Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation

v7n3 (2021)

Meier, Daniel (2020). Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation. Paris, Le Cavalier bleu.

Les frontières structurent notre espace de mouvement et en même temps constituent des lieux où s’actualisent représentations, identités et pouvoir. Remodelées par la mondialisation, elles s’effacent dans certaines de leurs fonctions pour favoriser les échanges. Lieux de franchissement des migrations, elles trient les individus, discriminent et rejettent les indésirables. Lieux barrière contre les épidémies, elles enferment et confinent… Les frontières sont des repères et nous permettent d’appréhender le monde. Or, elles apparaissent comme beaucoup plus complexes qu’une simple ligne sur une carte. Leur disparition annoncée ne se concrétisant pas, il demeure pertinent de s’interroger sur le dynamique, leur mode de gestion, leurs transformations. L’auteur procède ainsi à un tour d’horizon des réalités frontalières à travers plusieurs questions et clichés sur les frontières. Y a-t-il des frontières naturelles ? Les états sont-ils seuls à définir les frontières ? Quid des frontières maritimes ? De l’effet du terrorisme sur les frontières ? Les murs frontaliers freinent-ils l’immigration ? La mondialisation efface-t-elle vraiment les frontières ? à travers de multiples exemples, cet ouvrage analyse quelques idées reçues et ouvre le débat, en convoquant l’histoire, mais aussi en écoutant les acteurs des frontières et en observant les pratiques et les politiques frontalières. Oscillant entre flux et contrôle, les frontières d’aujourd’hui constituent « un prisme original pour appréhender le monde dans lequel nous vivons et les rapports que nous entretenons entre nous ».

Pas de nouvelle grille de lecture ici donc : l’auteur ne propose pas de refondation du concept, ni d’approche novatrice, mais une relecture, à travers de nombreux cas, de la dynamique des frontières et de leur gestion

L’auteur structure son ouvrage en trois parties : la première, « Entre histoire et politique », aborde l’origine des frontières, ce qu’elles sont, comment l’État et d’autres acteurs orientent leur gouvernance. Le terme de frontière est d’abord précisé, reprenant notamment la définition du Dictionnaire de l’Académie française – quoi qu’il y en ait de nombreuses autres. Il s’agit d’une « ligne conventionnelle marquant la limite d’un État, séparant les territoires de deux États limitrophes ». L’auteur rappelle que dans le cadre de la mondialisation et de la fin des territoires chère à Bertrand Badie, on a pu croire à leur disparition, jusqu’à ce que la pandémie de covid-19 montre un processus de refrontiérisation du monde, en réalité déjà bien en cours au-delà de cet épisode fort du recours à l’outil du contrôle de la frontière par les États.

L’auteur explique notamment que, bien plus qu’une ligne, une frontière recouvre aussi un processus, dans sa gestion, du fait du décentrement des points de contrôle et des procédures destinées à gérer le franchissement des frontières par les biens et les personnes. L’auteur revient également sur le mythe tenace des frontières naturelles. La frontière est une construction imaginaire et symbolique qui peut certes, parfois, s’appuyer sur des éléments naturels, mais par définition, une frontière n’existe que dans les esprits des humains et demeure donc artificielle.

La seconde partie, « États et migrations », se concentre sur le rôle de la frontière dans la réaction des États face aux processus migratoires. Longue partie consacrée à un élément très contemporain, l’accroissement marqué des pressions migratoires aux frontières, pas seulement des pays occidentaux d’ailleurs, elle est donc très pertinente car elle pose la double question de la gestion de ces flux migratoires, qui conduit certains États à délocaliser le contrôle des migrations chez des États tiers – moyennant financement – et de la réalité de cette ouverture des frontières promue par les discours occidentaux. Le lien de certaines sections avec la thématique des migrations est parfois ténu, notamment la section sur les frontières maritimes, ou la digression – au demeurant intéressante – sur les autonomies et indépendances recherchées par certains mouvements régionaux comme en Écosse ou en Catalogne.

Enfin, la 3e section présente une série d’études de cas sous le titre « Enjeux » : contrôle frontalier entre Mexique et États-Unis ; rôle des épidémies dans la gouvernance des frontières ; la frontière dans les représentations islamiques ; la Méditerranée comme frontière Nord-Sud ; les frontières tracées par les pays issus de l’indépendance post-coloniale.

L’ouvrage, d’accès très facile, aborde une variété de thématique, ce qui en rend la lecture agréable. Très pédagogique, il permettra à de nombreux lecteurs de réfléchir à la dynamique de l’évolution contemporaine des frontières.

Il n’est cependant pas exempt de défauts. Parmi les principaux, tout d’abord, la section sur les frontières maritimes donne une impression de confusion entre les différentes catégories de frontières et limites maritimes. Un détroit n’est pas une frontière maritime, mais il peut être traversé par une frontière maritime, à charge pour les États d’en déterminer la position. L’auteur passe du concept de zone économique exclusive (ZEE) à celle de détroits internationaux, de canaux stratégiques puis à celui du contrôle du trafic à travers la définition de corridors de circulation des navires, toutes choses fort différentes. Les ZEE sont des espaces maritimes dans lesquels l’État côtier détient des droits souverains sur les ressources, mais pas la souveraineté. Les détroits internationaux renvoient au statut de ces eaux, mais ne sont pas un type de frontière ; les canaux, même stratégiques, demeurent sous la souveraineté de l’État, et les systèmes de navigation ne sont pas des outils de souveraineté, mais de régulation du trafic convenus sous le contrôle de l’Organisation Maritime internationale. Par ailleurs, que les limites maritimes, même celles des ZEE et des plateaux continentaux étendus, comportent de forts enjeux politiques ne surprendra personne.

On notera également le prisme apparent d’une conception récurrente de la frontière comme barrière à la circulation et outil d’appropriation. C’est fondamentalement sous cet angle que l’auteur aborde la dynamique frontalière, à travers son rôle de contrôle des points de passage des biens et des personnes, à travers l’enjeu migratoire ou de gestion des épidémies. Certes, c’est une facette importante de la réalité frontalière ; mais la frontière ne se réduit pas à cet aspect-ci, de même que ce n’est pas la frontière en elle-même qui est une barrière, mais sa gouvernance : un même tracé peut être très perméable et se transformer, sur décision d’un des deux États limitrophes, en barrière complexe à franchir : l’auteur en fait pourtant mention dans le cas des agglomérations très intégrées en Europe, Bâle-Mulhouse, en Sarre, ou Lille-Roubaix-Tourcoing, et ce cas de figure a été déjà exposé dans la littérature, notamment à travers le cas de figure des villages transfrontaliers Québec-États-Unis, pourtant totalement imbriqués dans leur tissu habité mais pourtant objet d’un vif raidissement dans la posture de contrôle de la part des agents frontaliers américains après 2001 (Lasserre, Forest et Arapi, 2012). La frontière, c’est aussi la limite des espaces des normes, des lois, de la fiscalité, et c’est avant tout un outil dont le tracé en soi ne freine rien, mais dont la gouvernance traduit les décisions politiques concernant les mouvements transfrontaliers.

Frédéric Lasserre

Référence

Lasserre, F.; Patrick F. et E. Arapi (2012). Politique de sécurité et villages-frontière entre États-Unis et Québec. Cybergéo : European Journal of Geography, nº595, http://cybergeo.revues.org/25209 ; doi: 10.4000/cybergeo.25209.

La part des dieux. Religion et relations internationales

v7n3 (2021)

Allès, Delphine (2021). La part des dieux. Religion et relations internationales. Paris, CNRS Éditions.

Du Discours du Caire, adressé en 2009 par le président américain Barack Obama à un « monde musulman » dont il présupposait l’unité, à la prolifération des « dialogues interreligieux pour la paix », la religion apparaît aujourd’hui comme centrale dans les relations internationales. Plusieurs auteurs, dès le début des années 1990 – en fait selon une chronologie coïncidant largement avec la chute de l’URSS – ont affirmé ce retour de la religion, cette « vengeance de Dieu » (Kepel, 1991), attestant ainsi, selon eux, de l’irruption du fait religieux comme paramètre important des relations internationales. Cette perception d’une irruption aussi soudaine que récente a débouché sur des initiatives politiques présentées comme autant d’antidotes face aux troubles attribués au « retour du religieux » dans l’espace mondial. Cette grille de lecture découle de l’idée, très occidentale, que la sécularisation, soit l’exclusion du fait religieux des relations internationales, serait garante de la modernité et de la paix, car le facteur religieux serait forcément porteur de conflits, de ces « guerres de religions », étiquettes commodes dont on affuble nombre de conflits depuis la chute de l’Union soviétique. Ce prisme a teinté les analyses de nombre d’observateurs qui ont, à leur tour, pris le fait religieux pour quantité négligeable parmi les variables pertinentes.

Pourtant, contrairement à ce que laisse entendre le mythe d’un système international sécularisé, les dieux n’ont jamais cessé d’être mêlés aux affaires du monde. En Europe même, où la souveraineté de l’État s’est formée en partie contre l’autorité de l’Église, les relations entre religion et politique sont malgré tout restées imbriquées. Dans le monde postcolonial, des mobilisations à dimension religieuse ont souvent formé un ressort de l’accès à l’indépendance et donc une condition de l’acquisition de la souveraineté.

La longue ignorance de cette « part des dieux », le rejet épistémologique des aspects religieux dans l’analyse des relations internationales, ont au contraire laissé place, à partir des années 1990, à une surinterprétation du retour du religieux dans l’analyse des relations internationales. Œuvrant dans le contexte de la perte du modèle de l’ordre mondial que représentait la guerre froide, et dans la foulée de cette quête de modèles explicatifs chers aux théoriciens des relations internationales et de la géopolitique, plusieurs auteurs ont cherché à bâtir de nouveaux paradigmes explicatifs. L’auteure évoque cette croyance « profondément ancrée » (p.75) en la possibilité même d’élaborer un grand récit capable d’expliquer la marche du monde. Si la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama (1992), proposant le modèle occidental comme phare des sociétés du monde, a rapidement perdu de son attrait, en revanche le modèle du choc des civilisations de Samuel Huntington (1996) a fait école, au point d’influencer la doctrine diplomatique américaine. Pourtant, ce modèle du choc des civilisations, très contestable et dont le succès, comme de nombreux modèles, repose sur la simplicité réductrice (Lasserre et al, 2020), repose sur l’idée que la religion constitue la force centrale qui mobilise les peuples, et que ceux-ci se regroupent en grands ensembles présentés comme homogènes et animés des mêmes représentations identitaires et politiques. L’analyse de Huntington place la religion comme moteur central des relations internationales, en nette rupture ainsi avec le paradigme antérieur séculier, mais en demeure proche dans la mesure où le fait religieux, mineur dans la civilisation dite « occidentale », prend l’ascendant au sein des autres civilisations. La modernité occidentale, caractérisée par ce choix sociétal de la sécularisation, se trouve ainsi assiégée et menacée par les postures religieuses des autres civilisations.

Le succès des représentations confessionnalisées du désordre mondial et des initiatives politiques qui s’en sont inspirées, souvent en réponse à différents avatars de la thèse du « choc des civilisations », a eu un effet auto-réalisateur : elle a incité des acteurs qui échappaient jusqu’alors aux labels religieux, à les mobiliser dans leurs discours et dans les gestes qu’ils posaient. C’est au prisme du terrain indonésien notamment que l’auteure étudie cette évolution, tout en s’attachant à montrer l’autonomie d’individus et de sociétés échappant aux assignations d’identités religieuses uniformisantes et réductrices.

En dépit des représentations et discours dominants, le religieux n’est pas revenu dans les relations internationales car il ne les a en fait jamais quittées, et ce dès la signature des traités de Westphalie (1648) instaurant une sécularisation de l’ordre international faisant primer le politique sur le religieux. Delphine Allès met ainsi en doute l’idée d’un « retour » du religieux animé par les incertitudes de la fin de la guerre-froide et apparemment incarné par le terrorisme des années 2000. L’ouvrage démontre clairement que l’idée d’un « retour du religieux » découle fondamentalement d’une lecture très occidentale, dans laquelle les discours religieux ont longtemps été négligés, occultés dans les analyses du fait de la généralisation du paradigme modernisation-sécularisation. Ce constat ne signifie pas que plusieurs acteurs à travers le monde ne fassent pas le choix contemporain du discours religieux, concourant ainsi, aux yeux des Occidentaux, à accréditer cette thèse du « retour » contemporain. L’auteur souligne à ce titre que ce choix s’effectue dans le cadre d’un monde polyphonique, polycentrique, dans lequel cohabitent désormais plusieurs lectures de l’ordre international et de ce qu’il devrait être.

Il s’agit là d’un ouvrage fort bien documenté, de lecture aisée, qui ne se cantonne pas au terrain de recherche indonésien, mais tisse de nombreux liens avec d’autres exemples à travers le monde.

Frédéric Lasserre

Références

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York, Free Press.

Huntington, S. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. New York, Simon and Schuster.

Kepel, G. (1991). La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde. Paris, Le Seuil.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2020). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand Colin, 3e éd.

Les frontières revisitées. Héritage, fragmentation, recomposition, hiérarchies

v7n3 (2021)

Jean-Paul Chagnollaud et Xavier Richet (dir.) (2020). Les frontières revisitées. Héritage, fragmentation, recomposition, hiérarchies. Paris, L’Harmattan.

La question des frontières, une question récurrente, est abordée dans cet ouvrage sous différents angles : historique, géopolitique, juridique et économique en considérant plusieurs aires géographiques : le monde arabe et sub-saharien, l’Europe, l’Eurasie et l’Amérique centrale. L’ouvrage traite à la fois les frontières issues du colonialisme, celles qui délimitent les États-nations, celles d’une formation supranationale (Union européenne) qui se transforment dans leurs fonctions et s’étendent en même temps avec l’externalisation des fonctions de contrôle des migrations aux pays du sud de la Méditerranée. La montée en puissance des pays émergents modifie les relations de pouvoir et de dépendances en instituant de nouvelles frontières, immatérielles cette fois.

Cet ouvrage, recueil de textes produits à la suite d’une série de conférences sur le thème des frontières, propose plusieurs chapitres sur des sujets éclectiques avec comme angle d’analyse la dynamique des frontières contemporaines. Prenant acte de la mort du mythe de la fin des territoires et des frontières, l’ouvrage s’efforce de réfléchir sur la complexité de ces dynamiques à l’œuvre, selon les régions d’une part, mais aussi dans la diversité de leurs fonctions, des configurations qui se dessinent, de leurs qualités et de leur gestion, tant il est vrai que le tracé de la frontière ne conditionne pas les impacts de celle-ci sur le territoire traversé, mais bien plutôt la façon dont la frontière est gérée. Une prémisse traverse l’ouvrage : si la mondialisation a vu se développer des pôles de croissance régionaux couplés avec des politiques d’intégration et donc de réduction des effets barrière des frontières, les coordonnateurs de l’ouvrage estiment qu’est aujourd’hui en cours un processus de démondialisation, qui se traduit par la volonté de reconstituer des contrôles, des barrières, de limiter les flux de personnes. Cette dynamique, qui se traduit notamment par le phénomène du Brexit et la réapparition d’une frontière tangible en Irlande du Nord, n’exclut pas la poursuite, selon des rythmes et des objectifs divers, des négociations d’intégration avec plusieurs pays des Balkans, ou le blocage de processus d’intégration malgré les discours lénifiants, comme au Maghreb.  Pas de nouveau paradigme interprétatif ici, ni d’exploration théorique : l’ouvrage se conçoit comme un recueil d’études de cas destinées à illustrer ces cas de figure multiples de la réalité des frontières contemporaines.

 

L’ouvrage s’articule en trois parties. La première revient sur les héritages et les continuités : les frontières dans les années 1920 ; un zoom sur l’Irak et le Kurdistan ; les coûts de la non-intégration pour les pays du Maghreb; les dynamiques de contrôle du territoire et des frontières au « Sahélistan », dans les pays du Sahel confrontés à la montée des mouvements de guérilla mobilisant une rhétorique islamiste.

La seconde se centre sur l’Europe et propose des analyses sur la reconfiguration de ses territoires. Comment l’Union européenne post-Brexit se recompose-t-elle ? Comment le droit évolue-t-il dans ce qui est présenté comme la démondialisation du droit ? Comment lire l’évolution de la situation politique en Catalogne ? Qu’attendre des processus d’intégration des pays des Balkans à l’UE ?

La troisième partie propose des textes plus généraux, sur le thème de la mondialisation, des échanges et des hiérarchies de territoires et de frontières. Un chapitre propose de repenser le paradigme interprétatif des frontières. Un chapitre propose une analyse de la coopération transfrontalière entre Russie et Chine, coopération fondamentalement asymétrique et n’excluant pas arrière-pensées et craintes cachées. Une dernière section propose une lecture de l’impact de l’investissement en provenance des pays de l’ALENA [NAFTA, sic] dans l’intégration centre-américaine et sur la dynamique des frontières économiques de la région.

On l’a dit, ces trois parties proposent des études de cas diverses, et c’est là un intérêt manifeste de l’ouvrage : la variété des cas de figure concourt à une meilleure illustration, à défaut d’analyse, des complexes dynamiques frontalières, analyse que l’ouvrage ne se proposait pas de mener par ailleurs.  Mais, tribut sans doute de la nature de recueil de communications présentées dans un cycle de conférences, ces chapitres présentent également une grande hétérogénéité, dans la longueur des textes mais aussi dans leur qualité. La section sur les frontières dans les années 1920, mal nommée, propose plutôt une présentation des héritages de cette époque sur les tracés frontaliers au Moyen-Orient, avec seulement 5 pages… La section sur les coûts de la non-intégration des pays du Maghreb demeure très descriptive et explore peu les raisons de l’échec des tentatives de construction d’une union régionale, si tant est qu’elle ait réellement été souhaitée par les dirigeants au-delà des discours. Le très intéressant chapitre sur le « Sahélistan » offre un bilan contrasté : certes, il ne propose pas de problématique et ne traite que marginalement  de la question frontalière, mais présente une analyse très documentée et argumentée du contrôle du territoire des États de la région pour contredire l’idée que c’est depuis peu, sous la poussée des mouvements armés djihadistes, que les États ont perdu le contrôle de leur territoire et ont laissé se développer des ramifications régionales aux conflits internes. « Il serait hasardeux d’affirmer que les prolongements internationaux des rébellions d’autrefois auraient été moindres du temps de la guerre froide » (p.76), au contraire.

L‘analyse de la fin de la mondialisation du droit postule que le Brexit reflète un courant mondial en faveur du retour du contrôle des normes juridiques au sein de l’État, un propos intéressant mais dont le lien avec la frontière aurait mérité d’être davantage explicité, malgré la pertinence de ce chapitre : on oublie en effet trop souvent dans les ouvrages sur la frontière que celle-ci n’est pas juste un outil pouvant servir de barrière aux flux migratoires, mais constitue aussi la limite d’application d’une norme juridique. La section sur la Catalogne revient sur la genèse et l’histoire de la dispute entre Madrid et Barcelone, sans ici encore que le lien avec la frontière ne soit clairement expliqué. Le chapitre sur l’intégration des pays des Balkans propose aussi un éclairage intéressant, mais qui encore une fois demeure un peu superficiel : quels sont les enjeux de ces processus ? quels en sont les ressorts, les avancées, les sources de blocage ?  L’irruption de la Chine dans la région à la faveur des nouvelles routes de la soie pourrait-elle modifier cette dynamique ? le risque n’est-il pas aussi qu’en l’absence de perspective d’intégration, les États candidats se lassent et se tournent vers d’autres horizons géopolitiques ?

Le chapitre sur les paradigmes analytiques demeure trop affirmatif et volontariste sans justifier la pertinence d’une nouvelle grille d’analyse, et en se risquant à mobiliser des concepts hautement contestables comme les « frontières de civilisations » (p.170), écho du paradigme très contestable du choc des civilisations de Samuel Huntington. L’analyse de la coopération transfrontalière sino-russe constitue un chapitre crédible et intéressant sur les processus économiques et politiques à l’œuvre dans la transformation de la gouvernance d’une frontière autrefois totalement fermée et conflictuelle. Enfin, le chapitre sur la coopération transfrontalière en Amérique centrale se cantonne au niveau descriptif et macroéconomique pour présenter le modèle de régionalisme « ouvert » (p.216) poursuivi, mais sans développer d’analyse critique des problèmes, écueils et conservatismes locaux alors que la littérature souligne la carence de volonté politique d’une intégration régionale plus conséquente et efficace.

Un bilan très contrasté donc pour cet ouvrage, pertinent certes, mais articulant des chapitres de qualité très variable sur le thème des frontières et ne proposant pas de conclusion synthétique.

Frédéric Lasserre

Géographies de la colère. Ronds-points et prés carrés

RG v7 n3 (2021)

Chevalier, D. et Sibertin-Blanc, M. (dir.) (2020). Géographies de la colère. Ronds-points et prés carrés. Revue Géographie et Cultures 114.

Dans un contexte de marasme économique récurrent, de changements climatiques, de luttes altermondialistes et démocratiques, les premières décennies du XXIe siècle ont été le théâtre de l’émergence de nouvelles contestations sociales, Printemps arabes, Gilets jaunes, Blacks Lives Matter, #MeToo, Marches pour le climat…Les mobilisations et les mouvements sociaux visant à la défense de causes spécifiques s’enchainent, et la colère semble un puissant dénominateur commun de ces manifestations disparates. D’autres études abordent ce thème des mouvements sociaux de la colère, dont Arjun Appadurai (2006), An Essay on the Geography of Anger, Myriam Benraad, Géopolitique de la colère (2020) ou encore Bertrand Badie, Inter-socialités (2020).

Les deux coordinatrices de cet ouvrage, numéro thématique de la revue Géographie et Cultures, postulent qu’un dénominateur commun à ces contestations sociales réside dans leur fort ancrage social. De manière intéressante, ce point de départ de l’analyse rejoint celui de Myriam Benraad, qui elle aussi choisit de camper son analyse dans le champ de la géopolitique, mais se porte en faux du point de vue, à notre avis très contestable (Lasserre, 2020), de Bertrand Badie, pour qui tous ces mouvements de contestations portent la marque de la fin de la géopolitique. Si la prémisse de l’analyse spatiale de ces mouvements de contestation est fort intéressante, on ne suivra pas nécessairement les auteures lorsqu’elles affirment, sans démonstration, que si le XIXe siècle a été celui de la question sociale, le XXIe siècle est devenu celui de la question géo-sociale. D’autres mouvements de contestation dans le passé ont eu des ancrages spatiaux, résultaient de différentiels spatiaux forts, ou encore traduisaient de fortes inégalités ancrées dans l’espace.

De toutes les émotions, la colère est l’une des plus puissantes. Violences politiques et terrorismes transnationaux, soulèvements populaires et protestations « indignées » à travers le monde, insurrections armées au long cours, montée des populismes et reconfiguration des nationalismes, regains et consolidations autoritaires, haine de l’« autre », interminables guerres civiles et conflits gelés, rancœurs sociétales nouvelles comme plus anciennes, belligérances numériques inédites… Inexorablement, sous nos yeux, c’est bien la colère qui semble dévorer une globalisation que d’aucuns qualifiaient autrefois d’« heureuse », explique Myriam Benraad. D’où l’interrogation : si les mouvements de contestation du pouvoir ont toujours existé, comment peut-on appréhender la multiplication très contemporaine de ces mouvements, à travers le monde, souvent dirigés contre les pouvoirs en place ?

Ce numéro thématique de la revue Géographie et cultures ambitionne, non pas de répondre à cette question dans sa globalité, mais de questionner les traductions spatiales de ces colères. A la faveur d’un mouvement inédit en France difficile à comprendre et à décrypter avec des grilles classiques des sciences humaines et sociales, les différents articles analysant les logiques spatiales des Gilets jaunes traduisent un besoin de renouvellement des cadres de compréhension : les ronds-points périphériques deviennent des pôles de luttes et parfois de violences policières, la cartographie devient participative en demeurant un outils de combat, tandis que les zones périurbaines ne peuvent être interprétées comme une périphérie homogène. Des échos sont clairement identifiables dans d’autres colères issues de l’injustice de traitement : l’accès aux services publics, la violence faite aux femmes, aux Noirs (aux États-Unis).

L’ouvrage propose des analyses à différentes échelles : très locale quand il s’agit du fonctionnement quotidien d’un rond-point occupé ou des luttes contre les projets éoliens à celle, nationales, de mouvements comme Black Lives Matter. Certains de ces mouvements proposent des mobilisations originales, difficiles à décrypter dans un premier temps, comme les Gilets jaunes, traversés de courants contradictoires, féministes, altermondialistes, d’extrême-droite, mais aussi de simple protestation devant la précarisation sociale. D’autres sont issus de mouvements plus classiques, comme les mouvements d’opposition aux éoliennes, mélange de mobilisation environnementale et d’un classique syndrome Nimby (not in my backyard, pas dans ma cour). Le mouvement des Gilets jaunes est ainsi l’objet de quatre chapitres, témoin de l’intérêt du collectif de chercheurs pour ce mouvement de contestation et de mobilisation sociale particulier, icône de la colère d’une partie de la population, mouvement alimenté par le sentiment d’abandon des pouvoirs publics, de précarisation économique, de perte de contrôle face aux choix des employeurs dans un contexte de mondialisation et de la fin de l’idée de la globalisation heureuse.

Frédéric Lasserre

Références

Appadurai, Arjun (2006). Fear of Small Numbers: An Essay on the Geography of Anger. Durham (NC), Duke University Press.

Badie, Bertrand (2020). Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique. Paris, CNRS.

Benraad, Myriam (2020). Géopolitique de la colère : de la globalisation heureuse au grand courroux. Paris, Le Cavalier Bleu.

Lasserre, Frédéric (2020). Bertrand Badie (2020). Inter-socialités: le monde n’est plus géopolitique. Paris : CNRS Éditions Recension dans Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 6(4) – décembre, 27-29.

Le Japon dans le monde

RG v7 n3 (2021)

Delamotte, G. (dir.) (2019), Le Japon dans le monde. Paris, CNRS Éditions.

La pandémie de covid-19 a mis à mal l’économie japonaise. Le PIB s’est effondré au deuxième trimestre 2020 et peine à reprendre le chemin de la croissance. La troisième puissance économique mondiale connaît une récession qualifiée d’historique.

Mais ces maux très conjoncturels ne font que renforcer une tendance lourde. Le gouvernement japonais est en effet confronté à une multitude de défis : une croissance économique qui ne parvient pas depuis trois décennies, et en dépit de plans ambitieux de relance, à retrouver la dynamique qui fut autrefois la sienne ; un vieillissement de la population qui se traduit par des transformations profondes de la société et alimente un débat récurrent sur la pertinence de l’immigration pour compenser le déclin rapide de la population active soutenant les personnes âgées ; une crise politique symbolisée par la très faible participation aux élections et le désintérêt de la population pour un processus électoral dominé par un parti au fonctionnement opaque, sans perspective crédible d’alternance ; les craintes liées à la vulnérabilité de l’archipel face aux éléments, craintes que le tsunami du Sendai en 2011 et le désastre de Fukushima n’ont fait que renforcer ; ou encore un environnement géopolitique régional très incertain.

