Recension. Guillaume Lagane, Géopolitique de l’Europe, Paris, PUF, coll. « Géopolitiques », 2025, 210 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Dans cette première édition, ce nouvel ouvrage de Guillaume Lagane publié en septembre 2025 dans la série Géopolitiques des Presses Universitaires de France aborde un contexte remarquable : le retour de la guerre en Europe depuis 2022, la réélection de Donald Trump, l’intensification des tensions entre les principaux centres de pouvoir, ou encore l’augmentation des incertitudes concernant la sécurité du continent.

M. Lagane, un haut fonctionnaire et expert en défense, fait partie du comité de rédaction de Commentaire. Il est aussi l’auteur de nombreux livres sur les relations internationales, dont Questions internationales (Ellipses, 2021, 4e édition), et il enseigne à Sciences Po Paris. Il offre ici une analyse approfondie des mécanismes et des contraintes de la puissance européenne, à une époque où celle-ci semble renouer avec la géopolitique après plusieurs décennies d’aveuglement stratégique.

Un diagnostic sévère : l’Europe face à une géopolitique qu’elle avait cru dépasser

Dès l’introduction, Lagane part d’interrogations autrefois perçues comme provocatrices – une invasion russe des pays baltes, une annexion américaine du Groenland, une alliance contraignante avec la Chine – pour montrer combien le monde a brutalement changé depuis cinq ans. Ces scénarios, dit-il, ne relèvent plus de la spéculation théorique : ils expriment la vulnérabilité structurelle de l’Europe dans un système international devenu « gigantomachique », dominé par des puissances dont les logiques de rivalité et d’affirmation ne lui laissent plus de marge de confort.

L’auteur souligne alors que, jadis focalisé sur la paix, le droit et la prospérité, le continent se voit confronté à des vérités qu’il avait négligées : le risque de conflit, la pérennité de tensions internes et la présence de forces extérieures en mesure d’imposer leur volonté. Il dépeint une Europe « pleine de possibilités », mais affaiblie par un mélange de défis dans les domaines démographique, économique, technologique et militaire. Cette thèse reprend l’idée évoquée par l’auteur lors d’une interview récente, selon laquelle l’Europe « a inventé la géopolitique mais semble aujourd’hui la repousser », se comportant comme une puissance économique qui délaisse les éléments politiques et stratégiques indispensables à son statut.

 

Une structure centrée sur la puissance : héritages, limites, avenir

L’ouvrage se divise en trois grands mouvements :

  1. L’héritage européen : une puissance inachevée

Lagane commence par inventorier les fondements de la puissance européenne : un espace économique majeur, un capital culturel et scientifique considérable, une cohésion sociale enviée à l’échelle mondiale. Mais il souligne la fragilité croissante de ces atouts : vieillissement démographique rapide, dépendances énergétiques et industrielles, déficits militaires accumulés depuis trente ans, retard dans la compétition technologique.

Le propos est équilibré mais sans complaisance : l’Europe, dit-il, demeure une « puissance empêchée », incapacité qui découle autant de divergences politiques internes que d’un tropisme culturel vers la « dépolitisation » du monde.

 

  1. Une Europe dépendante : la question du lien transatlantique

La partie la plus analytique du livre est consacrée au rapport avec les États-Unis, présenté non seulement comme héritage historique mais comme dépendance stratégique structurelle.

Lagane n’est pas anti-américain ; il souligne au contraire la fonction stabilisatrice du lien transatlantique. Mais il montre aussi combien cette dépendance limite la capacité européenne à réagir seule, notamment face à la Russie et à la Chine. La réélection de Donald Trump apparaît comme une illustration éclatante de cette vulnérabilité : l’Europe peut à tout moment être privée d’un pilier essentiel de sa sécurité.

 

  1. Trois voies pour l’avenir : atlantisme, autonomie stratégique, ou effacement

Dans son dernier chapitre, Lagane esquisse les scénarios possibles pour le continent :

La coopération transatlantique renouvelée, défendue par les partisans de l’atlantisme, qui voient dans l’alliance avec Washington la seule garantie de sécurité.

La construction d’une autonomie stratégique européenne, voie difficile mais nécessaire si l’Europe veut peser comme acteur global.

Le risque d’effacement, si elle renonce à articuler ses capacités militaires, technologiques et industrielles : l’Europe deviendrait alors un espace prospère mais politiquement secondaire dans la lutte entre les grandes puissances.

Cette dernière option, bien que présentée avec prudence, fait l’effet d’un avertissement : sans réarmement politique et stratégique, la place des États européens comme acteurs indépendants pourrait être compromise.

 

Un livre clair, synthétique, et ouvertement stratégique

L’ouvrage se caractérise par un style sobre et didactique, à l’image des travaux de Commentaire ou des publications de défense. Bien que le livre soit bref, il aborde une multitude de sujets (démographie, énergie, industries de défense, alliances, relations, menaces externes). Il ne vise pas la précision scientifique, mais plutôt la clarté et l’encadrement contextuel. La démarche est manifestement ancrée dans une tradition réaliste et occidentale : la préservation du lien transatlantique, l’importance de la force militaire, la réprobation des illusions stratégiques européennes. Cette approche explicite n’entrave pas la qualité du travail, mais pourrait être contestée par des lecteurs favorisant une perspective plus autonomiste ou multipolaire.

 

Une contribution utile dans un moment où le monde bascule

En fin de compte, Géopolitique de l’Europe présente un récapitulatif robuste, limpide et sincère d’une période cruciale pour le continent. Ce n’est pas un livre éducatif ni une dissertation théorique : c’est un document d’action, destiné à clarifier les options disponibles pour l’Europe à une époque où elle ne se permet plus le luxe de la distraction stratégique.
Lagane ne privilégie pas une « perspective téléologique » sur l’intégration européenne ; il rejette les grandes narrations continues ou les prédictions optimistes. Pour lui, l’Europe n’est ni une puissance entièrement concrétisée, ni un déclin inéluctable : c’est un intervenant indécis dont la capacité à se structurer et à se renforcer déterminera son importance future dans le système international.

Un livre lucide, parfois sombre, mais nécessaire — et qui, comme tout bon essai géopolitique, ouvre plus de questions qu’il n’en ferme.

Abigaël Collin-Delille

Candidate au doctorat en Sciences géographiques

Université Laval

Recension. Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

L’ouvrage Géopolitique du développement : les enjeux de la solidarité internationale, de Philippe Orliange et Alisée Pornet, part d’une idée simple : le développement n’est pas une politique neutre et technique, mais un espace de rapports de force. L’aide publique au développement et les financements internationaux ne sont pas seulement des gestes de solidarité ; ce sont aussi des outils de puissance utilisés par les États et les grandes institutions pour défendre leurs intérêts, diffuser leurs normes et peser sur les trajectoires économiques, sociales et écologiques des pays dits « en développement ».

Les auteurs commencent par revenir sur l’ancienne approche fonctionnaliste du développement. Celle-ci voyait les organisations internationales comme des machines techniques, presque apolitiques, chargées de résoudre des problèmes concrets (infrastructures, santé, agriculture) et, à travers cela, de favoriser la paix. Les auteurs montrent que cette vision masque en réalité des enjeux géopolitiques : ce sont des choix politiques, qui profitent à certains acteurs plutôt qu’à d’autres. Dans la lignée des travaux de Marcus Power et de la géopolitique critique française (Yves Lacoste), ils rappellent que le développement est lié depuis l’origine aux grandes inquiétudes des puissances occidentales : décolonisation, lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme. Le vocabulaire du « sous-développement », les cartes Nord/Sud et les grands récits sur la pauvreté sont eux-mêmes des instruments de pouvoir.

Le livre propose ensuite une relecture historique de l’aide au développement. À partir du discours de Truman sur les « pays sous-développés », les auteurs déroulent un fil qui va de la guerre froide aux Objectifs du millénaire, puis aux ODD et à l’Accord de Paris. Ils montrent comment l’aide s’est structurée autour de quelques grands moments : reconstruction européenne et asiatique, confrontation Est–Ouest, décolonisation, puis mondialisation financière. En s’appuyant sur Severino, ils rappellent que l’aide n’est pas née d’un pur idéal humaniste, mais d’un mélange de reconstruction, de rivalités idéologiques et de compétition économique pour l’accès aux marchés du Sud.

Un des points intéressants du livre est l’usage du « piège de Kindleberger ». Les auteurs rappellent, en s’appuyant sur cette idée reprise notamment par Joseph Nye, qu’un système international stable a besoin d’au moins une grande puissance prête à fournir des biens publics mondiaux : un commerce relativement ouvert, un système financier qui tient en cas de crise, des mécanismes d’aide et de stabilisation. Kindleberger expliquait déjà que la Grande Dépression venait en partie de l’absence de puissance assumant ce rôle, entre le déclin du Royaume-Uni et avant que les États-Unis ne prennent vraiment le relais. Les auteurs transposent ce raisonnement au champ du développement : aujourd’hui, la compétition entre États-Unis et Chine se joue aussi sur ce terrain, mais sans qu’aucun des deux n’endosse pleinement la responsabilité de ces biens publics mondiaux. Ce « vide de leadership » fragilise la gouvernance du développement et nourrit l’instabilité. Les auteurs soulignent enfin que cette lecture par le piège de Kindleberger est encore peu utilisée dans les travaux sur le développement, alors qu’elle permet de bien relier aide, biens publics mondiaux et transitions de puissance.

Dans ce cadre, les auteurs mettent en regard deux modèles devenus classiques : le « consensus de Washington » et ce qu’ils appellent le « consensus de Pékin ». Le premier, porté par les institutions occidentales, promeut libéralisation, discipline budgétaire, réformes institutionnelles et conditionnalités fortes. Le second, associé à la Chine, insiste davantage sur les infrastructures, l’investissement rapide, l’argument du « gagnant-gagnant » et des conditionnalités politiques plus discrètes, mais avec des contreparties économiques importantes. Les auteurs ne se contentent pas de cette opposition binaire : ils montrent aussi comment d’autres pays du Sud (Brésil, Inde, Turquie, Russie, Émirats arabes unis) développent leurs propres modèles, souvent au nom de la « coopération Sud–Sud », avec des priorités régionales, politiques ou religieuses spécifiques.

La Chine occupe évidemment une place centrale. Le livre rappelle l’arrière-plan idéologique (marxisme-léninisme adapté au contexte chinois, références à Sun Tzu) et montre comment des initiatives comme les Nouvelles routes de la soie (BRI) ou la « Global Development Initiative » sont à la fois des outils de développement et des instruments d’influence. La Chine est passée du statut de pays bénéficiaire de l’aide à celui de financeur majeur, à travers son agence de développement (CIDCA), une série de livres blancs et toute une panoplie de prêts, parfois peu concessionnels et assortis de clauses de confidentialité très strictes. L’Afrique apparaît comme une région privilégiée, mais pas unique, de ces financements.

Un autre apport important du livre est la manière dont il décrit les crises qui touchent aujourd’hui la solidarité internationale. Les auteurs expliquent d’abord qu’il existe une crise normative : le cadre multilatéral construit après la Seconde Guerre mondiale est de plus en plus contesté, et de nombreux acteurs dénoncent des « doubles standards », par exemple lorsque l’aide augmente fortement pour l’Ukraine alors qu’elle diminue ou stagne pour les pays les moins avancés. Ils parlent aussi d’une crise de financement : dans plusieurs pays européens et aux États-Unis, les gouvernements réorientent leurs budgets vers la défense ou vers des priorités intérieures jugées plus urgentes, ce qui se fait au détriment des politiques de développement. Enfin, les auteurs évoquent le retour de conflits de haute intensité, qui encourage une utilisation de l’aide avant tout comme un instrument de politique étrangère ou de sécurité, plutôt que comme un outil de solidarité et de réduction des inégalités.

Le « moment USAID » est, à ce titre, particulièrement parlant : l’intégration de l’agence au Département d’État sous l’administration Trump est interprétée comme le symbole d’un basculement vers une aide de plus en plus instrumentalisée, explicitement au service de l’« America First ». Au même moment, la Chine occupe davantage le terrain, ce qui nourrit une véritable compétition stratégique dans le champ du développement. On parle également de « saturation géopolitique du développement » : multiplication d’acteurs, dispersion des ressources, duplications de projets, et concentration de l’aide sur des pays jugés stratégiques plutôt que sur les plus vulnérables.

Les auteurs prennent cependant soin de rappeler que le développement ne se résume pas à ce jeu de puissances. Les trajectoires de développement sont aussi déterminées par des facteurs internes : choix politiques, histoires nationales, rapports sociaux, contraintes géographiques. Décider d’un modèle de développement reste un acte de souveraineté. C’est à partir de cette idée qu’ils esquissent, dans le dernier chapitre, les contours d’une « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». L’objectif n’est pas d’effacer la dimension géopolitique, mais de l’assumer tout en posant des limites : une partie des financements devrait être pensée comme un investissement public mondial, au service de la paix, de la réduction des fragilités et de la fourniture de biens publics globaux (climat, santé, sécurité alimentaire, etc.).

Du point de vue critique, le livre est très utile pour qui veut comprendre comment l’aide et la finance du développement s’inscrivent dans les rivalités contemporaines, qu’il s’agisse de la compétition États-Unis/Chine ou de la montée du Sud global. Il fournit un vocabulaire clair, une périodisation simple (1945–2000–2015–2025) et une cartographie des principaux acteurs, ce qui en fait un bon support. On peut toutefois relever deux limites : d’une part, la focale reste très centrée sur les États, les grandes banques de développement et les agences, et laisse en arrière-plan les acteurs locaux (ONG, collectivités, mouvements sociaux) ; d’autre part, la comparaison entre modèles occidentaux et chinois gagnerait encore en force si elle était appuyée sur davantage d’études de cas détaillées par secteurs ou par régions.

Dans le dernier chapitre, les auteurs introduisent l’idée de « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». Ils partent d’un constat : aujourd’hui, l’aide au développement est de plus en plus utilisée comme un outil de puissance, mais on ne peut pas non plus revenir à un discours naïf où l’aide serait purement désintéressée. Le défi, pour eux, est donc de tenir ensemble deux réalités : oui, les États ont des intérêts ; mais oui aussi, il existe un besoin réel de solidarité et de biens publics mondiaux (climat, santé, stabilité, etc.).

Ils proposent alors de considérer une partie de l’aide comme un investissement public mondial fondé sur l’intérêt mutuel : prévenir les crises, réduire les fragilités, limiter les effets du changement climatique, soutenir les sociétés les plus vulnérables. L’idée n’est pas de nier les logiques stratégiques, mais de poser des garde-fous : rendre les intérêts plus transparents, éviter que les pays les plus pauvres soient systématiquement sacrifiés, faire attention aux risques d’endettement, et mieux coordonner les politiques de développement avec les autres politiques (climat, sécurité, commerce). Cette « géopolitique raisonnée et solidaire » est présentée comme une boussole plutôt qu’un modèle tout fait. Elle invite à accepter que le développement se joue dans un rapport de forces, tout en réaffirmant que les sociétés ont le droit de choisir leur propre voie, et que la solidarité internationale ne doit pas être entièrement absorbée par les stratégies de puissance.

 

Gina Alberola

Doctorante en sciences géographiques
Université Laval

La sécurité collective de l’Union Africaine (UA) : Eléments pratiques de résolution pacifique des différends

Regards Géopolitiques 12(1), 2026

Ladislas Nze Bekale
Docteur en Études européennes et internationales et Docteur en Histoire militaire et études de défense, diplômé de l’ENA. Fonctionnaire à la Commission de l’Union africaine, enseignant vacataire et chercheur.

Résumé
La présente contribution aspire à établir l’effectivité de la sécurité collective de l’Union Africaine comme dispositif de résolution des différends. Elle tente de répondre à la préoccupation selon laquelle : Quelle est l’articulation des aspects relatifs à la résolution pacifique des différends de la sécurité collective de l’UA ? En conséquence, à partir de l’analyse de la mobilisation des méthodes judiciaires et de la diplomatie préventive, cet article parvient à en déterminer l’effectivité. En revanche, en dépit de l’existence de ce système de sécurité collective contribuant à la résolution pacifique des différends, il est regrettable de constater une persistance inquiétante des différends dont certains se transforment en conflits. En conséquence, l’article s’achève par un réquisitoire appelant à une révision de ce système.

Mots clés : Union Africaine, sécurité collective, résolution, pacifique, différends.

Summary
This contribution seeks to establish the effectiveness of the African Union’s collective security as a dispute resolution mechanism. It attempts to answer the following question: What is the relationship between the aspects relating to the peaceful resolution of disputes and the collective security of the AU? Consequently, based on an analysis of the mobilization of the methods of preventive and judicial diplomacy, this article succeeds in determining their effectiveness. On the other hand, despite the existence of this collective security system contributing to the peaceful resolution of disputes, it is regrettable to note a worrying persistence of disputes, some of which are turning into conflicts. The article therefore concludes with an indictment calling for a review of this system.

Keywords: African Union, Collective security, Resolution, Pacific, Disputes.

Introduction

La sécurité collective repose sur la perception d’une indivisibilité et d’une solidarité de la paix entre États. Tous doivent être concernés par les problèmes de sécurité de chacun, paix internationale et sécurité des États étant intimement liées. Cela implique un mécanisme de garanties internationales, dans l’intérêt commun, pour maintenir et au besoin pour rétablir la paix entre eux (de Montbrial, Klein, 2000 :305). La sécurité collective pour l’Union Africaine est fondamentalement dirigée par un ensemble d’idées, des instruments juridiques, politiques et des moyens opérationnels. Ces éléments concourent indispensablement à la prévention et à la résolution des conflits en Afrique. En considérant que l’intégration africaine se construit à partir des Communautés économiques régionales, en substance cette sécurité collective repose sur la politique commune de défense et de sécurité de l’UA étant donné qu’elle proscrit l’usage de la force entre les États membres et privilégie les méthodes pacifiques pour la résolution des différends. Aussi, cette sécurité collective est finalement réorganisée par le principe de subsidiarité, lequel responsabilise les acteurs et les institutions régionales et sous régionales.  

Parallèlement à l’interdiction de recours à la force, la Charte des Nations Unies édicte l’obligation pour les États de régler pacifiquement leurs différends. Les États sont libres de choisir le mode de règlement du différend, non juridictionnel ou juridictionnel. Ce mode de règlement quel qu’il soit peut-être prévu à l’avance par un traité, c’est-à-dire que les États s’engagent si un désaccord surgit avec une partie à la convention à se soumettre à tel ou tel moyen de règlement (Roche, Tamzini, 2021 :103). Il faut bien rappeler que la résolution pacifique des conflits constitue un domaine de prédilection des organisations internationales, tout comme les États en sont des acteurs incontestés étant donné qu’ils sont garants des principaux instruments juridiques de prévention des conflits. L’Article 52 énonce clairement et codifie l’importance des organes régionaux dans le règlement pacifique des différends au moyen de ces accords. C’est la raison pour laquelle l’Acte constitutif de l’Union africaine et l’Architecture africaine de paix et de sécurité intègrent et mettent en évidence « la primauté de la diplomatie préventive comme premier pas vers la prévention et le règlement des conflits sur le continent » (ONU, 2016). Ces clarifications sont pertinentes à la Charte de l’ONU et à la sécurité collective prônée par l’UA, car en pratique cette dernière a institué des organes, des moyens politiques et opérationnels concourant à la résolution pacifique des conflits. De ce fait, le caractère systémique de la résolution pacifique des conflits touche indéniablement la communauté internationale du global au local en transitant par les niveaux continental et régional.

