Regards géopolitiques 12(4), 2026
Othman Regragui
Othman REGRAGUI est étudiant au doctorat en science politique à l’Université Laval, sous la direction du Dr. Francesco Cavatorta et la codirection du Dr. Frédéric Lasserre. Son travail étudie la persistance des disputes territoriales avec un intérêt particulier pour les enclaves contestées. Il est titulaire d’un master en Sécurité internationale de l’École des affaires internationales (PSIA) de Sciences Po Paris. Il a également travaillé en tant qu’assistant de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique à Paris et au Middle East Institute à Washington D.C., où il a publié des rapports de recherche.
Courriel : othman.regragui.1@ulaval.ca
Résumé : Fortifié par une déprivatisation du fait religieux depuis les années 1970, l’ICESCO fait partie d’un écosystème d’institutions internationales islamiques initialement créées pour lutter contre des idéologies modernes comme le nationalisme arabe ou le sécularisme. L’ICESCO, l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture, mobilise l’attractivité de l’Islam à travers une diplomatie à voies multiples et un réseau d’acteurs non gouvernementaux, comme des think tanks ou des communautés épistémiques. L’efficacité du soft power islamique de l’organisation demeure limitée par l’hétérogénéité des diplomaties publiques de ses pays membres ou la supériorité du soft power occidental.
Mots-clés : soft power, ICESCO, diplomatie publique, Islam.
Abstract: Emerging from the deprivatization of religious practice in the 1970s, ICESCO is part of a broader ecosystem of global Islamic institutions established in response to the rise of modern ideologies such as Arab nationalism and secularism. Through multi-track diplomacy and a network of non-governmental actors such as think tanks and epistemic communities, the organization aims to promote the attractiveness of Islam. Nonetheless, the organization’s Islamic soft power is constrained by the diversity of public diplomacy approaches among member states and the overarching predominance of Western soft power.
Keywords: soft power, ICESCO, public diplomacy, Islam.
Introduction
« Nous devons être capables d’investir la puissance douce pour servir les intérêts suprêmes du monde islamique » (ICESCO, 2019). Dans le cadre du forum culturel de l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ICESCO) de 2019, le directeur général de l’organisation, Salim Al-Malik, a appelé à renforcer l’attractivité des pays musulmans en termes d’innovation, de culture et d’éducation afin de répondre à des défis contemporains tels que l’extrémisme, le racisme ou les fractures identitaires. Cette déclaration reflète la volonté constante de plusieurs acteurs institutionnels ou étatiques de mobiliser le référentiel religieux comme objet d’influence internationale.
En opposition au « hard power » fondé sur la coercition d’autrui par la puissance militaire ou économique, Nye définit « le soft power » comme un pouvoir communicatif d’attraction utile à l’accomplissement de ses intérêts par la mobilisation de ressources telles que la culture, les valeurs politiques ou la diplomatie (Nye, 2008). Bien avant cette théorisation contemporaine, Sun Tzu, l’auteur de l’Art de la guerre, reconnaissait l’importance de « subjuguer l’ennemi sans livrer bataille ». Au XIVème siècle, Ibn Khaldoun rendait compte dans sa Muqqadima (les Prolégomènes) de l’appropriation par les vaincus de la culture des vainqueurs, constatant ainsi le rôle de l’attractivité culturelle dans les rapports de pouvoir et d’influence. De nos jours, le soft power est un outil compétitif utile à la diplomatie publique dont l’objectif est la promotion de ses intérêts par la séduction et la cooptation d’acteurs comme les individus, les États ou les organisations non gouvernementales. Par exemple, la mise en avant de normes religieuses dans l’exercice de la gouvernance mondiale, notamment à travers des institutions intergouvernementales telles que l’ICESCO, peut susciter l’adhésion et la participation d’acteurs qui se sentent exclus par des normes de gouvernance internationales jugées trop séculières.