C’est précisément sur cet aspect des relations du Japon avec ses environnements proche et lointain que l’ouvrage dirigé par Guibourg Delamotte met l’accent.

Les enjeux sont, en effet, de taille. Le Japon entretient avec la notion de puissance une relation complexe. Archipel, il inscrit dans sa Constitution de 1946 l’interdiction du maintien d’un potentiel de guerre, pour s’arrimer durablement au camp occidental dont il a besoin pour assurer sa sécurité dans le contexte de la guerre froide. La diplomatie japonaise a cependant réussi à jouir d’une relative autonomie, en partie grâce au miracle économique qu’a connu ce pays. Mais ces paramètres sont en mutation. Délogé de sa place de première puissance économique asiatique en 2010 par la Chine, le Japon entretient des relations ambigües avec ses voisins, avec lesquels il est impliqué dans des disputes territoriales et maritimes, îles Kouriles avec la Russie; îlot Takeshima/Dokdo avec la Corée du Sud; îles Senkaku/Diaoyu avec la Chine et Taiwan. Le Japon est impliqué dans une vive concurrence économique que les dialogues régionaux ou bilatéraux apaisent difficilement – le cas de la relation avec Séoul est ici éclairant –, dans un contexte où leur interdépendance ne fait que se renforcer mais où le passif de l’héritage colonial japonais demeure sensible. Le Japon se sent également menacé militairement, par la Corée du Nord bien sûr, mais aussi par la Chine, les ambitions grandissantes de la Corée du Sud, le raidissement de la Russie ou encore la vacance du leadership états-unien sous la présidence Trump. Dans ce contexte marqué par ces incertitudes quant aux intentions de ses voisins mais aussi de son principal allié, Tokyo cherche de nouveaux partenaires pour sa sécurité et compenser une éventuelle défaillance de l’engagement de Washington à ses côtés. Dans le même temps, les forces armées japonaises se modernisent et accompagnent une course aux armements qui concerne tous les acteurs de la région (Tan, 2014). Comment amener la Corée du Nord à renoncer à son programme nucléaire ? Comment contenir la puissance maritime chinoise ? Comment réagir face à une administration américaine durablement protectionniste et un régime chinois supposément libre-échangiste, mais aux projets géoéconomiques potentiellement menaçants?

Si l’intention de l’ouvrage est bonne et de nombreux développements s’avèrent très éclairants, les chapitres de ce collectif demeurent cependant, sur le fond et la forme – ainsi que sur le format –, très inégaux. On y trouve ainsi une intéressante mise au point sur les paramètres intérieurs, les défis économiques japonais, la dynamique sociale, ou le régime politique. Une deuxième partie aborde les défis sécuritaires, les relations complexes du Japon avec la Chine et la Corée du Nord, avec l’inconfortable allié américain, avec l’Union européenne. Une troisième partie aborde les moyens mis en œuvre pour atteindre les objectifs politiques du Japon dans le monde : la politique de défense ; les leviers diplomatiques et en particulier l’attachement du Japon au multilatéralisme via les Nations Unies ; les leviers de la politique d’influence (soft power) mis en œuvre par Tokyo.

Certes, il fallait faire des choix dans cet ouvrage dirigé, mais on peut s’étonner de celui opéré pour les problématiques abordées et, en creux, de celles qui ont été passées sous silence. Ainsi, on découvrira que le seul chapitre sur les relations du Japon avec l’Union européenne compte 70 pages sur 245, alors que par ailleurs rien n’est dit sur les relations du Japon avec l’Afrique ou l’Asie, l’Inde et l’Asie du Sud-est en particulier, surtout dans un contexte de déploiement du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie. De même, le chapitre sur la puissance et les défis économiques du Japon ne fait qu’esquisser le pouvoir d’influence actuel de l’économie japonaise dans le monde. De plus, si les questions mémorielles liées à l’héritage de la Seconde guerre mondiale sont évoquées dans les développements sur la relation avec Pékin, elles auraient ainsi pu faire l’objet d’un chapitre à part entière tant elles affectent la relation de Tokyo avec ses voisins, Chine, Corée du Sud et Asie du Sud-est. Dans la même veine, il parait manquer un chapitre sur la relation avec la Corée du Sud, partenaire économique proche, partenaire stratégique aux vues convergentes sur le dilemme de sécurité face à la Corée du Nord et à la Chine, mais relation encore amère et teintée ici aussi par l’héritage du conflit mondial et les politiques mémorielles de part et d’autre. On regrettera également l’absence d’un chapitre sur la relation avec la Russie, complexe depuis 1945 avec les hésitations japonaises entre fermeté à l’endroit de Moscou, fermeté parfois imposée par Washington (Mormanne, 1992); et ouverture vers une forme de partenariat économique, ouverture souvent sabotée par la persistance du contentieux territorial des îles Kouriles. Enfin, le débat sur l’amendement de l’article 9, évoqué, aurait gagné à être complété par une section sur le débat entre universalisme et nationalisme, car ce débat traverse aussi la société et le milieu politique japonais.

Au final, un ouvrage clair, aux chapitres bien écrits, qui aborde l’essentiel même s’il laisse dans l’ombre des aspects importants de la question des relations du Japon dans son environnement régional et de son ouverture au monde.

Frédéric Lasserre

Références

Mormanne, T. (1992). Le problème des Kouriles : pour un retour à Saint-Pétersbourg. Cipango, Cahiers d’études japonaises, 1, p. 58-89.

Tan, A. (2014). The Arms Race in Asia. Trends, Causes and Implications, Londres et New York, Routledge.

Diplomatie du vaccin et système de surveillance à Agaléga: l’océan Indien au cœur des tensions sino-indiennes à l’ère de la Covid-19

RG v7n3 (2021)

Valentin Laugrand

 Valentin Laugrand est inscrit au baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval. Il collabore à un projet d’histoire orale de l’Institut Jean-Margéot (ICJM) sur l’île d’Agaléga (océan Indien) où vit une communauté de pêcheurs créoles. Il s’intéresse aux enjeux géopolitiques de la Chine et de l’Inde et souhaite poursuivre des études de droit international en Asie.

 

Résumé

À l’heure de la crise de la Covid-19, la Chine et l’Inde exercent leur soft power. La Chine se présente comme une superpuissance à la fois généreuse et préoccupée par la recherche de relations harmonieuses au sein, comme à l’extérieur de ses frontières. L’Inde défend depuis longtemps une politique de non-alignement. Aujourd’hui, elle s’appuie de plus en plus sur le nationalisme hindou et s’inquiète des ambitions économiques et politiques de sa voisine. Les deux géants entrent ainsi en friction. Le contrôle de l’océan Indien, comme l’illustre le cas d’Agaléga une île appartenant à l’île Maurice, devient alors l’un des grands enjeux géopolitiques contemporains.

Mots-clés : Chine, Inde, COVID-19, soft power, océan Indien, Maurice

Summary

At the time of the Covid-19 crisis, China and India are exercising their respective soft power. China presents itself as a superpower that is both generous and concerned by the search of harmonious relations within and outside its borders. India has implemented a policy of non-alignment for many years. Today, it relies increasingly on Hindu nationalism and worries about the economic and political ambitions of its neighbor. The two giants come into friction. Control of the Indian Ocean, as illustrated by the case of Agaléga, an island belonging to Mauritius, then becomes one of the major contemporary geopolitical issues.

Keywords: China, India, COVID-19, soft power,  Indian Ocean, Mauritius

Introduction

Comment parler du soft power en Asie en contexte de pandémie? Comment aborder les cas de la Chine et de l’Inde, deux puissances régionales asiatiques majeures, qui y recourent de façon différente dans les relations internationales? Popularisée par Joseph Nye (1990), l’idée du soft power apparait en Chine en 1992-93 après la traduction en chinois du livre de Nye et la publication d’un article de Wang Huning (Heurtebise 2020 : 131). En 2007, à l’occasion du 17e Congrès du Parti Communiste Chinois, le concept de soft power est officiellement introduit pour orienter la politique étrangère du pays (Heurtebise 2020 : 131). Le concept d’émergence pacifique, apparait lui en 2003, et devient alors un instrument idéal de ce soft power (Courmont, 2012). En 2013, Xi Jinping lance son projet colossal de développement économique, les nouvelles routes de la soie, visant à relier le pays au reste du monde par un réseau ferroviaire et maritime et à assurer son approvisionnement en matières premières. Pour rendre ses projets acceptables, la Chine tente alors de se débarrasser de l’image négative associée au caractère répressif de son régime à l’international et d’atténuer les craintes que son ascension fulgurante suscite au sein des démocraties libérales. Le sinologue Jean-Yves Heurtebise observe : « Là où l’Occident n’a su se développer que grâce à la colonisation de terres étrangères, la Chine, elle, saura se développer sans recourir à l’inféodation des autres nations » (2020 :130). Que cachent pourtant toutes ces initiatives? Certes, la notion de soft power a introduit un nouveau paradigme dans la doctrine politico-militaire chinoise, lui permettant de dissimuler son ascension et ses ambitions géostratégiques. Mais comment comparer ce soft power à celui de son rival indien, défenseur de longue date du non-alignement et du multilatéralisme (Véron et Lincot, 2020)?

C’est dans ce contexte de crise sanitaire mondiale déclenchée par le SARS-CoV2, sur le fond de ce vaste projet des routes de la soie et de l’exercice par la Chine de son soft power, que cet article propose d’examiner les tensions entre la Chine et l’Inde dans l’océan Indien. Les tensions entre ces deux géants asiatiques datent depuis longtemps et elles ont fait l’objet de nombreuses études dans cette région dès le milieu des années 2000 (voir Khurana, 2008), mais surtout après 2015 (voir par exemple Brewster, 2016; Hornat, 2016; Khan, 2016). Qu’en est-il à l’heure de la pandémie ? Quels sont les effets de la diplomatie du masque et du vaccin de Pékin? Derrière l’image du soft power, pour quels motifs ces deux pays se militarisent-ils (Blanchard et al., 2017) et ce, autant dans la région de l’Indo-Pacifique (Péroin-Doise, 2019) que dans l’océan Indien (Das 2019; Saint-Mézard, 2019) ?

L’analyse proposée sert deux buts puisqu’il s’agit d’examiner ces questions en amont de ces politiques, dans des représentations culturelles, et à partir du cas méconnu d’Agaléga. Cette île appartient à l’Île Maurice et l’Inde nationaliste y a récemment entrepris la construction d’infrastructures en vue de mieux contrôler l’océan Indien. Ces constructions ont été négociées avec le gouvernement pro-indien de l’île Maurice dès les années 2015, mais elles s’accélèrent au cœur de la pandémie et suscitent bien des inquiétudes auprès de la population locale. Agaléga est-elle en voie de devenir une base maritime indienne ? Quels sont donc les grands paramètres de cette rivalité sino-indienne ?

La réflexion se fera en trois temps. Après un examen de l’exercice du soft power chinois dans le contexte de la crise sanitaire, la perception indienne d’une menace chinoise sera analysée. Les aspirations hégémoniques de l’Inde et de la Chine seront ensuite appréhendées en amont sous l’angle des représentations culturelles et politiques qui les alimentent.

  1. L’instrumentalisation d’une crise sanitaire pour l’exercice du soft power chinois

La crise de la Covid-19 a surpris la Chine comme les pays occidentaux, mais l’Empire du milieu y a vu une opportunité pour se présenter comme une superpuissance bienveillante, prospère et suffisamment préparée pour à la fois gérer une crise sanitaire à l’intérieur de ses frontières et aider des pays plus démunis à l’extérieur. La Chine, n’a cependant pas renoncé à sa militarisation, elle a plutôt profité de la pandémie et de son attraction médiatique, mettant en avant son aide médicale offerte à différents pays, pour dissimuler d’autres activités.

Elle a consacré beaucoup d’énergie à montrer son efficacité dans la gestion de la Covid-19 sur son sol, ce qui a conduit, dès le début des événements, à faire arrêter les journalistes qui voulaient documenter l’épidémie. Aujourd’hui, elle revendique sa victoire sur le virus, et a pour cela organisé des fêtes en grande pompe à Wuhan, une ville-symbole dans l’histoire révolutionnaire du pays. Aussi, alors que les pays occidentaux se préparaient à une deuxième vague, la Chine célébrait le 8 septembre dernier, la quasi-éradication du virus. Les chiffres officiels du Parti font d’ailleurs état de 4634 morts (Lemaître, 2020). Bien que ces chiffres soient peu réalistes, les pays occidentaux restent prudents dans leur discours, la Chine représentant encore le principal exportateur de matériel médical jugé crucial pour combattre le coronavirus. De leur côté, les États-Unis de Trump ont saisi l’occasion pour quitter l’OMS, accusant la Chine d’avoir pris le contrôle de cette organisation.

De nos jours, le Parti communiste continue de faire la propagande de la réussite chinoise. Parmi ses arguments figure la générosité du pays prêt à exporter son aide médicale partout sur la planète. Ainsi, alors que le monde fermait ses frontières et s’isolait, la Chine fut une des seules puissances à soutenir l’Italie, en y envoyant des médecins, des conseillers et du matériel médical, contrairement au reste de l’Europe, ses proches voisins (Khan et Prin, 2020). S’agit-il d’un pur acte de générosité ou d’un acte politique calculé, considérant que l’Italie fut le premier pays du G7 à intégrer les routes de la soie chinoise ? La bienveillance chinoise ne s’est pas arrêtée là puisque Xi Jinping a fait envoyer des masques en Europe, en Afrique et en Asie. Ces dons se sont vite transformés en des partenariats commerciaux très lucratifs pour le pays. La Chine a finalement augmenté sa production de masques pour atteindre, en mars 2020, près de 120 millions d’unités par jour, soit 50% de la production mondiale. Cet investissement a fait naître la notion de diplomatie du masque (Bondaz, 2020), qui s’inscrit pleinement dans ce soft power chinois. La Chine se défend d’être ici l’unique fournisseur mondial capable d’assurer l’acheminent rapide d’une grande quantité de matériel médical, au moment même où le monde entier en a besoin.

Avec l’essor des vaccins contre la Covid-19, le pays dispose d’une autre arme diplomatique.  La Chine a ainsi lancé une production massive de vaccins et promis ces doses à des pays qui, souvent, n’ont pas pu en réserver aux firmes pharmaceutiques occidentales. C’est le cas des Philippines, de l’Indonésie ou de la Malaisie, des pays avec lesquels la Chine entre pourtant régulièrement en conflit en mer de Chine. Le pays a cependant placé ces rivalités en arrière-plan, promettant à tous les pays membres de l’Association des Nations du Sud-Est (ASEAN) un accès privilégié au vaccin qu’elle produirait (Hu Yuwei, 2020). Cette diplomatie du vaccin donne de bons résultats en Asie. L’Indonésie, par exemple, a adouci ses réponses aux incursions chinoises dans sa zone économique exclusive, au large des îles Natuna, substituant ses démonstrations de force à de simples protestations de forme (Capital, 2020). Tout dernièrement, elle a réagi timidement après avoir repêché dans ses eaux un drone sous-marin de confection chinoise (Guibert 2021).

Le 15 novembre dernier, quinze pays de l’Asie et du Pacifique[1] ont finalement conclu un accord économique historique avec la Chine. Le Partenariat régional économique global (RCEP) constitue l’accord de libre-échange le plus important du monde, ses adhérents représentant 30% du PIB mondial (Le Monde, 2020). Pour certains pays asiatiques, cet accord a tout d’une bénédiction puisqu’il leur permettra de compenser les effets dévastateurs de la crise économique qui s’installe graduellement en raison de la pandémie. Grâce à cet accord, les investissements à l’étranger de la Chine seront facilités, et la dépendance économique de plusieurs membres de l’ASEAN envers ce pays s’accentuera davantage.

L’Empire du milieu profite donc de la pandémie pour mettre de l’avant sa bienveillance et valoriser son image. Elle mobilise ce soft power pour dissimuler son hard power pourtant bien réel et visible en Mer de Chine, à Hong Kong, dans l’Himalaya, ainsi qu’aux portes de l’océan Indien, que ses navires doivent traverser. En effet, alors que l’attention des gouvernements et des médias est un peu partout tournée sur la pandémie, la Chine en profite pour poursuivre ses manœuvres militaires et la construction d’infrastructures stratégiques en Mer de Chine. En mars 2020, elle a effectué des exercices militaires au large des îles Paracels, un territoire revendiqué par le Vietnam et par Taïwan. Un bâtiment des gardes côtes chinois y a même récemment coulé un navire de pêche vietnamien (Philip 2020). De plus, les autorités chinoises ont poursuivi l’installation de deux centres de recherche sur les îles Spratleys, une zone revendiquée par les Philippines et le Vietnam (AFP, 2020). Ces exercices et ces infrastructures permettent à Pékin de s’imposer davantage dans cette zone très riche en hydrocarbures et en métaux rares.

La diplomatie chinoise intervient en deux temps : elle offre d’abord son soutien aux pays limitrophes pour les aider à les sortir de la crise sanitaire et économique qu’engendre la Covid-19, puis, dans un deuxième temps, elle avance ses pions dans la région même où ces États ont un contentieux territorial avec elle.

C’est sur ses frontières immédiates que le hard power chinois demeure le plus visible. À Hong Kong, la Chine a décidé d’en finir avec la conception d’« un pays, deux systèmes ». Profitant d’une réduction des manifestations en raison du confinement et des mesures sanitaires, la Chine procède régulièrement à l’arrestation de personnalités pro-démocratiques, liées aux manifestations étudiantes de 2019. Le 30 juin dernier, le parlement chinois a promulgué la Loi sur la sécurité nationale, un dispositif pourtant très controversé et sévèrement critiqué par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en raison de la menace qu’il représente pour l’autonomie et les libertés individuelles des résidents. Encore une fois, la Chine a profité du contexte politique de la Covid-19 et de l’image qu’elle s’est construite comme nation généreuse pour durcir son ascendant sur l’ancienne colonie britannique et réduire son autonomie. Eu égard à Taiwan qui n’a pas eu besoin de l’aide chinoise continentale pour gérer la crise sanitaire, la Chine a fait preuve d’un ton encore plus dur et menaçant, faisant peser le risque d’une invasion si le pays continuait d’affirmer son indépendance.

À l’intérieur de ses frontières, dans la région autonome du Xinjiang, la Chine a enfin poursuivi le processus de sinisation brutale des Ouigours. Officiellement, les autorités ont mis en place des centres de formation professionnelle pour réduire le chômage mais de nombreux acteurs et pays internationaux dénoncent une autre réalité, celle d’un système répressif visant à assimiler cette population par des détentions massives, du travail forcé et des stérilisations (Le Monde, 2020).

En pleine pandémie, la Chine se range donc derrière l’image d’une superpuissance bienveillante et prospère alors qu’elle n’a pas renoncé à mener des répressions et des manœuvres militaires pour préserver ses intérêts et assurer ses visées géopolitiques en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.

  1. Le sentiment indien d’une menace face à des ambitions chinoises jugées trop invasives

La pandémie et le soft power chinois n’ont pas engendré de trêve dans les relations sino-indiennes. Au contraire, les ambitions chinoises dans l’océan Indien et le rapprochement de celle-ci avec le Pakistan à qui elle a proposé une aide médicale, ont attisé le nationalisme indien (Boquérat, 2020). Le hard power de la Chine dans l’Himalaya conforte l’Inde à sortir de sa traditionnelle position de non-alignement, pour se militariser activement au nord comme au sud et à s’intéresser davantage à la vaste région Indo-Pacifique (Racine 2019 ; Peron-Boise 2019).

Dans la vallée de la rivière Galwan, une région de l’Himalaya contestée par Pékin et New Delhi, les tensions ont atteint leur paroxysme en juin 2020, lors d’un affrontement à mains nues entre les deux armées qui a fait plusieurs morts. La frontière est contestée dans cette région depuis plusieurs années, et le développement d’infrastructures des deux côtés de la frontière perpétue le contentieux. Ainsi, alors que l’Inde a ouvert une route pour relier ses différents postes frontaliers, la Chine a construit plusieurs bases militaires et des héliports dans la région (Landrin, 2020). Pékin et New Delhi se renvoient la faute et un conflit majeur pourrait s’y déclarer à tout moment.

Le rapprochement de la Chine et du Pakistan dans le contexte de l’aide sanitaire chinoise liée à la Covid-19, irrite aussi beaucoup l’Inde, qui entretient depuis longtemps des relations difficiles avec son voisin musulman, notamment dans le Cachemire où trois guerres ont eu lieu en 1947, 1965 et 1971, sans oublier les tensions de 1999. Aujourd’hui, dans le cadre de ses routes de la soie, la Chine a l’ambition de développer un vaste projet d’infrastructures dans la région. L’Inde accuse aussi Pékin d’appuyer les extrémistes musulmans de l’Azad Kashmir, par l’envoi d’armes et d’argent. Elle craint un encerclement qui résonne d’autant plus que la Chine a fait part de sa stratégie globale du collier de perles. Pékin a en effet investi dans la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie et au Sri Lanka, deux autres voisins immédiats de l’Inde (Omid Farooq, 2019). La Chine a encore fait monter les tensions d’un cran en augmentant sa présence militaire et en ouvrant une base militaire à Djibouti (Lim 2020), d’autant plus que le pays en profite pour consolider ses liens avec le Pakistan et organiser des exercices militaires conjoints avec ce dernier, comme cela s’est fait en janvier 2020 (Albert 2019). L’Inde ne se trompe pas en percevant que la Chine tente d’accentuer aujourd’hui sa présence dans l’océan Indien afin d’assurer la protection de ses routes maritimes (Chung 2018) et accéder plus facilement à l’Afrique où ses intérêts ont considérablement augmenté.

Cette présence croissante de Pékin dans la zone d’influence de l’Inde irrite. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi avait déjà imposé un certain contrôle sur les investissements chinois sur son territoire mais le sentiment antichinois a pris une toute autre ampleur après l’annonce de la mort de 20 soldats indiens dans l’Himalaya. Une partie de la population s’est soulevée, sortant dans la rue pour brûler des drapeaux chinois et des portraits de Xi Jinping et en appelant au boycott des produits chinois. A la suite de ces évènements, 59 applications chinoises, dont le célèbre réseau social TikTok, ont été bannies en Inde et des barrières douanières ont été imposées (Dieterich, 2020). L’Inde espérait également profiter de la crise sanitaire pour développer son autosuffisance face à la Chine, limiter les investisseurs chinois et promouvoir un nationalisme économique (Dieterich, 2020). L’idée s’est manifestée dans une déclaration de Narendra Modi qui évoquait la nécessité de produire des vaccins contre la Covid-19 pour l’humanité entière.

Dans l’océan Indien, cette volonté de contrer la présence chinoise, a conduit l’Inde à renforcer aussi son soft power auprès de pays alliés tout en se militarisant discrètement (Lincot et Véron, 2020). L’Inde investit surtout dans le développement aux Maldives, aux Seychelles et à l’île Maurice.

Située à plus de 1000 km de Maurice, l’île d’Agaléga intéresse l’Inde au plus haut point. Sa position est stratégique, à la fois pour la pêche industrielle, possiblement pour un tourisme de luxe, mais surtout pour y établir une base de surveillance (Figure 1). La presse locale de Maurice a rendu publique le Memorandum of Agreement signé entre ce pays et l’Inde en 2015, et ce dernier établit clairement les taches à entreprendre par l’Inde dans l’article 2 :

The components are:

  • Construction of a jetty for berthing of ships

  • Rehabilitation and repaving of the runway over a maximum length of 4000 feet, an apron for two aircraft of size (ATR 42 type) and a taxiway

  • Installation of a power generation facility of approximately 300 KW

  • Setting up of a water desalination plant of capacity of approximately 60 tonnes per day

  • Construction of a National Coast Guard Post, including basic repair facilities, and

  • Any other facility related to the project.

Article 2, Memorandum of Understanding, Maurice-Inde, 2015

Development of Agalega – No Lease Agreement contained in MOU signed with India, says Minister Koonjoo

Source: Gouvernement de Maurice, https://govmu.org/EN/newsgov/SitePages/2015/Development-of-Agalega-%E2%80%93-No-Lease-Agreement-contained-in-MOU-signed-with-India,-says-Minister-Koonjoo.aspx

Le document n’évoque pas de base militaire mais des travaux importants comme la construction d’une jetée, la rénovation de la piste d’atterrissage[2], et l’installation d’infrastructures pour assurer l’approvisionnement en eau potable et en électricité[3]. Plusieurs parmi les Mauriciens sonnent l’alarme et s’inquiètent du sort qui sera réservé aux 300 Créoles d’Agaléga qui, eux, craignent une déportation semblable à celle qui a eu lieu il y a quelques décennies au moment de la construction de la base militaire à Diego Garcia par les Américains[4].

Fig. 1. L’archipel d’Agaléga

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Agalega_Islands_map-fr.svg

Certains se demandent ce que Maurice pourrait donc bien octroyer à l’Inde en retour, pour la remercier de son aide économique dans un pays où le gouvernement est pro-indien et issu de la diaspora hindoue. Maurice serait en effet le deuxième pays parmi les plus importants bénéficiaires de l’aide financière de l’Inde (Le mauricien, 2019).

Un article du 8 décembre 2020 publié dans L’Express mauricien fait état de ces initiatives indiennes découvertes dans la presse du pays:

Dans un article de The Telegraph India, publié en ligne le 1er décembre, des sources au sein de l’Establishment de la sécurité indiquent que l’Inde prévoit de mettre en place des systèmes de radar de surveillance côtière dans des pays amis dont Maurice (tout semble indiquer que ce sera à Agaléga), le Bangladesh, Myanmar, les Maldives et le Sri Lanka pour contrer la présence croissante de la Chine dans la région océan Indien (Walter, 2020)

L’île d’Agaléga, bien que méconnue, offre donc un bel exemple des tensions sino-indiennes qui se développent dans l’océan Indien. Ce minuscule archipel constitué de deux îles où depuis le XIXe siècle vivent des descendants d’esclaves, illustre parfaitement ce jeu de pouvoir que se livrent le soft et le hard power des deux grandes puissances asiatiques dans toute la région (Barton 2020). Agaléga se situe en plein centre de l’océan Indien et constitue, comme les Chagos, un lieu géostratégique idéal pour y établir des installations militaires. C’est dans cette perspective que l’Inde s’est d’ailleurs récemment rapprochée des États-Unis en participant à des exercices navals.

