Genèse et grandes orientations de la politique indo-pacifique de la Corée

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Narae Lee

Frédéric Lasserre

Narae Lee est doctorante en Études internationales. Son sujet de thèse porte sur l’analyse des politiques commerciales de la République de Corée dans un ordre mondial en mutation. Elle détient également un Master en science politique, spécialité Études africaines, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec une bourse d’excellence Blaise Pascal, ainsi qu’un Master en relations internationales de la Sogang Graduate School of International Studies en Corée du Sud. Elle a travaillé comme chercheuse en affaires politiques à l’Ambassade de Corée au Maroc, été Volontaire des Nations Unies à l’UNFPA en Côte d’Ivoire, et a effectué un stage à la KOICA (Korea International Cooperation Agency) au Sénégal.

Frédéric Lasserre et titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques à l’Université Laval.

Résumé

La Corée du Sud cherche à diversifier ses échanges afin de renforcer son autonomie politique et d’accroître sa stabilité économique, dans un contexte de tensions entre la Chine et les États-Unis. Dans cette perspective, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, avec notamment sur la piste du développement dans la région arctique.

Mots-clés : Stratégie Indo-pacifique de la Corée, routes maritimes arctiques, perspective entre la Corée et le Canada, géoéconomie

Abstract

South Korea is seeking to diversify its trade in order to strengthen its political autonomy and enhance its economic stability amid growing tensions between China and the United States. In this context, this article analyzes the origins and potential directions of South Korea’s Indo-Pacific Strategy, with particular attention to developments in the Arctic region.

Keywords: Indo-Pacific Strategy of Korea, Northern Sea Route, Korea-Canada relations, Geoeconomics

Introduction

L’un des principaux objectifs de la politique diplomatique de la République de Corée (ci-après, la Corée) concerne les enjeux économiques et commerciaux : la promotion du commerce extérieur, le soutien aux entreprises coréennes sur les marchés internationaux, ou encore la recherche de nouvelles opportunités économiques. Pays au territoire relativement restreint[1] et presque dépourvu de ressources naturelles, la Corée a fondé son développement économique sur une politique axée sur les échanges extérieurs, en tirant parti de sa situation péninsulaire. Effectivement, sa politique commerciale peut être analysée dans le cadre d’une « géoéconomie », entendue comme la conduite de politiques étrangères à travers des instruments économiques (Tucker 2022). Avec l’essor de la Chine et son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le commerce extérieur de la Corée a largement bénéficié du dynamisme économique de son voisin, rapidement devenu son principal partenaire commercial (Korgun I.A. 2020). Toutefois, cette vulnérabilité liée aux fluctuations du commerce extérieur place la Corée dans une position délicate entre la Chine et un autre partenaire diplomatique et économique majeur : les États-Unis. Logiquement, la diversification des échanges constitue un enjeu crucial de la politique diplomatique et commerciale de la Corée, visant à renforcer son autonomie politique et à accroître sa stabilité économique. Dans ce contexte, cet article analyse la genèse et les orientations possibles de la Stratégie Indo-pacifique coréenne dans cette logique de choix politiques, avec notamment la piste du développement dans la région arctique.

1. La genèse de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée

La première Stratégie Indo-pacifique de la Corée a été annoncée en novembre 2022, lors du sommet entre la Corée et l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Cela marquait un rapprochement clair dans son choix stratégique de l’ancien président Yoon Suk Yeol, intervenant peu après son discours au sommet de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) le 30 juin. Lors de cette première activité diplomatique en tant que président, il a mis l’accent sur la défense des « valeurs universelles » (Shin 2022) et déclaré « la fin de la recherche de la prospérité économique basée sur les exportations vers la Chine [traduction libre] », à travers une déclaration du ministre de l’Économie et des Finances (Nam 2022). Cela représente un tournant assez radical dans l’orientation stratégique de la Corée, d’autant plus que le gouvernement précédent, sous la présidence de Moon Jae-in, s’était montré réticent à affirmer explicitement sa participation à la Stratégie Indo-pacifique, maintenant une forme « d’ambiguïté stratégique » entre la Chine et les États-Unis, malgré les tentatives de persuasion du président Trump (E. Kim 2023).

Avec l’arrivée au pouvoir du deuxième gouvernement Trump aux États-Unis en janvier 2025 et la destitution de Yoon en avril 2025, il est particulièrement difficile d’avoir une vision précise concernant la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. Dans ce contexte, le moment est particulièrement opportun pour revenir sur la genèse de la Stratégie Indo-pacifique coréenne en lien avec la compétition sino-américaine, afin de mieux anticiper son orientation future.

1.1. Administration Moon Jae-in (2017-2022)

En effet, la réticence du gouvernement Moon à participer à la Stratégie Indo-pacifique était liée aux expériences désastreuses concernant la réaction de la Chine, après les polémiques qui ont duré de 2014 à 2017 autour de l’installation du système de défense antimissiles américain Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) en Corée du Sud. La Chine a exprimé plusieurs fois son opposition à l’installation du THAAD, le percevant comme une menace pour son territoire, et a finalement adopté des mesures commerciales et économiques (限韩令, Korea Limitation Order) en réponse à cette décision (Wabinski 2022). En conséquence, les entreprises coréennes présentes en Chine ont dû se retirer du marché chinois, et le secteur touristique a été fortement impacté, avec une diminution de 25 % des touristes chinois entre 2016 et 2017 seulement (Song 2020). Par ailleurs, la politique nord-coréenne de Séoul reste dépendante du bon vouloir de la Chine, même si la Russie semble depuis 2024 avoir développé des relations privilégiées avec Pyongyang. Or, le concept d’Indo-pacifique est perçu par la Chine comme une stratégie ouvertement dirigée contre elle : Séoul pourrait craindre les représailles de la Chine si la Corée s’alignait sur ce concept (Yeo 2020). Par conséquent, le gouvernement Moon a adopté une position d’ambiguïté stratégique concernant le choix entre la Chine et les États-Unis, tout en cherchant à diversifier ses partenaires commerciaux et diplomatiques afin de préserver son autonomie politique et économique. Cette approche s’est traduite par la mise en œuvre de la Nouvelle Politique du Sud (New Southern Policy, NSP) et de la Nouvelle Politique du Nord (New Northern Policy, NNP), incluant le Korean Peninsula Peace Process, qui visait à améliorer les relations avec la Corée du Nord.

En particulier, la NSP est une politique qui met en avant la relation diplomatique et économique avec l’ASEAN et l’Inde. Elle s’articule autour des « trois P » que sont les peuples, la prospérité et la paix, avec relativement peu de contenu quant aux enjeux militaires et de sécurité dans le volet Paix. La NSP de la Corée offrait peu de marges pour une coopération militaire accrue, car elle privilégiait les échanges économiques et socioculturels ainsi que la coopération dans des domaines militaires non traditionnels, de plus, elle n’avait pas l’intention de s’aligner sur l’objectif de la Stratégie Indo-pacifique américaine visant à contenir la Chine (Choi et al. 2020). En revanche, les deux stratégies présentaient plusieurs facteurs de coopération dans les domaines socioéconomiques. Elles constituaient surtout une opportunité pour la Corée de compenser la limite des ressources mobilisées, comparée à la Chine ou au Japon, pour approfondir ses partenariats avec l’ASEAN et l’Inde dans la région (Choi et al. 2020). Par ailleurs, les États-Unis et la Corée ont décidé d’intensifier leur coopération régionale en vue d’harmoniser leurs efforts entre la Stratégie Indo-pacifique américaine et la NSP en 2019, lors du sommet de l’Asie de l’Est (East Asia Summit, EAS) à Bangkok (Office of the Spokesperson 2019). Cette politique a fourni à la Corée l’occasion de s’extraire du cadre contraignant de l’Asie de l’Est où ses initiatives demeurent fortement dépendantes des politiques chinoise et nord-coréenne de Washington. Elle conforte ainsi les ambitions de puissance moyenne que nourrit Séoul en lui offrant un espace diplomatique à investir en toute autonomie. Le renforcement des liens avec l’ASEAN et l’Inde, concrétisé par la signature de nombreux accords bilatéraux, pouvait être vu comme un succès personnel de cette stratégie d’évitement de la confrontation avec la Chine. Cependant, l’absence de prise de position officielle de la Corée par rapport au concept d’Indo-pacifique commençait à susciter un certain embarras chez plusieurs partenaires de la Corée, au fur et à mesure que le temps passait, que ce concept devenait la doxa officielle de Washington et qu’un nombre croissant d’État publiait leur Stratégie Indo-pacifique (E. Kim 2023).

1.2. Administration Yoon Suk-yeol (depuis 2022)

Depuis son entrée en fonction en mai 2022, l’ancien président Yoon a promis d’élargir l’alliance entre les États-Unis et la République de Corée, considérant l’établissement d’un lien avec la Stratégie Indo-pacifique des États-Unis comme l’un des piliers de ce projet. En effet, l’administration Yoon a abandonné la Nouvelle politique vers le Sud (NSP) pour élaborer une nouvelle Stratégie Indo-pacifique coréenne, visant notamment à établir des liens ultérieurs avec le Quadrilateral Security Dialogue (Quad) (D. Park 2022). Par ailleurs, les concepts mobilisés dans cette stratégie rappellent fortement le discours américain (Mobrand 2023). La nouvelle administration a publié dès le début de son mandat sa Stratégie Indo-pacifique dans laquelle figurent la nécessité de renforcer les liens avec Washington et de renforcer la primauté du droit, les normes internationales, les droits humains et la liberté – toutes idées proches du concept américain et japonais de Free and Open Indo-Pacific. Cet engagement a été plutôt bien accueilli par les partenaires de la Corée, notamment le Japon, qui s’est rapproché davantage à travers la coopération trilatérale entre les États-Unis, la Corée et le Japon (J.-Y. Lee et Lim 2023). Les pays de l’ASEAN, tels que le Vietnam ou l’Indonésie, jouent également un rôle de plus en plus important dans le commerce extérieur de la Corée et cherchent à maintenir un équilibre face à l’émergence de la Chine dans la région (Trinh et Huyen Ho 2024; Sambhi 2023).

Dans ce sens, le ministère des Affaires étrangères de la Corée met en avant trois mots-clés pour exprimer la vision de sa Stratégie Indo-pacifique : « liberté, paix et prospérité », avec pour objectif de faire de la Corée un « État pivot mondial » dans cette région (The Government of the Republic of Korea 2022).  Par rapport à la NSP, un seul mot-clé a été modifié : la « liberté », qui reflète une convergence avec la stratégie américaine. Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement coréen a défini neuf axes stratégiques, regroupés autour de trois thèmes principaux : la sécurité, la gouvernance et la coopération. En particulier, la stratégie met un fort accent sur le concept de sécurité : quatre des neuf axes traitent explicitement du renforcement de la coopération en matière de sécurité dans divers domaines, notamment militaire, économique et énergétique (The Government of the Republic of Korea 2022)[2]. En parallèle, la stratégie accorde une grande importance aux règles et aux normes internationales, ainsi qu’à la coopération inclusive, en réitérant des expressions comme « partenaires partageant des valeurs communes » ou « like-minded partners » (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce cadre, le document semble implicitement diviser les acteurs en deux catégories : « nous » et « les autres ». La Corée met en avant la sécurité collective dans la région et un partenariat inclusif, mais en insistant sur des règles et normes institutionnalisées qui unissent les pays partageant les mêmes valeurs. En revanche, la Corée définit la région Indo-pacifique de manière très étendue, englobant le Pacifique Nord, l’Asie du Sud-Est et l’ASEAN, l’Asie du Sud, l’Océanie, les côtes africaines bordant l’océan Indien, ainsi que l’Europe et l’Amérique latine (The Government of the Republic of Korea 2022). Notamment, la Chine est mentionnée dans la stratégie du Pacifique Nord comme un « partenaire clé pour atteindre la prospérité et la paix dans la région Indo-pacifique [traduction libre] » (The Government of the Republic of Korea 2022). La Corée exprime son intention d’engager avec la Chine une relation « plus concrète et mature », fondée sur le respect mutuel, la réciprocité et guidée par les normes et règles internationales (The Government of the Republic of Korea 2022).

Si l’administration Yoon a publié une définition de sa position stratégique s’inscrivant dans la cadre du concept d’Indo-pacifique et a pris des mesures tangibles pour aligner plus étroitement sa stratégie régionale émergente sur celle des États-Unis, la problématique géostratégique globale de la Corée du Sud en Asie du Nord-Est reste inchangée. En raison de la proximité géographique de la Chine et de son importance géostratégique, notamment en ce qui concerne la dépendance économique de Séoul à l’égard de Pékin, la Chine demeure un facteur omniprésent et un grand défi pour le calcul stratégique de Séoul. Bien que l’administration Yoon se soit engagée à adopter une ligne plus dure à l’égard de la Chine, le pays ne dispose toujours pas d’une stratégie globale sur la manière de traiter avec ce voisin. De fait, l’expression de la stratégie coréenne demeure prudente : elle ne mentionne guère la Chine et ne la dépeint pas comme une source potentielle de risque : la stratégie « ne vise ni n’exclut aucun État » (The Government of the Republic of Korea 2022). De plus, le rapprochement très net de la Corée du Nord avec la Russie à l’été 2024, qui a semble-t-il été décidé sans l’aval de la Chine, vient compliquer la définition d’une politique claire envers Pyongyang.

2. Possibilité de la réorientation de la Stratégie Indo-pacifique coréenne

2.1. Routes maritimes arctiques en lien avec la Stratégie Indo-pacifique

Dans ce contexte, la destitution du président Yoon pourrait remettre en cause la volonté de son gouvernement de renforcer l’alignement stratégique avec les États-Unis dans la région. La Stratégie Indo-pacifique du gouvernement Yoon, fortement politisée – le nom du président y apparaît 121 fois -, pourrait ainsi faire l’objet de profondes modifications en cas de changement de leadership. Certainement, la Stratégie Indo-pacifique comporte des enjeux géostratégiques majeurs pour la Corée, qui doit chercher à rééquilibrer ses relations commerciales afin de réduire l’influence de la Chine sur son économie. Dans ce contexte, la proposition de Lee Jae-myung, candidat présidentiel influent du Parti démocrate de Corée, portant sur le développement du port de Busan en lien avec l’essor potentiel des routes maritimes arctiques dû au changement climatique, pourrait entraîner des répercussions significatives sur la réorientation future de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée (T.-g. Kim 2025b). Depuis qu’il a présenté cette initiative pour la première fois lors de son discours à l’Assemblée nationale en février 2025, Lee en a fait un axe majeur de sa campagne présidentielle, en concrétisant un projet structuré autour du développement des régions du Sud de la Corée. Celui-ci inclut l’adaptation portuaire de Busan aux nouvelles dynamiques maritimes induites par les changements climatiques, la connexion d’un réseau ferroviaire continental jusqu’à Busan, ainsi que la relocalisation du ministère des Océans et des Pêches dans cette région (J.-o. Park 2025; H. Kim 2025a).

En effet, les ports de Busan, au sud, et d’Incheon, à l’ouest, occupent une place stratégique dans la logistique de la Corée, dont l’économie dépend fortement du commerce extérieur. Les deux villes qui assurent la majorité du volume de fret traité par les infrastructures portuaires et aéroportuaires du pays, avec respectivement 75,0 % du trafic maritime pour le port de Busan et 94,8 % du fret aérien pour l’aéroport d’Incheon en 2020 (Y.-r. Lee et Kim 2022). Effectivement, Incheon joue un rôle logistique majeur dans la région de la capitale, grâce à la présence du plus grand aéroport international du pays et de son port, le plus proche de la Chine, principal partenaire commercial de la Corée. Busan, situé au sud du territoire national, se trouve à proximité du Japon et occupe une position stratégique en tant que port pivot vers le Pacifique. Par exemple, les partenaires commerciaux desservis par le port de Busan en 2021 étaient diversifiés : pour les exportations, les principaux destinataires étaient les États-Unis 20,8 %, la Chine 12,5 % et le Japon 7,7 % ; pour les importations, la Chine représentait 24,8 %, le Japon 17,8 % et les États-Unis 11 % (Y.-r. Lee et Kim 2022). En revanche, le principal partenaire commercial du port d’Incheon était la Chine, qui représentait plus de la moitié des échanges, tant pour les exportations (53,3 %) que pour les importations (51,8 %) (Y.-r. Lee et Kim 2022). Le port de Busan fonctionne comme un port de transbordement et un hub majeur en Corée et en Asie du Nord-Est. En 2021, il représentait 54,1 % du volume de transbordement de la Corée, traitant 75,6 % des conteneurs transbordés au niveau national (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Ce taux de transbordement atteignait même 96,7 %, ce qui permet au port de se classer au septième rang mondial en termes de volume de traitement des conteneurs en 2021 (Département de la navigation et des ports de Busan 2024). Dans ce sens, le plan de réaménagement des ports de Busan, en prévision du développement des routes maritimes arctiques, pourrait effectivement constituer une stratégie visant à positionner la Corée comme un hub logistique maritime dans la région, tout en diversifiant ses partenaires commerciaux à long terme.

2.2. Politique arctique de la Corée

En considérant la possibilité du développement des ports de Busan pour les routes maritimes arctiques dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne, il est pertinent de revenir sur la genèse des politiques arctiques de la Corée. En effet, l’intérêt de la Corée pour l’Arctique s’est développé relativement récemment, notamment depuis l’obtention du statut d’observateur permanent au Conseil de l’Arctique (CA) en 2013. Son engagement dans la région remonte toutefois aux années 1990, avec une première exploration de l’Arctique en 1991, et s’est principalement concentré, durant cette décennie, sur des activités de recherche scientifique (The Arctic Institute 2022). L’intérêt accru de la Corée pour les routes maritimes arctiques dans les années 2000 s’est traduit par la création du Korea Arctic Science Council en 2001, le lancement de recherches conjointes avec le Japon et la Chine dans les mers de Béring et de Chukchi, ainsi que l’établissement de la station de recherche nationale Dasan au Svalbard en 2002 (The Arctic Institute 2022). Avec l’obtention de son statut d’observateur en 2013, le gouvernement coréen a commencé à s’engager activement dans l’institutionnalisation de ses politiques sur l’Arctique, en structurant ses intérêts dans la région ainsi que les objectifs de ses activités. La même année, en décembre, le gouvernement coréen a adopté le premier Plan-cadre pour la politique arctique (북극정책 기본계획) (Korea Polar Research Institute 2017). Depuis, un deuxième plan-cadre a été établi en 2018, suivi de l’adoption de la loi sur la promotion des activités polaires (Polar Activity Promotion Act) en 2021. La même année, la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050 (2050 북극 활동 전략) a également été formulée. Par la suite, ces initiatives ont été intégrées dans le premier Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027 (제1차 극지활동 진흥 기본계획 2023-2027) en 2022, qui regroupe désormais les activités menées tant en Arctique qu’en Antarctique.

En particulier, la Corée met en avant ses intérêts économiques dans ses politiques arctiques, notamment en ce qui concerne le développement des routes maritimes, la logistique, la construction navale et les ressources, en particulier énergétiques (Bennett 2017; Heng et Freymann 2023). Elle a défini trois objectifs politiques et quatre axes stratégiques dans son premier Plan-cadre pour la politique arctique adopté en 2013, sous la vision d’un « pays leader des régions polaires ouvrant la voie vers un avenir durable dans l’Arctique [traduction libre] » (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Les trois objectifs politiques sont la construction d’un partenariat arctique, le renforcement de la recherche scientifique et la création d’opportunités industrielles dans l’Arctique (Conjointement avec les ministères concernés 2013). Pour atteindre ces objectifs, quatre axes stratégiques ont été détaillés : le renforcement de la coopération internationale, tant au niveau des institutions publiques que privées, le développement de la recherche scientifique, la promotion des activités économiques dans la région arctique, et le renforcement institutionnel par l’adoption de lois et la création de centres d’information (Conjointement avec les ministères concernés 2013).  Ces grandes lignes directrices ont été maintenues dans les documents stratégiques ultérieurs, tels que le deuxième plan-cadre 2018–2022 et la Stratégie d’activités arctiques à l’horizon 2050.

Concernant les routes maritimes arctiques, le renforcement de la coopération avec la Russie a été envisagé, notamment par la signature d’un protocole d’accord pour le développement des infrastructures portuaires (Conjointement avec les ministères concernés 2013) et par l’élargissement des échanges avec les pays du Nord, comme la Russie, dans le cadre de la Nouvelle politique du Nord menée sous l’administration Moon, en vue de construire des réseaux logistiques continentaux pour l’énergie (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). Cette coopération inclut également des stratégies visant à favoriser la présence des entreprises coréennes dans le secteur de la construction navale sur le marché russe (Ministère des Océans et de la Pêche 2018). En outre, l’entreprise coréenne Hyundai Glovis a effectué un voyage d’essai entre le port d’Ust-Luga, en Russie, et le port de Gwangyang, dans le sud de la Corée, en 2013 (Korea Polar Research Institute 2017), puis a entrepris, en 2017, son premier transport de cargaison entre l’Asie et l’Europe par la même route, empruntant la route maritime du Nord (Port Technology Team 2017). Également, la Corée a souligné la nécessité d’accroître les investissements dans le développement de technologies de navigation adaptées à la route arctique, ainsi que dans la construction de porte-conteneurs brise-glace dans son Plan-cadre récemment élaboré en 2022 (Conjointement avec les ministères concernés 2022). En revanche, l’intensification de la guerre en Ukraine, la participation de Séoul aux sanctions contre la Russie avec le rapprochement de Séoul avec l’OTAN sous l’administration Yoon rend la coopération avec la Russie difficile à envisager à moyen terme (Heng et Freymann 2023).

3. Perspectives en relation avec le Canada

Certainement, la coopération avec la Russie peut constituer une option optimale dans l’optique du développement des routes maritimes arctiques pour la Corée. Entre les routes transarctiques du passage Nord-Est et du Nord-Ouest, il est raisonnable de considérer que le passage Nord-Est de la Russie est plus attractif pour les pays asiatiques dans un avenir proche (Moe et Stokke 2019; Hilde 2023). En effet, même le Plan-cadre pour la promotion des activités polaires 2023-2027, le document le plus récent concernant les politiques arctiques du gouvernement coréen, demeure en grande partie centré sur le développement et l’actualité de la Russie en Arctique, bien que ces collaborations soient pratiquement impossibles depuis la guerre en Ukraine. Il est nécessaire de garder un œil sur cette option ; en revanche, la coopération future avec la Russie n’est pas la seule possibilité. La diversification des partenariats en Arctique, notamment avec des pays comme le Canada, pourrait s’avérer possible dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée.

Comme la Corée met l’accent sur la sécurité dans sa Stratégie Indo-pacifique actuelle, le contexte justifiant cette orientation est présenté dès la première partie du document. En présentant le contexte de sa Stratégie Indo-pacifique, le gouvernement coréen mise sur l’importance commerciale de la région et de ses routes maritimes, telles que le détroit d’Ormuz, l’océan Indien et le détroit de Malacca, dans un environnement sécuritaire incertain, notamment en mer de Chine méridionale, qui constitue la principale voie maritime pour le transport de ressources énergétiques, telles que le pétrole (64 %) et le gaz naturel (46 %) pour la Corée (The Government of the Republic of Korea 2022). Dans ce contexte, la Corée, en tant qu’« État commerçant ouvert », décide de contribuer à la stabilité et à la paix de la région Indo-pacifique sur la base d’un ordre régional inclusif (The Government of the Republic of Korea 2022). Alors que la Corée a précisé que sa stratégie « n’exclut ni ne vise aucun pays », la direction de celle-ci, centrée sur la sécurité et la promotion d’un « ordre régional » fondé sur le « renforcement de l’ordre international fondé sur des règles », notamment par la mention des différends en mer de Chine méridionale, peut être interprétée comme une prise de position délicate vis-à-vis de la Chine. Pour la Corée, contribuer à la sécurité régionale ne passe pas nécessairement par un engagement accru dans les différends entre autres États, d’autant plus que ses intérêts commerciaux sont étroitement liés à ses principaux partenaires commerciaux. Pour cette raison, la préparation au développement des routes maritimes arctiques, par l’amélioration des capacités portuaires dans le sud de la Corée, peut constituer une option pertinente pour diversifier à la fois ses routes commerciales et ses partenaires stratégiques, dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique de la Corée. En particulier, le renforcement de la coopération avec le Canada dans ce domaine, qui est à la fois un partenaire de la Stratégie Indo-pacifique et de l’Arctique, constitue une option intéressante et raisonnable pour la Corée.

