Regards géopolitiques 12(4), 2026
Caroline Colbert
Caroline Colbert est docteure en économie politique internationale de l’Université fédérale de Rio de Janeiro, au sein du Programme d’études en économie politique internationale. Elle est chercheuse associée à l’Institut de Recherche Montesquieu (Université de Bordeaux ; IRM, UR 7434). Elle occupe également les fonctions de cheffe de projets de recherche à l’Université de Bordeaux et d’enseignante invitée dans le Master 2 Law for Innovation.
Résumé
La transformation numérique de l’économie mondiale reconfigure les rapports de puissance internationaux. Le cyberespace s’impose ainsi comme un espace stratégique structuré par la compétition technologique, la maîtrise des données et la domination des grandes plateformes. Dans ce contexte, l’Union européenne mobilise la régulation comme instrument d’action face à ces asymétries. Des dispositifs tels que le RGPD, le DSA et le DMA visent à convertir la capacité normative européenne en levier d’autonomie stratégique. Cette dynamique révèle les ambitions, mais aussi les limites, du projet européen de souveraineté numérique dans l’économie politique du digital.
Mots-clés : Souveraineté numérique ; régulation des plateformes ; Union européenne ; géopolitique du numérique ; autonomie stratégique.
Abstract
The digital transformation of the global economy is reshaping international power relations. Cyberspace has emerged as a strategic domain structured by technological competition, data control and the dominance of major digital platforms. In this context, the European Union increasingly relies on regulation as an instrument of action in response to these asymmetries. Initiatives such as the GDPR, the Digital Services Act and the Digital Markets Act aim to translate European regulatory capacity into a lever of strategic autonomy. This process highlights both the ambitions and the limits of the European project of digital sovereignty within the global political economy of the digital sector.
Keywords : Digital sovereignty; platform regulation; European Union; digital geopolitics; strategic autonomy.
La transformation numérique de l’économie mondiale a déplacé une part décisive des rapports de puissance vers les infrastructures informationnelles, les plateformes et les données. Le cyberespace n’est plus un simple support technique de circulation de l’information ; il est devenu un espace politique, économique et stratégique dans lequel se déploient des rivalités comparables à celles observées dans les espaces terrestre, maritime ou aérien (Douzet, 2014 ; Lacoste, 2012). Dès lors, la géopolitique du numérique ne porte pas uniquement sur les usages de la technologie, mais sur le contrôle des architectures techniques, des flux de données, des normes et des standards qui organisent le monde connecté.
Cette évolution transforme aussi la question de la souveraineté. Comme le montre la thèse à l’origine de cet article, la souveraineté numérique émerge du constat selon lequel la dépendance à des infrastructures et à des services extérieurs affecte désormais des secteurs critiques tels que la santé, l’énergie, les télécommunications, l’administration publique et la défense. Lorsque le numérique devient une condition de fonctionnement de l’État, la dépendance technologique cesse d’être un simple enjeu de compétitivité ; elle devient un problème de capacité politique et stratégique. Le débat ne concerne donc pas seulement l’innovation ou la croissance, mais la possibilité, pour les institutions publiques, de conserver un contrôle effectif sur les conditions de reproduction de leur ordre politique dans le cyberespace.
L’Union européenne occupe, dans cette configuration, une position paradoxale. Elle constitue l’un des principaux marchés numériques mondiaux, mais elle ne dispose ni de plateformes dominantes comparables aux GAFAM américains, ni, dans plusieurs segments critiques, d’infrastructures équivalentes à celles des acteurs étatsuniens ou chinois. Cette asymétrie nourrit les débats européens sur la souveraineté numérique et l’autonomie stratégique, notamment depuis les révélations d’Edward Snowden, les controverses sur la 5G, les tensions autour du Cloud Act et l’affirmation de la Chine comme puissance technologique rivale des États-Unis (Danet et Desforges, 2020 ; Timmers, 2019).
