Regards géopolitiques 12(1), 2026
Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.
L’ouvrage Géopolitique du développement : les enjeux de la solidarité internationale, de Philippe Orliange et Alisée Pornet, part d’une idée simple : le développement n’est pas une politique neutre et technique, mais un espace de rapports de force. L’aide publique au développement et les financements internationaux ne sont pas seulement des gestes de solidarité ; ce sont aussi des outils de puissance utilisés par les États et les grandes institutions pour défendre leurs intérêts, diffuser leurs normes et peser sur les trajectoires économiques, sociales et écologiques des pays dits « en développement ».
Les auteurs commencent par revenir sur l’ancienne approche fonctionnaliste du développement. Celle-ci voyait les organisations internationales comme des machines techniques, presque apolitiques, chargées de résoudre des problèmes concrets (infrastructures, santé, agriculture) et, à travers cela, de favoriser la paix. Les auteurs montrent que cette vision masque en réalité des enjeux géopolitiques : ce sont des choix politiques, qui profitent à certains acteurs plutôt qu’à d’autres. Dans la lignée des travaux de Marcus Power et de la géopolitique critique française (Yves Lacoste), ils rappellent que le développement est lié depuis l’origine aux grandes inquiétudes des puissances occidentales : décolonisation, lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme. Le vocabulaire du « sous-développement », les cartes Nord/Sud et les grands récits sur la pauvreté sont eux-mêmes des instruments de pouvoir.
Le livre propose ensuite une relecture historique de l’aide au développement. À partir du discours de Truman sur les « pays sous-développés », les auteurs déroulent un fil qui va de la guerre froide aux Objectifs du millénaire, puis aux ODD et à l’Accord de Paris. Ils montrent comment l’aide s’est structurée autour de quelques grands moments : reconstruction européenne et asiatique, confrontation Est–Ouest, décolonisation, puis mondialisation financière. En s’appuyant sur Severino, ils rappellent que l’aide n’est pas née d’un pur idéal humaniste, mais d’un mélange de reconstruction, de rivalités idéologiques et de compétition économique pour l’accès aux marchés du Sud.
Un des points intéressants du livre est l’usage du « piège de Kindleberger ». Les auteurs rappellent, en s’appuyant sur cette idée reprise notamment par Joseph Nye, qu’un système international stable a besoin d’au moins une grande puissance prête à fournir des biens publics mondiaux : un commerce relativement ouvert, un système financier qui tient en cas de crise, des mécanismes d’aide et de stabilisation. Kindleberger expliquait déjà que la Grande Dépression venait en partie de l’absence de puissance assumant ce rôle, entre le déclin du Royaume-Uni et avant que les États-Unis ne prennent vraiment le relais. Les auteurs transposent ce raisonnement au champ du développement : aujourd’hui, la compétition entre États-Unis et Chine se joue aussi sur ce terrain, mais sans qu’aucun des deux n’endosse pleinement la responsabilité de ces biens publics mondiaux. Ce « vide de leadership » fragilise la gouvernance du développement et nourrit l’instabilité. Les auteurs soulignent enfin que cette lecture par le piège de Kindleberger est encore peu utilisée dans les travaux sur le développement, alors qu’elle permet de bien relier aide, biens publics mondiaux et transitions de puissance.
Dans ce cadre, les auteurs mettent en regard deux modèles devenus classiques : le « consensus de Washington » et ce qu’ils appellent le « consensus de Pékin ». Le premier, porté par les institutions occidentales, promeut libéralisation, discipline budgétaire, réformes institutionnelles et conditionnalités fortes. Le second, associé à la Chine, insiste davantage sur les infrastructures, l’investissement rapide, l’argument du « gagnant-gagnant » et des conditionnalités politiques plus discrètes, mais avec des contreparties économiques importantes. Les auteurs ne se contentent pas de cette opposition binaire : ils montrent aussi comment d’autres pays du Sud (Brésil, Inde, Turquie, Russie, Émirats arabes unis) développent leurs propres modèles, souvent au nom de la « coopération Sud–Sud », avec des priorités régionales, politiques ou religieuses spécifiques.
La Chine occupe évidemment une place centrale. Le livre rappelle l’arrière-plan idéologique (marxisme-léninisme adapté au contexte chinois, références à Sun Tzu) et montre comment des initiatives comme les Nouvelles routes de la soie (BRI) ou la « Global Development Initiative » sont à la fois des outils de développement et des instruments d’influence. La Chine est passée du statut de pays bénéficiaire de l’aide à celui de financeur majeur, à travers son agence de développement (CIDCA), une série de livres blancs et toute une panoplie de prêts, parfois peu concessionnels et assortis de clauses de confidentialité très strictes. L’Afrique apparaît comme une région privilégiée, mais pas unique, de ces financements.
