Recension. Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Louis, Florian (2025). 1904, Genèse du XXe siècle. Paris : PUF, 256 p., coll. « Une année dans l’Histoire ».

Ce livre est le premier ouvrage d’une nouvelle collection qui a pour vocation d’étudier le rôle d’événements historiques d’une année dans la marche de l’Histoire. Outre l’analyse des événements de l’année étudiée, cette collection propose également une réflexion de fond : dans quelle mesure des événements marquants d’une année peuvent-ils contenir, en germe, la suite de l’évolution historique ? L’introduction de l’auteur de cet ouvrage et directeur de ladite collection est, à ce titre, intéressante, en mettant en perspective une double interprétation possible, celle de détecter dans des événements clés des inflexions majeures pour les décennies suivantes ; et a contrario, le risque de lire a posteriori des successions d’événements comme découlant mécaniquement d’événements parfois isolés. L’auteur souligne que les possibles ne sont pas nécessaires, que les acteurs ont toujours des choix à effectuer, et qu’il est scientifiquement parfois hasardeux de lire un enchainement inévitable alors que se sont opérés des choix politiques qui n’étaient pas inévitables.

Florian Louis en appelle aussi à la théorie géopolitique d’Halford Mackinder, ce géographe britannique qui s’était efforcé de théoriser la rivalité russo-britannique dans son concept de Heartland. Pour Mackinder, la dynamique du monde se résume à l’affrontement entre puissances maritimes et puissances continentales, la puissance contrôlant le heartland, cet espace correspondant en gros à l’espace russe autour de l’Oural, se verra mécaniquement doté d’une puissance supérieure qui pourrait la conduire à dominer le monde.  Florian Louis estime qu’il s’agissait possiblement d’une théorie prémonitoire, ce qui demeure contestable : de nombreuses analyses ont déjà souligné les erreurs et postulats de cette théorie, son approche très déterministe, le fait qu’il n’a jamais imaginé l’émergence possible d’une puissance asiatique, le rôle exagéré que Mackinder alloue au chemin de fer, certes encore révolutionnaire à son époque mais donc l’impact encore aujourd’hui, malgré le développement des nouvelles routes de la soie, demeure limité – le trafic ferroviaire ne représente que 4 à 5% du trafic maritime entre Asie et Europe (Lasserre, 2020).

L’auteur se propose donc, dans cet ouvrage, d’exposer quatre événements majeurs à ses yeux de l’année 1904, et d’en analyser les conséquences à long terme sur la suite du siècle. Les quatre événements en question sont la féroce répression allemande dans sa colonie du Sud-Ouest africain (future Namibie) et le massacre des Herreros et des Namas ; la doctrine Roosevelt et l’émergence de la puissance impériale étatsunienne ; la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et la défaite russe qui eut un retentissement symbolique majeur, en ce qu’elle marquait la défaite d’une puissance européenne face à un adversaire asiatique, donc non -européen ; et l’Entente cordiale de 1904 entre France et Royaume-Uni, mettant fin à plusieurs siècles d’affrontements et intervenant quelques années après la crise politique de Fachoda.

L’auteur présente ainsi ces quatre cas étudié. Au Sud-Ouest africain allemand, la révolte des peuples herero et nama aurait montré les limites d’un impérialisme européen de plus en plus contesté. Elle a suscité une féroce répression qui place d’emblée le siècle sous le signe d’une brutalité dont il ne s’est pas départi. La prééminence européenne est également bousculée par l’émergence de nouvelles puissances. Le Japon inflige de lourds revers à la Russie lors d’un conflit qui préfigure par bien des aspects les guerres mondiales à venir. Les États-Unis, par la voix de leur président Theodore Roosevelt, assument plus ouvertement que jamais leur vocation impériale. Loin de faire contrepoids à cette marginalisation de l’Europe, l’Entente cordiale franco-britannique alimente une dynamique conflictuelle qui aboutit à l’embrasement généralisé de 1914 dont le Vieux Continent ressort très affaibli.

L’analyse est précise, le propos clair, les arguments étayés par de nombreux faits.

Dans la première étude de cas, le propos souligne bien l’engrenage de décisions qui ont conduit le gouvernement impérial allemand à opter, non seulement pour la répression, mais aussi pour le massacre délibéré et systématique des Herreros. Une telle décision, qui renvoie au racisme profondément enraciné chez les Européens de l’époque, introduit cependant une démarche idéologique : il ne s’agissait plus seulement de réprimer férocement pour mater une rébellion, mais d’éliminer un peuple. L’auteur relève par ailleurs que plusieurs cadres allemands impliqués dans cette tragédie, dont un certain Joseph Mendele[1], ont pu dès cette époque manier l’idée de la destruction délibérée d’un peuple.

Au-delà de l’histoire de cet épisode particulièrement sombre de la colonisation européenne, l’auteur voit le début de la chute de la domination européenne : l’Europe, en recourant ainsi à un massacre délibéré et pleinement assumé, aurait renié ses valeurs, avant-goût de la contestation anticoloniale à venir et de la chute de ses empires coloniaux. S’il est certain que ces exactions ont contribué à durablement ternir l’image des Européens, cette analyse est à nuancer. Tout d’abord, ce massacre est-il vraiment le premier ? Les États-Unis ont hésité sur la conduite à tenir à l’endroit des populations amérindiennes, une grande ambiguïté masquant mal que pour plusieurs décideurs, le massacre des Amérindiens était un outil servant les projets expansionnistes de la jeune république. Précisément, Washington ne s’embarrassait pas davantage de principes que les puissances européennes, ce dont l’auteur convient par ailleurs dans d’autres sections de l’ouvrage : les valeurs humanistes, les Lumières, la démocratie, tout ceci ne s’appliquait bien évidemment pas aux populations non-européennes ou non-occidentales. Et personne ne conclut que l’attitude étatsunienne à l’endroit des Amérindiens signe le début de leur déclin parce que leurs valeurs ont été ignorées. Cette interprétation que le massacre des Herreros signe le début du déclin de la puissance coloniale européenne, parce que les Européens se sont conduits en brutes, est donc contestable.

La deuxième étude de cas porte sur la doctrine Roosevelt, d’après l’énoncé clair du principe que les États-Unis se réservent toute latitude pour intervenir dans les affaires des États des Amériques, pour officiellement en assurer la bonne gouvernance. Le président Roosevelt énonce ainsi très clairement sa volonté de superviser la gouvernance de l’ensemble des Amériques et exprime clairement aux Britanniques, dans une menace à peine voilée lors du différend entre Venezuela et Royaume-Uni, qu’il est déterminé à faire la guerre pour asseoir son leadership. L’énonce de cette doctrine, quelques années après la guerre hispano-américaine de 1898 et la rapide expansion territoriale des États-Unis (Alaska et Hawaii en 1867, puis à la faveur de cette guerre, Cuba, Porto-Rico, les Philippines et Guam), constitue, souligne l’auteur, un tournant en ce qu’elle marque clairement l’ascension d’une puissance non-européenne sur la scène internationale.

La troisième étude de cas porte sur la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Celle-ci a durablement marqué les esprits, surtout parmi les divers peuples colonisés, parce qu’elle marquait la fin de l’idée de supériorité inhérente des puissances européenne. Ici, le Japon, nouvelle puissance asiatique insignifiante sur la scène internationale jusqu’en 1853 et son ouverture forcée par les Occidentaux, prend le dessus sur une puissance européenne pour assouvir son propre projet d’expansion impériale. Ainsi, tant le Japon que les États-Unis n’ont pas dévié de la trajectoire des États de l’époque, pour lesquels la puissance ne pouvait que se traduire par une expansion impériale outre-mer. Néanmoins, l’onde de choc symbolique de la défaite russe aux mains d’une puissance non-européenne a semé les prémisses d’une réflexion, dans beaucoup de sociétés colonisées, sur la faillibilité militaire des armées européennes. La guerre de 1904 a fait écho à la défaite italienne à Adoua (1896) face à l’Éthiopie, et aux victoires, temporaires certes, des Zoulous contre les Britanniques à Isandlwana (1879), des Sioux, Cheyennes et Arapahos à Little Big Horn face à la cavalerie étatsunienne (1876), et des rebelles rifains (Maroc) face aux Espagnols à Anoual (1921) (Lasserre et Stan, 2019). En ce sens, même si à court terme ne sont remis en cause, après la défaite russe, ni la prééminence des Européens, a fortiori des Occidentaux ; ni le principe de l’expansion impériale, le Japon jouant finalement le même jeu que les Occidentaux, il est vrai que la déroute russe a contribué à faire germer l’idée que l’ère des empires coloniaux était limitée, ce qui ne s’est finalement traduit qu’après la Seconde guerre mondiale, après la défaite du Japon et l’épuisement des puissances européennes – et encore, avec bien des remous, conflits et sang versé.

La dernière étude de cas porte sur l’Entente cordiale franco-britannique de 1904. L’auteur explique la genèse de cet accord, comment on est passé d’une quasi guerre entre France et Royaume-Uni pour quelques arpents de sable du côté du Nil à Fachoda, au constat, des deux côtés, surtout britannique, qu’on ne pouvait plus assumer l’illusion de la grande puissance et qu’il fallait entrevoir des alliances, à tout le moins des relations plus cordiales avec certains voisins pour ménager ses options. Car en effet, l’accord signé en 1904 n’est pas initialement une alliance, mais un document très technique apurant les divers contentieux coloniaux entre France et Royaume-Uni. L’objectif est d’éliminer les points de friction afin, le cas échéant, de se doter de davantage de marge de manœuvre en cas de crise en Europe. Point d’alliance donc, mais un effort d’apaisement pour optimiser les postures diplomatiques.  L’expression d’entente cordiale ne figure même pas dans le document. Ce qui a contribué, par la suite, au rapprochement franco-britannique et à une alliance réelle, mais plus tardive, a été la réaction allemande à cet accord, Berlin se braquant contre cet accord et cherchant à cliver Londres et Paris, en 1905 puis en 1911, dans deux crises ayant comme enjeu le contrôle politique du Maroc, le résultat, contre-productif pour Berlin étant un renforcement du rapprochement franco-britannique. Il n’y avait pas d’alliance en 1904 ; il n’était pas certain que cette alliance vît le jour ; c’est la réaction allemande qui en a précipité la naissance, comme l’explique bien l’auteur et d’autres comme notamment la remarquable analyse de Christopher Clark (2013), et, par la suite la cristallisation du jeu d’alliances qui a conduit à la déflagration de la Première guerre mondiale.

Ainsi, l’auteur souligne quatre événements qui, selon lui, ont traduit une inflexion majeure en cette année 1904 pour la marche du siècle. Massacre des Herreros, doctrine Roosevelt, guerre russo-japonaise, Entente cordiale : autant de jalons, selon Florian Louis, qui marquent l’évolution du siècle naissant et en orientent la marche. On pourra certes contester ce choix, mais il nous semble qu’à part l’analyse des retombées politiques du massacre des Herreros, celui-ci semble pertinent, car même la première étude de cas illustre l’incroyable violence que le 20e siècle a pu déchaîner contre les populations civiles.

Un ouvrage fort intéressant donc, qui propose une réinterprétation des façons de découper le temps et de proclamer des jalons majeurs dans l’histoire. Le 20e siècle s’est-il arrêté en 1991, avec la chute de l’URSS ? en 2001 avec les attentats du World Trade Center, comme on se plaisait à le dire à l’époque en survalorisant l’impact de ces attaques terroristes dans l’immédiateté du choc et de la stupeur? (Adler, 2002). Ou s’achève-t-il avec la crise financière de 2008 qui marque l’émergence de la puissance économique mondiale de la Chine et le déclin économique relatif des Occidentaux ? ou avec la décision de Barak Obama de prendre acte de la montée en puissance de la Chine et de lancer sa politique de pivot vers l’Asie (2011) ? Tout cela se discute, et c’est précisément cette discussion, l’évaluation du poids des événements et de leurs conséquences, qui est au cœur du travail d’historien et qui se voit illustré à travers cet ouvrage.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Références

Adler, A. (2002). J’ai vu finir le monde ancien. Paris : Grasset.

Clark, C. (2013). Les somnambules. Été 1914: comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris : Flammarion.

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ?  Regards géopolitiques 6(3), https://cqegheiulaval.com/mackinder-la-chine-et-les-nouvelles-routes-de-la-soie-un-modele-adapte/

Lasserre, F. et Stan, C. (2019). Guerres coloniales et commémoration : le cas des défaites occidentales. Enjeux de pouvoir sur des lieux de mémoire, L’Espace Politique, 36 | 2018-3, http://journals.openedition.org/espacepolitique/5591.


[1] J. Mendele, médecin SS a mené des expériences médicales inhumaines, fréquemment mortelles, sur des prisonniers du camp de concentration d’Auschwitz, ce qui fera de lui le scientifique nazi le plus notoire à avoir expérimenté sur des patients du camp pour des recherches dont la finalité scientifique n’était même pas toujours avérée. On le surnommera « l’ange de la mort ».

Passage à la transition énergétique en Corée du Sud: entre la technologie en mouvement et la politique en stagnation

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Heesuk CHO

Titulaire d’un master en Études européennes et internationales de l’Université Paris 8, doctorante en Histoire contemporaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, France.
heesuk.cho@etu.univ-montp3.fr

Résumé
Les technologies liées aux énergies renouvelables progressent rapidement. Cependant, la coopération internationale reste faible, ce qui limite aussi l’évolution des politiques énergétiques. En Asie du Nord-Est, la forte concurrence pousse chaque pays à privilégier sa propre stratégie, tandis que les initiatives de coopération demeurent insuffisantes. Dans un contexte de rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud cherche à diversifier ses partenariats énergétiques. Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, le Canada, riche en ressources, pourrait être un partenaire potentiellement prometteur pour l’avenir.

Mots-clés : Corée du Sud, énergies renouvelables, Coopération internationale, Politique énergétique

Abstract
Renewable energy technologies are advancing rapidly. However, international cooperation remains weak, which also limits the development of energy policies. In Northeast Asia, intense competition leads each country to prioritize its own strategy, while cooperative initiatives remain insufficient. In the context of growing U.S.–China rivalry, South Korea is seeking to diversify its energy partners. For a resource-scarce country like South Korea, Canada, rich in resources, could be a potentially promising partner for the future.

Keywords : South Korea ; renewable energies ; international cooperation ; energy policy.

Introduction

La crise énergétique mondiale est de plus en plus considérée non seulement comme un problème d’épuisement des combustibles fossiles, mais aussi comme un enjeu fondamentalement lié au changement climatique, et notamment au réchauffement planétaire.  Cette prise de conscience a mis en lumière les limites des politiques énergétiques traditionnelles et souligné l’urgence d’un changement systémique. En réponse, le développement des énergies renouvelables s’est imposé comme une stratégie cruciale pour relever simultanément les défis du climat et de la sécurité énergétique.

De plus, la transition énergétique est stimulée par plusieurs facteurs, tels que les accords internationaux comme l’Accord de Paris et les innovations technologiques. Bien que l’énergie renouvelable nécessite encore des investissements initiaux élevés, le coût à long terme de production d’électricité à partir de sources comme le solaire et l’éolien est généralement plus faible, car les dépenses en combustible sont minimales. Par ailleurs, les progrès dans les technologies des énergies renouvelables, les systèmes de stockage de l’énergie et la mobilité électrique accélèrent le passage aux énergies propres. Ces tendances rendent la décarbonation techniquement possible et économiquement intéressante pour de nombreux pays.

Cependant, la transition énergétique ne se déroule pas de manière uniforme à travers le monde. Même si le changement climatique reste une préoccupation mondiale majeure et influence les politiques énergétiques, chaque pays avance à son rythme et selon ses propres conditions. Certains pays, comme le Canada, disposent de plusieurs sources d’énergie à des coûts relativement faibles et peuvent décarboner progressivement leur secteur électrique. D’autres, comme la Corée du Sud, doivent faire face à une géographie difficile et à un manque de ressources domestiques, ce qui les rend fortement dépendants des énergies fossiles traditionnelles pendant de nombreuses années, même au cours d’une transition vers des sources plus propres (Kucharski, 2024).

Dans ce contexte, le projet de transition énergétique de la Corée du Sud reconnaît l’importance de la coopération internationale. Cela pourrait conduire à une collaboration plus étroite avec les pays voisins, en particulier dans la région de l’Asie du Nord-Est. Cependant, malgré les capacités technologiques et le potentiel économique en matière de transition énergétique de pays comme le Japon, la Chine et la Corée du Sud, la coopération énergétique en Asie du Nord-Est se heurte à des obstacles structurels persistants. Ces difficultés ne se limitent pas aux collaborations régionales : des contraintes similaires existent également à l’intérieur de la Corée du Sud. Ces constats amènent naturellement à s’interroger sur les raisons pour lesquelles la Corée du Sud éprouve des difficultés, tant au niveau international que national, à atteindre ses objectifs en matière d’énergies renouvelables. Ils soulèvent également la question de la manière dont ces contraintes peuvent ouvrir la voie à de nouvelles coopérations, à la fois régionales et internationales.

Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’adopter une perspective plus globale de la transition énergétique, au-delà d’une analyse limitée à la mise en œuvre des politiques. Dans cette optique, cette étude examine, premièrement, les vulnérabilités de la coopération énergétique avec les pays voisins de l’Asie du Nord-Est et les raisons pour lesquelles la Corée du Sud cherche à établir de nouveaux partenariats, notamment avec les nations d’Asie du Sud-Est ou le Canada. Deuxièmement, elle examine les facteurs internes afin de mieux comprendre les problèmes internes de la Corée du Sud en matière de transition énergétique.

  1. La coopération énergétique régionale et internationale de la Corée du Sud

1.1. Interconnexions des réseaux électriques : faisabilité technique et contraintes régionales

Les énergies renouvelables sont de plus en plus considérées comme une solution au problème du manque d’énergie. Cependant, comme d’autres ressources naturelles, elles sont distribuées de manière inégale selon les régions. Par exemple, les zones riches en vent ou en soleil se trouvent souvent loin des grandes villes où la demande en électricité est élevée. Pour surmonter cette limite, des interconnexions des réseaux électriques entre pays sont mises en place. Ces réseaux permettent de partager l’électricité entre pays et d’intégrer les ressources renouvelables, augmentant ainsi la stabilité et l’efficacité économique du système énergétique (Song, 2018).

Dans la région de l’Asie du Nord-Est, dès la fin des années 1980, les instituts de recherche spécialisés dans l’énergie ont commencé à discuter de projets visant à relier l’ensemble de la région par un réseau électrique. En 1998, l’Energy Systems Institute (ESI) basé à Irkoutsk, en Russie, a proposé de développer les ressources hydroélectriques et thermiques au charbon de l’Extrême-Orient russe, y compris Sakhaline, pour les exporter vers les pays voisins comme la Corée, la Chine, le Japon et la Mongolie, représentant ainsi la première initiative à l’échelle régionale (Lee et al., 2018).

Dans les années 2000, avec la montée de la nécessité de répondre au changement climatique, le projet de Super Grid a été proposé, visant à développer conjointement des sources d’énergie propres comme l’éolien et le solaire en Mongolie et l’hydroélectricité en Russie, et à les partager via des lignes à longue distance. Par la suite, différentes initiatives multilatérales ont vu le jour. La Japan Renewable Energy Foundation (JREF) a proposé en 2011 l’« Asia Super Grid », un réseau régional s’étendant du Nord-Est asiatique jusqu’à l’Inde et l’Asie du Sud-Est, basé sur l’intégration du réseau électrique japonais. En 2014, le Korea Energy Economics Institute, l’ESI russe, la JREF japonaise et le ministère de l’Énergie de Mongolie ont présenté conjointement le projet « Gobitec and Asia Super Grid », prévoyant la création d’un parc éolien et solaire de 100 GW dans le désert de Gobi en Mongolie (Lee et al., 2018).

Aux débuts de ces discussions en Asie du Nord-Est, la technologie était considérée comme le facteur le plus important, en plus des variables politiques et diplomatiques. Dans le passé, les limites techniques, comme l’incapacité de convertir la tension et la fréquence utilisées en Chine et en Russie, ainsi que l’incertitude sur la récupération des investissements, empêchaient à la fois d’importer de l’électricité en cas de besoin et d’exporter l’excédent (Song, 2018 ; Yoon, 2017).

Aujourd’hui, grâce aux avancées dans des technologies telles que la transmission en courant continu haute tension (HVDC), les smart grids et les systèmes de surveillance des réseaux électriques étendus, les bases pour une transmission longue distance et l’intégration de vastes réseaux électriques sont largement établies. En particulier, la HVDC est adaptée aux interconnexions transnationales sur de longues distances, par exemple entre la Russie et le Japon, la Corée et le Japon, ou la Corée et la Chine, ce qui en fait une technologie prometteuse pour ces projets (Lee et al., 2018).

Sur cette base technologique, d’un point de vue théorique, les projets multilatéraux de réseaux électriques pourraient contribuer à atténuer les conflits régionaux et à renforcer la coopération énergétique. Dans la région Asie-Pacifique, il existe de nombreux forums multilatéraux, tels que la coopération trilatérale Corée-Japon-Chine, le Forum régional de l’ASEAN sur la sécurité (ARF), l’ASEAN + trois (Chine, Japon, Corée) (ASEAN+3), le Sommet de l’Asie de l’Est (EAS) et la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC). De nombreux efforts ont été déployés, via ces consultations multilatérales ou bilatérales, pour concrétiser ces projets (Baek et Jang, 2015).

Cependant, en raison de nombreux obstacles politiques et économiques difficiles à surmonter, la mise en place effective de réseaux électriques multilatéraux n’a pas encore été réalisée et ces projets restent principalement au stade de discussion. En particulier, les trois pays Corée, Japon et Chine ont longtemps priorisé la sécurité de leur approvisionnement électrique national. L’énergie est généralement considérée comme étroitement liée à la sécurité nationale, et de nombreux pays incluent des préoccupations énergétiques dans leur politique diplomatique. En raison de leur forte dépendance aux importations d’énergie et des dynamiques concurrentielles qui en résultent parfois pour sécuriser ces approvisionnements, ces pays sont beaucoup plus sensibles aux risques et aux vulnérabilités que les pays dont l’énergie est sécurisée.

Dans ce contexte, le niveau de confiance mutuelle reste faible, et ces pays montrent une tendance marquée à ne pas dépendre de leurs voisins pour leur sécurité énergétique. De plus, la Corée du Sud, le Japon, la Chine et la Russie présentent des différences fondamentales dans leurs stratégies énergétiques et leurs approches concernant la question nord-coréenne. Ces différences entre États expliquent pourquoi, malgré la faisabilité économique et technique des projets de réseaux électriques, les obstacles liés à la question nucléaire nord-coréenne, à l’instabilité politique, à l’insuffisance des bases institutionnelles et au manque d’accords régionaux limitent le progrès concret (Yoon, 2017). 

Jusqu’à présent, bien que la réussite des projets multilatéraux de réseaux électriques requière une coopération étroite entre gouvernements, entreprises, instituts de recherche et associations d’experts, la plupart des recherches sur le Super Grid en Asie du Nord-Est se sont concentrées sur la faisabilité technique et économique de projets spécifiques.

Pour favoriser une coopération véritable entre les pays concernés, il est indispensable d’analyser l’environnement énergétique et les politiques de chaque État, de saisir leurs positions politiques et stratégiques à l’égard du projet, et d’identifier les aspects législatifs et réglementaires à prendre en compte pour sa mise en œuvre (Lee et al., 2018).

Au-delà des considérations techniques, économiques et institutionnelles, il faut souligner que la réussite du Super Grid dépend avant tout d’une volonté politique constante et des « capacités diplomatiques » mobilisées par les acteurs concernés (Yoon, 2017).

1.2. Développement des partenariats énergétiques internationaux : Asie du Sud-Est et au-delà

Constatant les limites de la coopération énergétique en Asie du Nord-Est, la Corée du Sud cherche désormais à renforcer ses investissements verts et sa coopération technologique avec les pays d’Asie du Sud-Est. Ces initiatives visent à améliorer la collaboration régionale, à sécuriser l’accès aux ressources essentielles pour la transition énergétique et à soutenir le déploiement des technologies propres. L’Asie du Sud-Est dispose en effet d’un potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables, notamment dans le solaire, l’éolien, l’hydroélectricité, la géothermie et la biomasse. La région possède également des minéraux critiques indispensables aux infrastructures énergétiques (IEA, 2025). Étant un pays pauvre en ressources naturelles, la Corée du Sud considère la coopération avec l’ASEAN non seulement comme un moyen de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de favoriser le transfert de technologies, mais aussi comme une stratégie fondamentale pour obtenir les ressources et les partenariats nécessaires à sa transition énergétique.

Toutefois, les initiatives publiques mises en œuvre par Séoul restent modestes en comparaison avec les grands programmes régionaux de pays comme la Chine et le Japon. Parmi les efforts coréens, figurent le soutien au développement de panneaux solaires en Indonésie (2022–2023) et l’engagement financier d’environ 100 millions USD par la Korea Trade Insurance Corporation pour une usine de tours éoliennes au Vietnam en 2023. En outre, le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie a annoncé en décembre 2024 un projet visant à exporter, d’ici 2030, pour 15 milliards USD d’infrastructures liées aux réseaux électriques, comprenant des centrales, des systèmes HVDC et des réseaux de distribution. Cependant, cette initiative n’en est encore qu’à ses débuts (Zero Carbon Analytics, 2025). 

Contrairement aux financements menés par l’État, les entreprises sud-coréennes se sont fortement impliquées dans les secteurs des réseaux électriques et des énergies renouvelables en Asie du Sud-Est. Elles ont participé à des projets d’installation de réseaux intelligents à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam, ainsi qu’à divers projets solaires et éoliens dans la région. Près de 20 000 entreprises sud-coréennes ont investi dans l’ASEAN, allant des petites et moyennes entreprises aux grands conglomérats. Parmi les investissements récents, on peut citer l’implantation de Hyundai Motor en Indonésie dans les domaines des batteries, des véhicules électriques et de la fabrication de composants, ce qui a contribué à promouvoir les secteurs de haute technologie et les industries d’avenir. Ces initiatives permettent non seulement d’assurer l’approvisionnement en nickel nécessaire aux batteries, mais aussi de positionner la Corée du Sud comme un acteur majeur sur le marché régional des véhicules électriques de l’ASEAN, qui fonctionne comme un marché intégré (Lee, 2024).

Ces collaborations technologiques et commerciales dépassent le cadre des seules actions des entreprises sud-coréennes et s’inscrivent dans un contexte plus large où les pays de l’ASEAN cherchent activement à diversifier leurs partenariats en réponse à des impératifs stratégiques et économiques.

Dans un contexte de concurrence croissante entre les États-Unis et la Chine, la région fait face à des vulnérabilités économiques et sécuritaires significatives. La Chine exerce une influence considérable sur les réseaux électriques et les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques des pays de l’ASEAN, tandis que les politiques américaines connaissent des fluctuations et des changements de priorités qui créent une incertitude pour ces pays (Huda, 2025).Cela rend difficile la prévisibilité et la stabilité nécessaires pour soutenir la transition énergétique. Dans ce contexte, l’engagement avec plusieurs partenaires, y compris la Corée du Sud, peut constituer une opportunité pour les pays de l’ASEAN d’atténuer les risques, de renforcer les infrastructures énergétiques et de progresser dans leurs objectifs de transition énergétique durable.