Dans ce contexte, une question centrale se pose : dans quelle mesure la régulation des plateformes numériques constitue-t-elle pour l’Union européenne un instrument géopolitique permettant de renforcer sa souveraineté numérique face à la domination des grandes plateformes globales ? Cet article propose d’analyser la régulation numérique européenne comme une stratégie géopolitique à part entière, permettant à l’Union européenne de transformer son pouvoir normatif en ressource de puissance dans l’ordre numérique mondial. L’article défend l’argument suivant : face à une dépendance technologique structurelle vis-à-vis des plateformes et des infrastructures dominantes, l’Union européenne mobilise la régulation comme une stratégie géopolitique visant à convertir son pouvoir normatif en ressource de puissance dans l’ordre numérique mondial.
Pour étayer cette démonstration, l’article mobilise les apports de Susan Strange sur le pouvoir structurel, de Robert Cox et d’Antonio Gramsci sur l’hégémonie, de Joseph Nye sur l’attractivité du pouvoir, de Frédérick Douzet sur la géopolitique du cyberespace, ainsi que les analyses de Danet et Desforges sur la souveraineté numérique européenne, de Zuboff sur le capitalisme de surveillance et de Bradford sur le « Brussels Effect ». Il s’agit de montrer que l’Europe tente de faire exister une forme de puissance propre, fondée sur la norme, dans un espace dominé par d’autres puissances sur le plan technologique.
L’article se déploie en quatre temps. La première section revient sur les fondements historiques, économiques et structurels de la domination américaine dans le cyberespace. La deuxième analyse la dépendance numérique européenne et la politisation progressive de la souveraineté numérique. La troisième étudie la régulation européenne comme stratégie géopolitique de puissance, à partir du RGPD, du DSA et du DMA. La quatrième, enfin, discute les limites de cette stratégie normative à la lumière des asymétries persistantes en matière d’infrastructures, de cloud computing, de capacités industrielles et de rivalité technologique avec les États-Unis et la Chine.
- La domination américaine dans le cyberespace : puissance structurelle et hégémonie numérique
La domination américaine dans le cyberespace ne relève ni d’un accident historique ni d’une supériorité strictement marchande. Elle doit être comprise comme le produit d’une articulation de longue durée entre puissance publique, innovation technologique, capacités industrielles et projection internationale. L’Internet contemporain porte encore la marque de son ancrage américain, depuis les premiers programmes de recherche militaires jusqu’à l’institutionnalisation des principales couches de l’économie numérique. Les États-Unis se sont imposés dans les dimensions matérielle, technologique, économique, juridique, politique et militaire de l’espace numérique. Cette position se traduit notamment par la domination des grandes plateformes globales telles que Google, Amazon, Meta ou Microsoft, par le contrôle d’infrastructures clés du cloud computing et par le rôle central des entreprises américaines dans les standards technologiques et l’économie mondiale des données. Ce qui crée un contraste marqué avec la situation des Européens, demeurés fortement dépendants de l’extérieur (Danet et Desforges, 2020).
Cette configuration peut être éclairée par Susan Strange, pour qui la puissance la plus durable ne réside pas seulement dans la capacité de coercition, mais dans le pouvoir de structurer les cadres au sein desquels les autres acteurs doivent agir (Strange, 1996). Dans l’économie numérique, les États-Unis ont précisément occupé cette position structurante. Le développement des standards techniques, la localisation des centres d’innovation, la maîtrise des investissements en recherche et développement, ainsi que l’émergence des grandes plateformes ont permis aux acteurs américains d’organiser les conditions générales de fonctionnement du cyberespace. Les autres acteurs n’entrent pas dans un espace neutre ; ils pénètrent un environnement déjà configuré selon des logiques institutionnelles, technologiques et économiques marquées par la centralité américaine.
L’approche néo-gramscienne de Robert Cox permet d’aller plus loin encore en montrant que l’hégémonie repose sur l’articulation entre capacités matérielles, institutions et idées dominantes (Cox, 1987). Dans le cas américain, les plateformes numériques ne constituent pas seulement des acteurs économiques ; elles s’inscrivent dans un bloc plus large, articulant pouvoir public, capital technologique, universités, dispositifs juridiques et imaginaire de l’innovation. Cette articulation produit une hégémonie dans laquelle les entreprises privées deviennent à la fois bénéficiaires et vecteurs d’une organisation du monde numérique conforme aux intérêts américains. L’hégémonie numérique ne signifie donc pas seulement qu’un acteur domine ; elle signifie que ses priorités deviennent la matrice implicite de l’ordre numérique lui-même.