En parallèle, l’Inde exerce un soft power à Maurice qui dissimule aussi ses véritables intentions. Lors de la visite du Premier ministre indien sur l’île en 2015, plusieurs accords de coopération ont été signés dans différents domaines allant de la médecine indienne à l’économie maritime et à la culture (Ministry of External Affairs, 2015). L’Inde finance ainsi le cricket, des cours de yoga, des films de Bollywood et des manifestations religieuses spectaculaires. Les Créoles de Maurice s’inquiètent de cette générosité. New Delhi finance un métro à Port-Louis et il a signé un nouvel accord pour développer, officiellement, l’écotourisme à Agaléga. Les habitants de Maurice sont cependant convaincus que ces investissements indiens cachent un marché de dupes, et pointent du doigt les ambitions de l’Inde sur le plan stratégique et militaire. En effet, au cours des derniers mois, l’Inde a envoyé 800 ouvriers à Agaléga, dont des militaires (Floch, 2019). Outre, les infrastructures citées à l’article 2, l’accord de coopération prévoit l’établissement de 8 stations radar par l’Inde sur des îles de Maurice, comme St-Brandon, Rodrigues, etc. (Nkala 2015) De ce point de vue, l’Inde a agi ici plus rapidement que la Chine qui compte pourtant aussi une forte diaspora chinoise à Maurice, un centre culturel prospère, et des intérêts sur le plan touristique depuis l’ouverture d’une ligne aérienne reliant directement Hong Kong à Maurice.

  1. L’Empire du milieu et le Bhârat Mata: deux conceptions aux antipodes qui s’entrechoquent

Le soft power de la Chine s’analyse à plusieurs niveaux. A cet égard, les débats demeurent encore nombreux à l’effet de savoir par quel vecteur ce concept a cheminé et fait l’objet d’une appropriation par les Chinois. Une lecture qui prend en compte les imaginaires nationaux, permet de s’interroger : faut-il faire remonter le principe du soft power à la chinoise beaucoup plus loin dans le temps, la Chine ayant souvent prôné l’harmonie ? Des sinologues comme Marcel Granet montrent que la Chine, où confucianisme, taoïsme et bouddhisme s’enchevêtrent, se défend d’appréhender le monde dans sa globalité, en cherchant des complémentarités et des correspondances entre une multitude de singularités (Granet 1968). Ce mode de pensée dit analogique cherche à construire des relations harmonieuses. La médecine chinoise exemplifie bien ce raisonnement puisque la santé est d’abord une question d’harmonie, la maladie, elle, étant un blocage qui empêche l’énergie de circuler (Marié 2008).

Sur le plan politique et diplomatique, il est concevable que la notion de soft power ait pu séduire les Chinois en ce qu’elle véhicule potentiellement la recherche d’une harmonie, d’une situation dans laquelle le multiple cohabite sous le ciel, pour reprendre une allégorie ancienne. Sous les dynasties Ming et Qing, la Chine a en effet créé un système tributaire unique, construit non pas autour d’une ambition de conquêtes territoriales, mais plutôt d’une interdépendance de tributaires et d’une puissance hiérarchique, visant à instaurer une situation de stabilité et de paix durable dans la région (Zhaojie, 2002 ; Kang, 2010). La notion de Zhongguo (中国), littéralement pays du milieu, se popularise au milieu du XIXe siècle, après les guerres de l’opium, et traduit cette idée d’une Chine conçue comme un vaste espace, ethniquement pluriel mais défendu par un mur qui l’entoure. Le sinologue Thierry Sanjuan l’explique: « Aux yeux des chinois, la Chine elle-même fait monde » (Sanjuan, 2013). Assurer une bonne gouvernance implique de pouvoir à la fois circuler à l’intérieur de cet espace et d’en protéger les contours, des idées qui se retrouvent dans le projet des nouvelles routes de la soie et du collier de perles. Le philosophe Zhao Tingyang (2018) a fait un pas de plus en réhabilitant le concept de tianxia, littéralement « Tous sous un même ciel », pour montrer que la Chine s’impose de plus en plus comme une puissance normative susceptible de promouvoir le concept de guerre juste qui ne déclare la guerre mauvaise en droit que pour la justifier à chaque fois, en fait, soit par des circonstances exceptionnelles, soit par la nécessité de dissiper le chaos et rétablir l’ordre (Heurtebise 2020 : 145).

En outre, la Chine du XXe siècle a souvent joué sur deux tableaux en même temps et ce, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure, mettant en place des dispositifs politiques riches de contradictions et d’interactions, comme l’illustre bien encore ce concept d’un pays, deux systèmes, ce que Mengin (1998 : 139) nomme des contradictions durables. En ce sens, le fait que la Chine articule du soft et du hard power est tout à fait cohérent avec l’histoire de ses modes de pensée et sa culture politique. Enfin, la Chine a su, depuis très longtemps, faire valoir la richesse de sa culture, celle des lettrés et de sa civilisation, un point qui n’a pas échappé aux missionnaires jésuites du 17e siècle ni aux philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Montesquieu. Plus récemment, le sinologue François Jullien (1995) a relevé une autre caractéristique importante de la pensée chinoise dans la valorisation de ce qu’il nomme l’expression indirecte et la pensée du détour. Cela suggère que les actes et les discours de la Chine dissimulent souvent d’autres intentions. C’est avec tous ces éléments qu’il faut saisir le soft power chinois contemporain. Cette stratégie s’éclaire alors comme une politique pragmatique à une époque où la planète est marquée par l’émergence de nombreux pays à la suite de la décolonisation, et par la mondialisation avec, par ailleurs, la disparition des grands blocs qui avaient jusque-là structurés la scène politique internationale. C’est sur cette base que la propagande chinoise entend mettre en exergue les valeurs d’un pays qui se voit aujourd’hui en mesure de jouer le rôle d’une superpuissance, et d’imposer sa vision du monde. La doctrine diplomatique chinoise des loups combattants, initiée par Xi Jinping et qui désigne cette lutte que les ambassadeurs chinois doivent mener contre les démocraties occidentales qui ont développé des idéologies sinophobes, apparaît comme une sorte d’antidote susceptible de faire face aux critiques qu’elles formulent contre Pékin et ses ambitions.

L’Inde privilégie aussi depuis toujours une pensée analogique, combinant des traditions diversifiées issues du brahmanisme, du bouddhisme et du jainisme. L’exemple des mandalas illustre très bien ce mode de pensée qui consiste à concevoir que tous les éléments d’un système sont interdépendants et qu’une continuité relie des phénomènes fort différents : l’univers est ainsi conçu comme une sorte de tissage, des analogies existent entre le microcosme et le macrocosme, etc. Mais l’Inde, ancienne colonie britannique, a été marquée par d’autres influences, y compris par plusieurs idéologies venues de l’Occident. Sur le plan politique, elle a longtemps prôné la doctrine du non-alignement comme l’a bien illustré les politiques de Nehru qui, dès les années 1950, souhaitait créer sur la scène internationale un ensemble de pays qui échapperaient à la logique de la guerre froide et aux idéologies des deux grandes puissances de l’époque et de favoriser l’indépendance effective des pays du Sud. Cette diplomatie a connu ses grandes heures à la conférence de Bandung en 1955, puis à la conférence de Belgrade en 1961, avec la création du mouvement des non-alignés qui, en 2016, comprenait encore près de 120 pays. Sous la pression du soft power chinois, qui s’installe à ses portes, l’Inde a cependant délaissé cette tendance au profit d’un nationalisme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années.

Le pays a conservé son soft power en continuant de se montrer financièrement généreux face aux pays les plus pauvres, en Afrique comme en Asie, en se montrant particulièrement présent dans des lieux issus de la diaspora comme l’île Maurice ou Fidji, où des ouvriers indiens ont été déplacés au XIXe siècle pour servir de main d’œuvre. À Fidji, où près de 40% de la population est d’origine indienne, l’Inde exerce son influence de manière à la fois indirecte, en appuyant cet État dans les instances internationales comme le Commonwealth ou l’ONU, et de façon plus directe puisqu’elle a signé en 2017 un pacte de défense et de coopération militaire avec ce pays (Indo-Pacific Defense Forum 2017). L’Inde maintient par ailleurs d’excellentes relations avec l’Indonésie et avec des pays du pacifique comme l’Australie, le Japon et les États-Unis dans le but de contenir et de faire front à la Chine. Ces relations se traduisent par des initiatives sur les plans économique, culturel et stratégique avec une alliance qui s’est vue récemment renouvelée au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) signé entre ces quatre puissances (Guibert et Pedroletti 2020).

Le soft power indien se nourrit cependant de plus en plus du nationalisme indien qui s’est saisi de l’image de la Bhârat Mata (littéralement « la mère indienne », en sanscrit), pour la représenter comme une femme vêtue d’un sari safran et tenant dans sa main le drapeau du pays. Sa forme correspond à celle de la géographie de l’Inde (voir figure 2), permettant de multiples associations d’idées dont l’efficacité est redoutable, en particulier pour défendre l’intégrité territoriale du Cachemire, sa tête.

Fig. 2. Image de Bhârat Mata

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bharat-mata.png

Cette imagerie a fait l’objet de plusieurs travaux par des chercheurs indiens (voir Gupta 2002 ; Jha 2004 et Kaul 2018) qui pointent sa puissance émotionnelle et symbolique. Cette allégorie véhicule encore l’idée d’un pays généreux à l’image de celui d’une mère avec ses enfants, mais elle illustre surtout la montée d’un ultranationalisme qui rêve d’une grande nation hindoue reconstituée, pure, religieuse et patriotique. L’idée est susceptible de séduire tous les hindous de la planète, y compris ceux de la diaspora qui se retrouvent souvent parmi les élites locales dans les pays concernés. Le cas de l’île Maurice est de nouveau exemplaire avec un gouvernement dominé par les Indiens et donc favorable à une coopération avec ce pays. Une telle conception culturelle cristallise la colère indienne contre la Chine et le Pakistan. Lors de l’incident du Galwan dans l’Himalaya, les nationalistes ont ainsi immédiatement indiqué que la Bharat Mata ne saurait perdre sa tête (les sommets de cette région) sans de terribles représailles.

Conclusion

Mis en œuvre différemment par la Chine et par l’Inde, le soft power de ces deux puissances génère de nos jours des frictions dans plusieurs régions d’Asie. Comme l’illustre le cas d’Agaléga, ces tensions se ressentent tout particulièrement dans l’océan Indien, une zone stratégique pour les nouvelles routes maritimes de la Chine et le contrôle du Moyen-Orient, puisqu’une partie substantielle du trafic maritime y transite encore. Dans les années 2000, plusieurs analyses sous-estimaient encore les ambitions chinoises dans l’océan Indien (voir Khurana 2008 ; Brewster 2014), mais d’autres les entrevoyaient (Yoshihara 2012). Au cours des dernières années, l’Inde a pris conscience de la puissance maritime de la Chine (Chaudhury 2016; Menon 2016). Aujourd’hui, en pleine pandémie, ces craintes se sont exacerbées. Avec sa stratégie de soft power apparente, la Chine attise ainsi les tensions régionales et l’Inde, même si elle ne peut encore prétendre au statut de puissance mondiale, entend bien limiter les appétits de son rival, notamment par le soutien à sa diaspora et la construction d’un système de surveillance radar dans l’océan Indien. L’exercice de ces deux soft power pourrait bien générer du hard power dont aucun État, ni aucune population ne saurait tirer, en fait, les bénéfices.

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[1] Les pays membres de l’ASEAN : (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos, Brunei), ainsi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

[2] Voir aussi une note du 31 octobre 2018 paru dans The Economist : http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=1647290148&Country=Mauritius&topic=Politics&subtopi_1

[3] Ce chantier se poursuit actuellement, voir l’Express mauricien https://www.lexpress.mu/article/389066/agalega-massacre-ecologique-en-cours?fbclid=IwAR0XN2JxbQDH4En87L-aBDZMoez3bxTFoG06toscVGMh8dQQN3rxFi2ymGU

[4] L’archipel des Chagos dont fait partie Diego Garcia, ne fut pas rendu à Maurice lors de son indépendance en 1968, mais intégré dès 1965 comme British Indian Ocean Territory et loué depuis aux Américains. Ce fut le début de la fin pour les 2000 créoles de l’archipel qui se sont vus d’abord coupés de vivre et de ravitaillement, puis finalement expulsés manu militari (Voir Ollivry, 2008 ; De L’Estrac, 2011).

 

La dissémination du mandarin comme dispositif du soft power chinois : un aperçu du programme TCSOL (Teaching Chinese to Speakers of Other Languages)

RG v7 n3 (2021)

Paola Carollo

Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Paola.carollo.1@ulaval.ca

En 2019 Paola Carollo a obtenu son diplôme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages et devient l’une des premières enseignantes italiennes de mandarin de la ville de Catane (Italie). Depuis l’automne 2020, Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Résumé

La Belt and Road Initiative (BRI) semble avoir stimulé la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮), soit une ruée vers l’apprentissage du mandarin. Étudiants et enseignants deviennent ainsi les protagonistes d’une mission : être les témoins d’une société riche, ouverte et bienveillante. Les  élèves-témoins, patiemment façonnés pour respecter et aimer la Chine, ainsi que les enseignants-modèles, nourris au sein des programmes TCSOL, sont appelés à jeter des ponts entre les cultures pour diffuser la connaissance de ce qui est présenté comme la vraie Chine.

 Mots clés : Belt and Road Initiative; soft power; éducation, enseignement du chinois; TCSOL

 

Abstract

The Belt and Road Initiative (BRI) seems to have boosted the Chinese fever (hanyu rechao 汉语 热潮), which is the growing interest in learning Mandarin. It entails that students and teachers become the protagonists of an important mission: they are the witnesses of a rich, open, and benevolent society. Students-as-witnesses, patiently shaped to respect and love China, as well as the teachers-as-models, nurtured within the TCSOL programs, are called to build bridges between cultures and spread in the world what is claimed to be true China.

Key words: Belt and Road Initiative; soft power; education, teaching Chinese; TCSOL.

 

Introduction

 Le 20 avril 2021, la Chine a célébré, en l’honneur de Cangjie, le créateur mythique des caractères chinois, la onzième Journée de la langue chinoise (UN news, 2011 : en ligne), un évènement fondé en 2010 par les Nations Unies afin de promouvoir le multilinguisme et la diversité culturelle (Nations Unies, 2021 : en ligne; UN news, 2011 : en ligne). Promu par le site Chinese Plus – une nouvelle plateforme pour l’apprentissage et la promotion du chinois – l’évènement a été accompagné par le slogan suivant : « le chinois crée des possibilités infinies » (zhongwen chuangzao wuxian jiyu中文创造无限机遇) (Chineseplus, 2021 : en ligne).

C’est à la lumière de l’éventail de possibilités offertes par la maîtrise du mandarin – surtout dans le cadre du projet draconien qui porte le nom de Belt and Road Initiative (BRI ; yidaiyilu一带一路 ) – que la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮 : la fièvre pour la langue chinoise, littéralement) ne fait que monter (shengwen 升温), comme de nombreux articles académiques et de presse affirment en faisant référence à la ruée vers l’apprentissage de cette langue.

D’importants journaux chinois, comme le China Daily (Zhongguo ribao wang 中国日报网) et le People’s Daily (Renmin ribao 人民日报) affirment que’il y aurait plus de 25 millions d’étudiants de chinois langue seconde (L2) dans le monde (Center for Language Education and Cooperation, 2021b : en ligne ; China Daily, 2021 : en ligne ; Kong, 2020 : en ligne). Parmi ceux-ci, seulement en 2018, 492.185 étudiants internationaux de 196 pays et régions du monde ont pris part à des programmes d’études dans 1.004 établissements d’enseignement supérieur en Chine, selon un rapport statistique du ministère de l’Éducation de la RPC (Ministry of Education, 2019 : en ligne). Ainsi, les images de jeunes étrangers qui apprennent le chinois sont diffusées largement sur le web et constituent le portrait du soft power tel qu’il se manifeste –  de manière à la fois subtile et colorée – dans les campus de Chine. En effet, c’est dans les universités chinoises que les étudiants internationaux sont attirés, entre autres par les nombreuses subventions et activités des Instituts Confucius – ces derniers étant les protagonistes de la dissémination du mandarin à travers la planète depuis 2004.

À la lumière de ce qui précède, on se demandera dès lors dans quelle mesure et pour quelles raisons la langue et la culture chinoises sont devenues des outils de soft power à l’ère de la Belt and Road Initiative. Quelles sont les stratégies de diffusion du mandarin ? Et pour finir, quel est le rôle joué par les apprenants ? Dans le contexte de la diplomatie culturelle chinoise, le contrôle sur la totalité des dispositifs d’enseignement de la langue semble gagner une grande importance pour la transmission d’un savoir conforme à l’image que la Chine veut transmettre au monde.

L’analyse qui suit repose sur l’examen de sources documentaires, à savoir des articles de chercheurs chinois, en anglais et en mandarin, trouvés sur la base de données chinoise CNKI (zhongguo zhiwang中国知网) et d’autres sites web, ainsi que sur l’expérience personnelle de terrain de l’autrice, apprenante de chinois et diplômée du programme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (abrégé en TCSOL ci-dessous).

Cet article débute par une mise en contexte du rôle des Instituts Confucius dans le cadre de la diplomatie culturelle mondiale, pour ensuite développer les enjeux qui font de la langue chinoise l’une des protagonistes incontournables des efforts de la BRI. Pour finir, l’article propose de jeter un regard sur le programme TCSOL et sur l’importance de la formation des enseignants de la langue chinoise. À cet égard, les élèves et les enseignants sont chargés d’une mission internationale, devenant les vecteurs actifs du soft power made in China, comme la sociologue Claire Seungeun Lee (2018) définit ce phénomène dans son ouvrage éponyme.

 

  1. Les Instituts Confucius en tant qu’instruments de la diplomatie culturelle

Le politologue américain et chercheur en relations internationales Robert Jervis affirme, en 1970,  que dans le cadre des relations internationales, la réputation d’une nation à l’étranger est beaucoup plus utile que sa puissance économique ou militaire ( Jervis, 1970 : 6 dans Wang J., 2011 :1). Procédant du concept de soft power de Joseph Nye (2004), les efforts diplomatiques mondiaux s’appuient sur ce qu’on appelle la diplomatie culturelle, dans un souci d’améliorer la connaissance interculturelle des nations et d’exporter les « données représentatives de la culture nationale » (Kessler, 2018 : 263). Spécificité toute française, la diplomatie culturelle trouverait ses origines dans le mot francophonie et dans la fondation, en 1883, de l’Alliance française (Gazeau-Secret, 2013 : 103-4). En étant le véhicule de la pensée et de la culture, la promotion de la langue nationale devient donc une source d’intérêt majeure dans le cadre de la politique étrangère d’une nation.

La Chine, quant à elle, a bien compris les règles du jeu et, dès la fin des années 1970, des mouvements de grande revitalisation (weida fuxing 伟大复兴) culturelle ont suivi les réformes économiques démarrées par Deng Xiaoping (Deng et Smith, 2018 ; Lee, 2009 : 51 ; Wang J., 2011 :2 ; Zhang, 1994 ). À partir des années 1990, la troisième génération de leaders chinois (1992-2004) devient toujours plus sensible aux enjeux de soft power, cultivant une politique moins fondée sur la propagande et plus penchée vers des « nuanced public relations » (Lee, 2009 : 47, 56).  L’élection en 2002 du président Hu Jintao consacre une période de réformes dans le domaine culturel (Wang J., 2011), ainsi que l’apparition de l’idéal de peacefull rise  (heping jueqi 和平崛起) (Wang J., data : 41). Conçue en 2003 en réponse aux inégalités sociales internes et aux inquiétudes occidentales relatives à la menace chinoise (China threat), cette idée de montée pacifique envisage la création d’une société harmonieuse (hexie shihui 和谐社会) (Lee, 2009 ; Wang J., 2011), sur le plan à la fois domestique et international. Ici, les efforts du soft power ont été tournés vers la construction d’un « “harmonized world,” although centered on China » (Lee, 2009 : 44).

Cette nécessité a été reprise et synthétisée dans la proposition du dixième plan quinquennal (2001-2005), qui souligne, entre autres, la nécessité de promouvoir la diffusion de la langue chinoise à l’international à travers l’industrie culturelle (wenhua chanye 文化产业) dans une perspective de Going global (zouchuqu 走出去) (Lee, 2018 : 3 ; Zhu, 2010 [2001] : en ligne).

  1. Un aperçu du travail des Instituts Confucius

Dans ce contexte de revitalisation, à partir des années 80, la figure de Confucius non seulement a connu un nouvel essor, mais en outre « was [also] seen to have a vital role to play in the geocultural dissemination of China’s Sinocentric nationalism » (Lee, 2009 : 51).

Ainsi, dans le sillage des expériences européennes de promotion des langues nationales, la Chine lance à partir de 2004 ses avant-postes pour l’apprentissage du chinois à l’international : les désormais célèbres Institut Confucius. Entre 525 et 558 dans le monde, ces instituts représentent l’effort de promouvoir l’image positive de la Chine à l’international, de stimuler la population mondiale à l’apprentissage de la langue, de favoriser les relations entre la Chine et les autres pays et de former des entrepreneurs qui veulent implanter des activités en Chine (Institut Confucius au Québec, s.d. : en ligne). Ces objectifs sont souvent atteints par une offre très vaste de cours de langue, de calligraphie, de traduction, de cuisine, etc. En outre, des bourses d’études pour poursuivre l’apprentissage du chinois en Chine y sont offertes. Parmi celles-ci, on trouve des bourses de six mois (avec la possibilité d’entamer des études de médecine chinoise traditionnelle ou de taiji) ou d’un an, des bourses de deux ans pour le programme de maîtrise, tel le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (dorénavant abrégé en MTCSOL) et d’autres programmes (Istituto Confucio di Napoli, 2021 : en ligne).

Le soft power culturel (wenhua ruanshili 文化软实力) à la base de ce programme ambitieux sera déclaré formellement par le président Hu Jintao dans le VIIe point (Promoting Vigorous Development and Prosperity of Socialist Culture) du rapport délivré lors du 17e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en 2007 (Hu, 2007). Il est ensuite réaffirmé dans la proposition pour l’établissement des objectifs à long terme pour l’année 2035, à l’occasion du lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national. La proposition, élaborée en octobre 2020, souligne l’importance de la culture, de la langue et du soft power, en affirmant que « la Chine deviendra un pays fort en ce qui concerne la culture, l’éducation, le talent, le sport et la santé. […]. Le soft power chinois n’arrêtera pas de se renforcer » (Liu, B. 2020 : en ligne ; traduction libre ; Xu, 2020 : en ligne).

Dans la prochaine section, on mettra en lumière comment et pourquoi l’enjeu de l’apprentissage de la langue chinoise devient la cible des efforts des nombreuses institutions, dont le ministère de l’Éducation, occupant un rôle de premier plan dans le panorama académique.

  1. Pourquoi bâtir des routes sinophones : le point de vue chinois

L’abondance d’articles publiés en Chine dans les dernières décennies, ainsi qu’on peut le voir sur la base de données CNKI (Zhongguo zhiwang 中国知网), fait ressortir l’effort des chercheurs universitaires dans la contribution et la collaboration avec les institutions engagées dans la dissémination du chinois. En effet, une simple quête du mot fièvre chinoise (hanyure 汉语热) offre un total de 578 articles parus entre 2005 et 2021. Ce chiffre est quadruplé pour le thème enseignement international du chinois (hanyu guoji jiaoyu 汉语国际教育), qui propose un choix parmi plus de 2.250 articles, dont 2.024 ont fait leur apparition seulement entre 2013 et 2021. Mais encore plus impressionnant est le nombre de titres qui se réfèrent explicitement aux enjeux linguistiques qui caractérisent la BRI : seulement entre 2015 et 2021, ils totalisaient 4.162 articles publiés (CNKI.net). Dans le cadre de la recherche universitaire pour la diffusion du chinois (hanyu tuiguang 汉语推广), un soutien fécond est offert par les institutions, parmi lesquelles figurent le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture et le Hanban (Confucius Institute Headquarters, aujourd’hui nommé Center For Language Education and Cooperation), à son tour encouragé par le Front Uni (UFWD ; Zhonggong zhongyang tongyi zhanxian gongzuo bu中共中央统一战线工作部, usuellement abrégé en tongzhanbu 统战部[1]) et par le ministère de la propagande (xuanchuanbu宣传部) (Gao, 2020 : 6-7). Il en découle qu’un language-in-education planning –  considéré comme l’ensemble des politiques linguistiques explicites développées par les institutions gouvernementales d’un pays (Tollefson, 2016) – programme l’apprentissage du chinois et accompagne formellement la Belt and Road Initiative (BRI) (Gao, 2020).

Mais qu’est-ce que la BRI ? Lors de ses discours officiels, le président Xi Jinping ne semble pas avoir fourni de description précise du programme, se concentrant plus sur la présentation de la mission qui l’anime. En particulier, Xi a souvent souligné le fait que, quoique la BRI soit une initiative spécifiquement chinoise, « ses bénéfices rejoindront le monde entier » (Xi, 2017; traduction libre). Les mots-clés « interconnexion » et « interaction » (en chinois : hulian hutong 互联互通), « coulent le long des artères de la BRI » (Xi, 2016a : en ligne; traduction libre) afin de construire ce que Xi définit comme un « réseau de coopération mutuellement bénéfique » (huli hezuo wangluo互利合作网络) (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre) capable de « forger de manière conjointe une ‘route de la soie verte’, une ‘route de la soie saine’, une ‘route de la soie intelligente’ ainsi qu’une ‘route de la paix’ dont les pays et les peuples peuvent profiter » (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre). Pour ce faire, la Chine s’engage à développer cinq connexions (wutong 五通), qui se déploient dans la coordination des politiques, la connectivité des infrastructures, le libre commerce, l’intégration financière et les liens entre les peuples (people-to-people) (Gao, 2020: 8). Comment atteindre dès lors ces objectifs et, en particulier, la cinquième connexion ? Selon la Chine, la réponse à ces questionnements réside dans l’apprentissage du chinois.

  1. La réponse des universitaires

 Publié à la section « théorie » ( lilun 理论) de la page web de l’agence de presse du PCC (zhongguo gongchandang xinwenwang 中国共产党新闻网), un article paru en 2015 dans le journal People’s Daily (Renmin Ribao 人民日报) et publié par Li Yuming, professeure à la Beijing Language and Culture University, porte le titre suivant : « One Belt One Road » requiert une langue qui lui ouvre la voie » (  « yidaiyilu »  xuyao yuyan pulu  “一带一路”需要语言铺路). Dans cet article, Li soutient que, afin de bâtir la tolérance culturelle au sein d’une communauté de profit (liyi gongtongti 利益共同体), de responsabilité (zeren gongtongti 责任共同), mais surtout d’une communauté de destins (mingyun gongtongti 命运共同体) (Li, 2015), il faut maitriser une langue commune, différente de l’anglais – cette dernière étant incapable de bâtir des relations qui vont au-delà de l’échange d’information (Li, 2015). Afin d’unifier les cœurs des peuples (minxin xiangtong民心相通), il est donc important que ces derniers utilisent une langue volontairement et de bon gré (leyi shiyong yuyan 乐意 使用语言) (Li, 2015). Selon l’auteur, cette langue serait le chinois.

Au-delà d’être un outil pour la communication, l’utilisation du chinois comme lingua franca aurait d’ailleurs le potentiel de sauver les pays des griffes de l’impérialisme de l’anglais (ang. English Imperialism ; ch. Yingyu diguo zhuyi 英语帝国主义) (Gao, 2020 :8) – terme utilisé par le linguiste anglais Robert Philippson (1992) pour se référer à la suprématie de l’anglais comme langue d’échange. Sans vouloir imposer – au moins en théorie – un autre impérialisme linguistique (Gao, 2020 : 10), la préservation des langues parlées dans les pays signataires des ententes doit être promue (Gao, 2020 : 9 ; ministère de l’Éducation RPC, 2016 : en ligne).

