L’Atlas des frontières. Murs, migrations, conflits (2e)

atlas front

Delphine Papin et Bruno Tertrais (2021), L’Atlas des frontières. Murs, migrations, conflits (2e).

Paris, Les Arènes.

« Toute frontière, comme le médicament, est remède et poison. Et donc affaire de dosage. » Régis Debray

Brexit, conflits au Moyen-Orient, tensions en Méditerranée orientale, fermeture des frontières suite à la pandémie de Covid-19 : la question des frontières est au cœur de notre actualité, malgré le cliché qui voudrait qu’elles aient été effacées par la mondialisation. Mais, demandent les auteurs, savons-nous vraiment ce qu’est une frontière ? Il y a des frontières que l’on traverse aisément et d’autres qui sont infranchissables : il y a des frontières visibles et d’autres, invisibles; il y a des frontières terrestres et d’autres, maritimes, politiques, culturelles.

Cette 2e édition de l’Atlas des frontières présente un plan similaire à la 1ère ; mais son contenu a été mis à jour, son format adapté, son visuel bonifié.

L’Atlas s’articule autour de cinq parties. La première, « Frontières en héritage », se propose de présenter des tracés anciens qui ont encore des impacts significatifs dans le monde. Songeons ainsi aux frontières du Moyen-Orient issues des accords Sykes-Picot de 1916 ; à l’héritage de la décolonisation, ou de la guerre froide, ou encore à l’histoire déjà complexe des relations entre les États issus des indépendances en Amérique du Sud.

La seconde partie expose la diversité et la complexité des limites maritimes, dans le processus en cours de territorialisation des espaces maritimes par les États côtiers. Les grands domaines maritimes sont présentés, ainsi que des cas intéressants, l’Arctique, le Svalbard, la mer Caspienne au statut particulier depuis août 2018, le golfe arabo-persique, les tensions en Méditerranée orientale, le golfe de Guinée ou la classique mer de Chine du Sud.

La troisième partie est consacrée aux murs et aux migration : accélération du processus de construction de barrières et de murs pour clore les frontières, notamment (mais pas seulement) en réaction à des mouvements migratoires qu’un État veut contrôler ou bloquer. Les auteurs soulignent adéquatement la multiplication de ce mode de gestion de la frontière – fermeture et construction d’une barrière – et la diversité des causes, contrôle de l’immigration, mais aussi lutte contre les trafics, enjeux de sécurité qui masquent souvent des relations très dégradées. Une carte mondiale permet de dépeindre la réalité des flux migratoires mondiaux tandis que plusieurs points de passage majeurs sont étudiés, enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, frontière Mexique – États-Unis notamment. Est évoqué le mur des sables, outil de conquête du Sahara ex-espagnol par le Maroc face à l’opposition armée du Front Polisario et à son désir d’indépendance sahraouie. Le cas de la Cisjordanie est également évoqué, avec la construction d’un mur dit de sécurité, mais en territoire palestinien, et dont la vocation sécuritaire masque mal les finalité connexes d’extension du territoire contrôlés par la colonisation juive israélienne. L’atlas présente également les murs du Cachemire et de Chypre, deux exemples de frontière emmurée reflétant un conflit qui perdure et durcit la limite de contrôle actuel des belligérants.

La quatrième partie expose des frontières particulières, le cas de la base américaine de Guantanamo par exemple, la complexité des enclaves indo-bangladaises de Cooch Behar avant le règlement de 2015, les enclaves belgo-néerlandaises de Baerle, autant d’héritages que les États concernés ont dû gérer car ils se heurtaient au modèle désormais universel de la frontière linéaire et marqueur d’une souveraineté unique sur un territoire. Des bizarreries frontalières répertoriées soulignent les arrangements particuliers que les États ont parfois pu trouver pour régler leurs frontières communes.

La cinquième et dernière partie revient sur des frontières contestées, certaines depuis fort longtemps, d’autres depuis peu. Des cartes instructives illustrent ainsi la déstabilisation des frontières dans la zone sahélienne ou au Proche-Orient; les projets d’échanges de territoires entre Kosovo et Serbie (voir Lasserre, 2019); la nouvelle donne suite à la guerre arméno-azerbaidjanaise de 2020 dans le cadre du conflit pour le Haut-Karabakh ; et la politique d’affirmation turque en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient.