La contribution de Gramsci est précieuse pour saisir le caractère non exclusivement coercitif de cette domination. L’hégémonie se construit aussi par la production de consentement, par la diffusion d’un modèle présenté comme naturel, efficace et désirable (Gramsci, 1996). Les grandes plateformes américaines ont imposé leurs services non seulement grâce à leur puissance financière, mais aussi parce qu’elles ont réussi à se présenter comme les vecteurs les plus évidents de la modernité numérique. L’intermédiation algorithmique, la gratuité apparente des services, la fluidité des interfaces et la promesse d’un accès généralisé à l’information ont contribué à banaliser une dépendance profonde. L’hégémonie américaine dans le cyberespace repose ainsi sur une combinaison de domination matérielle et de naturalisation culturelle de ses instruments numériques.
Joseph Nye permet, pour sa part, d’éclairer la dimension d’attraction de cette puissance. Le soft power ne suffit pas à expliquer la domination américaine, mais il aide à comprendre comment l’écosystème numérique américain a acquis une légitimité mondiale en diffusant un imaginaire de liberté, d’innovation et de connectivité (Nye, 2011). Cette attractivité a été d’autant plus efficace qu’elle s’est combinée à une position de commandement sur les infrastructures techniques. Autrement dit, les États-Unis n’ont pas seulement rendu leur modèle séduisant ; ils l’ont rendu difficilement contournable. L’attraction vient alors renforcer le pouvoir structurel plutôt que s’y substituer. Dans le cyberespace, soft power, pouvoir structurel et puissance économique s’agrègent au lieu de se concurrencer.
L’économie politique des plateformes illustre concrètement cette configuration. Comme l’analyse Zuboff, le capitalisme de surveillance repose sur l’extraction massive de données comportementales, leur traitement algorithmique et leur conversion en produits prédictifs commercialisables (Zuboff, 2019). Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft ne dominent pas seulement des marchés ; ils organisent des écosystèmes informationnels entiers. Sa thèse souligne à juste titre que la collecte de données personnelles constitue le cœur du modèle économique de nombreuses plateformes et qu’elle permet de générer un pouvoir inédit sur les comportements, les préférences et, plus largement, sur la structuration de la vie sociale. Le pouvoir économique des GAFAM [1]est donc indissociable d’un pouvoir informationnel qui dépasse la simple logique de marché.
Cette domination prend également une dimension géopolitique par les controverses qu’elle suscite autour de la surveillance et de l’extraterritorialité. L’affaire Snowden a révélé que l’écosystème numérique américain pouvait servir d’appui à des opérations de collecte d’informations à l’échelle mondiale. De même, le Cloud Act a renforcé les inquiétudes européennes quant à l’accès potentiel des autorités américaines à des données stockées par des fournisseurs relevant de la juridiction des États-Unis, même lorsqu’elles concernent des utilisateurs étrangers. Ainsi, la domination américaine dans le cyberespace ne se limite pas à un avantage concurrentiel ; elle peut se convertir en levier de renseignement, de contrainte juridique et de projection stratégique. La frontière entre puissance privée et puissance publique y devient particulièrement poreuse.
Enfin, cette hégémonie doit être replacée dans une rivalité plus large avec la Chine. Si les États-Unis dominent encore les principales couches de l’économie numérique mondiale, ils ne sont plus seuls à revendiquer une position centrale. La montée en puissance de la Chine dans la 5G, l’intelligence artificielle, le commerce électronique et certaines infrastructures numériques montre que le cyberespace est désormais structuré par une rivalité de grande puissance. Cette évolution modifie le cadre dans lequel agit l’Europe : la souveraineté numérique européenne ne se construit pas seulement contre une dépendance au modèle américain, mais dans un environnement où s’affirme également une alternative chinoise, fondée sur d’autres rapports entre État, données et contrôle technologique.