Mais la logique circulaire à la base de ce discours ne change pas la donne. Au contraire, elle la confirme : en effet, puisque la Chine est l’investisseur principal et le planificateur de l’initiative, les efforts doivent viser à « étendre la position de leader de la langue chinoise dans les gouvernements et les principales zones de construction des pays le long de la route » (Gao, 2020 :11 ; traduction libre) en assurant son utilisation dans « les domaines clés, les projets importants et les grands projets » (Gao, 2020 : 11 ; traduction libre).

En outre, selon la rhétorique utilisée, la maîtrise du chinois ne peut qu’ouvrir les portes pour la naissance des rapports gagnant-gagnant (Shen, 2015 ; The Ministry of Education of the People’s Republic of China. (2020) [2016]: en ligne). Si d’un côté les partenaires gagnent des possibilités d’emploi majeures dans le cadre de la BRI, d’un autre côté la Chine obtient prestige et statut, stimulant le sentiment d’appartenance parmi les Chinois d’outremer (haiwai huaren海外华人) et les minorités ethniques (shaoshu minzu 少数民族) (Gao, 2020 :13).

Pour finir, d’autres chercheurs, dont Tan Honghui, professeur à la Yangze University, dans un article publié dans le London Journal of Research in Humanities and Social Sciences (2018), plaide pour la dissémination du chinois afin de réaliser une sécurité linguistique (linguistic security ; Tan, 2018 : 63). Ce faisant, la langue véhiculerait une sécurité culturelle (Tan, 2018 : 63) (ou bien idéologique ?) qui devrait mener, selon cette théorie, vers une sécurité nationale. Dans le cadre de cette vision, la langue est le médium à travers lequel différentes formes de cultures voyagent : « cultural identity, cultural exchange, cultural rights, cultural ecology and cultural security » (Tan, 2018 : 63); cette dernière, toujours selon l’auteur, étant une condition dans laquelle une nation défend sa souveraineté culturelle et « make the culture sustainable » (Tam, 2018 :63). Selon cette interprétation, les confins des termes « culture » et « idéologie » semblent s’affaiblir. Réifiée, la culture semble être considérée comme un héritage à défendre, comme un environnement en danger à préserver, comme une ressource à rendre soutenable. Véhicule de la culture, la langue apparaît d’ailleurs comme une arme de défense censée protéger l’unité nationale contre les dangers internes et externes.

Le prochain paragraphe mettra en lumière un programme qui fait partie des stratégies pour la dissémination de la langue et de la culture chinoise, le Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL). Une attention particulière sera accordée à son programme de maitrise (MTSCOL).

  1. Le programme Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL)

 « Fasciner à travers la culture, renforcer les liens entre les peuples » (ganshou wenhua meili cujin minxin xiangtong 感受文化魅力 促进民心相通) est le titre d’un article publié le 27 mars 2021 dans le journal People’s Daily et partagé sur le site du Center for Language Education and Cooperation (Zhongwai yuyan jiaoliu hezuo zhongxin中外语言交流合作中心). Cet article soutient que les échanges avec la Chine et l’apprentissage du chinois permettent d’avoir une connaissance plus réaliste de l’histoire et de la culture du dragon de l’Est (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021), permettant d’en « admirer la tolérance, l’ouverture et la créativité » (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021 ; traduction libre). La Chine est toujours plus attentive à son image et aux contenus qu’elle veut véhiculer. Mais qui sont les vecteurs de la culture qu’elle veut diffuser ? L’attention toujours croissante des institutions chinoises envers l’enseignement semble mettre en évidence deux protagonistes : les élèves et les enseignants. Le site internet du Center For Language Education and Cooperation – qui depuis l’année 2020 a remplacé l’ancien Hanban (aussi appelé Confucius Institute Headquarters), organisme gouvernemental affilié au ministère de l’Éducation – présente une panoplie d’offres et d’opportunités pour les élèves et les enseignants qui veulent s’engager dans l’apprentissage ou l’enseignement de la langue et de la culture chinoises.

L’objectif national, manifesté lors de la rencontre pour le lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national serait de « bâtir une plateforme de communication en langue chinoise, construire un système de communication global de la langue et de la culture chinoises et un système international de normes d’éducation en langue chinoise » (Yin, 2021 : en ligne). Ce projet prend le nom de une plateforme, deux systèmes (yi pingtai liang tixi 一平台 两体系). Évoquant le célèbre slogan « un pays, deux systèmes » énoncé par Deng Xiaoping à propos de la rétrocession de Hong Kong à la République populaire de Chine en 1997, le programme vise à bâtir une plateforme éducative qui, d’un côté, souhaite former des professionnels de la langue et de la culture chinoise, tant à l’étranger qu’en Chine et, de l’autre côté, vise à faire des universités chinoises des pôles d’attraction pour les étudiants internationaux dans tous les domaines (Yin, 2021). L’ambition de la Chine ne s’arrête pas donc à la diffusion du mandarin ; elle vise aussi à renforcer le rôle international des institutions universitaires et du système éducatif.

Afin de « bâtir une quantité suffisante d’enseignants d’excellente qualité » (Yin, 2021), différents programmes d’enseignement du chinois langue seconde (L2) ont été mis en place dans le cadre des certificats TCSOL. Parmi les possibilités offertes par le projet, on trouve des programmes qui se déroulent à l’international, comme le Chinese Language Teacher Volunteer Program – qui, depuis 2004, envoie des milliers d’enseignants à l’international –  et le Cooperation on Teacher Training between Chinese and Foreign Universities, qui propose une coopération entre les universités chinoises et étrangères. D’autres projets, comme le Overseas Chinese Language Teacher Training Program in China et le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages attirent des futurs enseignants pour des programmes de formation en Chine (Center For Language Education and Cooperation, s.d. : en ligne).

  1. Un aperçu du Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages

Des programmes de bourses des Instituts Confucius et des provinces chinoises offrent la possibilité de suivre un programme de maîtrise en enseignement du chinois : le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (MTCSOL). L’objectif de ce programme est de former des enseignants « ayant une solide éthique de travail et une bonne compréhension de la Chine et de la culture chinoise » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne). Il s’adresse aux étudiants internationaux qui maitrisent le mandarin, mais qui sont surtout « passionnés par la langue et la culture chinoises et dédiés à l’enseignement de la langue, ainsi qu’à la promotion des échanges internationaux entre la Chine et les autres pays » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne).

Le professeur modèle que le programme vise à créer doit recevoir sa formation sur la base du Manuel de référence du professeur de mandarin à l’international (guoji hanyu jiaoshi biaozhun 国际汉语教师标准, 2007, 2012), dont une nouvelle version mise à jour sortira en juillet 2021. Dans le cadre de ce manuel, les compétences que tous les programmes de MTCSOL doivent développer se déploient en cinq modules. Le premier, vise à former les connaissances et les compétences linguistiques (Ding, 2009), alors que des cours pour la communication interculturelle doivent être offerts pour satisfaire le deuxième module (Ding, 2009). Les cours du troisième module doivent se concentrer sur les théories de l’acquisition d’une langue seconde et les stratégies d’apprentissage, tandis que ceux du quatrième module ciblent l’étude des méthodes d’enseignement. Enfin, le cinquième module créé pour développer des qualités intégrées (zonghe suzhi 综合素质 ; Ding, 2009 ; traduction libre) « décrit principalement la qualité professionnelle des enseignants […] et leur éthique professionnelle » (Ding, 2009 : 14 ; traduction libre).

Selon l’expérience directe en MTCSOL de l’autrice entre 2017 et 2019 au sein de la Liaoning Normal University, le futur enseignant de chinois suit des cours sur les classiques de la pensée philosophique chinoise, sur les arts traditionnels, mais aussi des cours avancés de grammaire, de vocabulaire, de figures de style, de linguistique, etc. L’étudiant est appelé à travailler sur les méthodes d’évaluation et la construction de syllabi ; il/elle étudie les concepts de la psychologie de l’apprentissage d’une langue seconde, analyse les erreurs fréquentes (pianwu 偏误) commises par les apprenants du chinois, etc. Toutefois, une précision importante doit être soulevée : quoique les cours de base soient identiques pour les étudiants internationaux et les collègues chinois, à ces derniers est offert un choix plus vaste, dont des cours obligatoires (mais inaccessibles aux étrangers) sur l’idéologie marxiste-léniniste.

Une fois le programme complété, les étudiants chinois doivent se préparer aux examens pour recevoir l’habilitation à l’enseignement : le Certificate for Teachers of Chinese to Speakers of Other Languages (CTCSOL, guoji hanyu jiaoshi zhengshu 国际汉语教师证书). Les preuves sont articulées en deux examens écrits et deux colloques oraux (mianshi 面试), lesquels prévoient la préparation d’une séance de cours structurée selon la norme apprise au long de la formation (Zhang S. et al., 2017). En outre, depuis 2019, les étudiants provenant des pays signataires des ententes de la BRI peuvent voyager vers Pékin pour participer à ce concours qui, si réussi, fournira une porte d’entrée privilégiée pour un poste d’enseignant dans les instituts Confucius opérant dans les pays d’origine des candidats.

Pourtant, c’est une fois fait retour dans leur pays d’origine que la vraie mission des diplômés va débuter. Ainsi, des témoignages d’anciens élèves, devenus des enseignants de chinois, occupent un espace important à la section News du site Center For Language Education and Cooperation, qui republie les textes parus dans les principaux journaux de Chine. On trouve, par exemple, un article publié dans le journal Xinhua reprenant le témoignage d’une jeune Tanzanienne qui espère pouvoir donner aux élèves « the opportunity to appreciate the charm of Chinese and understand the profound Chinese culture » (Xinhuanet, 2021 : en ligne). On lit aussi une panoplie d’histoires différentes, comme celle d’un enseignant du Pakistan qui a à cœur la réussite aux études de ses élèves (Misbah Saba, Li H., 2021 : en ligne), ou encore, l’histoire d’un éminent sinologue italien qui explique sa technique d’enseignement (Wang X., 2020).

 

Conclusion

« Une langue est un dialecte avec une armée et une marine », affirmait le linguiste Max Weinreich (1894-1969). En effet, le choix d’une langue standard pour la communication, ainsi que les normes qui en configurent le bon usage, sont des conventions étroitement liées à des enjeux de pouvoir étatique. Mais face à un programme pharaonique de développement mondial des infrastructures, à un capital économique impressionnant, à un discours idéologique omniprésent, à un maniement savant du charme d’une culture millénaire, et à un appareil d’institutions qui travaillent, de manière centralisée et efficace, à la formation des étudiants et des futurs enseignants, « une armée et une marine » semblent passer au second plan quant à leur pouvoir de favoriser l’usage d’une langue.

Les efforts draconiens mis par les institutions chinoises sur la diffusion du chinois attirent ainsi une quantité exponentielle d’apprenants internationaux. De plus, le financement des études, les cérémonies, les spectacles, les activités culturelles, les environnements joyeux et multiculturels dans lesquels les étudiants internationaux sont impliqués façonnent les témoins d’une société riche, ouverte et bénévole. Les élèves et les enseignants internationaux deviennent ainsi les témoins de celle qui aime à se considérer comme la vraie Chine, « ouverte, tolérante et créative » (Jiang, Zhou, Ye, Yan , 2021 : en ligne). La gratitude, mais aussi l’impression d’avoir un service à rendre à la Chine sont les sentiments qui accompagneront les élèves témoins dès leur retour dans leur pays.

Du côté de la recherche universitaire, le prestige (Gao, 2020), la sécurité nationale (Tan, 2018), l’augmentation de la valeur de la langue (Li, 2014), ainsi qu’une augmentation du capital symbolique, culturel, social et économique – pour emprunter les célèbres termes de Bourdieu (1979) – semblent être les objectifs que la promotion de la langue chinoise veut atteindre. La dissémination de la langue et la culture semble ainsi huiler les rouages de la Belt and Road Initiative et fait des élèves et des enseignants du futur les véhicules du soft power chinois.

Ainsi, des photos de jeunes du monde entier envahissent les sites web chinois et sont affichées aux murs le long des couloirs des établissements universitaires. Des étudiants de partout dans le monde s’exhibent dans des spectacles souvent organisés en leur honneur. De jeunes universitaires sont filmés et photographiés lors des compétitions et des évènements. Vêtus de qipao (旗袍) et d’autres vêtements traditionnels chinois, ces mêmes étudiants-témoins participent à des concours de calligraphie, chantent des chansons traditionnelles et s’affrontent pour tester leur connaissance de la langue et de la culture chinoise lors des compétitions internationales et des concours d’éloquence. Mais indépendamment de la nature de l’activité, toute expérience sera ponctuellement marquée par le fatidique mot de la fin : « Je t’aime, Chine ! » (Wo ai ni, Zhongguo ! 我爱你中国!).

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[1] Fondé en 1921, le Front Uni travaille dans la consolidation de la légitimité et du pouvoir du Parti communiste chinois (PCC) parmi les masses. Lors de sa fondation, il visait surtout à rallier les élites traditionnelles, non communistes, au projet du Parti et à renforcer la coalition contre les ennemis du PCC. Considéré par Mao comme sa troisième arme magique (sangge dafa bao 三个大法宝), le Front Uni a travaillé dans le cadre du renforcement de l’autorité et de la légitimité du PCC tant en Chine qu’à l’étranger, élargissant son ingérence aussi dans le milieu économique mondial (Groot, 2018). Aujourd’hui, depuis la réforme de Xi Jinping menée à partir de 2015, le Front Uni englobe plusieurs départements, bénéficiant d’un pouvoir toujours plus centralisé (Groot, 2018).

La Hallyu comme stratégie d’influence internationale

RG v7 n3 (2021)

Karel Sauvageau

Karel Sauvageau est bachelière en administration des affaires à l’Université Laval. Elle étudie présentement à l’Université de Montréal en géopolitique de l’Asie.

Résumé :

Tenant compte des contextes de la pandémie et des nouvelles routes de la soie, cet article propose de survoler les orientations politiques d’un pays de l’Asie et plus précisément ses capacités à mobiliser la communauté internationale en sa faveur, en l’occurrence ici la Corée du Sud. Cette puissance économique de l’Asie de l’Est détient un pouvoir d’attraction indispensable, soit son industrie artistique, à laquelle le gouvernement est devenu l’artisan principal de sa promotion.

Mots-clés : Nouvelles routes de la soie, Asie, Corée du Sud, Chine, Influence culturelle.

Abstract:

Regarding the contexts of both the pandemic and the Belt and Road Initiative, this article proposes an overview of the political orientations of an Asian country and more specifically its capacities to mobilize the international community in its favour, in this case here South Korea. This East Asian economic powerhouse holds a valuable power of attraction, known as its arts industry, of which the government has become the main actor of its promotion.

Keywords: Belt and Road Initiative, Asia, South Korea, China, Cultural influence.

 

En 2021, l’expression « l’argent mène le monde » ne pourrait pas mieux résonner. Avec les conséquences économiques désastreuses que la pandémie a causées, chaque État s’est retrouvé en proie à des défis socio-économiques de grande ampleur et rien n’a pu être laissé au hasard, il a fallu agir, ou plutôt il faut l’admettre, réagir. En 2013, Xi Jinping introduisait les tout premiers balbutiements des nouvelles routes de la soie, géant projet d’expansion ferroviaire, maritime et routier. Aujourd’hui, presque 8 ans plus tard, le kilomètre 0 de Chongqing en Chine n’a été que le premier domino d’une importante vague mondiale de développement financée par l’Empire du Milieu. Les nouvelles routes de la soie apparaissent vraisemblablement comme la construction d’un impérialisme économique chinois sur le reste du monde.

Les tensions politiques entre les États-Unis et la Chine sont le résultat du manque de transparence de cette dernière dans l’élargissement de ses activités de contrôle économiques. En plus de se provoquer mutuellement sur la question de Taiwan, les deux plus grandes puissances économiques se retrouvent aujourd’hui au pied même d’une nouvelle montagne de défis géopolitiques. Il y a eu une hausse de la rivalité avec Pékin en mer de Chine méridionale, les revendications maritimes se chevauchant les unes aux autres. Cet endroit est convoité par tous les États de la région puisque c’est un bassin de ressources naturelles abondantes et le nerf du commerce maritime international. La Chine a d’ailleurs profité du fait que la gestion de la pandémie a détourné les regards pour y déployer davantage sa présence.

L’Asie est une région aux disparités nombreuses. On peut reconnaître les éléments d’un soft power dans une Asie de l’Est très développée face à une Asie du Sud-Est et une Asie centrale en plein développement et directement concernées par les nouvelles routes. Un point d’ancrage intéressant afin d’avoir une vue d’ensemble sur ce continent et sur les enjeux qui le compose est nul autre que la Corée du Sud. Avec des influences historiques en provenance et de la Chine et du Japon, la connaissance de ce pays à lui seul est un grand pas vers l’analyse géopolitique de la région. La péninsule sud-coréenne est un territoire stratégique important pour le développement des ambitions économiques et politiques de la Chine. La Corée du Sud est l’un des plus grands alliés des États-Unis, mais elle vise aussi le maintien d’une bonne relation de coopération avec la Chine, cela dans le but d’assurer une sécurité réciproque dans la région.

Cette petite péninsule, séparée de la Chine par le pays ermite nord-coréen, déploie de façon soutenue son influence en Asie du Sud-Est. Ce dragon asiatique, avec sa culture unique et influente, exerce une présence plus qu’active sur la scène politique internationale quant au développement économique de l’Asie et dans le contexte des nouvelles routes de la soie. La quête d’une reconnaissance a justement depuis longtemps été un objectif au sein de la société sud-coréenne, ce qu’ils appellent le him, cette recherche de contrôle sur leur vie (De Mente, 2017 :101) qui les amène à se dépasser, à compétitionner et à faire de grandes études. Dans le but d’identifier clairement les interactions par le biais desquelles le gouvernement sud-coréen fait preuve de soft power, il est possible de faire une analyse sous trois paramètres, soit la valorisation de la culture, les valeurs politiques et la politique étrangère.

  1. Valorisation de la culture

Quand on entend parler de la Corée du Sud, il est souvent question de son modèle de développement économique et ce dernier est directement lié à la popularisation de sa culture. On peut donc combiner les deux afin d’analyser le renforcement de l’image positive du pays.

« Les pays ayant un fort soft power sont généralement ceux qui possèdent une culture facilement exportable » (Courmont et Kim, 2013 :36).

1.1. La Corée du Sud comme modèle de développement économique

En seulement 40 ans (Nolan, 2016 :176), le pays est parvenu à se développer rapidement et à dépasser en termes d’innovation de nombreux pays développés. Ayant eu un PIB par habitant de moins de 125$US (Tudor, 2018 :74) dans les années 1960, la Corée du Sud est devenue aujourd’hui la 11e puissance économique mondiale, avec un PIB par habitant de 34 703$US (World Population Review, 2021). Le pays, afin d’accroître rapidement son économie, a misé sur une intégration directe aux chaînes de valeur mondiales, c’est-à-dire aux procédés internationaux de production, notamment dans les secteurs de la technologie, de l’innovation et du matériel de transport. Puis, étant donné que les activités économiques étaient centralisées dans des conglomérats principaux qui occupaient différents secteurs d’activités, ils ont pu se démarquer et donc gagner une visibilité et une compétitivité mondiales, en plus d’économies d’échelle qui permettent aujourd’hui au pays de continuer de faire croître ses recettes sous ces différentes marques que sont LG, Samsung et Hyundai. Tout en misant sur des développements industriel et manufacturier très structurés, la Corée du Sud a bâti sa croissance économique sur la base d’une politique d’exportation (Kim, 2014 :39).

Ainsi, on peut se demander ce que le gouvernement fait aujourd’hui afin de continuer d’innover en ce sens. Étant donné que la population sud-coréenne a concentré ses activités économiques sous de grands conglomérats, le pays dépend maintenant des grandes chaînes de valeur mondiales pour accroître sa visibilité et il doit donc élargir ses capacités d’exportation. Ce faisant, il fait tomber les barrières douanières avec notamment la signature du Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP), ce dernier étant le plus grand accord commercial régional au monde. La Corée du Sud est reconnue pour son expansion économique fulgurante, ce « Miracle de la rivière Han », car ses stratégies de développement ont été à la hauteur de ses ambitions. Mais au-delà de sa position de grande puissance économique, le pays a depuis aussi l’ambition, en parallèle, de devenir un véritable acteur international. De là le déploiement soutenu et rapide de ses relations diplomatiques. Le gouvernement sud-coréen porte une attention particulière à son nation branding afin d’aider les entreprises sud-coréennes à faire grandir leur visibilité ainsi que leur attractivité. The Presidential Council of Nation Branding fondé en 2009 a en effet servi de levier pour la réputation internationale de la Corée du Sud (Kim, 2014 :18). Aujourd’hui, le pays occupe la première position du monde au classement d’économie innovante de Bloomberg, avec un indice de 90,49%. Il possède son propre ministère des startups et des PME, effectuant un accompagnement et un soutien complet, incluant des relations étroites avec le secteur financier. Aussi, le Overall Assistance for Startup Inmigration System (OASIS) aide à la création d’emploi et le Korea SMEs & Startups Agency (KOSME) encourage la création de nouvelles startups, notamment à l’aide d’un programme d’incubation appelé Youth Startup Academy (ContentEngine LLC, 2021).

1.2. La vague sud-coréenne (Hallyu) comme influence mondiale

L’outil d’influence le plus important de la Corée du Sud est définitivement sa culture. Depuis la fin des années 1990, le monde entier a tranquillement, mais certainement, commencé à regarder le pays sous un nouveau jour. Le fait que la K-pop et les K-dramas représentent un outil de soft power sud-coréen n’est pas un secret. En 2011, le ministre de la Culture s’était d’ailleurs proclamé « ministre Hallyu » (Tudor, 2018 :284). Le phénomène de la vague sud-coréenne, dans l’analyse des relations économiques de la Corée du Sud, ne doit pas être mis à l’écart, bien au contraire. La Hallyu[1] a favorisé des relations commerciales et aujourd’hui c’est cette présence à l’internationale qui permet au pays de valoriser son image. Le gouvernement la promeut à l’étranger chaque année à travers des fonds d’investissements de millions de dollars, cette visibilité croissante amplifiant avec elle le tourisme. La vague sud-coréenne n’a pas été à l’origine une stratégie politique, mais bien une innovation du développement artistique culturel sud-coréen, qui au fil du temps s’est transformé en un outil de soft power assurant ainsi le maintien de la crédibilité de cette expansion internationale. En réalité, c’est l’image médiatique de la Corée du Sud qui s’est vue renversée depuis 2009, alors qu’avant les sujets entourant le pays se concentraient sur les relations intercoréennes et la politique intérieure, depuis c’est la société civile elle-même et ses valeurs patrimoniales et culturelles qui sont mises de l’avant par les journalistes. Dans les pays où la culture sud-coréenne a été bien accueillie, le gouvernement y a repéré une opportunité d’investissements et y a donc ouvert des centres culturels sud-coréens, visant à faire la promotion des produits artistiques du pays. Cette réaction positive envers la culture sud-coréenne dans les pays de l’Asie et de l’Amérique a permis aux grandes entreprises sud-coréennes, comme Samsumg et LG, de faire la promotion de leurs nouvelles technologies directement dans ces centres. Ainsi, la vague culturelle permet en elle-même d’augmenter la visibilité des multinationales sud-coréennes et donc leurs profits.

Dans les pays de l’Asie du Sud-Est, les consommateurs de ces produits ont commencé en 2011 (Kim, 2014 :46) à se rendre dans les centres culturels afin d’apprendre le coréen grâce aux cours y étant organisés. Cette vague culturelle a permis au pays de faire croître plusieurs secteurs d’activités économiques, soient le tourisme, l’alimentation, l’esthétique et la mode, ces industries sud-coréennes étant de plus en plus reconnues internationalement. Il est devenu commun que ces diverses industries exercent leur marketing directement dans l’industrie du cinéma. Aussi, il n’est plus rare de voir des vedettes de K-pop faire leur entrée dans le monde du cinéma. On peut donc affirmer qu’une multitude de secteurs d’activités s’entrecroisent en Corée du Sud et c’est exactement ce qui crée une vague de masse en termes de rendement économique et d’influence culturelle. Le milieu artistique permet à lui seul de faire rouler l’économie du pays, puisqu’avec 1$ d’exportation de K-pop, c’est l’exportation de 17,7$ d’autres produits qui se crée (Asia Society, 2020). Selon les données de la Korean Foundation for International Cultural Exchange (KOFICE), les exportations reliées à la Hallyu se sont chiffrées à plus de 12 milliards de dollars américains en 2019 (Yonhap News Agency, 2020b).

Le nombre d’immigrants dans le pays n’a fait qu’augmenter en parallèle de son développement économique. On estime actuellement à 2,65 pour 1000 personnes le taux migratoire net, comparativement à un taux qui était négatif il y a 15 ans (The World Factbook, 2021). Ce qui était autrefois un pays d’émigration est devenu un pays d’immigration. Malgré le contexte de la pandémie, la visibilité de la culture sud-coréenne ne fait que croître et dans sa stratégie, l’industrie artistique vise directement le marché américain. Avec sa chanson en anglais, Dynamite, le boys band BTS est devenu en 2020 le premier groupe de K-pop à atteindre la première position du Billboard Hot 100. Ce résultat montre que l’industrie sud-coréenne s’est adaptée à la situation actuelle et qu’elle continue visiblement d’innover. La société SM Entertainment a créé au printemps 2020 une toute nouvelle plateforme mondiale de diffusion de concert intitulée Beyond Live, faisant preuve d’une avancée technologique ainsi que d’une adaptation face à la barrière physique actuelle. Cette plateforme permet la continuité de cette expérience unique avec des effets spéciaux et des chorégraphies presque parfaits et donc permet une croissance continue de la consommation de la culture sud-coréenne. En réalité, la force de la musique sud-coréenne c’est que s’en est une qui se regarde, c’est-à-dire que c’est le spectacle lui-même qui est le principal produit. Par ailleurs, la connexion avec les fans et la qualité de diffusion sur les réseaux en ligne étaient déjà très intégrées à l’industrie de la K-pop, stratégies permettant de maintenir la visibilité des groupes dans les pays du monde entier.

