Recension. Yves Duchère (2023). Vietnam et États voisins. Géopolitique d’une région sous influences. Paris : Armand Colin.

Regards géopolitiques v12n2, 2026

 

Yves Duchère (2023). Vietnam et États voisins. Géopolitique d’une région sous influences. Paris : Armand Colin.

 

Trait-d’union entre la Chine et l’Asie du Sud-Est, le Vietnam connaît, depuis la fin des années 1980, un développement spectaculaire depuis la chute de l’URSS et de son soutien, et d’importantes réformes économiques mises en œuvre par le gouvernement pour s’adapter à cette nouvelle donne. L’émergence du Vietnam s’accompagne néanmoins d’enjeux socio-économiques qui ne peuvent être compris en dehors des relations et influences réciproques qu’entretiennent le Vietnam et ses États voisins (Laos, Cambodge, Chine).

Après avoir décrit le développement de ces États, et mis en exergue les convergences et divergences des pays d’une région sous influence chinoise, l’ouvrage questionne la nature des relations des États de l’ex-Indochine avec le géant économique et démographique chinois. L’auteur porte également une attention particulière à l’examen des divisions et des tensions entre le Vietnam, le Cambodge et le Laos, à un moment où la Chine est perçue à la fois comme une menace et comme une source de croissance économique.

L’ouvrage propose une analyse se déclinant en trois parties et 9 chapitres.

La première partie, « Le Vietnam dans sa région », propose une analyse approfondie des milieux naturels (chapitre 1) et du peuplement des territoires du Vietnam et de ses deux voisins indochinois, le Laos et le Cambodge dans leurs relations avec la Chine et l’Inde. La dimension historique est privilégiée pour proposer une géohistoire de la région, avec une lecture centrée sur le Vietnam, de la préhistoire à la fin du XXe siècle. La composition ethnique des populations de ces pays ainsi que celle de la Chine est décrite, de même la démographie des quatre pays jusqu’à nos jours. Les périodes précoloniale, coloniale et les guerres d’Indochine sont précisément analysées jusqu’à la période socialiste d’avant les réformes économiques majeures (doi moi, ou Renouveau) entreprises par le gouvernement pour tenter de s’adapter à l’affaiblissement, puis la disparition du soutien soviétique, réformes introduisant une part d’économie de marché à partir de 1986.

Dans une seconde partie, « Les mutations du Vietnam depuis le Doi moi », la transition vers une économie de marché à orientation socialiste au cours des trente dernières années est étudiée. Le régime obéit à une logique très centralisatrice malgré de timides mesures de décentralisation prises depuis les années 1990. Le système unitaire n’est pas véritablement entamé par la latitude donnée aux autorités locales dans des domaines limités. Le Vietnam cherche à retrouver une croissance économique, perçue comme levier nécessaire pour la survie du régime et le maintien d’un certain degré de puissance face à la Chine, croissance qui passe donc par l’intégration dans les flux économiques mondialisés. À la suite de l’ouverture économique des années 1980 puis de l’entrée du pays dans l’OMC (2007), le Vietnam a attiré les investissements étrangers dans les industries manufacturières, d’abord des pays d’Asie orientale (Corée du Sud, Japon, Taïwan, Chine…), des États-Unis et de l’Union Européenne, et a accru ses exportations vers ces pays, multipliant les accords commerciaux et les traités de libre-échange. Sa main d’œuvre très bon marché mais relativement éduquée lui a permis d’être attractif et de maintenir des taux de croissance annuels supérieurs à 5%. La production industrielle nationale s’est développée dans un réseau de zones franches avec parcs industriels et zones économiques côtières et frontalières, selon un modèle déjà éprouvé en Chine de promotion des exportations et des investissements étrangers tournés vers l’exportation.

Dans le domaine agricole, un processus de décollectivisation s’est peu à peu développé à partir de 1979. Le retour progressif à l’agriculture familiale au cours des années 1980 s’est traduit par la diversification et l’intensification des cultures et des échanges, la création de surplus exportables et la baisse de la pauvreté de plusieurs zones rurales. Le Vietnam est ainsi redevenu un grand exportateur de riz (2e exportateur), tout comme il est devenu le 2e exportateur de café (environ 18% du marché) produit dans les hauts plateaux centraux, essentiellement du robusta. Le secteur du tourisme international et intérieur a pris une importance économique croissante avec la valorisation active de cette activité.