2. La dépendance numérique européenne : vulnérabilité structurelle et politisation de la souveraineté
L’Union européenne se trouve dans une position singulière. Puissance économique majeure, elle demeure pourtant une puissance numérique incomplète. Cette contradiction ne se résume pas à l’absence de plateformes comparables aux GAFAM ; elle concerne plus largement la dépendance aux infrastructures, aux services cloud, aux capacités de calcul, aux systèmes d’exploitation, aux plateformes d’intermédiation et aux architectures de traitement des données majoritairement contrôlés par des acteurs extérieurs. La dépendance européenne ne doit donc pas être comprise comme un simple retard technologique. Elle constitue une vulnérabilité structurelle dans un environnement où la capacité à maîtriser les chaînes de valeurs numériques conditionne une part croissante de la souveraineté économique et politique.
Cette vulnérabilité a longtemps été sous-estimée parce que le numérique a d’abord été pensé en Europe à travers les catégories du marché intérieur, de la concurrence et de l’innovation. Or, comme le montrent Danet et Desforges, la souveraineté numérique devient visible lorsque les dépendances techniques cessent d’apparaître comme neutres et se révèlent comme des dépendances stratégiques (Danet et Desforges, 2020). La question centrale n’est pas seulement de savoir si les Européens consomment des services non européens ; elle est de savoir si l’organisation de leurs flux de données, de leurs communications et d’une partie de leurs infrastructures critiques dépend de logiques de puissance qu’ils ne contrôlent pas.
Les révélations d’Edward Snowden en 2013 constituent, dans cette perspective, un moment charnière. Elles ont montré que les plateformes, réseaux et infrastructures liés à l’écosystème numérique américain pouvaient être mobilisés dans des logiques de surveillance systémique. Pour l’Europe, cet épisode a joué le rôle d’un révélateur géopolitique. Il a démontré que la dépendance aux technologies et entreprises américaines n’était pas seulement commerciale ; elle exposait également les données des citoyens, des entreprises et des institutions publiques à des formes d’accès extraterritorial et de captation stratégique. Comme le suggère Douzet, le cyberespace est inséparable des rivalités de puissance, et l’affaire Snowden a précisément rendu tangible cette dimension pour les acteurs européens (Douzet, 2014).
La dépendance européenne s’est également exprimée dans les débats sur le cloud computing. Dès l’après-crise de 2008, la France a repensé plusieurs questions liées à la souveraineté, notamment à travers le prisme de la dépendance financière et technologique aux États-Unis. Le projet Andromède, souvent évoqué comme tentative de « cloud souverain », visait à répondre à cette préoccupation. Son échec, analysé par Bômont et Cattaruzza, montre cependant les difficultés de la stratégie européenne et française : mauvaise compréhension de l’environnement industriel, fragmentation des acteurs, inadéquation entre ambition politique et modèle économique, insuffisante prise en compte du contexte social et concurrentiel (Bômont et Cattaruzza, 2020). L’enjeu n’est donc pas seulement de proclamer la souveraineté numérique ; il est de disposer des conditions industrielles permettant de la matérialiser.
La notion même de souveraineté numérique a connu en Europe, et particulièrement en France, une trajectoire politique spécifique. Bellanger a contribué à sa diffusion dans le débat public en la définissant comme la capacité de contrôler le présent et l’avenir façonnés par les réseaux et les technologies numériques (Bellanger, 2012). Toutefois, ce concept demeure pluriel et parfois ambivalent. Il peut renvoyer à la protection des données, à l’autonomie industrielle, à l’encadrement des plateformes, à la sécurité des infrastructures ou encore à la capacité d’influence normative. Cette plasticité explique à la fois sa force politique et ses difficultés analytiques. Elle rend possible une coalition d’acteurs, mais complique la définition d’une stratégie cohérente à l’échelle européenne (Bômont et Cattaruzza, 2020).
C’est pourquoi l’expression d’« autonomie stratégique » s’est progressivement imposée dans les documents européens, souvent comme formulation plus acceptable politiquement que celle de souveraineté numérique. Timmers propose une articulation particulièrement éclairante : la souveraineté constitue l’objectif, l’autonomie stratégique en est le moyen (Timmers, 2019). Cette distinction a le mérite de replacer le débat sur un terrain opératoire. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer un principe de contrôle, mais de construire des capacités (industrielles, technologiques, juridiques, institutionnelles) permettant aux acteurs européens de décider et d’agir dans le domaine numérique sans dépendance excessive à l’égard de puissances extérieures.