En 2018, les exportations de l’industrie de contenu culturel ont dépassé celles des électroménagers (Asia Society, 2020), ceci est très significatif puisque l’industrie des électroménagers était auparavant l’un des principaux moteurs du succès économique du pays. D’autre part, la production culturelle, comme service exporté, est en tête de tous les autres types de services. C’est le mélange entre l’évolution technologique et la valorisation de la culture sud-coréenne qui fait de la Corée du Sud un succès mondial. La vague sud-coréenne ne pourra que fleurir à l’avenir, puisque dans les circonstances actuelles le monde a encore plus besoin de divertissement. En février 2021, Netflix a annoncé qu’il allait investir 500 millions de dollars cette année afin de produire du nouveau contenu sud-coréen. Alors qu’elle avait déjà investi, entre 2015 et 2020, 700 millions de dollars dans ce contenu, la multinationale américaine a d’ailleurs affirmé qu’elle avait vu une nette augmentation de la consommation de contenu sud-coréen lors des deux dernières années (Roy Choudhury, 2021). Le ministère de la Culture de la Corée du Sud est devenu, avec la croissance internationale de la Hallyu, le maître d’œuvre derrière sa promotion. Avec des célébrités comme porte-paroles de produits de tous genres, la vague sud-coréenne représente aujourd’hui son investissement central. Sous le ministère des Affaires étrangères, la Korea Foundation promeut mondialement la culture sud-coréenne et pour se faire elle crée des partenariats d’échanges et apporte une aide financière à des gens à l’international se démarquant dans leurs études en culture coréenne. De plus, la U.S. Modern Language Association a recensé, entre 2006 et 2016, une augmentation de 95% du nombre d’étudiants universitaires suivant des cours de langue coréenne (Gibson, 2020).

  1. Valeurs politiques

On pourrait dire que la Corée du Sud a voulu faire bénéficier à son tour de l’aide qu’elle a reçue lorsqu’elle était un pays pauvre des suites de la guerre, car depuis son ascension économique on a pu la voir partout dans des missions de développement, que ce soit en lien avec les Nations Unies, le développement durable, la cybersécurité, les droits de l’homme ou encore l’aide apportée directement aux pays dans le besoin. Elle a su valoriser des valeurs de coopération dans un monde complexe, avec en 2013 déjà plus d’un milliard de dollars fournis en aide au développement (Yonhap News Agency, 2015). Le pays étant d’ailleurs un avant-gardiste en termes de croissance verte.

2.1 La diplomatie sud-coréenne déferle sur le monde

Fig. 1 : Diplomatie et soft power sud-coréen

Source : http://www.mofa.go.kr/eng/index.do.

Il y a plusieurs organisations internationales en développement durable basées en Corée du Sud et cette dernière a créé un bon nombre d’initiatives en aide au développement, telle la Korea International Co-operation Agency (KOICA), lui permettant d’exporter du savoir-faire, de créer de nouveaux partenariats et de maintenir une implication soutenue aux quatre coins du globe. Alors qu’autrefois le pays était associé au conflit avec la Corée du Nord et à la zone démilitarisée séparant les deux Corées, son image aujourd’hui est directement associée à ses technologies avant-gardistes et sa culture unique. La Corée du Sud, avec notamment son intégration au Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), était en 2011 (Tudor, 2018 :288) le seul pays non occidental à faire partie de tous les importants forums internationaux d’élaboration de politiques humanitaires. En 2020, le gouvernement sud-coréen a déclaré apporter une aide de 18,5 millions de dollars au Yémen pour aider à contrer les pénuries alimentaires que la pandémie a accentuées. Il souhaite « fournir une assistance à des pays souffrant d’une crise humanitaire prolongée et assumer sa responsabilité en tant que puissance moyenne en solidarité avec la communauté internationale » (Yonhap News Agency, 2020d). La Corée du Sud est le 15e plus grand pays donateur de l’aide au développement (ODA) et elle s’est engagée à doubler ses dons aux membres de l’ASEAN d’ici 2022 (Donor Tracker, 2021). Le pays priorise les infrastructures économiques et les objectifs de développement durable des Nations Unies. Quant aux travaux entourant la sécurité internationale, en décembre 2020, c’est Séoul qui a accueilli la dix-neuvième Conférence conjointe République de Corée-Nations Unies sur les questions de désarmement et de non-prolifération, « sur le thème des nouvelles technologies et de leur impact sur ces questions » (Nations Unies, 2020). Le 1er mars 2021, Moon Jae-in a déclaré vouloir se rendre à la table de discussion avec le Japon pour solidifier leur relation bilatérale et mettre de côté le passé afin d’avancer sur une nouvelle voie de coopération, cela dans le but d’assurer la prospérité de la relation trilatérale avec les États-Unies (Yonhap News Agency, 2021).

En 2018 (ainsi qu’en 2020), le groupe de K-pop BTS a rendu un message à l’UNICEF au siège des Nations Unies à New York. Dans son discours il utilise le titre de ses récents albums, love yourself et speak yourself afin de livrer un message d’amour-propre, des paroles très touchantes de la part de ces « ambassadeurs » de la culture sud-coréenne. À l’été 2020, des fans de K-pop ont pris d’assaut le web afin de défendre la justice sociale à deux reprises. Une première fois ils se sont rassemblés sur les réseaux pour le mouvement Black Lives Matter et une deuxième fois ils ont réservé des centaines de milliers de billets dans le but de gâcher un meeting organisé par Donald Trump. Il y aurait dans le monde près de 100 millions de personnes qui seraient associées à des clubs en lien avec la culture sud-coréenne (Brandy, 2020). Ainsi, la Corée du Sud elle-même peut bénéficier de cette solidarité exacerbée qui se crée au sein de ces groupes. Le 26 février, le Service sud-coréen de la culture et de l’information (KOCIS) a introduit un nouveau programme pour l’année 2021 visant à augmenter le nombre de représentants de la culture sud-coréenne à l’étranger, souhaitant promouvoir le pays afin de devenir « le centre médiatique de l’Asie ». Cela inclut 32 centres culturels sud-coréens dans 27 pays qui serviront « collectivement de plaques tournantes de diffusion de la Hallyu » (Xu, 2021).

2.2 La Corée du Sud et la gestion de la pandémie

Dans le contexte éprouvant de la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a annoncé que la Corée du Sud pouvait servir d’exemple pour les autres pays. Dans sa stratégie, elle a misé sur l’usage révolutionnaire des technologies et sur la communication. Il a été question d’un niveau élevé de vigilance, avec de tests de façon massive, une surveillance accrue et une vérification des contacts. La démarche sud-coréenne a été proactive et transparente, faisant en sorte qu’au mois de mars 2020, en seulement 23 jours, le nombre de nouveaux cas confirmés avait diminuée de 93%. Depuis 2018, le Centre sud-coréen de contrôle et de prévention des maladies (KCDC) travaillait déjà avec l’Agence sud-coréenne de coopération internationale et bilatérale de développement du pays (KOICA) « à des projets liés aux maladies infectieuses, dans le cadre de la contribution nationale aux objectifs mondiaux de santé » (Chung, 2020). La Corée du Sud a un ratio de décès/cas confirmés de moins de 1,8% en date du 15 mars 2021 (World Health Organization, 2021). En novembre 2020, le Programme des Nations Unies pour le développement a produit un rapport stipulant notamment la grande visibilité du modèle de réponse sud-coréen à la pandémie, appelé le K-Quarantine. Il a affirmé que ce modèle a été « demandé dans le monde entier » (UNDP Seoul Policy Centre, 2020), ce qui positionne une fois de plus le rôle à l’international de la Corée du Sud comme étant le partage de ses expertises. Depuis le début de l’éclosion de la COVID-19, la Corée du Sud a mis en place des mesures qui assurent un grand contrôle de la propagation du virus, tout en maintenant des activités normales dans la société, ce même depuis le printemps 2020.

Un an plus tard, il est devenu fréquent de voir des gens, des YouTubers entre autres, voyager en Corée du Sud en affirmant ouvertement qu’ils préfèrent grandement se trouver dans le pays du matin calme[2], plutôt que de rester en Europe ou en Amérique pendant cette période incertaine. Le pays continue d’accueillir des étrangers et les mesures en place sont suffisamment strictes (quarantaine encadrée, plusieurs tests obligatoires, application mobile de suivi de l’état de santé, etc.) pour contrer la propagation du virus dans le pays. On peut donc se demander pourquoi la plupart des pays ont arrêté l’accueil d’étrangers, alors que la Corée du Sud est restée ouverte au reste du monde. En fait, le pays a arrêté de délivrer certains visas de travail et la grande majorité des nouvelles entrées reposent sur des visas accordés dans le cadre de programmes intensifs d’apprentissage du coréen. Quelqu’un qui souhaite entrer dans le pays peut alors troquer son idée de prendre un visa de travail pour un visa de séjour linguistique. Une pierre deux coups qu’est d’entrer dans ce pays où il fait bon de vivre malgré la pandémie tout en permettant à ce dernier de continuer d’accroître son influence culturelle. Ainsi, nonobstant les restrictions mises en place, la promotion internationale de la culture sud-coréenne est restée en tête des priorités de l’État. D’autre part, le solde migratoire du pays a continué d’augmenter malgré la pandémie. En effet, en 2020, le taux de migration net a connu une augmentation de plus de 12% par rapport à 2019 et on prévoit une croissance maintenue dans les prochaines années (Macrotrends, 2021).

En plus d’être économiquement affectée par la pandémie, la Corée du Sud est également affectée depuis 2019 par les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, provoquant de la part des entreprises étrangères en provenance d’Europe et des États-Unis une diminution des investissements (Yonhap News Agency, 2020c). Ainsi, la même année, les investissements directs à l’étranger de la Corée du Sud ont eux pour leur part augmenté de plus de 20% aux États-Unis ainsi qu’en Chine (Yonhap News Agency, 2020a). À l’Assemblée générale des Nations Unies de septembre 2020, le président Moon a rappelé l’importance du renforcement de la coopération internationale, que ce soit dans le contexte de la pandémie, mais également dans les contextes de promotion de la paix dans la péninsule coréenne et de la lutte internationale contre le réchauffement climatique. Le pays travaille étroitement à assurer l’aide internationale pendant la pandémie, avec un énorme soutien financier et médical et des consultations sur les meilleures pratiques, en plus de développer l’un des 9 vaccins disponibles. Il a été confirmé que « la riposte de la Corée du Sud à la pandémie a été l’un des modèles les plus efficaces au monde tant sur le plan de la santé publique que sur le plan économique » (Botto, 2020). Étant donné que la pandémie a permis au pays de faire valoir ses valeurs politiques et de gagner en reconnaissance internationale, il lui sera encore plus facile à l’avenir d’exercer son outil du soft power.

  1. Politique étrangère

Aujourd’hui, avec une exportation culturelle fulgurante, le gouvernement sud-coréen inclut l’attractivité de sa culture au cœur de ses objectifs de politique étrangère. Après toutes les épreuves que le peuple sud-coréen a surmontées (colonisations, guerres, séparation du territoire, régimes dictatoriaux) et après s’être sorti de la pauvreté et être rapidement devenu une puissance économique, quand la Corée du Sud va investir ou offrir de l’expertise dans des pays en développement ou encore lorsqu’elle va à la table de discussion, on l’écoute.

3.1 L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-Est

Figure 2 : L’influence sud-coréenne en Asie du Sud-est : le partenariat ASEAN-Corée

Source : https://www.aseankorea.org/eng/Resources/publication.asp.

En 2009, la Corée du Sud a saisi l’opportunité d’exercer son influence de modèle économique auprès des pays en développement, ce directement en passant par l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN) et en créant le Centre ASEAN-Corée du Sud. Il s’agit d’un lien de coopération politique, économique et social entre la Corée du Sud et les 10 pays membres de l’ASEAN. Or, c’est d’autant plus pour la Corée du Sud une alliance qui lui a permis de promouvoir sa culture unique sur l’ensemble de ces pays sud-est asiatiques, en plus de faire des investissements soutenus sur ces territoires. Aujourd’hui, la culture sud-coréenne est devenue à un tel point consommée par les pays de l’Asie du Sud-Est, que cette dernière est visible directement dans les programmes de coopération politique. Ainsi, un réseau comme le Centre ASEAN-Corée du Sud projette au premier plan de jour en jour la langue coréenne, le cinéma sud-coréen et la musique sud-coréenne. Les films et feuilletons sud-coréens sont devenus très populaires dans les pays de l’Asie du Sud-Est, puisque pour la majorité ils mettent en scène les difficultés sociales que les Asiatiques peuvent vivre (discriminations, compétitivité sociale, pressions familiales, etc.) et insistent sur des vertus traditionnelles tels l’optimisme, la diligence, l’honnêteté, la ténacité et la modestie (Kim, 2014 :45) pour se sortir de ces difficultés, en plus de souvent reproduire avec précision les événements historiques marquants des anciens royaumes de la région. Il est donc beaucoup plus réaliste pour les Asiatiques du Sud-Est d’adhérer à ce type d’histoires qu’aux histoires des émissions occidentales.

Le principal objectif de la Corée du Sud dans cette région est d’assurer la stabilité et l’efficience de ses accords de libre-échange. Elle a une opportunité importante en Asie du Sud-Est, non seulement parce que c’est une région aux ressources naturelles abondantes et un apport en main-d’œuvre, mais aussi parce que l’influence de la Chine a fait de l’ombre aux pays membres de l’ASEAN. Notamment en raison de sa revendication des archipels des Spratleys et des Paracels et de 80% à 90% de l’espace maritime (Courmont et Mottet, 2020 :73-74) en mer de Chine méridionale et de son hégémonie commerciale. On peut même affirmer que les investissements massifs et la présence de plus en plus imposante de la Chine dans cette région sont vraisemblablement considérés de plus en plus comme du hard power. Les partenariats de la Corée du Sud dans la région peuvent donc être perçus par ces États comme un contrepoids à la domination de la Chine. Le projet de réseau ferroviaire panasiatique chinois faisant partie de la BRI va permettre à la Chine une plus grande présence jusqu’à Singapour. La Corée du Sud et Singapour arrivant respectivement au premier et au second rang de l’indice de bloomberg en innovation (Jamrisko, 2021), il ne serait donc pas surprenant que la Corée du Sud perçoive ces nouvelles routes comme un moyen aussi pour elle de renforcer sa coopération économique avec Singapour.

La Corée du Sud est admirée par les pays de l’Asie du Sud-Est parce qu’elle a réussi à atteindre la modernité et à l’incarner à l’asiatique. De plus, cette région ne percevrait pas la volonté de développement sud-coréenne comme une quête de domination. Bien au contraire, étant donné que la Corée du Sud est passée d’un pays bénéficiaire de l’aide internationale à un pays donateur, elle est vue comme un modèle de réussite. Avec son discours de la « réussite à la sud-coréenne », le pays se présente en Asie du Sud-Est comme « venant aujourd’hui les aider à réussir leur propre développement » (Kim, 2014 :21). Les pays de l’Asie du Sud-Est sont situés dans un emplacement géographique qu’on peut catégoriser de nouvelles nations, d’espace en construction, étant donné que les interactions étatiques y sont récentes. Ainsi, ce développement nouveau, caractérisé par un décollage économique ayant débuté il y a 30 ans tout au plus, est un endroit très stratégique pour les pays développés. La Corée du Sud fait bénéficier de machineries encore plus spécialisées que la Chine aux pays de l’Asie du Sud-Est (Kanagaraj, 2019). Avec le développement de ses industries et la hausse de scolarisation de sa population, le gouvernement sud-coréen avait, dans les années 1990, eu recours à une politique d’immigration de travailleurs étrangers, en provenance pour la forte majorité des pays de l’Asie du Sud-Est, afin de combler le manque de main-d’œuvre dans les emplois de type 3D (dangerous, difficult and dirty). Par la suite, afin de mener à bien ces flux de migrations, la Corée du Sud avait alors établi des ententes bilatérales avec les pays émigrateurs. Aujourd’hui, ces ententes s’inscrivent directement dans sa stratégie de séduction, soit dans son discours diplomatique de promotion d’une collaboration économique via la main-d’œuvre dans le but d’assurer la prospérité du développement des entreprises sud-coréennes.

Le gouvernement sud-coréen et les entreprises sud-coréennes exploitent le succès de la Hallyu pour favoriser la reconnaissance internationale de la culture sud-coréenne. Ainsi, la réussite de la Corée du Sud dans cette région est devenue le résultat direct de l’exportation de ses produits culturels, c’est de là que découle précisément le maintien de son influence vis-à-vis des pays de l’Asie du Sud-Est. En 1962, le gouvernement sud-coréen, sous la responsabilité du ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie, a créé la Korea Trade-Investment Promotion Agency (KOTRA). L’objectif principal de cette organisation est depuis de faire la promotion des produits de la culture sud-coréenne aux pays en développement, où des infrastructures sont en manque. La recherche d’investissements étrangers par le gouvernement et la création d’investissements à l’étranger des entreprises sud-coréennes se fait donc directement via cette agence qu’est la KOTRA. Elle est responsable d’étudier les marchés potentiels afin de soutenir les entreprises dans leurs démarches d’affaires, surtout avec les pays de l’Asie du Sud-Est (Kim, 2014 :36). De plus, en 2017 le gouvernement a créé, précisément 50 ans après la formation de l’ASEAN, la ASEAN Culture House, qui sert de lien direct pour la promotion des échanges culturels entre la Corée du Sud et les pays membres de l’ASEAN. Les sociétés sud-coréennes peuvent se servir de l’image du pays comme riche et moderne ainsi que de l’appréciation de sa culture à grande échelle afin de pouvoir bénéficier d’une implantation viable et de créations d’ententes commerciales profitables en Asie du Sud-Est. La Corée du Sud a conclu un accord de libre-échange avec l’ASEAN, mais elle cherche à signer des accords séparés avec chaque membre pour optimiser l’entente. Elle a d’ailleurs signé un tout nouvel ALE avec le Cambodge le 3 février 2021 afin de permettre une augmentation de 20% à 25% des échanges entre les deux pays (Cambodge Mag, 2021).

3.2 La Corée du Sud et les nouvelles routes de la soie

D’entrée de jeu, il nous faut reconnaître les données qui nous amènent à penser que la Corée du Sud s’est engagée à participer activement au développement du projet BRI, que ce soit sur son propre territoire ou à l’étranger. Avec les ambitions commerciales de la Chine et l’extension excessive de ses réseaux de transport, on peut alors se demander si la Corée du Sud pourra suivre le rythme, puis si elle va saisir elle aussi les opportunités d’expansion internationale qu’offrent ces nouvelles routes. Sur la troisième plus grosse île du territoire sud-coréen, soit Jindo, il y a la construction d’un nouveau projet, soit possiblement le plus gros complexe chinois outre-mer. Ce serait environ 9000 acres de superficie et inclurait un investissement d’environ 15 milliards de dollars. De nouvelles infrastructures y seraient construites, afin de créer une zone résidentielle, des universités, des commerces, etc. La Chine aurait comme intension de faire immigrer des Chinois sur cette île afin de mener à bien ses ambitions économiques dans cette zone. Il y a eu la création d’une organisation qui se nomme la South Korea-China Belt and Road Initiative Association, donc on peut penser que ce projet sur l’île de Jindo est directement lié aux nouvelles routes de la soie du gouvernement chinois. Cette île, qui est reliée à la péninsule, serait un emplacement stratégique considérant sa position et sa taille qui lui permettraient de servir de port commercial (China Uncensored, 2020). Considérant cela, cette entente avec la Chine semble être un moyen pour la Corée du Sud de démontrer son intention de s’intégrer comme un acteur aux premières loges du projet des nouvelles routes de la soie.

Considérant les opportunités de croissance économique vers l’Asie centrale depuis le début du projet en 2013, la Corée du Sud a un important potentiel de développement à saisir en Ouzbékistan. Elle est aujourd’hui le 4e pays ayant le plus grand volume d’échange avec ce dernier. Son volume d’importations en provenance d’Ouzbékistan a, entre 2015 et 2019, plus que doublé, ayant passé de plus de 110 millions de dollars américains à plus de 240, mais son ratio exportations moins importations en 2019 est le plus bas de tous (Dadabaev, 2020 :176-180). Cela représente donc une importante position d’importateur du dragon asiatique vis-à-vis de ce pays de l’Asie centrale, mais signifie également une grande opportunité de croissance d’exportations à y exploiter. La Corée du Sud y développe de nombreuses initiatives en aide sociale, elle met en place des institutions et des infrastructures basées sur son propre modèle en plus d’y développer de nombreux projets en recherche et innovation, qui à court terme font bénéficier l’Ouzbékistan, mais qui à long terme sont inhérents de l’augmentation de son potentiel de développement économique. Elle se démarque avec des projets, bien que moins importants que ceux de la Chine, qui sont beaucoup plus diversifiés et qui sont surtout reliés à de l’aide au développement et à une coopération humanitaire. Le gouvernement sud-coréen a effectivement instauré une subvention de 500 millions de dollars américains (Dadabaev, 2019 :143) pour des projets de collaboration avec l’Ouzbékistan. Ainsi, la Corée du Sud aurait comme principal focus les secteurs d’activités desquels elle peut profiter d’un avantage concurrentiel (Dadabaev, 2019 :140). Elle joue son rôle de mentor en signant diverses ententes liées à des objectifs de développement bilatéraux, puis ce sont de plus en plus de Sud-Coréens qui sont nommés à des postes officiels liés à l’économie au sein du gouvernement ouzbek. En outre, il importe de préciser que la présence sud-coréenne en Asie centrale a une nature différente de l’objectif d’influence culturelle de la politique étrangère sud-coréenne envers d’autres régions, puisque c’est plutôt ses technologies et son attractivité économique (Dadabaev, 2019 :138) qui lui permettent de connecter avec le marché ouzbek. Pour appuyer le pays vers son entrée à l’Organisation mondiale du commerce, la Corée du Sud a créé le Conseil consultatif ouzbek-coréen pour l’adhésion à l’OMC (Dadabaev, 2019 :144) afin de lui transmettre ses expertises.

Vers l’Ouest, la Corée du Sud voit une opportunité de créer de meilleures liaisons économiques avec l’Europe et la Russie, mais aussi un moyen de produire un impact positif quant aux relations avec la Corée du Nord (Dadabaev, 2018 :36), cela en favorisant la croissance économique entre les deux Corées grâce aux nouvelles routes commerciales. Depuis les années 1990, la Corée du Sud a joué un rôle important quant à la mise en place d’entreprises permettant de soutenir économiquement les pays de l’Asie centrale, notamment en Ouzbékistan, mais aussi au Kazakhstan, en plus d’y faire déjà preuve d’une importante présence avec ses propres entreprises manufacturières. Étant experte en création de plateformes et de structures de collaboration entre États, la mise en place d’un forum avec l’Asie centrale lui permet depuis 2007 de maintenir une coopération viable avec ces pays. L’aide économique au développement que la Corée du Sud apporte à ces pays lui permettrait en échange de bénéficier de quantités non négligeables de pétrole et d’uranium. En Ouzbékistan, le gouvernement a développé une bonne confiance envers le gouvernement sud-coréen, mandatant ainsi un diplomate sud-coréen dans le développement de la gouvernance, ce qui permet à la Corée du Sud de profiter également d’une influence politique dans la région (Dadabaev, 2018 :35). Ainsi, avec les nouvelles routes en direction de l’Asie centrale, la Corée du Sud, par sa présence économique très active, peut faire croître son nation branding. Elle est donc totalement engagée dans le projet des nouvelles routes de la soie et même qu’elle a déployé ses ailes il y a des années de cela, avec aujourd’hui comme objectif principal de saisir toutes les opportunités qui se présentent.

Conclusion

Rappelons le slogan « gagnant-gagnant » de la Chine. Le soft power sud-coréen s’inscrit dans cette même direction d’aide au développement et c’est plus particulièrement auprès des pays de l’Asie du Sud-Est que les activités diplomatiques de la Corée du Sud en ce sens sont très présentes actuellement. Elle se retrouve à la fois entre d’une part son intension de faire croître son économie de marché et sa présence à l’international et d’une autre part le but ultime et extrêmement ambitieux de la Chine d’accroître elle son influence sur le reste du monde. Cependant, les actions de la Chine apportent leurs lots de défis et la Corée du Sud pourrait en être affectée. Les développements chinois vers l’Ouest provoqueront fort probablement de plus nombreux mécontentements en lien avec la gestion des propriétés territoriales à l’endroit de la Chine et des dirigeants des États directement concernés par les nouvelles routes. Le risque du surendettement quant à l’accumulation de prêts chinois pourrait se transformer en un problème majeur pour les pays emprunteurs. C’est pourquoi la Corée du Sud, qui elle finance de l’aide au développement, tirerait avantage des relations de coopération avec ces pays qui seront encore plus opportunistes dans ce nouveau contexte, ainsi elle doit miser sur le maintien d’une image positive de sa culture. C’est l’ascension économique du pays, ses valeurs incontestables de coopération et son implication soutenue sur la scène internationale dans les dernières décennies qui lui ont permis de construire son image et de propager ses valeurs culturelles. La Corée du Sud est au centre des activités de coopération et d’innovation internationales et sa vision avant-gardiste lui permet d’exporter sa culture de façon croissante. Les nouvelles routes de la soie lui permettent l’accès à une abondance de ressources naturelles en provenance de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud-Est et de faire croître ses sociétés diverses. Avec son fort engagement d’aide au développement et ses investissements directs apportés dans ces deux régions, la Corée du Sud a su bâtir des relations de confiance et elle peut maintenant, avec la BRI, bénéficier d’un cadre concret pour élargir ses intérêts économiques. L’année 2020 a été une année où elle a pu intensifier l’image positive à son égard, grâce à une appréciation de son cinéma et de sa K-pop, mais aussi en raison de sa gestion efficace de la pandémie. De ce fait, la situation lui à permis une reconnaissance internationale autant au niveau de sa culture, que de ses valeurs politiques et que de sa politique étrangère. Avec les tensions grandissantes entre la Chine et les États-Unis, le soft power sud-coréen sera certainement un atout quant aux prises de décisions internationales. Il faudra s’attendre à encore beaucoup de la part de la diplomatie sud-coréenne, elle n’a pas dit son dernier mot, bien au contraire. La vague culturelle de la Corée du Sud a été l’avantage lui permettant d’agrandir son influence et puisque le pays est opportuniste, il faut prévoir qu’il va la préserver assidûment au cœur de ses actions pour que cette reconnaissance aux quatre coins du monde puisse continuer de fleurir.

Références

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[1] Terme qui signifie vague coréenne et qui caractérise l’intérêt grandissant envers les films, la musique et les émissions de télévision de la Corée du Sud depuis les années 1990.

[2] Le pays du matin calme est le nom que les Chinois ont donné à la Corée du Sud il y a environ trois mille ans.

COVID-19 et réalisme néoclassique : la Chine contre les États-Unis dans la course aux gains relatifs par l’instrumentalisation du soft power

 RG v7n3 (2021)

 

Yvonne Devaux

Yvonne Devaux est étudiante à la Maîtrise en Études Internationales de l’université Laval et porte un intérêt marqué pour la place qu’occupent les théories des relations internationales au sein des conflits entre pays.

yvonne.devaux.1@ulaval.ca

Résumé :

Depuis la constitution du monde unipolaire, au sein duquel le géant américain incarne le rôle d’hégémon, les administrations qui se sont succédées ont entendu préserver leur titre de leader à l’international. Mais depuis bien avant l’arrivée de la COVID-19, la flamme des États-Unis commençait à s’éteindre, notamment avec la montée en puissance d’une nouvelle rivale qui allait potentiellement la détrôner. S’alignant avec les théories réalistes des relations internationales, qui permettront d’analyser le comportement de la Chine à l’international, on remarque que cette dernière a bénéficié de la perte de gains relatifs de ses pairs pour promouvoir son soft power. En effet, les réponses des deux États face à la propagation rapide du virus met en lumière le degré d’efficacité de leurs stratégies nationales respectives en fonction du type de régime adopté. Une véritable guerre diplomatique sévit entre les deux puissances et révèle la perte d’influence du présupposé leadership américain, au profit d’un nouveau essential power.