​​Comme l’ASEAN, la Corée du Sud se trouve également dans une situation où la diversification de ses partenariats régionaux et internationaux est devenue essentielle. Face à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, la Corée du Sud fait partie des pays d’Asie qui entretiennent à la fois des liens historiques durables avec la Chine et une alliance de sécurité cruciale avec les États-Unis. Cette double réalité exerce une pression sur Séoul, la rivalité croissante influençant le commerce, la technologie et les chaînes d’approvisionnement. De plus, le rôle de la Chine en tant qu’allié et soutien indispensable de la Corée du Nord complique encore la position stratégique de Séoul, nécessitant une gestion prudente de ses relations avec Pékin (Lee, 2020).

La Corée du Sud entretient des liens économiques étroits avec la Chine, ce qui expose le pays à des risques tangibles en cas de tensions bilatérales. Par exemple, après le déploiement du système de défense antimissile THAAD par les États-Unis en Corée du Sud en 2016–2017, la Chine a imposé une série de mesures de rétorsion économique, notamment des restrictions dans le secteur du tourisme, du divertissement et sur certains produits importés. Cette situation a mis en évidence les vulnérabilités liées aux relations économiques de la Corée du Sud avec la Chine, incitant de nombreuses entreprises sud-coréennes à envisager le transfert de leurs sites de production vers des pays tels que le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde ou d’autres destinations (Lee, 2020).

Plus récemment, la Corée du Sud a été rappelée aux risques d’une dépendance excessive aux États-Unis. Les entreprises sud-coréennes avaient investi massivement aux États-Unis, notamment dans les batteries pour véhicules électriques et les technologies avancées. Cependant, des perturbations récentes, comme l’incident de Géorgie, où U.S. Immigration and Customs Enforcement a détenu des techniciens sud-coréens pendant environ une semaine sans confirmer de violation, ont montré la vulnérabilité des coopérations économiques basées sur les alliances (Chidi, 2025 ; Kim, 2025). Bien que la crise immédiate se soit terminée, ses implications à long terme persistent. Elles soulèvent des questions sur la stabilité et la prévisibilité de l’environnement d’investissement aux États-Unis, ainsi que sur la fiabilité de ce pays en tant que partenaire pour les investissements étrangers. En d’autres termes, cette expérience illustre que même des alliés proches peuvent adopter des politiques guidées par des priorités nationales, ce qui peut éroder la confiance et exposer les partenaires à des vulnérabilités inattendues. (Lincicome, 2025).

Ces vulnérabilités se manifestent de manière particulièrement marquée dans les industries émergentes, telles que les batteries pour véhicules électriques, où les perturbations peuvent affecter non seulement des installations individuelles, mais aussi l’ensemble des écosystèmes industriels. Le secteur des véhicules électriques, élément central des industries écologiques émergentes, est étroitement lié au déploiement des énergies renouvelables, soulignant l’importance stratégique des décisions d’investissement pour la transition énergétique de la Corée du Sud. L’incident de Géorgie illustre ainsi la nécessité, pour les entreprises et le gouvernement, de diversifier de manière stratégique les partenariats internationaux.

Dans ce contexte, la Corée du Sud, qui manque de ressources naturelles, a besoin d’une coopération avec des pays riches en ressources comme le Canada, afin d’assurer sa sécurité énergétique et de soutenir sa transition énergétique. En 2023, les deux pays ont signé un protocole d’accord (MOU) centré sur la coopération dans le domaine des minéraux stratégiques et de la transition énergétique, établissant ainsi une base institutionnelle solide. Cette coopération couvre les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, les carburants propres et les technologies neutres en carbone, ainsi que la recherche conjointe et les investissements dans des industries avancées telles que les énergies renouvelables, les batteries et les semi-conducteurs (Gouvernement du Canada, 2023).

Plus récemment, en juin 2025, le nouveau président sud-coréen Lee Jae-myung a participé à une session élargie du sommet du G7 et a présenté, sur le thème de la sécurité énergétique, la position et la vision de la Corée du Sud concernant la diversification énergétique, les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et l’innovation technologique, incluant l’intelligence artificielle et d’autres technologies émergentes (Mofa, 2025). Le président a également précisé que la Corée contribue à la stabilité des chaînes d’approvisionnement en minéraux en tant que présidente du Minerals Security Partnership et a réaffirmé l’intention de renforcer la coopération bilatérale et multilatérale avec les pays du G7, les partenaires et les nations détentrices de minéraux critiques (Mofa, 2025).

Dans le prolongement de cette intervention, il a eu une rencontre bilatérale avec le Premier ministre canadien Mark Carney. Les deux dirigeants ont convenu de renforcer la coopération dans des secteurs stratégiques tels que la sécurité énergétique, la lutte contre le changement climatique, l’intelligence artificielle et l’industrie de la défense, tout en élargissant leur collaboration au commerce et à l’investissement, et en coordonnant leurs efforts respectifs  en tant que présidents respectifs de l’APEC et du G7 afin de maximiser les synergies entre les deux forums multilatéraux  (Son, 2025 ; Mofa, 2025).

Ces initiatives se sont poursuivies en juillet 2025, lorsque le ministre canadien de la Défense et un représentant spécial du président sud-coréen ont discuté de la sécurité énergétique, des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques et des priorités de coopération technologique, renforçant ainsi les bases de la collaboration bilatérale (Park, 2025).

Grâce à ces progrès continus, et bien que cette coopération n’en soit encore qu’à ses débuts, la combinaison de l’expertise technologique de la Corée du Sud et des ressources abondantes du Canada recèle un potentiel considérable et peut créer des synergies stratégiques importantes. Ces forces peuvent être mobilisées pour des projets communs et le développement technologique. Concrètement, le Québec, partenaire pour l’accès à des minéraux critiques tels que le lithium, le graphite et le nickel, garantit un approvisionnement stable en matières premières stratégiques, tandis que la Corée du Sud met à profit son savoir-faire dans la fabrication de batteries avancées et les technologies de stockage d’énergie. Cette coopération, qui va au-delà du simple transfert de technologies ou d’investissements, peut renforcer l’ensemble des écosystèmes industriels des deux pays et soutenir les efforts conjoints en matière de transition énergétique.

Enfin, le rôle du gouvernement doit continuer à soutenir les entreprises pour qu’elles jouent un rôle central dans le développement de projets communs et l’utilisation des ressources et technologies disponibles.

Comme l’a souligné Justin Méry, ministre canadien du Commerce international, lors de la 2ᵉ édition du Dialogue des PDG Corée–Canada organisée avec le Business Council of Canada en avril 2024 au FKI Tower Conference Center à Séoul :

« Pour garantir le succès de cette coopération, les entreprises et le secteur privé doivent en être le moteur principal, tandis que le gouvernement s’efforce de faciliter et non d’entraver cette collaboration. »  (Kim, 2024).

Autrement dit, si le gouvernement joue pleinement son rôle de facilitateur en soutenant la coopération bilatérale, en créant un environnement favorable et en éliminant les obstacles, les entreprises pourront prendre l’initiative dans le développement de projets communs et l’exploitation des ressources et technologies disponibles. Une telle approche permet non seulement d’assurer la continuité et la stabilité de la collaboration entre la Corée du Sud et le Canada, mais elle renforce également le potentiel stratégique des deux pays pour atteindre des objectifs partagés à long terme dans les domaines de l’énergie, des technologies et des ressources critiques.

2. Facteurs domestiques influençant la transition énergétique en Corée du Sud

2.1 Dépendance économique aux combustibles fossiles

Dans les années 1970 et 1980, la Corée du Sud a connu une forte croissance économique, rendue possible par des industries d’exportation à forte intensité de main-d’œuvre reposant sur des salaires bas. Depuis la fin des années 1980, cependant, elle fait face à des limites structurelles liées à la hausse des salaires, à l’émergence de concurrents comme la Chine, et à la stagnation de la productivité. À cette époque, la croissance reposait principalement sur l’augmentation des ressources mobilisées – telles que la main-d’œuvre et le capital – plutôt que sur l’amélioration de la productivité. Il était donc difficile de poursuivre une croissance durable sans un véritable effort d’innovation technologique (Yoo et Oh, 2013 : 202). Face à ces défis, le gouvernement a lancé en 2009 une stratégie de diversification autour de 17 secteurs industriels moteurs de croissance, répartis en trois domaines : technologies vertes, industries technologiques convergentes, et services à haute valeur ajoutée. Dans ce cadre, les énergies renouvelables – notamment le solaire, l’éolien et les biocarburants – ont été désignées comme secteur stratégique visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, renforcer la sécurité énergétique et ouvrir de nouvelles perspectives de croissance (Lee, 2021: 252). Parallèlement, face à l’urgence climatique et dans un contexte d’essor mondial des énergies renouvelables, la Corée a également connu des avancées notables dans ce domaine, soutenue par ses propres politiques d’innovation technologique.

Cependant, en dépit de ces progrès, la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité sud-coréenne en 2023 – incluant l’éolien, le solaire, l’hydroélectricité conventionnelle et d’autres sources – ne représentait que 9,64 % du total. Ce chiffre reste largement inférieur à la moyenne mondiale (30,25 %), à celle des pays de l’OCDE (33,49 %) et même à la moyenne asiatique (26,73 %) (Kim, 2024 : 12) (voir Figure 1). Cette situation contraste fortement avec la tendance mondiale, où les énergies renouvelables ont produit un niveau record de 30 % de l’électricité mondiale en 2023 (Kim, 2024 : 12).

Figure 1 : Part de l’électricité renouvelable dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Si l’on inclut l’énergie nucléaire – bien qu’elle ne fasse pas toujours l’unanimité lorsqu’il s’agit de la classer comme énergie propre – la part de l’électricité à faible émission de carbone en Corée du Sud est de 40,32%. Cela reste toutefois en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE, qui atteint 49,96 % (voir Figure 2) (Kim, 2024 : 12).

Figure 2 : Part de l’électricité décarbonée dans le mix énergétique de la Corée du Sud, 2023 (%)

Source : IEEFA, KEPCO, Ember, cités par Kim (2024)

Cela a été souligné à plusieurs reprises dans des études nationales et internationales, notamment par l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (2024), le ministère de l’Industrie et de l’Énergie (2024) et l’Institut coréen de l’économie de l’énergie (2023), démontrant que le mix énergétique de la Corée du Sud reste fortement orienté vers les énergies fossile (Kim, 2024).

En fait, la Corée du Sud s’est appuyée, de manière historique, sur les énergies fossiles pour assurer sa sécurité énergétique. L’idée largement répandue selon laquelle ces sources fournissent une énergie stable et peu coûteuse a freiné le développement des énergies renouvelables, souvent jugées peu rentables et peu fiables (Kim, 2024 : 9). Cette situation s’explique en grande partie par la structure même de l’économie sud-coréenne. De nombreuses études montrent que le pays reste fortement dépendant d’un modèle industriel très énergivore, centré sur des secteurs comme la chimie lourde, la production de matériaux ou encore les équipements industriels, qui nécessitent une consommation d’électricité très élevée (Han, 2021 : 126). En particulier, des industries comme les semi-conducteurs, la sidérurgie et la pétrochimie, qui jouent un rôle clé dans les exportations et l’emploi, ont besoin d’un approvisionnement énergétique constant et à prix compétitif pour rester performantes. Parallèlement, la promotion des véhicules électriques est essentielle pour atteindre les objectifs de transition énergétique, mais leur diffusion, ainsi que le développement des centres de données, de l’intelligence artificielle et des systèmes de fabrication intelligents, augmente fortement la demande en électricité (Han, 2021 ; Lee, 2020). Cette situation crée un véritable dilemme : la Corée du Sud ne peut pas accélérer pleinement sa transition énergétique tout en garantissant un approvisionnement électrique stable et compétitif, en raison de ses ressources limitées, ce qui met en jeu à la fois sa compétitivité industrielle et sa sécurité énergétique.

Cette tension est accentuée par les changements fréquents dans les priorités énergétiques liés aux alternances gouvernementales. En particulier, les politiques relatives à l’énergie nucléaire, aux énergies renouvelables et aux combustibles fossiles sont régulièrement ajustées selon l’orientation politique du moment, reflétant un arbitrage constant entre les besoins industriels immédiats et les objectifs énergétiques à long terme.

2.2 Considérations politiques

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables jouent un rôle crucial pour améliorer leur viabilité économique future, mais ils dépendent fortement des politiques publiques (Cho et Cho, 2024). Les politiques coréennes en matière d’énergies renouvelables ont évolué avec les administrations présidentielles successives, reflétant les priorités et visions propres à chaque dirigeant.

Après la crise financière mondiale de 2008, le gouvernement de Lee Myung-bak (2008-2013) a adopté une politique de croissance verte à faible émission de carbone, intégrant des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables et divers programmes de subventions et de diffusion technologique (Han, 2019). Toutefois, cette stratégie relevait moins d’une conviction écologique que d’une réponse rapide au contexte international, la croissance verte devenant un mot d’ordre politique souvent instrumentalisé. Le projet de restauration des quatre grands fleuves, présenté comme écologique, illustre cette ambiguïté en étant avant tout un projet d’infrastructure destiné à stimuler l’économie.

Sous le gouvernement de Park Geun-hye (2013-2017), les politiques de soutien aux énergies renouvelables ont été réduites et les aides financières diminuées, tandis que le slogan « croissance verte » avait pratiquement disparu (Ham, 2013).

Après l’échec des politiques de transition énergétique des gouvernements Lee Myung-bak et Park Geun-hye, le gouvernement Moon Jae-in (2017-2022) a manifesté une volonté affirmée de conduire une transition énergétique.

L’expansion des énergies renouvelables constituait un engagement central de sa campagne présidentielle, qui fut institutionnalisé à travers trois des 100 Tâches Nationales Prioritaires : le développement de l’énergie verte, la sortie du nucléaire et la lutte contre le changement climatique (Park et Koo, 2018). Le 8ᵉ Plan fondamental pour l’approvisionnement et la demande d’électricité à long terme (2017-2031), conjointement avec le Plan de mise en œuvre Énergies renouvelables 3020, visaient à faire passer la part des énergies renouvelables de 6,2 % en 2017 à 20 % d’ici 2030, et à accroître la capacité installée de 15,1 GW à 63,8 GW (Han, 2019 : 94).

Par ailleurs, la Corée a changé sa politique énergétique en passant d’une approche large, qui incluait les déchets et la bioénergie, à une focalisation plus claire sur le solaire et l’éolien (Song, 2018). Pour soutenir cette transformation, plusieurs politiques structurantes ont été adoptées, notamment la réintroduction du FIT et du RPS, ainsi que des réformes relatives aux systèmes de stockage d’énergie (ESS), à l’efficacité énergétique et à la fiscalité énergétique (Han, 2019 : 95). Song (2018), Han (2019) et Park (2017) ont évalué ces efforts comme constituant un tournant dans le discours sur la transition énergétique en Corée du Sud. Cependant, ils ont également souligné certaines limites, notant que les objectifs et les orientations des principaux plans étaient fréquemment contradictoires et que de nombreuses initiatives restaient déclaratives, sans feuille de route concrète pour leur mise en œuvre. Par exemple, avec l’introduction rapide de programmes tels que le FIT, sans cadre de développement systématique, les acteurs privés se sont précipités sur le marché. Cela a entraîné une surchauffe et une spéculation autour des projets photovoltaïques dans certaines collectivités locales, suscitant des inquiétudes quant à des développements non réglementés et négligeant les conditions écologiques locales (Han, 2019). De plus, l’absence de critères institutionnels standardisés entre les municipalités a conduit à un environnement réglementaire fragmenté, où les arrêtés et directives administratives étaient appliqués de manière incohérente (Han, 2019).

Pendant ce temps, alors que le monde se concentre à nouveau sur les valeurs vertes pour atteindre divers objectifs tels que vaincre le COVID-19, répondre à la crise climatique et favoriser la croissance économique, un centre d’orientation industrielle se reflète dans le New Deal en Corée, comme annoncé par l’administration en 2020 (Goo, 2021 : 17). Cette politique reposait sur trois piliers : le Digital New Deal, le Green New Deal, et le renforcement de l’emploi ainsi que des filets de sécurité sociale. Parmi ceux-ci, le Green New Deal visait à atteindre une société neutre en carbone à travers la transformation écologique des infrastructures de vie et des systèmes énergétiques, ainsi que par l’innovation dans les industries vertes (Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports, 2020). Toutefois, dans la pratique, la politique s’est principalement concentrée sur le soutien aux industries telles que les véhicules électriques et à hydrogène, sans présenter d’objectifs concrets de réduction des émissions de gaz à effet de serre (Goo, 2021:17). D’après l’analyse de Lee et Woo (2020), le New Deal coréen a davantage constitué une opportunité de soutien aux entreprises qu’une réponse véritable à la crise climatique ou à la restauration de la biodiversité. Ce constat met en lumière la priorité accordée à la croissance industrielle par rapport aux considérations environnementales. Sur ce point, comme l’expliquent Gil et Jeong (2009), le fait d’intégrer des préoccupations environnementales dans les politiques industrielles n’est pas problématique en soi et cela peut même être une approche positive si c’est fait de manière équilibrée. Le problème, selon eux, apparaît lorsque la politique affirme vouloir concilier développement économique et protection de l’environnement, mais qu’en réalité, elle accorde presque toujours la priorité aux intérêts économiques. Finalement, la politique finit par s’éloigner de ses objectifs initiaux.

Il est vrai que, en Corée du Sud, la conception et la mise en œuvre des politiques ont souvent été marquées par une logique de politique industrielle. Cette approche a parfois limité la cohérence et l’efficacité des politiques environnementales. Néanmoins, les efforts déployés sous l’administration Moon Jae-in pour développer les énergies renouvelables peuvent être vus comme une avancée importante vers une véritable transition énergétique, notamment dans le contexte de la crise climatique. Cependant, cette dynamique a été brutalement interrompue avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Yoon Suk-yeol le 10 mai 2022. Le gouvernement Yoon a commencé à réduire l’agenda de la transition énergétique et l’a officiellement exclu lors de la formulation des 110 principales tâches nationales (Lee, 2022).

Au lieu de cela, le gouvernement Yoon a promu l’expansion de l’énergie nucléaire et la revitalisation de l’industrie nucléaire dans le cadre de sa politique nationale. L’accent mis sur l’énergie nucléaire peut se comprendre dans le contexte de la transition énergétique, bien que tous ne soient pas d’accord, puisqu’il s’agit d’une source alternative pour un pays pauvre en ressources. Cependant, le véritable problème réside dans la négligence des politiques de développement des énergies renouvelables, ce qui a pratiquement conduit à l’abandon du principe d’une transition énergétique équitable. La réduction des aides gouvernementales aux énergies renouvelables a entraîné une baisse de la production, en particulier dans le secteur solaire, ce qui a accéléré la délocalisation à l’étranger des installations de fabrication dans les domaines de l’énergie solaire, éolienne, des batteries rechargeables, des véhicules électriques et de l’hydrogène vert (Kim, 2024).

Parmi les mesures les plus controversées de l’administration Yoon figure le projet « Grande Baleine », visant l’exploration de gaz en haute mer dans la mer de l’Est. Bien que les chances de succès n’aient été estimées qu’à 20 %, le projet a été annoncé et promu par le président sans justification scientifique solide, suscitant de vives critiques (Jang, 2024).

Ainsi, la politique de transition énergétique proposée par l’administration Yoon repose sur la logique traditionnelle de la stabilité de l’approvisionnement et de la compétitivité industrielle, et les politiques environnementales visant à lutter contre la crise climatique ont été exclues des priorités. En fait, la transition énergétique n’est pas un simple slogan ou une rhétorique politique, mais un défi complexe fondé sur des considérations à long terme en matière d’environnement, d’économie et de qualité de vie. Néanmoins, le problème fondamental tient au fait que la Corée du Sud privilégie la compétitivité industrielle au détriment des politiques environnementales. Cette priorité peut être comprise dans le cadre plus large de l’État développementiste sud-coréen, où l’intervention stratégique de l’État et le soutien aux secteurs industriels spécifiques ont historiquement été considérés comme des leviers essentiels de la croissance économique. Effectivement, au cours des dernières décennies, la politique énergétique de la Corée du Sud a fonctionné comme un moteur de la croissance économique et de l’industrialisation, la logique de l’intervention stratégique de l’État et de la promotion industrielle étant profondément ancrée dans le secteur de l’énergie (Park et Koo, 2018).

Avec l’entrée en fonction du président Lee Jae-myung en juin 2025, la politique énergétique de la Corée du Sud se concentre sur la transition décarbonée centrée sur les énergies renouvelables et sur la réponse à la crise climatique. La création du ministère du Climat et de l’Énergie, effective le 1er octobre 2025, symbolise la volonté politique d’intégrer la résolution des problèmes climatiques et le renforcement de la compétitivité industrielle, marquant un tournant important dans la structure auparavant inefficace, fragmentée entre le ministère de l’Industrie et le ministère de l’Environnement.

Pour illustrer cette volonté politique, le gouvernement planifie plusieurs initiatives concrètes. Parmi elles, le projet « Autoroute énergétique », basé sur un réseau HVDC reliant les côtes ouest, sud et est, vise à acheminer de manière stable l’électricité renouvelable produite localement vers les pôles industriels (Koh, 2025). Parallèlement, l’élargissement de la participation au programme RE100 et l’instauration d’un système différencié de tarification de l’électricité soutiennent la gestion de la demande et l’implication du secteur privé  (Seong, 2025). Ces mesures, bien qu’elles ne représentent qu’une partie des actions entreprises, visent à poser les bases d’un système énergétique plus efficace et durable, grâce au développement de l’énergie décentralisée et à la répartition régionale de la consommation.

Malgré l’histoire de changements fragmentés de politiques tous les cinq ans, le nouveau gouvernement dispose désormais d’une opportunité pour relever de nouveaux défis et coordonner plus efficacement les politiques industrielles et environnementales. Cependant, des défis subsistent, tels que les tensions entre les partisans de la sortie du nucléaire et les forces pragmatiques, la résistance des communautés locales lors de l’implantation d’installations renouvelables et les questions de compensation équitable, ainsi que les difficultés financières liées à la construction des infrastructures et à la modernisation des réseaux électriques. Le succès de cette politique dépend d’un plan concret, d’une coopération efficace entre secteur public et privé, d’un soutien financier et technique, et surtout d’une volonté politique constante et cohérente.

Conclusion 

Les progrès technologiques dans le domaine des énergies renouvelables sont essentiels pour accélérer la transition énergétique et améliorer leur viabilité économique future. Cependant, sans une volonté politique claire et cohérente, ces avancées technologiques ne peuvent garantir des résultats durables.

Comme nous l’avons vu, les expériences internationales, notamment en Asie du Nord-Est et lors de l’incident en Géorgie, montrent que le manque de confiance, la coopération fragmentée ou des cadres institutionnels rigides peut limiter le déploiement efficace de la technologie. Ces expériences soulignent que le déploiement efficace des technologies énergétiques dépend non seulement des progrès technologiques, mais aussi de la coordination institutionnelle, de processus réglementaires prévisibles et d’un engagement politique durable.

De la même manière, à l’intérieur du pays, des problèmes de coordination interne peuvent empêcher les initiatives en énergie renouvelable d’atteindre tout leur potentiel. En Corée, le paradigme historique de la politique industrielle et technologique, centré sur l’efficacité économique, limite encore l’expansion des énergies renouvelables malgré leur rôle crucial dans la lutte contre le changement climatique. Par ailleurs, la politique énergétique n’a pas seulement manqué de cohérence dans ses orientations en faveur des énergies renouvelables, mais elle a également consolidé la structure industrielle existante sans pleinement considérer les impacts environnementaux.

La transition énergétique vers la neutralité carbone doit s’appuyer sur une planification à long terme et sur la pérennité des politiques publiques, plutôt que sur des gains à court terme. Cela nécessite une coopération active entre les différents ministères concernés, tant au niveau national qu’international.

Le rôle des gouvernements dans la promotion d’une collaboration industrielle transfrontalière basée sur la confiance est également crucial. Plutôt que d’adopter une logique de gains et pertes strictement nationaux, les gouvernements peuvent créer un environnement où les entreprises ont confiance que leurs investissements, leur expertise et leur main-d’œuvre seront respectés et utilisés efficacement. 

La Corée du Sud progresse vers une transition énergétique durable tout en renforçant sa résilience industrielle et environnementale à long terme. Les technologies nécessaires et la volonté politique sont déjà en place, et la Corée du Sud poursuit activement ses objectifs en matière de climat et de transition énergétique dans le cadre des initiatives du président Lee Jae-myung.

Pour un pays pauvre en ressources comme la Corée du Sud, les partenariats avec des nations riches en ressources représentent plus que de simples déclarations. Dans ce contexte, les partenariats stratégiques avec des pays comme le Canada constituent une partie intégrante de la stratégie internationale de la Corée du Sud, permettant la recherche conjointe, l’échange de technologies et le développement d’une capacité industrielle durable.

En fin de compte, les deux pays peuvent approfondir leur compréhension mutuelle, renforcer la confiance et développer des réseaux industriels et technologiques résilients, mais uniquement en intégrant les capacités technologiques, la cohérence des politiques et une volonté politique durable. Ces réseaux peuvent ensuite s’adapter aux incertitudes géopolitiques et fournir une base pour une coopération à long terme.

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From Strategy to Synergy: Assessing the Impact of Quebec’s Indo-Pacific Strategy on Public Trust, Trade and Investment with South Korea

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Anastasia Ufimtseva, Alexandre Veilleux and Kana Minju Bak

Dr. Anastasia Ufimtseva is a Senior Program Manager of the International Trade and Investment research pillar at the Asia Pacific Foundation of Canada, an Adjunct Professor at the Beedie School of Business, and a faculty fellow at the Jack Austin Centre for Asia Pacific Business Studies. She holds a PhD in Global Governance from the Balsillie School of International Affairs at Wilfrid Laurier University with a specialization in international political economy.

Dr. Alexandre Veilleux is a Senior Program Manager at the Asia Pacific Foundation of Canada for Quebec, and Lecturer in the Department of Political Science at the Université de Montréal. He specializes in issues of international political economy and Southeast Asian politics.

Kana Minju Bak is an International Trade and Investment Researcher at the Asia Pacific Foundation of Canada. She holds an MSc in International Business and Sustainability from Sciences Po Paris (Institut d’études politiques de Paris) and an HBA in Contemporary Asian Studies and Diaspora and Transnational Studies from the University of Toronto.

Abstract
Quebec’s Indo-Pacific Strategy (IPS) identified South Korea as an anchor market for trade diversification in December 2021, nearly a year before Canada’s national IPS. Current scholarship remains limited on how sub-national actors, such as provinces, shape and influence spheres of public opinion and flows of international trade and investment. We aim to address this gap by examining how Quebec’s public opinion of South Korea, along with bilateral trade and investment relations, have evolved since the launch of its IPS. Leveraging original data from the Asia Pacific Foundation of Canada – Investment Monitor database and National Opinion Poll – in addition to Statistics Canada, we find that inward foreign direct investment and trade have grown steadily since the launch of Quebec’s IPS in December 2021, with critical minerals and EVs especially benefitting from growing economic relations bolstered by increasing trust among Quebecers about South Korea.