Cette interrogation est d’autant plus importante que les intérêts au sein de l’Europe ne sont pas uniformes. Les pays les plus exposés à la dépendance sécuritaire vis-à-vis de l’OTAN et des États-Unis ne hiérarchisent pas toujours les enjeux de la même façon que la France ou l’Allemagne. Certains États membres perçoivent encore le lien transatlantique comme une garantie sécuritaire plus que comme un problème immédiat, tandis que Paris ou Berlin insistent davantage sur la nécessité de réduire les dépendances dans le numérique et l’industrie. L’autonomie stratégique européenne se construit donc dans un champ traversé par des priorités divergentes. Cette hétérogénéité complique la formulation d’une réponse unifiée, y compris sur le terrain numérique.
Enfin, la dépendance européenne doit être replacée dans la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. Les débats sur Huawei, la 5G et la « route de la soie numérique » ont montré que l’Europe ne pouvait plus penser ses choix technologiques en dehors d’un contexte de compétition géopolitique globale. D’un côté, les États-Unis cherchent à préserver leur suprématie numérique. De l’autre, la Chine avance une stratégie fondée sur l’intégration entre capacité industrielle, soutien étatique et projection internationale des infrastructures. L’Europe se trouve ainsi entre deux modèles de puissance numérique, l’un dominé par les plateformes privées américaines, l’autre par la montée d’un capitalisme d’État technologique chinois. C’est ce positionnement intermédiaire qui rend la question de la souveraineté numérique à la fois urgente et structurellement difficile.
3. La régulation européenne comme stratégie géopolitique de puissance
Face à cette dépendance, l’Union européenne a progressivement investi le terrain de la régulation comme principal levier d’action. Cette stratégie procède d’un constat implicite : faute de dominer les plateformes, l’Europe peut tenter de dominer les règles du jeu. La régulation n’est donc pas seulement un instrument de correction des défaillances du marché ; elle devient une forme de politique de puissance dans un environnement où la hiérarchie technologique lui est défavorable. Les régulations européennes doivent ainsi être comprises comme des réponses stratégiques visant à contrebalancer la puissance américaine dans le cyberespace.
Le RGPD constitue le moment emblématique de cette conversion de la norme en ressource géopolitique. Certes, le règlement répond à une exigence de protection des données personnelles et de garantie des droits des citoyens. Mais sa portée dépasse largement cette fonction. En imposant des obligations à tout acteur opérant sur le marché européen, quelle que soit sa localisation, l’Union affirme une compétence normative dont la portée déborde le territoire au sens classique. La donnée devient ici l’objet d’un gouvernement transnational par la norme européenne. C’est en ce sens que le RGPD doit être lu comme instrument de souveraineté : il ne protège pas seulement les individus, il réinscrit la circulation des données dans un cadre de juridiction et d’autorité politiques européennes.
Anu Bradford a conceptualisé cette dynamique sous le terme de « Brussels Effect », en montrant que le poids économique du marché européen peut conduire les entreprises globales à adopter les normes de l’Union à l’échelle internationale, faute de pouvoir opérer autrement (Bradford, 2020). Dans le domaine numérique, cet effet est particulièrement visible, car la taille du marché européen rend coûteuse toute stratégie de différenciation réglementaire pour les grandes entreprises. L’Europe transforme ainsi sa centralité commerciale en capacité de projection normative. Toutefois, le « Brussels Effect » ne doit pas être surestimé : il indique une capacité d’influence, non une souveraineté réalisée. La diffusion de la norme européenne ne supprime ni la domination des infrastructures américaines ni la dépendance technique européenne. Cette dynamique de diffusion normative peut être observée à l’échelle mondiale, comme l’illustre la Figure 1.
Figure 1 – Diffusion mondiale de la régulation numérique européenne
Source : auteur, d’après Bradford (2020), Farrell & Newman (2019), Commission européenne.
Cette diffusion normative illustre le phénomène du Brussels Effect, par lequel les normes européennes tendent à structurer les régulations numériques bien au-delà du territoire de l’Union européenne (Bradford, 2020).