Mots clés : rivalités, réalisme, soft-power, coronavirus

 

Summary :

Following the constitution of the unipolar world, in which the American giant embodies the role of hegemon, the successive administrations have intended to preserve their title of international leader. Long before the arrival of COVID-19, the flame of the United States began to suffocate, especially given the rise of a new rival that would potentially dethrone it. Aligning with realistic theories of international relations, which will allow analysis of China’s international behavior, we note that the latter has benefited from its peers’ loss of relative gains to promote its soft power. The states’ responses to the rapid spread of the virus highlight the degree of effectiveness of their respective national strategies depending on the type of regime they adopted. A real diplomatic war rages between the two powers and reveals the loss of influence of the presupposed American leadership, in favor of a new essential power.

Key words: rivalries, realism, soft power, coronavirus

 

Introduction

La fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques en 1991 ont entraîné un changement structurel du système international, passant d’une conception bipolaire à l’unipolarité, de pair avec l’hégémonie des États-Unis d’Amérique. Dès lors, les administrations américaines qui se sont succédées ont montré la puissance substantielle du pays en fournissant une assistance économique et militaire à l’étranger, avec l’idée centrale que la nation américaine soit dotée d’un destin divin expliqué par son exceptionnalisme. Les États-Unis seraient destinés à jouer un rôle unique et positif sur la scène mondiale. Cet exceptionnalisme se manifeste dans leur volonté de répandre leurs valeurs et d’intervenir à l’étranger pour ainsi résoudre les conflits et lutter contre le communisme pendant la guerre froide (Tyrell, 2016). Plus tard, les erreurs commises par les Américains au Moyen-Orient, suivies par la crise financière mondiale, ont signalé aux concurrents potentiels les limites de la puissance américaine. L’hégémonie américaine reposait sur l’absence de rivaux à l’étranger et d’autres conditions favorables qui ne sont pas réunies au sein du nouvel ordre. Aujourd’hui, le système international se dirige vers la multipolarité qui suppose l’émergence et le développement de nouvelles grandes puissances qui pourraient potentiellement entrer en compétition les unes contre les autres sur la scène internationale, de plus en plus en faisant l’usage de leur soft-power, par voies diplomatique, politique et même économique. En effet, les rivalités entre les puissances grandissent, il suffit de nommer par exemple la compétitivité économique croissante entre la Chine et l’Inde ou les relations conflictuelles des États-Unis avec la Russie et l’Amérique latine. L’exemple le plus flagrant de ce processus est celui de la Chine, première rivale des États-Unis. Aaron définit la multipolarité comme une configuration « au sein de laquelle l’équilibre est fonction de la rivalité entre plusieurs unités » (Battistella, 2015 : 138). Nous le verrons, cette définition est porteuse de similarités avec la théorie réaliste néoclassique des relations internationales, mise de l’avant par Gideon Rose dans son ouvrage Neoclassical Realism and Theories of Foreign Policy publié en 1998.

 

  1. Du hard-power au soft-power

Contrairement à l’époque de la guerre froide, la puissance ne se définit plus seulement en termes de hard power, c’est-à-dire la capacité d’un État à imposer aux autres acteurs internationaux ses intérêts par la force armée ou la coercition. L’article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies proscrit formellement aux États membres « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » (ONU, 1945). L’article 1 de ladite Charte insiste désormais sur la priorité donnée « aux des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix […] par des moyens pacifiques » (ONU, 1945). À ce sujet, Pannier ajoute que « les relations bilatérales constituent l’élément fondateur des relations internationales, ou, […] du jeu diplomatique » (Pannier, 2018). De cette affirmation découle l’explication que « toute négociation multilatérale […] requiert des pré-négociations et la constitution de coalitions qui se font au niveau bilatéral […] ainsi, la relation bilatérale s’avère toujours nécessaire […] comme une condition indispensable du monde multilatéral » (Pannier, 2018 ). De ce fait, dans un monde où le progrès socio-économique est signe et facteur de puissance, les États recourent davantage au pouvoir de la diplomatie par rapport à l’utilisation de la force, la qualité de la puissance tend de plus en plus vers l’avantage du soft power, un processus par lequel un État parvient à convaincre les autres de suivre ses intérêts par la séduction, la négociation et la mise en pratique de stratégie diplomatique publique. Les travaux de Carnes Lord renseignent sur les origines historiques du soft power dans le monde. En effet, « grâce à l’attirance de la civilisation [qu’il répandait devant lui] et au caractère relativement bénin de [sa] domination » (Lord, 2005 : 62) l’empire Romain avait déjà cette capacité à employer peu de ressources militaires pour étendre son emprise. De plus en plus, le soft power est un outil privilégié pour la Chine qui a « entrepris ces dernières années un effort majeur pour améliorer son image comme membre responsable de la communauté internationale » (Lord, 2005 : 62).

 

2. Théories réalistes : les rivalités compétitives sino-américaines

2.1. Un jeu à somme nulle

Pour le réaliste classique Morgenthau, les humains ont une nature agressive et se préoccupent davantage des gains relatifs que des gains absolus. Il explique que « la politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance » (1948 : 13). Mearsheimer, autre tenant du courant réaliste, considère que les acteurs au sein de l’ordre mondial ont comme but ultime d’être l’hegemon du système (Battistella, 2015). Finalement, le courant réalisme néoclassique de Rose (1998) révèle l’importance d’intégrer les variables internes à l’État pour bien comprendre comment « la politique nationale [agit comme] une variable intermédiaire entre la répartition de la puissance et le comportement en politique extérieure » (Baylis et al., 2012 : 96). Pour Rose :

The neo-archetype is Thucydides’ history of the Peloponnesian War, which grounds its narrative in the theoretical proposition that the real cause of the war was the growth of the power of Athens, and the alarm which this inspired in Sparta […] instead of assuming that seek security, neoclassical realists assume that states respond to the uncertainties of international anarchy by seeking to control and shape their external environment (1998 : 152).

 

Dans un ordre multipolaire, la puissance relative établit les paramètres premiers des politiques étrangères des États et ces derniers tendent principalement à répondre aux menaces et aux incertitudes de l’anarchie internationale en reflétant et protégeant leurs intérêts nationaux sur la scène mondiale. L’émergence de la Chine sur la scène internationale est tout à fait comparable aux théories réalistes des relations internationales. Ce gain de puissance relative s’inscrit en parallèle avec la diminution de l’influence des États-Unis : la perte de l’un est le gain de l’autre. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le comportement de la Chine envers les États-Unis, et vice-versa.

 

2.2. Making America great again

2.2.1. Un sentiment populaire

La politique étrangère du président américain serait directement influencée par la perturbation du statu quo et la montée en puissance d’un nouveau compétiteur qui ébranle la position des États-Unis dans l’ordre mondial. Pour la première fois dans l’histoire « a majority of Americans […] believe that their economy has a declining influence on what is happening around the globe » (Schweller, 2018 : 28). La rhétorique de Trump a donc trouvé sa légitimité au sein d’un électorat de plus en plus sceptique quant au rôle des États-Unis dans le monde et la compétition croissante entre les États en transition vers la multipolarité. Dans cette lignée, un thème récurrent dans le discours de Trump « was opposition to globalization, which he claimed had cost Americans millions of good jobs, opened the door to dangerous immigrants, and made America weaker » (Walt, 2018 : 42). Depuis longtemps « Americans, in contrast to their leaders, have been more realist than liberal […] They insist on a president […] who will fight as an economic nationalist to keep manufacturing jobs in the USA rather than letting […] globalization decide the fates of working-class Americans » (Schweller, 2018 : 23).

Cela explique largement la rupture idéologique de Trump vis-à-vis de ses prédécesseurs libéraux, l’attrait de sa doctrine America First et, par le fait même, le retour au réalisme. En tant que nationaliste économique, Trump est soutenu par les classes moyenne et ouvrière qui sont convaincues que la Chine a profité des politiques de libre-échange pour affaiblir l’économie américaine : « the globalists gutted the American working class and created a middle class in Asia » (Schweller, 2018 : 31). Ces circonstances ont conduit l’administration Trump à prendre des mesures considérables pour reprendre le pouvoir à l’échelle mondiale et diminuer les effets néfastes de cet ordre sur le destin des États-Unis face aux nouvelles puissances. Le président américain ajoute d’ailleurs que « our country is in serious trouble. We don’t win anymore. We don’t beat China in trade » (Ibid.). Le principe de gain relatif des théories réalistes prend tout son sens dans les propos de Trump, qui souhaite miner la puissance chinoise dans le but de protéger ses intérêts sur les plans national et international : make America great again.

 

2.2.2. Les stratégies protectionnistes de Trump

Pour honorer ses propos relatés dans la National Security Strategy of the United States of America, le président a exigé l’augmentation des taxes douanières sur les importations chinoises pour cesser les pratiques commerciales qui engendrent un déséquilibre commercial. Théoriquement, les mesures protectionnistes visent à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, dissuader la population de consommer des produits étrangers et ainsi, potentiellement diminuer le taux de chômage du pays. D’autres défis économiques à l’intérieur du pays, et qui ont entraîné l’exportation des entreprises et des emplois américains, ont motivé la nouvelle politique :

Economic growth has been anemic since the 2008 recession […] gross domestic product growth hovered barely above two percent […] taxes increased, and health insurance and prescription drug costs continued to rise […]. Education costs climbed at rates far above inflation, increasing student debt. Productivity growth fell to levels not seen in decades (2017 : 18)

C’est dans cette lignée que Trump a favorisé sa politique protectionniste et la promotion de la manufacture domestique pour assurer la survie des compagnies et des emplois dans le but de diminuer les déséquilibres commerciaux qui défavorisaient les entreprises américaines face à leurs concurrents. De cette façon, le pays peut recouvrer de la puissance au niveau interne en renouvelant le développement de son économie, mais aussi au niveau externe, en limitant la puissance chinoise et restreindre ses activités sur le territoire américain. Donald Trump réalise que les États-Unis deviennent vulnérables, que ses gains absolus et relatifs diminuent et qu’il doit prendre les mesures nécessaires pour y remédier et rétablir le statu quo. Il s’agit d’une véritable lutte pour le regain de puissance et pour assurer la prospérité du pays.

2.3. La vulnérabilité américaine au profit du leadership chinois

            La manière dont la Chine a géré la crise sanitaire mondiale illustre fortement sa volonté de propager son influence et son modèle de développement dans le but d’incarner un rôle de leader, et, à l’instar des États-Unis, d’hegemon. Sa formule de diplomatie du masque l’aide à alimenter un portrait d’acteur international responsable et efficace. Le soft power est ainsi instrumentalisé pour générer des gains relatifs. Xi Jinping a adopté une attitude complètement contraire à celle de Donald Trump face à la pandémie et a profité de l’absence d’un leader sur la scène mondial pour offrir de l’assistance aux quatre coins du monde, démontrant ainsi un exemple flagrant de volonté de coopération. Une fois trouvé, Xi Jinping a promis qu’il rendrait le vaccin accessible pour toute la communauté internationale, en contraste avec « Donald Trump’s alleged attempt to purchase a vaccine developed in Germany to be first used in America. […] it can be argued that countries benefitting from China’s assistance will not forget the deed » (Carminati, 2020). La communauté internationale attendait des États-Unis qu’ils s’engagent à soutenir un effort mondial et solidaire en se montrant responsables. Or, Trump a enchaîné les décisions décevantes : retrait de l’Ordre Mondial du Commerce, rejet de la participation à COVAX. Les professionnels affirment que les mesures prises par les pays asiatiques pour limiter la propagation du virus ont eu des résultats plus positifs qu’en Occident. Aussi, ces pays ont mieux réussi à maintenir leurs économies tout en gardant un mode de vie relativement normal, comparativement aux États-Unis, pour qui le confinement a eu des conséquences économiques graves (Cha, 2020).

            Le maintien de la stabilité socio-économique en temps de pandémie a engendré un gain de confiance considérable envers l’État au sein de la population chinoise. Cette reconnaissance est très avantageuse pour la Chine qui est désormais « en mesure de remodeler les institutions et de fixer des normes à [sa] guise » [traduction libre] (Nye, 2020). La période cruciale de vulnérabilité occidentale sur la scène mondiale a donné l’opportunité à la Chine de mettre à profit son soft power et de prendre le contrôle de son environnement. Ainsi, en prenant l’initiative d’envoyer de l’équipement et des équipes médicales dans certains pays en développement, elle tente de devenir « a benign global leader, at a time when the US is turning inwards » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020). De ce fait, en plus de promouvoir le partage de technologies et d’expertise, le pays fait preuve de compassion envers la communauté globale. Nombreux sont les pays qui ont pris exemple sur la Chine dans la gestion de la pandémie, ses mesures « were replicated worldwide […] these will all ultimately play into China’s soft power » (Santos, 2020).  La Chine semble déterminée à exporter son assistance technique et médicale puisque « with the US withdrawal from the international commitments, the world is facing a leadership void which China is trying to fill » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

 

  1. Une opportunité de rétablir son image

Le rôle que les puissances incarnent lors de crises globales a un effet décisif sur l’opinion populaire. Les décisions de Trump n’ont malheureusement pas étonné. Il fait comprendre une rupture décisive avec l’interventionnisme et les idées libérales de ses prédécesseurs. Or, sa rhétorique semble contradictoire sur certains points. Pourquoi n’a-t-il pas profité de la situation sanitaire pour poursuivre les intérêts de la puissance américaine de retrouver sa place au sein de l’ordre mondial et chasser de la scène internationale tout potentiel rival ? A contrario, l’analyse de la situation révèle qu’il n’a pas perçu cette opportunité comme une porte ouverte propice au renouvellement de la grandeur des États-Unis par l’utilisation de son soft power. Par le fait même, ce revirement de situation aurait potentiellement montré l’incapacité de la Chine à promouvoir ses intérêts lorsque le terrain ne lui est pas favorable.

Certes, l’administration Trump s’est efforcée d’accuser la Chine de manque de transparence concernant ses données statistiques et continue d’appeler la pandémie le « Chinese virus ». Depuis les débuts de la crise sanitaire, le président Trump ne cesse de critiquer la façon de faire de la Chine et a même blâmé l’Organisation mondiale de Santé d’être trop China-centrist. En réalité, l’attitude de Trump prouve bel et bien qu’il a saisi la chance de miner l’influence de la Chine sur la scène mondiale. En revanche, il ne s’agit pas là d’une situation qui a engendré un gain de puissance relative pour les États-Unis, car la réponse de Trump face à la pandémie a été considérée pire que celle de tout autre État dans le monde. Les États-Unis n’ont pas de quoi se vanter, l’année 2020 n’a que projeté chaos et polarisation au sein de la population américaine et alimenté le déclin de leur influence.

On remarque que les deux puissances tentent toutes deux de tâcher l’image de l’autre puisque l’État chinois a riposté aux accusations sur les médias sociaux en essayant de convaincre que le virus provenait d’Amérique. En contrepartie, malgré les visions pessimistes adressées sur les techniques chinoises depuis plusieurs années, Xi Jinping a quant à lui largement profité de la pandémie pour rétablir une image digne de son pays et la confiance de ses pairs du local au global. À ce sujet, Marcus (2020) explique qu’il s’agit là d’un

moment of huge symbolism. And it was an indication of the information battle that is being waged behind the scenes, with China eager to emerge from this crisis with renewed status as a global player. Indeed, it is a battle which the US – at the moment – is losing hands down. And the belated dispatch of a small mobile US Air Force medical facility to Italy is hardly going to alter the equation. […] Existing political leaders will ultimately be judged by how they seized the moment; the clarity of their discourse; and the efficiency with which they marshalled their countries’ resources to respond to the pandemic.

Le fait d’apporter de l’aide aux plus vulnérables augmente la confiance et facilite le maintien de bonnes relations diplomatiques avec ses alliés qui prioriseront certainement l’aide chinoise à celle américaine dans le futur. Le ministre iranien, par exemple, après avoir refusé l’aide des États-Unis pendant la pandémie, a publiquement remercié le géant asiatique et a déclaré que « China is undoubtedly the most experienced in the fight against coronavirus and is determined to help us » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

Alors qu’ils devraient eux-aussi profiter de la situation pour renforcer leur image, les États-Unis s’en tiennent à rabaisser celle de leur rivale, comme le prévoient les théories réalistes, pour lesquelles, ce ne sont pas les gains absolus qui comptent le plus mais bien les gains relatifs. Les erreurs successives qu’ont commises les États-Unis ont coûté cher à leur rôle de leader, alors qu’ils voyaient initialement en la pandémie une opportunité d’affirmer leur slogan « America First » et leur supposée supériorité au sein du système. En réalité, c’est une toute nouvelle version de la crise du canal de Suez qui sévit sur les États-Unis puisque la pandémie a dépouillé toute prétention d’un leadership mondial américain, à l’instar de l’intervention inefficace et irresponsable de l’empire anglais en Égypte en 1956 qui a marqué la fin de la puissance mondiale britannique. À la vue de leurs comportements respectifs, la Chine pourrait bien incarner le rôle du nouveau essential power.


4. Consensus de Beijing : un modèle de développement alternatif ?

Les divergences dans la gestion de la pandémie s’expliquent par l’utilisation de technologies et le devoir de fournir des informations personnelles en Chine dès le début de la crise. Aux États-Unis, les américains voient ces pratiques « as contrary to their freedom and values, even in these disruptive times » (Cha, 2020) en raison des données personnelles dévoilées et des libertés compromises. En revanche, les Chinois « shifted in the direction of treating these technologies as contributing to a public good that is well worth the temporary and necessary incursions of privacy » (Ibid.). La différence entre les deux régimes politiques peut certainement expliquer ce phénomène. La mise en place de contraintes sur les libertés civiles et privées pose moins d’inconvénients pour les populations des pays non-démocratiques, tandis que la population américaine, individualiste, porte une importance marquée et prioritaire à ses droits et libertés.

Les succès consécutifs de la Chine qui a su écarter certains principes fondamentaux de la démocratie sans freiner son processus de développement, remettent directement en question l’universalité du Consensus de Washington. Imbert (2010) souligne que « l’Occident est endetté, divisé et voit décliner son influence mondiale. La Chine, collectiviste, pragmatiste et toujours unitaire voit la sienne rayonner ». En effet, le parcours historique des deux pôles est très contrasté, chacun ayant respectivement embrassé un modèle de développement bien différent (Ayaan Hirsi, 2010). La capacité à gérer la pandémie, comme nous l’avons décrit, s’inscrit directement au sein du modèle de développement chinois. Le Consensus de Beijing serait peut-être plus favorable et approprié là où le Consensus de Washington n’a pas porté ses fruits, et dans les pays en développement qui voudraient acquérir une capacité similaire à celle de la Chine, d’ailleurs « it is increasingly common to hear people contrast Washington’s debilitating partisanship and gridlock with the ruthless efficiency of Beijing’s authoritarian rule » (Power, 2021 : 10).

La Chine offre un nouvel espoir de développement qui entre en opposition avec les idéologies imposées lors des ajustements structurels, à savoir, le libre-échange, des institutions démocratiques et l’ouverture des frontières aux capitaux. La complémentarité de l’autoritarisme politique et du libéralisme économique a su prouver leur efficacité au fil des années et a gagné en légitimité ; de plus en plus de pays s’en inspirent en Asie et en Afrique. Comparé au modèle démocratique, ce-dernier semble être une alternative plus attrayante aux besoins et intérêts nationaux desdites régions, qui constituent des enjeux importants pour l’instauration de structures économiques et sociales aspirant au développement. L’absence de la reconnaissance de ces enjeux a d’ailleurs été l’une des principales critiques du Consensus de Washington. L’idéologie chinoise, quant à elle, repose sur une approche opposée à l’unilatéralisme américain par un nouvel ordre mondial multilatéral au sein duquel les États reposent sur l’interdépendance économique, ainsi que le respect des différences politiques et culturelles (Beaudet et al., 2019).

Les stratégies chinoises passent particulièrement par le financement d’infrastructures et l’investissement dans la création de réseaux entre les États. Elles sont toutefois fortement critiquées par les pays occidentaux, qui y voient une stratégie de domination géopolitique du parti communiste chinois. Par ces nouveaux réseaux, il va sans dire que la Chine tente également d’augmenter son influence, son soft power, en investissant des capitaux dans des pays moins développés.

 
Conclusion

Le déclin de l’importance donnée au hard power et l’émergence de celle du soft power ont-t-ils annoncé la fin de la Pax Americana et l’ébauche de la Pax Sinica ? Les sources de soft power aux États-Unis ont toujours intéressé la communauté internationale : culture, valeurs politiques, diplomatie. Elles ont longtemps reflété l’idée de supériorité et d’exceptionnalisme américain. Aujourd’hui, les faux pas de la puissance à l’international ont propagé un scepticisme vis-à-vis de ses politiques interventionnistes et de l’exportation de ses valeurs. L’État a tout à fait intérêt de promouvoir son soft power, mais il s’agit de capacités visiblement sensibles à manipuler.

Les mesures mises en place par Trump pour ralentir la Chine dans son élan de puissance, ont sensiblement alimenté les opinions pessimistes à son sujet. Au même moment, Xi Jinping démontre ses efforts dans le domaine de la diplomatie et saisit l’opportunité de combler le présent vide de leadership dans le système international. Il faut comprendre que la Chine ne dispose pas d’un soft power important comparativement aux États-Unis, d’ailleurs « it is fair to say that China’s soft power heavily relies on its economic clout » (Carminati, 2020). Elle mise alors sur le maintien de bonnes relations et la démonstration de sa volonté de coopération pour gagner la confiance des autres États et se faire de nouveaux alliés. De cette façon, la vulnérabilité des Américains et leur retrait de la scène mondiale offre une porte d’entrée pour l’émergence d’une nouvelle puissance. Dans ce cas-ci, les mesures positives de la Chine auprès des pays en développement lui ont créé une réputation avantageuse. Cela lui permet également d’affaiblir davantage les États-Unis, alors que les alliés qu’ils perdent se rangent du côté chinois. Cette situation dresse le portrait détaillé d’une véritable course à la puissance et aux gains relatifs.

Finalement, l’analogie du Péloponnèse est vraie, la situation pourrait entraîner une seconde version de la guerre froide sous la bipolarité des États-Unis et de la Chine, certains individus se préparent déjà à un conflit imminent entre les deux puissances. Le soft power de Xi Jinping se caractérise principalement par la propagation de l’idée de l’interconnectivité, une communauté globale au destin partagé au sein de laquelle les États choisissent eux-mêmes leurs processus de développement prioritaire : « you don’t have to want to be like us, you don’t have to want what we want; you can participate in a new form of globalization while retaining your own culture, ideology, and institutions » (Li, 2018). De cette façon, l’État chinois base son pouvoir d’attraction sur le développement de son soft power, il conjugue ainsi la diplomatie publique et la cultivation d’un sentiment international positif vis-à-vis de la Chine.

La gestion de la situation sanitaire actuelle est un exemple marquant de la diplomatie économique douce de la Chine. En admettant que peu de pays peuvent se permettre la mise en place de centres de partage d’informations et d’expertise, la Chine profite de son poids économique dans le monde pour faire valoir son mérite, étendre son influence et réformer l’opinion globale. La Chine a également adopté le concept de la Health Silk Road, en lien avec son projet récent de la Belt and Road, ou la nouvelle route de la soie, qui s’inscrit tout autant dans cette stratégie de economic soft power par l’interconnectivité des États et les avantages diplomatiques que tire la Chine en gagnant la confiance populaire, qui se détériore aux États-Unis.

Il serait finalement intéressant de poursuivre la réflexion en se questionnant sur le destin réservé à la relation critique des deux puissances, si la seule fin est la co-destruction, les États-Unis et la Chine sont-ils condamnés à se prêter au jeu du réalisme ?

 

Références 

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La Chine et l’environnement : prise de conscience écologique ou intérêts économiques et géopolitiques ?

RG v7 n2, 2021

Pauline Bonnet

Pauline Bonnet est étudiante en Géopolitique et Relations Internationales à l’Université Catholique de Paris au sein du parcours Sécurité Défense. Elle se spécialise sur la place de la Chine au sein de l’ordre internationale et plus globalement sur la région asiatique.

pb.paulinebonnet@gmail.com

Résumé : Si durant la Guerre Froide la puissance d’un État se mesurait à son armement et autrement dit, à son hard power, aujourd’hui de nombreuses thématiques permettent de mesurer la puissance d’un État au sein de l’ordre international. L’environnement semble être le nouvel enjeu de puissance du 21ème siècle, où Pékin et Washington semble s’y opposer. La Chine, deuxième puissance économique mondiale, compte bien y détenir le leadership. Ainsi, la République Populaire de Chine investit massivement, sur son territoire, et, au sein des États membres des Nouvelles Routes de la soie dans les énergies renouvelables et dans les projets renommés verts et durables. Parallèlement, elle devient pro-active au sein des négociations internationales liées à la question climatique. Toutefois, la RPC est, encore en 2021, un des plus gros pollueurs mondiaux. Comment expliquer ce paradoxe environnemental de la part de Pékin ? Champion des énergies vertes ou bien leader des émissions de gaz à effet de serre mondiales ? Les thématiques de la Chine face à l’environnement et de la question climatique mondiale, seront traitées au sein de cet article.

Mots-clés : Chine, environnement, négociations climatiques internationales, Accord de Paris, Nouvelles Routes de la Soie.

Abstract : If during the Cold War States can demonstrated their power with their abilities to engage or win a war, in other words, with their hard power, nowadays lots of way exist to define what can be called a powerful state into the international order. More than weaponry, environment and climate change seems to be the new issues of the 21st century and China demonstrates the will of being the leader of them. Between its investments into renewable energy and its increasing place into the international negotiation related to climate change, Pekin tries to be the driving force of the Global climate governance. However, a real paradox appears between the speeches of Xi Jinping that promote China’s engagement in the fight against climate change and the projects of the Belt and Road Initiative. Fossil fuel’s projects are still mostly invested by the Chinese government and jeopardize internationals agreements like the Paris Agreement which tries to neutralize carbon footprint. How can we explain this “environmental paradox” where China seems to be involved?

Keywords: China, environment, climate change, Belt and Road Initiative, Paris Agreement, leadership, renewable energy

L’accélération du dérèglement climatique et les catastrophes environnementales croissantes ont alerté, dès les années 1990, la communauté internationale quant à notre responsabilité face à ces enjeux environnementaux. Ainsi, en 1992 la notion de gouvernance mondiale climatique est officiellement reconnue à travers la Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques : la CCNUCC. La Chine apparaît dans ses premières négociations internationales, comme un acteur réticent, en s’y opposant même fermement. Sous couvert d’arguments économiques et de l’idée de la responsabilité historique des pays occidentaux, la Chine refusait tout accord qui serait contraignant pour sa croissance économique. Elle se positionnait aux côtés des pays en développement, justifiant de ce statut, pour ne pas se voir imposer des contraintes sur ses émissions polluantes qui viendraient freiner sa croissance économique (Romano, 2013).  Car en effet, les premiers objectifs de cette convention visent à limiter les émissions de gaz à effet de serre des États, impliquant des réformes économiques visant à limiter la consommation énergétique. Les énergies fossiles, principalement utilisées par les États, sont responsables des émissions de gaz à effet de serre et doivent être limités si nous souhaitons amoindrir les dérèglements climatiques.

