Ukraine – Russie : la carte mentale du duel

Regards géopolitiques, v8 n3, 2022

Michel Foucher (2022). Ukraine-Russie : la carte mentale du duel. Tracts, 39, Paris : Gallimard.

L’essai que publie le géographe spécialiste des frontières Michel Foucher, propose une lecture géopolitique des causes de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022.

D’emblée, Michel Foucher explique que « l’Ukraine est le théâtre de la revanche fratricide et mortifère des dirigeants de la Russie sur l’effondrement de leur empire sur lui-même, trois décennies plus tôt, comme s’il s’agissait d’une victime expiatoire. Incapables d’analyser les causes réelles de la chute de la forme russo-soviétique de leur État, ils ont encore moins compris la consolidation nationale de l’Ukraine et des autres républiques périphériques, où ils n’ont cru voir que l’effet sournois d’une intrigue américaine. » (p. 3) Ainsi, il décèle l’origine du conflit dans la frustration des dirigeants russes, et en particulier de Vladimir Poutine, face à la perte de pouvoir qu’a induit la chute de l’Union soviétique. La pensée stratégique du gouvernement russe se seraient enlisée dans la nostalgie de la puissance passée, dans la perception de manipulations américaines derrière les mouvements pro-démocratie dans la sphère ex-soviétique, et dans la négation, de plus en plus explicite, de l’existence même d’une nation ukrainienne.

« En février 2022, l’agression guerrière de la Fédération de Russie visait à la fois à détruire le régime démocratique du président élu, Volodymyr Zelensky, et à entreprendre la conquête, qualifiée de « libération », d’une partie orientale et méridionale de l’Ukraine, à défaut d’avoir pu tout absorber sous la houlette d’un gouvernement fantoche clone de celui de Loukachenka en Biélorussie » (p.6). L’objectif était triple pour Vladimir Poutine : se parer des atours de l’auteur de la réunification des peuples russes et ukrainiens; éliminer l’émergence, brouillonne mais têtue, d’une expérience démocratique dans un États proche, dont précisément la proximité culturelle inlassablement soulignée par le Kremlin constituait les germes d’une possible contagion à la Russie ; restaurer la crédibilité internationale de la puissance russe.

Il est vrai que le sentiment national de la société ukrainienne était complexe. La géographie électorale, analysée par l’auteur, soulignait largement le clivage entre un ouest très nationaliste et ukrainophone, et l’est du pays, russophone et moins enclin à un rapprochement avec l’Ouest. Cette dualité identitaire, bien dépeinte par ailleurs par Cédric Gras dans son roman Anthracite (2016), et qui s’est notamment traduite par des tensions sociales suscitée par la politique de renforcement de l’ukrainien dans l’est du pays, a donné l’illusion à Moscou d’un profond clivage dans la société ukrainienne. L’illusion a volé en éclat lorsque les russophones d’une bonne partie de l’est ukrainien ont refusé d’accueillir à bras ouvert les troupes d’invasion russes, voire ont activement participé à la résistance comme à Kharkiv : l’invasion russe a sans doute contribué à la cristallisation d’une identité ukrainienne transcendant la dualité linguistique, une grave erreur d’interprétation. Pourtant, là encore une analyse des cartes permettait de déceler des changements : le président Zelensky a obtenu en 2019 une majorité confortable dans presque toutes les circonscriptions, y compris russophones, avec un programme basé sur la récupération des territoires sécessionnistes de Donetsk et de Louhansk.

Michel Foucher revient, dans son analyse, sur les temps courts et les temps plus longs. Dans l’analyse de la mise en place des stratégies des acteurs, il rappelle que très tôt, la Pologne, dont les relations complexes avec la Russie sont bien connues, avait perçu l’ambivalence de l’État ukrainien après 1991, hésitant entre un rapprochement avec l’Ouest et le maintien de relations fortes avec Moscou. Varsovie a développé une politique régionale active de soutien envers les gouvernements pro-occidentaux à Kiev, un geste mal perçu à Moscou qui y a lu l’influence de Washington, proche de la Pologne. Dans les temps longs, le discours, très fortement repris par Vladimir Poutine, sur la continuité culturelle et identitaire entre la Rous kiévienne du IXe siècle, constitue la base historique de la dénégation de toute légitimité pour un État ukrainien. Michel Foucher relate comment s’est construite la mythologie russe autour de l’Ukraine, à partir du XIXe siècle, qui voit dans le « petit russe » une sorte de « jumeau primitif » mais sans jamais en faire un égal, voire, sous Poutine, développant un discours niant radicalement l’existence même d’une réalité ukrainienne (Lasserre et Alexeeva, 2022). Cette représentation historique exclusive chez les élites russes est sous-jacente à la version de l’unité des peuples russe et ukrainien.

Par la suite, l’auteur envisage avec prudence les différentes voies possibles de sortie du conflit. Premier scénario : l’Ukraine est vaincue, selon des paramètres qui resteraient à préciser. La possibilité d’une chute rapide du gouvernement ukrainien ne semble plus de mise depuis la piteuse retraite des troupes russes du nord-ouest du pays en avril; mais demeure la possibilité d’une annexion du sud-est ukrainien, risquant de pérenniser des années de tension le long d’une frontière inacceptable à Kiev et ne répondant pas aux objectifs stratégiques à Moscou, au-delà de cette victoire à court terme.  Deuxième scénario: grâce à l’aide occidentale, l’Ukraine ne perd pas, et on parvient à un cessez-le-feu provisoire. Il demeure incertain sur quels termes Moscou comme Kiev accepteraient de négocier une trêve durable. Si Moscou pourrait se satisfaire de la confirmation de l’annexion de la Crimée en 2014 et des districts de Donetsk et de Louhansk, accompagnée de l’engagement de l’Ukraine de ne pas rejoindre l’OTAN, il n’est pas certain que ce scénario soit acceptable à Kiev. Enfin, une hypothèse est à prendre au sérieux, celle de l’escalade, avec à la clé la menace du recours à l’arme nucléaire évoquée à plusieurs reprises par la Russie ce printemps, sans doute dans une logique de rhétorique de dissuasion. Il est peu probable que Moscou recoure à cette option en cas d’enlisement du conflit, sauf en cas d’évolution politique intérieure menaçant le régime – on n’en voit pas d’indice – ou de risque d’effondrement de l’armée russe – qui a échoué pour l’heure dans l’offensive mais qui à l’automne 2022 campait sur ses positions conquises et résistait face aux contre-offensives ukrainiennes.