La résurgence du soft power religieux dans les relations internationales remet en cause l’argument selon lequel la modernité conduirait automatiquement à la sécularisation des États et des sociétés et à une perte d’attractivité du sacré. En 1917, le père de la sociologie allemande Max Weber décrivait un « désenchantement du monde » (Entzauberung der Welt) marqué par le recul des explications religieuses au profit du nationalisme, du sécularisme et de la rationalité scientifique et technique en Occident. Au même moment dans le monde islamique, la supériorité économique, militaire et scientifique de l’Europe, renforcée par l’expansion coloniale, conduit de nombreux intellectuels et dirigeants politiques à interroger le retard de leur société et à engager des politiques de modernisation inspirées du monde occidental. Des figures telles que Mustafa Kemal en Turquie, Sukarno en Indonésie ou Gamal Abdel Nasser en Égypte mettent en place des réformes pour réduire l’influence du référent religieux dans la sphère politique. Par exemple, à partir des années 50, le panarabisme nassérien, dans un discours qui n’est pas sans rappeler les idéologies pangermaniques ou panslavistes du XIXème siècle, a promu l’unité du monde arabe à travers l’arabité comme critère linguistique ou ethnique, reléguant l’appartenance religieuse au second plan. Au même moment, des États comme l’Arabie saoudite, redoutant une perte d’influence du religieux au sein du monde arabe et ailleurs dans le monde islamique, soutiennent une contre-offensive culturelle cherchant à faire de l’islam un outil de diplomatie publique.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la création de l’Organisation du Monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ICESCO). Fondée en 1982 par l’Organisation de la coopération islamique, l’institution cherche à favoriser la coopération entre les pays musulmans dans lesdits domaines de spécialisation. Basée à Rabat, au Maroc, l’ICESCO regroupe 54 États membres et trois observateurs. L’arabe, le français et l’anglais sont les trois langues de travail de l’organisation. La charte de l’ICESCO détaille plusieurs missions et objectifs de l’organisation, comme favoriser l’enseignement selon les principes du développement durable, rattraper les États développés en termes d’avancement technologique et scientifique, ou promouvoir le dialogue interculturel. L’ICESCO se compose de trois organes principaux. Premièrement, la conférence générale, l’organe suprême de l’organisation, se réunit une fois tous les quatre ans pour définir un plan d’action, adopter un budget ou discuter des recommandations des différents États membres. Deuxièmement, le Conseil exécutif se rassemble une fois par an pour mettre en œuvre les décisions de l’Assemblée générale et coordonner l’application des décisions communes entre États membres. Enfin, la direction générale veille entre autres à l’application des politiques générales de l’organisation et à sa représentation dans les forums mondiaux et islamiques.
À la lumière de ces éléments, il convient de s’interroger dans quelle mesure l’ICESCO parvient à mobiliser le référentiel religieux islamique comme relais d’influence international.
- La religion comme objet de séduction
La religion du latin « religare » ou relier est un puissant vecteur de légitimation politique et d’identification collective. Durkheim (1912) définit la religion comme un système collectif de croyances et de pratiques fondé sur la distinction entre le divin et le profane permettant l’organisation d’une communauté morale. Au-delà des éléments métaphysiques intangibles tels que le divin, la magie ou les miracles, la religion reflète la représentation que la société a d’elle-même. C’est une sacralisation du lien social par la rigidification de rituels et de croyances communes. En effet, selon Harari (2014), l’être humain (Sapiens) est un animal créateur de fiction et les sociétés humaines se basent sur la construction d’une réalité intersubjective portée par un ensemble d’individus. Cette réalité immatérielle, composée d’éléments intangibles comme les religions, le nationalisme ou l’argent, suscite une réalité matérielle où la coopération entre les individus favorise le développement des sociétés et la concrétisation de grands projets étatiques ou civilisationnels. En tant que langage suscitant un effet de consécration, des religions comme l’islam permettent donc aux États ou aux organisations internationales de fédérer et de soutenir leur influence politique et culturelle.
