Réguler pour exister : la souveraineté numérique européenne comme stratégie géopolitique face à la domination des plateformes

Regards géopolitiques 12(4), 2026

Caroline Colbert

Caroline Colbert est docteure en économie politique internationale de l’Université fédérale de Rio de Janeiro, au sein du Programme d’études en économie politique internationale. Elle est chercheuse associée à l’Institut de Recherche Montesquieu (Université de Bordeaux ; IRM, UR 7434). Elle occupe également les fonctions de cheffe de projets de recherche à l’Université de Bordeaux et d’enseignante invitée dans le Master 2 Law for Innovation.

Résumé
La transformation numérique de l’économie mondiale reconfigure les rapports de puissance internationaux. Le cyberespace s’impose ainsi comme un espace stratégique structuré par la compétition technologique, la maîtrise des données et la domination des grandes plateformes. Dans ce contexte, l’Union européenne mobilise la régulation comme instrument d’action face à ces asymétries. Des dispositifs tels que le RGPD, le DSA et le DMA visent à convertir la capacité normative européenne en levier d’autonomie stratégique. Cette dynamique révèle les ambitions, mais aussi les limites, du projet européen de souveraineté numérique dans l’économie politique du digital.

Mots-clés : Souveraineté numérique ; régulation des plateformes ; Union européenne ; géopolitique du numérique ; autonomie stratégique.

Abstract
The digital transformation of the global economy is reshaping international power relations. Cyberspace has emerged as a strategic domain structured by technological competition, data control and the dominance of major digital platforms. In this context, the European Union increasingly relies on regulation as an instrument of action in response to these asymmetries. Initiatives such as the GDPR, the Digital Services Act and the Digital Markets Act aim to translate European regulatory capacity into a lever of strategic autonomy. This process highlights both the ambitions and the limits of the European project of digital sovereignty within the global political economy of the digital sector.

Keywords : Digital sovereignty; platform regulation; European Union; digital geopolitics; strategic autonomy.

Introduction

La transformation numérique de l’économie mondiale a déplacé une part décisive des rapports de puissance vers les infrastructures informationnelles, les plateformes et les données. Le cyberespace n’est plus un simple support technique de circulation de l’information ; il est devenu un espace politique, économique et stratégique dans lequel se déploient des rivalités comparables à celles observées dans les espaces terrestre, maritime ou aérien (Douzet, 2014 ; Lacoste, 2012). Dès lors, la géopolitique du numérique ne porte pas uniquement sur les usages de la technologie, mais sur le contrôle des architectures techniques, des flux de données, des normes et des standards qui organisent le monde connecté.

Cette évolution transforme aussi la question de la souveraineté. Comme le montre la thèse à l’origine de cet article, la souveraineté numérique émerge du constat selon lequel la dépendance à des infrastructures et à des services extérieurs affecte désormais des secteurs critiques tels que la santé, l’énergie, les télécommunications, l’administration publique et la défense. Lorsque le numérique devient une condition de fonctionnement de l’État, la dépendance technologique cesse d’être un simple enjeu de compétitivité ; elle devient un problème de capacité politique et stratégique. Le débat ne concerne donc pas seulement l’innovation ou la croissance, mais la possibilité, pour les institutions publiques, de conserver un contrôle effectif sur les conditions de reproduction de leur ordre politique dans le cyberespace.

L’Union européenne occupe, dans cette configuration, une position paradoxale. Elle constitue l’un des principaux marchés numériques mondiaux, mais elle ne dispose ni de plateformes dominantes comparables aux GAFAM américains, ni, dans plusieurs segments critiques, d’infrastructures équivalentes à celles des acteurs étatsuniens ou chinois. Cette asymétrie nourrit les débats européens sur la souveraineté numérique et l’autonomie stratégique, notamment depuis les révélations d’Edward Snowden, les controverses sur la 5G, les tensions autour du Cloud Act et l’affirmation de la Chine comme puissance technologique rivale des États-Unis (Danet et Desforges, 2020 ; Timmers, 2019).

Dans ce contexte, une question centrale se pose : dans quelle mesure la régulation des plateformes numériques constitue-t-elle pour l’Union européenne un instrument géopolitique permettant de renforcer sa souveraineté numérique face à la domination des grandes plateformes globales ? Cet article propose d’analyser la régulation numérique européenne comme une stratégie géopolitique à part entière, permettant à l’Union européenne de transformer son pouvoir normatif en ressource de puissance dans l’ordre numérique mondial. L’article défend l’argument suivant : face à une dépendance technologique structurelle vis-à-vis des plateformes et des infrastructures dominantes, l’Union européenne mobilise la régulation comme une stratégie géopolitique visant à convertir son pouvoir normatif en ressource de puissance dans l’ordre numérique mondial.

Pour étayer cette démonstration, l’article mobilise les apports de Susan Strange sur le pouvoir structurel, de Robert Cox et d’Antonio Gramsci sur l’hégémonie, de Joseph Nye sur l’attractivité du pouvoir, de Frédérick Douzet sur la géopolitique du cyberespace, ainsi que les analyses de Danet et Desforges sur la souveraineté numérique européenne, de Zuboff sur le capitalisme de surveillance et de Bradford sur le « Brussels Effect ». Il s’agit de montrer que l’Europe tente de faire exister une forme de puissance propre, fondée sur la norme, dans un espace dominé par d’autres puissances sur le plan technologique.

L’article se déploie en quatre temps. La première section revient sur les fondements historiques, économiques et structurels de la domination américaine dans le cyberespace. La deuxième analyse la dépendance numérique européenne et la politisation progressive de la souveraineté numérique. La troisième étudie la régulation européenne comme stratégie géopolitique de puissance, à partir du RGPD, du DSA et du DMA. La quatrième, enfin, discute les limites de cette stratégie normative à la lumière des asymétries persistantes en matière d’infrastructures, de cloud computing, de capacités industrielles et de rivalité technologique avec les États-Unis et la Chine.

  1. La domination américaine dans le cyberespace : puissance structurelle et hégémonie numérique

La domination américaine dans le cyberespace ne relève ni d’un accident historique ni d’une supériorité strictement marchande. Elle doit être comprise comme le produit d’une articulation de longue durée entre puissance publique, innovation technologique, capacités industrielles et projection internationale. L’Internet contemporain porte encore la marque de son ancrage américain, depuis les premiers programmes de recherche militaires jusqu’à l’institutionnalisation des principales couches de l’économie numérique. Les États-Unis se sont imposés dans les dimensions matérielle, technologique, économique, juridique, politique et militaire de l’espace numérique. Cette position se traduit notamment par la domination des grandes plateformes globales telles que Google, Amazon, Meta ou Microsoft, par le contrôle d’infrastructures clés du cloud computing et par le rôle central des entreprises américaines dans les standards technologiques et l’économie mondiale des données. Ce qui crée un contraste marqué avec la situation des Européens, demeurés fortement dépendants de l’extérieur (Danet et Desforges, 2020).

Cette configuration peut être éclairée par Susan Strange, pour qui la puissance la plus durable ne réside pas seulement dans la capacité de coercition, mais dans le pouvoir de structurer les cadres au sein desquels les autres acteurs doivent agir (Strange, 1996). Dans l’économie numérique, les États-Unis ont précisément occupé cette position structurante. Le développement des standards techniques, la localisation des centres d’innovation, la maîtrise des investissements en recherche et développement, ainsi que l’émergence des grandes plateformes ont permis aux acteurs américains d’organiser les conditions générales de fonctionnement du cyberespace. Les autres acteurs n’entrent pas dans un espace neutre ; ils pénètrent un environnement déjà configuré selon des logiques institutionnelles, technologiques et économiques marquées par la centralité américaine.

L’approche néo-gramscienne de Robert Cox permet d’aller plus loin encore en montrant que l’hégémonie repose sur l’articulation entre capacités matérielles, institutions et idées dominantes (Cox, 1987). Dans le cas américain, les plateformes numériques ne constituent pas seulement des acteurs économiques ; elles s’inscrivent dans un bloc plus large, articulant pouvoir public, capital technologique, universités, dispositifs juridiques et imaginaire de l’innovation. Cette articulation produit une hégémonie dans laquelle les entreprises privées deviennent à la fois bénéficiaires et vecteurs d’une organisation du monde numérique conforme aux intérêts américains. L’hégémonie numérique ne signifie donc pas seulement qu’un acteur domine ; elle signifie que ses priorités deviennent la matrice implicite de l’ordre numérique lui-même.

La contribution de Gramsci est précieuse pour saisir le caractère non exclusivement coercitif de cette domination. L’hégémonie se construit aussi par la production de consentement, par la diffusion d’un modèle présenté comme naturel, efficace et désirable (Gramsci, 1996). Les grandes plateformes américaines ont imposé leurs services non seulement grâce à leur puissance financière, mais aussi parce qu’elles ont réussi à se présenter comme les vecteurs les plus évidents de la modernité numérique. L’intermédiation algorithmique, la gratuité apparente des services, la fluidité des interfaces et la promesse d’un accès généralisé à l’information ont contribué à banaliser une dépendance profonde. L’hégémonie américaine dans le cyberespace repose ainsi sur une combinaison de domination matérielle et de naturalisation culturelle de ses instruments numériques.

