Delphine Papin et Bruno Tertrais (2021), L’Atlas des frontières. Murs, migrations, conflits (2e).
Paris, Les Arènes.
« Toute frontière, comme le médicament, est remède et poison. Et donc affaire de dosage. » Régis Debray
Brexit, conflits au Moyen-Orient, tensions en Méditerranée orientale, fermeture des frontières suite à la pandémie de Covid-19 : la question des frontières est au cœur de notre actualité, malgré le cliché qui voudrait qu’elles aient été effacées par la mondialisation. Mais, demandent les auteurs, savons-nous vraiment ce qu’est une frontière ? Il y a des frontières que l’on traverse aisément et d’autres qui sont infranchissables : il y a des frontières visibles et d’autres, invisibles; il y a des frontières terrestres et d’autres, maritimes, politiques, culturelles.
Cette 2e édition de l’Atlas des frontières présente un plan similaire à la 1ère ; mais son contenu a été mis à jour, son format adapté, son visuel bonifié.
L’Atlas s’articule autour de cinq parties. La première, « Frontières en héritage », se propose de présenter des tracés anciens qui ont encore des impacts significatifs dans le monde. Songeons ainsi aux frontières du Moyen-Orient issues des accords Sykes-Picot de 1916 ; à l’héritage de la décolonisation, ou de la guerre froide, ou encore à l’histoire déjà complexe des relations entre les États issus des indépendances en Amérique du Sud.
La seconde partie expose la diversité et la complexité des limites maritimes, dans le processus en cours de territorialisation des espaces maritimes par les États côtiers. Les grands domaines maritimes sont présentés, ainsi que des cas intéressants, l’Arctique, le Svalbard, la mer Caspienne au statut particulier depuis août 2018, le golfe arabo-persique, les tensions en Méditerranée orientale, le golfe de Guinée ou la classique mer de Chine du Sud.
La troisième partie est consacrée aux murs et aux migration : accélération du processus de construction de barrières et de murs pour clore les frontières, notamment (mais pas seulement) en réaction à des mouvements migratoires qu’un État veut contrôler ou bloquer. Les auteurs soulignent adéquatement la multiplication de ce mode de gestion de la frontière – fermeture et construction d’une barrière – et la diversité des causes, contrôle de l’immigration, mais aussi lutte contre les trafics, enjeux de sécurité qui masquent souvent des relations très dégradées. Une carte mondiale permet de dépeindre la réalité des flux migratoires mondiaux tandis que plusieurs points de passage majeurs sont étudiés, enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, frontière Mexique – États-Unis notamment. Est évoqué le mur des sables, outil de conquête du Sahara ex-espagnol par le Maroc face à l’opposition armée du Front Polisario et à son désir d’indépendance sahraouie. Le cas de la Cisjordanie est également évoqué, avec la construction d’un mur dit de sécurité, mais en territoire palestinien, et dont la vocation sécuritaire masque mal les finalité connexes d’extension du territoire contrôlés par la colonisation juive israélienne. L’atlas présente également les murs du Cachemire et de Chypre, deux exemples de frontière emmurée reflétant un conflit qui perdure et durcit la limite de contrôle actuel des belligérants.
La quatrième partie expose des frontières particulières, le cas de la base américaine de Guantanamo par exemple, la complexité des enclaves indo-bangladaises de Cooch Behar avant le règlement de 2015, les enclaves belgo-néerlandaises de Baerle, autant d’héritages que les États concernés ont dû gérer car ils se heurtaient au modèle désormais universel de la frontière linéaire et marqueur d’une souveraineté unique sur un territoire. Des bizarreries frontalières répertoriées soulignent les arrangements particuliers que les États ont parfois pu trouver pour régler leurs frontières communes.
La cinquième et dernière partie revient sur des frontières contestées, certaines depuis fort longtemps, d’autres depuis peu. Des cartes instructives illustrent ainsi la déstabilisation des frontières dans la zone sahélienne ou au Proche-Orient; les projets d’échanges de territoires entre Kosovo et Serbie (voir Lasserre, 2019); la nouvelle donne suite à la guerre arméno-azerbaidjanaise de 2020 dans le cadre du conflit pour le Haut-Karabakh ; et la politique d’affirmation turque en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient.
On peut regretter la part belle faite au concept des guerres de civilisation de Samuel Huntington. L’idée est de montrer que des frontières culturelles traversent aussi les espaces des États. Certes, mais le propos, peu critique d’une thèse pourtant très contestée, aurait pu souligner, justement, le caractère très controversé de cette théorie en soulignant par la carte le caractère discutable des « civilisations » identifiées par Huntington : pourquoi le Sahel ne ferait-il pas partie de la civilisation africaine ? Pourquoi le Japon, où le bouddhisme coexiste avec le shinto, ou le Vietnam, lui aussi terre de bouddhisme, ne feraient-ils pas partie de la civilisation bouddhiste ? Les Philippines font-elles partie de la civilisation occidentale, simplement parce qu’elles sont catholiques ? Si le marqueur religieux est ici discutable, alors l’ancrage de l’Indonésie et de la Malaisie, aux pratiques et aux cultures si différentes de l’islam moyen-oriental, à la civilisation islamique est-il si solide que cela? Pourquoi tracer une illusoire limite du 10e parallèle comme limite entre chrétiens et musulmans en Afrique et en Asie, alors que cette limite ne s’applique que mal en Afrique (voir le cas de l’Éthiopie) et pas du tout en Asie?
De même, on peut se questionner sur la présentation de certaines informations. Ainsi, dans la planche présentant l’héritage des anciennes limites religieuses et culturelles en Europe (36-37), la légende oppose « royaumes de l’Ouest » (une catégorie non culturelle) aux « peuples slaves » pour définir une « frontière culturelle », mais cette approche englobe dans la zone slave les Baltes, les Finnois, les Magyars, les futurs Roumains, les Grecs et les Illyriens/proto-Albanais, pour alimenter le cliché de l’équation Europe de l’Est = peuples slaves. Relever que la limite de l’influence soviétique en 1945 coïncidait avec « l’avance maximale des tribus slaves », de ce point de vue, est-il pertinent ? De même, les auteurs veulent voir une correspondance entre le rideau de fer et la limite de l’orthodoxie, mais pour ce faire on classe la Pologne, les pays baltes, la Hongrie et la Croatie dans la zone orthodoxe, donc au prix d’une distorsion majeure des réalités socio-religieuses de ces territoires. C’est précisément ce genre de raisonnement, les distorsions méthodologiques pour exposer des coïncidences qui ne sont pas des preuves, qui permettent l’avènement de thèses réductrices comme celle de Samuel Huntington sur le prétendu choc des civilisations.
Des approximations subsistent ici et là : ainsi dans la planche sur l’Arctique (52-53), la route maritime du Nord ne passe pas fondamentalement par les eaux territoriales russes, mais par les eaux intérieures russes dans les détroits séparant les archipels de la côte sibérienne. Dans les eaux territoriales, le droit de transit existe toujours, ce statut ne limiterait pas le trafic maritime. En mer de Chine du Sud, cela fait plusieurs années que les Philippines comme le Vietnam ont modifié leurs revendications sur les espaces maritimes, qui ne correspondent plus aux tracés présentés p.66.
Mais, malgré ses défauts, l’ouvrage n’en constitue pas moins un travail riche et éclairant. Il ne constitue pas un ouvrage de réflexion théorique sur l’évolution contemporaine des frontières; il propose plutôt, à travers une cartographie synthétique ou analytique, et la mobilisation de projections originales, de présenter au lecteurs différentes facettes de la réalité des frontières dans le monde contemporain. Ouvrage didactique donc, très à jour (décembre 2020) qui permet d’illustrer et de soutenir des réflexions sur la dynamique de phénomènes frontaliers, les enjeux de pouvoir qu’ils représentent et les choix politiques des États qui sous-tendent la gouvernance de ces frontières. La cartographie, sobre et efficace, alterne entre cartes à grande et petite échelle; et entre cartes simples, voire simplifiées sans verser dans la schématisation du style des chorèmes, et cartes plus élaborées soulignant la complexité de certaines problématiques. Un ouvrage donc fort intéressant.
Frédéric Lasserre
RG v7 n2, 2021
Références
Lasserre, F. (2019). Le projet d’échange de territoires entre Serbie et Kosovo : une avenue crédible pour la paix? Regards géopolitiques– Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 5(3) – octobre : 25-40.
Jean-Marie Crouzatier (2018). L’appropriation de la mer en Asie du Sud-Est
Paris, L’Harmattan. Collection Points sur l’Asie.
La mer de Chine du Sud, ou, comme l’auteur l’explique, la mer d’Asie du Sud-Est est le lieu de tensions et de conflits depuis plusieurs décennies : d’abord limités au contentieux bilatéral entre la Chine et le Viet Nam à propos de l’archipel des Paracels, les litiges se sont complexifiés, multilatéralisés sur la question des Spratleys, avant de se généraliser à l’ensemble de la zone depuis les années 1990.
Ces tensions, dont il est rarement question dans les médias occidentaux, dépassent largement le cadre régional, car les enjeux sont considérables : sur le plan économique, les sous-sols sont riches en pétrole et les ressources halieutiques importantes ; sur le plan stratégique, la possession d’une mer territoriale dans cette partie de l’océan, et plus encore d’une zone économique exclusive, permet de contrôler l’accès à ces ressources. Cette mer semi-fermée voit le passage d’un important trafic maritime, l’essentiel du commerce maritime entre l’Asie de l’Est d’une part, et l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Europe d’autre part, trafic qu’il est possible de contrôler et surveiller au passage des détroits et au large des nombreuses bases que les protagonistes construisent sur les ilots. Sur le plan géopolitique, la confiscation de cette zone par la Chine pourrait remettre en question le statu quo dans la région.
Les contentieux en mer d’Asie du Sud-Est ont donné lieu à de très nombreux travaux académiques, dont l’analyse et la compréhension des causes et des enjeux, économiques (ressources en hydrocarbures et halieutiques) et stratégiques (surveillance et contrôle du trafic maritime), semblent être la ligne directrice. Dans le contexte actuel où la mondialisation est devenue dépendante du commerce maritime, ces tensions dépassent amplement le cadre régional car elles remettent en question l’équilibre géopolitique mondial (p.13) : l’enjeu en est le contrôle possible de l’intense trafic maritime qui transite par la mer, mais aussi la relation entre la Chine et ses voisins d’Asie du Sud-est. A partir de ce postulat, Jean-Marie Crouzatier, professeur émérite des universités et spécialiste en droit constitutionnel et international, propose une relecture de ces conflits en mer d’Asie du Sud-Est.
Il interroge pour cela les implications et les intérêts de chaque État, ainsi que la capacité du droit international à maintenir un climat de paix. Dans cette perspective, l’ouvrage s’organise en trois parties, dont chacune répond à une problématique. Dans une première section sur la mer, enjeu sécuritaire en Asie du Sud-est, il s’agit pour l’auteur de comprendre d’abord quels sont les intérêts économiques et politiques que soulève cet espace maritime et quel est l’état des revendications entre les États riverains. Parfois assez chronologique, la section campe un portrait réaliste des enjeux mais gomme certains éléments, comme l’attitude longtemps ambiguë du Vietnam du Nord envers la Chine dans ce conflit, la lettre d’appui de Hanoi de 1958 en faveur de la revendication chinoise, puis la proposition d’échange de souverainetés – les Paracels à la Chine et les Spratleys au Vietnam, proposition refusée par Pékin (Lasserre, 1996).
Dans une deuxième partie, consacrée à l’émergence des disputes territoriales et maritimes, l’auteur soulève la question de la légitimité de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est et analyse le positionnement des autres États face à cette affirmation chinoise, affirmation qui prend de plus en plus les apparences d’une mainmise de la part de la Chine. Enfin l’auteur consacre une troisième partie à la réponse que peuvent donner la diplomatie et le droit international aux tensions régionales. C’est cette partie qui constitue la plus grande valeur ajoutée à l’ouvrage, en s’écartant du classique discours sur la rivalité politique, pour proposer une lecture mariant à la fois analyse juridique et calculs politiques.
Si l’auteur signale qu’il ne prend parti pour aucun État, car cela signifierait se retirer du débat, une vive critique ressort de ces pages à l’endroit des revendications. Bien que la Chine ait une part de responsabilité importante dans les différends de cette région, une grande partie de ce livre conteste les arguments chinois (« eaux historiques », « ligne des neufs traits », quatre archipels au lieu de deux, une lecture chinoise qui propose de tenir compte de hauts-fonds non émergés). Selon Jean-Marie Crouzatier, l’attitude provocatrice et l’intervention de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est s’inscrit d’une part dans la confrontation sino-américaine (p.139) et d’autre part dans « une stratégie qui tente de s’affranchir du système des normes internationales reconnues » (p.241) dans le cadre d’une affirmation de plus en plus claire des ambitions de la Chine (Ekman, 2020; Mottet, 2020). Une analyse de la même ampleur au sujet des autres États riverains, tel que le Viêt Nam, aurait pu enrichir cette étude, et notamment l’évolution des positions du Vietnam, des Philippines ou de la Malaisie, au départ souvent assez contestables elles aussi sur le plan du droit international, et qui désormais se campent délibérément dans une optique de dénonciation implicite d’une lecture, il est vrai, très particulière de la Convention sur le droit de la mer de la part de la Chine. De même, l’auteur ne développe guère de regard critique sur le concept de la stratégie dite du « collier de perles » dans l’océan Indien, ou sur l’idée du piège de Thucydide en mer de Chine ; non pas que la stratégie de la Chine ne soit pas de plus en plus marquée au coin de l’affirmation musclée, mais parce que ces grilles de lectures émanent elles-mêmes d’acteurs partie prenante du conflit et sont donc des représentations, à considérer avec le recul nécessaire.
La gestion des contentieux par des accords diplomatiques semble aujourd’hui dans l’impasse. En cause, l’incapacité du droit international (Convention de Montego Bay de 1982) et des organismes juridictionnels (Cour internationale de justice, Tribunal international du droit de la mer, Cour permanente d’arbitrage) d’imposer un règlement durable des conflits, surtout après le refus clairement affirmé de la Chine de respecter le verdict de la Cour Permanente d’arbitrage de 2016. Rien de nouveau ici, mais l’auteur souligne les limites de toute stratégie juridique ici, surtout face à une Chine qui semble affirmer son désir de changer les normes internationales. Toutefois, l’auteur reste optimiste et propose divers préalables qui encourageraient un apaisement des tensions. Ainsi, l’abandon par la République populaire de Chine de la ligne des neufs traits, une définition unanime d’une île, d’un récif et d’un rocher, ou encore la création d’une organisation régionale de gestion des pêcheries, favoriseraient un climat de confiance propice aux négociations. L’auteur demeure cependant modérément optimiste au vu du faible degré de progrès des négociations sur le Code de conduite que les États de la région se sont pourtant engagés à négocier en 2002.
Au travers de cet ouvrage, Jean-Marie Crouzatier s’efforce donc de proposer un bilan du conflit à ce jour et d’esquisser une réflexion sur ses lignes de force. Son analyse des contentieux actuels, par une approche juridique, apporte des clés utiles à la compréhension des enjeux géopolitiques en mer d’Asie du Sud-Est, et souligne l’évolution du conflit vers une plus forte place accordée par les protagonistes d’Asie du Sud-est à la dimension juridique, dans un effort pour faire contrepoids à l’affirmation politique et militaire décomplexée de la Chine. La dimension juridique de l’ouvrage, clairement exposée, constitue ainsi un apport précis et articulé au débat sur la question. Davantage de cartes pour illustrer les lectures du droit de la mer par les différents protagonistes auraient été les bienvenues. Malgré cela, clair et illustré, cet ouvrage est facilement accessible à tout lecteur intéressé par la géopolitique de l’Asie du Sud-Est, et de ses conflits frontaliers et maritimes en particulier.
Frédéric Lasserre
Références
Mottet, É. (2020). La puissance décomplexée de la Chine. Montréal, PUM.
Ekman, A. (2020). Rouge Vif. L’idéal communiste chinois. Paris, L’Observatoire.
Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. L’Harmattan, Montréal/Paris.
Alex Payette, Ph.D, est Professeur auxiliaire au Glendon College, York University (Toronto). Il est également Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et Professeur Auxiliaire au département de science politique du Glendon College. Ancien stagiaire postdoctoral Banting pour le CRSH (2018-2020), il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur la structure du Parti-Etat ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine.
Résumé: Basé sur une approche apparentée à la politique comparée, l’article soutient l’idée que pour être à même de comprendre et d’expliquer la politique étrangère chinoise ainsi que sa diplomatie, il faut se tourner du côté du Parti-État, de sa logique et de son fonctionnement interne. En ce sens, au lieu de parler de soft ou encore de sharp power, il serait bon de revoir comment fonctionne le Parti-État afin de voir si les intentions qu’on lui prête sont fondées.
Abstract: Based on an approach closer to comparative politics, the article puts forward the idea that in order to understand Chinese foreign policy and its overall diplomacy, we are required to go back to the Party-State, to its internal logic and inner workings. Hence, rather than talking about soft or even sharp power, it would be wise to assess how the Party-State actually works in order to see if the intentions attributed to it are justified.
Keywords: soft power, sharp power, diplomacy, China, wolf warrior.
Introduction
La notion de soft power (Nye, 1990 ; 2004) est souvent mobilisée dans le champ des études en relations internationales afin de comprendre les agissements de la République Populaire de Chine sur la scène internationale (Li, 2009 ; Lai et Liu, 2012 ; Voci et Luo, 2018 ; Zhu et al., 2020). Pour la période de 1949 à 1976, la politique étrangère de la Chine est principalement le fait du lègue de Zhou Enlai 周恩来 et par la suite, de Deng Xiaoping. Deng, après les méandres de la Révolution culturelle, a tenu à tout prix à éviter les frictions avec les grandes puissances, d’où son objectif de paix et développement 和平与发展. Le tout a été repris sous Hu Jintao (2003-2012) par le biais du concept de la montée pacifique 和平崛起 – qui exprime en soit le retour de la puissance chinoise plutôt que son ascension. Beijing, qui connaissait bien le hard power, ne deviendra familière avec le concept de soft power 软实力 qu’au milieu des années 1990. Cela dit, et malgré que le concept de soft power ait trouvé son interprète principal dans la personne de Wang Huning, éminence grise responsable des Trois Représentants 三个代表, de la Société Harmonieuse 和谐社会 et du Rêve Chinois 中国梦, la manière dont le Parti conduit sa politique étrangère et sa diplomatie demeure embourbée dans la structure de l’État léniniste.
Pendant l’ère Deng-Jiang (1978-2003), nous avons vu une Chine plus « silencieuse » qui tentait de s’ouvrir au monde, de s’intégrer progressivement aux multiples structures internationales – s’inspirant directement des adages maoïstes (p.ex. chercher la vérité par le biais des faits 实事求是 ; dissimulez vos capacités et attendez votre heure 韬光养晦、有所作为, etc.), sans pour autant faire référence au soft power. Cette posture, aux antipodes de la diplomatie de la critique idéologique des années Mao, reflète au contraire la direction du Parti en matière de réformes à l’époque. Le leadership était alors aussi conscient que la voie de la confrontation – vu la situation militaire et économique de la Chine – n’était pas souhaitable. L’ascension pacifique directement inspirée des idiomes précédents avait le même objectif de consolidation économique, sans toutefois prétendre à une Chine en tant que puissance.
Depuis le virage à gauche amorcé par Xi Jinping en 2013, on voit un retour de cette vision conflictuelle de la politique étrangère basée sur des répertoires discursifs maoïstes, mais cette fois-ci, les performances des acteurs suivent le pas. C’est possiblement le début des performances conflictuelles – par le biais de la diplomatie guerrière implémentée par les agents diplomatiques – qui a brouillé la donne lorsque vient le temps de comprendre la politique étrangère chinoise. Cela dit, et quoique cette approche guerrière coexiste avec celle de la main tendue (ex. diplomatie des masques), le tout existe dans son ensemble à l’intérieur de la structure du Parti-État, qui elle-même se trouve à être fragmentée, disjointe et victime de forces centrifuges. Malgré tout, l’étiquette de soft power colle à la peau de Beijing qui, pourtant, peine à mettre en place une véritable stratégie diplomatique cohérente depuis 2013[1].
En ce sens, nous soutenons que la notion de soft power n’est pas adaptée pour rendre compte de certaines facettes de la politique étrangère et de la diplomatie telles que conduites par le Parti-État. Cette notion, ainsi que celle de sharp power, interprète les comportements, les discours et les actions de la Chine d’une manière exogène et post-hoc qui, la plupart du temps, ne tient pas compte des réalités et problématiques internes – structurelles et systémiques – propres au Parti-Etat chinois. Ce faisant, et faute de pouvoir proposer un terme capable de capturer cette réalité dont nous parlons, nous soutenons l’idée qu’en grande partie, la politique étrangère et la diplomatie chinoise devraient être comprises comme délibérées et non intentionnelles. Cette perspective macro tente de saisir et d’expliquer la logique derrière une majorité des actions posées par le Parti sur la scène internationale. Cet article s’adresse directement au champ des études en relations internationales, ainsi qu’aux sous-champs des études sur le soft power, la diplomatie, de la géopolitique, et de l’analyse de la politique étrangère (FPA) par une réflexion qui tire ses sources de la politique comparée et des sous-champs des études sur les régimes autoritaires et plus particulièrement sur le Parti-Etat Chinois. L’objectif premier de ce texte est de recentrer la problématique du soft power chinois vers une discussion sur le fonctionnement interne du Parti, sur les problèmes de l’État léniniste chinois, qui se reflètent directement sur le contenu et la conduite de sa politique étrangère. Le but n’est pas de discréditer l’usage ni la notion de soft power, mais plutôt de proposer une autre avenue explicative basée sur une compréhension du Parti-État. En ce sens, la contribution de cet article est d’ordre théorique.
Dans un premier temps, nous effectuons un retour sur la littérature du soft power chinois, sur ses problèmes, ainsi que sur la notion de sharp power, parfois utilisée comme solution conceptuelle afin de rendre compte des actions de Beijing sur la scène internationale. Ensuite, nous discutons de la diplomatie du loup guerrier des agents du Ministère des Affaires Étrangères (MFA) chinois et sa place dans la discussion du soft power. Enfin, à la lumière des trois premières sections, nous proposons une discussion plus large sur le fonctionnement du Parti-État et ce que cela implique pour le soft power de manière générale.
Une revue du soft power chinois
Avant d’engager notre section plus critique, il nous incombe de faire un bref état des lieux sur la question du soft power chinois. Sans pouvoir faire un retour complet sur les études sur le soft power en Chine (et en langue chinoise), une partie importante des études récentes portant sur le sujet mettent l’accent sur des éléments culturels (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2020 ; Liu, 2020 ; Voci et Luo, 2017 ; Ying et al. 2019 ; Kurlantzick, 2007), mais principalement la diplomatie culturelle (Voci et Luo, 2017 ; Liu, 2020), sur les instituts Confucius (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2019 ; Lo et Pan, 2016). En fait, ce dernier, surtout depuis 2019, est probablement le sujet le plus en vogue pour les pundits et une grande partie de la communauté académique occidentale.
Le reste des études portent majoritairement sur les liens commerciaux ou encore l’aide internationale de la Chine (Varral, 2012 ; Kurlantzick, 2009 ; Fijałkowski, 2011), sur l’attrait du modèle de développement chinois (Beijing Consensus) à l’étranger (Pang, 2009 ; Kurlantzick, 2009 ; Cho et Jeong, 2008). Bien entendu, c’est sans parler des sous-produits récents du soft power, comme la diplomatie du panda (Zhu, 2013), de la science, des masques (Wong, 2020), des vaccins, pour ne nommer que ceux-ci. Cela dit, beaucoup s’accordent pour dire que l’offensive de charme de Beijing ne fonctionne pas vraiment, surtout lorsque l’on pense au cas de Taiwan (Lin et Chu, 2020), de Hong Kong (Zweig, 2020), et même à l’image que possède la Chine aux États-Unis et au Japon (Chu, Huang et Liu, 2020).
En ce sens, les études mettent l’accent sur des éléments typiques présents dans la définition originale de Nye. Selon elles, la Chine tente de se mettre en scène par le biais surtout de diffusion culturelle, copiant parfois maladroitement les États-Unis. Aussi, selon Voci et Luo, et c’est sûrement l’opinion d’autres, le Parti met en place cette stratégie de soft power de manière consciente, réfléchie et officielle (2017). Le Parti, par le biais d’idiomes et de slogans, communique directement avec la communauté internationale (Voci et Luo, 2017), le tout est élaboré de manière publique par l’État – et non le Parti – si bien que ce dernier planifie les initiatives de soft power afin de pouvoir les traduire en gains économiques. Cela dit, il faut faire attention aux intentions que l’on prête au Parti – et non à l’État – en matière de soft power.
1.1. Peut-on vraiment parler de soft power ?
Contrairement au hard power, le soft power se veut un ensemble d’outils qui ne sert pas à punir, contraindre, ou encore à menacer les autres acteurs afin que ceux-ci adoptent un comportement désiré. Par le biais de ses composantes valorielles et culturelles, se veut un moyen d’amener les acteurs vers un choix tout simplement, car ils sont attirés par une image qui est projetée – d’où l’idée des likeable features – et parce qu’ils envient, souhaitent imiter ou encore devenir plus comme, dans le cas actuel, les États-Unis.
Le soft power demeure défini de manière très large dans ce qu’il est, mais aussi de manière précise par ce qu’il n’est pas : le hard power. La facture du soft power se veut ainsi la culture et les valeurs (comme démontré dans la section précédente), à la fois mises de l’avant en tant que normes et valeurs défendues par un acteur (plus souvent qu’autrement un État-Nation), et projetées vers l’extérieur par le biais de la politique étrangère. Le tout doit demeurer cohérent et relativement uniforme, car la crédibilité d’une puissance est mesurée en ces termes, et la crédibilité est, sur la scène internationale, une ressource rare.
Or, et c’est potentiellement là le problème chez les auteurs comme Voci et Luo (2017), il ne faut pas confondre soft power et propagande en provenance de l’appareil du Parti-État. Les efforts que fait Beijing n’ont que rarement les effets escomptés en ce qui concerne l’image de la Chine en son entier à l’étranger. En fait les opérations de charmes coûteuses (comme accueillir les Jeux olympiques par exemple) ressemblent à beaucoup d’autres de ses investissements peu lucratifs (comme le projet du One Belt, One Road 一带一路)[2]. Cela dit, ces opérations très élaborées doivent d’abord et avant tout faire la promotion de la Chine par le biais de la narrative du Parti-État. Et c’est là que réside le problème principal pour Beijing. Le soft power provient de sa structure autoritaire d’organisation politique et sociale. En plus, depuis l’arrivée de Xi Jinping, le Parti-État dans son entier se voit contraint à mettre un accent de plus en plus marqué sur l’idéologie et le travail idéologique, éléments moins importants sous Hu Jintao ou encore Jiang Zemin. Sous Xi, l’idéologie envahit le champ culturel, en plus d’être à nouveau le cadre de référence pour les comportements jugés acceptables et requis. La surveillance idéologique, qui restreint certains discours et façonne ce que l’on peut faire/dire sur les médias sociaux, a aussi gagné en importance depuis 2017. Pensons par exemple à la surveillance accrue du contenu retrouvé sur les plateformes comme Douyin 抖音 et Kuaishou 快手 ainsi qu’à la nouvelle réglementation sur le type de contenu qui peut être diffusé en flux.
Le régime autoritaire, de manière générale, est en mesure de mettre en place des structures de contrôle social et culturel – parfois avec des limites poreuses et mal définies – qui n’encouragent pas l’innovation ou encore la créativité, éléments essentiels du rayonnement d’un État. Ainsi, bien que certains pays – en Afrique et au Moyen-Orient surtout – aimeraient imiter le développement économique de la Chine, ceux-ci n’ont pas nécessairement la volonté de ressembler à la Chine. Et c’est là le problème principal de qui est nommé soft power chinois : il dépend en grande partie de ce que les autres États en disent (Machida, 2010).
Même lorsque l’on parle de rayonnement médiatique, par le biais du réseau mis en place par l’État chinois pour s’adresser aux publics non-sinophones, l’audience du contenu préparé par Beijing demeure limitée pour deux raisons : 1) le public international n’est pas assujetti aux mêmes règles que les citoyens chinois (ex. accès aux médias étrangers, à la littérature grises des autres États, etc.) ; 2) l’ensemble du contenu doit être revu et approuvé par le système fonctionnel de la propagande 文宣系统, le rendant parfois superficiel ou encore en contradiction avec le reste du monde. L’incapacité de vraiment rayonner est donc due en grande partie à la nature du système, à la structure et au fonctionnement de l’État léniniste chinois. Enfin, il faut également se demander dans quelle mesure le Parti tente vraiment de produire ce que l’on appelle du soft power ? Pour nous, ce terme demeure une rationalisation post-hoc qui tente de faire sens des actions du Parti-État en des termes occidentaux.
1.2. Le sharp power : une solution ?
Le sharp power (Walker, 2018 ; Walker et al., 2018 ; NED, 2017), un concept très proche du soft power, fait référence à la capacité qu’a un régime à influencer un autre acteur afin de potentiellement déstabiliser son système politique par le biais de stratégies de manipulation. Ce concept a été mis de l’avant afin de rendre compte principalement de la réalité diplomatique de la Russie et de la Chine qui, parfois n’utilisent ni le hard power, ni le soft power à proprement parler (NED, 2017). En ce sens, le sharp power définit la manière dont les régimes autoritaires étendent leur influence par le biais de propagande extérieure qui vise à changer la perception desdits régimes, de leurs normes et valeurs, auprès de l’audience occidentale. Cela dit, en quoi le sharp power diffère-t-il réellement du soft power ?
Tableau 1: Sharp et Soft power (comparatif)
Sharp power
Soft power
Objectifs
Changer, influencer l’opinion publique ainsi que la vision politique d’un agent afin d’obtenir un résultat plus favorable envers l’agent initial
Outils
Culture, valeurs, normes, politiques.
Diffusion
Médias de masse, médias sociaux, système d’éducation, diplomatie
Élément accentué
Désirabilité
Coercition indirecte, manipulation, confusion
Intention
Attirer, séduire l’audience
Pénétrer le système médiatique, l’environnement politique du pays ciblé
Le tableau 1 montre que le soft et le sharp power se ressemblent beaucoup, sans pourtant être exactement la même chose ; le sharp power demeure plus pernicieux. Cela dit, certains attributs rapprochent également le sharp power du hard power, si ce n’est que de par sa nature coercitive. Aussi, ce concept faisait surtout état des actions de la Russie et de la Chine à l’intérieur de pays plus vulnérables (ex. Pérou, Argentine, Pologne, Slovaquie [NED, 2017]), mais depuis peu, ce qualificatif est venu décrire l’influence que possède la Chine dans certains pays occidentaux, dont l’Australie, le Canada et les États-Unis.