En revanche, la persistance des conflits et des foyers de tension en Afrique sème le doute quant à l’efficacité des moyens et des techniques employés par l’Union Africaine. Et pour cause, à l’ouverture de l’Assemblée de l’Union Africaine en février 2024, s’exprimant sur la situation sécuritaire du continent, certains Chefs d’État affirmaient  que des « solutions vont être avancées concernant certains des 35 conflits qui se tiennent en Afrique, en particulier celui qui ravage le Soudan depuis ». Alors que le terrorisme et l’extrémisme violent continuent de menacer la survie même de certains de nos Etats, une épidémie de changements anticonstitutionnels a secoué le Continent ces deux dernières années, mettant à rude épreuve les progrès en matière de démocratie observés jusqu’ici en Afrique (Dhoihir, 2024 :3). Dans le cadre de son mandat de gestion et de règlement des conflits, le Protocole relatif au Conseil de paix et sécurité (CPS) donne à l’organe le pouvoir de « recourir à diverses méthodes, y compris l’utilisation de bons offices, la médiation [et la négociation tout comme], la conciliation et l’enquête] » (Art. 6.c). C’est-à-dire que l’organe en charge de la gouvernance de la sécurité collective de l’UA peut avoir recours à tous les procédés diplomatiques classiques pour prévenir les conflits. Il s’agit de procédés définis par la doctrine en matière de résolution pacifique des différends, lesquels éclairent le Pacte de non-agression de l’UA et les autres textes y relatifs.

D’ailleurs, le Pacte de non-agression précise : « les États parties à un différend cherchent en premier lieu une solution par voie d’arbitrage, de règlement judiciaire ou recourent à tout autre moyen pacifique » (art.15). En d’autres termes, dans l’hypothèse d’un conflit les pays de l’UA privilégient obligatoirement les moyens de résolution établis par l’organisation. À la suite de l’Acte constitutif, du Protocole sur le CPS et la Charte de l’ONU, cet énième instrument juridique de l’UA souscrit à l’usage et la mobilisation des moyens diplomatiques pour la résolution pacifique des différends. Elle se définit comme un « ensemble de moyens politiques et juridiques permettant de résoudre un conflit [ou un différend] entre États, sans recourir à la force, soit par l’établissement d’une négociation directe, soit par l’intervention d’un tiers » (Nay, 2008 :462). 

Diverses disciplines universitaires continuent d’éclairer ce domaine « notamment les relations internationales, l’économie, les études de développement, le droit, la psychologie et la psychothérapie, la gestion, les études de la communication, l’anthropologie, la sociologie et la recherche sur la paix. Partant de l’hypothèse que le conflit peut être un catalyseur de changement personnel et social positif, la résolution des conflits, via des méthodes pacifiques et non violentes, se concentre sur la prévention, la réduction, l’arrêt ou la transformation des conflits violents » (Whoodhouse, 2020 :16). Etant un article de science politique, notamment de relations internationales, le cadre théorique est le constructivisme, pour ses auteurs, « les études en termes de système, qui cherchent à expliquer la socialisation et la diffusion des normes, prennent sérieusement en considération » (A. Klotz, C. Lynch, 1999 :57) les dimensions internationales, régionales et nationales de la politique.

La principale méthode utilisée est l’analyse documentaire à partir d’une combinaison d’approches, celles du droit international et des relations internationales, en plus de la discipline précédente, l’histoire des relations internationales a également contribué à la réalisation de cet article. En outre, la problématique de cette contribution se demande quels sont les principaux éléments du système de résolution pacifique des différends de l’Union Africaine ? Pour répondre à cette question centrale, l’hypothèse émise est que la sécurité collective de l’Union Africaine permet d’établir des techniques de résolution pacifique des conflits à partir d’éléments pratiques, respectivement les techniques de la diplomatie préventive (1) auxquelles il faut adjoindre le règlement judiciaire (2).

La théorie de la diplomatie dans sa dimension prévention et résolution des différends met en évidence divers mécanismes ou procédés. Elle peut ainsi solliciter l’implication d’un acteur extérieur. Dans ces conditions, plusieurs moyens ou possibilités s’offrent à la diplomatie préventive et aux acteurs de la prévention et de la résolution des différends. En effet, « le recours à un tiers ne vise pas seulement à faciliter la négociation mais également pour fonction d’apaiser les tensions et de garantir le respect de la future solution négociée. Plusieurs techniques permettent le règlement des différends » (Nay, 2008 :462).  Les deux plus fréquentes sont les bons offices (1) et la médiation (2).  Ces méthodes ont traversé l’histoire diplomatique et des relations internationales à tel point que qu’elles sont toujours d’actualité, car elles accompagnent encore les techniques de recherche de la paix.

1. Les bons offices, la médiation et la négociation comme modes de résolution des différends

1.1.        L’emploi des bons offices 

Les bons offices sont un « mode de règlement des conflits internationaux consistant dans l’interposition d’une tierce puissance qui cherche à rapprocher les parties pour les amener à entamer une négociation » (Guillien, Vincent, 2005 :82). Dans des situations d’hésitation ou difficiles notamment lorsque le dialogue est compliqué ou rompu, la diplomatie préventive peut recourir selon le cas à des personnalités influentes. Il s’agit pour elles de faire usage de leurs bons offices pour influencer les parties au différend d’entamer ou de reprendre les discussions. En plusieurs circonstances, l’Union Africaine a constamment fait usage de cette technique de règlement pacifique des différends. Il s’agit de « l’interposition d’un tiers dans des relations […] suffisamment conflictuelles pour rendre impossible entre les parties un contact direct, du fait d’obstacles politiques, parfois doublés de difficultés légales » (Combacau, Sur, 2012 :565). C’est ainsi que, pour s’appuyer sur l’exemple du conflit dans l’est de la RDC, l’UA a nommé le Président angolais pour employer ses bons offices afin de relancer le dialogue pour la recherche d’une sortie de crise pacifique entre le Rwanda et la RDC. Alors que les discussions ont parfois été interrompues pour plusieurs raisons notamment l’implication de l’armée rwandaise aux côtés du M23. Cependant, à la suite de son élection à la tête de l’Union Africaine, le Président angolais a désigné un successeur pour ce rôle dans la crise congolaise, il s’agit du Président togolais Faure Gnassingbé. Le poids et l’influence de l’angolais sur la scène africaine n’ont pas suffi à mettre fin à ce conflit, le Président togolais sera-t-il suffisamment influent sur ses homologues rwandais et congolais ? 

Les bons offices se distinguent de la médiation par la discrétion qui est attachée à la mission. En outre, ils ne visent pas nécessairement à dégager une solution de sortie de crise. Le tiers se présente avant tout comme un facilitateur (Nay, 2008 :40). Il vient « offrir ses services pour aider les parties à débuter la négociation, notamment en organisant la rencontre » (Roche, Tamzini, 2021 :104). Les bons offices visent essentiellement à faciliter la négociation entre les parties (Ruzié, Téboul, 2021 :235). Les parties au différend demeurent cependant libres d’en accepter ou non le résultat (Nay, 2008). En conséquence, pendant l’exercice de son activité des bons offices le Président angolais Joao Lourenço s’est abstenu de déclarations, de prise de position et d’une communication prolifique sur les discussions jusqu’à son élection à la tête de la Conférence des Chefs d’État de l’UA. En revanche, à la suite de cette désignation l’incompatibilité des actions de bons offices et de Président en exercice de l’Union a obligé le Président Lourenço à se décharger de ses activités de bons offices.

 Aussi, la crise sur l’exploitation des eaux du Nil apparait comme un cas approprié pour mettre en évidence le rôle de facilitation des discussions libres acceptées par les parties. En effet, plusieurs pays sont impliqués notamment certains de l’Afrique de l’Est (Éthiopie, Ouganda, Soudan et le Sud Soudan) et l’Égypte. Pour ce faire, le président de l’UA, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, a été l’instigateur d’une réunion extraordinaire du Bureau de l’UA pour faciliter les négociations entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan à propos du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne. Bien que les négociations soient toujours en cours, l’implication de l’UA a contribué à apaiser les tensions qui avaient atteint leur point culminant à la suite de l’échec d’une tentative de médiation des États-Unis (ISS, 2022 :4). En fait le Président de l’UA à l’époque, a désigné un groupe de dignitaires africains pour mener des bons offices. « Trois anciens présidents africains (Joaquim Chissano, Ellen Johnson Sirleaf et Kgalema Motlanthe) [ont été nommés par Cyril Ramaphosa] comme envoyés spéciaux de l’UA en Éthiopie » (ISS, 2022 :6). Ces missions de bons offices sont parvenues à inciter les parties au différend sur le Nil à ouvrir une discussion sur cette crise potentiellement conflictuelle. Pour ce faire, il apparait essentiel que toutes les parties au différend acceptent ou adhèrent volontairement aux actions de bons offices du facilitateur et donc de l’UA. Comme cela a été mentionné précédemment, le leadership des personnalités choisies pour mener des activités de bons offices constitue un critère de choix extrêmement important. Tout autant que les dynamiques, politiques, diplomatiques, économiques, sécuritaires et géopolitiques autour du différend.

1.2.           Les pratiques de la médiation par l’Union Africaine

La médiation est définie comme un mode de règlement politique des conflits internationaux consistant dans l’interposition d’une tierce puissance qui ne se borne pas à persuader les parties de s’entendre (comme dans les bons offices), mais leur propose une solution (Guillien, Vincent, 2005 :401). En effet, dans ce processus, le tiers intervenant comme médiateur, propose une solution sans pouvoir l’imposer (Roche, Tamzini, 2021). Ainsi, les techniques de règlement pacifique des différends présument la participation d’intermédiaires plus actifs et moins discrets que dans la mobilisation des bons offices, il s’agirait dans ce contexte de faire appel à médiateur.

Pour s’arrimer au contexte africain, spécifiquement celui de l’organisation panafricaine pour laquelle « la médiation apparaît donc comme un mode de règlement pacifique adapté aux tensions internes et troubles intérieurs des États, qui atteignent un seuil intolérable et nécessite l’intervention de l’Organisation continentale. En même temps que la médiation sert à la résolution des diverses crises dans les États membres, elle permet d’éviter la voie judiciaire longue et truffée d’incertitudes et fait émerger sur la scène internationale, des acteurs autres que les États » (Metou, 2018 :43). Au nombre des mécanismes de médiation l’UA par l’entremise du CPS dispose de la latitude d’instituer « des Comités ad hoc de médiation composés d’un État ou d’un groupe d’États » (Art. 8-5).  Il s’agit d’une équipe de personnalités de haut niveau qui sont souvent, mais pas exclusivement, d’anciens chefs d’État et de Gouvernement ou des Ministres (Amani, 2020 :114). On peut citer le Comité ad hoc de Haut niveau de l’UA sur la Libye, présidé par S.E. Sassou Nguesso, Président de la République du Congo, ou encore le Comité ad hoc de haut niveau de l’UA sur le Soudan du Sud, désigné en 2015. Cet organe a été actif pour soutenir l’effort de médiation sous conduite de l’IGAD et depuis 2019 pour faciliter le compromis entre les parties à l’Accord revitalisé sur le règlement du conflit au Soudan du Sud sur le nombre et les frontières des États du Soudan du Sud (Idem).

La médiation est particulièrement efficace et appropriée pour régler les conflits à parties multiples ayant entre elles des relations qu’elles souhaitent préserver à court ou long terme, les conflits qui exigent de la discrétion ou ceux qui sont sous-tendus par d’autres problèmes que les faits connus ou les événements en cause (Uwazie, 2011 :4). La médiation est utilisée dans les contextes où l’objectif principal est d’empêcher ou d’arrêter la violence. Il faut considérer la médiation comme un projet très spécialisé, incorporant un ensemble de connaissances ainsi qu’un ensemble de stratégies, de tactiques, d’habiletés et de techniques (Union Africaine, 2009, p. 14). Ainsi, la complexité du conflit dans l’est de la RDC relevant du mythe de Sisyphe exige un renouveau du processus de médiation. La nouvelle équipe d’éminentes personnalités récemment nommée prend en compte une multiplicité de paramètres pour s’adapter à la complexité de ce conflit.   

En mars 2025 le conflit en RDC a connu une évolution en termes de moyens régionaux de résolution de ce conflit. En effet, la SADC et l’EAC ont récemment nommé 5 nouveaux médiateurs pour une approche représentative des régions concernées par ce conflit, en prenant également en compte les problématiques relatives à l’égalité et à la jeunesse. Cette évolution est aussi symptomatique de l’évolution de la situation avec la prise de trois villes minières par le M23 dans l’est de la RDC. C’est ainsi que les anciens Chefs d’État Olusegun Obasanjo (Nigéria), Sahle-Work Zende (Éthiopie), Uhuru Kenyatta (Kenya), Cathérine Samba Panza (Centrafrique) et de l’ancien Vice-Président Kgalema Motlanthe (Afrique du Sud) ont été choisis par les deux CER pour relancer un processus de paix sans cesse remis en cause par les armes. C’est pour toutes ces considérations qu’en « matière de règlement pacifique des différends que la médiation de l’organisation, régionale plus proche des parties en conflit que l’organisation mondiale, peut être plus efficace » (Charpentier, Batyah, 2012 :105). Les médiations africaines d’aujourd’hui ont certes pour objectif de contribuer à la résolution des crises internes dans les États africains, mais elles visent surtout à laisser les Africains régler, eux-mêmes, pacifiquement, leurs différends, en utilisant leurs propres mécanismes (Metou, 2018 :44).

1.3.          Les usages de la négociation par l’Union Africaine

L’Union Africaine a constamment recours à la négociation pour ne pas dire que c’est un espace de négociation. Elle « constitue un ensemble d’activités visant l’établissement d’accords entre acteurs internationaux en vue de satisfaire les intérêts matériels et symboliques des parties en présence » (Nay, 2008 :347). C’est ainsi que l’UA a mené « la facilitation pour [l’organisation] des pourparlers de paix entre le Gouvernement de la République centrafricaine et 14 groupes d’opposition armés à la fin de 2018 et au début de 2019 » (Amani, 2020 :79). En consultation avec toutes les parties impliquées dans un conflit, l’UA déploie les efforts et prend toutes les initiatives appropriées pour prévenir, gérer et résoudre les différends (Nze Bekale, 2019 :587). C’est le mode de règlement le plus simple : les Etats en cause acceptent une rencontre entre leurs représentants, dans le but de chercher à régler le différend de bonne foi. Les Etats doivent se comporter de telle manière que les négociations aient un sens (Roche, Tamzini, 2021). Dans la négociation, chaque interlocuteur tente alors, par un jeu de concessions mutuelles, de trouver les compromis nécessaires pour ajuster son offre aux attentes de ses partenaires, en cherchant à protéger au mieux ses intérêts (Nay, 2008). Les négociations tendent alors « à un rapprochement des points de vue jusqu’à l’acceptation d’une solution commune par les parties » (Ruzié, Téboul, 2021 :234).

Au sens large le mot négociation désigne l’ensemble des modes diplomatiques, les tiers, quand ils y prennent part, ne font que prêter leur concours aux parties au différend, lesquelles sont maîtresses en dernière instance du sort qu’elles lui réservent (Combacau, 2012). Ce processus repose donc sur « la négociation, l’information et la coopération avec et entre les belligérants sans qu’une tierce partie ait beaucoup d’autorité formelle sur eux ni de véritable capacité à imposer des règlements » (Union Africaine, 2013 :14). Ce sont les parties qui doivent aboutir à un règlement de leurs litiges par des négociations (Charpentier, Batyah, 2012 :101). A cet, effet comme exemple, les pourparlers, entre le Gouvernement de la République Fédérale Démocratique d’Éthiopie et le Front Populaire de Libération du Tigré (TPLF), qui ont été lancés le 25 octobre 2022, visant à obtenir un Accord de Cessation des hostilités entre les parties, ouvrant ainsi la voie au rétablissement de la paix, de la sécurité et de la stabilité dans la région du Tigré (Union Africaine, 2022 :1). Tout comme l’on peut évoquer les négociations en cours entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte débutées depuis 2020, avec des échecs et des reprises la dernière datant de 2022, avec l’espoir d’aboutir une solution.

2. La conciliation, l’enquête et le règlement judiciaire des différends

Une Commission d’enquête [1] est un mécanisme de résolution des différends qui peut être utilisé par les parties à un différend dans les cas impliquant une divergence de vue entre celles-ci sur les faits à l’origine du différend (Union Africaine, 2016 :43). Tandis que, la conciliation [2] est un processus par lequel les parties conviennent de soumettre un litige à une commission qui a été mise en place par les parties et qui procédera à une enquête objective et à l’évaluation de tous les aspects de ce litige (Union Africaine, 2016 :44). Les méthodes judiciaires de résolution (3) des différends impliquent le règlement d’un différend par un tribunal ou tribunal arbitral habilité (Union Africaine, 2016 :46).

2.1. L’enquête 

L’enquête sous-entend une « procédure ayant pour but d’établir des faits qui sont à l’origine d’un conflit, afin de faciliter le règlement de ce dernier grâce à un examen moins passionné du problème par les parties (Guillien, Vincent, 2005 :263). En fait l’enquête est le plus souvent utilisée comme point de départ à l’une des autres modalités de règlement des différends (Roche, Tamzini, 2021). Dans ces conditions plusieurs types de commission peuvent créées, « commission spéciale, commission permanente ou commission spéciale dans un cadre permanent […] Les parties sont libres sont libres de décider de la suite aux constatations de la commission » (Ruzié, Téboul, 2021 :236). Dans le conflit au Sud Soudan, le 30 décembre 2013, le CPS a mandaté la création de la Commission d’enquête sur le Soudan du Sud pour enquêter sur les violations des droits de l’homme perpétrées pendant le conflit et faire des recommandations sur les options pour assurer la reddition de comptes et la réconciliation (Amani, 2020 :121).

Conformément à son mandat, la Commission a mené des consultations avec les différentes parties prenantes Sud-Soudanaises, a effectué une visite dans les régions du pays touchées par la violence et a soumis son rapport au Président de la Commission de l’UA, le 15 octobre 2014. Le rapport a documenté et analysé les différentes violations perpétrées, au cours du conflit (Amani, 2020). Il convient aussi de mentionner le rapport d’enquête consécutif à l’assassinat d’Idriss Deby et à la suspension de la Constitution par les militaires, lequel précise que « la priorité absolue doit être accordée au rétablissement de la paix, de la stabilité et de la sécurité et au retour à un ordre démocratique dirigé par des civils, en gardant à l’esprit que ces deux éléments sont essentiels, cruciaux, se renforcent mutuellement et sont interconnectés » (Union Africaine, 2021 :2). Mais se refuse de sanctionner l’installation d’un régime dirigé par un militaire au Tchad pour des raisons sécuritaires.

2.2. La conciliation

La mission de prévention des conflits de l’UA est mesurable à la mobilisation d’une variété de moyens de prévention et de résolution des différends. Au nombre des moyens de résolution pacifique des conflits ou différends, la conciliation est un « mode de règlement politique de conflits internationaux consistant dans l’intervention d’une commission chargée, en mettant en œuvre une procédure contradictoire, d’examiner l’affaire et de proposer des solutions » (Guillien, Vincent,2005 :143). La conciliation implique un processus par lequel les parties conviennent de soumettre un différend entre elles à un mécanisme qu’elles ont mis en place pour entreprendre une enquête et une évaluation objectives de tous les aspects du différend et proposer des recommandations spécifiques non contraignantes sur la manière dont le différend pourrait être réglé (Amani, 2020 :14). Il s’agit de l’intervention « d’une commission composée de personnes ayant la confiance des parties en vue de mettre d’accord les adversaires […] A défaut d’un accord entre les parties, le rapport pourra préconiser une solution » (Ruzié, Téboul, 2021).

