Recension. Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier.

Recension

Laure Murat (2025). Toutes les époques sont dégueulasses. Ré(é)crire, sensibiliser, contextualiser. Paris, Verdier

 

Voici un petit essai d’une soixantaine de pages, synthèse de plusieurs conférences de l’autrice, qui arrive à point nommé sur un sujet très actuel et politiquement extrêmement sensible : la « cancel culture » que l’on peut traduire imparfaitement en français par « culture de l’effacement »et son application au champ de la littérature.

Pour citer un personnage célèbre de John Le Carré, le maître-espion paranoïaque George Smiley, « L’actualité est toujours suspecte[1] » et un questionnement sur les motivations de l’autrice, et sur son possible positionnement idéologique, se fait jour immédiatement. S’agit-il d’un nouveau pamphlet sur le sujet ou bien l’essai prétend-il à une forme d’objectivité ? Face à un tel sujet, le recenseur a lui, vis-à-vis de ses lecteurs, une exigence toute particulière d’impartialité et fera de son mieux, même si l’absence totale de tout biais de lecture dans ce domaine est clairement un vœu pieux.

L’autrice, passée par le journalisme, est romancière, essayiste et professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) ce qui lui a fourni un poste d’observation privilégié sur les mouvements de société de ce premier quart de XXIème siècle.

Précisons que l’essai est écrit en « écriture inclusive », ce qui constitue en soi une prise de position. Pour mémoire, l’Académie Française a dès 2017 condamné l’usage de cette forme grammaticale ; la légalité de son interdiction dans les textes administratifs français a été confirmée en 2024 par le Conseil d’Etat, même si son utilisation à titre privé reste légale. Le recenseur préfère s’en tenir prudemment à la langue française traditionnelle.

Le lecteur est parfois un peu perdu par la structure de l’ouvrage qui suit un plan peu structuré (le fait que l’essai est une concaténation de plusieurs conférences est visible et on aurait été en droit d’espérer une reprise un peu plus substantielle du texte), avec des retours sur des sujets qui déroutent parfois – mais on se rattrape vite, aidé par un style vif et percutant, d’une lecture agréable.

L’autrice dans son introduction pose la problématique : faut-il réécrire les classiques pour ne pas offenser les sensibilités contemporaines, ou au contraire sacraliser les textes originaux. Selon elle, le débat se trouve dans une impasse et les vraies motivations recouvertes sous divers prétextes idéologiques. Elle se propose dans sa première partie d’utiliser plus précisément un échantillon de la littérature anglo-saxonne du XXème siècle : le racisme et le colonialisme d’Agatha Christie ; le sexisme et la misogynie du James Bond de Ian Fleming ; et l’antisémitisme de l’écrivain pour la jeunesse Roald Dahl.

Elle tente ensuite de clarifier le débat en faisant la différence entre la réécriture – le processus artistique de création d’une forme ou d’une vision nouvelle à partir d’un original, comme La Fontaine avec Ovide, ou Racine avec Euripide, et la récriture – processus de mise aux normes (y compris morales) d’un texte, sans intention esthétique. Force est de constater que ses arguments de manquent pas de justesse et permettent d’emblée de poser le débat en des termes plus clairs : non, le Don Carlos de Verdi d’après Schiller n’est pas une récriture mais une création artistique dont personne ne devrait chercher à contester l’authenticité… ni le talent.

Mais quand les éditeurs publient des textes remaniés d’Agatha Christie ou de Ian Fleming, ils ne sont pas dans la création artistique. L’autrice montre les incohérences du processus, les nationalités, groupes et genres n’étant pas tous traités de la même manière, et les textes modifiés de Ian Fleming pourraient toujours paraître très offensants à certains – mais alors, pourquoi ne pas aller au bout du processus de récriture ? Des incohérences analogues sont visibles pour une série de versions amendées (dès les années 1940 aux Etats-Unis) du livre à succès d’Agatha Christie, auteur prolifique de romans policiers dont l’idéologie conservatrice, raciste et coloniale n’est plus à prouver, dont le titre original de 1939 était Ten little niggers. Au premier plan de ces incohérences figure le fait de gommer le racisme de l’auteur en changeant, entre autres, le titre, tout en laissant figurer dans le livre des prises de positions racistes particulièrement ignobles de certains personnages. Mais alors, où placer le curseur ? La première solution proposée, cesser par choix personnel de lire des romans racistes ou sexistes, n’est aucunement satisfaisante car, nous dit l’autrice, « toutes les époques sont dégueulasses » et les écrits politiquement corrects que nous apprécions aujourd’hui seront certainement jugés sévèrement pas les commentateurs du siècle prochain. Tout aussi ambiguës sont les coupes et les récritures des romans pour la jeunesse de Roald Dahl : Si l’on peut au prix d’une certaine dénaturation du texte retirer les stigmatisations physiques (tel personnage est gros, petit, etc), il est impossible d’éliminer entièrement l’antisémitisme chronique de Dahl. Au moins le caviardage de ces textes a-t-il le motif louable de la protection de la jeunesse. A cet égard, la problématique de la protection de la jeunesse revient plusieurs fois de manière décousue au fil du texte et aurait mérité un chapitre à part entière.

Selon Laure Murat, l’objectif primordial des éditeurs n’est pas de moderniser ces héros de roman pour les rendre compatibles avec les codes éthiques et légaux de notre époque, mais tout simplement de les maintenir commercialisables pour continuer à en tirer de juteux profits. Cette partie de l’essai, assortie d’une charge très conventionnelle (et très française !) contre « le cynisme de l’économie néolibérale » est de loin la plus faible et la moins argumentée.

A cet égard, le recenseur souhaite  rappeler un fait peu connu mentionné par Sir Michael H. Caine (1927-2000), président du comité éditorial du célèbre Booker prize, le principal prix littéraire britannique, dans un texte de 1998[2]. Ian Fleming, ex-officier du renseignement naval et prolifique auteur de la série James Bond, atteint d’un cancer, proposa à son ami Jock Campbell (futur Lord Campbell of Eskan), directeur général du groupe industriel Booker Plc au début des années 1960, de faire don des droits d’auteur de James Bond pour créer un département littéraire dans cette société du secteur agro-alimentaire[3]. Ce qui fut fait, et les droits d’auteurs de Ian Fleming et de son héros contribuent depuis la création en 1968 du Booker prize, à récompenser le meilleur de la littérature « noble ». Cette anecdote est à méditer pour éviter les contresens historiques.

L’autrice rappelle ensuite un principe éthique qui devrait être respecté, celui de la propriété artistique du créateur d’une œuvre, qui n’est plus là pour se défendre face à ce qu’elle décrit comme le cynisme et la rapacité des éditeurs et des ayant-droit, et conclut cette première partie, en durcissant le ton, sur le caractère falsificateur, et forcément voué à l’échec, de la récriture,  avant d’ouvrir sur le vertigineux champ des possibles de ce type d’opération : De Sade à Duras en passant par Céline, que resterait-il d’authentique dans nos bibliothèques si la récriture devenait un phénomène universel ?

 

Est abordé ensuite brièvement le rôle des « lecteurs sensibles » dans la lutte contre les stéréotypes, mais rappelle, en tenant compte de ses positions en première partie, que leur rôle doit se limiter aux textes contemporains et ne pas falsifier le passé ; la question des écrits pour la jeunesse, justifiable d’exceptions, est de nouveau abordée ici. L’ensemble du sujet des publications pour la jeunesse, qui revient dans trois parties différentes du texte, aurait dû trouver ici la place d’un chapitre à part entière.

 

Restait à l’autrice d’aborder le dernier point du raisonnement, la nécessité de la contextualisation. Une vérité fondamentale sous-tend cette dernière partie : éliminer ce qui nous gêne aujourd’hui, c’est priver les opprimés de l’histoire de leur oppression[4]. Que faire ? Restituer les œuvres dans leur contexte en les dotant, au minimum, d’une préface critique et historiquement informée. Sans surprise, Laure Murat se saisit de trois célèbres albums de bandes dessinées de Hergé : Tintin aux pays des Soviets, œuvre de jeunesse profondément imparfaite et marquée par un anticommunisme naïf ; Tintin au Congo, fidèle reflet de l’idéologie raciste et coloniale de la Belgique de 1931 ; L’étoile mystérieuse, album créé pendant l’occupation de la Belgique et influencé par le Rexisme, mouvement fasciste et collaborationniste dirigé par le Nazi belge Léon Degrelle[5]. La discussion des différentes tentatives de préfaces est bien menée. Les préfaces actuelles des albums de Tintin sont historiquement au point mais, selon Laure Murat, insuffisamment critiques. Le sujet se prête en effet à discussion, tant les experts de la question ont eu tendance à « blanchir » Hergé au double motif de son génie et de l’influence de son époque[6].  Beaucoup de travail reste évidemment à faire sur le sujet, tant il est vrai qu’une lecture critique de L’étoile mystérieuse nécessite de solides connaissances historiques sur la Seconde guerre mondiale et ses mouvements politiques, pas nécessairement à portée de plus jeunes lecteurs de Tintin.

Mais alors, pourquoi l’autrice n’a-t-elle pas  mentionné également L’oreille cassée (1937), critique transparente du marchand d’armes Basile Zaharoff ou Tintin et les Picaros (1976), dénonciation au vitriol formidablement documentée des dictatures d’Amérique latine dans le contexte des coups d’état des généraux Pinochet au Chili et Videla en Argentine ? Hergé est le reflet non pas de son époque, mais de ses époques successives, et nous avons le devoir face à ce génie de la ligne claire d’instruire son histoire à décharge.

En tout état de cause, « la préface est une prise de pouvoir » qui doit donc être exercée avec discernement. Mais le parti-pris en faveur de cet effort de contextualisation est clair, et présenté comme de loin la meilleure des solutions puisque ne donnant pas lieu à trahison de l’original. Suivent une série d’études de cas de contextualisation essentiellement littéraires et artistiques abordées d’un point de vue pédagogique : comment faire de la salle de cours un lieu de dialogue critique tout en restant un lieu de bienveillance ?[7].  Ce qui est en jeu, au final, n’est rien de moins que le statut particulier de la littérature, « affranchie des contraintes morales, religieuses et idéologiques », statut qui serait selon l’autrice menacé.

Cet essai parfois un peu brouillon représente bel et bien un ouvrage nécessaire, une sorte de rapport d’étape donnant un éclairage intéressant, bien que partiel, au sujet et, si il prend tout de même parti, le fait avec intelligence et quelques nuances.

On regrettera en guise de conclusion la relative faiblesse de la perspective historique qui aurait permis de pousser le raisonnement beaucoup plus loin. En effet le plus sûr moyen de renseigner le lecteur du XXIème siècle sur la toxicité idéologique d’une œuvre, est de former les lecteurs à l’histoire, à commencer par l’histoire des totalitarismes. Les préfaces critique sont moins indispensables pour celui qui a lu Aron, Arendt et quelques autres. Au-delà de la littérature, tous les auteurs de leur époque – puisqu’elles sont toutes « dégueulasses » – de Jules César (qui prétendait que de tous les peuples de Gaule, c’étaient les Belges les plus braves) à Albert Speer (qui, en voyage en Grèce en 1938, voyait dans l’ordre dorique un art pur et dans l’ordre ionique un signe de décadence) ont un point de vue nécessairement biaisé. Imaginerait-on les « Commentaires sur la guerre des Gaules » ou « Au cœur du IIIème Reich » sans de solides préfaces critiques ? Les besoins sont immenses, et le débat continue.

 

Jérôme Le Roy
Juin 2025

[1] « Topicality is always suspect » John Le Carré, Tinker, tailor, soldier, spy, traduit en français sous le titre « la Taupe »), 1974.

[2]  Booker 30 – A celebration of 30 years of the Booker prize for fiction, Londres 1998; ISBN 0 9533921 0 4; livre non commercialisé.

[3] Une rumeur tenace place la discussion au niveau du « 19ème trou » d’une partie de golf.

[4] Néanmoins, l’autrice elle précise d’emblée qu’elle est en faveur du déplacement de certaines statues ce qui diminue la cohérence de son point de vue. Comment contextualiser l’action de Cecil Rhodes, acteur de l’histoire coloniale de l’Afrique australe, constructeur ferroviaire visionnaire et fondateur de la Rhodésie, aujourd’hui Zimbabwe, si on déplace sa statue à un endroit où personne ne peut la voir ?

[5] Léon Degrelle (1906-1994), après avoir combattu dans la Waffen-SS sur le front de l’est, a été condamné à mort par contumace à la Libération. Hergé (1907-1983) a été inquiété, brièvement suspendu de publication, puis finalement innocenté. Il a dû se justifier toute sa vie face aux accusations de dérive idéologique de certains de ses albums. De nos jours, les ayants-droits subissent encore des actions en justice de la part d’associations belgo-congolaises.

[6] Numa Sadoul, Tintin et moi, Bruxelles 1975, est sans doute le plus connu. Il est cité par l’autrice.

[7] Faut-il protéger les étudiants pour faire de la salle de classe un lieu de bienveillance ou au contraire les exposer à la cruauté du monde en tablant sur leur résilience, pour en faire des citoyens mieux informés ? Le lecteur jugera.

 

Géopolitique et géopolitisation de l’intelligence artificielle générative en Chine : Une analyse sous le prisme de la rivalité sino-américaine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Aifang Ma

Aifang Ma est chercheuse postdoctorale Boya et Maîtresse de Conférence à l’Université de Pékin. Elle est également chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris, où elle a obtenu son diplôme de doctorat en science politique en 2022. Ses intérêts de recherche comprennent la gouvernance de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Elle est l’auteure de China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy (Palgrave Macmillan, 2024).

Résumé

L’intelligence artificielle générative (IAG) est en train d’être géopolitisée : les gouvernements (supra)nationaux l’instrumentalisent au service de leurs intérêts géopolitiques. Cet article analyse ce processus de l’IAG sous le prisme de la rivalité sino-américaine. Il souligne que la Chine se sert de l’innovation de ses entreprises technologiques et des politiques publiques pour accroître ses avantages compétitifs face aux Etats-Unis.

Mots-Clés:  Intelligence artificielle générative, Géopolitisation, Rivalité, DeepSeek, Chine

Abstract

Generative artificial intelligence (GAI) is being geopoliticised: (supra)national governments instrumentalise GAI to serve their geopolitical interests. This article analyses this process from the lens of Sino-American rivalry. It highlights that China makes use of the innovation of its tech firms and favorable public policies to increase its competitive advantages vis-à-vis the United States.

Keywords: Generative artificial intelligence, Geopoliticisation, Rivalry, DeepSeek, China

Introduction

Le 30 novembre 2022, ChatGPT (Generative Pre-Trained Transformer) est mis en ligne par la société californienne Open AI. Cinq jours plus tard, le nombre de téléchargements de ChatGPT a déjà atteint un million, selon Sam Altman, le Directeur Général d’Open AI. La viralité de cette application s’explique par ses capacités analytiques exceptionnelles. Les utilisateurs, qu’ils parlent français, anglais, chinois, ou d’autres langues, ont découvert avec enthousiasme que l’application peut discuter avec eux d’une façon très “humaine”. Elle peut écrire des scripts, rédiger des articles de presse, faire de la traduction, produire une publicité accrocheuse à partir d’un texte, concevoir des logos commerciaux, faire de la programmation, modifier le style des textes sur demande, et ce, d’une exactitude et d’une cohérence étonnante. À partir de restes dans le réfrigérateur, ChatGPT peut même composer une recette.  Le 15 mars 2023, Open AI sort ChatGPT-4 qui manifeste une performance encore plus étonnante. Alors que son prédécesseur ChatGPT-3.5 ne peut qu’accepter des textes comme inputs, cette version peut accepter des textes ou des images.

ChatGPT est une intelligence artificielle générative (IAG). Comme son nom l’indique, il peut générer des textes, des images, de la musique ou des vidéos. Sa performance provient d’un processus d’entraînement basé sur une quantité gigantesque de données couvrant chaque domaine de la vie humaine. Plus les données utilisées dans l’entraînement sont importantes, plus l’IAG est capable de satisfaire ses utilisateurs. Cependant, la quantité des données n’est pas la seule condition nécessaire, car elles doivent aussi être complètes. En d’autres termes, il faudrait que l’IA sache tout, et donc aucun sujet tabou ne doit lui être interdit. Un agent conversationnel dont l’entraînement repose sur des données biaisées ou incomplètes pour assurer son « politiquement correct » finit par avoir des obstacles cognitifs et donner des réponses moins satisfaisantes, voire erronées.

  1. Big tech : pionnière de l’IAG en Chine

Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises d’IA dans le monde entier se sont ruées dans la création de leur propre agent conversationnel. Microsoft, investisseur d’Open AI, a également annoncé l’intégration de ChatGPT à son moteur de recherche Bing, entraînant une rapide réponse de ses concurrents pour pouvoir garder leur avantage dans cette course. DuckDuckGo, Google, You.com et Neeva ont ainsi sorti leur propre agent conversationnel. Google, occupant plus de 90% du marché du moteur de recherche, a mis en ligne Bard en février 2023. Le 25 février 2023, Mark Zuckerberg, président-directeur général de Meta, a annoncé la mise au point du Large Language Model Meta AI (LLama) par Facebook AI Research. Large Language Model (LLM), ou « grand modèle de langage » en français, est une forme sophistiquée d’IA, conçue pour automatiser de nombreux processus tels que la génération de textes et d’images, les prédictions, la composition de partitions musicales et la programmation. De ce fait, un LLM aide les autorités (supra)nationales à réaliser un gain considérable de productivité et d’efficacité dans les activités économiques et sociales et à accumuler des avantages compétitifs dans le jeu géopolitique. Le LLama 1 de Meta, lancé en février 2023, est un modèle d’IA qui contient 65 milliards de paramètres. Bien que ce chiffre soit inférieur à celui de ChatGPT-3,5 (175 milliards de paramètres), il s’agit d’un modèle plus performant (Leeno, 2024). En effet, ce n’est pas parce qu’un modèle contient un grand nombre de paramètres qu’il devient puissant, car plus ces derniers sont nombreux, plus la consommation d’énergie est grande au cours du calcul. Un petit modèle qui obtient les mêmes résultats qu’un grand modèle est donc finalement plus efficace que ce dernier.

Face aux conséquences incertaines et insondables de l’IAG, le 31 mars 2023, plus de mille scientifiques et d’entrepreneurs, y compris Elon Musk et Steve Wozniak, ont demandé la halte de la recherche et du développement de ChatGPT-5 pour au moins 6 mois, le temps de mieux évaluer les risques de ChatGPT-4. Néanmoins, la course mondiale sur l’IAG est bien lancée. Le potentiel de cette technologie en termes de gain de productivité est un puissant levier qui prédit déjà son application large dans quasiment tous les domaines économiques dans un proche avenir. Depuis que le Conseil d’État chinois a proclamé le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA en 2017, les entreprises chinoises sont rapidement devenues des acteurs incontournables en IA dans le monde. La synergie entre le secteur public et le secteur privé, la création d’une atmosphère sociale propice aux innovations technologiques, et les investissements colossaux de la part de l’État ont réussi à hisser la Chine à la tête de la compétition internationale dans ce domaine (Ma, 2019). Néanmoins, pour l’IAG, les entreprises chinoises sont en retard par rapport aux firmes américaines. L’écart de compétences entre Ernie Bot de Baidu et ChatGPT d’Open AI est révélateur à cet égard : Ernie Bot commet davantage d’erreurs que ChatGPT et a plus de difficultés à comprendre les questions complexes (Yang, 2023).

Pour rattraper leur retard, les entreprises chinoises ont rapidement réagi et certaines d’entre elles ont réussi à mettre en service leur LLM. En dehors d’Ernie Bot chez Baidu, d’autres LLMs ont vu le jour : Tongyi Qianwen chez Alibaba, Pangu chez Huawei, Xiaoning chez SenseTime, Hunyuan chez Tencent, et enfin Xiaobing, qui s’est séparé de Microsoft en 2020 pour devenir une firme chinoise. Baidu est parmi les premières entreprises chinoises à avoir travaillé dans l’IAG. En 2010, le groupe a créé le Service du Traitement Naturel du Langage. Le 16 mars 2023, soit le lendemain de la sortie de ChatGPT-4, Baidu a annoncé la mise au point d’Ernie Bot. Comparé avec ChatGPT, Ernie Bot a un niveau d’intelligence inférieur : si l’intelligence du premier peut être comparée à celle d’un enfant de 9 ans, le second ressemble plutôt à un nouveau-né (Thepaper, 2023). Néanmoins, cela ne peut en rien nier la capacité de raisonnement d’Ernie Bot. Le jour de sa sortie, à la demande de Robin Li, PDG de Baidu, Ernie Bot a composé un poème sophistiqué et rythmé dont chaque vers contient sept caractères chinois. Il peut produire des réponses en dialectes de la province du Sichuan, située dans le sud-ouest de la Chine. Quand Robin Li lui a demandé de faire une affiche pour le Congrès mondial sur les systèmes de transport intelligents, Ernie Bot a généré une image futuriste (Figure 1). Il a également précisé que ses compétences en dessin sont en train de s’améliorer, et que pour l’instant, il ne peut ni modifier son dessin ni l’expliquer.

Figure 1. L’affiche générée par Ernie Bot pour le Congrès mondiale sur les systèmes de transport intelligents en 2023. Source: China ITS Industry Alliance (2023)

Le 11 avril 2023, Alibaba a présenté son robot conversationnel Tongyi Qianwen. Il peut rédiger des courriers, faire des mathématiques, effectuer la programmation et convertir des textes en images. Alibaba envisage d’intégrer TongyiQianwen dans toutes ses activités commerciales. Il sera tout d’abord intégré à Ding Talk, une plateforme de communication collaborative pour les employés d’Alibaba. Il sera ensuite intégré à l’assistant vocal Tmall Genie, un haut-parleur intelligent développé par Alibaba et qui utilise le service d’assistant personnel intelligent AliGenie.