Depuis les années 1970, Casanova (1994) observe que les relations internationales sont conditionnées par une déprivatisation du fait religieux. Un phénomène marqué par le rejet de la sécularisation et une normativisation religieuse croissante de nombreuses institutions politiques. Dans ce contexte, les références au religieux deviennent légion dans les relations sociales, politiques et diplomatiques. Dans le monde islamique, les États et les individus ne sont plus attirés par les idéologies séculières comme le nationalisme ou le socialisme et voient dans l’Islam un cadre identitaire et un mode de gouvernance attractif. La défaite des nations arabes contre Israël pendant la guerre des Six Jours, l’échec des promesses de modernisation économique portées par les élites sécularisées au pouvoir en Égypte, en Iran ou en Afghanistan et l’exode rural de populations défavorisées vers les grandes villes sont autant de facteurs qui ont favorisé la résurgence du religieux (Casanova, 1994 ; Berger, 1997 ; Graziano, 2017). L’attractivité de l’Islam reflète ce que Kepel (1994) qualifie de « revanche de Dieu ». Face à cette crise de modernité, le modèle de l’État-nation hérité de la colonisation a échoué à remplacer la religion par un modèle d’identification séculier. En 1979, la révolution islamique en Iran, la prise d’otage de la grande mosquée de la Mecque par Juhayman el-Otaibi en Arabie saoudite, ou la poursuite des politiques d’islamisation de Mohamed Zia-ul-Haq au Pakistan sont symptomatiques de ce rejet.
Ce « réenchantement du monde » favorise le développement d’un soft power islamique pour les États. C’est dans ce contexte que s’opère une internationalisation de l’Islam à travers des institutions comme la Ligue islamique mondiale, l’Organisation de la coopération islamique ou l’ICESCO (Hamid & Mandaville, 2014). Ce mouvement est d’abord insufflé par le prince Fayçal d’Arabie saoudite qui, en 1962, crée la Ligue islamique mondiale (LIM) pour contrer le nationalisme arabe de Nasser et dans une certaine mesure la Ligue arabe basée au Caire. Ces organisations intergouvernementales islamiques reprennent la structure et les principes d’institutions internationales créées après la Seconde Guerre mondiale comme l’ONU avec une étendue géographique limitée au monde musulman et un rejet marqué de l’universalisme séculier. Malgré des objectifs similaires et des accords de coopération dans des thèmes comme la préservation du patrimoine, l’UNESCO se démarque de son alter ego islamique, l’ICESCO, par une portée universelle et une influence plus large. À titre de comparaison, l’ICESCO dispose de sa propre liste du patrimoine mondial islamique. La valorisation du patrimoine islamique est tributaire des programmes de restauration de monuments et d’artefacts comme la mosquée de Chinguetti en Mauritanie ou les manuscrits de Tombouctou au Mali. Ces initiatives cherchent à renforcer l’admiration et la reconnaissance des sociétés musulmanes par rapport à un héritage strictement religieux.
L’Islam demeure en effet un modèle politique séduisant pour la plupart de ses pratiquants. D’après l’Arab Youth Survey 2023, une étude annuelle majeure qui évalue les grandes tendances d’opinion des jeunes de 18 à 34 ans en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, une zone majoritairement musulmane, 65% des interrogés considéraient que la préservation de l’identité culturelle et religieuse est plus importante que la création d’une société tolérante, libérale et mondialisée. Dans un autre sondage réalisé par le Pew Research Center en Indonésie, pays avec la plus importante population musulmane au monde, 86% des musulmans interrogés estimaient qu’il était important d’être musulman pour être véritablement indonésien. Selon Graziano (2017), l’Islam constitue une identité active. À la manière d’une langue ou d’une tribu, l’islam est en effet marqué par une résilience temporelle antérieure à l’État-nation, ce qui renforce son attractivité en période de crise. Dans cette logique, le préambule de la charte des statuts de l’ICESCO souligne l’objectif commun de l’Oumma, la communauté islamique, de présenter la religion comme moteur de développement. Dans ce texte, les États membres affirment leur conviction que l’Islam « a apporté et continuera d’apporter une contribution constructive et essentielle à l’édification du monde islamique et au progrès de la civilisation humaine ».
En présentant la civilisation islamique comme porteuse de valeurs universelles et vectrice de tolérance, le soft power de l’ICESCO sert donc deux objectifs. D’une part, il renforce le narratif d’une cohésion historique entre différents États du monde musulman unis par une civilisation et un héritage commun. D’autre part, l’organisation cherche à améliorer l’image de l’Islam à l’international et à le présenter comme un référentiel légitime pour la production de normes de gouvernance alternatives dans des domaines comme la culture, l’éducation ou la science.