Cet essai propose une analyse à plusieurs échelles spatiales et temporelles, dans un texte concis, accessible, sur les représentations des protagonistes russe et ukrainien et offre ainsi un éclairage sur les causes de la guerre.

Références

Gras, Cédric (2016). Anthracite. Paris : Gallimard.

Lasserre, F. et Alexeeva, O. (2022). Guerre en Ukraine. Quelles causes? Quelles conséquences pour les relations russo-chinoises? Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 8(1) – mars : 10-17.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Guerre en Ukraine. Quelles causes ? Quelles conséquences pour les relations russo-chinoises ?

RG v8n1, 2022

Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva

Frédéric Lasserre est directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques et professeur au département de Géographie de l’Université Laval.  Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Olga Alexeeva est professeure au département d’Histoire de l’UQAM et chercheure au CQEG. Alexeeva.olga@uqam.ca

Résumé : le conflit qui embrase l’Ukraine depuis le 21 février 2022, date de l’annonce de l’entrée des troupes russes dans le Donbass, trouve ses origines dans la recomposition politique internes à l’Ukraine, mais aussi dans les représentations que nourrit la Russie et son président Vladimir Poutine à son endroit. Quelles sont ces représentations ?  La Chine pourrait-elle jouer un rôle dans l’évolution de ce conflit ?

Mots-clés : Ukraine, Russie, guerre, Donbass, représentations, Chine.

Summary : the conflict that has set Ukraine ablaze since February 21, 2022 has its origins in the internal political recomposition of Ukraine, but also in the representations that Russia and its President Vladimir Putin nurture about the former Soviet republic. What are these representations? Could China play a role in the evolution of this conflict?

Keywords : Ukraine, Russia, war, Donbass, représentations, China.

Le 21 février 2002, le président russe Vladimir Poutine a officiellement reconnu l’indépendance des deux républiques sécessionnistes de Lougansk et de Donetsk, et a ordonné aux troupes russes de se déployer dans ces territoires pour en assurer la sécurité, ce qui constituait déjà en soi un acte de guerre contre l’Ukraine. Mais l’attaque de l’Ukraine sur plusieurs fronts, annoncée le 23 février, souligne que là n’était sans doute pas le seul objectif du président russe. Quelles sont les raisons de cette invasion? Et quelles répercussions principales peut-on entrevoir à la suite du déclenchement de ce conflit majeur, le premier entre États en Europe depuis 1945, ou depuis les guerres yougoslaves (1991-1995, 1999) ? La Russie semble s’appuyer sur le support tacite de la Chine de sa politique expansionniste en Ukraine, le support censé de lui aider à faire face aux sanctions occidentales. Quelle fut la réaction initiale de Pékin à l’invasion russe de l’Ukraine ? Comment cette réaction a évalué au fil de jours ? Quelles seraient les conséquences de cette crise pour la stabilité en Asie ?

  1. Un conflit déjà ancien en Ukraine

La cristallisation du conflit en Ukraine n’est pas un phénomène récent. À la sécession de la Crimée en février 2014, soutenue par des troupes masquées et sans insignes, mais fortement armées dont on a fortement soupçonné l’appartenance à l’armée russe (Norberg, 2014) succédait l’annexion par la Russie en mars 2014 (Biersack and O’Lear, 2014; Grant, 2015). Quelques mois plus tard, deux zones du Donbass, région de l’Est de l’Ukraine, ont tenté de reproduire le même scénario avec la sécession des deux républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Cette sécession a là encore été soutenue par la Russie, financièrement, logistiquement en armes et possiblement par des conseillers voire des soldats sans insigne (Barabanov, 2015; Campana, 2016). Elle a aussi et notamment été marquée par deux référendums tenus dans les zones contrôlées par les rebelles le 11 mai 2014, lesquels ont servi de caution consultative aux déclarations d’indépendance. Après plusieurs mois d’affrontements et la prise de Debaltsevo par les rebelles, l’accord de Minsk II du 12 février 2015 a permis un cessez-le-feu, précaire et souvent émaillé de combats sporadiques marqués par des duels d’artiellerie tout au long des années suivantes (Henrotin, 2020). L’Ukraine était très réticente à signer cet accord, notamment parce qu’il impliquait de reconnaître une légitimité et un statut spécial aux séparatistes, et donc de légitimer un éventuel nouveau référendum d’autodétermination. La réalité du rapport de forces sur le terrain a néanmoins forcé Kiev[1] à se résigner à cet accord imparfait, qui octroyait de facto un levier de pression important de Moscou sur l’Ukraine (Boulègue, 2018).

