Recension. Tanguy Struye de Swielande (2025). Le dragon et l’éléphant. Chine-Inde, les deux géants du XXIe siècle. Paris, CNRS Éditions.

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Tanguy Struye de Swielande (2025). Le dragon et l’éléphant. Chine-Inde, les deux géants du XXIe siècle. Paris, CNRS Éditions.

Dans un monde en transition géopolitique, avec l’émergence de multiples acteurs, la Chine et l’Inde jouent toutes deux sur cette multipolarité pour atteindre leurs objectifs. Cependant, même si leurs intérêts se rejoignent dans une méfiance, voire un rejet, de l’hégémonie américaine, la trajectoire qu’elles empruntent diffère profondément. Les deux géants asiatiques ont chacun de nombreux atouts, mais leurs faiblesses structurelles pourraient bien contrevenir à leurs objectifs. En proposant une étude de ces deux puissances concurrentes plus que complémentaires et de leur relation marquée par une forte rivalité, l’ouvrage montre que, malgré certains intérêts convergents, une véritable alliance reste pour le moment peu probable.

Ouvrage relativement court (117 p.) sans lourd corpus théorique, l’ouvrage veut ainsi proposer une analyse accessible, opératoire et pragmatique. On en saura gré à l’auteur.

L’ouvrage part d’une prémisse : alors que les deux géants asiatiques s’accordent sur une volonté de mettre un terme à la domination des relations internationales par les Occidentaux, plusieurs facteurs contribuent cependant à une relation compliquée ente la Chine et l’Inde. Au-delà de leur objectif commun, ils demeurent concurrents. Comment s’articulent cet objectif général commun et les frictions qui caractérisent les relations sino-indiennes depuis les années 1950 ? Peut-on envisager, dans un monde dans lequel Pékin et New Delhi souhaiteraient accélérer la multipolarisation, que les deux États en viendraient à surmonter leurs différends?

L’auteur débute par un exposé des grandes stratégies des deux États. L’Inde fait reposer la légitimité de son leadership sur ses valeurs morales et l’ancienneté de sa civilisation, tout comme la Chine : il y a là congruence des discours, même si évidemment se pose la question de la capacité des deux discours à envisager la coexistence d’autres sources de légitimité universelle, alors précisément que ces discours cherchent à saper le discours occidental. Chine comme Inde veulent rétablir leur grandeur passée, retrouver leur âge d’or présenté de manière très idéalisée, en dépassant ce qu’elles perçoivent comme l’emprise occidentale sur les règles et normes internationales.

L’Inde a abandonné son dogme politique de non-alignement pour celui de multi-alignement, soit la capacité de se rapprocher, de manière ad hoc et selon les intérêts de l’Inde, d’autres États et selon les enjeux. Le discours indien cherche à promouvoir l’Inde comme grande puissance et à en obtenir les symboles, notamment en cherchant à entrer au Conseil de Sécurité comme membre permanent, où elle se heurte notamment à l’opposition de la Chine.

La Chine, précisément, s’affiche aussi de manière décomplexée comme grande puissance. Elle cherche à jouer un rôle de définition de nouvelles normes, en Asie et, de manière croissante, à travers le monde. De plus, Pékin cherche à promouvoir des champions industriels afin de pouvoir concurrencer les grandes entreprises japonaises et occidentales. L’objectif chinois serait d’atteindre la place de première puissance pour 2049, lors du 100e anniversaire de la République populaire.

Sur cette base, le potentiel de coopération politique semble réel, quoique, comme énoncé plus haut, il demeure à voir dans quelle mesure les discours sur l’universalité (et la prééminence?) des valeurs de chacune de ces puissances s’accommoderait du discours de l’autre. A la fin des années 1940, après l’indépendance de l’Inde en 1947 et l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, il semblait y avoir convergence en effet. Il a fallu moins de 10 ans pour que cette coopération s’efface au profit d’une forte rivalité, alimentée par la concurrence politique au sein du mouvement des non alignés (Conférence de Bandung, 1955), par la gestion de l’invasion du Tibet (1950) et de la répression de sa population (1959), et l’émergence de la contestation chinoise de la frontière indienne dans l’Himalaya (1957) qui aboutit à la guerre de 1962.  Depuis, les relations entre les deux États sont crispées sur les désaccords frontaliers et le soutien chinois à l’adversaire pakistanais.

Au début des années 2000, les relations se réchauffent, aboutissant à la signature en 2005 d’un « partenariat stratégique ». Mais à partir de 2013, les relations se détériorent de nouveau, malgré l’intérêt initial de l’Inde pour les nouvelles routes de la soie. L’avènement au pouvoir en 2013 de Xi Jinping et en 2014 de Narendra Modi, tous deux promouvant une grande stratégie de promotion de la place de leur État sur la scène mondiale, précipite une rapide dégradation de leurs relations. Plus faible économiquement, l’Inde a perçu les routes de la soie comme un projet inégal qui risquait de la cantonner dans son rôle de second plan. De graves incidents frontaliers éclatent à la frontière en 2020. Malgré la convergence des grands principes – désoccidentaliser le monde – Pékin et New Delhi éprouvent de grandes difficultés à dépasser leurs divergences : question du siège au Conseil de sécurité ; rivalité systémique initiée par le projet des nouvelles routes de la soie, qui prévoit notamment la construction d’un corridor Chine-Pakistan ; projet de construction de nombreux grands barrages sur les fleuves himalayens ; efforts politiques de la Chine au Népal et au Bhoutan, deux États que l’Inde considère comme dans son orbite politique… Certes, Chine et Inde coopèrent au sein du groupe des BRICS+ et l’Inde participe à l’organisation de coopération de Shanghai (OCS), mais l’Inde participe aussi au Quad (regroupant États-Unis, Australie, Japon et Inde), regroupement initié pour réagir à l’ascension politique de la Chine en Indo-Pacifique… 

Le choix d’un ouvrage court, résolument ancré dans l’analyse des faits, explique parfois sans doute des raccourcis. On aurait aimé ainsi en savoir un peu plus sur le raisonnement politique chinois. De même, on ne sait trop ce qui a précipité la mésentente dans les années 1950 au-delà de l’énoncé des points de frictions. De même, affirmer que la participation de l’Inde au sein des BRICS+ est, pour New Delhi, un outil pour « construire des ponts avec l’Occident » appelle à des explications, car cette logique ne va pas de soi.

Certes pas parfait, l’ouvrage n’en demeure pas moins précieux. Il propose ainsi une lecture très accessible de ces dilemmes et raisonnements stratégiques des deux États, le cheminement de leur perception de l’autre et l’évolution de leurs relations.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Le détroit de Taïwan : un nœud sécuritaire en question

Regards géopolitiques, 12(4), 2026

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est professeur à la FLSH de l’Université Catholique de Lille depuis janvier 2015. Il est responsable pédagogique du Master Histoire / Relations internationales.

Ce texte a bénéficié du soutien de la Taiwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).

Cet article a été initialement publié par le site Diploweb.com le 14 mai 2026, sous le titre « Le détroit de Taïwan, un nœud sécuritaire en question », à l’adresse https://www.diploweb.com/Le-detroit-de-Taiwan-un-noeud-securitaire-en-question.html. L’auteur et le site Diploweb.com ont donné leur autorisation pour une publication dans Regards Géopolitiques, dans le cadre d’un partenariat entre Diploweb et le CQEG.

Résumé
Le président chinois Xi Jinping reçoit Donald Trump les 14 et 15 mai 2026, à Pékin, sur fond de multiples désaccords. Lors d’un banquet organisé ce 14 mai, le président des Etats-Unis a qualifié ses discussions avec M. Xi d’« extrêmement positives et productives ».

D’expérience le président américain D. Trump privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels. De quoi forcément interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens. De quoi aussi alimenter les craintes d’un passage à l’acte de Pékin, se sentant non seulement en position de force, mais surtout sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi enfin faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington.

Mots-clés : Taiwan, Chine, sécurité, États-Unis, Trump

Summary
Chinese President Xi Jinping hosted Donald Trump on May 14 and 15, 2026, in Beijing, amid numerous disagreements. During a banquet held on May 14, the U.S. president described his discussions with Mr. Xi as “extremely positive and productive.”

By experience, U.S. President D. Trump favors a unilateral approach with no consultation whatsoever with his traditional allies. This inevitably leads Taiwanese to question the credibility of the official U.S. narrative and serves as a reminder that the concerns of Washington’s partners in East Asia are very similar to those of its European allies. This also fuels fears that Beijing might take action, feeling not only that it is in a position of strength but, above all, that it need not worry about an American response. Finally, it calls for reflection on a regional security reconfiguration and thus necessitates an open dialogue between Taipei and Washington.

Keywords: Taiwan, China, security, United States, Trump

Si la question d’un hégémon chinois en Asie interpelle légitimement de nombreux pays du voisinage de Pékin, c’est dans le cas de la relation avec Taïwan qu’elle trouve tout son sens, tant celle-ci est révélatrice des limites de cet hégémon et des conséquences que pourrait avoir une redéfinition en profondeur de la politique étrangère et de défense de Pékin, en direction de son principal rival (Goh, 2023 ; Courmont et Lemaire, 2023). Dans le cas d’une confrontation à grande échelle, ces conséquences ne se limiteraient pas à la région mais bouleverseraient la sécurité internationale, dans des proportions au moins comparables à l’actuelle guerre au Moyen-Orient, et sans doute même plus fortement encore. Premier producteur mondial de semiconducteurs (Taiwan News, 2023), Taïwan est totalement intégrée à l’économie mondiale. Près de 65% des semiconducteurs sont fabriqués à Taiwan, et ce chiffre dépasse les 90% dans le cas des systèmes les plus avancés. Fort de centaines de brevets déposés, TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing) est le leader mondial qui produit des puces de 5 nm, mais aussi les générations 3 et même de 2 nm, sur lesquelles il a le monopole. Ce statut de superpuissance technologique suscite les convoitises, mais crée aussi une dépendance à un secteur très rentable mais qui devra être pérennisé. De son côté, la Chine est aujourd’hui le premier pays exportateur au monde et peut être considéré comme la première puissance économique mondiale compte-tenu de son importance dans l’économie internationale.

A ce titre, si la relation avec la Chine est incontournable pour Taïwan, la question des transferts technologiques vers des pays partenaires, notamment les Etats-Unis en vertu d’une stratégie de découplage visant à réduire la dépendance à la Chine, sera au cœur de la politique taiwanaise dans les prochaines années. Une hypothétique confrontation aurait donc, avant même l’implication d’autres acteurs, des incidences profondes sur la sécurité et l’économie internationales. Aussi est-il indispensable de porter un regard attentif sur les tensions dans le détroit de Taïwan. Ces tensions ne sauraient cependant être comprises sans tenir compte du positionnement de Washington, dans une relation triangulaire que le politologue américain Richard Bush qualifia opportunément de « nœud » (Bush, 2005).

Ce nœud est aujourd’hui en question. D’une part en raison de l’évolution du rapport de force interdétroit, qui met désormais Pékin dans une position très avantageuse. Il faut ainsi avoir en mémoire que jusqu’en 2007, soit moins de deux décennies, les capacités que la Chine pouvait déployer dans une guerre contre Taïwan étaient inférieures aux capacités défensives taïwanaises. Aujourd’hui, la Chine a des moyens à hauteur des ambitions héritées de Mao Zedong d’une conquête de l’île rebelle et l’écart ne cesse de se creuser. D’autre part en raison des errements stratégiques de Washington, et d’une politique étrangère américaine qui montre d’inquiétants signes de déclin. Enfin en raison des positionnements de la classe politique taïwanaise, qui se montre très divisée sur l’attitude à adopter face à Pékin, entre le président (William) Lai Ching-te soucieux de préserver la souveraineté de l’île, et Cheng Li-wen, présidente du Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition, qui a récemment répondu favorablement à une invitation en Chine de Xi Jinping, et qui pense que la paix est possible entre les deux entités.

  1. Obsession chinoise, résistance taïwanaise

Avec la péninsule coréenne, la relation Chine-Taïwan est, depuis le début des années 1950, la principale zone de tensions en Asie du Nord-Est. Les deux entités se sont affrontées à plusieurs reprises, notamment en 1958, et maintiennent depuis un regard attentif et méfiant sur ce qui se passe de l’autre côté. Cette relation a cependant considérablement évolué ces dernières années, à tel point qu’on parle d’une nouvelle donne taïwanaise dans la relation avec Pékin. Fragile et marquée par une instabilité que nourrissent des pressions politiques et géopolitiques, cette nouvelle donne ouvre des perspectives qui semblaient impossibles il y a un peu plus d’une décennie et peut potentiellement bouleverser totalement l’environnement sécuritaire dans la région.

La relation entre la Chine et Taïwan est aujourd’hui au centre de toutes les attentions et est même parfois présentée comme la future ligne de front, consécutivement à une invasion militaire chinoise. Le magazine britannique The Economist a même fait de Taïwan sa une au printemps 2021, avec le titre inquiétant « The most dangerous place on Earth », insistant sur le risque imminent d’un conflit à grande échelle. Depuis, l’attention portée sur la relation interdétroit n’a cessé de croître, notamment en marge de la visite de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, à Taipei en août 2022, ou encore en marge de propos tenus par Emmanuel Macron lors de son retour de Chine en avril 2023. Plus récemment, les propos du président taïwanais William Lai à l’occasion de la fête nationale en octobre 2024, où il a rappelé l’impératif du respect de la souveraineté taïwanaise, a constitué une nouvelle opportunité offerte à Pékin d’effectuer des manœuvres militaires à grande échelle. Les incursions chinoises dans les eaux territoriales et l’espace aérien taïwanais sont désormais si fréquentes qu’elles se banalisent presque. Une guerre entre la Chine et Taïwan est à craindre, tant ses conséquences seraient catastrophiques pour la sécurité régionale et pour l’économie mondiale, en plus de faire peser la menace d’un conflit à échelle mondiale (Chen IT, 2025). D’où l’importance de garder un œil attentif sur les développements dans cette relation complexe et conflictuelle.

L’obstination de la Chine à l’égard de Taïwan se heurte à une résistance des principaux intéressés, mais aussi du Japon et des États-Unis, et une sorte d’effet domino (Heiduk, 2022). Et la promesse d’une réunification pacifique et inévitable, dont Xi Jinping s’est fait le garant, est chaque jour plus improbable tant elle est rejetée par l’écrasante majorité des Taïwanais. Au point de considérer que la Chine, par sa posture agressive, sert sur un plateau la consolidation d’une identité taïwanaise (Julienne et Seaman, 2021). En une décennie, la Chine n’a pas progressé sur ce terrain et elle a même perdu le pied sur la question taïwanaise, là où le prédécesseur de Xi Jinping, Hu Jintao, s’était montré plus pragmatique, avec des résultats nettement plus convaincants. On pourrait ajouter à cette liste les effets de la guerre en Ukraine, Pékin se montrant incapable de jouer l’arbitre entre Kiev et Moscou, contrairement à ce que Xi Jinping souhaitait ; les hésitations de la Chine dans la guerre au Moyen-Orient, compte-tenu de son lien avec l’Iran ; ou encore les gesticulations nord-coréennes qui mettent Pékin dans l’embarras. Sous Xi Jinping, la Chine a mis en place une politique de grande puissance. Elle découvre aussi les revers d’une politique étrangère plus active et donc plus susceptible d’être l’objet de rejets. Dans le même temps, la spectaculaire volte-face américaine en Ukraine décidé par Donald Trump, couplée avec le retrait d’Afghanistan finalisé sous l’administration Biden (fin août 2021), questionne à Taïwan sur la crédibilité d’un soutien de Washington dans le cas d’un conflit à grande échelle. La question se pose aussi, comme nous le verrons plus loin, autour de la crédibilité de Washington, aujourd’hui mise à mal au Moyen-Orient. Mais c’est le conflit ukrainien qui, dans sa dimension historique, culturelle et dans son implication des alliés, pose question dans le cas de Taïwan.

Pour autant, peut-on comparer la situation en Ukraine avec celle de Taïwan ?  Les perspectives d’un conflit sont-elles si incontournables ? Si les risques d’escalade restent très présents et s’accompagnent d’une rhétorique très agressive côté chinois, il convient de rester prudent face aux raccourcis et aux idées reçues. Les deux entités rivales ont connu plusieurs périodes de turbulences, et même de crises, mais ont jusqu’à présent privilégié le statu quo sur la confrontation. Reste que le nœud sécuritaire a parfois tendance à se tendre, en marge de la rivalité sino-américaine, et que les tensions interdétroit sont montées de plusieurs crans au cours des dernières années. L’obsession taïwanaise de Pékin se renforce tandis que les capacités militaires offrent désormais la possibilité d’un passage à l’acte et les reconfigurations géopolitiques peuvent jouer en faveur d’un abandon de Taipei par Washington. Mais cela n’en demeure cependant pas moins une obsession, et pas nécessairement un scénario inévitable, qui a valeur de test grandeur nature de ce que veut, peut et devrait faire la Chine.

2. Entre tensions soutenues et relations étroites

Ce que veut la Chine semble assez clair. Depuis 2016, on relève de plus en plus de provocations militaires chinoises dans le voisinage de Taïwan, impliquant les capacités navales et aériennes, avec des incursions dans l’espace aérien et les eaux territoriales en forte hausse. S’ajoute à cela un discours menaçant de la Chine. Plusieurs responsables militaires ont notamment insisté à de multiples reprises sur les préparatifs d’une invasion. Xi Jinping, de son côté plus mesuré, a rappelé à plusieurs reprises que l’unification doit se faire par la voie pacifique, sans cependant exclure la possibilité d’avoir recours à la force, et donc à l’invasion. Si les tensions interdétroit ne sont pas nouvelles et doivent être analysées avec précaution, elles sont très clairement montées d’un cran depuis quelques années.

Le premier facteur de tension est politique. Après l’arrivée au pouvoir de Tsai Ing-wen (DPP) en janvier 2016 (elle fut réélue pour un second mandat de quatre ans en 2020), Pékin a considérablement durci le ton après huit années de rapprochement sous le mandat de Ma Ying-jeou (KMT), prédécesseur de Tsai et favorable à un dialogue interdétroit apaisé. C’est dans ce contexte que les deux pays s’étaient engagés, en 2009, dans un accord-cadre de libre-échange, Economic Cooperation Framework Agreement, (ECFA) qui a marqué une avancée considérable dans la normalisation de la relation commerciale entre les deux entités et en matière de circulation des personnes (Chevalérias, 2014). C’est ainsi que les touristes chinois ont été autorisés à visiter Taïwan et que, pour la première fois depuis 1949, des lignes aériennes et maritimes directes ont été établies. La relation interdétroit s’est également construite autour des importants investissements taïwanais sur le continent, dans les provinces chinoises les plus dynamiques (notamment le Fujian, face à Taïwan) et la délocalisation d’entreprises taïwanaises, faisant de Taïwan l’un des principaux artisans de l’économie chinoise. Les dirigeants chinois pensaient sans doute que cette proximité et le rapprochement spectaculaire à partir de 2009 accéléreraient un processus d’unification. Mais la grande majorité de la population taïwanaise ne partageait pas ce point de vue. Le regain de nationalisme en Chine, symbolisé par la présidence de Xi Jinping, a accentué cet écart. S’ajoutent le contexte régional, avec le sort de Hong Kong que Taïwan suit de très près, et une affirmation de puissance de plus en plus décomplexée de la Chine.

Après l’élection de William Lai en janvier 2024, et sa volonté de s’inscrire dans la continuité de Tsai Ing-wen, Pékin a poursuivi ses pressions politiques, et continue d’attaquer Taïwan par tous les moyens juridiques en sa possession, notamment auprès des organisations internationales dont Taïwan est interdite d’accès en vertu du principe d’« une seule Chine » (Chen Y.J., 2022), ou en torpillant les efforts diplomatiques taïwanais auprès de ses rares partenaires, comme l’exemple récent de l’Eswatini l’a encore démontré, le président taïwanais devant annuler un déplacement dans ce pays en raison de l’annulation temporaire des autorisations de vol par plusieurs pays situés sur l’itinéraire, conséquence des pressions de Pékin (Taiwan Info, 2026).

Le second facteur est militaire. Autrefois incapable de planifier une invasion de Taïwan, la Chine est désormais en position de force et dispose de capacités qui lui permettent d’exercer des pressions sur son rival. Cela ne signifie pas que Pékin passera nécessairement à l’acte, mais que le rapport de force s’est inversé. Et si Taipei dispose de soutiens officiels (États-Unis et Japon en particulier), la Chine sait qu’elle dispose d’un avantage stratégique lui offrant la possibilité de donner de la substance à son discours agressif. Lors du vingtième congrès national du parti communiste chinois en octobre 2022, le président chinois Xi Jinping a même annoncé un renforcement de l’appareil militaire chinois pour doter son pays d’une « armée de classe mondiale » à l’horizon 2027. Plus récemment, à l’occasion de l’Assemblée nationale du peuple, les observateurs ont noté la substitution de l’habituelle « réunification pacifique » par « réunification ferme » dans le rapport sur le budget du Premier ministre Li Qiang. Les forces navales chinoises pourraient atteindre une masse critique aux alentours de 2030, date à partir de laquelle le coût d’entretien de la flotte existante n’autoriserait plus le financement de navires supplémentaires. Puisque les forces taïwanaises ignorent ces contraintes, la fenêtre temporelle optimale pour réaliser une manœuvre militaire sera brève. Passé ce délai, le rapport de force deviendra de plus en plus défavorable à Pékin.

Une escalade militaire dans le détroit de Taïwan pourrait conduire à un conflit dévastateur pour la région qui s’en trouverait déstabilisée, avec notamment des conséquences très lourdes sur l’économie mondiale. En effet, ce détroit constitue une voie de communication majeure pour le commerce international. Selon l’agence Bloomberg, le détroit a vu « 48 % des 5 400 porte-conteneurs en opération dans le monde y naviguer en 2022 » et le « détroit représente 88 % du trafic des plus gros cargos ». L’arrêt des exportations et des importations depuis Taïwan perturberait les chaînes d’approvisionnement logistique et l’activité de centres économiques de la région, de l’Europe et du reste du monde. Cette dépendance à Taïwan s’est renforcée au cours des dernières années, à la faveur du développement des exportations de produits de haute technologie, notamment les semiconducteurs (Kim et Rho, 2024). Les exportations pèsent actuellement pour environ 70 % de l’économie taïwanaise et sont composées de produits industriels à 98 %, dont un tiers de produits électroniques.