Alors, devrait-on parler plutôt, dans le cas de la Chine, de sharp power ? La réponse n’est pas simple. Bien que des critiques existent déjà à l’endroit de la notion (Liu, 2018), nous avons décidé de mettre l’accent sur trois aspects problématiques : 1) le sharp power n’existe qu’entre le soft et le hard power et n’a pas vraiment d’existence propre ; 2) celle-ci nécessite que l’on connaisse l’intention de l’acteur ; 3) le sharp power est utilisé pour qualifier/identifier le même type d’actions de chose que le soft power (ex. la problématique des instituts Confucius).
Nous pourrions également ajouter une quatrième problématique, soit celle de la facture idéologique de la notion de sharp power. En effet, celle-ci semble être une version améliorée du péril jaune 黄祸, ou encore de la menace chinoise (Xinhua, 2018) ; une réponse à l’influence grandissante de la Chine, un régime autoritaire, au sein du monde occidental. Cela dit, la menace idéologique est une voie à double sens : Beijing perçoit également les valeurs dites universelles occidentales comme source de problème pour son système politique. Le leadership communiste est, depuis les années 1980, inquiet de l’occidentalisation de Chine ainsi que du soft power américain qui peut à terme causer des troubles sociaux au sein de la population chinoise. Ce faisant, si une des parties de la définition du sharp power inclut la propagande extérieure et la pénétration de l’environnement médiatique, social et politique, alors le sharp power ne semble servir qu’à définir ce que les uns trouvent inacceptable des autres.
Le discours autour de la notion du sharp power souligne la présence d’un double standard quant à l’acceptabilité de certaines méthodes diplomatiques par certains agents, acceptabilité qui dépend d’un positionnement sur un continuum politique entre démocratie et régime autoritaire. On peut penser par exemple aux sanctions de l’administration Trump qui visaient en premier lieu à contraindre la Chine à ouvrir certains secteurs de son marché domestique. Le tout a été qualifié de juste, de rétribution pour une Chine qui ne joue pas selon les règles. Cela dit, quand Beijing utilise des leviers économiques pour obtenir gain de cause face à un autre gouvernement, le label utilisé est celui de l’injustice et du sharp power. Ce faisant, la charge idéologique qui se trouve derrière cette notion, sans parler du champ lexical péjoratif y étant associé, en plus de l’intention négative qui lui est attribuée, font du sharp power une partie du discours construit sur des discours d’observateurs externes. Nous pourrions offrir le même constat pour soft power.
La diplomatie guerrière chinoise
Depuis le début annoncé de la pandémie en janvier 2020, le MFA est sur le pied de guerre. Nous avons vu des cadres comme Zhao Lijian 赵立坚 et Hua Chunying 华春莹 – sans parler des ambassadeurs chinois aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne – poser des commentaires de mauvais goût, parfois conspirationnistes sur les réseaux sociaux, dont Twitter.
Ces commentaires, qui frôlent souvent l’incident diplomatique, expriment bien ce qu’est la diplomatie du loup guerrier (Wolf Warrior diplomacy 战狼外交)[3] : tourner une position défensive en une position offensive 转守为攻. Ce système discursif, produit de l’appareil de propagande domestique, n’est pas régi par les règles ou même les fonctions de la communication (ex. il n’utilise pas les conventions de sens, ni ne cherche à avoir du sens ou même à en produire). La diplomatie du loup guerrier possède ses propres règles, son propre champ de référents, et des objectifs qui sont, la plupart du temps, mal définis[4].
Ce type d’approche, qui fait fît des conventions diplomatiques établies par Zhou Enlai, est l’expression du virage à gauche opéré par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir. Elle représente l’idéologie du Parti dans une Chine post-société harmonieuse[5], où l’on parle (à nouveau) de lutte politique et de sécurité politique. Ce retour à la lutte politique inhérente à la diplomatie guerrière positionne la Chine comme une puissance établie qui doit se défendre, peu importe la situation. La diplomatie guerrière est ancrée dans la logique de la fuite vers l’avant : même lorsque sont commis des impairs, il est impossible de revenir en arrière, car cela serait un humiliant signe de faiblesse. En ce sens, la diplomatie à la manière de Xi Jinping 习式外交 a forcé la Chine à passer outre sa position défensive afin de créer une position offensive.
3. Une posture ambivalente
D’emblée, les principes fondamentaux qui guidaient jusqu’à tout récemment la politique étrangère chinoise étaient les cinq principes de la coexistence pacifique 和平共处五项原则 tel que définis par Zhou Enlai : 1) le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté territoriale de tout un chacun ; 2) la non-agression mutuelle ; 3) la non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de tout un chacun ; 4) l’égalité et les bénéfices mutuels ; 5) la coexistence pacifique. Le principe de la non-ingérence/interférence est certes celui auquel tient le plus Beijing, qui l’utilise parfois ce dernier afin d’éviter les critiques externes, comme un bouclier contre les accusations. En temps normal, pourtant, le MFA respectait les grandes lignes mises en place par Zhou et reprises par Deng Xiaoping au début des réformes. Cette posture représentait alors l’inconfort de la part des hautes instances du Parti avec le power politics 强国政治 qui, selon celles-ci, ne faisait qu’attirer l’attention de l’Occident vers l’URSS, menant ainsi à une logique de confrontation durant la guerre froide. En ce sens, Beijing a longtemps joué à la politique du dénominateur commun (c.-à-d. attendre de voir ce que les autres font pour se positionner.
Cela dit, depuis le 18e Congrès – et encore plus depuis le 19e en 2017 – Xi a demandé à que l’on « raconte (correctement) l’histoire de la Chine » 说好中国故事 et que l’on « établisse une interprétation correcte de l’histoire du Parti » 树立正确党史观 (Xinhua, 2021). Par le fait même, un système de propagande visant l’extérieur de la Chine (surtout par le biais du MFA et des médias nationaux) a été mis en place afin de s’en assurer. Cela dit, cette approche basée sur la démonstration de fierté ou d’honneur 引以自豪 – qui cherche également à contrôler ce qui est dit sur la Chine – ignore les fonctions de bases inhérentes à la communication, elle-même un élément essentiel de la diplomatie. Le fait de raconter l’histoire de la Chine (correctement) met l’accent de manière unilatérale sur les intérêts fondamentaux de la Chine en criant à la faute/à l’injustice (crying foul) et parfois en accusant les autres de ne pas comprendre ses demandes.
Bien entendu, la Chine peut s’exprimer comme elle veut, même si cela crée des problèmes d’interprétation à l’extérieur de la Chine. Et comme le pire ennemi de Beijing est souvent Beijing elle-même, la mécompréhension qui résulte de la diplomatie guerrière peut pousser certains pays à formuler une politique étrangère plus agressive face à la Chine, lui causant ainsi des problèmes. Faire preuve d’une attitude dure sans toutefois la justifier ne fait que détruire le capital politique du Parti tout en enlevant sa légitimité à sa politique étrangère. Mais alors, comment expliquer cette diplomatie guerrière au vu de concepts comme soft, hard, et de sharp power ? La diplomatie du loup guerrier n’est une expression d’aucun d’entre eux. Au contraire, pour la comprendre, il faut se tourner vers l’appareil du Parti-État.
4. Retour vers le Parti-État
Une fois à même de saisir les problèmes liés à l’utilisation de la notion de soft et de sharp power, il faut se demander comment comprendre la politique étrangère et parfois ce que la littérature occidentale qualifie de soft power chinois. La réponse n’est pas simple, car elle se trouve directement liée au fonctionnement interne de l’appareil du Parti-État.
En fait, avant de ré-aborder les qualificatifs comme soft et sharp, il nous faut faire un détour par le Parti et son administration. Le système communiste chinois, tel qu’il existe aujourd’hui, met de l’avant une image centralisée et unifiée autour de la personne de Xi Jinping, ou encore du gouvernement central de Beijing. Cela dit, le système, depuis sa fondation, est fragmenté, disjoint et opaque (Lieberthal, 1992). Ce système, basé sur la centralisation du pouvoir décisionnel et la décentralisation des responsabilités (mise en place des politiques), donne lieu à de la résistance et à de la collusion bureaucratique (Zhou, 2009), ainsi qu’à du marchandage entre les unités bureaucratiques/administratives/gouvernementales lors de l’élaboration et la mise en place des politiques (Lampton, 1992). Il faut ajouter à cela les tensions qui existent entre le gouvernement central et les provinces (Zheng, 2007 ; Li, 1998), et les tensions qui existent entre les multiples groupes informels au sommet du Parti-État. L’appareil du Parti-Etat est donc enclin à agir de manière désordonnée, illogique ou encore incohérente. Aussi le système fonctionnel des affaires étrangères n’échappe-t-il pas à cela.
Tableau 2: Le système des affaires étrangères (simplifié)
Organes principaux
Rang
Organes « généraux »
Commission Centrale des Affaires Étrangères
National
Unité de travail de la Commission
Ministériel
Ministère des Affaires Étrangères
Ministériel
Département Central du Front Uni
Ministériel
Comité des Affaires Étrangères du Congrès Populaire National
Ministériel
Comité des Affaires Étrangères de la Commission Consultative Populaire Politique Nationale
Ministériel
Taiwan, Macao, Hongkong
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Hong Kong et Macao
National
Unité de travail du groupe
Ministériel
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Taiwan
National
Unité de travail du groupe
Ministériel
*Données publiques officielles disponibles sur Internet[6]
Le tableau 2 n’inclut qu’une liste sommaire des acteurs directement impliqués dans les affaires étrangères. À première vue, la Commission Centrale des Affaires étrangères – dirigée par Xi – donne le ton à l’ensemble des organisations qui suivent. Cela dit, outre le MFA, qui n’a qu’une fonction de porte-voix, les autres comités ou encore groupes de travail réussissent souvent à se tailler une place en matière de politique étrangère dans la mesure où le système d’emblée fragmenté définit également de manière confuse les responsabilités et les limites. Plusieurs de ces institutions se retrouvent ainsi sur un pied d’égalité hiérarchique, compliquant encore plus la mise en place d’un discours unifié et cohérent.
C’est ainsi que Han Zheng 韩正, le directeur du Groupe de travail portant sur Hong Kong et Macao, a conduit pendant des semaines en 2019 une politique de confrontation avec Hong Kong qui allait à l’encontre du message de Beijing[7]. On peut également penser au discours tenu directement par Xi Jinping à l’endroit de Taiwan, ou encore du porte-parole du Ministère de la Défense, Wu Qian 吴谦, sur le même sujet. En ce sens, même le Ministère de la Défense peut réussir à s’immiscer dans le processus. Pendant les négociations entre la délégation de Liu He 刘鹤, vice-Premier et économiste de Xi Jinping, et les Américains durant la guerre commerciale en 2019, même les quotidiens nationaux comme le People’s Daily, n’ont cessé de critiquer l’approche conciliatrice de Liu tout en insultant Washington. Et comme le système de la propagande est dirigé par Wang Huning, membre du comité permanent du Politburo associé à l’élite pré-Xi, l’accord à la publication de ce type de commentaires n’a pu venir que de lui. Et c’est sans parler de la politique de séduction que mène le Département Central du Front Uni auprès des communautés chinoises d’outre-mer, politique qui pose problème pour Beijing à l’heure actuelle. En ce sens, il faut parler de plusieurs politiques étrangères.
Cette discussion sur la disjonction et les tensions qui peuvent exister entre les acteurs nous amène à examiner certaines des caractéristiques de la politique étrangère chinoise: 1) elle ne s’exprime pas en termes d’objectifs, mais bien en termes d’idées parfois peu cohérentes; 2) elle n’est pas uniforme ni unifiée dans son message ainsi que dans ses méthodes de communication; 3) elle permet l’improvisation du fait de sa structure disjointe et fragmentée; 4) la plupart des actions sont délibérées (c.-à-d. produits d’une structure), mais non intentionnelles au plan des répercussions.
La politique étrangère chinoise, si une telle chose existe au singulier[8], ne s’exprime pas en termes d’objectifs précis. Plutôt, la structure dans son entier doit tenter de faire sens des idées de plusieurs leaders à la fois, et doit interpréter et traduire leurs préférences, sans pour autant négliger l’idéologie du Parti[9]. En ce sens, la cacophonie que sont les affaires étrangères et la diplomatie chinoise reflète les problèmes inhérents à la structure de l’État léniniste chinois : les idées interprétées deviennent des lignes directrices poreuses qui sont reprises délibérément par différents acteurs, sans que les répercussions soient intentionnelles[10].
La diplomatie du loup guerrier en est le parfait exemple : les acteurs du MFA doivent répondre de manière délibérée aux discours (positifs ou négatifs) sur la Chine dans la mesure où c’est là leur seule prérogative. Ont-ils l’intention, de par leurs gestes et leurs discours, de créer des problèmes pour Beijing ? Cela est fort improbable. Au contraire, les faux-pas des acteurs s’expliquent en grande partie par le système fonctionnel du MFA, qui produit des cadres administratifs pour l’État et non des diplomates au sens premier du terme[11]; une politique étrangère mal définie; et par les changements dans la logique de promotion sous Xi Jinping. Ce dernier met un accent prépondérant sur la mise en place de l’idéologie du Parti et de la sienne comme marque de bon fonctionnement d’un ministère, d’un gouvernement[12]. En ce sens, tout comme le développement économique avait été la clé pour beaucoup de promotions entre 1978 et 2012, les cadres du MFA se font aujourd’hui la course pour appliquer la pensée de Xi, défendre et protéger la Chine et le Parti, pressés de démontrer leur loyauté[13].
Le nombre d’acteurs impliqués, les mécanismes de promotion qui favorise la surenchère idéologique et les lignes de responsabilités et d’autorité entre les acteurs et les institutions qui sont mal tracées mènent à une politique étrangère disjointe, parfois confuse et qui, malgré la centralisation de la prise de décisions, permet l’improvisation. En ce sens, l’agir du MFA n’est que le reflet des problèmes structuraux et systémiques qui sont présents au sein du Parti-État.
5. Que reste-t-il du soft power ?
Mais alors quelle place reste-t-il pour le soft power ? En fait, ce qui est catégorisé de soft power est le résultat non-intentionnel (sur le plan des répercussions) d’une action délibérée. Prenons l’allègement de la dette de certains pays africains (Sun, 2020). Ce geste peut produire du soft power, sans pour autant que l’intention y soit. Le soft power serait en fait le sous-produit de cette approche transactionnelle, tout comme l’impression de sharp power d’ailleurs, qui n’exprime que le désaccord et la vision normative que l’occident pose sur les actions de Beijing.
Les instituts Confucius pourraient aussi tomber dans cette catégorie : la mise en place d’un réseau d’institut à vocation premièrement pédagogique et culturelle est délibérée ; ceux-ci servent en premier lieu à favoriser les échanges entre les milieux académiques et à permettre à Beijing de mettre en place une narrative stratégique (Liao, 2018) sur la République Populaire de Chine. Cette décision délibérée est également transactionnelle – les fonds impliqués en font foi. Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation supposément intentionnelle de ces institutions afin de censurer les institutions hôtes. Rappelons que le Parti peine à gérer ses propres de stocks de céréales, demeure incapable d’identifier l’ensemble des mines de charbon présentes dans certaines provinces et a encore de la difficulté à proprement taxer l’ensemble des activités économiques sur son territoire. Lui imputer une telle stratégie nous semble plus être le fait de la volonté d’observateurs externes que des véritables intentions du Parti. Néanmoins, le Parti sait saisir les opportunités qu’offrent les sociétés démocratiques : si les instituts Confucius ont un pouvoir de coercition, c’est que la société/institution hôte le permet[14]. Comme on dit, l’occasion fait le larron.
Et que dire de la célébration des Jeux olympiques de Beijing en 2008 ? La cérémonie d’ouverture avait été à l’époque qualifiée de victoire pour le soft power chinois par les médias américains comme CNN, et les centres de recherches comme Brookings. Certains y ont même dédié des volumes entiers (Caffrey, 2013 ; Price et Dayan, 2009). Cependant, ces analyses ne veulent y voir que du soft power alors qu’en fait le Parti ne cherchait qu’à se légitimer auprès de sa population, à justifier sa raison d’être et montrer aux Chinois que sous sa tutelle, la Chine reprend sa place parmi le concert des grandes nations.
Ces victoires souvent accidentelles du Parti reflètent également la manière dont les réformes ont été mises en place au tout début des années 1980 : traverser la rivière en tâtant les pierres 摸石头过河. Cela implique qu’il n’y a pas de plan à proprement parler, que parfois les mouvements aléatoires peuvent produire des résultats positifs (c.-à-d. sleepwalking into victory) et que des mouvements calculés peuvent donner lieu à des conséquences inattendues négatives.
Conclusion : voir comme le Parti
Il faut revoir les sous-produits que sont le soft et sharp power et les penser en d’autres termes ; il serait plus judicieux de parler de pragmatisme partiel lorsque l’on parle de politique étrangère chinoise. Beijing ne cherche pas à s’impliquer dans tous les champs de la gouvernance internationale et si elle le fait, elle demeure soit passive ou très peu active ; elle ne cherche non plus pas à assumer les responsabilités de la sécurité commune ni de l’économie internationale.
Il est donc normal que la Chine, en tant que puissance solitaire sur la scène internationale, ne réussisse pas à se hisser au sommet. En fait, le discours portant sur la Chine en tant que prochaine superpuissance, en tant que challenger, en tant que puissance révisionniste, ou encore en tant que grande puissance provient en très grande partie de l’extérieur de celle-ci. On pourrait même dire que ce discours est utile pour certains acteurs. Cela dit, le Parti préfère se concentrer sur deux choses : 1) la mise en place d’une narrative contenant un champ idéationnel et valoriel contrôlé par ce dernier (afin de parler/raconter l’histoire de la Chine correctement); 2) faire la promotion de ses normes afin de pouvoir commercer plus aisément. Ainsi, on ne parle pas de soft power, car Beijing ne cherche pas nécessairement à se faire désirer ni imiter, ni même de sharp power, car le leadership communiste ne comprend pas toujours lui-même ce qu’il veut, ou encore quels rôles devraient jouer la Chine sur la scène internationale.
Malgré la quantité de recherche qui existe sur le soft power en Chine, la politique étrangère et la diplomatie demeurent ancrées dans la torpeur de l’État léniniste et dans l’idéologie du Parti qui, loin d’être universelle, ne cherche qu’à le légitimer et à consolider sa position. D’une certaine manière, cela explique également pourquoi la Chine n’arrive pas vraiment à influencer, sans dire qu’elle n’a pas d’influence, de manière importante ce qui se passe autour du globe : elle ne sait pas comment s’engager ni même si elle le devrait. Cette ambivalence donne parfois lieu à une grande passivité diplomatique qui confirme que la Chine ne sait pas encore ce qu’elle veut être sur la scène internationale. Le Parti ne cherche alors pas à obtenir nécessairement du soft power, mais bien, de manière plus simple, à créer des déficits transactionnels à son avantage, parfois de manière intentionnelle, parfois par accident, afin de répondre à des besoins structurels domestiques.
Le Parti agit souvent de manière délibérée, mais non intentionnelle lorsque vient le temps de parler des répercussions. Il nous incombe, pour reprendre la formulation de James Scott, de voir comme le Parti-État, afin de comprendre ses actions et sa manière d’agir. Comprendre le Parti nous permet également de nous défaire – au moins partiellement – de notions comme le soft et le sharp power, notions qui ne veulent pas dire grand-chose pour l’État léniniste, qui existe dans une logique qui est tout autre.
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[1] Nous reviendrons sur ce point plus loin. Cela dit, considérant les tensions intra-Parti, les conflits entre les institutions qui font partie du système fonctionnel des affaires étrangères 外事系统, et de la multitude d’acteurs impliquée, mettre en place stratégie diplomatique cohérente est une tâche des plus complexes.
[2] Aussi serait-il plus judicieux de penser l’ « OBR » comme étant une idée qui s’inspire profondément de la « Going Out Strategy » 走出去战略 telle que présentée par Zhu Rongji en 1999, et non pas comme une véritable « stratégie » : il aura fallu plus de deux ans à Beijing pour bien définir ce qu’est l’OBR, et même aujourd’hui les versions officielles demeurent floues (ex. projet d’infrastructure, d’investissements communs, etc.), sans parler des effets – contreproductifs – de la diplomatie guerrière sur cette « stratégie ».
[3] Le terme de loup guerrier n’apparait vraiment qu’avec la sortie du film Wolf Warrior 2 en 2017 – un film à portée nationaliste qui dépeint un soldat chinois qui défend des travailleurs médicaux de groupes rebelles et de trafiquants d’armes. L’accent sur la diplomatie du loup guerrier fait transparaître la volonté de Xi de rompre avec la tradition de Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.
[4] Contrairement à ce qu’en pense Martin (2021), les diplomates chinois n’ont que très peu d’importance pour le Parti. À la différence des Cadres qui font partie des autres ministères et de ceux qui font partie des multiples paliers de gouvernement, les Cadres du MFA ne servent presque qu’exclusivement à ce ministère et ne sont que très rarement « réutilisés » dans d’autres ministères, et encore moins au sein des paliers de gouvernement. Sur un échantillon de n=965 (ce qui comprend la totalité des Cadres de rang ministériel 正部级 (n=2), vice-ministériel 副部级 (n=5), ainsi qu’une quantité importante de Cadre de rang de bureau 正局级 (n=27) et « de bureau adjoint » (n=95) 副局级, de section 正处级 (n=175) et « de section adjoint » 副处级 (n=661) [les données colligées sont disponibles dans le domaine public]), environ 2% des cadres du MAF ont servi ailleurs dans la structure du Parti-État.
[5] Il est curieux pour le Parti d’avoir accepté de parler de société harmonieuse sous Hu Jintao, discussion qui l’éloignait grandement de la lutte des classes, par exemple.
[6] Le rang politique/administratif 行政级别 des unités est disponible en ligne par le biais du site web du service public. Aussi, le rang est souvent décliné directement par l’institution en question.
[7] Même si l’on remonte à 2019, on retrouve les commentaires de Han Zheng sur le projet de loi d’extradition de manière plus fréquente que ceux de Xi ; il en va de même pour sa présence à Shenzhen (Xiao, 2019). La plupart des discours soutenant le projet d’extradition venaient alors du système des affaires de Hong Kong et Macao, et non de Beijing.
[8] Nous faisons référence ici directement au constat de Lieberthal (1992) et même de Barry Naughton (2007) en ce qui concerne la mise en place des politiques en Chine ; on parle de mises en place de plusieurs politiques et non pas d’une expression unifiée.
[9] La même chose pourrait être dite des « plans » quinquennaux, plans qui ne sont en fait que des orientations générales, l’expression de certaines préférences, etc. (Naughton, 1992 ; 2007 ; Yang, 2004).
[10] L’expression utilisée par Mannison (1969) est doing something on purpose but not intentionally. Cela implique qu’il n’y pas de lien de nécessité entre les répercussions, qui peuvent être positives ou négatives, et l’action en tant que telle. Cela dit, l’action n’est pas accidentelle ni obligée. Elle existe et est voulue à l’intérieur de la structure contraignante qu’est le Parti-État.
[11] Les cadres formés aux écoles de langues étrangères 外语学院 – terrain de recrutement de prédilection pour le MFA – ne sont pas formés à la diplomatie et plutôt à répéter l’idéologie du Parti.
[12] Dans le cas qui nous intéresse, c’est la pensée de Xi Jinping en matière de diplomatie 习近平总书记外交思想, fondée sur la doctrine de la confiance (Confidence doctrine) 自信论 et des 4 points de confiance 四个自信, ainsi que sur les deux éléments à préserver 两个维护, qui prime.
[13] Cela pourrait nous permettre de comprendre pourquoi des acteurs comme Zhao Lijian, Hua Chunying et Wu Qian sont si présents et virulents sur les médias sociaux : 1) Zhao, membre de la septième génération de leadership, a connu une ascension rapide depuis 2015. Cependant, ce dernier, déjà âgé de 48 ans et promu la dernière fois en 2019, doit absolument tout faire pour se démarquer avant 2022 et devenir un Cadre de rang Office-Bureau 厅局级干部 avant son 50e anniversaire pour demeurer dans la course ; 2) Hua Chunying, cadre femme presque âgée de 51 ans, a été promue la dernière fois en 2019. Ce faisant, si elle ne veut pas demeurer jusqu’à 55 ans à son poste actuel, elle doit être promue en 2021 ; 3) Wu Qian tente de rester dans la course pour être promu en ou avant 2022 à un poste de rang vice-ministériel 副部级 au Ministère de la Défense.
[14] Certains comme Gordon Chang – un prolifique auteur sur la chute imminente du Parti depuis la fin des années 1990 – soutiennent l’idée que les contrats entre les deux parties favorisent toujours la partie chinoise et que l’institution hôte, qui désire les fonds chinois, signe sous la contrainte (Wolk, 2021). Cela dit, lorsque l’on regarde de près, par exemple, le contrat signé entre la Texas Southern University (STU) et Beijing Jiaotong – pour la mise en place d’un institut Confucius, on peut se permettre d’en douter : Beijing Jiaotong s’engage à verser 150 000 dollars par an pour l’institut qui en retour demande le même investissement de la part de STU (Campus Reform, N.D.). Ce faisant, l’explication de la contrainte financière ne fait que peu de sens.
Adrien Savolle est candidat au doctorat en anthropologie à l’Université Laval et chargé de cours à l’Université de Montréal. Il est membre du GRITH (U.Laval), de la Chaire conjointe de recherche U.Ottawa-U.Lyon sur l’urbain anthropocène, et est coordinateur des activités scientifiques pour le CÉTASE et le CÉRIUM (UdeM). Ses recherches actuelles portent sur les changements sociaux et culturels engendrés par la construction de safe cities.
Résumé : Le projet des Routes de la soie s’accompagne d’un déploiement d’infrastructures numériques en Eurasie. Les algorithmes chinois sont également disséminés à travers la planète en prenant appui sur les chantiers de villes numériques et de nombreux logiciels. La démultiplication de ces outils de collecte de données personnelles permet à la Chine d’influencer et d’anticiper les comportements individuels et collectifs, et crée un soft Power numérique particulier qui sera analysé dans cet article.
Mots clés : Chine, soft Power numérique, infrastructures numériques, études des sciences et technologies.
Abstract : The Belt and Road Initiative project is accompanied by the deployment of digital infrastructures in Eurasia. Chinese algorithms are also spread around the world, relying on digital city sites and numerous software. The multiplication of these personal data collection tools allows China to influence and anticipate individual and collective behaviors, and creates a particular digital soft power that will be analyzed in this article.
Tags : China, digital soft power, digital infrastructures, Science and technology studies.
Introduction
Les technologies numériques ont été analysées fréquemment dans les sciences sociales, avec des interprétations diverses qui ont fait surgir rapidement deux lignes prépondérantes d’analyse. La première interprétation en fait des outils d’émancipation citoyenne (Shirky, 2009), lorsque la seconde y voit la mise en place d’outils de surveillance et de possibilités novatrices de répressions mobilisables par les États (Morozov, 2011). Les technologies numériques ont également généré de très nombreuses publications sur les restructurations et les promesses de la digital economy. Il faut dire que l’idée de développer l’économie à travers des réseaux numériques a été avancée dès 1961 lors du 12e Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (Stamboliyska, 2017 : 9) et a débouché sur des écosystèmes idéologiques divers, allant d’un capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020) dans lequel les entreprises privées spécialisées dans le secteur numérique surveillent les comportements des individus pour transformer leurs besoins et vendre des produits, à un autoritarisme numérique (Glasius et Michaels en, 2018). Le « capitalisme rouge chinois » (Žižek, 2012) est une forme particulière d’autoritarisme numérique dans lequel la vassalité des entreprises privées vis-à-vis de l’exécutif reste la norme, menant de fait à un régime d’autocratie numérique (Kendall-Taylor et al., 2020 : 104).
À ces changements sociétaux variés s’ajoute le fait que les technologies numériques sont également devenues des outils utilisés par les États dans la mise en place de leurs politiques étrangères, en complément de la diplomatie et des forces de coercition traditionnelles. Le soft power (软实力, ruan shili) est un principe politique adopté officiellement en 2007 lors du 17e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), mais c’est depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir qu’on constate la mise en place d’un activisme diplomatique à tout crin (Cabestan, 2018) et d’une modernisation accrue de l’armée (Bondaz et Julienne, 2017). C’est également sous la direction de Xi qu’est créé en décembre 2013 le Groupe dirigeant du PCC chargé de la cybersécurité et de l’informatisation qui s’occupe de la planification des politiques entourant les infrastructures numériques et les algorithmes chinois dans le pays comme à l’international.
Ces politiques étrangères chinoises dédiées aux technologies numériques concernent la construction des infrastructures physiques qui seront analysées dans la première partie. Elles se déploient également à travers la diffusion des algorithmes chinois et leur banalisation qui seront traitées dans la seconde partie. Enfin, la dernière partie décrira les changements structurels majeurs qui pourraient subvenir par la transformation des normes du secteur et les dépôts de brevet.
Le déploiement des infrastructures physiques chinoises (hardware) de par le monde et le type de soft power engendré
On ne peut comprendre la puissance technologique contemporaine sans noter que les infrastructures de télécommunication ont été identifiées par la Chine comme le domaine stratégique prioritaire dès la période de réformes économiques lancées dans les années 1980 et 1990 (Boschet et al., 2019 : 16). Cette identification s’est accompagnée de politiques volontaristes et de réglementations encourageant les transferts de technologies dans le cadre d’investissements étrangers. En 2021, la Chine a non seulement rattrapé son retard dans ce secteur, mais elle a fait de l’informatisation (信息化, xinxihua) un secteur-clé pour la gestion de ses intérêts dans le monde (Cheung et al., 2016). Ses projets d’infrastructure à l’international sont multiples et imposants, allant des Routes numériques de la Soie à l’édification de safe cities.
1.1. Les routes numériques de la soie
L’installation des réseaux de fibres optiques accompagnée de la mise en place de centres de données (Data Center) n’est plus l’apanage des États, les Google, Microsoft et Facebook souhaitant maintenant assurer et gérer leurs propres infrastructures dans le domaine (Cimino, 2021). Malgré les multiples raisons expliquant le nombre d’articles scientifiques et grand public portant sur les défis géostratégiques qu’implique la pose de câbles numériques sous-marins[1], les réseaux de fibres optiques traversant les continents sont sous-représentés dans les publications actuelles. Or, le canal le plus visible par lequel la Chine installe ses infrastructures numériques est celui des Routes de la soie (一带一路, yi dai yi lu : Une ceinture, une route). Ces routes annoncées en 2013 répondent à la fois à des défis posés au PCC à l’interne (Jones et Zeng, 2019) et aux prétentions du pays à l’international. Elles englobent donc les deux axes principaux utilisés par Xi Jinping pour analyser les problèmes auxquels le PCC est confronté : la légitimation du pouvoir à l’interne et les périls venant de l’extérieur (économiques, politiques, militaires…) (Cheung, 2021).