Figure 1. Les républiques sécessionnistes du Donbass

Source : Le Parisien, 22 février 2022, https://tinyurl.com/Donbass-secessionnistes

2. Représentations russes : de la sécurité à la défense des russophones hors Russie

Les raisons évoquées par la Russie pour justifier ou légitimer l’invasion de l’Ukraine avant l’attaque du 23 février sont de trois ordres. On y retrouve le déni de légitimité à l’Ukraine ; le souci de la défense des russophones du Donbass ; la crainte de voir l’Ukraine, pays frontalier de la Russie, devenir membre de l’OTAN et de l’Union européenne.

2.1. La défense des russophones hors de Russie

Cet argument a souvent été invoqué par Moscou pour justifier les pressions que la Russie a pu exercer sur ses voisins. On peut penser à l’Estonie et à la Lettonie (Pundziūtė-Gallois, 2015) jusqu’en 2014. Dans sa justification de son annexion de la Crimée, le président Poutine évoquait ainsi la défense des minorités russes face au désir d’assimilation prêté aux autorités ukrainiennes (Bebier, 2015). Si le désir de développement de la langue ukrainienne dans la sphère publique était bien réel (Fournier, 2002), il n’en demeure pas moins que ce débat linguistique interne à l’Ukraine semble avoir été manipulé par Moscou et par les séparatistes du Donbass. En effet, une part notable de la population russophone d’Ukraine ne souscrivait pas à l’alarmisme des discours sur l’oppression culturelle dont aurait été l’objet la minorité russophone d’Ukraine, et est demeurée fidèle au gouvernement de Kiev (Laruelle, 2016; Pop-Eleches et Robertson, 2018; Boisvert, 2022). Dans le déroulement de la guerre de 2022, si le 21 février le président Poutine ordonne effectivement aux troupes russes d’entrer dans le Donbass pour y protéger les républiques de Donetsk et de Lougansk, s’il reconnait de plus la revendication de ces républiques sur l’ensemble du Donbass alors qu’elles n’en contrôlent que le tiers (Moscow Times, 2022), le fait que 2 jours plus tard l’offensive majeure russe porte sur la région de Kiev laisse entendre que l’objectif prioritaire de Moscou n’était pas la défense des russophones. De plus, cet argument n’explique pas l’urgence : si les accords de Minsk demeuraient très imparfaits et semblaient offrir peu d’issue, l’existence des républiques sécessionnistes n’était pas menacée, Kiev, malgré le renforcement récent de son armée, n’ayant guère les moyens militaires de reconquérir ces territoires bien soutenus militairement et politiquement par Moscou.

2.2. La menace de l’OTAN

À la suite du sommet OTAN-Russie de 2008, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, aurait déclaré que si l’Ukraine rejoignait l’OTAN, son pays pourrait envisager l’annexion de l’Ukraine orientale et de la Crimée (Українська Правда, 2008). À tout le moins, il aurait vivement protesté auprès du président américain George Bush lorsque fut évoquée la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie (Harding et al, 2008), soulignant que l’Ukraine n’avait pas de légitimité politique (Baer, 2018). La décision des Occidentaux d’admettre les pays baltes au sein de l’OTAN, puis d’envisager l’adhésion d’autres ex-républiques soviétiques, dont l’Ukraine, a fortement irrité le gouvernement russe, accélérant une désillusion de la part de Vladimir Poutine. Pourtant plusieurs analystes estiment que celui-ci envisageait, au début de ses premières présidences (2000-2004, 2004-2008), une collaboration réelle avec les Occidentaux (Shlapentokh, 2021), pour ensuite être déçu face à l’attitude qu’il percevait volontiers comme arrogante et hégémonique de la part de Washington, évolution perceptible dès son discours de Munich en 2007 (Poutine, 2007; Zecchini, 2007).

Le discours du président Poutine a beaucoup mis l’accent sur l’expansion de l’OTAN vers la Russie, intégrant tout d’abord plusieurs pays d’Europe de l’Est, puis d’anciennes républiques soviétiques avec les trois pays baltes en 2004. « L’attitude de la Russie d’aujourd’hui rappelle celle de la France d’il y a deux siècles : contre qui l’OTAN est-elle alliée ? Pour Moscou, la seule réponse possible à cette question est : la Russie. Comme l’a fait remarquer un témoin devant un comité parlementaire en Grande-Bretagne, aux yeux des Russes, ‘l’idée que l’OTAN ne soit pas anti-russe est saugrenue.’ » (UK Parliament, 2007). Percevant l’OTAN comme une alliance antirusse, Poutine rappelle aussi aux Occidentaux que ceux-ci avaient promis, lors des derniers instants de l’URSS, que l’alliance atlantique ne serait pas étendue vers l’Est (Sarotte, 2010, 2021), nourrissant le sentiment de trahison (Mearsheimer, 2014).

Mais au-delà de l’amertume de voir l’OTAN s’étendre vers l’Est et admettre d’anciens pays du pacte de Varsovie ou d’anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes, la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine était-elle une menace sérieuse ? Était-elle envisagée à court terme par l’OTAN ?  En réalité, même si le président ukrainien Porochenko avait effectivement demandé l’adhésion de son pays au sein de l’Alliance en 2014, décision confirmée par l’abandon du statut de neutralité en décembre 2014 suite à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass (Interfax, 2014), cette adhésion était peu probable et guère envisagée par les gouvernements occidentaux, car ne suscitant pas de consensus— surtout dans un contexte de vives tensions avec Moscou (Wong and Jakes, 2022; South China Morning Post, 2022; Pommiers, 2022). De plus — gesticulation ou reflet des représentations réelles — les dirigeants russes ont à plusieurs reprises qualifié l’OTAN de « tigre de papier » (Spiegel, 2008; Pommiers, 2022). Quoi qu’il en soit, s’il est certain que Moscou perçoit l’OTAN et les États-Unis comme leur principal rival, l’Ukraine ne constituait pas une menace à court ou moyen terme, son adhésion au sein de l’Alliance n’étant plus à l’ordre du jour.