A partir de quelques exemples on note qu’en pratique l’UA a souvent eu recours à la conciliation. L’exemple de la scission du Soudan en deux Etats, Soudan du Sud et Soudan apparait comme une illustration adéquate de l’usage de la conciliation par l’Union Africaine. « Lors de la négociation de l’Accord post-sécession, signé en septembre 2012, le Soudan et le Soudan du Sud ont convenu de soumettre leur différend sur les cinq zones frontalières en litige à un Groupe d’experts créé dans le cadre du Groupe de mise en œuvre de haut niveau de l’UA. Le Groupe avait la responsabilité d’examiner tous les facteurs juridiques et matériels et d’émettre son avis juridique sur le règlement du différend frontalier sur les cinq zones frontalières » (Amani, 2020). Ainsi, « la conciliation est pleinement un mode diplomatique de règlement des différends et notamment en ce qu’elle n’aboutit pas à une sentence revêtue de l’autorité juridictionnelle, mais elle comporte une organisation procédurale et une plus grande autonomie » (Combacau, Sur, 2012 :566). Dans le cas du Soudan et du Sud Soudan « l’autorité juridique de ce processus était basée sur le communiqué de la 329ème réunion du CPS, tenue le 3 août 2012, qui, au terme de son paragraphe 7 (5), s’est félicité de l’accord auquel les Parties sont parvenues sur la création d’un Groupe d’experts chargé d’émettre un avis non contraignant, faisant autorité, sur le statut des zones contestées (Amani, 2020).

2.3.          Le règlement juridictionnel des différends

Le règlement juridictionnel des différends permet de faire intervenir des organes indépendants qui rendent une décision obligatoire pour les Etats parties au litige. Il faut rappeler qu’en application du principe de souveraineté un Etat est libre de refuser la compétence d’un tel organe, d’où la nécessité du consentement préalable des Etats au différend. Le règlement juridictionnel peut prendre deux formes l’arbitrage et le recours à une juridiction internationale (Roche, Tamzini, 2021 :106). En matière d’arbitrage on peut avoir recours à la Cour permanente d’arbitrage (CPA) alors que pour une action juridictionnelle, la Cour de justice de l’UA et la Cour internationale de justice. Comme exemple d’arbitrage, à la suite du conflit entre l’Ethiopie et l’Erythrée, les deux pays ont sollicité la CPA et cette dernière a permis la création d’une Commission du tracé de la frontière entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Le différend a été soumis à cette Commission d’arbitrage, qui a publié ses arrêts définitifs en août 2009 (Union Africaine, 2016 :47).  L’article 18 l’Acte constitutif de l’UA créé une Cour de justice de l’Union dont le Protocole est rentré en vigueur depuis 2009, cependant l’organe n’est toujours pas opérationnel. Les Etats ont donc recours à la Cour internationale de justice comme on l’a vu récemment dans le litige entre la RDC et l’Ouganda ou entre le Gabon et la Guinée Equatoriale.  Pour des questions spécifiques notamment des crimes contre l’humanité ou de guerre les Etats peuvent recourir à la Cour pénale internationale comme en Centrafrique, au Kenya etc.

Pour rendre justice dans cas spécifique l’UA a créé des mécanismes judiciaires spécifiques, notamment, les chambres africaines extraordinaires (CAE) au sein du système judiciaire sénégalais afin « de poursuivre et de juger le ou les principaux responsables des crimes et violations graves du droit international, de la coutume internationale et des conventions internationales ratifiées par le Tchad, commis sur le territoire tchadien du 7 juin 1982 au 1er décembre 1990 ». Ou encore « le Tribunal mixte pour le Soudan du Sud est un tribunal hybride placé sous l’égide de l’UA, qui sera chargé de mener des enquêtes sur les crimes graves commis depuis le 15 décembre 2013 au Soudan du Sud, notamment les homicides délibérés de personnes civiles, les viols et autres violences sexuelles, le recrutement forcé d’enfants et les déplacements forcés, et d’engager des poursuites à l’encontre des responsables présumés ».

Conclusion

La sécurité collective suscite périodiquement les passions. Ses partisans voient en elle un facteur déterminant de stabilité et de paix, une étape nécessaire et inévitable dans l’avènement de l’humanité réconciliée (Bentebibel, 2022 :68). Cette idéalisation soutenue par un idéalisme de la sécurité collective semble limitée, du moins les effets de la sécurité collective de l’Union Africaine. Car en dépit de l’existence d’un système de sécurité collective, il n’en demeure pas moins que le continent reste confronté de manière persistante aux différends, même ceux considérés comme conflictuels.  En effet, un membre du Comité des représentants « l’UA n’a pas été en mesure de trouver des solutions appropriées. Par conséquent, les régimes putschistes du Niger, du Mali et du Burkina Faso ont annoncé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Ces départs affectent le processus d’incorporation des États au sein de l’UA ». C’est probablement la conséquence d’un système de sécurité collective fébrile et sensible aux positions des États et des organisations régionales.

À l’instar du système mondial, l’approche de la sécurité collective en Afrique n’accorde pas une priorité suffisante à la prévention, en particulier quand il s’agit de s’attaquer aux causes profondes des conflits. Cela s’explique en partie par le fait que la prévention est une prérogative nationale, de sorte que l’adhésion stricte à la souveraineté limite les possibilités d’intervention extérieure. La prévention des conflits est également moins attrayante pour les dirigeants que les mesures sécuritaires et militaires (Dawit, 2023 :6). Les dirigeants de l’UA ont toutefois fait preuve d’un manque persistant de volonté politique, entravant la capacité de l’organisation à traiter efficacement certaines questions centrales, notamment celle des conflits armés, entrainant de graves conséquences pour les civils et des atteintes généralisées aux droits fondamentaux. L’UA n’a pas répondu avec la même énergie à toutes les crises du continent, manquant parfois à ses obligations et invoquant le principe de subsidiarité vis-à-vis des organes régionaux pour justifier son inaction (HRW, 2025).  

 Il est à noter que les nouvelles formes de changements anticonstitutionnels de Gouvernement en Afrique rendent impérative l’introduction de nouvelles stratégies et l’adoption de mesures pratiques novatrices afin de renforcer les dispositions institutionnelles existantes en matière de prévention et de lutte contre les coups d’État. Ces mesures devraient être associées à des dispositions innovantes pour gérer les situations de transitions post-coup d’État (ISS, 2023 :4). Les anachronismes que portent la sécurité collective de l’Union Africaine appellent à revisiter l’ensemble de ses mécanismes et particulièrement ceux relatifs à la résolution des différends. C’est pourquoi « un examen critique du cadre actuel de l’UA est nécessaire pour déterminer son efficacité dans la mise en œuvre de l’action collective en matière de sécurité. Cette évaluation devrait se concentrer sur l’amélioration des principes normatifs, la clarification des rôles de l’UA et des CER, et la mise à jour des politiques et instruments pertinents au sein de l’Architecture africaine de paix et de sécurité » (Houdaigui, 2023 :15).

L’Afrique devrait revoir en profondeur le concept de sécurité collective et analyser les facteurs qui l’entravent. Elle a besoin d’un mécanisme de coopération qui s’attaque à l’insécurité persistante et s’adapte à l’évolution de la politique mondiale. L’UA et les organismes régionaux devraient prendre l’initiative d’organiser un dialogue sur l’approche de l’Afrique. Une discussion franche et ouverte est essentielle, notamment sur l’interprétation étroite de la souveraineté et le manque de priorité accordée à la prévention des conflits (Dawit, 2023 :6).

Au-delà des limites du système de prévention des conflits de l’UA, il convient de préciser qu’il peut être renforcer. En effet, la prédominance des acteurs étatiques dans l’ensemble des processus de prévention des conflits a tendance à politiser excessivement les mécanismes de prévention. Une évolution serait d’instituer des approches inclusives impliquant, les femmes, les jeunes, la société civile, les autorités traditionnelles et religieuses. Ainsi, les mécanismes de prévention gagneraient en représentativité et peut-être en efficacité, aussi ces mécanismes pourraient être soumis à des évaluations périodiques pour en mesurer l’efficacité. Au titre des améliorations, il est souhaitable que les processus de résolution pacifique des différends soient plus réactifs, la réaction à temps constitue une des faiblesses de ce système. En définitive, il est essentiel que l’UA, les CER et les Etats membres investissent massivement dans la prévention structurelle des conflits en mettant en œuvre l’Agenda 2063 comme politique de développement du continent.

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Défis et enjeux de l’autosuffisance en produits halieutiques en Corée du Sud.

Analyse de la demande intérieure, des politiques des pêches et des implications géopolitiques.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Yeukyin Chiu

Yeukyin Chiu est doctorante à l’Université Laval, sous la direction de Frédéric Lasserre. Sa thèse porte sur les intérêts des pays asiatiques en matière de pêche dans l’Arctique.

Résumé

La Corée figure parmi les principaux producteurs mondiaux de produits halieutiques, tant en matière de pêche que d’aquaculture marine. Malgré cette position, le pays enregistre depuis longtemps un déficit commercial persistant dans le secteur des produits de la mer. En s’appuyant sur les données des bilans alimentaires de la FAO, les statistiques commerciales fondées sur les codes du Système harmonisé, ainsi que sur des sources officielles et académiques, cet article analyse les déterminants structurels de cette situation.

Les résultats montrent que la Corée se caractérise par une demande exceptionnellement élevée en produits halieutiques, supérieure à la moyenne mondiale et à celle de ses pays voisins. Parallèlement, le pays est fortement exposé aux effets du changement climatique et évolue dans un contexte institutionnel régional contraignant, ce qui complique la gestion durable des stocks. Face à ces contraintes, la Corée a maintenu un niveau élevé d’autosuffisance grâce au développement de l’aquaculture marine et à l’investissement technologique. Bien que les importations halieutiques contribuent à la diversification des risques liés à l’approvisionnement en produits de la mer, la forte concentration des importations de ressources halieutiques russes constitue un risque d’approvisionnement à long terme pour la Corée du Sud. Parallèlement, l’augmentation des importations de produits halieutiques transformés en provenance de la Chine soulève des questions quant à la capacité du secteur national de la transformation à satisfaire la demande intérieure. Des recherches supplémentaires sont nécessaires afin de mieux comprendre les enjeux de dépendance au sein des chaînes d’approvisionnement halieutiques en Corée.

Mots-clés
Réchauffement climatique, produits halieutiques coréens, autosuffisance alimentaire, secteur halieutique coréen, gouvernance des pêches dans le nord-ouest de l’océan Pacifique

Abstract

South Korea is one of the world’s leading seafood producers, in both capture fisheries and marine aquaculture. However, despite this strong production, Korea has long recorded a persistent trade deficit in the seafood sector. Drawing on data from the FAO Food Balance Sheets and trade statistics based on Harmonized System (HS codes), as well as official sources and academic documents, this article analyses the structural determinants of this situation. The findings show that South Korea has an exceptionally high demand for seafood products, exceeding both the global average and that of its neighbouring countries. At the same time, the country is strongly affected by climate change and operates within a constraining regional institutional framework, which complicates the sustainable management of fish stocks.

In response to these challenges, South Korea has maintained a high level of seafood self-sufficiency through the development of marine aquaculture and technological investment in the sector. While imported seafood products contribute to diversifying supply-related risks, the strong concentration of Alaska pollock imports from Russia constitutes a long-term supply risk for South Korea. At the same time, the increasing imports of processed seafood products from China raise questions about the capacity of the domestic processing sector to meet domestic demand. Further research is needed to better understand dependency issues within seafood supply chains in South Korea.

Keywords: global warming, Korean seafood products, food self-sufficiency, Korean fisheries resources, fisheries governance in the Northwest Pacific Ocean

Introduction

La Corée du Sud (ci-après Corée) se situe le long de la côte nord-ouest de l’océan Pacifique, qui constitue l’une des principales zones de pêche au monde (FAO, 2024a). Elle se classe parmi les premiers États en matière de captures marines et d’aquaculture, et elle est également l’un des principaux acteurs de la pêche en eaux lointaines (FAO, 2024b; Yozell, S. et al., 2019). Par ailleurs, les produits halieutiques (PH) occupent une place importante dans le régime alimentaire quotidien coréen. La Corée figure également parmi les pays qui consomment le plus de produits aquatiques au monde (FAO, 2023b). Cependant, sa production importante ne suffit pas à répondre à la demande intérieure, et la Corée demeure un importateur net de produits de la mer (voir figure 1) (Korea Customs Service, 2024b).

Bien que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ait publié certains rapports sur la production sectorielle de produits de la mer en Corée, il existe très peu d’articles académiques expliquant les raisons pour lesquelles ce déficit persiste malgré une production élevée. La forte consommation laisse supposer que les PH jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire du pays. En même temps, les impacts du réchauffement climatique ont des répercussions sur l’écosystème marin à l’échelle mondiale et nuisent aux stocks (AMAP, 2019). Nous observons actuellement des phénomènes tels que le déplacement des stocks, l’acidification et la hausse des températures dans l’océan (Barange, M. et al., 2018; Barange, M. et al., 2014; Cheung, W. W. et al., 2016; Haug, T. et al., 2017; Pörtner, O. et al., 2019).

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent :

  • Comment les secteurs de la pêche coréenne sont-ils affectés par les changements climatiques ?
  • Quelles stratégies la Corée met-elle en œuvre pour garantir l’approvisionnement en PH sur son marché national ?
  • Quelles seront les implications géopolitiques ramenées par sa quête des ressources halieutiques?

Cet article vise à apporter des réponses en s’appuyant sur des données et des documents publiés par des organisations internationales telles que la FAO, ainsi que par des institutions gouvernementales comme le Korea Statistical Information Service et le Korea Customs Service – Trade Statistics. Des articles académiques sont également mobilisés.

1.     La sécurité d’approvisionnement des produits halieutiques et la situation de la Corée

Aujourd’hui, la production domestique n’est plus la seule source d’approvisionnement alimentaire ; le commerce international permet d’acquérir des denrées auprès de pays étrangers, en s’appuyant sur le principe de l’avantage comparatif. En résumé, les États peuvent adopter deux stratégies pour répondre à leurs besoins nationaux : l’autosuffisance, qui repose sur la production domestique, et l’autonomie alimentaire, qui repose sur l’importation (Clapp, J., 2015). Cette dernière permet aux États de surmonter la pénurie de ressources naturelles et d’obtenir des aliments à moindre coût. Cependant, la dépendance à la production étrangère soulève la question de la sécurité nationale : les États sont exposés aux fluctuations des prix et aux ruptures d’approvisionnement en cas de guerre, de pandémie ou d’interruption des chaînes logistiques (Saccone, D. et al., 2025).  Par conséquent, de nombreux pays ou régions adoptent des politiques de distorsion du marché, telles que les subventions ou l’imposition de tarifs sur les produits étrangers, afin de protéger leur capacité de production. En réalité, il est rare qu’un État soit totalement autosuffisant. Même les pays considérés comme des économies fermées, tels que la Corée du Nord, ont recours à l’importation alimentaire (FAO GLOBEFISH, 2020). En fonction des ressources disponibles et de leur vision des relations internationales, les États ajustent la proportion de ces deux stratégies afin d’assurer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire national.

Afin de comprendre la dynamique de l’offre et la demande des PH domestiques en Corée, deux ensembles de données seront analysés. Le premier provient du bilan alimentaire de la FAO. En extrayant les données disponibles sur son site et en appliquant la formule utilisée par la FAO : (production × 100 ÷ (production + importations − exportations)), nous avons calculé le taux d’autosuffisance des produits halieutiques (PH) en Corée. Selon la même méthode, nous avons calculé les taux pour ses pays voisins (Chine et Japon), ainsi que pour l’Asie de l’Est et le monde. De plus, nous avons calculé les taux pour les années 2011, 2016 et 2021 afin d’analyser l’évolution de l’autosuffisance en Corée (voir tableau 1 et 2).

Étant donné que les caractéristiques de PH diffèrent de celles des aliments de base tels que le riz, le blé et le soja, l’importance des PH dans l’alimentation de la population locale dépend également de la disponibilité de substituts pouvant servir de sources de protéines animales. Nous avons donc pris en compte la proportion de PH dans les apports en protéines animales de ces pays à l’aide de la formule suivante : quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH ÷ [quantité d’approvisionnement en protéines (g/habitant/jour) provenant des PH + viande et abats comestibles] × 100. Les résultats obtenus sont présentés ci-après (voir tableau 1).

ParamètresMondeAsie de l’estChineJaponCorée
Taux d’autosuffisance en PH (%)96,588,292,353,174,7
Proportion des PH dans les sources de protéines animales (%)22,727,937,8450,9952,23
Quantité d’approvisionnement alimentaire en PH (kilo/habitant/an)23,355,157,146,289,5

Tableau 1 – Paramètres de la sécurité alimentaire halieutique

Calculs de l’auteure fondés sur les données des bilans alimentaires de la FAO. Source : FAOSTAT, n.d.

Les résultats montrent que la Corée affiche actuellement un taux d’autosuffisance en produits de la mer de 74,7 %, ce qui la situe entre ses deux voisins, la Chine (92,3 %) et le Japon (53 %) (FAOSTAT, n.d.). Bien que ce chiffre soit inférieur à celui du monde et de l’Asie de l’Est, il convient de souligner que la Corée dépend davantage des produits de la mer, lesquels représentent une part nettement plus élevée de l’apport en protéines animales que la viande : 52,23 % pour la Corée, contre 22,7 % pour le monde, 27,9% pour l’Asie de l’Est, 37,84 % pour la Chine et 51 % pour le Japon. Cette forte dépendance met en évidence le rôle essentiel des PH dans la sécurité alimentaire coréenne.

Année201120162021Variation (%) (2011 et 2021)
Taux d’autosuffisance (%)777274,8-2,9
PH (kg/habitant/an)79,68187+9,3
Plantes aquatiques (kg/habitant/an)2025,634,3+71,5

Tableau 2 –  Évolution du taux d’autosuffisance et de l’approvisionnement alimentaire en PH et plantes aquatiques en Corée (kg/ habitant /an) en Corée de 2011 à 2021.

(FAOSTAT, n.d.)

Entre 2011 et 2021, la consommation de PH par habitant a augmenté (+9,3 %), principalement en raison de la croissance spectaculaire de la consommation de plantes aquatiques (+71,5 %), (FAOSTAT, n.d.) (voir tableau 2). En effet, les consommateurs coréens présentent une forte appétence pour les PH. Une étude concernant les préférences des consommateurs à l’échelle mondiale démontre que la Corée se classe au 6e rang de l’indice d’appréciation des PH (seafood liking index) (Cai, J. et al., 2022; FAO, 2023a). Plusieurs raisons contribuent à cette forte appréciation des PH par le public en Corée. Premièrement, le secteur des pêches en Corée continue de promouvoir les PH comme une source de protéines supérieure (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). La population a également une longue tradition de consommation des plantes aquatiques, lesquelles peuvent être facilement intégrées à la cuisine coréenne, ce qui favorise également leur utilisation dans les restaurants et les produits alimentaires transformés. De plus, le gouvernement soutient activement ce secteur pour surmonter les défis liés à la production (Hwang, E. K. et al., 2020; Kim, M.-S. et al., 2018). Ces aspects seront abordés dans les prochaines sections.