Le 10 janvier 2025 est le « moment Sputnik » du LLM chinois pour reprendre l’expression du capital-risqueur américain Marc Andreessen. C’est le jour où DeepSeek, entreprise chinoise en IAG basée à Hangzhou, a mis au jour le DeepSeek-R1 (Milmo et al., 2015). La performance de ce dernier est équivalente à celle de ChatGPT et d’OpenAI. Plusieurs LLMs mises au point par cette firme[1] obtiennent des résultats satisfaisants tout en utilisant moins de ressources. Le coût de revient lié au développement de DeepSeek-R1 est 5% de celui du développement des LLMs par OpenAI. DeepSeek a développé son LLM en 55 jours en dépensant 5.58 millions de dollars, soit à peu près 10% des dépenses investies par Meta pour développer des LLMs similaires (Metz & Tobin, 2025). Alors que beaucoup de ses homologues américains entraînent des LLMs avec des superordinateurs qui mobilisent 16000 unités de traitement graphique (GPU), DeepSeek n’en a utilisé que 2000 pour entraîner DeepSeek-V3 (DeepSeek-AI, 2025: 5).

Depuis septembre 2022, les États-Unis ont interdit à Nvidia de fournir deux puces spécialisées aux entreprises chinoises, soit A100 Tensor Core et H100 Tensor Core, afin d’empêcher la Chine de développer des applications d’IA sophistiquées (Lausson, 2022). Alors que A100 est conçu pour effectuer l’analyse de données et le calcul de haute performance, H100 peut accélérer jusqu’à 30 fois les modèles de langages les plus complexes et permet le développement des robots conversationnels. Ce que DeepSeek a utilisé dans l’entraînement de ses LLM est donc la puce H800, une puce moins puissante que H100, A100 et A800. Le succès de la firme chinoise dans la mise au point de l’interface d’IAG DeepSeek en utilisant des puces moins performantes montre que la Chine est capable de contourner les interdictions américaines. Ces dernières perdent leur efficacité pour pénaliser la Chine dans la course mondiale autour de l’IA. Trois mois après la sortie de DeepSeek, l’administration de Trump a élargi ses mesures de restrictions : non seulement A100 et H100 sont interdits d’exportation en Chine, mais les puces moins puissantes comme H20 sont touchées. Au regard des restrictions actuelles, Nvidia a conçu H20 spécialement pour le vendre en Chine (France24, 2025). Désormais le fabricant de puces américain doit demander une licence pour vendre cette puce aux Chinois.

  1. Implications géopolitiques des progrès technologiques

La prouesse technologique chinoise dans l’IAG témoigne de l’efficacité de l’approche régulatoire du gouvernement pour l’encadrer : la régulation facilitatrice au niveau local et national (Ma, 2024a). L’IA s’inscrit désormais dans un processus de géopolitisation, caractérisé par sa territorialisation et son instrumentalisation par les États souverains au service de leurs intérêts géopolitiques (Qiu, 2023: 5). En Chine, comme aux États-Unis, le soutien que les autorités publiques accordent à ces entreprises s’explique avant tout par l’importance stratégique que l’IA revêt pour accumuler des avantages compétitifs de ces pays. Dans cette course techno-géopolitique, les pays en voie de développement ont pris du retard par rapport aux pays développés et dépendent grandement de ces derniers pour accéder à des équipements clés tels que les puces spécialisées. A l’instar de l’initiative de l’infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure) qui a permis à l’Inde d’accumuler d’importantes quantités de données en peu de temps et de bâtir une influence parmi les pays du Sud (Desai et al., 2023), DeepSeek constitue une preuve supplémentaire qui montre que les économies émergentes peuvent se frayer un chemin de développement alternatif à celui des pays industrialisés.

Le succès des initiatives indiennes et chinoises mérite une attention particulière. Il apporte de l’espoir aux pays du Sud ainsi qu’à des pays du Nord qui sont en retard par rapport aux Etats-Unis dans le secteur de l’IA. Un message important est le suivant : dans la course mondiale autour de l’IA, la voie empruntée par les Etats-Unis pour réaliser la souveraineté numérique n’est pas la seule qui puisse porter des fruits. Il existe des voies alternatives qui concurrencent la voie américaine, qui sont moins coûteuses et plus adaptées à d’autres pays que les États-Unis. La réussite de DeepSeek montre que les entreprises n’ont pas besoin d’acheter les meilleures puces pour que leur LLM atteigne le niveau d’OpenAI. C’est pourquoi à la sortie de DeepSeek-R1, la valeur boursière de Nvidia a chuté de 17% dans la seule journée du 27 janvier 2025. Si les fluctuations boursières n’ont rien de nouveau, « une telle perte en une seule journée pour une seule valeur boursière, cela ne s’était jamais vu » (Horny, 2025).

Sur le plan géopolitique, le succès de DeepSeek soulage grandement le gouvernement chinois. Depuis que le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité (BIS) du Département du Commerce américain a appliqué le contrôle des exportations des semi-conducteurs vers la Chine en 2022, le gouvernement a cherché à contourner ces sanctions. D’autres pays qui dépendent des Etats-Unis pour la fourniture de semi-conducteurs, comme l’Inde, le Brésil, la Suisse, l’Arabie Saoudite, et la France, peuvent aussi en bénéficier. Le succès de DeepSeek démontre que les entreprises d’IA peuvent obtenir des LLM performants en l’absence des puces de grande performance en provenance des États-Unis. Cela affaiblit l’un des leviers d’influence technologiques des États-Unis, c’est-à-dire leur capacité à restreindre l’accès aux semi-conducteurs avancés.

Les progrès technologiques influencent la configuration des rapports de force entre les grandes puissances mondiales et contribuent à façonner le « soft power » de la Chine, longtemps gênée par sa faiblesse en termes de storytelling. L’innovation technologique de la part d’une entreprise privée chinoise qui n’attirait guère l’attention publique avant la sortie de DeepSeek aide la projection de l’influence diplomatique de l’État chinois (Sang & Qu, 2023: 319). Les médias privés et les contenus produits par des utilisateurs ordinaires créent une passerelle permettant au monde extérieur de mieux connaître la Chine. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas des messages fabriqués par le gouvernement chinois. Les vidéos de la célébrité en ligne Ziqi Li sur la vie pastorale dans les milieux ruraux chinois est un bon exemple. Jusqu’en août 2020, 11,7 millions de personnes se sont abonnés aux vidéos de Li, dépassant le nombre d’abonnés au CNN (10,3 millions) et au NBC (3,65 millions) (Yang, 2022: 30). En janvier 2021, la chaîne de Li a battu le record mondial Guinness pour devenir la plus grande chaîne de langue chinoise sur YouTube en termes de nombre d’abonnés (Yang, 2022: 30). L’agent conversationnel DeepSeek et la décision de l’entreprise chinoise de publier le code source font partie de ces symboles culturels ayant le potentiel d’embellir l’image chinoise. Dans un billet publié le 21 février 2025 sur X, l’équipe de DeepSeek a déclaré que « faisant partie de la communauté de source ouverte, nous sommes persuadés que chaque ligne partagée deviendra une dynamique collective qui accélèrera l’exploration » (Figure 2).

Figure 2. Billet de DeepSeek sur X

Bien que DeepSeek ne relève pas du soft power culturel au sens classique, sa diffusion et son positionnement comme alternative à ChatGPT peuvent contribuer à une forme de légitimation technologique de la Chine sur la scène mondiale. Sur le plan pratique, la performance de cet agent conversationnel affaiblit l’effet de pénalisation produit par OpenAI qui, pour des raisons de confidentialité, ne permet pas aux utilisateurs en Chine continentale et à Hong Kong de s’inscrire à ChatGPT à partir du 9 juillet 2024. La possibilité de se servir de DeepSeek comme moteur de recherche n’est pas chose anodine dans un pays où la production et la dissémination de connaissances scientifiques sont handicapées par un accès limité aux informations extérieures. Pour les Chinois, DeepSeek constitue l’équivalent de ChatGPT, de la même manière que Baidu est l’équivalent de Google et Tencent celui de Meta. Il ne serait cependant pas juste d’expliquer la diffusion limitée de ChatGPT en Chine entièrement par le blocage d’OpenAI, car les autorités chinoises ne voient pas d’un bon œil son développement et a pris des mesures pour endiguer sa diffusion. Sans interdiction d’accès d’OpenAI, les utilisateurs en Chine ne peuvent pas non plus accéder à ChatGPT. Craignant que les réponses imprévisibles de ChatGPT ne diffusent des informations compromettantes pour le gouvernement chinois, ce dernier active ainsi le pare-feu pour empêcher son accès. Ainsi, Yibai Technology, spécialiste en logiciels SaaS médicaux, a dû désactiver ChatGPT de ses produits tandis que des dizaines de comptes WeChat qui proposent des liens pour le télécharger ont été censurés. Tencent et Ant Group, la branche financière d’Alibaba, ont été contraints d’arrêter leurs services ChatGPT proposés en direct ou via des tiers sur leurs plateformes (Filippone, 2023).

La coupe du budget fédéral destiné à la recherche scientifique peu de temps après la prise de fonction de Donald Trump en 2025 accentue probablement le basculement du jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine en faveur de cette dernière. En février 2025, l’administration Trump a ordonné au National Institute of Health (NIH) de plafonner à 15% le financement de frais indirects liés à la recherche, alors que ce chiffre est de 60% voire plus dans les institutions de recherche qui fonctionnent ailleurs que les Etats-Unis (Le Monde, 2025). Dans le même mois, la Maison Blanche a déclaré qu’elle affecterait un budget de 3 milliards de dollars à la National Science Foundation (NSF), ce qui représente seulement un tiers des 9,1 milliards de dollars alloués à cette organisation auparavant (Science, 2025). Bien que l’administration Trump ait justifié la coupe budgétaire par le fait qu’elle avait besoin de donner davantage de soutien aux secteurs clés, cet argument peut difficilement tenir la route. Réduire les financements des projets de recherche dans des secteurs comme la médecine, l’énergie, la biologie, l’aérospatial, etc. pour pouvoir donner davantage de soutien à des projets liés à l’IA, à l’informatique quantique, et à l’énergie nucléaire n’est pas crédible, car les avancées scientifiques ont besoin les uns des autres pour s’enrichir mutuellement. La politique menée par l’administration Trump revient à couper la racine d’un arbre dans l’espoir de faire pousser ses branches. En niant les liens entre différents domaines de recherche, le gouvernement américain va créer un écosystème déséquilibré de recherche scientifique où certains thèmes sont mieux soutenus que d’autres. Les chercheurs qui travaillent sur des sujets « marginalisés » vont probablement songer à partir ailleurs où ils trouveront davantage de soutien financier et où leurs travaux sont mieux valorisés. Cette situation finira par jouer un mauvais tour au leadership américain dans les découvertes scientifiques.

Le repérage des thèmes de recherches sensibles pour les interdire s’ajoute à la coupe budgétaire pour contrer les avancées scientifiques américaines. Il a été révélé que les agents du NSF et du NIH sont ordonnés de comparer le titre, le résumé et la description des propositions de projets de recherche qui leur sont soumis à une liste de 197 mots sensibles fixée par l’administration Trump (Lee, 2025). L’objectif est de vérifier si ces propositions contiennent du vocabulaire interdit par l’exécutif. Si oui, le NSF et le NIH marquent le projet concerné comme problématique, et peuvent demander à son porteur de le modifier voire de le suspendre entièrement. Sur cette liste figurent des termes comme : « diversity », « equal opportunity», « equitable », « ethnicity », « excluded », « exclusion », « female », « gender », « hispanic minority », « all inclusive » (Yourish et al., 2025). Cette censure aura pour effet d’handicaper les travaux de recherche en cours et à venir. Les porteurs de projets jugés problématiques seront pénalisés. Leurs doctorants le seront également : avec leur fonds de recherche suspendu, les chercheurs titulaires ne pourront plus payer les doctorants dans leur équipe. Enfin, les universitaires qui envisagent de postuler aux fonds de recherche du NSF ou du NIH doivent être attentifs à chaque mot dans leur projet proposé. Les candidats sont donc désormais en concurrence non seulement sur la qualité et l’originalité du projet, mais aussi sur le « politiquement correct » de ce dernier.

Le retrait progressif de l’administration Trump du financement de la recherche scientifique pourrait fragiliser la position des États-Unis dans cette compétition. Certains signes précurseurs de ce déclin commencent déjà à émerger. Le sondage publié fin mars par Nature et réalisé auprès de plus de 1600 personnes montre que plus de 75% des scientifiques enquêtés songent à quitter les Etats-Unis, en particulier les étudiants en master de recherche ou en doctorat (France24, 2025). Jason Stanley, Professeur de philosophie de l’Université Yale et qui est parti au Canada, a déclaré que les Etats-Unis sont devenus « un pays autoritaire » (France24, 2025). La fuite des cerveaux, encore jamais observée aux Etats-Unis, se poursuivra probablement sans changement des pratiques actuelles. Le Canada et les pays européens, qui annoncent des politiques attractives pour accueillir des talents qui partent des Etats-Unis, pourraient être les bénéficiaires de cet exode américain.

La réorientation des politiques publiques concernant la recherche scientifique aux Etats-Unis pourrait également profiter à la Chine, où le soutien gouvernemental à la recherche en sciences dures se maintient, lui bénéficiant à deux égards. Premièrement, la Chine est confrontée à de multiples défis intérieurs (e.g., l’urbanisation accélérée, la surcapacité de production) comme extérieurs (e.g., la rivalité sino-américaine accrue, l’écart croissant entre le « hard power » et le « soft power » du pays). En tant que technologie générale, l’IA fournit à la Chine une « solution élégante » lui permettant de relever ces défis simultanément et d’acquérir rapidement une position de force dans le jeu géopolitique en Asie-Pacifique (Ma, 2018: 11). Deuxièmement, les mesures prises par Trump brisent la confiance du monde académique américain envers le gouvernement fédéral. Même si les Etats-Unis changent de président après Trump, la nouvelle équipe qui lui succédera aura du mal à faire (re)venir des chercheurs talentueux, toute crédibilité des promesses du gouvernement fédéral ayant été rompue. Le contraste entre la Chine et les Etats-Unis deviendra saisissant : la Chine, certes autoritaire, pourrait avoir davantage de chances que les Etats-Unis, pays démocratique mais inconstant dans sa prise de décisions, d’attirer des talents de haut niveau grâce à ses financements.

  1. Le contrôle de l’information : obstacle vers une IAG chinoise performante

Malgré les avantages compétitifs que les récentes politiques du gouvernement américain pourront générer au profit de la Chine, cette dernière a des obstacles plus ou moins structurels qui nuisent à sa poursuite de la prouesse technologique. La circulation de l’information en Chine n’est pas libre. Pour des raisons politiques, le gouvernement chinois a commencé à construire le Great Firewall (ci-après GFW) à partir de 1998 pour le rendre opérationnel en 2003. Le GFW, un projet national de filtrage d’information qui interdit aux Chinois de consulter des sites d’informations hostiles à la Chine, limite leurs opportunités de s’informer sur le monde extérieur (Negro, 2017). Combiné avec la censure à l’intérieur du pays et appliqué par des modérateurs financés par les autorités chinoises (Han, 2015), le GFW fabrique un « monde biaisé » ou un « monde truqué » où les citoyens n’ont accès qu’à des informations validées par le gouvernement. Le GFW n’est pourtant pas étanche. Le contrôle d’information est une taxe, et non pas une interdiction des informations : ceux qui peuvent s’acheter un VPN performant réussissent à surmonter le GFW et à avoir un accès libre aux informations (Roberts, 2018). Les autocrates sécurisent leur pouvoir moyennant deux méthodes : la répression et la loyauté (Wintrobe, 1997: 334). Le fait que le gouvernement chinois laisse volontairement des failles dans son contrôle d’information, incarné par le GFW en l’occurrence, s’explique par la nécessité d’huiler la gouvernance autoritaire, sous peine de se rendre impopulaire aux yeux des gouvernés.

Le GFW a aussi produit certains résultats positifs. Il a protégé les populations mineures contre des contenus pornographiques. Il a également endigué le dumping culturel que les entreprises américaines pratiquent vis-à-vis de la Chine (Negro, 2017). De plus, le GFW constitue une couche de protection pour les firmes numériques chinoises. En refusant l’implantation des GAFAM en Chine à partir de la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pu laisser suffisamment de temps aux firmes chinoises de se développer pour devenir des champions nationaux (Ma, 2024b). En travaillant dans un contexte moins concurrentiel, les firmes chinoises n’ont pas à se soucier d’être dévorées par les géants américains. Elles ont pu progressivement développer les équivalents des produits et services que les firmes américaines fournissent aux Etats-Unis, en Europe et comme ailleurs dans le monde.

La fonction protectrice du GFW devient néanmoins obsolète, voire nuisible, à l’heure actuelle, puisque les avantages des firmes numériques dans la course mondiale autour de l’IAG s’obtiennent à travers la collecte de données : les firmes capables de glaner des données de qualités auront un avantage décisif. Le GFW limite la diversité des sources de données auxquelles les firmes chinoises peuvent accéder, ce qui les désavantagera par rapport aux firmes américaines. Si l’objectif ultime d’entraîner l’IAG est de faire en sorte que sa capacité de raisonnement soit aussi puissante que les humains, les données dont l’IAG est nourrie doivent impérativement être complètes. En d’autres termes, il importe que l’IAG en sache autant voire plus que l’homme pour pouvoir mieux servir ce dernier. Des carences de données qui portent sur des sujets non-désirables pour le gouvernement chinois finiront par former des LLMs défectueux dès leur naissance.

Le 10 juillet 2023, le Cyberspace Administration of China (CAC), régulateur en chef de l’Internet chinois depuis 2014, a publié la Régulation provisoire des services d’IAG. Dans ce document, les intentions du gouvernement chinois de restreindre l’usage de l’IAG pour des considérations politiques sont évidentes. L’article 5 stipule que les organisations et les individus sont responsables des contenus qu’ils génèrent à l’aide de l’IAG. L’article 4 précise également que les résultats produits par l’IAG doivent être conformes aux valeurs socialistes chinoises. Ils ne doivent pas inciter à renverser le socialisme, à propager le terrorisme, ou à menacer l’unité nationale.  Enfin, l’article 7 précise que les fournisseurs de services d’IAG doivent s’assurer de la légalité de ceux-ci et de respecter, entre autres, les droits de propriété intellectuelle des parties concernées, la protection des données personnelles des citoyens, ainsi que les lois sur la cybersécurité et la sécurité des données (CAC, 2023).

Depuis la mise en service de DeepSeek-R1 le 20 janvier 2025, des plaintes ont émergé concernant les réponses biaisées que le robot conversationnel chinois donne sur des dirigeants chinois ou des événements historiques politiquement sensibles en Chine. DeepSeek évite d’aborder des sujets sensibles sur l’Empire du Milieu, et la qualité de ses réponses est moins bonne que ChatGPT. L’ethnographie en ligne de l’auteure, effectuée fin mai 2025, a confirmé ces plaintes[2]. L’auteure a tout d’abord demandé à DeepSeek, en chinois, ce qu’il pense du président chinois Xi Jinping. Sa réponse est très élogieuse et ne contient aucun élément négatif. Elle évoque de multiples accomplissements : la réduction de la pauvreté dans des régions reculées, l’initiative One Belt One Road, la modernisation de la défense chinoise, et l’amélioration de la position chinoise sur la scène internationale. Cependant, quand l’auteure lui a posé la même question en anglais, la réponse de DeepSeek est très laconique : « Sorry, that’s beyond my current scope. Let’s talk about something else ». Par contre, quand l’auteure pose la même question à ChatGPT, en chinois puis en anglais, sa réponse est relativement équilibrée, contenant à la fois des évaluations positives et négatives.

Quand questionné sur d’autres sujets sensibles que les dirigeants chinois, DeepSeek semble être d’accord pour répondre de manière objective. Selon le témoignage des utilisateurs qui demandent à DeepSeek de parler du travail forcé au Xinjiang, le robot conversationnel se prête à donner une longue réponse en mentionnant les termes comme « camps de rééducation » ou « sanctions occidentales ». Cependant, quelques secondes plus tard, la réponse s’efface toute seule et DeepSeek demande aux utilisateurs de parler d’autre chose, comme s’il se souvenait soudainement de son obligation de respecter les lois et régulations chinoises sur la modération de contenus en tant qu’agent conversationnel chinois (Franceinfo, 2025). Il peut en être déduit que l’entraînement de DeepSeek doit se baser sur des informations complètes, y compris celles qui critiquent la Chine. Sans cela, on ne peut pas expliquer sa performance étonnante dans le benchmark mathématique AIME 2024 : DeepSeek R1 y a obtenu un score de 79,8% et OpenAI o1 79,2% ; dans le benchmark MATH-500, DeepSeek R1 a obtenu un score de 97,3% et OpenAI o1 96,4% (Wedemain, 2025). Cependant, la firme chinoise doit avoir paramétré les résultats générés pour que le robot reste silencieux sur des sujets politiquement sensibles en Chine, même s’il connaît la réponse. Ce genre de traitements nuit à la qualité des réponses, ainsi qu’à la réputation de l’entreprise chinoise. Ce « handicap by design » pourrait porter atteinte à la compétitivité de DeepSeek en amenant les utilisateurs à privilégier des robots conversationnels qui sont prêts à discuter de ces sujets.