Le DSA et le DMA prolongent cette logique en ciblant plus directement le pouvoir des plateformes. Le DSA renforce les obligations de diligence, de transparence et de gestion des risques pour les très grandes plateformes, en particulier sur les contenus illicites, la désinformation, les mécanismes de recommandation et l’opacité algorithmique. Le DMA, quant à lui, vise les « gatekeepers », c’est-à-dire les plateformes dont la position leur permet d’organiser un accès asymétrique au marché numérique. Ces deux textes manifestent une évolution importante : l’Union ne se contente plus de protéger les données ; elle cherche à encadrer la structure même du pouvoir des plateformes.
Cette démarche peut être interprétée à la lumière de la notion de pouvoir normatif européen, sans pour autant verser dans une vision irénique de la norme. L’Union ne régule pas seulement parce qu’elle incarnerait des valeurs. Elle régule parce que, dans le numérique, la production de normes est l’un des rares registres où elle dispose d’un avantage comparatif. La norme devient donc un substitut partiel à la faiblesse industrielle. Elle permet d’ordonner le marché, de limiter certaines pratiques monopolistiques, de protéger les données et de contraindre les plateformes à une plus grande responsabilité. Dans un environnement dominé par les logiques américaines de marché et chinoises de contrôle étatique, l’Union tente de faire exister une troisième voie, articulée à la concurrence, aux droits fondamentaux et à la sécurité des données.
L’analyse de Zuboff est particulièrement utile, car elle montre que le pouvoir des plateformes n’est pas simplement économique ; il touche à la possibilité même d’orienter les comportements par les données et les architectures algorithmiques (Zuboff, 2019). Dès lors, encadrer les plateformes revient aussi à contenir une forme de pouvoir social et politique susceptible d’éroder les fondements démocratiques. La régulation européenne s’inscrit dans cette perspective lorsqu’elle relie plateformes, désinformation, protection des données, droits fondamentaux et intégrité de l’espace public. Sans contrôle de ses données, l’Union peut devenir vulnérable à la manipulation de l’opinion publique, à la fragilisation de sa gouvernabilité et à l’ingérence de puissances extérieures.
Cette stratégie réglementaire s’insère aussi dans une redéfinition plus large de l’ambition européenne, visible notamment avec la Commission von der Leyen et l’affirmation d’une « Commission géopolitique ». Cette orientation traduit un contexte plus multipolaire, plus conflictuel et moins multilatéral, dans lequel des enjeux autrefois classés dans la low politics (télécommunications, données, infrastructures numériques) deviennent des questions pleinement géopolitiques. La régulation du numérique s’inscrit alors dans une ambition plus large, de préserver le modèle européen, renforcer la compétitivité technologique, protéger la démocratie et donner à l’Union une capacité d’action autonome dans un système international marqué par la rivalité des grandes puissances.
Pour autant, il ne faut pas confondre stratégie réglementaire et résolution du problème géopolitique. La norme européenne agit surtout sur le cadre d’usage des technologies ; elle ne recrée pas automatiquement des capacités technologiques européennes équivalentes. Il faut donc comprendre la régulation comme une stratégie de puissance incomplète, mais non négligeable. Elle permet à l’Union d’exister, de contraindre, de négocier et de projeter des préférences. Elle ne lui permet pas encore de maîtriser les principales couches technologiques du cyberespace. Toute la tension de la souveraineté numérique européenne se situe dans cet écart entre puissance normative croissante et dépendance matérielle persistante.
4. Les limites de la puissance normative européenne : cloud, industrie et rivalité géopolitique
L’influence normative de l’Union européenne, bien réelle, ne saurait masquer la profondeur des asymétries structurelles qui caractérisent l’économie numérique mondiale. Le principal point de fragilité réside dans les infrastructures cloud, désormais au cœur du traitement, du stockage et de la circulation des données. Les hyperscalers américains (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud) dominent largement ce segment stratégique. Or, dans une économie où les données constituent une ressource décisive, la dépendance à l’égard d’infrastructures non européennes signifie que l’Europe demeure exposée à des vulnérabilités juridiques, économiques et politiques que la régulation ne peut pas totalement neutraliser.