Cette croissance économique modifie la structure de la société. Les inégalités se sont accrues, la pauvreté a certes sensiblement reculé dans les zones urbaines et particulièrement les métropoles et leurs régions, mais elle perdure dans les zones périphériques, l’arc montagneux du Nord et les Hauts Plateaux du centre, où les minorités ethniques sont numériquement dominantes. Cette croissance s’accompagne d’impacts environnementaux réels, pollution industrielle et agricole, tandis que des impacts socio-économiques du réchauffement climatique sont abordés : le delta du Mékong est particulièrement affecté par l’élévation du niveau marin et les intrusions d’eaux salées. Enfin, un dernier chapitre aborde la question de la dynamique urbaine et des migrations.

La troisième partie « Autoritarismes, zone d’influence chinoise et tensions géopolitiques » revient à une échelle régionale incluant les trois États voisins à travers une approche comparative. Les trois pays indochinois, dans l’ombre économique et parfois politique de la Chine, ont en commun avec elle l’autoritarisme de leur régime politique basé sur le parti unique, un État assez répressif, la présence d’une forte corruption, dans une gestion économique qui mobilise la libre entreprise mais fait la part belle à l’économie planifiée, sauf pour le Cambodge. Comment ces régimes fonctionnent-ils ? Les deux chapitres suivants abordent les relations entre les États d’Asie du Sud-est et la Chine, dans le cadre de la sphère d’influence chinoise, et esquissent les tensions entre essentiellement le Vietnam et la Chine, en mer de Chine du Sud et dans le bassin du Mékong. L’auteur présente adéquatement l’accord de délimitation maritime de 2000 dans le golfe du Tonkin/de Beibu, mais l’analyse est plus sommaire sur la mer de Chine du Sud, la course à l’occupation des iles, les changements de discours du Vietnam en coordination avec les Philippines et la Malaisie pour dénier le statut d’îles aux formations insulaires des Spratleys (article 121 de la CNUDM), le recours des Philippines devant la Cour permanente d’arbitrage en 2013 (verdict en 2016) et le dépôt d’une demande commune Vietnam-Malaisie pour l’extension du plateau continental en 2009. De fait, la carte des espaces maritimes est largement erronée et ne reflète pas les revendications actuelles des États d’Asie du Sud-est (Lasserre et Alexeeva, 2025).

L’ouvrage propose ainsi une analyse laissant une place importante à la perspective historique, à la prise en compte des aspects sociaux et des dimensions politiques, notamment la dynamique politique intérieure au Vietnam et les frictions entre Chine et Vietnam – justifiant ainsi le sous-titre Géopolitique d’une région sous influence. C’est un point fort de l’ouvrage, très documenté.

L’ouvrage n’est cependant pas exempt de défauts. Tout d’abord, le choix du cadrage géographique, intégrant parfois l’ensemble de la Chine mais pas de manière systématique, ce qui fait que parfois les analyses portant sur ce pays semblent un peu plaquées dans le propos. On peut regretter aussi de ne pas lire une analyse des relations du Vietnam avec la Thaïlande, totalement absente du propos, et d’une manière générale, du rôle de l’ASEAN dans la dynamique des relations du Vietnam avec ses partenaires régionaux.

Par ailleurs, même si l’objectif n’était pas de proposer au lecteur une classique géographie du Vietnam et de ses voisins, on aurait aimé lire davantage d’analyse des dynamiques territoriales, en particulier dans les régionaux périphériques : quels projets de développement ont-ils été soutenus pour tenter d’enrayer la pauvreté de ces régions que l’auteur expose par ailleurs très bien ? Comment les transports, absents du propos, sont-ils organisés, et comment leur modernisation est-elle envisagée dans un contexte d’accent mis sur le concept de corridors et d’axes structurants, en particulier ferroviaires ?