Conclusion

Plus l’IAG dévoile son potentiel stratégique d’influencer la compétition géopolitique, plus les autorités (supra)nationales s’y investissent, dans l’espoir d’atteindre une souveraineté numérique totale. Cet article analyse la géopolitique et la géopolitisation de l’IAG, explorant les atouts et les faiblesses de la Chine d’imposer un leadership mondial dans ce secteur stratégique. Concernant les avantages, la Chine s’appuie sur la capacité d’innovation de ses firmes technologiques. Par rapport aux Etats-Unis, la Chine a pris du retard dans la recherche et le développement de l’IAG, faute de puces spécialisées performantes. Néanmoins, les firmes chinoises comme DeepSeek ont su briser le goulot d’étranglement pour mettre au point des LLMs moins coûteux mais aussi performants que ceux d’OpenAI. La chute libre de la valeur boursière des grandes entreprises de puces spécialisés et de semiconducteurs (chute de 17% pour Nvidia et Broadcom, de 13% pour Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, de 28% pour Vistra, de 12% pour Micron Technology, de 22% pour Arista, et de 6% pour ASML (voir thepaper.cn, 2025) suite à l’arrivée de DeepSeek-R1 atteste du profond désarroi du monde numérique face au progrès chinois.

En dehors de DeepSeek, d’autres entreprises chinoises ont également fait des avancées spectaculaires dans l’entraînement de LLMs dont la performance s’approche de jour en jour de celle de leurs concurrents américains. Les accomplissements d’entreprises chinoises ont des implications géopolitiques importantes. Elles s’inscrivent dans les efforts des économies émergentes de réaliser leur souveraineté numérique dans le contexte actuel marqué par leur dépendance des économies avancées en termes de fourniture d’infrastructure d’IA. De ce fait, elles contribuent à générer des effets de nivellement entre ces deux groupes de pays, affaiblissant la capacité de certains États industrialisés de se servir de leur position de force pour rétrécir le Lebensraum des pays du Sud mondial. La Chine n’est pas le seul pays à essayer de se frayer un chemin alternatif à celui emprunté par les Etats-Unis. L’Inde l’a déjà fait avec India Stack, un projet emblématique de Narenda Modi mis en avant en 2009 et qui a été commencé par la construction de l’identité numérique (Aadhaar) de 1.3 milliard d’habitants. Les Indiens, y compris ceux qui habitent dans des régions reculées, peuvent « accéder à un large éventail d’opérations par l’intermédiaire de plateformes de paiement qui reposaient sur Aadhaar » (Sanchez-Cacicedo, 2024). Vu le coût faible et les multiples bénéfices de la DPI, cette dernière s’est répandue dans une dizaine de pays du Sud, y compris Antigua-et-Barbuda, Trinité-et-Tobago, Sierra Leone, Suriname, Arménie, Papua-Nouvelle-Guinée (Adhikari, 2023).

Ainsi, la Chine fait face à de multiples défis pour assurer le développement à long terme de son IAG. Le contrôle d’informations pose problème à l’amélioration continue de la performance des LLMs chinois. Comme l’ethnographie en ligne de l’auteure en mai 2025 le montre, depuis sa mise en service au début de cette année, DeepSeek évite toujours de répondre aux questions jugées politiquement sensibles en Chine. Cette situation persistera aussi longtemps que le gouvernement chinois poursuivra le contrôle d’internet, nuisant ainsi à la construction du soft power chinois et empêchant le gouvernement de bâtir son leadership mondial. La régulation de l’IAG chinoise s’inscrit donc dans la continuité de la régulation du secteur numérique, au sens où le gouvernement mobilise dans tous les deux cas une approche préemptive pour endiguer des risques. Alors que cette méthode sert à assurer la stabilité sociale du pays, cette stratégie ne permettra cependant pas d’accumuler des avantages géopolitiques à long terme.

Références

Adhikari, A. (2023, 31 août). India Stack goes global : close to a dozen countries set to implement India’s digital infrastructure. Business Today. https://www.businesstoday.in/technology/news/story/india-stack-goes-global-close-to-a-dozen-countries-set-to-implement-indias-digital-infrastructure-396322-2023-08-31 (consulté le 1 juin 2025).

China ITS Industry Alliance (2023, 18 mars). Ernie Bot of Baidu Generated the First AI-Made Poster for the International Conference on Intelligent Transport Systems. https://cn.bing.com/search?q=global+conference+on+intelligent+transport+system&search=&form=QBLH&sp=-1&lq=0&pq=global+conference+on+intelligent+transport+system&sc=7-49&qs=n&sk=&cvid=88DD72D948184BCDB06D161A9533FE88 (consult2 le 19 juin 2025)

DeepSeek-AI (2025, 18 février). DeepSeek-V3 Technical Report. https://arxiv.org/pdf/2412.19437 (consulté le 1 juin 2025).

Desai, A.; A. P. Manoharan; S. Jayanth et S. Zack (2024). Public Value Creation Through Combined Consumption of Multiple Public Services – Case of India Stack. International Journal of Public Administration, 47(9): 600-611.

Filippone, D. (2023, 23 février). La Chine bloque ChatGPT et prépare sa contre-offensive Ernie Bot. Le Monde Diplomatique. https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-la-chine-bloque-chatgpt-et-prepare-sa-contre-offensive-ernie-bot-89626.html (consulté le 1 juin 2025).

France24 (2025, 8 avril). Pour les chercheurs américains, la question brûlante du départ. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250408-pour-les-chercheurs-américains-la-question-brûlante-du-départ (consulté le 1 juin 2025).

France24 (2025, 16 avril). De nouvelles restrictions aux exports de puces vers la Chine affectent Nvidia. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250416-de-nouvelles-restrictions-aux-exports-de-puces-vers-la-chine-affectent-nvidia (consulté le 1 juin 2025).

Franceinfo (2025, 28 janvier). Parlons d’autre chose : on a testé l’IA chinoise DeepSeek, qui n’échappe pas à la censure. https://www.franceinfo.fr/internet/intelligence-artificielle/parlons-d-autre-chose-on-a-teste-l-ia-chinoise-deepseek-qui-n-echappe-pas-a-la-censure_7041479.html (consulté le 1 juin 2025).

Han, R. (2015). Defending the Authoritarian Regime Online: China’s Voluntary Fifty-Cent Army. The China Quarterly, 224: 1006-1025.

Horny, G. (2025, 4 février). Chute libre de Nvidia : ce que l’histoire de la Bourse nous apprend. Slate. https://www.slate.fr/economie/nvidia-chute-brutale-actions-folie-boursiere-intelligence-artificielle-deepseek-deja-vu-bulle-speculation-nouvelles-technologies-investisseurs-histoire (consulté le 1 juin 2025).

Lausson, J. (2022, 1 septembre). Les USA interdisent à Nvidia d’envoyer des puces très puissantes en Chine. Numerama. https://www.numerama.com/tech/1096458-les-usa-interdisent-a-nvidia-denvoyer-des-puces-tres-puissantes-en-chine.html (consulté le 1 juin 2025).

Le Monde (2025, 9 février). Santé aux Etats-Unis : vaste réduction du financement des universités et des centres de recherche. https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/09/sante-aux-etats-unis-vaste-reduction-du-financement-des-universites-et-des-centres-de-recherche_6538246_3210.html (consulté le 1 juin 2025).

Lee, B. Y. (2025, 15 mai). These 197 Terms May Trigger Reviews of Your NIH, NSF Grant Proposals. Forbes. https://www.forbes.com/sites/brucelee/2025/03/15/these-197-terms-may-trigger-reviews-of-your-nih-nsf-grant-proposals/ (consulté le 1 juin 2025).

Leeno, A. (2024, 17 mai). Intelligence artificielle : tout savoir sur Meta Llama 3. https://www.lesnumeriques.com/societe-numerique/intelligence-artificielle-tout-savoir-sur-meta-llama-3-a221703.html (consulté le 1 juin 2025).

Ma, A. (2018). L’Intelligence artificielle en Chine : Un état des lieux. Paris : Fondation pour l’innovation politique.

Ma, A. (2019). Coopération entre la Chine et la France dans le domaine de l’intelligence artificielle. Revue Monde Chinois Nouvelle Asie, 59(3): 104-116.

Ma, A. (2024a). Regulation in pursuit of artificial intelligence (AI) sovereignty: China’s mix of restrictive and facilitative modalities. African Journal of Information and Communication, 34: 1-16.

Ma, A. (2024b). China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy. Singapore: Palgrave Macmillan.

Metz, C. et M. Tobin (2025, 23 janvier). How Chinese A.I. start-up DeepSeek is competing with Silicon Valley giants. The New York Times. https://www.nytimes.com/2025/01/23/technology/deepseek-china-ai-chips.html (consulté le 1 juin 2025).

Milmo, D.; A. Hawkins; R. Booth et J. Kollewe (2025, 28 janvier). Sputnik moment: $1tn wiped off US stocks after Chinese firm unveils AI chatbot. The Guardian. https://www.theguardian.com/business/2025/jan/27/tech-shares-asia-europe-fall-china-ai-deepseek

Negro, G. (2017). The Internet in China: From Infrastructure to a Nascent Civil Society. Cham: Palgrave Macmillan.

Qiu, J.-L. (2023). Three approaches to platform studies: Cobweb, billiard balls, and ant societies. Social Media + Society, 9(3): 1-13.

Roberts, M. (2018). Censored: Distraction and Diversion Inside China’s Great Firewall. Princeton: Princeton University Press.

Sanchez-Cacicedo, A. (2024, 8 décembre). Infrastructure publique numérique de l’Inde : leçons d’un succès. Institut Montaigne. https://www.institutmontaigne.org/expressions/linfrastructure-publique-numerique-de-linde-lecons-dun-succes (consulté le 1 juin 2025).

Sang, T. D. et L. Qu (2023). Storytelling and counter-storytelling in China’s convergence culture. China Information, 37(3): 317-320.

Science (2025, 2 mai). Trump’s proposed budget would mean “disastrous” cuts to science. https://www.science.org/content/article/trump-s-proposed-budget-would-mean-disastrous-cuts-science (consulté le 1 juin 2025).

Thepaper (2023, 15 février). Ernie Bot of Baidu: Self-revolution inspired by ChatGPT. https://www.thepaper.cn/newsDetail_forward_21934909 (consulté le 1 juin 2025).

Thepaper (2025, 8 février). Why DeepSeek Is a Shock to the American Stock Exchange Marktet. https://m.thepaper.cn/newsDetail_forward_30109596# (consulté le 1 juin 2025).

Wedemain (2025, 28 janvier). Tout comprendre à DeepSeek, l’IA chinoise qui détabilise la Silicon Valley. https://www.wedemain.fr/decouvrir/tout-comprendre-a-deepseek-lia-chinoise-qui-destabilise-la-silicon-valley/ (consulté le 1 juin 2025).

Wintrobe, R. (1997). The Political Economy of Dictatorship. New York: Cambridge University Press.

Yang, X. (2022). Aestheticizing Labor: The Construction of the “Good China Story” in Li Ziqi’s Videos. Chinese Literature and Thought Today, 53(3-4): 30-37.

Yang, Z. (2023, 22 mars). The bearable mediocrity of Baidu’s ChatGPT competitor. MIT Technology Review.   https://www.technologyreview.com/2023/03/22/1070154/baidu-ernie-bot-chatgpt-reputation/ (consulté le 1 juin 2025).

Yourish, K.; A. Daniel; S. Datar; I. White et al. (2025, 7 mars). These Words Are Disappearing in the New Trump Administration. The New York Times, https://www.nytimes.com/interactive/2025/03/07/us/trump-federal-agencies-websites-words-dei.html?unlocked_article_code=1.2E4.53XY.1m0NVQ_fg5Ls&smid=url-share (consulté le 1 juin 2025).

[1] Y compris DeepSeek-R1, DeepSeek-V3-0324, DeepSeek-Prover-V2-671B, et DeepSeek-R3

[2] L’auteure a effectué cette démarche pour comparer les réponses sur des sujets sensibles. Bien que l’ethnographie en ligne dans cet article soit exploratoire et limitée à un petit nombre d’interactions, elle permet de repérer certains mécanismes d’auto-censure automatisée.

Recension. Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques.

Regards géopolitiques 11(2)

Frédéric Lasserre et Pauline Pic (2025). Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu.

Ce livre, 27ème opus d’une collection conçue pour présenter des thématiques transnationales sous l’angle d’enjeux géopolitique (ces thématiques étant des plus traditionnelles aux plus inattendues) d’une manière accessible par le grand public sans pour autant tomber dans la facilité, se consacre à la question des détroits. Intuitivement, rien de plus légitime puisqu’un détroit représente pour l’esprit humain l’archétype d’un espace géographiquement contraint et politiquement sensible, les territoires s’approchant sans se toucher tout en étant liés (l’étymologie latine offre d’ailleurs deux possibilités, districtus « empêché, enchaîné » participe passé du verbe distringere, « lier d’un côté et de l’autre ».

Les auteurs, dont l’expertise sur les questions de géopolitique est reconnue, ont choisi de structurer le livre en trois grands chapitres qui forment une problématique intéressante et dialectique. Le détroit y est d’abord abordé comme un espace géographique, avec ses aspects juridiques. Ensuite, le détroit est abordé du point de vue de ses impacts politiques, commerciaux et stratégique. Enfin, les auteurs dépassent les deux premiers chapitres en se penchant sur les alternatives et possibilités de contournement.

L’ensemble est remarquablement bien structuré et problématisé, le lecteur est guidé ; il sait d’où il vient, où il se trouve dans le raisonnement, et où il va – d’où un confort de lecture certain, même si la légèreté du style s’en ressent parfois un peu. Au moins le lecteur distrait est-il ramené rapidement dans les rails du raisonnement.

La première partie pose le problème en termes de géographie physique d’une manière intéressante et relativement innovante, en ce qu’elle élargit le sujet aux canaux, considérés comme des détroits artificiels, de fabrication humaine. Cela permet d’inclure dans le sujet les isthmes de Suez et de Panama avec les enjeux cruciaux pour le commerce mondial que ces goulots d’étranglement stratégiques représentent. La conséquence logique est que le groupe étudié devient hétérogène et nécessite un effort de classification, ce dont les auteurs ne manquent pas de s’acquitter. Les aspects juridiques du sujet sont abordés dans cette partie du livre et ne manquent pas d’intérêt, notamment pour tout ce qui touche à la liberté de circulation sur les mers, exigence cardinale des puissances maritimes, et aux questions parfois déroutantes pour le profane des eaux territoriales souveraines ou de la notion de « passage inoffensif ». Dans ce chapitre sont également mentionnés les aspects « transversaux » des détroits, problématiques entre puissances riveraines, différenciés des aspects « longitudinaux » c’est-à-dire relevant du transit maritime par les détroits.

La deuxième partie, très bien documentée, analyse les contraintes que les détroits imposent à la vie économique à travers leur impact sur le commerce maritime, en tenant compte de l’explosion du volume transporté par mer, lié à la mondialisation, et des contraintes physiques et techniques des différents détroits. Dans un second temps, les auteurs décrivent le rôle stratégique que les détroits acquièrent, du fait de leur existence même. Les stratégies militaires des états (riverains ou puissances régionales dépendantes pour leur commerce), sont mentionnées, qu’elles soient offensives ou défensives, pour s’assurer le contrôle ou au contraire l’interdiction de ces lieux essentiels. Les données techniques et économiques de ce chapitre sont judicieusement choisies et enrichissent réellement la connaissance du sujet.

La troisième partie de l’ouvrage tente de dépasser la question en examinant les possibilités de contournement des détroits par d’autres points de passage, qu’ils soient maritimes ou terrestres, Les auteurs rappellent d’abord la vulnérabilité des détroits et canaux aux phénomènes naturels et humains, et recensent ensuite les possibilités de contournement maritime, de percement de nouvelles voie, et de « ponts terrestres ». Leur analyse critique montre  le relatif manque de succès économique de ces stratégies de contournement pour ce qui relève du trafic de transit.

Les auteurs concluent, malgré quelques nuances, sur le caractère durablement  crucial des détroits pour le trafic maritime, et notamment sur le caractère essentiel de la liberté de transit pour la vie économique mondiale.

Il va de soi que, avec un format aussi restreint (178 pages), les auteurs ont dû faire des choix éditoriaux et que le livre comporte quelques angles morts qu’un lecteur pluridisciplinaire aurait aimé voir aborder.

Les rappels historiques sont un peu sommaires, et auraient mérité qu’on s’y attarde, tant ils ont eu un impact sur nos représentation politiques du sujet. Pour prendre quelques exemples, on aurait aimé en lire plus sur les efforts de Néron pour creuser un canal à travers l’isthme de Corinthe, sur la perception dans l’Antiquité des colonnes d’Hercule ou des rochers de Charybde et Scylla et enfin sur une forteresse contrôlant les Dardanelles qui connut à l’âge du bronze un destin tragique : Canakkale, plus connue sous son nom homérique de Troie. Plus récemment, le Pas de Calais de la guerre de cent ans à 1940 a joué un tel rôle dans les imaginaires français et britanniques aussi bien que dans les conflits qu’une mention plus détaillée aurait été la bienvenue. Pour citer une célèbre « une » de la presse britannique dans les années 1930, « Fog on the Channel – Continent isolated ».

Un autre sujet peu abordé concerne le lien, forcé ou accepté, créé par le détroit entre ses deux rives, ce que les riverains en font et quelles représentations se sont créées. Le Bosphore, la ville européenne d’Istamboul, Gibraltar aussi, sont devenues des représentations, des mythes même, de l’extrémité du continent Européen, et de sa finitude. Au-delà commence un autre monde, dont Tanger est un des symboles.

Dans le même ordre d’idées, aurait pu être plus développé l’impact des détroits en tant que points de contact sur le limes de l’espace européen, sur la question migratoire, que ce soit Gibraltar, le Bosphore ou le Pas de Calais. Cet aspect de la question a un impact fort sur les politiques migratoires européennes et sur le droit d’asile. Les stratégies de contournement auraient également pu faire l’objet d’une analyse, tant la Méditerranée et ses différentes routes migratoires est devenue au XXIème siècle une sorte de méta-détroit.

Au final, le livre résonne remarquablement avec les tensions et crises d’aujourd’hui et probablement de demain, pour lesquelles il constitue un utile outil de décryptage.

Une bibliographie très fournie complète l’ouvrage, même si l’on regrette l’absence d’un index thématique des sujets et des noms.

Jérôme Le Roy
Juin 2025

Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

Références

Allen, Nate (2024). Démystifier l’influence des acteurs extérieurs dans le secteur technologique africain, in Africa Center for Strategic Studies. https://africacenter.org/fr/spotlight/demystifier-linfluence-des-acteurs-exterieurs-dans-le-secteur-technologique-africain/

Arnold, Stéphanie (2024a). Africa’s roads to digital development: paving the way for Chinese structural power in the ICT sector? Review of International Political Economy, 31(4) : 1148-1172.

Arnold, Stéphanie (2024b). L’Afrique a besoin de la Chine pour son développement numérique, mais à quel prix. https://theconversation.com/lafrique-a-besoin-de-la-chine-pour-son-developpement-mais-a-quel-prix, c. le 20 février 2025.

Bechade, Corentin (2019). Les GAFAM constituent-ils des monopoles dangereux ? Washington enquête », in Les numériques. https://www.lesnumériques.com/vie-du-net/les-gafam-constituent-ils-des-monopoles-dangereux-woashington-enquete-n138565.html, c. le 26 avril 2025.

Belton, Paidrag (2016). Facebook, Google plan Nigeria-US cubsea cables. in Light Reading, en ligne, URL: https://www.lightreading.com/cable-technology/facebook-google-plan-nigeria-us-subsea-cables c. le 03 février 2025.

Braspenning, Thierry (2002). Constructivisme et reflexivisme en théories des relations internationales. in Annuaire Français de Relations Internationales. (3) : 314-329.

Bulelani, Jili (2023). Africa’s demand for an adoption of Chinese surveillance technology, in Atlantic council.

Cabestan, Jean-Pierre et al. (2021). Les influences chinoises en Afrique. https://www.ifri.org/fr/etudes/les-influences-chinoises-en-afrique-1-les-outils-politiques-et-diplomatiques-du-grand-pays, c. le 10 décembre 2024.

Cyber Administration of China (2024). Déclaration du président du Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’Internet 2024 sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. https://www.cac.gov.cn/2024-04/03/c_1713731793842754.htm, c. le 26 avril 2025.

Ermoshina, Ksenia. Loveluck, Benjamin. Musiani, Francesca (2023). Surveillance et censure des infrastructures internet en Russie : marchés régulation et boîtes noires. In Daucé et al., Genèse d’un autoritarisme numérique, Paris, Presses des Mines. 51-71.

Escorne, Charlotte (2022). Géopolitique du réseau 5G en Afrique de l’Ouest francophone. In Historiens et Géographes, n°458, pp. 56-64.

Fontanel, Jacques (2019). GAFAM, a progress and a danger for civilization. https://hal.univ-grenoble-alpes.fr/hal-02102188v1, c. 26 avril 2025.

Greig, jonathan (2023). African telecon company targeted by alleged China-backed hacking group, in The record. https://therecord.media/african-telecom-targeted-by-chinese-hackers, c. le 03 mai 2025.

Hegel, Tom (2023). Cyber soft power: China’s continental takeover, in Sentinel Labs. https://www.sentinelone.com/labs/cyber-soft-power-chinas-continental-takeover/, c. le 03 mai 2025.