Les travaux de Bômont et Cattaruzza éclairent précisément cette difficulté. Leur analyse du cloud computing en France montre que le passage de « l’objet technique » à « l’enjeu géopolitique » ne suffit pas à produire une alternative crédible (Bômont et Cattaruzza, 2020). Le cas Andromède illustre le décalage entre une ambition politique de souveraineté et la complexité réelle des marchés, des modèles économiques, des investissements requis et des configurations industrielles. Le cloud ne constitue pas un simple secteur que l’on pourrait répliquer par décision politique ; il repose sur des économies d’échelle, des capacités de financement, des chaînes d’approvisionnement et des effets de confiance qui favorisent les acteurs déjà dominants.
La dépendance cloud se double d’une difficulté plus large, l’Europe peine à transformer son marché en puissance industrielle dans les secteurs stratégiques du numérique. Les obstacles sont bien identifiés : lobbying des GAFAM, fragmentation des initiatives, difficulté à atteindre une taille critique, hétérogénéité des visions nationales et absence d’une stratégie géopolitique suffisamment cohérente à l’échelle de l’Union. En d’autres termes, l’Europe régule mieux qu’elle ne construit. Cette dissociation entre capacité normative et faiblesse productive empêche la souveraineté numérique de se convertir en autonomie pleinement opérationnelle.
Figure 2 – Part du marché mondial du cloud computing par fournisseur
Source: Synergy Research Group, via Statista (2025)[2]
Comme le montre la Figure 2, le marché mondial du cloud computing est dominé par trois entreprises américaines – Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud – qui représentent ensemble plus de 60 % du marché mondial. Cette concentration illustre l’asymétrie structurelle qui caractérise l’économie numérique contemporaine.
Cette difficulté rejoint les analyses de Strange et de Cox. Chez Strange, le pouvoir structurel suppose une capacité à contrôler durablement les cadres de la sécurité, de la production, de la finance et du savoir (Strange, 1996). Or, dans le numérique, l’Europe influence les règles, mais ne contrôle pas pleinement les structures de production et de savoir qui conditionne durablement la hiérarchie du secteur. Chez Cox, l’hégémonie repose sur l’articulation entre capacités matérielles et institutions (Cox, 1987). La norme européenne produit de l’institution, mais elle ne s’appuie pas encore sur des capacités matérielles équivalentes à celles de ses concurrents. Il en résulte une forme de puissance dissymétrique : forte dans la régulation, faible dans l’infrastructure et l’industrie.
La rivalité géopolitique avec les États-Unis et la Chine accentue encore cette tension. D’un côté, les États-Unis cherchent à préserver leur leadership à travers les plateformes, la capacité d’innovation, les investissements en recherche et l’usage stratégique du droit. De l’autre, la Chine articule technologies émergentes, politique industrielle, contrôle étatique des données et projection internationale d’infrastructures. L’Europe se trouve prise dans cette polarisation. Si elle entend éviter la dépendance à l’égard des deux modèles, elle doit développer des capacités propres. Mais cette autonomie est coûteuse, politiquement difficile et technologiquement exigeante. L’Union risque alors de rester enfermée dans une posture de « puissance régulatrice » sans devenir une « puissance technologique » à part entière (Glasze et al., 2023).
Cette situation nourrit une ambiguïté centrale de la souveraineté numérique européenne. D’un côté, la régulation a permis à l’Union d’affirmer sa présence, de contraindre les plateformes et de faire reconnaître ses normes comme des références globales. De l’autre, elle peut produire une forme de satisfaction institutionnelle trompeuse, laissant croire qu’exister par la norme suffit à résoudre la dépendance. Or, l’analyse empirique montre le contraire : la domination des plateformes et des infrastructures étrangères demeure intacte dans de nombreux domaines clés. La norme peut ralentir, encadrer, réorienter ; elle ne remplace ni les capacités de calcul, ni les centres de données, ni les écosystèmes d’innovation, ni les bases industrielles nécessaires à une autonomie durable (Glasze et al., 2023).