Keywords: trade, investment, federalism, public opinion, Quebec, South Korea, Indo-Pacific Strategy

Résumé
La Stratégie indo-pacifique du Québec (SIP) a identifié la Corée du Sud comme un marché d’ancrage pour la diversification commerciale en décembre 2021, près d’un an avant la SIP nationale du Canada. Les recherches actuelles restent limitées sur la manière dont les acteurs infranationaux, tels que les provinces, façonnent et influencent l’opinion publique ainsi que les flux commerciaux et investissements internationaux. Nous adressons ce manque en examinant comment l’opinion publique québécoise à l’égard de la Corée du Sud, ainsi que les relations bilatérales en matière de commerce et d’investissement, ont évolué depuis le lancement de l’IPS. En nous appuyant sur des données originales provenant de la base de données Investment Monitor et du sondage d’opinion national de la Fondation Asie Pacifique du Canada, ainsi que de Statistique Canada, nous constatons que les investissements directs étrangers et le commerce ont augmenté de façon constante depuis le lancement de la Stratégie d’investissement du Québec en décembre 2021, les minéraux critiques et les véhicules électriques bénéficiant particulièrement de l’intensification des relations économiques, favorisée par la confiance croissante des Québécois envers la Corée du Sud.    

Mots-clés : commerce, investissement, fédéralisme, opinion publique, Québec, Corée du Sud, Stratégie Indo-Pacifique

1. A Decade of Growth: the Quebec-South Korea Economic Partnership

Since 1965, Quebec has consistently demonstrated its sovereignty in para-diplomacy and economic structuring since the inception of the Gérin-Lajoie doctrine. Case in point, Quebec’s Indo-Pacific Strategy (IPS) was launched in December 2021, nearly a year prior to the federal IPS in November 2022. The Indo-Pacific region was identified as a priority under the theme, “Pathway to Economic Growth,” with South Korea positioned as an anchor market for trade diversification and as one of the world’s leading international investors essential to achieving Quebec’s ambitions. By doing so, Quebec became the first subnational government in the world to formally articulate an Indo-Pacific Strategy.

As a federated state, two key points must be highlighted. First, Quebec’s IPS is primarily rooted in commercial interests, as it does not have the authority to develop its own foreign defence policy (Lasserre, 2023). Second, as a province, Quebec is constrained in its capacity to negotiate and implement trade agreements with sovereign states. In this context, Quebec’s sovereign economic policies are buttressed by the agreements forged by the federal government. The Canada-South Korea Free Trade Agreement (CKFTA), ratified in 2015, was Canada’s first FTA with an Asian country and provides the basis for closer trade and investment relations between South Korea and Quebec (Global Affairs Canada, 2021). Since the CKFTA’s inception, Quebec and South Korea have steadily built a synergistic economic partnership in industrial production and advanced manufacturing. For instance, in 2023, the government implemented an Action Plan for the Canada-Korea Comprehensive Strategic Partnership that builds on several agreements (Global Affairs Canada, 2024a), including the Memorandum of Understanding on Cooperation in Critical Minerals Supply Chains and the Clean Energy Transition and Energy security to facilitate trade and investment in leading sectors applicable to both Quebec and South Korea, such as electric vehicles (EVs) (Global Affairs Canada, 2023).

This study addresses two critical gaps in the literature by analyzing how provincial strategies aimed at engaging external economies impact public opinion, trade, and FDI. First, there is a notable lack of scholarship on how strategies like the IPS influence public opinion, trade and FDI. Second, while most research on Indo-Pacific strategies centers on national-level approaches and geopolitical or security dynamics, the role of subnational actors—such as provinces, states, or regions—are overlooked in shaping and implementing these strategies. This is especially true in the context of major initiatives such as the CKFTA and both federal and provincial IPS.

In the context of a decade of Canada-South Korea economic partnership, this paper examines economic trends distinct to Quebec and South Korea. More specifically, we trace the evolution of public perception of South Korea at the subnational level in Quebec, with subsequent sections addressing the steady expansion of trade and investment in critical industries. We found that IPS initiatives at the federal and provincial governments improve public opinion and lead to higher trade and FDI. These findings are consistent with existing research showing that positive public opinion tends to coincide with greater economic exchange at the national level (Yingli, 2023; Xiao, 2024). Quebec serves as a particularly compelling case study not only because of its active and relatively autonomous international engagement—reflecting its broader effort to assert political distinctiveness on the global stage—but also due to its distinct perspectives on Asia, which often diverge from those of the rest of Canada (Veilleux, 2025; Zhu & Labrecque, 2018).    

2. Methodology

To assess changes in public perception, we use data from the Asia Pacific Foundation of Canada’s (APFC) National Opinion Poll (NOP), a biannual survey conducted between 2010 and 2024 to measure Canada-wide public perception on Asia-Pacific issues. The survey is conducted every two years, with 2021 replacing 2022 as an exceptional year with the onset of the COVID-19 pandemic. NOP respondents are Canadian citizens or permanent residents and at least 18 years old. Only data from Quebec residents were used in this paper, with an average of 884 respondents per survey from Quebec. Individual demographic and socio-economic information were collected to ensure a broad representation of respondents, including age, gender, ethnicity, marital status, education level, occupation, and household income.

Our study also draws on quantitative data from Statistics Canada (Stats Canada) to assess merchandise trade flows and the APFC’s Investment Monitor data to assess inbound and outbound foreign direct investment (FDI) flows between Quebec and South Korea. We used Quebec’s 2021 IPS as a benchmark to compare the evolution of Quebec-South Korea trade and investment relations three years before Quebec’s announcement of the IPS (2019-2021) and three years after its implementation (2022-2024). In doing so, we assess the changes in public attitudes, trade, and investment, focusing on descriptive methods.

3. Increased Public Trust

Since the launch of the Indo-Pacific Strategies, diplomatic engagement with South Korea has expanded at both the federal and provincial levels. This growing relationship has been further reinforced by the Canada–South Korea Global Strategic Partnership, launched in September 2022. Since then, Canadian Foreign Affairs Minister Mélanie Joly has undertaken four diplomatic visits to South Korea, underscoring the importance of deepening bilateral ties in the Indo-Pacific region (Global Affairs Canada, 2024b). Similarly, former South Korean President Yoon Suk Yeol emphasized the significance of these ties during his first bilateral diplomatic visit to Canada in September 2022. Closer ties between Canada and South Korea were also marked by the launch of the Year of Cultural Exchanges 2024-2025, celebrating the 60th anniversary of diplomatic relations between the two countries (Canadian Heritage, 2024).

Quebec leads the way in Canadian cultural involvement in South Korea. According to the South Korean news agency AJU Press, nearly two-thirds of all Canadian cultural activities in South Korea stem from Quebec (Kim, 2025). As for the Quebec government, it has upgraded the status of its representation in Seoul to that of a delegation in March 2024, testifying to Quebec’s interest in strengthening diplomatic ties with South Korea. This was followed by the signing of a Friendship and Cooperation Agreement between the Government of Quebec and the Seoul Metropolitan Government, establishing a framework to strengthen bilateral collaboration and foster trade (Ministry of International Relations and La Francophonie, 2024).

As a result, South Korea has experienced the greatest surge in favourability in Quebec public opinion over the past 15 years. The NOP conducted in 2010 revealed that Quebecers rated their trust in South Korea at only 3.6 out of 10, ranking slightly above Afghanistan (2.9) but below Pakistan and China (5.1), Japan (5.5), and India (7). Confidence in South Korea has steadily increased, overtaking trust in both China and India from 2018 onwards, with South Korea establishing itself as the second most trusted country in Asia after Japan (Figure 1).

Figure 1. Quebecers’ Level of Trust for Selected Asian Countries (Asia Pacific Foundation of Canada, National Opinion Poll)

In terms of strategic milestones, the 2016 NOP result marks the first survey since the Canada-Korea Free Trade Agreement (CKFTA) came into force, of which 53% of Quebecers were in favour of the agreement, compared with 18% who were opposed and 29% who were neutral. This reflects the result of a steady rise in Quebecers’ level of confidence in South Korea since 2010, from 3.60 to 5.86 over six years. The second key reference point is in 2021, when trust in all Asian countries declined, likely reflecting broader trends of global instability during the COVID-19 pandemic. Although trust in South Korea experienced a slight dip in 2021 to a low of 4.48—it surged back to 5.59 in 2024, three years after the launch of its IPS.

Growing confidence toward South Korea is also unfolding within a broader geopolitical context marked by increased engagement with Asia and a strategic diversification away from the U.S. Reflecting this shift, APFC’s 2024 NOP found that 69% of Quebec respondents acknowledged that increased investment from Asia would benefit Canada, marking the highest approval in the last decade. At the same time, we observe that despite growing interest in Asia more broadly, Quebecers’ perception of China has declined significantly since 2019, largely driven by Beijing’s       2018 arbitrary detention of two Canadians: Michael Spavor and Michael Kovrig. Despite China’s position as Canada’s top Asian trading partner on a national level, it remains the Asian country least trusted by Quebecers. The 2024 NOP revealed that 90% of Quebecers supported Canada’s efforts to diversify trade away from China and towards other prominent trading partners in Asia. Reflecting these strained relations, two major provincial investment bodies—Caisse de dépôt et placement du Québec and Investissement Québec (Robillard, 2023)—announced the closure of their offices in China, citing geopolitical instability. As such, high-profile strategic decisions implemented on a provincial level demonstrate the real impact of trust from a subnational actor on external economies, such as those of South Korea and China.          

Notably, although Quebecers’ trust in South Korea is lower than their trust in traditional allies such as the United States, the United Kingdom, and the European Union, the relative trust in South Korea compared to these traditional partners has increased rapidly. While confidence in these traditional allies has remained relatively stable since 2010, trust in South Korea has nearly doubled. This shift became especially pronounced during Donald Trump’s first term (2017–2021), when Quebecers’ trust in South Korea surpassed their confidence in the United States and remained higher throughout his presidency, until the beginning of Joe Biden’s term. Considering the aggressive protectionist tariff regime pursued under Donald Trump’s second presidency in 2025, we project a further decline in confidence in the United States, increasing Quebec’s national sentiment to diversify Canada’s partnerships in favour of Asian allies.

Research has shown that favourable public opinion in a host country can significantly boost FDI (Yingli, 2023; Xiao, 2024). The growing relationship between Quebec and South Korea—strengthened by supportive policies under Quebec’s IPS —has not only improved public sentiment but also coincided with increased trade and inward FDI, as Quebecers and Canadian companies increasingly view South Korea as a reliable economic partner.

4. From Quebec’s Mines to Korea’s Factories: Quebec-South Korea Merchandise Trade

The Quebec-South Korea merchandise trade has been growing steadily over the last decade since the CKFTA and has continued to strengthen following the implementation of the IPS, bolstered by a shared drive towards economic resilience through advanced manufacturing and innovation (Figure 2). The national CKFTA placed South Korea on Canada’s economic radar, covering a broad range of target industries as key beneficiaries of this agreement, including the manufacturing and industrial sectors (Global Affairs Canada, 2025). This would pave the way for Quebec’s IPS, which highlighted particular segments within the CKFTA’s parent industries tailored to the province’s economic profile.

The effectiveness of the IPS is evident when examining the trade value from three years before (2019-2021) and three years after (2022-2024) the strategy’s launch, with exports ramping up by around C$462M (16%) and imports expanding by C$637M (27%). Indeed, both the CKFTA and Quebec’s IPS officially recognized South Korea as a lucrative and first-rate trade partner, bolstering public trust and resulting in ramp-ups of trade activity after the implementation of each initiative.

Figure 2. Comparing Quebec-South Korea Merchandise Tradeafter the CKFTA and Quebec IPS, 2010-2024 (Statistics Canada, Table 12-10-0173-01)

4.1. Quebec’s Top Export to Korea: Iron Ore

Quebec’s top export to South Korea is concentrated in its leading primary industry: metals and minerals. Incentivized by the IPS, businesses in extractives and corresponding advanced manufacturing sectors have demonstrated increased trade activity; for example, iron ore exports from Quebec to South Korea have increased the most, comprising 58% of average export values post-IPS, and achieving even greater consolidation compared to the previous average of 49% from 2019 to 2021 (Figure 3).

Figure 3. Quebec’s Top Exports with South Korea: Comparing pre- and post-IPS (Statistics Canada, Trade Data Online, 2019-2024)

Quebec has been the leading exporter of iron ore and concentrates across Canada for the past decade, with an average of 12% of all shipments destined for South Korea. This takes on even more significance in the context of the international critical mineral supply chain; in 2024, the Canadian federal government and Quebec government revised their 2021 Critical Minerals list to include high-purity iron that can produce low-emission or “green” steel, reinforcing Quebec’s role in the global energy transition (Natural Resources Canada, 2024). Indeed, the province’s four active iron mines exploit the Labrador Trough, containing one of the purest iron ores in the world (Natural Resources Canada, 2025; Normand, 2024). Thus, Quebec’s resources establish the subnational actor’s essential role in the global arena and grant even greater corresponding power behind its decision to export to its IPS-directed key markets, especially for iron ore.

Considering that steel, and thus iron ore, is a fundamental building block of industrial power, sustained exports of Quebec’s critical mineral to South Korea underscore a deepening political and economic partnership between the two regions, one that continues to grow stronger over time. South Korea’s industrial reforms decreed in the 2020 Korean New Deal to achieve a “green economy” alongside strengthened global environmental regulations (Government of the Republic of Korea, 2020; Lee 2024) it is unsurprising that the country’s imports of Quebec’s iron ore jumped by 59% or around C$243M in the year following its release (from C$410M in 2020 to C$654M in 2021) and has continued to grow. This shift is further illustrated by POSCO’s 2022 strategy for green steel expansion, which signals lasting industry transformations due to its position as the leading domestic steelmaking company that was foundational to the nation’s post-Korean War economic rebuilding and structuring (POSCO Group, 2022; 2013). As South Korea’s fourth-largest supplier of iron ore, Canada offers a geopolitically stable and reliable alternative to more volatile sources in the industry, while South Korea is a key partner enabling Canada’s declaration to diversify its steel export markets beyond its top market in the U.S. (Observatory of Economic Complexity, 2025; Previl, 2025).

4.2. Quebec’s Top Imports from South Korea: Complementary Goods

All of Quebec’s top imports from South Korea are intermediate or finished goods that directly support its ambitions within the energy transition, namely in the electric vehicle (EV) value chain. Illustratively, the largest imports from South Korea post-IPS adoption were electronic integrated circuits and microassemblies for electronic components within smart devices and industrial machinery, while the next largest import segment was lead-acid and lithium-ion electric accumulators, or rechargeable batteries.

Figure 4. Quebec’s Top Imports with South Korea: Comparing pre- and post-IPS (Statistics Canada, Trade Data Online, 2019-2024)

South Korean microchips play a key role in filling the gaps in Quebec’s integrated circuit industry, which lacks production capacity. Quebec’s integrated circuit imports from South Korea rose by around C$163M, from around C$222M three years before the IPS to C$385M three years post-strategy release (Figure 4). While being home to Technum Quebec, the province’s innovation zone, Polytechnique Montreal’s semiconductor research centre, and government investment into a pre-university microelectronics research centre (Government of Quebec, 2022), Quebec’s industries remain concentrated in research and development and continue to import semiconductors from South Korea. This import pattern mirrors the trust accorded between the two trading partners with respect to Quebec’s iron ore; indeed, South Korea’s microchips are part and parcel to Quebec’s technological advancement in the Fourth Industrial Revolution.

Furthermore, electric accumulators are key components of the EV supply chain, into which both the Quebec and South Korean governments have invested heavily (Choo & Chen, 2025; Shingler, 2023). In Quebec’s case, the IPS specifically states its intention to create an entire battery sector value chain, with South Korea, Japan, and China listed as the current leaders dominating global lithium-ion battery manufacturing. Complementary to the IPS, the Transportez vert financial aid program came into force in 2021 to incentivize businesses, municipalities, and organizations to procure low-emission vehicles, particularly large vehicles containing rechargeable electric batteries (Government of Quebec, 2021a). As a result, Quebec had record-breaking sales for battery electric and plug-in EVs, accounting for 43% of all EV sales in Canada (Canada Energy Regulator, 2022). Quebec’s EV manufacturers sought batteries from South Korea in response to this heightened demand, facilitated by the longstanding trust built over time through the CKFTA. Electric accumulator imports accounted for less than C$61M from 2019 to 2021, but more than doubled post-IPS, amounting to around C$130M, from 2022 to 2024. This trend indicates that while Quebec continues to develop its battery value chain, it relies on South Korean incumbents to keep up with its market demands by importing its lead-acid and lithium-ion batteries.

The top trading products shed light on the interconnectedness of these two economies. This bilateral economic partnership is based on complementary trade, primarily characterized by Quebec supplying the raw material and purchasing intermediate or finished goods from South Korea. As shown in the data, both key import and export sectors have experienced significant growth since the implementation of Quebec’s Indo-Pacific strategy.

5. Beyond the IPS: Addressing One-Sided FDI Flows

After the launch of Quebec’s IPS, foreign direct investment (FDI) between Quebec and South Korea has increased substantially, led by South Korea’s investment into Quebec. The IPS along with Quebec’s plans to promote the EV industry, have supported an increase in FDI, particularly along the EV value chain in Quebec. Comparing inward FDI flows between Quebec and South Korea in the three years before the strategy’s launch (2019-2021) with the three years after (2022-2024), we observe a doubling in FDI from South Korea (an increase of around C$1313M), with inbound investment peaking at around C$1.7B in 2023, and ceasing in 2024 (Figure 5). Although the data indicate a decline in FDI flows in 2024, that may be a result of rebalancing in the face of large investments with a multi-year implementation timeline completed in 2023.

Figure 5: Quebec-South Korea FDI Flows, 2019-2024. (Investment Monitor, fDi Markets, 2025)

South Korean companies were welcomed into Quebec’s critical mineral extraction (with FDI growing over C$1B), software (with FDI inflows at C$364M), and automobile industries (with FDI flows reaching C$273M), many of which are linked to the province’s centrality in EV battery production and demand. South Korea’s Solus Advanced Materials, operating as Volta Energy Solutions Canada, was the single largest investor in Quebec’s industrial metals and mining, committing over C$1B in a plant to produce copper foil for EV batteries in Granby. Investment in the software sector was led by Krafton, a South Korean games developer, which opened a new studio in Montreal. Automobiles and parts investment came in the form of two investments to build cathode manufacturing facilities – one by POSCO Future M and General Motors in Bécancour and the other with SK On and EcoPro BM.

The battery production projects offer tangible economic benefits for Quebecers – leading to positive public perception and openness to more FDI from South Korea. These projects are projected to create over 550 new jobs in the province, with French-speaking employees benefitting from these hiring opportunities (Quebec Delegation in Seoul, 2024; Jeong & Lee, 2024; Harrison et al., 2023).  These initiatives closely align with Quebec’s Zero-Emission Vehicle (ZEV) Act, as the province leads the Canadian market in both ZEV adoption and charging infrastructure development (Statistics Canada, 2025). To build stronger investment relations in areas such as energy transition, Quebec has increased its trade missions to Seoul (Veillette, 2024). Notably, the Quebec office in Seoul was elevated to the status of a full delegation in 2024, underscoring the growing importance of bilateral relations. As such, Quebec was primed to capitalize on partnerships and FDI borne from South Korea’s growing EV industry ahead of other Canadian provinces.

In contrast to growing FDI from South Korea to Quebec, Quebec’s FDI flows into South Korea have been negligible, illustrating limited engagement from Quebec’s companies in the peninsula that has not changed after the IPS launch. The only outbound FDI deal completed since the provincial IPS was launched was a greenfield investment by Laval-based Synergx Technologies to open a South Korean office in 2021. During this period, there was another major deal announced by Loop Industries, a Terrebonne-based clean-technology company, to construct the Infinite Loop PET plant in Ulsan, South Korea. The deal was however cancelled at the beginning of 2025 due to operating cost considerations (Access Newswire, 2025). Relatively lower FDI levels can be explained by the inward focus of Quebec’s IPS on FDI – seeking to attract inward FDI.

Overall, Quebec’s IPS has led to an increase in investment from South Korean battery production companies, yet it has failed to increase Quebec’s investment in the region. Unlike in the case of trade, where imports and exports have increased simultaneously, investment has been one-sided, driven by investment from South Korea to Quebec. Our analysis of FDI from Quebec to South Korea after the IPS has found that, while South Korea presents an important market for corporate diversification, it is also a high-cost jurisdiction for investors, making it more expensive for investors to operate. Thus, resulting in lower outward FDI. Nonetheless, we anticipate closer collaboration between Quebec and South Korea in the future, given the evolving geopolitical landscape and Canada’s strategic interest in reducing its reliance on the U.S.

6. Quebec–South Korea Collaboration in a Shifting Global Order

The evolving geopolitical landscape, marked by Sino-American rivalry and the decoupling of Canada’s two largest trading partners, underscores the urgent need for Canada to diversify its economic partnerships. With U.S. tariffs disrupting several Quebec industries, including the EV battery sector, Premier Legault has emphasized the need to diversify provincial markets and economic partnerships, particularly in Asia (Lecavalier, 2025). Within this context, South Korea has emerged as an increasingly significant partner in both diplomatic and commercial realms for Quebec and for Canada. The Quebec-South Korea relationship since the IPS has not only strengthened but has also demonstrated remarkable dynamism and resilience. This growing partnership is evident in the increased confidence Quebecers have in South Korea, interlinkages of EV value chains, as well as the importance placed on trade missions and diplomatic engagements between the two nations.

Our research finds that a federated state’s para-diplomacy has an important impact on public perception, trade and FDI. Although Quebec’s economic policies are bolstered by the agreements forged by the federal government, such as the CKFTA, the Quebec government has been proactive in implementing its foreign policy, as evidenced by its IPS and its growing commercial relations with South Korea. This aligns with research highlighting the growing significance of subnational diplomacy in international relations, emphasizing the complementary role provinces can play alongside federal foreign policy to achieve shared objectives—such as reducing reliance on the United States and strengthening ties with Asian countries (Fraser, 2024; Paquin, 2019). Bilateral trade and FDI inflows have grown significantly since the implementation of Quebec’s IPS. Trade has been bolstered by the CKFTA, which lowered tariffs for Canadian and South Korean companies shipping products across the border and was further boosted by the IPS that encouraged specific sectors, such as critical minerals and high-end manufacturing as our paper has demonstrated. South Korea also boosted FDI into Quebec, following the implementation of the IPS and policies welcoming FDI in EVs. However, the data indicate that FDI inflows into South Korea have remained negligible during this period, underscoring the persistent barriers faced by Quebec-based companies seeking to invest in the country.

These findings underscore the importance of an Indo-Pacific strategy for federated states, like Quebec. Provincial interests often compete with one another, particularly in efforts to attract foreign investment to their own territories. In terms of FDI inflows, Quebec’s strategic focus on the EV sector has positioned it to benefit from major South Korean investments. These investments are especially critical in today’s geopolitical climate, given the decline in American investment in this sector under the second Trump administration (Veilleux & Ufimtseva, 2025). With the return of Trump to the U.S. presidency, introducing renewed unpredictability in American foreign policy, middle powers such as Canada and South Korea are increasingly seeking to strengthen their bilateral coordination (Simpson & Hwang, 2025). This includes exploring multilateral frameworks and trade agreements designed to reduce dependence on the United States and to mitigate the impact of protectionist measures. Economic exchanges between Quebec and South Korea should also be expanded, especially given the rising positive public perception of South Korea among Quebecers.

While Quebec’s IPS is primarily commercially driven (Lasserre, 2023), thus leading to an increase in FDI and trade, the article also shows a growing sense of trust among Quebecers toward South Korea—fueled by expanding diplomatic and cultural initiatives between the two regions. This trend is particularly significant, as Kim & Österberg (2025) demonstrate that individuals who perceive high levels of Korean FDI, or reside in areas where such investments are more visible, tend to hold more favourable views toward foreign investment. However, APFC polls reveal a persistent lack of awareness regarding South Korea’s importance to Canada’s prosperity. As Canada’s seventh-largest trading partner (Global Affairs Canada, 2024c), South Korea plays a significant role in the economy. Nevertheless, only 37% of Quebec respondents in APFC’s 2024 NOP recognized South Korea as vital to Canada’s economic well-being, with 38% dismissing the country’s importance. This sentiment is echoed in the lack of outbound FDI from Quebec to South Korea, demonstrating a persistent lack of engagement from Quebec businesses. In fact, South Korea ranked below countries such as India and Australia—nations with comparatively less trade significance to Canada—highlighting the pressing need to enhance visibility to shape public perceptions and unlock the full potential of this bilateral relationship.

Conclusion

At this critical juncture marked by global trade tensions and uncertainty, Canada and Quebec have an unprecedented opportunity to establish themselves as trusted trade and investment partners and as champions of rules-based and open trade. Quebec’s Indo-Pacific Strategy plays a pivotal role in this effort by expanding and diversifying trade ties with anchor markets, such as South Korea, reinforcing years of mutual trust and economic collaboration.

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Recension. Notre système international. Une approche politique des relations internationales.

Regards géopolitiques, 11(3), 2025

Devin, Guillaume(2025). Notre système international. Une approche politique des relations internationales. Paris : Le Cavalier bleu.

L’objectif de cet ouvrage est de proposer un portrait synthétique mais nuancé des mécanismes régissant le fonctionnement du système international, soit l’ensemble des relations entre les différents acteurs sur la scène mondiale, États certes, mais aussi ONG, institutions, entreprises, groupes de pression, et les modalités de leurs interactions.

Entre conflits et coopérations, plusieurs observateurs soulignent la difficulté de dégager la cohérence de notre monde imprévisible. Jamais la densité des relations internationales n’a autant favorisé les opportunités de rapprochement, d’interactions, mais dans le même temps, jamais elle n’a entraîné autant de distinctions et de clivages. Certaines dynamiques poussent à l’intégration, d’autres favorisent la différenciation. Les unes ne vont cependant pas sans les autres, car le système présente plusieurs composantes très imbriquées. Le système est de facto très complexe car il est modulé par les interactions hétérogènes entre ces acteurs, sachant qu’en retour le système module lui aussi le champ des possibles pour ces acteurs.

Le propos s’éloigne de la posture néoréaliste en ce que l’auteur estime que le système international ne se réduit pas « à une arène purement compétitive » (p.14), autrement dit aux seules relations nécessairement conflictuelles entre les États. Plusieurs acteurs d’ordre différents peuplent la scène internationales et il est très réducteur de penser leurs interactions uniquement sous le prisme de la rivalité, du conflit ou du rapport e force, ce qui gomme toutes les interactions de coopération, d’observation et de mutualisation.

Cinq caractéristiques majeures sont à appréhender pour tenter de comprendre le système international, selon l’auteur. Ce système est fondamentalement un « système polycentré », avec plusieurs acteurs majeurs; c’est un système hétérogène, mondialisé, multilatéral et complexe.