Le deuxième jeu de données est constitué d’informations enregistrées sous forme de codes du Système harmonisé (SH), un système de codification des marchandises élaboré par l’Organisation mondiale des douanes (Organisation mondiale des douanes, n.d.).  Ce système sert de référence pour les statistiques commerciales, les droits de douane et la réglementation des échanges internationaux. L’examen des préfixes des codes des marchandises permet de comprendre le flux des produits à différents stades de la chaîne de valeur. Plus précisément :

  • SH 03 désigne l’ensemble des poissons, crustacés, mollusques et autres invertébrés halieutiques, qu’ils soient non traités ou légèrement transformés, comme les produits frais, réfrigérés ou congelés ;
  • SH 1604 correspond aux préparations et conserves de poissons ;
  • SH 1605 concerne les crustacés, mollusques et autres invertébrés préparés ou conservés.

En analysant les statistiques publiées par le Gouvernement de Corée, nous pouvons voir l’évolution des importations de PH en Corée au cours de la dernière décennie. La figure 1 indique le flux de marchandises relevant du code SH 03 en Corée entre 2011 et 2024. En prenant 2011 comme l’année de référence, nous constatons qu’un déficit commercial dans ce secteur persiste sur une longue période. Cependant, la fluctuation des volumes d’exportations et d’importations reste relativement légère : le volume des exportations en 2024 a augmenté 5,93 %, tandis que celui des importations a diminué de 0,83%, par rapport aux chiffres de 2011.

Figure 1 – Quantités d’exportation et d’importation de marchandises sous le code SH 03 de la Corée entre 2011 et 2024 (kt)

Source : Korea Customs Service, 2024b

Selon les données publiées par le Gouvernement de Corée, la production nationale des PH a progressé de 10,9 % en 2024 par rapport à 2011, atteignant 3 610 kt (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Actuellement, la production issue de l’aquaculture marine représente 47 % de la production totale, 17,5 % proviennent de la pêche en eaux domestiques et 10 % de la pêche en eaux lointaines, tandis que la contribution des pêches en eaux intérieures reste inférieure à 1 % (Statistics Korea, 2025c) (voir figure 2). Cette situation diffère de celle de 2011, où les prises de la pêche (côtière, en eaux lointaines et en eaux intérieures) représentaient 56,4 % de la production totale.

Figure 2 – Répartition de la production halieutique et aquacole, ainsi que la part des importations dans l’approvisionnement nationale (en kt) entre 2011 et 2024

Source: Korea Customs Service, 2024b; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024; Statistics Korea, 2025c.

2.     Pourquoi l’aquaculture marine constitue-t-elle l’approche optimale ?

Plusieurs facteurs incitent la Corée à adapter sa stratégie d’approvisionnement en PH. Premièrement, l’environnement physique du pays favorise le développement de l’aquaculture marine. Les eaux entourant la Corée se caractérisent par l’existence de vastes zones intertidales peu salées et peu profondes à l’ouest, offrant des conditions propices à l’aquaculture (Park, Y. H., 2017; WWF-Korea, 2016). Aujourd’hui, plus de 50 % de la production halieutique provient de la province de Jeolla du Sud (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024) (voir figure 3). À l’inverse, la façade orientale se distingue par des eaux plus profondes, influencées par les courants pacifiques, où des espèces pélagiques d’eaux froides telles que la morue, le colin d’Alaska, et divers céphalopodes étaient autrefois couramment observés (Han, J. et al., 2022). Cependant, ces ressources sont désormais fortement épuisées. Selon les données de Sea Around Us[1], 94,7 % des captures effectuées dans la zone économique exclusive (ZEE) sud-coréenne proviennent de stocks surexploités (Sea Around Us, n.d.).

Figure 3. Quantité de production halieutique par province en Corée en 2024 (kt)

Source : (Statistics Korea, 2025b)[2](FAO, 2023b)

  • Pourquoi les ressources halieutiques s’épuisent-elles ?
    • Les impacts négatifs du changement climatique

La déplétion des stocks résulte de plusieurs facteurs, dont le changement climatique accentue la vulnérabilité des écosystèmes halieutiques dans la région. Selon un rapport du National Institute of Fisheries Science de la Corée, la température des eaux coréennes a augmenté de 1,44 °C en 56 ans, soit deux fois plus que la moyenne mondiale (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024).

L’ensemble des effets du réchauffement climatique, tels que l’élévation de la température de l’eau et la prolifération des espèces nuisibles comme les méduses, affecte les principaux stocks commerciaux, notamment le colin d’Alaska, les calmars, les anchois et les maquereaux (Bang, M. et al., 2018; Lee, S.-H. et al., 2022; National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Une tendance au déplacement vers le nord des stocks est également observée (Dong, W. et al., 2024). En particulier, la déplétion des stocks d’espèces d’eau froide, qui constituaient une source de protéines dans l’alimentation traditionnelle des Coréens, soulève la question de la sécurité d’approvisionnement en PH (Eom, S.-h., 2011).  L’effondrement des stocks de colin d’Alaska a conduit le Gouvernement à décréter une interdiction complète de la pêche de cette espèce dans les eaux nationales (Yonhap News Agency, 2019). Les céphalopodes, qui sont également un élément caractéristique de la cuisine coréenne, représentaient 18,43 % de la consommation totale de PH en Corée en 2020 (FAOSTAT, n.d.). Cependant, leur capture dans les eaux nationales a diminué de près de 80 % par rapport aux niveaux de 2008 (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  

  • Le manque d’encadrement régional dans les efforts de conservation

La situation géopolitique de la Corée complique la conservation des ressources halieutiques dans ses eaux. La ZEE sud-coréenne est entourée par la Chine, le Japon et la Corée du Nord. Certaines zones se chevauchent avec celles de la Chine et du Japon (voir figure 4). Des accords bilatéraux ont été négociés avec ces États pour la gestion des pêches (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2001; Ministry of Foreign Affairs of Japan, 1998). Cependant, ces accords, bien qu’ils constituent un cadre de coopération, restent non contraignants et ne peuvent donc être considérés comme un véritable cadre juridique régional pour la gestion des stocks. Ils servent avant tout de plateforme de dialogue entre les États concernés (Kwon, N. et al., 2025). L’absence d’un mécanisme de coordination multilatérale rend la gestion difficile, notamment en ce qui concerne l’attribution des quotas et la surveillance des pêches illicites, non déclarées et non réglementées (pêches INN), ce qui constitue un obstacle majeur à la gestion durable des ressources halieutiques.

Figure 4 – Zones de pêche cogérées par la Chine, la Corée et le Japon

Source : Kwon, N. et al., 2025.

Ce problème ne concerne pas uniquement la Corée et ses pays voisins. Lorsque nous abordons cette question sous un angle géographique plus large, englobant la région nord-ouest du Pacifique, nous constatons l’absence d’une organisation régionale de gestion des pêches (ORGP) chargée de la cogestion des ressources halieutiques dans les ZEE chevauchantes. Les deux ORGP présentes dans la région ont des mandats limités :

  • La North Pacific Fisheries Commission ne couvre que les zones de haute mer (voir figure 5),
  • La Western & Central Pacific Fisheries Commission (WCPFC) se limite aux thonidés et aux espèces migratoires (North Pacific Fisheries Commission, n.d.; Western & Central Pacific Fisheries Commission, n.d.).

Ce déficit de coopération multilatérale s’explique principalement par les tensions géopolitiques régionales. Les revendications de ZEE en mer de Chine méridionale, les différends liés à la souveraineté des îles situées le long de la façade occidentale de l’océan Pacifique — telles que Dokdo et Diaoyu, la question de la reconnaissance de Taïwan, ainsi que la rivalité entre les pays riverains de la mer de Béring, notamment les États-Unis et la Russie, constituent autant de facteurs qui entravent la mise en place d’une ORGP dans cette zone.

De plus, la situation en Corée du Nord rend plus difficile la gestion durable des stocks halieutiques. En 2017, les Nations Unies ont interdit l’exportation de PH nord-coréens à la suite du lancement de missiles contre des pays voisins (Conseil de sécurité, N. U., 2017). Malgré cette interdiction, la pêche commerciale se poursuit dans la région sous la forme de « navires fantômes » (Park, J. et al., 2020). Cette persistance entraîne une exploitation des stocks sans aucun contrôle.

À court terme, peu d’éléments laissent présager un changement de situation. En l’absence d’une ORGP fonctionnelle pour encadrer les efforts contre les activités de pêche INN, la dégradation des stocks persiste (Zhang, H., 2018). Les données de la FAO confirment que l’état des stocks dans le nord-ouest du Pacifique connaît une détérioration continue. Une proportion croissante des captures dans la zone 61 (Pacifique nord-ouest) provient de stocks non durables (FAO, 2016, 2018, 2020b, 2024b) (voir tableau 3).  Dans ce contexte, la Corée se trouve contrainte de rechercher des solutions alternatives afin de garantir la sécurité de la chaîne d’approvisionnement en PH pour le marché national.

Figure 5 – Zones mandatées par les ORGP[3]. Le nord-ouest du Pacifique (la zone délimitée par le rectangle rouge) n’est pas couvert par une ORGP régionale

Source : (FAO, 2020a)

Année% des prises proviennent de stocks non durables
201624
201828
202038
202245
202466

Tableau 3 – Taux de prises provenant de stocks surexploités entre 2016 et 2024

Source : FAO, 2016, 2018, 2020b, 2022b, 2024b.

4.     L’acquisition de ressources halieutiques dans les eaux lointaines peut-elle constituer une solution ?

La Corée pratique la pêche en eaux lointaines depuis les années 1960 (FAO, 2022a). Toutefois, l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer a limité l’accès à des zones de pêche auparavant ouvertes. Par ailleurs, la hausse des coûts de production, notamment liés à l’augmentation des salaires et du prix du carburant, a freiné l’expansion du secteur (Cha, V. D., 1996; Shon, S. et al., 2014). Malgré ces contraintes, les navires coréens demeurent actifs dans certaines zones. Actuellement, la Corée est l’un des principaux pêcheurs de thons dans la zone sous mandat de la WCPFC (Havice, E. et al., 2019). Parallèlement, l’océan Atlantique est devenu une source importante d’approvisionnement en mollusques et céphalopodes pour la Corée au cours des dernières années (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Cependant, la compétition pour les ressources halieutiques en haute mer demeure intense. La Chine, le Japon et Taïwan sont également des acteurs majeurs de la pêche en haute mer, et ils sont en concurrence avec la Corée pour l’accès aux stocks et à la chaîne d’approvisionnement (Hanich, Q. et al., 2021; Havice, E. et al., 2019; Yozell, S. et al., 2019). Par exemple, dans la zone régie par le WCPFC, les entreprises coréennes sont confrontées à la concurrence des entreprises d’État chinoises; le Japon soutient également son industrie de la pêche de manière indirecte en apportant une aide au développement aux États insulaires afin de sécuriser l’accès aux stocks. Pour sa part, la Corée privilégie la formation de coentreprises avec des acteurs locaux afin de garantir l’accès aux stocks (Havice, E. et al., 2019). Dans la quête de calmars, les navires coréens font face à la domination des chalutiers chinois, qui effectuent plus de la moitié des captures dans les eaux internationales (Urbina, I., 2020).

En dehors de la concurrence exercée par les pays tiers, la Corée rencontre des difficultés à accroître sa production par la pêche en eaux lointaines. L’attribution des quotas et la définition des normes dans les zones de haute mer relèvent des ORGP, qui s’appuient sur l’état des stocks, les enregistrements historiques des captures et les intérêts des États côtiers (Cox, A., 2009). Toute augmentation de la production suppose de surmonter des obstacles institutionnels au sein de ces organisations. Au cours des deux dernières décennies, la part des prises issues de la pêche en eaux lointaines dans l’approvisionnement national total a continué de diminuer, passant de 27,7 % en 2001 à 13,2 % en 2024 (Statistics Korea, 2025c). Sa contribution à un approvisionnement durable en PH apparaît dès lors limitée.

5.     Le développement de l’aquaculture marine constitue-t-il une solution parfaite ?

En considérant les facteurs précédemment évoqués, l’aquaculture marine apparaît comme l’option la plus pertinente, dans la mesure où la production s’effectue dans un environnement contrôlé, relativement à l’abri des aléas géopolitiques. Toutefois, ce secteur demeure confronté à des défis structurels et techniques. En Corée, l’industrie halieutique présente une configuration bipolaire : la pêche en eaux lointaines est dominée par de grands conglomérats tels que Dongwon (Havice, E. et al., 2019), tandis que la majorité des acteurs de la pêche côtière et de l’aquaculture marine sont des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Afin de favoriser l’investissement, la Corée a adopté en 2014 l’Aquaculture Industry Development Act pour permettre les grands conglomérats de joindre le secteur (Jeon, B.-D. et al., 2012; Korea Law Translation Center, n.d.). Malgré cette réforme, 90,7 % des exploitations aquacoles restent de petite taille et détenues par des exploitants individuels (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).

Le secteur est confronté au problème du vieillissement et de la diminution du nombre de pratiquants  (Statistics Korea, 2025a). De 2014 à 2023, la population liée au secteur des pêches a diminué de 36,5 % (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024).  Dans le secteur de l’aquaculture marine, plus de 50 % des travailleurs ont plus de 50 ans; l’engagement de travailleurs étrangers est nécessaire afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre. (Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, 2024). Dans une telle situation, l’automatisation du secteur devient indispensable.

Depuis la promulgation de la nouvelle loi sur l’aquaculture, plusieurs projets d’automatisation du secteur ont été lancés dans les fermes aquacoles de crevettes, de concombres de mer et de mérous (Kim, M.-J. et al., 2021). Actuellement, le gouvernement pilote le projet « Smart Aquaculture Cluster Development ». Un exemple est la mise en place d’un système de recirculation aquacole pour l’élevage de saumons à Busan, en partenariat avec des acteurs privés et des organismes de recherche (AKVA Group, n.d.; Ministry of Oceans and Fisheries – Republic of Korea, n.d.; Pukyong National University, 2024). Toutefois, il demeure prématuré d’évaluer son impact sur la production nationale, ce projet n’étant qu’à un stade initial de développement.

Le soutien gouvernemental se manifeste également à travers des mesures techniques et des initiatives de marketing visant à renforcer la visibilité internationale. Par exemple, les autorités incitent les aquiculteurs d’algues à développer de nouvelles variétés commerciales, en facilitant leur certification et en les accompagnant dans la procédure d’enregistrement auprès de l’International Union for the Protection of New Varieties of Plants (Hwang, E. K. et al., 2020; Hwang, E. K. et al., 2019). Par ailleurs, les algues bénéficient d’une promotion active à l’exportation dans le cadre de la campagne « K-Seafood », initiée par le gouvernement (Choi, M.-H., 2024; Hwang, E. K. et al., 2020; Jumaway, J., 2024).

Cependant, il convient de souligner que l’aquaculture marine est également exposée aux effets négatifs du changement climatique. L’acidification et la modification de la salinité dans les zones intertidales, induites par l’élévation du niveau marin, génèrent des incertitudes pour le secteur; par ailleurs, certaines espèces commerciales d’algues présentent une faible tolérance thermique (Kim, B.-T. et al., 2019; Kim, B.-T. et al., 2021). En 2023, une période prolongée de températures élevées a entraîné des pertes estimées à 33,54 millions de dollars américains (National Institute of Fisheries Science – Republic of Korea, 2024). Compte tenu de la superficie limitée de la Corée, le déplacement des fermes d’aquaculture vers le nord semble peu envisageable. Dès lors, l’avenir du secteur demeure incertain.

6.     L’importation comme stratégie d’approvisionnement

Compte tenu des éléments précédemment évoqués, il apparaît que l’importation constitue une composante incontournable de l’approvisionnement en produits de la mer sur le marché domestique. La problématique de la dépendance vis-à-vis des importations alimentaires s’inscrit dans un débat national remontant aux années 1980. Néanmoins, la majorité des discussions se sont concentrées sur les produits agricoles, notamment le riz (Lee, C.-H., 2024). Pour les PH, cette étude soulève trois questions relatives à la sécurité de l’approvisionnement :

  • La Corée a-t-elle mis en place des dispositifs visant à faciliter l’importation des PH ?
  • Dans quelle mesure la hausse des importations pourrait-elle compromettre la capacité de production nationale ?
  • Enfin, cette dépendance accrue est-elle susceptible d’engendrer des risques pour la sécurité de l’approvisionnement intérieur ?

6.1. La question du libre-échange des produits halieutiques

Depuis les années 2000, la Corée a conclu des accords de libre-échange (ALE) avec divers pays. Parmi eux, le Chili, la Norvège, le Pérou, les États-Unis, le Vietnam, la Chine et le Japon figurent parmi les principaux fournisseurs de produits de la mer pour la Corée (voir figure 6). La signature de ces ALE a permis à la Corée d’améliorer son accès aux PH grâce à l’élimination ou à la réduction des barrières tarifaires. En comparant les volumes d’importation des PH (SH03) par la Corée entre l’année d’entrée en vigueur des ALE et 2024, nous observons une hausse globale après la mise en œuvre des accords (voir tableau 6). Toutefois, cette augmentation varie selon les pays (voir tableau 6).

  • Les importations en provenance du Chili, du Pérou et de la Norvège ont fortement progressé, avec des hausses respectives de + 187,9 %, 115,63 % et + 616,13 %.
  • Celles provenant du Vietnam et des États-Unis affichent une croissance plus modérée (+14,8 % et + 5,42 %)
  • Les importations en provenance de la Chine (-16,3 %) et du Japon (-2,82 %) ont reculé.

Figure 6 – Les dix principaux pays exportateurs de PH (code SH 03) vers la Corée en 2024 (en kt) ; les pays en bleu disposent d’un ALE en vigueur avec la Corée.
Source : Korea Customs Service, 2024a.

PaysAnnée d’entrée en vigueur de l’ALEProduits principaux d’importationCode SHVariation du volume d’importation des produits SH03 entre l’année d’entrée en vigueur de l’ALE et 2024 (en %)
Chili2004Céphalopodes congelésSH 030743+187,9
Saumon congeléSH030312
Norvège2006Saumons fraisSH 030214+ 616,13
Maquereaux congelésSH 030354
Filet de saumonSH 030441
Pérou2011Céphalopodes congelésSH 030743+115,63
CrustacésSH 030617
États-Unis2012Saumons congelésSH 030312+5,42
Poissons congelésSH 030339
Filet de poissons platsSH 030483
Vietnam2015Filet des poissonsSH 030499+14,8
CrevettesSH 030617
Céphalopodes (pieuvres)SH 030752
Chine2015Poissons congelésSH 030389-16,37
Céphalopodes fraisSH 030752
Céphalopodes congelésSH 030743
Japon (via RCEP[4])2022Poissons vivantsSH 030199-2,82
Coquilles Saint-Jacques fraichesSH 030721
Coquilles Saint-Jacques congeléesSH 030722

Tableau 4 – Évolution des importations coréennes de produits halieutiques (PH) (SH03) en provenance de partenaires liés par un ALE
Source : Korea Customs Service, 2024b

Les données extraites du Korea Customs Service montrent que les céphalopodes, dont la production nationale a fortement diminué au cours de la dernière décennie, figurent parmi les principales espèces importées, notamment en provenance du Chili, du Pérou, du Vietnam et de la Chine. Malgré l’épuisement des stocks dans les eaux domestiques, le marché coréen continue de présenter une forte demande pour cette espèce. Les importations jouent dès lors un rôle de substitution à la production nationale en déclin. Depuis 2017, l’importation du produit de céphalopodes congelés (SH 030743) a augmenté de 34 %[5]. La Corée est donc de plus en plus dépendante des importations de céphalopodes.