Joseph Nye permet, pour sa part, d’éclairer la dimension d’attraction de cette puissance. Le soft power ne suffit pas à expliquer la domination américaine, mais il aide à comprendre comment l’écosystème numérique américain a acquis une légitimité mondiale en diffusant un imaginaire de liberté, d’innovation et de connectivité (Nye, 2011). Cette attractivité a été d’autant plus efficace qu’elle s’est combinée à une position de commandement sur les infrastructures techniques. Autrement dit, les États-Unis n’ont pas seulement rendu leur modèle séduisant ; ils l’ont rendu difficilement contournable. L’attraction vient alors renforcer le pouvoir structurel plutôt que s’y substituer. Dans le cyberespace, soft power, pouvoir structurel et puissance économique s’agrègent au lieu de se concurrencer.

L’économie politique des plateformes illustre concrètement cette configuration. Comme l’analyse Zuboff, le capitalisme de surveillance repose sur l’extraction massive de données comportementales, leur traitement algorithmique et leur conversion en produits prédictifs commercialisables (Zuboff, 2019). Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft ne dominent pas seulement des marchés ; ils organisent des écosystèmes informationnels entiers. Sa thèse souligne à juste titre que la collecte de données personnelles constitue le cœur du modèle économique de nombreuses plateformes et qu’elle permet de générer un pouvoir inédit sur les comportements, les préférences et, plus largement, sur la structuration de la vie sociale. Le pouvoir économique des GAFAM [1]est donc indissociable d’un pouvoir informationnel qui dépasse la simple logique de marché.

Cette domination prend également une dimension géopolitique par les controverses qu’elle suscite autour de la surveillance et de l’extraterritorialité. L’affaire Snowden a révélé que l’écosystème numérique américain pouvait servir d’appui à des opérations de collecte d’informations à l’échelle mondiale. De même, le Cloud Act a renforcé les inquiétudes européennes quant à l’accès potentiel des autorités américaines à des données stockées par des fournisseurs relevant de la juridiction des États-Unis, même lorsqu’elles concernent des utilisateurs étrangers. Ainsi, la domination américaine dans le cyberespace ne se limite pas à un avantage concurrentiel ; elle peut se convertir en levier de renseignement, de contrainte juridique et de projection stratégique. La frontière entre puissance privée et puissance publique y devient particulièrement poreuse.

Enfin, cette hégémonie doit être replacée dans une rivalité plus large avec la Chine. Si les États-Unis dominent encore les principales couches de l’économie numérique mondiale, ils ne sont plus seuls à revendiquer une position centrale. La montée en puissance de la Chine dans la 5G, l’intelligence artificielle, le commerce électronique et certaines infrastructures numériques montre que le cyberespace est désormais structuré par une rivalité de grande puissance. Cette évolution modifie le cadre dans lequel agit l’Europe : la souveraineté numérique européenne ne se construit pas seulement contre une dépendance au modèle américain, mais dans un environnement où s’affirme également une alternative chinoise, fondée sur d’autres rapports entre État, données et contrôle technologique.

2. La dépendance numérique européenne : vulnérabilité structurelle et politisation de la souveraineté

L’Union européenne se trouve dans une position singulière. Puissance économique majeure, elle demeure pourtant une puissance numérique incomplète. Cette contradiction ne se résume pas à l’absence de plateformes comparables aux GAFAM ; elle concerne plus largement la dépendance aux infrastructures, aux services cloud, aux capacités de calcul, aux systèmes d’exploitation, aux plateformes d’intermédiation et aux architectures de traitement des données majoritairement contrôlés par des acteurs extérieurs. La dépendance européenne ne doit donc pas être comprise comme un simple retard technologique. Elle constitue une vulnérabilité structurelle dans un environnement où la capacité à maîtriser les chaînes de valeurs numériques conditionne une part croissante de la souveraineté économique et politique.

Cette vulnérabilité a longtemps été sous-estimée parce que le numérique a d’abord été pensé en Europe à travers les catégories du marché intérieur, de la concurrence et de l’innovation. Or, comme le montrent Danet et Desforges, la souveraineté numérique devient visible lorsque les dépendances techniques cessent d’apparaître comme neutres et se révèlent comme des dépendances stratégiques (Danet et Desforges, 2020). La question centrale n’est pas seulement de savoir si les Européens consomment des services non européens ; elle est de savoir si l’organisation de leurs flux de données, de leurs communications et d’une partie de leurs infrastructures critiques dépend de logiques de puissance qu’ils ne contrôlent pas.

Les révélations d’Edward Snowden en 2013 constituent, dans cette perspective, un moment charnière. Elles ont montré que les plateformes, réseaux et infrastructures liés à l’écosystème numérique américain pouvaient être mobilisés dans des logiques de surveillance systémique. Pour l’Europe, cet épisode a joué le rôle d’un révélateur géopolitique. Il a démontré que la dépendance aux technologies et entreprises américaines n’était pas seulement commerciale ; elle exposait également les données des citoyens, des entreprises et des institutions publiques à des formes d’accès extraterritorial et de captation stratégique. Comme le suggère Douzet, le cyberespace est inséparable des rivalités de puissance, et l’affaire Snowden a précisément rendu tangible cette dimension pour les acteurs européens (Douzet, 2014).

La dépendance européenne s’est également exprimée dans les débats sur le cloud computing. Dès l’après-crise de 2008, la France a repensé plusieurs questions liées à la souveraineté, notamment à travers le prisme de la dépendance financière et technologique aux États-Unis. Le projet Andromède, souvent évoqué comme tentative de « cloud souverain », visait à répondre à cette préoccupation. Son échec, analysé par Bômont et Cattaruzza, montre cependant les difficultés de la stratégie européenne et française : mauvaise compréhension de l’environnement industriel, fragmentation des acteurs, inadéquation entre ambition politique et modèle économique, insuffisante prise en compte du contexte social et concurrentiel (Bômont et Cattaruzza, 2020). L’enjeu n’est donc pas seulement de proclamer la souveraineté numérique ; il est de disposer des conditions industrielles permettant de la matérialiser.

La notion même de souveraineté numérique a connu en Europe, et particulièrement en France, une trajectoire politique spécifique. Bellanger a contribué à sa diffusion dans le débat public en la définissant comme la capacité de contrôler le présent et l’avenir façonnés par les réseaux et les technologies numériques (Bellanger, 2012). Toutefois, ce concept demeure pluriel et parfois ambivalent. Il peut renvoyer à la protection des données, à l’autonomie industrielle, à l’encadrement des plateformes, à la sécurité des infrastructures ou encore à la capacité d’influence normative. Cette plasticité explique à la fois sa force politique et ses difficultés analytiques. Elle rend possible une coalition d’acteurs, mais complique la définition d’une stratégie cohérente à l’échelle européenne (Bômont et Cattaruzza, 2020).

C’est pourquoi l’expression d’« autonomie stratégique » s’est progressivement imposée dans les documents européens, souvent comme formulation plus acceptable politiquement que celle de souveraineté numérique. Timmers propose une articulation particulièrement éclairante : la souveraineté constitue l’objectif, l’autonomie stratégique en est le moyen (Timmers, 2019). Cette distinction a le mérite de replacer le débat sur un terrain opératoire. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer un principe de contrôle, mais de construire des capacités (industrielles, technologiques, juridiques, institutionnelles) permettant aux acteurs européens de décider et d’agir dans le domaine numérique sans dépendance excessive à l’égard de puissances extérieures.

Cette interrogation est d’autant plus importante que les intérêts au sein de l’Europe ne sont pas uniformes. Les pays les plus exposés à la dépendance sécuritaire vis-à-vis de l’OTAN et des États-Unis ne hiérarchisent pas toujours les enjeux de la même façon que la France ou l’Allemagne. Certains États membres perçoivent encore le lien transatlantique comme une garantie sécuritaire plus que comme un problème immédiat, tandis que Paris ou Berlin insistent davantage sur la nécessité de réduire les dépendances dans le numérique et l’industrie. L’autonomie stratégique européenne se construit donc dans un champ traversé par des priorités divergentes. Cette hétérogénéité complique la formulation d’une réponse unifiée, y compris sur le terrain numérique.