Système polycentré, car la sociologie des États souligne le très grand nombre de ceux-ci, aux objectifs très différents et dans une dynamique politique contemporaine multipolaire. L’ère de la guerre froide bipolaire est terminée, et si après 1991 et la chute de l’URSS, certains analystes ont pu rêver à la fin de l’Histoire, le moment unipolaire n’a guère duré. L’apparition de puissances déjà montantes auparavant (Japon, Union européenne, réaffirmation de la Russie) ou émergentes (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud notamment), selon une dynamique diplomatique très classique et centrée sur la défense de leur souveraineté, caractérise ce monde à plusieurs pôles dont l’évolution demeure très incertaine.

Sur cette scène internationale, les acteurs non-étatiques ont acquis un rôle plus marqué. Entreprises, médias, réseaux sociaux, fonds souverains, ONG, rébellions, tout ce qui, selon l’auteur, échappe plus ou moins au contrôle direct des États, jouent désormais un rôle plus autonome et plus significatif dans le système international.

Ce système est très hétérogène. Hétérogène du point de vue des régimes, avec des démocraties, apparemment moins attractives qu’elles ne l’ont cru, et es régimes autoritaires. Ces démocraties seraient-elles plus favorables à la paix mondiale ?  Rien n’est moins sûr. Si les démocraties ne se feraient pas la guerre – encore que cette idée soit toujours l’objet de débats théoriques – elles risquent aussi de nourrir l’idée qu’elles sont « légitimes à faire la guerre pour imposer un changement de régime au nom de la paix », comme on l’a vu en Irak en 2003 ou en Lybie en 2011. Le système est hétérogène également du point de vue de la force politique des États, certains forts et d’autres faibles marquant un paysage politique avec des acteurs aux moyens très inégaux. Ces inégalités de capacités comprennent le domaine militaire, mais aussi le développement économique – avec des économies diversifiées ou au contraire reposant sur l’extraction de quelques ressources, des indicateurs traditionnels comme le PIB/habitant ou l’indice de développement humain (IDH) qui reflètent de grandes disparités socio-économiques et de facto, des résiliences très variables face aux crises économiques, à l’endettement ou à la spirale de la pauvreté.

Cette scène internationale est marquée par la mondialisation, soit l’approfondissement des échanges commerciaux, des investissements et des interdépendances et interrelations entre sociétés. Autrefois portée aux nues comme facteur de prospérité et de paix, la mondialisation suscite aujourd’hui des jugements nettement plus nuancés. « nul ne sait quel monde elle fabrique » (p.58). L’interdépendance économique n’a pas empêché les grands conflits d’éclater – on le savait depuis la 1ere guerre mondiale. Elle ne conduit pas davantage les États du monde à se tourner vers le système libéral occidental, contrairement aux chantres de la fin de l’Histoire. « Le monde demeure conflictuel et violent mais il n’a jamais été aussi organisé et pacifié »(p.59), du moins jusqu’à présent. Car semblent se dessiner deux forces de reflux : les guerres commerciales incarnées avec force par la politique du président Trump mais dont il n’est pas le seul apôtre ; et la tentation, déjà présente avant l’avènement de Trump, d’un certain repli sur soi dans de nombreuses sociétés bousculées par l’irruptions de valeurs, de normes et de remises en cause de leur fonctionnement.

C’est un monde multilatéral mais « la soi-disant « communauté internationale » demeure bien difficile à identifier tant les divisions et les conflits sont nombreux (p.78). Sapant l’image positive de l’engagement multilatéral, les difficultés, inévitables, pour les États et leurs institutions et mécanismes coopératifs d’aboutir à des livrables concrets ; les grandes inégalités de mobilisation des États ; et l’autorité morale décroissante du multilatéralisme. Certains États décident d’intervenir de manière unilatérale comme les États-Unis ou la Russie, ou pratiquent ce qui est de plus en plus perçu comme un deux poids deux mesures, tandis que d’autres refusent de se soumettre aux instances comme la Cour internationale de justice ou aux résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies.

Pour l’auteur, il est important d’aborder l’ensemble de ces cinq composantes. D’abord, il y revient en conclusion, parce que l’analyse des relations inter-acteurs sur la scène internationale ne saurait se réduire à l’étude des rapports de force et de puissance. Le modèle de l’école réaliste lui semble manifestement très réducteur. Ensuite, parce que ces dimensions sont « entremêlées et doté d’une forte réactivités aux variations de chacune d’entre elles » (p.133) : chaque dimension présente des effets sur les autres.

Cet ouvrage propose une grille de lecture différente, bien structurée, et d’abord aisé – le texte se lit bien sans considérations théoriques trop complexes. Il saura intéresser tout public curieux de politique internationale.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension. Environmental and Technological Threats in the Arctic Region. Infrastructures, Geopolitics and Strategy.

Regards géopolitiques 11(3), 2025.

Landriault, M. ; M. Vullierme et M. Delaunay (dir.) (2025). Environmental and Technological Threats in the Arctic Region. Infrastructures, Geopolitics and Strategy. Londres : Routledge.

Cet ouvrage s’intéresse aux risques environnementaux et technologiques qui se dessinent en Arctique, dans un contexte de changements climatiques et de bouleversement des environnements naturels, et aux risques que posent, pas seulement sur le plan militaire, ces changements climatiques et la vulnérabilité qu’implique le développement de certaines technologies, notamment dans le domaine des télécommunications, par satellite ou par câbles. L’ouvrage s’efforce d’analyser le lien ou le développement parallèle entre changements environnementaux et déploiement de nouvelles technologies dans la région arctique, essentiellement l’Arctique canadien, et les risques que ces deux mouvements peuvent induire.

Une première partie, (re)ewed environnment, s’efforce de brosser un portrait de l’environnement actuel en Arctique, en particulier de ses dynamiques. Le lecteur sera peut-être un peu surpris de l’acception du concept d’environnement ici, qui ne se limite pas à l’environnement au sens d’écosystème, mais au sens très général de cadre et de paramètres. Ainsi, le premier chapitre dresse-t-il un utile et efficace portrait de la dynamique de la fonte du pergélisol : qu’est-ce que ce phénomène recouvre exactement et comment se manifeste-t-il ?

Le second chapitre développe la notion le senseurs sous-marins et des impacts que cette nouvelle technologie peut avoir sur la sécurité des infrastructures de télécommunication.  De plus en plus, les câbles sous-marins sont munis de senseurs capables de détecter mouvement et activité dans leur entourage, ceci afin de surveiller leur voisinage dans une logique de sécurité de leur intégrité – mais cette technologie permet aussi de les doter de moyens de surveillance à des fins militaires. De facto, cette nouvelle technologie renforce l’intérêt, pour une puissance adverse, de couper ces câbles qui constitue des moyens de surveillance des mouvements de ses bâtiments, ce qui accroit donc la vulnérabilité desdits câbles.

Un troisième chapitre aborde le concept d’interopérabilité militaire et d’intégration de la sécurité militaire (all-domain military approach), récent paradigme doctrinal de structuration des activités de commandement militaire, et la façon dont l’environnement arctique contraint les efforts en vue de mettre en place les système d’intégration en vue de développer cette inter0opérabilité

Une seconde partie rassemble plusieurs chapitres sur les infrastructures arctiques. Un chapitre aborde la Stratégie canadienne de défense de 2024, dont le volet arctique souligne les impacts majeurs des changements climatiques. L’analyse souligne les vulnérabilités inhérentes aux conditions arctiques (froid, isolement, distance) mais aussi aux changements climatiques. Précisément, le chapitre suivant analyse plus spécifiquement les formes des impacts des changements climatiques sur les infrastructures de transport en Arctique, fonte du pergélisol qui conduit à des affaissements, risque d’inondation accru, on aurait pu ajouter vulnérabilité du transport routier reposant sur l’aménagement des routes de glace en hiver.

Une troisième partie analyse le lien entre géopolitique, sécurité en infrastructures, avec un premier chapitre sur la quête européenne d’une meilleure sécurité pour les câbles sous-marins entre Asie et Europe, avec cependant la prise de conscience que les réalités environnementales (dérive d’iceberg plus fréquentes) et opérationnelles (accroissement majeur de la fréquence d’incidents avec coupure des câbles ces dernières années) indiquent que cette sécurité est fragile, les câbles en Arctique présentant malgré tout une vulnérabilité réelle. Le chapitre suivant détaille les vulnérabilités du système de télécommunication dans l’Arctique canadien, reposant essentiellement sur les services par satellite avec une vulnérabilité technique (peu de redondance) et opérationnelle (dépendance envers les opérateurs américains). Le chapitre suivant aborde la question du développement rapide des entreprises de minage de cryptomonnaie dans ;l’Arctique russe, qui bénéficie de l’éloignement comme protection, mais surtout de l’accès à des sources d’énergie bon marché, pétrole, gaz, électricité, un avantage concurrentiel majeur dans cette industrie très énergivore et qui leur permet de plus en plus de développer des centres de traitement de données (data centers) afin de développer des services informatiques dans le domaine de l’IA.

Cet ouvrage aborde une thématique intéressante, le lien entre technologies, anciennes et nouvelles, les changements climatiques et la vulnérabilité qu’induisent tant ces changements environnementaux et les fragilités de ces technologies. Les chapitres sont parfois inégaux mais plusieurs chapitres sont fort intéressants et proposent au lecteur une palette d’analyses dont l’ensemble permet de brosser un portrait pertinent de cette dynamique en cours dans l’Arctique.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Les stratégies sur l’Indo-Pacifique de la Corée du Sud, du Canada et du Québec: y a-t-il des points de convergence?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Ponora Ang

 Ponora Ang est co-chef national du Groupe Asie-Pacifique du cabinet Fasken et avocat de premier plan en litige civil et commercial. Il est aussi reconnu par les sociétés provenant de l’Asie-Pacifique pour ses conseils pour des projets d’investissement au Canada. Il conseille régulièrement des sociétés d’État, des compagnies privées et des gens d’affaires de l’Asie désirant développer leurs activités commerciales au Canada, et au Québec en particulier.

pang@fasken.com

 

Résumé
La Corée du Sud a une stratégie Indo-Pacifique et c’est le cas également pour le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement provincial du Québec. Pouvons-nous identifier des domaines où il y a une convergence d’intérêts dans ces stratégies et sommes-nous en mesure de dresser une fiche descriptive conjointe identifiant les secteurs de coopération les plus prometteurs?

Mots-clés : Canada, Québec, Corée du Sud, Indo-Pacifique, Stratégie

 

Abstract
South Korea has an Indo-Pacific strategy, and so do the Canadian federal government and the Québec provincial government. Can we identify areas of convergence of interests in these strategies and could we build a joint factsheet, clearly identifying the most promising areas of collaboration?

Keywords : Canada, Québec, South Korea, Indo-Pacific, Strategy

 

Le but du présent article est d’étudier la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud (The Government of the Republic of Korea., 2020) et les stratégies sur l’Indo-Pacifique du Canada (Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, 2022) et du Québec (Ministère des Relations internationales et de la Francophonie, 2021) et d’examiner s’il y a des points de convergence entre celles-ci. Nous faisons cela afin de vérifier s’il y a lieu pour le Québec de faire des efforts pour augmenter ses relations avec la Corée du Sud et s’il est raisonnable d’escompter que ces efforts vaudront la peine sur le plan économique.

La Stratégie canadienne mentionne explicitement la Corée du Sud 14 fois. La Stratégie québécoise contient 21 mentions de la Corée du Sud. Cela dit, la Stratégie sud-coréenne ne mentionne le Canada qu’à trois reprises.

Est-ce à dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle? Si la Corée du Sud s’intéresse si peu (à première vue) au Canada (et au Québec) est-ce peine perdue? Ne lançons pas la serviette et examinons en quoi la Corée du Sud, le Canada et particulièrement le Québec ont à profit de se connaître davantage.

Commençons par faire un bref état des relations commerciales entre le Québec et la Corée du Sud.

En 2019, les échanges commerciaux entre le Québec et la Corée du Sud se chiffraient à 2,7 G$. En Asie, la Corée du Sud est au troisième rang des partenaires commerciaux du Québec, après la Chine (16,3 G$) et le Japon (4,3 G$). Globalement la Corée du Sud est au 11e rang des partenaires internationaux du Québec (Gouvernement du Québec, 2020).

En 2023, les exportations de marchandises en provenance du Québec à destination de la Corée du Sud se chiffrent à un peu plus d’un milliard de dollars. La Corée du Sud est demeurée le troisième partenaire commercial du Québec en Asie et occupe le 9e rang en matière d’exportation internationale (Gouvernement du Québec, 2024).

Qu’exportons-nous en Corée du Sud? Du minerai de fer; des pâtes mi-chimiques de bois; des déchets/débris d’aluminium; des avions, des hélicoptères et autres véhicules spatiaux; des déchets/débris de métaux précieux; des fèves de soja; de la viande de porc; des simulateurs de vol et leurs parties.

Qu’importons-nous de la Corée du Sud? Des automobiles; des huiles de pétrole raffinées; de l’argent (sous formes brutes, mi‑ouvrées ou en poudre), du caoutchouc synthétique en plaques, feuilles ou bandes et des profilés en fer ou en aciers non alliés.

Nos échanges avec la Corée du Sud représentent 1,4% de nos échanges commerciaux.

 

1. La Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud

Si l’on examine la Stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud, on se rend compte qu’elle est d’abord et avant tout préoccupée par sa propre sécurité (Ballbach, 2023) et elle conçoit que la stabilité et la prospérité de l’Indo-Pacifique sont des moyens pour assurer sa sécurité et en même temps une fin en soi.

La Stratégie canadienne note que pas moins de la moitié des nouveaux arrivants au Canada proviennent de la région de l’Indo-Pacifique et que les plus grandes diasporas au Canada sont d’origine Indo-Pacifique.[1]

Cela dit, le Canada (et le Québec) peuvent légitimement clamer qu’ils ont quelque chose à offrir qui est susceptible d’attirer l’attention des Sud-Coréens, que nous méritons qu’on pense à nous! Commençons avec le fait que le Canada est un pays du Pacifique, un point que la Stratégie canadienne met en relief[2], point d’ailleurs que les Sud-Coréens reconnaissent quand ils traitent du Pacifique Nord, des États-Unis, du Japon et de la Chine, mais également du Canada[3], un pays avec lequel la Corée du Sud partage les mêmes valeurs. Le document va plus loin et mentionne que le Canada est un « partenaire stratégique global » (Gouvernement du Canada, 2022) :

With Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response, economic security through stabilized supply chains, and a rules-based order based on our respective Indo-Pacific strategies.[4]

À ce propos, il faut souligner qu’en mai 2023, le Canada et la Corée du Sud ont décidé de faire passer les relations entre nos deux pays au niveau de Partenariat stratégique global, initiative qui a été complétée l’année suivante par un plan d’action (Affaires mondiales Canada, 2025), reposant sur les cinq piliers suivants:

  • Pilier 1: Défendre le système international fondé sur des règles, la démocratie, la liberté, les droits de la personne et l’égalité des genres
  • Pilier 2: Renforcer les partenariats sur la sécurité et la défense, y compris en ce qui concerne le maintien de la paix et la sécurité maritime
  • Pilier 3: Accroître la prospérité et la sécurité économique, coopérer en ce qui concerne les chaînes d’approvisionnement, les minéraux critiques et les sciences, les technologies et l’innovation, et promouvoir le commerce et l’investissement
  • Pilier 4: Agir à l’égard des changements climatiques et de l’environnement, soutenir la sécurité énergétique et développer des sources d’énergie durables
  • Pilier 5: Renforcer les partenariats dans les domaines de la santé et de la culture

À propos du Pilier 3, soulignons que le plan d’action a ceci à dire à propos de nos ambitions concernant les minéraux critiques: Développer des minéraux critiques avec des normes ESG (environnement, social et gouvernance) élevées et renforcer les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques pour nous positionner en tant qu’acteurs compétitifs sur la scène mondiale dans les technologies propres, notamment les batteries et les véhicules zéro émission.

La Stratégie sud-coréenne souligne que la Corée du Sud est un pays commerçant, comme le Canada, et qu’elle est profondément attachée au libre-échange:

We will promote free trade and address protectionism through the Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) and by taking part in discussions on the Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP), as well as by concluding new trade agreements.[5]

Sur ce dernier point, rappelons que le Canada et la Corée du Sud ont conclu un accord de libre-échange (Gouvernement du Canada, 2014) le 22 septembre 2014, seul accord bilatéral de libre-échange entre un pays de l’Asie et le nôtre.[6] Même si le Canada et le Japon n’ont pas un accord bilatéral de libre-échange, les deux pays font partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Dans un intéressant article (La presse, 2023) du Consul général de la République de Corée à Montréal et représentant au conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), monsieur Jaewan Lee, celui-ci note que quand les Québécois pensent à la Corée du Sud, ils pensent au K‑pop, au film Parasite ou à la série Squid Game. Et à l’inverse quand les Coréens pensent au Québec, ils pensent à l’émission Goblin: The Lonely and Great God, qui met en scène le Château Frontenac, série incroyablement populaire en Corée et dans les pays avoisinants, regardé par plus de 245 millions de téléspectateurs.

Donc, le Canada et la Corée du Sud ont des points en commun sur lesquels on peut bâtir: ce sont des pays du Pacifique; tant la Corée du Sud que le Canada sont des pays démocratiques, des puissances moyennes attachées à la règle de droit et aux droits humains et ils sont déjà liés par un accord de libre-échange. Ce n’est pas rien.

1.1. Les champs d’intérêt de la Corée du Sud

1.1.1. La science et la technologie

Sans fausse modestie, la Corée du Sud se qualifie de leader de premier plan en matière d’innovation scientifique et technologique:

As a global leader in science and technology innovation, the Republic of Korea will facilitate regional cooperation in critical domains of science and technology, including semiconductors, artificial intelligence, quantum science, advanced biology, next generation telecommunications and space, and help close the digital gap in the region.[7]

Et, en vue d’atteindre cet objectif, la Stratégie sud-coréenne indique que la Corée va s’engager dans des réseaux collaboratifs avec d’autres nations, dont le Canada (Gouvernement du Canada, 2016).

Le Canada et la Corée du Sud ont par ailleurs déjà conclu, fin 2016, un Accord de coopération en science, en technologie et en innovation (Gouvernement du Canada, 2015).

1.1.2. Les changements climatiques

Même si la Stratégie sud-coréenne ne mentionne pas explicitement le Canada sous ce chapitre, les stratégies des trois gouvernements concernés traitent abondamment de ce sujet. La Stratégie sud-coréenne dit d’ailleurs explicitement que « [w]ith Canada, a comprehensive strategic partner with common values, we seek increased cooperation on climate change response »[8]. La Stratégie consacre quelques paragraphes sur les sujets du changement climatique et de la sécurité énergétique. Et à ce titre il est bon de souligner qu’en décembre 2023 le Canada et la Corée du Sud ont signé un protocole d’entente sur la coopération en matière de changement climatique (Gouvernement du Canada, 2023b). L’Accord souligne que les deux pays se sont engagés à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Et, dans le premier Bilan de mise en œuvre de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024a), on peut lire que: « [l]e Canada et la République de Corée ont organisé le premier dialogue annuel des ambassadeurs du Canada et de la Corée sur les changements climatiques dans le cadre du Partenariat stratégique global Canada-Corée, en septembre 2023 ».

1.1.3. Le rôle des expatriés ou de la diaspora

Soucieux de collaborer avec d’autres pays de la région et de l’extérieur de la région, la Stratégie sud-coréenne souligne qu’il y a 7,3 millions d’expatriés sud-coréens dans le monde et qu’elle compte sur eux pour faire avancer la liberté, la paix et la prospérité dans l’Indo-Pacifique.

1.2. Le plan d’action sud-coréen pour un Indo-Pacifique libre, pacifique et prospère

C’est à la fin de 2022 que le gouvernement sud-coréen a publié la Stratégie que nous venons de résumer et c’est en décembre 2023 que ce même gouvernement a publié son plan d’action pour y donner effet (Government of the Republic of Korea, 2023). Comme le document l’indique, le gouvernement sud-coréen entend publier chaque année un rapport[9]. Et, en décembre 2023, le gouvernement a bel et bien publié un premier rapport, rapport que nous examinerons également.

Commençons par le plan d’action, lequel identifie neuf axes d’intervention principaux, notre traduction de « nine core lines of effort ». Parmi ces axes d’intervention, il y en a quatre qui méritent qu’on s’y attarde pour nos fins.

1.2.1. La construction de réseaux de sécurité économique[10]

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud sera l’hôte de la rencontre de l’Asia-Pacific Economic Cooperation Forum qui se tiendra en novembre 2025 à Séoul, événement auquel le Premier ministre du Canada est censé participer avec plusieurs chefs de gouvernement d’autres pays, dont l’Australie, le Brunei, le Chili, la Chine, Hong Kong, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie Nouvelle-Guinée, le Pérou, les Philippines, la Russie, Singapour, Taïwan, la Thaïlande et le Viêt Nam.

1.2.2. Les minéraux critiques ou stratégiques

Le plan d’action souligne que la Corée du Sud et le Canada ont signé le 17 mai 2023 un protocole d’entente sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023). Le plan d’action indique que la Corée du Sud entend identifier et explorer des projets de collaboration avec notre pays sur ce sujet. Notons que le gouvernement fédéral a une Stratégie sur les minéraux critiques (Gouvernement du Canada, 2023), stratégie qui est complétée par un rapport annuel, le premier rapport annuel ayant été publié en 2024 (Gouvernement du Canada, 2024). Soulignons également que le gouvernement fédéral du Canada et le gouvernement de la Corée du Sud ont signé en 2023 un Protocole d’entente entre le ministère des Ressources naturelles du Canada et le ministère de l’Industrie du Canada et le ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Énergie de la République de Corée sur la coopération en matière de chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques, de transition vers les énergies propres et de sécurité énergétique (Gouvernement du Canada, 2023).

La Stratégie québécoise ne mentionne pas la Corée du Sud en toutes lettres sur la question des minéraux critiques et stratégiques, mais sous le titre « Renforcer les liens du Québec avec les donneurs d’ordres, les grandes sociétés et les fonds d’investissement de la région Indo-Pacifique », on peut lire que le Québec a pour ambition d’attirer davantage d’investissement direct étranger chez nous dans des « secteurs clés tels que les minéraux critiques et stratégiques, l’hydrogène vert et les bioénergies, l’électrification des transports et les industries créatives »[11]. Clairement, cela devrait viser principalement le Japon et la Corée du Sud.

Dans le même ordre d’idées, le gouvernement sud-coréen indique qu’il est de son intention de participer activement dans des groupes consultatifs sur les minéraux critiques tels que le Mineral Security Partnership Organisation, organisme fondé à Toronto en 2022 à l’occasion du congrès annuel de la Prospectors and Developers Association of Canada.

1.2.3. Renforcer la coopération dans les domaines critiques de la science et de la technologie et combler la fracture numérique[12]

Le gouvernement sud-coréen énumère six domaines dans lesquels il entend augmenter sa coopération avec les pays de pointe, soit les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, la physique quantique, la biotechnologie avancée, les réseaux de télécommunication de la prochaine génération et l’espace.

À propos de l’intelligence artificielle, le plan d’action déclare que la Corée du Sud entend promouvoir la collaboration institutionnelle, l’échange d’experts et des projets de recherche conjoints dans le domaine et donne comme exemple un projet de recherche conjoint sur l’intelligence artificielle entre nos deux pays.

Dans le même sens, le plan d’action indique que le gouvernement sud-coréen entend explorer de nouveaux sujets de coopération bilatérale sous les auspices du comité conjoint de coopération scientifique et technologique Canada-Corée. La dernière réunion de ce comité a eu lieu à Banff en juin 2024 et à cette occasion, la Fondation nationale de recherche de Corée et Prima Québec ont signé une lettre d’intention (Prima Québec, 2025). Prima Québec[13] est un regroupement cherchant à développer l’expertise québécoise dans le secteur des matériaux avancés et l’entente avec le National Research Foundation (NRF) of Korea vise à développer et renforcer la recherche et la collaboration entre le Québec et la Corée du Sud grâce à la participation d’entreprises québécoises et coréennes.

1.2.4. Prendre une position de leadership dans la coopération régionale en matière de changement climatique et de sécurité énergétique

Parmi les initiatives du plan d’action, on en remarque une qui implique le Canada, le Défi mondial sur la tarification du carbone (Gouvernement du Canada, 2023) qui est piloté par notre pays et qui a été annoncé à la 26e conférence des parties à Glasgow, en 2021. La conférence des parties est l’organe suprême de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques. Ce projet vise à créer un partenariat de champions de la tarification du carbone du monde entier d’en étendre l’utilisation de renforcer les systèmes existants et de soutenir les nouveaux. La Corée du Sud est l’un des pays partenaires de cette initiative.

1.2.5. Promouvoir la compréhension et les échanges mutuels[14]

Sous ce titre le plan d’action sud-coréen identifie comme objectif la promotion de l’Année des échanges culturels Canada-Corée 2024- (Patrimoine Canadien, 2024). Cette initiative a pour but de célébrer les réalisations artistiques, créatives, sportives et intellectuelles entre nos deux pays. Donnons comme exemple l’exposition d’art médiatique Futur Voyage: Le temps de l’adaptation, un partenariat entre le consulat général de la Corée du Sud et la Société des arts technologiques. Cette exposition a présenté les œuvres d’une douzaine d’artistes coréens et canadiens à Montréal en 2023.

1.3. Le rapport annuel pour 2023 sur la stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud[15]

Ce document porte essentiellement sur les enjeux sécuritaires de la Corée du Sud et les initiatives déployées à ces fins en 2023.

Quant aux autres enjeux, économique ou culturel, on fait état des initiatives de collaboration avec le Canada, notamment sur les minéraux critiques et la transition énergétique.

2. La Stratégie canadienne pour l’Indo-Pacifique. Bilan de la mise en œuvre 2022-2023.

Nous venons de voir ce qui intéresse les Sud-Coréens chez nous sur le plan économique, voyons maintenant ce que nous disons de la Corée du Sud en commençant par la Stratégie Indo-Pacifique du Canada.

Notons d’abord que la Stratégie canadienne mentionne la Corée du Sud à 14 reprises et qu’elle y consacre cinq paragraphes spécifiques. C’est donc dire que nous nous intéressons beaucoup plus à la Corée du Sud que celle-ci s’intéresse à nous!

Au Pacifique Nord, la Corée du Sud est le pays où les choses vont bien. Soulignons que le Gouvernement du Canada a publié en 2024 un bilan de la mise en œuvre 2022-2023 de la Stratégie canadienne (Gouvernement du Canada, 2024), bilan que nous examinerons maintenant.

La Stratégie canadienne identifie plusieurs domaines de collaboration entre nos deux pays, notamment dans les « domaines de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des infrastructures et des exportations énergétiques, des chaînes d’approvisionnement des minéraux critiques et des batteries de véhicules électriques, de l’agriculture et de l’agroalimentaire, ainsi que des infrastructures des corridors commerciaux ».[16]

Il y a encore des choses à faire sur le plan diplomatique entre la Corée du Sud et le Canada: la Stratégie envisage en effet qu’il y a lieu de commencer un dialogue de haut niveau sur la sécurité économique dans le cadre du partenariat stratégique global précédemment mentionné de même qu’il y a lieu d’établir un nouveau dialogue entre nos deux pays.