2.3. Le déni de légitimité de l’Ukraine

Le président Poutine et d’autres responsables russes ont longtemps développé l’idée selon laquelle l’Ukraine n’avait pas d’existence propre comme nation, que l’Ukraine et la Russie (tout comme la Biélorussie) formaient en réalité un seul et même peuple, et que l’existence de l’État ukrainien n’était donc due qu’aux conséquences de la chute de l’URSS (Kuzio, 2006, 2019; Baer, 2018; Pawliw, 2018). Ils reprenaient en ce sens des représentations historiques anciennes proches de l’eurasisme, la doctrine politique soulignant la destinée ni européenne ni asiatique, mais spécifique de la nation russe (Shlapentokh, 2021). Les arguments de la défense de la minorité russe du Donbass ou de la menace de l’OTAN semblant peu crédibles pour expliquer le déclenchement de la guerre, faut-il voir dans l’offensive russe la marque d’un désir de revanche sur l’histoire, de réintégration de ce qui n’aurait jamais dû être séparé de la Russie ? Avec en sus, une possible peur d’ordre idéologique, la crainte que le temps passant, l’Ukraine, si proche de la Russie aux yeux du président russe, ne devienne le symbole de ce qu’aurait pu être une Russie démocratique (Iakimenko et Pachkov, 2014; Wilson, 2014; Frachon, 2022).

Si cette représentation du caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine a bien contribué au déclenchement de la guerre, on peut cependant se demander pourquoi maintenant, alors que cette représentation n’est pas nouvelle, y compris dans la pensée du président russe. Vladimir Poutine espérait-il susciter l’adhésion de l’opinion publique, comme en 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée (Balzer, 2015), alors que la crise économique et la gestion de la Covid-19 avaient écorné sa popularité ? (Dobrokhotov, 2020; Semenov, 2021) Si tant est que le président s’inquiète réellement de l’opinion publique russe, il semble que le pari était gagnable, alors que l’image du gouvernement russe avait bénéficié de la fermeté dont faisait preuve Moscou face à l’Ukraine avant le déclenchement du conflit (Burakovsky, 2022). Il reste à voir si ce regain sera pérenne. Cette question se trouve au cœur des analyses de plusieurs experts, y compris des analystes russes opposants au régime. Certains d’entre eux affirment que la guerre en Ukraine figurait dans les plans de Poutine même avant 2014 : initialement prévue pour le printemps 2020, l’invasion aurait été ensuite décalée à cause de l’épidémie de la Covid-19 (Solovei, 2022). D’autres soulignent un manque de compréhension du contexte international de la part de Poutine, qui aurait envisagé de gagner la guerre rapidement en mettant l’UE et les États-Unis devant le fait accompli, comme ce fut le cas lors de l’annexion de la Crimée en 2014, et qui ne s’attendait pas à la réaction aussi ferme de la part du Global West (Meduza, 2022). Finalement, il y a aussi ceux qui voient dans cette guerre un soubresaut final de l’Empire russe—soubresaut qui ne ferait que précipiter sa chute (Pastukhov, 2022).

3. La position de la Chine : refus de condamner, refus de soutenir

Le déclenchement de cette guerre a suscité nombre d’interrogations quant à la position qu’adopterait la Chine, partenaire économique majeur de la Russie, mais avec qui aucune alliance formelle n’a encore été conclue. Depuis le début de la guerre, les autorités chinoises semblent se réfugier derrière le mutisme de ses médias officiels, qui ne diffusent que de brefs reportages sur la situation en Ukraine à la fin des bulletins d’information (White et al., 2022), et la répétition de formules diplomatiques habituelles qui mettent en avant les principes de la non-ingérence et du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États. Dans les jours qui suivent le début de « l’opération spéciale » russe, les communiqués officiels chinois continuaient à être prudents, mais l’attitude de Pékin paraît de plus en plus en décalage par rapport aux réactions du reste du monde. L’invasion russe de l’Ukraine met à l’épreuve la politique d’affirmation de la Chine sur la scène internationale, tout en compromettant les efforts de Pékin à construire un partenariat stratégique avec Moscou.

3.1. Protéger les intérêts chinois et minimiser l’impact de la crise en Ukraine sur l’économie chinoise

Bien que depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping la Chine ait développé un véritable partenariat stratégique avec la Russie, Pékin a toujours gardé une certaine distance vis-à-vis des ambitions territoriales de Poutine en Ukraine de l’Est. La Chine a d’ailleurs activement promu les relations bilatérales avec Kiev, en signant plusieurs accords d’intention visant à réaliser différents projets d’infrastructure en Ukraine. Par exemple, China Road and Bridge s’est engagé à investir 400 millions de dollars dans la reconstruction du pont Shuliavsky à Kiev, alors que China Harbour Engineering a obtenu un contrat d’un milliard de dollars pour le dragage du port de Youjne (Katsilo et al., 2017). En 2020, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Ukraine : le volume d’échanges a alors battu tous les records en atteignant 15,4 milliards de dollars américains. En parallèle, les compagnies chinoises ont démontré un intérêt particulier pour le secteur agricole, en investissant dans la production de la viande et des céréales (InVenture, 2021).