Un autre apport important du livre est la manière dont il décrit les crises qui touchent aujourd’hui la solidarité internationale. Les auteurs expliquent d’abord qu’il existe une crise normative : le cadre multilatéral construit après la Seconde Guerre mondiale est de plus en plus contesté, et de nombreux acteurs dénoncent des « doubles standards », par exemple lorsque l’aide augmente fortement pour l’Ukraine alors qu’elle diminue ou stagne pour les pays les moins avancés. Ils parlent aussi d’une crise de financement : dans plusieurs pays européens et aux États-Unis, les gouvernements réorientent leurs budgets vers la défense ou vers des priorités intérieures jugées plus urgentes, ce qui se fait au détriment des politiques de développement. Enfin, les auteurs évoquent le retour de conflits de haute intensité, qui encourage une utilisation de l’aide avant tout comme un instrument de politique étrangère ou de sécurité, plutôt que comme un outil de solidarité et de réduction des inégalités.
Le « moment USAID » est, à ce titre, particulièrement parlant : l’intégration de l’agence au Département d’État sous l’administration Trump est interprétée comme le symbole d’un basculement vers une aide de plus en plus instrumentalisée, explicitement au service de l’« America First ». Au même moment, la Chine occupe davantage le terrain, ce qui nourrit une véritable compétition stratégique dans le champ du développement. On parle également de « saturation géopolitique du développement » : multiplication d’acteurs, dispersion des ressources, duplications de projets, et concentration de l’aide sur des pays jugés stratégiques plutôt que sur les plus vulnérables.
Les auteurs prennent cependant soin de rappeler que le développement ne se résume pas à ce jeu de puissances. Les trajectoires de développement sont aussi déterminées par des facteurs internes : choix politiques, histoires nationales, rapports sociaux, contraintes géographiques. Décider d’un modèle de développement reste un acte de souveraineté. C’est à partir de cette idée qu’ils esquissent, dans le dernier chapitre, les contours d’une « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». L’objectif n’est pas d’effacer la dimension géopolitique, mais de l’assumer tout en posant des limites : une partie des financements devrait être pensée comme un investissement public mondial, au service de la paix, de la réduction des fragilités et de la fourniture de biens publics globaux (climat, santé, sécurité alimentaire, etc.).
Du point de vue critique, le livre est très utile pour qui veut comprendre comment l’aide et la finance du développement s’inscrivent dans les rivalités contemporaines, qu’il s’agisse de la compétition États-Unis/Chine ou de la montée du Sud global. Il fournit un vocabulaire clair, une périodisation simple (1945–2000–2015–2025) et une cartographie des principaux acteurs, ce qui en fait un bon support. On peut toutefois relever deux limites : d’une part, la focale reste très centrée sur les États, les grandes banques de développement et les agences, et laisse en arrière-plan les acteurs locaux (ONG, collectivités, mouvements sociaux) ; d’autre part, la comparaison entre modèles occidentaux et chinois gagnerait encore en force si elle était appuyée sur davantage d’études de cas détaillées par secteurs ou par régions.
Dans le dernier chapitre, les auteurs introduisent l’idée de « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». Ils partent d’un constat : aujourd’hui, l’aide au développement est de plus en plus utilisée comme un outil de puissance, mais on ne peut pas non plus revenir à un discours naïf où l’aide serait purement désintéressée. Le défi, pour eux, est donc de tenir ensemble deux réalités : oui, les États ont des intérêts ; mais oui aussi, il existe un besoin réel de solidarité et de biens publics mondiaux (climat, santé, stabilité, etc.).
Ils proposent alors de considérer une partie de l’aide comme un investissement public mondial fondé sur l’intérêt mutuel : prévenir les crises, réduire les fragilités, limiter les effets du changement climatique, soutenir les sociétés les plus vulnérables. L’idée n’est pas de nier les logiques stratégiques, mais de poser des garde-fous : rendre les intérêts plus transparents, éviter que les pays les plus pauvres soient systématiquement sacrifiés, faire attention aux risques d’endettement, et mieux coordonner les politiques de développement avec les autres politiques (climat, sécurité, commerce). Cette « géopolitique raisonnée et solidaire » est présentée comme une boussole plutôt qu’un modèle tout fait. Elle invite à accepter que le développement se joue dans un rapport de forces, tout en réaffirmant que les sociétés ont le droit de choisir leur propre voie, et que la solidarité internationale ne doit pas être entièrement absorbée par les stratégies de puissance.
Gina Alberola
Doctorante en sciences géographiques
Université Laval