2. Une diplomatie à voies multiples
Afin de renforcer son influence, l’ICESCO déploie son soft-power islamique à travers une diplomatie à voies multiples (multi-track diplomacy). Une approche coopérative entre acteurs étatiques et non-étatiques dans la mobilisation d’éléments tels que l’éducation, la recherche ou encore la religion dans la promotion de la paix ou le dialogue interculturel (McDonald, 2012). Une des voies employées par l’ICESCO est la diplomatie sur la base de la foi (Track 6 et Track 7), promouvant une conception des relations internationales axée sur le pardon et la réconciliation (Troy, 2008). Une vision visible dans le préambule de la charte de l’ICESCO affirmant que « l’Islam, religion de paix, de tolérance et d’ouverture, représente un mode de vie et une force spirituelle, humaniste, morale, culturelle et civilisationnelle ». À travers ce discours, l’organisation présente l’image d’un islam tolérant à même de favoriser des espaces de dialogue et de lutte contre les conflits et les extrémismes. L’ICESCO s’engage ainsi dans plusieurs initiatives en faveur de la paix. Le lancement de programmes internationaux comme les Jeunes Ambassadeurs pour la paix vise par exemple à sélectionner et récompenser des initiatives innovantes de plus de 40 pays pour promouvoir la paix à travers la culture, les sciences ou l’intelligence artificielle. L’ICESCO a également contribué à la création d’une Encyclopédie sur la déconstruction du discours extrémiste dont l’objectif est d’identifier et de démanteler le discours idéologique derrière la radicalisation des jeunes générations.
La diplomatie culturelle constitue un autre levier du soft power de l’organisation (Track 5). Chaque année, l’organisation désigne une capitale islamique de la culture dans laquelle elle organise plusieurs évènements pour faire connaitre le patrimoine local. Les précédentes éditions se sont déroulées dans des villes comme Samarcande ou Marrakech. L’ICESCO promeut ainsi un récit collectif commun qui met en avant le rôle de plusieurs capitales islamiques dans l’innovation scientifique, la philosophie et les arts. Ce narratif rompt avec l’idée d’un monde islamique en déclin ou perpétuellement en conflit. L’organisation investit aussi dans l’éducation pour renforcer son attractivité auprès des jeunes générations (Track 5). Dans cette logique, plusieurs centres dédiés à l’enseignement de l’arabe ont été inaugurés dans des pays membres comme la Malaisie ou le Tchad. Comme le rappelle Benedict Anderson (1982), avant l’avènement du nationalisme, les communautés religieuses qui se croyaient au centre de l’univers étaient imaginables à travers une langue et une écriture sacrée. L’arabe pour l’islam, le latin pour le christianisme ou le mandarin pour le Bouddhisme étaient conçus comme uniques systèmes de représentation. La langue du Coran apparaît ici comme un vecteur d’unité culturelle et de paix simplifiant l’échange entre sociétés musulmanes et le rattachement à un héritage culturel commun.
Afin de favoriser la coopération avec d’autres régions du monde et l’influence de l’islam, l’ICESCO a développé un nouveau concept : la diplomatie civilisationnelle (Track 7). L’organisation définit cette approche comme un effort pour favoriser le dialogue entre cultures, le partage des savoirs et l’utilisation d’outils académiques ou techniques pour rapprocher les peuples et les civilisations. La promotion de la langue arabe à l’international, la mise en avant du patrimoine et des traditions islamiques et le développement des nouvelles technologies s’inscrivent donc dans cette dynamique de soft power. En 2023, à la suite du colloque international « diplomatie civilisationnelle : analyses intersectionnelles » tenu en partenariat avec l’Université Cadi Ayyad à Marrakech, l’ICESCO a publié une déclaration pour appeler à préserver sa propriété intellectuelle pour avoir élaboré ce concept. En coopération avec la Chaire des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations à l’Université euro-méditerranéenne, l’ICESCO organise d’ailleurs des programmes de formation auprès de participants de différents pays pour populariser l’usage de la diplomatie culturelle. Néanmoins, l’impact concret de ce nouveau concept sur la conduite de gouvernance mondiale doit encore faire ses preuves pour convaincre un plus large éventail d’acteurs extérieurs au monde musulman. En effet, les normes internationales classiques comme la démocratie ou les droits de l’homme se veulent universelles et non réductibles à un ensemble géographique ou civilisationnel précis.