Ainsi, le rapprochement stratégique avec Moscou ne signifie pas nécessairement que Pékin va exprimer un support automatique et sans réserve aux activités russes en Ukraine. Les contorsions diplomatiques auxquelles les porte-parole du gouvernement chinois se livrent depuis une semaine semblent le confirmer. Le 24 février, la porte-parole du ministre des Affaires étrangères chinois, Hua Chunying, a refusé de qualifier les actions russes en Ukraine d’invasion en disant que « there is a complex historical background and context on this [Ukraine] issue. The current situation is the result of the interplay of various factors » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a). Elle a tenté ensuite de détourner l’attention de la conférence de presse vers les États-Unis en spécifiant qu’ils n’ont pas de légitimité à donner des leçons quant au respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale d’États alors qu’eux même ont envahi de nombreux pays au prétexte de « democracy or human rights or simply a test tube of laundry powder or even fake news » et que « China has no interest in the friend-or-foe dichotomous Cold War thinking » (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022a).

Ce refus de Pékin de condamner l’invasion a été interprété par la plupart des gouvernements étrangers et médias internationaux comme un signe de support pour les actions russes en Ukraine, voire comme une façon d’assurer à Poutine que la Chine pourrait l’aider à faire face aux sanctions imposées par les pays occidentaux (Feigenbaum, 2022). En effet, avant que l’accès aux médias russes ne soit coupé aux internautes avec les adresses IP étrangères, on pouvait y trouver des articles détaillant comment la Chine pourrait exploiter les sanctions pour combler ses lacunes technologiques: le système de transfert interbancaire SWIFT pourrait être remplacé par son équivalent chinois, Cross-Border Interbank Payment System (CIPS), de même pour les semi-conducteurs et composants technologiques américains. Mais toutes les entreprises qui aident la Russie à contourner ces interdits seraient frappées à leur tour de lourdes amendes et sanctions, un scénario que les grandes compagnies chinoises ne peuvent pas ignorer étant donné leur dépendance au marché globalisé. Ainsi, selon les médias ukrainiens, les géants de la tech chinois Lenovo et TikTok auraient déjà pris la décision de quitter le marché russe (Derkatchenko, 2022), bien que cette information n’ait pas été officiellement confirmée par les compagnies en question. Ces considérations semblent pousser la Chine à modifier sa communication, désormais focalisée sur les efforts chinois à négocier un cessez-le-feu et à promouvoir la désescalade du conflit (Ministry of Foreign Affairs of the PRC, 2022b).

3.2. La couverture médiatique de la guerre en Chine

Les rapports des médias chinois sur ce qui se passe en Ukraine reflètent la position officielle de Pékin et évitent d’utiliser les termes « guerre » ou « invasion » dans leur description des événements, leur préférant l’expression ambiguë de « situation » (qushi 局势). Quant aux médias sociaux, la situation y est plus intéressante et dans un sens, plus révélatrice. Un nouvel hashtag (wuxin gongzuo 乌心工作) est apparu dès le 24 février pour désigner l’inquiétude éprouvée par les internautes chinois au sujet de la situation en Ukraine. Il s’agit d’un jeu de mots (wuxin gongzuo 无心工作 ou « ne pas être d’humeur à travailler ») signifiant que la personne est tellement préoccupée par ce qui se passe en Ukraine qu’elle ne parvient pas à se focaliser sur le travail en cours. Beaucoup d’internautes chinois expriment leur souhait que la guerre se termine vite et que la population civile soit épargnée, même si d’autres proclament leur appui en faveur des militaires russes, estimant que la guerre est le résultat de la politique pro-américaine de Kiev (Koetse, 2022a). Toutefois, la plupart des messages sur Weibo concerne le sort des citoyens chinois — étudiants et entrepreneurs —, coincés en Ukraine. Les médias officiels ont d’ailleurs publié des vidéos et articles consacrés à la croissance du sentiment antichinois à Kiev à la suite de la « diffusion par les médias ukrainiens de fake news sur le support de l’invasion russe par Pékin » (Koetse, 2022b). Ces publications ont suscité d’intenses débats sur Weibo qui n’ont pas tardé à prendre une dimension nationaliste. L’abstention de la Chine lors du vote au Conseil de la sécurité de l’ONU sur la résolution condamnant l’agression russe contre l’Ukraine a ainsi été interprétée non pas comme un signe de la complicité tacite, mais comme un penchant naturel de la Chine vers la neutralité et la résolution de conflits par les moyens de négociations.

L’abondance de réactions en ligne contraste fort avec la couverture médiatique officielle, qui continue à être relativement limitée. La page sur Weibo dédiée à la guerre, qui publie de nombreuses nouvelles sur la situation en Ukraine, a été vue le 24 février par presque 2,7 milliards d’internautes chinois, et bien que depuis le nombre de visites ait baissé, la page a enregistré malgré tout presque 500 millions de visites le 3 mars (Weibo, 2022). La préoccupation des Chinois envers le conflit en Ukraine n’est pas surprenante, en revanche, le fait que les organes de la censure aient autorisé toutes ces discussions à fleurir et les opinions divergentes (y compris vis-à-vis de la version officielle des événements) à s’exprimer est tout à fait singulier. La Chine semble vouloir se distancier de Moscou, y compris sur le plan médiatique, pour ne pas se laisser entrainer dans la guerre en Ukraine.

Conclusion

L’invasion de l’Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février semble avoir surpris jusqu’au gouvernement ukrainien lui-même, malgré les avertissements répétés de Washington. Le président Poutine a justifié le recours aux armes par la défense de la minorité russophone du Donbass et les craintes d’une adhésion à l’OTAN souhaitée par l’Ukraine. Dans les deux cas, il semble qu’il ne s’agisse que de prétextes puisque les républiques sécessionnistes du Donbass n’étaient guère menacées, que l’invasion russe semble orientée vers la chute du gouvernement ukrainien, et que l’admission de l’Ukraine au sein de l’OTAN n’était guère envisagée par la plupart des membres actuels de l’alliance.