Hiebert, Kyle (2025). L’intérêt pour l’Afrique s’accompagne de la désinformation numérique. in ISS Today, publié le 5 février 2025. https://issafrica.org/fr/iss-today/l-interet-pour-l-afrique-s-accompagne-de-la-desinformation-numerique, c. le 24 février 2025.

Hochet-Bodin, Noé (2023). L’Afrique, nouveau terrain de jeu des exportateurs de drones, in Le Monde, 27 déc.  https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/12/27/l-afrique-nouveau-terrain-de-jeu-des-exportateurs-de-drones_6207953_3212.html, c. le 03 mai 2025.

Hruby, Aubrey (2021). The digital infrastructure imperative in African markets. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/africasource/the-digital-infrastructure-imperative-in-african-markets/, c. le 20 novembre 2024.

Kadiri, Ghalia et Tilouine, Joan (2018). À Addis Abeba, le siège de l’Union Africaine espionné par Pekin. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/26/a-addis-abeba-le-siege-de-l-union-africaine-espionne-par-les-chinois_5247521_3212. c. le 10 mai 2025.

Kempf, Olivier (2012). Introduction à la Cyberstratégie. Paris, Economica.

Kempf, Olivier et al. (2015). Gagner les cyberconflits au-delà du technique. Paris, Economica.

Krause, Keith (2003). Approche critique et constructiviste des études de sécurité. in Annuaire Français de Relations Internationales. (4) : 600-612.

Lin, Lisa et Strumpf, Dan (2017). Two SIM cards and better selfies: how China’s smartphones are taking on Apple, in Wall Street Journal. https://www.wsj.com/articles/two-sim-cards-and-better-selfies-how-chinas-smartphones-are-taking-on-apple-1496827801, c. le 02 mai 2025.

Loiseau, Hugo et Waldispuehl, Elena (2018). Cyberespace et science politique. Québec, PUQ.

Nantulya, Paul (2025). What to expect from Africa-China relations in 2025, in Africa Center for strategic studies. https://africacenter.org/spotlight/africa-china-relations-2025/, c. le 03 mai 2025.

Nnang, Blaise (2023). Le marché africain des smartphones dominé par les fabricants asiatiques, avec une pénétration de marques de 100% africaines. https://invest-time.com/2023/11/19/le-marche-africain-des-smartphones/, c. le 11 janvier 2025.

Osborn, Lou et Zufferey, Dimitri (2023). Wagner : enquête au cœur du système Prigojine. Paris, Éditions du Faubourg.

Pawlak, Patryk (2022). Digital. in Giovanni FALEG (dir.), “African Space: The new Geopolitical frontlines”, Chaillot Paper. 173 : 49-55.

Raufer, Xavier (2015). Cyber-criminologie. Paris, CNRS Éditions.

Ross, Aaron. Pearson, James. Bing, Christopher (2023). Exclusive: Chinese hackers attacked Kenyan governement as debt strains grew, in Reuters. https://www.reuters.com/world/africa/chinese-hackers-attacked-kenyan-governement-debt-strains-grew-2023-05-24, c. le 03 mai 2025.

Satter, Raphael (2020). Exclusive-suspected Chinese hackers stole camera footage from African Union – memo, in Reuters. https://www.reuters.com/article/world/exclusive-suspected-chinese-hackers-stole-camera-footage-from-african-union-me, c. le 02 mai 2025.

Soulé, Folashade (2023). Rivalités géopolitiques et partenariats numériques en Afrique. Stratégies d’adaptation et défis. https://www.ifri.org/fr/etudes/rivalites-geopolitiques-et-partenariats-numeriques-en-afrique-strategies-dadaptation-et, c. le 9 décembre 2024.

Jeangène Vilmer, Jean-Baptiste (2017). La lutte contre la désinformation russe : contrer la propagande sans faire de contre-propagande ?. in Revue Défense Nationale. 801 : 93-105.

Warner, Jason et Ajibade, Toyosi (2024). China’s Smart Cities in Africa: should the United States be concerned?, in CSIS. https://www.csis.org/analysis/chinas-smart-cities-africa-should-united-states-be-concerned, c. le 03 mai 2025.

Wendt, Alexander (1999). Social theory of international politics. Cambridge, Cambridge University Press.

[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.

Éditorial – Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques

Regards géopolitiques 11(2)

Du 29 avril au 4 mai 2025, s’est tenu le 8ᵉ Sommet Digital Chine, événement majeur de la cyberéconomie chinoise, où des accords pour 455 projets ont été signés, totalisant un investissement record d’environ 31,5 milliards USD (China Daily, 2025). Cette rencontre est notamment l’occasion d’observer les secteurs cyber stratégiques pour la Chine : intelligence artificielle, robotique, ou encore cloud computing. Depuis 2017, la Chine a en effet profondément transformé son architecture numérique, consolidant un modèle de cybersouveraineté fondé sur le contrôle politique, l’indépendance technologique et l’exportation de ses normes. Sur le plan juridique, elle a adopté un ensemble de lois structurantes : Cybersecurity Law (2017), Data Security Law (2021), Personal Information Protection Law (2021), qui encadrent strictement la circulation des données (Creemers, 2022). Le pouvoir central a également repris la main sur les grands groupes technologiques nationaux, en imposant la transparence algorithmique et en infligeant des amendes records. Cette recentralisation s’accompagne d’importants efforts pour l’autosuffisance dans les secteurs critiques comme les semi-conducteurs, soutenus par des investissements massifs et des restrictions à l’export de métaux stratégiques. Enfin, la Chine étend son modèle de gouvernance cyber à travers les partenariats des Nouvelles Routes de la soie numériques, exportant son expertise en surveillance, ses standards techniques et son approche autoritaire du cyberespace.

A la fois ambition économique et stratégie d’État, la cyber souveraineté se présente donc désormais comme un outil de puissance permettant de redéfinir des équilibres géopolitiques. La Chine s’impose en leader des technologies d’avenir tout en diversifiant ses priorités. Ces orientations s’inscrivent dans une stratégie à long terme et reposent sur six axes majeurs : la construction d’infrastructures numériques, la sécurisation des réseaux et des infrastructures critiques, le développement d’une économie numérique domestique, la promotion d’un modèle souverain de gouvernance d’internet, l’autonomie technologique et enfin l’extension de son influence dans le cyberespace mondial (Cyberspace Administration of China, 2016). Sur la scène internationale mais aussi pour la Chine elle-même, ces transformations interrogent les équilibres et rapports de force géopolitiques.

Dans ce contexte, il est crucial de mieux comprendre les implications de cette nouvelle ère numérique. C’est l’objectif de ce numéro spécial, « Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques ».  À travers les différents articles, ce numéro vise à problématiser la montée en puissance numérique de la Chine comme un processus à la fois stratégique, idéologique et territorial, dont les effets ne se limitent pas aux seuls rapports de force globaux, mais touchent aussi aux formes mêmes de gouvernance, de coopération et de souveraineté.

Edgar Su/Reuters, https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20240326-ce-que-l-on-sait-des-cyberattaques-attribu%C3%A9es-%C3%A0-la-chine-par-des-pays-occidentaux

Marie Hiliquin

Marie Hiliquin est docteure en géographie, aménagement de l’espace et urbanisme. Elle est actuellement postdoctorante à IRSEM Europe où elle mène des recherches sur la stratégie chinoise en Eurasie à travers les nouvelles routes de la soie.

Références

China Daily, (2025) “8th Digital China Summit Sees 228b Yuan Project Investment”, https://www.fujian.gov.cn/english/news/202505/t20250507_6909285.htm

Creemers R., (2022) “China’s emerging data protection framework”, Journal of Cybersecurity, 12p.

Cyberspace Administration of China, (2016) “国家网络空间安全战略”,  [Stratégie nationale de sécurité du cyberespace].

Recension: Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS.

Regards géopolitiques 11(1), 2025

 

Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS, 139 p.

Yann Alix est Senior Manager chez Abington Advisory et Délégué Général de la Fondation SEFACIL. Il a créé et dirigé les collections Les Océanides et Afrique Atlantique aux Éditions EMS. Titulaire d’un doctorat en géographie des transports de l’Université Concordia et de l’Université de Caen, il a publié une quinzaine d’ouvrages sur les secteurs maritime, portuaire et logistique. Il s’intéresse à la géopolitique ; et tisse des liens entre ces secteurs, les territoires et les rivalités de pouvoir qui les concernent. Il est une voix francophone importante oeuvrant à la jonction de la consultation et du monde de la recherche.

Son tome deux des Histoires courtes maritimes et portuaires offre un panorama des enjeux africains d’aujourd’hui et de demain. L’ambition d’Alix est d’aider les décideurs, les investisseurs, les opérateurs et les chercheurs à penser le développement portuaire d’une Afrique aspirant à la prospérité, à l’efficacité et à l’inclusion. Le postulat de l’auteur est que la compréhension des dynamiques continentales est cruciale, puisque l’Afrique joue un rôle grandissant au sein du « Sud global ». Avec des projections démographiques s’élevant à 2,4 milliards d’Africains en 2050, il n’est pas trop d’affirmer que l’avenir du continent est inséparable de celui de l’humanité. La thèse qu’il défend est que le développement durable africain passe par des liaisons maritimes stratégiques, des ports efficaces, des réseaux logistiques optimisés et une vision panafricaine permettant les collaborations.

Au fil des pages, l’auteur décrit les potentiels et spécificités. L’Afrique, nous dit Alix, possède un littoral de 26 000 km. Sa géographie littorale contrastée est à coupler à sa géographie insulaire et archipélagique pour mesurer le potentiel maritime, portuaire et logistique des États africains. Si certains sont favorisés géographiquement – Maroc, Égypte, Afrique du Sud –, car situés aux coins du continent ou à des points de passage des grandes routes maritimes ; d’autres sont enclavés et dépendants de leurs voisins – l’Éthiopie. Dans un cas comme dans l’autre, les géographies africaines demeurent à mailler à de grandes infrastructures pour créer les connexions nécessaires au repositionnement international, à une libération des marchandises captives dans les hinterlands et à une plus grande efficacité. Le fait significatif est que, pour ces États, le secteur maritime, portuaire et logistique est central ; et les aménagements et infrastructures reliés représentent des conditions de développement.

La difficulté pointée par l’auteur est que les pays littoraux ne disposent souvent que d’une seule ville portuaire, agissant comme tête de pont internationale. Celle-ci concentre le pouvoir politique, administratif et économique. À peu de choses près, les villes portuaires subsahariennes possèdent des histoires comparables. De longue date, les flux y convergent. L’absence de cohérence spatiale reflète l’absence de planification historique. Le résultat en est des situations portuaires complexes et de la congestion : Abidjan ; Mombasa ; Douala. Le nouveau port de Lekki, au Nigéria, vise précisément à désengorger les installations de Tin-Can/Apapa/Lagos. Après des années à travailler sur les cas africains, Alix remarque que la modernisation des infrastructures portuaires et des aménagements urbains exige de repenser la question de la fluidité logistique à l’aune des nouvelles capacités technologiques/intelligentes. Selon lui, l’espace littoral métropolitain est à mieux organiser. La spécialisation passe par la création de clusters. Pour laisser la place à de nouveaux terminaux, des concessions portuaires doivent être renégociées. Ici ou là, des colonnes d’eau suffisantes à l’accueil des grands navires sont indispensables pour maximiser les économies d’échelle. Pour ce faire, des visions et des documents de planification sont nécessaires.

Alors que ces données générales sont connues des géographes africanistes et/ou maritimistes, peu de travaux traitent du fait que l’intégration aux circuits mondiaux s’avère aussi importante que le développement des échanges interafricains. C’est là une grande qualité de l’ouvrage que d’aborder cette double problématique : l’intégration et le développement supposent un état d’esprit centré sur la recherche d’équilibre, la diversification économique et l’amélioration des productivités manufacturières et industrielles.

Ainsi, les partenariats public-privé peuvent être un outil d’équilibrage des engagements dans le financement des grands projets, soutient Alix. Ceux-ci peuvent : augmenter les ressources disponibles ; combiner les atouts des secteurs ; accélérer la mise en place des grands équipements ; aider à l’évaluation de la dimension financière des projets ; faire jouer la concurrence porteuse de bonnes pratiques ; améliorer la transparence. Au préalable, précise-t-il, les PPP supposent la préparation des États, par une pré-identification des projets stratégiques et des points contractuels à défendre, par exemple le report des risques de construction sur la partie privée ou la performance de long terme des terminaux. D’ailleurs, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque Mondiale (BM) et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) encouragent les États africains à financer leurs grands travaux en recourant à ces outils. La Chine utilise aussi les PPP dans sa quête d’influence internationale. Par des négociations bilatérales entourant la Belt and Road Initiative, la Chine participe à la création d’un terrain d’expérimentation de l’émergence aux côtés d’États africains qui n’ont pas toujours les moyens de financer des travaux infrastructurels.

Encore aujourd’hui, plusieurs nations africaines dépendent d’une ressource naturelle principale : minière ; énergétique ; etc. Le manque de diversification économique est une tendance lourde. Les produits africains sont peu ou pas transformés et exposés à la volatilité des marchés. Cette situation se répercute sur le niveau de conteneurisation. Au total, moins de 5 % des manutentions globales sont africaines, mentionne Alix ! Cette situation est un indicateur du faible niveau de production manufacturière et industrielle ; mais aussi des difficultés d’inclusion aux réseaux mondialisés. Dans le futur, il est probable que la diversification économique et l’intégration soient facilitées par l’intensification des échanges et la spécialisation résultant de l’entrée en vigueur (2021) de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Bien que pour le moment le bilan de la ZLECAF demeure mitigé, nuance Alix, les zones portuaires peuvent devenir des laboratoires de l’intégration panafricaine et de la durabilité littorale et métropolitaine, en contribuant notamment à la construction d’un réseau maritime à courte distance et à des synergies avec les zones industrielles et logistiques.

Pour le moment, les nations aux géographies avantageuses et aux installations portuaires les plus récentes tendent à être celles qui sont les mieux connectées et conteneurisées. Ce sont elles qui importent/exportent le plus. Tanger Med fait ici figure de modèle. En une décennie, le port est devenu le premier port conteneurisé d’Afrique et de Méditerranée, avec 7,59 millions de manutentions en 2022. Avec une stratégie axée sur la captation des flux traversant le détroit de Gibraltar et la connexion avec les marchés ouest- et centre-africains le port s’est attiré de beaux succès. D’autres ports sont également à surveiller : Port-Saïd ; Durban ; Pointe-Noire ; Lomé.

De tous les cas traités, celui du Djibouti retient l’attention. Située près du canal de Suez, l’interface portuaire djiboutienne est cruciale pour les habitants de la Corne d’Or ; mais aussi pour les contingents militaires situés dans le pays. Djibouti fait figure de carrefour géopolitique/géostratégique. Le pays permet la rencontre d’intérêts africains, arabiques, européens, américains et asiatiques. C’est aussi le centre de la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. La fonction portuaire y possède un rôle à de multiples échelles, tout spécialement de gateway pour l’Éthiopie enclavée. La France y a une base et 1500 militaires. Cette présence lui permet un rayonnement sur Suez, la mer de Chine et le Pacifique. La Chine s’y projette également avec une base équivalente. Sa présence se fait sentir par des investissements dans les transports, avec par exemple la réhabilitation de la ligne ferroviaire Djibouti-Addis-Abeda (près d’un demi-milliard US).

Les territoires insulaires et archipélagiques africains sont aussi abordés : Comores ; Madagascar ; îles Maurice ; Seychelles. Hétérogènes, dépendants et peu interconnectés, ceux-ci peinent à capter les flux passant par l’océan Indien. La route maritime Singapour-Durban passe au sud de la plupart de ces îles ; mais il demeure difficile de s’y raccrocher afin de sortir de la marge économique. Seuls Maurice et la Réunion sont bien positionnés. En ces circonstances, l’innovation est de mise. Dans le futur, l’Afrique pourra peut-être apprendre de ces laboratoires singuliers et ouverts sur l’Indo-Pacifique.

De notre point de vue,le livre représente une contribution originale et en phase avec les dernières transformations du terrain. Il éclaire le lecteur sur certains enjeux maritimes, portuaires et logistiques et sur certaines stratégies d’aménagement et de développement. Ouvrage court, introductif et complémentaire au tome 1 – déjà recensé dans un numéro précédent –, il peut être présenté comme un outil pédagogique et/ou de vulgarisation.

Le lecteur gagnera à lire les chapitres 2, 6, 7, 8, 9 et les contributions spéciales # 1 et 2, portant respectivement sur la structuration des échanges internationaux, les ports secs, la transition portuaire durable et l’émergence du port de San Pedro. En somme, un ouvrage stimulant, qui intéressera les universitaires et les étudiants en géopolitique, gestion des ressources maritimes, aménagement du territoire et développement régional. Il pourra aussi intéresser des journalistes, des fonctionnaires, des diplomates et des acteurs des milieux de pratique.

Nicolas Paquet
Doctorant
École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional (ÉSAD)
Également étudiant au microprogramme de deuxième cycle en administration des affaires/gestion stratégique de projets
Membre étudiant du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD)
Membre étudiant du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG)
Ex-stagiaire doctoral au Port de Québec
Université Laval
Québec, Canada

Nicolas se spécialise sur les questions maritimes, portuaires et logistiques. Sa thèse porte sur l’aménagement et le développement des zones portuaires canadiennes au XXIe siècle, en prêtant une attention toute particulière au cas de Québec.

Éditorial

Abigaël Collin-Delille

Éditorial tome 2. L’Indo-Pacifique : où se redessinent les cartes de la puissance mondiale

Nous voyions dans le tome 1 qu’au XXIe siècle, l’Indo-Pacifique est devenu un espace central des rivalités géopolitiques et économiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, notamment via la Belt and Road Initiative et sa présence militaire en mers de Chine orientale et méridionale, redéfinit les équilibres stratégiques. D’autres États comme les États-Unis, le Japon, l’Inde ou encore le Canada, le Vietnam et Taiwan adaptent leurs positions face à ces évolutions. En parallèle, la coopération sino-russe en Arctique et les nouvelles routes maritimes élargissent encore les enjeux de puissance à l’échelle globale.

Dans ce contexte, les puissances moyennes comme l’Australie, l’Indonésie, le Vietnam, ou encore la Corée du Sud tentent d’affirmer leur autonomie stratégique face à l’intensification de la polarisation régionale. Ils optent pour une stratégie qui favorise la diversité des collaborations, une diplomatie dynamique et l’amélioration de leurs aptitudes à préserver leurs intérêts nationaux. Ils cherchent finalement à maintenir un équilibre dans la rivalité entre États-Unis et Chine qui leur permet de profiter des opportunités économiques et protéger leurs intérêts face aux incertitudes régionales.

La coopération croissante entre la Chine et la Russie dans la zone arctique est motivée par l’accès aux ressources naturelles et l’ouverture de nouvelles routes maritimes liées au changement climatique. Elle témoigne d’un élargissement des rivalités à l’échelle globale et montre l’émergence de nouvelles articulations géopolitiques.

Ainsi, il est impossible de considérer l’Indo-Pacifique sans tenir compte des évolutions mondiales qui modifient les relations de force sur la scène internationale. C’est un lieu crucial pour projeter la puissance, mais également pour réajuster les équilibres globaux.

“Prime Minister Justin Trudeau left the summit in Jakarta between Canada and the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in September 2023 with a significant win in the form of a new strategic partnership with the 10-member bloc.”

Source : Options politiques, https://policyoptions.irpp.org/magazines/november-2023/balancing-ambition-with-pragmatism-in-canadas-indo-pacific-strategy/

Abigaël Collin-Delille

Coordinatrice de la Chaire en Études indo-pacifiques

Recension. Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

Regards géopolitiques v11n1 (2025)

Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

En cette époque de changements majeurs dans l’équilibre des relations internationales, la redéfinition du rapport entre les États s’accompagne de tensions et d’incertitudes. En l’espace de quelques décennies, nous sommes en effet passés de l’équilibre nucléaire propre à la guerre froide et à la relation bipolaire entre Union soviétique et États-Unis ; au moment unipolaire américain, de la chute de l’URSS en 1991 à 2009 environ (crise financière mondiale) ; et depuis, à l’avènement d’un monde multipolaire, à tout le moins d’un monde dans lequel le leadership étatsunien n’est plus accepté par d’autres puissances, au premier rang desquelles se trouve la Chine, mais qui semble émuler l’Inde, le Brésil, l’Iran notamment.

Cette réorganisation du système politique international ne se fait pas sans heurts, ne serait-ce que parce que les États-Unis ne se satisfont pas de cette dynamique : ils voient clairement une menace dans l’ascension politique, économique et militaire de la Chine. En parallèle de cette rivalité de plus en plus aigue évoluent d’autres facteurs de tensions, certains anciens, d’autres plus récents, certains alimentés par la rivalité entre grandes puissances, d’autres peu. Aucune région de l’Asie n’est épargnée par des risques de conflit de plus ou moins grande intensité, même si l’Asie orientale et la question de Taiwan cristallisent davantage les attentions à l’heure actuelle, en raison des risques de confrontation majeure que la dynamique du conflit permet d’envisager. Si les médias parlent abondamment du potentiel de conflits en Asie, les auteurs le relativisent, notant qu’en Europe ces dernières années ont connu l’éclatement de conflits majeurs, les guerres yougoslaves (1991-1999), les guerres entre Arménie et Azerbaïdjan (1992-1994, 2020, 2023), la guerre russo-géorgienne (2008) puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis 2022. A contrario, avancent-ils, il n’y a pas eu de confit majeur en Asie depuis la guerre sino-vietnamienne de 1979. L’argument est pertinent, mais dépend aussi de la façon d’apprécier la notion de guerre. En 1987-1988, le Laos a engagé presque toute son armée contre la Thaïlande dans un conflit frontalier peu rapporté par les médias occidentaux, un conflit qui a fait plus de 1 000 morts. En 1999, le conflit indo-pakistanais dit de Kargil a fait, selon les estimations, entre 1 000 et 2 500 morts. Face à un retournement du sort des armes, le gouvernement pakistanais avait entamé la mobilisation de ses vecteurs nucléaires avant que la pression américaine ne conduise Islamabad à se contenter de replier ses troupes de l’autre côté de la ligne de partage du Cachemire, mais aussi à s’éloigner politiquement des États-Unis . L’Asie n’a pas connu de grand conflit depuis 1979 ; elle n’a pas pour autant méconnu des guerres courtes certes, mais intenses et qui auraient pu dégénérer en conflits nettement plus intenses.