En complément des Routes de la soie est avancée en 2015 le projet des Routes des voies informationnelles, le directeur de l’administration de l’espace cyber chinois Lu Wei les nommant Routes numériques (Brown, 2017). Les symboles offerts par la dénomination du projet en Occident sont par la suite incorporés aux communications chinoises qui parlent maintenant de routes numériques de la soie (数字丝绸之路, shuzi sichou zhi lu) (Haq, 2021). Le pays a également profité de la pandémie actuelle pour justifier l’importance de ce volet numérique des Routes de la soie (Giovannini, 2020) qui se traduit d’abord par la pose de câbles optiques longues distances. La figure 1 récapitule, en date de 2018, les réseaux existants en gris foncé[2], le réseau en construction allant de Guanzhou à la Géorgie, et les deux projets encore à l’étude qui éviteraient aux réseaux chinois de passer par la Russie.
Figure 1 : Réseaux de télécommunication en Asie
Infographie Le Monde. Sources : China Telecom ; International Telecommunication Union ; Rostelcom; CB Insight, 2018 ; We are social ; Cnnic.
Ajoutons à ces autoroutes informationnelles la sous-traitance chinoise dans l’installation des émetteurs 5G par de nombreux pays traversés par les Routes de la soie terrestres et maritimes. Huawei est responsable de la mise en place de la 5G pour des opérateurs de télécommunication privés en Indonésie, en Arabie Saoudite, en Turquie, en Afrique du Sud, en Russie et dans différents pays européens, sans compter la mise en place partielle de réseau 5G dans de nombreux pays dont le Canada. Outre les antennes et la technologie 5G installées par Huawei, l’entreprise Alibaba implante aussi des Data Center en Allemagne (Nocetti, 2018 : 127), en Inde, en Indonésie et en Malaisie (Shen, 2018 : 2689). La liste pourrait s’allonger, mais je souhaite juste ici souligner l’étendue de nœuds numériques communicationnels par lesquels la Chine (comme les États-Unis le font avec leur propre réseau) peut engranger des données sur des internautes de plus en plus nombreux, et comment elle peut surveiller précisément les communications sensibles des États comme des entreprises via ces réseaux.
Si cette situation est déjà réalisée, la Chine semble avoir des ambitions futures bien plus grandes comme le démontre la volonté de créer un grand marché informatique transcontinental, en s’appuyant sur le projet de l’Union européenne du Marché digital unique, et du Fond commun (Europe-Chine) d’une valeur de 315 milliards d’euros mis en place à la demande de la Chine (Foucher, 2017 : 109). Xi Jinping a également annoncé personnellement sa volonté d’intégrer aux infrastructures des routes de la soie de l’intelligence artificielle (IA), des nanotechnologies, des ordinateurs quantiques, des mégadonnées (big data) accompagnées de la mise en place de Data Centers, de nuages informatiques (cloud), et enfin des villes intelligentes (Xinhua, 2017).
Ce simple survol des infrastructures physiques numériques permet de voir l’ampleur de la mise en place par la Chine de ce type de soft power particulier (qui peut rapidement se transformer en hard power par la coupure des communications en cas de conflits), qui lui permet d’espionner sans être vu. Ces projets permettent également d’imposer des normes à des entreprises stratégiques étrangères le long des Routes de la Soie, la Chine octroyant des crédits de grande ampleur aux entreprises locales, comme celui de 2,5 milliards de dollars américains accordés par la Banque commerciale de Chine à Bharti Airtel, la plus grosse compagnie de télécommunication indienne. Non seulement ces entreprises se retrouvent avec des crédits importants, mais elles sont dans l’obligation de s’équiper chez Huawei et ZTE pour faciliter l’intégration de leur réseau à celui des Routes numériques (Shen, 2018 : 2687). C’est donc une approche gagnante pour la Chine comme pour le bilan financier de ses équipementiers.
Mais le soft power numérique chinois ne repose pas uniquement sur les voies de communication numérique. La Chine le déploie aussi de manière moins visible, mais tout aussi efficace, à travers les projets de villes numériques, alors que le seul cas empiriquement confirmé d’espionnage et de saisies de données numériques par l’État chinois en dehors de son territoire concerne le siège de l’Union africaine, siège construit par des entreprises chinoises en 2012 (Khadiri, 2018).
1.2. Les infrastructures intégrées aux villes numériques
La technologie numérique intégrée aux villes intelligentes, écologiques ou sécuritaires multiplie les exemples de réussite mis de l’avant par leurs promoteurs (économie de la quantité d’eau et d’électricité utilisée dans une agglomération, réduction de la congestion automobile…), mais le déploiement de ces outils connectés au sein du bâti transforme aussi la relation des humains à l’espace et à leurs déplacements. Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux débats (législatifs, éthiques, techniques) ont traité de la possibilité de tracer les Canadiens par la géolocalisation dans le cadre de la gestion de la pandémie.
Pourtant, les safe cities s’imposent de plus en plus dans les projets de planification urbaine au niveau mondial (Courmont et Le Galès, 2019 : 24), avec comme mission autoproclamée d’assurer la sécurité des habitants en mettant en place des outils de prévention contre les actions criminelles potentielles, et en incorporant des mécanismes de réponse en cas de crises de toutes sortes : attentats, catastrophes, changements climatiques. Cependant, ces villes demandent aussi une coopération (volontaire ou non) de leurs habitants, et posent donc le problème de la réduction des libertés individuelles au profit d’une sécurité se voulant optimale (Büscher, et al., 2015). Ce type de gestion gouvernementale est de plus en plus facilité par la généralisation des QR code(s) (Quick response code) dans les villes, empreinte physique de la multiplication des acteurs dans le secteur du online to offline (O2O) (Lee, 2018 : 16) ; et plus généralement par le développement de l’Internet des objets (IdO) qui connecte de nombreux objets à Internet (Greengard, 2015) sous couvert d’une démocratie horizontale découlant du comportement des habitants, ce qui est des plus discutables (Picon, 2019 : 230).
Malgré les épineuses questions que soulève ce type de planification urbaine, les projets en cours de réalisation sont nombreux, et « the development of Safe City solutions has become a strategic bet of Chinese ICT firms to long standing problems of cities in sensible hotspots of the planet (Lagos, Marseille, Lima, Shenzhen) » (Artigas, 2019 : 4), comme le montre la communication de Huawei sur ces 160 chantiers de villes numériques en cours à travers plus de 100 pays (Huawei, 2021), ou encore la figure 2 qui représente le nombre de projets de villes intelligentes dans lesquels des entreprises chinoises sont impliquées par pays.
Figure 2: Projets de villes intelligentes utilisant des technologies chinoises
Source : Atha et al., 2020.
Il est difficile de dresser une liste complète des entreprises chinoises impliquées dans le secteur, dans la mesure où la seule Xiaomi a investi massivement dans 220 compagnies, dont 29 startups spécialisées en IA (Lee, 2018 : 127), mais il est important de faire ressortir les plus importantes et de souligner que « China’s largest technology companies appear to be closely connected to the Communist Party and the government (Magnus 2018). [… et que] although these systems are not by any means identical, it seems likely that data collected by online tech giants will form part of the government’s own system» (Stevens, 2019 : 89). Les entreprises chinoises clés du secteur sont donc Huawei, China Mobile, Inspur, China Unicom, Tencent, ZTE, H3C, Sugon, Alibaba Cloud, Hikvision et Dahua en ce qui concerne l’IdO ; Neusoft, Tencent, Huawei, Inspur, Beiming Software, H3C, Sugon, Taiji, Digital China et Alibaba Cloud en ce qui concerne les mégadonnées ; Sugon, Alibaba Cloud, Tencent Cloud, Huawei, UCloud, China Telecom, Amazon Web Services, Kingsoft, Microsoft Azure, Baidu Cloud en ce qui concerne l’informatique en nuage ; et enfin Alibaba, Baidu, Tencent, iFlyTek, Huawei, SenseTime, Megvii, Intellifusion, CloudWalk, Yitu, Hikvision, Dahua dans le domaine de l’IA (Atha et al., 2020 : 38).
Le rapport de 2020 préparé sur la question pour le Congrès américain a identifié pas moins de 398 entreprises chinoises participant à l’édification des villes intelligentes dans 106 pays (Atha et al., 2020)[3]. Par ailleurs, les entreprises chinoises y trouvent des débouchés non négligeables pour leurs produits (le dernier projet recensé à l’écriture de cet article est un accord de réalisation et de co-financement chinois dans la construction de la ville intelligente de Tanger au Maroc (CGTN, 2021), à la suite de l’octroi de contrats à des firmes chinoises (Hatim, 2020)), et accumulent de l’expertise, alors qu’elles sont déjà prépondérantes sur ce marché.
Les technologies numériques et les capteurs de données chinois sont donc présents sur l’ensemble des continents (voir la carte[4] mise à jour par le Carnegie Endowment for International Peace), mais leurs utilisations varient énormément d’un pays à l’autre. Or, non seulement les risques liés à la captation de données numériques sont bien réels pour les libertés individuelles, mais de nombreux pays cherchent justement par ces projets à mettre en place un autoritarisme numérique à l’image du modèle chinois. C’est donc un type de gouvernementalité spécifique que la Chine promeut et installe (avec la complaisance et la participation d’entreprises non chinoises ; voir Feldstein, 2019) dans plusieurs régions du monde allant des Routes de la Soie (Russie, Ouzbékistan, Serbie, Mongolie, Pakistan) en passant par l’Asie du Sud-est (Malaisie, Singapour), l’Afrique (Éthiopie, Kenya, Ouganda, Égypte, Zambie, Zimbabwe) et l’Amérique du Sud (Bolivie, Venezuela) (Anderson, 2020 ; Layton, 2020 ; Polyakova et Meserole, 2019 ; Sukhankin, 2021).
En effet, « par la collecte de données personnelles et la mise en place de dispositifs de plus en plus sophistiqués dans les domaines de la reconnaissance faciale et vocale, la smart city chinoise est en train de muer en enclave où s’exerce un très fort contrôle politique » (Lincot, 2019 : 149), et cette gestion des populations devient un des facteurs d’exportation de ce type de villes numériques. Il faut dire que le savoir-faire des entreprises chinoises en la matière s’affine au fil des projets et du temps, et que si l’utilisation des QR code(s) est devenue une norme, les données biométriques deviennent des outils de plus en plus utilisés dans ces projets d’infrastructure. À travers ces villes numériques, ce sont donc des valeurs et méthodes concrètes de mode de gouvernement des populations que la Chine dissémine autour du globe.
Mais outre la normalisation de ce type de gouvernementalité numérique ou « soft coercion stymie public opposition » (Joseph, 2019) à la chinoise et du soft power, outre la captation de données toujours plus nombreuses permettant d’influencer les comportements individuels et collectifs des utilisateurs de ces infrastructures que sont les villes numériques et les canaux permettant les échanges des données, le soft power numérique chinois passe également par le développement et la diffusion des programmes et plateformes informatiques. La seconde partie traitera donc de cette technologie moins visible que constituent les algorithmes développés par les entreprises chinoises.
2. Le rôle des BATX et la participation des entreprises non chinoises dans l’extraction massive de données.
2.1. La différence d’optique des BATX et des GAFAM Si les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont devenus des acteurs majeurs d’Internet, ils le doivent en grande partie à des fonds publics et à une volonté politique des États-Unis (Fontanel et Sushcheva, 2019). Les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) ne sont de ce point de vue que des copies volontaristes de l’État chinois, mais une différence fondamentale, outre la chronologie, les sépare. En effet, alors que les dérégulations du secteur par Reagan transforment les GAFAM en entités privées autonomes, les BATX restent, malgré leur vitrine d’entreprises privées, des vassales de l’État parti chinois, comme le montrent les connexions multiples des BATX avec l’armée chinoise, mais également plusieurs affaires récentes (voir Payette, 2021). Alors que les GAFAM sont dans une logique de recherche d’appropriation et d’accumulation d’argent, les BATX poursuivent certes des objectifs similaires, mais mettent les impératifs nationaux dictés par le PCC au-dessus de toutes autres considérations. Pour analyser les implications de cette différence majeure, il faut décrire le développement des BATX et exemplifier les nombreuses contributions qui ont été apportées par les entreprises non chinoises du secteur pour rendre cela possible. Cependant, il faut pour cela décrire en premier lieu la mise en place de l’écosystème numérique chinois.
2.2. Les modalités historiques de la mise en place de la sphère numérique dans le pays
Le réseau intérieur date de 1987, mais la connexion de la Chine au réseau Internet mondial date d’avril 1994 (Economy, 2018 : 62). Très rapidement, les autorités chinoises perçoivent la menace qui pourrait en émaner et mettent donc rapidement en place des régulations qui viennent encadrer son expansion, son exploitation et son utilisation (Arsène, 2012). La première condamnation pour « violation politique » tombe dès 1998 à l’encontre de Lin Hai qui a envoyé massivement l’adresse d’un magazine prodémocratie basée aux États-Unis. En 2009, Facebook est bloqué à la suite de son utilisation par des manifestants au Xinjiang (Economy, 2018 : 56 ; 63). Enfin, l’utilisation du réseau par le mouvement Falun gong convainc les dirigeants du pays de contrôler encore plus fortement les médias sociaux (Creemers, 2017).
Le PCC mène donc une « strategic censorship » (Lorentzen, 2014) interne, et a, pour ce faire, développé une infrastructure Internet utilisant de nombreux serveurs de petite taille, ce qui facilite les blocages de mots-clés par inspection profonde de paquets (Deep Packet Inspection). À cette censure technique s’ajoute l’autocensure des utilisateurs qui est encouragée via l’obligation pour les internautes de s’inscrire auprès du bureau de police locale en 1996. Ce règlement n’a jamais été appliqué, mais depuis 2009, les autorités ont imposé l’identification des internautes auprès des fournisseurs de service, mais aussi des hôtels et des cafés Internet, mesure renforcée par la Loi antiterrorisme de 2015 (Lei, 2018 : 179). Ce durcissement législatif encadrant spécifiquement Internet s’accompagne d’une stratégie similaire à celle des entreprises privées du secteur en Occident. Le Conseil d’État a en effet annoncé dès 2008 qu’il cherchait à utiliser le réseau pour consulter sa population, ce qui lui permet en vérité d’accroître les données sur le positionnement des Chinois (Balla, 2015) et donc d’anticiper, voire de modifier leurs comportements (nudge, tune, herd) (Zuboff, 2020 : 396-397). La Chine s’est ainsi imposée comme un modèle particulier qui a été envié et copié par d’autres pays, la Chine aidant par exemple à la mise en place du filtrage de l’Internet du Sri Lanka (Weber, 2019a : 77).
Si ce modèle se démarque sur bien des points du socialisme électronique imaginé en 1962 par le cybernéticien Viktor Glouchkov (Strittmater, 2020 : 313), il pourrait être analysé comme un système spécifique à la Chine rendu possible grâce à sa souveraineté numérique ardemment invoquée par les autorités chinoises depuis 2010. Mais ce type d’analyse ne résiste pas à l’analyse des faits. Premièrement, bien que l’Internet chinois soit artificiellement (et non complètement) coupé de l’Internet mondial, la Campagne contre les rumeurs lancée par Xi Jinping en 2013 les assimile à des initiatives contre-révolutionnaires qui obéiraient à des raisons cachées (别有用心, bieyou yongxin) orchestrées le plus souvent de l’étranger (Jun, 2017), comme nous l’avons encore constaté récemment au sujet de Hong Kong. Or, le fait que le pouvoir politique chinois invoque l’argument des puissances étrangères démontre qu’il a totalement conscience des implications géopolitiques des algorithmes qui sont insérés dans le monde numérique.
2.3. La participation volontaire des entreprises étrangères dans la mise en place du soft power numérique chinois
Au cours des dernières années, de nombreuses firmes s’étant volontairement ou non coupées du marché chinois ont essayé d’accommoder les autorités du pays. Le cas du projet du moteur de recherche Dragonfly (projet d’un moteur de recherche compatible aux exigences de censure de la Chine et retraçant chaque recherche au numéro de téléphone de l’utilisateur qui a été officiellement abandonné par Google lorsque les détails se sont répandus dans la presse internationale) est sans doute le plus connu, mais les tractations des entreprises privées non chinoises avec le PCC sont multiples. Ne pouvant citer l’ensemble des coopérations existantes entre les firmes étrangères et le PCC, j’aimerais tout de même noter les plus récentes, en soulignant que cela n’a rien d’étonnant, la logique des firmes étrangères étant avant tout celle du profit financier. C’est ainsi qu’à la demande des autorités chinoises Apple a supprimé des centaines d’applications sur ces appareils (Strittmatter, 2020 : 335 et 365), que Zoom interrompt des appels et en enregistre d’autres (Harwell et Nakashima, 2020), que Microsoft travaille avec l’armée chinoise sur des projets d’IA et de reconnaissances faciales (Murgia et Yang, 2019), que Google, IBM et Xilix travaillent avec l’entreprise chinoise Semptian sur une nouvelle génération de processeur (Gallagher, 2019), et que l’entreprise belge SWIFT coopère avec le gouvernement chinois dans la mise en place de son yuan numérique (Yeung, 2021).
La Chine les utilise aussi allégrement pour véhiculer son message et ses valeurs à l’étranger lorsqu’elle le peut (Thibault, 2019), quitte à élaborer des campagnes d’envoi massif de spams (Nimmo et al., 2021). Notons à ce sujet que les entreprises chinoises représentent le second pôle de rentabilité pour Facebook (ironiquement interdite dans le pays et officiellement contre toute coopération avec le PCC) à travers l’achat de messages publicitaires ciblés (François, 2018). Si le gouvernement chinois a donc appris à utiliser les applications étrangères et a de multiples partenariats avec des firmes non chinoises dans la recherche et le développement (R&D), il utilise également les applications développées par ses propres champions nationaux (et les start-up et licornes qui gravitent autour d’eux) qu’il a fait prospérer.
2.4. Les stratégies chinoises ayant mené à l’édification des BATX et les effets de leurs internationalisations
Les politiques visant à faire des BATX des champions mondiaux se sont appuyées sur trois stratégies complémentaires. La première est le rachat de filiales appartenant à des compagnies étrangères pour mettre la main sur des savoir-faire particuliers que la Chine ne maîtrisait pas (le rachat par Lenovo d’une partie des activités d’IBM en 2009 en est un bon exemple en ce qui concerne les compétences hardware). Le second est celui de l’espionnage (voir Boschet et al., 2019 pour de plus amples détails). Enfin, le troisième est celui de la R&D au sein des firmes chinoises du secteur. Cette volonté d’investir dans la R&D avec des visées d’autonomie commence dès 2003 lorsque le pays se retire du programme de géolocalisation Galliléo et créait son propre système BeiDou (Denicola, 2013 : 90). Cette stratégie encouragée par des fonds publics explique qu’Alibaba soit devenu un acteur mondial majeur en ce qui concerne les Cloud et les Data Center, ou encore que Huawei puisse réagir rapidement aux sanctions américaines en proposant son propre système d’exploitation open source HarmonyOS.
En ce qui concerne spécifiquement le domaine de l’IA, l’absence du respect de vie privée des internautes chinois, ainsi que le volume de données disponibles (la Loi sur la cybersécurité de 2017 impose également aux entreprises étrangères présentes dans le pays de stocker leurs données numériques sur place) explique en partie l’avance prise par le pays dans ce secteur, mais le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA adopté par le comité central du PCC en 2017 décrit l’importance de l’IA pour les autorités, que cela soit pour la stabilité interne ou les ambitions du pays sur la scène internationale (soft et hard power confondu) (Ding, 2019)
L’écosystème numérique chinois a donc favorisé l’apparition de champions mondiaux qui installent également leurs systèmes à travers le monde (la Chine était ainsi à l’origine de 8 % des nouvelles applications numériques disponibles aux États-Unis sur la période 2014-2017 (Chaponnière, 2018)). Or, les algorithmes installés par la compagnie de télécommunication ZTE ont permis de surveiller militants, journalistes et opposants sur simple demande du gouvernement éthiopiens en 2014 (HRW, 2014). Nous pouvons donc voir que l’utilisation d’algorithmes peut être tout aussi dommageable que celles des infrastructures numériques physiques, et que les algorithmes permettent également à la Chine d’exporter ses méthodes gouvernementales. Pour ce faire, les algorithmes constituant les IA chinoises s’abreuvent des données recueillies pour perfectionner leur raisonnement. Le rapport de l’Open Technology Found daté de 2019 souligne par exemple que l’entreprise chinoise de reconnaissance faciale CloudWalk rapatrie en Chine les données qu’elle enregistre au Zimbabwe pour entraîner ses IA qui sont pour le moment moins performantes dans la reconnaissance faciale des personnes à la peau foncée (Weber, 2019b). Pour résumer, plus des programmes chinois sont disséminés en dehors du pays, et plus les algorithmes sur lesquels se basent ces programmes gagnent en efficacité, ce qui permet à la Chine d’anticiper de plus en plus finement les logiques et les dynamiques sociales aux quatre coins du monde.
Mais dans ce monde interconnecté, et comme dans le cadre des villes intelligentes, les entreprises de développement chinoises participent à la configuration de nombreuses applications non chinoises. Ne pouvant dans l’état généraliser la pratique de vol de données à la totalité de ces entreprises chinoises, examinons le cas récent de la faille de sécurité affectant l’application Clubhouse. Clubhouse travaille avec la société chinoise Agora qui est spécialisée dans les technologies de l’enregistrement vocal en temps réel. Or, un rapport du Stanford Internet Obervatory démontre que non seulement les données recueillies par Agora ne sont pas chiffrées, mais qu’elles sont compilées sur des serveurs de l’entreprise chinoise, celle-ci ayant l’obligation légale de censurer et d’aider à l’identification des internautes qui émettrait tout message jugé comme mettant en danger la sécurité nationale chinoise (Cable et al., 2021). En somme, les partenariats des entreprises chinoises sont recherchés avant tout pour leurs expertises, avec les dangers inhérents que cela comporte, car de manière plus générale, il faut bien prendre conscience que tout programme informatique est constitué d’algorithmes numériques qui peuvent cacher différentes facettes non visibles pour les utilisateurs. Ajoutons que les programmeurs définissent de manière consciente ou non des biais dans les programmes, et nous ne pouvons que constater qu’il y a donc « an inherent risk for any country that adopts a technology developed on another’s values » (Steckman, 2019 : 86). Ce risque, en ce qui concerne l’utilisation des technologies chinoises, devient de plus en plus documenté, ce qui démontre une généralisation du soft power numérique chinois présenté jusqu’ici. Toutefois, les effets structurants de ce pouvoir si particulier dépassent la sphère de l’espionnage, de l’anticipation ou encore de l’exportation d’une méthode de gouvernance. Le soft power numérique chinois a également des implications économiques à long terme que nous allons maintenant analyser.
L’imposition de ces normes technologiques à travers les brevets intellectuels, et les conséquences prévisibles à moyen terme
L’ensemble des éléments invoqués jusqu’à présent sont à remettre dans le contexte économique mondial et des institutions qui l’encadrent depuis 1945. En effet, lorsque la Chine annonce son intention de devenir le leader de l’IA pour 2030, on réalise que derrière le déploiement des infrastructures et des logiciels déjà décrit se joue la question des normes et des brevets, soft power utilisant l’économie comme faire valoir et pouvant avoir des effets structurants à très long terme. Pour obtenir les résultats attendus, la Chine a, à elle seule, investi plus de la moitié des capitaux mondiaux dans la R&D en IA entre 2013 et 2018 (Burrows, 2018), le gouvernement ayant créé des accords à ce sujet avec d’autres États (Chutel, 2018), tandis que les entreprises chinoises du secteur développent également des partenariats avec de nombreuses universités en dehors de son territoire (Ping, 2018).
Or, si la définition des normes et des standards communs permet aux industries de créer des produits interopérables, « derrière la création des normes et leur internationalisation se cachent des enjeux importants pour la maîtrise des technologies, du savoir-faire et des chaînes de valeur » (Seaman, 2018 : 130). Pour être capable d’imposer ses propres normes dans le secteur du numérique, la Chine investit massivement les instances traditionnelles de négociations de normes internationales[5], mais n’a pas, par exemple, réussi à remplacer la norme wifi par la norme WAPI qu’elle supportait. Elle a donc récemment privilégié les accords régionaux et les accords bilatéraux pour proposer et ratifier ses propres standards dans les secteurs où ses entreprises sont compétitives, et dans le secteur numérique en particulier. Là encore, les Routes de la soie sont des axes stratégiques, avec l’adoption de normes chinoises par la Russie, la Biélorussie, la Serbie, la Mongolie, le Cambodge, la Malaisie, le Kazakhstan, l’Éthiopie, la Grèce, la Suisse et la Turquie (Seaman, 2018 : 132-134). L’adoption de ces normes donne un avantage concurrentiel considérable aux entreprises chinoises, leurs concurrents devant alors acheter leurs équipements ou leurs licences (Chaponnière, 2018). Il faut noter que l’accroissement de l’utilisation des normes chinoises se produit dans un contexte dans lequel le pays est devenu le premier déposant international de brevet en 2019 (OMPI), ce qui assure également des redevances sur tout projet de R&D utilisant les propriétés intellectuelles déposées.
Les normes et les brevets sont des outils du soft power chinois dans le domaine économique qui touchent l’ensemble des secteurs commerciaux, mais qui sont particulièrement importants pour le futur des technologies numériques. De plus, cela pourrait annoncer un leadership chinois de l’économie mondiale, car avec le redémarrage actuel de l’économie chinoise, le pays va certainement renforcer sa présence (maintenant indiscutable) dans les institutions internationales, ce qui pourrait lui permettre de réaliser une ambition ancienne : celle de faire du yuan une monnaie d’échange internationale qui ferait concurrence aux dollars américains. La Chine est d’ailleurs très active sur ce dossier, et la stratégie qu’elle met en place repose largement sur une dématérialisation de sa monnaie nationale, les possibilités du soft power numériques étant décidément multiples.
Conclusion
En résumé, la Chine met en place et utilise un soft power numérique qui utilise de nombreux canaux numériques. Ce soft power numérique va de l’exportation de sa méthode de gouvernance à des possibilités d’anticipation sur les positionnements des autres acteurs étatiques. Profitant de son avance dans le domaine, et rémunérant les entreprises non chinoises du secteur dont elle ne saurait encore se passer, la Chine s’abreuve également de données numériques qui lui permettent d’affiner l’efficacité et les prédictions de ses algorithmes, et investit massivement de manière directe ou indirecte dans ses entreprises spécialisées. Ce faisant, elle arrive à déposer des brevets et à exporter ses propres normes technologiques, ce qui lui assure une place enviable pour les années à venir, et lui donne de puissants outils pour façonner un monde selon ses désirs, le tout de manière soft et graduelle.
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[1] La carte de la filière de Huawei dévolue à la pose de câbles numériques sous-marins est à ce sujet très instructif (voir http://www.huaweimarine.com/cn/Experience), mais il ne faut pas oublier que 80 % du flux de données mondiales transitent encore par les États-Unis (Arte, 2018 : 7’33’’).
[2] TEA pour Trans-Europe Asia, TASIM pour TransEurasian Information Superhighway, DREAM pour Diverse Route for European and Asian Markets, ERMC pour Europe-Russia Mongolia-China. Pour plus de détails sur ces câbles déjà construits, voir Rolland, 2015.
[3] Il faut tout de même noter que le savoir-faire chinois en la matière ne peut pour le moment de passer de la contribution de firmes non chinoises comme Microsoft, Amazon, Deloitte et Bosch (Nelson, 2014).
[5] La Chine a plus particulièrement investi l’Organisation internationale de normalisation (ISO), la Commission électrotechnique internationale (CEI) et l’Union internationale des télécommunications (UIT).
Pauline Bonnet est étudiante en Géopolitique et Relations Internationales à l’Université Catholique de Paris au sein du parcours Sécurité Défense. Elle se spécialise sur la place de la Chine au sein de l’ordre internationale et plus globalement sur la région asiatique.
Résumé : La crise pandémique de la Covid-19 semble avoir défini les grands enjeux de l’année 2020. Débutée sur le territoire chinois, la République Populaire de Chine a été mise sur le devant de la scène dès le début de la pandémie mondiale. Entre les critiques des pays occidentaux face au manque de transparence, les mensonges du Parti Communiste Chinois et les discours de Xi Jinping prônant une gestion multilatérale de la crise sanitaire, Pékin a tenté de mettre en place une réelle stratégie de soft power à travers la diplomatie du masque et d’envoi d’aide médicale.
Mots-clés : soft power, Chine, Organisation Mondiale de la Santé, diplomatie des masques, pandémie de la Covid-19, Nouvelles Routes de la soie.
Summary: The year 2020 has been challenged by many issues but the crisis of Covid-19 mostly challenged it. Beginning in China, the People’s Republic of China has been in the spotlight since the beginning of the pandemic. Between the critics of Western States due to the lack of transparency and the lies of the Communism Party of China and, at the opposite, Xi Jinping’s speeches advocated a multilateral way of management, Pekin tries to define a real strategy of soft power in order of regilding its image. China’s Mask Diplomacy becomes a real soft power strategy during the time of the pandemic of Covid-19.
Keywords: China, Mask Diplomacy, pandemic of Covid-19, Belt and Road Initiative, World Health Organization, soft power.