Au-delà des motivations de la Russie, la mobilisation des Occidentaux et du Japon se traduit par de lourdes sanctions économiques—dont la durée demeure à évaluer—et un isolement politique majeur de Moscou. Si ces sanctions et cet isolement devaient perdurer, ils poseraient la question du soutien de la Chine envers Moscou : Pékin soutiendrait-il a Russie, sachant qu’à court terme la Chine n’affiche qu’un appui très réservé ? La Chine ne souhaite pas faire les frais de l’aventurisme militaire de la Russie, sans que son soutien économique envers la Russie ne soit remis en cause. Comme le souligne Valérie Niquet, « la Chine aime la Russie, mais une Russie affaiblie, en situation de demandeur » (Niquet, 2022), situation que viendrait renforcer l’isolement politique dans laquelle la Russie s’est placée.

Références

Baer, D. (2018). Ukraine’s not a country, Putin told Bush. What’d he tell Trump about Montenegro? The Washington Post, 19 juillet, https://www.washingtonpost.com/news/posteverything/wp/2018/07/19/ukraines-not-a-country-putin-told-bush-whatd-he-tell-trump-about-montenegro/, c. le 23 fév. 2022.

Balzer, H. (2015). The Ukraine invasion and public opinion. Georgetown Journal of International Affairs16(1), 79–93.

Barabanov, I. (2015). В пампасах Донбасса (Dans les pampas du Donbass). Коммерсант (L’entrepreneur), n° 29, 19 février, http://www.kommersant.ru/doc/2671088, consulté le 23 fév. 2022.

Bebier, A. (2015). Crimea and the Russian-Ukrainian conflict. Romanian Journal of Eur. Aff., 15, 35.

Biersack, J., & O’Lear, S. (2014). The geopolitics of Russia’s annexation of Crimea: narratives, identity, silences, and energy. Eurasian geography and economics55(3), 247–269.

Boisvert, Y. (2022). Ces Russes ukrainiens qui ne veulent pas être « libérés ». La Presse, 7 mars, https://www.lapresse.ca/international/chroniques/2022-03-07/ces-russes-ukrainiens-qui-ne-veulent-pas-etre-liberes.php, c. le 8 mars 2022..

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[1] Nous avons retenu l’orthographe russe parce qu’elle est plus largement employée chez les Occidentaux. Les Ukrainiens écrivent Kyiv.

Réflexion sur l’impact économique dans les conflits armés

Jean-Marc Segoun

Jean-Marc Segoun est doctorant en Science politique à l’Université Paris-Nanterre et est également chercheur affilié à la Canadian Network for Research on Terrorism, Security and Society.

vol 6 n2, 2020

Résumé : L’impact de l’économie sur l’analyse des conflits armés suscite de nombreuses controverses tant chez les universitaires que chez les praticiens. La guerre se présente parfois comme une structure opportunité économique pour des acteurs impliqués directement ou indirectement dans le conflit armé. Cette thèse est objet de débats puisque l’injustice sociale peut être aussi le mobile de contestation et de guerre. Ainsi, cet article essai d’expliciter les controverses sur la thèse de l’avidité et les limites.

Mots clés : conflit armé- avidité – économie politique

Abstract : The impact of economics on the analysis of armed conflict is the subject of much controversy among academics and practitioners alike. War sometimes presents itself as an economic opportunity structure for actors directly or indirectly involved in the armed conflict. This thesis is the subject of debate since social injustice can also be the motive for protest and war. Thus, this article tries to explain the controversies on the thesis of greed and limits.

Keywords: armed conflict – greed – political economy


Introduction

L’économie politique des conflits armés développée depuis trois décennies à la suite du concept de guerre dite « guerre des ressources » (Hugon, 2009) dans plusieurs pays africains (au Libéria, en Sierra-Leone, en Angola, et en République Démocratique du Congo), a longtemps considéré les conflits armés comme des structures d’opportunités politiques et économiques. Ces conflits armés mobilisent des acteurs aux profils variés. A savoir des entrepreneurs de la guerre, des multinationales, des acteurs des secteurs privés, des gouvernements, adultes combattants et combattantes et également des enfants âgés de moins de 18 ans. En Afrique, les mineurs représentent plus de 40% des combattants. Ce pourcentage est le plus élevé de toutes les régions dans le monde (UN, 2004).

À cet effet, des théories en sciences humaines et sociales permettent de comprendre les raisons de l’engagement de ces enfants soldats dans les conflits armés. Selon le modèle économique, l’individu engagé dans la violence fait une analyse d’opportunité ce qui le motive. C’est dans ce contexte de chaos social que le discours des entrepreneurs de la guerre gagne du sens. En effet, la guerre peut être une activité dont les acteurs s’engagent volontairement et elle se présente comme un métier qui nécessite du savoir-faire, du professionnalisme.

Certains auteurs abondent dans le même sens en mettant l’accent sur le fait que les crises socio-économiques dans certaines sociétés ont réduit les opportunités d’insertion professionnelle des jeunes. Ainsi, lorsque la guerre surgit, ces derniers s’engagent naturellement au sein des factions rebelles qui se présentent comme des alternatives au chômage.

En étudiant les raisons liées à l’engagement des jeunes dans la guerre civile au Mozambique, Christian Geffroy a démontré que l’engagement des jeunes au sein des factions rebelles lors de la guerre civile était une alternative pour ces derniers d’échapper à la crise économique dans une société fragilisée par le déficit d’emploi (Geffroy, 1990).