Enfin, la dépendance européenne doit être replacée dans la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. Les débats sur Huawei, la 5G et la « route de la soie numérique » ont montré que l’Europe ne pouvait plus penser ses choix technologiques en dehors d’un contexte de compétition géopolitique globale. D’un côté, les États-Unis cherchent à préserver leur suprématie numérique. De l’autre, la Chine avance une stratégie fondée sur l’intégration entre capacité industrielle, soutien étatique et projection internationale des infrastructures. L’Europe se trouve ainsi entre deux modèles de puissance numérique, l’un dominé par les plateformes privées américaines, l’autre par la montée d’un capitalisme d’État technologique chinois. C’est ce positionnement intermédiaire qui rend la question de la souveraineté numérique à la fois urgente et structurellement difficile.

3. La régulation européenne comme stratégie géopolitique de puissance

Face à cette dépendance, l’Union européenne a progressivement investi le terrain de la régulation comme principal levier d’action. Cette stratégie procède d’un constat implicite : faute de dominer les plateformes, l’Europe peut tenter de dominer les règles du jeu. La régulation n’est donc pas seulement un instrument de correction des défaillances du marché ; elle devient une forme de politique de puissance dans un environnement où la hiérarchie technologique lui est défavorable. Les régulations européennes doivent ainsi être comprises comme des réponses stratégiques visant à contrebalancer la puissance américaine dans le cyberespace.

Le RGPD constitue le moment emblématique de cette conversion de la norme en ressource géopolitique. Certes, le règlement répond à une exigence de protection des données personnelles et de garantie des droits des citoyens. Mais sa portée dépasse largement cette fonction. En imposant des obligations à tout acteur opérant sur le marché européen, quelle que soit sa localisation, l’Union affirme une compétence normative dont la portée déborde le territoire au sens classique. La donnée devient ici l’objet d’un gouvernement transnational par la norme européenne. C’est en ce sens que le RGPD doit être lu comme instrument de souveraineté : il ne protège pas seulement les individus, il réinscrit la circulation des données dans un cadre de juridiction et d’autorité politiques européennes.

Anu Bradford a conceptualisé cette dynamique sous le terme de « Brussels Effect », en montrant que le poids économique du marché européen peut conduire les entreprises globales à adopter les normes de l’Union à l’échelle internationale, faute de pouvoir opérer autrement (Bradford, 2020). Dans le domaine numérique, cet effet est particulièrement visible, car la taille du marché européen rend coûteuse toute stratégie de différenciation réglementaire pour les grandes entreprises. L’Europe transforme ainsi sa centralité commerciale en capacité de projection normative. Toutefois, le « Brussels Effect » ne doit pas être surestimé : il indique une capacité d’influence, non une souveraineté réalisée. La diffusion de la norme européenne ne supprime ni la domination des infrastructures américaines ni la dépendance technique européenne. Cette dynamique de diffusion normative peut être observée à l’échelle mondiale, comme l’illustre la Figure 1.

Figure 1 – Diffusion mondiale de la régulation numérique européenne

Source : auteur, d’après Bradford (2020), Farrell & Newman (2019), Commission européenne.

Cette diffusion normative illustre le phénomène du Brussels Effect, par lequel les normes européennes tendent à structurer les régulations numériques bien au-delà du territoire de l’Union européenne (Bradford, 2020).

Le DSA et le DMA prolongent cette logique en ciblant plus directement le pouvoir des plateformes. Le DSA renforce les obligations de diligence, de transparence et de gestion des risques pour les très grandes plateformes, en particulier sur les contenus illicites, la désinformation, les mécanismes de recommandation et l’opacité algorithmique. Le DMA, quant à lui, vise les « gatekeepers », c’est-à-dire les plateformes dont la position leur permet d’organiser un accès asymétrique au marché numérique. Ces deux textes manifestent une évolution importante : l’Union ne se contente plus de protéger les données ; elle cherche à encadrer la structure même du pouvoir des plateformes.

Cette démarche peut être interprétée à la lumière de la notion de pouvoir normatif européen, sans pour autant verser dans une vision irénique de la norme. L’Union ne régule pas seulement parce qu’elle incarnerait des valeurs. Elle régule parce que, dans le numérique, la production de normes est l’un des rares registres où elle dispose d’un avantage comparatif. La norme devient donc un substitut partiel à la faiblesse industrielle. Elle permet d’ordonner le marché, de limiter certaines pratiques monopolistiques, de protéger les données et de contraindre les plateformes à une plus grande responsabilité. Dans un environnement dominé par les logiques américaines de marché et chinoises de contrôle étatique, l’Union tente de faire exister une troisième voie, articulée à la concurrence, aux droits fondamentaux et à la sécurité des données.

L’analyse de Zuboff est particulièrement utile, car elle montre que le pouvoir des plateformes n’est pas simplement économique ; il touche à la possibilité même d’orienter les comportements par les données et les architectures algorithmiques (Zuboff, 2019). Dès lors, encadrer les plateformes revient aussi à contenir une forme de pouvoir social et politique susceptible d’éroder les fondements démocratiques. La régulation européenne s’inscrit dans cette perspective lorsqu’elle relie plateformes, désinformation, protection des données, droits fondamentaux et intégrité de l’espace public. Sans contrôle de ses données, l’Union peut devenir vulnérable à la manipulation de l’opinion publique, à la fragilisation de sa gouvernabilité et à l’ingérence de puissances extérieures.

Cette stratégie réglementaire s’insère aussi dans une redéfinition plus large de l’ambition européenne, visible notamment avec la Commission von der Leyen et l’affirmation d’une « Commission géopolitique ». Cette orientation traduit un contexte plus multipolaire, plus conflictuel et moins multilatéral, dans lequel des enjeux autrefois classés dans la low politics (télécommunications, données, infrastructures numériques) deviennent des questions pleinement géopolitiques. La régulation du numérique s’inscrit alors dans une ambition plus large, de préserver le modèle européen, renforcer la compétitivité technologique, protéger la démocratie et donner à l’Union une capacité d’action autonome dans un système international marqué par la rivalité des grandes puissances.

Pour autant, il ne faut pas confondre stratégie réglementaire et résolution du problème géopolitique. La norme européenne agit surtout sur le cadre d’usage des technologies ; elle ne recrée pas automatiquement des capacités technologiques européennes équivalentes. Il faut donc comprendre la régulation comme une stratégie de puissance incomplète, mais non négligeable. Elle permet à l’Union d’exister, de contraindre, de négocier et de projeter des préférences. Elle ne lui permet pas encore de maîtriser les principales couches technologiques du cyberespace. Toute la tension de la souveraineté numérique européenne se situe dans cet écart entre puissance normative croissante et dépendance matérielle persistante.

4. Les limites de la puissance normative européenne : cloud, industrie et rivalité géopolitique

L’influence normative de l’Union européenne, bien réelle, ne saurait masquer la profondeur des asymétries structurelles qui caractérisent l’économie numérique mondiale. Le principal point de fragilité réside dans les infrastructures cloud, désormais au cœur du traitement, du stockage et de la circulation des données. Les hyperscalers américains (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud) dominent largement ce segment stratégique. Or, dans une économie où les données constituent une ressource décisive, la dépendance à l’égard d’infrastructures non européennes signifie que l’Europe demeure exposée à des vulnérabilités juridiques, économiques et politiques que la régulation ne peut pas totalement neutraliser.

Les travaux de Bômont et Cattaruzza éclairent précisément cette difficulté. Leur analyse du cloud computing en France montre que le passage de « l’objet technique » à « l’enjeu géopolitique » ne suffit pas à produire une alternative crédible (Bômont et Cattaruzza, 2020). Le cas Andromède illustre le décalage entre une ambition politique de souveraineté et la complexité réelle des marchés, des modèles économiques, des investissements requis et des configurations industrielles. Le cloud ne constitue pas un simple secteur que l’on pourrait répliquer par décision politique ; il repose sur des économies d’échelle, des capacités de financement, des chaînes d’approvisionnement et des effets de confiance qui favorisent les acteurs déjà dominants.

La dépendance cloud se double d’une difficulté plus large, l’Europe peine à transformer son marché en puissance industrielle dans les secteurs stratégiques du numérique. Les obstacles sont bien identifiés : lobbying des GAFAM, fragmentation des initiatives, difficulté à atteindre une taille critique, hétérogénéité des visions nationales et absence d’une stratégie géopolitique suffisamment cohérente à l’échelle de l’Union. En d’autres termes, l’Europe régule mieux qu’elle ne construit. Cette dissociation entre capacité normative et faiblesse productive empêche la souveraineté numérique de se convertir en autonomie pleinement opérationnelle.

Figure 2 – Part du marché mondial du cloud computing par fournisseur

Source: Synergy Research Group, via Statista (2025)[2]

Comme le montre la Figure 2, le marché mondial du cloud computing est dominé par trois entreprises américaines – Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud – qui représentent ensemble plus de 60 % du marché mondial. Cette concentration illustre l’asymétrie structurelle qui caractérise l’économie numérique contemporaine.