Parallèlement, la conclusion d’ALE avec plusieurs pays différents permet à la Corée de diversifier ses sources d’approvisionnement. Par exemple, les importations de céphalopodes en provenance du Chili (SH030743) ont diminué 43 % depuis 2017, mais cette baisse a été compensée par une hausse des importations en provenance de la Chine (+82,38 %), du Pérou (+25,75 %) et du Vietnam (+11,9%) (Korea Customs Service, 2024b). La présence de plusieurs fournisseurs contribue ainsi à réduire la dépendance de la Corée vis-à-vis d’un seul partenaire.

Les principales espèces importées, telles que les céphalopodes et les saumons (voir le tableau 6), se distinguent des produits de mer locaux. Ainsi, l’importation de PH étrangers ne nuit pas à la capacité de production domestique ; au contraire, elle permet à la Corée de bénéficier d’un accès à des espèces qui n’existent pas ou existent rarement sur son territoire, comme le saumon. En revanche, pour les espèces produites localement (maquereaux, thons et bivalves), la Corée applique une période de démantèlement tarifaire plus longue (Korea Customs Service, n.d.-a, n.d.-b), ce qui offre une certaine protection aux secteurs nationaux. Cette approche illustre la stratégie coréenne visant à concilier ouverture commerciale et préservation des filières domestiques.

6.2. Le risque géopolitique pour l’approvisionnement

La conclusion des ALE contribue à diversifier les sources d’approvisionnement en PH. Toutefois, il convient de noter qu’un tiers des importations provient de la Russie (voir figure 6), un pays qui n’a pas conclu d’ALE avec la Corée. La moitié de ces importations russes concerne le colin d’Alaska (SH 030367), une espèce importante dans l’alimentation coréenne, mais les stocks dans les eaux domestiques sont épuisés (Korea Customs Service, 2024b; Yonhap News Agency, 2019). Bien que la Chine et les États-Unis exportent également ce produit vers la Corée, les produits provenant de ces deux pays sont 69 % et 27 % plus cher que ceux de Russie (Korea Customs Service, 2024b). Bien qu’à court terme, l’écart de prix entre les PH russes et américains pourrait se réduire grâce à la conclusion de l’ALE conclu entre la Corée et les Etats-Unis, qui supprimera les tarifs en 2026 (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024). Cependant, l’approvisionnement russe demeure difficilement remplaçable, car il représente 99 % du volume total importé (Korea Customs Service, 2024b).

La Corée a néanmoins signé un accord bilatéral avec la Russie en 1991, lui permettant de pêcher des stocks dans la ZEE russe en contrepartie d’une compensation financière (Ministry of Foreign Affairs — Republic of Korea, 2007). En 2021, la Corée a obtenu un quota de pêche de 28,4 kt de colin d’Alaska (Kang, Y.-S., 2021), soit l’équivalent de 11 % du volume d’importation de la même année (Korea Customs Service, 2024b). De même, l’accès à ce stock reste toutefois contrôlé par la Russie. En 2015, la Russie a imposé une réduction des quotas de pêche en réaction à un différend concernant les investissements coréens dans les infrastructures portuaires russes (The Korea Herald, 2015). Cet épisode démontre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes est conditionné par les relations diplomatiques entre les deux pays.

Depuis 2022, les relations entre la Corée et la Russie se sont détériorées en raison de la guerre en Ukraine. De nombreux pays occidentaux participent aux sanctions contre la Russie (Korea Strategic Trade Institute, n.d.). Les alliés de la Corée, tels que l’Union européenne et les États-Unis, ont imposé des sanctions sur les PH russes. L’Union européenne interdit les PH de luxe, tandis que les États-Unis appliquent une interdiction plus stricte qui couvre l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement; autrement dit, les produits d’origine russe, même transformés en Chine, sont également concernés (Bernton, H., 2023; European Commission, 2025). La Corée par contre, continue d’importer des PH russes (Susanin Newspaper, 2025). Cette situation illustre que l’approvisionnement en ressources halieutiques russes représente un intérêt stratégique que la Corée refuse de compromettre, même au nom de la solidarité avec ses alliés. Toutefois, une baisse de 42,5 % du volume d’importation a été constatée entre 2021 (avant le début des sanctions) et 2024 (Korea Customs Service, 2024b). Cela pourrait être le résultat de la sanction imposée par la Corée contre la Banque centrale de la Russie, qui ne favorise pas les échanges commerciaux entre les deux pays (Ministry of Economy and Finance —Republic of Korea, 2022). Certes, une telle concentration d’approvisionnement soulève des enjeux de sécurité, d’autant plus que les relations bilatérales ont connu des fluctuations au fil du temps.

6.3. La capacité du secteur de traitement des produits halieutiques

D’ailleurs, les préférences des consommateurs coréens sont en train d’évoluer sous l’influence de divers facteurs sociaux : alors qu’ils privilégiaient auparavant les produits de la mer frais (United States Department of Agriculture Foreign Agricultural Service, 2024), ils se tournent désormais vers des produits préparés. Selon les statistiques publiées par le Gouvernement de la Corée, les femmes assument un rôle plus important dans les tâches ménagères, qu’elles consacrent 2 h 50 minutes aux tâches domestiques lorsqu’elles sont sans emploi, contre 1 h 11 minutes lorsqu’elles sont en emploi (Statistics Korea, 2019). Dernièrement, davantage de femmes sont engagées sur le marché du travail, ce qui entraîne une diminution du temps disponible pour la préparation des repas et renforce la demande de plats préparés ou semi-préparés (Korea Maritime Institute, 2022). Ce changement d’habitudes est accentué par la pandémie ainsi que par le développement des plateformes de commerce électronique (Korea Maritime Institute, 2022).

La hausse de cette demande se reflète également dans l’augmentation des importations de produits de poisson préparés (SH 1604) et des crustacés et autres produits aquatiques préparés (SH 1605) en provenance de Chine, lesquelles ont respectivement augmenté de 153 % et 74,3 % entre 2015 (l’année de l’entrée en vigueur de l’ALE) et 2025 (Korea Customs Service, 2024b). Cela démontre que la dépendance aux importations de PH ne se limite pas à la disponibilité des ressources, mais s’étend aussi à la capacité de transformation des PH. En raison de leur caractère périssable, la transformation des PH est essentielle pour les rendre prêts à la consommation ou à l’utilisation comme matières premières.  Selon une estimation de la FAO, 62 % des PH consommés par les humains sont transformés (FAO, 2024b). Certaines recherches démontrent que la plupart des matières premières utilisées par les usines de transformation coréennes proviennent du territoire national (Seung, C. K. et al., 2020). Cependant, en raison d’un manque d’informations, il n’est pas clair si le secteur de transformation coréen peut satisfaire la demande du marché domestique.

De plus, la demande du secteur connaît une transition vers des produits hautement transformés, intégrant davantage d’étapes de cuisson, d’assaisonnement ou de combinaison avec d’autres ingrédients. Dans ce contexte, la méthodologie appliquée par cette étude – l’analyse des préfixes des marchandises – ne permet pas de distinguer la quantité des PH coréens ou étrangers consommés, car la complexité croissante des ingrédients et des étapes de production entraîne une diversité accrue des codes SH, ce qui rend difficile d’obtenir un aperçu statistique fiable[6]. Des enquêtes semi-dirigées auprès des acteurs du secteur seront nécessaires pour obtenir davantage de données.

Conclusion

Cette étude montre que la Corée se caractérise par une demande structurellement élevée et soutenue en PH que la moyenne mondiale ainsi qu’aux pays voisins. Toutefois, la Corée n’échappe ni aux effets du changement climatique, qui affectent la disponibilité des ressources halieutiques, ni aux tensions géopolitiques régionales qui, combinées à l’absence d’une ORGP opérationnelle, compliquent la mise en place de mesures de conservation efficaces. D’ailleurs, malgré sa longue histoire de pratique de la pêche en eaux lointaines, la concurrence intense avec les pays voisins et les contraintes institutionnelles restreignent l’expansion de la production.

Face à ces contraintes, la Corée mobilise trois principaux instruments afin de sécuriser son approvisionnement en PH : le développement de l’aquaculture marine, l’investissement dans les innovations technologiques et le recours aux importations. Le développement de l’aquaculture marine constitue un pilier majeur, contribuant au maintien d’un taux élevé d’autosuffisance. En particulier, l’essor de la culture des algues, favorisé par des conditions environnementales propices et par un soutien public actif, illustre le potentiel de ce secteur. Toutefois, l’aquaculture marine est également exposée aux effets du changement climatique ainsi qu’aux défis liés à la pénurie de main-d’œuvre, ce qui implique la poursuite d’efforts en matière de recherche scientifique et de développement technologique.

Les importations permettent à la Corée de diversifier les sources d’approvisionnement en PH. L’exemple des céphalopodes montre que la présence de plusieurs pays fournisseurs réduit les risques de rupture d’approvisionnement et offre une plus grande flexibilité en matière de prix. Néanmoins, cette diversification demeure partielle : la forte dépendance à l’égard des PH russes, en particulier pour l’approvisionnement en colin d’Alaska, met en évidence des vulnérabilités structurelles. Dans ce contexte, les ressources halieutiques constituent ainsi un enjeu stratégique pour lequel la Corée dispose d’une marge de manœuvre limitée.

Par ailleurs, cette étude montre également que la dépendance aux importations ne relève pas uniquement de la disponibilité des ressources, mais également des capacités nationales de transformation. L’évolution des préférences des consommateurs vers des PH hautement transformés accentue cette contrainte. Toutefois, le niveau réel d’autosuffisance de la Corée en PH préparés demeure difficile à évaluer à partir des seules analyses fondées sur les codes du Système harmonisé, ce qui appelle des recherches complémentaires, notamment à travers des enquêtes qualitatives auprès des acteurs du secteur.

Enfin, bien que l’aquaculture marine constitue une solution efficace à court terme, elle ne représente pas une solution définitive. En complément des investissements en recherche scientifique et en technologies, il est également logique de considérer que la Corée continuera à explorer de nouvelles opportunités de pêche dans les zones arctiques rendues accessibles par le réchauffement climatique afin de répondre à sa forte demande intérieure. Des études approfondies sont donc nécessaires pour mieux comprendre ces stratégies ainsi que les enjeux qu’elles impliquent.

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[1] Sea Around Us est un projet de recherche international dirigé par l’université de la Colombie-Britannique, qui reconstitue les données mondiales de pêche depuis 1950

[2] Les chiffres indiqués représentent la production halieutique de chaque province en kt pour l’année 2024.

[3] Les noms complets des ORGP en anglais sont les suivants : CACFISH, Central Asian and Caucasus Regional Fisheries and Aquaculture Commission; GFCM, General Fisheries Commission for the Mediterranean; LVFO, Lake Victoria Fisheries Organization; NAFO, Northwest Atlantic Fisheries Organization; NEAFC, North-East Atlantic Fisheries Commission; NPFC, North Pacific Fisheries Commission; RECOFI, Regional Commission for Fisheries; SEAFO, South East Atlantic Fisheries Organisation; SIOFA, Southern Indian Ocean Fisheries Agreement; et SPRFMO, South Pacific Regional Fisheries Management Organisation.

[4] Acronyme de Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership)

[5] L’année 2017 est prise comme année de référence car le code SH030743 n’existe qu’à partir de cette année, à la suite de la révision réalisée par la Division de statistique des Nations Unies (United Nations Statistics Division, n.d.).

[6] Par exemple, une crevette crue vendue en épicerie portera un code HS commençant par 03. Une fois transformée en tempura de crevettes prête à être réchauffée au four pour l’exportation, son code commencera par 1605. En revanche, si elle est transformée en raviolis aux crevettes, le produit sera classé sous le code 19, car il est mélangé à des pâtes. Comme ces produits sont souvent combinés à d’autres ingrédients, il est difficile d’estimer la quantité réellement consommée en se fondant uniquement sur l’analyse des codes HS.

Éditorial

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Ce second numéro spécial consacré à la Corée du Sud s’inscrit dans un contexte régional en profond changement. Les réponses apportées par Séoul aux recompositions indo-pacifiques ne relèvent plus seulement du registre géopolitique : elles engagent désormais des dimensions économiques, diplomatiques et même infranationales. La redéfinition de sa place dans la région s’accompagne ainsi d’une diversification des acteurs et des échelles d’action, qu’il s’agisse de la diplomatie présidentielle, des stratégies économiques sectorielles ou des partenariats développés à l’échelle provinciale. C’est cette complexité que ce numéro entend mettre en lumière.

Les contributions réunies offrent un panorama cohérent de ces dynamiques. Elles montrent d’abord comment la stratégie indo-pacifique du Québec a renforcé ses échanges économiques avec Séoul, illustrant le rôle croissant des acteurs infranationaux dans les chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Elles éclairent également les dilemmes stratégiques d’une puissance moyenne prise entre Washington et Pékin, cherchant à concilier alliance, autonomie et influence normative dans un ordre régional instable. Enfin, l’analyse du secteur halieutique souligne les défis auxquels la Corée doit faire face dans l’un des bassins de pêche les plus productifs du monde : une demande interne en hausse, l’absence de coopération multilatérale et les effets du changement climatique. Face à ces contraintes, Séoul combine développement de l’aquaculture, recours accru aux importations et prudence dans les accords de libre-échange, tout en se préparant à un intérêt grandissant pour les ressources des hautes latitudes.

Ensemble, ces contributions mettent en évidence la diversité des registres — économiques, diplomatiques, stratégiques et environnementaux — qui structurent aujourd’hui l’insertion de la Corée du Sud dans l’espace indo-pacifique. Elles montrent comment les interactions entre niveaux national, régional et infranational participent à redessiner la position de Séoul dans un ordre mondial en transition.

Abigaël Delille et Gina Alberola

Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Amat, J.-P. ; Bauchard, D. ; Nathan, I. et Richefort, I. (dir.) (2025). Implosion des empires et des frontières: 1914-2024. Paris : Maisonneuve et Larose/Hémispères, 175 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Amat, J.-P. ; Bauchard, D. ; Nathan, I. et Richefort, I. (dir.) (2025). Implosion des empires et des frontières: 1914-2024. Paris : Maisonneuve et Larose/Hémispères, 175 p.

Le XXe siècle a vu l’écroulement brutal de plusieurs empires. La Première Guerre mondiale a été fatale au camp des vaincus, au rang desquels Empire russe, Empire austro-hongrois et Empire ottoman, et les vainqueurs leur imposèrent un découpage des frontières répondant davantage à leurs intérêts qu’à la prise en considération de revendications nationales parfois contradictoires. L’implosion de l’URSS, en 1989, s’est déroulée moins par la pression irrésistible de mouvements nationaux qu’en raison de la volonté des hiérarques communistes de se partager un empire ingérable : les frontières tracées par le pouvoir communiste, au caractère souvent prétendu artificiel, un concept très délicat à mettre en œuvre, contenaient en germes de potentiels contentieux.

Cette dislocation des empires et l’apparition de nouveaux États, fondés sur le concept de nation et qui avaient vocation à rassembler tous les territoires peuplés de leurs populations nationales, ont constitué autant de bombes à retardement, dont certaines ont contribué au désordre international, voire aux guerres d’aujourd’hui. En effet, il était très difficile de tracer des frontières séparant nettement les peuples dès lors que celles-ci étaient étroitement imbriquées en de nombreuses régions. De plus, le principe du droit des peuples à l’autodétermination, cher officiellement aux Alliés, a été appliqué avec plus ou moins de diligence selon les intérêts géopolitiques des vainqueurs.

Les auteurs proposent, à travers cet ouvrage, une analyse des conséquences de ces processus de démantèlement des empires et de l’émergence dans la douleur d’États fondés sur le principe de l’identité nationale. Comprendre les motivations des politiques qui ont démantelé les empires et envisager les autres scénarios qui auraient été possibles permettrait-il d’apaiser les conflits potentiels ou actifs ? Des modifications dans le tracé des frontières actuelles sont-elles envisageables de façon réaliste ? Guerres balkaniques, agression russe contre l’Ukraine et la Géorgie, conflit du Haut-Karabakh, question palestinienne et guerre à Gaza ne plongent-ils pas leurs racines dans les « lignes dans le sable » tracées lors de l’implosion des Empires ?  Cet ouvrage rassemble des textes rédigés pour un colloque tenu à Paris le 24 novembre 2024. Il comprend de nombreuses cartes et ces illustrations sont les bienvenues.

Plusieurs chapitres proposent des analyses fort intéressantes, notamment l’introduction de Georges-Henri Soutou, le témoignage de Frédéric du Laurens sur le processus de décomposition de la Yougoslavie (1991-2008), le processus de construction puis de scission de la Tchécoslovaquie signé par Antoine Marès, ou encore le passionnant chapitre sur le Caucase de Claire Mouradian.

Cependant, l’ouvrage souffre de la formule retenue : les différents auteurs ont souvent manifestement à peine retouché leurs notes de communication utilisées pour le colloque. De nombreux chapitres sont très courts et ne livrent pas les analyses annoncées. Les chapitres sur la construction irakienne ou la politique néo-ottomane de la Turquie, a priori passionnants, se révèlent trop courts et ne portent pas d’analyse pertinente. Le témoignage du déroulement des événements de Maidan en Ukraine constitue un récit intéressant mais qui ne propose guère d’analyse des représentations en jeu et de l’héritage des empires dans le tracé des frontières, objet de l’ouvrage.  Le chapitre sur les ambitions de la Russie de Poutine demeure très descriptif et ne propose pas d’analyse. Trop de textes sont ainsi demeurés cantonnés à un bref exposé de leur thème, sans approfondir leur analyse et sans faire le lien précis avec la thématique de l’ouvrage.

Reflet d’une décision éditoriale pour publier rapidement un ouvrage pertinent peu de temps après le colloque de fin novembre 2024 ? Imprimé en août 2025, cela signifie que l’équipe de coordination du livre a effectivement réussi à monter l’ouvrage en 6 mois. Mais le prix à payer pour cette diligence, réelle, est le caractère souvent un peu superficiel de nombreux chapitres, dont on devine que les auteurs auraient pu en dire davantage mais dont l’analyse demeure trop légère au-delà des informations ou points de vue intéressants qu’ils peuvent receler. De même, il y a peu de coordination entre les chapitres et peu de mobilisation des nombreuses cartes proposées par l’éditeur. Dommage !

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Julien Bueb (2025). Géopolitique du sable. Une ressource omniprésente, auxiliaire de puissance et de conflits. Paris, Le Cavalier bleu.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Julien Bueb (2025). Géopolitique du sable. Une ressource omniprésente, auxiliaire de puissance et de conflits. Paris, Le Cavalier bleu.

Comme le rappelle l’auteur, le sable apparait plutôt comme une matière banale, omniprésente dans nos clichés de plages, et non pas comme une ressource stratégique qui serait à même de déclencher des rivalités de pouvoir pour son contrôle. Cette image de matière de faible valeur et largement présente se trouve confortée par les images des déserts dans lesquels le sable abonde et se trouve associée à l’idée de faible valeur de l’espace dans ces zones.