Il faut donc penser la souveraineté numérique européenne comme un processus inachevé et conflictuel plutôt que comme un état déjà atteint. Ce processus suppose l’articulation de plusieurs dimensions : régulation, politique de concurrence, soutien à l’innovation, investissements dans le cloud, stratégie industrielle, coordination entre États membres et clarification des priorités géopolitiques. À défaut, la souveraineté numérique risque de demeurer un slogan mobilisateur mais faiblement opérationnel. La question décisive pour l’Europe n’est plus seulement de savoir comment mieux réguler les plateformes, mais comment faire en sorte que la régulation s’inscrive dans une stratégie de puissance capable de réduire les dépendances structurelles (Douzet, 2019).
Enfin, cette discussion invite à une prudence analytique face aux lectures trop normatives de l’expérience européenne. L’Union n’est ni impuissante ni déjà souveraine. Elle occupe une position intermédiaire, faite de capacités juridiques importantes, de fragilités industrielles persistantes et d’une volonté croissante de transformer le numérique en objet de géopolitique assumée. Son originalité réside moins dans l’achèvement d’une souveraineté numérique que dans la tentative, encore incomplète, de produire de la puissance à partir du droit dans un espace dominé par d’autres sur le plan technologique. C’est cette tentative, avec ses succès partiels et ses contradictions, qui constitue aujourd’hui l’un des objets les plus féconds de la géopolitique du numérique.
Conclusion
L’analyse développée dans cet article conduit à réévaluer la place de l’Union européenne dans l’ordre numérique mondial. Loin d’être un acteur simplement réactif, l’Union a construit une stratégie identifiable : mobiliser la régulation comme instrument de puissance face à une dépendance technologique structurelle. Dans le cyberespace, où elle ne domine ni les principales plateformes ni les infrastructures les plus stratégiques, l’Europe a cherché à convertir son poids juridique et commercial en capacité d’influence géopolitique. Le RGPD, le DSA et le DMA ne doivent donc pas être lus comme de simples textes techniques. Ils participent d’une tentative de reterritorialisation politique des données, des plateformes et des marchés numériques.
Cette stratégie a produit des effets réels. Elle a permis à l’Union d’imposer des contraintes aux grandes plateformes, de diffuser certaines de ses normes au-delà de ses frontières et de faire du numérique un enjeu central de son autonomie stratégique. En ce sens, l’Europe n’est pas absente de la géopolitique du cyberespace ; elle y intervient selon des modalités propres, fondées moins sur la domination technologique que sur la structuration normative. La contribution théorique de l’article consiste précisément à montrer que cette puissance normative ne doit pas être opposée à la géopolitique, mais comprise comme l’une de ses formes contemporaines.
Toutefois, une lecture géopolitique de cette stratégie révèle également ses limites structurelles. La régulation n’abolit pas la dépendance aux infrastructures cloud, ne crée pas à elle seule des géants technologiques européens et ne supprime pas les asymétries de puissance qui structurent la rivalité entre les États-Unis, la Chine et l’Europe. La souveraineté numérique européenne demeure donc un projet inachevé. Elle progresse sur le terrain de la norme plus vite que sur celui des capacités matérielles. Cette dissociation constitue aujourd’hui sa principale faiblesse stratégique.
Les implications géopolitiques sont claires. Si l’Union veut transformer sa stratégie réglementaire en autonomie durable, elle devra articuler plus étroitement droit, politique industrielle, investissements technologiques et vision géopolitique commune. Faute de cette articulation, elle risque de rester une puissance régulatrice dépendante, capable de fixer des règles sans maîtriser pleinement les structures qu’elles gouvernent. La question ouverte est donc la suivante : l’Union européenne peut-elle faire évoluer sa puissance normative vers une véritable puissance numérique intégrée, ou restera-t-elle durablement une puissance régulatrice dépendante ?
Bibliographie
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Cox, Robert W. (1987). Production, Power, and World Order: Social Forces in the Making of History. New York, Columbia University Press.
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Timmers, Paul (2019). Strategic Autonomy and Cybersecurity. EU Cyber Direct, Bruxelles.
Zuboff, Shoshana (2019). The Age of Surveillance Capitalism. New York, PublicAffairs.
[1] GAFAM est l’acronyme désignant les principales plateformes numériques américaines : Google, Apple, Meta (Facebook), Amazon et Microsoft.
[2] Synergy Research Group, “Worldwide market share of leading cloud infrastructure service providers”, Statista, 2025. Disponible sur: https://shorturl.at/oZHne