Derrière la rhétorique agressive de Pékin et les risques, réels, d’escalade militaire, la relation interdétroit continue d’offrir des garanties en faveur d’un statu quo. La Chine sait qu’une invasion de Taïwan l’exposerait à de très lourdes conséquences, d’abord militaires (capacités de riposte de Taïwan contre des villes chinoises, et possibilité d’un engagement américain et japonais), diplomatiques ensuite (risque d’isolement et de sanctions), économiques enfin, quand on mesure l’importance des liens économiques et commerciaux entre les deux rives du détroit. Miser sur une forme d’interdépendance économique comme garantie de sécurité était d’ailleurs le pari de Ma Ying-jeou, pari en partie perdu compte tenu des ambitions de Pékin, mais qui traduisait dans le même temps la réalité d’une relation étroite et solide, et consacrée dans le cadre de l’ECFA. La relation interdétroit s’est aussi construite autour des importants investissements taïwanais sur le continent, dans les provinces chinoises les plus dynamiques (notamment le Fujian, la province située en face de Taïwan) et la délocalisation d’entreprises taïwanaises, faisant de Taïwan l’un des principaux artisans de l’économie chinoise. En se lançant dans une hasardeuse invasion de Taïwan, la Chine prendrait donc un énorme risque au niveau économique, au point que la question de « l’après » se pose dans les cercles décisionnaires chinois (Green et Talmadge , 2022).

Si l’identité taïwanaise s’est construite à la faveur des influences multiples et d’un parcours politique très distinct de la Chine depuis la démocratisation, les deux entités n’en demeurent pas moins unies par des influences historiques et culturelles profondes, au sein du monde chinois. On relève d’ailleurs qu’entre 2009 et le durcissement de la relation de 2016, la Chine fournissait près de la moitié des touristes de Taïwan, soit plus de 5 millions de visiteurs par an. Il n’y a pas non plus d’animosité particulière au niveau sociétal, et si les différences étaient très prononcées pendant la Révolution culturelle des années 1960 et 1970, quand Pékin reniait son passé, Chinois et Taïwanais se rejoignent désormais dans leur volonté d’honorer l’histoire et la civilisation chinoises. Cette convergence n’est pas suffisante pour éloigner définitivement les risques de conflictualité, mais elle révèle une relation dont la rivalité est politique et, dans une certaine mesure, militaire, mais qui n’est pas multidimensionnelle.

3. La crédibilité de Washington en jeu

Comme nous l’avons indiqué, la relation interdétroit est triangulaire, impliquant le soutien des États-Unis à Taïwan, notamment en vertu du Taiwan Relations Act du Congrès américain de 1979 et des Six assurances de 1982[1]. Ce lien a été au centre des attentions lors des tensions de 1996, en marge de la première élection présidentielle à Taïwan. Washington avait dépêché plusieurs navires de guerre dans le détroit pour répondre aux provocations chinoises. Une décennie plus tard, le soutien américain à Taïwan a été disputé à l’occasion d’une loi anti-sécession en Chine, indiquant que toute tentative d’indépendance de Taïwan conduirait à l’utilisation de la force[2]. Washington avait indiqué que son soutien ne serait pas forcément effectif dès lors que la « provocation » viendrait de Taipei. Depuis, la relation sino-américaine s’est complexifiée, et Washington voit dans Taipei une épine dans le pied de Pékin. Mais Taïwan craint de voir la Chine profiter d’une vacance de leadership de Washington pour lancer l’assaut. La crédibilité des États-Unis est ainsi réexaminée à Taïwan. Le retrait américain d’Afghanistan (fin août 2021), la volte-face sur l’Ukraine depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et, plus généralement, le déclin relatif mais réel de l’influence des États-Unis dans le monde et le refus de s’engager aux côtés des partenaires traditionnels sont autant de signes perçus à Taipei comme l’annonce d’un indispensable réexamen de la relation avec Washington (Chang-Liao, N. C. et Fang , 2014). Les Taïwanais craignent ainsi d’être à terme « lâchés » par le partenaire américain et devenir l’objet d’un « Grand Bargain » entre Washington et Pékin (Glaser, 2015 ; Chen et al, 2017 ; Lin et Zhou, 2018), et de la mise en place d’un nouvel ordre régional dans lequel leur position de nœud se conjuguerait au passé, et laisserait place à une dépendance accrue à Pékin (Loke, 2021).

Conclusion

La politique étrangère menée par l’administration Trump renforce les inquiétudes de Taipei, et le conflit actuel mené au Moyen-Orient fait craindre aux Taïwanais une nouvelle crise de crédibilité de Washington, qui non seulement parvient difficilement à définir une politique étrangère cohérente, mais qui se heurte en plus à d’immenses problèmes de moyens logistiques, notamment les munitions. C’est dans ce contexte que la réactivation du partenariat stratégique avec Washington est privilégiée à Taipei, se traduisant par des achats d’armements mais sans offrir de garantie de livraison dans les délais, ni de soutien de l’armée américaine dans le cas d’une agression chinoise. Lors d’une rencontre avec des parlementaires américains à Taipei le 7 avril 2026, le président taïwanais a rappelé que le budget de la défense nationale dépassera cette année 3% du produit intérieur brut du pays et atteindra 5% d’ici 2030. Il a également indiqué que le gouvernement a proposé un budget spécial de défense de 40 milliards de dollars américains sur huit ans afin de renforcer les capacités de combat asymétrique et de coopérer avec des pays industrialisés militaires de pointe comme les Etats-Unis.

Mais les changements d’attitude du locataire de la Maison-Blanche sont suivis de près à Taipei. A l’issue de leur rencontre à Washington le 19 mars 2026, Donald Trump et la première ministre japonaise Takaichi Sanae se sont engagés en faveur de la paix et de la stabilité dans le détroit de Taïwan, les considérant comme un élément indispensable à la sécurité régionale et à la prospérité mondiale. Ils ont également soutenu le règlement pacifique des différends par le dialogue, et se sont opposés à toute tentative de modification unilatérale du statu quo, y compris par la force ou la coercition, ce que Taïwan a salué. Mais dans le même temps, le président américain privilégie une approche unilatérale et sans aucune concertation avec ses alliés traditionnels contre l’Iran, et a choisi la voie de la force plutôt que la diplomatie. De quoi forcément interroger les Taïwanais sur la crédibilité du discours officiel américain, et rappeler que les inquiétudes des partenaires de Washington en Asie orientale sont très proches de celles des alliés européens. De quoi aussi alimenter les craintes d’un passage à l’acte de Pékin, se sentant non seulement en position de force, mais surtout sans se soucier d’une riposte américaine. De quoi enfin faire réfléchir à une reconfiguration sécuritaire régionale et donc imposer un dialogue décomplexé entre Taipei et Washington.

Références

Bush, R. C. (2005). Untying the Knot: Making Peace in the Taïwan Strait, Brookings Institution Press.

Chang-Liao, N. C. et Fang, C. (2021). The Case for Maintaining Strategic Ambiguity in the Taiwan Strait, The Washington Quarterly, 44(2), p. 45-60.

Chevalérias, P. (2014). Taïwan, la Chine et l’ECFA : une intégration régionale à forte connotation politique, Monde chinois, 37(1), p. 88-98.

Chen I. T. (2025). The Taiwan Strait: the Flashpoint of War between China and US-Led Alliance, Journal of Chinese Political Science, 1-24.

Chen Ping-Kuei (et al.) (2017). A Farewell to Arms ?: US Security Relations with Taiwan and the Prospects for Stability in the Taiwan Strait, dans Lowell Dittmer (dir.), Taiwan and China: Fitful Embrace, University of California Press, p. 221-238.

Chen Yu-Jie (2022). ‘One China’ Contention in China–Taiwan Relations: Law, Politics and Identity, The China Quarterly, 25(2), p. 1025-1044.

Courmont, B. et V. Lemaire (2023). La Chine, hégémon asiatique ? Paris : VA Éditions.

Glaser, C. (2015). A U.S.-China Grand Bargain ? The Hard Choice between Military Competition and Accommodation, International Security, vol. 39, n° 4, p. 49-90.

Goh, E. (2019). Contesting Hegemonic Order: China in East Asia, Security Studies 28(3), p. 614-644.

Green, B. et C. Talmadge (2022). Then what? Assessing the military implications of Chinese control of Taiwan, International Security 47 (1), p. 7-45.

Heiduk, F. (2022). Dancing with elephants: Asia and the Sino-American Rivalry, dans Felix Heiduk (dir..), Asian Geopolitics and the US-China Rivalry, Routledge, p. 2-16.

Julienne, M. et J. Seaman (2021). Pékin : pire et meilleur ennemi de Taiwan, Politique étrangère, 2021 (2).

Kim, Y., et S. Rho (2024). The US–China chip war, economy–security nexus, and Asia”, Journal of Chinese Political Science, 29 (3), p.433-460.

Lin Gang et Zhou Wenxing (2018). Does Taiwan Matter to the United States ? Policy Debates on Taiwan Abandonment and Beyond, China Review, vol. 18, n° 3, p. 177-206.

Loke, B. L. (2021). The United States, China and the politics of hegemonic ordering in East Asia, International Studies Review, 23(4), p. 1208-1229.

Taiwan Info (2026). Report de la visite du président Lai en Eswatini : Taiwan dénonce les pressions de la Chine sur plusieurs pays africains, Taiwan Info, 22 avril.

Taiwan News (2023). Output value of Taiwan’s semiconductor sector logged US$115 billion in 2020, Taiwan News. https://www.taiwannews.com.tw/en/news/4133393


[1] Les Six Assurances ont été données en 1982 à Taïwan par le président américain Ronald Reagan. Elles engagent Washington à ne pas définir de date pour la cessation de la livraison d’armements à Taïwan ; à ne pas consulter Pékin sur les ventes d’armes à Taïwan ; à ne pas jouer de rôle de médiateur entre Taipei et Pékin ; à ne pas réviser les termes du Taiwan Relations Act ; à ne pas changer sa position sur la question de la souveraineté de Taïwan ; et à ne pas exercer de pressions sur Taipei pour ouvrir des négociations avec Pékin.

[2] China Anti-Secession Law, Session of the Tenth National People’s Congress of the People’s Republic of China on March 14, 2005.

Visite du président taïwanais en Eswatini. Un exemple de diplomatie de contournement

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est professeur à l’Université Catholique de Lille, où il dirige le Master Histoire – Relations internationales et est titulaire de la Chaire UNESCO en diplomatie culturelle. Spécialiste d’Asie contemporaine, il est actuellement récipiendaire de la Taiwan Fellowship.

Résumé : Cet article examine la diplomatie de contournement développée par Taïwan face à son isolement diplomatique croissant et aux pressions exercées par la République populaire de Chine. L’analyse montre comment Taipei mobilise des canaux alternatifs pour préserver sa visibilité internationale, à travers l’exemple de la visite du président William Lai en Eswatini, rendue possible malgré le retrait d’autorisations de survol par plusieurs États de l’océan Indien. L’article replace cet événement dans un ensemble plus large de pratiques diplomatiques : maintien de relations officielles avec un nombre restreint d’États, recours aux bureaux de représentation, diplomatie parlementaire, participation à des organisations non onusiennes et coopération technique avec des institutions dont Taïwan demeure exclu. Il soutient que cette diplomatie de contournement permet à Taipei de compenser partiellement l’absence de reconnaissance diplomatique formelle, tout en révélant la fragilité structurelle de sa position internationale face à la stratégie d’isolement menée par Pékin.

Mots-clés : Taïwan ; Chine ; diplomatie de contournement ; influence diplomatique ; Eswatini ; isolement diplomatique

Summary : This article examines the circumvention diplomacy developed by Taiwan in the face of its growing diplomatic isolation and pressure from the People’s Republic of China. The analysis shows how Taipei mobilizes alternative channels to preserve its international visibility, through the example of President William Lai’s visit to Eswatini, made possible despite the withdrawal of overflight authorizations by several Indian Ocean states. The article places this event within a broader set of diplomatic practices: maintaining official relations with a limited number of states, use of representative offices, parliamentary diplomacy, participation in non-UN organizations and technical cooperation with institutions from which Taiwan remains excluded. He maintains that this circumvention diplomacy allows Taipei to partially compensate for the absence of formal diplomatic recognition, while revealing the structural fragility of its international position in the face of the isolation strategy led by Beijing.

Keywords : Taiwan; China; bypassing diplomacy ; diplomatic influence; Eswatini; diplomatic isolation

La République de Chine (Taïwan) souffre d’un isolement diplomatique de plus en plus important. La raison en est une absence de reconnaissance dans toutes les institutions onusiennes depuis 1971, et la volonté farouche de Pékin de réduire toute visibilité de son rival, notamment en mettant constamment en avant le principe « d’une seule Chine », et en s’assurant que tous les Etats choisissent Pékin plutôt que Taipei. En effet, depuis la séparation entre les deux entités en 1949, le contentieux entre Taipei et Pékin se traduit par une non reconnaissance réciproque, et par le besoin de choisir pour les autres Etats membres de l’ONU, dont la République de Chine fut membre de 1945 à 1971, et la République populaire de Chine depuis 1971. Le poids économique et diplomatique de la Chine accentue ce rapport de force très déséquilibré. C’est ainsi que le nombre d’Etats qui entretiennent des relations diplomatiques officielles avec Taiwan (et n’en ont donc pas avec la République populaire de Chine) ne cesse de décroître. Avant que la Chine n’entre à l’ONU en 1971, 47 Etats reconnaissaient encore Taiwan. Mais en 2026, Taipei n’entretient des relations diplomatiques officielles qu’avec douze Etats, auxquels s’ajoute le Saint-Siège. Après plusieurs vagues de défection au profit de Pékin au cours des deux dernières décennies, l’Eswatini reste le seul Etat africain reconnaissant officiellement Taïwan, ce qui donne une importance symbolique qui peut sembler disproportionnée à ce petit Etat enclavé. C’est dans ce contexte que le président taïwanais, William Lai, cherche à s’assurer du maintien de cette relation que la Chine souhaiterait voir disparaître.

L’une des manifestations les plus importantes des relations diplomatiques est la possibilité d’effectuer des visites officielles. C’est ainsi que William Lai, arrivé au pouvoir le 20 mai 2024, a prévu une visite en Eswatini. Initialement programmé en avril 2026, ce voyage devait être une visite officielle relativement classique : Lai devait assister aux célébrations des quarante ans de règne du roi Mswati III, et réaffirmer à cette occasion l’importance pour les deux pays de ce lien diplomatique. Mais Pékin semble désormais prêt à mobiliser son influence économique et diplomatique jusque dans les questions techniques d’aviation pour isoler davantage Taipei. Ainsi, quelques heures avant le départ prévu, les Seychelles, Maurice et Madagascar ont soudainement retiré les autorisations de survol accordées à l’avion présidentiel taïwanais. Le déplacement fut donc au départ annulé.

Il s’agit d’un évènement diplomatique important. C’est en effet la première fois qu’un président taïwanais a dû annuler un déplacement international à cause d’un blocage d’espace aérien. Les autorités taïwanaises y ont vu une nouvelle méthode de Pékin pour limiter la visibilité diplomatique de l’île, non plus seulement par la pression politique classique, mais aussi par le contrôle indirect des routes aériennes. Taipei affirme que ces décisions ont été prises sous « pression intense » de la Chine, incluant des formes de coercition économique. Les gouvernements concernés ont invoqué officiellement leur adhésion au principe « d’une seule Chine ». Madagascar a notamment explicitement déclaré ne reconnaître que Pékin. Cet argument semble d’ailleurs très excessif, puisqu’il ne s’agissait que de donner une autorisation de vol dans l’espace aérien, et non de reconnaître diplomatiquement Taïwan. En réponse, le ministère taïwanais des Affaires étrangères a accusé ces pays de reprendre la rhétorique chinoise et de mettre en cause les normes internationales de l’aviation civile.

Après ce revers, et loin de renoncer, Taipei a complètement modifié l’organisation du voyage. La visite a ainsi finalement eu lieu dans le plus grand secret début mai 2026 : aucune annonce préalable, itinéraire tenu confidentiel, route aérienne détournée au-dessus du sud de l’océan Indien pour éviter les espaces aériens fermés. Selon plusieurs médias, Lai aurait même utilisé l’Airbus privé du roi d’Eswatini pour rejoindre le pays africain, ce qui indique donc une forte collaboration de l’Etat africain, désireux de rendre ce déplacement possible.

Cette stratégie qualifiée de « arrive first, announce later » visait clairement à empêcher Pékin d’organiser de nouvelles pressions diplomatiques avant l’atterrissage dans le pays africain. Une fois sur place, Lai n’a pas manqué d’insister sur le fait que Taïwan « ne céderait pas à la pression » et que ses relations avec l’Eswatini ne seraient « pas ébranlées par l’hégémonie chinoise ». Cet exemple révèle l’aptitude de Taïwan à pratiquer une diplomatie de contournement dans un contexte qui ne lui est pas favorable.

A l’instar des stratégies de contournement, telles qu’elles s’observent dans les conflits armés, la diplomatie du contournement peut être définie comme une approche d’un Etat choisissant d’éviter les structures institutionnelles, et dans certains cas des règlements internationaux et, plus encore, des adversaires désignés, pour atteindre ses objectifs. Cela impose de passer par des canaux alternatifs, qui peuvent être définis sur une base bilatérale, ou être directement décidés par ledit Etat. Cette pratique correspond parfaitement à ce que fait Taïwan, qui multiplie les exemples avec des succès notables.

Si l’épisode de la visite officielle en Eswatini est intéressant et révélateur de la capacité à trouver des voies alternatives, ici dans le cas du transport aérien, c’est surtout le dialogue que Taïwan parvient à maintenir avec des Etats, qui conservent ou non des liens diplomatiques, qui mérite notre attention. D’abord au niveau des institutions internationales. Taïwan n’est représenté dans aucune structure onusienne, ce qui en fait l’Etat le plus discriminé au monde, puisqu’il n’existe pas aux yeux des principales instances internationales. Las, le gouvernement taïwanais met un point d’honneur à en respecter les principes et engagements. Par exemple, Taïwan n’est pas membre d’institutions comme l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), mais se positionne non seulement comme un des Etats les plus avancés dans les questions de santé (comme l’a démontré à grande échelle la gestion de la pandémie de Covid-19) mais en plus n’hésite pas à communiquer avec l’OMS des informations importantes pour la santé mondiale. C’est ainsi Taipei qui a informé l’organisation des risques de pandémie, avant que d’autres Etats, pourtant membres à part entière, ne s’en saisissent. En conséquence, aucun membre de l’OMS ne peut nier le savoir-faire taïwanais et le rôle de Taïwan dans une institution de ce type. Cette diplomatie par l’exemple et le respect de règles internationales imposées par des institutions dont Taïwan ne peut pourtant être membre est une des manifestations de cette diplomatie de contournement. S’y ajoute le rôle dans des organisations non onusiennes, mais où Taïwan est membre. C’est notamment le cas de l’APEC (Asia Pacific Economic Cooperation) où Taipei siège aux côtés de Pékin. C’est même dans cette instance qu’en 2015, le président taïwanais Ma Ying-jeou avait rencontré son homologue chinois Xi Jinping ! Avec une manœuvre digne d’un scénario : les deux hommes n’étaient officiellement pas chefs d’Etat, mais présidents de leurs partis politiques respectifs. Même la Chine semblerait ainsi s’accommoder de cette diplomatie de contournement de Taipei quand cela l’arrange!

On retrouve surtout dans la capacité à maintenir des canaux non officiels, ou semi officiels, une pratique que Taïwan continue de parfaire, avec des succès évidents. Cela est très visible dans les sphères économiques, où les échanges commerciaux sont soutenus – y-compris avec la Chine – et à une moindre échelle au niveau stratégique, comme le partenariat avec Washington défini dans le cadre du Taiwan Relations Act (loi du Congrès américain donc) de 1979 le rappelle. Mais cela se retrouve aussi à plus grande échelle dans des liens diplomatiques non officiels, mais de facto très importants. De nombreux Etats qui n’entretiennent pas de relation diplomatique avec Taïwan ont ainsi des bureaux de représentation à Taipei, et accueillent sur leur sol des bureaux de représentation taïwanais – ambassades qui ne disent pas leur nom, puisqu’ils délivrent notamment des visas, et leurs membres sont des diplomates de carrière. Toutes les puissances occidentales utilisent ce mécanisme pour maintenir un lien étroit avec Taïwan, en arguant du fait que de telles structures sont avant tout nécessaires dès lors que les déplacements à Taïwan et de taïwanais à l’extérieur ne sont pas interdits.

A ces structures innovantes qui contournent avec brio la non-reconnaissance diplomatique, s’ajoute le canal de la diplomatie parlementaire, qui permet des rencontres entre officiels, mais non membres de l’Exécutif (en tout cas des deux côtés simultanément, car les parlementaires étrangers en visite à Taïwan rencontrent des membres du gouvernement, et parfois même le président). Ces rencontres sont très régulières, et ne font que confirmer l’importance de Taïwan aux yeux des démocraties occidentales.

Cette diplomatie de contournement est ingénieuse, mais elle est fragile et est constamment menacée par les stratégies que déploie Pékin en s’appuyant sur les institutions dont elle est membre, son poids diplomatique mais aussi son économie, dans des pratiques autrefois qualifiées de « diplomatie du chéquier ». L’exemple de la visite de William Lai en Eswatini rappelle ainsi que la Chine cherche par tous les moyens à isoler diplomatiquement Taïwan. Mais comme toutes les stratégies de contournement, cette diplomatie est évolutive et innovante et permet à Taïwan de continuer à exister.

Comprendre l’Inde contemporaine : entre ambitions globales et contraintes internes

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Compte-rendu analytique de colloque

Thao HOANG

Thao Hoang est doctorante en Science politique à l’Université Laval. Sa thèse porte sur la formation des identités étatiques en Relations internationales. Ses intérêts de recherche incluent les théories des relations internationales, les Global IR, la théorie relationnelle, les pensées politiques est-asiatiques ainsi que la politique étrangère du Vietnam.