Alors que Washington menait les démarches pour quitter l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et renforcer, de ce fait, son désintérêt pour une gestion multilatérale de la crise sanitaire, Pékin a décidé de ne pas rester silencieux pendant la crise de la Covid-19 (Le Monde avec AFP, 2020). Le gouvernement chinois a cherché à promouvoir sa vision du système international en mettant au point une réelle stratégie d’influence. « Diplomatie du masque, dons de vaccins, envoi d’aides médicales », les termes employés se multiplient pour décrire l’activisme de ce qui semble être la nouvelle puissance du 21ème siècle. Le « virus chinois », comme désigné par l’ex-président des États-Unis, Donald Trump, débuté en Chine en janvier 2020, a valu à la nouvelle puissance d’être mise sous les feux des projecteurs. De ce fait, la Chine a également essuyé des critiques, souvent négatives, quant à son manque de transparence et sa gestion de l’épidémie jugée malhonnête par les pays occidentaux. La Chine et son soft power ont été confrontés au scepticisme et aux critiques des puissances occidentales malgré la bonne volonté de Xi Jinping de promouvoir le multilatéralisme et de résoudre cette crise « tous ensemble ». Les normes et traités internationaux, conclus par le droit international depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour fonder notre système international, prennent une force obligatoire une fois ratifiés par les États. Néanmoins, à l’image de Pékin concernant son manque de transparence sur la gestion initiale de l’épidémie et de son annonce tardive du virus de la Covid-19, certains États décident de ne pas le suivre. Le règlement sanitaire de l’OMS et plus précisément son article 6, paru en 2005 et ratifié par la Chine, implique que chaque État dispose de 24 heures pour avertir l’organisation « en cas d’évènement pouvant constituer une urgence sanitaire de santé publique de portée internationale »[1]. Ce règlement est un instrument juridique international qui a une force obligatoire dans les 196 pays du monde l’ayant ratifié. Toutefois, la capacité du gouvernement chinois à résister aux pressions des organisations internationales ainsi qu’à ne pas tenir compte des normes internationales a rendu la mise en place de sanctions internationales difficilement envisageable. Aussi, la difficulté de l’OMS à se rendre en Chine pour enquêter sur les origines de la pandémie traduit la faiblesse du droit international et des instances mondiales à imposer leur règlement. Cela témoigne également de la puissance de Pékin quant à sa capacité à influencer l’agenda mondial.
Ainsi, depuis un an, le Parti Communiste Chinois (PCC), cherche à se positionner, non comme le responsable de cette crise sanitaire, mais comme le sauveur. La diplomatie des maques, entrepris par Xi Jinping, semble s’inscrire dans une véritable stratégie de soft power visant à redorer l’image de Pékin. De ce fait, deux camps se distinguent : celui devenu encore plus critique face à cet activisme chinois, principalement les pays occidentaux, et à l’opposé, les pays se réjouissant, ou n’ayant d’autres choix que de se réjouir, de l’entraide chinoise. Il semble tout de même légitime de se questionner : pouvons-nous réellement parler de dons ? Qu’attend la Chine en retour de l’aide qu’elle offre à d’autres États ? Sont-ils devenus un nouveau levier de puissance politique pour Pékin ? Nous pouvons nous questionner si la santé globale est devenue une nouvelle priorité pour le PCC en cette ère de la Covid-19 ou uniquement un moyen d’asseoir son soft power dans le monde.
La santé globale, selon Mark Nichte, recouvre des « problèmes de santé transcendent les frontières nationales, peuvent être influencés par les circonstances ou les expériences d’autres pays, et appellent des réponses collectives » (Nichter, 2008). Si aucun consensus n’est aujourd’hui véritablement défini sur cette notion, elle implique, avant tout, une problématique de gouvernance mondiale de la santé. Bien que les instances mondiales, comme l’OMS puissent être les institutions légitimes face à cette problématique, les acteurs étatiques, principalement la Chine, en font une nouvelle priorité leur permettant d’asseoir leur puissance au sein du système international. Crée par l’OMS en 2020, le COVAX, a pour but de garantir un accès à tous au vaccin de la Covid-19 et, peut s’inscrire dans cette lignée de gouvernance mondiale pour la santé. Il est, à ce jour, la seule initiative mondiale réunissant les États et les fabricants de vaccins : deux milliards de doses sont prévues d’être distribuées d’ici fin 2021. Néanmoins, seule la livraison des 600 000 doses a été annoncée par le dispositif COVAX pour le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Inde en mars 2021. Chiffre bien minime pour un projet mondial face aux 200 millions de doses qui ont été promises par le groupe chinois Sinovac dans plus de 20 pays. La superpuissance chinoise serait-elle en capacité de remplacer l’OMS et de garantir, elle, un accès à l’ensemble de la population mondiale au vaccin et au soin ? Si les chiffres fournis par le gouvernement chinois témoignent d’une efficacité sans précédent, le prix à payer de ces dons inquiète les puissances occidentales, en première ligne l’Union Européenne (UE) et les États-Unis, qui y voient un nouveau moyen de pression et d’endettement vis-à-vis de Pékin. Le but de cet article est d’essayer d’analyser comment la diplomatie du masque et de l’aide médicale et, aujourd’hui en 2021, des vaccins, a pu impacter le soft power chinois et son positionnement dans le système international.
1. La diplomatie du masque : un premier outil de soft power chinois efficace et controversé
1.1. La crise de la Covid-19 confirme la volonté chinoise d’asseoir son soft power
Le concept de diplomatie du masque a commencé à être évoqué par les pays occidentaux lorsque Pékin a redoublé ses efforts de communication pour vanter ses différents dons. Le 29 janvier 2021, par le biais de son ministre du Commerce, la Chine s’est félicitée d’une « contribution importante à la lutte mondiale contre l’épidémie » (RTFB Info, 2021). La communication orchestrée par le régime chinois, régulièrement qualifiée de propagande, a fortement mobilisé l’Union Européenne. Si Pékin communique massivement sur ses différents envois de masques et d’aides médicales, l’Union Européenne, dont la France, s’est fait plus discrète début 2020 lorsque les rôles étaient inversés (Le Figaro, 2020). Mi-février un avion chargé de 17 tonnes de matériel médical quittait l’aéroport de Paris Charles de Gaulle à destination du Wuhan. En France, cet envoi a fait polémique dans les semaines qui ont suivi en raison de la situation sanitaire qui se dégradait rapidement sur le territoire et qui laissait apparaître les manques de moyens des hôpitaux français face à la gestion de la Covid-19. Mais, il a eu lieu lorsque la Chine, elle confinée, n’était plus en mesure de répondre aux besoins de ses citoyens. Si cet évènement semble avoir été très rapidement oublié par les autorités chinoises, c’est parce que le PCC a surcommuniqué un mois plus tard, en mars 2020, sur ses propres donations : un million de masques arrivait à Liège, en Belgique, à destination de la France. Ainsi, deux camps se sont rapidement opposés pour répondre à cette diplomatie du masque visant, d’une à rétablir l’image du PCC et de deux à faire oublier l’origine de la pandémie (Bondaz, 2020).
Les pays occidentaux, dont l’Union Européenne, les États-Unis, le Canada, l’Australie et dans une moindre mesure le Japon et l’Inde, y voient un nouveau moyen de pression politique et géopolitique. S’ajoute à cela la volonté du PCC de réécrire l’histoire de la pandémie dans une version lui étant plus favorable. Car si Pékin agace tant c’est principalement à cause de son laxisme quant à l’origine de la Covid-19 et son entêtement à refuser une enquête internationale sur son territoire. Effrayé dans les premiers mois par la vitesse à laquelle se propageait le virus, le confinement strict imposé par le régime chinois lui a valu de se faire plus discret sur la scène internationale. Néanmoins, les 78 jours de confinement, débutés le 19 janvier 2020 à Wuhan, lui ont permis une maîtrise rapide de la pandémie et ainsi une reprise de sa communication afin de restaurer son image fortement dégradée. La pandémie de la Covid-19 fait mauvaise publicité au gouvernement chinois. Les pays occidentaux, lassés de voir cette superpuissance, si différente de leurs critères démocratiques, les contraindre à une vie (semi) confinée, a engendré une augmentation du racisme antichinois ainsi qu’un désir d’une plus grande autonomie face à Pékin (Bondaz, 2020). Le racisme antichinois et anti-asiatique ont été renforcés, en France notamment, par la crise de la Covid-19 : de nombreux membres de la diaspora chinoise témoignent d’insultes subies dans les transports publics. Les tueries d’Atlanta aux États-Unis, le 24 mars 2021, confirment également ce qui peut être qualifié de « nouveau » racisme par les autorités publiques mais de fléau « longtemps nié et mal identifié » par les associations luttant contre ce racisme asiatique. Pas question pour Xi Jinping de rester les bras croisés face à cette exaspération grandissante à l’encontre de son pays et de ses citoyens (Lesnes, 2021).
La diplomatie du masque et l’envoi d’aides médicales s’inscrivent alors dans une véritable stratégie de soft power visant à faire oublier l’origine du virus et redorer l’image de la Chine afin de la présenter comme une puissance responsable. Le Parti a multiplié les envois dans les pays qu’elle considère comme ses alliés mettant en lumière sa stratégie de créer des relations bilatérales fortes. L’Europe de l’Est, Centrale, l’Afrique, l’Italie, le Pakistan, le Cambodge, le Laos, l’Iran, ces pays, tous membres des Nouvelles Routes de la soie[2], ont été les premiers bénéficiaires de cette diplomatie (Ekman, 2020).
En effet, cette stratégie, avant de devenir un levier de puissance politique ou de pression géopolitique, a été un moyen pour le gouvernement chinois de confirmer ses alliances. Inversement, cela a également mis en lumière les rivalités existantes : Canberra paye aujourd’hui les frais de sa confrontation avec Pékin. Depuis que la capitale australienne a demandé l’ouverture d’une enquête internationale sur l’origine du coronavirus en janvier 2020, les relations entre les deux pays se sont fortement dégradées au point d’arriver à l’interdiction, pour le groupe chinois Huawei, d’installer son réseau 5G sur le territoire australien. Déjà hostile au gouvernement de Xi Jinping, l’Australie ne s’est pas laissée séduire par les aides de Pékin bien qu’il représente son plus gros partenaire commercial : Canberra ne sacrifiera pas sa démocratie au profit du commerce (Lemaître, 2021). Si cet épisode est révélateur du fossé entre les régimes démocratiques et le régime communiste chinois, les alliés du PCC se sont, eux, réjouis de cette aide rapide. Les dons médicaux sont devenus un nouvel instrument de la stratégie chinoise pour asseoir son soft power et promouvoir son modèle de gouvernance. La communication abondante en est la preuve. Les autorités chinoises n’hésitaient pas à relayer massivement, à travers leurs ambassades et journaux officiels, les quantités exportées. Le message s’accompagnait régulièrement d’un avis vantant la capacité du Parti à vaincre l’épidémie, visant ainsi à propager l’image d’une gouvernance forte et efficace. L’ambassade de Chine en France écrivait le 27 mars 2020 sur son compte Twitter « Les pays asiatiques, dont la Chine, ont été particulièrement performants dans leur lutte contre le Covid-19 parce qu’ils ont ce sens de la collectivité et du civisme qui fait défaut aux démocraties occidentales » (Liabot, 2020). Pékin tente activement de promouvoir son régime à travers cette pandémie.
En Europe, l’Italie, la Serbie et la Hongrie figurent parmi les pays où cette stratégie est la plus visible : trois pays européens ayant des arrangements bilatéraux avec l’État chinois[3]. L’Italie a été le premier pays du G7 à s’inscrire dans l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie en 2019. Cette inscription lui a été favorable durant la crise sanitaire : celle-ci lui a permis de bénéficier de l’appui de Xi Jinping lorsqu’elle n’arrivait pas à maîtriser la pandémie sur son territoire (Le Corre, 2020). Début mars 2020, pendant que l’Union Européenne se faisait plutôt discrète sur l’aide qu’elle pouvait octroyer à Rome, Pékin n’a pas hésité à proposer le sien. Le 13 mars 2020, des experts chinois dépêchés par le vice-président de la Croix Rouge chinoise, Yang Huichan et par le médecin Liang Zongan, arrivent à Rome offrant leurs expertises médicales. Accueillie à bras ouverts par les représentants du ministère italien de la santé, la République Populaire de Chine (RPC) confirme le partenariat stratégique qu’elle entretient avec l’Italie. La faiblesse de l’économie italienne, avec une dette publique qui représentait 130% de son PIB en 2019, soit 38000 euros par Italien, ajouté à la fragilité des banques, la fait apparaître comme la sauveuse pour le pays européen. Ainsi, malgré la crainte de l’UE face à l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie, Rome, assure sa volonté de coopération avec le gouvernement chinois. Cependant, qu’impliquent les dons de masques gracieusement offerts par le PCC ? À quel prix l’aide chinoise est-elle recevable ? Si Pékin se montre généreux pendant cette crise, il ne faut pas rester naïf quant à ses réelles intentions. Jocelyn Chey, une ex-diplomate australienne, affirme que « l’aide humanitaire de la Chine, comme celles des autres nations, fait partie de son pouvoir d’attraction et a également des objectifs commerciaux et politiques » (Le Point International, 2020). L’Italie offre « des facilités aux chinois » dans le port de Trieste : point d’entrée sur le marché européen, le pays représente un intérêt stratégique pour la RPC. Nous pouvons facilement imaginer le PCC mettre en avant ses dons dans le futur afin de renforcer sa présence sur le sol italien. Si le port du Pirée en Grèce et le port de Sinès au Portugal, faisant actuellement l’objet de nombreux débats[4], sont déjà (quasiment) entre les mains de Pékin, ces dons de masques inquiètent l’UE quant à la présence chinoise grandissante sur son territoire. Certains y voient, en plus d’un atout dans une stratégie de soft power, un nouveau levier de puissance politique et, ici, d’endettement vis-à-vis de la Chine. Si rien n’a pour le moment été officiellement demandé à l’Italie en retour de ces aides, cela n’est pas le cas pour tous les pays européens. En effet, la Serbie et la Hongrie sont les deux nouveaux pays ciblés par le PCC en Europe de l’Est pour le développement de relations privilégiées. Maillons faibles de l’UE à cause des crises relatives à l’état de droit et du froid entre leur gouvernement et Bruxelles, Pékin y voit une aubaine. Quand l’UE n’arrive pas, encore une fois, à fournir l’aide nécessaire aux pays d’Europe centrale, débordés par la gestion de la crise sanitaire, Pékin accourt (Berreta, 2020). Le Président serbe, Aleksandar Vučić, furieux du manque de coopération et d’entraide au sein de l’union, déclarait en mars dernier « La solidarité européenne n’existe pas, c’est un conte de fées sur papier, les seuls capables de venir en aide [aux Serbes], la Chine. ». Subséquemment, c’est en Serbie que la fameuse diplomatie du masque a pu débuter. Masques, médecins, experts médicaux, et aujourd’hui en avril 2021, vaccins, la totale est déployée par Pékin qui n’hésite pas à multiplier les interventions médiatiques soulignant « l’amitié solide comme le fer » entre le peuple serbe et chinois. Le Président serbe a même embrassé le drapeau communiste à l’atterrissage de l’aide médicale démontrant l’efficacité de cette stratégie diplomatique déployée par Xi Jinping. Ce dernier n’a pas hésité à rappeler l’envie de poursuivre la coopération entre les deux pays (Chastand 2021). Cette affirmation laisse percevoir la détermination du Président chinois à déployer ses intérêts, souvent économiques et commerciaux dans les pays, ici européens, ayant reçus son aide lors de la crise sanitaire. « La Chine est prête à travailler de concert avec l’Italie pour contribuer aux efforts de coopération internationale contre l’épidémie, ainsi qu’à la construction d’une route de la soie sanitaire » (Prin, Kahn, 2020). Car ce qui différencie tant la Chine des pays occidentaux est bien cette vision lointaine : Pékin a le temps. L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 a démontré de l’activisme chinois sur la scène internationale. Élu président à vie, le temps de bâtir des alliances solides ne lui manque pas. Les déclarations médiatiques du gouvernement chinois sont également approuvées par celui serbe : le Président a exprimé que son pays « garderait toujours en souvenir cette aide » ainsi que le souhait d’une « amitié éternelle ». Résultat : un an plus tard, en mars 2021, la Serbie devient, en proportion de sa population, le pays étant le plus vacciné d’Europe. La réponse : le vaccin chinois inonde le territoire. Un million de doses de Sinopharm ont été livrées en janvier 2021. Aussi, en mars 2021, la déclaration de M. Vučić accentue la profondeur des relations entretenues avec la RPC : la Serbie sera le premier pays européen où sera produit localement le vaccin chinois Sinopharm. Cette stratégie vaccinale offre également au pays européen des opportunités et des moyens de pression stratégique dans le but d’asseoir son leadership dans la région. Ainsi, la Macédoine du Nord, le Monténégro ainsi que la Bosnie ont pu bénéficier d’une aide serbe provenant des vaccins chinois. Cette relation permet à Xi Jinping de justifier sa stratégie « gagnant-gagnant », stratégie élaborée dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie (Curovic, 2021).
La crise de la Covid-19 a définitivement permis au PCC de renforcer ses alliances déjà existantes et le cas de la Serbie le démontre bien. La Serbie et la Chine sont, depuis la signature en 2009 d’un partenariat stratégique, des alliés fidèles. Les investissements chinois ont atteint près de 8 milliards de dollars en 2019 faisant du pays l’une des destinations principales en Europe Centrale. La Hongrie, voisin de l’État serbe et elle membre de l’UE, est, elle aussi, favorable à cette présence chinoise. En janvier 2021, elle a été le premier pays de l’union à autoriser le vaccin chinois sur son territoire, alors qu’il n’était pas encore approuvé par l’OMS en raison du manque de données fournies. Cinq millions de doses ont été commandées au groupe chinois. (Kauffmann, 2021). La Hongrie de Viktor Orban se lasse de la lenteur de Bruxelles pour répondre aux besoins des pays membres de l’UE. La Chine, elle, agit rapidement. La déclaration du Président hongrois affirmant que le vaccin chinois représente « le vaccin en lequel il a le plus confiance» atteste l’efficacité de la stratégie d’influence chinoise (Chastand, 2021). À en croire ces déclarations des chefs d’État européens nous pourrions facilement oublier l’origine du virus à Wuhan et positionner Pékin comme le sauveur de la pandémie mondiale pourtant partie de son territoire.
1.2. Une stratégie de communication controversée
La stratégie de communication, autour de la diplomatie du masque, reste cependant à nuancer quant à son efficacité. Si les différents évènements décrits précédemment laissent percevoir une réussite de cette diplomatie, certains sinologues y voient, eux, un échec total. Cette sur-communication a, avant de séduire, irrité. Alain Fauchon, éditorialiste au journal français Le Monde, affirme que cette diplomatie du masque a été un véritable échec pour Pékin. En tentant coûte que coûte de faire oublier sa responsabilité sur l’annonce tardive du virus, cela a rendu cette sur-communication contreproductive et n’a guère amélioré son image auprès des pays occidentaux, dans un contexte d’affirmation décomplexée des objectifs chinois (Mottet, 2020). Pire, l’image de la Chine n’aurait jamais été aussi négative depuis les événements de Tiananmen en 1989 (Fauchon, 2020). Le vide laissé par Donald Trump, qui ne maitrisait pas la pandémie sur son territoire, avait donné l’occasion à Xi Jinping d’affirmer la puissance chinoise au sein du système international. Si l’exportation de matériel médical a pu être remerciée par les pays occidentaux, la sur-communication du PCC a très vite tourné à l’agacement. Les États y voient une nouvelle propagande du gouvernement chinois cherchant à imposer sa vision du système international et ses intérêts nationaux (Bondaz, 2020). Entre défiance et suspension, les pays occidentaux se sont plutôt entendus sur cet avis négatif et méfiant vis-à-vis des actions de Pékin.
Dans un premier temps, la qualité défectueuse des masques importés a été soulevée. Cela a engendré une mauvaise publicité au made in China. La Chine cherchait pourtant ces dernières années à éradiquer cette image de produit à faible qualité. De plus, les normes médicales diffèrent entre les masques européens, chinois et américains : une adaptation de la législation européenne a donc dû être menée par Bruxelles afin de recevoir les masques nécessaires aux pays européens (Tronchet, 2020). Mais, si cette mauvaise qualité est un point à relever quant à cet échec diplomatique, ce sont avant tout les attaques et la propagande orchestrées par Pékin qui ont rendu cette dernière contre-productive (Guillaume Tawil, 2020). Les chiffres annoncés par la RPC laissent de nombreux pays sceptiques face à sa transparence : fin mars 2020, 3305 morts sont annoncés en Chine dont 2500 à Wuhan, épicentre de la pandémie. Chiffre très faible comparé aux pays européens : la France annonçait 3523 morts pour le mois de mars 2020 seulement. Ainsi, la propagande réalisée par le gouvernement chinois, dès 2019 et, l’opacité des origines de la pandémie, ont détérioré plus que redoré son image. Si le gouvernement communiste chinois cherche à minimiser et à cacher la censure et l’oppression effectués dès septembre 2019 lors des premiers cas de Covid-19, les pays occidentaux ne l’ont pas négligé. De nombreux médecins, journalistes, et chefs hospitaliers, à l’image du docteur Li Wenliang aujourd’hui décédé, ont été forcés de se taire afin de cacher les débuts de la pandémie. En plus de sa détermination à redorer son image et à se présenter comme une puissance responsable et fiable, le PCC cherche à faire oublier la censure imposée dans son pays (Bondaz, 2020). Cette volonté est visible dans une tribune publiée le 24 mars 2020 dans le Quotidien du Peuple nous rappelle le chercheur Antoine Bondaz. En effet, elle invite les pays à rejoindre la route de la soie de la santé et indique que « la Chine a, de manière ouverte, transparente et responsable, informé toutes les parties de l’épidémie en temps utile et a travaillé en étroite collaboration avec l’OMS et les pays concernés ». Informations fausses comme nous avons pu le rappeler précédemment à la vue du règlement sanitaire de l’OMS et des journalises, médecins, chercheurs, disparus et, ou, décédés.
Cette diplomatie, made in Xi Jinping, l’a finalement décrédibilisé. Idéologue convaincu, Xi Jinping a surestimé la capacité de son régime à promouvoir ses valeurs et mœurs auprès des puissances occidentales et il semblerait, sous-estimer, le mécontentement de l’Occident face à son manque de transparence et face à leur attachement à leurs valeurs démocratiques (Ekman, 2020). Si les pays asiatiques ont déjà connu plusieurs pandémies sur leur territoire depuis les années 2000, il ne faut pas oublier que la crise de la Covid-19 représente la plus importante que les citoyens européens traversent. Effrayés par ce virus, ils sont en quête de vérité et de compréhension et non pas d’un message mensonger provenant de la Chine, jugée pour la plupart, responsable de la pandémie (Prin, Kahn, 2020). Jean-Pierre Cabestan, professeur de Sciences Politiques à la Hong Kong Baptist University, indique que la diplomatie du masque « s’est retournée contre Pékin car trop agressive et contradictoire tout en niant sa propre responsabilité dans l’origine de la pandémie : le message de Pékin mélangeait trop la générosité avec la propagande alors que les démocraties affrontaient la crise sanitaire » (Prin, et Kahn, 2020). Le manque de ressources médicales n’a pas arrangé la situation, suscitant davantage d’agacement face à la dépendance des pays européens vis-à-vis de Pékin. Cela a donc encouragé la Commission Européenne à contrôler de plus près les investissements chinois sur son territoire et à affirmer son désir de retrouver une certaine souveraineté quant à la production pharmaceutique européenne (Aeberhardt et Hecketsweiler, 2020).
Les attaques du gouvernement chinois sur la gestion européenne de la crise de la Covid-19 ont représenté les critiques de trop faisant définitivement un « flop » de la diplomatie du masque. Elle est devenue une diplomatie trop agressive nuisant toute efficacité. Lu Shaye, ambassadeur chinois en France, déclarait dans un communiqué sur le site de l’ambassade chinoise que les autorités françaises « laissaient mourir dans les Ephad leurs pensionnaires de faim et de maladie. » Cerise sur le gâteau lorsque le communiqué accuse également les dirigeants occidentaux de ne pas avoir pris le virus au sérieux en parlant de « grippette ». Convoqué par le Quai d’Orsay, Jean Yves Le Drian, Ministre des Affaires Etrangères français, a fait part à Pékin de sa désapprobation quant aux propos tenus par leur ambassadeur. Cette convocation représente une première entre la France et la Chine (Charbonnier , 2020). Cette diplomatie agressive est nommée diplomatie des « loups combattants » en référence au film d’action chinois Wolf Warrior paru en 2020 (Prin, Kahn, 2020). En plus de faire preuve d’agressivité, la RPC a fait preuve d’assurance en inscrivant être « le seul pays capable à avoir vaincu la pandémie » agaçant encore plus les occidentaux. Valérie Niquet, sinologue, développe que cette stratégie agressive n’est pas récente mais s’est accentuée avec la crise de la Covid-19, car la Chine juge qu’elle est aujourd’hui arrivée à une place centrale dans le système international lui permettant d’affirmer sa puissance et sa capacité de réponse (La Matinale RTS, 2020). Le chef de la diplomatie européenne, Joseph Borrel, appelle ainsi à plus de fermeté et à une « stratégie plus robuste » face à la Chine (Le Point International, 2020). Car derrière ses attaques, elle n’hésite pas à critiquer plus largement les régimes démocratiques, mettant en avant son régime socialiste « aux caractéristiques chinoises ». L’ambassade de Chine en France écrivait sur son compte twitter en mars 2020 : « Certaines personnes, dans le fond, sont très admiratives des succès de la gouvernance chinoise. Ils envient l’efficacité de notre système politique et haïssent l’incapacité de leur propre pays à faire aussi bien ! ». En plus d’assurer ses intérêts économiques et géopolitiques, la Chine promeut son système au détriment des démocraties occidentales.
Les États-Unis se sont également montrés virulents face à cette diplomatie du masque. Excédé par l’activisme chinois à se présenter comme le sauveur de la crise sanitaire, l’ex-président, Donald Trump, n’hésitait pas à rappeler l’origine du « virus chinois » comme il l’a nommé. La déclaration de Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires Etrangères en Chine, a provoqué une nouvelle polémique en suggérant que le virus de la Covid-19 avait pu être porté par des militaires américains sur le territoire chinois. Avant d’être efficace, cette stratégie de contre-attaque, fait tourner au ridicule la diplomatie chinoise dans les pays occidentaux (Le Point International, 2020).
En dépit de ses efforts diplomatiques,, l’image de la deuxième puissance mondiale reste plus mitigée que jamais. Si elle n’a pas réussi à convaincre les occidentaux cette stratégie lui a tout de même permis de confirmer ses alliances et in fine de promouvoir son modèle de gouvernance auprès des pays en développement. S’il semble trop tôt pour affirmer que la RPC soit la grande gagnante de cette pandémie, il est possible d’affirmer qu’elle témoigne d’un pays de moins en moins isolé et de plus en plus sûre de lui (Ekman 2020). À l’image de la Serbie, de l’Italie ou du Cambodge et de la Thaïlande, Pékin a mis sur le devant de la scène, la puissance de ses alliances bilatérales. Encore mieux, malgré la fermeture de ses frontières avec son voisin asiatique, dès l’annonce de la pandémie, Moscou arrive à maintenir son entente avec Pékin. Cela prouve l’intérêt stratégique de la Russie au sein des Nouvelles Routes de la soie. Il confirme, de ce fait, la capacité du gouvernement chinois à choisir ses alliés en fonction de ses intérêts. Bien que Téhéran ait aussi été très critique lors du début de la crise sanitaire, accusant la Chine d’être responsable du virus, les deux pays ont signé, fin mars 2021, un accord dit de coopération globale, sur une durée de vingt-cinq ans. Pékin est l’un des premiers partenaires commerciaux de Téhéran et l’un de ses principaux acheteurs de pétrole. Il consent ainsi à ne pas tenir compte au régime iranien de ses premières critiques. À l’inverse, le PCC n’hésite pas à répondre aux critiques occidentales : « Puisque la République de Corée, le Japon et Singapour, qui sont des démocraties asiatiques, parviennent à contrôler l’épidémie, pourquoi les vieilles démocraties comme l’Europe et les États-Unis, n’y parviennent-elles pas ? »[5] La sinologue, Alice Ekman, affirme que cette diplomatie n’a rien de nouveau dans la stratégie chinoise : depuis plus de dix ans le PCC se montre pro-actif sur la scène internationale et les dons de masques à ses alliés prouvent sa détermination à entretenir ses relations stratégiques et à promouvoir, grâce à cette diplomatie, son modèle de gouvernance au détriment de celui prôné par l’Occident.
Pour finir, en énonçant le concept « d’amitié solide comme le fer » Xi Jinping a surtout mis en avant la division de la communauté internationale, et notamment de l’Union Européenne, quant à l’attitude à adopter face à ce géant mondial (Ekman, Verluise, 2020). La deuxième puissance économique mondiale a tout de même pris conscience de l’échec partiel de cette diplomatie du masque et compte ainsi en tirer des leçons pour la prochaine étape : les vaccins. Si la communication entreprise semble redevenir raisonnable vis-à-vis de la distribution des vaccins, c’est que la stratégie choisie par le Parti est différente. Qu’a donc Pékin à cacher derrière ses livraisons ? Les masques et les respirateurs envoyés ont fait preuve de moins de discrétion que les vaccins, pourtant essentiels pour stopper la pandémie. Plus besoin d’un nouvel atout pour son soft power : le gouvernement de Xi Jinping entend cette fois-ci utiliser les vaccins comme un véritable levier politique, une force commerciale et, dans une autre mesure, une arme géopolitique.
2. Les vaccins : une nouvelle arme géopolitique et commerciale chinoise
2.1 Les pays des Nouvelles Routes de la soie au cœur de cette diplomatie
Au même titre que les masques, les vaccins chinois apparaissent, en ce début d’année 2021, comme un nouveau levier de pression géopolitique : la diplomatie du vaccin est elle aussi lancée par le gouvernement chinois et le protectionnisme vaccinal des pays occidentaux n’arrange rien. Si les masques représentaient un véritable outil de soft power pour Pékin, les vaccins sont bels et biens un moyen d’étendre son influence politique et de renforcer ses intérêts économiques et politiques. Dès le début du mois de janvier 2021, la Chine annonçait être en mesure de distribuer et de produire 400 millions de doses de ses trois vaccins dans le monde entier. Si l’agence de presse officielle chinoise affirme que « la Chine ne transformera pas les vaccins du Covid-19 en une sorte d’arme géopolitique et un outil diplomatique », l’idée semble, tout de même, leur avoir traversée l’esprit (Kadiri, Pedroletti, Mesmer, Meyerfeld, Landrin, Barthe, Lemaître, 2020). La confiance affichée par Xi Jinping prouve que le temps n’est plus au « soft » mais au « hard » : place à l’action et aux accords. Ainsi, un glissement d’un atout de soft power à un véritable levier politique et une arme géopolitique est largement observable. En fervent défenseur du multilatéralisme, Xi Jinping promet un vaccin qui deviendra un « bien public mondial ». Cependant, les pays où les livraisons sont promises apparaissent être scrupuleusement choisis par le Parti (Kauffmann, 2021).
