons l’allègement de la dette de certains pays africains (Sun, 2020). Ce geste peut produire du soft power, sans pour autant que l’intention y soit. Le soft power serait en fait le sous-produit de cette approche transactionnelle, tout comme l’impression de sharp power d’ailleurs, qui n’exprime que le désaccord et la vision normative que l’occident pose sur les actions de Beijing.

Les instituts Confucius pourraient aussi tomber dans cette catégorie : la mise en place d’un réseau d’institut à vocation premièrement pédagogique et culturelle est délibérée ; ceux-ci servent en premier lieu à favoriser les échanges entre les milieux académiques et à permettre à Beijing de mettre en place une narrative stratégique (Liao, 2018) sur la République Populaire de Chine. Cette décision délibérée est également transactionnelle – les fonds impliqués en font foi. Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation supposément intentionnelle de ces institutions afin de censurer les institutions hôtes. Rappelons que le Parti peine à gérer ses propres de stocks de céréales, demeure incapable d’identifier l’ensemble des mines de charbon présentes dans certaines provinces et a encore de la difficulté à proprement taxer l’ensemble des activités économiques sur son territoire.  Lui imputer une telle stratégie nous semble plus être le fait de la volonté d’observateurs externes que des véritables intentions du Parti. Néanmoins, le Parti sait saisir les opportunités qu’offrent les sociétés démocratiques : si les instituts Confucius ont un pouvoir de coercition, c’est que la société/institution hôte le permet[14]. Comme on dit, l’occasion fait le larron.

Et que dire de la célébration des Jeux olympiques de Beijing en 2008 ? La cérémonie d’ouverture avait été à l’époque qualifiée de victoire pour le soft power chinois par les médias américains comme CNN, et les centres de recherches comme Brookings. Certains y ont même dédié des volumes entiers (Caffrey, 2013 ; Price et Dayan, 2009). Cependant, ces analyses ne veulent y voir que du soft power alors qu’en fait le Parti ne cherchait qu’à se légitimer auprès de sa population, à justifier sa raison d’être et montrer aux Chinois que sous sa tutelle, la Chine reprend sa place parmi le concert des grandes nations.

Ces victoires souvent accidentelles du Parti reflètent également la manière dont les réformes ont été mises en place au tout début des années 1980 : traverser la rivière en tâtant les pierres 摸石头过河. Cela implique qu’il n’y a pas de plan à proprement parler, que parfois les mouvements aléatoires peuvent produire des résultats positifs (c.-à-d. sleepwalking into victory) et que des mouvements calculés peuvent donner lieu à des conséquences inattendues négatives.

Conclusion : voir comme le Parti

Il faut revoir les sous-produits que sont le soft et sharp power et les penser en d’autres termes ; il serait plus judicieux de parler de pragmatisme partiel lorsque l’on parle de politique étrangère chinoise. Beijing ne cherche pas à s’impliquer dans tous les champs de la gouvernance internationale et si elle le fait, elle demeure soit passive ou très peu active ; elle ne cherche non plus pas à assumer les responsabilités de la sécurité commune ni de l’économie internationale.

Il est donc normal que la Chine, en tant que puissance solitaire sur la scène internationale, ne réussisse pas à se hisser au sommet. En fait, le discours portant sur la Chine en tant que prochaine superpuissance, en tant que challenger, en tant que puissance révisionniste, ou encore en tant que grande puissance provient en très grande partie de l’extérieur de celle-ci. On pourrait même dire que ce discours est utile pour certains acteurs. Cela dit, le Parti préfère se concentrer sur deux choses : 1) la mise en place d’une narrative contenant un champ idéationnel et valoriel contrôlé par ce dernier (afin de parler/raconter l’histoire de la Chine correctement); 2) faire la promotion de ses normes afin de pouvoir commercer plus aisément. Ainsi, on ne parle pas de soft power, car Beijing ne cherche pas nécessairement à se faire désirer ni imiter, ni même de sharp power, car le leadership communiste ne comprend pas toujours lui-même ce qu’il veut, ou encore quels rôles devraient jouer la Chine sur la scène internationale.

Malgré la quantité de recherche qui existe sur le soft power en Chine, la politique étrangère et la diplomatie demeurent ancrées dans la torpeur de l’État léniniste et dans l’idéologie du Parti qui, loin d’être universelle, ne cherche qu’à le légitimer et à consolider sa position. D’une certaine manière, cela explique également pourquoi la Chine n’arrive pas vraiment à influencer, sans dire qu’elle n’a pas d’influence, de manière importante ce qui se passe autour du globe : elle ne sait pas comment s’engager ni même si elle le devrait. Cette ambivalence donne parfois lieu à une grande passivité diplomatique qui confirme que la Chine ne sait pas encore ce qu’elle veut être sur la scène internationale. Le Parti ne cherche alors pas à obtenir nécessairement du soft power, mais bien, de manière plus simple, à créer des déficits transactionnels à son avantage, parfois de manière intentionnelle, parfois par accident, afin de répondre à des besoins structurels domestiques.

Le Parti agit souvent de manière délibérée, mais non intentionnelle lorsque vient le temps de parler des répercussions. Il nous incombe, pour reprendre la formulation de James Scott, de voir comme le Parti-État, afin de comprendre ses actions et sa manière d’agir. Comprendre le Parti nous permet également de nous défaire – au moins partiellement – de notions comme le soft et le sharp power, notions qui ne veulent pas dire grand-chose pour l’État léniniste, qui existe dans une logique qui est tout autre.

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[1] Nous reviendrons sur ce point plus loin. Cela dit, considérant les tensions intra-Parti, les conflits entre les institutions qui font partie du système fonctionnel des affaires étrangères 外事系统, et de la multitude d’acteurs impliquée, mettre en place stratégie diplomatique cohérente est une tâche des plus complexes.