Du côté du gouvernement canadien, son document stratégique intitulé « Cadre stratégique pour l’Arctique et le Nord », publié en 2019, décrit sa politique interne dans le but de renforcer le bien-être des populations arctiques, d’entretenir une relation favorable avec elles et d’assurer la sécurité de la région dans le contexte du changement climatique, tout en soulignant la souveraineté arctique du Canada (Government of Canada 2019). En revanche, la « Politique étrangère du Canada pour l’Arctique » en 2024 détaille leurs stratégies diplomatiques envers les acteurs importants pour atteindre leurs objectifs, en s’alignant ainsi avec le Cadre stratégique. De plus, le Japon et la Corée y sont décrits comme « des partenaires clés dans la région », qui partagent « les priorités » telles que la sécurité maritime, les sciences et la technologie, le commerce, le développement économique durable et les pêches (Government of Canada 2024). Un autre aspect important de ce document est qu’il désigne, à l’instar de la Stratégie Indo-pacifique du Canada, la Russie et la Chine comme des menaces dans l’Arctique (Government of Canada 2024). Dans ce contexte, les intérêts communs et le potentiel de coopération entre la Corée et le Canada dans l’Arctique pourraient ouvrir de nouvelles perspectives dans le cadre de la Stratégie Indo-pacifique coréenne à l’avenir. Les deux pays partagent des priorités dans des domaines tels que la recherche scientifique, le commerce, les pêches et même la construction navale. Toutefois, il serait difficile pour la Corée de prendre clairement position entre le Canada et les États-Unis sur la question de la souveraineté arctique canadienne, ou de s’impliquer davantage dans des initiatives visant à contenir la Chine ou la Russie dans le domaine sécuritaire.

Conclusion

En 2022, la Corée et le Canada ont rehaussé leur relation diplomatique au rang de partenariat stratégique global, en institutionnalisant un dialogue annuel et en renouvelant leur protocole d’entente sur la coopération dans les domaines du changement climatique, de la défense, ainsi que de la technologie et de l’innovation industrielles (Prime Minister of Canada 2022). En effet, il n’est pas difficile de comprendre que cette relation renouvelée vise à renforcer leur engagement commun, en cohérence avec les lignes directrices des Stratégies Indo-pacifiques des deux pays ; les cinq priorités communes de la déclaration conjointe et les domaines de coopération identifiés s’alignent avec ceux des deux documents stratégiques. Ainsi, la Stratégie Indo-pacifique est devenue un cadre institutionnel de référence dans les relations stratégiques, tant bilatérales que multilatérales, entre les pays engagés, comme c’est le cas entre la Corée et le Canada. Dans cette perspective, l’intégration de la coopération en Arctique entre les deux pays dans ce cadre stratégique présente de nombreux avantages, tant dans les domaines prioritaires identifiés par les deux parties que pour l’élargissement des possibilités de coopération mutuellement bénéfique.

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[1]   La superficie de la péninsule coréenne est de 223 404 ㎢, dont le territoire de la Corée du Sud est de 100 266 ㎢, celui de la Corée du Nord est de 123 138 ㎢. (Andrew Ivester, The National Atlas of Korea 2022 (Comprehensive edition), dir. Chul Sue Hwang et Jongnam Choi (Suwon : National Geography Information Institute, 2022), http://nationalatlas.ngii.go.kr/pages/page_2906.php (consulté le 25 février 2025))

[2] Axe 3 : lutte contre le terrorisme, Axe 4 : élargissement de la coopération globale en matière de sécurité, Axe 5 : construction de réseaux de sécurité économique, Axe 7 : coopération pour le changement climatique et la sécurité énergétique.

La Corée du Sud dans l’Indo-Pacifique : opportunité stratégique ou dilemme sécuritaire ?

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Olga V. Alexeeva

Professeure d’études chinoises et asiatiques, UQAM

Senior Fellow, China Institute, University of Alberta

alexeeva.olga@uqam.ca

 

Résumé

L’article examine la réorientation stratégique de la Corée du Sud vis-à-vis de la région indo-pacifique, marquée par le passage d’une posture prudente à l’adoption, en 2022, d’une stratégie indo-pacifique officielle. Ce revirement ne procède pas uniquement d’un changement de priorités partisanes, mais d’une redéfinition de la place du Séoul dans un environnement stratégique régional et mondial en pleine mutation. Confrontée à des nouveaux défis sécuritaires, à une intensification des interdépendances économiques et à des rivalités géopolitiques exacerbées, la Corée du Sud cherche à renforcer son intégration dans l’architecture indo-pacifique tout en renforçant son image et son attractivité économique à l’échelle internationale. En s’appuyant sur des entretiens menés auprès d’experts sud-coréens, l’étude évalue la portée stratégique de cette orientation et examine  ses implications pour les relatons  de Séoul avec ses deux partenaires-clé, les États-Unis et la Chine.

Mots-clés : Corée du Sud, stratégie indo-pacifique, États-Unis, Chine, sécurité régionale

 

Abstract

This article examines South Korea’s strategic reorientation toward the Indo-Pacific region, marked by the shift from a cautious posture to the adoption, in 2022, of an official Indo-Pacific strategy. This shift is not simply the result of a shift in partisan priorities, but also a redefinition of Seoul’s place in a rapidly evolving regional and global strategic environment. Faced with new security challenges, intensifying economic interdependencies, and heightened geopolitical rivalries, South Korea is seeking to strengthen its integration into the Indo-Pacific architecture while strengthening its international image and economic attractiveness. Drawing on interviews with South Korean experts, the study assesses the strategic significance of this shift and examines its implications for Seoul’s relations with its two key partners, the United States and China.

Keywords: South Korea, Indo-Pacific strategy, United States, China, regional security

 

L’arrivée au pouvoir de Yoon Suk-yeol, à la suite de sa victoire aux élections de mars 2022, a entraîné une réorientation cardinale de la politique étrangère de la Corée du Sud. Il s’agissait d’une véritable rupture vis-à-vis de l’approche prônée par le gouvernement précédent. En effet, l’ancien président Moon Jae-in a focalisé l’essentiel de ses efforts sur la réconciliation intercoréenne et l’« apaisement » de Pyongyang en espérant qu’ils se débouchent sur une réelle désescalade. Quant à sa stratégie régionale, Séoul prônait une politique d’ « autonomie stratégique », censée lui assurer une sorte d’équilibre entre la Chine – son principal partenaire économique – et les États-Unis, garant de sa sécurité. Cette position ambiguë a incité Séoul de prendre une certaine distance par rapport aux nouvelles initiatives de Washington qui visaient de manière explicite de freiner l’extension de l’influence chinoise en Asie, y compris celle de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), lancée en 2017.  La volonté de préserver sa neutralité face à l’intensification tous azimuts de la rivalité sino-américaine a également conduit Séoul de minimiser son rôle dans les dispositifs de coopération régionale, réanimés avec ce même but de contenir la Chine, dont le Dialogue de Sécurité Quadrilatéral (Quad) et les Five Eyes. Ambitionnant de rehausser le statut international de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol a rompu avec l’attitude plus prudente de ses prédécesseurs la qualifiant comme trop passive et surtout inefficace dans le nouveau contexte international marqué par des crises globales majeures (Yoon 2022). Cette « globalisation » de la politique étrangère sud-coréenne sous Yoon Suk-yeol s’est accompagnée par un recentrage proactif de Séoul sur l’alliance avec Washington et par une détérioration notable, tout aussi assumée, de ses relations avec Pékin. Ce changement d’orientation stratégique s’est notamment manifesté par l’élaboration de sa propre stratégie indo-pacifique, inaugurée en novembre 2022, lors du sommet Corée du Sud-ASEAN. Cet alignement sur les doctrines américaines fut alors présenté comme une volonté de contribuer à la construction d’un environnement stable dans l’espace indo-pacifique qui serait amené à jouer un rôle essentiel dans l’avenir du pays. Quels sont les premiers résultats de la mise en place de cette stratégie ? Comment cette nouvelle posture a-t-elle impactée les intérêts nationaux de la Corée du Sud ? Après avoir examiné la portée de la stratégie indo-pacifique de Séoul, cet article présentera les principaux défis et enjeux liés à sa mise en application. En analysant les données recueillies lors de la mission de terrain en Corée du Sud[1], cette étude évaluera les perspectives du nouvel rééquilibrage de la politique étrangère sud-coréenne après les élections présidentielles de juin 2025.

La Corée du Sud et l’axe l’Indo-pacifique des États-Unis : de la réticence à l’engagement

Le pivot de Washington vers l’Indo-Pacifique et sa politique de containment et de  pression croissante sur la Chine initiée par la première administration de Donald Trump a été accueilli avec une réserve à Séoul pour deux raisons principales  – l’implication active de la Corée du Sud dans les initiatives indo-pacifiques américaines aurait risqué, d’une part, de détourner l’attention des efforts de Séoul d’instaurer une forme de dialogue avec Pyongyang, et d’autre part, de compromettre ses relations avec Pékin, qui se sont déjà détériorées à la suite des disputes autour le déploiement sur le territoire coréen du système antibalistique américain THAAD[2]. Face à cette dilemme, Séoul a décidé d’élaborer sa propre stratégie régionale, une « Nouvelle politique du Sud » visant à approfondir ses relations avec les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie du Sud. Au niveau du discours officiel, cette initiative mettait l’accent sur la coopération économique et sur la réalisation de projets d’infrastructures conjoints tout en promouvant le modèle de développement coréen. En pratique, elle s’est soldée par l’accord aux pays de l’ASEAN, ainsi qu’à l’Inde, d’un statut de « cinquième partenaire » stratégique, après les « Big Four » – les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie[3]. Un autre résultat de cette politique fut la mise en place de coopération dans le domaine de la recherche et d’éducation visant ces pays, en particulier l’Indonésie et le Vietnam, ce qui a conduit à l’augmentation du nombre d’étudiants originaires de ces deux pays dans les universités sud-coréennes[4].  

Cette manœuvre diplomatique préservait le semblant de la neutralité de Séoul lui permettant de contourner habilement les attentes de Washington. Ainsi, lors du sommet Corée du Sud-États-Unis de 2019, Moon Jae-in a annoncé que sa nouvelle vision régionale sera renforcée pour devenir la « Nouvelle politique du Sud Plus » dont le but serait de promouvoir sa « coopération harmonieuse » avec la stratégie indo-pacifique des États-Unis, sans pour autant en fournir des détails concrets (Kim et Wilkins, 2020). Dans l’ensemble, sous la présidence de Moon Jae-in, la coopération entre Séoul et Washington en matière de politique indo-pacifique restait limitée. Elle se résumait à des vagues communications officielles sur la coordination entre leurs deux stratégies régionales, principalement dans le domaine économique, en évitant soigneusement toute mention d’une possible adhésion de la Corée du Sud au nouveau partenariat sécuritaire régional que Washington était en train de construire dans l’Indo-Pacifique. En raison de cette attitude, Séoul a décliné l’invitation de participer aux réunions du Quad, à l’exception de celle consacrée à la lutte conjointe contre la pandémie de COVID-19, à laquelle la Nouvelle-Zélande et le Vietnam ont également accepté d’assister (Park, 2021).

La transformation cardinale des conjectures internationale et régionale a déclenché des sérieux débats au sein des élites politiques sud-coréennes quant à l’efficacité de cette stratégie. Ces débats ont alors divisé l’establishment sud-coréen en deux camps opposés : si certains plaidaient pour un alignement véritable de Séoul sur la stratégie indo-pacifique de Washington, d’autres, au contraire, estimaient qu’il faudrait privilégier la restauration de relations plus amicales avec la Chine (Rinna, 2021). Ces visions polarisantes, révélatrices d’une insatisfaction généralisée à l’égard de l’attitude du gouvernement, jugée comme trop passive et prudente, ont contribué à une réévaluation des priorités nationales en matière de la politique étrangère. Celle-ci s’inscrivait dans un double contexte : d’une part, le retour des démocrates à la Maison-Blanche aux États-Unis, et d’autre part, l’accession au pouvoir du Parti conservateur et de Yoon Suk-yeol en Corée du Sud. Ces revirements politiques ont conduit à un repositionnement progressif de Séoul au sein du nouveau cadre indo-pacifique promu par Washington.

En prenant acte de la mobilisation insuffisante de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique des États-Unis, l’administration Biden s’est empressée de modifier son approche. Plutôt qu’ouvertement presser Séoul à s’aligner sur sa stratégie visant à contenir la Chine, Washington a adopté une posture plus souple en privilégiant l’implication plus graduelle de la Corée du Sud dans ses différentes initiatives régionales. Ainsi, lors de la réunion consultative sur la sécurité tenue en décembre 2021, les ministres de la Défense des États-Unis et de la Corée du Sud ont convenu de renforcer leur alliance « tournée vers l’avenir » qui sera amenée de jouer un rôle du « pilier de la paix et de la stabilité sur la péninsule coréenne ainsi que dans la région indo-pacifique » (U.S. Department of Defense, 2021). Toutefois, cette déclaration bilatérale n’était pas suivie de débats sur les possibles formes de l’implication des forces sud-coréennes dans l’Indo-Pacifique. Il s’agissait donc plutôt d’expression de l’intention générale que de l’annonce du programme des actions concrètes ou légalement contraignantes.

Quelques mois plus tard, le nouveau gouvernement coréen a également changé d’approche en rompant avec l’ambiguïté stratégique de ses prédécesseurs. La nouvelle orientation de Séoul liait désormais les enjeux économiques aux défis sécuritaires et cherchait d’élever les relations avec les États-Unis au rang d’alliance stratégique globale, y compris dans l’axe indo-pacifique. Ainsi, en mai 2022, Séoul a annoncé son adhésion à l’Indo-Pacific Economic Framework (IPEF), un réseau de partenariats économiques qui devrait favoriser l’intégration régionale sous les auspices des États-Unis et offrir une alternative à la chaîne d’approvisionnement chinoise (Lee, 2022). Puis, à la fin de 2022, Séoul a publié sa propre stratégie indo-pacifique qui inaugurait l’élargissement inédit de la doctrine de politique étrangère sud-coréenne, bien au-delà de la région de l’Asie du Nord-Est (Kim, 2023). Yoon Suk-yeol s’est alors engagé de transformer son pays en « global pivotal state, one that advances freedom, peace, and prosperity through liberal democratic values and substantial cooperation » (Yeo, 2023). Cette stratégie ambitieuse devrait assurer à la Corée du Sud, en vertu de son nouveau potentiel économique et militaire, une place centrale dans la formulation de normes universelles dans la région fondées sur des valeurs communes. Ce faisant, Séoul aspirait devenir un acteur normatif clé et un moteur de la coopération régionale au sein de l’espace indo-pacifique.

La stratégie sud-coréenne qui appelle à un Indo-Pacifique libre et ouvert et à un ordre fondé sur des règles, et insiste sur la nécessité de garantir le bon fonctionnement des chaines d’approvisionnement mondiales, reprend directement les grands axes de la vision de la région promue par Washington. Toutefois, Séoul met également en avant sa volonté de coopérer avec divers régimes politiques, à condition qu’ils respectent les normes internationales. La stratégie sud-coréenne ne serait donc pas explicitement dirigée contre la Chine, qui n’est d’ailleurs mentionnée au sein du document qu’une seule fois et de façon positive – comme acteur essentiel de la prospérité régionale. Cette approche a été qualifiée par Séoul de « mature » car fondée sur le respect et la réciprocité mutuels (The Governement of the Republic of Korea, 2022, p. 14). Ces formulations ambiguës cherchaient visiblement de camoufler, au moins au niveau du discours, la volonté de la Corée du Sud d’être davantage intégrée dans une architecture de dissuasion stratégique placée sous leadership américain sans attirer l’ire de Pékin.

La stratégie indo-pacifique au-delà de la dimension idéologique : la mise en œuvre difficile

Ses desseins grandioses se sont rapidement révélés de manquer une réelle cohérence stratégique. Certes, la nouvelle administration sud-coréenne a fait quelques efforts pour élargir son activisme diplomatique, en participant au sommet de l’OTAN à Madrid en juin 2022 et en accordant de l’aide à l’Ukraine, mais en même temps Séoul s’est fréquemment abstenu de prendre des positions fermes dans les dossiers sécuritaires majeurs, comme les incidents en mer de Chine méridionales (Kim, 2025b). Malgré le changement de son attitude globale, devenue plus assertive, Séoul n’a pas abandonné sa posture prudente vis-à-vis de ses voisins problématiques. Ainsi, bien que Yoon Suk-yeol ait été le premier chef d’État coréen à participer au sommet de l’OTAN, il n’a pas mis sa signature au communiqué final qui désignait la Russie comme une « menace directe » et qualifiait la Chine de « défi systémique » (Terry, 2022).

Quant à l’intégration de la Corée du Sud dans l’axe indo-pacifique, elle restait embryonnaire. D’une part, Washington qui avait auparavant encouragé Séoul d’adhérer à des différentes structures et cadres régionaux sous sa direction, semblait avoir changé sa posture officielle, devenue plus réservée.  Par exemple, la Maison-Blanche s’est contentée de saluer l’intérêt exprimée par Séoul de rejoindre le Quad, sans pour autant fournir les modalités ou le calendrier pour son éventuelle adhésion (The White House, 2022). Et d’autre part, Tokyo s’est opposé à toute implication active de Séoul dans les structures sécuritaires régionales, tant que leurs relations bilatérales ne soient pas normalisées. Aux yeux de Tokyo, l’adhésion de Séoul pourrait nuire à la cohésion de ce dialogue en y introduisant des disputes qui empoisonnent depuis des décennies les relations bilatérales nippo-coréennes.

En effet, sous Moon Jae-in, les contentieux historiques liés à l’héritage de colonisation japonaise de la péninsule coréenne et les différends territoriaux se sont à nouveau envenimés[5]. Ce regain de tensions a conduit à un refroidissement diplomatique majeur entre la Corée du Sud et le Japon. Dans sa Livre blanc sur la défense, publiée en 2019, Séoul a rétrogradé le Japon, auparavant désigné comme « partenaire », au simple statut de « voisin », puis a annoncé la suspension de l’accord bilatéral sur le partage d’informations classifiées (General Security Information Agreement ou GSIA), notamment au sujet de la Corée du Nord.  En réponse, le Japon a également rayé la Corée du Sud de sa liste de « partenaires de confiance » – des pays qui bénéficient d’un traitement de faveur en matière d’exportations (Jung et Jewell, 2019). Bien que, sous pression de Washington, Séoul ait été obligé de rétropédaler, la coopération sécuritaire nippo-coréenne se retrouvait alors de facto gelée. À la suite de ces tensions politiques, une campagne de boycott de produits japonais – le mouvement « No Japan » – a été lancée en Corée du Sud. Certaines entreprises japonaises opérant en Corée ont essuyé des pertes importantes, comme le fabricant de vêtement Uniqlo dont le chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 % entre septembre 2019 et août 2020 (Dong, 2023).

En reconnaissant que sans l’aval de Tokyo l’association plus étroite de Séoul au cadre indo-pacifique de Washington soit difficilement envisageable, Yoon Suk-yeol a exprimé une volonté de travailler de concert avec ses homologues japonais pour stabiliser les relations bilatérales. Toutefois, sur le terrain, ce désir de désescalade a été freinée par la persistance d’un fort ressentiment anti-japonais au sein de larges segments de l’opinion publique et de la classe politique sud-coréennes[6]. Le dialogue nippo-coréen progressait donc très lentement et ce n’est qu’en mars 2023, lors du sommet Japon-Corée du Sud, organisé à Tokyo, que Yoon Suk-yeol et le premier ministre Kishida Fumio ont officiellement restauré le dialogue stratégique entre les responsables des Affaires étrangères et de la Défense de deux pays (Pollmann, 2023). Cette démarche a également inclus le dégel de la coopération prévue dans le cadre du GSIA facilitant à nouveau les échanges d’informations sur les lancements de missiles nord-coréens et le suivi de leurs trajectoires. Finalement, l’approche de Yoon, privilégiant la coopération sécuritaire bilatérale et mettant en sourdine les contentieux historiques et territoriaux, semblait porter ses fruits (Kamata, 2025).

Dans les faits, la stratégie indo-pacifique coréenne s’est révélée d’être une coquille vide n’existant que sur papier, car son adoption n’a pas apporté des changements significatifs à la politique extérieures du Séoul. Bien que le potentiel économique des pays faisant partie de l’ensemble indo-pacifique, en particulier celui de l’Inde, soit bien reconnus par les experts sud-coréens, ils soulignent que le gouvernement de Yoon ne l’a pas véritablement exploré, étant davantage occupé par la situation géopolitique dans son voisinage immédiat, puis absorbé par la crise interne et ses répercussions[7]. En qualifiant cette stratégie de simple rhétorique politique, ils estiment qu’elle n’influence aucun projet ou initiative gouvernementale en cours[8]. Par ailleurs, lors de nos discussions avec les experts, aucun d’entre eux utilisait le terme « Indo-Pacifique » lui préférant le vocable « Asie Pacifique ». En effet, l’adoption du cadre indo-pacifique implique l’élargissement considérable du périmètre stratégique et géopolitique, périmètre dans lequel la place de la Corée du Sud reste incertaine, alors que dans le cadre de l’Asie-Pacifique elle retrouve toute sa centralité et son agentivité.

Le retour de l’approche pragmatique après la chute de Yoon Suk-yeol ?

Après les six mois du chaos politique, déclenché par la tentative de coup d’État de Yoon Suk-yeol, l’arrivée au pouvoir de Lee Jae-myung et du Parti démocrate qui dispose de la majorité au sein du Parlement coréen promettait un « retour à la normale », y compris dans les affaires étrangères. Lors de son discours inaugural adressé à la nation, Lee Jae-myung a promis que son gouvernement serait guidé par les principes de souplesse et de pragmatisme. Tout en réaffirmant l’importance de l’alliance avec les États-Unis, il a plaidé en faveur de l’approfondissement de la coopération trilatérale entre la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Toutefois, il a également précisé que la politique étrangère de Séoul s’inscrira dans une stratégie de « diplomatie pragmatique » centrée sur la défense des intérêts nationaux sud-coréens (Kim, 2025c).

Dans cet esprit, les relations de la Corée du Sud avec les voisins devraient désormais être orientées par une approche réaliste et multi-vectorielle, fondée sur les considérations pragmatiques et les priorités stratégiques. Une telle approche impliquerait entre autres la reprise du dialogue avec Pyongyang et une attitude moins antagoniste vis-à-vis de Pékin, voire même une restauration de certains contacts avec Moscou. Les experts consultés ont d’ailleurs exprimé un optimisme réservé quant à la relance de certaines initiatives avec la Russie, en particulier en Arctique[9]. En effet, les grandes compagnies sud-coréennes, Hanwha Ocean et Samsung Heavy Industries, ont construit des méthaniers qui transportent le gaz russe du Yamal LNG le long de la Route maritime du Nord et elles ont été supposées d’en construire d’autres, pour l’Arctic LNG-2, mais cette collaboration s’est retrouvée gelée après l’invasion russe de l’Ukraine. Lors de sa campagne électorale Lee Jae-myung a affirmé de vouloir faire le nécessaire pour que la Corée du Sud tire meilleur parti de son expertise dans la construction navale afin de renforcer sa présence dans l’Arctique et saisir les opportunités que représente le développement de navigation commerciale dans les zones polaires (Humpert, 2025). Lee fut également le seul candidat aux présidentielles qui a évoqué la Russie dans ses discours publiques, la qualifiant comme le partenaire potentiellement utile, bien que marginal. Ces déclarations ont donné naissance à des diverses spéculations sur le retour possible des compagnies sud-coréennes sur le marché russe (Park, 2025).

Toutefois, depuis son investiture, Lee Jae-myung évite soigneusement de mentionner la Russie, même pour la critiquer, ce qui est particulièrement frappant dans un contexte international marqué par des tensions persistantes autour de la guerre en Ukraine et la redéfinition des équilibres géopolitiques. Cette absence de positionnement clair reflèterait en grande partie l’incertitude quant à la ligne directrice actuelle des États-Unis vis-à-vis de la Russie. Autrement dit, en observant les tentatives de l’administration de Donald Trump de réaliser la manœuvre « Reverse Nixon » pour détacher Moscou de Pékin (Schuman 2025), les élites politiques sud-coréennes préfèrent temporiser toute critique potentiellement mal calibrée, dans l’attente d’une clarification officielle de la posture américaine. À ces préoccupations s’ajoutent désormais celles liées au rapprochement militaire entre Moscou et Pyongyang qui pourrait déstabiliser la sécurité régionale, surtout si la Corée du Nord obtient du Kremlin des transferts de technologies sensibles comme les systèmes de défense aérienne ou les capacités satellitaires (Kwon, 2025). Un tel scénario inquiète Séoul et lui pousse d’adopter une position réservée, d’autant plus que l’intensification de coopération entre Moscou et Pyongyang suscite un mécontentement croissant de Pékin qui y voit une menace directe pour ses intérêts vitaux (Cao, 2025).

Quant aux autres « Big Four », Lee Jae-myung a opté pour une stratégie de « diplomatie des appels téléphoniques », en entamant une série de conversations directes avec les dirigeants des grandes puissances. Dès les premiers jours de son mandat il s’est entretenu avec Donald Trump, Shigeru Ishiba et Xi Jinping, tout en faisant quelques démarches pour désamorcer les tensions avec Pyongyang. Ainsi, Lee Jae-myung a ordonné l’arrêt de diffusion de la propagande par haut-parleurs le long de la frontière avec la Corée du Nord, une mesure décidée par son prédécesseur en juin 2024, en représailles aux ballons transportant des ordures envoyées depuis le Nord. La portée de cette « initiative proactive en faveur de la détente » semble toutefois limitée par le fait que les installations (24 pourparlers fixes et 16 unités mobiles) n’ont pas été démontées, permettant une reprise rapide si nécessaire (Yoo et al., 2025). Les experts chinois ont d’ailleurs vu dans ce geste non seulement une tentative d’apaiser Pyongyang mais aussi un reflet de la volonté de Séoul de consolider son alliance avec Washington, en éliminant l’obstacle sur la voie de Donald Trump qui chercherait de revenir dans le jeu diplomatique nord-coréen pour en tirer un bénéfice politique (Cao, 2025).