Les pays d’Asie du Sud-Est, zone géostratégique tant dans le cadre du projet des Nouvelles Routes de la soie que dans sa volonté de leadership régional, sont, selon le Premier ministre chinois Li Keqiang, parmi les pays prioritaires : « les vaccins seront fournis en priorité aux pays du Mékong », annonce-t-il le 24 août 2020. Région stratégique des Nouvelles Routes de la soie afin de garantir son accès maritime à l’Océan indien, le PCC n’hésite pas à les favoriser dans cette stratégie vaccinale pour mieux asseoir ses intérêts. Le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie ou encore le Pakistan, en marge des pays occidentaux, se réjouissent des accords bilatéraux passés avec Pékin. Le Cambodge a ainsi salué la présence chinoise sur son territoire (Lincot, Véron, 2021). Le 12 octobre 2020, pendant que l’Europe connaissait sa deuxième vague de pandémie, les deux pays ont signé un accord de libre-échange renforçant le poids de la RPC dans la région. Le Partenariat Régional Économique Global (RECP) renforce le poids de Pékin dans la région asiatique (Mesmer, 2020). Les sanctions commerciales imposées par l’Union Européenne au Cambodge en raison de la dégradation des droits de l’Homme dans le pays, encouragent Phnom Penh à se tourner vers Pékin. Les négociations de cet accord, débutées en 2012, n’ont pas été remise en cause par l’origine de la pandémie : à l’inverse, l’aide médicale envoyée par la Chine, en mars 2020, pour soutenir les pays à lutter contre la pandémie, renforce l’idée d’un besoin de coopération dans la région asiatique (Le Figaro, 2020). Sa stratégie de soft power semble ainsi fonctionner auprès de ses alliés historiques. Récemment, le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, s’est félicité de cette relation privilégiée : « la Chine amie va nous aider avec un million de doses ». Sa diplomatie sanitaire est sans limite : les dons de son vaccin Sinovac à Phnom Penh le justifie. La situation est identique au Laos. Pour le régime chinois, le Laos représente un point central du projet de la BRI lui permettant notamment une voie terrestre pour contourner la mer méridionale et principalement le détroit de Malacca où les enjeux sécuritaires se multiplient (Lincot, Véron, 2020). Le Laos y voit, lui, un moyen de tenir le Vietnam, ennemi historique de la Guerre Froide, à l’écart de son territoire. Ainsi, Pékin entend se servir de ses vaccins comme une véritable arme commerciale et géopolitique lui permettant d’asseoir ses intérêts dans la région en renforçant ses alliances.
Le gouvernement chinois compte bien conquérir tous les pays de la zone asiatique : la Birmanie lui est essentielle afin de bâtir son corridor économique reliant le Yunnan, province au Sud de son territoire, à l’océan Indien. Pékin étant le premier partenaire commercial de Naypyidaw, il est difficilement envisageable pour le pays d’Asie du Sud d’omettre une critique négative face à l’activisme chinois sur son territoire. Xi Jinping a d’ailleurs rappelé, en mai 2020 en pleine période de pandémie, l’importance de ce corridor à l’ex-président birman, Win Myint, avant le coup d’État de la junte militaire le premier février 2021 (Bara, 2020). Il en est de même pour la Thaïlande. Xi Jinping s’est assuré en juillet 2020 auprès du Premier ministre thaïlandais, Prauthoy Chan-o-Cha, de la poursuite du projet de chemin de fer Chine-Thaïlande (Lincot, Véron 2021). Crise sanitaire mondiale ou non, le PCC entend bien poursuivre son projet planétaire. De plus, ces pays n’ont d’autres choix que de se tourner vers les vaccins chinois bien moins onéreux que ceux développés par les occidentaux. Car en effet, si les vaccins ont un intérêt stratégique pour le régime communiste chinois, ils lui sont également une arme commerciale sans précédent malgré l’annonce de « biens publics mondiaux » énoncée par Xi Jinping. L’exemple du Bangladesh en témoigne. Faute d’entente avec le fabricant chinois Sinovac, le laboratoire s’est retiré du pays laissant le champ libre aux fabricants bangladais et indien, Beximco Pharma et Serum Institue of India. Yun Sun, chercheuse au sein d’un think tank nord-américain Stimson Center, affirme que les laboratoires chinois reçoivent des subventions de la part du Parti leur permettant d’être plus compétitifs sur le marché économique mondial (Le Monde, 2020).
Subséquemment, Xi Jinping affirme : « la présence des États-Unis en Asie est un choix alors que la présence chinoise est une réalité géopolitique » (Bellanger, 2021). Le vaccin devient, de surcroit, la nouvelle preuve d’amour que les autorités chinoises envoient à leurs alliés asiatiques. Les vaccins deviennent une véritable arme géopolitique : un tiers des vaccins sont destinés à l’Indonésie, premier pays musulman au monde. De la sorte, le PCC se justifie d’une tolérance vis-à-vis de la religion musulmane à travers la pandémie et les aides octroyées. Dans un contexte où le Xinjiang, à majorité musulmane, est au centre des tensions internationales, Pékin utilise le vaccin pour contredire les accusations occidentales quant au génocide religieux opéré dans l’ouest de son territoire (Malovic, 2021). En outre, l’Indonésie est un allié historique des États-Unis. Le choix de l’Indonésie est donc à triple intérêt : affaiblir la présence des États-Unis dans la région en passant des accords bilatéraux avec ses alliés historiques, se munir d’un levier de pression pour influencer, dans le futur, des partenariats au sein de la BRI et contredire les critiques occidentales. Les arrangements bilatéraux orchestrés par Pékin contestent les discours de Xi Jinping appelant à une gestion multilatérale de la crise sanitaire.
Si géographiquement l’Asie du Sud représente la cour gardée de la Chine où elle entend bien accroître son influence, sa stratégie est la même dans le monde arabe et, d’une manière plus générale, dans les pays en développement. Profitant du contexte électoral tendu aux États-Unis, d’une politique orientée vers la pandémie en Europe et au Japon, ainsi qu’un intérêt dans les pays développés de la part des laboratoires Pfizer et Astra Zeneca, Pékin se tourne lui, encore une fois, vers les pays en développement. Les pays du Sud sont les pays stratégiques de la BRI en se situant sur les passages des nouvelles routes maritimes et terrestres et Xi Jinping multiplie les efforts diplomatiques pour les attendrir. Ainsi, au Proche et Moyen-Orient, la RPC vise les pays qui ont besoin de diversifier leurs alliances, notamment pour contourner Washington, et ceux dans l’incapacité de se priver des services de la deuxième puissance économique mondiale. L’Égypte, le Maroc et les Émirat Arabes-Unis sont dans la ligne de mire du gouvernement chinois. Plus d’un milliard de doses sont annoncées être produites et distribuées dans les six premiers mois de 2021. Si ces échéances laissent sceptiques certains pays, Pékin a une solution : la production locale, deuxième avantage non négligeable pour la RPC face aux pays occidentaux. La capitale chinoise propose à certains pays de produire localement le vaccin chinois grâce à des transferts de technologies et des chaînes de production locale. Début 2021 cela est le cas aux Philippines et le projet est en cours au Maroc, en Algérie et au Kenya. Cette efficacité porte ses fruits. Les Émirats sont parmi les pays ayant vacciné la plus grande partie de leur population : 52,46% de la population a été vaccinée dès mars 2021 et 100% est annoncée pour cet été. En mai 2021, la France a seulement atteint le seuil de 37,56% de personne vaccinée et le taux de 50% souhaite être atteint d’ici l’été 2021. Abou Dhabi a signé un accord stratégique avec Pékin : en réalisant les essais de la phase 3 de son vaccin sur son territoire, il lui offre en échange des millions de doses vaccinales. Les Émirats représentent un avantage géopolitique pour le pays : sur les dix millions d’habitants, neuf millions sont des migrants. Cela permet au régime chinois de garantir l’universalité et l’efficacité dans le monde entier de son vaccin. (Colly, Rouy, Fontaine, 2021).
2.2 Le vaccin : une nouvelle forme de dette envers Pékin ?
Aujourd’hui, c’est la présence chinoise sur le continent africain qui suscite de plus en plus d’inquiétudes de la part des pays occidentaux, notamment de l’UE. Prêts pour développer les infrastructures contre opportunités de marché pour les entreprises chinoises : la chanson est la même mais suscite de nombreuses problématiques quant à la souveraineté des pays qui deviennent de plus en plus endettés face à Pékin. Nous pouvons nous interroger : les vaccins peuvent-ils représenter la nouvelle dette chinoise ? L’exemple du Sri Lanka, qui a dû céder la gestion de son port de Hambantota pour une durée de 99 ans, a marqué les esprits et a révélé le piège de la dette liée aux Nouvelles Routes de la soie (Guillard, 2021). La crise de la Covid-19 a impacté l’économie internationale, mais principalement les pays en développement, souvent dépendants de leurs exportations de matières premières. Le Pakistan, allié historique de la Chine depuis sa création, entretient des liens étroits avec Pékin. Il est un pays central dans le projet de Xi Jinping lui permettant d’accéder plus facilement au golfe arabo-persique grâce au port de Gwadar. Cependant, ce dernier a été contraint d’envoyer mi-avril une demande au gouvernement chinois pour une révision des remboursements qui devaient avoir lieu en mai. Si Xi Jinping a assuré faire un effort pour « son ami pakistanais », cela a soulevé l’inquiétude de l’Organisation des Nations Unies quant à l’ampleur des dettes vis-à-vis du régime chinois dans les pays en développement. Car géographiquement le PCC n’a aucune limite : l’Afrique n’a pas échappé aux généreux dons chinois de masques et aujourd’hui, en 2021, de vaccins (Soudan, 2021). Le Sénégal, la Guinée Équatoriale et l’Égypte ont été les premiers à recevoir gratuitement, 200 000 doses de vaccins chinois. Geste salué par le Président sénégalais Macky Sall auprès de l’ambassadeur chinois à Dakar « Monsieur l’ambassadeur, soyez mon interprète auprès de mon ami Xi Jinping pour lui transmettre mes sincères remerciements » (Artz, 2021). À l’inverse des routes historiques de la soie, l’Afrique est intégrée au projet pharamineux de Xi Jinping. En mars 2020, plus de 12 000 ensembles de dépistage arrivaient à Addis-Abeba en Éthiopie à destination de l’Africa CDC, branche gérant la thématique sanitaire au sein de l’Union Africaine (Procopio, 2020). Des réunions virtuelles, entre le gouvernement chinois et les gouvernements africains, avaient également été organisées fin mars 2020 dans le but de « partager l’expérience » du virus. La présence médicale chinoise en Afrique n’est cependant pas nouvelle : lors de la crise sanitaire d’Ebola, plus de 1200 professionnels de santé chinois avaient été déployés sur le continent. Le chercheur Antoine Bondaz qualifie cet activisme de « diplomatie sanitaire » visant à créer une véritable route de la soie sanitaire en Afrique (Bondaz, 2020).
Le continent africain présente un triple intérêt : entre ses matières premières abondantes, ses infrastructures à construire, et sa démographie croissante représentant un marché de taille pour les produits manufacturés chinois, le PCC y soigne son image. Les vaccins peuvent représenter un véritable atout pour Pékin car, si l’Union Européenne peut se permettre dans certains cas de décliner le vaccin chinois, cela n’est pas le cas pour l’Afrique. Sa faiblesse institutionnelle et son manque de moyens contraignent certains États africains à accepter les accords chinois pour les tests cliniques et pour le vaccin envers leur population. 37 pays africains, sur les 54 du continent, faisaient, en 2019, partie de la BRI. Cette participation leur est favorable en temps de la Covid-19 si nous tenons seulement compte de la capacité de la Chine à fournir du matériel médical et des vaccins. Xi Jinping a rappelé en mai 2020, lors d’une réunion à l’OMS, que son pays ne laisserait pas tomber ses « amis » : moyen efficace de rappeler aux pays africains qu’ils peuvent bénéficier d’une aide chinoise durant la crise sanitaire en échange d’accords dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie (Paris, 2020). Les pays africains n’ont, aujourd’hui, aucune raison de refuser l’initiative si ce n’est un désaccord direct avec Pékin ce qui paraît difficilement plausible à la vue des efforts diplomatiques déployés par le régime chinois pour conquérir et amadouer tout le continent. Si l’Europe et les États-Unis se lassent de cette présence chinoise en Afrique, les pays y voient, eux, un partenaire davantage fiable, développant leurs infrastructures, de ce fait leur économie, et important des produits manufacturés nécessaires à leur marché interne. Si cela se fait principalement contre une mainmise chinoise sur leurs matières premières, les pays africains n’ont, mis à part le risque de la dette, aucun intérêt à tourner le dos au gouvernement chinois. Cependant, cette dette inquiète. Encore plus en période de pandémie où l’économie mondiale et les exportations de matières premières se voient impactées par une hausse des prix et une inflation importante. À ce titre, bon nombre de pays ont demandé, comme le Pakistan, une annulation ou une révision de leur dette afin de lutter contre la pandémie de la Covid-19. Si les discours de Pékin laissaient sous-entendre une entraide, nous pouvons nous interroger : les vaccins ne représentent-ils pas un nouveau moyen de chantage pour la RPC ? Le PCC n’ayant d’autres choix que de soigner son image et de faire preuve de compréhension face à la dette de ses alliés s’est vu contraint de repousser ses dates limites de remboursement. Néanmoins, il ne peut se permettre de l’annuler au risque de mettre en péril sa propre économie. La Chine va devoir faire face à des problèmes économiques sur son propre territoire l’obligeant ainsi à faire preuve de flexibilité auprès de ses « amis ». En outre, cette présence chinoise est plutôt bien vue sur le continent : un habitant d’Alger déclarait au journal français Le Monde « Quand tu as besoin d’aide en tant que pays du tiers monde, ce sont toujours les mêmes qui sont là : les Chinois, les Russes et les Cubains ». Subséquemment, la fameuse dette chinoise semble représenter le seul point pouvant porter préjudice aux relations sino-africaines. La tournée réalisée, en janvier 2021, en Afrique par le Ministère des Affaires Étrangères, Wang Yi, témoigne de l’importance accordée au continent par le gouvernement chinois (Tilouine, 2021).
Également, le chargé d’affaire chinois Wang Jian affirme que le pays est en train d’accorder une aide vaccinale « sans contrepartie à 69 pays en développement », le « vaccin du peuple » va permettre d’accroitre, grâce aux accords bilatéraux, la production mondiale de vaccin et la lutte mondiale contre la pandémie (Lemaître, 2020). La Chine joue cette partie à long terme. Si aucun accord direct, impliquant des vaccins contre des futurs projets, n’a été passé, il semble tout de même probable que le PCC s’en fasse un levier de pression stratégique. Début novembre 2020, Pékin promettait à la Malaisie un accès privilégié à ses vaccins en échange de la libération des 60 pêcheurs chinois arrêtés pour avoir violés les eaux territoriales malaisiennes. Parallèlement, le vrai bénéficie est sur le long terme : les pays favorisés par le régime sont généralement les pays sur les routes commerciales maritimes empruntées par les navires chinois où transitent 80% de leur commerce. (Philip, 2020). Loin d’une promesse de « biens publics » Pékin se sert du vaccin comme une véritable arme géopolitique. La question n’est plus de l’ordre du soft power mais de l’avenir de la deuxième puissance mondiale et de sa capacité à imposer ses intérêts. Fin janvier 2021, la Chine fournissait déjà le Brésil, l’Indonésie et les Émirat Arabes-Unis. Le Maroc, la Turquie, le Botswana ou encore la République Démocratique du Congo attendaient, eux, leurs doses (Artz, 2021). Cet activisme chinois fait peur au point de voir l’OMS apparaître en deuxième ligne de front quand il s’agit de garantir un accès à tous au vaccin de la Covid-19.
Conclusion : une domination chinoise d’une gouvernance sanitaire mondiale ?
Si cette diplomatie sanitaire trouble les pays occidentaux c’est que Pékin, en plus du vaccin, véhicule une autre idée auprès des pays en développement : celui d’un pays autoritaire qui, à l’inverse des pays occidentaux, a réussi à vaincre l’épidémie. Bon nombre de chercheurs se questionnent : la crise de la Covid-19 est-elle révélatrice d’un changement du système international où la Chine aurait une place centrale, voire un rôle hégémonique ? Car derrière cette diplomatie du masque et des vaccins il y a la promotion d’un système « socialiste aux caractéristiques chinoises ». S’opposant fermement à la vision occidentale, la Chine séduit les acteurs des pays en développement. Le modèle chinois trouve du sens en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud et jusqu’à, récemment, en Europe de l’Est et Amérique Latine. Ainsi, Pékin serait-il devenu, en dépit de l’origine du virus, le nouveau maître d’une « gouvernance mondiale de la santé » ? Avant toute chose, pouvons-nous affirmer que le gouvernement chinois souhaite se positionner comme tel ? Si certains peuvent douter de sa volonté hégémonique, sa détermination de s’affirmer comme puissance n’est, elle, pas à prouver. La RPC n’entend plus rester silencieuse face aux occidentaux et encore moins au sein d’y système international qu’elle juge obsolète (Duclos, 2020). Le PCC a ainsi joué sur deux tableaux pendant cette crise. D’un côté, une diplomatie pro-active pour des accords bilatéraux et de l’autre côté une stratégie diplomatique vantant une gestion multilatérale de la crise sanitaire au sein des instances mondiales. L’activisme chinois au sein de l’OMS a été réalisé dans le but de faire oublier l’origine du virus et chercher à réécrire l’histoire à sa manière comme nous avons pu le démontrer. Car si ces deux stratégies peuvent être paradoxales, c’est grâce à cette combinaison qu’elle possède aujourd’hui cette puissance (Ekman, 2020).
De plus, si l’OMS semble apparaître comme un acteur de second rang face à la gestion sanitaire de la pandémie, c’est principalement dû à la dépendance de ce dernier vis-à-vis des États, notamment de la Chine. Cette dépendance est expliquée en grande partie par des questions de financement : elle contribue de plus en plus au budget de l’institution. Sa participation s’élève à 12% (contre 20% pour les États-Unis), chiffre constamment croissant ces dernières années (évalué en fonction de la fortune du pays et de la population). Également, la Chine a annoncé, en avril 2020, vouloir verser une somme supplémentaire de 30 millions de dollars pour pouvoir aider les pays en développement à lutter contre le virus. Le souhait de Donald Trump de stopper la contribution des États-Unis à l’OMS, jugeant l’organisation pro-Pékin, renforce la position de leader de Xi Jinping. Le droit international est ainsi totalement impuissant face à cette super-puissance qui paraît dicter les règles du jeu et dominer le système international (Gaïdz et Semo, 2020).
S’ajoute à cela les inégalités croissantes entre les pays membres des organisations onusiennes. Les pays occidentaux ont acheté 90% des doses des deux vaccins américains laissant peu de place aux pays du Sud. Les « vieilles » inégalités Nord-Sud resurgissent suscitant la rancœur des pays en développement. Le Président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, a vivement critiqué en janvier 2021, la gestion de la crise par les puissances occidentales. « Les pays riches ont acheté de grandes doses de vaccins. Le but était d’accumuler ces vaccins et cela se fait au détriment des autres pays du monde qui en ont le plus besoin » a-t-il déclaré. Xi Jinping sait entendre cette colère et en jouer à son avantage. Elle semble aujourd’hui se positionner comme l’acteur en capacité de résoudre cette crise en offrant, à tous et à un prix raisonnable, un accès aux vaccins chinois. Antoine Bondaz l’affirme bien : elle construit une véritable route de la soie sanitaire à travers cette stratégie. (Bondaz, 2020).
Ainsi, si pour certains la crise de la Covid-19 concourt au déclin du multilatéralisme, elle a avant tout mis en avant la puissance chinoise dans l’ordre international (Lemaître, 2020). Cette crise lui a permis, si ce n’est de bâtir de nouvelles alliances, de consolider celles déjà existantes à l’instar de la Russie, de la Serbie ou encore du Sénégal, du Pakistan et du Cambodge. Si l’Union Européenne et les États-Unis ne veulent pas laisser le PCC bâtir sa propre vision du système international il va falloir adopter une stratégie cohérente entre commerce, économie, diplomatie et droits de l’Homme. Aujourd’hui la Chine n’entend pas se laisser critiquer pour sa gestion de la pandémie ni accepter des critiques sur ses « affaires internes » comme les Ouighours (Ekman, 2020). La diplomatie des « loups combattants » est assurément renforcée depuis cette pandémie et le projet des Nouvelles Routes de la soie peut prétendre répondre à une gouvernance mondiale sanitaire en investissant dans les infrastructures hospitalières et en assurant un accès à tous aux vaccins et soins médicaux. Néanmoins, ce modèle est, en 2021, mis au défi d’une par Taiwan et de deux par l’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis. La très bonne gestion de l’épidémie sur son territoire place Taiwan dans une position de force dans cette crise sanitaire lui permettant de proposer un contre-modèle de celui prôné par Pékin. Son exclusion des instances internationales ne lui permet pas de s’assurer un soutien des puissances occidentales mais cela a permis de requestionner les États occidentaux face à cette prise de position, favorable au régime chinois (AFP, 2021).
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[2]Projet lancé en 2013 par l’actuel président Xi Jinping visant à créer un vaste réseau d’infrastructures terrestres et maritimes reliant les différents territoires entre eux à partir des grandes villes chinoises afin de faciliter les échanges multisectoriels
[3] La Serbie est depuis 2012 candidat officiel à l’adhésion de l’Union Européenne mais n’en fait officiellement pas parti.
[4] Les autorités portugaises viennent d’annoncer en avril 2021 le rapport du choix concernant l’acheteur du port. Les chinois sont jugés favoris de ce nouvel achat. Marie Charrel et Nathalie Guibert, (2021), le port de Sines au Portugal, porte d’entrée stratégique de l’Europe, pris dans le conflit entre Chine et États-Unis. Le Monde International, 9 avril.
[5] Voir le compte twitter de l’Ambassade de Chine en France et ses déclarations réalisées en mars 2020 pendant la période de la Covid-19.
Antoine Congost est diplômé de Science politique, Université de Montréal, Québec, Canada.
Résumé
La stratégie d’influence internationale du Japon, puissance non militaire, repose depuis longtemps sur le soft power. La sécurité humaine, l’autonomisation de ses partenaires et la promotion du multilatéralisme et du droit international sont au cœur de son approche. Le Blue Dot Network (BDN), annoncé en 2019 aux côtés de l’Australie et des États-Unis, s’inscrit dans cette posture. Le BDN vise à promouvoir les infrastructures de qualité en termes de durabilité, de viabilité, de transparence et d’impact social et environnemental. Parce qu’il se pose en alternative à la Belt and Road Initiative (BRI) de la Chine, le BDN apparaît comme une ambitieuse politique japonaise de diplomatie économique. Récente, elle doit toutefois se préciser et se concrétiser. Cette courte analyse tente de montrer que le BDN apparaît comme un prolongement logique de l’approche japonaise d’influence économique et que la crise sanitaire offre une opportunité au Japon d’approfondir son action et d’élargir les champs de coopération dans le cadre de cette politique. Le pays peut profiter de la relative fragilisation de l’influence chinoise pour renforcer son image de partenaire fiable, et en l’amarrant à des objectifs économiques et sécuritaires, le BDN constituerait un des leviers permettant au Japon de jouer un rôle central dans l’ordre international post-pandémie.
Mots-clés : Japon; Soft Power; Infrastructures; Belt and Road Initiative; Blue Dot Network
Abstract
As a non-military power, Japan’s international influence strategy has long been based on soft power. Ensuring human security, empowering its partners, as well as promoting multilateralism and international law are at the core of its approach. The Blue Dot Network (BDN), first announced in 2019 alongside Australia and the United States, is part of this stance. The BDN aims to promote quality infrastructure in terms of sustainability, viability, transparency as well as social and environmental impact. As an alternative to China’s Belt and Road Initiative (BRI), the BDN is an ambitious Japanese economic diplomacy policy. However, as a recent policy, it still needs to be clarified and concretized. This short analysis attempts to show that the BDN comes as the logical extension of Japan’s approach to economic influence and that the ongoing Covid-19 crisis offers an opportunity for Japan to deepen its action and broaden the fields of cooperation under this policy. Japan can take advantage of the relative weakening of Chinese influence to strengthen its image as a reliable partner, and by linking it to economic and security objectives, the BDN could constitute one of the levers enabling Japan to play a central role in the post-pandemic international order.
Keywords: Japan; Soft Power; Infrastructures; Belt and Road Initiative; Blue Dot Network
Introduction
« Le soft power est indispensable pour créer un monde plus durable à travers la coopération, la collaboration et la compréhension mutuelle » (Fisk, 2020). Ces mots de l’ancien secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (ONU), Ban Ki-moon, résument bien la position japonaise en matière d’influence internationale. La projection internationale du Japon, puissance non militaire, repose en effet depuis longtemps sur le soft power. La sécurité humaine, l’autonomisation de ses partenaires et la promotion du multilatéralisme et du droit international sont au cœur de cette approche.
Le soft power, ou puissance douce, est défini par Joseph Nye comme la capacité d’un État à influencer les préférences et les comportements d’autres acteurs grâce à des moyens non coercitifs, comme le commerce, la culture, l’éducation et la science, ou encore la diplomatie. C’est sa capacité à se rendre attractif et à convaincre les autres qu’ils partagent des objectifs et des intérêts communs (Berger, 2010). Le soft power diffère du hard power en cela qu’il n’use pas de moyens coercitifs, comme la puissance militaire, pour influencer les actes des autres acteurs.
Le Japon, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et devant la Chine, est considéré comme la quatrième plus grande puissance mondiale en termes de soft power (Global Soft Power Index, 2020). Si le rayonnement culturel du pays est bien connu, son influence passe par d’autres vecteurs importants tels que les valeurs libérales et la promotion de l’État de droit ou, ce qui nous intéresse ici, l’économie. D’après Nye, le pouvoir économique peut d’une part influencer la volonté des autres pays à coopérer avec un État dans le but d’augmenter sa propre prospérité matérielle. Il peut d’autre part, grâce au succès économique, créer ou renforcer l’image d’un pays en tant que modèle à émuler (Berger, 2010). On comprend pourquoi le Japon, à travers un fort consensus au sein de sa bureaucratie comme au sein de son secteur privé (Nicolas, 2014), a fait de la promotion des infrastructures un de ses fers de lance en matière de soft power, particulièrement en Asie du Sud-Est. Elle sert sa stratégie de croissance et sa diplomatie économique, favorise sa vitalité industrielle et s’aligne avec les nouvelles priorités en matière de développement durable (Nicolas, 2014). Elle lui permet de sécuriser les approvisionnements en ressources naturelles, surtout énergétiques, mais aussi d’établir des relations diplomatiques cordiales et des partenariats stratégiques avec des pays partageant ses objectifs et ses valeurs (Basu, 2018).
Le soft power économique japonais par les infrastructures s’inscrit dans un contexte à la fois favorable et porteur de défis. Favorable, parce que les besoins de la région indo-pacifique en matière d’infrastructures sont plus importants que jamais. Pour maintenir leurs perspectives de croissance, éradiquer la pauvreté et répondre aux enjeux climatiques, les pays asiatiques en développement éprouveraient des besoins d’investissements en infrastructures équivalents à 1700 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 (Asian Development Bank, 2017). Il existe donc un « infrastructure gap » en Asie (Harris, 2019), que les deux grandes puissances régionales que sont le Japon et la Chine entendent combler en jouant un rôle central dans la construction des infrastructures dont la région a besoin pour croître. Le Japon est depuis longtemps à l’avant-garde dans ce domaine : fin 2016, les stocks d’investissements directs à l’étranger (IDE) japonais dans les grandes économies asiatiques représentaient en effet 260 milliards dollars, contre 58 milliards pour la Chine (Harris, 2019).
Porteur de défis ensuite, parce que les initiatives de soft power économique japonais représentent une réponse vitale à l’influence croissante exercée par la Chine dans la région, qui repose elle aussi grandement sur le financement et l’exportation d’infrastructures. La Belt and Road Initiative (BRI) entend développer les réseaux d’infrastructures dans les transports, mais aussi les réseaux numériques connectant la Chine à l’Asie du Sud-Est et même jusqu’à l’Afrique (Simpfendorfer, 2012 ; Lanteigne, 2015). Les investissements réalisés dans le cadre de la BRI en Asie du Sud-Est sont passés de 16,8 milliards de dollars en 2014 à plus de 29 milliards en 2019 (Yu, 2021). En participant de façon aussi active au développement de la région, donc à la croissance économique et à l’amélioration globale de la qualité de vie des populations, le financement de ces infrastructures permet à la Chine d’améliorer son image. Il s’agit d’un instrument majeur de la stratégie du Président Xi Jinping pour faire de la Chine un leader mondial en termes de puissance et d’influence d’ici à la moitié du siècle (Basu, 2018). La part croissante des investissements pilotés par la Chine dans le cadre du BRI concurrence frontalement la forte influence économique du Japon dans la région. La BRI pourrait, avec le temps, amplifier la dépendance économique des pays de la région vis-à-vis de la Chine et remodeler le système actuel d’alliances, pour l’instant globalement favorables aux grandes puissances occidentales et au Japon.
Face à la quantité, c’est-à-dire notamment les colossaux moyens financiers déployés par la Chine et avec lesquels il est difficile de rivaliser, le Japon et ses alliés répondent par la qualité. Le Blue Dot Network (BDN), annoncé en 2019 aux côtés de l’Australie et des États-Unis, s’inscrit dans cette posture. Le BDN, par des mécanismes de certification de projets, vise à promouvoir les infrastructures de qualité en termes de durabilité, de viabilité, de transparence et d’impact social et environnemental (Hartman, 2020). Pour l’heure, on constate un intérêt limité pour le BDN, d’une part par son statut encore embryonnaire, d’autre part par son ampleur a priori modeste surtout face aux moyens déployés par la Chine. Mais il est intéressant de comprendre en quoi il s’inscrit dans la stratégie japonaise de soft power, une forme novatrice de contrebalancement à la BRI, et représente un outil qui trouve d’autant plus son sens dans le contexte de la crise de la Covid-19.