Un ouvrage au final intéressant, bien écrit, pas exhaustif sur le Vietnam et ses voisins immédiats, qui propose une lecture pertinente sur la dynamique géopolitique, économique et sociale de cette sous-région.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Lasserre, F. et Alexeeva, O. V. (2025). Limites maritimes et discours juridique dans le conflit en mer de Chine du Sud, un outil politique ? Recherches et Documents n°16, Fondation pour la Recherche Stratégique, Paris, novembre, https://www.frstrategie.org/sites/default/files/documents/publications/recherches-et-documents/2025/R%26D%20162025.pdf

 

REcension. Sylvain Domergue (2025). Géopolitique des espaces maritimes : enjeux et défis de la maritimisation du monde. Paris, Armand Colin, 264 p.

Regards géopolitiques, 12(1), 2026

Sylvain Domergue (2025). Géopolitique des espaces maritimes : enjeux et défis de la maritimisation du monde. Paris, Armand Colin, 264 p.

 

L’actualité internationale ne cesse de le rappeler: qu’il s’agisse de la perturbation des exportations de blé en mer Noire, de l’accident du porte-conteneur Ever Given dans le canal de Suez en 2021, des attaques houthies contre le trafic maritime en mer Rouge ou des dysfonctionnements des écluses du canal de Panama du fait du manque d’eau en Amérique centrale, la mondialisation est intrinsèquement liée aux espaces maritimes. Cette dépendance dépasse largement le seul cadre économique et commercial. Les mers et les océans sont également au cœur des enjeux de préservation, tant ils sont essentiels aux équilibres climatiques et environnementaux dont dépendent de nombreuses activités humaines. Ils constituent également un théâtre majeur de rivalités entre puissances étatiques, soulevant des problématiques structurantes en science politique et relations internationales.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle dépendance envers les espaces maritimes ? Quels défis soulèvent-ils en matière d’appropriation, de sécurité maritime et de gouvernance environnementale ? Dans quelle mesure présentent-ils, en parallèle, des opportunités uniques d’échange et d’intégration ?

Dans son livre Géopolitique des espaces maritimes, Sylvain Domergue a adopté une approche géopolitique résolument ancrée dans la géographie et il y démontre, avec de nombreuses cartes et figures à l’appui, que la mondialisation, malgré ses perturbations liées aux conflits commerciaux, demeure intrinsèquement dépendante des espaces maritimes. Cette dépendance dépasse largement le seul cadre de l’économie et du commerce international : les mers et les océans constituent depuis toujours l’une des matrices vitales des équilibres climatiques et environnementaux planétaires, dont dépendent tant d’activités humaines.

L’ouvrage débute par le rappel que l’essor de la mondialisation repose sur la maritimisation du monde, c’est-à-dire la dépendance croissante des sociétés et des économies envers les activités liées aux mers et océans : transport maritime (près de 80% du commerce mondial), mais aussi pêche, câbles sous-marins, extraction d’hydrocarbures et de nodules polymétalliques des grands fonds, tourisme de croisière et de plaisance, concentration des établissement humains sur les littoraux…  De cette maritimisation découle l’importance des enjeux militaires – contrôle des mers, des points de passage stratégiques, avec création de marines de guerre, de bases, et l’ancrage dans le droit international des protocoles de contrôle des espaces maritimes à travers les Conventions sur le droit de la mer, 1958, 1960 puis 1982.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première retrace l’affirmation des enjeux maritimes, avec l’analyse de la dépendance croissante des économies modernes envers le secteur maritime, dépendance accentuée par le transport des matières premières et du pétrole en particulier, mais aussi par la révolution commerciale qu’a représenté la conteneurisation à partir des années 1950 et l’essor des flux de produits manufacturés. L’auteur évoque également l’importance des mers comme réservoir de ressources, pêche et aquaculture, et conflits résultant des volontés contradictoires d’accéder aux zones productives mais aussi de préserver la ressource et de tirer un bénéfice de l’exploitation des ressources locales par les États côtiers. L’auteur évoque aussi l’enjeu majeur de l’exploitation des hydrocarbures, sachant que l’essentiel des nouvelles découvertes se font désormais en mer. On évoque aussi d’autres ressources, le sable devenu un enjeu majeur dans le secteur de la construction ; les nodules polymétalliques des grands fonds marins, dont l’exploitation pose d’autant plus la question de la préservation de ces milieux aux rythmes biologiques très lents qu’elle se produit loin des espaces maritimes contrôlés par les États, ce qui pose la question du cadre réglementaire pour encadrer cette activité ; le tourisme, littoral, de croisière et de plaisance.

