Albagli, C. (2020). Les routes de la soie ne mènent pas où l’on croit…

Albagli, C. (2020), Les routes de la soie ne mènent pas où l’on croit

L’Harmattan, Paris, 276 p.

Contrairement à la mondialisation dominée et régulée par les États-Unis, la Chine ne déploie pas son emprise sur les bases d’une puissance établie, mais elle fait de son déploiement international, les assises de son émergence politique. Elle s’efforce d’ajuster sa stratégie au gré des résultats ou des circonstances pour en faire le sentier inédit de sa réussite. L’ouvrage se propose de présenter les logiques annonciatrices de cette sino-mondialisation et leurs déclinaisons dans les différentes régions où se déploie le programme des nouvelles routes de la soie.

La promotion de la nouvelle grande stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie a débuté en 2013 lorsque le président chinois Xi Jinping a présenté le projet « One Belt, One Road » dans le but clair d’augmenter les interconnexions des infrastructures (chemins de fer, routes, ports, gazoducs, oléoducs, etc.) et les échanges entre la République populaire d’une part, et le reste du continent eurasien et l’Afrique d’autre part. L’OBOR, désormais rebaptisée Belt and Road Initiative (BRI) en anglais (en chinois, on continue d’employer l’expression yi dai yi lu 一 带 一 路), constitue désormais le pilier de la politique étrangère chinoise, sur la base duquel le gouvernement chinois entendrait bâtir un futur ordre mondial qui aurait son pôle de référence en République populaire de Chine. Un réseau de transport mondial se transforme en un réseau de coopération entre la Chine et les pays concernés. Le plus grand programme d’investissement dans les infrastructures d’après-guerre a fait l’objet de jugements controversés; ceux-ci vont du « pivot des relations contemporaines », moteur d’une nouvelle mondialisation, de solution chinoise aux problèmes mondiaux, de plan Marshall chinois, voire d’« erreur politico-financière », un plan fort prétentieux et voué à l’échec. Bref, la grande stratégie géopolitique chinoise ne laisse plus indifférent, parce qu’elle bouscule les certitudes, et sollicite l’adhésion des États du monde, au détriment peut-être des anciens ordres de relations.

Inévitablement, explique Claude Albagli, l’ampleur, la complexité et la singularité de ce projet ont favorisé la polémique. Traités de libre-échange, programmes d’investissement ou de prêts massifs, plateforme de coopération ou encore organisations multilatérales sont mobilisés dans le cadre d’une stratégie flexible et qui semble séduire nombre de pays déçus, à tort ou à raison, des approches occidentales. La désorientation vient précisément du fait que pour la première fois, la BRI semble mettre fin à la vision hégémonique occidentale depuis la fin de la guerre froide. Avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir, la Chine esquisse de manière ambitieuse une nouvelle stratégie mondiale dans le but de remodeler l’ordre politique et économique mondial. Grâce à la BRI, la Chine se projette dans le monde en offrant aux pays en développement une alternative à ce modèle occidental. Les enjeux sont très importants et comme le déclare Claude Albagli, « pour la première fois depuis un demi-millénaire, une nouvelle dynamique planétaire n’est pas portée par un pays occidental ». Le but n’étant pas « de prédire mais d’inventorier », ce livre consiste essentiellement à discerner les effets de cette stratégie chinoise et à identifier les éléments clés de sa réalisation sans vouloir être ni un exercice de spéculation ni de prédiction des résultats de ce projet encore en phase de mise en œuvre.

Le livre est structuré en deux grandes sections. La première, « Les fondements d’une cohérence », analyse la dynamique et les processus qui ont abouti à la BRI. Elle replace le contexte des contacts entre la Chine et les Occidentaux, puis présente l’histoire économique et politique récente de la Chine.