Un contexte favorable
1.1. La BRI est en relative perte de vitesse
La rivalité sino-japonaise en matière d’infrastructures n’a jamais autant occupé l’agenda international asiatique (Murashkin, 2020). Si la BRI vient sérieusement bousculer la domination historique du Japon en tant qu’investisseur et initiateur de projets, elle connaît depuis peu une relative fragilisation. Elle porte même atteinte à l’image de la Chine, qui, par ses méthodes, suscite une méfiance grandissante de la part de ses partenaires. À travers la BRI, la Chine pratique en effet des conditions de prêt désavantageuses pour les pays récipiendaires (Chotani, 2020) et exige notamment des taux d’intérêt élevés et des prises d’hypothèque comme condition de financement (Chaponnière, 2019). Les dispositifs et les termes de financement sont souvent jugés opaques, à l’image des institutions chinoises à l’origine de ces politiques, telles que la China Development Bank et la China Export-Import Bank (Kuo, 2020). La BRI est également critiquée pour les ambitions de domination politique qu’elle dissimulerait (Kuranel, 2020). Au-delà de la rentabilité de ces financements, l’intérêt stratégique est évident : elle lui permet de contrôler les voies maritimes vers l’Inde, comme le récent port construit au Sri Lanka (Chaponnière, 2018), et de clientéliser des pays jugés moins fréquentables par les Occidentaux, c’est-à-dire ne correspondant pas aux mêmes caractéristiques de démocraties libérales fondées sur l’État de droit. La dimension géopolitique est en effet primordiale pour le pays, notamment dans le cadre de ses relations tendues avec les États-Unis (Nicolas, 2014). Au cours des dernières années, plusieurs pays en développement ont d’ailleurs musclé leurs négociations concernant des projets de la BRI. Certains ont même décliné ou revu à la baisse des plans d’investissement chinois lorsque les conditions étaient jugées inéquitables, comme le Myanmar à propos de projets de port en 2018 et de barrage en 2019 (McCawley, 2019). La Malaisie aussi se tourne maintenant davantage vers le Japon, notamment parce la Chine exige depuis peu des garanties de prêts plus importantes pour apporter son financement, ceci afin de s’assurer une plus grande sécurité quant au remboursement (Chaponnière, 2018). Un dernier grief important fait à la Chine est la mauvaise qualité de ses infrastructures, comme l’a récemment exprimé l’Indonésie (Yu, 2017).
1.2. La pandémie apporte de nouveaux enjeux internationaux en matière de chaînes de valeur et de coopération
La pandémie, par les dysfonctionnements et le ralentissement de la production qu’elle a provoqués, a mis en évidence la surdépendance des économies régionales vis-à-vis de la chaîne de valeur chinoise. Cela est particulièrement visible en Asie du Sud-Est où les économies sont aussi densément reliées les unes aux autres, mais, en réalité, la tendance est mondiale. Afin d’être mieux préparées à des chocs systémiques similaires à la crise sanitaire en cours, il est aujourd’hui vital pour elles de diversifier leurs partenaires, de développer des voies alternatives (Panda, 2020) et de sécuriser des chaînes de production au niveau national. La pandémie a particulièrement complexifié les besoins en infrastructures sociales et sanitaires, que ce soit en termes de rénovations pour les anciennes infrastructures, et de constructions pour les nouvelles (Kuranel, 2020). Les investissements privés comme publics ont été réduits par la crise économique subséquente. Certains pays d’Asie n’ont pas les ressources financières suffisantes pour mener à bien de tels projets, générant un vide à combler pour des initiatives internationales comme la BRI et le BDN. La rivalité entre les États-Unis et la Chine, ainsi que le ralentissement des projets de la BRI en raison de la pandémie, représentent donc une opportunité pour le Japon d’accentuer ses arguments en faveur de chaînes de valeurs alternatives, soit de meilleure qualité, durables, transparentes, et ayant un réel impact sur le développement (Chotani, 2020).
La pandémie a également révélé le besoin croissant en coordination et coopération régionale. Sur le long terme, la crise pourrait en effet affaiblir la légitimité de l’ordre international libéral dans la région (Kim Jiyoon, 2020). Les grandes institutions internationales, comme le G7, ont échoué à faire des déclarations communes et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été fortement critiquée dans sa gestion de la crise. En réaction aux défaillances des institutions traditionnelles, la pandémie pourrait au contraire contribuer à l’émergence de nouvelles institutions régionales chargées de faire face aux défis de sécurité communs. Le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité en Asie-Pacifique, composé des Quad States que sont le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde, collabore d’ailleurs sur le plan diplomatique et militaire avec la Corée du Sud, le Vietnam et la Nouvelle-Zélande dans le dialogue Quad Plus. L’objectif est ici de coordonner leur réponse à la pandémie, ouvrant la voie à une plus grande coopération multilatérale dans le futur, y compris sur les infrastructures sanitaires. La pandémie serait alors une opportunité de générer du soft power à travers une collaboration et une coopération proactive avec d’autres pays, le leadership dépendant aujourd’hui davantage de la collaboration que de décisions unilatérales basées sur des intérêts à court terme (Stanislas, 2020). Cette voie peut être suivie par le Japon s’il souhaite voir s’épanouir sa stratégie fondée sur le multilatéralisme et l’État de droit (Kim Jiyoon, 2020). C’est justement cela qu’incarne son approche du soft power économique, et particulièrement sa dernière initiative, le BDN.
L’approche japonaise du soft power économique, un terreau solide pour le BDN
2.1. Le rôle central de l’autonomisation, des partenariats public-privé et des valeurs libérales
Le Japon considère depuis longtemps l’Asie du Sud-Est comme son pré carré (Chaponnière, 2019), où il joue un rôle moteur en matière de dynamisme économique depuis le XIXe siècle. Il s’y est forgé une image de partenaire fiable et y a développé une certaine pratique de coopération internationale. Son approche non militaire des relations internationales est liée à l’identité de nation pacifique qu’il s’est forgé et repose avant tout sur le soft power. Son action internationale est ancrée dans des valeurs internationalistes, d’usage de la force retenue, de valorisation du potentiel des sociétés aidées, notamment via l’aide au développement (Delamotte, 2020). Ses trois piliers sont donc l’autonomisation, la pacification des espaces maritimes et la résolution des différends par l’État de droit (Funabashi, 2017). Cette approche apparaît toujours comme la façon la plus pertinente pour le pays d’augmenter son influence (Funabashi, 2017).
La coopération économique pratiquée par Tokyo est d’approche mercantiliste. L’État porte le paradigme néo-libéral des flying geese, modèle de développement basé sur la rationalité du marché, tout en aidant ses voisins à amorcer la transition vers des secteurs industriels plus lucratifs pour en bénéficier lui-même (Harris, 2019). Le pays s’appuie pour cela sur un savoir-faire en termes d’infrastructures et de hautes technologies, notamment dans le domaine de l’efficacité énergétique, qui est l’un des meilleurs du monde (Nicolas, 2014). Dès 1998, le premier ministre Obuchi a décidé de mettre l’humain au centre de la diplomatie japonaise, en adoptant une people-centric approach (Funabashi, 2017). En son cœur se trouve le concept de sécurité humaine, qui passe notamment par la promotion de la coopération économique, au contraire du concept de sécurité nationale, qui, lui, repose sur la projection militaire. En matière de santé notamment, la technique japonaise est dite catalytique (Funabashi, 2017). Héritée de l’occupation américaine, elle consiste en grande partie à former des leaders dans les pays partenaires. Dans cette démarche, l’assistance technique et la formation sont les catalyseurs de l’autonomisation locale et finalement de l’autosuffisance. Plutôt que des écoles ou des hôpitaux, le Japon construit plus volontiers des infrastructures dites hard, soit des ponts et autres infrastructures vitales pour augmenter les liens commerciaux, stimuler la croissance à long terme et promouvoir les transferts de technologies et de savoir-faire en conception, construction et maintenance (Funabashi, 2017). Le recours aux partenariats public-privé fait également partie de la tradition japonaise en matière de développement international (Harris, 2019). L’État japonais a récemment accéléré sa volonté de briser la distinction entre les financements privés et publics, en apportant son soutien à l’investissement privé pour renforcer la capacité d’action du pays sur le marché international des infrastructures, dans une démarche appelée All-Japan Policy(Nicolas, 2014). En 2017, le gouvernement a annoncé un plan de 40 milliards de dollars pour soutenir le développement d’infrastructures de grande échelle en Asie. Le but est encore ici d’encourager le secteur privé japonais à augmenter les investissements dans les pays de la région (Direction générale du Trésor, 2017). La tenue régulière du Ministerial Meeting on Strategy relating to Infrastructure Export and Economic Cooperation depuis 2013 (METI, 2020) permet également de coordonner l’action de l’État avec le secteur privé.
Le Japon est par ailleurs fortement engagé dans le multilatéralisme basé sur les règles libérales de libre-échange (Tomoaki, 2020). En atteste par exemple sa participation à l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), un accord de libre-échange phare pour l’établissement d’un ordre commercial global basé sur les règles (Affaires mondiales Canada, 2020). L’État cherche notamment à asseoir son discours de Free and Open Indo-Pacific (FOIP), en permettant une stabilité régionale nécessaire à la prospérité économique. Son approche vise à accroitre son influence par la défense de ces idées et les retombées positives sur son image (Delamotte, 2020). Face à la politique économique prédatrice de la Chine, le Japon opte donc pour une diplomatie économique plus nuancée afin de renouer avec la prospérité internationale, ralentie depuis l’explosion de la bulle spéculative au tournant des années 1990, suivie par la crise asiatique de 1997. C’est au cœur de cette stratégie que s’inscrivent les infrastructures de qualité que le Japon promeut, respectueuses de l’environnement et transparentes dans leur fonctionnement (Panda, 2020).
2.2. Les enjeux géostratégiques : sécurité économique et dynamiques d’alliances
Le volontarisme de Tokyo répond à une certaine inquiétude face au nombre croissant de ports construits, gérés ou détenus par la Chine dans la région (Mottet, 2020). À l’heure où l’État chinois sécurise des routes maritimes vers le Moyen-Orient et l’Europe, et, ce faisant, accroit son influence économique et ses capacités de déploiement militaire, la sécurité nationale semble primordiale pour le Japon. La BRI, par son projet de restructuration des relations économiques dans la région et entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe, inquiète fortement Tokyo qui craint de se voir reléguer « en périphérie de la nouvelle architecture régionale et transrégionale » (Mottet, 2020).
Ceci pousse le Japon à entretenir et à renforcer précautionneusement ses alliances face à la Chine. En novembre 2018, l’institution américaine de financement du développement, l’Overseas Private Investment Corporation, la Japan Bank for International Cooperation (JBIC) et la Nippon Export and Investment Insurance (NEXI) ont notamment signé un protocole d’entente afin d’accélérer les investissements dans les infrastructures et le secteur de l’énergie en Asie-Pacifique. En plus des États-Unis, cette approche est soutenue par l’Inde, un autre allié de taille du Japon, qui appelle également de ses voeux une connectivité régionale accrue basée sur « universally recognized international norms, prudent financing and respect for sovereignty and territorial integrity » (Ministry of External Affairs, Government of India, 2017). Afin de tenir son image de contributeur actif à la stabilité régionale, le Japon cherche donc à agir dans le cadre d’alliances avec les États-Unis, l’Inde, et ses partenaires traditionnels, en essayant d’imposer la rhétorique libérale du droit international à son rival chinois (Basu, 2018). Il souhaite devenir un intermédiaire stratégique dans la région, notamment en faisant le pont entre la Chine et l’Inde (Brînză, 2018). À travers la promotion de ses infrastructures, le Japon conçoit la sécurité humaine comme de la sécurité intérieure, en cela qu’il perçoit la résilience sociale comme une forme moderne de dissuasion contre des menaces non militaires. Il tente ainsi de créer un environnement international capable de s’adapter aux risques futurs (Friedman, 2020). Une approche particulièrement pertinente à l’heure de la crise sanitaire mondiale.
2.3. Les politiques japonaises d’influence économique : des réponses alternatives à la BRI
Dès les années 1980, le Japon s’est affirmé comme l’un des plus grands pourvoyeurs mondiaux d’aide internationale, au point de fournir plus de financements que n’importe quel autre pays dans le courant des années 1990, avec près de 9 milliards de dollars par an en aide bilatérale (Berger, 2010). Si la Chine et le Japon reposent sur des moyens techniques similaires, à savoir les agences de crédit à l’exportation telles que la JBIC et la China Exim Bank (Nicolas, 2014), le Japon a rapidement développé ses propres outils. La Japan International Cooperation Agency (JICA) pour l’aide au développement (Funabashi, 2017) ou la Japan Overseas Infrastructure Investment Corporation for Transport and Urban Development (JOIN) et la Nippon Export and Investment Insurance (NEXI) en font partie. Mais surtout « par opposition aux investissements que sponsorise le gouvernement chinois à travers la BRI, le Japon (…) valorise la qualité, la durabilité, et l’environnement » (Delamotte, 2020). Bien antérieure au BDN, cette tendance s’est concrétisée avec l’annonce du Partenariat étendu pour les infrastructures de qualité (EPQI) par le gouvernement japonais lors du G7 de 2016. Il s’agit d’une occasion pour le Japon de briller par son savoir-faire technique et d’affirmer une voie différente de la BRI. L’ambition est grande, puisque la stratégie nationale d’exportation des systèmes d’infrastructures avait pour objectif de générer 300 milliards de dollars en 2020 (Delamotte, 2020) et à moyen terme d’augmenter de 25% les prêts japonais en aide au développement pour les infrastructures en Asie (Direction générale du Trésor, 2017). Cette politique soutient de nombreux projets en cours en Inde, au Sri Lanka, en Thaïlande et au Myanmar. En miroir à la BRI, il s’agit de construire des relations de confiance, de transparence et de développement (Panda, 2020), notamment en réformant ses politiques de prêts, plus avantageuses pour les pays emprunteurs (Harris, 2019). Il s’agit là d’un engagement que le Japon a formalisé au Sommet de l’ASEAN de 2016 dans la Déclaration de Vientiane pour la promotion du développement d’infrastructures.
L’accent mis sur la qualité des investissements permet au Japon de garder une certaine avance sur la Chine dans l’utilisation de l’aide au développement et des investissements stratégiques comme leviers d’influence régionale (Harris, 2019). Pour être crédible face à la Chine, soutenir les opportunités de développement des entreprises japonaises et promouvoir le développement régional, le Japon met en avant une large gamme de critères pour guider les investisseurs : impact social, soutenabilité de la dette, viabilité environnementale, niveau de sécurité des constructions, impact sur l’emploi local et expertise technique (Harris, 2019). Ces objectifs sont décrits dans sa Charte de la coopération au développement de 2015 comme permettant aux États du Sud-Est asiatique d’échapper au « piège de la classe moyenne » avec des infrastructures qui renforcent la connectivité au sein et entre les États, et réduisent les inégalités. C’est un niveau d’expertise que la Chine n’a pas ou ne met pas de l’avant (Harris, 2019) et qui répond à un intérêt grandissant pour le développement durable, la gestion d’entreprises pour l’investissement responsable, la sécurité des données et la vie privée (Tomoaki, 2020). Le Japon agirait ainsi en réaction aux initiatives chinoises, peu soucieuses de ces considérations qualitatives et sociales. Par ailleurs, pour asseoir l’agenda de la BRI, la Chine privilégie les relations bilatérales clientélistes, visant parfois à diviser des pays alliés. Par exemple, Pékin a volontairement apporté une aide matérielle à certains pays européens plutôt qu’à d’autres au début de la crise sanitaire. Le Japon, de son côté, accélère et approfondit ses partenariats commerciaux et sa présence dans les instances multilatérales.
Au final, le Japon reste fidèle au respect du droit international et au multilatéralisme. C’est ce qu’il fait à travers sa stratégie de Free and Open Indo-Pacific ou lorsqu’il crée la Foundation Center for Global Partnership en 1991. À partir des années 1990, en mettant l’emphase sur la coopération bilatérale et surtout multilatérale pour répondre à des enjeux internationaux, tels que l’environnement ou la connectivité régionale, le Japon a effectué un changement de paradigme. Abandonnant une approche historiquement exceptionnaliste, il tend désormais vers une forme d’universalisme en mettant en avant les intérêts partagés avec les autres nations (Watanabe, 2017). Le Japon prend part à ou initie de nombreuses instances de dialogue multilatérales, comme la Asian Development Bank (ADB) pour le développement d’une connectivité stratégique et économique en Indo-Pacifique (Basu, 2018). Cela se traduit notamment par une coopération renforcée avec l’Inde dans le cadre, par exemple, du Corridor de Croissance Asie-Afrique créé en 2017 pour lequel le Japon et l’ADB développent des infrastructures portuaires reliant l’Inde à l’Afrique et l’Inde à l’Asie du Sud-Est (Mottet, 2020). En opérant en parallèle de la BRI chinoise, ce mode d’action a surtout pour but de maintenir les plus hauts standards de gouvernance dans la région (Basu, 2018) et de pousser Pékin « à contribuer à la stabilisation de l’ensemble de l’Asie-Pacifique tout en respectant les règles de gouvernance et les valeurs du système libéral. » (Mottet, 2020). La dernière initiative de Tokyo et de ses alliés américains et australiens, le Blue Dot Network, semble offrir une synthèse de cette approche.
Le Blue Dot Network
3.1. Une initiative récente et originale
Le BDN a été annoncé par le Japon, les États-Unis et l’Australie en novembre 2019 lors de l’Indo-Pacific Business Forum en Thaïlande. Il s’agit d’une initiative multipartite, à laquelle peuvent s’associer d’autres partenaires de la région, dans le cadre d’un partenariat public-privé visant à promouvoir des infrastructures de qualité, durables et transparentes via un processus de certification et de classification (Panda, 2020). Ce consortium réunit le Department of Foreign Affairs and Trade (DFAT) australien, la JBIC japonaise et le US Overseas Private Investment Corporation (OPIC). Le but de cette initiative est d’évaluer et de certifier des projets d’infrastructures sur la base de principes et de standards communément acceptés pour promouvoir un développement des infrastructures axé sur le marché, la transparence et la viabilité financière en Indo-Pacifique et au-delà (Milne, 2020). Lors de son annonce, le Conseiller à la sécurité nationale américain Robert O’Brien a comparé l’initiative au Guide Michelin et son système d’étoiles récompensant l’excellence des établissements évalués (The Japan Times, 2019).
Plus qu’une alliance économique entre le Japon et ses partenaires, le BDN est davantage une plateforme permettant la poursuite de ses objectifs géostratégiques vis-à-vis de la Chine. Si les spécificités du projet sont encore relativement floues, l’image renvoyée est celle d’une tentative de freinage de la BRI, six ans après son lancement, bien que les trois parties s’en défendent (Kuranel, 2020). Le Japon, les États-Unis et l’Australie prennent en effet grand soin d’expliquer que le BDN n’est pas une initiative concurrente à la BRI, même si le choix de la couleur bleue, en contraste au rouge de la BRI, ne semble pas innocent (Kuo, 2020). C’est bien la volonté de distinction du Japon que l’on retrouve ici. Le BDN entend jouer un rôle de certificateur, là où la BRI s’affiche comme « maître d’œuvre » des différents projets d’infrastructures. Il s’agit davantage d’une autorité de standardisation qu’un initiateur de projets ou d’un financier. Son objectif principal est de promouvoir et soutenir l’investissement privé dans des infrastructures ouvertes et inclusives, transparentes, viables économiquement, durables financièrement, écologiquement et socialement, et conformes au droit, aux réglementations et aux standards internationaux. Le but est de faciliter l’accès de groupes d’investisseurs au réseau de financement d’infrastructures et de renforcer l’image de prestige et de fiabilité du Japon et de ses alliés. Le réseau couvre quatre principales catégories d’infrastructures, à savoir l’énergie, les télécommunications, les transports, et les infrastructures sociales (Kuranel, 2020). Il se veut également inclusif : les nouveaux membres sont les bienvenus s’ils promeuvent les investissements de haute qualité menés par le secteur privé. Des discussions sont d’ailleurs en cours avec l’Union européenne en ce sens (Kuo, 2020).
3.2. Une politique alignée avec l’approche et les intérêts du Japon
Comme mentionné précédemment, les piliers du rayonnement japonais par le développement d’infrastructures sont le renforcement de l’image d’excellence technique et de partenaire fiable du pays, la promotion du multilatéralisme et des relations économiques équitables, et le maintien de la sécurité et de l’ordre régional via ses alliances, notamment avec les États-Unis, l’Australie ou l’Inde sur des terrains non militaires. D’après Friedman, la puissance nationale a pris plusieurs formes successives au cours des deux derniers siècles : la puissance nucléaire des réseaux d’alliances a par exemple succédé à la puissance maritime de la colonisation. Au XXIe siècle, elles seraient en passe d’être remplacées par la « puissance de résilience » du soft power (Friedman, 2020). Il s’agit de la capacité d’un État à absorber les chocs systémiques, à s’adapter aux perturbations et à rebondir rapidement. Si au XXe siècle la priorité des politiques publiques était d’augmenter l’efficacité de l’industrie et de la société, la priorité serait désormais à l’augmentation de la capacité résilience, notamment parce que le XXe siècle a mené à des systèmes interconnectés plus vulnérables aux chocs (Friedman, 2020). Dans une logique jugée expansionniste par certains observateurs (Greer, 2018), Pékin a recours au détachement massif de travailleurs chinois sur ses projets internationaux, souvent au détriment des économies locales et du transfert de compétences. À l’heure du dérèglement climatique et de la crise sanitaire mondiale, le BDN propose une voie prometteuse en matière de soft power en cela qu’il met l’accent sur l’autonomisation des sociétés par des infrastructures viables.
En accord avec la stratégie de partenariat public-privé chère au Japon, l’intérêt central du BDN est d’impliquer le secteur privé, dans une conjoncture où les gouvernements ne disposent pas des ressources nécessaires pour répondre à la demande en infrastructures, estimée dans le monde à 94 billiards de dollars d’ici les vingt prochaines années (Global Infrastructure Outlook, 2017). Une puissance de frappe du secteur public qui est d’autant plus amoindrie par les répercussions économiques des politiques de lutte contre le virus de la Covid-19. Le rôle des gouvernements est ici d’encourager le secteur privé et de renforcer la confiance des investisseurs en réduisant les risques à l’investissement. Ces derniers sont en effet multiples et de plus en plus complexes. Ils peuvent être environnementaux, sociaux, sanitaires, sécuritaires, mais aussi légaux et politiques, comme des potentielles disputes autour de contrats ou les risques posés par un État de droit faible (Kuo, 2020). Le BDN serait en effet particulièrement attrayant pour les fonds d’assurance et de pension qui recherchent des projets de long terme et peu risqués dans lesquels placer leurs milliards de dollars, ce que le BDN pourrait certifier. La certification pourrait à terme dépasser l’évaluation technique des projets et s’assurer de leur conformité légale ainsi que leur viabilité financière (Kuranel, 2020). En termes de puissance financière pure, c’est-à-dire sa capacité à lever des capitaux, le BDN est bien plus limité que la BRI et son plan d’investissement à long terme de 575 milliards de dollars (Panda 2020). Sa valeur ajoutée ne repose pas tant sur sa force de frappe financière que sur son image de puissance stable, fiable, extrêmement développée et pouvant compter sur des alliés puissants et capables de mobiliser le secteur privé. Le BDN est en effet un programme financièrement modeste permettant au gouvernement d’afficher, à très peu de frais et sans en détailler les dépenses, son soutien à l’investissement dans les infrastructures en Asie. (McCawley, 2019). En cela c’est un produit à haute valeur ajoutée et un outil de soft power potentiellement très efficace. Face aux enjeux sécuritaires en mer de Chine, le BDN permet, par ailleurs, de mettre en confiance les États-Unis pour leurs intérêts économiques et militaires, et réduit la dépendance des économies de l’ASEAN à la Chine, dont la stratégie clientéliste est de plus en plus agressive. En renforçant les partenariats public-privé, le BDN permet également de contourner l’affrontement direct, bien trop politisé et dangereux, avec Pékin (Murashkin, 2020). Le BDN semble également aligné avec les intérêts que le Japon partage avec les États-Unis et l’Australie, à savoir le développement d’entreprises innovantes et de l’expertise technique, l’État de droit et des retours sur investissement à long terme (Kuo, 2020). Beaucoup d’infrastructures stratégiques, dans leur conception et leur exploitation, sont toujours peu rentables dans la région, parce qu’elles ne génèrent pas assez de devises pour rembourser les crédits qui les ont financées comme les centrales électriques ou les améliorations du réseau routier (Chaponnière, 2019). Le BDN permettrait de s’assurer à l’avance de la solidité et de la rentabilité de tels projets grâce à son système de certification, qui prend en compte leur viabilité financière.
Finalement, après des premières semaines marquées par le repli de la plupart des États sur eux-mêmes, la crise sanitaire a peu à peu montré l’importance de la coordination internationale dans des domaines vitaux, comme la sécurité humanitaire et sur les valeurs de coopération. Elle a également montré les bénéfices en termes de prestige et d’influence que peuvent en tirer les États proactifs (Panda, 2020). À court terme, c’est ce que la Chine a compris et utilisé à travers sa « diplomatie du masque ». En s’engageant à plus long terme à travers des initiatives comme le BDN, en mettant en avant les valeurs de l’ordre international libéral, en promouvant les bonnes pratiques de gouvernance et en mettant l’accent sur l’autonomisation des sociétés, le Japon peut indirectement contrebalancer l’influence chinoise. Plus largement, le BDN peut ici servir de levier pour approfondir les partenariats régionaux en matière de diplomatie, de défense et de sécurité.
3.3. Un projet né dans un contexte incertain et aux contours encore flous
Si le contexte de la pandémie offre des perspectives intéressantes au BDN à moyen et long terme, elle peut jouer contre lui à court terme. Lancé un an avant la crise, le projet pourrait souffrir de la fragilisation des finances publiques et de la frilosité des investisseurs, amplifiant les difficultés de financement des projets dont il fait la promotion (Panda, 2020). D’autre part, certains pays de la région, comme l’Indonésie, sont rendus plus dépendants à l’industrie chinoise en raison de développements politiques et économiques liés à la pandémie. Cela risque de les éloigner de l’influence potentielle du BDN (Milne, 2020). Sur les plans politique et social, les standards que veulent imposer le Japon, les États-Unis et l’Australie à travers le BDN peuvent soulever un problème éculé : il n’est pas certain que ces valeurs libérales et l’attention portée à l’impact social et environnemental des projets soient au goût de tous les pays partenaires (McCawley, 2019). La plupart des grandes démocraties libérales industrialisées rencontrent souvent des difficultés à dialoguer avec des interlocuteurs de pays émergents lorsque leurs politiques d’aide au développement s’accompagnent de conditions politiques, comme le renforcement de l’État de droit, et économiques, comme le développement de l’économie de marché ou la rigueur budgétaire, dans les pays récipiendaires. Sur ce point, la Chine tire justement son épingle du jeu lorsqu’elle fait reposer sa BRI sur le consensus de Pékin, son modèle de développement prônant la non-ingérence dans la gouvernance des pays partenaires. Enfin et surtout, les dispositifs précis de certification et de financement restent majoritairement flous ou inconnus. On peut s’attendre à ce que les politiques existantes de la JBIC, du Department of Foreign Affairs and Trade australien et de la DevelopmentFinance Corporation américaine servent de modèle de gouvernance (Kuo, 2020), lançant un défi supplémentaire en termes de coordination entre les trois alliés.
Conclusion
L’approche japonaise en matière de soft power économique repose sur la volonté de renforcer à long terme les capacités d’élaboration de projets, de partenariats public-privé, d’évaluation des conséquences environnementales et sociales et de financement d’infrastructures de qualité, « des valeurs qui soulignent les carences de l’aide publique au développement chinoise » (Delamotte, 2020). Les pratiques de la Chine sont, en effet, de plus en plus pointées du doigt pour le manque de prise en compte des enjeux environnementaux, pour la mauvaise qualité de leurs infrastructures et pour leurs pratiques de financement souvent aliénantes pour les pays bénéficiaires. La position du Japon rejoint les intérêts des États-Unis et d’autres puissances démocratiques dans la région, soit la promotion du développement économique de l’Indo-Pacifique de façon libre, ouverte et durable. C’est en cela une forme de contrepied à l’approche chinoise (Harris, 2019), dont le BDN est l’incarnation la plus récente.
La crise sanitaire offre une opportunité majeure au Japon d’approfondir son action et d’élargir les champs de coopération dans le cadre du BDN. Il peut profiter de la relative fragilisation de l’influence chinoise et du ralentissement de la BRI pour renforcer son image de partenaire fiable. En l’amarrant à des objectifs économiques et sécuritaires, le BDN constituerait un levier permettant au Japon de renforcer son statut de leader régional et mondial dans l’ordre international post-pandémie. Le rôle de Tokyo sera crucial une fois la crise passée, car les conséquences économiques du virus vont probablement amplifier les appels, au Japon et dans d’autres puissances moyennes, en faveur de mesures protectionnistes et d’isolement d’une économie mondiale chaotique (Patey, 2020). Dans ce contexte, le Japon peut être un acteur central pour revitaliser la coopération internationale et la confiance des partenaires économiques par des initiatives comme le BDN. Le Japon doit mettre l’accent sur ces nouvelles chaînes de valeur, en termes de résilience infrastructurelle bien sûr, mais aussi en termes de qualité de vie, de sûreté, et d’environnement qu’elles génèrent (Chotani, 2020). Sur ce point, Tokyo peut tirer profit d’une certaine avance sur Pékin, car là où la Chine cherche à améliorer son image, le Japon cherche à conserver la bonne image dont il jouit déjà depuis des décennies.
L’avenir dira si le BDN va concurrencer de front la BRI et la freiner en imposant des standards de qualité transversaux et exigeants ou bien si elle agira en parallèle en étendant son rôle au développement de nouveaux projets d’infrastructures (Kuranel, 2020). La malléabilité de cette politique, peu coûteuse et peu contraignante, permettrait de la déployer au-delà de la région indo-pacifique. À ce titre, les discussions en cours avec l’Union européenne, qui a récemment entamé un « pivot » vers l’Asie, sont encourageantes. Il y a là une opportunité de se démarquer des pratiques d’influence chinoises en mettant l’emphase sur les valeurs sociales partagées avec des alliés influents comme les États-Unis, l’Australie ou l’Inde (Tomoaki, 2020). Par ailleurs, à l’échelle mondiale, la demande en rénovation et en construction d’infrastructures reste en forte croissance, principalement dans les secteurs de l’énergie et des transports (Direction générale du Trésor, 2017). Mais à très court terme, il conviendra surtout de suivre attentivement les futurs développements de ce projet, lancé quelques mois avant les grands bouleversements apportés par la pandémie, dont les contours restent flous et dont l’avenir est encore incertain.
Chotani, Vindu Mai et Sato, Yoichiro (2020). Now is a good time for Japan to re-focus on quality infrastructure lending in the Indo-Pacific. The Japan Times (Tokyo), 18 octobre.
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Eda Ayaydın-Akgönül est doctorante à l’Université Paris-Saclay et ATER à Sciences Po Bordeaux. Elle est également membre associée au Centre Émile Durkheim à Bordeaux.
Ses centres d’intérêt sont principalement l’exploration de l’Arctique, la souveraineté, la gouvernance de l’Arctique, les droits fonciers et le peuple sami.
Résumé Les Samis de Finlande ont des droits fonciers et politiques limités pour déterminer leur mode de vie traditionnel. Un projet de chemin de fer potentiel à travers la Laponie, des projets d’énergie éolienne et des politiques de pêche dans les zones samies en Finlande affectent le mode de vie de ce groupe indigène. Cet article examine dans quelle mesure les Samis ont le droit de pouvoir prendre position sur des projets économiques ou des décisions politiques liées à leurs terres et à leur vie.