Dans les années 1990, la Chine est au début de sa forte croissance économique et sa consommation énergétique est largement plus faible sur celle des pays occidentaux comme les États-Unis, l’Union Européenne ou le Japon. Néanmoins, le miracle chinois, débuté avec la politique d’ouverture prônée par Deng Xiaoping, a entraîné une croissance économique avec un taux annuel d’environ 9% par an entre 1979 et 2010 (Alexeeva, Roche, 2014). Sa consommation énergétique a été multipliée par 6 ans trente ans passant de 57 144 à 375 000 tonnes TEC[1]. Principalement, sa consommation énergétique a dépassé celle des États-Unis entre 2007 et 2008. En 2008, 7,2 gigatonnes de gaz à effet de serre étaient produites par la Chine soit 23% des émissions de GES mondiales (Alexeeva, Roche, 2014).

La croissance économique très énergivore de la République Populaire de Chine (RPC) ainsi que les différents scandales environnementaux connus sur son propre territoire (« airpocalypse » à Pékin en 2013 étouffant la capitale dans une pollution atmosphérique visible à l’œil nu, villages cancer, pollution des eaux, scandales du riz pollué, etc.) l’ont obligé à prendre en compte l’environnement dans ses politiques nationales, puis internationales. En effet, la dégradation de l’environnement remet en cause le système politique et économique prôné par le Parti Communiste Chinois (PCC), l’obligeant à prendre en compte ce nouveau défi. De la sorte, la première prise en compte de l’environnement par le gouvernement chinois s’explique, avant tout, par des problématiques internes. La montée en puissance de la Chine au sein du système international et son souhait d’être reconnue comme une véritable puissance va engendrer un activisme important de la part du PCC au sein des négociations internationales climatiques. Toutefois, cet activisme est très récent et ne peut pas être analysé sans les problématiques environnementales internes auxquelles la Chine est confrontée. L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 et le lancement de son projet des Nouvelles Routes de la soie, vont renforcer l’attention que porte le régime chinois face aux critiques internationales, notamment environnementales. Soucieuse de soigner son image, l’environnement ne peut plus être un sujet éclipsé par Pékin. Dans les années 2000-2010, la RPC est pointée du doigt comme le plus grand pollueur mondial : aujourd’hui elle cherche à inverser ce positionnement et devenir le leader de cette problématique mondiale « verte ». Encourageant les accords internationaux liés à la question climatique, promouvant des projets écologiques sur son territoire ainsi qu’une « Nouvelle Routes de la soie verte », la puissance chinoise est, en 2021, également visible à travers cette question environnementale. Il semblerait possible d’affirmer que l’environnement soit devenu, au 21ème siècle, un nouvel enjeu de puissance au sein de l’ordre international.

De la sorte, en 2014 le premier ministre chinois, Li Keqiang a « déclaré la guerre à la pollution avec la même détermination que celle menée contre la pauvreté » (Didi Kirsten Tatlow, 2014). Néanmoins, de nombreux paradoxes existent entre le discours de Xi Jinping, affirmant une neutralité carbone d’ici 2060 (Lemaître, 2020) et la réalité des projets polluants réalisés par le PCC.  Les Nouvelles Routes de la soie engendrent des conséquences environnementales importantes au sein des pays membres. Parallèlement, le mix-énergétique chinois, encore très tourné vers le charbon, n’encourage pas une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Naturellement, nous pouvons nous questionner sur la controverse existante entre les discours du gouvernement chinois et les projets qu’il entreprend.

Ainsi, le but de cet article est de comprendre pourquoi l’environnement est devenu une des nouvelles priorités du régime communiste chinois. S’agit-il d’une réelle prise de conscience écologique, ou bien d’une volonté d’asseoir ses intérêts économiques et géopolitiques ? La croissance des inégalités et la dégradation de l’environnement sur son propre territoire, ont obligé le PCC à prendre en compte les défis environnementaux. Parallèlement, l’environnement est devenu, en 2021, un nouveau levier de puissance et de rivalités avec les États-Unis. Pékin cherche à détenir le leadership de cette gouvernance climatique mondiale afin de s’affirmer, dans un domaine de plus, au centre du système international. L’environnement semble devenir un nouvel atout de soft power pour l’Empire du Milieu. Les Nouvelles Routes de la soie sont, entre autres, un des outils utilisés par le PCC pour mettre en place ce soft power environnemental. Mais, paradoxalement, ce projet remet en cause les accords internationaux climatiques comme les Accords de Paris.

1. La prise en compte de l’environnement pour répondre à des problématiques internes

1.1. La dégradation de l’environnement en Chine et les problèmes sociaux grandissants

La pollution de l’air, de l’eau et des nappes phréatiques, la dégradation et l’érosion des sols ainsi que l’épuisement des ressources agricoles, naturelles et minières ont conduit le régime communiste chinois à prendre en compte l’environnement au sein de leurs politiques publiques. Les mécontentements de la population face à la dégradation de leur environnement et condition de vie ont rendu ce défi climatique un véritable enjeu de légitimité pour le PCC. La législation et le mode de fonctionnement du Parti n’encourageaient pas, avant la création du ministère de l’environnement, en 2008 seulement, la prise en compte de l’environnement (Huchet, 2016). Le ministère de l’environnement ne traduit pas nécessairement une amélioration des politiques publiques chinoises face aux enjeux écologiques, mais, il atteste la prise de conscience du PCC face ces menaces. La priorité est, et reste, centrée sur la croissance économique et notamment sur le développement des infrastructures et des industries lourdes : cela permet au gouvernement chinois de garantir un accès à l’emploi. En 1987, la Chine comptait 0,97 million de kilomètres d’autoroute contre 3,58 millions en 2007, soit une croissance de 265 % en 20 ans (Zhang et Lahr, 2014). Afin de répondre aux besoins croissants de la population chinoise, les logements, les routes, les chemins de fer et aéroports ont été une priorité de développement pour Pékin. Cependant, le secteur de la construction a un fort impact sur l’environnement en consommant une quantité importante d’énergie, et de ressources. Ainsi, depuis les années 1990, les problèmes environnementaux se sont cumulés en Chine résultant de la politique de cette « croissante à tout prix » prônée par le PCC (Huchet, 2016). Cela a accentué les inégalités sociales et territoriales : Pékin s’est ainsi vu obligé d’apporter une réponse.

La dégradation de l’air est un des points les plus visibles de cette détérioration de l’environnement. Une étude réalisée par la Banque Mondiale atteste que les habitants de Pékin n’ont respiré, entre 2008 et 2015, de l’air correspondant aux normes de l’Organisation Mondiale de la Santé que pendant 55 jours (Huchet, 2016). Vivre à Pékin reviendrait à fumer 23 cigarettes par jour ou vivre dans l’espace fumeur d’un aéroport américain. En 2001, une autre étude réalisée par la Banque Mondiale affirmait que, parmi les 20 villes les plus polluées au monde, 16 sont des villes chinoises. Dès le début des années 2000, Pékin atteignait des niveaux de pollution 5 fois supérieurs à ceux de Tokyo en 1960, pendant son ère industrielle. L’épisode de qualité catastrophique de l’air de 2013, nommé airpocalypse (Huchet, 2016), provoqué notamment par la désertification dans le nord du territoire, a plongé Pékin dans une fumée jaune qui a conduit à une réelle prise de conscience de la population chinoise quant aux dangers climatiques (Huchet, 2016).

L’eau des fleuves et des nappes phréatiques a également été fortement dégradées par la croissance à « tout prix » orchestrée par le PCC pour sortir son pays de la pauvreté. Si cela a en effet permis à des millions de chinois de vaincre la pauvreté, l’urbanisation et la démographie rapide du pays ont conduit à la pollution et la surexploitation des eaux présentes sur le territoire. La Chine possède environ 20% de la population mondiale mais détient seulement 5 à 6% d’eau douce sur son territoire ce qui fait de l’eau un réel enjeu et défi. Deux tiers des villes chinoises n’ont pas un accès courant à l’eau potable (Au long, Liu, 2010). Le sud de la Chine est constamment sujet à des inondations pendant que le nord, lui, souffre de désertification et de sécheresse (Maréchal, 2017).

Selon les Nations-Unies, la Chine fait partie des treize pays qui vont devoir faire face à des conditions extrêmes de raréfaction de l’eau et d’inégalités sociales liées à ce phénomène. En plus d’être vitale, la question de l’eau est essentielle en Chine afin d’assurer la sécurité alimentaire du pays : elle est nécessaire au développement de l’agriculture. Cependant, le secteur est responsable d’un gaspillage et d’une consommation importante. Pékin a dû mettre en place des travaux de transferts des eaux afin d’essayer de réduire ses inégalités d’accès, notamment dans le nord du pays (Lasserre, 2005). En outre, la raréfaction de cette ressource entraine une véritable guerre de l’eau entre les provinces chinoises, principalement celles traversées par les lacs et les fleuves : aucune ne respecte les quotas nationaux d’utilisation. Les régions du grand nord et du nord-est de la Chine utilisent l’eau présente dans les nappes phréatiques de manière insoutenable (Huchet, 2016). Dans la province de Shanxi, le niveau des nappes phréatiques baisserait de 3 mètres par an mais se régénérait de seulement 3 millimètres. Selon cette étude, il est estimé que le bassin du Yucheng disparaitrait totalement d’ici trente ans si l’exploitation est maintenue comme telle. Le bassin permet, aujourd’hui, de soutenir 60% de la production agricole de la région. Sa disparition entrainerait de lourdes conséquences sur la sécurité sociale, économique et alimentaire de la province (Huchet, 2016).  D’une manière générale, il est évalué que 13% des lacs ont disparus en Chine.  En outre, cela la rend de plus en plus vulnérable : une étude de la Banque Mondiale, réalisée en 2007, témoigne que la dégradation de l’environnement avait engendré, sur l’année 2003, une perte dans les récoltes agricoles estimées à 30 milliards de yuan (The World Bank, 2007).

Parallèlement, les dégradations successives de l’air et de l’eau engendrent des problèmes sociaux et économiques. En effet, l’érosion et la dégradation des sols (à cause de la pollution) conduisent à une diminution des ressources agricoles mettant à mal la croissance économique chinoise mais surtout la stabilité sociale du pays en ne pouvant garantir un accès à tous aux ressources nourricières. Sur les 660 grandes villes que comptent la Chine, 440 souffrent de pénurie d’eau, soit 353 millions de personnes (Ministère des Ressources Naturelles de la République Populaire de Chine, nd). Les inégalités entre provinces sont également source de tension : le nord du pays qui possède 42,41% de la population chinoise ne dispose que de 19,84% des ressources en eau. En revanche, le sud possède 80,16% des ressources en eau et héberge 57,59% de la population (Cai, 2005).

Les problèmes sanitaires sont, eux aussi, croissants : 1,6 millions de personnes seraient mortes à cause de la pollution de l’air en Chine soit 4400 par jour (A Muller, 2015). De plus, 70 à 80% des cancers diagnostiqués à Pékin sont dû à la pollution de l’air et de l’eau de la capitale. Une étude réalisée par Earth Policy Institute[2] atteste que la province du Shanxi enregistre le taux de malformations à la naissance le plus élevé au monde, soit 8,4%, en raison de l’air respirée par la population. Un niveau très élevé de SO (dioxyde de souffre) et d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, dégagés par la combustion du charbon, en est la cause[3].

Les contestations de la population grandissantes obligent Pékin, qui cherche à protéger la légitimité du PCC, à y répondre. Car, comme l’indique la sinologue Alice Ekman « seul le Parti compte » (Ekman, 2020). En 2005, 50 000 « agitations populaires » ont été comptabilisées pour motif environnemental (Czaszewicz, 2021). Ainsi, Pékin s’est vu contraint, dès 2011, de devoir fermer des usines responsables d’une importante pollution comme le complexe pétrochimique de Dalian dans le nord-ouest du pays. De nombreux projets industriels ont également dû être stoppés face aux contestations sociales. En mai 2014, dans la province du Zhejiang, à Hangzhou, la population s’est fortement opposée à la construction d’un incinérateur de déchets.  En 2012, les complexes pétrochimiques dans le port de Ningbo, les usines chimiques à Xiamen en 2007 ou encore l’usine de cuivre à Chengdu en 2012, n’ont pu être réalisées (Huchet, 2016). Toutefois, si ces contestations sociales peuvent traduire d’une prise de conscience de l’opinion publique, elles sont minoritaires. Malgré les victoires liées à l’arrêt ou le report des projets nuisibles à l’environnement, cela reste minime comparé aux projets entrepris chaque jour par le PCC aussi bien en Chine que dans les pays membre de la BRI.  Il maintient le contrôle de ces contestations afin d’éviter toute création d’une véritable société civile verte, à l’image de la réalité dépeinte dans le documentaire Under The Dome[4], analysant l’ampleur de la pollution atmosphérique en Chine, le long métrage vu par des millions de Chinois mais censuré depuis par les autorités publiques.

Également, la question écologique devient un véritable défi pour le Parti : 10% de son PIB y a été consacré entre 2003 et 2013 pour participer aux traitements des eaux polluées selon la BCE (Czaszewicz, 2021). Subséquemment, la politique environnementale vise principalement mise à apaiser l’opinion publique et à répondre aux différentes problématiques internes. Aussi, l’environnement et la question écologique deviennent un nouveau moyen de contrôle. L’environnement a été ajouté comme critère de réussite et d’efficacité auprès des gouverneurs régionaux qui étaient, jusqu’ici, seulement notés sur leur performance économique (Alexeeva, Roche, 2014). De plus, si les territoires les plus pollués sont situés à l’est, c’est à l’ouest, dans les régions autonomes du Xinjiang et du Tibet, que se situent les potentielles capacités de développement des énergies renouvelables (ENR). Riche en ressources naturelles, le grand ouest chinois, possède un fort potentiel aux yeux de Pékin. Le développement de l’énergie solaire se fait, également, grâce aux régions du Xinjiang, du Tibet et de la Mongolie Intérieure en possédant des plaines désertiques favorables à la pose de panneaux photovoltaïques.  (Wang et Ren, 2010).  De ce fait, le développement des infrastructures nécessaires à la production d’énergies non fossiles permet au PCC de développer les régions les plus éloignées de sa capitale et de conserver une mainmise sur ces dernières.

In fine, la question centrale de cette prise en compte environnementale par Pékin réside dans son mix-énergétique. Car, si des mesures ont été prises pour tenter de répondre aux pics de pollution de l’air, à la dégradation des sols et des eaux, la croissance économique nécessite une consommation, (trop), importante d’énergie. Aujourd’hui, le véritable enjeu se situe au cœur de cette question énergétique. Le mix-énergétique chinois est toujours très orienté vers le charbon malgré le souhait de diversifier ses sources d’approvisionnement. Pékin n’entend pas remettre en question sa croissance économique, ni même la consommation des ménages chinois, afin de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre, mais plutôt, à tendre vers un mix-énergétique plus vert et durable. Cela lui permet, à priori, de conserver sa croissance économique. De la sorte, les énergies vertes représentent un enjeu crucial pour le régime chinois qui cherche coute que coute à les développer sur son territoire. Si les motivations peuvent être environnementales et sociales, elles sont, avant tout, économiques : le marché écologique devient un véritable marché financier pour Pékin.

1.2.  Le mix-énergétique chinois : entre opportunités vertes et dépendance au charbon

Le paradoxe de la question écologique chinoise est bien ici : leader sur le marché des énergies renouvelables ou plus important pollueur mondial ? Quel terme peut aujourd’hui être utilisé pour décrire la RPC ? Premier importateur et consommateur d’énergies au monde, la Chine demeure très dépendante de ses importations de pétrole et de gaz afin de satisfaire sa consommation énergétique. Aujourd’hui, les principales sources de pollution, des émissions de GES, proviennent du charbon, du gaz et du pétrole, soit les trois ressources les plus utilisées dans le mix-énergétique chinois. Pékin cherche ainsi, d’une part à réduire sa dépendance face aux pays exportateurs de matières premières et d’autre part à devenir autonome en énergie à travers, notamment, les énergies renouvelables.

En 2019, la RPC est responsable de 30% des émissions de GES mondiales (Monjon et Poncet, 2018). Entre 2000 et 2006, ses émissions de CO2 ont augmenté de 53% passant de 19 millions de tonnes à 27 millions de tonnes : les centrales thermiques à charbon sont la principale cause de cette pollution. Elles ont émis sur cette même période un supplément de 7 millions de tonnes.  Les centrales thermiques à charbon, issues de l’ère maoïste, sont très polluantes : 1400 sont aujourd’hui comptabilisées sur le territoire contre 647 aux États-Unis (Huchet, 2016). Elles sont responsables du rejet de 375 millions de tonnes de cendres de charbon qui participent activement à la pollution atmosphérique. L’extraction du charbon dans les mines est également responsable de la pollution des nappes phréatiques et des problèmes d’érosion des sols. Si l’extraction du charbon pose, déjà un problème environnemental, sa combustion est pire. La combustion de charbon serait responsable de près de la moitié des émissions polluantes de l’air (notamment des particules polluantes PM2,5[5]) ainsi que des émissions radioactives sur le territoire chinois. Au niveau mondial, le charbon est à l’origine de près de 42% des émissions de CO2 : la RPC en est responsable à hauteur de 20%.  Ainsi, les centrales thermiques à charbon sont devenues la cible des politiques publiques afin de limiter la pollution : les plus petites, soient les plus polluantes, ont été, pour certaines, contraintes de fermer. Une légère baisse des émissions de GES avait pu être visible. Toutefois, si cette diminution souhaite être maintenue dans le temps, cela implique de fermer toutes les petites centrales thermiques à charbon du pays : elles représentent 50% de celles présentes (Huchet, 2016).

Il y a bien évidemment une très forte corrélation positive entre croissance économique et émissions de GES : tant que la croissance chinoise se maintiendra, nous pouvons difficilement imaginer une baisse importante de ces émissions, sans une réforme radicale du mode de production énergétique.  Le charbon représente environ 60% de son mix-énergétique. Si ce dernier baissait depuis 2012, nous pouvons observer, depuis 2014, une légère reprise (Testard, 2020).

Plusieurs raisons expliquent cette dépendance énergétique au charbon. Tout d’abord, la Chine en possède en quantité importante sur son propre territoire lui permettant ainsi d’être maîtresse de sa propre extraction d’énergie. La RPC est la première productrice mondiale de charbon avec 46,9 % de la production mondiale et 13% des réserves mondiales, derrière les États-Unis et la Russie. En plus, le coût de cette extraction est peu élevé et ne demande pas nécessairement le développement de technologie sophistiquée.  En outre, le charbon était, sous Mao, un moyen d’assurer le développement de l’économie chinoise à travers la production industrielle et la construction : 45% de la consommation de charbon y était consacrée. (Huchet, 2016). La croissance chinoise a principalement reposé sur cette ressource, particulièrement depuis les années 1990, lorsque l’industrie lourde était au cœur du développement économique planifié. La construction et l’industrie lourde ont permis le décollage économique du pays, de même que l’augmentation du niveau de vie des citoyens chinois. L’économie planifiée a permis, à la RPC, d’atteindre un niveau de vie qui « rattrapait » celui des pays occidentaux. Dans les années 1990, le secteur de la construction atteignait les 230 millions de mètres carrés de construction : il a atteint un pic en 2012 avec 1,8 milliards de mètres carrés (Huchet, 2016). Cette stratégie de développement économique, si elle a fortement aidé Pékin à se hisser à la deuxième place de l’économie mondiale, celui lui a couté une lourde dépendance au charbon et les conséquences environnementales qu’elle implique (Monjon et Poncet, 2018). De plus, la conséquente croissance démographique amplifie la demande d’électricité au charbon. En Chine, en 2010, les centrales thermiques à charbon représentent environ 80% de la production d’électricité. Cette consommation a été multiplié par 13,5 depuis 1980 (Alexeeva et Roche 2014). La place du charbon, au centre des problèmes environnementaux, incite le régime à revoir à la baisse cette consommation.

En outre, la situation très critique accroit cette préoccupation car 15% de l’eau douce est actuellement utilisée pour produire le charbon. Nous pouvons ainsi espérer, que la raréfaction de cette ressource vitale, motive le PCC à se tourner vers d’autres sources d’énergies moins polluantes. Le nucléaire connaît à ce titre un développement qui peut être encourageant. Bien qu’il ne représente que 4% de son mix-énergétique, cela reste plus élevé que les autres pays en développement, si nous considérons toujours le statut de la Chine sous ce prisme. Concernant les énergies renouvelables, 13% sont actuellement produites et consommées en Chine : cela laisse encore une marge d’investissement importante. Ainsi, Pékin s’est engagé à atteindre, d’ici 2030, les 25% d’énergies renouvelables dans la composition de son mix-énergétique (Lemaître, 2020).

Le 12ème plan quinquennal, publié par la nouvelle équipe dirigeante en 2013, atteste la volonté du PCC de diversifier ses sources d’énergies afin de se tourner vers les ENR. Si ce 12ème plan quinquennal peut régulièrement être présenté comme le premier plan prenant en compte l’environnement, cela reste à nuancer. En effet, les objectifs énergétiques du 11ème plan quinquennal (2005-2010), visaient également à réduire la consommation d’énergie de 20% et d’augmenter de 15% la production d’ENR avant 2020 (Alexeeva et Roche, 2014).  Aussi, c’est lors du 10ème plan quinquennal (2000-2005) que des objectifs environnementaux apparaissent clairement et pour la première fois. Pékin y prévoyait d’augmenter la part des surfaces boisées de 18,2%, de réduire la décharge des polluants urbains de 10% et d’intensifier la création d’espaces verts en ville.  Si les objectifs relatifs à la baisse du charbon n’ont pas été atteints lors de ce plan, la priorité était toujours restée sur la croissance économique, ces politiques reflètent bien les inquiétudes, dès 2000, du gouvernement chinois quant à la nécessité de diversifier les sources de son mix-énergétique (Romano, 2013).

La dépendance au charbon a longtemps valu à la RPC l’appellation de plus gros pollueur mondial. Cependant, il n’en n’est pas moins que le pays est aujourd’hui le premier producteur d’énergies renouvelables au monde. En plus d’une prise de conscience environnementale, malheureusement, grâce aux nombreuses crises connues sur son territoire, Pékin a compris que sa croissance économique allait s’essouffler s’il ne changeait pas son mode de production. Ainsi, observant la prise de conscience mondiale quant à l’impact négatif de l’Homme sur l’environnement, Pékin y a vu une aubaine économique. En effet, si les ENR ont été développées avec l’objectif d’atteindre une plus grande autonomie énergétique, elles sont également une importante source de croissance économique. Pékin est aujourd’hui le leader des batteries en lithium, utilisées pour les voitures électriques, des panneaux solaires et éoliennes, exportés dans le monde entier (Czaszewicz, 2021). Lors du 12ème plan quinquennal, le régime a annoncé son souhait de bâtir une société durable et respectueuse de l’environnement en y consacrant 1,4% de son PIB et en essayant de réduire sa consommation d’énergies. De la sorte, la Chine s’est engagée à réduire de 16% son intensité énergétique et de 17% par unité de PIB par rapport à 2010, ses émissions de dioxyde de carbone (Alexeeva et Roche, 2014). Afin d’atteindre ses objectifs, le gouvernement chinois prévoit d’augmenter de 11,4% la part des ENR dans son énergie primaire et de 30% dans sa production d’électricité. L’hydroélectricité occupe une place privilégiée car c’est grâce à elle que le gouvernement prévoit d’atteindre ses objectifs « verts » de son 12ème plan (Alexeeva et Roche, 2014). Subséquemment, les investissements dans les énergies vertes ont été multipliés par 15 en plus de 10 ans : ils sont passés de 8,8 milliards de dollars, en 2005, à 132 en 2017.

Aujourd’hui, la Chine cherche à s’imposer comme le leader des énergies vertes en développant des programmes d’investissements et d’innovation. Car si aujourd’hui les brevets scientifiques, liés à ces sources d’énergies, sont majoritairement détenus par les États-Unis, le Japon et les pays européens, la RPC cherche à devenir un acteur incontournable. Pour ce fait, elle investit massivement dans le secteur éolien au point d’en devenir le numéro un mondial. (Alexeeva et Roche, 2014). En 2018, la Chine représentait 30% de l’énergie mondiale solaire et détenait 29% des capacités éoliens sur son propre territoire. Afin de posséder la connaissance et les brevets suffisants pour développer cette industrie, le gouvernement chinois a imposé, en 2004, une loi indiquant qu’au moins 50% des éléments composant les turbines éoliennes devaient provenir d’entreprises chinoises. Dès 2005, le pourcentage a été revu à la hausse fixant le seuil à 70% d’éléments produits en Chine (Frauke et al, 2012). Les entreprises étrangères présentes sur le territoire chinois étaient dans l’obligation de transmettre une partie des connaissances technologiques aux entreprises chinoises ou bien de s’associer à des entreprises locales. Ainsi, la part des turbines produites en Chine a fortement augmenté : en 5 ans, la production est passé de 25 à 60% de la production mondiale et quatre entreprises chinoises, Sinovel, Goldwind, Dongfang Electric et Guodian United Power, sont devenues les premiers producteurs mondiaux de turbines éoliennes (Alexeeva et Roche, 2014). L’énergie solaire connaît, au même titre que l’éolien, un développement rapide : la Chine est aujourd’hui le premier producteur mondial de photovoltaïque et représentait, en 2018, 30% de l’énergie solaire mondiale (Czaszewicz, 2021). L’industrie solaire chinoise ne représentait que 1% du marché mondial en 2003 : en 2008, le pays devient le plus grand producteur mondial. Le partenariat entre l’entreprise américaine First Solar Inc et le gouvernement chinois est à l’image de cette politique. Celui-ci lui a permis d’accéder aux technologies américaines afin de construire une centrale électrique solaire en Mongolie Intérieure (Alexeeva et Roche 2014).

En 2017, la Chine devance largement l’Europe et les États-Unis en termes d’investissements dans les ENR : 132,6 milliards de dollars y ont été investis contre 57,4 pour le premier et 56,9 milliards de dollars pour les Etats-Unis (Voïta, 2018). Ce développement permet à Pékin de se positionner comme leader des énergies renouvelables et d’imposer son leadership « vert » à l’international. Cette trajectoire environnementale, dites durable, menée par le PCC lui offre la possibilité d’accroître sa renommée et sa puissance au sein du système international. Car si la RPC était, au début des années 1990, un acteur peu engagé au sein des traités internationaux liés à la question climatique, elle est en aujourd’hui un des moteurs. Les projets dit respectueux de l’environnement, qu’elle entreprend sur son territoire, lui permettent de promouvoir une véritable vitrine verte à l’étranger. Celui lui assure, une partie, de sa crédibilité dans les organisations internationales liées à la question environnementale. Parallèlement, l’environnement est devenu un réel sujet de dualité avec les États-Unis et la Chine compte bien se positionner comme la puissance numéro une sur le sujet. Pékin n’entend pas laisser les Washington le devancer sur une thématique devenue aussi centrale au sein du système international. L’écologie et l’environnement sont devenus, au 21ème siècle, un nouveau levier de puissance.