Le conflit sino-taiwanais est un exemple significatif de cette cristallisation des conflits dans le cadre de la rivalité sino-étatsunienne. Résultat de la guerre civile chinoise livrée dans un contexte de rivalité idéologique pendant la guerre froide, ce conflit scande maintenant les relations entre Pékin et Washington. Une invasion chinoise contre l’île provoquerait probablement une réaction en chaîne des États-Unis et du Japon. Elle embraserait à coup sûr la région et bien au-delà, car les alliés des États-Unis, les pays membres de l’OTAN notamment, pourraient difficilement rester impassibles et se contenter de voir la Chine annexer Taiwan. Ce serait donc un conflit mondial. Mais d’autres conflits, comme les mouvements sécessionnistes à Mindanao aux Philippines ou des Tamouls au Sri Lanka, semblent très loin de cette rivalité structurante entre Pékin et Washington.

Les deux auteurs ont adopté un plan en deux parties articulant chacune plusieurs chapitres. La première partie, portant sur la nature multidimensionnelle des crises et conflits observés par les auteurs, propose ainsi d’analyser la portée, le poids d’une certain nombre d’éléments observables dans ces conflits asiatiques. Quel est le rapport à l’idée de paix qu’entretiennent les dirigeants ?  quel est le poids du passé, des conflits d’autrefois mal ou pas résolus et dont la mémoire encore meurtrie brûle parfois lorsqu’émergent des tensions et que les gouvernements les laissent se réactiver ? La montée en puissance de la Chine est-elle perçue comme une menace en Asie ? Quels leviers de soft power, ou pouvoir d’influence, les pays d’Asie ont-ils appris à utiliser ?

Les auteurs, dans un second temps, évoquent une série de lieux de tension qui sont évidemment connus, avec les plus importants et les plus anciens, comme le conflit Chine – Taïwan, l’opposition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, la rivalité dès les origines entre l’Inde et le Pakistan, sur fond d’équilibre de la terreur nucléaire. D’autres lieux sont moins connus : la guerre civile au Myanmar, les vives tensions intercommunautaires au Sri Lanka malgré l’arrêt de la guerre civile en 2009, les braises de la guerre civile à Mindanao alimentée par l’influence d’acteurs externes comme Daech, les tensions en Asie centrale, les mers de Chine orientale comme méridionale où la Chine affirme peu à peu son emprise. La prolifération nucléaire et le fait que plusieurs États asiatiques détiennent la bombe – Chine depuis 1964, mais aussi Inde et Pakistan depuis 1998, Corée du Nord depuis 2006 – permet de s’inquiéter sur les doctrines d’emploi de ces armes par les États détenteurs, sur la possibilité de l’usage nucléaire en cas de scénario de fin de régime – la fin du monde pour tous plutôt que la capitulation ; et sur le contrôle de ces stocks armes afin d’éviter toute dissémination catastrophique. La présence de ces armes, tout comme à l’époque de la guerre froide, peut être la cause de scénarios d’apocalypse comme d’équilibre de la dissuasion, selon le raisonnement que les responsables adopteraient en cas de crise. En 1999 comme en 2025, les communications de coulisses entre Inde et Pakistan et la menace nucléaire auraient-elles justement permis d’éviter le dérapage ?

Les auteurs, au sujet des vives tensions entre Chine et Japon, rappellent la proximité culturelle, le legs commun, l’absence de rivalité de long terme entre les deux États invalident cette idée d’un conflit ancré dans une opposition irréductible. Certes, de même que la notion d’ennemi héréditaire que l’on enseignait encore au début du 20e siècle n’a pas de crédibilité. Il n’y avait pas plus de déterminisme des conflits entre France et Grande-Bretagne ou entre France et Allemagne autrefois, qu’il ne pourrait y en avoir entre Chine et Japon. Les conflits naissent des frictions, des rivalités des politiques des États, et peuvent se développer sur le court terme. De fait, si Chine et Japon, pour poursuivre la réflexion des auteurs, entretiennent une relation ambiguë et non pas forcément conflictuelle, la trajectoire vers la guerre peut se dessiner en quelques années. Les dirigeants ont toujours le choix.

Bien écrit, d’abord aisé, cet ouvrage présente un appareil cartographique intéressant. On n’y trouvera pas de grandes considérations théoriques ni de spéculations sur les scénarios du futur.  Il présente le grand intérêt d’apporter au lecteur une synthèse pertinente, un tour d’horizon sûrement pas exhaustif (ce n’était pas l’objectif) mais étoffé, avec des chapitres clairement identifiés, présentant un grand nombre d’études de cas et dans l’ensemble bien documentés.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Genèse et mécanisme du pouvoir numérique chinois en Indonésie

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Yaxin Zhou

Yaxin Zhou est candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal, sous la direction de Frédéric Mérand. Ses recherches portent sur l’influence numérique chinoise en Asie du Sud-Est.  Elle s’intéresse notamment à la symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques dans la puissance numérique chinoise et aux réactions des pays d’Asie du Sud-Est face au pouvoir chinois.

Résumé : L’influence de la Chine dans le secteur numérique ne cesse de croître dans le monde. Ce pouvoir numérique de la Chine représente une source de menace sécuritaire pour certains, et une opportunité de croissance pour d’autres. En Asie du Sud-Est, avec la multiplication des multinationales numériques chinoises, le pouvoir numérique chinois est particulièrement présent. Dans cette région d’une grande importance géopolitique, l’influence numérique chinoise suscite le débat. Cet article explore le mécanisme du pouvoir numérique de la Chine et soutient, à travers le cas de l’Indonésie, que les pays d’Asie du Sud-Est coopèrent stratégiquement avec la Chine plutôt que par contrainte.

Mots clés : Pouvoir numérique chinois ; Investissement chinois en Asie du Sud-Est ; Relation Chine-Indonésie ; Puissance moyenne ; Relation État-entreprise chinoise

Summary : China’s influence in the digital sector continues to grow globally. This digital power is seen by some as a security threat, and by others as an opportunity for economic growth. In Southeast Asia, the proliferation of Chinese digital multinational companies makes this power particularly visible. In this geopolitically significant region, China’s digital influence is a subject of ongoing debate. This article explores the nature of China’s digital power and argues, through the case of Indonesia, that Southeast Asian countries engage with China strategically rather than out of constraint.

Key words : Chinese digital power ; Chinese investment in Southeast Asia ; China-Indonesia relations ; Middle power; Chinese state-business relations

Introduction

Depuis le début de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine en 2018, les relations économiques et politiques entre la Chine et l’Occident sont marquées par des tensions et escalades, notamment dans le secteur numérique et de la haute technologie. Si la marque Made in China au début du siècle était considérée comme synonyme de gadgets manufacturés bon marché et en grande quantité, aujourd’hui, les produits et les technologies chinois issus de Made in China 2.0 suscitent davantage d’inquiétudes, tant sur le plan économique que sur le plan sécuritaire, dans les pays industrialisés.

            En Asie du Sud-Est, en revanche, la perspective est bien différente. Étant les premiers partenaires commerciaux de la Chine depuis 2009, les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) sont également devenus le premier marché des exportations chinoises en 2020 (ASEAN Secretarait, 2025). En pleine crise de la Covid-19, les échanges commerciaux entre la Chine et ses voisins se sont intensifiés, notamment dans le secteur numérique, un secteur considéré comme essentiel à la prospérité économique et à l’amélioration du bien-être de la population (ASEAN Secretarait, 2023; Mondejar et al., 2021). En effet, aujourd’hui, les multinationales chinoises sont largement impliquées dans la construction de l’infrastructure numérique de la région, entre autres Huawei dans le secteur de la construction du réseau 5G et de fibres optiques, et Alibaba dans les investissements de plateformes de e-commerce, des centres de données et des villes intelligentes (Wang, 2024). En plus de relations commerciales et économiques, ces deux champions chinois fournissent également des formations aux fonctionnaires et aux chercheurs locaux (Bentley, 2022). Une connexion forte que même la mise en garde de Washington et de Bruxelles contre les dangers des technologies chinoises n’a pas pu entraver (Ruehl, 2023).

Ce contraste entre les pays industrialisés et les pays d’Asie du Sud-Est en pleine industrialisation nous amène à poser la question suivante : pourquoi ce choix chinois, malgré les risques éventuels qu’il représente ? Et quels sont les facteurs contribuant à ce choix ? Dans cet article, nous prenons le cas de l’Indonésie pour essayer de comprendre les raisons derrière ce partenariat entre la Chine et les pays en développement dans un secteur aussi stratégique et prometteur que celui de l’infrastructure numérique. L’Indonésie n’a pas toujours été un pays proche de la Chine. Le massacre de la communauté chinoise sous prétexte anticommuniste dans les années 1965-1966, ainsi que les émeutes de mai 1998 contre cette même communauté, ont laissé des souvenir sombres dans les relations entre les deux pays (Timmerman, 2020). Par ailleurs, l’Indonésie ambitionne aujourd’hui de devenir une puissance économique et politique majeure dans la région (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Un contexte historique et conjoncturel qui, en théorie, ne devrait pas favoriser les échanges entre Pékin et Jakarta ; pourtant, l’Indonésie fait partie des pays recevant le plus d’investissements chinois dans le secteur numérique depuis 2015 (Wang, 2024).

1. Le numérique, un intérêt partagé entre la Chine et l’Asie du Sud-Est

1.1.    Pays en développement face à la Chine : dépendance ou stratégie ?

Dans le domaine des sciences politiques, l’ascension de la Chine sur la scène internationale en tant que puissance économique, politique et militaire suscite, de prime abord, des débats sur la nature et les conséquences de ce pouvoir dans le système libéral international. Selon Ikenberry (2008) et autres chercheurs (Wang, 2011; Zheng, 2005) basés en Chine, l’ascension de la Chine sera pacifique et il est dans l’intérêt des Chinois de respecter l’ordre libéral actuel construit par les pays occidentaux. Pour ces auteurs, la priorité de la Chine n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de répondre aux impératifs domestiques : l’amélioration des conditions de vie et de la justice sociale pour les Chinois qui vivent encore sous le seuil de pauvreté malgré le développement fulgurant du pays. Aux yeux d’autres chercheurs, notamment ceux de l’école réaliste, dans un système international anarchique où les États dépendent d’eux-mêmes pour assurer leur survie, une puissance montante — souvent la deuxième plus puissante du système — est condamnée à défier l’ordre et le statu quo établis par l’hégémon. Cela entraînerait une transition du pouvoir, souvent sous forme de guerre hégémonique (Gilpin, 1987; Mearsheimer, 2001).

L’intégration de la Chine dans les affaires internationales crée autant de dynamiques dans le Nord, où se joue la concurrence entre grandes puissances, que dans le Sud[1], où la Chine est perçue, d’un côté, par les pays occidentaux, comme un rival déloyal qui ne respecte ni les règles ni les valeurs, et de l’autre, par les pays en développement, comme un exemple de prospérité et une alternative à l’Occident (Brautigam, 2011).
L’exemple par excellence pour illustrer ce contraste de perception de la Chine est le projet d’infrastructure chinois, la Route de la Soie, lancé en 2013.
Alors que dans les médias occidentaux de nombreuses inquiétudes et critiques ont été soulevées autour du néocolonialisme, du piège de la dette, de la dépendance à la Chine et de l’exportation de l’autoritarisme chinois (Brautigam & Rithmire, 2021), les pays qui choisissent les entreprises chinoises pour la construction des infrastructures de transport, l’exploitation des énergies ou les télécommunications y voient des opportunités à travers les investissements chinois (Herscovitch & van der Kley, 2022).

La réalité est que les pays du Sud global — bien que de nombreux chercheurs occidentaux aient tendance à l’oublier, tandis que les travaux des chercheurs locaux le soulignent davantage — disposent d’une certaine autonomie face à la Chine. La vaste littérature sur les petits et moyens pays montre de manière éclairante comment les États du Sud global parviennent à tirer leur épingle du jeu face aux grandes puissances. Et c’est précisément le cas des pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine. Dans ses recherches prolifiques sur les stratégies adoptées par les pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine et aux États-Unis, le chercheur malaisien Cheng-Chwee Kuik (2021, 2024) a brillamment démontré que ces pays adoptent une stratégie de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques, à minimiser les risques sécuritaires, tout en refusant de s’aligner systématiquement sur une puissance régionale. Si la Chine représente une source d’opportunités en matière de richesse et de croissance, ces pays estiment néanmoins avoir besoin d’autres acteurs pour contrebalancer le poids de Pékin (Kuik, 2021, 2024).

Si Cheng-Chwee Kuik part d’une observation des réactions individuelles des pays face aux grandes puissances, Evelyn Goh (2014) et Kai He (2008) adoptent quant à eux une perspective institutionnaliste. Ils soutiennent que la stratégie régionale des pays d’Asie du Sud-Est consiste à créer un « enchevêtrement multiple » (par le biais de l’institution régionale ASEAN), visant à intégrer toutes les grandes puissances dans des réseaux institutionnels et économiques régionaux afin de diluer leur domination (Goh, 2014), d’équilibrer leurs pouvoirs (He, 2008) et de modérer leurs comportements (Ikenberry, 2019). Il s’agit d’un équilibre des puissances que Thazha Varkey Paul (2018) qualifie de « doux », fondé sur des moyens non militaires : alliances économiques, normes internationales ou diversification des partenariats. À travers ces analyses, on constate l’autonomie des pays d’Asie du Sud-Est, enchâssée dans une politique de hedging et soutenue par les pourparlers organisés dans le cadre de l’institution régionale. Le choix de la Chine s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large.

1.2.    Influence numérique, comment la Chine exerce-t-elle son nouveau pouvoir ?

De son côté, la Chine a trouvé un nouveau moyen d’exercer son pouvoir : le pouvoir numérique. Si, hier, ce pouvoir reposait principalement sur des aspects tangibles et matériels — sa population, la taille de son économie et ses capacités militaires — aujourd’hui, il se construit et s’exerce à travers un écosystème d’infrastructures numériques « à la chinoise » : un régime numérique centré sur la coopération entre États et sur la souveraineté numérique (Bradford, 2020), contrairement au régime occidental, qui valorise la participation des acteurs non-étatiques. Ce réseau numérique, porté à la fois par le gouvernement chinois et par les multinationales technologiques chinoises, s’étend dans les pays du Sud global, notamment en Asie du Sud-Est.

Pourtant, dans la littérature, cette expansion numérique chinoise dans les pays du Sud global reste sous-étudiée. Selon Heeks et al., (2024), plusieurs lacunes doivent être comblées dans les études portant sur l’influence numérique chinoise. D’abord, les recherches sont rarement fondées sur des théories solides ou des données empiriques. Les auteurs relèvent que les études sur l’expansion numérique chinoise dans le Sud global n’ont véritablement commencé qu’à partir de 2017 et que la plupart d’entre elles ne s’appuient pas sur des démarches théoriques et méthodologiques rigoureuses. Cette absence de données primaires et de cadre théorique adéquat divise les chercheurs en deux camps, selon leur vision générale de la Chine. Les chercheurs pro-Chine, souvent basés en Chine, estiment que les projets numériques chinois visent à renforcer la connectivité avec les partenaires du pays (Hong & Harwit, 2020; Luo, 2019). Faisant référence au slogan de la « communauté de destin pour l’humanité », proposé par Xi Jinping, ne mettant en avant que les aspects positifs. En revanche, les chercheurs critiques à l’égard du régime chinois, notamment basés aux États-Unis (Cheney, 2019; Hemmings, 2020), mettent en garde contre les risques sécuritaires associés à cette expansion numérique : exportation de l’autoritarisme numérique, interférences, et surveillance exercée par le gouvernement chinois via ses produits et infrastructures numériques.

Ensuite, il faut revoir l’hypothèse d’un exceptionnalisme chinois. Selon Heeks et al. (2022), malgré les divergences entre les chercheurs des deux camps, ceux-ci s’accordent à tort sur l’idée d’un exceptionnalisme chinois. Les sinophiles parlent d’une « recette » conçue par un pays du Sud global pour les pays du Sud global, en omettant les rapports de force. Tandis que les sinophobes dénoncent les dérives autoritaires des produits numériques chinois, comme si les pays et les entreprises occidentaux n’étaient jamais impliqués dans des opérations de surveillance.

Finalement, il faut mettre en lumière l’autonomie et l’agentivité des pays du Sud global ainsi que des multinationales numériques chinoises. Heeks et al. (2022) notent que dans la littérature le gouvernement chinois constitue toujours le centre de toutes les investigations, tandis que les pays du Sud global, ceux qui accueillent les investissements chinois et les multinationales chinoises, le maillon clé dans l’expansion numérique chinoise, sont souvent laissés de côté. Cela mène fréquemment à la conclusion d’une Chine superpuissante et prédatrice face à des pays en développement fragiles et vulnérables.

1.3.    Asie du Sud-Est, une région en pleine transformation numérique

Du Vietnam aux Philippines, en passant par la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, les pays sud-asiatiques cherchent à donner un nouvel élan à leur économie grâce aux infrastructures et aux technologies numériques. Si la région a repris son souffle après la crise asiatique de 1997 et qu’elle est considérée comme l’une des régions les plus dynamiques en termes de croissance économique et démographique (Lee, 2024), elle demeure en quête d’une nouvelle source de croissance.

Depuis la publication de la première feuille de route du développement numérique, ASEAN ICT Masterplan (2010-2015), les pays de la région visent les technologies de l’information et de la communication pour transformer la région en une zone de connexion (commerciale mais aussi sociale) grâce aux réseaux d’infrastructures interopérables, à une croissance durable basée sur l’économie numérique et à une communauté interconnectée grâce aux technologies de villes intelligentes ou à l’Internet des objets (Internet of Things) (ASEAN, 2021b). Avec l’accord de l’ASEAN sur l’économie numérique, la région prévoit une augmentation de la croissance à 1000 milliards en 2030, soit trois fois plus par rapport à l’année 2023, en l’espace de sept ans.

Cependant, tous les pays ne sont pas encore prêts à faire face à cette transition numérique rapide. Selon le rapport ASEAN Digital Integration Index publié en 2021, Singapour et la Malaisie ont obtenu les meilleures notes sur les six indicateurs mesurant la capacité numérique, tandis que des pays comme le Myanmar et le Cambodge se situent bien en dessous de la moyenne régionale (ASEAN, 2021a). Les défis sont nombreux, tant pour chaque pays que pour la région dans son ensemble, dans la transition numérique et la mise en place d’un marché régional de l’économie numérique. La plupart des pays de la région étant des économies en développement, pour être à la hauteur de leurs ambitions, ils ont besoin d’investissements étrangers, surtout dans la construction des infrastructures numériques de base qui servent d’échafaudage pour tout un écosystème.

Face aux opportunités de croissance, les pays sont plus pragmatiques que dogmatiques. Interviewés à propos des risques que pourraient comporter les investissements chinois, les dirigeants de la région sont quasiment unanimes : qu’il s’agisse d’investissements de l’Ouest ou de l’Est, ils sont tous les bienvenus, tant qu’ils contribuent au développement de la région (Huong, 2019; Sipalan, 2024).

2.     Étude de cas : le pouvoir numérique chinois en Indonésie

Dans cette dernière partie de l’article, l’étude du cas indonésien nous permettra de répondre à deux questions : la première, comment le pouvoir numérique chinois s’exerce-t-il dans un pays emblématique du Sud global, l’Indonésie ? La deuxième, comment l’Indonésie répond-elle au pouvoir numérique de la Chine ? En d’autres termes, quelles sont les raisons pour lesquelles le gouvernement indonésien choisit les multinationales numériques chinoises pour un projet d’infrastructures ? Nous démontrons d’abord que le pouvoir numérique chinois s’exerce désormais à travers un réseau numérique, construit dans une relation de symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques chinoises ; nous soutenons ensuite que, pour que le pouvoir numérique se transforme en influence (que nous définissons par l’exercice efficace du pouvoir), la Chine a besoin du gouvernement indonésien, notamment des élites politiques indonésiennes, qui trouvent leurs comptes dans la collaboration avec la Chine.