Mots clés : Sami, culture autochtone, droits politiques, projet de chemin de fer arctique, Finlande.
Abstract Sami people of Finland have limited land and political rights to determine their traditional way of life. Potential railway project through Lapland, wind power projects and policies on fishing in Sami areas in Finland affect the way of life of this indigenous group. This article examines to what extent the Sami have rights to take position on the economic projects or political decisions related to their lands and lives.
Keywords: Sami, indigenous culture, political rights, Arctic railway project, Finland.
First, they took the religion, then they took the lands and the language.
La frugalité et la sobriété sont des principes fondamentaux de la culture traditionnelle samie. Dans une approche romantique, on pourrait dire que la culture samie est basée sur le fait de ne prendre que la quantité dont on a besoin et de partager ce que l’on a. Cependant, la frange active[2] de la minorité samie se considère privée de son droit fondamental, vu comme un droit naturel : l’autodétermination. Les Samis ont habité le Sapmi (où vivent les Samis) depuis au moins un millénaire et ont été colonisés par quatre groupes socio-identitaires agressifs devenant finalement des États-nations : la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie.
En raison du manque de sources écrites, il est difficile de retracer l’Histoire exacte des cultures nomades de ces populations nordiques. Néanmoins, lorsque les futurs Finlandais ont investi l’actuelle Finlande, à partir de l’an 100 environ, les groupes samis étaient probablement dispersés dans toute la région finnoscandaise. Ces jeux de chronologie ont pris un nouveau sens dans la lutte pour la construction identitaire des Samis, actifs dans une démarche de recherche de légitimité et d’exclusivité dans la région. Ce discours que l’on pourrait appeler d’originisme c’est-à-dire « nous étions ici avant tout le monde » sert à justifier la réclamation du droit à l’autodétermination. Cette construction de légitimité et d’exclusivité présente les ancêtres comme une matière première avec lesquels la nation samie actuelle ne fait qu’un (Gaski, 2008 : 219).
Au cours du processus de colonisation, les Samis ont été l’objet de politiques d’assimilation culturelle. La réaction des Samis face à ce processus d’assimilation peut être qualifiée de résignation et abandon. Cette posture pacifique a permis aux colonisateurs de devenir des majorités oppressantes, mais aussi de s’accaparer de la culture traditionnelle et des moyens de subsistance des Samis. Dans la région, les colons non samis vivent désormais grâce aux ressources traditionnelles samies tels que l’élevage de rennes, la pêche ou la sylviculture. Alors qu’ils se faisaient assimiler, les Samis enrichissaient en même temps la nouvelle majorité grâce à leur culture. Cette interaction inégale[3] est toujours d’actualité aujourd’hui, car le boom touristique actuel en Laponie doit beaucoup à la culture samie, alors que le secteur est principalement exploité par la population non-samie.
La problématique centrale de cet article réside dans la corrélation entre les droits politiques et la préservation de la culture samie en Finlande. Certes, comme « on ne change pas la société par décret » comme aurait dit Michel Crozier, on ne protège pas une minorité par des droits politiques mais dans les deux cas, cela contribue, suppose-t-on (Crozier, 1979). Ainsi, l’article vise à jauger la question suivante : comment, l’absence ou la présence des droits politiques, de ceux de représentation à ceux, plus problématiques, fonciers, ont un effet sur la préservation, la disparition ou le réinvestissement des produits et comportements culturels ? Sachant que cet article considère les activités telles que la pêche, l’exploitation de la toundra ou l’élevage des rennes comme des activités culturelles au même titre qu’économiques.
Cet article présentera d’abord les spécificités de la situation des Samis en Finlande, pour se concentrer ensuite sur les droits fonciers, la représentation politique et les projets économiques en cours en Laponie, en utilisant des sources secondaires, mais aussi des notes de recherche sur le terrain, des documents officiels nationaux et internationaux.
À qui appartient cette terre ? Droits fonciers et Samis de Finlande
À partir du XIXe siècle, les trois pays nordiques, dont la Finlande, ont instauré une souveraineté progressive sur la région Sapmi (Forsberg, Pesu, 2016). Le territoire sami de Finlande a été progressivement finlandisé dans le cadre du système des terres taxées de Laponie. Selon ce système, tous les contribuables de la Laponie, Samis ou non, ont le droit à l’exploitation foncière. À travers ce système, le peuple sami a perdu son droit de l’usage exclusif des terres traditionnellement exploitées par ce peuple nomade (Ahrèn, 2004 : 69) : « Il ne fait aucun doute que l’utilisation nomade des terres par le peuple sami n’a pas donné lieu à des droits légaux sur la terre et que les terres traditionnelles samies, l’eau et les ressources naturelles appartiennent à l’État » (Ahrèn, 2004 : 93).
Et pourtant, la Finlande possède une longue expérience très libérale des droits des minorités, notamment en ce qui concerne les suédophones. Ainsi, même si la section 4 du chapitre 1 de la Constitution finlandaise stipule que le territoire de la Finlande est indivisible, certains droits territoriaux très étendus sont accordés à Åland (Joenniemi, 2003 : 90). En revanche, en ce qui concerne les Samis, l’exclusivité de l’utilisation des terres (ou non) est toujours l’objet de débats.
Dans le cadre du droit international, pour l’ensemble du Sapmi, certains textes sont importants parmi lesquels on peut compter notamment la Convention européenne des droits de l’homme (Conseil de l’Europe – 1949), le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (l’OSCE – 1976) et la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux (Organisation internationale du Travail-1989). Ces institutions internationales ou intergouvernementales (ONU, CoE et OIT) pourraient répondre aux différents défis des Samis des quatre pays différents, y compris la Russie. Par exemple les Samis ont saisi la Cour européenne des droits de l’homme à plusieurs reprises, mais celle-ci n’a rendu qu’une seule fois une décision en faveur des Samis. L’affaire Handölsdalen Sami Village et autres c. Suède (2010) opposait des Samis à des propriétaires fonciers en Suède. Cet arrêt n’est pas contraignant pour la Finlande, car la condamnation principale de la Suède est liée à la durée de la procédure et non à l’utilisation du sol per se[4].
La Finlande a voté en faveur de l’adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007)[5]. Cette déclaration n’est pas contraignante et n’impose ni devoirs ni obligations à l’État finlandais. Bien qu’elles ne soient pas contraignantes, les déclarations de l’ONU témoignent du développement dynamique des normes juridiques internationales et reflètent la volonté des États d’aller dans certaines directions, en respectant certains principes vers la prise en compte des droits des minorités alors que celles-ci étaient absentes du cadre onusien pendant la Guerre froide. Ceci étant dit, quand il est question des textes contraignants, la Finlande n’a pas ratifié la Convention 169 de l’OIT sur les peuples indigènes et tribaux de 1989. Alors que la Déclaration des Nations Unies met l’accent sur la reconnaissance des droits autochtones, cette convention de l’OIT garantit le droit à l’autodétermination des peuples autochtones. Dans le cas des Samis, seule la Norvège a ratifié celle-ci et a pris des mesures importantes pour réévaluer ses relations avec les Samis (Allard, 2018).
Selon la Déclaration des Nations Unies, les peuples autochtones sont les bénéficiaires du droit à l’autodétermination, mais ce droit ne s’applique pas aux minorités. C’est pourquoi les États préfèrent considérer les peuples autochtones comme des minorités (Henriksen, 2008). Par conséquent, les négociations sur la définition et l’identification des Samis entre le gouvernement finlandais et le parlement sami finlandais sont vitales dans la mesure où cette identification pourra ouvrir la voie à l’autodétermination ou pas.
Selon le ministère finlandais de la Justice, la raison de la non-ratification de la convention 169 par Helsinki ne réside pas dans un conflit éventuel entre les droits de propriété foncière et les stipulations de la convention. C’est plutôt la définition des Samis qui pose le plus gros problème, car l’OIT n’apporte pas de normes claires indiquant qui peut exactement bénéficier de ces droits. Cela rend cette définition plus critique et crée une ambiguïté, un différend et un obstacle politique lors des négociations avec les Samis. Ici, la littérature est divisée ; une partie soutient l’explication actuelle de l’identité samie conformément à l’article 3 de la loi du parlement sami[6] et à l’article 4 de la convention nordique samie[7]. D’un autre côté, une autre partie trouve ces critères assez sévères comme définition d’un groupe et propose également des critères subjectifs pour ceux qui sont déjà engagés dans la société samie ou qui pratiquent des moyens de subsistance samis comme l’élevage de rennes, la pêche et la chasse, élargissant donc les possibilités d’être considérés comme Samis.
Définir qui est Sami a été un sujet très controversé au sein de la Finnish Sami Society (Joona, 2015). Conformément à la troisième section de la loi sur le Parlement sami finlandais:
« Aux fins de la présente loi, un Sami désigne une personne qui se considère comme Sami, à condition:
1) que lui-même ou au moins l’un de ses parents ou grands-parents a appris le sami comme première langue,
2) Qu’il est descendant d’une personne qui a été inscrite dans un registre foncier, fiscal ou de population comme montagne, forêt ou pêche lapone ; ou alors
3) Qu’au moins un de ses parents a été ou aurait pu être inscrit en tant qu’électeur pour une élection à la délégation samie ou au Parlement sami. »
L’article 4 du chapitre I de la Convention nordique samie définit les Sami comme suivant (site Web de Sametinget) :
« La Convention s’applique aux personnes résidant en Finlande, en Norvège ou en Suède qui s’identifient comme Samis et qui
ont le sami comme langue domestique ou ont au moins un parent ou grand-parent qui a ou a eu le sami comme langue domestique, ou
ont le droit de pratiquer l’élevage de rennes samis en Norvège ou en Suède, ou
remplissent les conditions requises pour avoir le droit de voter aux élections au parlement sami en Finlande, en Norvège ou en Suède, ou
sont les enfants d’une personne visée aux paragraphes 1, 2 ou 3. »
Tanja Joona critique ces 3ème et 4ème sections en raison de l’exclusion de tant de personnes qui se sentent sami ou de personnes déjà engagées dans la communauté samie et elle trouve que ces articles reposent beaucoup sur les critères de la langue et des ancêtres. Elle propose une définition plus large de l’identité samie en incluant les critères sentimentaux et le service à la communauté samie. (Joona, 2010)
D’autre part, Antti Aikio et Mattias Åhrén considèrent que les critères subjectifs sont un signe avant-coureur potentiel de l’assimilation de la société samie à la majorité finlandaise. (Aikio, Åhrén, 2014). Ils proposent d’apporter au moins un critère objectif avec les critères subjectifs afin d’empêcher que tout le monde puisse se revendiquer comme Sami. Cependant, Ari Martin Laakso (président de l’Association finlandaise des Samis de la forêt, des pêcheurs et des montagnes) critique fortement l’approche d’Aikio et d’Ahren. Il trouve que les critères d’Aikio (qui a été secrétaire du comité électoral du Parlement sami et le fils de l’ancien président du Parlement sami finlandais, Pekka Aikio) ne sont pas suffisamment scientifiques et adéquats avec les faits contemporains (Laakso, 2016).
Ce débat sur la définition n’est pas seulement une élucubration absconse. Cette définition aura un impact direct sur les droits fonciers et ceux de l’autodétermination. Bien sûr, il y a un écart énorme entre les droits fonciers et l’autodétermination en tant que droit fondamental. Même si Thornberry les qualifie de deux faces d’une même pièce (Thornberry, 1989 : 867), concernant les peuples autochtones, il y a une différence de niveau entre ces deux. Actuellement, les Samis finlandais ne sont pas habilités à gérer leurs affaires économiques et sociales, car ils ne bénéficient pas des droits fonciers exclusifs. Les activités économiques traditionnelles des Samis dépendent de la nature et des terres telles que la pêche, l’élevage des rennes et la cueillette (actuellement l’une des activités les plus importantes est l’artisanat). Le fait que l’élevage de rennes, qui est une activité samie très caractéristique, ne soit pas un droit exclusif en Finlande affecte l’économie samie.
Au-delà de ces activités économiques traditionnelles, il existe un domaine économique relativement nouveau qui est devenu beaucoup plus lucratif que les précédents : depuis les années 1990, la Laponie est devenue une destination touristique importante avec son village de Noël, ses attractions naturelles et ses opportunités sportives (Pretes, 1995 : 10). D’une manière collatérale, la région samie a commencé à être un lieu touristique important avec son artisanat authentique et ses fermes de rennes. Le tourisme est devenu l’activité économique principale pour les Samis. De Rovaniemi à Kirkenes, il est possible de voir tous les symboles, panneaux, tentes et drapeaux samis pour attirer les touristes vers les boutiques touristiques ou les cabanes des lacs sans que ces commerces ne soient forcément tenus par des Samis.
Le tourisme a donc des retombées paradoxales. D’une part, cette industrie a ouvert la voie à la redécouverte de l’artisanat traditionnel et à (ré)apprendre à les produire, mais d’autre part, le tourisme transforme cette culture particulière en un produit commercial par authentification. C’est pourquoi le droit foncier est important pour profiter des activités économiques traditionnelles et protéger les itinéraires de la culture qui constituent l’essentiel de la culture samie. En effet, pour le secteur touristique non plus, les Samis n’ont pas l’exclusivité de l’artisanat sami.
Représentation politique des Samis : rôle du Samediggi
Les Samis sont presque totalement absents de la politique nationale en Finlande. Il n’existe pas de dispositions spécifiques pour la représentation des Samis ou d’autres personnes appartenant à des minorités ethniques, nationales ou linguistiques au Parlement finlandais. Des élections générales à l’Eduskunta (parlement finlandais, 200 députés) ont lieu tous les quatre ans et tous les citoyens à partir de 18 ans ont le droit de vote. La Finlande est divisée en quinze circonscriptions et le nombre d’habitants détermine le nombre de représentants de chaque circonscription. La Laponie envoie 7 députés à l’Eduskunta et jusqu’à aujourd’hui, y compris lors des dernières élections générales du 14 avril 2019, il n’y a pas eu de députés samis ni de partis explicitement pro-samis qui ont été élus (Josefsen, 2010) alors que le parti populaire suédois de Finlande (Svenska Folkpartiet i Finland – Suomen ruotsalainen kansanpuolue) a remporté 9 sièges[8]. Le règlement du Parlement finlandais (article 37) stipule que les Samis peuvent être entendus au Parlement dans le cadre de la préparation d’une question par une commission pour peser sur une décision les concernant. Conformément à la loi sur le Parlement sami, le Département finlandais de la culture, des sports et de la politique de la jeunesse au sein du Ministère de l’Éducation négocie avec le Parlement sami la préparation de stratégies, de programmes politiques et de lois susceptibles d’affecter le peuple sami.
Le Parlement sami finlandais (Samediggi) a été fondé en 1996 pour promouvoir les droits des Samis, protéger la culture et la langue et garantir le statut des Samis en tant que people autochtone. Dans l’idéal, le parlement devrait être souverain pour les décisions relatives aux terres samies. Cependant, le Parlement sami ne joue qu’un rôle mineur consultatif en Finlande. Les problèmes actuels liés à la Laponie comme le projet ferroviaire (Arctic Railway Project) ou l’affaire de la rivière Deatnu ne sont pas négociés avec les autorités samies le Gouvernement finlandais n’ayant jamais impliqué le Parlement sami dans le processus décisionnel.
Alors que la région arctique commençait à être une région économique importante et à attirer l’intérêt des multinationales en raison des possibilités énergétiques nouvelles, le transport gagnait de l’importance. Selon un projet ferroviaire, il était prévu de construire une voie ferrée, qui traverserait la Laponie se poursuivant jusqu’à Kirkenes[9]. Ce chemin de fer allait servir de corridor arctique pour le fret (et non pas des passagers). Au début, le projet semblait rentable sur le plan économique, mais les Samis s’inquiétaient de la perturbation de leurs traditions d’élevage de rennes[10]. Début 2019, le Ministère des Transports et de la Communication a annoncé que le projet ferroviaire était annulé en raison d’une non-viabilité économique, de préoccupations environnementales et d’effets négatifs sur la culture samie.
Un autre cas similaire concerne la rivière frontalière de Deatnu. Les Samis norvégiens et finlandais pêchent dans la rivière Deatnu depuis au moins mille ans et ils ont le savoir-faire qui leur permet de pêcher sans nuire à la biodiversité en évitant la surpêche. Cependant, la Finlande et la Norvège ont introduit de nouvelles réglementations sur la procédure de pêche ainsi que sur les licences de pêche en raison de préoccupations environnementales empêchant les Samis de s’adonner à une de leurs activités pluriséculaires.
Dans les deux cas ci-dessus, les gouvernements n’ont eu aucune consultation avec le Parlement sami et n’ont pas ajouté les Samis au processus de prise de décision, bien que ces cas concernent directement leur souveraineté alimentaire et leurs droits fonciers. La question est donc légitime : est-ce parce que les gouvernements norvégien et finlandais ne croient pas que les savoirs traditionnels des Samis ne soient aptes à protéger la biodiversité qu’ils n’ont pas consulté les instances samies ? Ou, s’agit-il d’un prétexte pour ne pas partager l’hégémonie sur cette rivière réputée avec ses ressources en Saumon ? Dans tous les cas, le problème est la reconnaissance du Parlement sami en tant qu’entité politique capable de résoudre problèmes des Samis.
Conclusion
En septembre 2018, la mise à jour proposée de la loi samie en Finlande a été gelée.[11] Les parties n’ont pas pu se mettre d’accord sur les questions sensibles de l’identité, plus précisément sur la réponse à la question de « qui est Sami ».
Au début de 2019, la ratification de la Convention 169 de l’OIT et la réforme de la loi sur le Parlement sami étaient à nouveau reportées sous prétexte d’élections à venir en avril 2019[12]. Ses questions délicates étaient donc confiées au gouvernement suivant. En novembre 2019, le nouveau gouvernement finlandais a décidé de créer une commission de vérité et réconciliation pour renforcer les relations avec les Samis (Kuokkanen, 2020 ; 294). Le gouvernement a nommé cinq personnes à la commission pour coopérer avec le Parlement sami et l’Assemblée du village de Skolt au nord de Rovaniemi, ce qui pourrait être important pour instaurer le dialogue sur le passé et le présent.
Le 3 décembre 2019, le Premier ministre finlandais Antti Rinne a démissionné en raison des protestations des postiers et de la perte de confiance des partenaires de la coalition.[13] À cet égard, étant donné que la ratification de l’OIT ou de la loi samie avait été reportées à plusieurs reprises, le sort du Comité vérité et réconciliation est flou. Ironiquement, la structure politique démocratique de la Finlande provoque une alternance rapide en provoquant la suspension de la la transition vers une nouvelle ère pour les Samis.
L’auteur de cet article a récemment mené un entretien avec un haut fonctionnaire du gouvernement finlandais. L’auteur a demandé si la Finlande avait à son ordre du jour la ratification de la convention de l’OIT et le fonctionnaire a indiqué que cela dépendait du programme du nouveau gouvernement et qu’il s’agissait d’une question spéculative[14] !
Le Parlement sami finlandais est assez strict sur la définition du Sami (mentionnée dans la loi du Parlement sami), définition sur laquelle il accepte de négocier avec le gouvernement finlandais. Ce processus a été plus facile en Norvège dans la mesure où l’attitude du Sametinget (Parlement sami norvégien) fut plus conciliante acceptant l’augmentation du nombre d’électeurs du Sametinget, donc inclure plusieurs individus comme Samis. En Finlande, surmonter l’attitude intransigeante de Samediggi est important afin de négocier avec le gouvernement finlandais et de ne pas offenser les gens qui se sentent Samis, déjà engagés dans la communauté. Il est vrai que la position sans concession du Parlement Sami de Finlande bloque la situation. Mais ceci est également instrumentalisé par le gouvernement finlandais pour justifier son approche paternaliste et sa volonté d’être seul décideur dans tous les domaines sans y inclure les Samis. Par exemple, le projet de chemin de fer décidé en haut lieu a dû être abandonné pour l’instant, car il avait été préparé en laissant dehors les Samis qui auraient pu attirer l’attention aux risques écologiques et donc économiques. Récemment, le président du Parlement sami, Aili Keskitalo, a indiqué lors du High North Dialogue qu’il n’y avait pas eu de projet industriel favorable à la vie, à la culture ou à la langue samies.
En résumé, la ratification de la Convention 169 de l’OIT ou de la loi sur le parlement sami n’est pas la fin de tout comme dans le cas de la Norvège. Cependant, il s’agit d’un seuil important sur la voie du processus de construction identitaire, de la souveraineté alimentaire, des droits fonciers, de l’autodétermination et bien sûr pour éviter la disparition d’une culture.
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[2] J’emprunte le concept de minorités actives de Serge Moscovici (Moscovici, 1979)
[3] Ce concept vient de uneven development qui est un concept marxiste-trotskiste expliquant les processus de domination. Surtout dans les relations majorité/minorité, cela peut expliquer la (re)mobilisation des minorités pour la renaissance de la culture et pour l’équité économique. Pour un exemple de l’efficacité explicative du concept, voir (James, Nairn, 2005).
[4] « Durée excessive d’une procédure concernant le droit pour des Samis suédois d’utiliser des terres privées pour y faire paître leurs rennes », « Violation de l’article 6 § 1 (durée de la procédure) de la Convention européenne des droits de l’homme.
Gunhild Hoogensen Gjørv, Marc Lanteigne, Horatio Sam-Aggrey (eds.)
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C’est peu de dire que la question de la sécurité arctique est une question à la fois vaste et très actuelle. Au cœur de l’intrigue de séries (Okupert), elle fait aussi régulièrement la une, à grand renfort de reportages (et jeux de mots douteux) annonçant une « nouvelle guerre froide » ou un « réchauffement des tensions » (National Geographic, août 2019). Mais les démonstrations de force bien réelles — on peut penser à l’exercice de sous-marins déployés dans le périmètre arctique russe en mars dernier et dont la manœuvre coordonnée a largement fait la une — contribuent aussi à faire de la question de la sécurité arctique une question très actuelle. La publication de ce manuel tombe alors à point nommé, en permettant de faire un tour d’horizon très complet de la question — et de s’attaquer à certaines représentations tenaces que l’on a de la situation sécuritaire dans la région.
Bien entendu, l’ouvrage est pensé comme un manuel et à ce titre plutôt destiné à une clientèle étudiante ou en tout cas du secteur académique. Il n’en reste pas moins que les textes sont très accessibles et offrent un point de départ d’une grande précision pour qui s’intéresse au sujet et cherche à en savoir plus. Le volume est organisé en cinq grandes parties, pensées pour apporter chacune un éclairage complémentaire sur les grands enjeux reliés aux questions de sécurité dans l’Arctique. La première propose une perspective plus théorique, croisée avec une perspective historique qui permet de souligner comment le concept de sécurité a évolué dans le champ des Relations Internationales et comment cela se traduit dans la conceptualisation de la sécurité arctique. La deuxième partie s’intéresse aux pays arctiques et le propos est divisé de manière très classique, permettant alors un bon tour d’horizon des grands enjeux, par pays. Le travail de croisement sera donc à charge du lecteur. La troisième partie — particulièrement intéressante — étudie la sécurité régionale au travers du prisme de la gouvernance. C’est une partie intéressante, car elle permet de poursuivre le travail de réflexion initié en première partie quant au concept de sécurité et à son élargissement dans un contexte arctique. Il s’agit notamment de mettre en lumière d’autres types d’acteurs et diverses instances qui jouent un rôle dans la sécurité régionale, alors même qu’ils ne s’intéressent pas à la sécurité traditionnelle, à l’instar du conseil de l’Arctique. Avec la quatrième partie, on élargit l’échelle d’analyse, pour s’ouvrir aux acteurs non arctiques et pourtant bien présents dans la région. Si elle a le mérite de poser des questions très pertinentes pour l’analyse du sujet, on pourra peut-être regretter que cette partie soit peut-être un peu moins complète que les autres. Dans la dernière partie enfin, l’ouvrage s’intéresse cette fois à l’échelle humaine et notamment aux perspectives autochtones. Au total, cette organisation permet donc de couvrir de très nombreux aspects de la question.
Plusieurs chapitres nous ont paru particulièrement intéressants, offrant une perspective captivante sur la question. À ce titre, on peut souligner le chapitre signé par Rasmus Gjedssø Bertelsen dans la première partie : « Arctic Security in International Security » (chapitre 5, pp. 57-68). Ce chapitre replace la sécurité arctique dans un contexte international, mais aussi historique, en offrant une analyse de grandes crises (la guerre de Crimée, les guerres napoléoniennes, mais aussi, bien sûr, la guerre froide) et de leur effet sur la situation arctique. Cet éclairage historique, couplé à une lecture systémique des processus de sécurité offre une perspective bienvenue pour comprendre les enjeux régionaux actuels. Le chapitre qui suit, signé par Gunhild Hoogensen Gjørv et intitulé « Security as an analytical tool » offre également une perspective passionnante sur la question (chapitre 6, pp. 69-79). D’emblée, le chapitre embrasse la complexité de la question de la sécurité régionale en balayant du revers de la main les conceptions trop restrictives centrées sur l’État et les acteurs étatiques. En s’appuyant sur deux concepts principaux, la sécurité humaine et la sécurité « exhaustive » (« comprehensive security »), le chapitre éclaire la nécessité de penser la sécurité régionale à l’échelle humaine, bien loin du carcan de l’échelle nationale et de ses injonctions militaires. Dans la troisième partie, le chapitre signé par Andreas Østhagen intitulé « Arctic Coast Guard, why cooperate? » (chapitre 24, pp. 283-294), propose de se pencher sur un acteur incontournable de la sécurité régionale, la garde-côtière. Ce faisant, il contribue à souligner l’importance de considérer un éventail d’acteurs diversifié pour penser la sécurité régionale. Il pose aussi une question particulièrement pertinente : alors que la littérature portant sur la coopération est très importante, peu de travaux soulignent pourquoi les acteurs coopèrent, s’intéressant plutôt à la façon dont la coopération s’agence concrètement. Dans ce chapitre, la dernière partie pose justement la question de ce pourquoi et déroule un argumentaire efficace et très éclairant. On me reprochera sans doute mon manque d’objectivité, mais le chapitre signé par Klaus Dodds et adoptant une perspective géopolitique est sans doute l’un de ceux qui m’ont paru le plus intéressants, justement parce qu’il pose la question de l’espace arctique (chapitre 22, pp. 258-269). On aurait peut-être aimé qu’il intervienne plus tôt, afin que cet éclairage spatial serve à la lecture des autres contributions…
Dans le dernier chapitre, signé par Gunhild Hoogensen Gjørv et Marc Lanteigne, les deux auteurs tentent de mettre en évidence un certain nombre de liens qui peuvent être établis entre les chapitres. Ils soulignent notamment l’importance de penser la sécurité arctique selon une perspective multiscalaire, oui, mais aussi pluridisciplinaire — en insistant sur la nécessaire prise en compte des différents discours qui coexistent sur la sécurité régionale et qui, ensemble, forment une ‘sécurité arctique’. Au total, il s’agit donc d’un ouvrage très intéressant, très accessible et qui permet de se familiariser efficacement avec un vaste panel d’enjeux relatifs à la sécurité. On pourra regretter le petit nombre d’illustrations et notamment de cartes, qui auraient pu illustrer efficacement un certain nombre de points. L’approche par échelle, par pays, puis par secteur est classique, mais efficace, et c’est ce qu’on demande à un manuel de ce type. Les bibliographies permettent ensuite d’approfondir le propos si souhaité et elles sont généralement très actuelles, ce qui est très appréciable.
Sophie Schriever est étudiante au doctorat en Études Internationales en cotutelle entre l’Université Laval et l’Université d’Amsterdam. sophie.schriever.1@ulaval.ca
vol7 n1, 2021
Résumé
L’Égypte se trouve aujourd’hui face à deux défis concernant sa sécurité en eau : Identifiés comme une des régions les plus à risque des changements climatiques au monde, le delta du Nil et la côte égyptienne se trouvent face à une augmentation des températures, des extrêmes météorologiques plus fréquents et une augmentation du niveau de la mer accompagnée d’une intrusion de l’eau salée. De l’autre côté, la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance (Grand Ethiopian Renaissance Dam, GERD), sur le Nil bleu, préoccupe le gouvernement égyptien car il craint un débit réduit du Nil, pratiquement la seule source d’eau du pays. L’article analyse la politique d’eau de l’Égypte en se concentrant spécifiquement sur le GERD. L’adaptation aux changements climatiques ne semble pas faire partie de la politique de l’eau égyptienne actuelle. Pour achever une sécurité d’eau du pays dans le contexte de sa population grandissante, une approche intégrant ces deux défis liés à la sécurité d’eau devrait cependant être adoptée, qui se concentre sur les capacités de l’Égypte d’orienter le développement vers une gestion efficace de ses ressources hydriques.
Mots-clés : Égypte – changements climatiques – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnérabilité – sécurité en eau
Summary
Egypt is now facing two challenges regarding its water security: Identified as one of the regions most at risk of climate change in the world, the Nile Delta and the Egyptian coast are facing an increase in temperatures, more frequent weather extremes and a rise in sea level accompanied by salt water intrusion. On the other hand, the construction of the Great Ethiopian Renaissance Dam (GERD), on the Blue Nile, worries the Egyptian government because it fears a reduced flow of the Nile, practically the only source of water in the country. The article analyzes Egypt’s water policy with a specific focus on GERD. Adapting to climate change does not appear to be part of current Egyptian water policy. To achieve the country’s water security in the context of its growing population, however, an approach integrating these two water security challenges should be adopted, which focuses on Egypt’s capacities to direct development. towards efficient management of its water resources.
Keywords : Egypt – climate change – Grand Ethiopian Renaissance Dam – vulnerability – water security.
Introduction
Dans son discours lors d’un sommet du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine le 9 mars 2021, le ministre des Affaires étrangères égyptien Sameh Shoukry nommait deux sources de conflit importantes à éviter sur le continent africain : les changements climatiques et la gestion des ressources d’eau communes entre plusieurs pays riverains (ESIS, 2021a). Ces deux problématiques concernent certes le continent, mais s l’Égypte en particulier. Le delta du Nil et la côte Nord de l’Égypte sont jugés comme étant une des trois régions les plus vulnérables aux changements climatiques du monde par le GIEC avec le delta du Gange et du Brahmapoutre au Bangladesh et le delta du Mékong au Vietnam (Nicholls et al., 2007; UNDP, 2018). Densément peuplés, ils sont menacés d’une augmentation du niveau de la mer, d’une pénurie d’eau et d’une fréquence et intensité accrues des événements météorologiques extrêmes comme des inondations, tempêtes de sable et températures extrêmes. En même temps, l’Égypte connaît déjà aujourd’hui un stress hydrique et sa situation est exacerbée par des facteurs non-climatiques, comme sa population grandissante et la construction du barrage de la Renaissance (GERD), inauguré en juillet 2020, qui risque de réduire le débit d’eau du Nil en Égypte.