Cette difficulté rejoint les analyses de Strange et de Cox. Chez Strange, le pouvoir structurel suppose une capacité à contrôler durablement les cadres de la sécurité, de la production, de la finance et du savoir (Strange, 1996). Or, dans le numérique, l’Europe influence les règles, mais ne contrôle pas pleinement les structures de production et de savoir qui conditionne durablement la hiérarchie du secteur. Chez Cox, l’hégémonie repose sur l’articulation entre capacités matérielles et institutions (Cox, 1987). La norme européenne produit de l’institution, mais elle ne s’appuie pas encore sur des capacités matérielles équivalentes à celles de ses concurrents. Il en résulte une forme de puissance dissymétrique : forte dans la régulation, faible dans l’infrastructure et l’industrie.

La rivalité géopolitique avec les États-Unis et la Chine accentue encore cette tension. D’un côté, les États-Unis cherchent à préserver leur leadership à travers les plateformes, la capacité d’innovation, les investissements en recherche et l’usage stratégique du droit. De l’autre, la Chine articule technologies émergentes, politique industrielle, contrôle étatique des données et projection internationale d’infrastructures. L’Europe se trouve prise dans cette polarisation. Si elle entend éviter la dépendance à l’égard des deux modèles, elle doit développer des capacités propres. Mais cette autonomie est coûteuse, politiquement difficile et technologiquement exigeante. L’Union risque alors de rester enfermée dans une posture de « puissance régulatrice » sans devenir une « puissance technologique » à part entière (Glasze et al., 2023).

Cette situation nourrit une ambiguïté centrale de la souveraineté numérique européenne. D’un côté, la régulation a permis à l’Union d’affirmer sa présence, de contraindre les plateformes et de faire reconnaître ses normes comme des références globales. De l’autre, elle peut produire une forme de satisfaction institutionnelle trompeuse, laissant croire qu’exister par la norme suffit à résoudre la dépendance. Or, l’analyse empirique montre le contraire : la domination des plateformes et des infrastructures étrangères demeure intacte dans de nombreux domaines clés. La norme peut ralentir, encadrer, réorienter ; elle ne remplace ni les capacités de calcul, ni les centres de données, ni les écosystèmes d’innovation, ni les bases industrielles nécessaires à une autonomie durable (Glasze et al., 2023).

Il faut donc penser la souveraineté numérique européenne comme un processus inachevé et conflictuel plutôt que comme un état déjà atteint. Ce processus suppose l’articulation de plusieurs dimensions : régulation, politique de concurrence, soutien à l’innovation, investissements dans le cloud, stratégie industrielle, coordination entre États membres et clarification des priorités géopolitiques. À défaut, la souveraineté numérique risque de demeurer un slogan mobilisateur mais faiblement opérationnel. La question décisive pour l’Europe n’est plus seulement de savoir comment mieux réguler les plateformes, mais comment faire en sorte que la régulation s’inscrive dans une stratégie de puissance capable de réduire les dépendances structurelles (Douzet, 2019).

Enfin, cette discussion invite à une prudence analytique face aux lectures trop normatives de l’expérience européenne. L’Union n’est ni impuissante ni déjà souveraine. Elle occupe une position intermédiaire, faite de capacités juridiques importantes, de fragilités industrielles persistantes et d’une volonté croissante de transformer le numérique en objet de géopolitique assumée. Son originalité réside moins dans l’achèvement d’une souveraineté numérique que dans la tentative, encore incomplète, de produire de la puissance à partir du droit dans un espace dominé par d’autres sur le plan technologique. C’est cette tentative, avec ses succès partiels et ses contradictions, qui constitue aujourd’hui l’un des objets les plus féconds de la géopolitique du numérique.

Conclusion

L’analyse développée dans cet article conduit à réévaluer la place de l’Union européenne dans l’ordre numérique mondial. Loin d’être un acteur simplement réactif, l’Union a construit une stratégie identifiable : mobiliser la régulation comme instrument de puissance face à une dépendance technologique structurelle. Dans le cyberespace, où elle ne domine ni les principales plateformes ni les infrastructures les plus stratégiques, l’Europe a cherché à convertir son poids juridique et commercial en capacité d’influence géopolitique. Le RGPD, le DSA et le DMA ne doivent donc pas être lus comme de simples textes techniques. Ils participent d’une tentative de reterritorialisation politique des données, des plateformes et des marchés numériques.

Cette stratégie a produit des effets réels. Elle a permis à l’Union d’imposer des contraintes aux grandes plateformes, de diffuser certaines de ses normes au-delà de ses frontières et de faire du numérique un enjeu central de son autonomie stratégique. En ce sens, l’Europe n’est pas absente de la géopolitique du cyberespace ; elle y intervient selon des modalités propres, fondées moins sur la domination technologique que sur la structuration normative. La contribution théorique de l’article consiste précisément à montrer que cette puissance normative ne doit pas être opposée à la géopolitique, mais comprise comme l’une de ses formes contemporaines.

Toutefois, une lecture géopolitique de cette stratégie révèle également ses limites structurelles. La régulation n’abolit pas la dépendance aux infrastructures cloud, ne crée pas à elle seule des géants technologiques européens et ne supprime pas les asymétries de puissance qui structurent la rivalité entre les États-Unis, la Chine et l’Europe. La souveraineté numérique européenne demeure donc un projet inachevé. Elle progresse sur le terrain de la norme plus vite que sur celui des capacités matérielles. Cette dissociation constitue aujourd’hui sa principale faiblesse stratégique.

Les implications géopolitiques sont claires. Si l’Union veut transformer sa stratégie réglementaire en autonomie durable, elle devra articuler plus étroitement droit, politique industrielle, investissements technologiques et vision géopolitique commune. Faute de cette articulation, elle risque de rester une puissance régulatrice dépendante, capable de fixer des règles sans maîtriser pleinement les structures qu’elles gouvernent. La question ouverte est donc la suivante : l’Union européenne peut-elle faire évoluer sa puissance normative vers une véritable puissance numérique intégrée, ou restera-t-elle durablement une puissance régulatrice dépendante ?

Bibliographie

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Zuboff, Shoshana (2019). The Age of Surveillance Capitalism. New York, PublicAffairs.


[1] GAFAM est l’acronyme désignant les principales plateformes numériques américaines : Google, Apple, Meta (Facebook), Amazon et Microsoft.

[2] Synergy Research Group, “Worldwide market share of leading cloud infrastructure service providers”, Statista, 2025. Disponible sur: https://shorturl.at/oZHne

Éditorial – Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques

Regards géopolitiques 11(2)

Du 29 avril au 4 mai 2025, s’est tenu le 8ᵉ Sommet Digital Chine, événement majeur de la cyberéconomie chinoise, où des accords pour 455 projets ont été signés, totalisant un investissement record d’environ 31,5 milliards USD (China Daily, 2025). Cette rencontre est notamment l’occasion d’observer les secteurs cyber stratégiques pour la Chine : intelligence artificielle, robotique, ou encore cloud computing. Depuis 2017, la Chine a en effet profondément transformé son architecture numérique, consolidant un modèle de cybersouveraineté fondé sur le contrôle politique, l’indépendance technologique et l’exportation de ses normes. Sur le plan juridique, elle a adopté un ensemble de lois structurantes : Cybersecurity Law (2017), Data Security Law (2021), Personal Information Protection Law (2021), qui encadrent strictement la circulation des données (Creemers, 2022). Le pouvoir central a également repris la main sur les grands groupes technologiques nationaux, en imposant la transparence algorithmique et en infligeant des amendes records. Cette recentralisation s’accompagne d’importants efforts pour l’autosuffisance dans les secteurs critiques comme les semi-conducteurs, soutenus par des investissements massifs et des restrictions à l’export de métaux stratégiques. Enfin, la Chine étend son modèle de gouvernance cyber à travers les partenariats des Nouvelles Routes de la soie numériques, exportant son expertise en surveillance, ses standards techniques et son approche autoritaire du cyberespace.

A la fois ambition économique et stratégie d’État, la cyber souveraineté se présente donc désormais comme un outil de puissance permettant de redéfinir des équilibres géopolitiques. La Chine s’impose en leader des technologies d’avenir tout en diversifiant ses priorités. Ces orientations s’inscrivent dans une stratégie à long terme et reposent sur six axes majeurs : la construction d’infrastructures numériques, la sécurisation des réseaux et des infrastructures critiques, le développement d’une économie numérique domestique, la promotion d’un modèle souverain de gouvernance d’internet, l’autonomie technologique et enfin l’extension de son influence dans le cyberespace mondial (Cyberspace Administration of China, 2016). Sur la scène internationale mais aussi pour la Chine elle-même, ces transformations interrogent les équilibres et rapports de force géopolitiques.

Dans ce contexte, il est crucial de mieux comprendre les implications de cette nouvelle ère numérique. C’est l’objectif de ce numéro spécial, « Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques ».  À travers les différents articles, ce numéro vise à problématiser la montée en puissance numérique de la Chine comme un processus à la fois stratégique, idéologique et territorial, dont les effets ne se limitent pas aux seuls rapports de force globaux, mais touchent aussi aux formes mêmes de gouvernance, de coopération et de souveraineté.