2.1.    Points de départ : les raisons derrières les comportements de Jakarta et de Beijing 

De tous les pays d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie représente un cas particulièrement intéressant. Considérée comme le leader politique de l’ASEAN, Jakarta cherche à renforcer sa puissance économique en vue de devenir une puissance régionale en Asie du Sud-Est, une croissance qui devrait être réalisée, selon Joko Widodo (Jokowi), président indonésien de 2014 à 2024, par la construction d’infrastructures et la transition numérique. Étant le quatrième pays le plus peuplé au monde et le plus grand marché numérique d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, dans son plan stratégique Made in Indonesia 4.0, s’est fixée comme objectif de se hisser au rang des dix premières économies d’ici 2030 (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Ayant à cœur de rattraper son retard dans l’industrie numérique, au début de son deuxième mandat (2019-2024), le président Jokowi a multiplié les directives et feuilles de route visant à renforcer la capacité du pays en matière d’attractivité pour les investissements étrangers, de ressources humaines, d’infrastructures informatiques et de communication, ainsi que dans des domaines stratégiques tels que les centres de données, l’intelligence artificielle et la gouvernance numérique (Fitriani et al., 2024). Pourtant, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Sur les six indicateurs du rapport ASEAN Digital Integration Index de 2021, l’Indonésie ne dépasse la moyenne de l’ASEAN que dans deux domaines : la protection des données et le paiement numérique[2]. En effet, en raison de sa géographie fragmentée (composée de 17 000 îles), la construction des réseaux de télécommunications et des services relève d’un vrai défi. À cette complexité géographique, qui aurait demandé des efforts supplémentaires dans le déploiement des infrastructures, s’ajoute la difficulté financière du gouvernement de Jakarta : les grands chantiers exigent des investissements importants, ce qui pousse  le gouvernement indonésien à solliciter des fonds étrangers (Betteridge, 2016).Haut du formulaireBas du formulaire

C’est ici que les intérêts du gouvernement indonésien et du gouvernement chinois convergent. Depuis le premier mandat de Xi Jinping en 2012, la Chine cherche à exporter ses surcapacités, un problème dont elle souffre depuis les années 1970 (Shen, 2018), à diffuser ses normes industrielles et à renforcer activement son influence géoéconomique et géopolitique à l’échelle internationale. En 2013, la surcapacité en fibre optique en Chine atteignait les 50% (Cyberspace administration of China, 2015; Zhang, 2014), ce qui a conduit à l’introduction du volet numérique dans les nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, ci-après BRI) et à la publication de l’Avis du Conseil d’État sur la promotion de la coopération internationale en matière de capacité de production et de fabrication d’équipements, où les télécommunications comptent parmi les 13 secteurs prioritaires pour la coopération industrielle internationale (State Council of China, 2015). Aujourd’hui, la situation est encore plus urgente pour la Chine qui fait face à un marché occidental de plus en plus réticent. Pour des raisons de sécurité, le champion chinois des télécommunications, Huawei, est aujourd’hui banni des réseaux 5G aux États-Unis, au Canada et en Europe. La plus grande plateforme de commerce électronique, Alibaba, a été désignée comme very large online platform par le Digital Services Act de l’Union européenne en 2023. Alibaba doit désormais faire face à des restrictions beaucoup plus strictes en matière de protection des droits des consommateurs, entraînant ainsi une augmentation considérable des coûts (Alibaba group, 2024). En résumé, le gouvernement chinois a besoin du marché extérieur, de la reconnaissance de ses normes et du renforcement de son influence dans le monde. Les multinationales numériques chinoises, quant à elles, cherchent une plus grande part du marché international et des gains économiques.

2.2.    Pouvoir numérique chinois : d’une symbiose entre l’État et les entreprises

Les intérêts du gouvernement chinois et des multinationales numériques chinoises se rejoignent dans l’expansion de l’influence numérique chinoise dans les pays d’Asie du Sud-Est : une sphère d’influence indispensable pour Beijing et un grand marché lucratif et prometteur propulsé par la volonté politique pour les champions numériques chinois. Le projet représentatif de cette collaboration public-privé est le volet numérique de la BRI, la Route de la soie numérique (Digital Silk Road, ci-après DSR), lancé en 2017. Dès le départ, la DSR représente une nouveauté dans la relation entre l’État chinois et les entreprises chinoises. Contrairement aux autres projets de la BRI, les projets de la Route de la soie numérique sont menés majoritairement par des entreprises privées chinoises. Pour les infrastructures de télécommunication et de 5G, on trouve Huawei. Pour les plateformes de e-commerce et de fintech, Alibaba et Tencent se taillent la part du lion. Certes, ces entreprises sont inévitablement sous l’influence du gouvernement chinois, mais force est de constater qu’elles sont davantage orientées vers les bénéfices économiques et la taille du marché que vers l’énergie ou les enjeux géopolitiques (Zhou, 2024).

Les capitaux privés, jadis relégués au second plan dans l’économie socialiste chinoise, font aujourd’hui partie des stratégies nationales (Shen, 2018; State Council of China, 2016). Dans les projets d’investissements de la DSR notamment, ces deux acteurs nouent une relation d’interdépendance : d’un côté, le gouvernement chinois recourt de plus en plus aux entreprises privées pour réaliser ses stratégies d’État, l’objectif étant de réduire les dépenses publiques et de pallier le manque d’expertise du gouvernement dans le secteur numérique. De l’autre côté, les entreprises numériques chinoises ont besoin de la bénédiction financière et diplomatique de Beijing pour remporter les contrats des pays partenaires face aux autres concurrents. Plusieurs observations ont même révélé que, pour pouvoir bénéficier du soutien du gouvernement chinois, les entreprises chinoises ont converti leurs investissements en projets de DSR (Zeng, 2020).

L’expansion de l’influence numérique chinoise se fait donc dans cette symbiose État-entreprise, un phénomène qui a été décrypté en détail par Farrell & Newman (2019), dans leurs analyses sur le pouvoir des réseaux des États-Unis. L’argument principal de leurs recherches est que, grâce aux réseaux tissés par les multinationales américaines dans le monde, le gouvernement américain exerce un pouvoir disproportionné en termes de surveillance et de contrôleur d’accès sur tous les acteurs connectés aux réseaux. 

Si dans le contexte des États-Unis, les réseaux ont été construits de manière organique, dans le sens où les entreprises américaines n’agissent pas de manière à plaire au gouvernement ou à suivre la direction de Washington, dans le contexte de la Chine, en revanche, la relation entre le gouvernement et les multinationales numériques est beaucoup plus proche et directe. Mise à part la structure de propriété opaque entre la Chine et le champion chinois de télécommunication Huawei, le parti communiste chinois possède une cellule du parti dans toutes les entreprises numériques et ces dernières sont tenues de partager les données avec le gouvernement quand c’est nécessaire selon la Loi de la sécurité nationale de 2015. En plus du contrôle éventuel que le gouvernement chinois pourrait se permettre d’exercer sur ses entreprises (mais dans la littérature actuelle, les preuves sont peu suffisantes selon Heeks et al., 2024), le gouvernement chinois facilite l’expansion des multinationales chinoises sur le marché international par ses soutiens financiers et diplomatiques. Derrière les multinationales numériques chinoises, il existe ainsi cet ombre du gouvernement chinois. Il n’agit pas toujours de manière explicite, mais s’assure d’un côté de la direction générale de l’expansion numérique chinoise et de l’autre de la docilité de ses entreprises devant les lignes rouges politiques.

Cette symbiose entre le gouvernement chinois et les multinationales chinoises permet à la Chine d’exercer son pouvoir numérique à travers trois effets majeurs de son réseau numérique : (1) L’effet de diffusion des normes : les multinationales numériques chinoises deviennent les vecteurs de diffusion des normes chinoises, notamment celle de la souveraineté numérique, selon laquelle toute activité numérique relève de la souveraineté de l’État. Cette vision est réaffirmée par la Loi sur la cybersécurité de 2017 et la Loi sur la sécurité des données de 2021, toutes deux faisant explicitement référence à la sécurité nationale. À cela s’ajoute, de manière plus controversée, une forme d’autoritarisme numérique, qui aurait permis à certains gouvernements de renforcer leur capacité de surveillance des populations grâce aux technologies chinoises(Yayboke & Brannen, 2020). (2) L’effet de lock-in : les entreprises numériques chinoises mettent en place un écosystème intégré (5G, centres de données, paiements numériques, e-commerce), duquel il devient difficile de sortir sans coûts importants. En Indonésie, par exemple, le pays est l’un des principaux récipiendaires d’investissements numériques chinois[3] en Asie du Sud-Est. Les entreprises chinoises sont impliquées dans une grande variété de projets d’infrastructures numériques : le réseau 5G (Huawei), le réseau de fibre optique Palapa Ring (Huawei), les plateformes de paiement numérique (Alipay et WeChat Pay), ainsi que les centres de données (Alibaba) (IISS China Connects, 2021). (3) L’effet de dépendance : les pays d’Asie du Sud-Est intégrés à ce réseau finissent par dépendre non seulement des technologies et des normes chinoises, mais aussi des financements de l’État chinois, celui-ci conditionnant souvent ses prêts à une collaboration avec ses entreprises (Heeks et al., 2024). Dans de nombreux projets d’infrastructures numériques, la participation chinoise est ainsi double : d’une part, des entreprises chinoises obtiennent les contrats ; d’autre part, le gouvernement chinois soutient financièrement ces projets par l’intermédiaire de ses banques commerciales.

2.3.    Indonésie entre attrait économique et préoccupations sécuritaires

Face au pouvoir numérique de la Chine, l’Indonésie ne fait pas que subir, d’autant plus que dans le volet économique, les recherches n’ont jamais prouvé que la Chine force ses partenaires à accepter ses offres (Goh, 2014). Au contraire, les comportements de l’Indonésie confirment la théorie du hedging proposée par Cheng-Chwee Kuik (2021,2024). Selon lui, les pays d’Asie du Sud-Est, face aux puissances régionales (notamment la Chine et les États-Unis), adoptent une politique de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques tout en minimisant les risques sécuritaires. Dans le cas de l’Indonésie, face au pouvoir numérique de la Chine, tout en profitant de ses investissements importants et diversifiés, elle essaie de contrebalancer son influence croissante, notamment de trois manières.

La première consiste à maintenir une position de neutralité sur les dossiers politiques et sécuritaires sensibles. Contrairement au Laos et au Cambodge, Jakarta veille à garder une distance stratégique avec la Chine, afin d’éviter d’être perçue comme un de ses alliés. Ainsi, lorsqu’elle a été confrontée aux mises en garde des pays occidentaux concernant les risques sécuritaires posés par Huawei, l’Indonésie les a écartées d’un revers de la main (Priyandita et al., 2022).

La deuxième stratégie consiste à multiplier les partenariats dans le secteur numérique. Les multinationales chinoises sont loin d’être les seules présentes sur le marché numérique indonésien. À côté des investissements chinois, on retrouve les géants américains comme Google, Meta ou Amazon, ainsi que des entreprises singapouriennes telles que Shopee ou Grab. En équilibrant le poids des différents acteurs, Jakarta se donne non seulement la possibilité de négocier des conditions plus avantageuses avec ses partenaires chinois, mais aussi de préserver son ouverture à d’autres offres concurrentes.

Finalement, renforcer ses capacités domestiques. Sous le mandat du président sortant Jokowi, l’Indonésie a connu dix années de construction rapide et massive d’infrastructures. Parmi les réalisations notables figurent les routes à péage, qui représentent 72,7 % de l’ensemble jamais construit dans le pays (Febrianto & Amin, 2024), ainsi que le tout premier train à grande vitesse d’Asie du Sud-Est, reliant Jakarta à Bandung, réduisant le temps de trajet de trois heures à quarante minutes. Dans le secteur numérique, le gouvernement indonésien a intensifié ses efforts pour accélérer le déploiement des infrastructures et renforcer les capacités nationales. En 2018, le plan d’orientation économique Making Indonesia 4.0 a placé la construction d’infrastructures numériques et l’amélioration du capital humain au cœur de la feuille de route nationale (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). En 2020, cinq directives ont été adoptées en l’espace d’un an pour renforcer la capacité numérique du pays. Elles visaient notamment à élargir l’accès à Internet, intégrer les technologies numériques dans les secteurs stratégiques, construire des centres de données, former des talents numériques, et faciliter le financement de la transformation numérique. Si les entreprises chinoises jouent un rôle important dans la mise en œuvre de ces ambitions, Jakarta insiste pour que cette collaboration favorise le développement numérique du pays sur le long terme, notamment à travers le transfert de technologies et la formation de compétences locales (Febrianto & Amin, 2024).

Conclusion 

Dans le contexte de transformation économique et de transition géopolitique, la Chine a autant besoin de l’Indonésie que l’inverse, même si le niveau de dépendance et le rapport de force ne sont pas le même Si la Chine exerce son pouvoir numérique à travers l’effet de son réseau numérique, construit par ses multinationales dans le marché indonésien, voire régional, l’Indonésie, en particulier ses élites politiques, veille à ne pas développer une dépendance numérique et économique excessive. Le gouvernement indonésien, tout comme les gouvernements d’autres pays développementalistes d’Asie du Sud-Est, cherche à saisir les opportunités de croissance et à faire de la région sud-asiatique le prochain centre de prospérité et d’innovation. La présence d’un voisin puissant impose à Jakarta de naviguer entre croissance et sécurité, entre la Chine et l’Occident. Ce pragmatisme perdurera tant que Jakarta aura la possibilité de choisir entre plusieurs partenaires et qu’aucune grande puissance n’occupe une position dominante dans la région d’Asie du Sud-Est.

Bibliographie

Alibaba Group (2024). Alibaba 2024 Annual Report. Hangzhou.

ASEAN Secretariat (2021). ASEAN Digital Masterplan 2025. Jakarta.

ASEAN Secretariat (2025). ASEAN-China Economic Relation. Jakarta. https://asean.org/our-communities/economic-community/integration-with-global-economy/asean-china-economic-relation/, c. le 24 avril 2025

ASEAN Secretariat (2023). ASEAN Post-Covid Digital Policy Priorites-How do Covid-19 and emerging economic drivers change ASEAN digital policy priorities ?Jakarta.

Bentley, J (2022). All Politics is Local : Insights from Malaysia on the Belt and Road Initiative. Toronto. https://munkschool.utoronto.ca/belt-road/research/all-politics-local-insights-malaysia-belt-and-road-initiative, c. le 6 mai 2025.

Betteridge, B (2016). Jokowi faces challenges in launching his digital economy agenda | Lowy Institute. Jakarta. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/jokowi-faces-challenges-launching-his-digital-economy-agenda, c. le 3 mai 2025.

Bradford, A (2020). The Brussels Effect: How the European Union Rules the World. Oxford, Oxford University Press.

Brautigam, D (2011). The Dragon’s Gift : The Real Story of China in Africa. Oxford, Oxford University Press.

Brautigam, D et Rithmire, M (2021). The Chinese ‘Debt Trap’ Is a Myth. The Atlantic (Boston), le 6 février.

Cheney, C (2019). China’s Digital Silk Road : Strategic tech-nological competition and exporting political illiberalism. Working Paper WP8.

Cyberspace administration of China (2015). 2014年全球光纤出货量达到2.96亿芯,供力同比增长13% [Global fiber shipments reached 296 million core kilometers in 2014, up 13% year-on-year ]. Beijing. https://www.cac.gov.cn/2015-04/30/c_1115146431.htm, c. le 6 mai 2025.

Farrell, H et Newman, A. L (2019). Weaponized Interdependence : How Global Economic Networks Shape State Coercion. International Security, 44(1) : 42‑79.

Febrianto, H et Amin, I (2024). Trans-Java toll road saves time. Jakarta. https://www.pwc.com/id/en/media-centre/infrastructure-news/september-2024/trans-java-toll-road-saves-time.html, c. le 6 mai 2025.

Fitriani, Dzakwan et al. (2024). Indonesia as Rising Technological User. Jakarta, Center for Strategic and International Studies (CSIS) (Coll. « Understanding contested norms on Indonesia’s digital technology »).

Gilpin, R (1987). The Political Economy of International Relation. Princeton, Princeton University Press.

Goh, E (2014). The Modes of China’s Influence: Cases from Southeast Asia. Asian Survey, 54(5) : 825‑848.

He, K (2008). Institutional Balancing and International Relations Theory: Economic Interdependence and Balance of Power Strategies in Southeast Asia. European Journal of International Relations, 14(3) : 489‑518.

Heeks, R et al. (2024). China’s digital expansion in the Global South: Systematic literature review and future research agenda. The Information Society, 40(2) : 69‑95.

Hemmings, J  (2020). Reconstructing Order : The Geopolitical Risks in China’s Digital Silk Road. Asia Policy, 15(1) : 5‑22.

Herscovitch, B et van der Kley, D (2022). Why Indonesia has embraced Huawei. Foreign Affairs (New York), 28 juillet.

Hong, Y et Harwit, E (2020). China’s globalizing Internet:History, power, and governance. Chinese Journal of Communication, 13(1) : 1‑7.

Huong, L. T (2019). A Collision of Cybersecurity and Geopolitics : Why Southeast Asia Is Wary of a Huawei Ban. Global Asia, 14(3) : 40-46.

IISS China Connects (2021). IISS China Connects. Londres. https://chinaconnects.iiss.org/, c. 6 mai 2025.

Ikenberry, G. J (2008). The rise of China and the future of the West : Can the liberal system survive? Foreign Affairs, 87(1) : 23‑37.

Ikenberry, G. J (2019). After Victory : Institutions, Strategic Restraint, and the Rebuilding of Order after Major Wars. Princeton, Princeton University Press.

Kuik, C.-C (2021). Getting hedging right : A small-state perspective. China International Strategy Review, 3(2) : 300‑315.

Kuik, C.-C (2024). Southeast Asian Responses to U.S.-China Tech Competition : Hedging and Economy-Security Tradeoffs. Journal of Chinese Political Science, 29(2) : 509-538.

Lee, J.-O (2024). How ASEAN is building trust in its digital economy. World Economic Forum. Jakarta. https://www.weforum.org/agenda/2024/01/asean-building-trust-digital-economy/, c. le 6 mai 2025.

Luo, Xiao (2019). Building China-Latin America Digital SilkRoad : Challenges and roadmap. China International Studies, 77(2) : 48‑63.

Mearsheimer, J. J (2001). The tragedy of great power politics. New York, WW Norton.

Ministry of Industry of Indonesia (2018). Making Indonesia 4.0. Jakarta.

Mondejar, R et al. (2021). The Effects of Covid-19 on Digitalization in Southeast Asia : A Crisis Within a Crisis. Asian Perspective, n° 4.

Paul, T. V (2018). Restraining Great Powers : Soft Balancing from Empires to the Global Era. New Haven, Yale University Press.

Priyandita, G et al. (2022). Localization and China’s Tech Success in Indonesia. Washington, https://carnegieendowment.org/research/2022/07/localization-and-chinas-tech-success-in-indonesia?lang=en, c. le 6 ma 2025.

Ruehl, M (2023). EU and US warn Malaysia of ‘national security’ risk in Huawei’s bid for 5G role. Financial Times (Londres), 2 mai.

Shen, H (2018). Building a Digital Silk Road? Situating the Internet in China’s Belt and Road Initiative. International Journal of Communication, 12(2018).

Sipalan, J (2024). Huawei and Malaysia’s 5G future : Unpacking the embrace of Chinese tech. South China Morning Post (Hong Kong), 9 octobre.

State Council of China (2015). 国务院关于推进国际产能和装备制造合作的指导意见[Guiding Opinions of the State Council on Promoting International Cooperation in Production Capacity and Equipment Manufacturing ]. Beijing.

State Council of China (2016). 中华人民共和国国民经济和社会发展第十三个五年规划  [The 13th Five-Year Plan]. Beijing.

Timmerman, A (2020, mai 13). What Do the May 1998 Riots Mean for Young Chinese Indonesians? The Diplomat.

Wang, J (2011). China’s Search for a Grand Strategy : A Rising Great Power Finds Its Way. Foreign Affairs, 90(2) : 68‑79.

Wang, Z (2024). China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia : Progress and Challenges. Singapore. https://fulcrum.sg/chinas-digital-silk-road-dsr-in-southeast-asia-progress-and-challenges/, c. le 6 mai 2025.

Yayboke, E et Brannen, S (2020). Promote and Build : A Strategic Approach to Digital Authoritarianism. CSIS Briefs.

Zeng, J (2020). Slogan Politics : Understanding Chinese Foreign Policy Concepts. New York, Palgrave Macmillan.

Zhang, Hailong (2014). 光纤产能过剩冷思考:4G丰满难改棋局  [Fiber optic overcapacity cold thinking : 4G fullness is difficult to change the chess game]. https://www.c114.com.cn/ftth/317/a815221.html, c. 6 mai 2025.

Zheng, B (2005). China’s « Peaceful Rise » to Great-Power Status. Foreign Affairs, 84(5) : 18‑24.

Zhou, Yaxin (2024). Les entreprises privées chinoises font le jeu de la politique étrangère de Pékin. The Conversation (Montréal), 4 décembre.

[1] Dans la littérature de science politique, le Nord désigne souvent les pays industrialisés et développés, situés dans l’hémisphère Nord, et le Sud, les pays en développement et moins avancés, situé dans l’hémisphère Sud. Cette classification est de plus en plus contestée tant elle masque les dynamiques entre les pays pourtant regroupés dans une même catégorie, et elle reflète de moins en moins le rapport de force actuel. Néanmoins, dans notre article, nous utilisons la notion de Nord et de Sud afin de donner une idée générale des différentes dynamiques à l’œuvre entre d’un côté le Nord (les pays occidentaux) et la Chine, et de l’autre le Sud (les pays non-occidentaux et en développement) et la Chine. 

[2] Les quatre autres indicateurs sont : commerce digital et logistiques, compétences digitales et talents, innovation et entrepreneuriat et état de préparation d’infrastructures et d’institutions.

[3]  En 2023, l’Asie du Sud-Est a reçu environ 50 % des investissements régionaux de la Chine, soit une augmentation de 27 % par rapport à l’année précédente. L’Indonésie est devenue le principal bénéficiaire de ces fonds, attirant environ 7,3 milliards de dollars américains (Falak, 2024). Les secteurs les plus ciblés sont l’exploitation minière, l’industrie manufacturière et les technologies. Bien que les multinationales chinoises ne révèlent que rarement le montant exact de leurs contrats, les données disponibles indiquent que, sur les 173 projets d’investissements numériques liés à la Digital Silk Road (DSR), 33 sont situés en Indonésie. Cela fait de Jakarta la principale destination des projets de la DSR en Asie du Sud-Est (Wang Zheng, China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia: Progress and Challenges).