Parallèlement, l’ICESCO coopère avec une pléthore de communautés épistémiques, de think tanks et d’organisations internationales. Des programmes comme la Fédération des Universités du Monde Islamique (FUMI) facilitent la coopération académique et la recherche dans l’enseignement supérieur à travers un réseau d’une dizaine de chaires associées. En 2020, l’ICESCO crée le Centre de prospective et d’intelligence artificielle afin de réfléchir à des solutions innovantes pour la modernisation technologique des États membres et à la gestion des risques liés à l’intelligence artificielle. L’organisation projette ainsi l’image d’un islam capable de s’adapter aux grandes innovations technologiques et numériques du XXIème siècle. Elle concurrence ainsi des organisations plus séculières comme l’UNESCO qui traitent ces thématiques dans leurs programmes de recherche. Un an après, l’ICESCO lance également le think tank pour la pensée, les lettres et les arts, sous le thème « la culture pour repenser le monde ». Cette plateforme numérique qui rappelle à bien des égards certaines initiatives de l’UNESCO telles que l’Institut pour l’apprentissage tout au long de la vie, permet à différents scientifiques, responsables politiques ou artistes, principalement de confession musulmane, de mettre en avant leurs travaux et propositions pour contribuer au rayonnement du monde islamique.
3. Les limites du soft power islamique
Malgré sa volonté de promouvoir un soft power commun au monde islamique, l’ICESCO est confronté à plusieurs contraintes structurelles et idéologiques. L’Islam est certes au cœur de la diplomatie des États membres de l’ICESCO, néanmoins ces derniers ne s’accordent pas sur la promotion d’un soft power unifié à l’international. Contrairement aux travaux de Huntington (1996) sur le choc des civilisations, le monde musulman ne forme pas un bloc homogène. Des différences allant du rayonnement du wahhabisme pour l’Arabie saoudite, au néo-ottomanisme pour la Turquie ou la promotion d’un islam modéré pour le Maroc. Dans le cas de diplomatie civilisationnelle, il apparait donc difficile de s’accorder sur une vision unificatrice sur ce que constituent les éléments distinctifs de la civilisation islamique. En effet, la coopération au sein de l’organisation n’est pas contraignante pour la politique culturelle ou éducative des États membres, ce qui empêche l’ICESCO de déployer une stratégie de soft power suffisamment cohérente ou conciliatrice.
Le soft power de l’ICESCO est aussi concurrencé par des acteurs non étatiques qui offrent des alternatives dans ces domaines d’expertise et une vision ascendante (bottom-up) de l’attractivité religieuse. L’appropriation du champ politique par les acteurs religieux est visible à travers l’activisme islamique défini par Wiktorowicz (2004) comme la mobilisation et la lutte pour la cause musulmane. Certains groupes islamistes tendent à utiliser une théorie inversée du choc des civilisations, selon laquelle l’Occident et ses alliés tenteraient de détruire l’islam. Cette mentalité de crise emploie des ressources et des réseaux de mobilisation afin de gagner en popularité et de défier l’inertie des États musulmans qui n’arrivent pas à générer un contrat social suffisamment attrayant ou à mettre en place des politiques éducatives, culturelles ou scientifiques convaincantes. Par exemple, des organisations transnationales comme les Frères musulmans en Égypte ont longtemps basé leur activisme sur la charité, les associations éducatives ou sportives. Certaines mosquées qui échappent au contrôle de l’État peuvent être utilisées par des militants islamistes pour diffuser des messages, organiser des actions et recruter des membres. Les musulmans sont souvent présentés comme « Mustaz3afun » ou impuissants, et les islamistes promettent de faire renaître l’âge d’or islamique (Casanova, 1994). Dans ce contexte, le monopole de l’influence religieuse échappe souvent à l’ICESCO et à ses États membres.