Edgar Su/Reuters, https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20240326-ce-que-l-on-sait-des-cyberattaques-attribu%C3%A9es-%C3%A0-la-chine-par-des-pays-occidentaux

Marie Hiliquin

Marie Hiliquin est docteure en géographie, aménagement de l’espace et urbanisme. Elle est actuellement postdoctorante à IRSEM Europe où elle mène des recherches sur la stratégie chinoise en Eurasie à travers les nouvelles routes de la soie.

Références

China Daily, (2025) “8th Digital China Summit Sees 228b Yuan Project Investment”, https://www.fujian.gov.cn/english/news/202505/t20250507_6909285.htm

Creemers R., (2022) “China’s emerging data protection framework”, Journal of Cybersecurity, 12p.

Cyberspace Administration of China, (2016) “国家网络空间安全战略”,  [Stratégie nationale de sécurité du cyberespace].

Le soft power chinois à l’heure des algorithmes

RG, v7 n2, 2021

Adrien Savolle

Adrien Savolle est candidat au doctorat en anthropologie à l’Université Laval et chargé de cours à l’Université de Montréal. Il est membre du GRITH (U.Laval), de la Chaire conjointe de recherche U.Ottawa-U.Lyon sur l’urbain anthropocène, et est coordinateur des activités scientifiques pour le CÉTASE et le CÉRIUM (UdeM). Ses recherches actuelles portent sur les changements sociaux et culturels engendrés par la construction de safe cities.

Résumé : Le projet des Routes de la soie s’accompagne d’un déploiement d’infrastructures numériques en Eurasie. Les algorithmes chinois sont également disséminés à travers la planète en prenant appui sur les chantiers de villes numériques et de nombreux logiciels. La démultiplication de ces outils de collecte de données personnelles permet à la Chine d’influencer et d’anticiper les comportements individuels et collectifs, et crée un soft Power numérique particulier qui sera analysé dans cet article.

Mots clés : Chine, soft Power numérique, infrastructures numériques, études des sciences et technologies.

Abstract : The Belt and Road Initiative project is accompanied by the deployment of digital infrastructures in Eurasia. Chinese algorithms are also spread around the world, relying on digital city sites and numerous software. The multiplication of these personal data collection tools allows China to influence and anticipate individual and collective behaviors, and creates a particular digital soft power that will be analyzed in this article.

Tags : China, digital soft power, digital infrastructures, Science and technology studies.

Introduction

Les technologies numériques ont été analysées fréquemment dans les sciences sociales, avec des interprétations diverses qui ont fait surgir rapidement deux lignes prépondérantes d’analyse. La première interprétation en fait des outils d’émancipation citoyenne (Shirky, 2009), lorsque la seconde y voit la mise en place d’outils de surveillance et de possibilités novatrices de répressions mobilisables par les États (Morozov, 2011). Les technologies numériques ont également généré de très nombreuses publications sur les restructurations et les promesses de la digital economy. Il faut dire que l’idée de développer l’économie à travers des réseaux numériques a été avancée dès 1961 lors du 12e Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (Stamboliyska, 2017 : 9) et a débouché sur des écosystèmes idéologiques divers, allant d’un capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020) dans lequel les entreprises privées spécialisées dans le secteur numérique surveillent les comportements des individus pour transformer leurs besoins et vendre des produits, à un autoritarisme numérique (Glasius et Michaels en, 2018). Le « capitalisme rouge chinois » (Žižek, 2012) est une forme particulière d’autoritarisme numérique dans lequel la vassalité des entreprises privées vis-à-vis de l’exécutif reste la norme, menant de fait à un régime d’autocratie numérique (Kendall-Taylor et al., 2020 : 104).

À ces changements sociétaux variés s’ajoute le fait que les technologies numériques sont également devenues des outils utilisés par les États dans la mise en place de leurs politiques étrangères, en complément de la diplomatie et des forces de coercition traditionnelles. Le soft power (软实力, ruan shili) est un principe politique adopté officiellement en 2007 lors du 17e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), mais c’est depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir qu’on constate la mise en place d’un activisme diplomatique à tout crin (Cabestan, 2018) et d’une modernisation accrue de l’armée (Bondaz et Julienne, 2017). C’est également sous la direction de Xi qu’est créé en décembre 2013 le Groupe dirigeant du PCC chargé de la cybersécurité et de l’informatisation qui s’occupe de la planification des politiques entourant les infrastructures numériques et les algorithmes chinois dans le pays comme à l’international.

Ces politiques étrangères chinoises dédiées aux technologies numériques concernent la construction des infrastructures physiques qui seront analysées dans la première partie. Elles se déploient également à travers la diffusion des algorithmes chinois et leur banalisation qui seront traitées dans la seconde partie. Enfin, la dernière partie décrira les changements structurels majeurs qui pourraient subvenir par la transformation des normes du secteur et les dépôts de brevet.

  1. Le déploiement des infrastructures physiques chinoises (hardware) de par le monde et le type de soft power engendré

On ne peut comprendre la puissance technologique contemporaine sans noter que les infrastructures de télécommunication ont été identifiées par la Chine comme le domaine stratégique prioritaire dès la période de réformes économiques lancées dans les années 1980 et 1990 (Boschet et al., 2019 : 16). Cette identification s’est accompagnée de politiques volontaristes et de réglementations encourageant les transferts de technologies dans le cadre d’investissements étrangers. En 2021, la Chine a non seulement rattrapé son retard dans ce secteur, mais elle a fait de l’informatisation (信息化, xinxihua) un secteur-clé pour la gestion de ses intérêts dans le monde (Cheung et al., 2016). Ses projets d’infrastructure à l’international sont multiples et imposants, allant des Routes numériques de la Soie à l’édification de safe cities.

1.1. Les routes numériques de la soie

L’installation des réseaux de fibres optiques accompagnée de la mise en place de centres de données (Data Center) n’est plus l’apanage des États, les Google, Microsoft et Facebook souhaitant maintenant assurer et gérer leurs propres infrastructures dans le domaine (Cimino, 2021). Malgré les multiples raisons expliquant le nombre d’articles scientifiques et grand public portant sur les défis géostratégiques qu’implique la pose de câbles numériques sous-marins[1], les réseaux de fibres optiques traversant les continents sont sous-représentés dans les publications actuelles. Or, le canal le plus visible par lequel la Chine installe ses infrastructures numériques est celui des Routes de la soie (一带一路, yi dai yi lu : Une ceinture, une route). Ces routes annoncées en 2013 répondent à la fois à des défis posés au PCC à l’interne (Jones et Zeng, 2019) et aux prétentions du pays à l’international. Elles englobent donc les deux axes principaux utilisés par Xi Jinping pour analyser les problèmes auxquels le PCC est confronté : la légitimation du pouvoir à l’interne et les périls venant de l’extérieur (économiques, politiques, militaires…) (Cheung, 2021).

En complément des Routes de la soie est avancée en 2015 le projet des Routes des voies informationnelles, le directeur de l’administration de l’espace cyber chinois Lu Wei les nommant Routes numériques (Brown, 2017). Les symboles offerts par la dénomination du projet en Occident sont par la suite incorporés aux communications chinoises qui parlent maintenant de routes numériques de la soie (数字丝绸之路, shuzi sichou zhi lu) (Haq, 2021). Le pays a également profité de la pandémie actuelle pour justifier l’importance de ce volet numérique des Routes de la soie (Giovannini, 2020) qui se traduit d’abord par la pose de câbles optiques longues distances. La figure 1 récapitule, en date de 2018, les réseaux existants en gris foncé[2], le réseau en construction allant de Guanzhou à la Géorgie, et les deux projets encore à l’étude qui éviteraient aux réseaux chinois de passer par la Russie.


Figure 1 : Réseaux de télécommunication en Asie

Infographie Le Monde. Sources : China Telecom ; International Telecommunication Union ; Rostelcom; CB Insight, 2018 ; We are social ; Cnnic.

Ajoutons à ces autoroutes informationnelles la sous-traitance chinoise dans l’installation des émetteurs 5G par de nombreux pays traversés par les Routes de la soie terrestres et maritimes. Huawei est responsable de la mise en place de la 5G pour des opérateurs de télécommunication privés en Indonésie, en Arabie Saoudite, en Turquie, en Afrique du Sud, en Russie et dans différents pays européens, sans compter la mise en place partielle de réseau 5G dans de nombreux pays dont le Canada. Outre les antennes et la technologie 5G installées par Huawei, l’entreprise Alibaba implante aussi des Data Center en Allemagne (Nocetti, 2018 : 127), en Inde, en Indonésie et en Malaisie (Shen, 2018 : 2689). La liste pourrait s’allonger, mais je souhaite juste ici souligner l’étendue de nœuds numériques communicationnels par lesquels la Chine (comme les États-Unis le font avec leur propre réseau) peut engranger des données sur des internautes de plus en plus nombreux, et comment elle peut surveiller précisément les communications sensibles des États comme des entreprises via ces réseaux.

