Géopolitique des frontières – découper la terre, imposer une vision du monde

RG, v7 n2, 2021

Géopo frontières

Amilhat-Szary, A.-L. (2020). Géopolitique des frontières – découper la terre, imposer une vision du monde

Paris : Le Cavalier bleu.

Objets géographiques relativement récents dans leur conception de ligne continu englobant un territoire unifié sous la souveraineté d’un État, les frontières quadrillent le monde depuis l’époque moderne et fondent la base des relations internationales, présupposant d’une part l’égalité de droit entre les États qu’elles délimitent, et d’autre part une distribution exclusive de la souveraineté. Mais ce concept est désormais instable : dépassant les limites binaires du dedans/dehors de l’état, les frontières sont en effet devenues mobiles, comme autant de dispositifs complexes de tri des flux de la mondialisation.

Si leur linéarité semble renforcée par la recrudescence de murs qui parfois les ferment, ce n’est qu’un trompe-l’oeil car une grande partie des mécanismes frontaliers est invisible et n’est pas nécessairement localisé à la frontière même. À travers une approche géo-historique qui décentre le regard européen et permet une relecture tant économique que politique des frontières, ce livre propose une plongée originale dans l’histoire de leur construction. Les frontières contemporaines évoluent d’une manière qui transforme en profondeur notre rapport à l’identité.

D’un seul coup, avec la crise sanitaire de la covid-19, les discours dominants sur l’effacement des frontières dans le cadre d’une mondialisation présentée comme un horizon inéluctable se sont trouvés suspendus. On en voyait déjà des prémisses depuis plusieurs années, la pandémie a précipité ce mouvement d’ouverture des frontières mû par des logiques économiques. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les frontières de très nombreux pays se sont fermées presque simultanément, même dans les ensembles régionaux qui avaient signés des accords soulignant leur ouverture, comme dans l’Union européenne ou entre États-Unis et Canada. Cette crise conforte donc la nécessité d’une géopolitique critique des frontières permettant d’aborder ses multiples dimensions autour des dialectiques ouverture/fermeture, visibilité/invisibilité, mémoire longue/mémoire courte.

Cette géopolitique critique, souligne l’auteure, doit dépasser la tautologie traditionnelle entre frontière, territoire et souveraineté de l’État. Révéler la part d’extraterritorialité des enjeux géopolitiques pour les États, et donc leurs interventions hors de leur territoire, revient alors à nuancer le rôle des frontières selon cette acception. Il convient donc de décentrer notre regard, d’un point de vue à la fois géographique et politique, et ne pas se limiter à étudier les frontières du point de vue des seuls acteurs dominants.  L’ouvrage s’articule autour d’un plan en trois parties ; une première géohistorique, la Géohistoire des frontières; une seconde présentant l’extraterritorialité des frontières et les contradictions du maillage actuel du monde; et une géopolitique des « frontières mobiles ».

Géopolitique des frontières : espace-temps complexes

 Il s’agit de montrer dans cette partie comment la frontière est passée devenue un outil de gouvernement, largement développé par le monde occidental, mobilisé par la suite pour imposer au reste du monde sa domination, par l’entremise de la colonisation, et qui aujourd’hui constitue la base même de la construction des États. Les systèmes de pensée politique et morale de l’Europe des XVIe et XVIIe siècles ont gommé les représentations territoriales permettant des frontières qui n’étaient pas que linéaires. Dans certains contextes, la construction des frontières étatiques a pu prendre par exemple la forme plus imprécise du front de conquête (à l’époque de l’Empire romain). De la même façon, cette idée de la frontière linéaire ne va pas de soi et l’auteure rappelle avec justesse que d’autres façon d’appréhender le territoire de l’État ont existé. La notion de territoire est devenue notre référent contemporain, sans pour autant constituer un invariant aussi puissant que l’idée de frontière. Cela ne fait en effet qu’assez peu de temps, trois siècles, que s’est précisée la forme du territoire de l’État, stable et exclusif dans la souveraineté qu’il construit, et qui plus est de plus en plus dépositaire de l’idée de Nation, apparu lui aussi en Europe au XVIIIe siècle.

La paix de Westphalie (1648) est généralement considérée comme l’acte fondateur de l’idée moderne de frontière linéaire. Ce n’est toutefois qu’au XIXe siècle que l’appropriation de l’espace bascule d’une conception féodale, selon l’auteure, vers l’idée d’unité territoriale de l’État. Émerge alors l’idée de « frontière naturelle », très contestable pourtant puisque toute frontière est par définition dans l’œil des humains et est donc artificielle. Les traités qui mettent fin à la Première Guerre mondiale finissent de réifier l’État et de consacrer la frontière. Exporté à travers le monde par le biais de la conquête coloniale, le schéma d’organisation territorial basé sur la frontière linéaire, pensé ailleurs, a donné lieu à des stratégies multiples, de rejet, d’adaptation et d’hybridation.

L’extraterritorialité des frontières : contradictions du maillage international du globe

 Questionner la territorialité des limites internationales permet de relativiser le poids de la seule institution étatique dans la fabrique frontalière, pour montrer à la fois l’asymétrie des États entre eux, et les relations complexes qui les lient aux autres acteurs qui entrent en jeu à la fois dans le champ de l’action publique, aux niveaux supra et infra nationaux, mais aussi dans le secteur privé.

On voit ainsi se multiplier des formes d’« extraterritorialité », c’est-à-dire d’intervention de l’État ou d’acteurs mandatés par lui hors de ses frontières. Le droit d’ingérence en est un exemple. Les enclaves territoriales ou les processus d’appropriation foncière par des compagnies agro-alimentaires (land-grabbing), illustrent également selon l’auteure, ces formes de déplacement des limites de souveraineté qui peuvent se produire sans nécessiter de déplacer les frontières. Les frontières ne sont pas inclusives par nature, bien au contraire.