Par ailleurs, le classement du Brand Finance’s Global Soft Power, l’une des principales références en termes de stratégie de marque des États dans des domaines comme la culture ou l’éducation avec plus de 170 000 personnes interrogées dans cent pays, reflète les difficultés des États musulmans à séduire. En 2025, alors que les États-Unis étaient classés premiers et le Japon quatrième, seuls les Émirats arabes unis parviennent à se hisser dans le top 10 à la dernière position. Malgré plus de quatre décennies d’existence, l’offensive de charme de l’ICESCO dans l’éducation, la culture et les sciences n’a pas réussi à augmenter la position des États musulmans dans les classements mondiaux du soft power. Ce manque d’attractivité dans lesdits domaines se ressent particulièrement parmi les jeunes générations de la région qui restent fortement attirées par le soft power occidental. Selon l’Arab Youth Survey 2023, en matière d’éducation, 48% des jeunes nord-africains et 53% des Levantins souhaitent immigrer dans un pays occidental afin de trouver un travail ou de poursuivre des études supérieures. Paradoxalement, toujours selon l’Arab Youth Survey 2023, bien que nous ayons précédemment vu que la majorité des répondants préfèrent préserver leur identité religieuse plutôt que la création d’une société libérale, 58 % des répondants estiment que les institutions religieuses doivent être réformées.
L’ICESCO fait aussi l’objet de critiques pour son rapport à la laïcité ou à son influence auprès des musulmans qui résident en Occident. Des programmes culturels comme la stratégie de l’action islamique culturelle à l’extérieur du monde islamique sont critiqués par certains chercheurs en Europe qui accusent l’organisation de faire frein à l’intégration des musulmans dans leur société d’accueil (Bergeaud-Blacker, 2020). Adopté en 2000, le document dénonce notamment les médias occidentaux car ces derniers feraient la promotion d’une « culture de la violence, du libertinage et de la délinquance » et critiquent les « tendances laïques » qui relèguent la religion « à la vie privée de l’individu ». Par ailleurs, cette posture entre aussi en contradiction avec le modèle politique de plusieurs pays membres. Par exemple, des États comme l’Azerbaïdjan, la Côte d’Ivoire ou le Tadjikistan sont laïques et reconnaissent la liberté de religion. Enfin, l’organisation privilégie une vision consensuelle du religieux qui reste fermée aux lectures réformistes ou non conformistes du religieux. En 2024, l’ICESCO organisait notamment une conférence pour appeler à combattre l’athéisme et à lutter « contre les idées douteuses ». Ce genre d’initiative tend à exclure une importante minorité d’athées, d’agnostiques, de déistes ou de libres penseurs au sein du monde islamique contemporain. En conséquence, ces individus auront tendance à s’identifier à un modèle de soft power occidental plus ouvert à la liberté de conscience.
Conclusion
L’interaction entre religion et soft power est étroite, reflétant une hybridation des deux domaines. L’antériorité de la religion par rapport au modèle de l’État-nation et sa résilience à travers le temps en font un puissant facteur de rassemblement. Alors qu’au début du XXème siècle des penseurs comme Weber, décrivaient un désenchantement marqué par le progrès technique et la rationalité scientifique, les relations internationales contemporaines peuvent être qualifiées de post-séculière. De la diplomatie du yoga menée par l’Inde de Narendra Modi, aux efforts de médiation des conflits menés par le Saint-Siège, en passant par la formation d’imams d’Afrique subsaharienne et d’Europe par le Maroc, la religion offre de puissants relais d’influence pour les États et les organisations internationales.
Depuis les années 1970 et la déprivatisation du fait religieux dans le monde islamique, des organisations régionales comme l’ICESCO mobilisent le potentiel attractif de l’Islam dans la culture, l’éducation ou la science afin de concurrencer des organisations plus séculières comme l’UNESCO. De cette façon, l’ICESCO essaye de projeter une image positive du monde musulman à l’international. La diplomatie à voies multiples et le travail avec une pluralité d’agents internationaux permettent de populariser l’organisation. Malgré ces initiatives, l’organisation n’arrive pas à déployer un soft power suffisamment puissant. Les divergences politiques et idéologiques entre États membres, la suprématie du soft power occidental et la difficulté à dialoguer avec le sécularisme et les pratiques non conventionnelles du religieux empêchent l’organisation de déployer son plein potentiel attractif.
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