Si cette situation est déjà réalisée, la Chine semble avoir des ambitions futures bien plus grandes comme le démontre la volonté de créer un grand marché informatique transcontinental, en s’appuyant sur le projet de l’Union européenne du Marché digital unique, et du Fond commun (Europe-Chine) d’une valeur de 315 milliards d’euros mis en place à la demande de la Chine (Foucher, 2017 : 109). Xi Jinping a également annoncé personnellement sa volonté d’intégrer aux infrastructures des routes de la soie de l’intelligence artificielle (IA), des nanotechnologies, des ordinateurs quantiques, des mégadonnées (big data) accompagnées de la mise en place de Data Centers, de nuages informatiques (cloud), et enfin des villes intelligentes (Xinhua, 2017).

Ce simple survol des infrastructures physiques numériques permet de voir l’ampleur de la mise en place par la Chine de ce type de soft power particulier (qui peut rapidement se transformer en hard power par la coupure des communications en cas de conflits), qui lui permet d’espionner sans être vu. Ces projets permettent également d’imposer des normes à des entreprises stratégiques étrangères le long des Routes de la Soie, la Chine octroyant des crédits de grande ampleur aux entreprises locales, comme celui de 2,5 milliards de dollars américains accordés par la Banque commerciale de Chine à Bharti Airtel, la plus grosse compagnie de télécommunication indienne. Non seulement ces entreprises se retrouvent avec des crédits importants, mais elles sont dans l’obligation de s’équiper chez Huawei et ZTE pour faciliter l’intégration de leur réseau à celui des Routes numériques (Shen, 2018 : 2687). C’est donc une approche gagnante pour la Chine comme pour le bilan financier de ses équipementiers.

Mais le soft power numérique chinois ne repose pas uniquement sur les voies de communication numérique. La Chine le déploie aussi de manière moins visible, mais tout aussi efficace, à travers les projets de villes numériques, alors que le seul cas empiriquement confirmé d’espionnage et de saisies de données numériques par l’État chinois en dehors de son territoire concerne le siège de l’Union africaine, siège construit par des entreprises chinoises en 2012 (Khadiri, 2018).

1.2. Les infrastructures intégrées aux villes numériques

La technologie numérique intégrée aux villes intelligentes, écologiques ou sécuritaires multiplie les exemples de réussite mis de l’avant par leurs promoteurs (économie de la quantité d’eau et d’électricité utilisée dans une agglomération, réduction de la congestion automobile…), mais le déploiement de ces outils connectés au sein du bâti transforme aussi la relation des humains à l’espace et à leurs déplacements. Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux débats (législatifs, éthiques, techniques) ont traité de la possibilité de tracer les Canadiens par la géolocalisation dans le cadre de la gestion de la pandémie.

Pourtant, les safe cities s’imposent de plus en plus dans les projets de planification urbaine au niveau mondial (Courmont et Le Galès, 2019 : 24), avec comme mission autoproclamée d’assurer la sécurité des habitants en mettant en place des outils de prévention contre les actions criminelles potentielles, et en incorporant des mécanismes de réponse en cas de crises de toutes sortes : attentats, catastrophes, changements climatiques. Cependant, ces villes demandent aussi une coopération (volontaire ou non) de leurs habitants, et posent donc le problème de la réduction des libertés individuelles au profit d’une sécurité se voulant optimale (Büscher, et al., 2015). Ce type de gestion gouvernementale est de plus en plus facilité par la généralisation des QR code(s) (Quick response code) dans les villes, empreinte physique de la multiplication des acteurs dans le secteur du online to offline (O2O) (Lee, 2018 : 16) ; et plus généralement par le développement de l’Internet des objets (IdO) qui connecte de nombreux objets à Internet (Greengard, 2015) sous couvert d’une démocratie horizontale découlant du comportement des habitants, ce qui est des plus discutables (Picon, 2019 : 230).

Malgré les épineuses questions que soulève ce type de planification urbaine, les projets en cours de réalisation sont nombreux, et « the development of Safe City solutions has become a strategic bet of Chinese ICT firms to long standing problems of cities in sensible hotspots of the planet (Lagos, Marseille, Lima, Shenzhen) » (Artigas, 2019 : 4), comme le montre la communication de Huawei sur ces 160 chantiers de villes numériques en cours à travers plus de 100 pays (Huawei, 2021), ou encore la figure 2 qui représente le nombre de projets de villes intelligentes dans lesquels des entreprises chinoises sont impliquées par pays.

Figure 2: Projets de villes intelligentes utilisant des technologies chinoises
Source : Atha et al., 2020.

Il est difficile de dresser une liste complète des entreprises chinoises impliquées dans le secteur, dans la mesure où la seule Xiaomi a investi massivement dans 220 compagnies, dont 29 startups spécialisées en IA (Lee, 2018 : 127), mais il est important de faire ressortir les plus importantes et de souligner que « China’s largest technology companies appear to be closely connected to the Communist Party and the government (Magnus 2018). [… et que] although these systems are not by any means identical, it seems likely that data collected by online tech giants will form part of the government’s own system» (Stevens, 2019 : 89). Les entreprises chinoises clés du secteur sont donc Huawei, China Mobile, Inspur, China Unicom, Tencent, ZTE, H3C, Sugon, Alibaba Cloud, Hikvision et Dahua en ce qui concerne l’IdO ; Neusoft, Tencent, Huawei, Inspur, Beiming Software, H3C, Sugon, Taiji, Digital China et Alibaba Cloud en ce qui concerne les mégadonnées ; Sugon, Alibaba Cloud, Tencent Cloud, Huawei, UCloud, China Telecom, Amazon Web Services, Kingsoft, Microsoft Azure, Baidu Cloud en ce qui concerne l’informatique en nuage ; et enfin Alibaba, Baidu, Tencent, iFlyTek, Huawei, SenseTime, Megvii, Intellifusion, CloudWalk, Yitu, Hikvision, Dahua dans le domaine de l’IA (Atha et al., 2020 : 38).

Le rapport de 2020 préparé sur la question pour le Congrès américain a identifié pas moins de 398 entreprises chinoises participant à l’édification des villes intelligentes dans 106 pays (Atha et al., 2020)[3]. Par ailleurs, les entreprises chinoises y trouvent des débouchés non négligeables pour leurs produits (le dernier projet recensé à l’écriture de cet article est un accord de réalisation et de co-financement chinois dans la construction de la ville intelligente de Tanger au Maroc (CGTN, 2021), à la suite de l’octroi de contrats à des firmes chinoises (Hatim, 2020)), et accumulent de l’expertise, alors qu’elles sont déjà prépondérantes sur ce marché.

Les technologies numériques et les capteurs de données chinois sont donc présents sur l’ensemble des continents (voir la carte[4] mise à jour par le Carnegie Endowment for International Peace), mais leurs utilisations varient énormément d’un pays à l’autre. Or, non seulement les risques liés à la captation de données numériques sont bien réels pour les libertés individuelles, mais de nombreux pays cherchent justement par ces projets à mettre en place un autoritarisme numérique à l’image du modèle chinois. C’est donc un type de gouvernementalité spécifique que la Chine promeut et installe (avec la complaisance et la participation d’entreprises non chinoises ; voir Feldstein, 2019) dans plusieurs régions du monde allant des Routes de la Soie (Russie, Ouzbékistan, Serbie, Mongolie, Pakistan) en passant par l’Asie du Sud-est (Malaisie, Singapour), l’Afrique (Éthiopie, Kenya, Ouganda, Égypte, Zambie, Zimbabwe) et l’Amérique du Sud (Bolivie, Venezuela) (Anderson, 2020 ; Layton, 2020 ; Polyakova et Meserole, 2019 ; Sukhankin, 2021).

En effet, « par la collecte de données personnelles et la mise en place de dispositifs de plus en plus sophistiqués dans les domaines de la reconnaissance faciale et vocale, la smart city chinoise est en train de muer en enclave où s’exerce un très fort contrôle politique » (Lincot, 2019 : 149), et cette gestion des populations devient un des facteurs d’exportation de ce type de villes numériques. Il faut dire que le savoir-faire des entreprises chinoises en la matière s’affine au fil des projets et du temps, et que si l’utilisation des QR code(s) est devenue une norme, les données biométriques deviennent des outils de plus en plus utilisés dans ces projets d’infrastructure. À travers ces villes numériques, ce sont donc des valeurs et méthodes concrètes de mode de gouvernement des populations que la Chine dissémine autour du globe.

