Recension. Guillaume Lagane, Géopolitique de l’Europe, Paris, PUF, coll. « Géopolitiques », 2025, 210 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Dans cette première édition, ce nouvel ouvrage de Guillaume Lagane publié en septembre 2025 dans la série Géopolitiques des Presses Universitaires de France aborde un contexte remarquable : le retour de la guerre en Europe depuis 2022, la réélection de Donald Trump, l’intensification des tensions entre les principaux centres de pouvoir, ou encore l’augmentation des incertitudes concernant la sécurité du continent.

M. Lagane, un haut fonctionnaire et expert en défense, fait partie du comité de rédaction de Commentaire. Il est aussi l’auteur de nombreux livres sur les relations internationales, dont Questions internationales (Ellipses, 2021, 4e édition), et il enseigne à Sciences Po Paris. Il offre ici une analyse approfondie des mécanismes et des contraintes de la puissance européenne, à une époque où celle-ci semble renouer avec la géopolitique après plusieurs décennies d’aveuglement stratégique.

Un diagnostic sévère : l’Europe face à une géopolitique qu’elle avait cru dépasser

Dès l’introduction, Lagane part d’interrogations autrefois perçues comme provocatrices – une invasion russe des pays baltes, une annexion américaine du Groenland, une alliance contraignante avec la Chine – pour montrer combien le monde a brutalement changé depuis cinq ans. Ces scénarios, dit-il, ne relèvent plus de la spéculation théorique : ils expriment la vulnérabilité structurelle de l’Europe dans un système international devenu « gigantomachique », dominé par des puissances dont les logiques de rivalité et d’affirmation ne lui laissent plus de marge de confort.

L’auteur souligne alors que, jadis focalisé sur la paix, le droit et la prospérité, le continent se voit confronté à des vérités qu’il avait négligées : le risque de conflit, la pérennité de tensions internes et la présence de forces extérieures en mesure d’imposer leur volonté. Il dépeint une Europe « pleine de possibilités », mais affaiblie par un mélange de défis dans les domaines démographique, économique, technologique et militaire. Cette thèse reprend l’idée évoquée par l’auteur lors d’une interview récente, selon laquelle l’Europe « a inventé la géopolitique mais semble aujourd’hui la repousser », se comportant comme une puissance économique qui délaisse les éléments politiques et stratégiques indispensables à son statut.

 

Une structure centrée sur la puissance : héritages, limites, avenir

L’ouvrage se divise en trois grands mouvements :

  1. L’héritage européen : une puissance inachevée

Lagane commence par inventorier les fondements de la puissance européenne : un espace économique majeur, un capital culturel et scientifique considérable, une cohésion sociale enviée à l’échelle mondiale. Mais il souligne la fragilité croissante de ces atouts : vieillissement démographique rapide, dépendances énergétiques et industrielles, déficits militaires accumulés depuis trente ans, retard dans la compétition technologique.

Le propos est équilibré mais sans complaisance : l’Europe, dit-il, demeure une « puissance empêchée », incapacité qui découle autant de divergences politiques internes que d’un tropisme culturel vers la « dépolitisation » du monde.

 

  1. Une Europe dépendante : la question du lien transatlantique

La partie la plus analytique du livre est consacrée au rapport avec les États-Unis, présenté non seulement comme héritage historique mais comme dépendance stratégique structurelle.

Lagane n’est pas anti-américain ; il souligne au contraire la fonction stabilisatrice du lien transatlantique. Mais il montre aussi combien cette dépendance limite la capacité européenne à réagir seule, notamment face à la Russie et à la Chine. La réélection de Donald Trump apparaît comme une illustration éclatante de cette vulnérabilité : l’Europe peut à tout moment être privée d’un pilier essentiel de sa sécurité.

 

  1. Trois voies pour l’avenir : atlantisme, autonomie stratégique, ou effacement

Dans son dernier chapitre, Lagane esquisse les scénarios possibles pour le continent :

La coopération transatlantique renouvelée, défendue par les partisans de l’atlantisme, qui voient dans l’alliance avec Washington la seule garantie de sécurité.

La construction d’une autonomie stratégique européenne, voie difficile mais nécessaire si l’Europe veut peser comme acteur global.

Le risque d’effacement, si elle renonce à articuler ses capacités militaires, technologiques et industrielles : l’Europe deviendrait alors un espace prospère mais politiquement secondaire dans la lutte entre les grandes puissances.

Cette dernière option, bien que présentée avec prudence, fait l’effet d’un avertissement : sans réarmement politique et stratégique, la place des États européens comme acteurs indépendants pourrait être compromise.

 

Un livre clair, synthétique, et ouvertement stratégique

L’ouvrage se caractérise par un style sobre et didactique, à l’image des travaux de Commentaire ou des publications de défense. Bien que le livre soit bref, il aborde une multitude de sujets (démographie, énergie, industries de défense, alliances, relations, menaces externes). Il ne vise pas la précision scientifique, mais plutôt la clarté et l’encadrement contextuel. La démarche est manifestement ancrée dans une tradition réaliste et occidentale : la préservation du lien transatlantique, l’importance de la force militaire, la réprobation des illusions stratégiques européennes. Cette approche explicite n’entrave pas la qualité du travail, mais pourrait être contestée par des lecteurs favorisant une perspective plus autonomiste ou multipolaire.

 

Une contribution utile dans un moment où le monde bascule

En fin de compte, Géopolitique de l’Europe présente un récapitulatif robuste, limpide et sincère d’une période cruciale pour le continent. Ce n’est pas un livre éducatif ni une dissertation théorique : c’est un document d’action, destiné à clarifier les options disponibles pour l’Europe à une époque où elle ne se permet plus le luxe de la distraction stratégique.
Lagane ne privilégie pas une « perspective téléologique » sur l’intégration européenne ; il rejette les grandes narrations continues ou les prédictions optimistes. Pour lui, l’Europe n’est ni une puissance entièrement concrétisée, ni un déclin inéluctable : c’est un intervenant indécis dont la capacité à se structurer et à se renforcer déterminera son importance future dans le système international.

Un livre lucide, parfois sombre, mais nécessaire — et qui, comme tout bon essai géopolitique, ouvre plus de questions qu’il n’en ferme.

Abigaël Collin-Delille

Candidate au doctorat en Sciences géographiques

Université Laval

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