Et pourtant, comme l’ouvrage l’explique avec précision, cette image résulte d’une double erreur.

Tout d’abord, le sable des déserts n’est guère utilisable. L’auteur rappelle les multiples usages de la ressource : fabrication de verre; fabrication de composants électroniques ; de cosmétiques et de détergents; épandage sur les routes en hiver ; fracturation hydraulique pour l’extraction de gaz et de pétrole de schiste ; systèmes de filtration et, surtout, mobilisation massive dans la construction d’infrastructures du fait de son usage incontournable dans la préparation du béton, et poldérisation – gains de terrain sur la mer, comme aux Pays-Bas, à Singapour ou en mer de Chine du Sud, sur les ilots des Spratleys disputés entre Chine, Vietnam, Malaisie et Philippines.

Dans les déserts, on trouve certes de grandes quantités de sable, mais celui-ci présente une caractéristique qui le rend peu utilisable : une grande homogénéité de forme et de taille. Or, pour que le béton soit résilient, et capable de résister à de fortes contraintes mécaniques, le sable qui participe à sa fabrication doit présenter un éventail de formes et de tailles, car les grains de différentes tailles et gabarits vont s’agréger les uns aux autres pour produire un mélange résistant. « Le sable des déserts altère donc les propriétés mécaniques du béton » (p.27)

De fait, d’immenses gisements potentiels sont peut-être utilisables pour le verre, mais pas pour le béton. Or cet usage a connu, au cours des décennies récentes, une explosion de sa fréquence du fait de la frénésie de construction dans les pays émergents, en Asie en particulier. De matière banale et facile à trouver, le sable est devenu en quelques années une ressource de plus en plus rare, donc plus chère, donc objet également de rivalité pour en pérenniser l’accès. Au cours du 20e siècle, le volume des ressources utilisées dans la construction a été multiplié par 23 ; les Nations Unies estiment que la demande en sable s’élève à environ 50 milliards de tonnes par an, sable qu’il faut collecter, traiter puis transporter.

Explosion de la demande mais des chiffres pas toujours faciles à trouver, car les statistiques ne sont pas toujours très fiables, ne serait-ce que parce que la rareté croissante et les tensions sur le marché encouragent l’extraction illégale de la ressource. « En se référant à la production de béton, la Chine totaliserait 58% de la consommation mondiale de sable » (p.29)  en 2022.

Où trouve-t-on du sable utilisable pour le béton ? dans les lits des rivières tout d’abord : présentant un profil de formes peu usées, avec des grains de tailles variées, ce sable est d’autant plus idéal pour la construction qu’il n’est pas chargé en sel, à la différence du sable des plages et des fonds marins, qui peut être utilisé à condition d’être lavé correctement. Ne pas procéder à cette étape provoque fréquemment une corrosion rapide des armatures en acier et une diminution de sa résistance mécanique.

Secteur peu réglementé, ou, lorsque ces réglementations existent, peu soumis à des contrôles stricts du fait d’une forte corruption et du développement de réseaux œuvrant dans l’illégalité, on observe en conséquence une inflation de l’extraction du sable dans de nombreux pays en développement, pour répondre aux besoins locaux mais surtout aux besoins en rapide expansion des principaux pays émergents, Chine, Inde, Asie du Sud-est, Brésil… Ces activités souvent peu légales provoquent donc des tensions, des frictions parfois avec les autorités locales, ou avec les populations locales, car les impacts sociaux et environnementaux de cette extraction rapide et non contrôlée sont majeurs, et ils impactent d’abord et avant tout les populations les plus pauvres et les plus vulnérables.

Le sable des rivières, on l’a vu, est le plus prisé. La mécanisation de son extraction fait qu’il est possible d’en produire de grandes quantités, bien supérieures au renouvellement de la ressource – le sable étant produit par l’érosion en amont et charrié par le courant. L’extraction étant massive, les fonds sont totalement labourés et détruits, ruinant les écosystèmes locaux, végétation, abris et frayères pour les poissons. Cette extraction provoque une grande turbidité de l’eau qui altère la productivité biologique. Et la modification de la forme des fonds des rivières altère le régime d’écoulement, ce qui peut provoquer érosion accélérée des berges, des glissements de terrain ou des changements dans la forme des chenaux de navigation. Ces impacts environnementaux majeurs vont donc directement impacter les populations locales, du fait de la destruction d’une source importante de nourriture et de revenus – la pêche – et de la fragilisation rapide des berges où se trouvent parfois les habitations. Plus loin en amont, le fleuve charriant moins de sédiments qui se trouvent captés en amont, les deltas peuvent connaitre des phénomènes d’érosion. Le bassin du Mékong connait en ce moment une extraction de sable sept fois supérieure au renouvellement naturel ; en conséquence, la quantité de sable qui aboutit au delta a fortement chuté, favorisant l’érosion de ces terres très fertiles et l’intrusion d’eau salée.

L’extraction massive du sable des plages ou des fonds marins provoque également des impact environnementaux : outre les impacts touristiques, la destruction des plages et des fonds marins modifie la circulation des courants, peut occasionner de l’érosion côtière, la destruction de mangroves, la perte d’habitats pour la faune marine, et donc une réduction significative de la biomasse et de la diversité des écosystèmes.

On le voit, l’augmentation spectaculaire de la valeur relative du sable au cours des décennies récentes a provoqué un accroissement des tensions pour l’accès à cette ressource, se traduisant par la multiplication des prélèvements plus ou moins légaux et aux impacts environnementaux, puis sociaux majeurs. L’émergence de ces tensions, portant sur l’usage du territoire, constitue donc bien un bon exemple de géopolitique locale.

On pourra regretter l’absence de cartes. Cependant, cet ouvrage, bien écrit, bien structuré, apporte un éclairage précis et documenté sur l’émergence de rivalités de pouvoir sur une ressource que la société avait pris l’habitude de penser comme banale et inépuisable. La réalité nous a rattrapé. Il reste à voir si les États où se déploient ces entreprises d’extraction massive sauront s’adapter – un vrai défi sachant que réglementation et restriction d’accès risquent de renchérir le sable, et donc d’encourager d’autres projets d’extraction illégale.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Ce livre est le premier ouvrage d’une nouvelle collection qui a pour vocation d’étudier le rôle d’événements historiques d’une année dans la marche de l’Histoire. Outre l’analyse des événements de l’année étudiée, cette collection propose également une réflexion de fond : dans quelle mesure des événements marquants d’une année peuvent-ils contenir, en germe, la suite de l’évolution historique ? L’introduction de l’auteur de cet ouvrage et directeur de ladite collection est, à ce titre, intéressante, en mettant en perspective une double interprétation possible, celle de détecter dans des événements clés des inflexions majeures pour les décennies suivantes ; et a contrario, le risque de lire a posteriori des successions d’événements comme découlant mécaniquement d’événements parfois isolés. L’auteur souligne que les possibles ne sont pas nécessaires, que les acteurs ont toujours des choix à effectuer, et qu’il est scientifiquement parfois hasardeux de lire un enchainement inévitable alors que se sont opérés des choix politiques qui n’étaient pas inévitables.

Florian Louis en appelle aussi à la théorie géopolitique d’Halford Mackinder, ce géographe britannique qui s’était efforcé de théoriser la rivalité russo-britannique dans son concept de Heartland. Pour Mackinder, la dynamique du monde se résume à l’affrontement entre puissances maritimes et puissances continentales, la puissance contrôlant le heartland, cet espace correspondant en gros à l’espace russe autour de l’Oural, se verra mécaniquement doté d’une puissance supérieure qui pourrait la conduire à dominer le monde.  Florian Louis estime qu’il s’agissait possiblement d’une théorie prémonitoire, ce qui demeure contestable : de nombreuses analyses ont déjà souligné les erreurs et postulats de cette théorie, son approche très déterministe, le fait qu’il n’a jamais imaginé l’émergence possible d’une puissance asiatique, le rôle exagéré que Mackinder alloue au chemin de fer, certes encore révolutionnaire à son époque mais donc l’impact encore aujourd’hui, malgré le développement des nouvelles routes de la soie, demeure limité – le trafic ferroviaire ne représente que 4 à 5% du trafic maritime entre Asie et Europe (Lasserre, 2020).

L’auteur se propose donc, dans cet ouvrage, d’exposer quatre événements majeurs à ses yeux de l’année 1904, et d’en analyser les conséquences à long terme sur la suite du siècle. Les quatre événements en question sont la féroce répression allemande dans sa colonie du Sud-Ouest africain (future Namibie) et le massacre des Herreros et des Namas ; la doctrine Roosevelt et l’émergence de la puissance impériale étatsunienne ; la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et la défaite russe qui eut un retentissement symbolique majeur, en ce qu’elle marquait la défaite d’une puissance européenne face à un adversaire asiatique, donc non -européen ; et l’Entente cordiale de 1904 entre France et Royaume-Uni, mettant fin à plusieurs siècles d’affrontements et intervenant quelques années après la crise politique de Fachoda.

L’auteur présente ainsi ces quatre cas étudié. Au Sud-Ouest africain allemand, la révolte des peuples herero et nama aurait montré les limites d’un impérialisme européen de plus en plus contesté. Elle a suscité une féroce répression qui place d’emblée le siècle sous le signe d’une brutalité dont il ne s’est pas départi. La prééminence européenne est également bousculée par l’émergence de nouvelles puissances. Le Japon inflige de lourds revers à la Russie lors d’un conflit qui préfigure par bien des aspects les guerres mondiales à venir. Les États-Unis, par la voix de leur président Theodore Roosevelt, assument plus ouvertement que jamais leur vocation impériale. Loin de faire contrepoids à cette marginalisation de l’Europe, l’Entente cordiale franco-britannique alimente une dynamique conflictuelle qui aboutit à l’embrasement généralisé de 1914 dont le Vieux Continent ressort très affaibli.

L’analyse est précise, le propos clair, les arguments étayés par de nombreux faits.

Dans la première étude de cas, le propos souligne bien l’engrenage de décisions qui ont conduit le gouvernement impérial allemand à opter, non seulement pour la répression, mais aussi pour le massacre délibéré et systématique des Herreros. Une telle décision, qui renvoie au racisme profondément enraciné chez les Européens de l’époque, introduit cependant une démarche idéologique : il ne s’agissait plus seulement de réprimer férocement pour mater une rébellion, mais d’éliminer un peuple. L’auteur relève par ailleurs que plusieurs cadres allemands impliqués dans cette tragédie, dont un certain Joseph Mendele[1], ont pu dès cette époque manier l’idée de la destruction délibérée d’un peuple.

Au-delà de l’histoire de cet épisode particulièrement sombre de la colonisation européenne, l’auteur voit le début de la chute de la domination européenne : l’Europe, en recourant ainsi à un massacre délibéré et pleinement assumé, aurait renié ses valeurs, avant-goût de la contestation anticoloniale à venir et de la chute de ses empires coloniaux. S’il est certain que ces exactions ont contribué à durablement ternir l’image des Européens, cette analyse est à nuancer. Tout d’abord, ce massacre est-il vraiment le premier ? Les États-Unis ont hésité sur la conduite à tenir à l’endroit des populations amérindiennes, une grande ambiguïté masquant mal que pour plusieurs décideurs, le massacre des Amérindiens était un outil servant les projets expansionnistes de la jeune république. Précisément, Washington ne s’embarrassait pas davantage de principes que les puissances européennes, ce dont l’auteur convient par ailleurs dans d’autres sections de l’ouvrage : les valeurs humanistes, les Lumières, la démocratie, tout ceci ne s’appliquait bien évidemment pas aux populations non-européennes ou non-occidentales. Et personne ne conclut que l’attitude étatsunienne à l’endroit des Amérindiens signe le début de leur déclin parce que leurs valeurs ont été ignorées. Cette interprétation que le massacre des Herreros signe le début du déclin de la puissance coloniale européenne, parce que les Européens se sont conduits en brutes, est donc contestable.

La deuxième étude de cas porte sur la doctrine Roosevelt, d’après l’énoncé clair du principe que les États-Unis se réservent toute latitude pour intervenir dans les affaires des États des Amériques, pour officiellement en assurer la bonne gouvernance. Le président Roosevelt énonce ainsi très clairement sa volonté de superviser la gouvernance de l’ensemble des Amériques et exprime clairement aux Britanniques, dans une menace à peine voilée lors du différend entre Venezuela et Royaume-Uni, qu’il est déterminé à faire la guerre pour asseoir son leadership. L’énonce de cette doctrine, quelques années après la guerre hispano-américaine de 1898 et la rapide expansion territoriale des États-Unis (Alaska et Hawaii en 1867, puis à la faveur de cette guerre, Cuba, Porto-Rico, les Philippines et Guam), constitue, souligne l’auteur, un tournant en ce qu’elle marque clairement l’ascension d’une puissance non-européenne sur la scène internationale.

La troisième étude de cas porte sur la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Celle-ci a durablement marqué les esprits, surtout parmi les divers peuples colonisés, parce qu’elle marquait la fin de l’idée de supériorité inhérente des puissances européenne. Ici, le Japon, nouvelle puissance asiatique insignifiante sur la scène internationale jusqu’en 1853 et son ouverture forcée par les Occidentaux, prend le dessus sur une puissance européenne pour assouvir son propre projet d’expansion impériale. Ainsi, tant le Japon que les États-Unis n’ont pas dévié de la trajectoire des États de l’époque, pour lesquels la puissance ne pouvait que se traduire par une expansion impériale outre-mer. Néanmoins, l’onde de choc symbolique de la défaite russe aux mains d’une puissance non-européenne a semé les prémisses d’une réflexion, dans beaucoup de sociétés colonisées, sur la faillibilité militaire des armées européennes. La guerre de 1904 a fait écho à la défaite italienne à Adoua (1896) face à l’Éthiopie, et aux victoires, temporaires certes, des Zoulous contre les Britanniques à Isandlwana (1879), des Sioux, Cheyennes et Arapahos à Little Big Horn face à la cavalerie étatsunienne (1876), et des rebelles rifains (Maroc) face aux Espagnols à Anoual (1921) (Lasserre et Stan, 2019). En ce sens, même si à court terme ne sont remis en cause, après la défaite russe, ni la prééminence des Européens, a fortiori des Occidentaux ; ni le principe de l’expansion impériale, le Japon jouant finalement le même jeu que les Occidentaux, il est vrai que la déroute russe a contribué à faire germer l’idée que l’ère des empires coloniaux était limitée, ce qui ne s’est finalement traduit qu’après la Seconde guerre mondiale, après la défaite du Japon et l’épuisement des puissances européennes – et encore, avec bien des remous, conflits et sang versé.

La dernière étude de cas porte sur l’Entente cordiale franco-britannique de 1904. L’auteur explique la genèse de cet accord, comment on est passé d’une quasi guerre entre France et Royaume-Uni pour quelques arpents de sable du côté du Nil à Fachoda, au constat, des deux côtés, surtout britannique, qu’on ne pouvait plus assumer l’illusion de la grande puissance et qu’il fallait entrevoir des alliances, à tout le moins des relations plus cordiales avec certains voisins pour ménager ses options. Car en effet, l’accord signé en 1904 n’est pas initialement une alliance, mais un document très technique apurant les divers contentieux coloniaux entre France et Royaume-Uni. L’objectif est d’éliminer les points de friction afin, le cas échéant, de se doter de davantage de marge de manœuvre en cas de crise en Europe. Point d’alliance donc, mais un effort d’apaisement pour optimiser les postures diplomatiques.  L’expression d’entente cordiale ne figure même pas dans le document. Ce qui a contribué, par la suite, au rapprochement franco-britannique et à une alliance réelle, mais plus tardive, a été la réaction allemande à cet accord, Berlin se braquant contre cet accord et cherchant à cliver Londres et Paris, en 1905 puis en 1911, dans deux crises ayant comme enjeu le contrôle politique du Maroc, le résultat, contre-productif pour Berlin étant un renforcement du rapprochement franco-britannique. Il n’y avait pas d’alliance en 1904 ; il n’était pas certain que cette alliance vît le jour ; c’est la réaction allemande qui en a précipité la naissance, comme l’explique bien l’auteur et d’autres comme notamment la remarquable analyse de Christopher Clark (2013), et, par la suite la cristallisation du jeu d’alliances qui a conduit à la déflagration de la Première guerre mondiale.

Ainsi, l’auteur souligne quatre événements qui, selon lui, ont traduit une inflexion majeure en cette année 1904 pour la marche du siècle. Massacre des Herreros, doctrine Roosevelt, guerre russo-japonaise, Entente cordiale : autant de jalons, selon Florian Louis, qui marquent l’évolution du siècle naissant et en orientent la marche. On pourra certes contester ce choix, mais il nous semble qu’à part l’analyse des retombées politiques du massacre des Herreros, celui-ci semble pertinent, car même la première étude de cas illustre l’incroyable violence que le 20e siècle a pu déchaîner contre les populations civiles.

Un ouvrage fort intéressant donc, qui propose une réinterprétation des façons de découper le temps et de proclamer des jalons majeurs dans l’histoire. Le 20e siècle s’est-il arrêté en 1991, avec la chute de l’URSS ? en 2001 avec les attentats du World Trade Center, comme on se plaisait à le dire à l’époque en survalorisant l’impact de ces attaques terroristes dans l’immédiateté du choc et de la stupeur? (Adler, 2002). Ou s’achève-t-il avec la crise financière de 2008 qui marque l’émergence de la puissance économique mondiale de la Chine et le déclin économique relatif des Occidentaux ? ou avec la décision de Barak Obama de prendre acte de la montée en puissance de la Chine et de lancer sa politique de pivot vers l’Asie (2011) ? Tout cela se discute, et c’est précisément cette discussion, l’évaluation du poids des événements et de leurs conséquences, qui est au cœur du travail d’historien et qui se voit illustré à travers cet ouvrage.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Références

Adler, A. (2002). J’ai vu finir le monde ancien. Paris : Grasset.

Clark, C. (2013). Les somnambules. Été 1914: comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris : Flammarion.

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ?  Regards géopolitiques 6(3), https://cqegheiulaval.com/mackinder-la-chine-et-les-nouvelles-routes-de-la-soie-un-modele-adapte/

Lasserre, F. et Stan, C. (2019). Guerres coloniales et commémoration : le cas des défaites occidentales. Enjeux de pouvoir sur des lieux de mémoire, L’Espace Politique, 36 | 2018-3, http://journals.openedition.org/espacepolitique/5591.


[1] J. Mendele, médecin SS a mené des expériences médicales inhumaines, fréquemment mortelles, sur des prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz, ce qui fera de lui le scientifique nazi le plus notoire à avoir expérimenté sur des patients du camp pour des recherches dont la finalité scientifique n’était même pas toujours avérée. On le surnommera « l’ange de la mort ».

Passage à la transition énergétique en Corée du Sud: entre la technologie en mouvement et la politique en stagnation

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Heesuk CHO

Titulaire d’un master en Études européennes et internationales de l’Université Paris 8, doctorante en Histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, France.
heesuk.cho@etu.univ-montp3.fr

Résumé
Les technologies liées aux énergies renouvelables progressent rapidement. Cependant, la coopération internationale reste faible, ce qui limite aussi l’évolution des politiques énergétiques. En Asie du Nord-Est, la forte concurrence pousse chaque pays à privilégier sa propre stratégie, tandis que les initiatives de coopération demeurent insuffisantes. Dans un contexte de rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud cherche à diversifier ses partenariats énergétiques. Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, le Canada, riche en ressources, pourrait être un partenaire potentiellement prometteur pour l’avenir.