Mentionnons pour placer les choses dans leur contexte que le Japon est aussi un partenaire important du Canada dans le Pacifique Nord, le seul pays de l’Indo-Pacifique qui est également un partenaire du Canada au sein du G7. Le Canada et le Japon ne sont pas liés par un accord de libre-échange bilatéral, mais ils font tous deux partie de l’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP).

Il y a à peu près 240 000 personnes dans la diaspora coréenne au Canada; ceux-ci se trouvent principalement en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta. Au Québec, on compte à peu près 10 300 Coréens.

3. La stratégie québécoise

La Stratégie québécoise porte un titre révélateur sur son objet: « Cap sur la relance: Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique ». Comme l’indique la vice-première ministre Geneviève Guilbault dans le mot de la Ministre, la politique internationale du Québec met explicitement l’accent sur la dimension économique et la Stratégie québécoise s’inscrit dans cette vision des choses.

La Stratégie québécoise compte 21 mentions de la Corée du Sud et puisque cette stratégie se veut une pierre d’assise du « virage économique de la diplomatie québécoise », il faut bien admettre que la Corée du Sud est un pilier central de cette entreprise.

La Stratégie québécoise reconnaît que le centre de gravité économique et géopolitique mondial s’est déplacé en Asie-Pacifique et que le Japon et la Corée du Sud sont des investisseurs internationaux de premier plan.

La Stratégie note aussi que la Corée du Sud, le Japon et Singapour sont parmi les pays qui détiennent le plus grand nombre de chercheurs par million d’habitants au monde.

Le Bilan des activités stratégiques 2023-2024 de la Délégation du Québec à Séoul (Gouvernement du Québec, 2024) souligne que le Bureau du Québec à Séoul a: « participé au Salon international de l’éducation et de l’émigration 2023 afin d’y promouvoir le Québec comme destination de choix. »

La Stratégie fait état du fait que le Québec à un réseau de représentations dans la région, dont un en Corée du Sud depuis 1991. On y lit également que le mandat du bureau de Québec à Hong Kong vise à promouvoir l’immigration au Québec depuis les pays de l’Indo-Pacifique. Dans cette même perspective, la Stratégie note avec réalisme que le Québec est peu connu au sein des pays de l’Indo-Pacifique et que le Québec est en compétition sur ce vaste territoire avec d’autres provinces canadiennes qui peuvent compter sur les relais que constitue une large diaspora.

Cela dit, la Stratégie note avec justesse que l’outil que constitue l’Accord de libre-échange Canada-Corée en fait un marché qui n’est pas moins accessible qu’un autre.

Revenant sur les intérêts du Québec en Indo-Pacifique, la Stratégie note que les intérêts du Québec dans cette région sont d’abord économiques et la diversification des marchés pour les exportations internationales du Québec – qui sont encore fortement concentrés vers les États-Unis – passe notamment par la création d’une relation commerciale plus solide et plus soutenue avec les partenaires asiatiques de longue date, tels le Japon, la Chine et la Corée du Sud, mais également par le développement de relations avec des pays aux économies émergentes, dont l’Inde, l’Indonésie et le Vietnam, ou encore peu explorées par les entreprises québécoises, comme l’Australie et Singapour. Notons ce mot, diversification, mot qu’on est destiné à entendre plus souvent en 2025.

La Stratégie aborde à nouveau le thème de la diversification des mandats d’exportation du Québec quand elle fait état des tensions diplomatiques entre la Chine et notre pays.

Que faire donc? La Stratégie note qu’il faut maximiser les retombées de l’Accord de libre-échange Canada-Corée par un accompagnement personnalisé des entreprises afin d’analyser les stratégies d’affaires à adopter selon les traitements tarifaires et non tarifaires applicables à leur secteur d’activité.

Dans un second axe d’intervention, la Stratégie souligne que l’Accord en sciences et technologie entre le Canada et la République de Corée est également un levier important à maximiser.

La Stratégie note qu’il y a lieu de réfléchir sur l’attraction et la rétention des meilleurs chercheurs et talents, via la promotion des occasions de carrière stimulantes en recherche universitaire ou en entreprises. Après avoir exprimé ce vœu, la Stratégie conclut que la Corée du Sud et l’Australie offrent des modèles intéressants dont le Québec pourrait s’inspirer.

À propos de l’axe d’intervention sur l’économie verte, la Stratégie note que la Corée du Sud, à l’instar du Québec, a emboîté le pas vers la carboneutralité et que le Québec souhaite attirer des investissements étrangers dans la filière des batteries, notant que le Japon, la Chine et la Corée du Sud représentent plus de 90% de la production mondiale des batteries au lithium.

Quant à l’axe d’intervention sur la main-d’œuvre et l’attraction des talents, la Stratégie note que les migrants de Corée du Sud ont un niveau d’éducation élevé et que le Québec a signé des ententes de sécurité sociale avec les pays de la région, dont la Corée du Sud, afin de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre.

4. Les points de convergence et les actions à prioriser

Au final, il est facile de constater qu’il y a des points où les stratégies respectives de la Corée du Sud, du Canada et du Québec présentent des zones d’harmonie, ne serait-ce que dans les domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, l’innovation, les sciences de la vie, l’aéronautique, l’électrification des transports, les matériaux avancés et la lutte contre les changements climatiques. Il ne faudrait pas non plus négliger les domaines comme l’agriculture, l’agroalimentaire, le tourisme, la culture et l’industrie des cosmétiques et de la beauté.

Conclusion

La Stratégie québécoise note que, comme on l’a vu, que l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta ont une diaspora plus forte que chez nous. Voilà pour le diagnostic.

Ce qui manque par contre à la Stratégie québécoise c’est la réalisation que la clé du succès dans nos relations avec la Corée du Sud repose précisément dans l’existence d’une diaspora forte au Québec, et dans la reconnaissance du fait que des efforts considérables doivent être faits pour augmenter rapidement et considérablement le nombre de Sud-Coréens qui vont décider de s’installer au Québec. C’est la clé du succès et on ne peut que regretter que cela ne soit pas reconnu comme tel.

De plus, il faudrait informer encore plus nos gens d’affaires de l’existence de l’Accord de libre-échange Canada-Corée et des secteurs qui profitent d’un accès en franchise de droits en Corée du Sud.

Dans un document du gouvernement fédéral (Gouvernement du Canada, 2025), on cite parmi ces secteurs ceux-ci: les produits industriels (comme l’aérospatiale, les produits chimiques et plastiques, les technologies de l’information et de la communication, les instruments médicaux, les métaux et les minéraux ainsi que les textiles et les vêtements) les produits agricoles et agroalimentaires, les vins et spiritueux, le poisson et le fruit de mer ainsi que les produits forestiers et de bois a valeur ajoutée.

Terminons en empruntant un extrait de l’article d’Eric J. Ballbach (mentionné à la note de bas de page (Gouvernement du Québec, 2024)), où celui-ci suggère que la Corée du Sud et les pays de l’Union européenne collaborent pour élaborer ce qu’il appelle un Joint Factsheet, une fiche descriptive commune où l’on identifierait clairement les avenues de collaboration les plus prometteuses. Les autorités du Québec et de la Corée du Sud auraient avantage, suggérons-nous modestement, à participer à une telle initiative.

 

Bibliographie

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Ballbach, E. J. (2023). South Korea’s evolving Indo-Pacific strategy : Opportunities and challenges for cooperation with the EU. In SWP Research Paper 2/2023 (Version 1). Stiftung Wissenschaft und Politik, German Institute for International and Security Affairs. https://doi.org/10.18449/2023RP02

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Patrimoine Canadien. (2024). Le Canada et la République de Corée se préparent pour l’Année des échanges culturels Canada–Corée 2024‑2025. https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/nouvelles/2024/06/le-canada-et-la-republique-de-coree-se-preparent-pour-lannee-des-echanges-culturels-canadacoree-20242025.html

Prima Québec. (2025). PROGRAMME CONJOINT DE RECHERCHE PRIMA Québec-NATIONAL RESEARCH FOUNDATION (NRF) OF KOREA. https://www.prima.ca/programmes-de-financement/appel-de-projets-international-quebec-coree/#:~:text=PRIMA%20Qu%C3%A9bec%20et%20la%20National,entreprises%20tant%20qu%C3%A9b%C3%A9cois%20que%20cor%C3%A9ens

Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. (2022). Gouvernement du Canada = Government of Canada.

The Government of the Republic of Korea. (2020). Strategy for a Free, Peaceful, and Prosperous Indo-Pacific Region. https://www.mofa.go.kr/eng/brd/m_5676/view.do?seq=322133 c

 

[1]      Page 4 de la Stratégie canadienne.

[2]      Page 11 de la Stratégie sud-coréenne.

[3]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[4]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne.

[5]      Page 34 de la Stratégie sud-coréenne.

[6]      Le Canada envisage de conclure un accord de libre-échange avec le Japon et l’Inde éventuellement.

[7]      Page 33 de la Stratégie sud-coréenne.

[8]      Page 14 de la Stratégie sud-coréenne. 

[9]      Page 4 de la Stratégie sud-coréenne.

[10]     Notre traduction de Core Line of Effort 5: « Build Economic Security Networks ».

[11]     Page 15 de la Stratégie québécoise.

[12]     Notre traduction de Core Line of Effort 6: « Strengthen Cooperation in Critical Domains of Science and Technology and Close the Digital Gap ».

[13]     Un acronyme pour Pôle de Recherche et d’Innovation en Matériaux Avancés du Québec.

[14]     Notre traduction de Core Line of Effort 9: « Promote Mutual Understanding and Exchanges »

[15]     Notre traduction du titre du document « 2023 Progress Report of the ROK’s Indo-Pacific Strategy ».

[16]     Page 11 de la Stratégie canadienne.

 

Genèse et grandes orientations de la politique indo-pacifique de la Corée

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Narae Lee

Frédéric Lasserre

Narae Lee est doctorante en Études internationales. Son sujet de thèse porte sur l’analyse des politiques commerciales de la République de Corée dans un ordre mondial en mutation. Elle détient également un Master en science politique, spécialité Études africaines, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec une bourse d’excellence Blaise Pascal, ainsi qu’un Master en relations internationales de la Sogang Graduate School of International Studies en Corée du Sud. Elle a travaillé comme chercheuse en affaires politiques à l’Ambassade de Corée au Maroc, été Volontaire des Nations Unies à l’UNFPA en Côte d’Ivoire, et a effectué un stage à la KOICA (Korea International Cooperation Agency) au Sénégal.

Frédéric Lasserre et titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques à l’Université Laval.

Résumé

La Corée du Sud cherche à diversifier ses échanges afin de renforcer son autonomie politique et d’accroître sa stabilité économique, dans un contexte de tensions entre la Chine et les États-Unis. Dans cette perspective, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, avec notamment sur la piste du développement dans la région arctique.

Mots-clés : Stratégie Indo-pacifique de la Corée, routes maritimes arctiques, perspective entre la Corée et le Canada, géoéconomie

Abstract

South Korea is seeking to diversify its trade in order to strengthen its political autonomy and enhance its economic stability amid growing tensions between China and the United States. In this context, this article analyzes the origins and potential directions of South Korea’s Indo-Pacific Strategy, with particular attention to developments in the Arctic region.

Keywords: Indo-Pacific Strategy of Korea, Northern Sea Route, Korea-Canada relations, Geoeconomics

Introduction

L’un des principaux objectifs de la politique diplomatique de la République de Corée (ci-après, la Corée) concerne les enjeux économiques et commerciaux : la promotion du commerce extérieur, le soutien aux entreprises coréennes sur les marchés internationaux, ou encore la recherche de nouvelles opportunités économiques. Pays au territoire relativement restreint[1] et presque dépourvu de ressources naturelles, la Corée a fondé son développement économique sur une politique axée sur les échanges extérieurs, en tirant parti de sa situation péninsulaire. Effectivement, sa politique commerciale peut être analysée dans le cadre d’une « géoéconomie », entendue comme la conduite de politiques étrangères à travers des instruments économiques (Tucker 2022). Avec l’essor de la Chine et son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le commerce extérieur de la Corée a largement bénéficié du dynamisme économique de son voisin, rapidement devenu son principal partenaire commercial (Korgun I.A. 2020). Toutefois, cette vulnérabilité liée aux fluctuations du commerce extérieur place la Corée dans une position délicate entre la Chine et un autre partenaire diplomatique et économique majeur : les États-Unis. Logiquement, la diversification des échanges constitue un enjeu crucial de la politique diplomatique et commerciale de la Corée, visant à renforcer son autonomie politique et à accroître sa stabilité économique. Dans ce contexte, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne dans cette logique de choix politiques, avec notamment la piste du développement dans la région arctique.

1. La genèse de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée

La première Stratégie Indo-pacifique de la Corée a été annoncée en novembre 2022, lors du sommet entre la Corée et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Cela marquait un rapprochement clair dans son choix stratégique de l’ancien président Yoon Suk Yeol, intervenant peu après son discours au sommet de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) le 30 juin. Lors de cette première activité diplomatique en tant que président, il a mis l’accent sur la défense des « valeurs universelles » (Shin 2022) et déclaré « la fin de la recherche de la prospérité économique basée sur les exportations vers la Chine [traduction libre] », à travers une déclaration du ministre de l’Économie et des Finances (Nam 2022). Cela représente un tournant assez radical dans l’orientation stratégique de la Corée, d’autant plus que le gouvernement précédent, sous la présidence de Moon Jae-in, s’était montré réticent à affirmer explicitement sa participation à la Stratégie Indo-pacifique, maintenant une forme « d’ambiguïté stratégique » entre la Chine et les États-Unis, malgré les tentatives de persuasion du président Trump (E. Kim 2023).

Avec l’arrivée au pouvoir du deuxième gouvernement Trump aux États-Unis en janvier 2025 et la destitution de Yoon en avril 2025, il est particulièrement difficile d’avoir une vision précise concernant la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. Dans ce contexte, le moment est particulièrement opportun pour revenir sur la genèse de la Stratégie Indo-pacifique coréenne en lien avec la compétition sino-américaine, afin de mieux anticiper son orientation future.

1.1. Administration Moon Jae-in (2017-2022)

En effet, la réticence du gouvernement Moon à participer à la Stratégie Indo-pacifique était liée aux expériences désastreuses concernant la réaction de la Chine, après les polémiques qui ont duré de 2014 à 2017 autour de l’installation du système de défense antimissiles américain Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) en Corée du Sud. La Chine a exprimé plusieurs fois son opposition à l’installation du THAAD, le percevant comme une menace pour son territoire, et a finalement adopté des mesures commerciales et économiques (限韩令, Korea Limitation Order) en réponse à cette décision (Wabinski 2022). En conséquence, les entreprises coréennes présentes en Chine ont dû se retirer du marché chinois, et le secteur touristique a été fortement impacté, avec une diminution de 25 % des touristes chinois entre 2016 et 2017 seulement (Song 2020). Par ailleurs, la politique nord-coréenne de Séoul reste dépendante du bon vouloir de la Chine, même si la Russie semble depuis 2024 avoir développé des relations privilégiées avec Pyongyang. Or, le concept d’Indo-pacifique est perçu par la Chine comme une stratégie ouvertement dirigée contre elle : Séoul pourrait craindre les représailles de la Chine si la Corée s’alignait sur ce concept (Yeo 2020). Par conséquent, le gouvernement Moon a adopté une position d’ambiguïté stratégique concernant le choix entre la Chine et les États-Unis, tout en cherchant à diversifier ses partenaires commerciaux et diplomatiques afin de préserver son autonomie politique et économique. Cette approche s’est traduite par la mise en œuvre de la Nouvelle Politique du Sud (New Southern Policy, NSP) et de la Nouvelle Politique du Nord (New Northern Policy, NNP), incluant le Korean Peninsula Peace Process, qui visait à améliorer les relations avec la Corée du Nord.

En particulier, la NSP est une politique qui met en avant la relation diplomatique et économique avec l’ASEAN et l’Inde. Elle s’articule autour des « trois P » que sont les peuples, la prospérité et la paix, avec relativement peu de contenu quant aux enjeux militaires et de sécurité dans le volet Paix. La NSP de la Corée offrait peu de marges pour une coopération militaire accrue, car elle privilégiait les échanges économiques et socioculturels ainsi que la coopération dans des domaines militaires non traditionnels, de plus, elle n’avait pas l’intention de s’aligner sur l’objectif de la Stratégie Indo-pacifique américaine visant à contenir la Chine (Choi et al. 2020). En revanche, les deux stratégies présentaient plusieurs facteurs de coopération dans les domaines socioéconomiques. Elles constituaient surtout une opportunité pour la Corée de compenser la limite des ressources mobilisées, comparée à la Chine ou au Japon, pour approfondir ses partenariats avec l’ASEAN et l’Inde dans la région (Choi et al. 2020). Par ailleurs, les États-Unis et la Corée ont décidé d’intensifier leur coopération régionale en vue d’harmoniser leurs efforts entre la Stratégie Indo-pacifique américaine et la NSP en 2019, lors du sommet de l’Asie de l’Est (East Asia Summit, EAS) à Bangkok (Office of the Spokesperson 2019). Cette politique a fourni à la Corée l’occasion de s’extraire du cadre contraignant de l’Asie de l’Est où ses initiatives demeurent fortement dépendantes des politiques chinoise et nord-coréenne de Washington. Elle conforte ainsi les ambitions de puissance moyenne que nourrit Séoul en lui offrant un espace diplomatique à investir en toute autonomie. Le renforcement des liens avec l’ASEAN et l’Inde, concrétisé par la signature de nombreux accords bilatéraux, pouvait être vu comme un succès personnel de cette stratégie d’évitement de la confrontation avec la Chine. Cependant, l’absence de prise de position officielle de la Corée par rapport au concept d’Indo-pacifique commençait à susciter un certain embarras chez plusieurs partenaires de la Corée, au fur et à mesure que le temps passait, que ce concept devenait la doxa officielle de Washington et qu’un nombre croissant d’État publiait leur Stratégie Indo-pacifique (E. Kim 2023).

1.2. Administration Yoon Suk-yeol (depuis 2022)

Depuis son entrée en fonction en mai 2022, l’ancien président Yoon a promis d’élargir l’alliance entre les États-Unis et la République de Corée, considérant l’établissement d’un lien avec la Stratégie Indo-pacifique des États-Unis comme l’un des piliers de ce projet. En effet, l’administration Yoon a abandonné la Nouvelle politique vers le Sud (NSP) pour élaborer une nouvelle Stratégie Indo-pacifique coréenne, visant notamment à établir des liens ultérieurs avec le Quadrilateral Security Dialogue (Quad) (D. Park 2022). Par ailleurs, les concepts mobilisés dans cette stratégie rappellent fortement le discours américain (Mobrand 2023). La nouvelle administration a publié dès le début de son mandat sa Stratégie Indo-pacifique dans laquelle figurent la nécessité de renforcer les liens avec Washington et de renforcer la primauté du droit, les normes internationales, les droits humains et la liberté – toutes idées proches du concept américain et japonais de Free and Open Indo-Pacific. Cet engagement a été plutôt bien accueilli par les partenaires de la Corée, notamment le Japon, qui s’est rapproché davantage à travers la coopération trilatérale entre les États-Unis, la Corée et le Japon (J.-Y. Lee et Lim 2023). Les pays de l’ASEAN, tels que le Vietnam ou l’Indonésie, jouent également un rôle de plus en plus important dans le commerce extérieur de la Corée et cherchent à maintenir un équilibre face à l’émergence de la Chine dans la région (Trinh et Huyen Ho 2024; Sambhi 2023).

Dans ce sens, le ministère des Affaires étrangères de la Corée met en avant trois mots-clés pour exprimer la vision de sa Stratégie Indo-pacifique : « liberté, paix et prospérité », avec pour objectif de faire de la Corée un « État pivot mondial » dans cette région (The Government of the Republic of Korea 2022).  Par rapport à la NSP, un seul mot-clé a été modifié : la « liberté », qui reflète une convergence avec la stratégie américaine. Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement coréen a défini neuf axes stratégiques, regroupés autour de trois thèmes principaux : la sécurité, la gouvernance et la coopération. En particulier, la stratégie met un fort accent sur le concept de sécurité : quatre des neuf axes traitent explicitement du renforcement de la coopération en matière de sécurité dans divers domaines, notamment militaire, économique et énergétique (The Government of the Republic of Korea 2022)[2]. En parallèle, la stratégie accorde une grande importance aux règles et aux normes internationales, ainsi qu’à la coopération inclusive, en réitérant des expressions comme « partenaires partageant des valeurs communes » ou « like-minded partners » (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce cadre, le document semble implicitement diviser les acteurs en deux catégories : « nous » et « les autres ». La Corée met en avant la sécurité collective dans la région et un partenariat inclusif, mais en insistant sur des règles et normes institutionnalisées qui unissent les pays partageant les mêmes valeurs. En revanche, la Corée définit la région Indo-pacifique de manière très étendue, englobant le Pacifique Nord, l’Asie du Sud-Est et l’ASEAN, l’Asie du Sud, l’Océanie, les côtes africaines bordant l’océan Indien, ainsi que l’Europe et l’Amérique latine (The Government of the Republic of Korea 2022). Notamment, la Chine est mentionnée dans la stratégie du Pacifique Nord comme un « partenaire clé pour atteindre la prospérité et la paix dans la région Indo-pacifique [traduction libre] » (The Government of the Republic of Korea 2022). La Corée exprime son intention d’engager avec la Chine une relation « plus concrète et mature », fondée sur le respect mutuel, la réciprocité et guidée par les normes et règles internationales (The Government of the Republic of Korea 2022).

Si l’administration Yoon a publié une définition de sa position stratégique s’inscrivant dans la cadre du concept d’Indo-pacifique et a pris des mesures tangibles pour aligner plus étroitement sa stratégie régionale émergente sur celle des États-Unis, la problématique géostratégique globale de la Corée du Sud en Asie du Nord-Est reste inchangée. En raison de la proximité géographique de la Chine et de son importance géostratégique, notamment en ce qui concerne la dépendance économique de Séoul à l’égard de Pékin, la Chine demeure un facteur omniprésent et un grand défi pour le calcul stratégique de Séoul. Bien que l’administration Yoon se soit engagée à adopter une ligne plus dure à l’égard de la Chine, le pays ne dispose toujours pas d’une stratégie globale sur la manière de traiter avec ce voisin. De fait, l’expression de la stratégie coréenne demeure prudente : elle ne mentionne guère la Chine et ne la dépeint pas comme une source potentielle de risque : la stratégie « ne vise ni n’exclut aucun État » (The Government of the Republic of Korea 2022). De plus, le rapprochement très net de la Corée du Nord avec la Russie à l’été 2024, qui a semble-t-il été décidé sans l’aval de la Chine, vient compliquer la définition d’une politique claire envers Pyongyang.

2. Possibilité de la réorientation de la Stratégie Indo-pacifique coréenne

2.1. Routes maritimes arctiques en lien avec la Stratégie Indo-pacifique

Dans ce contexte, la destitution du président Yoon pourrait remettre en cause la volonté de son gouvernement de renforcer l’alignement stratégique avec les États-Unis dans la région. La Stratégie Indo-pacifique du gouvernement Yoon, fortement politisée – le nom du président y apparaît 121 fois -, pourrait ainsi faire l’objet de profondes modifications en cas de changement de leadership. Certainement, la Stratégie Indo-pacifique comporte des enjeux géostratégiques majeurs pour la Corée, qui doit chercher à rééquilibrer ses relations commerciales afin de réduire l’influence de la Chine sur son économie. Dans ce contexte, la proposition de Lee Jae-myung, candidat présidentiel influent du Parti démocrate de Corée, portant sur le développement du port de Busan en lien avec l’essor potentiel des routes maritimes arctiques dû au changement climatique, pourrait entraîner des répercussions significatives sur la réorientation future de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée (T.-g. Kim 2025b). Depuis qu’il a présenté cette initiative pour la première fois lors de son discours à l’Assemblée nationale en février 2025, Lee en a fait un axe majeur de sa campagne présidentielle, en concrétisant un projet structuré autour du développement des régions du Sud de la Corée. Celui-ci inclut l’adaptation portuaire de Busan aux nouvelles dynamiques maritimes induites par les changements climatiques, la connexion d’un réseau ferroviaire continental jusqu’à Busan, ainsi que la relocalisation du ministère des Océans et des Pêches dans cette région (J.-o. Park 2025; H. Kim 2025a).

En effet, les ports de Busan, au sud, et d’Incheon, à l’ouest, occupent une place stratégique dans la logistique de la Corée, dont l’économie dépend fortement du commerce extérieur. Les deux villes qui assurent la majorité du volume de fret traité par les infrastructures portuaires et aéroportuaires du pays, avec respectivement 75,0 % du trafic maritime pour le port de Busan et 94,8 % du fret aérien pour l’aéroport d’Incheon en 2020 (Y.-r. Lee et Kim 2022). Effectivement, Incheon joue un rôle logistique majeur dans la région de la capitale, grâce à la présence du plus grand aéroport international du pays et de son port, le plus proche de la Chine, principal partenaire commercial de la Corée. Busan, situé au sud du territoire national, se trouve à proximité du Japon et occupe une position stratégique en tant que port pivot vers le Pacifique. Par exemple, les partenaires commerciaux desservis par le port de Busan en 2021 étaient diversifiés : pour les exportations, les principaux destinataires étaient les États-Unis 20,8 %, la Chine 12,5 % et le Japon 7,7 % ; pour les importations, la Chine représentait 24,8 %, le Japon 17,8 % et les États-Unis 11 % (Y.-r. Lee et Kim 2022). En revanche, le principal partenaire commercial du port d’Incheon était la Chine, qui représentait plus de la moitié des échanges, tant pour les exportations (53,3 %) que pour les importations (51,8 %) (Y.-r. Lee et Kim 2022). Le port de Busan fonctionne comme un port de transbordement et un hub majeur en Corée et en Asie du Nord-Est. En 2021, il représentait 54,1 % du volume de transbordement de la Corée, traitant 75,6 % des conteneurs transbordés au niveau national (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Ce taux de transbordement atteignait même 96,7 %, ce qui permet au port de se classer au septième rang mondial en termes de volume de traitement des conteneurs en 2021 (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Dans ce sens, le plan de réaménagement des ports de Busan, en prévision du développement des routes maritimes arctiques, pourrait effectivement constituer une stratégie visant à positionner la Corée comme un hub logistique maritime dans la région, tout en diversifiant ses partenaires commerciaux à long terme.