Mais outre la normalisation de ce type de gouvernementalité numérique ou « soft coercion stymie public opposition » (Joseph, 2019) à la chinoise et du soft power, outre la captation de données toujours plus nombreuses permettant d’influencer les comportements individuels et collectifs des utilisateurs de ces infrastructures que sont les villes numériques et les canaux permettant les échanges des données, le soft power numérique chinois passe également par le développement et la diffusion des programmes et plateformes informatiques. La seconde partie traitera donc de cette technologie moins visible que constituent les algorithmes développés par les entreprises chinoises.

2. Le rôle des BATX et la participation des entreprises non chinoises dans l’extraction massive de données. 

2.1. La différence d’optique des BATX et des GAFAM
Si les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont devenus des acteurs majeurs d’Internet, ils le doivent en grande partie à des fonds publics et à une volonté politique des États-Unis (Fontanel et Sushcheva, 2019). Les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) ne sont de ce point de vue que des copies volontaristes de l’État chinois, mais une différence fondamentale, outre la chronologie, les sépare. En effet, alors que les dérégulations du secteur par Reagan transforment les GAFAM en entités privées autonomes, les BATX restent, malgré leur vitrine d’entreprises privées, des vassales de l’État parti chinois, comme le montrent les connexions multiples des BATX avec l’armée chinoise, mais également plusieurs affaires récentes (voir Payette, 2021). Alors que les GAFAM sont dans une logique de recherche d’appropriation et d’accumulation d’argent, les BATX poursuivent certes des objectifs similaires, mais mettent les impératifs nationaux dictés par le PCC au-dessus de toutes autres considérations. Pour analyser les implications de cette différence majeure, il faut décrire le développement des BATX et exemplifier les nombreuses contributions qui ont été apportées par les entreprises non chinoises du secteur pour rendre cela possible. Cependant, il faut pour cela décrire en premier lieu la mise en place de l’écosystème numérique chinois.

2.2. Les modalités historiques de la mise en place de la sphère numérique dans le pays

Le réseau intérieur date de 1987, mais la connexion de la Chine au réseau Internet mondial date d’avril 1994 (Economy, 2018 : 62). Très rapidement, les autorités chinoises perçoivent la menace qui pourrait en émaner et mettent donc rapidement en place des régulations qui viennent encadrer son expansion, son exploitation et son utilisation (Arsène, 2012). La première condamnation pour « violation politique » tombe dès 1998 à l’encontre de Lin Hai qui a envoyé massivement l’adresse d’un magazine prodémocratie basée aux États-Unis. En 2009, Facebook est bloqué à la suite de son utilisation par des manifestants au Xinjiang (Economy, 2018 : 56 ; 63). Enfin, l’utilisation du réseau par le mouvement Falun gong convainc les dirigeants du pays de contrôler encore plus fortement les médias sociaux (Creemers, 2017).

Le PCC mène donc une « strategic censorship » (Lorentzen, 2014) interne, et a, pour ce faire, développé une infrastructure Internet utilisant de nombreux serveurs de petite taille, ce qui facilite les blocages de mots-clés par inspection profonde de paquets (Deep Packet Inspection). À cette censure technique s’ajoute l’autocensure des utilisateurs qui est encouragée via l’obligation pour les internautes de s’inscrire auprès du bureau de police locale en 1996. Ce règlement n’a jamais été appliqué, mais depuis 2009, les autorités ont imposé l’identification des internautes auprès des fournisseurs de service, mais aussi des hôtels et des cafés Internet, mesure renforcée par la Loi antiterrorisme de 2015 (Lei, 2018 : 179). Ce durcissement législatif encadrant spécifiquement Internet s’accompagne d’une stratégie similaire à celle des entreprises privées du secteur en Occident. Le Conseil d’État a en effet annoncé dès 2008 qu’il cherchait à utiliser le réseau pour consulter sa population, ce qui lui permet en vérité d’accroître les données sur le positionnement des Chinois (Balla, 2015) et donc d’anticiper, voire de modifier leurs comportements (nudge, tune, herd) (Zuboff, 2020 : 396-397). La Chine s’est ainsi imposée comme un modèle particulier qui a été envié et copié par d’autres pays, la Chine aidant par exemple à la mise en place du filtrage de l’Internet du Sri Lanka (Weber, 2019a : 77).

Si ce modèle se démarque sur bien des points du socialisme électronique imaginé en 1962 par le cybernéticien Viktor Glouchkov (Strittmater, 2020 : 313), il pourrait être analysé comme un système spécifique à la Chine rendu possible grâce à sa souveraineté numérique ardemment invoquée par les autorités chinoises depuis 2010. Mais ce type d’analyse ne résiste pas à l’analyse des faits. Premièrement, bien que l’Internet chinois soit artificiellement (et non complètement) coupé de l’Internet mondial, la Campagne contre les rumeurs lancée par Xi Jinping en 2013 les assimile à des initiatives contre-révolutionnaires qui obéiraient à des raisons cachées (别有用心, bieyou yongxin) orchestrées le plus souvent de l’étranger (Jun, 2017), comme nous l’avons encore constaté récemment au sujet de Hong Kong. Or, le fait que le pouvoir politique chinois invoque l’argument des puissances étrangères démontre qu’il a totalement conscience des implications géopolitiques des algorithmes qui sont insérés dans le monde numérique.

2.3. La participation volontaire des entreprises étrangères dans la mise en place du soft power numérique chinois

Au cours des dernières années, de nombreuses firmes s’étant volontairement ou non coupées du marché chinois ont essayé d’accommoder les autorités du pays. Le cas du projet du moteur de recherche Dragonfly (projet d’un moteur de recherche compatible aux exigences de censure de la Chine et retraçant chaque recherche au numéro de téléphone de l’utilisateur qui a été officiellement abandonné par Google lorsque les détails se sont répandus dans la presse internationale) est sans doute le plus connu, mais les tractations des entreprises privées non chinoises avec le PCC sont multiples. Ne pouvant citer l’ensemble des coopérations existantes entre les firmes étrangères et le PCC, j’aimerais tout de même noter les plus récentes, en soulignant que cela n’a rien d’étonnant, la logique des firmes étrangères étant avant tout celle du profit financier. C’est ainsi qu’à la demande des autorités chinoises Apple a supprimé des centaines d’applications sur ces appareils (Strittmatter, 2020 : 335 et 365), que Zoom interrompt des appels et en enregistre d’autres (Harwell et Nakashima, 2020), que Microsoft travaille avec l’armée chinoise sur des projets d’IA et de reconnaissances faciales (Murgia et Yang, 2019), que Google, IBM et Xilix travaillent avec l’entreprise chinoise Semptian sur une nouvelle génération de processeur (Gallagher, 2019), et que l’entreprise belge SWIFT coopère avec le gouvernement chinois dans la mise en place de son yuan numérique (Yeung, 2021).

La Chine les utilise aussi allégrement pour véhiculer son message et ses valeurs à l’étranger lorsqu’elle le peut (Thibault, 2019), quitte à élaborer des campagnes d’envoi massif de spams (Nimmo et al., 2021). Notons à ce sujet que les entreprises chinoises représentent le second pôle de rentabilité pour Facebook (ironiquement interdite dans le pays et officiellement contre toute coopération avec le PCC) à travers l’achat de messages publicitaires ciblés (François, 2018). Si le gouvernement chinois a donc appris à utiliser les applications étrangères et a de multiples partenariats avec des firmes non chinoises dans la recherche et le développement (R&D), il utilise également les applications développées par ses propres champions nationaux (et les start-up et licornes qui gravitent autour d’eux) qu’il a fait prospérer.

2.4. Les stratégies chinoises ayant mené à l’édification des BATX et les effets de leurs internationalisations

Les politiques visant à faire des BATX des champions mondiaux se sont appuyées sur trois stratégies complémentaires. La première est le rachat de filiales appartenant à des compagnies étrangères pour mettre la main sur des savoir-faire particuliers que la Chine ne maîtrisait pas (le rachat par Lenovo d’une partie des activités d’IBM en 2009 en est un bon exemple en ce qui concerne les compétences hardware). Le second est celui de l’espionnage (voir Boschet et al., 2019 pour de plus amples détails). Enfin, le troisième est celui de la R&D au sein des firmes chinoises du secteur. Cette volonté d’investir dans la R&D avec des visées d’autonomie commence dès 2003 lorsque le pays se retire du programme de géolocalisation Galliléo et créait son propre système BeiDou (Denicola, 2013 : 90). Cette stratégie encouragée par des fonds publics explique qu’Alibaba soit devenu un acteur mondial majeur en ce qui concerne les Cloud et les Data Center, ou encore que Huawei puisse réagir rapidement aux sanctions américaines en proposant son propre système d’exploitation open source HarmonyOS.