Pour Christiane Arbaret-Schulz, « une frontière est une construction territoriale qui met de la distance dans la proximité ». Cette distinction entre « nous » et « eux » ne fonctionne paradoxalement mieux à mesure au fur et à mesure que l’on s’éloigne physiquement de la limite internationale : les habitants des régions frontalières savent à quel point l’autre côté leur ressemble. Il devient alors essentiel de comprendre comment se positionnent les hommes et les femmes qui vivent dans ces espaces plus ou moins démarqués, et comment leurs pratiques et leurs représentations ont le pouvoir de transformer au quotidien les frontières.

Vers une géopolitique des frontières mobiles

 La frontière est aujourd’hui devenue un système de tri des flux dans la mondialisation, un espace traversé et qui nous traverse tous de manière très personnelle. Au XXIe siècle, ce qui pose problème au niveau politique n’est pas tant la disparition des frontières que l’invisibilisation de ce qui s’y produit, notamment dans les dislocated border de plus en plus difficilement appropriables par les personnes qui y habitent.

On peut établir une typologie des frontières contemporaines autour d’éléments de base : la ligne, la zone et le point. On distingue alors des frontières clivantes (les lignes parfois bordées de murs), délibérément conçues pour séparer, des zones-frontières qui s’étalent, qui s’épaississent (les régions transfrontalières par exemple) et qui peuvent avoir pour vocation de renforcer la coopération à travers une frontière linéaire que l’on veut transcender.

Des frontières complexes

 Ainsi, le confinement imposé par la pandémie de la covid-19 illustre bien que les frontières autrefois perméables, devenues étanches avec l’affirmation souveraine, puis progressivement rouvertes dans le cadre de la mondialisation, peuvent se refermer partout, y compris aux portes de nos maisons. Nous avons alors fait l’expérience d’une frontière qu’on ne peut plus traverser et qu’il faut désormais habiter.

Cette crise souligne que la réflexion sur les frontières n’est jamais terminée car, pour être présentées comme objet définitif du droit des États, leur évolution se poursuit. Illustrant le terrain fécond du débat scientifique que ces frontières représentent, on peut ne pas être d’accord avec l’ensemble des propositions de l’auteure. Ainsi, les frontières n’ont pas de nature fondamentalement fermées. Elles soulignent le passage, en effet, d’une zone politique à une autre, mais il est exagéré de dire que la crise de la covid-19 ravive leur véritable nature : comme le souligne avec justesse l’auteure, à travers des analyses à l’échelle locale, l’effet de la frontière reflète bien davantage les choix politiques des États plutôt qu’une nature immanente, en atteste la rupture dans la gouvernance des passages frontaliers dans les villages à cheval sur la frontière Québec-États-Unis, après le 11 septembre 2001 (Lasserre et al, 2012). De la même façon, l’effet frontière décrit le rôle de moteur des échanges que peut receler une frontière, même entre États qui par ailleurs se méfient l’un de l’autre, comme entre Norvège et Russie (Lasserre, 2018).

D’autres éléments sont à nuancer : si la frontière linéaire est effectivement une représentation du monde largement systématisée par les Occidentaux, ceux-ci n’en sont pas les seuls dépositaires, contrairement à une légende tenace : on en trouve notamment trace dans les pratiques spatiales de la Chine (Dabringhaus et Ptak, 1997; Power et Standen, 1999 ; Calanca, 2006). De même, si l’idée de Nation a effectivement donné un second souffle à celle de la frontière linéaire, en justifiant davantage l’idée d’un « eux » et d’un « nous », cette évolution n’était pas inéluctable et résulte de la convergence de l’idée de contrôle de l’État par un pouvoir central fort imposant une norme politique et juridique, avec une idée d’unité nationale, et non pas d’une qualité intrinsèque de la frontière. Autre élément à nuancer : le discours volontiers à tendance nationale que développent les États, cherchant à confondre citoyenneté et nationalité, ne gomme pas automatiquement les identités régionales et ne force pas les populations à se positionner de manière binaire. C’est sans doute le cas dans les États à l’héritage politique très centralisée, de tendance jacobine comme la France; mais le Québec, l’Écosse et la Catalogne témoignent de la complexité des questions identitaires, qui précisément ne se réduisent pas à une équation déjà résolue au profit de l’État.

Un ouvrage stimulant donc, qui propose une thèse intéressante, une analyse de l’évolution des fonctions, des formes et de l’ancrage empirique des frontières. Le propos souligne à quel point la réflexion sur la dynamique de la gouvernance des frontières demeure d’actualité – à méditer pour l’avenir.

Frédéric Lasserre

Références

Dabringhaus, S. et R. Ptak (1997), Borders, Visions of the Other, Foreign Policy 10th to 19th Century. Otto Harrassowitz.

Power, D. et Standen, N. (dir.) (1999), Frontiers in question. Eurasian Borderlands, 700-1700, St Martin’s Press.

Calanca, P. (2006) (dir.). Desseins de frontières. Extrême-Orient, Extrême-Occident, 2006, n°28.

Lasserre, Frédéric (2018). Kirkenes, bout du monde norvégien ou place commerciale transfrontalière ? Illustration de l’effet frontière. Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 4(2), 19-28, https://cqegeseiulaval.files.wordpress.com/2018/08/vol4no2-specialfrontieres_ete2018.pdf 

Lasserre, F.; P. Forest et E. Arapi (2012). Politique de sécurité et villages-frontière entre États-Unis et Québec. Cybergéo : European Journal of Geography, Politique, Culture, Représentations, nº595, http://cybergeo.revues.org/25209

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