Parallèlement, Lee Jae-myung a commencé à développer une diplomatie du second niveau en établissant des contacts avec l’Australie et le Viêt Nam. Ensuite, lors de son premier déplacement international à l’occasion du sommet de G-7 organisé à Kananaskis Lee a rencontré les chefs d’État du Canada, du Brésil, de l’Inde, de Mexique, de Royaume-Uni ainsi que les leadeurs de l’EU et de l’ONU. Ce dynamisme diplomatique semble confirmer la volonté de Lee repositionner la Corée du Sud au cœur des problématiques mondiales tout en esquissant les contours de sa stratégie multi-vectorielle.

Quant à la stratégie indo-pacifique, elle ne semble pas pour l’instant figurer dans le discours officiel de Séoul, bien que les activités diplomatiques de Lee ciblent bien des principaux acteurs de cet espace, notamment le Vietnam, l’Australie, l’Indonésie et l’Inde. Les experts consultés considéraient d’ailleurs que les perspectives de coopération entre la Corée du Sud et l’Inde s’annoncent prometteuses, bien que le marché indien soit très concurrentiel et sensible aux prix[10]. En effet, New Delhi a récemment envoyé une délégation en Corée du Sud, pour mener des négociations avec deux géants sud-coréens en matière de la construction navale, HD Hyundai Heavy Industries et Hanwha Ocean, au sujet de la création de chantiers naval conjoints en Inde. L’Inde qui ambitionne de figurer d’ici 2047 parmi les cinq premières puissances navales, prévoit d’importants investissements dans l’industrie maritime. Toutefois, bien que la Corée du Sud, forte de son expertise dans le domaine, soit perçue par l’Inde comme l’un des partenaires potentiel, New Delhi a également entamé les pourparlers avec des constructeurs navals chinois en mettant, dans les faits, Séoul et Pékin en compétition pour la commande de nouveaux navires pétroliers (Shin, 2025). Les chantiers chinois présentent un avantage non-négligeable en termes de coût alors que les entreprises sud-coréennes bénéficient d’une réputation de supériorité technologique. Dans le contexte de la montée de tensions sino-indiennes, le choix de New Delhi dépendrait des considérations géopolitiques du moment, une éventualité que Séoul semble vouloir mettre à son profit. Ainsi, les avenues de collaboration potentielle en matière de navigation figuraient bien dans la liste de sujets que Lee Jae-myung avait abordé lors de sa rencontre avec Narendra Modi en marge du sommet G-7 (Prime Minister’s Office, 2025).

Les relations avec l’Indonésie, un autre acteur important de l’espace indo-pacifique ciblé par le gouvernement coréen, sont également ternies par de tensions persistantes. En 2010, Séoul et Jakarta ont conclu un accord de partenariat technologique en vue du développement conjoint des avions de combats, les chasseurs KF-21 Boramae. Cet accord permettait à l’Indonésie de profiter d’un accès privilégié à des technologies militaires sensibles moyennant l’investissement de 1,7 milliards de wons dans le projet (Kim, 2025d). Toutefois, la réalisation du projet a été maintes fois reportée à cause de retards de paiement et des divergences techniques. Dans un effort ultime de maintenir l’Indonésie dans le projet, Séoul a accepté de réviser l’accord-cadre en réduisant sensiblement la contribution financière de Jakarta au projet, désormais fixée à 600 millions de wons (Kim, 2025d). Or quelques jours après cette annonce, l’Indonésie a signé un mémorandum avec la Turquie pour l’achat de 48 chasseurs de cinquième génération Kaan. Ce désengagement manifeste de l’Indonésie vis-à-vis du projet KF-21 a provoqué une vive réaction en Corée du Sud – certains commentateurs ont même qualifié ce revirement d’un acte de trahison industrielle (Lee, 2025). Cette situation illustre les limites et la fragilité des partenariats que Séoul tente de mettre en place dans ce nouvel espace indo-pacifique, un espace qui se voit de plus en plus convoité non seulement par des grands acteurs internationaux mais aussi par des puissances moyennes, réduisant ainsi la marge de manœuvre sud-coréenne dans ses marchés de plus en plus compétitifs.

Dans ses relations avec Tokyo,  Lee Jae-mung semble vouloir continuer la politique de son prédécesseur. À la suite de leur première rencontre en marge du sommet du G7 au Canada, Lee Jae-mung et Shigeru Ishiba ont poursuivi leur dialogue dans un registre plus informel, en échangeant des messages sur les réseaux sociaux. Lee a publié un message sur X, rédigé à la fois en coréen et en japonais, dans lequel il a souligné l’importance de construire des relations « tournées vers l’avenir » entre les deux pays. En retour, Ishiba a répliqué par un message équivalent, accompagné d’une traduction en coréen, exprimant sa volonté de maintenir une communication étroite avec Séoul et de coopérer sur les questions liées à la Corée du Nord. Cet échange en deux langues est hautement symbolique et semble indiquer la volonté commune de dépasser les différends historiques au profit d’un dialogue pragmatique (Kim, 2025e). De plus, l’apaisement avec le Japon est la condition sine qua non de l’éventuelle adhésions de la Corée du Sud aux initiatives sécuritaires américaines dans l’Indo-Pacifique.

Toutefois, la préoccupation principale de Séoul reste ses relations avec les États-Unis et la question de tarifs douaniers, en particulier ceux qui affectent les secteurs stratégiques de l’automobile et de l’acier, domaines dans lesquels les exportations sud-coréennes vers les États-Unis jouent un rôle économique majeur. Pour apaiser la situation et satisfaire les nouvelles exigences de la Maison-Blanche, les conglomérats sud-coréens ont récemment multiplié des annonces de nouveaux partenariats avec les entreprises américaines. Par exemple, HD Hyundai vient de signer un accord avec Edison Chouest Offshore qui prévoit de lancer, d’ici à 2028, la construction des méthaniers sur le sol américain, en soutenant ainsi de manière implicite les efforts de Washington de revitaliser son industrie de la construction navale commerciale (Lee et Park, 2025). Une autre société sud-coréenne, Hanwha Systems a conclu un mémorandum d’entente avec le groupe américain Northrop Grumman visant à développer une coopération technologique dans le domaine de défense aérienne, ce qui permettrait de renforcer l’interopérabilité entre les systèmes sud-coréens et américains dans le cadre de l’alliance militaire bilatérale (Kan, 2025). Seul l’avenir permettra déterminer si cette stratégie s’avérera efficace et permettra, comme l’espère Séoul, d’obtenir une exemption des droits de douane et de consolider son alliance avec Washington quelque peu ébranlée par les demandes persistantes de Donald Trump de payer plus pour la défense américaine de la péninsule coréenne.

 

Conclusion

L’esprit du pragmatisme diplomatique, censée guider les actions de la nouvelle administration sud-coréenne sur la scène internationale, semble s’appuyer sur plusieurs vieilles recettes qui caractérisaient l’approche de neutralité ambiguë. Or le contexte international a changé de manière cardinale, le monde est entré dans une période de turbulences majeures dont la durée et les conséquences sont difficiles à prévoir. Alors que la politique étrangère des États-Unis s’oriente de plus en plus vers le bilatéralisme transactionnel, la Corée du Sud se trouve à un tournant stratégique : participer activement au dispositif américain de confinement de la Chine ou risquer la marginalisation au sein de l’architecture stratégique indo-pacifique activement promue par Washington. Cette nouvelle conjoncture, quand l’histoire semble s’accélérer, demande de Séoul d’adopter une posture plus équilibrée et réactive afin de préserver son autonomie décisionnelle et d’assurer la défense de ses intérêts nationaux.

Ce recalibrage stratégique nécessiterait une formulation claire et détaillée des objectifs de l’engagement de la Corée du Sud dans la région Indo-Pacifique. En effet, depuis sa publication en 2022, la stratégie indo-pacifique de la Corée du Sud n’a pas trouvé beaucoup d’applications concrètes, au-delà de quelques tentatives des entreprises sud-coréennes d’affirmer leur présence sur les nouveaux marchés en Asie du Sud-Est et en Asie du Sud. Ces marchés, bien que prometteurs, se sont cependant révélés difficiles à pénétrer en raison de défis logistiques et culturels mais surtout à cause de leur haut niveau de concurrence. L’avenir de ses premières initiatives dépendrait en large mesure de la volonté du gouvernement de Lee Jae-myung d’investir véritablement cet espace indo-pacifique et d’élargir son soutien économique, institutionnel et diplomatique aux projets que les compagnies sud-coréennes y développent. Cet encouragement permettrait par ailleurs à la Corée du Sud de diversifier ses chaînes d’approvisionnement et de réduire sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, mais aussi d’asseoir son rôle de puissance moyenne crédible.

 

 

Références

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[1] Lors de cette mission de terrain, réalisée en avril 2025, nous avons discuté avec plusieurs chercheurs sud-coréens travaillant au sein des écoles de relations internationales de quatre universités métropolitaines dont le Seoul National University (SNU), Ehwa Women’s University (EWU), Soongsil University (SU), Korea University (KU) ainsi qu’avec les experts de Economics, Humanities and Social Research Council (NRC) et Korea Institute for International Economic Policy (KIEP) situés à Osong.

[2] Considéré par Washington comme l’élément central de son programme de défense dans la région Asie-Pacifique, le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) a été déployé en Corée du Sud en 2016. Cette décision du président Park Geun-hye a provoqué des réactions négatives très fortes de la part de Pékin et Moscou. En 2017, en guise de représailles, la Chine a imposé des restrictions à l’importation des produits culturels coréens (Hallyu ou K-wave), incluant les contenus audiovisuels, les jeux vidéo et les produits de beauté. Cette interdiction, qui reste toujours en vigueur, a gravement affecté les industries coréennes liées à Hallyu, pour lesquelles la Chine fut l’un des principaux marchés (Kim, 2025a).

[3] Rencontre avec le chef de l’équipe travaillant sur l’Inde l’Asie du Sud et le research fellow, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et l’Océanie, KIEP, 23 avril 2025.

[4] Rencontre avec le doyen et les membres de Graduate School of International Studies (GSIS) de KU, 24 avril 2025.

[5] Pendant la Seconde guerre mondiale, les autorités japonaises ont contraint des dizaines de milliers de femmes coréennes de servir dans les bordèles militaires sous contrôle étatique et ont enrôlés de force des nombreux hommes pour travailler dans les usines au Japon. La question de réparations appropriées n’a jamais été réglée et continue aujourd’hui d’entraver les relations bilatérales. Ainsi, en 2019, la Cour suprême a ordonné la saisie d’actifs de Nippon Steel Corporation, dont la valeur a été estimée à 400 millions wons, en vue d’indemniser les victimes sud-coréennes du travail forcé (Song, 2020).

[6] L’identité nationale coréenne s’est construite en réaction aux ambitions impérialistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Le traumatisme de la colonisation est aujourd’hui placé au cœur de l’enseignement de l’histoire et des politiques mémorielles coréennes (musées, manuels scolaires, films etc.), ce qui contribue à façonner les attitudes populaires vis-à-vis du Japon. De plus, la persistance des demandes de compensations pour les exactions subies par les citoyens sud-coréens des mains des Japonais alimente les débats quasi-constants et très médiatisés au sein de la société sur les conséquences à long terme des politiques coloniales de Tokyo.

[7] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[8] Rencontre avec le doyen et les membres de GSIS (KU), 24 avril 2025.

[9] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

[10] Rencontre avec les experts de NRC, 23 avril 2025.

Culture, découvrabilité et diplomatie : enjeux croisés entre le Québec et la Corée du Sud

Regards géopolitiques 11(3), 2025

 

Heui-Tae Park, professeur associé, Université Sungkyunkwan

Professeur Associé au Département de Français de l’Université SungKyunKwan à Séoul, Heui-Tae Park est membre du comité international de la revue CinèMas. Après avoir obtenu un doctorat en études cinématographiques à l’Université Montpellier III, ses recherches se concentrent sur la relation entre réalité et cinéma. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles portant sur le documentaire, les archives, le cinéma francophone et l’esthétique du cinéma, parus dans des publications telles que Positif, Mise au point, Cineforum (Italie). Il a notamment codirigé le deuxième volume des Variations Hong Sang-soo (De l’incidence éditeur, 2020).

Résumé

Cette étude explore les moyens de renforcer les échanges culturels entre le Québec et la Corée du Sud à travers leurs expériences historiques communes. Elle met en lumière des convergences telles que la colonisation et la défense linguistique. L’essor de la culture populaire coréenne y est analysé comme un modèle de réussite. L’étude appelle le Québec à adopter une stratégie culturelle proactive dans la région indo-pacifique. Enfin, huit propositions concrètes sont formulées pour structurer une coopération durable.

Mots-clés

Diplomatie culturelle, Coopération Québec–Corée, Découvrabilité numérique, Industries culturelles, Stratégie indo-pacifique

Abstract

This study explores ways to strengthen cultural exchanges between Quebec and South Korea through their shared historical experiences. It highlights convergences such as colonization and linguistic defense. The rise of Korean popular culture is analyzed as a model of success. The study calls for Quebec to adopt a proactive cultural strategy in the Indo-Pacific region. Finally, eight concrete proposals are formulated to structure sustainable cooperation.

Keywords

Cultural diplomacy, Quebec-Korea cooperation, Digital discoverability, Cultural industries, Indo-Pacific strategy

Introduction

Cette étude s’inscrit dans une réflexion sur les moyens de renforcer les échanges culturels et humains entre la Corée du Sud et le Québec. Elle ne vise toutefois pas à analyser en profondeur les problématiques liées aux politiques culturelles du Québec ou de la Corée du Sud. Elle entend plutôt apporter une contribution fondée sur une longue expérience de recherche dans le domaine des études culturelles québécoises. Bien que ces deux sociétés puissent paraître éloignées, tant sur le plan géographique que culturel, leurs trajectoires historiques respectives et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence significatifs. Ces parallélismes, encore trop peu explorés, méritent d’être étudiés avec une attention renouvelée dans une perspective comparative et stratégique. Dans cette optique, la présente étude propose plusieurs pistes de réflexion susceptibles de nourrir une stratégie culturelle renouvelée pour le Québec à l’ère actuelle.

 

1. Convergences historiques et enjeux culturels partagés entre la Corée du Sud et le Québec

Bien que ces deux sociétés puissent sembler éloignées tant géographiquement que culturellement, leur trajectoire historique et leurs préoccupations contemporaines révèlent, à bien des égards, des points de convergence remarquables. Ces parallélismes, encore trop peu étudiés, méritent une attention particulière dans une perspective comparative et stratégique.

Tout d’abord, il convient de souligner que la Corée du Sud et le Québec partagent une mémoire collective marquée par une expérience de domination coloniale. Si la Corée a subi l’occupation japonaise de 1910 à 1945, le Québec, pour sa part, a vu sa culture et sa langue reléguées au second plan dans un contexte de domination anglophone depuis la Conquête britannique de 1760. Ces épisodes historiques ont façonné une forte conscience identitaire et une sensibilité accrue à la préservation de la langue et de la culture. Ce passé douloureux agit ainsi comme un facteur de cohésion au sein des deux sociétés, en consolidant leur volonté de défendre une identité propre dans un environnement globalisé.

Sur le plan historique, il convient également de rappeler l’engagement concret du Québec dans l’histoire contemporaine de la Corée. Durant la guerre de Corée (1950–1953), de nombreux jeunes Québécois, intégrés au sein du Royal 22e Régiment, ont participé aux opérations militaires en appui à la Corée du Sud[1]. Cet épisode constitue un précédent important dans les relations bilatérales et reste, du côté sud-coréen, un souvenir empreint de reconnaissance.

Sur le plan culturel, la Corée du Sud et le Québec évoluent dans des environnements structurellement similaires, marqués par une pression constante exercée par des puissances voisines aux industries culturelles dominantes. Le Québec doit composer avec une double contrainte : d’une part, l’hégémonie culturelle des États-Unis, puissance immédiate et globale ; d’autre part, les défis imposés par l’univers anglophone canadien, dans lequel il constitue une minorité linguistique. De manière analogue, la Corée du Sud, bien qu’éloignée géographiquement des États-Unis, demeure fortement influencée par ceux-ci, en particulier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à travers une présence militaire prolongée et un soft power omniprésent.

À cette influence américaine s’ajoute, pour la Corée, une série de pressions régionales. Le Japon, ancienne puissance coloniale, s’est imposé dès les années 1960 comme un acteur culturel et économique majeur en Asie, concurrençant fortement la Corée du Sud sur de nombreux marchés culturels. À cela s’ajoute aujourd’hui l’influence croissante de la Chine, dont le projet géostratégique « la Ceinture et la Route » (Belt and Road Initiative) vise à établir une domination culturelle au-delà de l’Asie, dans une logique d’expansion globale[2]. Cette dynamique place la Corée dans une position de constante vigilance en ce qui concerne la protection de son autonomie culturelle.

Ces défis partagés ont trouvé un écho dans les efforts internationaux de préservation de la diversité culturelle. L’un des moments clefs fut la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée en 2005. Le Québec y a naturellement pris part, de même que la Corée du Sud[3], qui demeure à ce jour l’un des rares États asiatiques signataires de cette convention. Ce rapprochement n’est pas fortuit : tous deux partagent une conscience aiguë de la nécessité de maintenir un écosystème culturel distinct face aux mécanismes d’uniformisation du marché mondial.

Il est pertinent de rappeler ici le contexte historique de cette convention. Dès la fin des années 1940, les États-Unis ont commencé à contester les mécanismes de sauvegarde culturelle, tels que les clauses tarifaires en faveur des pays en développement. À partir du Cycle d’Uruguay (1986), ils ont intensifié leurs pressions pour intégrer les produits culturels aux règles du GATT, dans une logique de libéralisation totale. La réaction à cette offensive a été portée notamment par la France et la Francophonie, sous l’impulsion de figures comme Jack Lang, qui, lors de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles à Mexico en 1982, avait déclaré : « Culture et économie, même combat ».[4] Cette déclaration résume bien l’enjeu de l’époque, dont la pertinence demeure aujourd’hui.

Dans ce contexte, la participation de la Corée du Sud à la Convention de 2005 s’est révélée cruciale pour la défense de son industrie cinématographique, confrontée aux pressions exercées par les majors hollywoodiennes. En effet, dans le cadre des négociations de l’accord de libre-échange (FTA) avec les États-Unis, et notamment face aux demandes de réduction des quotas de diffusion de films nationaux, la Corée a perçu dans cette convention un instrument juridique multilatéral permettant de légitimer la protection de sa souveraineté culturelle. De manière analogue, le Québec considérait également cette convention comme un levier de légitimation politique et juridique de son droit à protéger son propre espace culturel. Ainsi, au-delà des discours, ces deux sociétés se rejoignent sur le terrain concret de la diplomatie culturelle, en partageant une même exigence : faire de la diversité culturelle non pas une exception tolérée, mais une norme universelle à défendre.

2. Dynamiques de développement rapide de la culture populaire sud-coréenne : politiques, mutations numériques et stratégies d’exportation

Le développement fulgurant de la culture populaire sud-coréenne — souvent désignée sous le terme générique de K-culture — ne saurait être compris sans un retour sur les politiques culturelles adoptées depuis les années 1990 et les mutations structurelles induites par le passage à l’ère numérique. L’exemple du cinéma, en particulier, constitue un cas paradigmatique de cette évolution.

Au tournant des années 2000, l’industrie cinématographique coréenne a connu une crise diplomatique majeure, provoquée par la pression exercée par les États-Unis pour une réduction du quota écran imposé aux films étrangers. Ce quota, instauré dès 1966, visait à protéger la production nationale. Sous la contrainte de l’Accord de libre-échange entre la Corée et les États-Unis, le gouvernement sud-coréen a finalement cédé, entraînant la démission symbolique du ministre de la Culture de l’époque, Lee Chang-dong — lui-même cinéaste de renom. Cette décision a suscité une forte mobilisation dans le milieu cinématographique : plusieurs réalisateurs se sont publiquement opposés à cette réforme, allant jusqu’à se raser la tête en signe de protestation.

Pourtant, deux décennies plus tard, la situation du cinéma sud-coréen s’est transformée de manière spectaculaire. L’adoption en 1992 de la « La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles» (문화산업기본법en coréen)[5] constitue une étape décisive : elle marque le début de la première véritable politique culturelle moderne en Corée du Sud. Cette loi a permis d’instaurer un cadre juridique favorable à l’essor des industries culturelles, en leur reconnaissant une dimension stratégique au sein de l’économie nationale.

En 2023, les résultats quantitatifs témoignent de cette réussite : 210 films coréens ont été distribués en salle contre 340 films étrangers. Pourtant, les parts de marché se répartissent de manière quasi équivalente : 48,5 % pour les productions nationales contre 51,5 % pour les films étrangers[6]. Ces chiffres illustrent non seulement la vitalité du cinéma sud-coréen, mais aussi sa compétitivité croissante face aux grandes puissances culturelles internationales[7].

Catégorie 2023
Recettes en salle Recettes totales 12,164
Taux de variation par rapport à l’année précédente 8.7%
Films coréens 5,984
Taux de variation par rapport à l’année précédente -5.2%
Part de marché 47.4%
Films étrangers 6,630
Taux de variation par rapport à l’année précédente 25.3%
Part de marché 52.6%
Nombre de spectateurs Nombre total de spectateurs 12,514
Taux de variation par rapport à l’année précédente 10.9%
Films coréens 6,075
Taux de variation par rapport à l’année précédente -3.3%
Part de marché 48.5%
Films étrangers 6,438
Taux de variation par rapport à l’année précédente 28.7%
Part de marché 51.5%
Nombre de films sortis Films coréens (sorties effectives) 608 (210)
Films étrangers (sorties effectives) 802 (340)
Total (sorties effectives) 1,410 (550)
Nombre total d’écrans en Corée du Sud 3,371
Nombre total de cinémas en Corée du Sud 573
Fréquence de fréquentation par personne 2.44

Tableau 1. Indicateurs clés du secteur des salles de cinéma en Corée

La comparaison avec la France, ancienne puissance cinématographique mondiale au début du XXᵉ siècle, rappelle que nul n’est à l’abri d’un déclin culturel face à l’hégémonie hollywoodienne. Ce constat souligne la volatilité des positions dans l’économie symbolique mondiale. Depuis le début du XXIᵉ siècle, l’émergence de l’environnement numérique a radicalement redéfini les paradigmes culturels, offrant aux puissances établies de nouveaux leviers d’expansion.

Dans ce contexte globalisé, la Corée du Sud s’est illustrée par sa capacité d’adaptation. Dépourvue de lourds héritages analogiques, elle a pu effectuer une transition rapide et efficace vers un environnement numérique. L’excellence de ses infrastructures (fibre optique, 5G, plateformes intégrées) a favorisé la diffusion massive des contenus culturels. Comme le soutient l’argument principal de l’article intitulé L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global », le succès planétaire du groupe BTS s’explique en grande partie par leur maîtrise des outils numériques, leur capacité à mobiliser les réseaux sociaux, les plateformes de streaming (telles que YouTube, Spotify ou Apple Music), ainsi que par une stratégie communautaire axée sur les fandoms transnationaux[8].

La société HYBE, agence à l’origine de BTS, illustre ce phénomène : elle figure désormais au 46ᵉ rang des entreprises sud-coréennes en termes de capitalisation boursière[9]. Plus largement, l’ensemble des industries du divertissement coréen — musique, séries télévisées, jeux vidéo, etc. — a connu une croissance exponentielle au cours des deux dernières décennies, contribuant à faire de la K-culture un levier central du soft power coréen.

3. La découvrabilité à l’ère numérique : enjeux contemporains et pistes stratégiques pour la francophonie

Le succès international de certains éléments phares de la culture sud-coréenne — tel que le groupe BTS ou le renouveau du cinéma national — a déjà fait l’objet d’analyses variées, tant dans les milieux universitaires que médiatiques. Toutefois, nombre de ces études tendent à négliger un facteur essentiel : ces performances ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une politique culturelle cohérente initiée dès le début des années 1990. La promulgation, en 1992, de la La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles marque en effet le point de départ d’un projet global articulant innovation industrielle, transformation numérique et stratégie de rayonnement culturel.

Il est également nécessaire de souligner que le succès industriel, s’il est mesurable, ne garantit pas une reconnaissance artistique durable. Néanmoins, le développement spectaculaire de la K-culture, longtemps marginalisée dans les sphères culturelles mondiales, peut s’expliquer en partie par sa capacité d’adaptation rapide à l’Internet, ainsi qu’à son intégration précoce dans un environnement numérique en mutation.

Un volet souvent sous-estimé de cette stratégie concerne la politique linguistique, en particulier la promotion de l’anglais dans le système éducatif. La langue coréenne, de type isolat linguistique, est dotée d’un système d’écriture phonétique inventé au XVe siècle — le Hangeul —, dans un souci d’émancipation culturelle vis-à-vis du chinois classique. Toutefois, en raison de sa diffusion limitée sur la scène internationale, le coréen ne constitue pas un vecteur de communication global. Conscients de cette réalité, les pouvoirs publics coréens ont massivement investi dans l’enseignement de l’anglais, facilitant ainsi, pour les jeunes générations, non seulement la consommation de contenus internationaux, mais aussi la diffusion des productions coréennes à l’échelle mondiale[10].