[2] Aussi serait-il plus judicieux de penser l’ « OBR » comme étant une idée qui s’inspire profondément de la « Going Out Strategy » 走出去战略 telle que présentée par Zhu Rongji en 1999, et non pas comme une véritable « stratégie » : il aura fallu plus de deux ans à Beijing pour bien définir ce qu’est l’OBR, et même aujourd’hui les versions officielles demeurent floues (ex. projet d’infrastructure, d’investissements communs, etc.), sans parler des effets – contreproductifs – de la diplomatie guerrière sur cette « stratégie ».

[3] Le terme de loup guerrier n’apparait vraiment qu’avec la sortie du film Wolf Warrior 2 en 2017 – un film à portée nationaliste qui dépeint un soldat chinois qui défend des travailleurs médicaux de groupes rebelles et de trafiquants d’armes. L’accent sur la diplomatie du loup guerrier fait transparaître la volonté de Xi de rompre avec la tradition de Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.

[4] Contrairement à ce qu’en pense Martin (2021), les diplomates chinois n’ont que très peu d’importance pour le Parti. À la différence des Cadres qui font partie des autres ministères et de ceux qui font partie des multiples paliers de gouvernement, les Cadres du MFA ne servent presque qu’exclusivement à ce ministère et ne sont que très rarement « réutilisés » dans d’autres ministères, et encore moins au sein des paliers de gouvernement. Sur un échantillon de n=965 (ce qui comprend la totalité des Cadres de rang ministériel 正部级 (n=2), vice-ministériel 副部级 (n=5), ainsi qu’une quantité importante de Cadre de rang de bureau 正局级 (n=27) et « de bureau adjoint » (n=95) 副局级, de section 正处级 (n=175) et « de section adjoint » 副处级 (n=661) [les données colligées sont disponibles dans le domaine public]), environ 2% des cadres du MAF ont servi ailleurs dans la structure du Parti-État.

[5] Il est curieux pour le Parti d’avoir accepté de parler de société harmonieuse sous Hu Jintao, discussion qui l’éloignait grandement de la lutte des classes, par exemple.

[6] Le rang politique/administratif 行政级别 des unités est disponible en ligne par le biais du site web du service public. Aussi, le rang est souvent décliné directement par l’institution en question.

[7] Même si l’on remonte à 2019, on retrouve les commentaires de Han Zheng sur le projet de loi d’extradition de manière plus fréquente que ceux de Xi ; il en va de même pour sa présence à Shenzhen (Xiao, 2019). La plupart des discours soutenant le projet d’extradition venaient alors du système des affaires de Hong Kong et Macao, et non de Beijing.

[8] Nous faisons référence ici directement au constat de Lieberthal (1992) et même de Barry Naughton (2007) en ce qui concerne la mise en place des politiques en Chine ; on parle de mises en place de plusieurs politiques et non pas d’une expression unifiée.

[9] La même chose pourrait être dite des « plans » quinquennaux, plans qui ne sont en fait que des orientations générales, l’expression de certaines préférences, etc. (Naughton, 1992 ; 2007 ; Yang, 2004).

[10] L’expression utilisée par Mannison (1969) est doing something on purpose but not intentionally. Cela implique qu’il n’y pas de lien de nécessité entre les répercussions, qui peuvent être positives ou négatives, et l’action en tant que telle. Cela dit, l’action n’est pas accidentelle ni obligée. Elle existe et est voulue à l’intérieur de la structure contraignante qu’est le Parti-État.

[11] Les cadres formés aux écoles de langues étrangères 外语学院 – terrain de recrutement de prédilection pour le MFA – ne sont pas formés à la diplomatie et plutôt à répéter l’idéologie du Parti.

[12] Dans le cas qui nous intéresse, c’est la pensée de Xi Jinping en matière de diplomatie 习近平总书记外交思想, fondée sur la doctrine de la confiance (Confidence doctrine) 自信论 et des 4 points de confiance 四个自信, ainsi que sur les deux éléments à préserver 两个维护, qui prime.

[13] Cela pourrait nous permettre de comprendre pourquoi des acteurs comme Zhao Lijian, Hua Chunying et Wu Qian sont si présents et virulents sur les médias sociaux : 1) Zhao, membre de la septième génération de leadership, a connu une ascension rapide depuis 2015. Cependant, ce dernier, déjà âgé de 48 ans et promu la dernière fois en 2019, doit absolument tout faire pour se démarquer avant 2022 et devenir un Cadre de rang Office-Bureau 厅局级干部 avant son 50e anniversaire pour demeurer dans la course ; 2) Hua Chunying, cadre femme presque âgée de 51 ans, a été promue la dernière fois en 2019. Ce faisant, si elle ne veut pas demeurer jusqu’à 55 ans à son poste actuel, elle doit être promue en 2021 ; 3) Wu Qian tente de rester dans la course pour être promu en ou avant 2022 à un poste de rang vice-ministériel 副部级 au Ministère de la Défense.

[14] Certains comme Gordon Chang – un prolifique auteur sur la chute imminente du Parti depuis la fin des années 1990 – soutiennent l’idée que les contrats entre les deux parties favorisent toujours la partie chinoise et que l’institution hôte, qui désire les fonds chinois, signe sous la contrainte (Wolk, 2021). Cela dit, lorsque l’on regarde de près, par exemple, le contrat signé entre la Texas Southern University (STU) et Beijing Jiaotong – pour la mise en place d’un institut Confucius, on peut se permettre d’en douter : Beijing Jiaotong s’engage à verser 150 000 dollars par an pour l’institut qui en retour demande le même investissement de la part de STU (Campus Reform, N.D.). Ce faisant, l’explication de la contrainte financière ne fait que peu de sens.