Cette problématique suscite de nombreuses controverses tant chez les praticiens que chez les théoriciens et les universitaires. Dans le même ordre d’idée, selon le rapport conjoint  du Bureau International du Travail et de la Banque mondiale portant sur les raisons de l’engagement des enfants soldats au sein des factions rebelles congolaises : « La plupart d’entre eux sont souvent venus dans l’armée pour fuir la misère et sont à la recherche d’un salaire afin de se prendre en charge » (BIT-Banque Mondiale, 2003).

Au regard des différentes approches, il nous semble légitime de poses la question suivante : En quoi la prédation des ressources économiques justifie l’engagement d’acteurs dans les conflits armés ? Quelles sont les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles ?

Notre réflexion structurée en deux parties analysera les controverses, puis les limites des théories sur l’avidité des ressources naturelles dans les conflits armés.

  1. L’avidité et la prédation des ressources naturelles au centre des guerres

Ian Bannon[1] et Paul Collier[2] sont des chercheurs qui ont consacré des travaux sur les causes économiques des conflits armés. Leurs travaux ont démontré que le contrôle des ressources naturelles constitue un enjeu central des guerres. C’est cette situation de concurrence pour le contrôle, le monopole et l’exploitation des ressources naturelles qui déclenche les conflits armés. A travers une analyse fondée sur 52 guerres, Paul Collier et Anke Hoeffler[3] ont tiré la conclusion selon laquelle : « Le risque de guerre est maximal quand la proportion d’exportations des produits primaires atteint 26 % du produit intérieur brut (PIB), avec un risque de 23 % comparé à 0,5 % pour un pays semblable mais sans exportation de produits primaires » (Collier et Hoeffler, 2004). Ainsi, la dépendance d’un pays vis-à-vis de ses ressources naturelles peut favoriser des situations de conflits armés.

Les travaux de Paul Collier et Anke Hoeffler sur la rationalité économique des conflits armés ont débouché à la théorie de l’avidité (greed). Leurs travaux débouchent sur la conclusion suivante : « L’analyse économique considère la rébellion plutôt comme une forme de criminalité organisée. La rébellion est de la prédation à grande échelle des activités productives » (Marchal et Messiant, 2002). La théorie de l’avidité (Collier, 2004) attribue aux acteurs sociaux un comportement économique en situation de conflit armé. Ainsi, ces acteurs sont guidés par une logique d’opportunité économique.

Selon Paul Collier et Anke Hoeffler, les conflits armés éclatent à la suite de l’injustice, et les rebelles prétendent lutter contre l’inégalité sociale à laquelle sont confrontées les populations. Ainsi, cette prétention à apporter des réponses aux griefs communs (absence de droits, de liberté, de droits politiques et économiques, divisions ethniques et religieuses) est en effet un prétexte pour rendre légitime la guerre. Ces causes sont néanmoins mineures selon Paul Collier et Anke Hoeffler car la raison principale pour laquelle naît la guerre dans une société est le pillage et l’appropriation des ressources naturelles.  Selon Paul Collier et Anke Hoeffler la rareté et la pauvreté sont des terrains fertiles à la contestation politique et la formation d’une rébellion.

Dans le même ordre d’idée, les travaux de Karen Ballentine et Heiko Nitzschke  sur l’économie politique des conflits armés ont démontré le caractère indéniable des ressources naturelles dans le développement de la guerre civile (Ballentine  et Nitzschke, 2004). Ces travaux ont fondé l’approche centrée sur la rébellion (rebel-centric) axée sur les déterminismes de l’engagement des rebelles dans les conflits armés et l’approche statocentrée (state-centric) axée sur la faillite et la fragilité de l’État. Cette approche défend l’idée selon laquelle la fragilité de l’Etat à travers des institutions faibles, fragilisées par la corruption et le détournement des ressources économiques sont des causes développement des foyers de tensions, de conflits armés qui débouchent sur des rébellions et la faillite de l’État.

En faisant référence aux États africains fragiles, Bertrand Badie parle de souverainetés déchues (Badie, 1999) du fait que ces États sont fragilisés soit par une faillite structurelle ou une destruction liée à la guerre civile et l’exploitation frauduleuse des ressources économiques.

Les travaux également de M. Berdal et de D. M. Malone ont mis en évidence la théorie du grief (grievance) qui stipule que les conflits armés émanent de plusieurs causes, en particulier des inégalités et les distorsions sociales, les injustices socio-économiques durables, et les divisions ethniques communautaires (Berdal et Malone, 2000). Dans le même ordre d’idée, Frances Stewart a démontré le fait que l’usage de la violence par une communauté fragilisée par l’injustice contre un gouvernement peut s’étendre en un conflit armé (Stewart, 2002). Ainsi, la violence contestataire s’apparente à un moyen de communication politique, de contestation, et de contrôle des institutions étatiques. D’où les inégalités horizontales ont des sources de déclenchement des conflits armés et des facteurs de mobilisation d’individus au sein des factions rebelles.

Par ailleurs, Henry Osseby quant à lui met l’accent sur le déficit d’alternance politique au sommet de l’État comme la cause des guerres civiles dans certains pays (Osseby, 1998). Il a démontré en quoi la privatisation du pouvoir sur des bases ethniques permet de comprendre l’implication des enfants soldats dans les groupes rebelles. Il poursuit en mettant l’accent sur le rôle des entrepreneurs politiques dans la compétition électorale et la mobilisation identitaire comme l’une des conséquences de la forte implication des enfants soldats dans les conflits armés.

Se référant au Congo- RDC, il fait remarquer le fait que les jeunes miliciens ont des trajectoires sociales différentes, généralement déscolarisés ou ils sont essentiellement des jeunes aux chômages. En ce qui concerne leurs motivations, elles sont toutes différentes. Ainsi, le développement des milices peut émaner de la montée du taux de chômage des diplômés.