Ce bilinguisme fonctionnel a donc contribué de manière décisive à la découvrabilité des contenus coréens. La maîtrise de l’anglais a permis aux artistes et producteurs de s’intégrer aux circuits de diffusion internationaux, de s’approprier les logiques des plateformes numériques mondiales (YouTube, Spotify, Apple Music) et de constituer des communautés transnationales de fans fortement engagées.

C’est précisément ce concept de découvrabilité — c’est-à-dire la capacité, pour une œuvre ou un contenu, d’être visible et accessible dans un univers numérique saturé — qui constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour le Québec, et plus largement pour l’ensemble de l’espace francophone. Plusieurs voix au Québec s’en sont émues récemment, pointant la difficulté croissante d’assurer une visibilité suffisante aux contenus francophones dans un écosystème dominé par les géants technologiques anglo-saxons, les GAFAM (Google, Apple, Facebook – aujourd’hui Meta –, Amazon, Microsoft)[11][12].

Cette situation soulève une question fondamentale de souveraineté culturelle. À mesure que le numérique reconfigure les circuits traditionnels de production et de diffusion, la capacité d’un espace culturel à exister symboliquement devient tributaire de son référencement algorithmique, de son accessibilité multilingue et de sa présence sur les grandes plateformes globales. Dans ce contexte, l’usage du français apparaît paradoxalement comme un facteur limitant de la découvrabilité : la langue française, pourtant porteuse d’un patrimoine culturel riche, devient un obstacle dans un environnement technolinguistique calibré sur l’anglais.

Plusieurs propositions ont été avancées au Québec pour contourner cet obstacle, notamment celle consistant à produire davantage de contenus en anglais afin d’accroître leur portée internationale[13]. Toutefois, cette stratégie, si elle peut s’avérer efficace à court terme, comporte le risque non négligeable de contribuer à l’érosion de l’usage du français, déjà en déclin selon les données récentes citées notamment par Marc Miller, ministre fédéral canadien de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté[14].

Face à cette impasse apparente, une stratégie à deux volets semble s’imposer. D’un côté, il convient de renforcer la coopération interfrancophone — avec la France, mais aussi avec les pays africains, la Belgique, la Suisse, et d’autres acteurs francophones — afin de mettre en commun des ressources, mutualiser les outils technologiques et promouvoir une découvrabilité francophone fondée sur l’interopérabilité et la solidarité culturelle. De l’autre, une réflexion doit être menée sur la manière d’élargir l’accès aux contenus francophones tout en respectant la diversité linguistique et culturelle.

L’exemple de l’échec de la plateforme SALTO en France, face aux géants américains du streaming, illustre la difficulté de bâtir un écosystème numérique indépendant[15]. Il ne s’agit pas pour autant de céder au découragement ni de plaider pour une isolationnisme numérique qui mènerait à une galapagosisation des cultures. Au contraire, il semble plus pertinent de repenser la découvrabilité en termes d’ouverture maîtrisée : créer des ponts, non des murs ; adopter une logique d’invitation à la découverte plutôt qu’un repli défensif.

Dans ce cadre, le Québec se trouve à la croisée des chemins. Sa situation linguistique et géopolitique le place « entre le marteau et l’enclume » — pris en étau entre l’anglais mondialisé et le maintien d’une langue minoritaire à l’échelle du continent. Il est donc urgent de penser des stratégies hybrides, conciliant rayonnement international et fidélité aux ancrages linguistiques, afin d’assurer une présence francophone durable dans l’écosystème numérique mondial.

4. Diversification linguistique et coopération culturelle entre le Québec et les pays de la région indo-pacifique : repenser les stratégies d’exportation culturelle

Dans le prolongement des enjeux de découvrabilité à l’ère numérique, il apparaît fondamental que le Québec adopte une stratégie plus résolument tournée vers la coopération culturelle avec les pays de la région indo-pacifique. Cette orientation, encore marginale dans les politiques actuelles, constitue pourtant l’un des axes stratégiques les plus prometteurs dans un monde multipolaire où l’influence culturelle ne se limite plus à l’axe euro-atlantique.

Deux approches sont envisageables pour établir des ponts culturels entre le Québec et ces sociétés émergentes : la première repose sur la transmission de la culture québécoise auprès d’un public élitaire maîtrisant déjà la langue française, tandis que la seconde consisterait à adapter certains contenus en langue anglaise ou locale, afin de toucher un public plus large. Le dilemme qui en découle est loin d’être anodin : faut-il prioritairement renforcer la francophonie internationale, quitte à en accepter les limites géographiques et démographiques, ou élargir les vecteurs de diffusion pour maximiser l’impact global de la production culturelle québécoise ?

Dans ce contexte, la question linguistique constitue un nœud stratégique. Le Québec se trouve pris dans une tension structurelle : d’un côté, la défense et la promotion du français comme fondement identitaire ; de l’autre, la nécessité pragmatique d’atteindre des publics non francophones pour accroître sa visibilité internationale. Cette tension est d’autant plus vive que, dans le cadre de la Francophonie institutionnelle, le Québec se trouve parfois en position de concurrence symbolique avec la France, ce qui peut limiter sa marge de manœuvre dans l’affirmation d’une voix culturelle propre.

Toutefois, l’évolution démographique du monde francophone, notamment la croissance de la population francophone en Afrique subsaharienne, représente une opportunité stratégique. Elle permettrait au Québec de consolider son rôle dans un espace francophone pluricentrique, tout en renouvelant les modalités de sa présence internationale. Pour autant, cette ouverture vers l’Afrique ne saurait se substituer à une politique d’expansion vers les régions non francophones, en particulier en Asie.

La protection et la promotion de la culture québécoise au sein de la Francophonie demeurent des priorités affichées par le gouvernement du Québec et plusieurs organismes culturels. Toutefois, cette orientation historique, essentiellement tournée vers l’Europe, devrait être réévaluée à la lumière de la reconfiguration géopolitique mondiale. De nombreuses voix, au sein même du Québec, appellent à une diversification des stratégies d’exportation culturelle afin d’atteindre de nouveaux marchés, notamment en Asie de l’Est, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique[16].

À ce titre, il est essentiel d’envisager des formes de médiation culturelle adaptées à ces contextes. Une diffusion exclusive en anglais ne saurait suffire : pour garantir une véritable découvrabilité et favoriser l’appropriation des contenus culturels québécois, il est indispensable d’envisager des traductions dans les langues locales. Cela suppose un changement de paradigme dans les politiques de soutien à la traduction et à la diffusion, encore largement centrées sur le français.

Un exemple particulièrement éclairant concerne les productions de l’Office national du film du Canada (ONF). Le répertoire de l’ONF — en particulier ses documentaires et films de fiction liés à l’identité québécoise — constitue un patrimoine d’une valeur inestimable, tant sur le plan artistique qu’épistémologique. La plateforme numérique de l’ONF, disponible en versions française et anglaise, offre un accès gratuit à un corpus de qualité remarquable. Toutefois, cette accessibilité reste limitée en l’absence de sous-titrages dans d’autres langues, en particulier en Asie.

Dans le cadre de mes échanges avec des représentants de l’ONF, j’ai formulé la proposition de sous-titrer une sélection de dix films par an en coréen, sur une période de dix ans, afin de constituer une collection de cent œuvres accessibles au public coréen. Bien que cette initiative ait été positivement accueillie, tant par l’ONF que par le Bureau du Québec à Séoul, elle n’a pas donné lieu à une mise en œuvre concrète. Ce blocage semble révélateur d’une réticence plus large à investir des fonds publics dans des projets impliquant l’ajout de langues autres que le français, en particulier dans un cadre extra-francophone.

Pourtant, à l’heure où la découvrabilité devient un enjeu clé de la diplomatie culturelle, il est impératif de dépasser cette logique monolingue. Adapter les contenus québécois à une pluralité de contextes linguistiques ne signifie pas renoncer à l’identité francophone du Québec, mais plutôt lui offrir les moyens d’un rayonnement élargi. Il ne s’agit plus seulement de défendre le français comme fin en soi, mais de repenser les vecteurs de transmission afin de positionner le Québec comme un acteur culturel global capable de dialoguer avec la diversité des mondes émergents.

5. Pour une diplomatie culturelle durable : la nécessité d’institutions culturelles ancrées et actives à l’international

La mise en œuvre efficace des politiques culturelles internationales du Québec suppose l’existence de relais institutionnels solides à l’étranger. Ces structures ne se contentent pas de diffuser passivement des contenus : elles jouent un rôle fondamental de médiation culturelle, en adaptant les productions aux contextes locaux et en favorisant les échanges bilatéraux durables. À cet égard, l’expérience de l’Institut Français en Corée du Sud constitue un exemple particulièrement éclairant.

Dans les années 1970 et 1980, la salle Renoir, intégrée à l’Institut Français de Séoul, tout comme le Goethe-Haus allemand, offrait un espace culturel rare, notamment pour la projection de films non censurés. Elle est devenue un lieu de convergence intellectuelle pour de nombreux étudiants sud-coréens, y compris ceux qui n’étaient pas inscrits aux cours de français. À travers des œuvres majeures de la Nouvelle Vague, ces jeunes spectateurs ont non seulement développé un intérêt pour le cinéma mais, dans bien des cas, une véritable fascination pour la langue et la culture françaises. Cette génération — que l’on désigne parfois comme la « génération des centres culturels (Munhwawon sedae) » — a joué un rôle clé dans la diffusion des sciences humaines françaises en Corée durant les années 1980, tout en contribuant de manière décisive à l’émergence du cinéma coréen dans les années 1990[17].

Cependant, cette dynamique s’est progressivement éteinte. La salle Renoir a été fermée, la médiathèque a disparu pour des raisons budgétaires, et le nombre d’apprenants du français en Corée a fortement diminué au cours de la dernière décennie[18]. Lors d’un colloque récemment organisé par l’Ambassade de France à Séoul, consacré à la revitalisation de l’enseignement du français, j’ai évoqué cette trajectoire comme un exemple symptomatique des conséquences d’une approche strictement économique de la culture. Le recul des investissements publics dans les infrastructures culturelles à l’étranger affecte directement la visibilité et l’attractivité de la langue française dans des pays stratégiques.

Du côté québécois, il existe au sein du Bureau du Québec à Séoul un poste de responsable culturel. Néanmoins, les moyens humains et financiers alloués à la promotion active de la culture québécoise paraissent insuffisants pour répondre aux enjeux contemporains. Le Québec dispose aujourd’hui de 37 représentations dans 20 pays, ce qui constitue en soi un levier considérable. Il semble cependant opportun, voire nécessaire, d’implanter dans certains pays clés — notamment dans la région indo-pacifique — des institutions spécifiquement dédiées à la culture, à l’image de l’Institut Français ou du Goethe-Institut.

Il va de soi qu’une telle proposition peut être perçue comme irréaliste du point de vue de la gestion publique. La question du financement surgit inévitablement. Toutefois, il convient ici de rappeler que l’impact de la culture sur une société ne peut être évalué uniquement à l’aune de la rentabilité économique. Réduire la culture à une logique d’investissement à court terme, c’est risquer d’en occulter la portée symbolique, éducative et diplomatique. Le retour sur investissement culturel est souvent indirect, mais il est réel, durable et stratégique.

Un exemple frappant en ce sens est celui du drama coréen Goblin (쓸쓸하고 찬란하神 – 도깨비 Guardian: The Lonely and Great God), diffusé en 2016–2017. Dotée d’un budget total d’environ huit millions de dollars canadiens (dont sept millions financés par la partie coréenne et un million par la partie canadienne), cette série a permis de faire découvrir le Québec à une large frange de la jeunesse coréenne, de manière bien plus efficace que des décennies de promotion institutionnelle classique. Le succès de Goblin illustre à quel point les industries culturelles audiovisuelles peuvent agir comme catalyseur de visibilité internationale pour un territoire[19].

Depuis sa création en 2006, l’Association coréenne d’études québécoises (ACEQ) n’a cessé de promouvoir la culture québécoise à travers l’organisation de colloques, de conférences, de publications et de collaborations académiques. Pourtant, force est de constater que l’impact d’une seule série télévisée, bien scénarisée et intelligemment produite, peut surpasser celui de vingt années d’efforts académiques. Cette réalité ne doit pas décourager les initiatives savantes, mais elle invite à réfléchir à des modes d’articulation plus étroits entre recherche, création et diplomatie culturelle.

Investir dans la culture n’est jamais une perte. Ce type d’investissement doit être envisagé à l’échelle du temps long, en tant qu’outil de structuration de l’image d’un territoire et de sa projection dans l’imaginaire collectif mondial. L’exemple coréen nous enseigne qu’un soutien stratégique, coordonné et suffisamment financé aux productions culturelles peut générer des effets d’entraînement puissants, non seulement en termes économiques, mais aussi en termes symboliques et politiques.

 

6. Crises contemporaines et perspectives de redéploiement : vers une nouvelle configuration des politiques culturelles en Corée et au Québec

Toute transformation structurelle d’un environnement social, économique ou technologique engendre, de manière quasi systématique, l’émergence de tensions qualifiées de « crises ». Dans le champ culturel, cette notion désigne moins une rupture soudaine qu’un processus lent de désajustement entre les objectifs des politiques publiques, les dynamiques du marché et les attentes des citoyens. Autant en Corée du Sud qu’au Québec, les symptômes d’une telle crise se manifestent aujourd’hui sous des formes à la fois spécifiques et convergentes.

En Corée du Sud, le succès incontestable de l’industrialisation culturelle — notamment via l’essor de la K-culture — a permis une valorisation économique notable des produits culturels à l’échelle mondiale. Toutefois, cette réussite masque une tension structurelle persistante : la démocratisation culturelle, au sens de l’élargissement équitable de l’accès à une diversité de pratiques et d’expressions, demeure inachevée. Le secteur artistique — entendons par là la création indépendante, expérimentale ou non lucrative — apparaît aujourd’hui affaibli, voire marginalisé, par rapport à son dynamisme dans les années 1990. Ainsi, l’expansion de l’industrie culturelle s’est opérée, dans une certaine mesure, au détriment de l’écosystème artistique, réduisant l’espace accordé aux formes esthétiques non alignées sur les logiques de marché. Autrement dit, l’indicateur de succès économique masque un appauvrissement qualitatif de l’offre artistique, souvent soumise à des critères de rentabilité immédiate.

Le Québec, bien que porteur d’un modèle distinct, fait face à des tensions analogues. Les grandes orientations de sa politique culturelle — telles que formulées dans les documents stratégiques récents — visent cinq objectifs principaux : renforcer l’identité québécoise, promouvoir la croissance économique du secteur culturel, favoriser l’accès à la culture, soutenir la diversité et l’inclusion, et garantir un développement culturel durable. Or, ces objectifs font l’objet de critiques récurrentes : certains dénoncent une centralisation excessive autour de Montréal, un interventionnisme politique jugé trop direct, une instrumentalisation économique de la culture, ainsi qu’un déséquilibre entre innovation et conservation patrimoniale.

À l’instar de nombreuses sociétés, le Québec peine à concilier les idéaux affichés de ses politiques culturelles avec les réalités concrètes du terrain. Ce hiatus est particulièrement manifeste dans les débats actuels portant sur le financement du secteur culturel. La coalition « La culture, Le cœur du Québec », regroupant de nombreux acteurs culturels, milite pour que 2 % du budget global du gouvernement québécois soit alloué à la culture[20]. Cette revendication, bien que modeste en apparence, prend un relief particulier dans un contexte post-pandémique marqué par l’inflation, la précarité des travailleurs culturels et la fragilité des structures locales.

Par ailleurs, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), principal organisme de financement culturel au Québec, fait l’objet de critiques concernant la répartition de ses fonds. Sa tendance à privilégier les grands projets au détriment des initiatives locales ou émergentes est perçue comme un facteur d’inégalités structurelles dans le tissu culturel québécois. Le Rapport économique sur la culture au Québec (2020) recommande explicitement d’augmenter la part des budgets publics dédiés à la culture afin de mieux soutenir l’ensemble de l’écosystème, dans sa diversité géographique, linguistique et institutionnelle.

Dans ce contexte, une refonte partielle des logiques budgétaires semble s’imposer. Il ne s’agit pas uniquement d’augmenter les enveloppes, mais de repenser les critères d’allocation, les formes d’accompagnement et les temporalités du financement. La Corée du Sud, de son côté, doit également envisager une politique plus offensive pour équilibrer les logiques industrielles et les impératifs de création libre. L’investissement public dans la culture, bien qu’il puisse être perçu comme non prioritaire dans les contextes de crise économique, constitue pourtant un levier essentiel de résilience sociale, de vitalité démocratique et d’innovation.

En somme, l’enjeu de l’allocation — et surtout de l’augmentation — des budgets culturels ne peut plus être considéré comme une question secondaire dans les agendas politiques contemporains. Il s’agit désormais d’un impératif stratégique, à la croisée des dimensions symboliques, économiques et identitaires des sociétés modernes.

 

En guise de conclusion

Il apparaît nécessaire de formuler un ensemble de recommandations concrètes visant à approfondir et institutionnaliser les échanges culturels entre la Corée du Sud et le Québec. Ces propositions, fondées sur des principes de réciprocité, de diversité culturelle et d’innovation collaborative, s’articulent autour de huit axes prioritaires. Elles visent à consolider un partenariat culturel durable, en réponse aux défis géopolitiques, linguistiques et économiques évoqués précédemment.

1) Projets artistiques et expositions conjointes

Le développement de projets artistiques collaboratifs constitue un levier efficace pour stimuler les échanges interculturels. La mise en place d’expositions itinérantes rassemblant artistes visuels, plasticiens ou performeurs québécois et coréens permettrait non seulement de favoriser la création transnationale, mais également de valoriser les représentations culturelles croisées. Ces projets, présentés successivement dans les deux pays, pourraient s’inscrire dans le cadre de résidences de création ou de biennales artistiques.

2) Coopération audiovisuelle et cinématographique
Le secteur du cinéma et des médias offre un potentiel considérable de coopération bilatérale. Des coproductions, qu’il s’agisse de fictions, de documentaires ou de séries, pourraient permettre une mise en récit croisée des cultures québécoise et coréenne. La participation conjointe à des festivals internationaux, l’organisation de rétrospectives thématiques ou encore l’intégration mutuelle dans les circuits de distribution nationale sont autant de pistes à explorer. Il conviendrait, par exemple, d’élargir la présence du cinéma québécois dans les événements organisés en Corée, à l’instar du festival de films canadiens à la Cinémathèque de Séoul.

3) Participation réciproque aux festivals et grands événements culturels
La programmation d’artistes coréens dans les festivals québécois — K-POP, arts traditionnels ou contemporains — et, inversement, la participation d’artistes québécois aux événements culturels coréens, renforceraient la visibilité croisée des deux scènes artistiques. Ces échanges favorisent une diplomatie culturelle vivante, ancrée dans les pratiques populaires aussi bien qu’institutionnelles.

4) Renforcement des échanges linguistiques et académiques
La coopération éducative constitue un pilier stratégique des relations culturelles. Le développement de programmes d’enseignement du coréen au Québec et du français en Corée, ainsi que la relance de programmes d’échange pour les étudiants, chercheurs ou enseignants, contribueraient à une meilleure compréhension interculturelle. Le rétablissement d’initiatives telles que les formations pour enseignants québécois en études françaises, supprimées il y a une décennie, serait particulièrement opportun.

5) Création d’une plateforme numérique bilatérale
Dans une ère marquée par la médiation numérique, il est essentiel de développer des plateformes culturelles communes permettant la diffusion de concerts, expositions, performances ou colloques en ligne. Ce type de dispositif pourrait favoriser la participation d’un public élargi, y compris dans les régions peu connectées aux réseaux culturels internationaux.

6) Coopération en matière de tourisme culturel et patrimonial
Le tourisme culturel représente un autre vecteur pertinent pour renforcer les liens entre les deux sociétés. La création de circuits patrimoniaux croisés, la production de contenus audiovisuels à vocation touristique, ou encore la collaboration entre offices du tourisme permettraient de rendre les patrimoines culturels mutuels plus accessibles et attractifs.

7) Mise en place d’un fonds culturel bilatéral
L’établissement d’un fonds culturel commun, soutenu conjointement par des institutions publiques et des entreprises privées des deux pays, offrirait un outil de financement structurant pour les initiatives évoquées. Ce fonds pourrait soutenir les coproductions, les traductions, les résidences d’artistes ou encore les festivals conjoints.

8) Création de centres culturels croisés : vers une présence institutionnelle permanente
Enfin, la création de centres culturels québécois en Corée et d’antennes coréennes au Québec permettrait de structurer dans la durée la coopération culturelle bilatérale. Alors qu’un Centre culturel coréen existe déjà à Ottawa, l’ouverture d’une antenne dédiée au Québec serait essentielle pour une interaction plus directe. De même, un Centre culturel québécois en Corée jouerait un rôle clef dans la promotion continue de la culture québécoise, comblant des lacunes observées dans la diffusion de certains éléments culturels, comme les contes ou la littérature jeunesse.

Ces pistes, bien que nécessitant des moyens financiers, logistiques et diplomatiques, peuvent constituer les fondations d’un partenariat culturel renforcé entre la Corée du Sud et le Québec. Elles participent d’une vision à long terme fondée sur la réciprocité, la diversité linguistique, la créativité partagée et la diplomatie culturelle inclusive.

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[1] Il n’est pas facile de trouver le nombre exact de soldats québécois ayant participé à la guerre de Corée. Pourtant, on peut trouver un indice intéressant dans le mémoire intitulé La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, dans lequel Jean-François Coderre rapporte que le tiers des combattants du corps expéditionnaire canadien ayant servi en Corée étaient des francophones, notamment du Québec : « Pierre Vennat n’hésite pas à affirmer qu’environ le tiers des combattants qui ont servi en Corée dans le corps expéditionnaire canadien étaient des francophones. » Le mémoire ne donne toutefois pas de chiffre exact concernant les seuls Québécois, mais si l’on prend en compte le nombre total de soldats canadiens ayant servi en Corée — soit 21 940 militaires — on peut estimer qu’environ 7 000 d’entre eux étaient francophones, majoritairement québécois. Coderre, Jean-François (2006), La participation des Canadiens français du Québec à la guerre de Corée (1950–1953) et sa couverture médiatique, Université du Québec à Montréal, p. 29.

[2] Dans son étude intitulée A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative, Kwon Ki-Young souligne que le projet chinois de la « Ceinture et la Route » dans le domaine culturel constitue une nouvelle menace potentielle pour la Corée, dans la mesure où la Chine semble désormais viser non seulement l’Asie, mais également le marché culturel mondial dans son ensemble. L’auteur écrit ainsi : « Cependant, si l’on examine les régions vers lesquelles la Chine et l’ASEAN exportent leurs produits culturels, on constate que la Chine privilégie l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Ouest, tandis que l’ASEAN cible l’Amérique du Nord, l’Union européenne, l’Asie de l’Ouest, l’Asie du Sud-Est, puis l’Asie de l’Est. Cela signifie que les pays développés tels que l’Amérique du Nord et l’Union européenne représentent les marchés cibles prioritaires tant pour la Chine que pour l’ASEAN, ce qui implique une concurrence acharnée entre les deux acteurs sur ces marchés. » Ki-Young, Kwon (2022), 일대일로 추진을 위한 중국의 아세안 문화전략 연구 [A Study on China’s Cultural Strategy Towards ASEAN for Promoting the Belt and Road Initiative], in중국현대문학 – The Journal of Modern Chinese Literature, n° 109, p. 17.

[3] D’après la communiqué de presse d’UNESCO qui date le ll octobre 2005, Coalition française pour la diversité culturelle compte 31 pays : Europe : France, Belgique, Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie, Irlande, Slovaquie, Suisse; Afrique : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Maroc, Sénégal, Togo; Amériques : Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay; Asie : Corée du Sud; Océanie : Nouvelle-Zélande, Australie. Il faut noter que la Corée du Sud a été le seul pays qui a été dans le côté de coalition française à l’Asie. La Chine, le Japon et les pays de l’Asie du Sud-Est sont absent de ces coalitions. Ref. UNESCO (2005), Communiqué de presse, 11 octobre 2005, cité in Fernand Harvey (2006), Communication dans le cadre du colloque « Francofonia y Diversidad Cultural », organisé par la Facultad de Filosofia y Letras, Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM), Mexico, jeudi, 16 mars.

[4] Lang, Jack (1982), allocution prononcée à la Conférence Mondiale sur les politiques culturelles, in Actes de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico, 1982, Paris, UNESCO.

[5] La Loi fondamentale pour la promotion des industries culturelles, promulguée en 1992 (aujourd’hui intitulée Loi pour la promotion des industries culturelles), constitue le tout premier cadre législatif en Corée du Sud ayant permis de juridiciser le concept d’« industrie culturelle ». Cette loi a ainsi marqué le point de départ institutionnel de ce qui allait devenir l’essor de la K-culture, représentée notamment par les contenus culturels coréens exportés à l’étranger. Jusqu’au début des années 1990, la culture était généralement perçue comme un domaine non économique et non industriel. Toutefois, face aux signes annonciateurs de la mondialisation et de la numérisation, ainsi qu’à la croissance remarquable des industries de l’animation japonaise et du cinéma américain, l’idée s’est imposée en Corée de développer les contenus culturels comme une industrie d’exportation stratégique. C’est dans ce contexte que le gouvernement coréen a commencé à considérer l’industrie culturelle comme un nouveau moteur de croissance, en préparant les bases juridiques adéquates. L’adoption de cette loi a posé les fondations institutionnelles qui allaient soutenir, dès les années 2000, l’expansion mondiale du K-pop et du K-drama.