Le colloque « Comprendre l’Inde contemporaine : politique, société et stratégies régionales », organisé par la Chaire de recherche en études indo-pacifiques de l’université Laval le 30 mars 2026, a proposé une lecture multidimensionnelle des transformations actuelles de l’Inde. À travers des interventions qui portent à la fois sur la géopolitique en Indo-Pacifique, les dynamiques frontalières, les relations bilatérales, la diplomatie régionale et les structures sociales internes, le colloque met en lumière une tension centrale. Il s’agit de celle entre l’affirmation indienne d’une puissance globale et la persistance de contraintes internes et régionales qui en limitent la portée. Au-delà de la diversité des objets étudiés, les cinq interventions dégagent une cohérence claire qui démontre que l’Inde apparaît comme une puissance en recomposition dont la trajectoire est marquée par des arbitrages constants entre l’ouverture vers l’international, la sécurité régionale et les transformations internes.

Une stratégie indo-pacifique entre ambition et ambiguïté

La première intervention par Isabelle Saint-Mézard, professeure des Universités et Directrice adjointe de l’Institut français de Géopolitique de l’université Paris 8, a analysé l’approche indienne de l’Indo-Pacifique. Elle met en évidence l’absence d’une doctrine unifiée de l’Inde vis-à-vis de cette région maritime. En effet, la stratégie indienne se construit moins à partir d’un document cadre que d’un ensemble de discours, d’initiatives et de pratiques, ce qui produit une impression de flou stratégique.

Selon la professeure, cette indétermination reflète en réalité une tension plus profonde. D’un côté, l’Inde promeut une vision inclusive et multilatérale de l’Indo-Pacifique, fondée sur la coopération régionale et le rôle central d’organisations comme l’ASEAN. De l’autre, elle s’engage de plus en plus dans des formats minilatéraux, notamment à travers le QUAD, aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Cette dualité ne caractérise pas une contradiction, mais une stratégie d’équilibre. De la sorte, elle permet à l’Inde de bénéficier d’un partenariat stratégique renforcé face à la Chine, tout en préservant son attachement historique au non-alignement.

Toutefois, cette posture présente des limites. Le manque de visibilité de ses initiatives et la reconnaissance encore relative de son rôle régional fragilisent sa capacité à structurer l’espace indo-pacifique. Plus encore, les évolutions récentes, telles que les complexifications dans les relations avec les États-Unis sous la seconde administration de Donald Trump, l’instabilité régionale et la résurgence de menaces sur le flanc occidental de l’Inde en lien avec le Pakistan et les dynamiques du Moyen-Orient, semblent réorienter l’attention stratégique de l’Inde vers son voisinage immédiat. Cette évolution pourrait limiter l’engagement indien en Indo-Pacifique et remettre en question l’équilibre entre ses différentes priorités stratégiques.

Dans ce contexte, la professeure souligne que l’approche indienne de l’Indo-Pacifique apparaît en recomposition. Il demeure ainsi prématuré de tirer des conclusions définitives quant à son évolution future, bien que les dynamiques actuelles suggèrent un possible recentrage stratégique.

Le retour du terrestre : la centralité persistante des frontières

La tension entre les ambitions maritimes et les contraintes continentales est au cœur de la deuxième intervention par Emmanuel Gonon, directeur des programmes à l’Observatoire européen de géopolitique et consultant spécialiste des questions de frontière et d’Asie. L’intervention a analysé des frontières indiennes, considérées comme l’« arrière-cour » indienne de l’Indo-Pacifique. Dans le contexte où l’Inde intensifie ses discours stratégiques sur l’Indo-Pacifique, elle reste profondément structurée par des enjeux terrestres, en particulier face à la Chine et au Pakistan.

Selon le chercheur, l’évolution récente de la posture frontalière indienne se représente comme une approche proactive, rendue possible par sa croissance économique. Le développement d’infrastructures frontalières, la mise en œuvre de programmes de peuplement et le renforcement des forces paramilitaires témoignent d’une volonté de territorialisation accrue. Cette stratégie s’inscrit toutefois largement comme une imitation du modèle chinois de gestion frontalière, caractérisée par une intégration poussée des dimensions civiles et militaires et par une politique systématique de contrôle territorial. L’Inde apparaît ainsi dans une position d’adaptation plutôt que d’initiative. Cette imitation suit toujours une logique défensive. L’intervenant fait savoir que jusqu’à présent, l’Inde n’a jamais adopté de stratégie véritablement préventive face à la Chine, mais elle se contente de réagir aux avancées de celle-ci.

M. Gonon précise que la croissance économique indienne depuis quelques années a permis à ce pays d’introduire une forme de modernité dans des zones frontalières périphériques longtemps négligées. Le renforcement de la présence indienne aux frontières a déjà apporté certains fruits. Par exemple, l’affrontements récent avec la Chine dans la région de Chushul a tourné à l’avantage de l’Inde, ce qui illustre une capacité accrue de réaction de son armée frontalière. Cependant, cette dynamique reste fragile face à une Chine qui poursuit également activement la consolidation de sa présence au Tibet. Dans ce contexte, il est peu probable que l’Inde accepte une position de subordination par rapport à la Chine, ce qui laisserait ouverte la question fondamentale de la frontière commune. Enfin, la discussion entre Mme. Saint-Mézard et M. Gonon suite à l’intervention met en lumière une autre limite importante de cette politique qui réside dans le décalage entre le discours politique et la mise en œuvre réelle. Les programmes frontaliers, fortement valorisés politiquement, produisent parfois des effets davantage symboliques que structurels. Cette observation démontre une tension récurrente dans l’action publique indienne, celle entre l’ambition affichée et les capacités institutionnelles.

En conclusion, loin d’être marginales, les frontières terrestres constituent un élément structurant de la puissance indienne, ce qui vient relativiser l’idée d’un basculement stratégique vers le maritime.

Une diplomatie régionale sous contrainte : entre rivalités et rééquilibrages

La tension entre les ambitions globales et les contraintes internes est également illustrée dans la diplomatie de voisinage de l’Inde, comme démontré dans l’intervention d’Amélie Chalivet, doctorante en sciences politiques en cotutelle à l’université Paris 2 Panthéon-Assas et à l’université du Québec à Montréal. L’intervenante souligne tout d’abord que l’environnement régional récent autour de l’Inde est marqué par une accumulation de crises, notamment la chute du gouvernement bangladais en 2024, la révolution népalaise en 2025 et la guerre de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan la même année. Ces transformations politiques ont profondément modifié les équilibrages régionaux. Cette situation oblige l’Inde à adapter sa diplomatie de voisinage et sa perception stratégique.

Selon la doctorante, face à ces évolutions, l’Inde repense d’abord sa perception des menaces. Le schéma traditionnel du « double front », soit la Chine et le Pakistan, laisse la place à une vision plus intégrée, marquée par la crainte d’une coordination sino-pakistanaise plus étroite. Parallèlement, la réflexion stratégique indienne s’élargit pour intégrer pleinement la dimension maritime. Ses priorités sont maintenant repensées non seulement en termes géographiques avec les deux adversaires, mais en termes de théâtres d’opérations, à savoir un front terrestre et un front maritime. Le tournant vers la mer se manifeste récemment dans les doctrines, les discours et les allocations budgétaires, avec une attention accrue portée à la marine et à l’océan Indien, sans pour autant abandonner la centralité du front nord.

Cependant, toujours selon la doctorante, l’adaptation indienne aux nouvelles dynamiques régionales se heurte à plusieurs limites. D’une part, l’influence indienne dans son voisinage apparaît fragilisée par l’affirmation croissante de l’autonomie des États voisins. Le Népal et le Bangladesh ont récemment démontré leur capacité à diversifier leurs partenariats, notamment en direction de la Chine, dans un contexte marqué par la montée des sentiments anti-indiens dans ces pays. D’autre part, l’évolution de la doctrine sécuritaire indienne vis-à-vis du Pakistan et du terrorisme lié à l’État pakistanais marque un tournant vers une plus grande acceptation du recours à la force conventionnelle. Si cette posture vise à renforcer la crédibilité stratégique de l’Inde, elle soulève également des risques d’escalade et révèle les limites de son autonomie stratégique, notamment à travers l’intervention diplomatique américaine qui a mis l’Inde et le Pakistan sur un pied d’égalité.

L’intervenante conclut en disant que malgré un affaiblissement relatif de son influence régionale et des tensions accrues, l’Inde ne se trouve pas dans une position d’échec. Les recompositions politiques en cours lui offrent également des opportunités pour redéfinir des relations plus équilibrées avec ses voisins. Cela implique néanmoins pour New Dehli d’accepter des relations moins asymétriques et de s’adapter à des partenaires de plus en plus autonomes dans leurs choix stratégiques. Ainsi, la diplomatie de voisinage indienne oscille entre l’affirmation de sa puissance et l’adaptation contrainte à un environnement de plus en plus multipolaire.

Les fondements sociaux de la puissance : caste, terre et pouvoir

L’intervention de Solène Ferreira, doctorante en sciences des religions à l’université du Québec à Montréal, analyse les rapports entre caste, terre et pouvoir dans l’État de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde. Elle rappelle que la puissance indienne ne peut être comprise sans prendre en compte ses dynamiques internes. L’étude de l’Uttarakhand, qui prend pour point de départ la notion centrale de Devbhūmi, littéralement la « terre des dieux », a mis en évidence la manière dont des constructions religieuses anciennes continuent de structurer les rapports sociaux contemporains.

L’Uttarakhand est présenté comme un espace où la dimension physique du territoire est indissociable de sa sacralité. Cette sacralisation s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des dynamiques de peuplement et de hiérarchisation sociale. Les communautés aujourd’hui identifiées comme dalits, notamment les Shilpkar, sont considérées comme les populations autochtones de la région. Toutefois, avec l’arrivée historique des élites brahmaniques et rajpoutes, ces groupes ont été progressivement relégués aux marges géographiques et sociales, tandis que les castes dominantes s’appropriaient les terres centrales et les ressources.

La doctorante s’appuie sur deux textes majeurs appartenant au Skanda Purāṇa, le Kedāra Khaṇḍa et le Mānasa Khaṇḍa, qui datent approximativement du XIIIème siècle. Ces textes opèrent une transformation fondamentale du territoire, car ils ne se contentent pas de le décrire, mais le sacralisent en faisant de l’Himalaya un espace de pureté rituelle où résident les dieux.

Le concept de « savarnocratie » est ensuite introduit pour permettre de saisir la persistance d’un ordre social dominé par les hautes castes, notamment les brahmanes et les rajpoutes. Cette domination est légitimée par des récits théologiques susmentionnés.

La sacralisation du territoire par ces récits a des effets concrets sur la distribution des terres, des politiques publiques et les dynamiques économiques contemporaines. En effet, les politiques contemporaines tendent à reproduire, voire à renforcer, les inégalités entre les élites brahmaniques et rajpoutes et les castes défavorisées (OBC). Par exemple, la libération foncière adoptée en 2018 a facilité l’accès des investisseurs extérieurs aux terres agricoles, ce qui entraîne leur réduction et la marginalisation des communautés dalits, dépendantes d’espaces désormais privatisés. Les politiques d’« encroachment », sous couvert de protection environnementale et de préservation de l’identité du Devbhūmi, permettent des campagnes d’expulsion visant des populations accusées d’occuper illégalement des terres. Ces mesures affectent de manière disproportionnée les communautés dalits, tandis que des occupations similaires par des membres de hautes castes restent largement impunies. Ou encore, la promotion de « Organic Uttarakhand » dans les politiques agricoles valorise une agriculture certifiée nécessitant des investissements importants, favorisant les acteurs dotés de capital. Ce modèle renforce les inégalités en exploitant le travail des dalits sans leur garantir des bénéfices équitables.

Ces politiques illustrent la continuité entre l’héritage religieux et les formes modernes de domination, tout en révélant les limites des transformations socio-économiques de l’Inde. Cette analyse invite à nuancer l’image d’une Inde émergente et homogène. Elle souligne au contraire la profondeur des fractures internes de l’Inde, qui constituent autant de contraintes pour son développement et sa projection internationale.

Les relations indo-canadiennes : entre principes, diasporas et pragmatisme

L’étude des relations indo-canadiennes, présentée par Mathieu Boisvert, professeur des études religieuses à l’université du Québec à Montréal, offre un éclairage complémentaire sur les tensions qui traversent la politique étrangère indienne, mais aussi canadienne. Ces relations bilatérales sont marquées par une alternance de rapprochement et de crises, souvent liées à des enjeux de sécurité, en particulier la question nucléaire et les dynamiques diasporiques.

L’intervenant souligne que la crise diplomatique récente de 2023-2025 constitue le point culminant de ces tensions. Elle met en évidence le rôle central de la diaspora indienne au Canada dans les relations bilatérales indo-canadiennes. En effet, en 2023, l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar en Colombie-Britannique a provoqué une crise diplomatique entre New Dehli et Ottawa. Le Canada accuse le gouvernement indien d’être impliqué dans cet acte d’ingérence, ce que l’Inde nie fermement. Cette période de tensions dure près de deux ans, jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement canadien en mars 2025. Un processus de réchauffement s’amorce rapidement, motivé notamment par des considérations économiques. Dans un contexte de diversification des partenariats commerciaux, le Canada cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, perçue comme un acteur économique majeur.

La discussion continue à élargir la réflexion aux dynamiques de polarisation au sein de la diaspora indienne au Canada, en soulignant la coexistence de groupes liés au RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), organisation paramilitaire nationaliste hindoue, et de mouvements pro-khalistanais militant en faveur de l’indépendance d’un État sikh. Cette polarisation soulève des inquiétudes quant à ses effets sur la cohésion sociale et sur la sécurité nationale du Canada, ainsi qu’à la question des ingérences étrangères menées par le gouvernement indien. Selon le professeur, bien que le gouvernement canadien soit conscient de ces enjeux et que ses services de renseignement surveillent de près les activités de ces groupes, il existe un écart entre la vigilance sécuritaire interne et le discours public dans lequel les autorités canadiennes tendent à minimiser l’ampleur des ingérences étrangères. Cette prudence s’explique en partie par des considérations économiques et stratégiques, quand le Canada cherche à préserver ses relations avec l’Inde.

Le revirement récent de la politique canadienne à l’égard de l’Inde est interprété comme étant lié à des facteurs géopolitiques plus larges, notamment la volonté de diversifier les partenariats économiques dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis sous Donald Trump. Ce repositionnement traduit ainsi une approche pragmatique, où les impératifs économiques tendent à primer sur les préoccupations liées aux ingérences et aux dynamiques internes des diasporas au Canada.

Cette dynamique révèle une tension plus générale entre les valeurs et les intérêts dans les relations internationales. Elle met également en lumière l’importance croissante des diasporas comme des acteurs transnationaux, capables d’influencer les politiques étrangères.

Conclusion : l’Inde – une puissance en tension

Pris ensemble, les communications et les débats du colloque ont mis en évidence que l’Inde est une puissance en tension. Trois lignes de fractures principales peuvent se dégager. Premièrement, la tension entre les ambitions globales et les contraintes régionales est illustrée par le fait que la projection indienne en Indo-Pacifique reste constamment rattrapée par les enjeux terrestres aux frontières et par la complexité du voisinage. Une deuxième tension existe entre le discours stratégique et les capacités réelles qui limitent la portée des politiques indiennes. Troisièmement, il existe une tension entre le développement économique de l’Inde et ses inerties sociales. En effet, les dynamiques de croissance coexistent avec des structures de domination et d’inégalités sociales profondément ancrées dans la société indienne. Ces tensions ne traduisent pas nécessairement une faiblesse, mais plutôt une phase de recomposition. L’absence de doctrine figée dans le cas de l’Inde, souvent perçue comme un manque de cohérence, peut également être interprétée comme une forme de flexibilité stratégique dans un environnement international incertain.

Ce colloque met en lumière la complexité de la trajectoire indienne contemporaine. Loin d’une lecture univoque, il révèle une puissance en construction, traversée par des contradictions mais capable d’adaptation. L’Inde apparaît ainsi moins comme une puissance pleinement affirmée que comme une puissance en devenir dont l’influence dépendra de sa capacité à articuler ses ambitions globales avec la gestion de ses contraintes internes et régionales. En ce sens, l’analyse des dynamiques contemporaines de l’Inde invite à dépasser les lectures simplificatrices pour saisir les logiques d’un acteur dont la montée en puissance reste profondément conditionnée par ses propres tensions structurelles.

Quelle place pour la Chine dans la sécurité de la Côte d’Ivoire ?

Jean-Luc Martineau

 

Jean-Luc Martineau est docteur en droit public et chercheur résidant en Côte d’Ivoire.

 

Regards géopolitiques v12n2, 2026

 

Résumé : La Chine est un acteur majeur du développement du pays et se positionne comme un partenaire de la sécurité du territoire. Cet article met en évidence un contexte interne et sous régional qui est favorable à cette expansion chinoise. Il souligne aussi que la recherche de la diversification des partenariats de sécurité constitue une stratégie en plein essor en Afrique. Il s’agit pour les Etats d’éviter d’être dépendant à l’égard d’un seul partenaire. Cette logique a pour conséquence de restreindre les ambitions hégémoniques de la Chine sur le continent et en particulier en Côte d’Ivoire. La Chine est ainsi devenue et a vocation à rester, dans un avenir proche, un partenaire « ordinaire » de la sécurité en Côte d’Ivoire et plus globalement de l’Afrique.

Mots clés : Chine, Cote d’Ivoire, Partenariat, Sécurité, Terrorisme

 

Summary : China is a major player in the country’s development and is positioning itself as a partner in territorial security. This article highlights an internal and sub-regional context that is favourable to Chinese expansion. It also highlights the fact that the quest to diversify partnerships is a fast-growing strategy in Africa. As a result, China’s ambitions on the continent, and in Côte d’Ivoire in particular, are limited. China has become, and will remain for the foreseeable future, an ‘ordinary’ security partner for Côte d’Ivoire and more generally in Africa.

Keywords : China, Ivory Coast, partnership, security, terrorism

 

 

 

 

 

Fig. 1. Défilé de la Fete de l’Indépendance, 7 août 2024

Source : 7 info, https://www.7info.ci/64-ans-dindependance-un-message-derriere-la-participation-de-la-chine-au-defile-militaire/

 

Lors du 9e sommet du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) qui s’est déroulé en septembre 2024, le président chinois a dévoilé un plan d’action pour l’Afrique dont l’un des axes est dédié à la sécurité. Ce programme comprend notamment la formation de près de 7 000 agents des forces de sécurité et de défense (Cabestan, 2025, p. 34). Dans le domaine sécuritaire comme dans les autres axes clés du plan d’action du FOCAC, la Chine entend créer une large communauté de pays africains qui partage une culture militaire et des outils de défense similaires. Il s’agit, in fine, de développer une relation exclusive entre le continent et la Chine. Or, cette logique apparait anachronique, dans la mesure où les États africains manifestent la volonté de diversifier leurs partenariats de défense (Nantulya, 2025). Ainsi, en Côte d’Ivoire, le contexte intérieur et extérieur ébranle les ambitions de la Chine en matière de projection de son influence dans les domaines de la défense et de la sécurité.   

L’époque des partenariats exclusifs au profit d’une puissance étrangère est révolue. La complexité des enjeux économiques, sécuritaires, diplomatiques, implique pour les États africains une diversification des coopérations avec les puissances étrangères. De même, la politique de retenue et parfois de désengagement des puissances extérieures au continent implique pour les États émergents africains de disposer du soutien de puissances multiples. La Côte d’Ivoire n’échappe à ces réalités, la Chine devenant ainsi sur cette terre d’Akwaba  (d’hospitalité en langue Akan) un partenaire parmi d’autres.

 

I – L’influence grandissante de la Chine en Côte d’Ivoire concerne désormais le secteur de la sécurité

1.1. En moins d’une dizaine d’années, la présence chinoise s’est intensifiée en Côte d’Ivoire.

Les Chinois constituent la communauté non africaine la plus représentée dans les rues d’Abidjan ou dans les grandes villes de l’intérieur du pays. Des commerces chinois de ventes de matériels industriels ou des magasins d’alimentation ou de ventes de produits domestiques se sont implantés dans les zones urbaines. La pièce maitresse de cette offensive chinoise dans le domaine de la consommation de masse est constitué par les chaines de magasins China Mall, Foire de Chine. Regorgeant de produits de toute sorte, appelés par les locaux « chinoiseries », ces magasins connaissent un réel succès auprès des consommateurs ivoiriens qui sont attirés par les prix extrêmement bas, mais aussi par l’originalité et la diversité des produits vendus. Au niveau de l’agriculture, qui occupe près de la moitié de la population active, la Chine devient un acteur incontournable. Lors du dernier salon de l’agriculture en mai 2025, la Chine a fait la démonstration de son leadership dans le domaine du développement agricole dans le pays. Ainsi, les matériels présentés sur le salon provenaient quasi-exclusivement d’entreprises chinoises. Par ailleurs, certaines productions, telle l’hévéa, sont en partie transformées en Côte d’Ivoire afin d’alimenter quasi exclusivement le marché chinois (Hévéa, 2025).

L’opération chinoise de conquête des cœurs ivoiriens se mesure par l’essor croissant de la langue et de la culture chinoise dans le système éducatif. Ainsi, 32 écoles primaires et secondaires ont installé des clubs des amis de la Chine regroupant 5 000 élèves. Un Institut Confucius a été installé à Abidjan et des bourses sont attribuées chaque année à des étudiants ivoiriens.

À partir du port d’Abidjan, la Chine est partie à la conquête de l’intérieur du pays. Le port sec de Ferkessédougou qui est en cours de construction va constituer un point d’appui et un relais puissant de cette stratégie d’expansion de la Chine à la fois vers le Nord du pays, mais aussi vers les pays voisins qui sont reliés à cette cité, le Mali et le Burkina Faso. Le port sec permettra de décongestionner le port d’Abidjan, de faciliter l’exécution des formalités douanières et de rapprocher le port d’Abidjan des opérateurs économiques et des transporteurs(B. N’Guessan et al., 2024). Situé sur le corridor Nord, le port sec de Ferkessédougou est un lien de transit et un hub régional essentiel.