Selon Doyle et Sambanis, « un pays a trois fois plus de risques d’être confronté à une guerre civile si ses voisins sont en conflit. Selon leur financement : par des États sponsors (wahhabisme par l’Arabie saoudite, chiisme par l’Iran, Églises évangéliques par les États-Unis), des diasporas, et surtout par des contrôles de ressources naturelles (nerf de la guerre). Selon leurs mobiles : les guerres de sécession diffèrent des guerres de libération nationale, idéologiques (haines religieuses, ethniques), ou d’accès à des ressources. La dimension religieuse peut jouer soit par le biais des luttes d’influence des États ou diasporas sponsors, soit par l’instrumentalisation du religieux par le pouvoir, soit par la volonté de défendre ou de se battre pour des valeurs » (Doyle et Sambanis, 2000:1).

Pour Philippe le Billon, l’enrôlement des enfants soldats et des adultes sont légions dans des guerres de sécession. Cela s’explique par le fait qu’une population marginalisée économiquement dans un lieu d’exploitation de ressources naturelles constitue des potentiels candidats à la formation des factions rebelles. Ainsi, dans certaines localités marginalisées certains groupes rebelles se constituent localement pour donner une dimension symbolique et politique à leurs revendications.

Philippe le Billon l’exprime en ces termes : « Les mouvements armés sécessionnistes peuvent également émerger autour de la redistribution des impacts économiques, sociaux et environnementaux liée au développement commercial des ressources » (Le Billon, 2003 :2)

2. Les limites des théories sur l’avidité et la prédation des ressources naturelles dans les conflits armés

Phillipe Hugon portant une réflexion sur l’approche de Paul Collier sur la question de l’avidité et de la prédation comme mobiles explicatifs des conflits armés reconnait qu’il y a une internationalisation des conflits armés mais lui reproche le fait que son approche soit fondée sur des statistiques internationales qui ne reflètent pas toujours la complexité de certains pays. Selon lui, « Les processus de conflits armés résultent de l’enchevêtrement de plusieurs facteurs et conduisant à une plurivocité des effets dans des contextes spécifiques » (Hugon, 2009:3).

Les limites de la théorie de l’avidité, c’est de faire de l’inégalité sociale la cause principale des conflits armés puis de justifier l’implication des enfants et adultes soldats, au sein des factions rebelles comme une réponse de contestation à l’injustice sociale. Si aucune société n’est irréprochable concernant le respect des droits humains, certaines sociétés le sont beaucoup moins que d’autres. Cependant, cela ne permet pas d’en faire la cause majeure des conflits armés. C’est le cas de la Sierra-Leone qui connaissait une stabilité relative mais qui a été déstabilisée par les conflits armés au Libéria.

L’engagement de l’individu dans les groupes armés n’est pas toujours lié à une dynamique de pillage, dans certains cas l’individu n’a pas le choix puisque son adhésion au groupe lui offre la possibilité d’être épargné de la mort d’où, il se soumet alors à la dynamique du groupe.

Les limites de la thèse Paul Collier est de créer une dichotomie gouvernements et rebelles. Celle-ci est réductrice du fait qu’elle fait immédiatement des rebelles des acteurs primaires engagés dans la compétition et l’exploitation des ressources naturelles.

Cette analyse minimise l’engagement de certains gouvernements dans l’exploitation frauduleuse des ressources naturelles en situation de conflits armés.

Selon Philippe Hugon les causes des conflits armés sont multiples car des pays sont fragilisés par « L’impossibilité matérielle des processus démocratiques à réguler les conflits sociopolitiques tout d’abord, mais aussi l’absence de moyens matériels pour financer/acheter la paix, une probabilité accrue de victoires pour les opposants au pouvoir central » (Hugon, 2009:4) .

Les travaux de Sara Berry sur les modes de transmission économique dans la société yoruba présentent l’évolution des relations entre les enfants et leurs parents. Elle explique le fait que l’enfant joue est toujours perçu comme une force potentielle. Ainsi, que ce soit en temps de paix ou de guerre les enfants représentent des acteurs essentiels d’une économie généralement informelle (Berry :1985).

Conclusion

Nous pensons qu’il faut néanmoins reconnaitre l’influence de l’approche de Paul Collier sur l’analyse économique des conflits armés, puisque son analyse continue de définir les politiques d’intervention de la Banque mondiale en matière de consolidation de la paix.

En mettant l’accent sur les ressources naturelles comme causes des conflits armés, Paul Collier rompt avec le discours moralisme classique de la justice pénale internationale qui restreint la guerre à des acteurs rebelles et ignorent le rôle des acteurs privés, des multinationales, des entrepreneurs de la guerre. Il a le mérite de relancer le débat sur la responsabilité pénale de ces derniers dans les conflits armés tout proposant aux gouvernements la politique du capital humain comme une alternative de prévention des contestations politiques et conflits armés violents.

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[1] Ian Bannon a été  le chef de secteur de l’unité États fragiles, conflits et développement social dans la région Afrique de la Banque mondiale. Il a été directeur de pays par intérim pour le Soudan du 1er juillet 2010 au 1er octobre 2011. Avant son affectation actuelle, il était directeur de l’Unité de prévention des conflits et de reconstruction au Département du développement social. Il a publié de nombreux articles sur les thèmes des conflits et du développement, notamment les ressources naturelles, l’éducation, le développement social et le genre.

[2] Paul Collier est professeur d’économie et de politique publique à la Blavatnik School of Government et membre enseignant du St Antony’s College. Il a été directeur du Département du développement de la recherche de la Banque mondiale de 1998 à 2003.

[3] Anke Hoeffler est Professeur de recherche sur le développement au Département de politique d’administration à l’Université de Konstanz.