[6] 영화진흥위원회 – Korean Film Council (2024), 2023년 한국 영화산업 결산 [Rapport de synthèse sur l’industrie cinématographique coréenne 2023], p. 18. Le tableau inclus dans le rapport contient des statistiques depuis 2014, mais seules celles de l’année 2023 sont présentées ici.

[7] Il convient toutefois de souligner qu’il serait réducteur d’ignorer les zones d’ombre qui accompagnent cet essor. Comme c’est souvent le cas, la lumière éclatante du succès s’accompagne de contrastes notables : précarisation des travailleurs du secteur, dépendance accrue à des logiques de rentabilité, et concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes structures.

[8] Cette étude sur BTS avance que l’un des facteurs déterminants de l’ascension du groupe au sommet de la scène musicale mondiale réside dans la transformation de l’environnement numérique. Comme l’indique le texte : « L’un des plus grands changements dans l’industrie du disque depuis les années 2000 a été sa transition vers le numérique. Avec l’évolution de l’environnement de distribution musicale, la diffusion gratuite et en temps réel de morceaux et de clips vidéos est devenue possible sur des plateformes de streaming telles que YouTube. » (p. 54). D’après LEE Eun-mi, l’auteur principale, la stratégie numérique de BTS ne se limite pas à la simple consommation musicale, mais s’étend à une transformation complète du modèle économique et de la culture des fans à travers des plateformes digitales comme Weverse, qui intègrent communication, contenu exclusif, et commerce en ligne dans un écosystème intégré. Ref. Eun-mi, Lee et al. (2021), 방탄소년단(BTS)의 성장역사와 성공요인: 본글로벌 이론의 관점에서 [L’histoire de la croissance et les facteurs de succès de BTS : une analyse selon la théorie du « Born Global »], in 경영사연구 – Revue d’histoire de la gestion, vol. 36, n° 4. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[9] Selon des données récentes, HYBE se classe au 39ᵉ rang avec une capitalisation boursière de 8,57 billion dollars, suivie de JYP Entertainment (80ᵉ rang, 1,86 billion dollars) et de SM Entertainment (75ᵉ rang, 2.23 billion dollars). CompaniesMarketCap (2025), Largest South Korean companies by market capitalization, https://companiesmarketcap.com/ c. le 31 mai 2025

[10] Ce changement de la stratégie linguistique à l’ère de la globalisation est bien expliqué dans l’introduction de l’article suivant qui étudie la politique d’enseignement de l’anglais en Corée du Sud : « À partir des années 1990, la Corée du Sud a orienté l’ensemble de ses politiques nationales vers le renforcement de sa compétitivité dans un contexte de mondialisation. Parmi celles-ci, la langue anglaise a été particulièrement valorisée en tant qu’outil de communication essentiel à l’ère de la mondialisation. […] Dans la société du XXIᵉ siècle, l’anglais est considéré comme une compétence de survie décisive, tant pour le développement des individus que pour celui de la nation. » Bok-Myung, Chang (2019), 한국의 영어교육 정책과 세계화 [La politique d’enseignement de l’anglais en Corée et la mondialisation], in 예술인문사회 융합 멀티미디어 논문지- Asia-pacific Journal of Multimedia Services Convergent with Art, Humanities, and Sociology, Vol. 9, No. 1, p. 700. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[11] On observe notamment que la question de la découvrabilité fait l’objet d’une attention croissante dans les rapports émanant du gouvernement et des organismes publics. Ce n’est plus de problématique d’aujourd’hui comme on peut constater dans le rapport de politique culturelle intitulé Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, qu’il s’agit du plan d’action en matière de culture publié par le gouvernement du Québec en 2018, constituant une feuille de route concrète pour la mise en œuvre de « Partout, la culture – Politique culturelle du Québec », une nouvelle politique culturelle adoptée 25 ans après celle de 1992. Ce rapport met en évidence, dans une perspective internationale, des mesures visant à accroître la visibilité des contenus culturels francophones du Québec. Il souligne notamment, dans la Mesure 15 (p. 8), l’importance du « renforcement de la coopération au sein de la Francophonie en vue d’accroître la visibilité des contenus culturels francophones dans l’univers numérique, en incluant TV5 ».De même, la Mesure 40 aborde la question de la compétitivité des contenus culturels québécois sur les marchés internationaux, en insistant sur des leviers stratégiques tels que « stimuler l’exportation, le rayonnement et la découvrabilité des œuvres ainsi que des productions culturelles québécoises » (p. 17). Le Ministère de la Culture et des Communications du Québec (2018), Plan d’action gouvernemental en culture 2018‑2023, le 12 juin 2018.

[12] À la veille de la 5ᵉ Conférence des ministres de la Culture de la Francophonie, qui se tiendra à Québec du 22 au 24 mai 2025 et dont l’objectif est de définir une position commune sur la découvrabilité des contenus culturels francophones, le ministre de la Culture et des Communications, également responsable de la Jeunesse et de la région de l’Outaouais, M. Mathieu Lacombe, a déposé le projet de loi no 109. Ce projet vise à inscrire l’accès et la découvrabilité des contenus culturels d’expression originale francophone au rang de droit constitutionnel, marquant ainsi une tentative sans précédent, à l’échelle mondiale, de consacrer la jouissance de la culture francophone comme un droit fondamental des citoyens. Une telle initiative s’inscrit dans un contexte où le Québec, tout comme d’autres sociétés francophones, cherche à affirmer sa souveraineté culturelle face aux dynamiques globales du numérique et de la standardisation linguistique.

[13] On peut rappeler à ce sujet que Marc Miller, ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, a récemment reconnu le déclin du français au Québec. Voir : ICI Radio-Canada, « Marc Miller admet le déclin du français au Québec », https://ici.radio- canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec.

[14] Radio Canada (2023), Marc Miller admet le déclin du français au Québec, le 7 octobre 2023. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2015911/miller-declin-francais-quebec c. le 31 mai 2025.

[15] Dans un article de Radio France, intitulé Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », Parmi les facteurs d’échec de la plateforme Salto, les analyses soulignent les problèmes techniques et les failles dans l’expérience utilisateur, l’inefficacité politique ainsi que l’échec de coopération entre les trois groupes audiovisuels publics co-investisseurs – TF1, France Télévisions et M6 –, et enfin, les difficultés liées à sa position de nouvel entrant sur un marché mondial du streaming déjà saturé. Cependant, un élément essentiel semble avoir été négligé : les limites intrinsèques des contenus francophones eux-mêmes. En effet, les productions en langue française ont souvent tendance à cibler prioritairement les marchés francophones, ce qui peut certes susciter l’intérêt du public local, mais rend difficile toute compétition à l’échelle mondiale face aux contenus hollywoodiens, lesquels sont conçus d’emblée pour une audience globale sur la base d’une certaine universalité culturelle et narrative. Ref. Baldacchino, Julien (2023), Ciao Salto : les trois raisons de l’échec du « Netflix à la française », in Franceinter, le lundi 27 mars. https://www.radiofrance.fr/franceinter/ciao-salto-les-trois-raisons-de-l-echec-de-la-plateforme-francaise-de-streaming-2902670 c. le 31 mai 2025.

[16] Gouvernement du Québec. (2021). Cap sur la relance : Des ambitions pour le Québec – Stratégie territoriale pour l’Indo-Pacifique. Québec : Ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF). https://www.quebec.ca/gouv/politiques-orientations/vision-internationale-quebec/strategie-indo-pacifique c. le 31 mai 2025. Ce rapport stratégique, publié en décembre 2021 par MRIF, présente une feuille de route ambitieuse visant à renforcer la présence économique, diplomatique, culturelle et scientifique du Québec dans la région indo-pacifique. Il s’inscrit dans le prolongement de la Vision internationale du Québec dévoilée en 2019 et cherche à positionner le Québec comme un acteur pertinent dans ce nouvel épicentre géopolitique mondial. Le document identifie les principaux enjeux géoéconomiques de la région, notamment le déplacement du centre de gravité économique vers l’Asie, les tensions entre puissances (États-Unis–Chine, Inde–Chine), les besoins massifs en investissements, ainsi que la montée en puissance de la classe moyenne asiatique. Il articule sa stratégie autour de neuf axes d’intervention structurants : commerce extérieur, innovation et recherche, économie verte, culture, attraction des talents, diplomatie jeunesse, etc. L’un des aspects particulièrement innovants de cette stratégie repose sur l’articulation entre diplomatie économique et diplomatie d’influence, ainsi que sur la promotion de la découvrabilité des contenus culturels québécois dans les espaces numériques de l’Indo-Pacifique.

[17] Sora Hong analyse, dans sa thèse de doctorat, le rôle joué par ce centre culturel dans le paysage socioculturel de la Corée du Sud à l’époque, en mettant en lumière sa fonction en tant qu’acteur significatif des dynamiques culturelles contemporaines. Hong, Sora (2019). La génération des centres culturels (Munhwawon sedae) et la nouvelle vague du cinéma sud-coréen des années 1980–1990. Histoire. École des Hautes Études en Sciences Sociales Paris.

[18] En 2018, la fermeture de la médiathèque de l’Institut français a entraîné également celle de la salle Renoir. En contrepartie, un espace numérique, Culturethèque, a été mis en place en 2013, permettant l’accès en ligne à divers contenus culturels francophones tels que des journaux, des ouvrages et d’autres ressources documentaires. Toutefois, ce service s’adresse principalement aux ressortissants français ou francophones résidant à l’étranger. De ce fait, son accessibilité demeure limitée pour le public coréen, tant sur le plan linguistique que pratique.

[19] Chang-Hoon, Lee et Joo-Young, Jang (2017), 드라마 ‘도깨비’로 뜬 여행지 캐나다, 공유 마법 만든 ‘마이더스의 손’ [Avec la série télévisée “Goblin”, le Canada devient une destination en vogue : la main de Midas derrière le phénomène Gong Yoo], 매일경제 – Maeil Kyungje, 14 août. https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Selon Lee Young-sook, directrice du bureau coréen de l’Office du tourisme du Canada, « le lieu de tournage de la célèbre “porte rouge” dans la série Goblin, situé au Québec, est devenu un véritable lieu de pèlerinage pour les touristes ; les réservations à l’hôtel Fairmont Le Château Frontenac, qui apparaît dans le drama, ont augmenté de 500 %. Durant le premier semestre de l’année, la croissance du marché coréen a atteint 30 %, ce qui a conduit au lancement du projet “Beyond Québec”, avec l’espoir de reproduire ce succès par de nouveaux contenus ». https://www.mk.co.kr/news/culture/7936641 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

² Gi-Ryeong, Kim (2017), 김기령 드라마 ‘도깨비’ 영향… 캐나다 시장 들썩  [Le marché canadien s’agite sous l’effet de la série “Goblin”], 세계여행신문 – World Travel News, 22 décembre. Selon les statistiques compilées jusqu’en août 2017, les États-Unis figuraient au premier rang avec 11 568 681 visiteurs au Canada, suivis par le Royaume-Uni, la Chine et la France. La Corée du Sud occupait le 7ᵉ rang avec 222 624 visiteurs, soit une hausse de 12,3 % par rapport à l’année précédente. L’auteur note qu’« il est probable que ce chiffre dépasse les 240 518 visiteurs enregistrés en 2016 ». Ref. https://gtn.co.kr/home/news/preview.asp?news_seq=70610 c. le 31 mai 2025. Cet article a été publié en coréen et la traduction en français a été réalisée par nos soins.

[20] Conseil des arts et des lettres du Québec (2020), Mémoire sur l’importance économique de la culture – Présenté dans le cadre de la consultation sur la relance économique du Québec, Conseil des arts et des lettres du Québec, septembre 2020. Ref. https://www.calq.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/cccq/2020/memoire-economique-culture-calq-2020.pdf c. le 31 mai 2025.

Recension. La guerre d’après – La Russie face à l’Occident.

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Carlo Masala (2025). La guerre d’après – La Russie face à l’Occident. Paris, Grasset.

Le titre original en allemand de ce court récit de 165 pages « Wenn Russland gewinnt. Ein Szenario » que l’on pourrait traduire par « Quand la Russie gagne. Un scénario » donne une idée plus claire du contenu. Le livre appartient en effet à la grande catégorie des romans de politique fiction, genre qui a connu son heure de gloire dans les années 1970 – 1980 et subsiste encore aujourd’hui. Plus spécifiquement, il se range dans la sous-catégorie des romans de politique fiction dits « sérieux » qui aspirent à la crédibilité, à une forme d’anticipation rationnelle, plutôt qu’à la fiction pure, et des thématiques centrées sur les relations internationales plutôt que sur les aspects militaires proprement dits.

Les amateurs de romans de Tom Clancy, dont le fondateur « Tempête rouge » (Albin Michel, 1987) et ses nombreux imitateurs seront déçus. Il ne s’agit pas ici d’un « techno-thriller » bourré de détails technologiques réels ou supposés sur le matériel militaire des parties en présences mais du résumé d’un scénario politique et stratégique hypothétique dans un futur proche. En ce sens, il se rapproche plus du roman The Third World War du général Sir John Hackett (Mac Millan, 1978) ou de Dragon Strike de Humphrey Hawksley et Simon Holberton (Sidgwick & Jackson, 1997, non traduit), mais là encore, ces livres sont d’un certain niveau de technicité et de détail dont ne s’embarrasse pas le présent ouvrage.

L’auteur, d’origine italo-autrichienne, est directeur de plusieurs centres de recherche et professeur à l’université de la Bundeswehr[1]à Munich, vaste établissement de 3 000 étudiants qui n’a pas d’équivalent en France puisqu’il engloberait les écoles de sous-officiers, d’officiers et l’Ecole de Guerre.  Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant de relations internationales en langue allemande (non traduits) depuis 2022.

Le récit

Une introduction ouvre le livre sur les nouvelles conditions de la conflictualité en Europe, dont la guerre en Ukraine n’est qu’une des composantes.

Puis le scénario de politique fiction débute avec un coup de main russe brutal, spectaculaire et ultra-rapide en mars 2028 sur la ville estonienne de Narva, frontalière de la Russie à l’extrême est du pays, et un débarquement nocturne sur l’ile de Hiiumaa, 300 km plus à l’ouest, à l’entrée du golfe de Finlande.

La prise de Narva, aidée par un noyautage préalable intensif et la distribution secrète d’armes légères à des éléments russophones de la ville, est achevée en une nuit. Le débarquement d’un solide contingent de 400 troupes d’infanterie de marine sur Hiiumaa également.

Les 2 300 soldats de l’OTAN présents dans le pays, dont 600 fantassins américains à Vöru, à 180 km au sud-ouest de Narva, pris de vitesse, n’ont pas réagi. Même si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, il semble que les forces aériennes et navales de l’OTAN présentes dans les pays baltes n’aient pas réagi non plus.

L’auteur enchaîne suite sur un long retour en arrière de trois ans avant les évènements.

D’abord, un cessez-le-feu sur le front Ukrainien que l’auteur présente comme une lourde défaite ukrainienne, une véritable capitulation, l’Ukraine devant céder 20% de son territoire à la Russie et l’arrêt des combats étant assorti d’une clause permanente de non-adhésion à l’OTAN. Lâchée par les Américains, les européens étant plus que jamais divisés et impuissants, l’Ukraine n’a pas d’autre choix.

C’est ce moment que choisit le président russe pour démissionner à la surprise générale et nommer à sa place un économiste de 38 ans réputé « modéré ».

Les années suivant cet armistice sont dures pour l’Ukraine : violations des droits de l’homme et guérilla latente dans les territoires occupés par la Russie ; désordre et pauvreté dans une Ukraine impossible à reconstruire rapidement, où le président Zelenski finit par perdre les élections.

En parallèle, le centre de gravité politique de l’Europe s’est encore une fois déplacé, avec entre autres l’élection d’un président français issue d’un parti d’extrême droite. Le continent est divisé sur la politique à mener vis-à-vis de la Russie et de son nouveau président, et manquant de ressources peine à se réarmer et continue de souffrir de déficits capacitaires graves. Les effectifs militaires américains en Europe sont finalement réduits, et au sein de l’OTAN on doute du réalisme des plans opérationnels de défense du flanc nord-est de l’alliance. La perspective de la menace s’estompe, sauf en Europe du Nord, pendant que la Russie, avec l’aide intéressée des grandes économies émergentes, se réarme à une vitesse accélérée.

La Russie met alors au point un plan, qu’elle assimile sur le plan opérationnel et politique à l’équivalent de la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne en 1936, pour capitaliser sur les faiblesses de l’OTAN tout en neutralisant ses points forts. En parallèle, une guerre hybride sera menée par la Russie et ses partenaires pour déstabiliser l’occident et le forcer à regarder ailleurs.

Une vaste opération migratoire clandestine est organisée depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe par la Méditerranée : les européens mordent à l’hameçon et transfèrent une grande partie de leurs forces navales de la Baltique vers la Méditerranée.

La Chine provoque de violents incidents navals en mer de Chine du Sud qui attirent d’importants moyens aéronavals américains dans la zone.

C’est à ce moment que les coups de main sur Narva et Hiiumaa se produisent. Ils s’accompagnent d’une poursuite de la guerre hybride menée jusque-là : assassinat du président d’une grande entreprise du complexe militaro-industriel allemand[2] ; attentats contre la principale base navale britannique de SNLE[3] sur l’estuaire de la Clyde ; chantage et menaces nucléaires menés directement auprès du conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis.

La Russie procède alors à une opération militaire de propagande : un SNLE de la classe Borei s’approche de l’ile Hans, minuscule territoire situé dans l’Arctique au nord de la mer de Baffin entre le Groenland et l’île canadienne d’Ellesmere et ayant fait longtemps l’objet d’un contentieux territorial entre le Danemark et le Canada[4], et des nageurs de combat russes y déposent une boite de caviar et une bouteille de vodka, prouvant ainsi la capacité d’un SNLE de s’approcher des côtes américaines.

Lorsque les chefs d’état de l’OTAN se réunissent quelques jours plus tard, le plan russe fonctionne : les présidents français, américains, hongrois et slovène refusent d’invoquer l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. On devine que l’OTAN est en train d’imploser, et la scène finale montre les présidents russes et chinois se congratulant au téléphone : l’Occident n’est plus maître du jeu et une nouvelle ère s’ouvre.

Une critique stratégique et tactique.

Un certain nombre d’imprécisions, voire d’absurdités, nuisent à la crédibilité de la partie opérationnelle du récit. L’absence regrettable de la moindre carte dans le livre rendent ces absurdités plus difficile à détecter. On en trouvera ci-dessous quelques-unes où le recenseur jouera en quelque sorte le rôle de l’adversaire dans ce Kriegspiel[5].

Narva est bien une ville frontalière avec la Russie, à l’extrême est de l’Estonie, face à son équivalent russe Ivangorod. Mais les deux villes sont séparées par la rivière Narva, qui ne fait jamais moins de 140 m de large et sur laquelle ne passent que trois ponts (un pont routier à arches, un pont ferroviaire métallique et un pont-barrage avec une centrale hydro-électrique retenant l’eau du lac de Narva, avec une hauteur de chute de 25 m). L’auteur a-t-il envisagé que les troupes estoniennes puissent faire sauter ces ponts et le barrage à la première menace, retardant l’invasion des quelques heures nécessaires pour permettre aux troupes sous commandement britannique à moins de 150 km d’être engagées ?

Bilan alternatif proposé : Après une journée de durs combats, Narva tombe aux mains des troupes russes qui ne cessent de recevoir des renforts. Les unités britanniques arrivées en début de journée sur les lieux, après quelques escarmouches, se positionnent en bouchon à la sortie de la ville.

L’invasion de Hiiumaa pose des problèmes encore plus insolubles. L’île se situe à la sortie du golfe de Finlande et Kronstadt, la base navale de la flotte russe de la Baltique, est au fond du golfe, proche de la ville de Saint Pétersbourg, soit un trajet de l’ordre de 430 km. A la disposition de la flotte de la Baltique pour mener à bien l’invasion, un seul LST[6] de la classe Ropucha, l’Alexandre Shabaline (les autres LST de la classe Ropucha ont été déployés en mer Noire et plusieurs d’entre eux ont été endommagés ou détruits par les Ukrainiens) une demi-douzaine de LCI[7] et comme escorte deux frégates de la classe Neustrashimy et deux corvettes de la classe Steregushchiy. Le navire amiral de la flotte de la Baltique, un destroyer de la classe Sovremenny, est en réparation depuis 2019 et rien n’indique qu’il sera remis en service en 2028. On accordera à cette flotte russe la vitesse de 18 nœuds, qui est la vitesse maximale d’un Ropucha et sans doute un peu généreux, car les LCI ne peuvent sans doute pas tenir cette vitesse. Il faut donc plus de 13h à la flottille russe pour parcourir la distance entre Kronstadt et Hiiumaa, ce qui, pour débarquer avant l’aube vers 4h du matin, l’oblige à partir à 15h de Kronstadt en navigant dans l’étroit corridor des eaux internationales (15 km de large en moyenne) entre Estonie et Finlande. Le passage au crépuscule du 26 mars 2028 de la flottille à 35 km d’Helsinki et 35 km de Tallinn ne manque pas de panache, mais il est virtuellement impossible aux dispositifs d’alerte Finlandais (membres de l’OTAN, ils ne sont nullement concernés par les opérations hybrides en Méditerranée et disposent de tous leurs moyens) et Estoniens de ne pas la repérer, et de se poser des questions sur ces bâtiments amphibies visiblement chargés jusqu’au franc-bord de blindés et de troupes d’assaut. Dans le pire des cas, ils se feraient repérer à vue par la vedette des douanes finlandaises… Puisqu’il s’agit de politique fiction, le recenseur estime que le commandant russe ferait aussi bien d’emmener avec lui la fanfare de la flotte tant la furtivité de l’opération apparaît illusoire ! La patrouille d’alerte OTAN[8] basée à Siaulai (Lithuanie) est à 20 minutes de vol et celle de Ämari (Estonie) est encore plus près ; eux non plus ne sont pas concernés par les opérations hybrides en Méditerranée : ils n’auraient aucun mal à obtenir de Ramstein[9] l’autorisation d’une démonstration de force (un passage de deux F-16 à Mach 1 devant l’étrave de l’Alexandre Shabaline au plancher opérationnel de 30 pieds[10], soit 12 m d’altitude, devrait donner du travail aux vitriers de Kronstadt). Les chasseurs-bombardiers pourraient engager les bâtiments russes si ceux-ci violent les eaux territoriale Estoniennes en franchissant la limite des 12 milles nautiques. Bien sûr, les frégates russes (sans parler des chasseurs Su-35 basés à Kaliningrad) peuvent engager les avions de l’OTAN et les corvettes lance-missiles finlandaises, mais dans tous les cas le résultat est le même : l’effet de surprise est perdu.

Bilan alternatif proposé : Soit l’escadre russe rebrousse chemin (cas le plus probable), soit le débarquement échoue avec de lourdes pertes.

Troisième épisode peu crédible : le coup de bluff sur l’ile Hans. L’auteur omet de signaler que le détroit de Nares, au centre duquel se situe cette petite île, est un bras de mer de 700 km de long entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, peu profond par endroits, dangereux pour la navigation, et dont la largeur minimale est inférieure à 30 km. La base aérienne américaine de Pituffik (ex-Thulé) au Groenland est à moins de 500 km. Risquer un SNLE ultra-moderne[11] dans une mer aussi fermée alors qu’il dispose à proximité des vastes espaces de l’océan Arctique et de l’Atlantique relève déjà de l’hérésie en « grammaire » nucléaire. Le faire venir en surface revient à l’exposer non seulement le faire repérer en l’exposant à tout ce dont les Etats-Unis disposent en matière de capteurs, incluant les satellites, mais aussi à l’obliger à une longue course d’évasion à travers le détroit à faible profondeur : 8 heures à 25 nœuds[12] pour retrouver une mer à peu près libre, assez de temps pour l’OTAN pour positionner un avion de patrouille maritime P8 Poseidon, ou un P3 Orion canadien, à la sortie du détroit et d’en enregistrer pour le compte de toutes les bases de données occidentales le détail de sa signature acoustique[13]. Qui plus est, l’emplacement de l’île Hans ne présente pas le moindre intérêt en termes de position de tir (d’autres zones de l’Arctique en mer libre sont nettement plus proches des cibles) si l’on souhaite exercer une gesticulation nucléaire sur le thème de la première frappe surprise. Sachant que la doctrine russe immuable depuis un demi-siècle est de cantonner les patrouilles de SNLE dans le « bastion » solidement défendu de la mer de Barents et de l’Arctique proche, et que les SNLE modernes peuvent naturellement tirer en immersion périscopique, cet épisode est passablement farfelu. L’auteur pouvait obtenir un résultat similaire et plus crédible sans risquer un précieux SNLE en envoyant des nageurs de combat déposer leur bouteille de vodka depuis un SNA de la classe Chtchouka (Akula en classification OTAN). Très rapide, furtif, capable de tirer des missiles de croisière à tête nucléaire, l’Akula est aussi un puissant message politique.