Mots-clés : Corée du Sud, énergies renouvelables, Coopération internationale, Politique énergétique

Abstract
Renewable energy technologies are advancing rapidly. However, international cooperation remains weak, which also limits the development of energy policies. In Northeast Asia, intense competition leads each country to prioritize its own strategy, while cooperative initiatives remain insufficient. In the context of growing U.S.–China rivalry, South Korea is seeking to diversify its energy partners. For a resource-scarce country like South Korea, Canada, rich in resources, could be a potentially promising partner for the future.

Keywords : South Korea ; renewable energies ; international cooperation ; energy policy.

Introduction

La crise énergétique mondiale est de plus en plus considérée non seulement comme un problème d’épuisement des combustibles fossiles, mais aussi comme un enjeu fondamentalement lié au changement climatique, et notamment au réchauffement planétaire.  Cette prise de conscience a mis en lumière les limites des politiques énergétiques traditionnelles et souligné l’urgence d’un changement systémique. En réponse, le développement des énergies renouvelables s’est imposé comme une stratégie cruciale pour relever simultanément les défis du climat et de la sécurité énergétique.

De plus, la transition énergétique est stimulée par plusieurs facteurs, tels que les accords internationaux comme l’Accord de Paris et les innovations technologiques. Bien que l’énergie renouvelable nécessite encore des investissements initiaux élevés, le coût à long terme de production d’électricité à partir de sources comme le solaire et l’éolien est généralement plus faible, car les dépenses en combustible sont minimales. Par ailleurs, les progrès dans les technologies des énergies renouvelables, les systèmes de stockage de l’énergie et la mobilité électrique accélèrent le passage aux énergies propres. Ces tendances rendent la décarbonation techniquement possible et économiquement intéressante pour de nombreux pays.

Cependant, la transition énergétique ne se déroule pas de manière uniforme à travers le monde. Même si le changement climatique reste une préoccupation mondiale majeure et influence les politiques énergétiques, chaque pays avance à son rythme et selon ses propres conditions. Certains pays, comme le Canada, disposent de plusieurs sources d’énergie à des coûts relativement faibles et peuvent décarboner progressivement leur secteur électrique. D’autres, comme la Corée du Sud, doivent faire face à une géographie difficile et à un manque de ressources domestiques, ce qui les rend fortement dépendants des énergies fossiles traditionnelles pendant de nombreuses années, même au cours d’une transition vers des sources plus propres (Kucharski, 2024).

Dans ce contexte, le projet de transition énergétique de la Corée du Sud reconnaît l’importance de la coopération internationale. Cela pourrait conduire à une collaboration plus étroite avec les pays voisins, en particulier dans la région de l’Asie du Nord-Est. Cependant, malgré les capacités technologiques et le potentiel économique en matière de transition énergétique de pays comme le Japon, la Chine et la Corée du Sud, la coopération énergétique en Asie du Nord-Est se heurte à des obstacles structurels persistants. Ces difficultés ne se limitent pas aux collaborations régionales : des contraintes similaires existent également à l’intérieur de la Corée du Sud. Ces constats amènent naturellement à s’interroger sur les raisons pour lesquelles la Corée du Sud éprouve des difficultés, tant au niveau international que national, à atteindre ses objectifs en matière d’énergies renouvelables. Ils soulèvent également la question de la manière dont ces contraintes peuvent ouvrir la voie à de nouvelles coopérations, à la fois régionales et internationales.

Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’adopter une perspective plus globale de la transition énergétique, au-delà d’une analyse limitée à la mise en œuvre des politiques. Dans cette optique, cette étude examine, premièrement, les vulnérabilités de la coopération énergétique avec les pays voisins de l’Asie du Nord-Est et les raisons pour lesquelles la Corée du Sud cherche à établir de nouveaux partenariats, notamment avec les nations d’Asie du Sud-Est ou le Canada. Deuxièmement, elle examine les facteurs internes afin de mieux comprendre les problèmes internes de la Corée du Sud en matière de transition énergétique.

  1. La coopération énergétique régionale et internationale de la Corée du Sud

1.1. Interconnexions des réseaux électriques : faisabilité technique et contraintes régionales

Les énergies renouvelables sont de plus en plus considérées comme une solution au problème du manque d’énergie. Cependant, comme d’autres ressources naturelles, elles sont distribuées de manière inégale selon les régions. Par exemple, les zones riches en vent ou en soleil se trouvent souvent loin des grandes villes où la demande en électricité est élevée. Pour surmonter cette limite, des interconnexions des réseaux électriques entre pays sont mises en place. Ces réseaux permettent de partager l’électricité entre pays et d’intégrer les ressources renouvelables, augmentant ainsi la stabilité et l’efficacité économique du système énergétique (Song, 2018).

Dans la région de l’Asie du Nord-Est, dès la fin des années 1980, les instituts de recherche spécialisés dans l’énergie ont commencé à discuter de projets visant à relier l’ensemble de la région par un réseau électrique. En 1998, l’Energy Systems Institute (ESI) basé à Irkoutsk, en Russie, a proposé de développer les ressources hydroélectriques et thermiques au charbon de l’Extrême-Orient russe, y compris Sakhaline, pour les exporter vers les pays voisins comme la Corée, la Chine, le Japon et la Mongolie, représentant ainsi la première initiative à l’échelle régionale (Lee et al., 2018).

Dans les années 2000, avec la montée de la nécessité de répondre au changement climatique, le projet de Super Grid a été proposé, visant à développer conjointement des sources d’énergie propres comme l’éolien et le solaire en Mongolie et l’hydroélectricité en Russie, et à les partager via des lignes à longue distance. Par la suite, différentes initiatives multilatérales ont vu le jour. La Japan Renewable Energy Foundation (JREF) a proposé en 2011 l’« Asia Super Grid », un réseau régional s’étendant du Nord-Est asiatique jusqu’à l’Inde et l’Asie du Sud-Est, basé sur l’intégration du réseau électrique japonais. En 2014, le Korea Energy Economics Institute, l’ESI russe, la JREF japonaise et le ministère de l’Énergie de Mongolie ont présenté conjointement le projet « Gobitec and Asia Super Grid », prévoyant la création d’un parc éolien et solaire de 100 GW dans le désert de Gobi en Mongolie (Lee et al., 2018).

Aux débuts de ces discussions en Asie du Nord-Est, la technologie était considérée comme le facteur le plus important, en plus des variables politiques et diplomatiques. Dans le passé, les limites techniques, comme l’incapacité de convertir la tension et la fréquence utilisées en Chine et en Russie, ainsi que l’incertitude sur la récupération des investissements, empêchaient à la fois d’importer de l’électricité en cas de besoin et d’exporter l’excédent (Song, 2018 ; Yoon, 2017).

Aujourd’hui, grâce aux avancées dans des technologies telles que la transmission en courant continu haute tension (HVDC), les smart grids et les systèmes de surveillance des réseaux électriques étendus, les bases pour une transmission longue distance et l’intégration de vastes réseaux électriques sont largement établies. En particulier, la HVDC est adaptée aux interconnexions transnationales sur de longues distances, par exemple entre la Russie et le Japon, la Corée et le Japon, ou la Corée et la Chine, ce qui en fait une technologie prometteuse pour ces projets (Lee et al., 2018).

Sur cette base technologique, d’un point de vue théorique, les projets multilatéraux de réseaux électriques pourraient contribuer à atténuer les conflits régionaux et à renforcer la coopération énergétique. Dans la région Asie-Pacifique, il existe de nombreux forums multilatéraux, tels que la coopération trilatérale Corée-Japon-Chine, le Forum régional de l’ASEAN sur la sécurité (ARF), l’ASEAN + trois (Chine, Japon, Corée) (ASEAN+3), le Sommet de l’Asie de l’Est (EAS) et la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC). De nombreux efforts ont été déployés, via ces consultations multilatérales ou bilatérales, pour concrétiser ces projets (Baek et Jang, 2015).

Cependant, en raison de nombreux obstacles politiques et économiques difficiles à surmonter, la mise en place effective de réseaux électriques multilatéraux n’a pas encore été réalisée et ces projets restent principalement au stade de discussion. En particulier, les trois pays Corée, Japon et Chine ont longtemps priorisé la sécurité de leur approvisionnement électrique national. L’énergie est généralement considérée comme étroitement liée à la sécurité nationale, et de nombreux pays incluent des préoccupations énergétiques dans leur politique diplomatique. En raison de leur forte dépendance aux importations d’énergie et des dynamiques concurrentielles qui en résultent parfois pour sécuriser ces approvisionnements, ces pays sont beaucoup plus sensibles aux risques et aux vulnérabilités que les pays dont l’énergie est sécurisée.

Dans ce contexte, le niveau de confiance mutuelle reste faible, et ces pays montrent une tendance marquée à ne pas dépendre de leurs voisins pour leur sécurité énergétique. De plus, la Corée du Sud, le Japon, la Chine et la Russie présentent des différences fondamentales dans leurs stratégies énergétiques et leurs approches concernant la question nord-coréenne. Ces différences entre États expliquent pourquoi, malgré la faisabilité économique et technique des projets de réseaux électriques, les obstacles liés à la question nucléaire nord-coréenne, à l’instabilité politique, à l’insuffisance des bases institutionnelles et au manque d’accords régionaux limitent le progrès concret (Yoon, 2017). 

Jusqu’à présent, bien que la réussite des projets multilatéraux de réseaux électriques requière une coopération étroite entre gouvernements, entreprises, instituts de recherche et associations d’experts, la plupart des recherches sur le Super Grid en Asie du Nord-Est se sont concentrées sur la faisabilité technique et économique de projets spécifiques.

Pour favoriser une coopération véritable entre les pays concernés, il est indispensable d’analyser l’environnement énergétique et les politiques de chaque État, de saisir leurs positions politiques et stratégiques à l’égard du projet, et d’identifier les aspects législatifs et réglementaires à prendre en compte pour sa mise en œuvre (Lee et al., 2018).

Au-delà des considérations techniques, économiques et institutionnelles, il faut souligner que la réussite du Super Grid dépend avant tout d’une volonté politique constante et des « capacités diplomatiques » mobilisées par les acteurs concernés (Yoon, 2017).

1.2. Développement des partenariats énergétiques internationaux : Asie du Sud-Est et au-delà

Constatant les limites de la coopération énergétique en Asie du Nord-Est, la Corée du Sud cherche désormais à renforcer ses investissements verts et sa coopération technologique avec les pays d’Asie du Sud-Est. Ces initiatives visent à améliorer la collaboration régionale, à sécuriser l’accès aux ressources essentielles pour la transition énergétique et à soutenir le déploiement des technologies propres. L’Asie du Sud-Est dispose en effet d’un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables, notamment dans le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité, la géothermie et la biomasse. La région possède également des minéraux critiques indispensables aux infrastructures énergétiques (IEA, 2025). Étant un pays pauvre en ressources naturelles, la Corée du Sud considère la coopération avec l’ASEAN non seulement comme un moyen de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de favoriser le transfert de technologies, mais aussi comme une stratégie fondamentale pour obtenir les ressources et les partenariats nécessaires à sa transition énergétique.

Toutefois, les initiatives publiques mises en œuvre par Séoul restent modestes en comparaison avec les grands programmes régionaux de pays comme la Chine et le Japon. Parmi les efforts coréens, figurent le soutien au développement de panneaux solaires en Indonésie (2022–2023) et l’engagement financier d’environ 100 millions USD par la Korea Trade Insurance Corporation pour une usine de tours éoliennes au Vietnam en 2023. En outre, le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie a annoncé en décembre 2024 un projet visant à exporter, d’ici 2030, pour 15 milliards USD d’infrastructures liées aux réseaux électriques, comprenant des centrales, des systèmes HVDC et des réseaux de distribution. Cependant, cette initiative n’en est encore qu’à ses débuts (Zero Carbon Analytics, 2025). 

Contrairement aux financements menés par l’État, les entreprises sud-coréennes se sont fortement impliquées dans les secteurs des réseaux électriques et des énergies renouvelables en Asie du Sud-Est. Elles ont participé à des projets d’installation de réseaux intelligents à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam, ainsi qu’à divers projets solaires et éoliens dans la région. Près de 20 000 entreprises sud-coréennes ont investi dans l’ASEAN, allant des petites et moyennes entreprises aux grands conglomérats. Parmi les investissements récents, on peut citer l’implantation de Hyundai Motor en Indonésie dans les domaines des batteries, des véhicules électriques et de la fabrication de composants, ce qui a contribué à promouvoir les secteurs de haute technologie et les industries d’avenir. Ces initiatives permettent non seulement d’assurer l’approvisionnement en nickel nécessaire aux batteries, mais aussi de positionner la Corée du Sud comme un acteur majeur sur le marché régional des véhicules électriques de l’ASEAN, qui fonctionne comme un marché intégré (Lee, 2024).

Ces collaborations technologiques et commerciales dépassent le cadre des seules actions des entreprises sud-coréennes et s’inscrivent dans un contexte plus large où les pays de l’ASEAN cherchent activement à diversifier leurs partenariats en réponse à des impératifs stratégiques et économiques.

Dans un contexte de concurrence croissante entre les États-Unis et la Chine, la région fait face à des vulnérabilités économiques et sécuritaires significatives. La Chine exerce une influence considérable sur les réseaux électriques et les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques des pays de l’ASEAN, tandis que les politiques américaines connaissent des fluctuations et des changements de priorités qui créent une incertitude pour ces pays (Huda, 2025).Cela rend difficile la prévisibilité et la stabilité nécessaires pour soutenir la transition énergétique. Dans ce contexte, l’engagement avec plusieurs partenaires, y compris la Corée du Sud, peut constituer une opportunité pour les pays de l’ASEAN d’atténuer les risques, de renforcer les infrastructures énergétiques et de progresser dans leurs objectifs de transition énergétique durable.

​​Comme l’ASEAN, la Corée du Sud se trouve également dans une situation où la diversification de ses partenariats régionaux et internationaux est devenue essentielle. Face à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud fait partie des pays d’Asie qui entretiennent à la fois des liens historiques durables avec la Chine et une alliance de sécurité cruciale avec les États-Unis. Cette double réalité exerce une pression sur Séoul, la rivalité croissante influençant le commerce, la technologie et les chaînes d’approvisionnement. De plus, le rôle de la Chine en tant qu’allié et soutien indispensable de la Corée du Nord complique encore la position stratégique de Séoul, nécessitant une gestion prudente de ses relations avec Pékin (Lee, 2020).

La Corée du Sud entretient des liens économiques étroits avec la Chine, ce qui expose le pays à des risques tangibles en cas de tensions bilatérales. Par exemple, après le déploiement du système de défense antimissile THAAD par les États-Unis en Corée du Sud en 2016–2017, la Chine a imposé une série de mesures de rétorsion économique, notamment des restrictions dans le secteur du tourisme, du divertissement et sur certains produits importés. Cette situation a mis en évidence les vulnérabilités liées aux relations économiques de la Corée du Sud avec la Chine, incitant de nombreuses entreprises sud-coréennes à envisager le transfert de leurs sites de production vers des pays tels que le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde ou d’autres destinations (Lee, 2020).

Plus récemment, la Corée du Sud a été rappelée aux risques d’une dépendance excessive aux États-Unis. Les entreprises sud-coréennes avaient investi massivement aux États-Unis, notamment dans les batteries pour véhicules électriques et les technologies avancées. Cependant, des perturbations récentes, comme l’incident de Géorgie, où U.S. Immigration and Customs Enforcement a détenu des techniciens sud-coréens pendant environ une semaine sans confirmer de violation, ont montré la vulnérabilité des coopérations économiques basées sur les alliances (Chidi, 2025 ; Kim, 2025). Bien que la crise immédiate se soit terminée, ses implications à long terme persistent. Elles soulèvent des questions sur la stabilité et la prévisibilité de l’environnement d’investissement aux États-Unis, ainsi que sur la fiabilité de ce pays en tant que partenaire pour les investissements étrangers. En d’autres termes, cette expérience illustre que même des alliés proches peuvent adopter des politiques guidées par des priorités nationales, ce qui peut éroder la confiance et exposer les partenaires à des vulnérabilités inattendues. (Lincicome, 2025).

Ces vulnérabilités se manifestent de manière particulièrement marquée dans les industries émergentes, telles que les batteries pour véhicules électriques, où les perturbations peuvent affecter non seulement des installations individuelles, mais aussi l’ensemble des écosystèmes industriels. Le secteur des véhicules électriques, élément central des industries écologiques émergentes, est étroitement lié au déploiement des énergies renouvelables, soulignant l’importance stratégique des décisions d’investissement pour la transition énergétique de la Corée du Sud. L’incident de Géorgie illustre ainsi la nécessité, pour les entreprises et le gouvernement, de diversifier de manière stratégique les partenariats internationaux.

Dans ce contexte, la Corée du Sud, qui manque de ressources naturelles, a besoin d’une coopération avec des pays riches en ressources comme le Canada, afin d’assurer sa sécurité énergétique et de soutenir sa transition énergétique. En 2023, les deux pays ont signé un protocole d’accord (MOU) centré sur la coopération dans le domaine des minéraux stratégiques et de la transition énergétique, établissant ainsi une base institutionnelle solide. Cette coopération couvre les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, les carburants propres et les technologies neutres en carbone, ainsi que la recherche conjointe et les investissements dans des industries avancées telles que les énergies renouvelables, les batteries et les semi-conducteurs (Gouvernement du Canada, 2023).

Plus récemment, en juin 2025, le nouveau président sud-coréen Lee Jae-myung a participé à une session élargie du sommet du G7 et a présenté, sur le thème de la sécurité énergétique, la position et la vision de la Corée du Sud concernant la diversification énergétique, les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et l’innovation technologique, incluant l’intelligence artificielle et d’autres technologies émergentes (Mofa, 2025). Le président a également précisé que la Corée contribue à la stabilité des chaînes d’approvisionnement en minéraux en tant que présidente du Minerals Security Partnership et a réaffirmé l’intention de renforcer la coopération bilatérale et multilatérale avec les pays du G7, les partenaires et les nations détentrices de minéraux critiques (Mofa, 2025).

Dans le prolongement de cette intervention, il a eu une rencontre bilatérale avec le Premier ministre canadien Mark Carney. Les deux dirigeants ont convenu de renforcer la coopération dans des secteurs stratégiques tels que la sécurité énergétique, la lutte contre le changement climatique, l’intelligence artificielle et l’industrie de la défense, tout en élargissant leur collaboration au commerce et à l’investissement, et en coordonnant leurs efforts respectifs  en tant que présidents respectifs de l’APEC et du G7 afin de maximiser les synergies entre les deux forums multilatéraux  (Son, 2025 ; Mofa, 2025).

Ces initiatives se sont poursuivies en juillet 2025, lorsque le ministre canadien de la Défense et un représentant spécial du président sud-coréen ont discuté de la sécurité énergétique, des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et des priorités de coopération technologique, renforçant ainsi les bases de la collaboration bilatérale (Park, 2025).

Grâce à ces progrès continus, et bien que cette coopération n’en soit encore qu’à ses débuts, la combinaison de l’expertise technologique de la Corée du Sud et des ressources abondantes du Canada recèle un potentiel considérable et peut créer des synergies stratégiques importantes. Ces forces peuvent être mobilisées pour des projets communs et le développement technologique. Concrètement, le Québec, partenaire pour l’accès à des minéraux critiques tels que le lithium, le graphite et le nickel, garantit un approvisionnement stable en matières premières stratégiques, tandis que la Corée du Sud met à profit son savoir-faire dans la fabrication de batteries avancées et les technologies de stockage d’énergie. Cette coopération, qui va au-delà du simple transfert de technologies ou d’investissements, peut renforcer l’ensemble des écosystèmes industriels des deux pays et soutenir les efforts conjoints en matière de transition énergétique.