Cet article analyse la gestion de ces deux aspects étroitement liés, en interrogeant comment les changements climatiques influencent la géopolitique de l’eau de l’Égypte. Dans une première partie, les vulnérabilités sous-jacentes de l’Égypte quant à sa sécurité en eau seront expliquées avant de s’intéresser aux impacts des changements climatiques présents et futurs sur le pays qui s’ajoutent aux autres facteurs menant à un stress hydrique. Puis, le contexte de la construction du GERD est détaillé, ainsi que son impact possible sur le débit du Nil en Égypte. Après avoir établi ces faits, la gouvernance de ces deux facteurs influençant la sécurité d’eau du pays sera analysée avant de conclure avec quelques recommandations politiques.
Les enjeux de la sécurité en eau de l’Égypte 1.1. Situation de départ
L’Égypte, avec une population en forte croissance, devrait compter 116 millions habitants en 2040 (UNDP, 2018). 98 % de la population vivent sur 4 % de la superficie du pays, majoritairement dans la vallée et le delta du Nil et sur la côte qui s’étend sur une longueur totale de 3 500 km (BZ, 2018). Par conséquent, de grandes villes comme Alexandrie, Port Saïd, Damiette et Rosetta se trouvent également sur la côte, dans le delta et dans la vallée, avec l’essentiel de l’industrie, de l’agriculture et du tourisme (Eldeberky, 2011).
Des aménagements anthropogéniques mettent à risque ces territoires densément peuplés et de faible altitude en accélérant des processus d’érosion. Eldeberky note qu’après la construction du Haut barrage d’Assouan, le dépôt de sédiments dans le delta a été réduit, ce qui favorise l’érosion côtière et une intrusion de l’eau salée dans le delta. De plus, l’érosion est exacerbée par l’activité des vagues et des courants. La construction de canaux d’irrigation et de transport continue de réduire la quantité de sédiments dans l’eau du fleuve pour approvisionner le delta du Nil (Eldeberky, 2011).
De surcroît, à l’heure actuelle, 95 % de la consommation d’eau douce sont couverts par l’eau provenant du Nil dont la source se trouve à l’extérieur de l’Égypte (BZ, 2018; Gouda, 2019). L’hydrologie du Nil est caractérisée par une forte variabilité interannuelle des débits qui dépendent des facteurs naturels et de l’infrastructure humaine (Wheeler et al., 2020). Déjà en 2000, la consommation d’eau dépassait le volume des ressources disponibles (Afifi et Jäger, 2010, p. 260). En moyenne, l’Égypte disposait de 678 m3 d’eau par personne en 2010 et avec la croissance démographique, ce chiffre est en baisse constante (EEAA, 2016). 80 % de la consommation égyptienne en eau du Nil provient du secteur agricole qui utilise ces ressources de manière inefficace : la technique la plus utilisée est celle de l’inondation des parcelles à la place de favoriser une irrigation par aspersion ou au goutte à goutte (Lasserre, 2011). La part du secteur agricole dans l’économie nationale diminue, mais elle représente encore aujourd’hui 11,3 % du PIB de l’Égypte auxquels s’ajoutent les industries de traitement ultérieur des produits agricoles, qui contribuent à 16 % du PIB. En plus, 30 % de la population égyptienne travaillent dans le secteur agricole (Gouda, 2019 :199).
Le Nil assure donc la sécurité de l’approvisionnement en eau, sécurité alimentaire et économique d’une grande partie de la population égyptienne. Le pays se trouve dans une situation de vulnérabilité significative à cause de sa dépendance envers une seule source d’eau et la concentration de sa population grandissante dans le delta et sur la côte. A cette vulnérabilité s’ajoute une mauvaise gestion de l’eau par des pratiques inefficaces d’irrigation. La prochaine partie sera dédiée à l’analyse des impacts des changements climatiques qui exacerbent cette vulnérabilité.
1.2.Le risque induit par les changements climatiques
L’Égypte est vulnérable à plusieurs conséquences du changement climatique, notamment l’augmentation du niveau de la mer, la salinisation des sols, la pénurie d’eau potable et d’irrigation. Quelques impacts du changement climatique ont déjà été observés en Égypte. Les températures en été ont augmenté de 0,31 °C depuis 1960, les précipitations sont diminué de 2,76 mm/mois en moyenne (avec des fortes variations) depuis 1960, et on a pu remarquer une augmentation des inondations et des tempêtes de sable (BZ, 2018).
Dans l’avenir, ces changements sont appelés à s’intensifier selon les modèles climatiques. Le delta du Nil est une des régions les plus à risque face aux changements climatiques car elle réunit plusieurs caractéristiques de vulnérabilité : l’augmentation du niveau de la mer, une pénurie d’eau et des extrêmes plus fréquents comme des vagues de chaleur, des inondations, des fortes précipitations et des tempêtes de sable (UNDP, 2018). Pour les décennies à venir, les modèles prévoient une aggravation de ces phénomènes : une augmentation des températures de 2 °C à 3 °C jusqu’en 2050 est attendue accompagnée d’une diminution des précipitations de 7 % à 9 % et d’une augmentation du niveau de la mer d’un mètre d’ici à 2100. En outre, une plus grande variabilité et plus d’extrêmes météorologiques sont prévus, avec des sécheresses, davantage de tempêtes de sable et d’inondations (BZ, 2018).
L’effet de ces changements sur la sécurité alimentaire est important. Or l’agriculture dépend fortement de l’eau du Nil pour l’irrigation. Il est projeté que la productivité des deux cultures principales en Égypte, maïs et blé, pourrait diminuer de respectivement 19 % et 15 % jusqu’en 2050 (Fahim et al., 2013). La CCNUCC prévoit qu’une superficie de 766,5 km² du delta du Nil (3,1 % de la superficie totale du delta) sera submergée en 2050 (comparé à 256,27 km² avec des mesures d’adaptation), et 2 938 km² (ou 761,4 km² avec adaptation) seront affectés en 2100 (UNFCCC, 2009; Elshinnawy et al., 2017). Dans ce dernier scénario sans mesure d’adaptation, la CCNUCC prévoit donc qu’environ 12 % du delta seront submergés par la montée du niveau de la mer. Avec la combinaison de l’érosion et des inondations d’eau marine, la salinisation progressera également vers l’intérieur du pays. Dans l’ensemble, ce développement mènera à une perte de terres agricoles, de l’infrastructure et des espaces urbains menaçant conséquemment la sécurité alimentaire, la santé, l’économie et les écosystèmes de la région (UNDP, 2018).
L’OCDE note dans un rapport de 2004 que l’Égypte doit s’adapter à sa rareté relative en eau et nomme la croissance démographique, les changements climatiques et les changements dans la gestion de l’eau dans les pays en amont comme facteurs à considérer (Agrawala et al., 2004). Un de ces facteurs géopolitiques préoccupe l’Égypte spécifiquement : le barrage de la Renaissance construit par l’Éthiopie.
1.3. Un enjeu non climatique de sécurité en eau: le barrage de la Renaissance
À côté des défis liés aux changements climatiques, un projet récent cause des tensions majeures dans la région : la construction par l’Éthiopie du barrage de la Renaissance, le plus grand barrage hydro-électrique de l’Afrique. Ce barrage se trouve sur le Nil Bleu, 20 km en amont de la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan. Selon les déclarations éthiopiennes, sa capacité maximale de rétention d’eau est de 74 Mm3 et son réservoir devrait couvrir une superficie de 1 874 km² une fois rempli (Elsanabary et Ahmed, 2019). Le GERD a été achevé en juillet 2020 et depuis l’Éthiopie a commencé à remplir son réservoir (Abdelhadi, 2020). L’Éthiopie a construit le barrage pour la production d’énergie et non pas pour la consommation de l’eau retenue, visant à contribuer à l’auto-suffisance en énergie de l’Éthiopie. Cependant, les pays en aval, le Soudan et l’Égypte, s’inquiètent de la réduction du débit du fleuve que ce remplissage induirait, pour une ressource fondamentale pour leur économie (Siddig et al., 2020). Plusieurs analystes se sont penchés sur le calcul des risques associés à la construction du barrage pour l’Égypte et le Soudan et leurs résultats soulignent que surtout la première phase pendant laquelle l’Éthiopie remplit le barrage pourrait mener à des conflits d’intérêts entre les pays.
Selon une proposition de l’Éthiopie, le remplissage du réservoir sera étalé sur une période de 5 à 6 années (Elsanabary et Ahmed, 2019). C’est spécifiquement pendant cette période que les États en aval, le Soudan et l’Égypte, craignent une pénurie d’eau, du fait de la réduction du débit induite par le remplissage. Dalia Gouda prévient des conséquences inégalement réparties dans la population avec un risque d’inégalités accrues dans la première période de l’activité du barrage :
Une réduction du volume de l’eau – pendant le remplissage du GERD – est attendue d’affecter sérieusement le secteur agricole, d’intensifier la pénurie alimentaire, et d’affecter la subsistance des pauvres en général et des pauvres ruraux en particulier: les paysans. (Gouda, 2019: 201)
Wheeler et al. montrent dans leur analyse récente que le risque d’une pénurie d’eau en Égypte est relativement faible. Néanmoins, le niveau d’eau du haut barrage d’Assouan, en Égypte, pourrait baisser significativement. Surtout en cas de sécheresse pluriannuelle affectant le débit du Nil bleu, les intérêts de l’Éthiopie (remplir rapidement le réservoir du GERD) et de l’Égypte (bénéficier d’assez d’eau) pourraient s’opposer. Dans le contexte climatique variable de la région, il ne s’agit pas de savoir si mais quand une sécheresse pluriannuelle interviendra (Wheeler et al., 2020).
Néanmoins, le GERD pourrait aussi avoir des effets positifs sur la gestion d’eau. Une fois le barrage en fonction, Mulat et al. s’attendent à des flux plus réguliers et constants, ce qui pourrait permettre une optimisation de la quantité d’eau du Nil (Mulat, Semu A. Moges et Ibrahim, 2014). Des inondations et des pénuries d’eau pourraient être évitées avec un réservoir qui permet ainsi de contrôler en amont le débit du Nil, si son développement est correctement planifié et exécuté, promettant aux populations riveraines de l’aval une meilleure qualité de vie (Moges et Gebremichael, 2014).
Un aspect important à souligner est qu’un débit réduit du Nil en Égypte pendant la période de remplissage du réservoir ne sera pas nécessairement lié au GERD, mais peut également être imputable à la variabilité interannuelle caractéristique du fleuve. Néanmoins, cela pourrait mener à la perception, au sein de la population égyptienne, que le barrage éthiopien serait responsable de leur stress hydrique. Parallèlement à l’impact réel du GERD, son influence sur les perceptions et les discours, dans un contexte de relations tendues entre Égypte et Éthiopie, devrait être considéré (Wheeler et al., 2020).
À ce jour, le conflit entre l’Éthiopie et l’Égypte au sujet de la gouvernance des eaux du Nil n’est pas encore résolu. Une entente entre l’Égypte et le Soudan de 1959 prévoit une utilisation complète des eaux du Nil par les deux États. L’Éthiopie ne reconnaît cependant pas cet accord dont elle n’est pas signataire, ne s’estimant pas liée par cet accord bilatéral qu’elle n’a pas négocié (Wheeler et al., 2020). En même temps, l’Égypte bloque l’Accord sur le Cadre général de coopération du bassin du Nil depuis 2009 qui prévoit une utilisation équitable des eaux du Nile (Lasserre, 2011). Depuis 2011, l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan mènent des négociations sur le remplissage du GERD avec plusieurs partis de médiateurs impliqués, notamment les États-Unis et la Banque mondiale dont le projet d’accord a été refusé en février 2020 par l’Éthiopie après des reproches de partialité envers les médiateurs américains (Pemunta et al., 2021). Malgré l’implication de l’Union Africaine comme médiateur dans le processus, les négociations actuelles n’ont pas abouti à un accord à ce jour.
L’Égypte se voit donc confrontée à deux grands enjeux de sécurité en relation avec sa politique de l’eau : d’un côté, l’augmentation du niveau de la mer provoquée par les changements climatiques pourrait provoquer des inondations de terres arables et une salinisation des eaux dans le delta. Ils mèneront également à des extrêmes de chaleur qui pourraient faire augmenter la demande en eau. De l’autre côté, un phénomène non-climatique menace également l’approvisionnement en eau de l’Égypte à court terme : le barrage du GERD pourrait réduire significativement le débit du Nil, surtout pendant la période de remplissage. L’impact est difficile à prédire à cause de la variabilité climatique de la région, mais la coïncidence d’une sécheresse pluriannuelle et d’un débit du Nil réduit dû au GERD pourrait affecter les pays en aval, et notamment l’Égypte.
Quelles préoccupations guident la géopolitique de l’eau de l’Égypte ?
Après avoir présenté la situation, cette section sera dédiée à une analyse de la politique de l’eau de l’Égypte en réponse à ces deux grands phénomènes. Comment est-ce que les deux risques sont priorisés ? Bien que l’Égypte reconnaisse les deux défis concernant sa sécurité en eau, le gouvernement ne consacre pas le même niveau d’attention aux deux phénomènes et ne respecte pas leur nature interrelié dans son approche de gouvernance.
Au niveau des changements climatiques, l’Égypte a reconnu les dangers imminents pour le pays. Le gouvernement a signé la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCCC) en 1994 et l’accord de Paris en 2015. Il a défini ses contributions nationales dans les domaines de l’atténuation et de l’adaptation dans trois communications nationales à la CCNUCC (EEAA, 1999, 2010, 2016) avec une quatrième communication prévue pour 2023. Dans un rapport présenté à la CCNUCC en 2015, l’Égypte soulignait la remise en cause de la sécurité en eau comme risque principal des changements climatiques pour le pays, évoquant des problèmes comme un manque d’eau pour l’irrigation et donc une diminution de la productivité agricole (Arab Republic of Egypt, 2015). L’augmentation du niveau de la mer est également reconnue comme facteur de risque, menant à une salinisation de l’eau dans le delta du Nil et présentant un risque direct à l’infrastructure côtière, y compris de grandes villes comme Alexandrie et Port Saïd, et des centrales électriques (Arab Republic of Egypt, 2010, 2015). Le gouvernement souligne aussi l’impact négatif qu’une diminution des pluies dans certaines régions pourrait avoir sur la production de l’énergie dans des centrales hydroélectriques. Dans sa troisième contribution nationale à la CCNUCC en 2016, l’Égypte a indiqué à nouveau la pénurie d’eau et l’augmentation du niveau de la mer comme étant les risques principaux des changements climatiques (EEAA, 2016).
Cependant, l’attention du gouvernement quant à la menace sur l’eau douce se concentre sur la construction du GERD, achevé en juillet 2020 par l’Éthiopie. L’Égypte interprète ce projet comme une atteinte majeure à sa sécurité nationale depuis son lancement en 2011. En 2013, le président Morsi n’excluait pas une action militaire, énonçant que « toutes les options sont sur la table » si l’Éthiopie continuait à construire le GERD (Pemunta et al., 2021). Bien que l’Égypte n’ait pas eu recours à la force militaire malgré la poursuite des travaux, le gouvernement d’Al-Sissi a continué à présenter le GERD comme une crise existentielle pour le pays et le qualifiait de menace à la sécurité et le paix de la région (Arab Republic of Egypt, 2020). Lors de la 74e réunion de l’Assemblée générale de l’ONU, Al-Sissi soulignait que l’eau du Nil serait une question conditionnant la « vie et l’existence » (Arab Republic of Egypt, 2019) de l’Égypte avant de demander le soutien des autres États pour garantir l’accès des Égyptiens à l’eau. En qualifiant le GERD de « crise de sécurité nationale » (ESIS, 2014), le gouvernement souligne l’importance politique de cet enjeu à ses yeux. Les craintes mises en avant par le maréchal Al-Sissi sont que la réduction du débit du Nil mènera à « assoiffer le citoyen égyptien, détruire les zones agricoles et affecter la production de l’électricité » (ESEI, 2019). Dans une autre intervention, il soulignait que la sécurité en eau, alimentaire et l’existence même de plus de 100 millions d’Égyptiens serait en question (Arab Republic of Egypt, 2020). Depuis, l’Égypte a utilisé plusieurs mécanismes pour exercer de la pression sur l’Éthiopie, incluant un recours auprès du Conseil de sécurité de l’ONU et l’invitation des États-Unis en tant que médiateur pour tenter de résoudre l’impasse dans les négociations entre le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte (ESEI, 2019).
Malgré leur intrication, le GERD et le changement climatique sont rarement traités ensemble dans les communications égyptiennes. Dans une lettre adressée au président du Conseil de sécurité des Nations Unies, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, souligne le danger du barrage pour l’Égypte en rappelant les vulnérabilités de l’Égypte liées à son approvisionnement en eau. Il énumère entre autres la démographie, le climat désertique, la dépendance envers le Nil bleu et l’insuffisance en eau actuelle, mais il ne fait pas le lien avec les conséquences des changements climatiques (Arab Republic of Egypt, 2020). Dans les communications plus récentes sur les changements climatiques, le GERD est parfois mentionné comme facteur potentiellement limitant le débit du Nil (EEAA, 2016; Ministry of Environment, 2018). Néanmoins, on n’observe pas d’inclusion des défis liés aux changements climatiques dans une politique globale de la gestion d’eau.
L’Égypte a ainsi tendance à traiter les deux problématiques séparément. Elle priorise l’attention sur la construction du GERD. Ceci est par exemple visible dans sa communication officielle en ligne. Des onze enjeux listés sur le site d’information du gouvernement, deux sont intitulés « l’Égypte et le GERD » et « l’Égypte et ses enjeux hydriques ». Cependant, aucune des deux publications ne s’intéresse aux changements climatiques, et cette thématique n’est présente nulle part dans les neuf autres enjeux publiés, ou ailleurs sur le site (ESIS, 2021b). Dans un communiqué précisant sa position quant à l’effort international pour réduire l’ampleur des changements climatiques, l’Égypte a également souligné qu’elle voit la responsabilité des actions d’atténuation incomber aux pays développés, vu leur contribution historique à la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Les mesures d’atténuation des pays en voie de développement seraient volontaires et non-contraignants. Dans la même logique, les pays développés devraient financer les mesurer d’adaptation des pays en voie de développement (Arab Republic of Egypt, 2016).
Pendant que les documents remis à la CCNUCC reflètent l’urgence de la situation face aux changements climatiques, ils ne semblent pas indiquer l’existence d’une politique égyptienne plus vaste à cet égard. Abutaleb et al. notent que malgré la création de quelques organismes comme le comité de gestion intégrée de la zone côtière (Committee for Integrated Coastal Zone Management), les mesures d’adaptation aux changements climatiques de l’Égypte comportent des défaillances importantes. Celles-ci incluent l’absence d’un plan multisectoriel d’adaptation, un manque de méthodologie pour la mise en œuvre et un composant inexistant de gestion de la performance. Cependant, tous les aspects liés à la sécurité en eau – la croissance démographique, le GERD et les effets des changements climatiques comme la salinisation due à l’augmentation du niveau de la mer et la plus haute fréquence des événements extrêmes et des vagues de chaleur – doivent être prises en compte pour trouver des stratégies d’adaptation. Un premier pas serait de mener des études qui incorporent les deux aspects. À cette date, la littérature scientifique s’intéresse seulement soit aux changements climatiques soit à la construction du GERD et ne propose pas d’analyse intégrant les impacts des deux phénomènes ensemble dans un seul modèle. Il serait toutefois important de développer une analyse des impacts conjoints de ces deux phénomènes pour permettre de s’adapter aux défis qui attendent l’Égypte dans les prochaines décennies. Cette approche devrait également inclure l’ensemble des pays du bassin versant du Nil.
L’accent du gouvernement égyptien est un choix politique : plutôt que de faire face aux défis intérieurs du pays, Al-Sissi construit l’image du GERD comme l’obstacle principal à la sécurité en eau du pays. Les scénarios montrent pourtant que des effets néfastes ne sont pas certains, et qu’un débit plus régulier du Nil tout comme une production hydroélectrique importante pourraient même servir à l’Égypte. Alors qu’il est assurément important de trouver un accord qui précise les modalités de gestion du réservoir en cas de sécheresse pluriannuelle, le gouvernement devrait consacrer davantage d’énergie à des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques, lesquels présentent un défi d’une ampleur au moins aussi grande pour l’Égypte.
Conclusion
L’Égypte est un pays souffrant déjà aujourd’hui d’une pénurie relative en eau qui est exacerbée par des pratiques inefficaces d’irrigation du secteur agricole. Dans le contexte d’une population grandissante, elle fait face à deux changements qui affectent sa sécurité en eau et qu’elle vit avec angoisse : la construction du GERD et les changements climatiques. En revanche, dans sa politique actuelle et dans ses discours, l’Égypte se concentre surtout sur les effets que le GERD pourrait avoir sur son approvisionnement en eau. Bien que cette préoccupation soit compréhensible vu que le Nil représente la seule source d’eau du pays, elle occulte deux éléments importants. Premièrement, le GERD pourrait potentiellement aussi avoir des effets positifs sur la gestion de l’eau du Nil en garantissant un débit plus équilibré. Selon les analyses menées, le risque perçu d’une grave pénurie d’eau réfère surtout à une possible sécheresse pluriannuelle intervenant pendant dans la première phase du remplissage du réservoir du GERD, mais guère au-delà. Deuxièmement, les changements climatiques posent un défi au moins aussi important pour l’Égypte. Toutefois, les initiatives gouvernementales à cet égard demeurent très limitées malgré une parfaite connaissance des risques pour le pays à travers les rapports que l’Égypte a communiqués à la CCNUCC. Étant un des pays les plus vulnérables aux changements climatiques, l’Égypte devrait appréhender conjointement ces deux défis liés à l’approvisionnement en eau, plutôt que de les analyser de manière séparée. Alors qu’un accord qui règle une politique hydrique en cas de sécheresse pluriannuelle entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte est certes important, le gouvernement ne doit pas négliger de mettre sur pied des stratégies d’atténuation et d’adaptation aux changements climatiques.
Si l’Égypte compte faire face aux défis liés à son approvisionnement en eau, elle devra adopter une vision holistique du problème. Cela implique une analyse des différents facteurs menant au stress hydrique du pays – les vulnérabilités préexistantes, les pratiques d’irrigation, l’impact des changements climatiques et la construction du grand barrage éthiopien de la Renaissance – et l’adaptation des politiques à l’ensemble de ces enjeux. Un premier pas important dans cette direction pourrait être un programme de recherche qui prend en compte les défis climatiques et non-climatiques, car les études analysant les effets du GERD sur l’Égypte ne prennent guère en compte l’effet des changements climatiques sur la région.
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Albagli, C. (2020), Les routes de la soie ne mènent pas où l’on croit…
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Contrairement à la mondialisation dominée et régulée par les États-Unis, la Chine ne déploie pas son emprise sur les bases d’une puissance établie, mais elle fait de son déploiement international, les assises de son émergence politique. Elle s’efforce d’ajuster sa stratégie au gré des résultats ou des circonstances pour en faire le sentier inédit de sa réussite. L’ouvrage se propose de présenter les logiques annonciatrices de cette sino-mondialisation et leurs déclinaisons dans les différentes régions où se déploie le programme des nouvelles routes de la soie.
La promotion de la nouvelle grande stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie a débuté en 2013 lorsque le président chinois Xi Jinping a présenté le projet « One Belt, One Road » dans le but clair d’augmenter les interconnexions des infrastructures (chemins de fer, routes, ports, gazoducs, oléoducs, etc.) et les échanges entre la République populaire d’une part, et le reste du continent eurasien et l’Afrique d’autre part. L’OBOR, désormais rebaptisée Belt and Road Initiative (BRI) en anglais (en chinois, on continue d’employer l’expression yi dai yi lu 一 带 一 路), constitue désormais le pilier de la politique étrangère chinoise, sur la base duquel le gouvernement chinois entendrait bâtir un futur ordre mondial qui aurait son pôle de référence en République populaire de Chine. Un réseau de transport mondial se transforme en un réseau de coopération entre la Chine et les pays concernés. Le plus grand programme d’investissement dans les infrastructures d’après-guerre a fait l’objet de jugements controversés; ceux-ci vont du « pivot des relations contemporaines », moteur d’une nouvelle mondialisation, de solution chinoise aux problèmes mondiaux, de plan Marshall chinois, voire d’« erreur politico-financière », un plan fort prétentieux et voué à l’échec. Bref, la grande stratégie géopolitique chinoise ne laisse plus indifférent, parce qu’elle bouscule les certitudes, et sollicite l’adhésion des États du monde, au détriment peut-être des anciens ordres de relations.
Inévitablement, explique Claude Albagli, l’ampleur, la complexité et la singularité de ce projet ont favorisé la polémique. Traités de libre-échange, programmes d’investissement ou de prêts massifs, plateforme de coopération ou encore organisations multilatérales sont mobilisés dans le cadre d’une stratégie flexible et qui semble séduire nombre de pays déçus, à tort ou à raison, des approches occidentales. La désorientation vient précisément du fait que pour la première fois, la BRI semble mettre fin à la vision hégémonique occidentale depuis la fin de la guerre froide. Avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la Chine esquisse de manière ambitieuse une nouvelle stratégie mondiale dans le but de remodeler l’ordre politique et économique mondial. Grâce à la BRI, la Chine se projette dans le monde en offrant aux pays en développement une alternative à ce modèle occidental. Les enjeux sont très importants et comme le déclare Claude Albagli, « pour la première fois depuis un demi-millénaire, une nouvelle dynamique planétaire n’est pas portée par un pays occidental ». Le but n’étant pas « de prédire mais d’inventorier », ce livre consiste essentiellement à discerner les effets de cette stratégie chinoise et à identifier les éléments clés de sa réalisation sans vouloir être ni un exercice de spéculation ni de prédiction des résultats de ce projet encore en phase de mise en œuvre.
Le livre est structuré en deux grandes sections. La première, « Les fondements d’une cohérence », analyse la dynamique et les processus qui ont abouti à la BRI. Elle replace le contexte des contacts entre la Chine et les Occidentaux, puis présente l’histoire économique et politique récente de la Chine.
Dans la seconde partie, « Les enjeux d’une stratégie », l’analyse se déplace vers les outils, les réseaux et l’impact de la stratégie chinoise. Parmi les outils figurent les leviers financiers, le commerce extérieur chinois en croissance rapide qui a permis d’accumuler des excédents commerciaux faramineux, et les investissements étrangers en Chine qui ont présidé au décollage du pays et au transferts de technologie et de savoir-faire. Les banques sont également un outil majeur, les banques d’affaires chinoises, malgré leur endettement, constituant un important levier financier pour orienter des politique économiques, outil privilégié par la Chine car mieux contrôlé politiquement que les banques institutionnelles internationales comme la Banque mondiale ou la Banque asiatique de Développement. Et la Chine a également abondamment utilisé les leviers institutionnels, forums, organisations de dialogue, pour promouvoir sa position et un discours de plus en plus séduisant auprès de nombreux pays au fur et à mesure de son enrichissement et de son approche de la coopération ne liant pas affaires et orthodoxie politique.
La toile de relations particulières que tisse la Chine est analysée au prisme de trois cercles concentriques. Le premier est celui de l’Asie proche et implique de nombreux pays de la région comme le Vietnam, le Laos; la Birmanie ; l’Asie centrale. Les gazoducs d’Asie centrale entreront dans le pays par le couloir pakistanais, mais aussi par l’axe sibérien du grand voisin russe. Le 2 cercle comprend la Russie et la Méditerranée, le 3e comprend l’Afrique, l’Amérique latine et la route polaire.
L’impact de la stratégie se définit comme « une palette d’adhésions avec des nuances » compte tenu des réponses multiples à sa mise en œuvre, parfois des oppositions, et des différences multiples des pays concernés. Selon Claude Albagli, la question fondamentale est de savoir si la Chine sera en mesure de transformer la BRI en un projet multilatéral réellement bénéfique à tous, ou si le projet sera détourné aux pures fins du bénéfice de la Chine. Dans ce contexte, l’Europe est présentée comme la plus exposée aux conséquences de la Route de la Soie pour son identité et ses relations avec le monde; de par son histoire, son absence contemporaine de volonté de domination territoriale et sa diversité. Cependant, une vision commune entre la Chine et l’Europe est nécessaire pour que les principaux acteurs concernés, publics et privés, puissent utiliser le même langage et une approche ambitieuse et pragmatique à la fois.
Le livre, de propos parfois général, n’est pas sans approximations. On pourra d’emblée regretter par exemple la qualité limitée de plusieurs cartes. Relevons également la fameuse représentation du « collier de perles », concept destiné à décrire la multiplication des projets portuaires chinois sur le pourtour de l’océan Indien, est en fait une représentation indienne reprise par les États-Unis, mais dont la réalité demeure contestée, à tout le moins objet de débats. En mer de Chine du Sud, le havre de Woody, sur une île des Paracels, est une base purement militaire, sans vocation commerciale, et ne peut être comparé à d’autres ports dont on débat de la dualité des usages civils et militaires. Il n’est pas prouvé que le port de Gwadar ait des finalités militaires à ce jour ; la base chinoise de Djibouti est purement terrestre pour le moment et n’a pas de lien avec le port, on ne peut donc pas non plus considérer Gwadar ni Djibouti comme des extensions du réseau de ports offrant des points d’appuis navals à la Chine. Au sujet de la route polaire, l’analyse de l’intérêt commercial de cet itinéraire est un peu sommaire compte tenu de l’état de la littérature sur le sujet, qui pourtant souligne bien la faiblesse de l’intérêt commercial du transit par cet itinéraire. L’auteur confond de plus trafic de transit et trafic total comprenant le cabotage et le trafic de destination. Mais ce sont là des détails. L’ouvrage comprend par ailleurs de nombreux éléments sur les façons dont les projets de la BRI se déclinent selon les régions, même si ces nombreux éléments, comme autant de touches d’un tableau impressionniste, n’aient pas été l’objet d’une synthèse exprimant leur genèse souvent non chinoise, et la façon dont la Chine a habilement repris lesdits projets pour les mettre à sa main.
Malgré ses défauts, le livre de Claude Albagli constitue une contribution intéressante à la compréhension des nouvelles trajectoires du développement mondial mais aussi la composition de nouvelles alliances géopolitiques inimaginables il y a quelques années seulement. En organisant une synthèse entre trajectoire historique de la Chine et déploiement récent de la stratégie chinoise, il propose une analyse accessible et relativement complète.