Bilan alternatif proposé : Après quelques réunions animées à l’amirauté, le projet est modifié. Le Gepard, un SNA récent de type Akula, se rapproche en plongée, à proximité de l’île Hans et y déploie brièvement des nageurs de combat avant de s’éloigner rapidement. Moins spectaculaire, l’avertissement n’en garde pas moins toute sa valeur auprès des états-majors.

Une critique politique

Si le livre souffre de ses invraisemblances sur le plan opérationnel, pour résumer par un manque d’analyse fine des moyens de riposte de l’OTAN, il est mieux construit sur le plan politique (donc sur la volonté de riposte). Dans ce domaine, les problèmes apparaissent plus comme des partis-pris scénaristiques que comme des erreurs et relèvent donc des choix narratifs de l’auteur. Un de ces choix pose tout de même question, c’est celui de présenter un hypothétique cessez-le-feu sur la ligne de front dans la guerre en cours avec l’Ukraine comme une capitulation ukrainienne. C’est faire fi des objectifs de départ de la Russie qui étaient l’occupation rapide de l’ensemble du territoire ukrainien et la création d’un état croupion hostile à l’Occident. On pourrait argumenter que tout ce qui n’atteint pas ces objectifs est un échec stratégique pour la Russie et voir dans le cessez-le-feu ce qu’il est : un match nul sanglant.

En revanche, le récit décrit avec pertinence l’émergence d’un nouvel alignement dans les relations internationales qui rend envisageable le scénario militaire. Les composantes décrites par l’auteur en sont :

  • Un exécutif américain plus isolationniste que jamais, faisant litière des traités et alliances traditionnels au profit d’une vision étroite et à court terme des intérêts de Etats-Unis ; position renforcée par une dilution des valeurs morales mettant les régimes autoritaires au même niveau que les démocraties ; et une crainte irrationnelle d’un conflit généralisé.
  • Une Europe qui dérive politiquement vers l’extrême-droite au point de présenter un véritable front commun des « démocraties illibérales ». L’auteur mentionne le refus d’activation de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord par la Hongrie, la Slovénie, l’Europe du Sud (sans entrer dans le détail : donc quid de l’Italie ?), et la France, qui est le véritable point de bascule du scénario en raison de son poids politique et militaire.
  • Une Russie qui a, depuis le cessez-le-feu en Ukraine, habilement réussi à masquer ses véritables objectifs en se dotant d’une façade « modérée » alors que les fondamentaux impériaux (recréer un périmètre de contrôle politique similaire à celui de l’URSS et son glacis traditionnel à l’Ouest) subsistent. Cette façade suffit réactiver les tendances pro-russes d’une partie de la société européenne qui avaient été réduite au silence par la guerre en Ukraine).

Pour intéressant qu’il soit, le scénario politique présente plusieurs faiblesses. On a vu que le scénario de cessez-le-feu en Ukraine posait en soi problème ; deux biais sont identifiable dans le scénario de l’auteur : un germano-centrisme et un « OTAN-centrisme ».

Dans le récit, l’Allemagne est le bon élève de l’histoire et ne cesse de vouloir défendre la moindre parcelle du territoire Européen, ici en soutenant l’invocation de l’Article 5. C’est oublier les tendances centrifuges au sein même de la vie politique allemande, où l’on entend des voix s’élever pour un rapprochement avec la Russie symbolisé par une réouverture des gazoducs en mer Baltique. Si l’Allemagne accomplit sa part de la présence militaire occidentale dans les pays baltes, il n’est pas évident que le chancelier fédéral puisse prendre une position aussi tranchée que celle du scénario proposé.

L’autre biais du scénario, très révélateur du caractère « OTAN-centrique » des élites militaires allemandes, est l’absence presque totale de mention de l’Union Européenne en tant qu’acteur politique – à croire en lisant le livre qu’elle n’existe quasiment plus. Or, le Traité de Lisbonne comporte des clauses d’assistance mutuelle[14]  qui pourraient s’avérer d’un emploi plus souple que l’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. L’UE a d’ailleurs été depuis le début de la crise un acteur majeur de l’aide financière et militaire à l’Ukraine.

Un dernier point mérite attention : dans le livre, les stratèges russes font l’analogie de leur opération avec la remilitarisation de la Rhénanie en 1936[15]. Certes, cette opération fut un succès qui illustra la faiblesse de la réponse des démocraties, mais dix ans et une guerre mondiale plus tard, ces mêmes démocraties avaient prévalu. Il y a donc des limites à cette perspective historique. Impliquer que l’occupation d’une petite ville frontalière Estonienne signifierait la dissolution de l’OTAN est une affirmation à nuancer au regard de l’évolution des capacités de réaction des démocraties, que l’on appelle familièrement la « théorie de l’édredon »[16]. La suite du scénario, qui reste à écrire, pourrait très bien être un sursaut de l’occident et en particulier de l’Union Européenne face au caractère manifestement existentiel d’une telle menace extérieure.

Les choix de l’auteur, pour critiquables qu’ils soient, ne remettent pas en cause la pertinence du scénario : c’est une des libertés que permet la politique-fiction. Malgré ses faiblesses, il représente une des évolutions possibles de la situation géopolitique de l’Europe. Comme nous le rappelle l’auteur, il donne dès à présent au lecteur matière à réflexion et action afin de se prémunir contre sa réalisation.

Jérôme Le Roy

Juillet 2025

[1] L’armée de la République Fédérale Allemande, créé en 1955, que l’on pourrait traduire en Français par « force de défense fédérale ».

[2] La ressemblance avec la tentative d’assassinat du Directeur Général de Rheinmetall en 2024 est évidente.

[3] Sous-Marin Nucléaire Lanceur d’Engins – SSBN en Anglais. Les SNLE sont le principal vecteur de la dissuasion nucléaire en raison de leur capacité de seconde frappe, c’est-à-dire de leur capacité à riposter après que leur pays ait subi une première frappe nucléaire détruisant ses moyens de riposte basés à terre.

[4] L’île, qui fait 1 500m dans sa plus grande dimension, est partagée entre ces deux pays depuis 2022.

[5] Vieille tradition popularisée par l’état-major impérial allemand et très pratiquée de nos jours dans les écoles de guerre, le Kriegspiel (wargame en anglais) que l’on peut traduire en français par « jeu de guerre » ou mieux encore par « jeu de simulation stratégique et tactique » permet de simuler, avec différents degrés de précision, les conflits armés présents, passés et futurs. De nombreux wargames très professionnels sont disponibles dans le commerce, avec ou sans l’aide de l’informatique.

[6] LST : Landing Ship Tanks – navire amphibie transporteur de chars.

[7] LCI : Landing Craft Infantry – chaland de débarquement d’infanterie.

[8] NATO Baltic Air Policing : permanence opérationnelle d’au moins quatre avions de chasse assurée par rotation par les membres de l’Alliance Atlantique.

[9] Le QG Air de l’OTAN

[10] Il existe de nombreux témoignages de pilotes décrivant ce type d’opération à très basse altitude. Les avions de la seconde guerre mondiale volaient nettement plus bas.

[11] La classe Borei est la plus moderne des classes de SNLE russes. 8 ont été construits. Un Borei emportes 16 missiles balistiques intercontinentaux Bulava (SS-N-32 en classification OTAN) à têtes multiples. Un Borei en patrouille de dissuasion peut représenter à lui tout seul 25% ou plus du potentiel russe de seconde frappe.

[12] A cette vitesse et à faible profondeur, tous les sous-marins, même les plus silencieux, « cavitent » c’est-à-dire que le déplacement génère des bulles d’air le long de la coque et de l’hélice, qui accroissent fortement le bruit rayonné.

[13] La localisation exacte des patrouilles de SNLE est classée secret défense pour un siècle, même si on en connaît les zones approximatives. Localiser un SNLE russe et l’observer en détail est une occasion qui ne se refuse pas : même le nombre et la géométrie des pales de son hélice propulsive sont classés secret défense.

[14] Article 47.2 du Traité de l’Union Européenne. Article 222 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne.

[15] Le 7 mars 1936, en violation du traité de Versailles et des accords de Locarno, la Wehrmacht occupa militairement la rive gauche du Rhin sans réaction militaire des vainqueurs de 1918.

[16] Il ne s’agit pas à proprement parler d’une théorie mais plutôt d’une métaphore politique et historique comparant la réaction des démocraties face à une menace à celle d’un édredon dans lequel on enfonce le poing. Au début, l’édredon cède mais il se durcit progressivement au point de devenir bloquant.

Recension. Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier.

Recension

Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier

 

Voici un petit essai d’une soixantaine de pages, synthèse de plusieurs conférences de l’autrice, qui arrive à point nommé sur un sujet très actuel et politiquement extrêmement sensible : la « cancel culture » que l’on peut traduire imparfaitement en français par « culture de l’effacement »et son application au champ de la littérature.

Pour citer un personnage célèbre de John Le Carré, le maître-espion paranoïaque George Smiley, « L’actualité est toujours suspecte[1] » et un questionnement sur les motivations de l’autrice, et sur son possible positionnement idéologique, se fait jour immédiatement. S’agit-il d’un nouveau pamphlet sur le sujet ou bien l’essai prétend-il à une forme d’objectivité ? Face à un tel sujet, le recenseur a lui, vis-à-vis de ses lecteurs, une exigence toute particulière d’impartialité et fera de son mieux, même si l’absence totale de tout biais de lecture dans ce domaine est clairement un vœu pieux.

L’autrice, passée par le journalisme, est romancière, essayiste et professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) ce qui lui a fourni un poste d’observation privilégié sur les mouvements de société de ce premier quart de XXIème siècle.

Précisons que l’essai est écrit en « écriture inclusive », ce qui constitue en soi une prise de position. Pour mémoire, l’Académie Française a dès 2017 condamné l’usage de cette forme grammaticale ; la légalité de son interdiction dans les textes administratifs français a été confirmée en 2024 par le Conseil d’Etat, même si son utilisation à titre privé reste légale. Le recenseur préfère s’en tenir prudemment à la langue française traditionnelle.

Le lecteur est parfois un peu perdu par la structure de l’ouvrage qui suit un plan peu structuré (le fait que l’essai est une concaténation de plusieurs conférences est visible et on aurait été en droit d’espérer une reprise un peu plus substantielle du texte), avec des retours sur des sujets qui déroutent parfois – mais on se rattrape vite, aidé par un style vif et percutant, d’une lecture agréable.

L’autrice dans son introduction pose la problématique : faut-il réécrire les classiques pour ne pas offenser les sensibilités contemporaines, ou au contraire sacraliser les textes originaux. Selon elle, le débat se trouve dans une impasse et les vraies motivations recouvertes sous divers prétextes idéologiques. Elle se propose dans sa première partie d’utiliser plus précisément un échantillon de la littérature anglo-saxonne du XXème siècle : le racisme et le colonialisme d’Agatha Christie ; le sexisme et la misogynie du James Bond de Ian Fleming ; et l’antisémitisme de l’écrivain pour la jeunesse Roald Dahl.

Elle tente ensuite de clarifier le débat en faisant la différence entre la réécriture – le processus artistique de création d’une forme ou d’une vision nouvelle à partir d’un original, comme La Fontaine avec Ovide, ou Racine avec Euripide, et la récriture – processus de mise aux normes (y compris morales) d’un texte, sans intention esthétique. Force est de constater que ses arguments de manquent pas de justesse et permettent d’emblée de poser le débat en des termes plus clairs : non, le Don Carlos de Verdi d’après Schiller n’est pas une récriture mais une création artistique dont personne ne devrait chercher à contester l’authenticité… ni le talent.

Mais quand les éditeurs publient des textes remaniés d’Agatha Christie ou de Ian Fleming, ils ne sont pas dans la création artistique. L’autrice montre les incohérences du processus, les nationalités, groupes et genres n’étant pas tous traités de la même manière, et les textes modifiés de Ian Fleming pourraient toujours paraître très offensants à certains – mais alors, pourquoi ne pas aller au bout du processus de récriture ? Des incohérences analogues sont visibles pour une série de versions amendées (dès les années 1940 aux Etats-Unis) du livre à succès d’Agatha Christie, auteur prolifique de romans policiers dont l’idéologie conservatrice, raciste et coloniale n’est plus à prouver, dont le titre original de 1939 était Ten little niggers. Au premier plan de ces incohérences figure le fait de gommer le racisme de l’auteur en changeant, entre autres, le titre, tout en laissant figurer dans le livre des prises de positions racistes particulièrement ignobles de certains personnages. Mais alors, où placer le curseur ? La première solution proposée, cesser par choix personnel de lire des romans racistes ou sexistes, n’est aucunement satisfaisante car, nous dit l’autrice, « toutes les époques sont dégueulasses » et les écrits politiquement corrects que nous apprécions aujourd’hui seront certainement jugés sévèrement pas les commentateurs du siècle prochain. Tout aussi ambiguës sont les coupes et les récritures des romans pour la jeunesse de Roald Dahl : Si l’on peut au prix d’une certaine dénaturation du texte retirer les stigmatisations physiques (tel personnage est gros, petit, etc), il est impossible d’éliminer entièrement l’antisémitisme chronique de Dahl. Au moins le caviardage de ces textes a-t-il le motif louable de la protection de la jeunesse. A cet égard, la problématique de la protection de la jeunesse revient plusieurs fois de manière décousue au fil du texte et aurait mérité un chapitre à part entière.

Selon Laure Murat, l’objectif primordial des éditeurs n’est pas de moderniser ces héros de roman pour les rendre compatibles avec les codes éthiques et légaux de notre époque, mais tout simplement de les maintenir commercialisables pour continuer à en tirer de juteux profits. Cette partie de l’essai, assortie d’une charge très conventionnelle (et très française !) contre « le cynisme de l’économie néolibérale » est de loin la plus faible et la moins argumentée.

A cet égard, le recenseur souhaite  rappeler un fait peu connu mentionné par Sir Michael H. Caine (1927-2000), président du comité éditorial du célèbre Booker prize, le principal prix littéraire britannique, dans un texte de 1998[2]. Ian Fleming, ex-officier du renseignement naval et prolifique auteur de la série James Bond, atteint d’un cancer, proposa à son ami Jock Campbell (futur Lord Campbell of Eskan), directeur général du groupe industriel Booker Plc au début des années 1960, de faire don des droits d’auteur de James Bond pour créer un département littéraire dans cette société du secteur agro-alimentaire[3]. Ce qui fut fait, et les droits d’auteurs de Ian Fleming et de son héros contribuent depuis la création en 1968 du Booker prize, à récompenser le meilleur de la littérature « noble ». Cette anecdote est à méditer pour éviter les contresens historiques.

L’autrice rappelle ensuite un principe éthique qui devrait être respecté, celui de la propriété artistique du créateur d’une œuvre, qui n’est plus là pour se défendre face à ce qu’elle décrit comme le cynisme et la rapacité des éditeurs et des ayant-droit, et conclut cette première partie, en durcissant le ton, sur le caractère falsificateur, et forcément voué à l’échec, de la récriture,  avant d’ouvrir sur le vertigineux champ des possibles de ce type d’opération : De Sade à Duras en passant par Céline, que resterait-il d’authentique dans nos bibliothèques si la récriture devenait un phénomène universel ?

 

Est abordé ensuite brièvement le rôle des « lecteurs sensibles » dans la lutte contre les stéréotypes, mais rappelle, en tenant compte de ses positions en première partie, que leur rôle doit se limiter aux textes contemporains et ne pas falsifier le passé ; la question des écrits pour la jeunesse, justifiable d’exceptions, est de nouveau abordée ici. L’ensemble du sujet des publications pour la jeunesse, qui revient dans trois parties différentes du texte, aurait dû trouver ici la place d’un chapitre à part entière.

 

Restait à l’autrice d’aborder le dernier point du raisonnement, la nécessité de la contextualisation. Une vérité fondamentale sous-tend cette dernière partie : éliminer ce qui nous gêne aujourd’hui, c’est priver les opprimés de l’histoire de leur oppression[4]. Que faire ? Restituer les œuvres dans leur contexte en les dotant, au minimum, d’une préface critique et historiquement informée. Sans surprise, Laure Murat se saisit de trois célèbres albums de bandes dessinées de Hergé : Tintin aux pays des Soviets, œuvre de jeunesse profondément imparfaite et marquée par un anticommunisme naïf ; Tintin au Congo, fidèle reflet de l’idéologie raciste et coloniale de la Belgique de 1931 ; L’étoile mystérieuse, album créé pendant l’occupation de la Belgique et influencé par le Rexisme, mouvement fasciste et collaborationniste dirigé par le Nazi belge Léon Degrelle[5]. La discussion des différentes tentatives de préfaces est bien menée. Les préfaces actuelles des albums de Tintin sont historiquement au point mais, selon Laure Murat, insuffisamment critiques. Le sujet se prête en effet à discussion, tant les experts de la question ont eu tendance à « blanchir » Hergé au double motif de son génie et de l’influence de son époque[6].  Beaucoup de travail reste évidemment à faire sur le sujet, tant il est vrai qu’une lecture critique de L’étoile mystérieuse nécessite de solides connaissances historiques sur la Seconde guerre mondiale et ses mouvements politiques, pas nécessairement à portée de plus jeunes lecteurs de Tintin.

Mais alors, pourquoi l’autrice n’a-t-elle pas  mentionné également L’oreille cassée (1937), critique transparente du marchand d’armes Basile Zaharoff ou Tintin et les Picaros (1976), dénonciation au vitriol formidablement documentée des dictatures d’Amérique latine dans le contexte des coups d’état des généraux Pinochet au Chili et Videla en Argentine ? Hergé est le reflet non pas de son époque, mais de ses époques successives, et nous avons le devoir face à ce génie de la ligne claire d’instruire son histoire à décharge.

En tout état de cause, « la préface est une prise de pouvoir » qui doit donc être exercée avec discernement. Mais le parti-pris en faveur de cet effort de contextualisation est clair, et présenté comme de loin la meilleure des solutions puisque ne donnant pas lieu à trahison de l’original. Suivent une série d’études de cas de contextualisation essentiellement littéraires et artistiques abordées d’un point de vue pédagogique : comment faire de la salle de cours un lieu de dialogue critique tout en restant un lieu de bienveillance ?[7].  Ce qui est en jeu, au final, n’est rien de moins que le statut particulier de la littérature, « affranchie des contraintes morales, religieuses et idéologiques », statut qui serait selon l’autrice menacé.

Cet essai parfois un peu brouillon représente bel et bien un ouvrage nécessaire, une sorte de rapport d’étape donnant un éclairage intéressant, bien que partiel, au sujet et, si il prend tout de même parti, le fait avec intelligence et quelques nuances.

On regrettera en guise de conclusion la relative faiblesse de la perspective historique qui aurait permis de pousser le raisonnement beaucoup plus loin. En effet le plus sûr moyen de renseigner le lecteur du XXIème siècle sur la toxicité idéologique d’une œuvre, est de former les lecteurs à l’histoire, à commencer par l’histoire des totalitarismes. Les préfaces critique sont moins indispensables pour celui qui a lu Aron, Arendt et quelques autres. Au-delà de la littérature, tous les auteurs de leur époque – puisqu’elles sont toutes « dégueulasses » – de Jules César (qui prétendait que de tous les peuples de Gaule, c’étaient les Belges les plus braves) à Albert Speer (qui, en voyage en Grèce en 1938, voyait dans l’ordre dorique un art pur et dans l’ordre ionique un signe de décadence) ont un point de vue nécessairement biaisé. Imaginerait-on les « Commentaires sur la guerre des Gaules » ou « Au cœur du IIIème Reich » sans de solides préfaces critiques ? Les besoins sont immenses, et le débat continue.

 

Jérôme Le Roy
Juin 2025

[1] « Topicality is always suspect » John Le Carré, Tinker, tailor, soldier, spy, traduit en français sous le titre « la Taupe »), 1974.

[2]  Booker 30 – A celebration of 30 years of the Booker prize for fiction, Londres 1998; ISBN 0 9533921 0 4; livre non commercialisé.

[3] Une rumeur tenace place la discussion au niveau du « 19ème trou » d’une partie de golf.

[4] Néanmoins, l’autrice elle précise d’emblée qu’elle est en faveur du déplacement de certaines statues ce qui diminue la cohérence de son point de vue. Comment contextualiser l’action de Cecil Rhodes, acteur de l’histoire coloniale de l’Afrique australe, constructeur ferroviaire visionnaire et fondateur de la Rhodésie, aujourd’hui Zimbabwe, si on déplace sa statue à un endroit où personne ne peut la voir ?

[5] Léon Degrelle (1906-1994), après avoir combattu dans la Waffen-SS sur le front de l’est, a été condamné à mort par contumace à la Libération. Hergé (1907-1983) a été inquiété, brièvement suspendu de publication, puis finalement innocenté. Il a dû se justifier toute sa vie face aux accusations de dérive idéologique de certains de ses albums. De nos jours, les ayants-droits subissent encore des actions en justice de la part d’associations belgo-congolaises.

[6] Numa Sadoul, Tintin et moi, Bruxelles 1975, est sans doute le plus connu. Il est cité par l’autrice.

[7] Faut-il protéger les étudiants pour faire de la salle de classe un lieu de bienveillance ou au contraire les exposer à la cruauté du monde en tablant sur leur résilience, pour en faire des citoyens mieux informés ? Le lecteur jugera.

 

Géopolitique et géopolitisation de l’intelligence artificielle générative en Chine : Une analyse sous le prisme de la rivalité sino-américaine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Aifang Ma

Aifang Ma est chercheuse postdoctorale Boya et Maîtresse de Conférence à l’Université de Pékin. Elle est également chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris, où elle a obtenu son diplôme de doctorat en science politique en 2022. Ses intérêts de recherche comprennent la gouvernance de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Elle est l’auteure de China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy (Palgrave Macmillan, 2024).

Résumé

L’intelligence artificielle générative (IAG) est en train d’être géopolitisée : les gouvernements (supra)nationaux l’instrumentalisent au service de leurs intérêts géopolitiques. Cet article analyse ce processus de l’IAG sous le prisme de la rivalité sino-américaine. Il souligne que la Chine se sert de l’innovation de ses entreprises technologiques et des politiques publiques pour accroître ses avantages compétitifs face aux Etats-Unis.

Mots-Clés:  Intelligence artificielle générative, Géopolitisation, Rivalité, DeepSeek, Chine

Abstract

Generative artificial intelligence (GAI) is being geopoliticised: (supra)national governments instrumentalise GAI to serve their geopolitical interests. This article analyses this process from the lens of Sino-American rivalry. It highlights that China makes use of the innovation of its tech firms and favorable public policies to increase its competitive advantages vis-à-vis the United States.

Keywords: Generative artificial intelligence, Geopoliticisation, Rivalry, DeepSeek, China

Introduction

Le 30 novembre 2022, ChatGPT (Generative Pre-Trained Transformer) est mis en ligne par la société californienne Open AI. Cinq jours plus tard, le nombre de téléchargements de ChatGPT a déjà atteint un million, selon Sam Altman, le Directeur Général d’Open AI. La viralité de cette application s’explique par ses capacités analytiques exceptionnelles. Les utilisateurs, qu’ils parlent français, anglais, chinois, ou d’autres langues, ont découvert avec enthousiasme que l’application peut discuter avec eux d’une façon très “humaine”. Elle peut écrire des scripts, rédiger des articles de presse, faire de la traduction, produire une publicité accrocheuse à partir d’un texte, concevoir des logos commerciaux, faire de la programmation, modifier le style des textes sur demande, et ce, d’une exactitude et d’une cohérence étonnante. À partir de restes dans le réfrigérateur, ChatGPT peut même composer une recette.  Le 15 mars 2023, Open AI sort ChatGPT-4 qui manifeste une performance encore plus étonnante. Alors que son prédécesseur ChatGPT-3.5 ne peut qu’accepter des textes comme inputs, cette version peut accepter des textes ou des images.

ChatGPT est une intelligence artificielle générative (IAG). Comme son nom l’indique, il peut générer des textes, des images, de la musique ou des vidéos. Sa performance provient d’un processus d’entraînement basé sur une quantité gigantesque de données couvrant chaque domaine de la vie humaine. Plus les données utilisées dans l’entraînement sont importantes, plus l’IAG est capable de satisfaire ses utilisateurs. Cependant, la quantité des données n’est pas la seule condition nécessaire, car elles doivent aussi être complètes. En d’autres termes, il faudrait que l’IA sache tout, et donc aucun sujet tabou ne doit lui être interdit. Un agent conversationnel dont l’entraînement repose sur des données biaisées ou incomplètes pour assurer son « politiquement correct » finit par avoir des obstacles cognitifs et donner des réponses moins satisfaisantes, voire erronées.