La diffusion du projet chinois civilisation écologique numérique via les routes de la soie : un levier au service du soft power climatique de la Chine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Élodie René et Samuel Tronçon

Elodie René est docteure en sciences politiques (l’Université de Northampton), spécialiste de la gouvernance environnementale et des systèmes de crédit social et écologique en Chine. Elle est chercheuse au Netlab.

Samuel Tronçon est docteur en philosophie, spécialiste en informatique appliquée aux sciences sociales. Il est chercheur au Netlab, après avoir été affilié à l’Université Paris 8 et à l’Institut de Mathématiques de Marseille.

Résumé

La Chine ambitionne de devenir pionnière en matière de maîtrise des impacts écosystémiques en mettant en œuvre un vaste système de crédit social permettant d’opérer sa transition vers la « Civilisation Écologique ». Derrière l’outil de contrôle destiné à encourager les comportements responsables des acteurs, le système sert aussi des intérêts géopolitiques en promouvant un modèle alternatif d’écologie politique.

Mots clés : Civilisation écologique numérique ; Routes de la soie verte ; Autoritarisme écologique ; Système de crédit Social ; Soft Power

Abstract

China’s ambition is to become a pioneer in the control of ecosystem impacts by implementing a vast system of social credit to support its transition to « Ecological Civilisation ». Behind the control tool designed to encourage responsible behaviour on the part of stakeholders, the system also serves geopolitical interests by promoting an alternative model of political ecology.

Key words : Digital Ecological Civilization ; Green Silk Road ; Authoritarian Ecology ; Social Credit System ; Soft-Power

Introduction

Le gouvernement chinois ambitionne de restructurer l’architecture institutionnelle, normative, et financière de la coopération environnementale internationale à travers l’exportation de son modèle de Civilisation Écologique Numérique (CEN). Ce projet ambitieux, déployé notamment via l’initiative des Routes de la Soie Vertes, vise à positionner la Chine comme chef de file mondial dans la gouvernance numérique de l’environnement et du développement vert. Il repose sur un arsenal techno-politique méconnu en Occident : le Système de Crédit Écologique (SCE), qui correspond à la branche environnementale du Système de crédit social (SCS) lancé par Xi Jinping en 2014. En proposant une alternative au modèle occidental souvent critiqué pour ses contradictions (Goron, 2018), Pékin ambitionne d’incarner la transition en passant d’un rôle de suiveur à celui de leader et contributeur majeur dans le système de gouvernance environnementale mondiale (Cheng et al. 2020).

Face à l’incapacité des démocraties occidentales à produire des réponses adaptées aux multiples crises de l’Anthropocène, la question de l’efficacité et de la pertinence des modèles autoritaires s’invite dans le débat public et nourrit une littérature académique croissante (Tsang et Orsino, 2024 ; Enninga, 2023). Dans ce contexte, le SCE cristallise de nombreuses interrogations. Présenté comme un outil de gouvernance algorithmique au service de la CEN et un bien public global (Fang, 2022), le SCE est-il réellement à la hauteur des ambitions affichées en matière de transition écologique ? Ou bien s’agit-il avant tout d’un instrument de pouvoir, mobilisé par le Parti Communiste Chinois (PCC) pour renforcer son contrôle sur la société et l’économie et imposer ses standards numériques à l’international ?

Nous interrogerons les tensions entre ambitions environnementales et logiques autoritaires de puissance, au cœur du modèle chinois. Nous montrerons que, par-delà la rhétorique d’innovation écologique, l’efficacité réelle du SCE semble secondaire au regard de sa fonction transformative en interne et stratégique à l’international. Afin d’éclairer ces enjeux, l’article s’organise en trois temps. D’abord, une analyse critique des discours officiels sur la CEN qui met en lumière la manière dont le PCC mobilise la rhétorique verte au service d’ambitions à la fois domestiques et internationales. La deuxième partie s’attache à l’étude du SCE, en s’appuyant sur le cas de la province du Zhejiang, afin d’interroger sa mise en œuvre, ses logiques de fonctionnement et ses limites opérationnelles. Enfin, nous examinons la dimension internationale du projet, notamment la stratégie d’exportation du modèle chinois via les Routes de la Soie Vertes, et nous questionnons le SCE en tant qu’instrument d’influence et de redéfinition des standards de la gouvernance environnementale mondiale.

 1. La Civilisation Écologique : une rhétorique verte au service d’ambitions globales

Pierre angulaire de la rhétorique verte du Parti Communiste Chinois (PCC), la Civilisation Écologique (CE) repose sur l’idée d’une coexistence harmonieuse entre la nature et l’humanité. Ce concept, vigoureusement promu par le gouvernement chinois depuis près de deux décennies, se présente comme une alternative au développement durable tel qu’envisagé en Occident (Marinelli, 2018). Les narratifs du Parti sur la CE ravivent un héritage philosophique confucéen idéalisé pour promouvoir un modèle chinois alternatif face à un Occident dépeint comme prédateur, capitaliste et impérialiste (Hansen, 2018 ; Heurtebise, 2023). Ils se construisent autour d’une rhétorique de la modernisation écologique, associant protection de l’environnement, innovation technologique et développement économique (Goron, 2018).

En interne, ces narratifs constituent une tentative du gouvernement de répondre aux attentes croissantes des citoyens face aux scandales environnementaux et à la dégradation des écosystèmes (Li et Shapiro, 2020). En externe, la CE est mobilisée comme un outil de soft power visant à positionner la Chine comme un leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité (Geall et Ely, 2018 ; Buckley, 2021). Présenté comme une réponse aux défis environnementaux planétaires, ce concept est mobilisé par le PCC pour exporter son propre modèle d’écologie politique à l’international (Monjon et René, 2024). À travers une approche techno-solutionniste, autoritaire et centralisée, le PCC ambitionne la construction d’une civilisation écologique mondiale, façonnant une nouvelle géopolitique de la puissance verte (Haëntjens, 2024).

Les engagements climatiques récents du PCC – atteindre le pic des émissions avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060 – reflètent cette volonté de leadership. Ces annonces sont accompagnées d’investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettant à la Chine de devenir le premier investisseur mondial dans ce secteur, avec un budget de 100 milliards de dollars par an (Lagesse, 2022).

Cependant, le discours du PCC se heurte à de nombreuses contradictions. Si la Chine se présente comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique, elle reste également le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre en valeur absolue[1], avec une forte dépendance au charbon pour son mix énergétique (Monjon et Poncet, 2018). En parallèle, Pékin cherche à concilier ses objectifs écologiques avec ses priorités économiques et géopolitiques, incluant la sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures (Umbach, 2019) et une relance de la consommation intérieure. L’initiative des Routes de la Soie Vertes illustre cette dualité : présentée comme un projet transnational de développement vert, elle sert également de levier stratégique pour consolider son influence géopolitique dans les pays riches en ressources naturelles stratégiques (Nedopil, 2022 ; Demiryol, 2022).

1.1. Vers une « Civilisation Écologique Numérique »

Dans l’idée de surmonter les contradictions de la CE, le gouvernement chinois a récemment lancé le projet de Civilisation Écologique Numérique (CEN). En février 2023, le Comité central du PCC et le Conseil d’État ont publié le « Plan global pour la construction d’une Chine numérique », qui définit les orientations de la CEN pour une mise en œuvre dès 2025 et une « harmonisation accrue » d’ici 2035. L’objectif est de fusionner les avancées technologiques avec les objectifs écologiques du PCC pour répondre aux défis environnementaux tout en consolidant l’influence géopolitique de la Chine, dans un contexte d’intensification de la crise écologique mondiale.

Pour les intellectuels organiques du PCC la civilisation écologique numérique repose sur une fusion entre deux dynamiques, la « numérisation de la civilisation » et l’« écologisation de la civilisation », convergeant simultanément pour transformer les relations entre nature, société et technologie (Shi et Chi, 2024). La CEN est alors présentée comme « une nouvelle forme de civilisation après la civilisation primitive, la civilisation agricole et la civilisation industrielle » (Ibid.). Sur un plan opérationnel, elle se décline en quatre piliers principaux (Huang et Luo, 2023) : (1) Le déploiement d’un « système unifié de surveillance écologique ». (2) La gouvernance intelligente des ressources naturelles au moyen notamment de la blockchain. (3)  La numérisation des infrastructures industrielles pour contrôler leurs impacts. (4) La promotion d’un mode de vie vert en agissant notamment sur la modification des comportements des acteurs.

 1.2. Une vision de l’écologie techno-moderniste et centralisée

La CEN s’inscrit pleinement dans la continuité des narratifs portés par Xi Jinping et qui prônent un renforcement du contrôle du Parti sur la société et l’économie grâce au numérique (Wang, 2023). L’innovation technologique y est placée sous le contrôle du pouvoir central et devient un levier majeur de la modernisation industrielle, écologique et culturelle (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la politique chinoise de « développement de haute qualité » où protection de l’environnement et productivité économique sont étroitement liées (Goron, 2018). Il s’agit enfin de « donner pleinement au marché un rôle décisif dans l’orientation des industries vertes et le choix des trajectoires technologiques » (Parti Communiste Chinois, 2015).

L’idée de synergie entre numérique et écologie découle ainsi de cette combinaison inédite de mécanismes de marché et de dispositifs centralisés de gouvernance numérique (Gilley, 2012 ; Wang, 2018 ; Lo, 2020), permettant une gestion rationnelle, méthodique et scientifique des interactions entre nature, technologie et société (Westman et Huang, 2022). Les technologies numériques y ouvrent la voie à une nouvelle ère civilisationnelle étendant l’innovation aux sphères politiques et institutionnelles (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la théorie de modernisation évolutive du PCC (Goron, 2018 ; Xue et al, 2023).

1.3. Une modernisation écologique autoritaire pilotée par le numérique

La CEN repose donc sur une approche prescriptive et étatique de l’écologie, où la définition et la mise en œuvre des politiques environnementales sont pilotées par les autorités centrales et associés à des dispositifs marchands (Li et Shapiro, 2020). L’objectif est de promouvoir un modèle de société vertueux, où la protection de l’environnement est érigée en valeur morale fondamentale devant orienter les mécanismes de production et de consommation (Lo, 2020). Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la gouvernance environnementale visant à « accroître » l’État de droit et à moderniser l’économie socialiste de marché. Appuyée par le numérique, elle est censée accroître la transparence environnementale et permettre une stricte application des lois à travers une politique de tolérance zéro à l’égard des pollueurs (Ibid.). Elle encourage ainsi la participation des acteurs à la surveillance via des plateformes numériques dédiées à la divulgation d’informations environnementales (Monjon et René, 2021). Il s’agit notamment de répondre aux attentes populaires en matière de transparence environnementale et de lutte contre l’impunité des pollueurs (Wang, 2024 ; Geall, 2017). Cette vision globale est très clairement exprimée par le PCC (Parti Communiste Chinois, 2015) :

« Nous devons renforcer la supervision de l’application des lois. […] Nous appliquerons une « tolérance zéro » envers les comportements violant les lois et règlements environnementaux […]. Nous améliorerons la surveillance statistique […], accélérerons le renforcement des capacités en matière de statistiques, de surveillance et de calcul […]. Nous mettrons en œuvre le système de contrôle des émissions totales de polluants rejetés par les entreprises et les institutions. […] Nous améliorerons le système de participation du public […] et garantirons le droit du public à l’information. »

La CEN prône ainsi l’intégration des technologies numériques dans tous les aspects de la société, de la gouvernance environnementale au contrôle des modes de vie en passant par la gestion optimisée des entreprises et la maîtrise des risques environnementaux (Huang et Lo, 2024). Reposant sur une hybridation inédite de mécanismes généralement identifiés comme néolibéraux et d’outils hérités de la période soviétique, la CEN convoque aussi une dialectique entre modernité technologique et valeurs traditionnelles de la culture politique et morale chinoise (Heinzekehr, 2020).

2. Le système de crédit écologique (SCE) : pièce maîtresse de la gouvernance environnementale

 Cette double hybridation trouve son expression la plus aboutie dans le système de crédit écologique (SCE). Ce dispositif incarne parfaitement l’articulation entre modernité technologique et contrôle centralisé, en mobilisant les technologies numériques les plus avancées pour surveiller, évaluer et orienter les comportements des acteurs. En cela, le SCE illustre bien cette volonté du Parti de redéfinir les rapports entre économie, société et écologie dans une perspective civilisationnelle (Monjon et René, 2021).

Le SCE vise à renforcer la « fiabilité écologique » de la société chinoise dans son ensemble, à intégrer les externalités socio-environnementales des entreprises dans leurs coûts de production et à rationaliser l’usage des ressources stratégiques sous contrainte des chocs écologiques (Fang, 2022).

Encore peu connu en occident, le SCE correspond à la branche environnementale du Système de Crédit Social (SCS) chinois. Lancé en 2014 par Xi Jinping, le SCS s’inscrit dans une démarche de modernisation de la gouvernance et de moralisation sociale à travers le déploiement de nouveaux outils de surveillance et de notation des agents. Il comprend deux facettes : un appareil normatif récompensant les « bons » agents pour leur moralité sociale et économique ; et un appareil disciplinaire punissant les comportements « déviants » et « indignes de confiance » (Zhang, 2020). Le SCE élargit la portée du SCS pour l’adapter aux enjeux de la civilisation écologique. Alors que le crédit social se concentre sur la quantification et l’évaluation des interactions dans la sphère sociale et économique, le crédit écologique cherche à intégrer les interactions avec l’environnement naturel. Cette évolution implique le développement de méthodes permettant de représenter ces écosystèmes, leurs composants et les relations qui les caractérisent, afin de rendre possible leur traitement algorithmique.

Le SCE a ainsi été conçu pour mesurer et noter le niveau « d’intégrité écologique » des entreprises, des citoyens et des agents publics, en s’appuyant sur des mécanismes de quantification de leurs performances sociales et environnementales. Ces évaluations permettent de leur attribuer un score visant à encourager l’adoption de pratiques plus écologiques. Les individus obtenant de scores élevés bénéficient d’incitations telles qu’un accès facilité au crédit bancaire ou une réduction des contrôles administratifs. À l’inverse, ceux dont les performances sont jugées nuisibles à l’environnement se voient imposer des sanctions financières ou administratives, voire une restriction d’accès à certains marchés ou subventions publiques (Monjon et René, 2021).

L’objectif est de réorienter les structures de production et les flux de capitaux vers une économie bas-carbone, tout en favorisant l’émergence d’une culture écologique nationale (Fang, 2022). Côté entreprises, ce dispositif est censé permettre une tolérance zéro envers les pollueurs et les fraudeurs, notamment ceux falsifiant les données environnementales. Il renforce ainsi la surface de contrôle des autorités centrales, en cohérence avec la réforme de la gestion verticale de l’environnement (Zhou, 2020). Pour Pékin, il s’agit de garantir l’application uniforme des lois environnementales en faisant évaluer la conformité des acteurs par les autorités locales. Le SCE offre également un moyen de légitimer le démantèlement des industries les plus polluantes sans intervenir directement dans leur fermeture. Au-delà des dimensions strictement légales et économiques, le SCE vise également à moraliser les comportements des acteurs en guidant la transition de la société vers une nouvelle ère civilisationnelle écologique. Les citoyens sont encouragés à participer activement à ces systèmes en signalant les entreprises polluantes via des plateformes gouvernementales dédiées et en renseignant l’empreinte écologique de leurs pratiques de consommation et leurs modes de vie.

2.1. Le SCE comme outil pragmatique de gouvernance territoriale

Techniquement, le SCE prend la forme d’un système national hiérarchisé. Une dynamique ascendante, du niveau communal aux districts puis aux régions, permet la captation des données en combinant auto-déclaration et évaluation externe. Une dynamique descendante, assure le pilotage du système, tant dans la définition des objectifs et des critères que dans leur contrôle opérationnel à chaque niveau. À cette hiérarchisation territoriale, est associée une multiplicité de systèmes territoriaux, respectant des lignes directrices nationales, déclinées régionalement ou à l’échelle d’une agglomération.

Cette multiplicité n’est pas contradictoire avec l’ambition de centralisation et semble au contraire jouer un rôle dans le dessein global. En effet, la littérature technique sur l’application du SCE aux entreprises (ibid.) témoigne d’une volonté d’innover (Chinese Business Network, 2024) par l’expérimentation afin de favoriser l’évolution rapide des systèmes de notation vers des formes stables et ayant fait leurs preuves sur le terrain (Fang, 2022). L’objectif étant de sélectionner les critères et modalités d’évaluation les plus efficaces et les plus robustes à la numérisation et l’agrégation. D’ailleurs, la méthodologie même des systèmes de notation semble faite pour assurer la compatibilité d’indicateurs composés de proxys et de mesures hétérogènes.

Ce caractère multiforme et multi-échelle du système est la marque d’un pragmatisme politique assumé. D’abord, la hiérarchisation répond clairement aux objectifs d’une puissance verticale devant administrer un territoire et une démographie dont l’échelle est le frein principal.  Ensuite, le double mouvement ascendant-descendant assure une adaptation aux spécificités régionales tout en simplifiant les modalités de contrôle d’une structure socio-économique dont la complexité est difficile à maîtriser. Personne n’ignore que ces enjeux ont toujours été au cœur de l’histoire politique de la Chine (Liberthal, 1984), et le SCE semble être un outil idéal pour assurer un contrôle opérationnel des territoires et des acteurs économiques, en résolvant notamment le problème des « lacunes d’application » (Liu, 2024).

2.2. Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE)

 Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE) constitue un sous-système clé du SCE spécifique à l’industrie. La province du Zhejiang est souvent citée comme un modèle de mise en œuvre du SCEE. Son système est le plus ancien et le plus développé, sur un territoire connu pour être la vitrine numérique et écologique du pays (Wang, 2019). La structure du SCEE dans le Zhejiang regroupe trois types de critères. D’un côté, des critères permettant de mesurer le niveau d’engagement des entreprises dans la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution (49%). De l’autre, des critères relevant plutôt de la réputation écologique, de la fiabilité des informations, ainsi que de la conformité du point de vue de la fiscalité verte (41%). Un troisième type est formé d’un seul critère, dont le poids est relativement important (14%) dans la note finale, et qui concerne le système de gestion des risques mis en place par l’entreprise (Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang, 2020).  Les critères environnementaux portent sur les externalités des activités économiques. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les différentes dimensions ne sont pas quantifiées en tant que variables d’un modèle écosystémique mais sous l’angle du respect ou non des objectifs réglementaires. En somme, ce qui est mesuré c’est la conformité administrative et/ou politique de l’entreprise plutôt que son impact (ibid). Il apparaît donc assez clairement que l’objet du SCEE est de développer une culture du respect des orientations gouvernementales et de la fiabilité des données remontantes, avant toute autre considération.

Pour implémenter le SCEE, le Zhejiang a mis en place un système combinant auto-déclaration et inspection humaine (ibid.) Ce système comprend principalement un extranet permettant la collecte des données auprès des entreprises, ainsi qu’un site web publiant les notes attribuées à chaque entreprise[2].  Dans la plupart des autres territoires, l’outillage permettant de collecter, analyser et restituer ces données est beaucoup moins sophistiqué et semble plus relever de l’artisanat administratif que de l’idéal de numérisation du pouvoir central. On peut donc se questionner sur l’état d’avancement réel et la fiabilité d’un système dont la généralisation paraît prématurée au vu des objectifs initiaux.

Toujours dans le Zhejiang, on constate des taux élevés de conformité environnementale parmi les entreprises auditées, y compris en comparant les classements sur plusieurs années (plus de 90 % dans les deux classements les plus élevés sur cinq au total). Le nombre apparemment faible d’entreprises relevant des trois plus bas niveaux, et sa stabilité dans le temps, questionnent là encore, d’autant plus s’il s’agit du plus élaboré des systèmes actuels. En première approche, il apparaît évident que le fonctionnement même du système fait qu’une entreprise ne peut pas rester longtemps dans les niveaux inférieurs, puisqu’elle sera soumise à des contraintes importantes pouvant la conduire au dépôt de bilan, à moins de corriger rapidement ses pratiques pour normaliser son classement. Mais la faiblesse de la population présente dans le niveau médian, voire immédiatement supérieur, semble indiquer que le système ne permet pas de classer les différents niveaux d’impact ou de comportement réels.

Ces remarques accréditent l’idée que le SCEE a été déployé avant d’avoir atteint un niveau de maturité suffisant et n’a pour l’instant d’autre objectif que d’ancrer le SCE dans les pratiques des entreprises en développant une culture de la donnée et l’acceptation des mécanismes coercitifs associés. L’accent important mis sur la transparence et la conformité déclarative et fiscale, ainsi que la présence des indicateurs de réputation montrent bien que sont récompensées les attitudes de transparence à l’égard de l’autorité centrale, et de non-perturbation de l’ordre public. En d’autres termes, le SCEE actuel n’aurait pour objectif que de créer la confiance des parties prenantes dans le SCEE.