Les exportations chinoises en Côte d’Ivoire sont en constante augmentation. Le déséquilibre des activités commerciales entre les deux pays est nettement en défaveur de la partie ivoirienne (Ecofin, 2024). Les exportations ivoiriennes vers la Chine s’accroissent de plus de 10 % par an, même si elles restent très en deçà des importations de produits chinois qui s’élevaient en 2023 à 4,2 milliards de dollars (DW, 2024).

1.2. L’incursion de la Chine dans le domaine sécuritaire

La coopération de défense entre la Chine et la Côte d’Ivoire est très récente. Des initiatives ponctuelles de coopération se sont mises en place dans les années 1990, en relation avec l’intensification du processus de diversification des partenariats internationaux (Banga, p. 108)[1]. Le milieu des années 2010 constitue le véritable point de départ de la coopération sécuritaire entre la Chine et la Cote d’Ivoire. Ainsi, l’ambassade de Chine à Abidjan dispose d’un attaché de défense depuis l’année 2015 et la flotte chinoise a réalisé (seulement) deux escales dans le pays depuis 2014.

En matière de vente d’armes, la Chine a déjà obtenu des succès commerciaux. La Chine a vendu des chars légers modernes ou des transports de troupe au profit des forces terrestres ivoiriennes. Le char léger VN22B produit par la China North Industries Group Corporation Limited (Norinco) constitue un des équipements militaires essentiel du dispositif de contrôle de la frontière Nord. Les 9 chars légers acquis par la Cote d’Ivoire offrent une puissance de feu utile pour lutter contre les groupes terroristes actifs au Nord. L’armée ivoirienne met aussi en œuvre des engins blindés chinois achetés en 2022 (16 blindés de transport de troupe, WZ-551 6 × 6) et en 2023 (17 VP 11).

La Chine prodigue aussi des formations à des officiers, en particulier des officiers des forces spéciales. En 2025, l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) a d’ailleurs été visitée par une forte délégation militaire chinoise, ce qui témoigne de la volonté de la Chine de poursuivre son engagement dans le domaine de l’entrainement des forces de sécurité. 

Les systèmes de vidéo surveillance qui sont implantées dans les zones frontalières, les aéroports et les grandes villes ont été mises en place par des industriels chinois (en particulier Huawei). Ce maillage de caméras est très dense, puisque par exemple la ville d’Abidjan est observée en permanence par 6 000 caméras. Ce dispositif de vidéo surveillance recouvre des objectifs multiples et contribue à la lutte contre le terrorisme en particulier dans la zone opérationnelle Nord (ZON). Des terroristes franchissant la frontière ont ainsi pu être appréhendés.

En juin 2024, des négociations ont été entamées entre le ministère de la Défense et China National Aero-Technology Import & Export Corporation (CATIC) afin d’acquérir des hélicoptères d’attaque au sol Harbin Z 9 et des aéronefs d’assaut.

Fig. 2.  Stand de la Chine au Salon de l’agriculture. Abidjan, mai 2025 (auteur).

Fig. 3 Commerces chinois à Bouaké (auteur, 2024).

Ainsi, l’influence de la Chine s’est élargie récemment au domaine de la sécurité. Cette évolution est corrélée à la percée continue des entreprises chinoises sur le marché ivoirien (Soulé, p. 6). Toutefois, il convient de relativiser ce rayonnement de la Chine qui constitue un partenaire de la sécurité parmi d’autres.  

 

  1. La Chine, un partenaire « ordinaire » de la sécurité de la Côte d’Ivoire aux côtés d’autres acteurs historiques ou émergents

 

2.1. L’accord de partenariat et de défense de 2014 franco-ivoirien a ouvert la voie au retrait de la France et à l’implication des pays européens

Depuis l’indépendance, la France a maintenu des relations privilégiées avec la Cote d’Ivoire, en particulier en matière de défense. Cependant, la France n’est plus le garant de la sécurité du pays. En effet, la clause d’assistance express en cas d’agression extérieure ou de crise interne ne figure plus dans l’accord de partenariat et de défense, signé en 2012 et ratifié par les deux pays en 2014[2].  

Par ailleurs, cet accord consacre la renonciation de la France à être le partenaire exclusif de la défense de la Côte d’Ivoire. En effet, l’accord de partenariat et de défense entre les deux pays formalise cette évolution qui était déjà programmée depuis l’intervention militaire de la France en 2002 (Le Gouriellec, 2024, p. 88). L’opération Licorne avait été avalisée par le Conseil de sécurité  des Nations unies, en particulier dans sa résolution 1479 du 13 mai 2003. Finalement, l’accord de partenariat et de défense dispose que si les partenaires ont pour objectif de « (…) concourir à une paix et une sécurité durable sur leur territoire ainsi que dans leur environnement régional », l’Union européenne et ses États membres peuvent être associés à cet objectif global[3]. Ainsi, l’Union Européenne et les États membres contribuent au renforcement des dispositifs de sécurité au Nord du pays (projet d’appui à la sécurisation et à la prévention du risque terroriste dans le Nord de la Côte d’Ivoire – SECUNORD[4]) et ils financent et soutiennent les activités de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) de Jacqueville.

2.2. La Côte d’Ivoire a mis en place une stratégie de diversification des partenariats de défense.

Dans les années de la sortie de crise de 2011, la Côte d’Ivoire a entrepris une stratégie de diversification de ses partenariats de défense (voir Figures 1 et 2). 

En dehors de la Chine qui est devenue un partenaire militaire essentiel, d’autres pays contribuent à la montée en puissance des forces armées ivoiriennes confrontées en particulier à la menace terroriste au Nord du pays. Lors d’une visite à Abidjan en janvier 2025, le numéro 2 du Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) avait souligné la volonté des États-Unis de poursuivre leur engagement en faveur de la lutte contre le terrorisme dans la sous-région et dans cette optique « Côte d’Ivoire plays a vital role in the security of West Africa » (Africa Command, 2025). D’ailleurs, à partir de 2024, les États-Unis ont redéployé en Côte d’Ivoire des éléments, en particulier des formateurs des forces spéciales qui étaient précédemment affectés au Sahel. De son côté, la Turquie envisage la Cote d’Ivoire comme un marché potentiel dans le domaine des ventes d’armes, dans la mesure ou le pays souhaite faire l’acquisition d’armes plus modernes et diversifier ses capacités militaires dans les domaines du renseignement ou du combat. Les ventes déjà réalisées concernant en particulier des blindés sont déjà de bon augure. Au-delà, en invitant des officiers et sous-officiers ivoiriens à venir se former en Turquie, le pays souhaite faire de la Côte d’Ivoire un pivot de sa stratégie de sécurité africaine. Ainsi, le président de la Grande Assemblée nationale de Turquie, Numan Kurtulmus, lors d’une visite à Abidjan en mars 2024, a souligné que « La Côte d’Ivoire est l’un des pays les plus importants de l’Afrique de l’Ouest, un pays qui offre un potentiel de développement dans la sécurité et la stabilité » (TRT Afrika, 2024). Déjà déployés au Nord du Togo, des militaires turcs et des membres de la compagnie militaire privée turque SADAT prennent une part active à la lutte contre le JNIM, ce qui crédibilise la stratégie d’influence du pays auprès des auprès des décideurs de l’armée ivoirienne.

Figure 4.  Nombre de véhicules blindés acquis par l’armée Ivorienne (entre 2020 – 2024). Source : SIPRI.

 

2.3. Une stratégie de diversification des partenariats militaires qui répond à de puissantes logiques internes et externes à la Côte d’Ivoire

Comme beaucoup de pays ouest-africains, la Côte d’Ivoire a basculé, dans le domaine sécuritaire, d’une logique mono partenariale a une stratégie de pluri partenariats (Laloupo, 2023). Cette bascule semble logique dans l’esprit des hauts gradés des forces armées ivoiriennes (Armée, communication personnelle, 2025) qui mettent en exergue les intérêts du pays qui sont au-dessus notamment des liens historiques qui peuvent unir la Côte d’Ivoire à la France. En définitive, cette situation rappelle que les intérêts de chaque État gouvernent les relations internationales (selon la formule célèbre du général de Gaulle : « Un grand pays n’a pas d’amis. Les hommes peuvent avoir des amis, pas les hommes d’État ») (Paris Match, communication personnelle, 1967). Néanmoins, il convient de garder à l’esprit que « l’intérêt national est toujours lié à un projet politique » (Fernandez, 2021, p. 76). En l’occurrence, les menaces externes (tensions politiques avec les pays de l’Alliance des États du Sahel, menaces du JNIM), et internes (présence de cellules dormantes jihadistes, durcissement des activités criminelles liées notamment aux narcotrafics, conflits entre pasteurs transhumants et agriculteurs) justifient largement la mise en œuvre d’une stratégie de diversification et d’élargissement des partenaires de la sécurité et de la défense du pays.

D’abord, le volume des besoins des armées ouest-africaines explique cette diversification des partenariats, un seul partenaire ne pouvant à lui seul offrir des conditions de vente de matériel ou de formation avantageuses. La complexité des besoins en termes de sécurité justifie aussi cette stratégie. L’émergence des drones a ainsi permis à de nouveaux États, en particulier la Turquie, de devenir des alliés de la sécurité des États ouest-africains. Désormais, des pays ouest-africains, comme la Côte d’Ivoire, souhaitent aussi renforcer leur autonomie sécuritaire en disposant notamment des outils d’anticipation (satellites d’observation) de communication et de commandement les plus perfectionnés. 

Par ailleurs, la recherche d’une satisfaction rapide de besoins en équipements militaires ou pièces de rechange peut aussi expliquer cette diversification des sources d’approvisionnement. Il s’agit de sélectionner les fournisseurs qui sont capables de mettre à disposition rapidement des équipements modernes. Le partenaire chinois répond justement à cette deuxième logique et permet ainsi l’acquisition rapide de nouveaux équipements (Ministère des armées français, communication personnelle, 2024). Toutefois, le partenariat en matière d’équipement de défense avec la Chine est fragile, dans la mesure où, par exemple, ni la mise en œuvre de ces équipements, ni leur maintien en condition ne sont pris en charge par la Chine. Puisque les notices d’emploi des matériels sont en langue chinoise et les instructeurs non francophones, l’armée ivoirienne rencontre des difficultés dans l’emploi et le maintien en état de ces matériels livrés par la Chine. 

Enfin, la logique des pluri-partenariats est susceptible de dissuader les agresseurs externes dans la mesure où les pays partenaires de la Côte d’Ivoire apportent des capacités militaires complémentaires. Ils peuvent mobiliser des réseaux diplomatiques, des structures de renseignement ou de sécurité afin de renforcer la sécurité du pays.

 

La logique de diversification des partenariats de sécurité et de défense est à l’œuvre sur l’ensemble du continent africain (Martineau, 2018). Elle résulte d’abord de la nécessité pour les États de ne pas être lié à un seul partenaire dont la défaillance ou la faiblesse de l’engagement serait susceptible de mettre en cause sa sécurité. Elle témoigne aussi des ambitions africaines de nouveaux acteurs étatiques qui profitent du retrait de la France du continent africain.  

À l’heure où les menaces sur la sécurité de la Côte d’Ivoire s’amoncellent, notamment dans les régions frontalières du Nord, la multiplication des coopérations en matière de sécurité constitue une opportunité nouvelle pour les dirigeants du pays de mettre en compétition les États partenaires afin qu’ils contribuent davantage à la défense du pays.  

Au final, la logique de bloc qui est réactivée par les conflits internationaux (Ukraine) ou les tensions (mer de Chine) n’a pas d’incidence dans les pays de la sous-région ouest-africaine et en particulier en Côte d’Ivoire. Le contexte de menaces qui pèse lourdement sur la Côte d’Ivoire favorise au contraire l’insertion de la Chine dans l’espace sécuritaire ivoirien. La Chine est ainsi devenue un partenaire « ordinaire » de la sécurité du pays.  

 

Tableau 1. Partenariats de défense et de sécurité de la Côte d’Ivoire.

 

Pays partenaire

Intitulé

Date

Contenu

Chine

Absence d’accord formel

Equipements militaires.

Formation

France

Accord de partenariat de défense entre la Cote d’Ivoire et la France (en cours de révision)

26 janvier 2012

(en cours de révision)

Echanges de vues.

Organisation, entrainement et équipement des forces.

Formation. Exercices conjoints.

Ghana

Accord de coopération militaire

18 octobre 2017

(Ratifié le 17 octobre 2024)

Partage de renseignements

Maroc

Accord de Coopération Militaire

9 mai 2025

Entrainements communs.

Santé.

Expertises.

Portugal

Accords de coopération

25 février 2018

Formation des marins.

Échanges d’informations. Échanges sur la protection de l’environnement.

Turquie

Accord-cadre de coopération militaire

26 mars 2015 (ratifié le 7 mai 2025)

Formation d’officiers et sous-officiers en Turquie.

Technique (industrie de défense, systèmes électroniques, information militaire) et scientifiques.

USA

Protocoles d’accord

27 février 2024

 

 

14 novembre 2024

Partage de renseignements.

 

Don de véhicules blindés.

Programme de formation préalable au déploiement des militaires ivoiriens dans la Zone Opérationnelle Nord (ZON).

 

Bibliographie

Africa Command. (2025). United States.

Armée (2025). Officier supérieur [Communication personnelle].

Aurégan, X. (2014). Géopolitique de la Chine en Côte d’Ivoire, Carnets de géographes, 7, 2014. https://journals.openedition.org/cdg/394

Aurégan, X. (2024). Chine, puissance africaine : Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin, 288 p.

Aurégan, X. (2015). Les intermédiaires de la Chine à Abidjan, Regards géopolitiques, Bulletin Conseil québécois d’études géopolitiques, 7 p.

Aurégan, X. (2014). Géopolitique de la Chine en Côte d’Ivoire. Géographie. Université Paris 8, Institut français de géopolitique, thèse de doctorat, 551 p.

B. N’Guessan, A.; Cordel, D., & Coulibaly, K. (2024). Les ports secs. https://www.ecofinagency.com/public-management/1604-45401-trade-between-cote-divoire-and-china-rose-21-to-5-28bn-in-2023

Banga, Arthur (2019). Dynamique et enjeux de l’évolution des relations sino-ivoiriennes (1960-2018) Relations internationales, 178(2), 103-117.

Cabestan, Jean-Pierre (2025). La Chine en Afrique : une nouvelle hégémonie. Cahiers de Conflits, Janvier-mars (1), 23-34.

DW (2024). La Chine, grand partenaire commercial de la Côte d’Ivoire. https://www.dw.com/fr/la-chine-le-plus-grand-partenaire-commercial-de-la-c%C3%B4te-divoire-le-burkina-faso-reprend-en-main-ses-ressources-mini%C3%A8res/audio-68863891

Ecofin (2024). Ecofin. https://www.ecofinagency.com/public-management/1604-45401-trade-between-cote-divoire-and-china-rose-21-to-5-28bn-in-2023

Fernandez, Julian (2021), Relations internationales, Paris, Ed. Dalloz, 3ème édition, 775 p.

Laloupo, F. (2023). Quel futur pour le partenariat Chine-Afrique?, IRIS, 23 janvier 2023. https://www.iris-france.org/173124-quel-futur-pour-le-partenariat-chine-afrique

Folashadé Soulé (2021), “Mapping the Future of Africa–China Relations: Insights from West Africa.” South African Institute of International Affairs. http://www.jstor.org/stable/resrep36161.

Hévéa (2025). Entretien.

Le Gouriellec, Sonia (2024), Géopolitique de l’Afrique, Paris, Presses Universitaires de France, p. 80-109.

Martineau, J.-L. (2018). Djibouti et le « commerce » des bases militaires : Un jeu dangereux ? L’espace politique, 34, https://journals.openedition.org/espacepolitique/4719?lang=en

Ministère des armées français (2024). Entretien [Communication personnelle].

Paris Match (1967). Entretien [Communication personnelle].

Paul Nantulya (2025). À quoi s’attendre dans les relations Chine-Afrique en 2025, Centre    d’études stratégique pour l’Afrique, 21 janvier 2025.

Salihu, Naila (2022). (Ministère des armées français, communication personnelle, 2024), KAIPTC, Ghana, 20 p.

TRT Afrika. (2024). TRT Afrika.

 

 

[1] Dans sa thèse, Xavier Aurégan (p. 163 svtes), a mis en évidence des initiatives limitées en matière de défense avant 2014. Ainsi, dans les années 1990, un petit chantier de construction navale avait été établi par des ingénieurs chinois à Youpougon.

[2] Néanmoins, l’article 4 point f prévoit que les parties peuvent envisager « Toute autre activité convenue d’un commun accord entre les Parties en fonction de leurs intérêts communs ». Cette disposition ouvre potentiellement les portes à des activités opérationnelles communes, notamment dans le domaine de la lutte contre le terrorisme au Nord du pays.

[3] Traité instituant un partenariat de défense, signé le 26 janvier 2012, art 3.

[4] SECUNORD est doté de 3,8 millions de 2022 à 2024. Ce programme permet la construction de brigades de gendarmerie ou encore la dotation d’équipements.

Le discours muséal est-il un enjeu géopolitique ? Le Tibet au prisme du musée Guimet

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Katia Buffetrille

Katia Buffetrille est ethnologue, spécialiste des études tibétaines. Depuis trente-cinq ans, elle étudie les rituels « populaires », en particulier les pèlerinages autour des montagnes sacrées et les transformations qu’ils connaissent au sein de la République populaire de Chine. Ses recherches portent également sur les pratiques bouddhiques contemporaines, telles que les immolations et le végétarisme, ainsi que sur les relations sino-tibétaines. Elle se rend régulièrement au Tibet depuis 1985 pour des séjours de plusieurs mois et au Népal depuis 1974. Elle est l’auteure de nombreux articles et ouvrages, parmi lesquels Pèlerins, lamas et visionnaires : sources orales et écrites sur les pèlerinages tibétains (Wien 2000) et L’âge d’or du Tibet : XVIIe et XVIIIe siècles (Belles Lettres, 2019)

 

Résumé : Cet article analyse comment le musée Guimet a relayé le narratif officiel chinois sur le Tibet, contribuant à l’effacement de son statut de nation indépendante. Il met en évidence le rôle des administrateurs proches de la Chine, l’instrumentalisation de la coopération culturelle et les pressions économiques et diplomatiques exercées sur les institutions muséales. À travers cette étude, il montre comment la diplomatie culturelle chinoise s’appuie sur les musées pour légitimer une réécriture de l’histoire au détriment des sources et de la mission scientifique des institutions patrimoniales.

Mots clés : Musée, Guimet, Quai Branly, Tibet, Chine, artefacts, soft power, diplomatie culturelle, réécriture de l’histoire

Summary : This article analyzes how the Guimet Museum relayed the official Chinese narrative on Tibet, contributing to the erasure of its status as an independent nation. It highlights the role of administrators close to China, the instrumentalization of cultural cooperation, and the economic and diplomatic pressures exerted on museum institutions. Through this study, it shows how Chinese cultural diplomacy relies on museums to legitimize a rewriting of history at the expense of the sources and the scientific mission of heritage institutions.

Keywords : Museum, Guimet, Quai Branly, Tibet, China, artifacts, soft power, cultural diplomacy, rewriting of history

 

L’année 2024 a marqué un tournant dans la perception du rôle joué par certaines institutions muséales françaises. Les modifications terminologiques observées dans deux prestigieux musées français, le musée du Quai Branly et le musée Guimet à Paris, ont soulevé des questions fondamentales sur la neutralité du discours muséal. Si l’on conçoit traditionnellement le musée comme une institution dédiée à la conservation des collections, leur exposition, la recherche à leur sujet, et la médiation culturelle, les événements récents révèlent une réalité plus complexe qui soulève une question : le discours muséal peut-il devenir l’instrument d’une diplomatie d’influence aux enjeux géopolitiques majeurs.

Cet article se propose d’analyser comment deux musées parisiens ont contribué à relayer le récit officiel chinois sur le Tibet, en effaçant son existence en tant que nation indépendante, ainsi que les procédés mobilisés pour y parvenir.

1. Les musées comme acteurs du soft power

1.1. Le musée du Quai Branly

La découverte en 2024 de l’utilisation du terme « Xizang » en lieu et place de « Tibet » dans la signalétique du musée du Quai Branly a provoqué une vive polémique dans le monde académique et au sein de la communauté tibétaine. En effet, les deux vitrines consacrées au objets tibétains portaient la mention : « Chine, région autonome du Xizang », adoptant ainsi la terminologie officielle de Pékin.

Or, « Xizang » fait référence à ce que nous appelons la région autonome du Tibet (Xizang zizhiqu), une entité administrative créée en 1965 par les autorités chinoises sur un territoire recouvrant approximativement celui que gouvernait le gouvernement des dalaï-lamas, le Ganden phodrang, de 1642 à 1959, c’est-à-dire le Tibet central et occidental, plus le Kham occidental. Les territoires tibétains hors région autonome ont, quant à eux, été intégré dans les provinces chinoises du Sichuan, Yunnan, Qinghai et Gansu. Il convient de rappeler que l’Armée populaire de libération (APL) a envahi le Tibet en 1950, un territoire qui jouissait d’une indépendance de facto depuis 1913 (van Walt van Praag, 1987 :136ff). Depuis cette date, la République populaire de Chine (RPC) occupe et administre ce territoire le traitant selon une logique coloniale, tout en cherchant constamment à légitimer sa présence par tous les moyens disponibles.[1]

Dans le cas du musée du Quai Branly, l’adoption du terme chinois « Xizang » s’avérait d’autant plus problématique que plusieurs objets ou peintures exposés provenait de la collection Jacques Bacot (1877-1965), célèbre explorateur et tibétologue, premier titulaire de la chaire de tibétologie de l’École pratique des hautes Études, dont les voyages sont largement documentés dans ses ouvrages. Ayant beaucoup parcouru les régions orientales, essentiellement le Kham, il est probable que la majorité des objets tibétains qu’il avait rassemblés provenaient de ces zones (Bacot, 1909 et 1912). La formulation affichée pour les objets qu’il avait légués au musée : « Chine, région autonome du Xizang (Tibet), Tibet oriental » créait une confusion géographique manifeste, suggérant que le Tibet oriental était localisé dans la région autonome du Xizang, autrement dit dans le Tibet central. Cette substitution automatique du nom « Tibet » par « Xizang » aboutissait ainsi à un résultat pour le moins absurde.