  1. Big tech : pionnière de l’IAG en Chine

Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises d’IA dans le monde entier se sont ruées dans la création de leur propre agent conversationnel. Microsoft, investisseur d’Open AI, a également annoncé l’intégration de ChatGPT à son moteur de recherche Bing, entraînant une rapide réponse de ses concurrents pour pouvoir garder leur avantage dans cette course. DuckDuckGo, Google, You.com et Neeva ont ainsi sorti leur propre agent conversationnel. Google, occupant plus de 90% du marché du moteur de recherche, a mis en ligne Bard en février 2023. Le 25 février 2023, Mark Zuckerberg, président-directeur général de Meta, a annoncé la mise au point du Large Language Model Meta AI (LLama) par Facebook AI Research. Large Language Model (LLM), ou « grand modèle de langage » en français, est une forme sophistiquée d’IA, conçue pour automatiser de nombreux processus tels que la génération de textes et d’images, les prédictions, la composition de partitions musicales et la programmation. De ce fait, un LLM aide les autorités (supra)nationales à réaliser un gain considérable de productivité et d’efficacité dans les activités économiques et sociales et à accumuler des avantages compétitifs dans le jeu géopolitique. Le LLama 1 de Meta, lancé en février 2023, est un modèle d’IA qui contient 65 milliards de paramètres. Bien que ce chiffre soit inférieur à celui de ChatGPT-3,5 (175 milliards de paramètres), il s’agit d’un modèle plus performant (Leeno, 2024). En effet, ce n’est pas parce qu’un modèle contient un grand nombre de paramètres qu’il devient puissant, car plus ces derniers sont nombreux, plus la consommation d’énergie est grande au cours du calcul. Un petit modèle qui obtient les mêmes résultats qu’un grand modèle est donc finalement plus efficace que ce dernier.

Face aux conséquences incertaines et insondables de l’IAG, le 31 mars 2023, plus de mille scientifiques et d’entrepreneurs, y compris Elon Musk et Steve Wozniak, ont demandé la halte de la recherche et du développement de ChatGPT-5 pour au moins 6 mois, le temps de mieux évaluer les risques de ChatGPT-4. Néanmoins, la course mondiale sur l’IAG est bien lancée. Le potentiel de cette technologie en termes de gain de productivité est un puissant levier qui prédit déjà son application large dans quasiment tous les domaines économiques dans un proche avenir. Depuis que le Conseil d’État chinois a proclamé le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA en 2017, les entreprises chinoises sont rapidement devenues des acteurs incontournables en IA dans le monde. La synergie entre le secteur public et le secteur privé, la création d’une atmosphère sociale propice aux innovations technologiques, et les investissements colossaux de la part de l’État ont réussi à hisser la Chine à la tête de la compétition internationale dans ce domaine (Ma, 2019). Néanmoins, pour l’IAG, les entreprises chinoises sont en retard par rapport aux firmes américaines. L’écart de compétences entre Ernie Bot de Baidu et ChatGPT d’Open AI est révélateur à cet égard : Ernie Bot commet davantage d’erreurs que ChatGPT et a plus de difficultés à comprendre les questions complexes (Yang, 2023).

Pour rattraper leur retard, les entreprises chinoises ont rapidement réagi et certaines d’entre elles ont réussi à mettre en service leur LLM. En dehors d’Ernie Bot chez Baidu, d’autres LLMs ont vu le jour : Tongyi Qianwen chez Alibaba, Pangu chez Huawei, Xiaoning chez SenseTime, Hunyuan chez Tencent, et enfin Xiaobing, qui s’est séparé de Microsoft en 2020 pour devenir une firme chinoise. Baidu est parmi les premières entreprises chinoises à avoir travaillé dans l’IAG. En 2010, le groupe a créé le Service du Traitement Naturel du Langage. Le 16 mars 2023, soit le lendemain de la sortie de ChatGPT-4, Baidu a annoncé la mise au point d’Ernie Bot. Comparé avec ChatGPT, Ernie Bot a un niveau d’intelligence inférieur : si l’intelligence du premier peut être comparée à celle d’un enfant de 9 ans, le second ressemble plutôt à un nouveau-né (Thepaper, 2023). Néanmoins, cela ne peut en rien nier la capacité de raisonnement d’Ernie Bot. Le jour de sa sortie, à la demande de Robin Li, PDG de Baidu, Ernie Bot a composé un poème sophistiqué et rythmé dont chaque vers contient sept caractères chinois. Il peut produire des réponses en dialectes de la province du Sichuan, située dans le sud-ouest de la Chine. Quand Robin Li lui a demandé de faire une affiche pour le Congrès mondial sur les systèmes de transport intelligents, Ernie Bot a généré une image futuriste (Figure 1). Il a également précisé que ses compétences en dessin sont en train de s’améliorer, et que pour l’instant, il ne peut ni modifier son dessin ni l’expliquer.

Figure 1. L’affiche générée par Ernie Bot pour le Congrès mondiale sur les systèmes de transport intelligents en 2023. Source: China ITS Industry Alliance (2023)

Le 11 avril 2023, Alibaba a présenté son robot conversationnel Tongyi Qianwen. Il peut rédiger des courriers, faire des mathématiques, effectuer la programmation et convertir des textes en images. Alibaba envisage d’intégrer TongyiQianwen dans toutes ses activités commerciales. Il sera tout d’abord intégré à Ding Talk, une plateforme de communication collaborative pour les employés d’Alibaba. Il sera ensuite intégré à l’assistant vocal Tmall Genie, un haut-parleur intelligent développé par Alibaba et qui utilise le service d’assistant personnel intelligent AliGenie.

Le 10 janvier 2025 est le « moment Sputnik » du LLM chinois pour reprendre l’expression du capital-risqueur américain Marc Andreessen. C’est le jour où DeepSeek, entreprise chinoise en IAG basée à Hangzhou, a mis au jour le DeepSeek-R1 (Milmo et al., 2015). La performance de ce dernier est équivalente à celle de ChatGPT et d’OpenAI. Plusieurs LLMs mises au point par cette firme[1] obtiennent des résultats satisfaisants tout en utilisant moins de ressources. Le coût de revient lié au développement de DeepSeek-R1 est 5% de celui du développement des LLMs par OpenAI. DeepSeek a développé son LLM en 55 jours en dépensant 5.58 millions de dollars, soit à peu près 10% des dépenses investies par Meta pour développer des LLMs similaires (Metz & Tobin, 2025). Alors que beaucoup de ses homologues américains entraînent des LLMs avec des superordinateurs qui mobilisent 16000 unités de traitement graphique (GPU), DeepSeek n’en a utilisé que 2000 pour entraîner DeepSeek-V3 (DeepSeek-AI, 2025: 5).

Depuis septembre 2022, les États-Unis ont interdit à Nvidia de fournir deux puces spécialisées aux entreprises chinoises, soit A100 Tensor Core et H100 Tensor Core, afin d’empêcher la Chine de développer des applications d’IA sophistiquées (Lausson, 2022). Alors que A100 est conçu pour effectuer l’analyse de données et le calcul de haute performance, H100 peut accélérer jusqu’à 30 fois les modèles de langages les plus complexes et permet le développement des robots conversationnels. Ce que DeepSeek a utilisé dans l’entraînement de ses LLM est donc la puce H800, une puce moins puissante que H100, A100 et A800. Le succès de la firme chinoise dans la mise au point de l’interface d’IAG DeepSeek en utilisant des puces moins performantes montre que la Chine est capable de contourner les interdictions américaines. Ces dernières perdent leur efficacité pour pénaliser la Chine dans la course mondiale autour de l’IA. Trois mois après la sortie de DeepSeek, l’administration de Trump a élargi ses mesures de restrictions : non seulement A100 et H100 sont interdits d’exportation en Chine, mais les puces moins puissantes comme H20 sont touchées. Au regard des restrictions actuelles, Nvidia a conçu H20 spécialement pour le vendre en Chine (France24, 2025). Désormais le fabricant de puces américain doit demander une licence pour vendre cette puce aux Chinois.

  1. Implications géopolitiques des progrès technologiques

La prouesse technologique chinoise dans l’IAG témoigne de l’efficacité de l’approche régulatoire du gouvernement pour l’encadrer : la régulation facilitatrice au niveau local et national (Ma, 2024a). L’IA s’inscrit désormais dans un processus de géopolitisation, caractérisé par sa territorialisation et son instrumentalisation par les États souverains au service de leurs intérêts géopolitiques (Qiu, 2023: 5). En Chine, comme aux États-Unis, le soutien que les autorités publiques accordent à ces entreprises s’explique avant tout par l’importance stratégique que l’IA revêt pour accumuler des avantages compétitifs de ces pays. Dans cette course techno-géopolitique, les pays en voie de développement ont pris du retard par rapport aux pays développés et dépendent grandement de ces derniers pour accéder à des équipements clés tels que les puces spécialisées. A l’instar de l’initiative de l’infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure) qui a permis à l’Inde d’accumuler d’importantes quantités de données en peu de temps et de bâtir une influence parmi les pays du Sud (Desai et al., 2023), DeepSeek constitue une preuve supplémentaire qui montre que les économies émergentes peuvent se frayer un chemin de développement alternatif à celui des pays industrialisés.

Le succès des initiatives indiennes et chinoises mérite une attention particulière. Il apporte de l’espoir aux pays du Sud ainsi qu’à des pays du Nord qui sont en retard par rapport aux Etats-Unis dans le secteur de l’IA. Un message important est le suivant : dans la course mondiale autour de l’IA, la voie empruntée par les Etats-Unis pour réaliser la souveraineté numérique n’est pas la seule qui puisse porter des fruits. Il existe des voies alternatives qui concurrencent la voie américaine, qui sont moins coûteuses et plus adaptées à d’autres pays que les États-Unis. La réussite de DeepSeek montre que les entreprises n’ont pas besoin d’acheter les meilleures puces pour que leur LLM atteigne le niveau d’OpenAI. C’est pourquoi à la sortie de DeepSeek-R1, la valeur boursière de Nvidia a chuté de 17% dans la seule journée du 27 janvier 2025. Si les fluctuations boursières n’ont rien de nouveau, « une telle perte en une seule journée pour une seule valeur boursière, cela ne s’était jamais vu » (Horny, 2025).

Sur le plan géopolitique, le succès de DeepSeek soulage grandement le gouvernement chinois. Depuis que le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité (BIS) du Département du Commerce américain a appliqué le contrôle des exportations des semi-conducteurs vers la Chine en 2022, le gouvernement a cherché à contourner ces sanctions. D’autres pays qui dépendent des Etats-Unis pour la fourniture de semi-conducteurs, comme l’Inde, le Brésil, la Suisse, l’Arabie Saoudite, et la France, peuvent aussi en bénéficier. Le succès de DeepSeek démontre que les entreprises d’IA peuvent obtenir des LLM performants en l’absence des puces de grande performance en provenance des États-Unis. Cela affaiblit l’un des leviers d’influence technologiques des États-Unis, c’est-à-dire leur capacité à restreindre l’accès aux semi-conducteurs avancés.

Les progrès technologiques influencent la configuration des rapports de force entre les grandes puissances mondiales et contribuent à façonner le « soft power » de la Chine, longtemps gênée par sa faiblesse en termes de storytelling. L’innovation technologique de la part d’une entreprise privée chinoise qui n’attirait guère l’attention publique avant la sortie de DeepSeek aide la projection de l’influence diplomatique de l’État chinois (Sang & Qu, 2023: 319). Les médias privés et les contenus produits par des utilisateurs ordinaires créent une passerelle permettant au monde extérieur de mieux connaître la Chine. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas des messages fabriqués par le gouvernement chinois. Les vidéos de la célébrité en ligne Ziqi Li sur la vie pastorale dans les milieux ruraux chinois est un bon exemple. Jusqu’en août 2020, 11,7 millions de personnes se sont abonnés aux vidéos de Li, dépassant le nombre d’abonnés au CNN (10,3 millions) et au NBC (3,65 millions) (Yang, 2022: 30). En janvier 2021, la chaîne de Li a battu le record mondial Guinness pour devenir la plus grande chaîne de langue chinoise sur YouTube en termes de nombre d’abonnés (Yang, 2022: 30). L’agent conversationnel DeepSeek et la décision de l’entreprise chinoise de publier le code source font partie de ces symboles culturels ayant le potentiel d’embellir l’image chinoise. Dans un billet publié le 21 février 2025 sur X, l’équipe de DeepSeek a déclaré que « faisant partie de la communauté de source ouverte, nous sommes persuadés que chaque ligne partagée deviendra une dynamique collective qui accélèrera l’exploration » (Figure 2).

Figure 2. Billet de DeepSeek sur X

Bien que DeepSeek ne relève pas du soft power culturel au sens classique, sa diffusion et son positionnement comme alternative à ChatGPT peuvent contribuer à une forme de légitimation technologique de la Chine sur la scène mondiale. Sur le plan pratique, la performance de cet agent conversationnel affaiblit l’effet de pénalisation produit par OpenAI qui, pour des raisons de confidentialité, ne permet pas aux utilisateurs en Chine continentale et à Hong Kong de s’inscrire à ChatGPT à partir du 9 juillet 2024. La possibilité de se servir de DeepSeek comme moteur de recherche n’est pas chose anodine dans un pays où la production et la dissémination de connaissances scientifiques sont handicapées par un accès limité aux informations extérieures. Pour les Chinois, DeepSeek constitue l’équivalent de ChatGPT, de la même manière que Baidu est l’équivalent de Google et Tencent celui de Meta. Il ne serait cependant pas juste d’expliquer la diffusion limitée de ChatGPT en Chine entièrement par le blocage d’OpenAI, car les autorités chinoises ne voient pas d’un bon œil son développement et a pris des mesures pour endiguer sa diffusion. Sans interdiction d’accès d’OpenAI, les utilisateurs en Chine ne peuvent pas non plus accéder à ChatGPT. Craignant que les réponses imprévisibles de ChatGPT ne diffusent des informations compromettantes pour le gouvernement chinois, ce dernier active ainsi le pare-feu pour empêcher son accès. Ainsi, Yibai Technology, spécialiste en logiciels SaaS médicaux, a dû désactiver ChatGPT de ses produits tandis que des dizaines de comptes WeChat qui proposent des liens pour le télécharger ont été censurés. Tencent et Ant Group, la branche financière d’Alibaba, ont été contraints d’arrêter leurs services ChatGPT proposés en direct ou via des tiers sur leurs plateformes (Filippone, 2023).

La coupe du budget fédéral destiné à la recherche scientifique peu de temps après la prise de fonction de Donald Trump en 2025 accentue probablement le basculement du jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine en faveur de cette dernière. En février 2025, l’administration Trump a ordonné au National Institute of Health (NIH) de plafonner à 15% le financement de frais indirects liés à la recherche, alors que ce chiffre est de 60% voire plus dans les institutions de recherche qui fonctionnent ailleurs que les Etats-Unis (Le Monde, 2025). Dans le même mois, la Maison Blanche a déclaré qu’elle affecterait un budget de 3 milliards de dollars à la National Science Foundation (NSF), ce qui représente seulement un tiers des 9,1 milliards de dollars alloués à cette organisation auparavant (Science, 2025). Bien que l’administration Trump ait justifié la coupe budgétaire par le fait qu’elle avait besoin de donner davantage de soutien aux secteurs clés, cet argument peut difficilement tenir la route. Réduire les financements des projets de recherche dans des secteurs comme la médecine, l’énergie, la biologie, l’aérospatial, etc. pour pouvoir donner davantage de soutien à des projets liés à l’IA, à l’informatique quantique, et à l’énergie nucléaire n’est pas crédible, car les avancées scientifiques ont besoin les uns des autres pour s’enrichir mutuellement. La politique menée par l’administration Trump revient à couper la racine d’un arbre dans l’espoir de faire pousser ses branches. En niant les liens entre différents domaines de recherche, le gouvernement américain va créer un écosystème déséquilibré de recherche scientifique où certains thèmes sont mieux soutenus que d’autres. Les chercheurs qui travaillent sur des sujets « marginalisés » vont probablement songer à partir ailleurs où ils trouveront davantage de soutien financier et où leurs travaux sont mieux valorisés. Cette situation finira par jouer un mauvais tour au leadership américain dans les découvertes scientifiques.

Le repérage des thèmes de recherches sensibles pour les interdire s’ajoute à la coupe budgétaire pour contrer les avancées scientifiques américaines. Il a été révélé que les agents du NSF et du NIH sont ordonnés de comparer le titre, le résumé et la description des propositions de projets de recherche qui leur sont soumis à une liste de 197 mots sensibles fixée par l’administration Trump (Lee, 2025). L’objectif est de vérifier si ces propositions contiennent du vocabulaire interdit par l’exécutif. Si oui, le NSF et le NIH marquent le projet concerné comme problématique, et peuvent demander à son porteur de le modifier voire de le suspendre entièrement. Sur cette liste figurent des termes comme : « diversity », « equal opportunity», « equitable », « ethnicity », « excluded », « exclusion », « female », « gender », « hispanic minority », « all inclusive » (Yourish et al., 2025). Cette censure aura pour effet d’handicaper les travaux de recherche en cours et à venir. Les porteurs de projets jugés problématiques seront pénalisés. Leurs doctorants le seront également : avec leur fonds de recherche suspendu, les chercheurs titulaires ne pourront plus payer les doctorants dans leur équipe. Enfin, les universitaires qui envisagent de postuler aux fonds de recherche du NSF ou du NIH doivent être attentifs à chaque mot dans leur projet proposé. Les candidats sont donc désormais en concurrence non seulement sur la qualité et l’originalité du projet, mais aussi sur le « politiquement correct » de ce dernier.

Le retrait progressif de l’administration Trump du financement de la recherche scientifique pourrait fragiliser la position des États-Unis dans cette compétition. Certains signes précurseurs de ce déclin commencent déjà à émerger. Le sondage publié fin mars par Nature et réalisé auprès de plus de 1600 personnes montre que plus de 75% des scientifiques enquêtés songent à quitter les Etats-Unis, en particulier les étudiants en master de recherche ou en doctorat (France24, 2025). Jason Stanley, Professeur de philosophie de l’Université Yale et qui est parti au Canada, a déclaré que les Etats-Unis sont devenus « un pays autoritaire » (France24, 2025). La fuite des cerveaux, encore jamais observée aux Etats-Unis, se poursuivra probablement sans changement des pratiques actuelles. Le Canada et les pays européens, qui annoncent des politiques attractives pour accueillir des talents qui partent des Etats-Unis, pourraient être les bénéficiaires de cet exode américain.

La réorientation des politiques publiques concernant la recherche scientifique aux Etats-Unis pourrait également profiter à la Chine, où le soutien gouvernemental à la recherche en sciences dures se maintient, lui bénéficiant à deux égards. Premièrement, la Chine est confrontée à de multiples défis intérieurs (e.g., l’urbanisation accélérée, la surcapacité de production) comme extérieurs (e.g., la rivalité sino-américaine accrue, l’écart croissant entre le « hard power » et le « soft power » du pays). En tant que technologie générale, l’IA fournit à la Chine une « solution élégante » lui permettant de relever ces défis simultanément et d’acquérir rapidement une position de force dans le jeu géopolitique en Asie-Pacifique (Ma, 2018: 11). Deuxièmement, les mesures prises par Trump brisent la confiance du monde académique américain envers le gouvernement fédéral. Même si les Etats-Unis changent de président après Trump, la nouvelle équipe qui lui succédera aura du mal à faire (re)venir des chercheurs talentueux, toute crédibilité des promesses du gouvernement fédéral ayant été rompue. Le contraste entre la Chine et les Etats-Unis deviendra saisissant : la Chine, certes autoritaire, pourrait avoir davantage de chances que les Etats-Unis, pays démocratique mais inconstant dans sa prise de décisions, d’attirer des talents de haut niveau grâce à ses financements.

  1. Le contrôle de l’information : obstacle vers une IAG chinoise performante

Malgré les avantages compétitifs que les récentes politiques du gouvernement américain pourront générer au profit de la Chine, cette dernière a des obstacles plus ou moins structurels qui nuisent à sa poursuite de la prouesse technologique. La circulation de l’information en Chine n’est pas libre. Pour des raisons politiques, le gouvernement chinois a commencé à construire le Great Firewall (ci-après GFW) à partir de 1998 pour le rendre opérationnel en 2003. Le GFW, un projet national de filtrage d’information qui interdit aux Chinois de consulter des sites d’informations hostiles à la Chine, limite leurs opportunités de s’informer sur le monde extérieur (Negro, 2017). Combiné avec la censure à l’intérieur du pays et appliqué par des modérateurs financés par les autorités chinoises (Han, 2015), le GFW fabrique un « monde biaisé » ou un « monde truqué » où les citoyens n’ont accès qu’à des informations validées par le gouvernement. Le GFW n’est pourtant pas étanche. Le contrôle d’information est une taxe, et non pas une interdiction des informations : ceux qui peuvent s’acheter un VPN performant réussissent à surmonter le GFW et à avoir un accès libre aux informations (Roberts, 2018). Les autocrates sécurisent leur pouvoir moyennant deux méthodes : la répression et la loyauté (Wintrobe, 1997: 334). Le fait que le gouvernement chinois laisse volontairement des failles dans son contrôle d’information, incarné par le GFW en l’occurrence, s’explique par la nécessité d’huiler la gouvernance autoritaire, sous peine de se rendre impopulaire aux yeux des gouvernés.

Le GFW a aussi produit certains résultats positifs. Il a protégé les populations mineures contre des contenus pornographiques. Il a également endigué le dumping culturel que les entreprises américaines pratiquent vis-à-vis de la Chine (Negro, 2017). De plus, le GFW constitue une couche de protection pour les firmes numériques chinoises. En refusant l’implantation des GAFAM en Chine à partir de la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pu laisser suffisamment de temps aux firmes chinoises de se développer pour devenir des champions nationaux (Ma, 2024b). En travaillant dans un contexte moins concurrentiel, les firmes chinoises n’ont pas à se soucier d’être dévorées par les géants américains. Elles ont pu progressivement développer les équivalents des produits et services que les firmes américaines fournissent aux Etats-Unis, en Europe et comme ailleurs dans le monde.

La fonction protectrice du GFW devient néanmoins obsolète, voire nuisible, à l’heure actuelle, puisque les avantages des firmes numériques dans la course mondiale autour de l’IAG s’obtiennent à travers la collecte de données : les firmes capables de glaner des données de qualités auront un avantage décisif. Le GFW limite la diversité des sources de données auxquelles les firmes chinoises peuvent accéder, ce qui les désavantagera par rapport aux firmes américaines. Si l’objectif ultime d’entraîner l’IAG est de faire en sorte que sa capacité de raisonnement soit aussi puissante que les humains, les données dont l’IAG est nourrie doivent impérativement être complètes. En d’autres termes, il importe que l’IAG en sache autant voire plus que l’homme pour pouvoir mieux servir ce dernier. Des carences de données qui portent sur des sujets non-désirables pour le gouvernement chinois finiront par former des LLMs défectueux dès leur naissance.

Le 10 juillet 2023, le Cyberspace Administration of China (CAC), régulateur en chef de l’Internet chinois depuis 2014, a publié la Régulation provisoire des services d’IAG. Dans ce document, les intentions du gouvernement chinois de restreindre l’usage de l’IAG pour des considérations politiques sont évidentes. L’article 5 stipule que les organisations et les individus sont responsables des contenus qu’ils génèrent à l’aide de l’IAG. L’article 4 précise également que les résultats produits par l’IAG doivent être conformes aux valeurs socialistes chinoises. Ils ne doivent pas inciter à renverser le socialisme, à propager le terrorisme, ou à menacer l’unité nationale.  Enfin, l’article 7 précise que les fournisseurs de services d’IAG doivent s’assurer de la légalité de ceux-ci et de respecter, entre autres, les droits de propriété intellectuelle des parties concernées, la protection des données personnelles des citoyens, ainsi que les lois sur la cybersécurité et la sécurité des données (CAC, 2023).

Depuis la mise en service de DeepSeek-R1 le 20 janvier 2025, des plaintes ont émergé concernant les réponses biaisées que le robot conversationnel chinois donne sur des dirigeants chinois ou des événements historiques politiquement sensibles en Chine. DeepSeek évite d’aborder des sujets sensibles sur l’Empire du Milieu, et la qualité de ses réponses est moins bonne que ChatGPT. L’ethnographie en ligne de l’auteure, effectuée fin mai 2025, a confirmé ces plaintes[2]. L’auteure a tout d’abord demandé à DeepSeek, en chinois, ce qu’il pense du président chinois Xi Jinping. Sa réponse est très élogieuse et ne contient aucun élément négatif. Elle évoque de multiples accomplissements : la réduction de la pauvreté dans des régions reculées, l’initiative One Belt One Road, la modernisation de la défense chinoise, et l’amélioration de la position chinoise sur la scène internationale. Cependant, quand l’auteure lui a posé la même question en anglais, la réponse de DeepSeek est très laconique : « Sorry, that’s beyond my current scope. Let’s talk about something else ». Par contre, quand l’auteure pose la même question à ChatGPT, en chinois puis en anglais, sa réponse est relativement équilibrée, contenant à la fois des évaluations positives et négatives.