2.2. Politique arctique de la Corée

En considérant la possibilité du développement des ports de Busan pour les routes maritimes arctiques dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, il est pertinent de revenir sur la genèse des politiques arctiques de la Corée. En effet, l’intérêt de la Corée pour l’Arctique s’est développé relativement récemment, notamment depuis l’obtention du statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique (CA) en 2013. Son engagement dans la région remonte toutefois aux années 1990, avec une première exploration de l’Arctique en 1991, et s’est principalement concentré, durant cette décennie, sur des activités de recherche scientifique (The Arctic Institute 2022). L’intérêt accru de la Corée pour les routes maritimes arctiques dans les années 2000 s’est traduit par la création du Korea Arctic Science Council en 2001, le lancement de recherches conjointes avec le Japon et la Chine dans les mers de Béring et de Chukchi, ainsi que l’établissement de la station de recherche nationale Dasan au Svalbard en 2002 (The Arctic Institute 2022). Avec l’obtention de son statut d’observateur en 2013, le gouvernement coréen a commencé à s’engager activement dans l’institutionnalisation de ses politiques sur l’Arctique, en structurant ses intérêts dans la région ainsi que les objectifs de ses activités. La même année, en décembre, le gouvernement coréen a adopté le premier Plan-cadre pour la politique arctique (북극정책 기본계획) (Korea Polar Research Institute 2017). Depuis, un deuxième plan-cadre a été établi en 2018, suivi de l’adoption de la loi sur la promotion des activités polaires (Polar Activity Promotion Act) en 2021. La même année, la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050 (2050 북극 활동 전략) a également été formulée. Par la suite, ces initiatives ont été intégrées dans le premier Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027 (제1차 극지활동 진흥 기본계획 2023-2027) en 2022, qui regroupe désormais les activités menées tant en Arctique qu’en Antarctique.

En particulier, la Corée met en avant ses intérêts économiques dans ses politiques arctiques, notamment en ce qui concerne le développement des routes maritimes, la logistique, la construction navale et les ressources, en particulier énergétiques (Bennett 2017; Heng et Freymann 2023). Elle a défini trois objectifs politiques et quatre axes stratégiques dans son premier Plan-cadre pour la politique arctique adopté en 2013, sous la vision d’un « pays leader des régions polaires ouvrant la voie vers un avenir durable dans l’Arctique [traduction libre] » (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Les trois objectifs politiques sont la construction d’un partenariat arctique, le renforcement de la recherche scientifique et la création d’opportunités industrielles dans l’Arctique (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Pour atteindre ces objectifs, quatre axes stratégiques ont été détaillés : le renforcement de la coopération internationale, tant au niveau des institutions publiques que privées, le développement de la recherche scientifique, la promotion des activités économiques dans la région arctique, et le renforcement institutionnel par l’adoption de lois et la création de centres d’information (Conjointement avec les ministères concernés 2013).  Ces grandes lignes directrices ont été maintenues dans les documents stratégiques ultérieurs, tels que le deuxième plan-cadre 2018–2022 et la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050.

Concernant les routes maritimes arctiques, le renforcement de la coopération avec la Russie a été envisagé, notamment par la signature d’un protocole d’accord pour le développement des infrastructures portuaires (Conjointement avec les ministères concernés 2013) et par l’élargissement des échanges avec les pays du Nord, comme la Russie, dans le cadre de la Nouvelle politique du Nord menée sous l’administration Moon, en vue de construire des réseaux logistiques continentaux pour l’énergie (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). Cette coopération inclut également des stratégies visant à favoriser la présence des entreprises coréennes dans le secteur de la construction navale sur le marché russe (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). En outre, l’entreprise coréenne Hyundai Glovis a effectué un voyage d’essai entre le port d’Ust-Luga, en Russie, et le port de Gwangyang, dans le sud de la Corée, en 2013 (Korea Polar Research Institute 2017), puis a entrepris, en 2017, son premier transport de cargaison entre l’Asie et l’Europe par la même route, empruntant la route maritime du Nord (Port Technology Team 2017). Également, la Corée a souligné la nécessité d’accroître les investissements dans le développement de technologies de navigation adaptées à la route arctique, ainsi que dans la construction de porte-conteneurs brise-glace dans son Plan-cadre récemment élaboré en 2022 (Conjointement avec les ministères concernés 2022). En revanche, l’intensification de la guerre en Ukraine, la participation de Séoul aux sanctions contre la Russie avec le rapprochement de Séoul avec l’OTAN sous l’administration Yoon rend la coopération avec la Russie difficile à envisager à moyen terme (Heng et Freymann 2023).

3. Perspectives en relation avec le Canada

Certainement, la coopération avec la Russie peut constituer une option optimale dans l’optique du développement des routes maritimes arctiques pour la Corée. Entre les routes transarctiques du passage Nord-Est et du Nord-Ouest, il est raisonnable de considérer que le passage Nord-Est de la Russie est plus attractif pour les pays asiatiques dans un avenir proche (Moe et Stokke 2019; Hilde 2023). En effet, même le Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027, le document le plus récent concernant les politiques arctiques du gouvernement coréen, demeure en grande partie centré sur le développement et l’actualité de la Russie en Arctique, bien que ces collaborations soient pratiquement impossibles depuis la guerre en Ukraine. Il est nécessaire de garder un œil sur cette option ; en revanche, la coopération future avec la Russie n’est pas la seule possibilité. La diversification des partenariats en Arctique, notamment avec des pays comme le Canada, pourrait s’avérer possible dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée.

Comme la Corée met l’accent sur la sécurité dans sa Stratégie Indo-pacifique actuelle, le contexte justifiant cette orientation est présenté dès la première partie du document. En présentant le contexte de sa Stratégie Indo-pacifique, le gouvernement coréen mise sur l’importance commerciale de la région et de ses routes maritimes, telles que le détroit d’Ormuz, l’océan Indien et le détroit de Malacca, dans un environnement sécuritaire incertain, notamment en mer de Chine méridionale, qui constitue la principale voie maritime pour le transport de ressources énergétiques, telles que le pétrole (64 %) et le gaz naturel (46 %) pour la Corée (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce contexte, la Corée, en tant qu’« État commerçant ouvert », décide de contribuer à la stabilité et à la paix de la région Indo-pacifique sur la base d’un ordre régional inclusif (The Government of the Republic of Korea 2022). Alors que la Corée a précisé que sa stratégie « n’exclut ni ne vise aucun pays », la direction de celle-ci, centrée sur la sécurité et la promotion d’un « ordre régional » fondé sur le « renforcement de l’ordre international fondé sur des règles », notamment par la mention des différends en mer de Chine méridionale, peut être interprétée comme une prise de position délicate vis-à-vis de la Chine. Pour la Corée, contribuer à la sécurité régionale ne passe pas nécessairement par un engagement accru dans les différends entre autres États, d’autant plus que ses intérêts commerciaux sont étroitement liés à ses principaux partenaires commerciaux. Pour cette raison, la préparation au développement des routes maritimes arctiques, par l’amélioration des capacités portuaires dans le sud de la Corée, peut constituer une option pertinente pour diversifier à la fois ses routes commerciales et ses partenaires stratégiques, dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. En particulier, le renforcement de la coopération avec le Canada dans ce domaine, qui est à la fois un partenaire de la Stratégie Indo-pacifique et de l’Arctique, constitue une option intéressante et raisonnable pour la Corée.

Du côté du gouvernement canadien, son document stratégique intitulé « Cadre stratégique pour l’Arctique et le Nord », publié en 2019, décrit sa politique interne dans le but de renforcer le bien-être des populations arctiques, d’entretenir une relation favorable avec elles et d’assurer la sécurité de la région dans le contexte du changement climatique, tout en soulignant la souveraineté arctique du Canada (Government of Canada 2019). En revanche, la « Politique étrangère du Canada pour l’Arctique » en 2024 détaille leurs stratégies diplomatiques envers les acteurs importants pour atteindre leurs objectifs, en s’alignant ainsi avec le Cadre stratégique. De plus, le Japon et la Corée y sont décrits comme « des partenaires clés dans la région », qui partagent « les priorités » telles que la sécurité maritime, les sciences et la technologie, le commerce, le développement économique durable et les pêches (Government of Canada 2024). Un autre aspect important de ce document est qu’il désigne, à l’instar de la Stratégie Indo-pacifique du Canada, la Russie et la Chine comme des menaces dans l’Arctique (Government of Canada 2024). Dans ce contexte, les intérêts communs et le potentiel de coopération entre la Corée et le Canada dans l’Arctique pourraient ouvrir de nouvelles perspectives dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne à l’avenir. Les deux pays partagent des priorités dans des domaines tels que la recherche scientifique, le commerce, les pêches et même la construction navale. Toutefois, il serait difficile pour la Corée de prendre clairement position entre le Canada et les États-Unis sur la question de la souveraineté arctique canadienne, ou de s’impliquer davantage dans des initiatives visant à contenir la Chine ou la Russie dans le domaine sécuritaire.

Conclusion

En 2022, la Corée et le Canada ont rehaussé leur relation diplomatique au rang de partenariat stratégique global, en institutionnalisant un dialogue annuel et en renouvelant leur protocole d’entente sur la coopération dans les domaines du changement climatique, de la défense, ainsi que de la technologie et de l’innovation industrielles (Prime Minister of Canada 2022). En effet, il n’est pas difficile de comprendre que cette relation renouvelée vise à renforcer leur engagement commun, en cohérence avec les lignes directrices des Stratégies Indo-pacifiques des deux pays ; les cinq priorités communes de la déclaration conjointe et les domaines de coopération identifiés s’alignent avec ceux des deux documents stratégiques. Ainsi, la Stratégie Indo-pacifique est devenue un cadre institutionnel de référence dans les relations stratégiques, tant bilatérales que multilatérales, entre les pays engagés, comme c’est le cas entre la Corée et le Canada. Dans cette perspective, l’intégration de la coopération en Arctique entre les deux pays dans ce cadre stratégique présente de nombreux avantages, tant dans les domaines prioritaires identifiés par les deux parties que pour l’élargissement des possibilités de coopération mutuellement bénéfique.

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[1]   La superficie de la péninsule coréenne est de 223 404 ㎢, dont le territoire de la Corée du Sud est de 100 266 ㎢, celui de la Corée du Nord est de 123 138 ㎢. (Andrew Ivester, The National Atlas of Korea 2022 (Comprehensive edition), dir. Chul Sue Hwang et Jongnam Choi (Suwon : National Geography Information Institute, 2022), http://nationalatlas.ngii.go.kr/pages/page_2906.php (consulté le 25 février 2025))

[2] Axe 3 : lutte contre le terrorisme, Axe 4 : élargissement de la coopération globale en matière de sécurité, Axe 5 : construction de réseaux de sécurité économique, Axe 7 : coopération pour le changement climatique et la sécurité énergétique.

La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

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[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

Culture, découvrabilité et diplomatie : enjeux croisés entre le Québec et la Corée du Sud

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Heui-Tae Park, professeur associé, Université Sungkyunkwan

Professeur Associé au Département de Français de l’Université SungKyunKwan à Séoul, Heui-Tae Park est membre du comité international de la revue CinèMas. Après avoir obtenu un doctorat en études cinématographiques à l’Université Montpellier III, ses recherches se concentrent sur la relation entre réalité et cinéma. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur le documentaire, les archives, le cinéma francophone et l’esthétique du cinéma, parus dans des publications telles que Positif, Mise au point, Cineforum (Italie). Il a notamment codirigé le deuxième volume des Variations Hong Sang-soo (De l’incidence éditeur, 2020).

Résumé

Cette étude explore les moyens de renforcer les échanges culturels entre le Québec et la Corée du Sud à travers leurs expériences historiques communes. Elle met en lumière des convergences telles que la colonisation et la défense linguistique. L’essor de la culture populaire coréenne y est analysé comme un modèle de réussite. L’étude appelle le Québec à adopter une stratégie culturelle proactive dans la région indo-pacifique. Enfin, huit propositions concrètes sont formulées pour structurer une coopération durable.

Mots-clés

Diplomatie culturelle, Coopération Québec–Corée, Découvrabilité numérique, Industries culturelles, Stratégie indo-pacifique

Abstract

This study explores ways to strengthen cultural exchanges between Quebec and South Korea through their shared historical experiences. It highlights convergences such as colonization and linguistic defense. The rise of Korean popular culture is analyzed as a model of success. The study calls for Quebec to adopt a proactive cultural strategy in the Indo-Pacific region. Finally, eight concrete proposals are formulated to structure sustainable cooperation.

Keywords

Cultural diplomacy, Quebec-Korea cooperation, Digital discoverability, Cultural industries, Indo-Pacific strategy

Introduction

Cette étude s’inscrit dans une réflexion sur les moyens de renforcer les échanges culturels et humains entre la Corée du Sud et le Québec. Elle ne vise toutefois pas à analyser en profondeur les problématiques liées aux politiques culturelles du Québec ou de la Corée du Sud. Elle entend plutôt apporter une contribution fondée sur une longue expérience de recherche dans le domaine des études culturelles québécoises. Bien que ces deux sociétés puissent paraître éloignées, tant sur le plan géographique que culturel, leurs trajectoires historiques respectives et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence significatifs. Ces parallélismes, encore trop peu explorés, méritent d’être étudiés avec une attention renouvelée dans une perspective comparative et stratégique. Dans cette optique, la présente étude propose plusieurs pistes de réflexion susceptibles de nourrir une stratégie culturelle renouvelée pour le Québec à l’ère actuelle.

 

1. Convergences historiques et enjeux culturels partagés entre la Corée du Sud et le Québec

Bien que ces deux sociétés puissent sembler éloignées tant géographiquement que culturellement, leur trajectoire historique et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence remarquables. Ces parallélismes, encore trop peu étudiés, méritent une attention particulière dans une perspective comparative et stratégique.

Tout d’abord, il convient de souligner que la Corée du Sud et le Québec partagent une mémoire collective marquée par une expérience de domination coloniale. Si la Corée a subi l’occupation japonaise de 1910 à 1945, le Québec, pour sa part, a vu sa culture et sa langue reléguées au second plan dans un contexte de domination anglophone depuis la Conquête britannique de 1760. Ces épisodes historiques ont façonné une forte conscience identitaire et une sensibilité accrue à la préservation de la langue et de la culture. Ce passé douloureux agit ainsi comme un facteur de cohésion au sein des deux sociétés, en consolidant leur volonté de défendre une identité propre dans un environnement globalisé.

Sur le plan historique, il convient également de rappeler l’engagement concret du Québec dans l’histoire contemporaine de la Corée. Durant la guerre de Corée (1950–1953), de nombreux jeunes Québécois, intégrés au sein du Royal 22e Régiment, ont participé aux opérations militaires en appui à la Corée du Sud[1]. Cet épisode constitue un précédent important dans les relations bilatérales et reste, du côté sud-coréen, un souvenir empreint de reconnaissance.

Sur le plan culturel, la Corée du Sud et le Québec évoluent dans des environnements structurellement similaires, marqués par une pression constante exercée par des puissances voisines aux industries culturelles dominantes. Le Québec doit composer avec une double contrainte : d’une part, l’hégémonie culturelle des États-Unis, puissance immédiate et globale ; d’autre part, les défis imposés par l’univers anglophone canadien, dans lequel il constitue une minorité linguistique. De manière analogue, la Corée du Sud, bien qu’éloignée géographiquement des États-Unis, demeure fortement influencée par ceux-ci, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à travers une présence militaire prolongée et un soft power omniprésent.

À cette influence américaine s’ajoute, pour la Corée, une série de pressions régionales. Le Japon, ancienne puissance coloniale, s’est imposé dès les années 1960 comme un acteur culturel et économique majeur en Asie, concurrençant fortement la Corée du Sud sur de nombreux marchés culturels. À cela s’ajoute aujourd’hui l’influence croissante de la Chine, dont le projet géostratégique « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative) vise à établir une domination culturelle au-delà de l’Asie, dans une logique d’expansion globale[2]. Cette dynamique place la Corée dans une position de constante vigilance en ce qui concerne la protection de son autonomie culturelle.

Ces défis partagés ont trouvé un écho dans les efforts internationaux de préservation de la diversité culturelle. L’un des moments clefs fut la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée en 2005. Le Québec y a naturellement pris part, de même que la Corée du Sud[3], qui demeure à ce jour l’un des rares États asiatiques signataires de cette convention. Ce rapprochement n’est pas fortuit : tous deux partagent une conscience aiguë de la nécessité de maintenir un écosystème culturel distinct face aux mécanismes d’uniformisation du marché mondial.

Il est pertinent de rappeler ici le contexte historique de cette convention. Dès la fin des années 1940, les États-Unis ont commencé à contester les mécanismes de sauvegarde culturelle, tels que les clauses tarifaires en faveur des pays en développement. À partir du Cycle d’Uruguay (1986), ils ont intensifié leurs pressions pour intégrer les produits culturels aux règles du GATT, dans une logique de libéralisation totale. La réaction à cette offensive a été portée notamment par la France et la Francophonie, sous l’impulsion de figures comme Jack Lang, qui, lors de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles à Mexico en 1982, avait déclaré : « Culture et économie, même combat ».[4] Cette déclaration résume bien l’enjeu de l’époque, dont la pertinence demeure aujourd’hui.

Dans ce contexte, la participation de la Corée du Sud à la Convention de 2005 s’est révélée cruciale pour la défense de son industrie cinématographique, confrontée aux pressions exercées par les majors hollywoodiennes. En effet, dans le cadre des négociations de l’accord de libre-échange (FTA) avec les États-Unis, et notamment face aux demandes de réduction des quotas de diffusion de films nationaux, la Corée a perçu dans cette convention un instrument juridique multilatéral permettant de légitimer la protection de sa souveraineté culturelle. De manière analogue, le Québec considérait également cette convention comme un levier de légitimation politique et juridique de son droit à protéger son propre espace culturel. Ainsi, au-delà des discours, ces deux sociétés se rejoignent sur le terrain concret de la diplomatie culturelle, en partageant une même exigence : faire de la diversité culturelle non pas une exception tolérée, mais une norme universelle à défendre.

2. Dynamiques de développement rapide de la culture populaire sud-coréenne : politiques, mutations numériques et stratégies d’exportation

Le développement fulgurant de la culture populaire sud-coréenne — souvent désignée sous le terme générique de K-culture — ne saurait être compris sans un retour sur les politiques culturelles adoptées depuis les années 1990 et les mutations structurelles induites par le passage à l’ère numérique. L’exemple du cinéma, en particulier, constitue un cas paradigmatique de cette évolution.

Au tournant des années 2000, l’industrie cinématographique coréenne a connu une crise diplomatique majeure, provoquée par la pression exercée par les États-Unis pour une réduction du quota écran imposé aux films étrangers. Ce quota, instauré dès 1966, visait à protéger la production nationale. Sous la contrainte de l’Accord de libre-échange entre la Corée et les États-Unis, le gouvernement sud-coréen a finalement cédé, entraînant la démission symbolique du ministre de la Culture de l’époque, Lee Chang-dong — lui-même cinéaste de renom. Cette décision a suscité une forte mobilisation dans le milieu cinématographique : plusieurs réalisateurs se sont publiquement opposés à cette réforme, allant jusqu’à se raser la tête en signe de protestation.

Pourtant, deux décennies plus tard, la situation du cinéma sud-coréen s’est transformée de manière spectaculaire. L’adoption en 1992 de la « La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles» (문화산업기본법en coréen)[5] constitue une étape décisive : elle marque le début de la première véritable politique culturelle moderne en Corée du Sud. Cette loi a permis d’instaurer un cadre juridique favorable à l’essor des industries culturelles, en leur reconnaissant une dimension stratégique au sein de l’économie nationale.

En 2023, les résultats quantitatifs témoignent de cette réussite : 210 films coréens ont été distribués en salle contre 340 films étrangers. Pourtant, les parts de marché se répartissent de manière quasi équivalente : 48,5 % pour les productions nationales contre 51,5 % pour les films étrangers[6]. Ces chiffres illustrent non seulement la vitalité du cinéma sud-coréen, mais aussi sa compétitivité croissante face aux grandes puissances culturelles internationales[7].

Catégorie 2023
Recettes en salle Recettes totales 12,164
Taux de variation par rapport à l’année précédente 8.7%
Films coréens 5,984
Taux de variation par rapport à l’année précédente -5.2%
Part de marché 47.4%
Films étrangers 6,630
Taux de variation par rapport à l’année précédente 25.3%
Part de marché 52.6%
Nombre de spectateurs Nombre total de spectateurs 12,514
Taux de variation par rapport à l’année précédente 10.9%
Films coréens 6,075
Taux de variation par rapport à l’année précédente -3.3%
Part de marché 48.5%
Films étrangers 6,438
Taux de variation par rapport à l’année précédente 28.7%
Part de marché 51.5%
Nombre de films sortis Films coréens (sorties effectives) 608 (210)
Films étrangers (sorties effectives) 802 (340)
Total (sorties effectives) 1,410 (550)
Nombre total d’écrans en Corée du Sud 3,371
Nombre total de cinémas en Corée du Sud 573
Fréquence de fréquentation par personne 2.44

Tableau 1. Indicateurs clés du secteur des salles de cinéma en Corée

La comparaison avec la France, ancienne puissance cinématographique mondiale au début du XXᵉ siècle, rappelle que nul n’est à l’abri d’un déclin culturel face à l’hégémonie hollywoodienne. Ce constat souligne la volatilité des positions dans l’économie symbolique mondiale. Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’émergence de l’environnement numérique a radicalement redéfini les paradigmes culturels, offrant aux puissances établies de nouveaux leviers d’expansion.

Dans ce contexte globalisé, la Corée du Sud s’est illustrée par sa capacité d’adaptation. Dépourvue de lourds héritages analogiques, elle a pu effectuer une transition rapide et efficace vers un environnement numérique. L’excellence de ses infrastructures (fibre optique, 5G, plateformes intégrées) a favorisé la diffusion massive des contenus culturels. Comme le soutient l’argument principal de l’article intitulé L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global », le succès planétaire du groupe BTS s’explique en grande partie par leur maîtrise des outils numériques, leur capacité à mobiliser les réseaux sociaux, les plateformes de streaming (telles que YouTube, Spotify ou Apple Music), ainsi que par une stratégie communautaire axée sur les fandoms transnationaux[8].

La société HYBE, agence à l’origine de BTS, illustre ce phénomène : elle figure désormais au 46ᵉ rang des entreprises sud-coréennes en termes de capitalisation boursière[9]. Plus largement, l’ensemble des industries du divertissement coréen — musique, séries télévisées, jeux vidéo, etc. — a connu une croissance exponentielle au cours des deux dernières décennies, contribuant à faire de la K-culture un levier central du soft power coréen.

3. La découvrabilité à l’ère numérique : enjeux contemporains et pistes stratégiques pour la francophonie

Le succès international de certains éléments phares de la culture sud-coréenne — tel que le groupe BTS ou le renouveau du cinéma national — a déjà fait l’objet d’analyses variées, tant dans les milieux universitaires que médiatiques. Toutefois, nombre de ces études tendent à négliger un facteur essentiel : ces performances ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une politique culturelle cohérente initiée dès le début des années 1990. La promulgation, en 1992, de la La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles marque en effet le point de départ d’un projet global articulant innovation industrielle, transformation numérique et stratégie de rayonnement culturel.

Il est également nécessaire de souligner que le succès industriel, s’il est mesurable, ne garantit pas une reconnaissance artistique durable. Néanmoins, le développement spectaculaire de la K-culture, longtemps marginalisée dans les sphères culturelles mondiales, peut s’expliquer en partie par sa capacité d’adaptation rapide à l’Internet, ainsi qu’à son intégration précoce dans un environnement numérique en mutation.

Un volet souvent sous-estimé de cette stratégie concerne la politique linguistique, en particulier la promotion de l’anglais dans le système éducatif. La langue coréenne, de type isolat linguistique, est dotée d’un système d’écriture phonétique inventé au XVe siècle — le Hangeul —, dans un souci d’émancipation culturelle vis-à-vis du chinois classique. Toutefois, en raison de sa diffusion limitée sur la scène internationale, le coréen ne constitue pas un vecteur de communication global. Conscients de cette réalité, les pouvoirs publics coréens ont massivement investi dans l’enseignement de l’anglais, facilitant ainsi, pour les jeunes générations, non seulement la consommation de contenus internationaux, mais aussi la diffusion des productions coréennes à l’échelle mondiale[10].

Ce bilinguisme fonctionnel a donc contribué de manière décisive à la découvrabilité des contenus coréens. La maîtrise de l’anglais a permis aux artistes et producteurs de s’intégrer aux circuits de diffusion internationaux, de s’approprier les logiques des plateformes numériques mondiales (YouTube, Spotify, Apple Music) et de constituer des communautés transnationales de fans fortement engagées.

C’est précisément ce concept de découvrabilité — c’est-à-dire la capacité, pour une œuvre ou un contenu, d’être visible et accessible dans un univers numérique saturé — qui constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le Québec, et plus largement pour l’ensemble de l’espace francophone. Plusieurs voix au Québec s’en sont émues récemment, pointant la difficulté croissante d’assurer une visibilité suffisante aux contenus francophones dans un écosystème dominé par les géants technologiques anglo-saxons, les GAFAM (Google, Apple, Facebook – aujourd’hui Meta –, Amazon, Microsoft)[11][12].

Cette situation soulève une question fondamentale de souveraineté culturelle. À mesure que le numérique reconfigure les circuits traditionnels de production et de diffusion, la capacité d’un espace culturel à exister symboliquement devient tributaire de son référencement algorithmique, de son accessibilité multilingue et de sa présence sur les grandes plateformes globales. Dans ce contexte, l’usage du français apparaît paradoxalement comme un facteur limitant de la découvrabilité : la langue française, pourtant porteuse d’un patrimoine culturel riche, devient un obstacle dans un environnement technolinguistique calibré sur l’anglais.

Plusieurs propositions ont été avancées au Québec pour contourner cet obstacle, notamment celle consistant à produire davantage de contenus en anglais afin d’accroître leur portée internationale[13]. Toutefois, cette stratégie, si elle peut s’avérer efficace à court terme, comporte le risque non négligeable de contribuer à l’érosion de l’usage du français, déjà en déclin selon les données récentes citées notamment par Marc Miller, ministre fédéral canadien de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté[14].

Face à cette impasse apparente, une stratégie à deux volets semble s’imposer. D’un côté, il convient de renforcer la coopération interfrancophone — avec la France, mais aussi avec les pays africains, la Belgique, la Suisse, et d’autres acteurs francophones — afin de mettre en commun des ressources, mutualiser les outils technologiques et promouvoir une découvrabilité francophone fondée sur l’interopérabilité et la solidarité culturelle. De l’autre, une réflexion doit être menée sur la manière d’élargir l’accès aux contenus francophones tout en respectant la diversité linguistique et culturelle.

L’exemple de l’échec de la plateforme SALTO en France, face aux géants américains du streaming, illustre la difficulté de bâtir un écosystème numérique indépendant[15]. Il ne s’agit pas pour autant de céder au découragement ni de plaider pour une isolationnisme numérique qui mènerait à une galapagosisation des cultures. Au contraire, il semble plus pertinent de repenser la découvrabilité en termes d’ouverture maîtrisée : créer des ponts, non des murs ; adopter une logique d’invitation à la découverte plutôt qu’un repli défensif.

Dans ce cadre, le Québec se trouve à la croisée des chemins. Sa situation linguistique et géopolitique le place « entre le marteau et l’enclume » — pris en étau entre l’anglais mondialisé et le maintien d’une langue minoritaire à l’échelle du continent. Il est donc urgent de penser des stratégies hybrides, conciliant rayonnement international et fidélité aux ancrages linguistiques, afin d’assurer une présence francophone durable dans l’écosystème numérique mondial.