Il est difficile d’imaginer que le remplacement du terme « Tibet » par l’appellation chinoise « Xizang » effectué plusieurs années auparavant dans ce musée, n’ait pas été le résultat d’une pression. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’utiliser « Deutschland » à la place d’« Allemagne » ou « Polska » pour « Pologne » dans la signalétique d’un musée afin d’indiquer la provenance d’une œuvre. Alors que le mot « Tibet » évoque universellement un pays, un peuple, le bouddhisme, le Dalaï Lama, et les hautes montagnes enneigées, le terme « Xizang », totalement méconnu du grand public, ne suscite aucune association d’idées. Cette substitution vise précisément à effacer tout ce que le terme Tibet incarne dans l’imaginaire occidental. Bien que la République populaire de Chine (RPC) occupe le Tibet depuis soixante-quinze ans, elle reste en quête permanente de légitimité. Si elle peut affirmer son contrôle du territoire par la force et un système de surveillance orwellien (Dalha, 2024) que j’ai pu observer lors de mes deux dernières enquêtes de terrain en 2024 et 2025, elle n’est jamais parvenue à effacer totalement l’identité tibétaine. Pourtant, elle n’hésite pas à mobiliser tous les moyens à sa disposition : répression, sinisation, suppression progressive de l’enseignement du tibétain, et bien d’autres mesures.

Face aux diverses pressions exercées (monde académique, associations tibétaines et des droits de l’homme, etc.), le musée du Quai Branly est rapidement revenu sur sa décision et a officiellement annoncé en octobre 2024 le retour du terme « Tibet ».

Cette volte-face contraste avec l’attitude du musée Guimet qui a maintenu sa position, ce que nous allons examiner en détails.

1.2. Le musée Guimet

L’année 2024 revêtait une importance particulière pour le plus grand musée d’art asiatique d’Europe, internationalement connu. Cette année marquait le soixantième anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises et était déclarée « l’année du tourisme culturel franco-chinois ». À cette occasion, différents événements étaient organisés dans les deux pays et le musée Guimet était l’un des lieux choisis pour abriter quatre expositions majeures

  • Chefs-d’œuvre de la porcelaine monochrome chinoise (VIIIe-XVIIIe siècle)
  • Kazakhstan, Trésors de la grande steppe
  • L’or des Ming : Fastes et beautés de la Chine impériale (XIVe -XVIIe siècle)
  • La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VII-Xe siècle) qui constituait l’événement phare de cette programmation.
1.2.1. Politique muséale du musée Guimet

Dès sa prise de fonction à la présidence du musée Guimet en 2022, Yannick Lintz a défini une politique ambitieuse visant à « cultiver l’excellence et la renommée mondiale de l’institution dans son domaine tout en œuvrant à rendre son parcours permanent et sa programmation culturelle plus immersifs, afin de s’adresser à toute la société » (Printemps Asiatique, 2025). Son objectif déclaré est « de faire de ce musée un outil culturel et éducatif permettant de créer une passerelle entre les civilisations européennes et asiatiques » (ibid.) Elle souhaite ainsi élargir le public du musée, au-delà des seuls initiés. La réalisation de ce projet implique des ressources financières importantes : il lui revient donc de solliciter mécènes et philanthropes (ibid.). Yannick Lintz, présidente du Musée national des arts asiatiques-Guimet, Paris. Musée national, Guimet bénéficie de dotations de l’État, mais celles-ci tendent à diminuer, ce qui conduit les musées nationaux à développer diverses stratégies pour accroître leurs ressources propres.

La vision de la présidente concernant les collections tibétaines illustre de manière significative la position institutionnelle du musée. Dans un entretien accordé à France Culture, elle déclarait : « Dans la diversité des collections chinoises [sic], nous avons des peintures et sculptures tibétaines, que nous exposons dans la Galerie du Monde himalayen [sic] » (Radio France, 2024). Cette formulation soulève plusieurs interrogations sur la classification géopolitique des œuvres : l’emploi du terme « collections chinoises » pour désigner des artefacts tibétains témoigne d’un positionnement qui transcende la simple muséographie pour s’inscrire dans une logique diplomatique plus large.

Cette dimension diplomatique n’est pas dissimulée par la direction du musée, bien au contraire. Dans un autre entretien, la présidente assume explicitement cette démarche : « À Guimet, j’assume de faire de la diplomatie culturelle, comme je fais de la politique culturelle » (Godeau, 2025). Cette déclaration éclaire sous un nouveau jour la gestion des collections issues de pays « sensibles ». Ainsi, le musée ne se contente pas de présenter des œuvres, il s’inscrit activement dans les enjeux géopolitiques contemporains en adoptant une nomenclature qui reflète les rapports de force internationaux plutôt qu’une approche strictement historique ou culturelle

1.2.2. L’année 2024

L’année 2023, avait vu la nomination, au Conseil d’administration du musée, de deux personnes proches du gouvernement chinois : Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, qualifié de « vieil ami du peuple chinois » par le président Xi Jinping lui-même lors de la remise de la « médaille de l’amitié » ; et Henry Giscard d’Estaing, fils de l’ancien président de la République et dirigeant du Club Med, racheté par le groupe chinois Fosun. Aline Sylla Walbaum, ancienne participante du programme « Jeunes leaders » de la Fondation France- Chine, voyait également sa présence au Conseil prolongée. Elle a été remplacée en mai 2025 par Qiong Er Jiang, artiste franco-chinoise dont les installations monumentales ont été présentées au musée durant cette année de commémoration. Sur les cinq membres du conseil d’administration, trois se distinguent par leur proximité relationnelle avec la Chine.

Une rénovation des salles d’exposition permanente consacrées aux objets du Népal et du Tibet avait été engagée, et au moment de la réouverture en février 2024, l’appellation « Népal-Tibet » avait disparu au profit de « Monde himalayen ». Cette modification s’accompagnait d’une requalification systématique des objets, désormais présentés comme relevant de l’ « art tibétain » du « Monde himalayen ». Cette terminologie s’avère scientifiquement contestable : l’Himalaya ne constitue que la frange méridionale du Tibet, territoire de 2,5 millions de km2, représentant un quart de la superficie de la RPC. La défense du musée, invoquant une acception « culturelle » plutôt que géographique, semble difficile à soutenir à l’analyse. En effet, l’espace himalayen ne peut être considéré comme une aire culturelle homogène, mais plutôt comme une zone de contact où se croisent et s’entremêlent les influences indiennes et tibétaines (Anand et al 2024). Réduire la culture tibétaine à ses seules manifestations himalayennes méridionales constitue une vision réductrice qui occulte l’ampleur historique et culturelle de cette civilisation distincte.

Ces changements survenaient alors qu’en 2023, lors d’un séminaire international sur les études tibétaines, Wang Linping, un chercheur chinois affilié avec le Collège de marxisme de l’Université d’ingénierie de Harbin avait préconisé le remplacement systématique du terme « Tibet » par « Xizang » dans toutes les publications en langues occidentales (Tibetan Review, 2023). Cette proposition soutenue par le Département du Front Uni, — une instance du comité central du PCC dont le rôle est d’établir et exploiter des relations avec des personnes ou des groupes extérieurs au PCC afin qu’ils soutiennent les objectifs du Parti[2]— fut reprise par le PCC. La justification avancée révèle la stratégie sous-jacente : selon les autorités chinoises, lorsque l’Occident utilise le terme « Tibet », il fait référence à l’ensemble du plateau tibétain, c’est-à-dire « le grand Tibet, faussement revendiqué par les forces séparatistes du XIVe Dalaï-lama » (Ambassade de la République populaire de Chine en France, 2024). On sait que pour les Chinois, le territoire de la région autonome du Tibet/Xizang créé en 1965 correspond à l’intégralité du Tibet, occultant délibérément les régions orientales du Kham et de l’Amdo, pourtant tibétaines mais intégrées aux provinces chinoises du Qinghai, Gansu, Yunnan et Sichuan.

Ces événements auxquels s’ajoutait la visite de Xi Jinping à Paris en mai 2024 laissaient penser que les changements d’appellation n’étaient pas que de simples coïncidences fâcheuses. L’exposition « La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VIIe-Xe siècles) » ne faisait que renforcer cette impression.

2. La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VIIe-Xe siècle) 

Présentée comme le point d’orgue du programme commémoratif de cette année, cette exposition s’est tenue du 20 novembre 2024 au 3 mars 2025. À l’instar des précédentes, elle a été organisée avec le soutien d’Art Exhibitions China (AEC), organisation placée sous l’autorité de l’Administration nationale du patrimoine culturel, elle-même rattachée au ministère chinois de la culture et du tourisme. Par ce dispositif, le gouvernement chinois conserve un contrôle direct sur la manière dont l’art et la culture chinois sont présentés à l’étranger, tout en inscrivant ces échanges culturels internationaux dans un cadre institutionnel approuvé.

La participation chinoise s’est révélée déterminante dans la réalisation de ces expositions, à la fois pour le prêt d’objets en provenance de plusieurs musées chinois, et par le soutien financier apporté à cette année commémorative, notamment à l’organisation de l’exposition « La Chine des Tang » par deux holdings : MGM China Holdings Limited et China Poly Group. Ces entreprises d’État entretiennent des liens étroits avec le Parti communiste chinois, et certains de leurs membres appartiennent au Département du Front Uni.

Lors de cette exposition, l’influence de la Chine s’est affirmée de manière particulièrement claire. Alors qu’elle occupait plusieurs salles du musée Guimet, aucune mention n’était faite du Tibet. Un seul terme apparaissait : « Tubo ». Celui-ci servait à désigner indifféremment une période historique (la période « Tubo »), une population (les « Tubos » occupèrent Chang’an, un style artistique (le style « Tubo »), une culture (la culture « Tubo ») ou des objets spécifiques (objet en or « Tubo »). L’expression « empire Tubo », pourtant couramment employée en Chine, n’était jamais mentionnée. Cette terminologie, totalement obscure pour le grand public, n’était expliquée que par une petite affiche discrète et difficile d’accès, précisant que « le principe retenu est d’utiliser le nom historique « Tubo » pour désigner la dynastie originaire du plateau tibétain qui a prospéré du VIIe au IXe siècle ». Le même avertissement figurait dans le catalogue de l’exposition. Or, à la différence du royaume de Silla, systématiquement accompagné de la mention « Corée », aucune clarification n’était apportée pour « Tubo ». L’absence totale de cartes, —sujet hautement sensible dans la Chine contemporaine— ne faisait qu’accroître la confusion.

L’emploi du terme « Tubo » dans l’exposition « La China des Tang » révèle une approche scientifique d’autant plus discutable que cette dénomination ne figure que dans les sources chinoises. Les documents chinois de l’époque Tang (VIIe-Xe siècles) désignent en effet les Tibétains par le terme Tufan, prononcé et transcrit partout en RPC en pinyin romanisé sous la forme Tubo. Or, cette hypothèse a été dès 1915 fermement réfutée par l’éminent sinologue Paul Pelliot (1878-1945) qui avait démontré l’inexactitude de cette interprétation (Pelliot 1915 : 1-26).

Par ailleurs, les cartels décrivant les objets issus de l’empire tibétain portaient la mention « époque Tang, période Tubo (7e-9e siècles) ». Une telle formulation suggérait que « Tubo » constituait une subdivision chronologique de la dynastie Tang, plutôt qu’un empire rival, indépendant et conquérant. Un exemple est parfaitement révélateur : un « Ornement de tête à motif de Phénix. Époque Tang, période Tubo (VIIe-IXe siècle) » était accompagné de la description suivante : « Avec ses feuilles disposées en forme d’éventail, cet ornement en ajour épouse la forme d’un paon. Au centre, un phénix se déploie, le corps couvert de motifs d’écailles de poisson. L’ensemble, réalisé par martelage et ajout de filigranes et de granulations, est incrusté de turquoises. Les objets en or de la période Tubo étaient réputés pour leur beauté, leur originalité et leurs remarquables finitions. Ils étaient souvent incrustés de diverses pierres précieuses et semi-précieuses, et ornés d’une grande variété de motifs ».

De ces explications, il est évident que pour le visiteur non spécialiste, cet ornement avait été créé sous la dynastie Tang, lors d’une époque appelée « Tubo ». La présentation muséale effaçait ainsi l’altérité politique du Tibet de l’époque pour l’inscrire dans une continuité historique chinoise (Arnaud, 2021).

Cette présentation contredit pourtant l’ensemble des sources historiques, chinoises comme tibétaines, qui attestent qu’au VIIe siècle, les Tibétains avaient constitué un vaste empire unifié rivalisant avec la Chine des Tang en Asie centrale. Les Tibétains occupèrent même pendant quinze jours la capitale chinoise Chang’an (actuelle Xian), exploit qu’aucune armée chinoise ne parvint jamais à reproduire en territoire tibétain. Loin d’être une « période » de la dynastie Tang, l’empire tibétain constituait sa principale menace géopolitique, et la Chine tentait de l’amadouer par une diplomatie de cadeaux et d’alliances matrimoniales.

Le choix de la dynastie Tang pour une exposition n’est nullement un hasard. Elle constitue un vecteur privilégié pour véhiculer des messages diplomatiques à destination des publics occidentaux car elle incarne l’âge d’or d’une Chine cosmopolite, ouverte et rayonnante sur le monde. Cette période historique, caractérisée par une exceptionnelle diversité culturelle et des échanges commerciaux florissants, entre en résonance directe avec les concepts contemporains portés par Xi Jinping, tels que le « Rêve chinois » et la « renaissance nationale ». L’évocation de Chang’an, alors capitale la plus peuplée du monde et carrefour majeur des civilisations, sert à légitimer historiquement l’initiative moderne des Nouvelles Routes de la soie. Elle permet de présenter la Chine non pas comme une puissance émergente cherchant à bouleverser l’ordre établi, mais comme une civilisation retrouvant sa place naturelle de connecteur mondial. Cette stratégie illustre parfaitement la maxime chinoise consistant à « utiliser le passé pour servir le présent », transformant le patrimoine culturel en instrument de soft power contemporain.

3. Le soft power, version chinoise

Le concept de soft power, tel que défini par Joseph Nye, fait son entrée en Chine en 1992 avec la traduction de son ouvrage fondateur. Dès lors, le pays s’engage dans une tentative d’adaptation des tactiques américaines d’influence, avec des résultats contrastés qui témoignent de la complexité d’appliquer un modèle occidental à un contexte politique et culturel profondément différent (Llamas, 2022).

Ce n’est toutefois qu’en 2007, lors du 17e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), que la stratégie de soft power est officiellement adoptée comme principe politique (Courmont 2012 : 288, 291; Tsongo & al 2025 : 71). Parmi les différentes écoles de pensée, c’est l’école de Shanghai, également appelée école culturelle en raison de l’importance qu’elle accorde à la culture, qui est alors mise en avant par Hu Jintao dans son discours au 17e Congrès. Elle confère à l’histoire ancienne et à la culture traditionnelle un rôle central en les érigeant en instruments du soft power (Courmont 2012 : 292 ; Klimes 2017 : 134).

Sous Xi Jinping, le PCC continue d’utiliser la culture comme outil de soft power, mais aussi « comme le canal de communication le plus approprié pour expliquer l’histoire de la Chine » (Klimes 2017 : 137) et pour imposer son propre récit. Une page publiée en 2014 par l’Ambassade de Chine au Népal révèle les intentions de Xi Jinping à cet égard : « La Chine doit être présentée comme un pays civilisé caractérisé par une histoire riche, l’unité ethnique et la diversité culturelle, et comme une puissance orientale dotée d’un bon gouvernement, d’une économie développée, d’une prospérité culturelle, de l’unité nationale et de magnifiques montagnes et rivières » (Ambassade de la République populaire de Chine au Népal, 2024).

 À la suite du discours de Xi Jinping lors de la Conférence nationale sur le travail de propagande et d’idéologie en 2019, le mot d’ordre « bien raconter l’histoire de la Chine » devient le credo à propager (Chen, 2019). On sait combien la réécriture de l’histoire est une pratique courante et ancienne en Chine (Brook 2019).Dans cette perspective, la Chine utilise les expositions pour servir l’objectif général de construction d’images et développer sa diplomatie culturelle — outil emblématique du soft power culturel — dans le but de projeter une image de la Chine « culturellement avancée, civilisée, démocratique, innovante, ouverte, pacifique et responsable » (Kong 2015 : 66).

Mais ces efforts pour imposer un nouveau récit portent-ils finalement leurs fruits ? Une page publiée en 2024 par l’Ambassade de Chine en France révèle la vision de Xi Jinping sur la dynastie Tang. Il décrit cette dynastie comme « l’une des dynasties les plus prospères de l’histoire chinoise, caractérisée par une économie dynamique, une culture florissante, une inclusivité intellectuelle, des réalisations artistiques remarquables et une intégration ethnique, dont l’influence culturelle s’étendait à toute l’Asie et atteignait l’Europe par la Route de la soie. Les réalisations artistiques de la dynastie, telles que la poésie, la peinture et les objets en or et en argent, sont encore admirées aujourd’hui » (Ambassade de la République populaire de Chine en France, 2024b).

L’efficacité du soft power et de la diplomatie culturelle, telle qu’elle se manifeste à travers les expositions, peut être mesurée au regard de plusieurs indicateurs clés : l’ampleur de la couverture médiatique, la qualité et la profondeur des articles qui s’y rapportent et, surtout, l’image de la Chine qui en émerge et la manière dont celle-ci est relayée dans la presse écrite, les émissions radiophoniques et télévisuelles.

4. La couverture médiatique de l’exposition Tang

Une analyse des dix-sept articles de journaux et de magazines, ainsi que de trois émissions radiophoniques (dont deux entretiens avec les commissaires d’exposition sur France Culture et Radio France Internationale) révèle dans quelle mesure la couverture médiatique de l’exposition sur les Tang au musée Guimet s’est alignée sur le message voulu par le musée et ses partenaires chinois. Cette étude permet d’évaluer l’efficacité de la stratégie de communication culturelle mise en œuvre et de mesurer la réception du discours officiel dans l’espace médiatique français.

Cette exposition a suscité un accueil presque unanimement enthousiaste de la part de la presse française : Le Figaro y voyait une « exposition exceptionnelle » ; DésirsDeVoyage saluait la «richesse incroyable des artefacts exposés » ; LCV magazine évoquait une « collection incroyable de trésors » tandis que Les Inrockuptibles soulignaient la présentation de « trésors jamais vus auparavant en France » etc. Certains critiques sont même allés jusqu’à qualifier l’exposition de « miracle » (cité par Radio-France 2024).

Parmi les dix-sept articles publiés, seuls cinq ont mentionné le partenariat avec Art Exhibition China (AEC), sans toutefois interroger la nature de cette organisation ni le rôle qu’elle a joué dans la sélection des objets et la conception de l’exposition. La plupart des comptes-rendus s’est focalisée sur la dynastie Tang elle-même, au lieu d’examiner de manière critique l’exposition elle-même. Dans l’ensemble, la presse a ainsi relayé la vision que la Chine entend promouvoir de cette période — une image renforcée par la brochure consacrée à la Chine par le musée Guimet dans le cadre de cette année commémorative.

La couverture médiatique s’est largement appuyée sur les communiqués de presse, catalogues et autres documents fournis par le musée, mettant en avant la remarquable prospérité éclatante de Chang’an, capitale située au carrefour des Routes de la soie, ainsi que l’ouverture de cet empire présenté comme résolument cosmopolite —la formule de « dynastie cosmopolite » forgée dans les documents du musée a été reprise par tous les journalistes. Plusieurs articles ont souligné l’intégration des populations non-chinoises, créant un « melting-pot culturel », tout en exaltant la richesse culturelle de cette dynastie qui, dans un contexte de paix et de stabilité, étendit son influence sur un territoire immense. La Chine des Tang y apparaît ainsi comme un centre de civilisation rayonnant.

Mais remarquablement absentes de la couverture médiatique étaient les références aux inondations, sécheresses et famines dévastatrices qui frappèrent la dynastie, aux guerres contre l’empire tibétain, à l’aide militaire apportée par les Ouïghours lors de la rébellion d’An Lushan (Mackerras 2004 : 94-95), ainsi qu’aux autres crises majeures auxquelles les Tang durent faire face. Un seul média, Boulevard Voltaire —site associé à des figures de l’extrême droite française— a évoqué « l’expansion territoriale majeure des Tang en Asie occidentale, au nord du Vietnam et en Corée ».

Seules quatre publications (Le Monde, L’Humanité, France inter and Bilan) ont émis des critiques à l’égard des concessions politiques du musée Guimet, notamment le remplacement du terme « Tibet » par «Tubo» dans l’ensemble de l’exposition, la modification du nom de la salle d’exposition permanente et la suppression des mentions de « Tibet » sur les cartels des objets. Ces choix ont suscité des interrogations sur les liens financiers entre l’institution et la Chine. Étienne Dumont, écrivant dans le magazine suisse Bilan (Guimont, 2024), a livré l’analyse la plus sévère dans un article intitulé « Le Guimet perd la face avec la Chine de la dynastie Tang ». Il y déplore une exposition dépourvue de la splendeur annoncée, composée de prêts jugés « modestes » et présentée dans un décor « tout bonnement affreux ».  Il souligne que les promesses de choses inédites venues de « l’ex-Céleste Empire » relèvent davantage d’une opération de soft power que d’un grand événement muséal, et n’ont pas été exemptes de concessions politiques.

À en juger par la couverture médiatique il faut reconnaître qu’en dépit de cet article très négatif paru dans Bilan, l’exposition Tang organisée par le musée Guimet s’est conformée avec succès à l’image de la Chine contemporaine promue par Xi Jinping : une nation civilisée avec une riche histoire, fondée sur l’unité ethnique, la diversité culturelle, la bonne gouvernance, le développement économique, et la prospérité culturelle. Les réactions des médias ont démontré l’efficacité de cette stratégie de soft power et de diplomatie culturelle.