Une deuxième partie, après ce portrait des enjeux économiques, analyse les enjeux géopolitiques : qui contrôle ces espaces maritimes dont l’importance stratégique n’échappe à personne ? Un premier chapitre retrace l’évolution des doctrines et théories d’analyse, avec les travaux de l’amiral Mahan, l’école navale française, la théorie du Rimland de Nicholas Spykman en contrepoint de la théorie du Heartland de Halford Mackinder. Les théoriciens de la stratégie navale ont depuis longtemps intégré tout à la fois la menace militaire possible depuis la mer mais aussi la nécessité de préserver les intérêts économiques croissants que représente la maritimisation des économies du monde.

Le quatrième chapitre aborde le mouvement de codification du contrôle des espaces maritimes dans le cadre du droit international. Pendant longtemps, la zone maritime contrôlée par les États était en droit coutumier international, la bande de 3 miles marins, correspondant approximativement à la portée de tir des canons côtiers. Ce n’est qu’après la Seconde guerre mondiale et les prémisses de l’essor de la maritimisation accélérée qu’une conception autre du contrôle de l’État côtier, détachée de cette vision purement défensive et militaire, s’est fait jour. Plusieurs États d’Amérique latine ont ainsi voulu étendre leur espace maritime pour protéger leurs stocks de poissons tandis que les États-Unis, dès 1945, affirmaient leurs droits souverains sur les ressources de leur plateau continental. Plusieurs conventions ont ainsi été négociées et signées, la dernière, celle de Montego Bay (1982), entérinant les différents types d’espaces maritimes, mer territoriale, zone économique exclusive (ZEE) et plateau continental étendu. C’est ce mouvement de codification d’extension des espaces maritimes qui est appelé « territorialisation des mers », de manière un peu abusive car l’État côtier n’est en réalité souverain que sur la mer territoriale s’étendant sur 12 miles nautiques soit environ 20 km, et encore, cette zone est-elle grevée du droit de passage inoffensif. Dans la ZEE et le plateau continental étendu, les États ne sont pas souverains et il est dès lors abusif de parler de territorialisation : les États disposent de droits souverains sur l’exploitation des ressources de pêche et du sous-sol dans la ZEE, sur les seules ressources du sous-sol dans le plateau continental étendu. Mais ces espaces maritimes n’en suscitent pas moins des tensions dès que des revendications contradictoires se précisent, tant les enjeux de contrôle des ressources, parfois purement potentielles en l’absence de campagnes d’exploration, sont devenues stratégiques, surtout si ces enjeux se superposent à des tensions politiques. L’auteur évoque trois exemples régionaux : la mer de Chine du Sud, où s’affrontent les revendications maritimes contradictoires de la Chine et des États côtiers d’Asie du Sud-est, Vietnam, Philippines, Malaisie, Brunéi et Indonésie ; l’Arctique, où la fonte de la banquise alimente les fantasmes, pas toujours établis dans les faits, de futures autoroutes maritimes et d’un eldorado de ressources pétrolières et gazières ; et la Méditerranée orientale, où l’attrait pour l’extraction gazière vient alimenter les tensions liées aux relations compliquées entre Grèce et Turquie notamment, dans un contexte d’affirmation croissante de cette dernière face aux Européens.

Un cinquième chapitre évoque par la suite les enjeux de sécurité et de sûreté maritime, criminalité et trafics, terrorisme maritime, sécurité des activités extractives.

La troisième partie aborde les questions de gouvernance. Face à ces enjeux de sécurité, de disputes maritimes et de tensions face aux enjeux stratégiques, comment concevoir des mécanismes de régulation, de gouvernance et de règlement des différends ?  La Convention sur le droit de la mer se voulait précisément un facteur de mise en place de ce cadre juridique destiné à apaiser les différends.  Les institutions des Nations Unies et de la Convention participent de cet effort destiné à proposer des mécanismes de gouvernance, à tout le moins d’apaisement – à condition que les États acceptent de jouer ce jeu.