On peut regretter la part belle faite au concept des guerres de civilisation de Samuel Huntington. L’idée est de montrer que des frontières culturelles traversent aussi les espaces des États. Certes, mais le propos, peu critique d’une thèse pourtant très contestée, aurait pu souligner, justement, le caractère très controversé de cette théorie en soulignant par la carte le caractère discutable des « civilisations » identifiées par Huntington : pourquoi le Sahel ne ferait-il pas partie de la civilisation africaine ? Pourquoi le Japon, où le bouddhisme coexiste avec le shinto, ou le Vietnam, lui aussi terre de bouddhisme, ne feraient-ils pas partie de la civilisation bouddhiste ? Les Philippines font-elles partie de la civilisation occidentale, simplement parce qu’elles sont catholiques ?  Si le marqueur religieux est ici discutable, alors l’ancrage de l’Indonésie et de la Malaisie, aux pratiques et aux cultures si différentes de l’islam moyen-oriental, à la civilisation islamique est-il si solide que cela? Pourquoi tracer une illusoire limite du 10e parallèle comme limite entre chrétiens et musulmans en Afrique et en Asie, alors que cette limite ne s’applique que mal en Afrique (voir le cas de l’Éthiopie) et pas du tout en Asie?

De même, on peut se questionner sur la présentation de certaines informations. Ainsi, dans la planche présentant l’héritage des anciennes limites religieuses et culturelles en Europe (36-37), la légende oppose « royaumes de l’Ouest » (une catégorie non culturelle) aux « peuples slaves » pour définir une « frontière culturelle », mais cette approche englobe dans la zone slave les Baltes, les Finnois, les Magyars, les futurs Roumains, les Grecs et les Illyriens/proto-Albanais, pour alimenter le cliché de l’équation Europe de l’Est = peuples slaves. Relever que la limite de l’influence soviétique en 1945 coïncidait avec « l’avance maximale des tribus slaves », de ce point de vue, est-il pertinent ? De même, les auteurs veulent voir une correspondance entre le rideau de fer et la limite de l’orthodoxie, mais pour ce faire on classe la Pologne, les pays baltes, la Hongrie et la Croatie dans la zone orthodoxe, donc au prix d’une distorsion majeure des réalités socio-religieuses de ces territoires. C’est précisément ce genre de raisonnement, les distorsions méthodologiques pour exposer des coïncidences qui ne sont pas des preuves, qui permettent l’avènement de thèses réductrices comme celle de Samuel Huntington sur le prétendu choc des civilisations.

Des approximations subsistent ici et là : ainsi dans la planche sur l’Arctique (52-53), la route maritime du Nord ne passe pas fondamentalement par les eaux territoriales russes, mais par les eaux intérieures russes dans les détroits séparant les archipels de la côte sibérienne. Dans les eaux territoriales, le droit de transit existe toujours, ce statut ne limiterait pas le trafic maritime. En mer de Chine du Sud, cela fait plusieurs années que les Philippines comme le Vietnam ont modifié leurs revendications sur les espaces maritimes, qui ne correspondent plus aux tracés présentés p.66.

Mais, malgré ses défauts, l’ouvrage n’en constitue pas moins un travail riche et éclairant. Il ne constitue pas un ouvrage de réflexion théorique sur l’évolution contemporaine des frontières; il propose plutôt, à travers une cartographie synthétique ou analytique, et la mobilisation de projections originales, de présenter au lecteurs différentes facettes de la réalité des frontières dans le monde contemporain. Ouvrage didactique donc, très à jour (décembre 2020) qui permet d’illustrer et de soutenir des réflexions sur la dynamique de phénomènes frontaliers, les enjeux de pouvoir qu’ils représentent et les choix politiques des États qui sous-tendent la gouvernance de ces frontières. La cartographie, sobre et efficace, alterne entre cartes à grande et petite échelle; et entre cartes simples, voire simplifiées sans verser dans la schématisation du style des chorèmes, et cartes plus élaborées soulignant la complexité de certaines problématiques.  Un ouvrage donc fort intéressant.

Frédéric Lasserre

RG v7 n2, 2021

Références

Lasserre, F. (2019). Le projet d’échange de territoires entre Serbie et Kosovo : une avenue crédible pour la paix? Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 5(3) – octobre : 25-40.

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