L’ampleur même du débat médiatique suscité témoigne, paradoxalement, du succès de cette stratégie de soft power. En générant des discussions passionnées sur l’identité tibétaine et les enjeux géopolitiques sino-tibétains, l’exposition a imposé ses propres termes dans le discours public, démontrant ainsi l’efficacité redoutable des mécanismes contemporains de diplomatie culturelle chinoise. Le fait que des institutions prestigieuses comme le musée Guimet puissent devenir des instruments de cette influence révèle la sophistication croissante des stratégies d’influence culturelle déployées par Pékin à l’échelle internationale.

À ce jour, un seul musée s’est fermement opposé aux exigences chinoises. Le directeur du Château des ducs de Bretagne préparait, en collaboration avec le musée de Hohhot, une exposition sur Gengis Khan, Fils du ciel et des steppes – Gengis Khan et la naissance de l’empire mongol. Alors que le prêt de 225 objets était acté, les autorités chinoises ont exigé la suppression des termes « Gengis Khan », « empire » et « mongol », ainsi qu’un contrôle total des textes, catalogues et supports de communication. Un synopsis imposé par le Bureau du patrimoine de Pékin relayait le narratif officiel chinois. Constatant que ces conditions compromettaient l’intégrité scientifique et éthique de l’exposition, le musée a suspendu la programmation en 2020. En 2023, il a pu présenter une remarquable exposition sur Gengis Khan, organisée avec des prêts de musées et collections privées, sans implication de la Chine (Bordier, 2023).

Conclusion

Ces événements montrent combien les institutions muséales peuvent devenir des instruments privilégiés d’une diplomatie culturelle offensive. Sous couvert de coopération internationale et de célébrations diplomatiques, la Chine déploie une stratégie cohérente d’effacement de l’identité tibétaine, en tirant parti des contraintes budgétaires et des besoins de financement des musées français. Elle parvient ainsi à imposer son narratif officiel à des institutions culturelles de pays démocratiques au prix, dans le cas précis, d’une réécriture de l’histoire en contradiction avec les sources, alors même que le discours muséal devrait garantir la rigueur des faits et le respect des données historiques.

L’exposition Tang illustre de manière éloquente la manière dont un musée construit et oriente son discours : par la sélection et la mise en scène des œuvres, la rhétorique des textes explicatifs, les choix scénographiques, —et tout autant par les silences et omissions qui deviennent eux-mêmes porteurs de sens et révèlent les enjeux idéologiques sous-jacents.

Cette instrumentalisation du discours patrimonial soulève des questions fondamentales sur l’indépendance scientifique des institutions culturelles des pays démocratiques face aux pressions géopolitiques contemporaines. Le problème relevé en France se retrouve dans d’autres musées européens, confrontés aux mêmes dilemmes. Il met en lumière les défis auxquels sont confrontées les démocraties occidentales dans la préservation de leur autonomie intellectuelle face aux stratégies d’influence menées par des régimes autoritaires.

L’enjeu dépasse largement la seule question tibétaine : il s’agit de savoir si les musées occidentaux pourront continuer à remplir leur mission première : celle d’éduquer, de transmettre et de présenter les diverses cultures de manière rigoureuse et objective, ou s’ils deviendront progressivement les instruments d’une réécriture de l’histoire au service d’intérêts géopolitiques étrangers.

Postscriptum

Depuis la rédaction de cet article, les cartels des œuvres ont été modifiés : si l’appellation monde himalayen est maintenue, la mention « art tibétain » a été finalement remplacée au profit de « Tibet », suivie de la provenance exacte lorsque celle-ci est connue : Tibet central, occidental ou oriental —un changement peut-être motivé par le recours en justice déposé par quatre associations pour « excès de pouvoir ». En revanche, l’intégration d’objets de la Mongolie et de la Chine du nord dans la salle « monde himalayen » confère à cet espace une extension géographique des plus surprenante !

Références

Ambassade de la République populaire de Chine au Népal (2024). Xi: China to promote cultural soft power. 2 janv., https://np.china-embassy.gov.cn/eng/News/201401/t20140102_1583233.htm

Ambassade de la République populaire de Chine en France (2024). Nouveaux éléments d’explication sur le mot Xizang, appellation officielle de la région chinoise concernée. 9 nov., https://fr.china-embassy.gov.cn/fra/zfzj/202412/t20241218_11496183.htm.

Ambassade de la République populaire de Chine en France (2024b). Le président Xi Jinping et son homologue français Emmanuel Macron préfacent une exposition intitulée « La Chine des Tang : une dynastie cosmopolite (VIIe-Xe siècle) ». 19 nov., https://fr.china-embassy.gov.cn/fra/zgyw/202412/t20241218_11496348.htm

Anand, D. et al (2024) Introduction. The Himalayas from its edges: networks, identities and place-making.  URL: http://journals.openedition.org/ebhr/2248

Arnaud, B. (2021). La Chine réécrit-elle son histoire ? Sciences et Avenir, 25 janvier, https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/la-chine-reecrit-elle-son-histoire_151199

Bacot, J. (1909) Dans les Marches tibétaines. Autour du Dokerla (novembre 1906-janvier 1908). Paris, Plon-Nourrit.

Bacot, J. (1912). Le Tibet révolté. Vers Népémakö, la Terre promise des Tibétains. Paris, Hachette.

Bordier, J. (2023). Comment la Chine a tenté de censurer une exposition sur Gengis Khan en France. Le Nouvel Obs, 22 oct., https://www.nouvelobs.com/culture/20231022.OBS79831/comment-la-chine-a-tente-de-censurer-une-exposition-sur-gengis-khan-en-france.html

Brook, T. (2019) Great State: China and the World. London, Profile Books.

Chen, L. (2019). Research on Working Paths for Propaganda and Ideological Culture with New Concepts. Proceedings, 2019 International Conference on Cultural Studies, Tourism and Social Sciences (CSTSS 2019), https://webofproceedings.org/proceedings_series/ESSP/CSTSS%202019/CSTSS110474.pdf

Collective. 2024. La Chine des Tang : une Dynastie Cosmopolite (VIIe-Xe siècle). Paris, Grandpalais RMN, éditions Musée Guimet.

Courmont, R. (2012) Le soft power chinois : entre stratégie d’influence et affirmation de puissance. Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 43, n° 1-2 : 287-309.

Dalha, T. (2024). Surveillance and security in Tibet: China creating an orwellian world with information warfare. Human Rights and International Democratic Solidarity. 3 mai, https://www.cadal.org/publications/articles/?id=16096

Godeau, R. (2025). Yannick Lintz : « A Guimet, j’assume de faire de la diplomatie culturelle, comme je fais de la politique culturelle ». L’Opinion, 8 janvier, https://www.lopinion.fr/o2-week-end/yannick-lintz-a-guimet-jassume-de-faire-de-la-diplomatie-culturelle-comme-je-fais-de-la-politique-culturelle

Guimont, É. (2024). Le Guimet perd la face avec la Chine de la dynastie Tang. Bilan, 3 déc., https://www.bilan.ch/story/ed-tang-990516223869

Klimes, O. (2017) China Cultural Soft power: The Central Concept in the early Xi Jinping era (2012–2017). Acta Universitatis Carolinae. Philologica 4/ Orientalia Pragensia: 127-150.

Kong, Da. (2015) Imaging China: China’s Cultural Diplomaty through loan exhibitions to British Museums. UK, University of Leicester, School of Museum Studies, thèse de doctorat non publiée.

Llamas, R. (2022). Culture and Soft Power in China: The Case of Theater. Insights, 18 octobre, https://www.ie.edu/insights/articles/culture-and-soft-power-in-china/

Mackerras, C. (2004) Relations between the Uighurs and Tang China 744-840. Journal of Turkic Civilization Studies: 93-106.

Printemps Asiatique (2025). Yannick Lintz, présidente du Musée national des arts asiatiques – Guimet, https://www.printemps-asiatique-paris.com/interviewyannicklintz

Radio-France (2024). Musée Guimet : la diplomatie culturelle, tout un art. 21 août, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/france-culture-va-plus-loin-l-invite-e-des-matins/musee-guimet-la-diplomatie-culturelle-tout-un-art-9752133

Tibetan Review (2023). China to replace ‘misleading’ name ‘Tibet’ with ‘Xizang’? 18 août, https://www.tibetanreview.net/china-to-replace-misleading-name-tibet-with-xizang/

Tsongo, K. Pembe Ngwey et al (2025) Chinese Soft Power: Towards a Pacifist Vision of Power. Open Journal of Political Science, 15: 68-81, https://doi.org/10.4236/ojps.2025.151005

van Walt van Praag, M. (1987) The Status of Tibet. History, Rights, and Prospects in International Law. Boulder, Colorado: Westview Press.

Weiner, B. (2020) The Chinese Revolution on the Tibetan Frontier. Ithaca, Cornell University Press.

[1] Le gouvernement chinois affirme, en dépit des sources historiques, que le Tibet fait partie intégrante de la Chine depuis des siècles. Il ne cesse de mettre en avant le développement que connaît le Tibet depuis la « libération pacifique ». Par ailleurs, depuis le décret de 2007 sur les « mesures de gestion de la réincarnation des bouddhas vivants dans le bouddhisme tibétain » adopté par l’Administration d’État des affaires religieuses (SARA), toute réincarnation doit recevoir l’aval de l’État. La réincarnation du Panchen lama, deuxième autorité religieuse du Tibet, reconnue par le Dalai lama en 1995, a aussitôt été enlevée par les autorités chinoises qui ont mis à sa place un candidat de leur choix. Leur but ultime est la reconnaissance du futur Dalai lama.

[2] Voir Weiner 2020 sur le rôle du Front uni en Amdo (région nord-est du Tibet) dans les années 1950

Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

Cao, X. (2025). 中国应独立看待并处理朝鲜问题 [La situation dans la péninsule coréenne est fortement influencée par la rivalité entre grandes puissances]. The Charhar Institute, 16 juin, http://www.charhar.org.cn/NewsDetail/5973698.html.

Dong, S. (2023). From J-pop to animated films, Japanese culture catches on in Korea. The Korea Times, 11 mai, https://www.koreatimes.co.kr/lifestyle/trends/20230511/from-j-pop-to-animated-films-japanese-culture-catches-on-in-korea.

Humpert, M. (2025). South Korea Looking to Transform Port of Busan Into Arctic Shipping Gateway. High North News, 30 mai, https://www.highnorthnews.com/en/south-korea-looking-transform-port-busan-arctic-shipping-gateway.

Jung, P. A. et Jewell, (2019). South Korea and Japan have more in common than they think. Brookings Institution, 5 sept.., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-and-japan-have-more-in-common-than-they-think/.

Kamata, J. (2025). Japan-South Korea Relations Are About to Get a Stress Test. The Diplomat, 11 juin, https://thediplomat.com/2025/06/japan-south-korea-relations-are-about-to-get-a-stress-test/.

Kan, H. (2025). Hanwha teams up with Northrop Grumman for next-gen air defense. The Korea Herald, 23 juin, https://www.koreaherald.com/article/10515605.

Kim, J. et Wilkins, T. (2020). South Korea and America’s Indo-Pacific Strategy: Yes, But Not Quite. ISEAS, 26 nov., https://www.iseas.edu.sg/media/commentaries/south-korea-and-americas-indo-pacific-strategy-yes-but-not-quite/.

Kim, E. (2023). Assessment of South Korea’s New Indo-Pacific Strategy. Center for Strategic & International Studies (CSIS), 19 janv., https://www.csis.org/analysis/assessment-south-koreas-new-indo-pacific-strategy.

Kim, E. (2025a). China likely to lift ban on South Korea’s K-wave as early as May. The Korea Economic Daily, 19 fév., https://www.kedglobal.com/business-politics/newsView/ked202502190011.

Kim, L. (2025b). Yoon’s Disappointing Foreign-Policy Legacy. Foreign Policy, 4 avril., https://foreignpolicy.com/2025/04/04/south-korea-yoon-impeachment-constitutional-court-ruling/.

Kim, N. (2025c). 李대통령 « 모든 국민 아우르고 섬기는 ‘모두의 대통령’ 되겠다 » [Le président Lee : « Je serai le président de tous qui sert tout le peuple »]. Yonhap News Agency, 4 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250604080700001?.

Kim, J. (2025d). KF‑21 개발 인도네시아 분담금 6천억원으로 최종 합의 서명  » [Signature de l’accord final sur la contribution de l’Indonésie au développement du KF‑21, fixée à 600 milliards de wons]. Yonhap News Agency, 13 juin., https://www.yna.co.kr/view/AKR20250613024300504?%20section=politics/all&site=major_news01.

Kim, E. (2025e). Lee, Ishiba exchange SNS messages in each other’s language following 1st summit. Yonhap News Agency, 20 juin., https://en.yna.co.kr/view/AEN20250620004300315?%20section=national/politics.

Kwon, H. (2025). What North Korea stands to gain from Russia for demining Kursk? Hankyoreh, 19 juin, https://english.hani.co.kr/arti/english_edition/e_northkorea/1203717.html.

Lee, S.  (2022). South Korea ventures into its Indo-Pacific strategy.  East-Asia Forum, 11 juillet, https://eastasiaforum.org/2022/07/11/south-korea-ventures-into-its-indo-pacific-strategy/.

Lee, H. (2025). 인도네시아 KF-21분담금 ‘먹튀’ 현실화에···’저자세’ 침묵하는 방사청[이현호의 밀리터리!톡] [L’Indonésie fait un « walk‑away » sur le paiement du KF‑21… L’Agence d’acquisition de défense reste muette et « soumise »]. Seoul Daily, 21 juin, https://www.sedaily.com/NewsView/2GU5R07EDZ.

Lee, J., Park, S. (2025). HD Hyundai to co-build container ships in US with Edison Chouest. The Chosun Daily, 23 juin, https://www.chosun.com/english/industry-en/2025/06/23/RCE3A2U4SFH5VLIAXH5RHCO7CM/.

Park, J. (2021). Biden Should Embrace South Korea’s Strategic Nondecision on the Quad. The Diplomat, 5 mars, https://thediplomat.com/2021/03/biden-should-embrace-south-koreas-strategic-nondecision-on-the-quad/.

Park, J. (2025). Will Korean firms return to Russia? The Korea Times, 21 févr., https://www.koreatimes.co.kr/business/companies/20250221/will-south-korean-companies-resume-operations-in-russia.

Pollman, M. (2023). What’s Driving the Japan-South Korea Thaw? The Diplomat, 21 mars, https://thediplomat.com/2023/03/whats-driving-the-japan-south-korea-thaw/.

Prime Minister’s Office (2025). Prime Minister meets President of Republic of Korea on the sidelines of G7 summit, 18 juin, https://www.pib.gov.in/PressReleaseIframePage.aspx?PRID=2137194.

Rinna, A. V. (2021). Where does the South Korea–US alliance fit in a ‘free and open Indo-Pacific’?  East-Asia Forum, 26 mars, https://eastasiaforum.org/2021/03/26/where-does-the-south-korea-us-alliance-fit-in-a-free-and-open-indo-pacific/.

Shin, H. (2025). 인도 K-조선에 러브콜 보낼까…100억달러 발주 어디로? [L’Inde pourrait-elle envoyer un « love call » à la K‑construction navale… Où iront ses commandes de 10 milliards de dollars ?]. Newsis, 2 juin,  https://www.newsis.com/view/NISX20250602_0003198838.

Schuman, M. (2025). What Is a ‘Reverse Nixon,’ and Can Trump Pull It Off? The Atlantic, 30 mai, https://www.theatlantic.com/international/archive/2025/05/reverse-nixon-trump-russia-china/682966/.

Song, S. (2020). Japanese company to appeal S. Korean court decision on asset seizure: reports. Yonhap News Agency, 4 août, https://en.yna.co.kr/view/AEN20200804000600325.

Terry S.M. (2022). Yoon’s Strong Start in Foreign Policy. Foreign Policy, 18 août, https://foreignpolicy.com/2022/08/18/yoon-suk-yeol-south-korea-foreign-policy-china-united-states-japan-100-days/.

The Governement of the Republic of Korea (2022). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. Ministry of Foreign Affairs, 28 déc., https://overseas.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133.

The White House (2022). United States-Republic of Korea Leaders’ Joint Statement, 21 mai, https://bidenwhitehouse.archives.gov/briefing-room/statements-releases/2022/05/21/united-states-republic-of-korea-leaders-joint-statement/.

U.S. Department of Defense (2021). 53rd Security Consultative Meeting Joint Communiqué, 2 déc., https://www.defense.gov/News/Releases/Release/Article/2858814/53rd-security-consultative-meeting-jointcommunique/.

Yeo, A. (2023). South Korea as a global pivotal state. Brookings Institution, 19 déc., https://www.brookings.edu/articles/south-korea-as-a-global-pivotal-state

Yoo, Y., Lee, G., et Jo, S. (2025). 軍 대북확성기 방송 1년 만에 전면 중단…9·19 군사합의 복원 신호탄 되나 [L’armée sud-coréenne met fin à la diffusion via haut-parleurs à destination du Nord après un an… Un signal vers la restauration de l’accord militaire du 19 septembre]. The JoongAng, 11 juin,  https://www.joongang.co.kr/article/25343049.

Yoon, S. (2022). South Korea Needs to Step Up. The Country’s Next President on His Foreign Policy Vision. Foreign Affairs, 08 février, https://www.foreignaffairs.com/south-korea/south-korea-needs-step-yoon-suk-yeol.

 

[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

Géopolitique et géopolitisation de l’intelligence artificielle générative en Chine : Une analyse sous le prisme de la rivalité sino-américaine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Aifang Ma

Aifang Ma est chercheuse postdoctorale Boya et Maîtresse de Conférence à l’Université de Pékin. Elle est également chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris, où elle a obtenu son diplôme de doctorat en science politique en 2022. Ses intérêts de recherche comprennent la gouvernance de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Elle est l’auteure de China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy (Palgrave Macmillan, 2024).

Résumé

L’intelligence artificielle générative (IAG) est en train d’être géopolitisée : les gouvernements (supra)nationaux l’instrumentalisent au service de leurs intérêts géopolitiques. Cet article analyse ce processus de l’IAG sous le prisme de la rivalité sino-américaine. Il souligne que la Chine se sert de l’innovation de ses entreprises technologiques et des politiques publiques pour accroître ses avantages compétitifs face aux Etats-Unis.

Mots-Clés:  Intelligence artificielle générative, Géopolitisation, Rivalité, DeepSeek, Chine

Abstract

Generative artificial intelligence (GAI) is being geopoliticised: (supra)national governments instrumentalise GAI to serve their geopolitical interests. This article analyses this process from the lens of Sino-American rivalry. It highlights that China makes use of the innovation of its tech firms and favorable public policies to increase its competitive advantages vis-à-vis the United States.

Keywords: Generative artificial intelligence, Geopoliticisation, Rivalry, DeepSeek, China

Introduction

Le 30 novembre 2022, ChatGPT (Generative Pre-Trained Transformer) est mis en ligne par la société californienne Open AI. Cinq jours plus tard, le nombre de téléchargements de ChatGPT a déjà atteint un million, selon Sam Altman, le Directeur Général d’Open AI. La viralité de cette application s’explique par ses capacités analytiques exceptionnelles. Les utilisateurs, qu’ils parlent français, anglais, chinois, ou d’autres langues, ont découvert avec enthousiasme que l’application peut discuter avec eux d’une façon très “humaine”. Elle peut écrire des scripts, rédiger des articles de presse, faire de la traduction, produire une publicité accrocheuse à partir d’un texte, concevoir des logos commerciaux, faire de la programmation, modifier le style des textes sur demande, et ce, d’une exactitude et d’une cohérence étonnante. À partir de restes dans le réfrigérateur, ChatGPT peut même composer une recette.  Le 15 mars 2023, Open AI sort ChatGPT-4 qui manifeste une performance encore plus étonnante. Alors que son prédécesseur ChatGPT-3.5 ne peut qu’accepter des textes comme inputs, cette version peut accepter des textes ou des images.

ChatGPT est une intelligence artificielle générative (IAG). Comme son nom l’indique, il peut générer des textes, des images, de la musique ou des vidéos. Sa performance provient d’un processus d’entraînement basé sur une quantité gigantesque de données couvrant chaque domaine de la vie humaine. Plus les données utilisées dans l’entraînement sont importantes, plus l’IAG est capable de satisfaire ses utilisateurs. Cependant, la quantité des données n’est pas la seule condition nécessaire, car elles doivent aussi être complètes. En d’autres termes, il faudrait que l’IA sache tout, et donc aucun sujet tabou ne doit lui être interdit. Un agent conversationnel dont l’entraînement repose sur des données biaisées ou incomplètes pour assurer son « politiquement correct » finit par avoir des obstacles cognitifs et donner des réponses moins satisfaisantes, voire erronées.

  1. Big tech : pionnière de l’IAG en Chine

Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises d’IA dans le monde entier se sont ruées dans la création de leur propre agent conversationnel. Microsoft, investisseur d’Open AI, a également annoncé l’intégration de ChatGPT à son moteur de recherche Bing, entraînant une rapide réponse de ses concurrents pour pouvoir garder leur avantage dans cette course. DuckDuckGo, Google, You.com et Neeva ont ainsi sorti leur propre agent conversationnel. Google, occupant plus de 90% du marché du moteur de recherche, a mis en ligne Bard en février 2023. Le 25 février 2023, Mark Zuckerberg, président-directeur général de Meta, a annoncé la mise au point du Large Language Model Meta AI (LLama) par Facebook AI Research. Large Language Model (LLM), ou « grand modèle de langage » en français, est une forme sophistiquée d’IA, conçue pour automatiser de nombreux processus tels que la génération de textes et d’images, les prédictions, la composition de partitions musicales et la programmation. De ce fait, un LLM aide les autorités (supra)nationales à réaliser un gain considérable de productivité et d’efficacité dans les activités économiques et sociales et à accumuler des avantages compétitifs dans le jeu géopolitique. Le LLama 1 de Meta, lancé en février 2023, est un modèle d’IA qui contient 65 milliards de paramètres. Bien que ce chiffre soit inférieur à celui de ChatGPT-3,5 (175 milliards de paramètres), il s’agit d’un modèle plus performant (Leeno, 2024). En effet, ce n’est pas parce qu’un modèle contient un grand nombre de paramètres qu’il devient puissant, car plus ces derniers sont nombreux, plus la consommation d’énergie est grande au cours du calcul. Un petit modèle qui obtient les mêmes résultats qu’un grand modèle est donc finalement plus efficace que ce dernier.