2.  L’environnement : un nouveau levier de puissance au sein de l’ordre international

2.1. La montée en puissance de la Chine dans les organisations internationales liées à la question climatique et environnementale

Au même titre que les autres puissances étatiques, la Chine développe une stratégie environnementale qui lui permet d’accéder au statut de puissance politico-économique au sein du système international (Czaszewicz, 2021).  Aussi, le sommet organisé, en avril 2021, à l’initiative du nouveau président des États-Unis, Joe Biden, avec pour objectif de préparer les prochains accords climatiques internationaux, témoigne de l’importance que prend l’environnement au sein des relations internationales. De ce fait, depuis les années 2000, Pékin met en place de nombreux instruments consentants à asseoir sa position au sein de la gouvernance mondiale climatique. La Chine veut désormais apparaître comme championne des énergies vertes et comme acteur responsable luttant contre le dérèglement climatique. Néanmoins, ce positionnement peut être analysé comme relativement récent. Au début des négociations internationales liées à la question environnementale, la Chine n’avait aucune volonté d’en faire partie.

Paul G. Harris et Yu Hongyuan s’accordent à définir 4 phases de la participation chinoise au sein de la gouvernance climatique et environnementale mondiale. La première a débuté en 1992 quand il s’agissait de réunir les pays en voie de développement au sein d’une même instance internationale pour évoquer les questions climatiques et écologiques : la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) (Romano, 2013). La Chine s’est systématiquement opposée aux quotas et propositions annoncées par les pays occidentaux au sein de cette convention. La deuxième phase, comme définie par les chercheurs, s’apparente à cette constante opposition entre la Chine et les pays développés. Le gouvernement chinois prônait une « responsabilité commune mais différenciée » afin de ne pas limiter la croissance économique des pays en développement (Romano, 2013).  En effet, jouant de ce statut, la RPC ne voulait absolument pas se voir imposer des restrictions environnementales pouvant contraindre son développement économique face à une responsabilité environnementale qu’elle jugeait comme appartenant aux pays occidentaux (Romano, 2013). Les mesures prises au sein des instances internationales visent à limiter les émissions de GES et impliquent, subséquemment, des réformes économiques afin de prendre en compte les enjeux environnementaux ce que la Chine n’entend pas réaliser. La troisième phase débuterait en 1997 lorsque la RPC commence à participer aux négociations internationales. En 1997, elle va signer l’accord de Kyoto puis le ratifier en 2002 : cela marquera son entrée dans la gouvernance climatique mondiale (Czaszewicz, 2021).   Lorsqu’elle ratifie, en 2002, les accords de Kyoto, c’est sous le statut des « pays non annexe 1 ». Le statut ne contraint pas les émissions de GES des pays et n’oblige pas la vérification des GES émis par un organisme indépendant (Gaulard, 2017). Aussi, le gouvernement chinois n’a cessé de prôner une prise en compte des émissions de CO2 « par tête » afin de mettre en avant la responsabilité des pays occidentaux. Les émissions par tête en Chine sont relativement faibles en raison de sa démographie importante : elles atteignaient 6,8 tonnes en 2010 contre 16,9 pour les États-Unis (Gaulard, 2017).  De plus, encore aujourd’hui, elle n’hésite pas à souligner l’impact environnemental des entreprises étrangères sur son territoire et des biens de consommation produits à destination de l’Occident : entre un quart et un tiers de ses émissions de GES provenaient des entreprises étrangères (Hache, 2019).  C’est sous couvert de ces arguments que la Chine refusait de signer les quotas d’émissions de CO2 dans le cadre des accords de Kyoto I et II.

La dernière phase commencerait en 2007, quand le gouvernement chinois met en place une réelle stratégie « verte » et s’engage auprès de la communauté internationale. La Conférence des Parties, la 13ème CNUUCC, soit la COP13 (Conférence des Parties), représente le véritable point de départ de cet engagement au sein des traités internationaux liés à l’environnement. La Chine s’y est présentée comme un véritable moteur cherchant, cette fois-ci, à faire en sorte que les pays en développement soient intégrés, sensibilisés, et responsabilisés au sein de ces accords internationaux. Définitivement, c’est lors du sommet de Bali (2007), que sa montée en puissance au sein des négociations internationales liées aux thématiques environnementales débute (Romano, 2013). Néanmoins, cet activisme reste à nuancer, puisque, deux ans plus tard, en 2009, lors de la conférence de Copenhague sur le climat, la Chine s’est opposée à la mise en place de mesures vérifiant le respect de l’accord, pourtant non contraignant. Pékin et Washington, les deux plus gros pollueurs mondiaux, responsables de 42% des émissions de GES, se sont arrangés tout le long de cette conférence pour conserver leur souveraineté sur les questions climatiques et économiques qui en découlent (Gaulard, 2017).  Il est donc important de préciser que malgré une responsabilité de plus en plus assumée et une volonté d’agir en faveur des enjeux environnementaux, les intérêts économiques restent primordiaux pour Pékin.  En outre, les premiers arguments des années 1990, concernant ses émissions de GES n’étaient plus d’actualité : en 2005 la Chine devance les États-Unis et est responsable, en 2014, de 27% des émissions carbonées mondiales (Hache, 2019).

La volonté de devenir une « puissance verte » a été réaffirmée par le gouvernement chinois en 2015, lors de la COP 21, à Paris, ratifiée en 2019. La COP21 marque ainsi un autre véritable tournant en affichant la volonté de leadership de la Chine au sein de cette gouvernance climatique. Dès lors, certains sinologues s’accordent à définir une cinquième phase: l’émergence d’une société civile chinoise « écologique » et désireuse de prendre en compte les enjeux environnementaux dans sa vie quotidienne (Hache, 2019). Sous le prisme international, le cinquième temps de cette gouvernance mondiale climatique, peut être identifié comme la mise en place d’une réelle stratégie diplomatique verte afin d’accroître sa puissance et son leadership. Les Nouvelles Routes de la soie traduisent le désir de l’Empire du Milieu d’élargir sa puissance au sein du système international. Afin de lier son projet à la problématique environnementale, le gouvernement chinois a créé en 2017, la « Green Belt and Road » : la Nouvelle Route de la soie verte (Gavekal, 2021). Cette dernière vante l’engagement chinois au sein de la mouvance environnementale mondiale, ainsi que son ambition d’aider les pays membres de l’initiative à tendre vers une croissante durable et respectueuse des enjeux environnementaux. Pour ce faire, la Chine multiplie les investissements dans les ENR au sein de ces pays : 1,4 milliard de dollars y sont promis par le gouvernement pour investir en Afrique (Gavekal, 2021).  En outre, 8 ans après les accords de Copenhague, présentés comme un véritable échec par les médias occidentaux, c’est grâce à la Chine et au président français Emmanuel Macron, que les accords de la COP21 sont appelés à être respectés par les États les ayant ratifiés (Gemenne, 2019).   Les capacités de négociations chinoises et son influence au sein du système international ont d’ailleurs permis l’adoption du texte final de la COP21 sur les Accords de Paris, bloqués par le Nicaragua (Gemenne, 2019).

En 2021, la Chine accueillera la COP15 sur la Convention sur la diversité biologique, visant à promouvoir le respect de la biodiversité et des biens communs mondiaux. Si la RPC affirme que l’accueil de ce Sommet atteste la reconnaissance de la communauté internationale face à son engagement pour sauvegarder la biodiversité, cela met surtout en valeur l’activisme de Pékin quant à la gouvernance environnementale mondiale et son désir de leadership.

In fine, la RPC a compris l’enjeu de ce nouveau levier de puissance : l’environnement et cette diplomatie verte vont lui permettre de se présenter comme un acteur responsable au sein du système international et de détenir, dans un domaine de plus, une position de leader (Voïta, 2018). Grâce à la promotion de ses villes vertes, comme la ville de Shenyang, et de ses investissements dans les ENR dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la crédibilité chinoise est renforcée auprès de la communauté internationale (Romano, 2013).

En outre, si l’environnement est un nouvel outil de soft power et moyen d’affirmer sa puissance, il représente également un nouveau point de rivalité avec les États-Unis. Le retrait américain des Accords de Paris décidé par l’ex-président des États-Unis, Donald Trump, a renforcé la position chinoise au sein de la gouvernance mondiale climatique, encouragent Xi Jinping à redoubler d’efforts pour isoler, encore plus, Washington.

2.2. L’environnement : un nouveau point de rivalité avec les États-Unis ?

Si les États-Unis sont régulièrement présentés comme opposés à RPC, les deux pays se sont accordés durant les années 2000 pour ne pas se voir imposer un accord climatique contraignant leur croissance économique (Alex et Tasse, 2020). En effet, les États-Unis sont loin d’être le moteur de cette mouvance environnementale mondiale. Première puissance économique mondiale et deuxième plus gros pollueur, les similitudes avec la Chine sont nombreuses : leurs priorités sont également orientées vers leur croissance économique et leur souhait de maintenir leur position hégémonique au sein de l’ordre international.  Ainsi, en 2007, lors du sommet de Bali, c’est avec réticence que les États-Unis ont accepté de renouveler les accords de Kyoto, qui arrivaient à échéance en 2012, afin de se fixer de nouveaux objectifs environnementaux. Si l’élection de Barack Obama en 2008 a relancé les espoirs de voir les États-Unis s’engager pour le climat, la conférence de Copenhague a démontré le contraire. Car si la RPC est régulièrement pointée du doigt comme étant le responsable de l’échec de cet accord par les médias occidentaux, il ne faut pas oublier que les États-Unis se sont aussi opposés à la signature d’un texte qui leur serait contraignant. L’accord de Bali est régulièrement présenté comme un accord négocié seulement entre les deux plus grosses puissances polluantes de la planète (Chine et États-Unis). Toutefois, ce texte résulte, avant tout, d’un compromis entre les pays en développement, permettant aux États-Unis de s’éclipser en toute discrétion de leur responsabilité environnementale (Gemenne, 2019). En 2014, Barack Obama a de nouveau tenté d’engager son pays au sein de la coopération internationale sur le climat :  cela ressemblait avant tout à un green-washing diplomatique. Car, c’est tout naturellement qu’il va se tourner vers sa principale rivale : la Chine. Les deux puissances vont alors s’entendre sur un accord bilatéral avec comme objectif un engagement mutuel pour réduire leurs émissions de GES de 26 à 28% d’ici 2025 (Hache, 2019). N’ayant aucune valeur juridique cet arrangement semble en effet davantage s’inscrire dans une véritable stratégie de diplomatie verte pour le climat dans le but d’assurer leur crédibilité sur la scène internationale lors des négociations interétatiques. Néanmoins, cet accord conserve une symbolique forte : cela appuie de nouveau la volonté du gouvernement chinois de devenir un acteur majeur de la problématique environnementale, et ce, un an avant le début des négociations du Sommet de Paris.  De plus, c’est la première fois que le pays s’engage sur une réelle date (2030) pour réduire ses émissions de GES. En outre, la RPC assume la croissance exorbitante de ses émissions et la limite de sa croissance économique au vu des enjeux environnementaux, si rien n’est modifié. Le discours de Barak Obama, devant le congrès en février 2009, souligne l’importance de l’enjeu climatique dans cette guerre de puissance : « Nous savons que le pays qui parviendra à exploiter la puissance de l’énergie propre et renouvelable conduira le 21ème siècle. Et, pour le moment, c’est la Chine qui a lancé le plus grand effort de l’histoire afin de rendre son économie efficiente sur le plan énergétique. […] Je n’accepte pas un futur où les emplois et les industries de demain prendront racine hors de nos frontières. […] Il est temps pour l’Amérique de reprendre son leadership. » Son appuie l’enjeu stratégique de l’environnement au sein des relations internationales et la place que prenait, dès 2009, la Chine sur la thématique (Maréchal, 2012).

Cependant, en novembre 2016, date d’élection de Donald Trump, la problématique internationale climatique va prendre, une toute autre couleur, et va tendre vers une montée en puissance, presque sans adversaire, de la Chine au sein de la gouvernance mondiale climatique. Quatre jours après la ratification des Accords de Paris (4 novembre 2016), les États-Unis élisent Donald Trump, Président climato-sceptique convaincu. Très rapidement, il va les dénoncer et nier toute responsabilité humaine, et notamment étasunienne, sur les dérèglements climatiques. En juin 2017, il s’en retire officiellement par le biais d’un décret présidentiel. Même si le mouvement citoyen « We are still in » a permis d’atténuer le retrait de la plus grande puissance mondiale dans un accord qui était très largement médiatisé, cela n’a pas atténué la place centrale qu’a prise Pékin. Au contraire, le vide laissé par Donald Trump a permis à Xi Jinping de se présenter comme le véritable leader des enjeux environnementaux et in fine d’asseoir l’idée d’un pays responsable face aux défis mondiaux du 21ème siècle. C’est d’ailleurs la même année que le gouvernement chinois va lancer la route de la soie verte, venant, définitivement, le placer comme leader de cette question écologique. L’environnement est, au 21ème, un véritable enjeu de puissance s’inscrivant dans une réelle stratégie de soft power.

Dans un contexte de compétition stratégique, principalement commerciale, la question climatique est venue cristalliser les désaccords entre les deux puissances au détriment des États-Unis. Pékin y a vu le moment idéal pour isoler encore plus Washington sur la scène internationale, déjà largement en retrait du fait du protectionnisme prôné par Donald Trump. Pendant que l’administration Trump se contentait de rappeler la guerre qu’il allait mener contre le gouvernement de Xi Jinping, Pékin en profitait, lui, pour « jouer la carte du multilatéralisme » comme l’explique le chercheur François Gemmenne. Xi Jinping a « déploré » et « regretté » le départ des États-Unis de l’Accord de Paris. Parallèlement, il a informé lors de la 75ème Assemblé des Nations Unies en septembre 2020, qu’il s’engageait à atteindre la neutralité carbone d’ici 2060 (Garic et Lemaître, 2020).  L’opposition de ces deux discours a permis, à Pékin, aussi paradoxal que cela puisse paraître au vu des nombreux désastres écologiques dans laquelle la Chine est impliquée, de se positionner comme l’acteur central de cette lutte climatique. Son rôle de leader au sein du système international s’est largement vu appuyé par le retrait américain et par les discours propagandistes de Xi Jinping promettant un engagement total de son pays. L’ambassade de la RPC en France indiquait dans un communiqué publié sur son site internet « Le retrait d’une certaine grande puissance de traités et d’organisations internationaux ne sauront pas changer la volonté commune de la communauté internationale, ni inverser la tendance historique de la coopération internationale »[6]. Cette déclaration accentue la rivalité entre les deux puissances et le désir de leadership de la RPC sur la gouvernance environnementale mondiale.

L’élection de Joe Biden en 2020 semble traduire le retour des États-Unis dans les Accords de Paris et dans les négociations internationales liées aux enjeux environnementaux. Néanmoins, la Chine parait prouver de jour en jour sa crédibilité sur le sujet ce qui n’est pas encore le cas des États-Unis.  Cette affirmation reste bien évidemment à nuancer au vu des paradoxes existants sur cette problématique écologique chinoise. Le sommet organisé virtuellement, en avril 2021, par Joe Biden et réunissant plus de 40 chefs d’État, assoie la volonté des États-Unis de redevenir un acteur clé de la problématique verte (Garic, 2021). La partie est cependant loin d’être gagnée pour le nouveau président des États-Unis face à la détermination de Xi Jinping de conserver ce rôle de leader vert (Donnet, 2021).  Les deux pays ont conservé, en 2021, leur classement de plus gros pollueur mondial et l’ampleur des dérèglements et catastrophes environnementales semblent nécessité une action rapide et coordonnée des deux puissances. Si sous Donald Trump le climat représentait un véritable point de tension, cela peut devenir un point de coopération entre les deux rivaux. Inversement, le risque de voir cette dualité renforcée est grande : l’environnement peut devenir un point de coopération comme un nouveau point de tension de leurs relations. John Kerry, envoyé spécial américain pour le climat, a rappelé lors d’une déclaration télévisée, en avril 2021, que la coopération sino-américaine en matière de climat était « absolument critique » et que malgré les désaccords entre les deux pays « le climat doit être séparé de tout ceci ». Ainsi, John Kerry et Xie Zhenhua ont affirmé le 16 avril 2021, à Shanghai, leur volonté de travailler ensemble sur les objectifs et enjeux climatiques (Le Monde, 2021).  Si ces discours peuvent laisser une lueur d’espoir, la réalité semble se montrer plus sombre. La Chine continue de développer son projet des Nouvelles Routes de la soie, projet ayant de multiples conséquences environnementales, et de passer des accords commerciaux avec de nombreux pays ne diminuant pas, de ce fait, les émissions de GES liées à sa croissance économique, toujours positive en 2021.

3. Une nouvelle route de la soie verte et durable ?

Si la Chine semble apparaître comme le leader de ces enjeux environnementaux mondiaux et se promouvoir comme une puissance responsable prenant en compte le climat et l’environnement cela reste à nuancer. S’il semble tout de même possible d’affirmer qu’une réelle prise de conscience a eu lieu de la part du gouvernement chinois, notamment en raison des nombreuses crises internes, de la croissance des inégalités sur son territoire et de la limite de sa croissance économique à long terme, au niveau international cela reste à relativiser. Car si Pékin a démontré son activisme au sein des organisations internationales liées aux questions environnementales, son projet des Nouvelles Routes de la soie se présente comme un réel paradoxe voire une opposition totale à son discours vert.  Bien qu’en 2017, lors du forum de la BRI, Xi Jinping ait insisté sur la prise en compte de l’environnement et que les lignes directives des Nouvelles Routes de la soie verte aient été publiées en mai 2017 (Treyer et Rankovic, 2019), les secteurs investis par l’initiative chinoise restent, pour reprendre l’expression de Benoît Vermander, plus bruns que verts. Dès 2007, le sinologue se questionnait sur l’avenir d’une « Chine brune ou d’une Chine verte », le projet lancé par Xi Jinping en 2013 et l’activisme chinois au sein de la scène internationale sur les thématiques climatiques, rendent le débat toujours d’actualité.

Il est largement possible d’affirmer que le projet des Nouvelles Routes de la soie soutient des projets bien plus polluants que respectueux de l’environnement. Car si effectivement des centrales solaires, des barrages hydroélectriques et des parcs éoliens sont mis en place dans les pays de la BRI, une étude réalisée par le World Resources Insitute en collaboration avec le Global Development Policy Center de Boston, affirme que les investissements dans les énergies fossiles restent majeurs (Lachlan et Ladislaw, 2019).  Le rapport atteste que « la plupart des projets énergétiques et de transports sont encore étroitement liés aux secteurs traditionnels » souvent très polluants, comme le charbon et le pétrole. 240 projets à base de charbon auraient été financés dans le cadre de la BRI selon le Global Environnement Institute[7]. Les projets dits verts, permettent au PCC de cacher les différents investissements très néfastes à l’environnement et contradictoires aux engagements internationaux signés. Un quart des centrales à charbon dans le monde (sans compter celles présentes en RPC) sont construites ou financées par des entreprises chinoises (Le Belzic, 2019). Premier fournisseur de charbon au monde, si la Chine essaye de le diminuer sur son territoire, elle maintient cette production de charbon dans les pays de la BRI, participant à leur pollution atmosphérique. Ainsi, de nombreuses alertes sont lancées quant à l’incompatibilité de l’initiative chinoise et des objectifs fixés lors des Accords de Paris. En effet, malgré les investissements dans le secteur des énergies renouvelables, le projet des Nouvelles Routes de la soie met en danger les accords climatiques internationaux. De la sorte, des chercheurs de l’université de Boston aux États-Unis affirment que les investissements, dans les pays de la BRI, dans les centrales électriques, augmenteront les émissions de dioxyde de carbone d’environ 400 millions de tonnes par an, soit 1% des émissions mondiales seulement sur les investissements réalisés par le projet chinois (Gavekal, 2021).   Malgré l’engagement de Xi Jinping au sein des accords de Paris et son souhait de créer une BRI verte et durable, il semble qu’ils soient réellement remis en cause. Le premier problème quant à une qualification « verte » de la BRI, est d’ordre juridique : il n’existe aujourd’hui aucune institution internationale pour vérifier que le projet respecte les accords climatiques et s’assure que le pays respecte ses « promesses vertes ». Il apparaît seulement possible de se contenter des discours de Xi Jinping et des chiffres délivrés par le régime, parfois douteux. Toutefois, selon le centre Tsinghua, parmi les 126 pays, qui avaient signé des accords avec la Chine en 2019, 17 d’entre eux sont dans l’impossibilité de maintenir les objectifs des Accords de Paris à cause des projets d’infrastructures réalisés par le PCC.  Ainsi, certains pays comme la Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite ou encore l’Indonésie, devraient réduire leurs émissions de CO2 de 68% d’ici 2050 s’ils souhaitent atteindre les objectifs signés à Paris (Lachlan et Ladislaw, 2019). De plus, les 126 pays seraient responsables de 66% des émissions de GES : cela conduirait à un réchauffement de près de 3°C en 2050, même si les autres pays non signataires du projet de la BRI, respectent les Accords de Paris (Lachlan et Ladislaw, 2019).

En outre, si certaines énergies sont qualifiées de propres, comme l’énergie hydroélectrique, la création de cette dernière est loin d’être respectueuse de l’environnement. Même si les investissements chinois dans le secteur des ENR ont augmenté dans les États de la BRI, cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient respectueux de l’environnement. Les sociétés chinoises ont massivement investi dans le secteur énergétique brésilien et principalement dans le secteur de l’énergie hydroélectrique : elles représentent 70% des capacités installées par les investissements chinois, soit 10% de la production nationale brésilienne. 93 barrages et la moitié de la production d’hydroélectricité de Sao Paulo appartiennent à des groupes chinois (Maréchal, 2017). L’entreprise chinoise China Three Gorges Corps, une entreprise d’État connue pour avoir construit la plus grande centrale hydroélectrique du monde sur le fleuve Yangzi en Chine, est le deuxième producteur d’électricité au Brésil. Toutefois, cette énergie propre mais « non verte », nécessite, en plus de la construction de barrages, de nombreux autres investissements comme des lignes de transmission à haute tension. Les 4600 KLM de lignes construites au Brésil, traversent la forêt amazonienne et détruisent de nombreux écosystèmes naturels (Maréchal, 2017). Les barrages que construit le PCC pour développer l’énergie hydroélectrique sont souvent plus néfastes et dangereux pour l’environnement que les centrales à charbon déjà sur place.

A cela s’ajoute les conséquences écologiques désastreuses du projet des Nouvelles Routes de la soie. L’Asie centrale connaît des pics de pollution importants en raison des industries lourdes très polluantes déplacées dans ces pays. Ils permettent à Pékin de se justifier d’une baisse de pollution atmosphérique sur son territoire. Les vallées et les montagnes sont également détruites pour permettre le passage des autoroutes et chemins de fer du projet.  Aussi, l’Asie du sud-est, est touchée par une déforestation massive à cause des projets de la BRI : le Vietnam, le Cambodge ou encore la Thaïlande voient leur écosystème réduit de jour en jour en raison de la construction d’infrastructures. A cette dégradation des écosystèmes s’ajoutent un bouleversement de la biodiversité et une surexploitation des ressources par le gouvernement chinois.  A ce titre, l’Afrique est le continent le plus concerné en raison de ses nombreuses ressources naturelles. Cameroun, le Gabon, la République du Congo et le Mozambique sont en ligne de mire sur le continent.  Il est aujourd’hui devenu le « bac à sable » de Pékin qui n’hésite pas à surexploiter les ressources naturelles nécessaires à la construction des infrastructures (sables, gravats) mais également de celles nécessaires à sa croissance économique (pétrole, gaz). Les minerais du continent, comme le fer en Guinée ou encore l’acier, sont de plus en prisés par Pékin qui chiffre même des ambitions dans son plan quinquennal. En décembre 2020, les autorités chinoises ont intégré des perspectives de développement du fer dans leur plan. En outre, vingt-quatre pays africains ont lancé un appel à Pékin pour mettre fin à la pêche illégale en Afrique de l’Ouest (Le Belzic, 2016).

Conclusion

Pour conclure, il semble indéniable que la Chine ait pris une place croissante au sein des organisations internationales liées aux enjeux environnementaux. Cependant cette place de leader vert qu’elle semble vouloir s’attribuer reste à nuancer et relativiser. Une réelle controverse existe entre les discours énoncés par Pékin et les projets réalisés notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. Toutefois, il est aujourd’hui difficile de se passer de la Chine sur un sujet d’envergure mondial, nous pouvons donc saluer son activisme en ce sens mais espérer que ses discours témoignent de la réalité, ce qui n’est pas le cas en 2021. La Chine reste dans une optique encore centrée sur sa croissance économique et si l’environnement est devenu un nouvel enjeu de puissance il est peu probable que le PCC en face une priorité absolue au détriment de sa croissance économique.  Les investissements massifs dans les énergies renouvelables apportent un nouvel outil diplomatique à Pékin lors des négociations internationales, mais encore une fois ces investissements sont à nuancer. Quoique ces énergies et technologies vertes soient présentées comme propres, elles ne sont pas toujours respectueuses de l’environnement et ont également leurs limites, notamment les batteries en lithium. Les exploitations des terres rares sont très néfastes pour l’environnement et la RPC maintient leurs exploitations.

L’environnement est bel est bien un nouvel outil de puissance au sein de l’ordre international. La Chine entend bien l’utiliser pour asseoir son hégémonie, ou du moins continuer à nuancer l’hégémonie américaine. Il devient également une nouvelle source de croissance économique et d’investissements. Toutefois, le projet des Nouvelles Routes de la soie et une prise en compte de l’environnement ne semblent aujourd’hui pas compatibles. Si le gouvernement chinois laisse paraître le contraire, les conséquences environnementales de cette initiative sont désastreuses.

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[1] Unité de mesure thermique correspondant aux thermies produites par une tonne de charbon.

[2] Organisation environnementale basée à Washington, fondée en 2001 par Lester Brown

[3] Etude citée dans le livre de La crise environnementale en Chine de Jean François Huchet et disponible en ligne sur le site de l’Earth Policy Institute (par Janet Larsen en mai 2011) : http://www.earth-policy.org/plan_b_updates/2011/update96

[4] « Under the Dome » documentaire réalisé par Chai Jing en 2015. Documentaire paru en Chine puis censurée par le gouvernement chinois. Traduit en français par Frédéric Dalléas et disponible sur Youtube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=ZS9qSjflwck

[5] Soit très fines, d’un rayon inférieur à 2,5 microns (1 micron = 0,001 mm).

[6]Ambassade de la République Populaire de Chine en France (2020). Paris. http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1820025.htm ,c. 22 mars 2021.

[7] Le Global Environnement Institute est une association chinoise non lucrative qui promeut « des solutions pour un développement durable. »