Dans la seconde partie, « Les enjeux d’une stratégie », l’analyse se déplace vers les outils, les réseaux et l’impact de la stratégie chinoise. Parmi les outils figurent les leviers financiers, le commerce extérieur chinois en croissance rapide qui a permis d’accumuler des excédents commerciaux faramineux, et les investissements étrangers en Chine qui ont présidé au décollage du pays et au transferts de technologie et de savoir-faire. Les banques sont également un outil majeur, les banques d’affaires chinoises, malgré leur endettement, constituant un important levier financier pour orienter des politique économiques, outil privilégié par la Chine car mieux contrôlé politiquement que les banques institutionnelles internationales comme la Banque mondiale ou la Banque asiatique de Développement. Et la Chine a également abondamment utilisé les leviers institutionnels, forums, organisations de dialogue, pour promouvoir sa position et un discours de plus en plus séduisant auprès de nombreux pays au fur et à mesure de son enrichissement et de son approche de la coopération ne liant pas affaires et orthodoxie politique.

La toile de relations particulières que tisse la Chine est analysée au prisme de trois cercles concentriques. Le premier est celui de l’Asie proche et implique de nombreux pays de la région comme le Vietnam, le Laos; la Birmanie ; l’Asie centrale. Les gazoducs d’Asie centrale entreront dans le pays par le couloir pakistanais, mais aussi par l’axe sibérien du grand voisin russe. Le 2 cercle comprend la Russie et la Méditerranée, le 3e comprend l’Afrique, l’Amérique latine et la route polaire.

L’impact de la stratégie se définit comme « une palette d’adhésions avec des nuances » compte tenu des réponses multiples à sa mise en œuvre, parfois des oppositions, et des différences multiples des pays concernés. Selon Claude Albagli, la question fondamentale est de savoir si la Chine sera en mesure de transformer la BRI en un projet multilatéral réellement bénéfique à tous, ou si le projet sera détourné aux pures fins du bénéfice de la Chine. Dans ce contexte, l’Europe est présentée comme la plus exposée aux conséquences de la Route de la Soie pour son identité et ses relations avec le monde; de par son histoire, son absence contemporaine de volonté de domination territoriale et sa diversité. Cependant, une vision commune entre la Chine et l’Europe est nécessaire pour que les principaux acteurs concernés, publics et privés, puissent utiliser le même langage et une approche ambitieuse et pragmatique à la fois.

Le livre, de propos parfois général, n’est pas sans approximations. On pourra d’emblée regretter par exemple la qualité limitée de plusieurs cartes. Relevons également la fameuse représentation du « collier de perles », concept destiné à décrire la multiplication des projets portuaires chinois sur le pourtour de l’océan Indien, est en fait une représentation indienne reprise par les États-Unis, mais dont la réalité demeure contestée, à tout le moins objet de débats. En mer de Chine du Sud, le havre de Woody, sur une île des Paracels, est une base purement militaire, sans vocation commerciale, et ne peut être comparé à d’autres ports dont on débat de la dualité des usages civils et militaires.  Il n’est pas prouvé que le port de Gwadar ait des finalités militaires à ce jour ; la base chinoise de Djibouti est purement terrestre pour le moment et n’a pas de lien avec le port, on ne peut donc pas non plus considérer Gwadar ni Djibouti comme des extensions du réseau de ports offrant des points d’appuis navals à la Chine. Au sujet de la route polaire, l’analyse de l’intérêt commercial de cet itinéraire est un peu sommaire compte tenu de l’état de la littérature sur le sujet, qui pourtant souligne bien la faiblesse de l’intérêt commercial du transit par cet itinéraire. L’auteur confond de plus trafic de transit et trafic total comprenant le cabotage et le trafic de destination.  Mais ce sont là des détails. L’ouvrage comprend par ailleurs de nombreux éléments sur les façons dont les projets de la BRI se déclinent selon les régions, même si ces nombreux éléments, comme autant de touches d’un tableau impressionniste, n’aient pas été l’objet d’une synthèse exprimant leur genèse souvent non chinoise, et la façon dont la Chine a habilement repris lesdits projets pour les mettre à sa main.

Malgré ses défauts, le livre de Claude Albagli constitue une contribution intéressante à la compréhension des nouvelles trajectoires du développement mondial mais aussi la composition de nouvelles alliances géopolitiques inimaginables il y a quelques années seulement. En organisant une synthèse entre trajectoire historique de la Chine et déploiement récent de la stratégie chinoise, il propose une analyse accessible et relativement complète.

Frédéric Lasserre

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