2.3. Derrière les limites techniques du SCEE, une vision à long terme

Le crédit écologique est désormais intégré dans la boîte à outils des politiques publiques en Chine, devenant un mécanisme central pour promouvoir une gouvernance environnementale durable (Chinese Business Network, 2024). Des institutions telles que la Banque populaire de Chine et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement tentent de définir des standards pour évaluer les performances environnementales des entreprises et aligner les incitations financières avec les objectifs écologiques. Néanmoins, l’état actuel du système ne permet pas d’envisager une intégration dans les systèmes d’évaluation financière. Les institutions identifient un certain nombre de défis à relever pour passer à l’étape suivante (Liu, 2024). C’est d’abord le manque de normes unifiées pour évaluer les comportements écologiques qui en rend difficile la quantification. Mais aussi, la complexité de la collecte de données qualifiées en raison de la variété des impacts environnementaux (Chinese Business Network, 2024). Enfin, la pénurie de compétences spécialisées permettant de gérer ces nouveaux défis techniques, notamment dans la financiarisation des variables écologiques et l’ingénierie des mesures d’impact.

Pour surmonter ces obstacles, les responsables parient évidemment sur le numérique pour créer rendre opérationnel cet immense système de « datafication » des comportements (Gao 2014) dans un format interopérable et partageable. Néanmoins, les principaux enjeux ne sont pas juste technologiques mais aussi empiriques et cognitifs. Il y a d’abord l’adaptabilité des systèmes de mesure aux conditions environnementales et entrepreneuriales. Il faut aussi déployer les compétences sur tous les points de collecte et d’analyse des données.  Enfin, il est nécessaire de coordonner les administrations concernées, les institutions financières et les laboratoires de recherche pour créer les indicateurs pertinents et les instruments adaptés aux objectifs des politiques publiques environnementales.

 3. L’exportation de la civilisation écologique numérique via les Routes de la Soie Vertes

 Le Système de Crédit Écologique incarne la vision technocratique et autoritaire du PCC en matière de gouvernance environnementale. S’il s’avère efficace, ce modèle pourrait servir d’exemple pour un déploiement plus large à l’international (Fang, 2022 ; Gao, 2014). Le PCC intensifie ses efforts pour promouvoir son modèle d’écologie politique en tant qu’alternative chinoise au modèle occidental de développement durable (Kalantzakos, 2022). À travers ce projet, la Chine cherche à consolider son image d’acteur responsable et innovant sur la scène internationale. La CEN permet également à Pékin de s’émanciper des cadres sémantiques occidentaux (Hanson, 2019), en proposant un modèle vert aux « caractéristiques chinoises » dont l’ambition est de redéfinir les standards internationaux en matière d’écologie (Clément, 2021).

L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), lancée en 2013 par Xi Jinping, constitue ainsi un levier stratégique central pour diffuser ce modèle. Présentée comme un projet intrinsèquement vert et bénéfique aux pays partenaires, la BRI a donné naissance aux « Routes de la Soie Vertes » (Green Belt and Road Initiative), qui visent à intégrer des objectifs écologiques dans le cadre d’un développement transnational d’infrastructures de transport, d’énergie et de communication (Cabestan, 2019 ; Sun et Yu, 2023). Ces routes vertes s’inscrivent dans une dynamique plus large d’alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et les engagements climatiques chinois à l’international (Codevilla, 2024). Ces dernières années, elles ont été mises en avant comme un projet de coopération internationale visant à décarboner les économies des pays partenaires tout en modernisant leurs industries grâce à des partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine (Coenen et al., 2021). Par ailleurs, le gouvernement chinois a lancé des programmes tels que les « envoyés verts des Routes de la Soie », destinés à former les élites des pays membres aux techniques chinoises de gouvernance environnementale (Li et Shapiro, 2020).

Le développement d’une coalition internationale pour le développement vert des Routes de la Soie a pour fonction non seulement d’améliorer la connectivité entre les nations, mais aussi de promouvoir un cadre commun pour évaluer et certifier la fiabilité écologique des projets (Fang, 2022). Ainsi, la CEN est présentée comme un bien public international contribuant à une gouvernance environnementale mondiale plus équitable, dont le crédit social et écologique est une des dimensions opérationnelles, vecteur de confiance et de transparence entre les parties prenantes (Zhang 2017).

Derrière cette rhétorique pacifiste au service de la justice environnementale mondiale, les routes de la soie verte représentent aussi la réponse stratégique de Pékin face aux critiques sur l’impact environnemental négatif des projets initiaux de la BRI. Le gouvernement chinois a dû intégrer des normes écologiques dans ses accords de coopération pour améliorer son image internationale, ternie par de nombreux scandales environnementaux impliquant ses entreprises à l’international, une façon habile de consolider son influence géopolitique dans les pays vulnérables au changement climatique (Nedopil, 2022). La Chine renforce par ce biais son rôle dans les institutions internationales liées au climat, telles que le GIEC ou les COP. Cela lui donne l’opportunité de promouvoir un modèle alternatif au paradigme occidental du développement durable et de tisser des partenariats stratégiques avec les pays du Sud global via une diplomatie verte. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large d’affirmer un soft power climatique en partageant ses technologies propres et ses normes de gouvernance environnementale, Pékin cherche à redéfinir les standards internationaux tout en consolidant sa position sur l’échiquier mondial (Sun et Yu, 2023).

L’intégration du numérique dans cette stratégie d’internationalisation de son modèle de développement vert est particulièrement significative. Comme l’indiquent les textes officiels, la Chine propose aux États partenaires de la BRI des technologies innovantes basées sur le contrôle numérique et la surveillance, permettant de gérer les défis environnementaux locaux tout en réduisant les asymétries numériques globales grâce à des projets qui se veulent inclusifs comme le « China-Africa Digital Innovation Partnership Program » (Wang et Chen, 2024). Ces outils visent officiellement à renforcer les dispositifs locaux de gouvernance écologique mais peuvent aussi servir à consolider les systèmes étatiques de coercition et de contrôle. Ils sont exportés par la Chine avec une volonté de promouvoir la souveraineté numérique des États, en cohérence avec sa vision du cyberespace (Hicks, 2022). En outre, ces technologies sont souvent accompagnées d’un financement attractif qui facilite leur adoption par des pays en développement, même ceux avec une gouvernance autoritaire. Cependant, leur efficacité réelle reste parfois limitée, contribuant davantage à une « esthétique sécuritaire » qu’à un contrôle effectif (Ibid.).

Cette stratégie d’exportation s’accompagne d’importantes contradictions. Bien que les discours officiels mettent en avant une coopération verte et durable, de nombreux projets financés par la Chine dans le cadre de la BRI incluent des infrastructures particulièrement nuisibles à l’environnement, notamment les centrales à charbon, les autoroutes ou les méga-centrales hydroélectriques. Ces projets engendrent souvent des émissions massives de gaz à effet de serre ou des atteintes à la biodiversité dans les pays partenaires (Chen et Springer, 2021). En outre, sur le plan interne, malgré une rhétorique axée sur la transition écologique, Pékin continue d’accroître sa dépendance au charbon pour répondre à ses besoins énergétiques croissants. En 2022, face à une sécheresse historique ayant affecté sa production hydroélectrique, le gouvernement a autorisé une augmentation de 300 millions de tonnes supplémentaires des capacités minières (Aglietta et Macaire, 2023 ; Collins et Erickson, 2022).

Conclusion : Entre ambitions écologiques et renforcement autoritaire

Comme nous l’avons montré, le SCE dépasse de loin sa fonction primaire d’outil de contrôle social. D’abord parce qu’il s’intègre dans un projet global, la Civilisation Écologique et Numérique, dont il est une des dimensions applicatives et le principal levier pour engager une transformation des comportements des acteurs. Il joue aussi un rôle fondamental de support sociotechnique pour piloter et atteindre les objectifs environnementaux, tout en fondant la confiance des parties prenantes dans l’objectivité et la fiabilité du modèle.  Évidemment, la dimension du contrôle social est bien présente et constitue un élément non négligeable du point de vue des systèmes démocratiques. Mais dans un contexte où la confiance dans la capacité des systèmes politiques à résoudre les problèmes environnementaux est érodée, on conçoit aisément que la promesse d’un outil numérique impartial, basé sur des métriques et des processus réputés transparents, puisse attirer la confiance des citoyens et l’intérêt des dirigeants. Là où le projet civilisationnel pourrait échouer à convaincre, la réalisation technologique peut fournir un argument de poids, particulièrement dans un moment où le numérique a tendance à être surévalué en tant que vecteur de progrès et de justice dans le monde entier.

L’enjeu est d’autant plus important que le SCE est conçu pour s’appliquer indépendamment du système économique et politique dans lequel il est utilisé. La propagande du SCE insiste d’ailleurs largement sur le fait qu’une grande part du système est directement inspirée de modèles en usage actuellement en occident. Ce verni d’objectivité est probablement un facteur capital dans la promotion du système en termes d’acceptabilité sociale. Il va de soi que c’est uniquement en replongeant dans les méthodes et les concepts de l’évaluation en contexte réel, et en prenant en compte toutes les possibilités de dérive et de manipulation, que l’on peut vraiment comprendre la nature de ces instruments. D’ailleurs, ce type de solution numérique aurait pu être proposé par n’importe quel géant du numérique[3] sans éveiller les mêmes réticences, d’autant plus qu’elle active le fantasme d’un contrôle opérationnel total dont l’urgence climatique semble nous inviter à accepter l’idée.

Du point de vue opérationnel cependant, il est impossible pour l’instant de faire un bilan de l’efficacité du SCE en termes de protection de l’environnement, ou d’atteinte des objectifs fixés par Pékin dans le cadre des négociations internationales. Mais tout semble indiquer que le projet s’inscrit dans le temps long, et que Pékin ne table pas sur une efficacité environnementale immédiate du SCE, mais sur son efficience en tant que mode de gouvernance, autoritaire et intrusif certes, mais virtualisé et invisibilisé. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est qu’un facteur supplémentaire d’acceptabilité, les humains ayant une fâcheuse tendance à attribuer aux outils numériques une confiance inversement proportionnellement à la compréhension qu’ils en ont.

Références

Aglietta, M., & Macaire, C. (2023). Quelle nouvelle ère pour la Chine? Les défis de la prospérité intérieure et de l’affirmation internationale. What New Era for China. Policy Brief 43, CEPII, https://www.cepii.fr/PDF_PUB/pb/2023/pb2023-43_FR.pdf

Buckley, L. (2021). Engaging with China’s ecological civilization. Rapport de la Green Economy Coalition, https://www.greeneconomycoalition.org/assets/reports/GEC-Reports/GEC-IIED-China-EcoCivilisationPaper-A4-Feb21-V4b.pdf

Cabestan, J. P. (2019). Les nouvelles routes de la soie. Études, (12), 19-30.

Caudevilla Oriol (2022).“Green Silk Road: Belt and Road Initiative projects become greener” in China Daily. [En ligne] https://www.chinadailyhk.com/hk/article/581455

Cheng B., Li F., Xie X. (2020). « Expertise : Les routes de la soie verte incarne une nouvelle pratique de gouvernance globale de l’environnement ». Le Quotidien du Peuple en ligne. 10 avril, [en ligne] https://www.yidaiyilu.gov.cn/p/122437.html  (consulté le 16 11 2024)

Chinese Business Network (2024). “Ecological credit enters the policy toolbox to determine the « gold content » with ‘green content’”. 19 oct., China Business Network, Sina Finance. [En ligne] (consulté le 20 10 2024) https://finance.sina.com.cn/money/smjj/2024-10-19/doc-inctpeuc7629712.shtml

Clément, A. (2021). L’écologie politique aux caractéristiques chinoises. Green1(1), 121-127.

Coenen, J., Bager, S., Meyfroidt, P., Newig, J., & Challies, E. (2021). Environmental governance of China’s belt and road initiative. Environmental Policy and Governance, 31(1), 3-17.

Demiryol, T. (2022). Between Geopolitics and Development: The Belt and Road Initiative and the Limits of Capital Accumulation in China. China Report58(4), 410-430.

Enninga, J. (2023). Environmentalism, a flirt with eco-authoritarianism and the robustness of ordoliberalism. Constitutional Political Economy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10602-023-09406-z

Fang, X. (2022). What contribution can the construction of the social credit system make to the dual carbon goal. Xinhua Credit. 2023/08 [En ligne] http://credit.sc.gov.cn/xysc/c100313/202208/67a19f94f6e3430393fbae8998d5cb01.shtml   , (C. le 18/10/24).

Collins, G. ; Erickson, A. (2022). « China’s Energy Nationalism Means More Coal », Foreign Policy, 6 juin.

Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang (2020). « Méthodes provisoires de gestion de l’évaluation de la crédibilité environnementale des entreprises du Zhejiang ». Document officiel n°16, Hangzhou, 20 janvier, http://credit.hangzhou.gov.cn/ck/secondDetail.html?parent=11&menu=43&data=35753d3ecf494a349492bb925a171584

Gaffric, G., Heurtebise, J. Y. (2013). L’écologie, Confucius et la démocratie. Écologie & politique47(2), 51-61.

Gao, G. (2024) 生态信用体系建设,多位专家解读 [Research on the credit supervision system of the whole chain and the whole life cycle, in “The construction of the ecological credit system, interpreted by many experts”], 9 déc., 163.com, https://www.163.com/dy/article/JJ0CKGD5053257CG.html.

Geall, S. (2017). Access to Environmental Information in China: Transparency, participation and the role of media. Dams Sternfeld, E. (dir.), Routledge Handbook of Environmental Policy in China (pp. 248-262), Londres: Routledge.

Geall, S., Ely, A. (2018). « Narratives and Pathways towards an Ecological Civilization in Contemporary China », The China Quarterly 236, 1175-1196.

Gilley, B. (2012). Authoritarian environmentalism and China’s response to climate change. Environmental politics21(2), 287-307.

Goron, C. (2018). « Civilisation écologique et limites politiques du concept chinois de développement durable », Perspectives chinoises, n° 2018/4: 41-55.

Gourdon, J., Monjon, S., Poncet, S. (2016). « Trade policy and industrial policy in China: What motivates public authorities to apply restrictions on exports? », China Economic Review 40, 10520.

Haëntjens, J. (2024). « Chine : civilisation écologique et géopolitique du ‘green power’ ». Futuribles. 9 septembre, [en ligne] https://www.futuribles.com/chine-civilisation-ecologique-et-geopolitique-du-green-power/  (C. le 8 nov. 2024).

Hansen, M. H., Li, H., Svarverud, R. (2018). Ecological civilization: Interpreting the Chinese past, projecting the global future. Global environmental change, 53, 195-203.

Heinzekehr, J. (2020). Ecological Civilization: The Political Rhetoric of “Marxism with Chinese Characteristics. Non-Human Nature in World Politics: Theory and Practice, 163-177.

Heurtebise, J. Y. (2023). Green Orientalism, Brown Occidentalism and Chinese Ecological Civilization: Deconstructing the Culturalization of the Anthropocene to Nurture Transcultural Environmentalism. Asian Studies11(2), 119-148.

Huang, D., Luo, X. (2023). 加快建设绿色智慧的数字生态文明 [Accélérer la construction d’une civilisation écologique numérique verte et intelligente]. Résultat intermédiaire du projet Jeunes Chercheurs de la Fondation Nationale des Sciences Sociales de Chine : « Recherche sur les caractéristiques de la « nature populaire » de la pensée de Xi Jinping sur la civilisation écologique et son mécanisme de mise en œuvre » (n° 21CKS034), http://www.xinhuanet.com/politics/20230703/812f33fcded5485a83d471e3b1d741da/c.html

Hicks, J. (2022). « Export of Digital Surveillance Technologies from China to Developing Countries », K4D Helpdesk Report, n° 1190, Institute of Development Studies, https://opendocs.ids.ac.uk/articles/report/Export_of_Digital_Surveillance_Technologies_From_China_to_Developing_Countries/26432941

Kalantzakos, S. (2022). China’s Ecological Civilization: A National Narrative with Global Ambitions. Dans D. Biswas, P. Eliopoulos, J. C. Ryan (dir.), Global Perspectives on Nationalism (p. 278-294). Routledge.

Lagesse, L. (2022). « La stratégie de la Chine face au changement climatique » Fondation Jean-Jaurès, https://www.jean-jaures.org/publication/la-strategie-de-la-chine-face-au-changement-climatique/

Li, Y., Shapiro, J., (2020) China Goes Green: Coercive Environmentalism for a Troubled Planet, Cambridge : Polity Press.

Lieberthal, K. (1984). China’s political reforms: A net assessment. The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 476(1), 19-34.

Liu, M. (2024). “Establish and improve the ecological credit system to improve the overall ESG performance of enterprises” dans 生态信用体系建设,多位专家解读 [The construction of the ecological credit system, interpreted by many experts], 9 déc., 163.com, https://www.163.com/dy/article/JJ0CKGD5053257CG.html

Lo, K. (2020). Ecological civilization, authoritarian environmentalism, and the eco-politics of extractive governance in China. The Extractive Industries and Society7(3), 1029-1035.

Marquis, C., Bird, Y. (2018). The paradox of responsive authoritarianism: How civic activism spurs environmental penalties in China. Organization Science, 29(5), 948-968.

Marinelli M. (2018). « How to Build a “Beautiful China” in the Anthropocene. The Political Discourse and the Intellectual Debate on Ecological Civilization », Journal of Chinese Political Science 23, n°3: 365-86.

Min. de l’Ecologie et de l’Environnement (2013). Cadre national sur le crédit environnemental des entreprises (企业环境信用评价办法). Ministère de l’Ecologie et de l’Environnement. Beijing. 2013. [En ligne] https://www.mee.gov.cn/gkml/hbb/bwj/201401/W020140102498719710099.pdf (C. le 14/10/24).

Monjon, S., Poncet, S. (2018). La transition écologique en Chine. Mirage ou “virage vert” ? CEPREMAP Opuscule n°47. Éditions d’Ulm. Paris.

Monjon, S., René, E. (2024). La civilisation écologique en Chine, entre outil de contrôle domestique et projet de rayonnement mondial, Revue Internationale et Stratégique, 135, 203-215.

Nedopil, C. (2022). Green finance for soft power: An analysis of China’s green policy signals and investments in the Belt and Road Initiative. Environmental Policy and Governance, 32(2), 85-97.

Parti Communiste Chinois (2015). Opinions of the CPC Central Committee and the State Council on Further Promoting the Development of Ecological Civilization. 25 avril, https://environmental-partnership.org/wp-content/uploads/download-folder/Eco-Guidelines_rev_Eng.pdf

René, E. (2019). La civilisation écologique contrôlée par le numérique en Chine, Multitudes, n°76, 86-93.

Shi H., Chi J. (2024). Promouvoir la modernisation chinoise par une civilisation écologique numérique, [En ligne] https://baijiahao.baidu.com/s?id=1788838250498613476&wfr=spider&for=pc (C. le 2 sept. 2024)

Sun, Y., Yu, B. (2023). Greening China’s Belt and Road Initiative: from norm localization to norm subsidiarity?. Global Environmental Politics23(1), 91-116.

Umbach, F. (2019). China’s belt and road initiative and its energy-security dimensions. RSIS Working Paper Series 320, S. Rajaratnam School of International Studies, https://rsis.edu.sg/rsis-publication/rsis/chinas-belt-and-road-initiative-and-its-energy-security-dimensions/

Tsang, B., Osornio, J. P. (2024). Autocracy vs. democracy: Climate edition. Carnegie Endowment for International Peace, https://carnegieendowment.org/research/2024/03/autocracy-vs-democracy-climate-edition?lang=en

Wang, A. L. (2018). Symbolic legitimacy and Chinese environmental reform. Environmental Law48(4), 699-760.

Wang, E. L. (2023). A beacon of hope for a troubled Earth? A critical analysis of China’s authoritarian approach to constructing ‘ecological civilization’. Asia Pacific Journal of Environmental Law26(1), 108-131.

Wang, R. (2019). Experience and Inspirations from the Building of a Beautiful Zhejiang. Chinese Dream and Practice in Zhejiang–Ecology, 265-289.

Wang, R. (2024). Race to the top: Public oversight and local environmental information transparency in China. Cities148, 104895.

Wang, Z., Chen, Z. (2024). “Promoting the Digital Governance of the Belt and Road Initiative: Taking the Digital Silk Road as an Example”. China Social Science Net [En ligne] https://www.cssn.cn/gjgc/202406/t20240626_5761347.shtml (Consulté le 16/12/2024)

Westman, L., Huang, P. (2022). Ecological civilisation: A historical perspective on environmental policy narratives in China. International Quarterly for Asian Studies (IQAS), 53(2), 181-206.

Xue, B., Han, B., Li, H., Gou, X., Yang, H., Thomas, H., Stückrad, S. (2023). Understanding ecological civilization in China: From political context to science. Ambio52(12), 1895-1909.

Zhang, C. (2020). Governing (through) trustworthiness: technologies of power and subjectification in China’s social credit system. Critical Asian Studies52(4), 565-588.

Zhang, Q. (2017). « Le crédit est le meilleur passeport pour la construction des nouvelles routes de la soie », 23 sept., China Economic Herald. [En ligne] http://credit.zaozhuang.gov.cn/133/8031.html (c. le 24/10/2024)

Zhou, D. (2020). China’s environmental vertical management reform: An effective and sustainable way forward or trouble in itself?. Laws9(4), 25.

[1] La Chine représente, à elle seule, plus de 30% des GES mondiaux. En revanche, concernant ses émissions par habitants elle se classe – avec 11,11 tonnes de CO2 – au 34e  rang mondial, devant l’UE (59e  rang) et derrière les États-Unis (7e  rang). Ces chiffres par habitant ne tiennent pas compte du CO2 importé. Source : touteleurope.eu

[2] Données extraites en ligne depuis le « Système de gestion et d’évaluation du crédit environnemental des entreprises de la province du Zhejiang » (浙江省企业环境信用评价管理系统).

[3] Un des systèmes les plus aboutis de Crédit Social a été développé et expérimenté par Alibaba sous le nom de « Sésame Credit », et a rencontré un succès important dans la population alors même qu’il n’était pas obligatoire.