Face aux conséquences incertaines et insondables de l’IAG, le 31 mars 2023, plus de mille scientifiques et d’entrepreneurs, y compris Elon Musk et Steve Wozniak, ont demandé la halte de la recherche et du développement de ChatGPT-5 pour au moins 6 mois, le temps de mieux évaluer les risques de ChatGPT-4. Néanmoins, la course mondiale sur l’IAG est bien lancée. Le potentiel de cette technologie en termes de gain de productivité est un puissant levier qui prédit déjà son application large dans quasiment tous les domaines économiques dans un proche avenir. Depuis que le Conseil d’État chinois a proclamé le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA en 2017, les entreprises chinoises sont rapidement devenues des acteurs incontournables en IA dans le monde. La synergie entre le secteur public et le secteur privé, la création d’une atmosphère sociale propice aux innovations technologiques, et les investissements colossaux de la part de l’État ont réussi à hisser la Chine à la tête de la compétition internationale dans ce domaine (Ma, 2019). Néanmoins, pour l’IAG, les entreprises chinoises sont en retard par rapport aux firmes américaines. L’écart de compétences entre Ernie Bot de Baidu et ChatGPT d’Open AI est révélateur à cet égard : Ernie Bot commet davantage d’erreurs que ChatGPT et a plus de difficultés à comprendre les questions complexes (Yang, 2023).

Pour rattraper leur retard, les entreprises chinoises ont rapidement réagi et certaines d’entre elles ont réussi à mettre en service leur LLM. En dehors d’Ernie Bot chez Baidu, d’autres LLMs ont vu le jour : Tongyi Qianwen chez Alibaba, Pangu chez Huawei, Xiaoning chez SenseTime, Hunyuan chez Tencent, et enfin Xiaobing, qui s’est séparé de Microsoft en 2020 pour devenir une firme chinoise. Baidu est parmi les premières entreprises chinoises à avoir travaillé dans l’IAG. En 2010, le groupe a créé le Service du Traitement Naturel du Langage. Le 16 mars 2023, soit le lendemain de la sortie de ChatGPT-4, Baidu a annoncé la mise au point d’Ernie Bot. Comparé avec ChatGPT, Ernie Bot a un niveau d’intelligence inférieur : si l’intelligence du premier peut être comparée à celle d’un enfant de 9 ans, le second ressemble plutôt à un nouveau-né (Thepaper, 2023). Néanmoins, cela ne peut en rien nier la capacité de raisonnement d’Ernie Bot. Le jour de sa sortie, à la demande de Robin Li, PDG de Baidu, Ernie Bot a composé un poème sophistiqué et rythmé dont chaque vers contient sept caractères chinois. Il peut produire des réponses en dialectes de la province du Sichuan, située dans le sud-ouest de la Chine. Quand Robin Li lui a demandé de faire une affiche pour le Congrès mondial sur les systèmes de transport intelligents, Ernie Bot a généré une image futuriste (Figure 1). Il a également précisé que ses compétences en dessin sont en train de s’améliorer, et que pour l’instant, il ne peut ni modifier son dessin ni l’expliquer.

Figure 1. L’affiche générée par Ernie Bot pour le Congrès mondiale sur les systèmes de transport intelligents en 2023. Source: China ITS Industry Alliance (2023)

Le 11 avril 2023, Alibaba a présenté son robot conversationnel Tongyi Qianwen. Il peut rédiger des courriers, faire des mathématiques, effectuer la programmation et convertir des textes en images. Alibaba envisage d’intégrer TongyiQianwen dans toutes ses activités commerciales. Il sera tout d’abord intégré à Ding Talk, une plateforme de communication collaborative pour les employés d’Alibaba. Il sera ensuite intégré à l’assistant vocal Tmall Genie, un haut-parleur intelligent développé par Alibaba et qui utilise le service d’assistant personnel intelligent AliGenie.

Le 10 janvier 2025 est le « moment Sputnik » du LLM chinois pour reprendre l’expression du capital-risqueur américain Marc Andreessen. C’est le jour où DeepSeek, entreprise chinoise en IAG basée à Hangzhou, a mis au jour le DeepSeek-R1 (Milmo et al., 2015). La performance de ce dernier est équivalente à celle de ChatGPT et d’OpenAI. Plusieurs LLMs mises au point par cette firme[1] obtiennent des résultats satisfaisants tout en utilisant moins de ressources. Le coût de revient lié au développement de DeepSeek-R1 est 5% de celui du développement des LLMs par OpenAI. DeepSeek a développé son LLM en 55 jours en dépensant 5.58 millions de dollars, soit à peu près 10% des dépenses investies par Meta pour développer des LLMs similaires (Metz & Tobin, 2025). Alors que beaucoup de ses homologues américains entraînent des LLMs avec des superordinateurs qui mobilisent 16000 unités de traitement graphique (GPU), DeepSeek n’en a utilisé que 2000 pour entraîner DeepSeek-V3 (DeepSeek-AI, 2025: 5).

Depuis septembre 2022, les États-Unis ont interdit à Nvidia de fournir deux puces spécialisées aux entreprises chinoises, soit A100 Tensor Core et H100 Tensor Core, afin d’empêcher la Chine de développer des applications d’IA sophistiquées (Lausson, 2022). Alors que A100 est conçu pour effectuer l’analyse de données et le calcul de haute performance, H100 peut accélérer jusqu’à 30 fois les modèles de langages les plus complexes et permet le développement des robots conversationnels. Ce que DeepSeek a utilisé dans l’entraînement de ses LLM est donc la puce H800, une puce moins puissante que H100, A100 et A800. Le succès de la firme chinoise dans la mise au point de l’interface d’IAG DeepSeek en utilisant des puces moins performantes montre que la Chine est capable de contourner les interdictions américaines. Ces dernières perdent leur efficacité pour pénaliser la Chine dans la course mondiale autour de l’IA. Trois mois après la sortie de DeepSeek, l’administration de Trump a élargi ses mesures de restrictions : non seulement A100 et H100 sont interdits d’exportation en Chine, mais les puces moins puissantes comme H20 sont touchées. Au regard des restrictions actuelles, Nvidia a conçu H20 spécialement pour le vendre en Chine (France24, 2025). Désormais le fabricant de puces américain doit demander une licence pour vendre cette puce aux Chinois.

  1. Implications géopolitiques des progrès technologiques

La prouesse technologique chinoise dans l’IAG témoigne de l’efficacité de l’approche régulatoire du gouvernement pour l’encadrer : la régulation facilitatrice au niveau local et national (Ma, 2024a). L’IA s’inscrit désormais dans un processus de géopolitisation, caractérisé par sa territorialisation et son instrumentalisation par les États souverains au service de leurs intérêts géopolitiques (Qiu, 2023: 5). En Chine, comme aux États-Unis, le soutien que les autorités publiques accordent à ces entreprises s’explique avant tout par l’importance stratégique que l’IA revêt pour accumuler des avantages compétitifs de ces pays. Dans cette course techno-géopolitique, les pays en voie de développement ont pris du retard par rapport aux pays développés et dépendent grandement de ces derniers pour accéder à des équipements clés tels que les puces spécialisées. A l’instar de l’initiative de l’infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure) qui a permis à l’Inde d’accumuler d’importantes quantités de données en peu de temps et de bâtir une influence parmi les pays du Sud (Desai et al., 2023), DeepSeek constitue une preuve supplémentaire qui montre que les économies émergentes peuvent se frayer un chemin de développement alternatif à celui des pays industrialisés.

Le succès des initiatives indiennes et chinoises mérite une attention particulière. Il apporte de l’espoir aux pays du Sud ainsi qu’à des pays du Nord qui sont en retard par rapport aux Etats-Unis dans le secteur de l’IA. Un message important est le suivant : dans la course mondiale autour de l’IA, la voie empruntée par les Etats-Unis pour réaliser la souveraineté numérique n’est pas la seule qui puisse porter des fruits. Il existe des voies alternatives qui concurrencent la voie américaine, qui sont moins coûteuses et plus adaptées à d’autres pays que les États-Unis. La réussite de DeepSeek montre que les entreprises n’ont pas besoin d’acheter les meilleures puces pour que leur LLM atteigne le niveau d’OpenAI. C’est pourquoi à la sortie de DeepSeek-R1, la valeur boursière de Nvidia a chuté de 17% dans la seule journée du 27 janvier 2025. Si les fluctuations boursières n’ont rien de nouveau, « une telle perte en une seule journée pour une seule valeur boursière, cela ne s’était jamais vu » (Horny, 2025).

Sur le plan géopolitique, le succès de DeepSeek soulage grandement le gouvernement chinois. Depuis que le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité (BIS) du Département du Commerce américain a appliqué le contrôle des exportations des semi-conducteurs vers la Chine en 2022, le gouvernement a cherché à contourner ces sanctions. D’autres pays qui dépendent des Etats-Unis pour la fourniture de semi-conducteurs, comme l’Inde, le Brésil, la Suisse, l’Arabie Saoudite, et la France, peuvent aussi en bénéficier. Le succès de DeepSeek démontre que les entreprises d’IA peuvent obtenir des LLM performants en l’absence des puces de grande performance en provenance des États-Unis. Cela affaiblit l’un des leviers d’influence technologiques des États-Unis, c’est-à-dire leur capacité à restreindre l’accès aux semi-conducteurs avancés.

Les progrès technologiques influencent la configuration des rapports de force entre les grandes puissances mondiales et contribuent à façonner le « soft power » de la Chine, longtemps gênée par sa faiblesse en termes de storytelling. L’innovation technologique de la part d’une entreprise privée chinoise qui n’attirait guère l’attention publique avant la sortie de DeepSeek aide la projection de l’influence diplomatique de l’État chinois (Sang & Qu, 2023: 319). Les médias privés et les contenus produits par des utilisateurs ordinaires créent une passerelle permettant au monde extérieur de mieux connaître la Chine. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas des messages fabriqués par le gouvernement chinois. Les vidéos de la célébrité en ligne Ziqi Li sur la vie pastorale dans les milieux ruraux chinois est un bon exemple. Jusqu’en août 2020, 11,7 millions de personnes se sont abonnés aux vidéos de Li, dépassant le nombre d’abonnés au CNN (10,3 millions) et au NBC (3,65 millions) (Yang, 2022: 30). En janvier 2021, la chaîne de Li a battu le record mondial Guinness pour devenir la plus grande chaîne de langue chinoise sur YouTube en termes de nombre d’abonnés (Yang, 2022: 30). L’agent conversationnel DeepSeek et la décision de l’entreprise chinoise de publier le code source font partie de ces symboles culturels ayant le potentiel d’embellir l’image chinoise. Dans un billet publié le 21 février 2025 sur X, l’équipe de DeepSeek a déclaré que « faisant partie de la communauté de source ouverte, nous sommes persuadés que chaque ligne partagée deviendra une dynamique collective qui accélèrera l’exploration » (Figure 2).

Figure 2. Billet de DeepSeek sur X

Bien que DeepSeek ne relève pas du soft power culturel au sens classique, sa diffusion et son positionnement comme alternative à ChatGPT peuvent contribuer à une forme de légitimation technologique de la Chine sur la scène mondiale. Sur le plan pratique, la performance de cet agent conversationnel affaiblit l’effet de pénalisation produit par OpenAI qui, pour des raisons de confidentialité, ne permet pas aux utilisateurs en Chine continentale et à Hong Kong de s’inscrire à ChatGPT à partir du 9 juillet 2024. La possibilité de se servir de DeepSeek comme moteur de recherche n’est pas chose anodine dans un pays où la production et la dissémination de connaissances scientifiques sont handicapées par un accès limité aux informations extérieures. Pour les Chinois, DeepSeek constitue l’équivalent de ChatGPT, de la même manière que Baidu est l’équivalent de Google et Tencent celui de Meta. Il ne serait cependant pas juste d’expliquer la diffusion limitée de ChatGPT en Chine entièrement par le blocage d’OpenAI, car les autorités chinoises ne voient pas d’un bon œil son développement et a pris des mesures pour endiguer sa diffusion. Sans interdiction d’accès d’OpenAI, les utilisateurs en Chine ne peuvent pas non plus accéder à ChatGPT. Craignant que les réponses imprévisibles de ChatGPT ne diffusent des informations compromettantes pour le gouvernement chinois, ce dernier active ainsi le pare-feu pour empêcher son accès. Ainsi, Yibai Technology, spécialiste en logiciels SaaS médicaux, a dû désactiver ChatGPT de ses produits tandis que des dizaines de comptes WeChat qui proposent des liens pour le télécharger ont été censurés. Tencent et Ant Group, la branche financière d’Alibaba, ont été contraints d’arrêter leurs services ChatGPT proposés en direct ou via des tiers sur leurs plateformes (Filippone, 2023).

La coupe du budget fédéral destiné à la recherche scientifique peu de temps après la prise de fonction de Donald Trump en 2025 accentue probablement le basculement du jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine en faveur de cette dernière. En février 2025, l’administration Trump a ordonné au National Institute of Health (NIH) de plafonner à 15% le financement de frais indirects liés à la recherche, alors que ce chiffre est de 60% voire plus dans les institutions de recherche qui fonctionnent ailleurs que les Etats-Unis (Le Monde, 2025). Dans le même mois, la Maison Blanche a déclaré qu’elle affecterait un budget de 3 milliards de dollars à la National Science Foundation (NSF), ce qui représente seulement un tiers des 9,1 milliards de dollars alloués à cette organisation auparavant (Science, 2025). Bien que l’administration Trump ait justifié la coupe budgétaire par le fait qu’elle avait besoin de donner davantage de soutien aux secteurs clés, cet argument peut difficilement tenir la route. Réduire les financements des projets de recherche dans des secteurs comme la médecine, l’énergie, la biologie, l’aérospatial, etc. pour pouvoir donner davantage de soutien à des projets liés à l’IA, à l’informatique quantique, et à l’énergie nucléaire n’est pas crédible, car les avancées scientifiques ont besoin les uns des autres pour s’enrichir mutuellement. La politique menée par l’administration Trump revient à couper la racine d’un arbre dans l’espoir de faire pousser ses branches. En niant les liens entre différents domaines de recherche, le gouvernement américain va créer un écosystème déséquilibré de recherche scientifique où certains thèmes sont mieux soutenus que d’autres. Les chercheurs qui travaillent sur des sujets « marginalisés » vont probablement songer à partir ailleurs où ils trouveront davantage de soutien financier et où leurs travaux sont mieux valorisés. Cette situation finira par jouer un mauvais tour au leadership américain dans les découvertes scientifiques.

Le repérage des thèmes de recherches sensibles pour les interdire s’ajoute à la coupe budgétaire pour contrer les avancées scientifiques américaines. Il a été révélé que les agents du NSF et du NIH sont ordonnés de comparer le titre, le résumé et la description des propositions de projets de recherche qui leur sont soumis à une liste de 197 mots sensibles fixée par l’administration Trump (Lee, 2025). L’objectif est de vérifier si ces propositions contiennent du vocabulaire interdit par l’exécutif. Si oui, le NSF et le NIH marquent le projet concerné comme problématique, et peuvent demander à son porteur de le modifier voire de le suspendre entièrement. Sur cette liste figurent des termes comme : « diversity », « equal opportunity», « equitable », « ethnicity », « excluded », « exclusion », « female », « gender », « hispanic minority », « all inclusive » (Yourish et al., 2025). Cette censure aura pour effet d’handicaper les travaux de recherche en cours et à venir. Les porteurs de projets jugés problématiques seront pénalisés. Leurs doctorants le seront également : avec leur fonds de recherche suspendu, les chercheurs titulaires ne pourront plus payer les doctorants dans leur équipe. Enfin, les universitaires qui envisagent de postuler aux fonds de recherche du NSF ou du NIH doivent être attentifs à chaque mot dans leur projet proposé. Les candidats sont donc désormais en concurrence non seulement sur la qualité et l’originalité du projet, mais aussi sur le « politiquement correct » de ce dernier.

Le retrait progressif de l’administration Trump du financement de la recherche scientifique pourrait fragiliser la position des États-Unis dans cette compétition. Certains signes précurseurs de ce déclin commencent déjà à émerger. Le sondage publié fin mars par Nature et réalisé auprès de plus de 1600 personnes montre que plus de 75% des scientifiques enquêtés songent à quitter les Etats-Unis, en particulier les étudiants en master de recherche ou en doctorat (France24, 2025). Jason Stanley, Professeur de philosophie de l’Université Yale et qui est parti au Canada, a déclaré que les Etats-Unis sont devenus « un pays autoritaire » (France24, 2025). La fuite des cerveaux, encore jamais observée aux Etats-Unis, se poursuivra probablement sans changement des pratiques actuelles. Le Canada et les pays européens, qui annoncent des politiques attractives pour accueillir des talents qui partent des Etats-Unis, pourraient être les bénéficiaires de cet exode américain.

La réorientation des politiques publiques concernant la recherche scientifique aux Etats-Unis pourrait également profiter à la Chine, où le soutien gouvernemental à la recherche en sciences dures se maintient, lui bénéficiant à deux égards. Premièrement, la Chine est confrontée à de multiples défis intérieurs (e.g., l’urbanisation accélérée, la surcapacité de production) comme extérieurs (e.g., la rivalité sino-américaine accrue, l’écart croissant entre le « hard power » et le « soft power » du pays). En tant que technologie générale, l’IA fournit à la Chine une « solution élégante » lui permettant de relever ces défis simultanément et d’acquérir rapidement une position de force dans le jeu géopolitique en Asie-Pacifique (Ma, 2018: 11). Deuxièmement, les mesures prises par Trump brisent la confiance du monde académique américain envers le gouvernement fédéral. Même si les Etats-Unis changent de président après Trump, la nouvelle équipe qui lui succédera aura du mal à faire (re)venir des chercheurs talentueux, toute crédibilité des promesses du gouvernement fédéral ayant été rompue. Le contraste entre la Chine et les Etats-Unis deviendra saisissant : la Chine, certes autoritaire, pourrait avoir davantage de chances que les Etats-Unis, pays démocratique mais inconstant dans sa prise de décisions, d’attirer des talents de haut niveau grâce à ses financements.

  1. Le contrôle de l’information : obstacle vers une IAG chinoise performante

Malgré les avantages compétitifs que les récentes politiques du gouvernement américain pourront générer au profit de la Chine, cette dernière a des obstacles plus ou moins structurels qui nuisent à sa poursuite de la prouesse technologique. La circulation de l’information en Chine n’est pas libre. Pour des raisons politiques, le gouvernement chinois a commencé à construire le Great Firewall (ci-après GFW) à partir de 1998 pour le rendre opérationnel en 2003. Le GFW, un projet national de filtrage d’information qui interdit aux Chinois de consulter des sites d’informations hostiles à la Chine, limite leurs opportunités de s’informer sur le monde extérieur (Negro, 2017). Combiné avec la censure à l’intérieur du pays et appliqué par des modérateurs financés par les autorités chinoises (Han, 2015), le GFW fabrique un « monde biaisé » ou un « monde truqué » où les citoyens n’ont accès qu’à des informations validées par le gouvernement. Le GFW n’est pourtant pas étanche. Le contrôle d’information est une taxe, et non pas une interdiction des informations : ceux qui peuvent s’acheter un VPN performant réussissent à surmonter le GFW et à avoir un accès libre aux informations (Roberts, 2018). Les autocrates sécurisent leur pouvoir moyennant deux méthodes : la répression et la loyauté (Wintrobe, 1997: 334). Le fait que le gouvernement chinois laisse volontairement des failles dans son contrôle d’information, incarné par le GFW en l’occurrence, s’explique par la nécessité d’huiler la gouvernance autoritaire, sous peine de se rendre impopulaire aux yeux des gouvernés.

Le GFW a aussi produit certains résultats positifs. Il a protégé les populations mineures contre des contenus pornographiques. Il a également endigué le dumping culturel que les entreprises américaines pratiquent vis-à-vis de la Chine (Negro, 2017). De plus, le GFW constitue une couche de protection pour les firmes numériques chinoises. En refusant l’implantation des GAFAM en Chine à partir de la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pu laisser suffisamment de temps aux firmes chinoises de se développer pour devenir des champions nationaux (Ma, 2024b). En travaillant dans un contexte moins concurrentiel, les firmes chinoises n’ont pas à se soucier d’être dévorées par les géants américains. Elles ont pu progressivement développer les équivalents des produits et services que les firmes américaines fournissent aux Etats-Unis, en Europe et comme ailleurs dans le monde.

La fonction protectrice du GFW devient néanmoins obsolète, voire nuisible, à l’heure actuelle, puisque les avantages des firmes numériques dans la course mondiale autour de l’IAG s’obtiennent à travers la collecte de données : les firmes capables de glaner des données de qualités auront un avantage décisif. Le GFW limite la diversité des sources de données auxquelles les firmes chinoises peuvent accéder, ce qui les désavantagera par rapport aux firmes américaines. Si l’objectif ultime d’entraîner l’IAG est de faire en sorte que sa capacité de raisonnement soit aussi puissante que les humains, les données dont l’IAG est nourrie doivent impérativement être complètes. En d’autres termes, il importe que l’IAG en sache autant voire plus que l’homme pour pouvoir mieux servir ce dernier. Des carences de données qui portent sur des sujets non-désirables pour le gouvernement chinois finiront par former des LLMs défectueux dès leur naissance.

Le 10 juillet 2023, le Cyberspace Administration of China (CAC), régulateur en chef de l’Internet chinois depuis 2014, a publié la Régulation provisoire des services d’IAG. Dans ce document, les intentions du gouvernement chinois de restreindre l’usage de l’IAG pour des considérations politiques sont évidentes. L’article 5 stipule que les organisations et les individus sont responsables des contenus qu’ils génèrent à l’aide de l’IAG. L’article 4 précise également que les résultats produits par l’IAG doivent être conformes aux valeurs socialistes chinoises. Ils ne doivent pas inciter à renverser le socialisme, à propager le terrorisme, ou à menacer l’unité nationale.  Enfin, l’article 7 précise que les fournisseurs de services d’IAG doivent s’assurer de la légalité de ceux-ci et de respecter, entre autres, les droits de propriété intellectuelle des parties concernées, la protection des données personnelles des citoyens, ainsi que les lois sur la cybersécurité et la sécurité des données (CAC, 2023).

