Regards géopolitiques 12(4), 2026
Tanguy Struye de Swielande (2025). Le dragon et l’éléphant. Chine-Inde, les deux géants du XXIe siècle. Paris, CNRS Éditions.
Dans un monde en transition géopolitique, avec l’émergence de multiples acteurs, la Chine et l’Inde jouent toutes deux sur cette multipolarité pour atteindre leurs objectifs. Cependant, même si leurs intérêts se rejoignent dans une méfiance, voire un rejet, de l’hégémonie américaine, la trajectoire qu’elles empruntent diffère profondément. Les deux géants asiatiques ont chacun de nombreux atouts, mais leurs faiblesses structurelles pourraient bien contrevenir à leurs objectifs. En proposant une étude de ces deux puissances concurrentes plus que complémentaires et de leur relation marquée par une forte rivalité, l’ouvrage montre que, malgré certains intérêts convergents, une véritable alliance reste pour le moment peu probable.
Ouvrage relativement court (117 p.) sans lourd corpus théorique, l’ouvrage veut ainsi proposer une analyse accessible, opératoire et pragmatique. On en saura gré à l’auteur.
L’ouvrage part d’une prémisse : alors que les deux géants asiatiques s’accordent sur une volonté de mettre un terme à la domination des relations internationales par les Occidentaux, plusieurs facteurs contribuent cependant à une relation compliquée ente la Chine et l’Inde. Au-delà de leur objectif commun, ils demeurent concurrents. Comment s’articulent cet objectif général commun et les frictions qui caractérisent les relations sino-indiennes depuis les années 1950 ? Peut-on envisager, dans un monde dans lequel Pékin et New Delhi souhaiteraient accélérer la multipolarisation, que les deux États en viendraient à surmonter leurs différends?
L’auteur débute par un exposé des grandes stratégies des deux États. L’Inde fait reposer la légitimité de son leadership sur ses valeurs morales et l’ancienneté de sa civilisation, tout comme la Chine : il y a là congruence des discours, même si évidemment se pose la question de la capacité des deux discours à envisager la coexistence d’autres sources de légitimité universelle, alors précisément que ces discours cherchent à saper le discours occidental. Chine comme Inde veulent rétablir leur grandeur passée, retrouver leur âge d’or présenté de manière très idéalisée, en dépassant ce qu’elles perçoivent comme l’emprise occidentale sur les règles et normes internationales.
L’Inde a abandonné son dogme politique de non-alignement pour celui de multi-alignement, soit la capacité de se rapprocher, de manière ad hoc et selon les intérêts de l’Inde, d’autres États et selon les enjeux. Le discours indien cherche à promouvoir l’Inde comme grande puissance et à en obtenir les symboles, notamment en cherchant à entrer au Conseil de Sécurité comme membre permanent, où elle se heurte notamment à l’opposition de la Chine.
La Chine, précisément, s’affiche aussi de manière décomplexée comme grande puissance. Elle cherche à jouer un rôle de définition de nouvelles normes, en Asie et, de manière croissante, à travers le monde. De plus, Pékin cherche à promouvoir des champions industriels afin de pouvoir concurrencer les grandes entreprises japonaises et occidentales. L’objectif chinois serait d’atteindre la place de première puissance pour 2049, lors du 100e anniversaire de la République populaire.
Sur cette base, le potentiel de coopération politique semble réel, quoique, comme énoncé plus haut, il demeure à voir dans quelle mesure les discours sur l’universalité (et la prééminence?) des valeurs de chacune de ces puissances s’accommoderait du discours de l’autre. A la fin des années 1940, après l’indépendance de l’Inde en 1947 et l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, il semblait y avoir convergence en effet. Il a fallu moins de 10 ans pour que cette coopération s’efface au profit d’une forte rivalité, alimentée par la concurrence politique au sein du mouvement des non alignés (Conférence de Bandung, 1955), par la gestion de l’invasion du Tibet (1950) et de la répression de sa population (1959), et l’émergence de la contestation chinoise de la frontière indienne dans l’Himalaya (1957) qui aboutit à la guerre de 1962. Depuis, les relations entre les deux États sont crispées sur les désaccords frontaliers et le soutien chinois à l’adversaire pakistanais.
Au début des années 2000, les relations se réchauffent, aboutissant à la signature en 2005 d’un « partenariat stratégique ». Mais à partir de 2013, les relations se détériorent de nouveau, malgré l’intérêt initial de l’Inde pour les nouvelles routes de la soie. L’avènement au pouvoir en 2013 de Xi Jinping et en 2014 de Narendra Modi, tous deux promouvant une grande stratégie de promotion de la place de leur État sur la scène mondiale, précipite une rapide dégradation de leurs relations. Plus faible économiquement, l’Inde a perçu les routes de la soie comme un projet inégal qui risquait de la cantonner dans son rôle de second plan. De graves incidents frontaliers éclatent à la frontière en 2020. Malgré la convergence des grands principes – désoccidentaliser le monde – Pékin et New Delhi éprouvent de grandes difficultés à dépasser leurs divergences : question du siège au Conseil de sécurité ; rivalité systémique initiée par le projet des nouvelles routes de la soie, qui prévoit notamment la construction d’un corridor Chine-Pakistan ; projet de construction de nombreux grands barrages sur les fleuves himalayens ; efforts politiques de la Chine au Népal et au Bhoutan, deux États que l’Inde considère comme dans son orbite politique… Certes, Chine et Inde coopèrent au sein du groupe des BRICS+ et l’Inde participe à l’organisation de coopération de Shanghai (OCS), mais l’Inde participe aussi au Quad (regroupant États-Unis, Australie, Japon et Inde), regroupement initié pour réagir à l’ascension politique de la Chine en Indo-Pacifique…
Le choix d’un ouvrage court, résolument ancré dans l’analyse des faits, explique parfois sans doute des raccourcis. On aurait aimé ainsi en savoir un peu plus sur le raisonnement politique chinois. De même, on ne sait trop ce qui a précipité la mésentente dans les années 1950 au-delà de l’énoncé des points de frictions. De même, affirmer que la participation de l’Inde au sein des BRICS+ est, pour New Delhi, un outil pour « construire des ponts avec l’Occident » appelle à des explications, car cette logique ne va pas de soi.
Certes pas parfait, l’ouvrage n’en demeure pas moins précieux. Il propose ainsi une lecture très accessible de ces dilemmes et raisonnements stratégiques des deux États, le cheminement de leur perception de l’autre et l’évolution de leurs relations.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