En ce qui concerne spécifiquement le domaine de l’IA, l’absence du respect de vie privée des internautes chinois, ainsi que le volume de données disponibles (la Loi sur la cybersécurité de 2017 impose également aux entreprises étrangères présentes dans le pays de stocker leurs données numériques sur place) explique en partie l’avance prise par le pays dans ce secteur, mais le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA adopté par le comité central du PCC en 2017 décrit l’importance de l’IA pour les autorités, que cela soit pour la stabilité interne ou les ambitions du pays sur la scène internationale (soft et hard power confondu) (Ding, 2019)

L’écosystème numérique chinois a donc favorisé l’apparition de champions mondiaux qui installent également leurs systèmes à travers le monde (la Chine était ainsi à l’origine de 8 % des nouvelles applications numériques disponibles aux États-Unis sur la période 2014-2017 (Chaponnière, 2018)). Or, les algorithmes installés par la compagnie de télécommunication ZTE ont permis de surveiller militants, journalistes et opposants sur simple demande du gouvernement éthiopiens en 2014 (HRW, 2014). Nous pouvons donc voir que l’utilisation d’algorithmes peut être tout aussi dommageable que celles des infrastructures numériques physiques, et que les algorithmes permettent également à la Chine d’exporter ses méthodes gouvernementales. Pour ce faire, les algorithmes constituant les IA chinoises s’abreuvent des données recueillies pour perfectionner leur raisonnement. Le rapport de l’Open Technology Found daté de 2019 souligne par exemple que l’entreprise chinoise de reconnaissance faciale CloudWalk rapatrie en Chine les données qu’elle enregistre au Zimbabwe pour entraîner ses IA qui sont pour le moment moins performantes dans la reconnaissance faciale des personnes à la peau foncée (Weber, 2019b). Pour résumer, plus des programmes chinois sont disséminés en dehors du pays, et plus les algorithmes sur lesquels se basent ces programmes gagnent en efficacité, ce qui permet à la Chine d’anticiper de plus en plus finement les logiques et les dynamiques sociales aux quatre coins du monde.

Mais dans ce monde interconnecté, et comme dans le cadre des villes intelligentes, les entreprises de développement chinoises participent à la configuration de nombreuses applications non chinoises. Ne pouvant dans l’état généraliser la pratique de vol de données à la totalité de ces entreprises chinoises, examinons le cas récent de la faille de sécurité affectant l’application Clubhouse. Clubhouse travaille avec la société chinoise Agora qui est spécialisée dans les technologies de l’enregistrement vocal en temps réel. Or, un rapport du Stanford Internet Obervatory démontre que non seulement les données recueillies par Agora ne sont pas chiffrées, mais qu’elles sont compilées sur des serveurs de l’entreprise chinoise, celle-ci ayant l’obligation légale de censurer et d’aider à l’identification des internautes qui émettrait tout message jugé comme mettant en danger la sécurité nationale chinoise (Cable et al., 2021). En somme, les partenariats des entreprises chinoises sont recherchés avant tout pour leurs expertises, avec les dangers inhérents que cela comporte, car de manière plus générale, il faut bien prendre conscience que tout programme informatique est constitué d’algorithmes numériques qui peuvent cacher différentes facettes non visibles pour les utilisateurs. Ajoutons que les programmeurs définissent de manière consciente ou non des biais dans les programmes, et nous ne pouvons que constater qu’il y a donc « an inherent risk for any country that adopts a technology developed on another’s values » (Steckman, 2019 : 86). Ce risque, en ce qui concerne l’utilisation des technologies chinoises, devient de plus en plus documenté, ce qui démontre une généralisation du soft power numérique chinois présenté jusqu’ici. Toutefois, les effets structurants de ce pouvoir si particulier dépassent la sphère de l’espionnage, de l’anticipation ou encore de l’exportation d’une méthode de gouvernance. Le soft power numérique chinois a également des implications économiques à long terme que nous allons maintenant analyser.

  1. L’imposition de ces normes technologiques à travers les brevets intellectuels, et les conséquences prévisibles à moyen terme

L’ensemble des éléments invoqués jusqu’à présent sont à remettre dans le contexte économique mondial et des institutions qui l’encadrent depuis 1945. En effet, lorsque la Chine annonce son intention de devenir le leader de l’IA pour 2030, on réalise que derrière le déploiement des infrastructures et des logiciels déjà décrit se joue la question des normes et des brevets, soft power utilisant l’économie comme faire valoir et pouvant avoir des effets structurants à très long terme. Pour obtenir les résultats attendus, la Chine a, à elle seule, investi plus de la moitié des capitaux mondiaux dans la R&D en IA entre 2013 et 2018 (Burrows, 2018), le gouvernement ayant créé des accords à ce sujet avec d’autres États (Chutel, 2018), tandis que les entreprises chinoises du secteur développent également des partenariats avec de nombreuses universités en dehors de son territoire (Ping, 2018).

Or, si la définition des normes et des standards communs permet aux industries de créer des produits interopérables, « derrière la création des normes et leur internationalisation se cachent des enjeux importants pour la maîtrise des technologies, du savoir-faire et des chaînes de valeur » (Seaman, 2018 : 130). Pour être capable d’imposer ses propres normes dans le secteur du numérique, la Chine investit massivement les instances traditionnelles de négociations de normes internationales[5], mais n’a pas, par exemple, réussi à remplacer la norme wifi par la norme WAPI qu’elle supportait. Elle a donc récemment privilégié les accords régionaux et les accords bilatéraux pour proposer et ratifier ses propres standards dans les secteurs où ses entreprises sont compétitives, et dans le secteur numérique en particulier. Là encore, les Routes de la soie sont des axes stratégiques, avec l’adoption de normes chinoises par la Russie, la Biélorussie, la Serbie, la Mongolie, le Cambodge, la Malaisie, le Kazakhstan, l’Éthiopie, la Grèce, la Suisse et la Turquie (Seaman, 2018 : 132-134). L’adoption de ces normes donne un avantage concurrentiel considérable aux entreprises chinoises, leurs concurrents devant alors acheter leurs équipements ou leurs licences (Chaponnière, 2018). Il faut noter que l’accroissement de l’utilisation des normes chinoises se produit dans un contexte dans lequel le pays est devenu le premier déposant international de brevet en 2019 (OMPI), ce qui assure également des redevances sur tout projet de R&D utilisant les propriétés intellectuelles déposées.

Les normes et les brevets sont des outils du soft power chinois dans le domaine économique qui touchent l’ensemble des secteurs commerciaux, mais qui sont particulièrement importants pour le futur des technologies numériques. De plus, cela pourrait annoncer un leadership chinois de l’économie mondiale, car avec le redémarrage actuel de l’économie chinoise, le pays va certainement renforcer sa présence (maintenant indiscutable) dans les institutions internationales, ce qui pourrait lui permettre de réaliser une ambition ancienne : celle de faire du yuan une monnaie d’échange internationale qui ferait concurrence aux dollars américains. La Chine est d’ailleurs très active sur ce dossier, et la stratégie qu’elle met en place repose largement sur une dématérialisation de sa monnaie nationale, les possibilités du soft power numériques étant décidément multiples.

Conclusion

En résumé, la Chine met en place et utilise un soft power numérique qui utilise de nombreux canaux numériques. Ce soft power numérique va de l’exportation de sa méthode de gouvernance à des possibilités d’anticipation sur les positionnements des autres acteurs étatiques. Profitant de son avance dans le domaine, et rémunérant les entreprises non chinoises du secteur dont elle ne saurait encore se passer, la Chine s’abreuve également de données numériques qui lui permettent d’affiner l’efficacité et les prédictions de ses algorithmes, et investit massivement de manière directe ou indirecte dans ses entreprises spécialisées. Ce faisant, elle arrive à déposer des brevets et à exporter ses propres normes technologiques, ce qui lui assure une place enviable pour les années à venir, et lui donne de puissants outils pour façonner un monde selon ses désirs, le tout de manière soft et graduelle.

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[1] La carte de la filière de Huawei dévolue à la pose de câbles numériques sous-marins est à ce sujet très instructif (voir http://www.huaweimarine.com/cn/Experience), mais il ne faut pas oublier que 80 % du flux de données mondiales transitent encore par les États-Unis (Arte, 2018 : 7’33’’).

[2] TEA pour Trans-Europe Asia, TASIM pour TransEurasian Information Superhighway, DREAM pour Diverse Route for European and Asian Markets, ERMC pour Europe-Russia Mongolia-China. Pour plus de détails sur ces câbles déjà construits, voir Rolland, 2015.

[3] Il faut tout de même noter que le savoir-faire chinois en la matière ne peut pour le moment de passer de la contribution de firmes non chinoises comme Microsoft, Amazon, Deloitte et Bosch (Nelson, 2014).

[4] Disponible au https://carnegieendowment.org/publications/interactive/ai-surveillance

[5] La Chine a plus particulièrement investi l’Organisation internationale de normalisation (ISO), la Commission électrotechnique internationale (CEI) et l’Union internationale des télécommunications (UIT).