Depuis la mise en service de DeepSeek-R1 le 20 janvier 2025, des plaintes ont émergé concernant les réponses biaisées que le robot conversationnel chinois donne sur des dirigeants chinois ou des événements historiques politiquement sensibles en Chine. DeepSeek évite d’aborder des sujets sensibles sur l’Empire du Milieu, et la qualité de ses réponses est moins bonne que ChatGPT. L’ethnographie en ligne de l’auteure, effectuée fin mai 2025, a confirmé ces plaintes[2]. L’auteure a tout d’abord demandé à DeepSeek, en chinois, ce qu’il pense du président chinois Xi Jinping. Sa réponse est très élogieuse et ne contient aucun élément négatif. Elle évoque de multiples accomplissements : la réduction de la pauvreté dans des régions reculées, l’initiative One Belt One Road, la modernisation de la défense chinoise, et l’amélioration de la position chinoise sur la scène internationale. Cependant, quand l’auteure lui a posé la même question en anglais, la réponse de DeepSeek est très laconique : « Sorry, that’s beyond my current scope. Let’s talk about something else ». Par contre, quand l’auteure pose la même question à ChatGPT, en chinois puis en anglais, sa réponse est relativement équilibrée, contenant à la fois des évaluations positives et négatives.

Quand questionné sur d’autres sujets sensibles que les dirigeants chinois, DeepSeek semble être d’accord pour répondre de manière objective. Selon le témoignage des utilisateurs qui demandent à DeepSeek de parler du travail forcé au Xinjiang, le robot conversationnel se prête à donner une longue réponse en mentionnant les termes comme « camps de rééducation » ou « sanctions occidentales ». Cependant, quelques secondes plus tard, la réponse s’efface toute seule et DeepSeek demande aux utilisateurs de parler d’autre chose, comme s’il se souvenait soudainement de son obligation de respecter les lois et régulations chinoises sur la modération de contenus en tant qu’agent conversationnel chinois (Franceinfo, 2025). Il peut en être déduit que l’entraînement de DeepSeek doit se baser sur des informations complètes, y compris celles qui critiquent la Chine. Sans cela, on ne peut pas expliquer sa performance étonnante dans le benchmark mathématique AIME 2024 : DeepSeek R1 y a obtenu un score de 79,8% et OpenAI o1 79,2% ; dans le benchmark MATH-500, DeepSeek R1 a obtenu un score de 97,3% et OpenAI o1 96,4% (Wedemain, 2025). Cependant, la firme chinoise doit avoir paramétré les résultats générés pour que le robot reste silencieux sur des sujets politiquement sensibles en Chine, même s’il connaît la réponse. Ce genre de traitements nuit à la qualité des réponses, ainsi qu’à la réputation de l’entreprise chinoise. Ce « handicap by design » pourrait porter atteinte à la compétitivité de DeepSeek en amenant les utilisateurs à privilégier des robots conversationnels qui sont prêts à discuter de ces sujets.

Conclusion

Plus l’IAG dévoile son potentiel stratégique d’influencer la compétition géopolitique, plus les autorités (supra)nationales s’y investissent, dans l’espoir d’atteindre une souveraineté numérique totale. Cet article analyse la géopolitique et la géopolitisation de l’IAG, explorant les atouts et les faiblesses de la Chine d’imposer un leadership mondial dans ce secteur stratégique. Concernant les avantages, la Chine s’appuie sur la capacité d’innovation de ses firmes technologiques. Par rapport aux Etats-Unis, la Chine a pris du retard dans la recherche et le développement de l’IAG, faute de puces spécialisées performantes. Néanmoins, les firmes chinoises comme DeepSeek ont su briser le goulot d’étranglement pour mettre au point des LLMs moins coûteux mais aussi performants que ceux d’OpenAI. La chute libre de la valeur boursière des grandes entreprises de puces spécialisés et de semiconducteurs (chute de 17% pour Nvidia et Broadcom, de 13% pour Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, de 28% pour Vistra, de 12% pour Micron Technology, de 22% pour Arista, et de 6% pour ASML (voir thepaper.cn, 2025) suite à l’arrivée de DeepSeek-R1 atteste du profond désarroi du monde numérique face au progrès chinois.

En dehors de DeepSeek, d’autres entreprises chinoises ont également fait des avancées spectaculaires dans l’entraînement de LLMs dont la performance s’approche de jour en jour de celle de leurs concurrents américains. Les accomplissements d’entreprises chinoises ont des implications géopolitiques importantes. Elles s’inscrivent dans les efforts des économies émergentes de réaliser leur souveraineté numérique dans le contexte actuel marqué par leur dépendance des économies avancées en termes de fourniture d’infrastructure d’IA. De ce fait, elles contribuent à générer des effets de nivellement entre ces deux groupes de pays, affaiblissant la capacité de certains États industrialisés de se servir de leur position de force pour rétrécir le Lebensraum des pays du Sud mondial. La Chine n’est pas le seul pays à essayer de se frayer un chemin alternatif à celui emprunté par les Etats-Unis. L’Inde l’a déjà fait avec India Stack, un projet emblématique de Narenda Modi mis en avant en 2009 et qui a été commencé par la construction de l’identité numérique (Aadhaar) de 1.3 milliard d’habitants. Les Indiens, y compris ceux qui habitent dans des régions reculées, peuvent « accéder à un large éventail d’opérations par l’intermédiaire de plateformes de paiement qui reposaient sur Aadhaar » (Sanchez-Cacicedo, 2024). Vu le coût faible et les multiples bénéfices de la DPI, cette dernière s’est répandue dans une dizaine de pays du Sud, y compris Antigua-et-Barbuda, Trinité-et-Tobago, Sierra Leone, Suriname, Arménie, Papua-Nouvelle-Guinée (Adhikari, 2023).

Ainsi, la Chine fait face à de multiples défis pour assurer le développement à long terme de son IAG. Le contrôle d’informations pose problème à l’amélioration continue de la performance des LLMs chinois. Comme l’ethnographie en ligne de l’auteure en mai 2025 le montre, depuis sa mise en service au début de cette année, DeepSeek évite toujours de répondre aux questions jugées politiquement sensibles en Chine. Cette situation persistera aussi longtemps que le gouvernement chinois poursuivra le contrôle d’internet, nuisant ainsi à la construction du soft power chinois et empêchant le gouvernement de bâtir son leadership mondial. La régulation de l’IAG chinoise s’inscrit donc dans la continuité de la régulation du secteur numérique, au sens où le gouvernement mobilise dans tous les deux cas une approche préemptive pour endiguer des risques. Alors que cette méthode sert à assurer la stabilité sociale du pays, cette stratégie ne permettra cependant pas d’accumuler des avantages géopolitiques à long terme.

Références

Adhikari, A. (2023, 31 août). India Stack goes global : close to a dozen countries set to implement India’s digital infrastructure. Business Today. https://www.businesstoday.in/technology/news/story/india-stack-goes-global-close-to-a-dozen-countries-set-to-implement-indias-digital-infrastructure-396322-2023-08-31 (consulté le 1 juin 2025).

China ITS Industry Alliance (2023, 18 mars). Ernie Bot of Baidu Generated the First AI-Made Poster for the International Conference on Intelligent Transport Systems. https://cn.bing.com/search?q=global+conference+on+intelligent+transport+system&search=&form=QBLH&sp=-1&lq=0&pq=global+conference+on+intelligent+transport+system&sc=7-49&qs=n&sk=&cvid=88DD72D948184BCDB06D161A9533FE88 (consult2 le 19 juin 2025)

DeepSeek-AI (2025, 18 février). DeepSeek-V3 Technical Report. https://arxiv.org/pdf/2412.19437 (consulté le 1 juin 2025).

Desai, A.; A. P. Manoharan; S. Jayanth et S. Zack (2024). Public Value Creation Through Combined Consumption of Multiple Public Services – Case of India Stack. International Journal of Public Administration, 47(9): 600-611.

Filippone, D. (2023, 23 février). La Chine bloque ChatGPT et prépare sa contre-offensive Ernie Bot. Le Monde Diplomatique. https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-la-chine-bloque-chatgpt-et-prepare-sa-contre-offensive-ernie-bot-89626.html (consulté le 1 juin 2025).

France24 (2025, 8 avril). Pour les chercheurs américains, la question brûlante du départ. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250408-pour-les-chercheurs-américains-la-question-brûlante-du-départ (consulté le 1 juin 2025).

France24 (2025, 16 avril). De nouvelles restrictions aux exports de puces vers la Chine affectent Nvidia. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250416-de-nouvelles-restrictions-aux-exports-de-puces-vers-la-chine-affectent-nvidia (consulté le 1 juin 2025).

Franceinfo (2025, 28 janvier). Parlons d’autre chose : on a testé l’IA chinoise DeepSeek, qui n’échappe pas à la censure. https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/parlons-d-autre-chose-on-a-teste-l-ia-chinoise-deepseek-qui-n-echappe-pas-a-la-censure_7041479.html (consulté le 1 juin 2025).

Han, R. (2015). Defending the Authoritarian Regime Online: China’s Voluntary Fifty-Cent Army. The China Quarterly, 224: 1006-1025.

Horny, G. (2025, 4 février). Chute libre de Nvidia : ce que l’histoire de la Bourse nous apprend. Slate. https://www.slate.fr/economie/nvidia-chute-brutale-actions-folie-boursiere-intelligence-artificielle-deepseek-deja-vu-bulle-speculation-nouvelles-technologies-investisseurs-histoire (consulté le 1 juin 2025).

Lausson, J. (2022, 1 septembre). Les USA interdisent à Nvidia d’envoyer des puces très puissantes en Chine. Numerama. https://www.numerama.com/tech/1096458-les-usa-interdisent-a-nvidia-denvoyer-des-puces-tres-puissantes-en-chine.html (consulté le 1 juin 2025).

Le Monde (2025, 9 février). Santé aux Etats-Unis : vaste réduction du financement des universités et des centres de recherche. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/09/sante-aux-etats-unis-vaste-reduction-du-financement-des-universites-et-des-centres-de-recherche_6538246_3210.html (consulté le 1 juin 2025).

Lee, B. Y. (2025, 15 mai). These 197 Terms May Trigger Reviews of Your NIH, NSF Grant Proposals. Forbes. https://www.forbes.com/sites/brucelee/2025/03/15/these-197-terms-may-trigger-reviews-of-your-nih-nsf-grant-proposals/ (consulté le 1 juin 2025).

Leeno, A. (2024, 17 mai). Intelligence artificielle : tout savoir sur Meta Llama 3. https://www.lesnumeriques.com/societe-numerique/intelligence-artificielle-tout-savoir-sur-meta-llama-3-a221703.html (consulté le 1 juin 2025).

Ma, A. (2018). L’Intelligence artificielle en Chine : Un état des lieux. Paris : Fondation pour l’innovation politique.

Ma, A. (2019). Coopération entre la Chine et la France dans le domaine de l’intelligence artificielle. Revue Monde Chinois Nouvelle Asie, 59(3): 104-116.

Ma, A. (2024a). Regulation in pursuit of artificial intelligence (AI) sovereignty: China’s mix of restrictive and facilitative modalities. African Journal of Information and Communication, 34: 1-16.

Ma, A. (2024b). China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy. Singapore: Palgrave Macmillan.

Metz, C. et M. Tobin (2025, 23 janvier). How Chinese A.I. start-up DeepSeek is competing with Silicon Valley giants. The New York Times. https://www.nytimes.com/2025/01/23/technology/deepseek-china-ai-chips.html (consulté le 1 juin 2025).

Milmo, D.; A. Hawkins; R. Booth et J. Kollewe (2025, 28 janvier). Sputnik moment: $1tn wiped off US stocks after Chinese firm unveils AI chatbot. The Guardian. https://www.theguardian.com/business/2025/jan/27/tech-shares-asia-europe-fall-china-ai-deepseek

Negro, G. (2017). The Internet in China: From Infrastructure to a Nascent Civil Society. Cham: Palgrave Macmillan.

Qiu, J.-L. (2023). Three approaches to platform studies: Cobweb, billiard balls, and ant societies. Social Media + Society, 9(3): 1-13.

Roberts, M. (2018). Censored: Distraction and Diversion Inside China’s Great Firewall. Princeton: Princeton University Press.

Sanchez-Cacicedo, A. (2024, 8 décembre). Infrastructure publique numérique de l’Inde : leçons d’un succès. Institut Montaigne. https://www.institutmontaigne.org/expressions/linfrastructure-publique-numerique-de-linde-lecons-dun-succes (consulté le 1 juin 2025).

Sang, T. D. et L. Qu (2023). Storytelling and counter-storytelling in China’s convergence culture. China Information, 37(3): 317-320.

Science (2025, 2 mai). Trump’s proposed budget would mean “disastrous” cuts to science. https://www.science.org/content/article/trump-s-proposed-budget-would-mean-disastrous-cuts-science (consulté le 1 juin 2025).

Thepaper (2023, 15 février). Ernie Bot of Baidu: Self-revolution inspired by ChatGPT. https://www.thepaper.cn/newsDetail_forward_21934909 (consulté le 1 juin 2025).

Thepaper (2025, 8 février). Why DeepSeek Is a Shock to the American Stock Exchange Marktet. https://m.thepaper.cn/newsDetail_forward_30109596# (consulté le 1 juin 2025).

Wedemain (2025, 28 janvier). Tout comprendre à DeepSeek, l’IA chinoise qui détabilise la Silicon Valley. https://www.wedemain.fr/decouvrir/tout-comprendre-a-deepseek-lia-chinoise-qui-destabilise-la-silicon-valley/ (consulté le 1 juin 2025).

Wintrobe, R. (1997). The Political Economy of Dictatorship. New York: Cambridge University Press.

Yang, X. (2022). Aestheticizing Labor: The Construction of the “Good China Story” in Li Ziqi’s Videos. Chinese Literature and Thought Today, 53(3-4): 30-37.

Yang, Z. (2023, 22 mars). The bearable mediocrity of Baidu’s ChatGPT competitor. MIT Technology Review.   https://www.technologyreview.com/2023/03/22/1070154/baidu-ernie-bot-chatgpt-reputation/ (consulté le 1 juin 2025).

Yourish, K.; A. Daniel; S. Datar; I. White et al. (2025, 7 mars). These Words Are Disappearing in the New Trump Administration. The New York Times, https://www.nytimes.com/interactive/2025/03/07/us/trump-federal-agencies-websites-words-dei.html?unlocked_article_code=1.2E4.53XY.1m0NVQ_fg5Ls&smid=url-share (consulté le 1 juin 2025).

[1] Y compris DeepSeek-R1, DeepSeek-V3-0324, DeepSeek-Prover-V2-671B, et DeepSeek-R3

[2] L’auteure a effectué cette démarche pour comparer les réponses sur des sujets sensibles. Bien que l’ethnographie en ligne dans cet article soit exploratoire et limitée à un petit nombre d’interactions, elle permet de repérer certains mécanismes d’auto-censure automatisée.

Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

Références

Allen, Nate (2024). Démystifier l’influence des acteurs extérieurs dans le secteur technologique africain, in Africa Center for Strategic Studies. https://africacenter.org/fr/spotlight/demystifier-linfluence-des-acteurs-exterieurs-dans-le-secteur-technologique-africain/

Arnold, Stéphanie (2024a). Africa’s roads to digital development: paving the way for Chinese structural power in the ICT sector? Review of International Political Economy, 31(4) : 1148-1172.

Arnold, Stéphanie (2024b). L’Afrique a besoin de la Chine pour son développement numérique, mais à quel prix. https://theconversation.com/lafrique-a-besoin-de-la-chine-pour-son-developpement-mais-a-quel-prix, c. le 20 février 2025.

Bechade, Corentin (2019). Les GAFAM constituent-ils des monopoles dangereux ? Washington enquête », in Les numériques. https://www.lesnumériques.com/vie-du-net/les-gafam-constituent-ils-des-monopoles-dangereux-woashington-enquete-n138565.html, c. le 26 avril 2025.

Belton, Paidrag (2016). Facebook, Google plan Nigeria-US cubsea cables. in Light Reading, en ligne, URL: https://www.lightreading.com/cable-technology/facebook-google-plan-nigeria-us-subsea-cables c. le 03 février 2025.

Braspenning, Thierry (2002). Constructivisme et reflexivisme en théories des relations internationales. in Annuaire Français de Relations Internationales. (3) : 314-329.

Bulelani, Jili (2023). Africa’s demand for an adoption of Chinese surveillance technology, in Atlantic council.

Cabestan, Jean-Pierre et al. (2021). Les influences chinoises en Afrique. https://www.ifri.org/fr/etudes/les-influences-chinoises-en-afrique-1-les-outils-politiques-et-diplomatiques-du-grand-pays, c. le 10 décembre 2024.

Cyber Administration of China (2024). Déclaration du président du Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’Internet 2024 sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. https://www.cac.gov.cn/2024-04/03/c_1713731793842754.htm, c. le 26 avril 2025.

Ermoshina, Ksenia. Loveluck, Benjamin. Musiani, Francesca (2023). Surveillance et censure des infrastructures internet en Russie : marchés régulation et boîtes noires. In Daucé et al., Genèse d’un autoritarisme numérique, Paris, Presses des Mines. 51-71.

Escorne, Charlotte (2022). Géopolitique du réseau 5G en Afrique de l’Ouest francophone. In Historiens et Géographes, n°458, pp. 56-64.

Fontanel, Jacques (2019). GAFAM, a progress and a danger for civilization. https://hal.univ-grenoble-alpes.fr/hal-02102188v1, c. 26 avril 2025.

Greig, jonathan (2023). African telecon company targeted by alleged China-backed hacking group, in The record. https://therecord.media/african-telecom-targeted-by-chinese-hackers, c. le 03 mai 2025.

Hegel, Tom (2023). Cyber soft power: China’s continental takeover, in Sentinel Labs. https://www.sentinelone.com/labs/cyber-soft-power-chinas-continental-takeover/, c. le 03 mai 2025.

Hiebert, Kyle (2025). L’intérêt pour l’Afrique s’accompagne de la désinformation numérique. in ISS Today, publié le 5 février 2025. https://issafrica.org/fr/iss-today/l-interet-pour-l-afrique-s-accompagne-de-la-desinformation-numerique, c. le 24 février 2025.

Hochet-Bodin, Noé (2023). L’Afrique, nouveau terrain de jeu des exportateurs de drones, in Le Monde, 27 déc.  https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/12/27/l-afrique-nouveau-terrain-de-jeu-des-exportateurs-de-drones_6207953_3212.html, c. le 03 mai 2025.

Hruby, Aubrey (2021). The digital infrastructure imperative in African markets. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/africasource/the-digital-infrastructure-imperative-in-african-markets/, c. le 20 novembre 2024.

Kadiri, Ghalia et Tilouine, Joan (2018). À Addis Abeba, le siège de l’Union Africaine espionné par Pekin. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/26/a-addis-abeba-le-siege-de-l-union-africaine-espionne-par-les-chinois_5247521_3212. c. le 10 mai 2025.

Kempf, Olivier (2012). Introduction à la Cyberstratégie. Paris, Economica.

Kempf, Olivier et al. (2015). Gagner les cyberconflits au-delà du technique. Paris, Economica.

Krause, Keith (2003). Approche critique et constructiviste des études de sécurité. in Annuaire Français de Relations Internationales. (4) : 600-612.

Lin, Lisa et Strumpf, Dan (2017). Two SIM cards and better selfies: how China’s smartphones are taking on Apple, in Wall Street Journal. https://www.wsj.com/articles/two-sim-cards-and-better-selfies-how-chinas-smartphones-are-taking-on-apple-1496827801, c. le 02 mai 2025.

Loiseau, Hugo et Waldispuehl, Elena (2018). Cyberespace et science politique. Québec, PUQ.

Nantulya, Paul (2025). What to expect from Africa-China relations in 2025, in Africa Center for strategic studies. https://africacenter.org/spotlight/africa-china-relations-2025/, c. le 03 mai 2025.

Nnang, Blaise (2023). Le marché africain des smartphones dominé par les fabricants asiatiques, avec une pénétration de marques de 100% africaines. https://invest-time.com/2023/11/19/le-marche-africain-des-smartphones/, c. le 11 janvier 2025.

Osborn, Lou et Zufferey, Dimitri (2023). Wagner : enquête au cœur du système Prigojine. Paris, Éditions du Faubourg.

Pawlak, Patryk (2022). Digital. in Giovanni FALEG (dir.), “African Space: The new Geopolitical frontlines”, Chaillot Paper. 173 : 49-55.

Raufer, Xavier (2015). Cyber-criminologie. Paris, CNRS Éditions.

Ross, Aaron. Pearson, James. Bing, Christopher (2023). Exclusive: Chinese hackers attacked Kenyan governement as debt strains grew, in Reuters. https://www.reuters.com/world/africa/chinese-hackers-attacked-kenyan-governement-debt-strains-grew-2023-05-24, c. le 03 mai 2025.

Satter, Raphael (2020). Exclusive-suspected Chinese hackers stole camera footage from African Union – memo, in Reuters. https://www.reuters.com/article/world/exclusive-suspected-chinese-hackers-stole-camera-footage-from-african-union-me, c. le 02 mai 2025.

Soulé, Folashade (2023). Rivalités géopolitiques et partenariats numériques en Afrique. Stratégies d’adaptation et défis. https://www.ifri.org/fr/etudes/rivalites-geopolitiques-et-partenariats-numeriques-en-afrique-strategies-dadaptation-et, c. le 9 décembre 2024.

Jeangène Vilmer, Jean-Baptiste (2017). La lutte contre la désinformation russe : contrer la propagande sans faire de contre-propagande ?. in Revue Défense Nationale. 801 : 93-105.

Warner, Jason et Ajibade, Toyosi (2024). China’s Smart Cities in Africa: should the United States be concerned?, in CSIS. https://www.csis.org/analysis/chinas-smart-cities-africa-should-united-states-be-concerned, c. le 03 mai 2025.

Wendt, Alexander (1999). Social theory of international politics. Cambridge, Cambridge University Press.

[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.