4. Diversification linguistique et coopération culturelle entre le Québec et les pays de la région indo-pacifique : repenser les stratégies d’exportation culturelle

Dans le prolongement des enjeux de découvrabilité à l’ère numérique, il apparaît fondamental que le Québec adopte une stratégie plus résolument tournée vers la coopération culturelle avec les pays de la région indo-pacifique. Cette orientation, encore marginale dans les politiques actuelles, constitue pourtant l’un des axes stratégiques les plus prometteurs dans un monde multipolaire où l’influence culturelle ne se limite plus à l’axe euro-atlantique.

Deux approches sont envisageables pour établir des ponts culturels entre le Québec et ces sociétés émergentes : la première repose sur la transmission de la culture québécoise auprès d’un public élitaire maîtrisant déjà la langue française, tandis que la seconde consisterait à adapter certains contenus en langue anglaise ou locale, afin de toucher un public plus large. Le dilemme qui en découle est loin d’être anodin : faut-il prioritairement renforcer la francophonie internationale, quitte à en accepter les limites géographiques et démographiques, ou élargir les vecteurs de diffusion pour maximiser l’impact global de la production culturelle québécoise ?

Dans ce contexte, la question linguistique constitue un nœud stratégique. Le Québec se trouve pris dans une tension structurelle : d’un côté, la défense et la promotion du français comme fondement identitaire ; de l’autre, la nécessité pragmatique d’atteindre des publics non francophones pour accroître sa visibilité internationale. Cette tension est d’autant plus vive que, dans le cadre de la Francophonie institutionnelle, le Québec se trouve parfois en position de concurrence symbolique avec la France, ce qui peut limiter sa marge de manœuvre dans l’affirmation d’une voix culturelle propre.

Toutefois, l’évolution démographique du monde francophone, notamment la croissance de la population francophone en Afrique subsaharienne, représente une opportunité stratégique. Elle permettrait au Québec de consolider son rôle dans un espace francophone pluricentrique, tout en renouvelant les modalités de sa présence internationale. Pour autant, cette ouverture vers l’Afrique ne saurait se substituer à une politique d’expansion vers les régions non francophones, en particulier en Asie.

La protection et la promotion de la culture québécoise au sein de la Francophonie demeurent des priorités affichées par le gouvernement du Québec et plusieurs organismes culturels. Toutefois, cette orientation historique, essentiellement tournée vers l’Europe, devrait être réévaluée à la lumière de la reconfiguration géopolitique mondiale. De nombreuses voix, au sein même du Québec, appellent à une diversification des stratégies d’exportation culturelle afin d’atteindre de nouveaux marchés, notamment en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique[16].

À ce titre, il est essentiel d’envisager des formes de médiation culturelle adaptées à ces contextes. Une diffusion exclusive en anglais ne saurait suffire : pour garantir une véritable découvrabilité et favoriser l’appropriation des contenus culturels québécois, il est indispensable d’envisager des traductions dans les langues locales. Cela suppose un changement de paradigme dans les politiques de soutien à la traduction et à la diffusion, encore largement centrées sur le français.

Un exemple particulièrement éclairant concerne les productions de l’Office national du film du Canada (ONF). Le répertoire de l’ONF — en particulier ses documentaires et films de fiction liés à l’identité québécoise — constitue un patrimoine d’une valeur inestimable, tant sur le plan artistique qu’épistémologique. La plateforme numérique de l’ONF, disponible en versions française et anglaise, offre un accès gratuit à un corpus de qualité remarquable. Toutefois, cette accessibilité reste limitée en l’absence de sous-titrages dans d’autres langues, en particulier en Asie.

Dans le cadre de mes échanges avec des représentants de l’ONF, j’ai formulé la proposition de sous-titrer une sélection de dix films par an en coréen, sur une période de dix ans, afin de constituer une collection de cent œuvres accessibles au public coréen. Bien que cette initiative ait été positivement accueillie, tant par l’ONF que par le Bureau du Québec à Séoul, elle n’a pas donné lieu à une mise en œuvre concrète. Ce blocage semble révélateur d’une réticence plus large à investir des fonds publics dans des projets impliquant l’ajout de langues autres que le français, en particulier dans un cadre extra-francophone.

Pourtant, à l’heure où la découvrabilité devient un enjeu clé de la diplomatie culturelle, il est impératif de dépasser cette logique monolingue. Adapter les contenus québécois à une pluralité de contextes linguistiques ne signifie pas renoncer à l’identité francophone du Québec, mais plutôt lui offrir les moyens d’un rayonnement élargi. Il ne s’agit plus seulement de défendre le français comme fin en soi, mais de repenser les vecteurs de transmission afin de positionner le Québec comme un acteur culturel global capable de dialoguer avec la diversité des mondes émergents.

5. Pour une diplomatie culturelle durable : la nécessité d’institutions culturelles ancrées et actives à l’international

La mise en œuvre efficace des politiques culturelles internationales du Québec suppose l’existence de relais institutionnels solides à l’étranger. Ces structures ne se contentent pas de diffuser passivement des contenus : elles jouent un rôle fondamental de médiation culturelle, en adaptant les productions aux contextes locaux et en favorisant les échanges bilatéraux durables. À cet égard, l’expérience de l’Institut Français en Corée du Sud constitue un exemple particulièrement éclairant.

Dans les années 1970 et 1980, la salle Renoir, intégrée à l’Institut Français de Séoul, tout comme le Goethe-Haus allemand, offrait un espace culturel rare, notamment pour la projection de films non censurés. Elle est devenue un lieu de convergence intellectuelle pour de nombreux étudiants sud-coréens, y compris ceux qui n’étaient pas inscrits aux cours de français. À travers des œuvres majeures de la Nouvelle Vague, ces jeunes spectateurs ont non seulement développé un intérêt pour le cinéma mais, dans bien des cas, une véritable fascination pour la langue et la culture françaises. Cette génération — que l’on désigne parfois comme la « génération des centres culturels (Munhwawon sedae) » — a joué un rôle clé dans la diffusion des sciences humaines françaises en Corée durant les années 1980, tout en contribuant de manière décisive à l’émergence du cinéma coréen dans les années 1990[17].

Cependant, cette dynamique s’est progressivement éteinte. La salle Renoir a été fermée, la médiathèque a disparu pour des raisons budgétaires, et le nombre d’apprenants du français en Corée a fortement diminué au cours de la dernière décennie[18]. Lors d’un colloque récemment organisé par l’Ambassade de France à Séoul, consacré à la revitalisation de l’enseignement du français, j’ai évoqué cette trajectoire comme un exemple symptomatique des conséquences d’une approche strictement économique de la culture. Le recul des investissements publics dans les infrastructures culturelles à l’étranger affecte directement la visibilité et l’attractivité de la langue française dans des pays stratégiques.

Du côté québécois, il existe au sein du Bureau du Québec à Séoul un poste de responsable culturel. Néanmoins, les moyens humains et financiers alloués à la promotion active de la culture québécoise paraissent insuffisants pour répondre aux enjeux contemporains. Le Québec dispose aujourd’hui de 37 représentations dans 20 pays, ce qui constitue en soi un levier considérable. Il semble cependant opportun, voire nécessaire, d’implanter dans certains pays clés — notamment dans la région indo-pacifique — des institutions spécifiquement dédiées à la culture, à l’image de l’Institut Français ou du Goethe-Institut.

Il va de soi qu’une telle proposition peut être perçue comme irréaliste du point de vue de la gestion publique. La question du financement surgit inévitablement. Toutefois, il convient ici de rappeler que l’impact de la culture sur une société ne peut être évalué uniquement à l’aune de la rentabilité économique. Réduire la culture à une logique d’investissement à court terme, c’est risquer d’en occulter la portée symbolique, éducative et diplomatique. Le retour sur investissement culturel est souvent indirect, mais il est réel, durable et stratégique.

Un exemple frappant en ce sens est celui du drama coréen Goblin (쓸쓸하고 찬란하神 – 도깨비 Guardian: The Lonely and Great God), diffusé en 2016–2017. Dotée d’un budget total d’environ huit millions de dollars canadiens (dont sept millions financés par la partie coréenne et un million par la partie canadienne), cette série a permis de faire découvrir le Québec à une large frange de la jeunesse coréenne, de manière bien plus efficace que des décennies de promotion institutionnelle classique. Le succès de Goblin illustre à quel point les industries culturelles audiovisuelles peuvent agir comme catalyseur de visibilité internationale pour un territoire[19].

Depuis sa création en 2006, l’Association coréenne d’études québécoises (ACEQ) n’a cessé de promouvoir la culture québécoise à travers l’organisation de colloques, de conférences, de publications et de collaborations académiques. Pourtant, force est de constater que l’impact d’une seule série télévisée, bien scénarisée et intelligemment produite, peut surpasser celui de vingt années d’efforts académiques. Cette réalité ne doit pas décourager les initiatives savantes, mais elle invite à réfléchir à des modes d’articulation plus étroits entre recherche, création et diplomatie culturelle.

Investir dans la culture n’est jamais une perte. Ce type d’investissement doit être envisagé à l’échelle du temps long, en tant qu’outil de structuration de l’image d’un territoire et de sa projection dans l’imaginaire collectif mondial. L’exemple coréen nous enseigne qu’un soutien stratégique, coordonné et suffisamment financé aux productions culturelles peut générer des effets d’entraînement puissants, non seulement en termes économiques, mais aussi en termes symboliques et politiques.

 

6. Crises contemporaines et perspectives de redéploiement : vers une nouvelle configuration des politiques culturelles en Corée et au Québec

Toute transformation structurelle d’un environnement social, économique ou technologique engendre, de manière quasi systématique, l’émergence de tensions qualifiées de « crises ». Dans le champ culturel, cette notion désigne moins une rupture soudaine qu’un processus lent de désajustement entre les objectifs des politiques publiques, les dynamiques du marché et les attentes des citoyens. Autant en Corée du Sud qu’au Québec, les symptômes d’une telle crise se manifestent aujourd’hui sous des formes à la fois spécifiques et convergentes.

En Corée du Sud, le succès incontestable de l’industrialisation culturelle — notamment via l’essor de la K-culture — a permis une valorisation économique notable des produits culturels à l’échelle mondiale. Toutefois, cette réussite masque une tension structurelle persistante : la démocratisation culturelle, au sens de l’élargissement équitable de l’accès à une diversité de pratiques et d’expressions, demeure inachevée. Le secteur artistique — entendons par là la création indépendante, expérimentale ou non lucrative — apparaît aujourd’hui affaibli, voire marginalisé, par rapport à son dynamisme dans les années 1990. Ainsi, l’expansion de l’industrie culturelle s’est opérée, dans une certaine mesure, au détriment de l’écosystème artistique, réduisant l’espace accordé aux formes esthétiques non alignées sur les logiques de marché. Autrement dit, l’indicateur de succès économique masque un appauvrissement qualitatif de l’offre artistique, souvent soumise à des critères de rentabilité immédiate.

Le Québec, bien que porteur d’un modèle distinct, fait face à des tensions analogues. Les grandes orientations de sa politique culturelle — telles que formulées dans les documents stratégiques récents — visent cinq objectifs principaux : renforcer l’identité québécoise, promouvoir la croissance économique du secteur culturel, favoriser l’accès à la culture, soutenir la diversité et l’inclusion, et garantir un développement culturel durable. Or, ces objectifs font l’objet de critiques récurrentes : certains dénoncent une centralisation excessive autour de Montréal, un interventionnisme politique jugé trop direct, une instrumentalisation économique de la culture, ainsi qu’un déséquilibre entre innovation et conservation patrimoniale.

À l’instar de nombreuses sociétés, le Québec peine à concilier les idéaux affichés de ses politiques culturelles avec les réalités concrètes du terrain. Ce hiatus est particulièrement manifeste dans les débats actuels portant sur le financement du secteur culturel. La coalition « La culture, Le cœur du Québec », regroupant de nombreux acteurs culturels, milite pour que 2 % du budget global du gouvernement québécois soit alloué à la culture[20]. Cette revendication, bien que modeste en apparence, prend un relief particulier dans un contexte post-pandémique marqué par l’inflation, la précarité des travailleurs culturels et la fragilité des structures locales.

Par ailleurs, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal organisme de financement culturel au Québec, fait l’objet de critiques concernant la répartition de ses fonds. Sa tendance à privilégier les grands projets au détriment des initiatives locales ou émergentes est perçue comme un facteur d’inégalités structurelles dans le tissu culturel québécois. Le Rapport économique sur la culture au Québec (2020) recommande explicitement d’augmenter la part des budgets publics dédiés à la culture afin de mieux soutenir l’ensemble de l’écosystème, dans sa diversité géographique, linguistique et institutionnelle.

Dans ce contexte, une refonte partielle des logiques budgétaires semble s’imposer. Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter les enveloppes, mais de repenser les critères d’allocation, les formes d’accompagnement et les temporalités du financement. La Corée du Sud, de son côté, doit également envisager une politique plus offensive pour équilibrer les logiques industrielles et les impératifs de création libre. L’investissement public dans la culture, bien qu’il puisse être perçu comme non prioritaire dans les contextes de crise économique, constitue pourtant un levier essentiel de résilience sociale, de vitalité démocratique et d’innovation.

En somme, l’enjeu de l’allocation — et surtout de l’augmentation — des budgets culturels ne peut plus être considéré comme une question secondaire dans les agendas politiques contemporains. Il s’agit désormais d’un impératif stratégique, à la croisée des dimensions symboliques, économiques et identitaires des sociétés modernes.

 

En guise de conclusion

Il apparaît nécessaire de formuler un ensemble de recommandations concrètes visant à approfondir et institutionnaliser les échanges culturels entre la Corée du Sud et le Québec. Ces propositions, fondées sur des principes de réciprocité, de diversité culturelle et d’innovation collaborative, s’articulent autour de huit axes prioritaires. Elles visent à consolider un partenariat culturel durable, en réponse aux défis géopolitiques, linguistiques et économiques évoqués précédemment.

1) Projets artistiques et expositions conjointes

Le développement de projets artistiques collaboratifs constitue un levier efficace pour stimuler les échanges interculturels. La mise en place d’expositions itinérantes rassemblant artistes visuels, plasticiens ou performeurs québécois et coréens permettrait non seulement de favoriser la création transnationale, mais également de valoriser les représentations culturelles croisées. Ces projets, présentés successivement dans les deux pays, pourraient s’inscrire dans le cadre de résidences de création ou de biennales artistiques.

2) Coopération audiovisuelle et cinématographique
Le secteur du cinéma et des médias offre un potentiel considérable de coopération bilatérale. Des coproductions, qu’il s’agisse de fictions, de documentaires ou de séries, pourraient permettre une mise en récit croisée des cultures québécoise et coréenne. La participation conjointe à des festivals internationaux, l’organisation de rétrospectives thématiques ou encore l’intégration mutuelle dans les circuits de distribution nationale sont autant de pistes à explorer. Il conviendrait, par exemple, d’élargir la présence du cinéma québécois dans les événements organisés en Corée, à l’instar du festival de films canadiens à la Cinémathèque de Séoul.

3) Participation réciproque aux festivals et grands événements culturels
La programmation d’artistes coréens dans les festivals québécois — K-POP, arts traditionnels ou contemporains — et, inversement, la participation d’artistes québécois aux événements culturels coréens, renforceraient la visibilité croisée des deux scènes artistiques. Ces échanges favorisent une diplomatie culturelle vivante, ancrée dans les pratiques populaires aussi bien qu’institutionnelles.

4) Renforcement des échanges linguistiques et académiques
La coopération éducative constitue un pilier stratégique des relations culturelles. Le développement de programmes d’enseignement du coréen au Québec et du français en Corée, ainsi que la relance de programmes d’échange pour les étudiants, chercheurs ou enseignants, contribueraient à une meilleure compréhension interculturelle. Le rétablissement d’initiatives telles que les formations pour enseignants québécois en études françaises, supprimées il y a une décennie, serait particulièrement opportun.

5) Création d’une plateforme numérique bilatérale
Dans une ère marquée par la médiation numérique, il est essentiel de développer des plateformes culturelles communes permettant la diffusion de concerts, expositions, performances ou colloques en ligne. Ce type de dispositif pourrait favoriser la participation d’un public élargi, y compris dans les régions peu connectées aux réseaux culturels internationaux.

6) Coopération en matière de tourisme culturel et patrimonial
Le tourisme culturel représente un autre vecteur pertinent pour renforcer les liens entre les deux sociétés. La création de circuits patrimoniaux croisés, la production de contenus audiovisuels à vocation touristique, ou encore la collaboration entre offices du tourisme permettraient de rendre les patrimoines culturels mutuels plus accessibles et attractifs.

7) Mise en place d’un fonds culturel bilatéral
L’établissement d’un fonds culturel commun, soutenu conjointement par des institutions publiques et des entreprises privées des deux pays, offrirait un outil de financement structurant pour les initiatives évoquées. Ce fonds pourrait soutenir les coproductions, les traductions, les résidences d’artistes ou encore les festivals conjoints.

8) Création de centres culturels croisés : vers une présence institutionnelle permanente
Enfin, la création de centres culturels québécois en Corée et d’antennes coréennes au Québec permettrait de structurer dans la durée la coopération culturelle bilatérale. Alors qu’un Centre culturel coréen existe déjà à Ottawa, l’ouverture d’une antenne dédiée au Québec serait essentielle pour une interaction plus directe. De même, un Centre culturel québécois en Corée jouerait un rôle clef dans la promotion continue de la culture québécoise, comblant des lacunes observées dans la diffusion de certains éléments culturels, comme les contes ou la littérature jeunesse.

Ces pistes, bien que nécessitant des moyens financiers, logistiques et diplomatiques, peuvent constituer les fondations d’un partenariat culturel renforcé entre la Corée du Sud et le Québec. Elles participent d’une vision à long terme fondée sur la réciprocité, la diversité linguistique, la créativité partagée et la diplomatie culturelle inclusive.

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[1] Il n’est pas facile de trouver le nombre exact de soldats québécois ayant participé à la guerre de Corée. Pourtant, on peut trouver un indice intéressant dans le mémoire intitulé La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, dans lequel Jean-François Coderre rapporte que le tiers des combattants du corps expéditionnaire canadien ayant servi en Corée étaient des francophones, notamment du Québec : « Pierre Vennat n’hésite pas à affirmer qu’environ le tiers des combattants qui ont servi en Corée dans le corps expéditionnaire canadien étaient des francophones. » Le mémoire ne donne toutefois pas de chiffre exact concernant les seuls Québécois, mais si l’on prend en compte le nombre total de soldats canadiens ayant servi en Corée — soit 21 940 militaires — on peut estimer qu’environ 7 000 d’entre eux étaient francophones, majoritairement québécois. Coderre, Jean-François (2006), La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, Université du Québec à Montréal, p. 29.

[2] Dans son étude intitulée A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative, Kwon Ki-Young souligne que le projet chinois de la « Ceinture et la Route » dans le domaine culturel constitue une nouvelle menace potentielle pour la Corée, dans la mesure où la Chine semble désormais viser non seulement l’Asie, mais également le marché culturel mondial dans son ensemble. L’auteur écrit ainsi : « Cependant, si l’on examine les régions vers lesquelles la Chine et l’ASEAN exportent leurs produits culturels, on constate que la Chine privilégie l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Ouest, tandis que l’ASEAN cible l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Ouest, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Est. Cela signifie que les pays développés tels que l’Amérique du Nord et l’Union européenne représentent les marchés cibles prioritaires tant pour la Chine que pour l’ASEAN, ce qui implique une concurrence acharnée entre les deux acteurs sur ces marchés. » Ki-Young, Kwon (2022), 일대일로 추진을 위한 중국의 아세안 문화전략 연구 [A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative], in중국현대문학 – The Journal of Modern Chinese Literature, n° 109, p. 17.

[3] D’après la communiqué de presse d’UNESCO qui date le ll octobre 2005, Coalition française pour la diversité culturelle compte 31 pays : Europe : France, Belgique, Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Irlande, Slovaquie, Suisse; Afrique : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Maroc, Sénégal, Togo; Amériques : Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay; Asie : Corée du Sud; Océanie : Nouvelle-Zélande, Australie. Il faut noter que la Corée du Sud a été le seul pays qui a été dans le côté de coalition française à l’Asie. La Chine, le Japon et les pays de l’Asie du Sud-Est sont absent de ces coalitions. Ref. UNESCO (2005), Communiqué de presse, 11 octobre 2005, cité in Fernand Harvey (2006), Communication dans le cadre du colloque « Francofonia y Diversidad Cultural », organisé par la Facultad de Filosofia y Letras, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico, jeudi, 16 mars.

[4] Lang, Jack (1982), allocution prononcée à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles, in Actes de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico, 1982, Paris, UNESCO.

[5] La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles, promulguée en 1992 (aujourd’hui intitulée Loi pour la promotion des industries culturelles), constitue le tout premier cadre législatif en Corée du Sud ayant permis de juridiciser le concept d’« industrie culturelle ». Cette loi a ainsi marqué le point de départ institutionnel de ce qui allait devenir l’essor de la K-culture, représentée notamment par les contenus culturels coréens exportés à l’étranger. Jusqu’au début des années 1990, la culture était généralement perçue comme un domaine non économique et non industriel. Toutefois, face aux signes annonciateurs de la mondialisation et de la numérisation, ainsi qu’à la croissance remarquable des industries de l’animation japonaise et du cinéma américain, l’idée s’est imposée en Corée de développer les contenus culturels comme une industrie d’exportation stratégique. C’est dans ce contexte que le gouvernement coréen a commencé à considérer l’industrie culturelle comme un nouveau moteur de croissance, en préparant les bases juridiques adéquates. L’adoption de cette loi a posé les fondations institutionnelles qui allaient soutenir, dès les années 2000, l’expansion mondiale du K-pop et du K-drama.

[6] 영화진흥위원회 – Korean Film Council (2024), 2023년 한국 영화산업 결산 [Rapport de synthèse sur l’industrie cinématographique coréenne 2023], p. 18. Le tableau inclus dans le rapport contient des statistiques depuis 2014, mais seules celles de l’année 2023 sont présentées ici.

[7] Il convient toutefois de souligner qu’il serait réducteur d’ignorer les zones d’ombre qui accompagnent cet essor. Comme c’est souvent le cas, la lumière éclatante du succès s’accompagne de contrastes notables : précarisation des travailleurs du secteur, dépendance accrue à des logiques de rentabilité, et concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes structures.

[8] Cette étude sur BTS avance que l’un des facteurs déterminants de l’ascension du groupe au sommet de la scène musicale mondiale réside dans la transformation de l’environnement numérique. Comme l’indique le texte : « L’un des plus grands changements dans l’industrie du disque depuis les années 2000 a été sa transition vers le numérique. Avec l’évolution de l’environnement de distribution musicale, la diffusion gratuite et en temps réel de morceaux et de clips vidéos est devenue possible sur des plateformes de streaming telles que YouTube. » (p. 54). D’après LEE Eun-mi, l’auteur principale, la stratégie numérique de BTS ne se limite pas à la simple consommation musicale, mais s’étend à une transformation complète du modèle économique et de la culture des fans à travers des plateformes digitales comme Weverse, qui intègrent communication, contenu exclusif, et commerce en ligne dans un écosystème intégré. Ref. Eun-mi, Lee et al. (2021), 방탄소년단(BTS)의 성장역사와 성공요인: 본글로벌 이론의 관점에서 [L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global »], in 경영사연구 – Revue d’histoire de la gestion, vol. 36, n° 4. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[9] Selon des données récentes, HYBE se classe au 39ᵉ rang avec une capitalisation boursière de 8,57 billion dollars, suivie de JYP Entertainment (80ᵉ rang, 1,86 billion dollars) et de SM Entertainment (75ᵉ rang, 2.23 billion dollars). CompaniesMarketCap (2025), Largest South Korean companies by market capitalization, https://companiesmarketcap.com/ c. le 31 mai 2025

[10] Ce changement de la stratégie linguistique à l’ère de la globalisation est bien expliqué dans l’introduction de l’article suivant qui étudie la politique d’enseignement de l’anglais en Corée du Sud : « À partir des années 1990, la Corée du Sud a orienté l’ensemble de ses politiques nationales vers le renforcement de sa compétitivité dans un contexte de mondialisation. Parmi celles-ci, la langue anglaise a été particulièrement valorisée en tant qu’outil de communication essentiel à l’ère de la mondialisation. […] Dans la société du XXIᵉ siècle, l’anglais est considéré comme une compétence de survie décisive, tant pour le développement des individus que pour celui de la nation. » Bok-Myung, Chang (2019), 한국의 영어교육 정책과 세계화 [La politique d’enseignement de l’anglais en Corée et la mondialisation], in 예술인문사회 융합 멀티미디어 논문지- Asia-pacific Journal of Multimedia Services Convergent with Art, Humanities, and Sociology, Vol. 9, No. 1, p. 700. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[11] On observe notamment que la question de la découvrabilité fait l’objet d’une attention croissante dans les rapports émanant du gouvernement et des organismes publics. Ce n’est plus de problématique d’aujourd’hui comme on peut constater dans le rapport de politique culturelle intitulé Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, qu’il s’agit du plan d’action en matière de culture publié par le gouvernement du Québec en 2018, constituant une feuille de route concrète pour la mise en œuvre de « Partout, la culture – Politique culturelle du Québec », une nouvelle politique culturelle adoptée 25 ans après celle de 1992. Ce rapport met en évidence, dans une perspective internationale, des mesures visant à accroître la visibilité des contenus culturels francophones du Québec. Il souligne notamment, dans la Mesure 15 (p. 8), l’importance du « renforcement de la coopération au sein de la Francophonie en vue d’accroître la visibilité des contenus culturels francophones dans l’univers numérique, en incluant TV5 ».De même, la Mesure 40 aborde la question de la compétitivité des contenus culturels québécois sur les marchés internationaux, en insistant sur des leviers stratégiques tels que « stimuler l’exportation, le rayonnement et la découvrabilité des œuvres ainsi que des productions culturelles québécoises » (p. 17). Le Ministère de la Culture et des Communications du Québec (2018), Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, le 12 juin 2018.

[12] À la veille de la 5ᵉ Conférence des ministres de la Culture de la Francophonie, qui se tiendra à Québec du 22 au 24 mai 2025 et dont l’objectif est de définir une position commune sur la découvrabilité des contenus culturels francophones, le ministre de la Culture et des Communications, également responsable de la Jeunesse et de la région de l’Outaouais, M. Mathieu Lacombe, a déposé le projet de loi no 109. Ce projet vise à inscrire l’accès et la découvrabilité des contenus culturels d’expression originale francophone au rang de droit constitutionnel, marquant ainsi une tentative sans précédent, à l’échelle mondiale, de consacrer la jouissance de la culture francophone comme un droit fondamental des citoyens. Une telle initiative s’inscrit dans un contexte où le Québec, tout comme d’autres sociétés francophones, cherche à affirmer sa souveraineté culturelle face aux dynamiques globales du numérique et de la standardisation linguistique.

[13] On peut rappeler à ce sujet que Marc Miller, ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, a récemment reconnu le déclin du français au Québec. Voir : ICI Radio-Canada, « Marc Miller admet le déclin du français au Québec », https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec.

[14] Radio Canada (2023), Marc Miller admet le déclin du français au Québec, le 7 octobre 2023. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec c. le 31 mai 2025.