Enfin, le rôle du gouvernement doit continuer à soutenir les entreprises pour qu’elles jouent un rôle central dans le développement de projets communs et l’utilisation des ressources et technologies disponibles.

Comme l’a souligné Justin Méry, ministre canadien du Commerce international, lors de la 2ᵉ édition du Dialogue des PDG Corée–Canada organisée avec le Business Council of Canada en avril 2024 au FKI Tower Conference Center à Séoul :

« Pour garantir le succès de cette coopération, les entreprises et le secteur privé doivent en être le moteur principal, tandis que le gouvernement s’efforce de faciliter et non d’entraver cette collaboration. »  (Kim, 2024).

Autrement dit, si le gouvernement joue pleinement son rôle de facilitateur en soutenant la coopération bilatérale, en créant un environnement favorable et en éliminant les obstacles, les entreprises pourront prendre l’initiative dans le développement de projets communs et l’exploitation des ressources et technologies disponibles. Une telle approche permet non seulement d’assurer la continuité et la stabilité de la collaboration entre la Corée du Sud et le Canada, mais elle renforce également le potentiel stratégique des deux pays pour atteindre des objectifs partagés à long terme dans les domaines de l’énergie, des technologies et des ressources critiques.

2. Facteurs domestiques influençant la transition énergétique en Corée du Sud

2.1 Dépendance économique aux combustibles fossiles

Dans les années 1970 et 1980, la Corée du Sud a connu une forte croissance économique, rendue possible par des industries d’exportation à forte intensité de main-d’œuvre reposant sur des salaires bas. Depuis la fin des années 1980, cependant, elle fait face à des limites structurelles liées à la hausse des salaires, à l’émergence de concurrents comme la Chine, et à la stagnation de la productivité. À cette époque, la croissance reposait principalement sur l’augmentation des ressources mobilisées – telles que la main-d’œuvre et le capital – plutôt que sur l’amélioration de la productivité. Il était donc difficile de poursuivre une croissance durable sans un véritable effort d’innovation technologique (Yoo et Oh, 2013 : 202). Face à ces défis, le gouvernement a lancé en 2009 une stratégie de diversification autour de 17 secteurs industriels moteurs de croissance, répartis en trois domaines : technologies vertes, industries technologiques convergentes, et services à haute valeur ajoutée. Dans ce cadre, les énergies renouvelables – notamment le solaire, l’éolien et les biocarburants – ont été désignées comme secteur stratégique visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, renforcer la sécurité énergétique et ouvrir de nouvelles perspectives de croissance (Lee, 2021: 252). Parallèlement, face à l’urgence climatique et dans un contexte d’essor mondial des énergies renouvelables, la Corée a également connu des avancées notables dans ce domaine, soutenue par ses propres politiques d’innovation technologique.

Cependant, en dépit de ces progrès, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité sud-coréenne en 2023 – incluant l’éolien, le solaire, l’hydroélectricité conventionnelle et d’autres sources – ne représentait que 9,64 % du total. Ce chiffre reste largement inférieur à la moyenne mondiale (30,25 %), à celle des pays de l’OCDE (33,49 %) et même à la moyenne asiatique (26,73 %) (Kim, 2024 : 12) (voir Figure 1). Cette situation contraste fortement avec la tendance mondiale, où les énergies renouvelables ont produit un niveau record de 30 % de l’électricité mondiale en 2023 (Kim, 2024 : 12).

Figure 1 : Part de l’électricité renouvelable dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Si l’on inclut l’énergie nucléaire – bien qu’elle ne fasse pas toujours l’unanimité lorsqu’il s’agit de la classer comme énergie propre – la part de l’électricité à faible émission de carbone en Corée du Sud est de 40,32%. Cela reste toutefois en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE, qui atteint 49,96 % (voir Figure 2) (Kim, 2024 : 12).

Figure 2 : Part de l’électricité décarbonée dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Cela a été souligné à plusieurs reprises dans des études nationales et internationales, notamment par l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (2024), le ministère de l’Industrie et de l’Énergie (2024) et l’Institut coréen de l’économie de l’énergie (2023), démontrant que le mix énergétique de la Corée du Sud reste fortement orienté vers les énergies fossile (Kim, 2024).

En fait, la Corée du Sud s’est appuyée, de manière historique, sur les énergies fossiles pour assurer sa sécurité énergétique. L’idée largement répandue selon laquelle ces sources fournissent une énergie stable et peu coûteuse a freiné le développement des énergies renouvelables, souvent jugées peu rentables et peu fiables (Kim, 2024 : 9). Cette situation s’explique en grande partie par la structure même de l’économie sud-coréenne. De nombreuses études montrent que le pays reste fortement dépendant d’un modèle industriel très énergivore, centré sur des secteurs comme la chimie lourde, la production de matériaux ou encore les équipements industriels, qui nécessitent une consommation d’électricité très élevée (Han, 2021 : 126). En particulier, des industries comme les semi-conducteurs, la sidérurgie et la pétrochimie, qui jouent un rôle clé dans les exportations et l’emploi, ont besoin d’un approvisionnement énergétique constant et à prix compétitif pour rester performantes. Parallèlement, la promotion des véhicules électriques est essentielle pour atteindre les objectifs de transition énergétique, mais leur diffusion, ainsi que le développement des centres de données, de l’intelligence artificielle et des systèmes de fabrication intelligents, augmente fortement la demande en électricité (Han, 2021 ; Lee, 2020). Cette situation crée un véritable dilemme : la Corée du Sud ne peut pas accélérer pleinement sa transition énergétique tout en garantissant un approvisionnement électrique stable et compétitif, en raison de ses ressources limitées, ce qui met en jeu à la fois sa compétitivité industrielle et sa sécurité énergétique.

Cette tension est accentuée par les changements fréquents dans les priorités énergétiques liés aux alternances gouvernementales. En particulier, les politiques relatives à l’énergie nucléaire, aux énergies renouvelables et aux combustibles fossiles sont régulièrement ajustées selon l’orientation politique du moment, reflétant un arbitrage constant entre les besoins industriels immédiats et les objectifs énergétiques à long terme.

2.2 Considérations politiques

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables jouent un rôle crucial pour améliorer leur viabilité économique future, mais ils dépendent fortement des politiques publiques (Cho et Cho, 2024). Les politiques coréennes en matière d’énergies renouvelables ont évolué avec les administrations présidentielles successives, reflétant les priorités et visions propres à chaque dirigeant.

Après la crise financière mondiale de 2008, le gouvernement de Lee Myung-bak (2008-2013) a adopté une politique de croissance verte à faible émission de carbone, intégrant des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables et divers programmes de subventions et de diffusion technologique (Han, 2019). Toutefois, cette stratégie relevait moins d’une conviction écologique que d’une réponse rapide au contexte international, la croissance verte devenant un mot d’ordre politique souvent instrumentalisé. Le projet de restauration des quatre grands fleuves, présenté comme écologique, illustre cette ambiguïté en étant avant tout un projet d’infrastructure destiné à stimuler l’économie.

Sous le gouvernement de Park Geun-hye (2013-2017), les politiques de soutien aux énergies renouvelables ont été réduites et les aides financières diminuées, tandis que le slogan « croissance verte » avait pratiquement disparu (Ham, 2013).

Après l’échec des politiques de transition énergétique des gouvernements Lee Myung-bak et Park Geun-hye, le gouvernement Moon Jae-in (2017-2022) a manifesté une volonté affirmée de conduire une transition énergétique.

L’expansion des énergies renouvelables constituait un engagement central de sa campagne présidentielle, qui fut institutionnalisé à travers trois des 100 Tâches Nationales Prioritaires : le développement de l’énergie verte, la sortie du nucléaire et la lutte contre le changement climatique (Park et Koo, 2018). Le 8ᵉ Plan fondamental pour l’approvisionnement et la demande d’électricité à long terme (2017-2031), conjointement avec le Plan de mise en œuvre Énergies renouvelables 3020, visaient à faire passer la part des énergies renouvelables de 6,2 % en 2017 à 20 % d’ici 2030, et à accroître la capacité installée de 15,1 GW à 63,8 GW (Han, 2019 : 94).

Par ailleurs, la Corée a changé sa politique énergétique en passant d’une approche large, qui incluait les déchets et la bioénergie, à une focalisation plus claire sur le solaire et l’éolien (Song, 2018). Pour soutenir cette transformation, plusieurs politiques structurantes ont été adoptées, notamment la réintroduction du FIT et du RPS, ainsi que des réformes relatives aux systèmes de stockage d’énergie (ESS), à l’efficacité énergétique et à la fiscalité énergétique (Han, 2019 : 95). Song (2018), Han (2019) et Park (2017) ont évalué ces efforts comme constituant un tournant dans le discours sur la transition énergétique en Corée du Sud. Cependant, ils ont également souligné certaines limites, notant que les objectifs et les orientations des principaux plans étaient fréquemment contradictoires et que de nombreuses initiatives restaient déclaratives, sans feuille de route concrète pour leur mise en œuvre. Par exemple, avec l’introduction rapide de programmes tels que le FIT, sans cadre de développement systématique, les acteurs privés se sont précipités sur le marché. Cela a entraîné une surchauffe et une spéculation autour des projets photovoltaïques dans certaines collectivités locales, suscitant des inquiétudes quant à des développements non réglementés et négligeant les conditions écologiques locales (Han, 2019). De plus, l’absence de critères institutionnels standardisés entre les municipalités a conduit à un environnement réglementaire fragmenté, où les arrêtés et directives administratives étaient appliqués de manière incohérente (Han, 2019).

Pendant ce temps, alors que le monde se concentre à nouveau sur les valeurs vertes pour atteindre divers objectifs tels que vaincre le COVID-19, répondre à la crise climatique et favoriser la croissance économique, un centre d’orientation industrielle se reflète dans le New Deal en Corée, comme annoncé par l’administration en 2020 (Goo, 2021 : 17). Cette politique reposait sur trois piliers : le Digital New Deal, le Green New Deal, et le renforcement de l’emploi ainsi que des filets de sécurité sociale. Parmi ceux-ci, le Green New Deal visait à atteindre une société neutre en carbone à travers la transformation écologique des infrastructures de vie et des systèmes énergétiques, ainsi que par l’innovation dans les industries vertes (Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports, 2020). Toutefois, dans la pratique, la politique s’est principalement concentrée sur le soutien aux industries telles que les véhicules électriques et à hydrogène, sans présenter d’objectifs concrets de réduction des émissions de gaz à effet de serre (Goo, 2021:17). D’après l’analyse de Lee et Woo (2020), le New Deal coréen a davantage constitué une opportunité de soutien aux entreprises qu’une réponse véritable à la crise climatique ou à la restauration de la biodiversité. Ce constat met en lumière la priorité accordée à la croissance industrielle par rapport aux considérations environnementales. Sur ce point, comme l’expliquent Gil et Jeong (2009), le fait d’intégrer des préoccupations environnementales dans les politiques industrielles n’est pas problématique en soi et cela peut même être une approche positive si c’est fait de manière équilibrée. Le problème, selon eux, apparaît lorsque la politique affirme vouloir concilier développement économique et protection de l’environnement, mais qu’en réalité, elle accorde presque toujours la priorité aux intérêts économiques. Finalement, la politique finit par s’éloigner de ses objectifs initiaux.

Il est vrai que, en Corée du Sud, la conception et la mise en œuvre des politiques ont souvent été marquées par une logique de politique industrielle. Cette approche a parfois limité la cohérence et l’efficacité des politiques environnementales. Néanmoins, les efforts déployés sous l’administration Moon Jae-in pour développer les énergies renouvelables peuvent être vus comme une avancée importante vers une véritable transition énergétique, notamment dans le contexte de la crise climatique. Cependant, cette dynamique a été brutalement interrompue avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Yoon Suk-yeol le 10 mai 2022. Le gouvernement Yoon a commencé à réduire l’agenda de la transition énergétique et l’a officiellement exclu lors de la formulation des 110 principales tâches nationales (Lee, 2022).

Au lieu de cela, le gouvernement Yoon a promu l’expansion de l’énergie nucléaire et la revitalisation de l’industrie nucléaire dans le cadre de sa politique nationale. L’accent mis sur l’énergie nucléaire peut se comprendre dans le contexte de la transition énergétique, bien que tous ne soient pas d’accord, puisqu’il s’agit d’une source alternative pour un pays pauvre en ressources. Cependant, le véritable problème réside dans la négligence des politiques de développement des énergies renouvelables, ce qui a pratiquement conduit à l’abandon du principe d’une transition énergétique équitable. La réduction des aides gouvernementales aux énergies renouvelables a entraîné une baisse de la production, en particulier dans le secteur solaire, ce qui a accéléré la délocalisation à l’étranger des installations de fabrication dans les domaines de l’énergie solaire, éolienne, des batteries rechargeables, des véhicules électriques et de l’hydrogène vert (Kim, 2024).

Parmi les mesures les plus controversées de l’administration Yoon figure le projet « Grande Baleine », visant l’exploration de gaz en haute mer dans la mer de l’Est. Bien que les chances de succès n’aient été estimées qu’à 20 %, le projet a été annoncé et promu par le président sans justification scientifique solide, suscitant de vives critiques (Jang, 2024).

Ainsi, la politique de transition énergétique proposée par l’administration Yoon repose sur la logique traditionnelle de la stabilité de l’approvisionnement et de la compétitivité industrielle, et les politiques environnementales visant à lutter contre la crise climatique ont été exclues des priorités. En fait, la transition énergétique n’est pas un simple slogan ou une rhétorique politique, mais un défi complexe fondé sur des considérations à long terme en matière d’environnement, d’économie et de qualité de vie. Néanmoins, le problème fondamental tient au fait que la Corée du Sud privilégie la compétitivité industrielle au détriment des politiques environnementales. Cette priorité peut être comprise dans le cadre plus large de l’État développementiste sud-coréen, où l’intervention stratégique de l’État et le soutien aux secteurs industriels spécifiques ont historiquement été considérés comme des leviers essentiels de la croissance économique. Effectivement, au cours des dernières décennies, la politique énergétique de la Corée du Sud a fonctionné comme un moteur de la croissance économique et de l’industrialisation, la logique de l’intervention stratégique de l’État et de la promotion industrielle étant profondément ancrée dans le secteur de l’énergie (Park et Koo, 2018).

Avec l’entrée en fonction du président Lee Jae-myung en juin 2025, la politique énergétique de la Corée du Sud se concentre sur la transition décarbonée centrée sur les énergies renouvelables et sur la réponse à la crise climatique. La création du ministère du Climat et de l’Énergie, effective le 1er octobre 2025, symbolise la volonté politique d’intégrer la résolution des problèmes climatiques et le renforcement de la compétitivité industrielle, marquant un tournant important dans la structure auparavant inefficace, fragmentée entre le ministère de l’Industrie et le ministère de l’Environnement.

Pour illustrer cette volonté politique, le gouvernement planifie plusieurs initiatives concrètes. Parmi elles, le projet « Autoroute énergétique », basé sur un réseau HVDC reliant les côtes ouest, sud et est, vise à acheminer de manière stable l’électricité renouvelable produite localement vers les pôles industriels (Koh, 2025). Parallèlement, l’élargissement de la participation au programme RE100 et l’instauration d’un système différencié de tarification de l’électricité soutiennent la gestion de la demande et l’implication du secteur privé  (Seong, 2025). Ces mesures, bien qu’elles ne représentent qu’une partie des actions entreprises, visent à poser les bases d’un système énergétique plus efficace et durable, grâce au développement de l’énergie décentralisée et à la répartition régionale de la consommation.

Malgré l’histoire de changements fragmentés de politiques tous les cinq ans, le nouveau gouvernement dispose désormais d’une opportunité pour relever de nouveaux défis et coordonner plus efficacement les politiques industrielles et environnementales. Cependant, des défis subsistent, tels que les tensions entre les partisans de la sortie du nucléaire et les forces pragmatiques, la résistance des communautés locales lors de l’implantation d’installations renouvelables et les questions de compensation équitable, ainsi que les difficultés financières liées à la construction des infrastructures et à la modernisation des réseaux électriques. Le succès de cette politique dépend d’un plan concret, d’une coopération efficace entre secteur public et privé, d’un soutien financier et technique, et surtout d’une volonté politique constante et cohérente.

Conclusion 

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables sont essentiels pour accélérer la transition énergétique et améliorer leur viabilité économique future. Cependant, sans une volonté politique claire et cohérente, ces avancées technologiques ne peuvent garantir des résultats durables.

Comme nous l’avons vu, les expériences internationales, notamment en Asie du Nord-Est et lors de l’incident en Géorgie, montrent que le manque de confiance, la coopération fragmentée ou des cadres institutionnels rigides peut limiter le déploiement efficace de la technologie. Ces expériences soulignent que le déploiement efficace des technologies énergétiques dépend non seulement des progrès technologiques, mais aussi de la coordination institutionnelle, de processus réglementaires prévisibles et d’un engagement politique durable.

De la même manière, à l’intérieur du pays, des problèmes de coordination interne peuvent empêcher les initiatives en énergie renouvelable d’atteindre tout leur potentiel. En Corée, le paradigme historique de la politique industrielle et technologique, centré sur l’efficacité économique, limite encore l’expansion des énergies renouvelables malgré leur rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique. Par ailleurs, la politique énergétique n’a pas seulement manqué de cohérence dans ses orientations en faveur des énergies renouvelables, mais elle a également consolidé la structure industrielle existante sans pleinement considérer les impacts environnementaux.

La transition énergétique vers la neutralité carbone doit s’appuyer sur une planification à long terme et sur la pérennité des politiques publiques, plutôt que sur des gains à court terme. Cela nécessite une coopération active entre les différents ministères concernés, tant au niveau national qu’international.

Le rôle des gouvernements dans la promotion d’une collaboration industrielle transfrontalière basée sur la confiance est également crucial. Plutôt que d’adopter une logique de gains et pertes strictement nationaux, les gouvernements peuvent créer un environnement où les entreprises ont confiance que leurs investissements, leur expertise et leur main-d’œuvre seront respectés et utilisés efficacement. 

La Corée du Sud progresse vers une transition énergétique durable tout en renforçant sa résilience industrielle et environnementale à long terme. Les technologies nécessaires et la volonté politique sont déjà en place, et la Corée du Sud poursuit activement ses objectifs en matière de climat et de transition énergétique dans le cadre des initiatives du président Lee Jae-myung.

Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, les partenariats avec des nations riches en ressources représentent plus que de simples déclarations. Dans ce contexte, les partenariats stratégiques avec des pays comme le Canada constituent une partie intégrante de la stratégie internationale de la Corée du Sud, permettant la recherche conjointe, l’échange de technologies et le développement d’une capacité industrielle durable.

En fin de compte, les deux pays peuvent approfondir leur compréhension mutuelle, renforcer la confiance et développer des réseaux industriels et technologiques résilients, mais uniquement en intégrant les capacités technologiques, la cohérence des politiques et une volonté politique durable. Ces réseaux peuvent ensuite s’adapter aux incertitudes géopolitiques et fournir une base pour une coopération à long terme.

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