Quand questionné sur d’autres sujets sensibles que les dirigeants chinois, DeepSeek semble être d’accord pour répondre de manière objective. Selon le témoignage des utilisateurs qui demandent à DeepSeek de parler du travail forcé au Xinjiang, le robot conversationnel se prête à donner une longue réponse en mentionnant les termes comme « camps de rééducation » ou « sanctions occidentales ». Cependant, quelques secondes plus tard, la réponse s’efface toute seule et DeepSeek demande aux utilisateurs de parler d’autre chose, comme s’il se souvenait soudainement de son obligation de respecter les lois et régulations chinoises sur la modération de contenus en tant qu’agent conversationnel chinois (Franceinfo, 2025). Il peut en être déduit que l’entraînement de DeepSeek doit se baser sur des informations complètes, y compris celles qui critiquent la Chine. Sans cela, on ne peut pas expliquer sa performance étonnante dans le benchmark mathématique AIME 2024 : DeepSeek R1 y a obtenu un score de 79,8% et OpenAI o1 79,2% ; dans le benchmark MATH-500, DeepSeek R1 a obtenu un score de 97,3% et OpenAI o1 96,4% (Wedemain, 2025). Cependant, la firme chinoise doit avoir paramétré les résultats générés pour que le robot reste silencieux sur des sujets politiquement sensibles en Chine, même s’il connaît la réponse. Ce genre de traitements nuit à la qualité des réponses, ainsi qu’à la réputation de l’entreprise chinoise. Ce « handicap by design » pourrait porter atteinte à la compétitivité de DeepSeek en amenant les utilisateurs à privilégier des robots conversationnels qui sont prêts à discuter de ces sujets.

Conclusion

Plus l’IAG dévoile son potentiel stratégique d’influencer la compétition géopolitique, plus les autorités (supra)nationales s’y investissent, dans l’espoir d’atteindre une souveraineté numérique totale. Cet article analyse la géopolitique et la géopolitisation de l’IAG, explorant les atouts et les faiblesses de la Chine d’imposer un leadership mondial dans ce secteur stratégique. Concernant les avantages, la Chine s’appuie sur la capacité d’innovation de ses firmes technologiques. Par rapport aux Etats-Unis, la Chine a pris du retard dans la recherche et le développement de l’IAG, faute de puces spécialisées performantes. Néanmoins, les firmes chinoises comme DeepSeek ont su briser le goulot d’étranglement pour mettre au point des LLMs moins coûteux mais aussi performants que ceux d’OpenAI. La chute libre de la valeur boursière des grandes entreprises de puces spécialisés et de semiconducteurs (chute de 17% pour Nvidia et Broadcom, de 13% pour Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, de 28% pour Vistra, de 12% pour Micron Technology, de 22% pour Arista, et de 6% pour ASML (voir thepaper.cn, 2025) suite à l’arrivée de DeepSeek-R1 atteste du profond désarroi du monde numérique face au progrès chinois.

En dehors de DeepSeek, d’autres entreprises chinoises ont également fait des avancées spectaculaires dans l’entraînement de LLMs dont la performance s’approche de jour en jour de celle de leurs concurrents américains. Les accomplissements d’entreprises chinoises ont des implications géopolitiques importantes. Elles s’inscrivent dans les efforts des économies émergentes de réaliser leur souveraineté numérique dans le contexte actuel marqué par leur dépendance des économies avancées en termes de fourniture d’infrastructure d’IA. De ce fait, elles contribuent à générer des effets de nivellement entre ces deux groupes de pays, affaiblissant la capacité de certains États industrialisés de se servir de leur position de force pour rétrécir le Lebensraum des pays du Sud mondial. La Chine n’est pas le seul pays à essayer de se frayer un chemin alternatif à celui emprunté par les Etats-Unis. L’Inde l’a déjà fait avec India Stack, un projet emblématique de Narenda Modi mis en avant en 2009 et qui a été commencé par la construction de l’identité numérique (Aadhaar) de 1.3 milliard d’habitants. Les Indiens, y compris ceux qui habitent dans des régions reculées, peuvent « accéder à un large éventail d’opérations par l’intermédiaire de plateformes de paiement qui reposaient sur Aadhaar » (Sanchez-Cacicedo, 2024). Vu le coût faible et les multiples bénéfices de la DPI, cette dernière s’est répandue dans une dizaine de pays du Sud, y compris Antigua-et-Barbuda, Trinité-et-Tobago, Sierra Leone, Suriname, Arménie, Papua-Nouvelle-Guinée (Adhikari, 2023).

Ainsi, la Chine fait face à de multiples défis pour assurer le développement à long terme de son IAG. Le contrôle d’informations pose problème à l’amélioration continue de la performance des LLMs chinois. Comme l’ethnographie en ligne de l’auteure en mai 2025 le montre, depuis sa mise en service au début de cette année, DeepSeek évite toujours de répondre aux questions jugées politiquement sensibles en Chine. Cette situation persistera aussi longtemps que le gouvernement chinois poursuivra le contrôle d’internet, nuisant ainsi à la construction du soft power chinois et empêchant le gouvernement de bâtir son leadership mondial. La régulation de l’IAG chinoise s’inscrit donc dans la continuité de la régulation du secteur numérique, au sens où le gouvernement mobilise dans tous les deux cas une approche préemptive pour endiguer des risques. Alors que cette méthode sert à assurer la stabilité sociale du pays, cette stratégie ne permettra cependant pas d’accumuler des avantages géopolitiques à long terme.

Références

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Wintrobe, R. (1997). The Political Economy of Dictatorship. New York: Cambridge University Press.

Yang, X. (2022). Aestheticizing Labor: The Construction of the “Good China Story” in Li Ziqi’s Videos. Chinese Literature and Thought Today, 53(3-4): 30-37.

Yang, Z. (2023, 22 mars). The bearable mediocrity of Baidu’s ChatGPT competitor. MIT Technology Review.   https://www.technologyreview.com/2023/03/22/1070154/baidu-ernie-bot-chatgpt-reputation/ (consulté le 1 juin 2025).

Yourish, K.; A. Daniel; S. Datar; I. White et al. (2025, 7 mars). These Words Are Disappearing in the New Trump Administration. The New York Times, https://www.nytimes.com/interactive/2025/03/07/us/trump-federal-agencies-websites-words-dei.html?unlocked_article_code=1.2E4.53XY.1m0NVQ_fg5Ls&smid=url-share (consulté le 1 juin 2025).

[1] Y compris DeepSeek-R1, DeepSeek-V3-0324, DeepSeek-Prover-V2-671B, et DeepSeek-R3

[2] L’auteure a effectué cette démarche pour comparer les réponses sur des sujets sensibles. Bien que l’ethnographie en ligne dans cet article soit exploratoire et limitée à un petit nombre d’interactions, elle permet de repérer certains mécanismes d’auto-censure automatisée.

Recension. Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques.

Regards géopolitiques 11(2)

Frédéric Lasserre et Pauline Pic (2025). Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu.

Ce livre, 27ème opus d’une collection conçue pour présenter des thématiques transnationales sous l’angle d’enjeux géopolitique (ces thématiques étant des plus traditionnelles aux plus inattendues) d’une manière accessible par le grand public sans pour autant tomber dans la facilité, se consacre à la question des détroits. Intuitivement, rien de plus légitime puisqu’un détroit représente pour l’esprit humain l’archétype d’un espace géographiquement contraint et politiquement sensible, les territoires s’approchant sans se toucher tout en étant liés (l’étymologie latine offre d’ailleurs deux possibilités, districtus « empêché, enchaîné » participe passé du verbe distringere, « lier d’un côté et de l’autre ».

Les auteurs, dont l’expertise sur les questions de géopolitique est reconnue, ont choisi de structurer le livre en trois grands chapitres qui forment une problématique intéressante et dialectique. Le détroit y est d’abord abordé comme un espace géographique, avec ses aspects juridiques. Ensuite, le détroit est abordé du point de vue de ses impacts politiques, commerciaux et stratégique. Enfin, les auteurs dépassent les deux premiers chapitres en se penchant sur les alternatives et possibilités de contournement.

L’ensemble est remarquablement bien structuré et problématisé, le lecteur est guidé ; il sait d’où il vient, où il se trouve dans le raisonnement, et où il va – d’où un confort de lecture certain, même si la légèreté du style s’en ressent parfois un peu. Au moins le lecteur distrait est-il ramené rapidement dans les rails du raisonnement.

La première partie pose le problème en termes de géographie physique d’une manière intéressante et relativement innovante, en ce qu’elle élargit le sujet aux canaux, considérés comme des détroits artificiels, de fabrication humaine. Cela permet d’inclure dans le sujet les isthmes de Suez et de Panama avec les enjeux cruciaux pour le commerce mondial que ces goulots d’étranglement stratégiques représentent. La conséquence logique est que le groupe étudié devient hétérogène et nécessite un effort de classification, ce dont les auteurs ne manquent pas de s’acquitter. Les aspects juridiques du sujet sont abordés dans cette partie du livre et ne manquent pas d’intérêt, notamment pour tout ce qui touche à la liberté de circulation sur les mers, exigence cardinale des puissances maritimes, et aux questions parfois déroutantes pour le profane des eaux territoriales souveraines ou de la notion de « passage inoffensif ». Dans ce chapitre sont également mentionnés les aspects « transversaux » des détroits, problématiques entre puissances riveraines, différenciés des aspects « longitudinaux » c’est-à-dire relevant du transit maritime par les détroits.

La deuxième partie, très bien documentée, analyse les contraintes que les détroits imposent à la vie économique à travers leur impact sur le commerce maritime, en tenant compte de l’explosion du volume transporté par mer, lié à la mondialisation, et des contraintes physiques et techniques des différents détroits. Dans un second temps, les auteurs décrivent le rôle stratégique que les détroits acquièrent, du fait de leur existence même. Les stratégies militaires des états (riverains ou puissances régionales dépendantes pour leur commerce), sont mentionnées, qu’elles soient offensives ou défensives, pour s’assurer le contrôle ou au contraire l’interdiction de ces lieux essentiels. Les données techniques et économiques de ce chapitre sont judicieusement choisies et enrichissent réellement la connaissance du sujet.

La troisième partie de l’ouvrage tente de dépasser la question en examinant les possibilités de contournement des détroits par d’autres points de passage, qu’ils soient maritimes ou terrestres, Les auteurs rappellent d’abord la vulnérabilité des détroits et canaux aux phénomènes naturels et humains, et recensent ensuite les possibilités de contournement maritime, de percement de nouvelles voie, et de « ponts terrestres ». Leur analyse critique montre  le relatif manque de succès économique de ces stratégies de contournement pour ce qui relève du trafic de transit.

Les auteurs concluent, malgré quelques nuances, sur le caractère durablement  crucial des détroits pour le trafic maritime, et notamment sur le caractère essentiel de la liberté de transit pour la vie économique mondiale.

Il va de soi que, avec un format aussi restreint (178 pages), les auteurs ont dû faire des choix éditoriaux et que le livre comporte quelques angles morts qu’un lecteur pluridisciplinaire aurait aimé voir aborder.

Les rappels historiques sont un peu sommaires, et auraient mérité qu’on s’y attarde, tant ils ont eu un impact sur nos représentation politiques du sujet. Pour prendre quelques exemples, on aurait aimé en lire plus sur les efforts de Néron pour creuser un canal à travers l’isthme de Corinthe, sur la perception dans l’Antiquité des colonnes d’Hercule ou des rochers de Charybde et Scylla et enfin sur une forteresse contrôlant les Dardanelles qui connut à l’âge du bronze un destin tragique : Canakkale, plus connue sous son nom homérique de Troie. Plus récemment, le Pas de Calais de la guerre de cent ans à 1940 a joué un tel rôle dans les imaginaires français et britanniques aussi bien que dans les conflits qu’une mention plus détaillée aurait été la bienvenue. Pour citer une célèbre « une » de la presse britannique dans les années 1930, « Fog on the Channel – Continent isolated ».

Un autre sujet peu abordé concerne le lien, forcé ou accepté, créé par le détroit entre ses deux rives, ce que les riverains en font et quelles représentations se sont créées. Le Bosphore, la ville européenne d’Istamboul, Gibraltar aussi, sont devenues des représentations, des mythes même, de l’extrémité du continent Européen, et de sa finitude. Au-delà commence un autre monde, dont Tanger est un des symboles.

Dans le même ordre d’idées, aurait pu être plus développé l’impact des détroits en tant que points de contact sur le limes de l’espace européen, sur la question migratoire, que ce soit Gibraltar, le Bosphore ou le Pas de Calais. Cet aspect de la question a un impact fort sur les politiques migratoires européennes et sur le droit d’asile. Les stratégies de contournement auraient également pu faire l’objet d’une analyse, tant la Méditerranée et ses différentes routes migratoires est devenue au XXIème siècle une sorte de méta-détroit.

Au final, le livre résonne remarquablement avec les tensions et crises d’aujourd’hui et probablement de demain, pour lesquelles il constitue un utile outil de décryptage.

Une bibliographie très fournie complète l’ouvrage, même si l’on regrette l’absence d’un index thématique des sujets et des noms.

Jérôme Le Roy
Juin 2025

Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

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[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.

Éditorial – Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques

Regards géopolitiques 11(2)

Du 29 avril au 4 mai 2025, s’est tenu le 8ᵉ Sommet Digital Chine, événement majeur de la cyberéconomie chinoise, où des accords pour 455 projets ont été signés, totalisant un investissement record d’environ 31,5 milliards USD (China Daily, 2025). Cette rencontre est notamment l’occasion d’observer les secteurs cyber stratégiques pour la Chine : intelligence artificielle, robotique, ou encore cloud computing. Depuis 2017, la Chine a en effet profondément transformé son architecture numérique, consolidant un modèle de cybersouveraineté fondé sur le contrôle politique, l’indépendance technologique et l’exportation de ses normes. Sur le plan juridique, elle a adopté un ensemble de lois structurantes : Cybersecurity Law (2017), Data Security Law (2021), Personal Information Protection Law (2021), qui encadrent strictement la circulation des données (Creemers, 2022). Le pouvoir central a également repris la main sur les grands groupes technologiques nationaux, en imposant la transparence algorithmique et en infligeant des amendes records. Cette recentralisation s’accompagne d’importants efforts pour l’autosuffisance dans les secteurs critiques comme les semi-conducteurs, soutenus par des investissements massifs et des restrictions à l’export de métaux stratégiques. Enfin, la Chine étend son modèle de gouvernance cyber à travers les partenariats des Nouvelles Routes de la soie numériques, exportant son expertise en surveillance, ses standards techniques et son approche autoritaire du cyberespace.

A la fois ambition économique et stratégie d’État, la cyber souveraineté se présente donc désormais comme un outil de puissance permettant de redéfinir des équilibres géopolitiques. La Chine s’impose en leader des technologies d’avenir tout en diversifiant ses priorités. Ces orientations s’inscrivent dans une stratégie à long terme et reposent sur six axes majeurs : la construction d’infrastructures numériques, la sécurisation des réseaux et des infrastructures critiques, le développement d’une économie numérique domestique, la promotion d’un modèle souverain de gouvernance d’internet, l’autonomie technologique et enfin l’extension de son influence dans le cyberespace mondial (Cyberspace Administration of China, 2016). Sur la scène internationale mais aussi pour la Chine elle-même, ces transformations interrogent les équilibres et rapports de force géopolitiques.

Dans ce contexte, il est crucial de mieux comprendre les implications de cette nouvelle ère numérique. C’est l’objectif de ce numéro spécial, « Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques ».  À travers les différents articles, ce numéro vise à problématiser la montée en puissance numérique de la Chine comme un processus à la fois stratégique, idéologique et territorial, dont les effets ne se limitent pas aux seuls rapports de force globaux, mais touchent aussi aux formes mêmes de gouvernance, de coopération et de souveraineté.

Edgar Su/Reuters, https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20240326-ce-que-l-on-sait-des-cyberattaques-attribu%C3%A9es-%C3%A0-la-chine-par-des-pays-occidentaux

Marie Hiliquin

Marie Hiliquin est docteure en géographie, aménagement de l’espace et urbanisme. Elle est actuellement postdoctorante à IRSEM Europe où elle mène des recherches sur la stratégie chinoise en Eurasie à travers les nouvelles routes de la soie.

Références

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Cyberspace Administration of China, (2016) “国家网络空间安全战略”,  [Stratégie nationale de sécurité du cyberespace].

Recension: Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS.

Regards géopolitiques 11(1), 2025

 

Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS, 139 p.

Yann Alix est Senior Manager chez Abington Advisory et Délégué Général de la Fondation SEFACIL. Il a créé et dirigé les collections Les Océanides et Afrique Atlantique aux Éditions EMS. Titulaire d’un doctorat en géographie des transports de l’Université Concordia et de l’Université de Caen, il a publié une quinzaine d’ouvrages sur les secteurs maritime, portuaire et logistique. Il s’intéresse à la géopolitique ; et tisse des liens entre ces secteurs, les territoires et les rivalités de pouvoir qui les concernent. Il est une voix francophone importante oeuvrant à la jonction de la consultation et du monde de la recherche.

Son tome deux des Histoires courtes maritimes et portuaires offre un panorama des enjeux africains d’aujourd’hui et de demain. L’ambition d’Alix est d’aider les décideurs, les investisseurs, les opérateurs et les chercheurs à penser le développement portuaire d’une Afrique aspirant à la prospérité, à l’efficacité et à l’inclusion. Le postulat de l’auteur est que la compréhension des dynamiques continentales est cruciale, puisque l’Afrique joue un rôle grandissant au sein du « Sud global ». Avec des projections démographiques s’élevant à 2,4 milliards d’Africains en 2050, il n’est pas trop d’affirmer que l’avenir du continent est inséparable de celui de l’humanité. La thèse qu’il défend est que le développement durable africain passe par des liaisons maritimes stratégiques, des ports efficaces, des réseaux logistiques optimisés et une vision panafricaine permettant les collaborations.

Au fil des pages, l’auteur décrit les potentiels et spécificités. L’Afrique, nous dit Alix, possède un littoral de 26 000 km. Sa géographie littorale contrastée est à coupler à sa géographie insulaire et archipélagique pour mesurer le potentiel maritime, portuaire et logistique des États africains. Si certains sont favorisés géographiquement – Maroc, Égypte, Afrique du Sud –, car situés aux coins du continent ou à des points de passage des grandes routes maritimes ; d’autres sont enclavés et dépendants de leurs voisins – l’Éthiopie. Dans un cas comme dans l’autre, les géographies africaines demeurent à mailler à de grandes infrastructures pour créer les connexions nécessaires au repositionnement international, à une libération des marchandises captives dans les hinterlands et à une plus grande efficacité. Le fait significatif est que, pour ces États, le secteur maritime, portuaire et logistique est central ; et les aménagements et infrastructures reliés représentent des conditions de développement.

La difficulté pointée par l’auteur est que les pays littoraux ne disposent souvent que d’une seule ville portuaire, agissant comme tête de pont internationale. Celle-ci concentre le pouvoir politique, administratif et économique. À peu de choses près, les villes portuaires subsahariennes possèdent des histoires comparables. De longue date, les flux y convergent. L’absence de cohérence spatiale reflète l’absence de planification historique. Le résultat en est des situations portuaires complexes et de la congestion : Abidjan ; Mombasa ; Douala. Le nouveau port de Lekki, au Nigéria, vise précisément à désengorger les installations de Tin-Can/Apapa/Lagos. Après des années à travailler sur les cas africains, Alix remarque que la modernisation des infrastructures portuaires et des aménagements urbains exige de repenser la question de la fluidité logistique à l’aune des nouvelles capacités technologiques/intelligentes. Selon lui, l’espace littoral métropolitain est à mieux organiser. La spécialisation passe par la création de clusters. Pour laisser la place à de nouveaux terminaux, des concessions portuaires doivent être renégociées. Ici ou là, des colonnes d’eau suffisantes à l’accueil des grands navires sont indispensables pour maximiser les économies d’échelle. Pour ce faire, des visions et des documents de planification sont nécessaires.

Alors que ces données générales sont connues des géographes africanistes et/ou maritimistes, peu de travaux traitent du fait que l’intégration aux circuits mondiaux s’avère aussi importante que le développement des échanges interafricains. C’est là une grande qualité de l’ouvrage que d’aborder cette double problématique : l’intégration et le développement supposent un état d’esprit centré sur la recherche d’équilibre, la diversification économique et l’amélioration des productivités manufacturières et industrielles.

Ainsi, les partenariats public-privé peuvent être un outil d’équilibrage des engagements dans le financement des grands projets, soutient Alix. Ceux-ci peuvent : augmenter les ressources disponibles ; combiner les atouts des secteurs ; accélérer la mise en place des grands équipements ; aider à l’évaluation de la dimension financière des projets ; faire jouer la concurrence porteuse de bonnes pratiques ; améliorer la transparence. Au préalable, précise-t-il, les PPP supposent la préparation des États, par une pré-identification des projets stratégiques et des points contractuels à défendre, par exemple le report des risques de construction sur la partie privée ou la performance de long terme des terminaux. D’ailleurs, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque Mondiale (BM) et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) encouragent les États africains à financer leurs grands travaux en recourant à ces outils. La Chine utilise aussi les PPP dans sa quête d’influence internationale. Par des négociations bilatérales entourant la Belt and Road Initiative, la Chine participe à la création d’un terrain d’expérimentation de l’émergence aux côtés d’États africains qui n’ont pas toujours les moyens de financer des travaux infrastructurels.

Encore aujourd’hui, plusieurs nations africaines dépendent d’une ressource naturelle principale : minière ; énergétique ; etc. Le manque de diversification économique est une tendance lourde. Les produits africains sont peu ou pas transformés et exposés à la volatilité des marchés. Cette situation se répercute sur le niveau de conteneurisation. Au total, moins de 5 % des manutentions globales sont africaines, mentionne Alix ! Cette situation est un indicateur du faible niveau de production manufacturière et industrielle ; mais aussi des difficultés d’inclusion aux réseaux mondialisés. Dans le futur, il est probable que la diversification économique et l’intégration soient facilitées par l’intensification des échanges et la spécialisation résultant de l’entrée en vigueur (2021) de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Bien que pour le moment le bilan de la ZLECAF demeure mitigé, nuance Alix, les zones portuaires peuvent devenir des laboratoires de l’intégration panafricaine et de la durabilité littorale et métropolitaine, en contribuant notamment à la construction d’un réseau maritime à courte distance et à des synergies avec les zones industrielles et logistiques.

Pour le moment, les nations aux géographies avantageuses et aux installations portuaires les plus récentes tendent à être celles qui sont les mieux connectées et conteneurisées. Ce sont elles qui importent/exportent le plus. Tanger Med fait ici figure de modèle. En une décennie, le port est devenu le premier port conteneurisé d’Afrique et de Méditerranée, avec 7,59 millions de manutentions en 2022. Avec une stratégie axée sur la captation des flux traversant le détroit de Gibraltar et la connexion avec les marchés ouest- et centre-africains le port s’est attiré de beaux succès. D’autres ports sont également à surveiller : Port-Saïd ; Durban ; Pointe-Noire ; Lomé.

De tous les cas traités, celui du Djibouti retient l’attention. Située près du canal de Suez, l’interface portuaire djiboutienne est cruciale pour les habitants de la Corne d’Or ; mais aussi pour les contingents militaires situés dans le pays. Djibouti fait figure de carrefour géopolitique/géostratégique. Le pays permet la rencontre d’intérêts africains, arabiques, européens, américains et asiatiques. C’est aussi le centre de la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. La fonction portuaire y possède un rôle à de multiples échelles, tout spécialement de gateway pour l’Éthiopie enclavée. La France y a une base et 1500 militaires. Cette présence lui permet un rayonnement sur Suez, la mer de Chine et le Pacifique. La Chine s’y projette également avec une base équivalente. Sa présence se fait sentir par des investissements dans les transports, avec par exemple la réhabilitation de la ligne ferroviaire Djibouti-Addis-Abeda (près d’un demi-milliard US).

Les territoires insulaires et archipélagiques africains sont aussi abordés : Comores ; Madagascar ; îles Maurice ; Seychelles. Hétérogènes, dépendants et peu interconnectés, ceux-ci peinent à capter les flux passant par l’océan Indien. La route maritime Singapour-Durban passe au sud de la plupart de ces îles ; mais il demeure difficile de s’y raccrocher afin de sortir de la marge économique. Seuls Maurice et la Réunion sont bien positionnés. En ces circonstances, l’innovation est de mise. Dans le futur, l’Afrique pourra peut-être apprendre de ces laboratoires singuliers et ouverts sur l’Indo-Pacifique.

De notre point de vue,le livre représente une contribution originale et en phase avec les dernières transformations du terrain. Il éclaire le lecteur sur certains enjeux maritimes, portuaires et logistiques et sur certaines stratégies d’aménagement et de développement. Ouvrage court, introductif et complémentaire au tome 1 – déjà recensé dans un numéro précédent –, il peut être présenté comme un outil pédagogique et/ou de vulgarisation.

Le lecteur gagnera à lire les chapitres 2, 6, 7, 8, 9 et les contributions spéciales # 1 et 2, portant respectivement sur la structuration des échanges internationaux, les ports secs, la transition portuaire durable et l’émergence du port de San Pedro. En somme, un ouvrage stimulant, qui intéressera les universitaires et les étudiants en géopolitique, gestion des ressources maritimes, aménagement du territoire et développement régional. Il pourra aussi intéresser des journalistes, des fonctionnaires, des diplomates et des acteurs des milieux de pratique.

Nicolas Paquet
Doctorant
École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional (ÉSAD)
Également étudiant au microprogramme de deuxième cycle en administration des affaires/gestion stratégique de projets
Membre étudiant du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD)
Membre étudiant du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG)
Ex-stagiaire doctoral au Port de Québec
Université Laval
Québec, Canada

Nicolas se spécialise sur les questions maritimes, portuaires et logistiques. Sa thèse porte sur l’aménagement et le développement des zones portuaires canadiennes au XXIe siècle, en prêtant une attention toute particulière au cas de Québec.