[15] Dans un article de Radio France, intitulé Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », Parmi les facteurs d’échec de la plateforme Salto, les analyses soulignent les problèmes techniques et les failles dans l’expérience utilisateur, l’inefficacité politique ainsi que l’échec de coopération entre les trois groupes audiovisuels publics co-investisseurs – TF1, France Télévisions et M6 –, et enfin, les difficultés liées à sa position de nouvel entrant sur un marché mondial du streaming déjà saturé. Cependant, un élément essentiel semble avoir été négligé : les limites intrinsèques des contenus francophones eux-mêmes. En effet, les productions en langue française ont souvent tendance à cibler prioritairement les marchés francophones, ce qui peut certes susciter l’intérêt du public local, mais rend difficile toute compétition à l’échelle mondiale face aux contenus hollywoodiens, lesquels sont conçus d’emblée pour une audience globale sur la base d’une certaine universalité culturelle et narrative. Ref. Baldacchino, Julien (2023), Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », in Franceinter, le lundi 27 mars. https://www.radiofrance.fr/franceinter/ciao-salto-les-trois-raisons-de-l-echec-de-la-plateforme-francaise-de-streaming-2902670 c. le 31 mai 2025.

[16] Gouvernement du Québec. (2021). Cap sur la relance : Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Québec : Ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec/strategie-indo-pacifique c. le 31 mai 2025. Ce rapport stratégique, publié en décembre 2021 par MRIF, présente une feuille de route ambitieuse visant à renforcer la présence économique, diplomatique, culturelle et scientifique du Québec dans la région indo-pacifique. Il s’inscrit dans le prolongement de la Vision internationale du Québec dévoilée en 2019 et cherche à positionner le Québec comme un acteur pertinent dans ce nouvel épicentre géopolitique mondial. Le document identifie les principaux enjeux géoéconomiques de la région, notamment le déplacement du centre de gravité économique vers l’Asie, les tensions entre puissances (États-Unis–Chine, Inde–Chine), les besoins massifs en investissements, ainsi que la montée en puissance de la classe moyenne asiatique. Il articule sa stratégie autour de neuf axes d’intervention structurants : commerce extérieur, innovation et recherche, économie verte, culture, attraction des talents, diplomatie jeunesse, etc. L’un des aspects particulièrement innovants de cette stratégie repose sur l’articulation entre diplomatie économique et diplomatie d’influence, ainsi que sur la promotion de la découvrabilité des contenus culturels québécois dans les espaces numériques de l’Indo-Pacifique.

[17] Sora Hong analyse, dans sa thèse de doctorat, le rôle joué par ce centre culturel dans le paysage socioculturel de la Corée du Sud à l’époque, en mettant en lumière sa fonction en tant qu’acteur significatif des dynamiques culturelles contemporaines. Hong, Sora (2019). La génération des centres culturels (Munhwawon sedae) et la nouvelle vague du cinéma sud-coréen des années 1980–1990. Histoire. École des Hautes Études en Sciences Sociales Paris.

[18] En 2018, la fermeture de la médiathèque de l’Institut français a entraîné également celle de la salle Renoir. En contrepartie, un espace numérique, Culturethèque, a été mis en place en 2013, permettant l’accès en ligne à divers contenus culturels francophones tels que des journaux, des ouvrages et d’autres ressources documentaires. Toutefois, ce service s’adresse principalement aux ressortissants français ou francophones résidant à l’étranger. De ce fait, son accessibilité demeure limitée pour le public coréen, tant sur le plan linguistique que pratique.

[19] Chang-Hoon, Lee et Joo-Young, Jang (2017), 드라마 ‘도깨비’로 뜬 여행지 캐나다, 공유 마법 만든 ‘마이더스의 손’ [Avec la série télévisée “Goblin”, le Canada devient une destination en vogue : la main de Midas derrière le phénomène Gong Yoo], 매일경제 – Maeil Kyungje, 14 août. https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Selon Lee Young-sook, directrice du bureau coréen de l’Office du tourisme du Canada, « le lieu de tournage de la célèbre “porte rouge” dans la série Goblin, situé au Québec, est devenu un véritable lieu de pèlerinage pour les touristes ; les réservations à l’hôtel Fairmont Le Château Frontenac, qui apparaît dans le drama, ont augmenté de 500 %. Durant le premier semestre de l’année, la croissance du marché coréen a atteint 30 %, ce qui a conduit au lancement du projet “Beyond Québec”, avec l’espoir de reproduire ce succès par de nouveaux contenus ». https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

² Gi-Ryeong, Kim (2017), 김기령 드라마 ‘도깨비’ 영향… 캐나다 시장 들썩  [Le marché canadien s’agite sous l’effet de la série “Goblin”], 세계여행신문 – World Travel News, 22 décembre. Selon les statistiques compilées jusqu’en août 2017, les États-Unis figuraient au premier rang avec 11 568 681 visiteurs au Canada, suivis par le Royaume-Uni, la Chine et la France. La Corée du Sud occupait le 7ᵉ rang avec 222 624 visiteurs, soit une hausse de 12,3 % par rapport à l’année précédente. L’auteur note qu’« il est probable que ce chiffre dépasse les 240 518 visiteurs enregistrés en 2016 ». Ref. https://gtn.co.kr/home/news/preview.asp?news_seq=70610 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[20] Conseil des arts et des lettres du Québec (2020), Mémoire sur l’importance économique de la culture – Présenté dans le cadre de la consultation sur la relance économique du Québec, Conseil des arts et des lettres du Québec, septembre 2020. Ref. https://www.calq.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/cccq/2020/memoire-economique-culture-calq-2020.pdf c. le 31 mai 2025.

Recension. La guerre d’après – La Russie face à l’Occident.

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Carlo Masala (2025). La guerre d’après – La Russie face à l’Occident. Paris, Grasset.

Le titre original en allemand de ce court récit de 165 pages « Wenn Russland gewinnt. Ein Szenario » que l’on pourrait traduire par « Quand la Russie gagne. Un scénario » donne une idée plus claire du contenu. Le livre appartient en effet à la grande catégorie des romans de politique fiction, genre qui a connu son heure de gloire dans les années 1970 – 1980 et subsiste encore aujourd’hui. Plus spécifiquement, il se range dans la sous-catégorie des romans de politique fiction dits « sérieux » qui aspirent à la crédibilité, à une forme d’anticipation rationnelle, plutôt qu’à la fiction pure, et des thématiques centrées sur les relations internationales plutôt que sur les aspects militaires proprement dits.

Les amateurs de romans de Tom Clancy, dont le fondateur « Tempête rouge » (Albin Michel, 1987) et ses nombreux imitateurs seront déçus. Il ne s’agit pas ici d’un « techno-thriller » bourré de détails technologiques réels ou supposés sur le matériel militaire des parties en présences mais du résumé d’un scénario politique et stratégique hypothétique dans un futur proche. En ce sens, il se rapproche plus du roman The Third World War du général Sir John Hackett (Mac Millan, 1978) ou de Dragon Strike de Humphrey Hawksley et Simon Holberton (Sidgwick & Jackson, 1997, non traduit), mais là encore, ces livres sont d’un certain niveau de technicité et de détail dont ne s’embarrasse pas le présent ouvrage.

L’auteur, d’origine italo-autrichienne, est directeur de plusieurs centres de recherche et professeur à l’université de la Bundeswehr[1]à Munich, vaste établissement de 3 000 étudiants qui n’a pas d’équivalent en France puisqu’il engloberait les écoles de sous-officiers, d’officiers et l’Ecole de Guerre.  Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant de relations internationales en langue allemande (non traduits) depuis 2022.

Le récit

Une introduction ouvre le livre sur les nouvelles conditions de la conflictualité en Europe, dont la guerre en Ukraine n’est qu’une des composantes.

Puis le scénario de politique fiction débute avec un coup de main russe brutal, spectaculaire et ultra-rapide en mars 2028 sur la ville estonienne de Narva, frontalière de la Russie à l’extrême est du pays, et un débarquement nocturne sur l’ile de Hiiumaa, 300 km plus à l’ouest, à l’entrée du golfe de Finlande.

La prise de Narva, aidée par un noyautage préalable intensif et la distribution secrète d’armes légères à des éléments russophones de la ville, est achevée en une nuit. Le débarquement d’un solide contingent de 400 troupes d’infanterie de marine sur Hiiumaa également.

Les 2 300 soldats de l’OTAN présents dans le pays, dont 600 fantassins américains à Vöru, à 180 km au sud-ouest de Narva, pris de vitesse, n’ont pas réagi. Même si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, il semble que les forces aériennes et navales de l’OTAN présentes dans les pays baltes n’aient pas réagi non plus.

L’auteur enchaîne suite sur un long retour en arrière de trois ans avant les évènements.

D’abord, un cessez-le-feu sur le front Ukrainien que l’auteur présente comme une lourde défaite ukrainienne, une véritable capitulation, l’Ukraine devant céder 20% de son territoire à la Russie et l’arrêt des combats étant assorti d’une clause permanente de non-adhésion à l’OTAN. Lâchée par les Américains, les européens étant plus que jamais divisés et impuissants, l’Ukraine n’a pas d’autre choix.

C’est ce moment que choisit le président russe pour démissionner à la surprise générale et nommer à sa place un économiste de 38 ans réputé « modéré ».

Les années suivant cet armistice sont dures pour l’Ukraine : violations des droits de l’homme et guérilla latente dans les territoires occupés par la Russie ; désordre et pauvreté dans une Ukraine impossible à reconstruire rapidement, où le président Zelenski finit par perdre les élections.

En parallèle, le centre de gravité politique de l’Europe s’est encore une fois déplacé, avec entre autres l’élection d’un président français issue d’un parti d’extrême droite. Le continent est divisé sur la politique à mener vis-à-vis de la Russie et de son nouveau président, et manquant de ressources peine à se réarmer et continue de souffrir de déficits capacitaires graves. Les effectifs militaires américains en Europe sont finalement réduits, et au sein de l’OTAN on doute du réalisme des plans opérationnels de défense du flanc nord-est de l’alliance. La perspective de la menace s’estompe, sauf en Europe du Nord, pendant que la Russie, avec l’aide intéressée des grandes économies émergentes, se réarme à une vitesse accélérée.

La Russie met alors au point un plan, qu’elle assimile sur le plan opérationnel et politique à l’équivalent de la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne en 1936, pour capitaliser sur les faiblesses de l’OTAN tout en neutralisant ses points forts. En parallèle, une guerre hybride sera menée par la Russie et ses partenaires pour déstabiliser l’occident et le forcer à regarder ailleurs.

Une vaste opération migratoire clandestine est organisée depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe par la Méditerranée : les européens mordent à l’hameçon et transfèrent une grande partie de leurs forces navales de la Baltique vers la Méditerranée.

La Chine provoque de violents incidents navals en mer de Chine du Sud qui attirent d’importants moyens aéronavals américains dans la zone.

C’est à ce moment que les coups de main sur Narva et Hiiumaa se produisent. Ils s’accompagnent d’une poursuite de la guerre hybride menée jusque-là : assassinat du président d’une grande entreprise du complexe militaro-industriel allemand[2] ; attentats contre la principale base navale britannique de SNLE[3] sur l’estuaire de la Clyde ; chantage et menaces nucléaires menés directement auprès du conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis.

La Russie procède alors à une opération militaire de propagande : un SNLE de la classe Borei s’approche de l’ile Hans, minuscule territoire situé dans l’Arctique au nord de la mer de Baffin entre le Groenland et l’île canadienne d’Ellesmere et ayant fait longtemps l’objet d’un contentieux territorial entre le Danemark et le Canada[4], et des nageurs de combat russes y déposent une boite de caviar et une bouteille de vodka, prouvant ainsi la capacité d’un SNLE de s’approcher des côtes américaines.

Lorsque les chefs d’état de l’OTAN se réunissent quelques jours plus tard, le plan russe fonctionne : les présidents français, américains, hongrois et slovène refusent d’invoquer l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. On devine que l’OTAN est en train d’imploser, et la scène finale montre les présidents russes et chinois se congratulant au téléphone : l’Occident n’est plus maître du jeu et une nouvelle ère s’ouvre.

Une critique stratégique et tactique.

Un certain nombre d’imprécisions, voire d’absurdités, nuisent à la crédibilité de la partie opérationnelle du récit. L’absence regrettable de la moindre carte dans le livre rendent ces absurdités plus difficile à détecter. On en trouvera ci-dessous quelques-unes où le recenseur jouera en quelque sorte le rôle de l’adversaire dans ce Kriegspiel[5].

Narva est bien une ville frontalière avec la Russie, à l’extrême est de l’Estonie, face à son équivalent russe Ivangorod. Mais les deux villes sont séparées par la rivière Narva, qui ne fait jamais moins de 140 m de large et sur laquelle ne passent que trois ponts (un pont routier à arches, un pont ferroviaire métallique et un pont-barrage avec une centrale hydro-électrique retenant l’eau du lac de Narva, avec une hauteur de chute de 25 m). L’auteur a-t-il envisagé que les troupes estoniennes puissent faire sauter ces ponts et le barrage à la première menace, retardant l’invasion des quelques heures nécessaires pour permettre aux troupes sous commandement britannique à moins de 150 km d’être engagées ?

Bilan alternatif proposé : Après une journée de durs combats, Narva tombe aux mains des troupes russes qui ne cessent de recevoir des renforts. Les unités britanniques arrivées en début de journée sur les lieux, après quelques escarmouches, se positionnent en bouchon à la sortie de la ville.

L’invasion de Hiiumaa pose des problèmes encore plus insolubles. L’île se situe à la sortie du golfe de Finlande et Kronstadt, la base navale de la flotte russe de la Baltique, est au fond du golfe, proche de la ville de Saint Pétersbourg, soit un trajet de l’ordre de 430 km. A la disposition de la flotte de la Baltique pour mener à bien l’invasion, un seul LST[6] de la classe Ropucha, l’Alexandre Shabaline (les autres LST de la classe Ropucha ont été déployés en mer Noire et plusieurs d’entre eux ont été endommagés ou détruits par les Ukrainiens) une demi-douzaine de LCI[7] et comme escorte deux frégates de la classe Neustrashimy et deux corvettes de la classe Steregushchiy. Le navire amiral de la flotte de la Baltique, un destroyer de la classe Sovremenny, est en réparation depuis 2019 et rien n’indique qu’il sera remis en service en 2028. On accordera à cette flotte russe la vitesse de 18 nœuds, qui est la vitesse maximale d’un Ropucha et sans doute un peu généreux, car les LCI ne peuvent sans doute pas tenir cette vitesse. Il faut donc plus de 13h à la flottille russe pour parcourir la distance entre Kronstadt et Hiiumaa, ce qui, pour débarquer avant l’aube vers 4h du matin, l’oblige à partir à 15h de Kronstadt en navigant dans l’étroit corridor des eaux internationales (15 km de large en moyenne) entre Estonie et Finlande. Le passage au crépuscule du 26 mars 2028 de la flottille à 35 km d’Helsinki et 35 km de Tallinn ne manque pas de panache, mais il est virtuellement impossible aux dispositifs d’alerte Finlandais (membres de l’OTAN, ils ne sont nullement concernés par les opérations hybrides en Méditerranée et disposent de tous leurs moyens) et Estoniens de ne pas la repérer, et de se poser des questions sur ces bâtiments amphibies visiblement chargés jusqu’au franc-bord de blindés et de troupes d’assaut. Dans le pire des cas, ils se feraient repérer à vue par la vedette des douanes finlandaises… Puisqu’il s’agit de politique fiction, le recenseur estime que le commandant russe ferait aussi bien d’emmener avec lui la fanfare de la flotte tant la furtivité de l’opération apparaît illusoire ! La patrouille d’alerte OTAN[8] basée à Siaulai (Lithuanie) est à 20 minutes de vol et celle de Ämari (Estonie) est encore plus près ; eux non plus ne sont pas concernés par les opérations hybrides en Méditerranée : ils n’auraient aucun mal à obtenir de Ramstein[9] l’autorisation d’une démonstration de force (un passage de deux F-16 à Mach 1 devant l’étrave de l’Alexandre Shabaline au plancher opérationnel de 30 pieds[10], soit 12 m d’altitude, devrait donner du travail aux vitriers de Kronstadt). Les chasseurs-bombardiers pourraient engager les bâtiments russes si ceux-ci violent les eaux territoriale Estoniennes en franchissant la limite des 12 milles nautiques. Bien sûr, les frégates russes (sans parler des chasseurs Su-35 basés à Kaliningrad) peuvent engager les avions de l’OTAN et les corvettes lance-missiles finlandaises, mais dans tous les cas le résultat est le même : l’effet de surprise est perdu.

Bilan alternatif proposé : Soit l’escadre russe rebrousse chemin (cas le plus probable), soit le débarquement échoue avec de lourdes pertes.

Troisième épisode peu crédible : le coup de bluff sur l’ile Hans. L’auteur omet de signaler que le détroit de Nares, au centre duquel se situe cette petite île, est un bras de mer de 700 km de long entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, peu profond par endroits, dangereux pour la navigation, et dont la largeur minimale est inférieure à 30 km. La base aérienne américaine de Pituffik (ex-Thulé) au Groenland est à moins de 500 km. Risquer un SNLE ultra-moderne[11] dans une mer aussi fermée alors qu’il dispose à proximité des vastes espaces de l’océan Arctique et de l’Atlantique relève déjà de l’hérésie en « grammaire » nucléaire. Le faire venir en surface revient à l’exposer non seulement le faire repérer en l’exposant à tout ce dont les Etats-Unis disposent en matière de capteurs, incluant les satellites, mais aussi à l’obliger à une longue course d’évasion à travers le détroit à faible profondeur : 8 heures à 25 nœuds[12] pour retrouver une mer à peu près libre, assez de temps pour l’OTAN pour positionner un avion de patrouille maritime P8 Poseidon, ou un P3 Orion canadien, à la sortie du détroit et d’en enregistrer pour le compte de toutes les bases de données occidentales le détail de sa signature acoustique[13]. Qui plus est, l’emplacement de l’île Hans ne présente pas le moindre intérêt en termes de position de tir (d’autres zones de l’Arctique en mer libre sont nettement plus proches des cibles) si l’on souhaite exercer une gesticulation nucléaire sur le thème de la première frappe surprise. Sachant que la doctrine russe immuable depuis un demi-siècle est de cantonner les patrouilles de SNLE dans le « bastion » solidement défendu de la mer de Barents et de l’Arctique proche, et que les SNLE modernes peuvent naturellement tirer en immersion périscopique, cet épisode est passablement farfelu. L’auteur pouvait obtenir un résultat similaire et plus crédible sans risquer un précieux SNLE en envoyant des nageurs de combat déposer leur bouteille de vodka depuis un SNA de la classe Chtchouka (Akula en classification OTAN). Très rapide, furtif, capable de tirer des missiles de croisière à tête nucléaire, l’Akula est aussi un puissant message politique.

Bilan alternatif proposé : Après quelques réunions animées à l’amirauté, le projet est modifié. Le Gepard, un SNA récent de type Akula, se rapproche en plongée, à proximité de l’île Hans et y déploie brièvement des nageurs de combat avant de s’éloigner rapidement. Moins spectaculaire, l’avertissement n’en garde pas moins toute sa valeur auprès des états-majors.

Une critique politique

Si le livre souffre de ses invraisemblances sur le plan opérationnel, pour résumer par un manque d’analyse fine des moyens de riposte de l’OTAN, il est mieux construit sur le plan politique (donc sur la volonté de riposte). Dans ce domaine, les problèmes apparaissent plus comme des partis-pris scénaristiques que comme des erreurs et relèvent donc des choix narratifs de l’auteur. Un de ces choix pose tout de même question, c’est celui de présenter un hypothétique cessez-le-feu sur la ligne de front dans la guerre en cours avec l’Ukraine comme une capitulation ukrainienne. C’est faire fi des objectifs de départ de la Russie qui étaient l’occupation rapide de l’ensemble du territoire ukrainien et la création d’un état croupion hostile à l’Occident. On pourrait argumenter que tout ce qui n’atteint pas ces objectifs est un échec stratégique pour la Russie et voir dans le cessez-le-feu ce qu’il est : un match nul sanglant.

En revanche, le récit décrit avec pertinence l’émergence d’un nouvel alignement dans les relations internationales qui rend envisageable le scénario militaire. Les composantes décrites par l’auteur en sont :

  • Un exécutif américain plus isolationniste que jamais, faisant litière des traités et alliances traditionnels au profit d’une vision étroite et à court terme des intérêts de Etats-Unis ; position renforcée par une dilution des valeurs morales mettant les régimes autoritaires au même niveau que les démocraties ; et une crainte irrationnelle d’un conflit généralisé.
  • Une Europe qui dérive politiquement vers l’extrême-droite au point de présenter un véritable front commun des « démocraties illibérales ». L’auteur mentionne le refus d’activation de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord par la Hongrie, la Slovénie, l’Europe du Sud (sans entrer dans le détail : donc quid de l’Italie ?), et la France, qui est le véritable point de bascule du scénario en raison de son poids politique et militaire.
  • Une Russie qui a, depuis le cessez-le-feu en Ukraine, habilement réussi à masquer ses véritables objectifs en se dotant d’une façade « modérée » alors que les fondamentaux impériaux (recréer un périmètre de contrôle politique similaire à celui de l’URSS et son glacis traditionnel à l’Ouest) subsistent. Cette façade suffit réactiver les tendances pro-russes d’une partie de la société européenne qui avaient été réduite au silence par la guerre en Ukraine).

Pour intéressant qu’il soit, le scénario politique présente plusieurs faiblesses. On a vu que le scénario de cessez-le-feu en Ukraine posait en soi problème ; deux biais sont identifiable dans le scénario de l’auteur : un germano-centrisme et un « OTAN-centrisme ».

Dans le récit, l’Allemagne est le bon élève de l’histoire et ne cesse de vouloir défendre la moindre parcelle du territoire Européen, ici en soutenant l’invocation de l’Article 5. C’est oublier les tendances centrifuges au sein même de la vie politique allemande, où l’on entend des voix s’élever pour un rapprochement avec la Russie symbolisé par une réouverture des gazoducs en mer Baltique. Si l’Allemagne accomplit sa part de la présence militaire occidentale dans les pays baltes, il n’est pas évident que le chancelier fédéral puisse prendre une position aussi tranchée que celle du scénario proposé.

L’autre biais du scénario, très révélateur du caractère « OTAN-centrique » des élites militaires allemandes, est l’absence presque totale de mention de l’Union Européenne en tant qu’acteur politique – à croire en lisant le livre qu’elle n’existe quasiment plus. Or, le Traité de Lisbonne comporte des clauses d’assistance mutuelle[14]  qui pourraient s’avérer d’un emploi plus souple que l’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. L’UE a d’ailleurs été depuis le début de la crise un acteur majeur de l’aide financière et militaire à l’Ukraine.

Un dernier point mérite attention : dans le livre, les stratèges russes font l’analogie de leur opération avec la remilitarisation de la Rhénanie en 1936[15]. Certes, cette opération fut un succès qui illustra la faiblesse de la réponse des démocraties, mais dix ans et une guerre mondiale plus tard, ces mêmes démocraties avaient prévalu. Il y a donc des limites à cette perspective historique. Impliquer que l’occupation d’une petite ville frontalière Estonienne signifierait la dissolution de l’OTAN est une affirmation à nuancer au regard de l’évolution des capacités de réaction des démocraties, que l’on appelle familièrement la « théorie de l’édredon »[16]. La suite du scénario, qui reste à écrire, pourrait très bien être un sursaut de l’occident et en particulier de l’Union Européenne face au caractère manifestement existentiel d’une telle menace extérieure.

Les choix de l’auteur, pour critiquables qu’ils soient, ne remettent pas en cause la pertinence du scénario : c’est une des libertés que permet la politique-fiction. Malgré ses faiblesses, il représente une des évolutions possibles de la situation géopolitique de l’Europe. Comme nous le rappelle l’auteur, il donne dès à présent au lecteur matière à réflexion et action afin de se prémunir contre sa réalisation.

Jérôme Le Roy

Juillet 2025

[1] L’armée de la République Fédérale Allemande, créé en 1955, que l’on pourrait traduire en Français par « force de défense fédérale ».

[2] La ressemblance avec la tentative d’assassinat du Directeur Général de Rheinmetall en 2024 est évidente.

[3] Sous-Marin Nucléaire Lanceur d’Engins – SSBN en Anglais. Les SNLE sont le principal vecteur de la dissuasion nucléaire en raison de leur capacité de seconde frappe, c’est-à-dire de leur capacité à riposter après que leur pays ait subi une première frappe nucléaire détruisant ses moyens de riposte basés à terre.

[4] L’île, qui fait 1 500m dans sa plus grande dimension, est partagée entre ces deux pays depuis 2022.

[5] Vieille tradition popularisée par l’état-major impérial allemand et très pratiquée de nos jours dans les écoles de guerre, le Kriegspiel (wargame en anglais) que l’on peut traduire en français par « jeu de guerre » ou mieux encore par « jeu de simulation stratégique et tactique » permet de simuler, avec différents degrés de précision, les conflits armés présents, passés et futurs. De nombreux wargames très professionnels sont disponibles dans le commerce, avec ou sans l’aide de l’informatique.

[6] LST : Landing Ship Tanks – navire amphibie transporteur de chars.

[7] LCI : Landing Craft Infantry – chaland de débarquement d’infanterie.

[8] NATO Baltic Air Policing : permanence opérationnelle d’au moins quatre avions de chasse assurée par rotation par les membres de l’Alliance Atlantique.

[9] Le QG Air de l’OTAN

[10] Il existe de nombreux témoignages de pilotes décrivant ce type d’opération à très basse altitude. Les avions de la seconde guerre mondiale volaient nettement plus bas.

[11] La classe Borei est la plus moderne des classes de SNLE russes. 8 ont été construits. Un Borei emportes 16 missiles balistiques intercontinentaux Bulava (SS-N-32 en classification OTAN) à têtes multiples. Un Borei en patrouille de dissuasion peut représenter à lui tout seul 25% ou plus du potentiel russe de seconde frappe.

[12] A cette vitesse et à faible profondeur, tous les sous-marins, même les plus silencieux, « cavitent » c’est-à-dire que le déplacement génère des bulles d’air le long de la coque et de l’hélice, qui accroissent fortement le bruit rayonné.

[13] La localisation exacte des patrouilles de SNLE est classée secret défense pour un siècle, même si on en connaît les zones approximatives. Localiser un SNLE russe et l’observer en détail est une occasion qui ne se refuse pas : même le nombre et la géométrie des pales de son hélice propulsive sont classés secret défense.

[14] Article 47.2 du Traité de l’Union Européenne. Article 222 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne.

[15] Le 7 mars 1936, en violation du traité de Versailles et des accords de Locarno, la Wehrmacht occupa militairement la rive gauche du Rhin sans réaction militaire des vainqueurs de 1918.

[16] Il ne s’agit pas à proprement parler d’une théorie mais plutôt d’une métaphore politique et historique comparant la réaction des démocraties face à une menace à celle d’un édredon dans lequel on enfonce le poing. Au début, l’édredon cède mais il se durcit progressivement au point de devenir bloquant.