Car en effet, tout dépend fondamentalement des États. La gouvernance des mers repose sur la volonté politique de ceux-ci, puisqu’ils demeurent les acteurs primordiaux de la réglementation maritime. Et les États peuvent ne pas vouloir se soumettre à ces mécanismes, en ne ratifiant pas la Convention comme les États-Unis par exemple, même si dans la pratique Washington met en œuvre une bonne partie des dispositions du droit de la mer et s’arroge la possibilité de mener des opérations de police pour rappeler aux États qu’ils ne partagent pas la même lecture du droit de la mer; ou en dénonçant les avis des cours de justice, comme la Chine qui en 2016 a dénoncé le verdict de la Cour permanente d’arbitrage dans la cause  soulevée par les Philippines en mer de Chine du Sud. Ceci ne veut pas dire que tout progrès soit bloqué : des mécanismes fonctionnent, comme l’Organisation Maritime internationale (OMI) qui s’efforce de progressivement moderniser le droit maritime régissant la navigation, avec notamment à son actif l’avènement du Code polaire en 2017, négocié à l’initiative des États arctiques ; la négociation des mécanismes d’inspection et de contrôle par l’État du port ; ou encore les organisations régionales de pêche de la FAO, ou en leur absence la diplomatie qui a permis la négociation de l’accord de 2018 sur l’interdiction de la pêche en haute mer dans l’océan Arctique.

L’ouvrage, très bien illustré de nombreuses cartes et figures, se lit aisément. La structure est pertinente, logique et l’auteur prend soin de proposer une synthèse de chaque partie. Le propos est donc clair et un réel souci de vulgarisation transparait à la lecture de cet ouvrage par ailleurs très bien documenté.

Quelques lacunes mineures se retrouvent cependant. Ainsi en Arctique, le trafic de transit le long de la Route maritime du Nord n’est pas de 35 millions de tonnes, ceci est le chiffre de l’activité totale de transport, incluant le trafic dit de destination, au départ de l’Arctique russe (gaz et pétrole essentiellement); le transit ne représente qu’environ 3 millions de tonnes avec 97 navires (chiffres de 2024), on est loin des 12 000 transits de Panama ou des 18 000 transits de Suez. De même, en matière de sureté du trafic maritime,  le lecteur aurait aimé en savoir davantage sur les négociations, parfois difficiles, pour trouver des compromis entre liberté de navigation et protection environnementale, voire respect des souverainetés affirmées, avec notamment l’article 234 pour les eaux arctiques, la difficile acceptation du Code polaire, l’imposition de pilotage obligatoire comme dans la Voie maritime du Saint-Laurent, ou la mise en place de mécanismes de séparation des circulations des navires (TSS, traffic separation schemes, schémas de séparation du trafic), comme dans la Manche, la mer du Nord, le Cap Horn ou le détroit de Malacca.

Ces réserves sont mineures au regard de la qualité de l’ouvrage, très fouillé et documenté. Une excellente référence sur un sujet d’actualité.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension. Guillaume Lagane, Géopolitique de l’Europe, Paris, PUF, coll. « Géopolitiques », 2025, 210 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Dans cette première édition, ce nouvel ouvrage de Guillaume Lagane publié en septembre 2025 dans la série Géopolitiques des Presses Universitaires de France aborde un contexte remarquable : le retour de la guerre en Europe depuis 2022, la réélection de Donald Trump, l’intensification des tensions entre les principaux centres de pouvoir, ou encore l’augmentation des incertitudes concernant la sécurité du continent.

M. Lagane, un haut fonctionnaire et expert en défense, fait partie du comité de rédaction de Commentaire. Il est aussi l’auteur de nombreux livres sur les relations internationales, dont Questions internationales (Ellipses, 2021, 4e édition), et il enseigne à Sciences Po Paris. Il offre ici une analyse approfondie des mécanismes et des contraintes de la puissance européenne, à une époque où celle-ci semble renouer avec la géopolitique après plusieurs décennies d’aveuglement stratégique.

Un diagnostic sévère : l’Europe face à une géopolitique qu’elle avait cru dépasser

Dès l’introduction, Lagane part d’interrogations autrefois perçues comme provocatrices – une invasion russe des pays baltes, une annexion américaine du Groenland, une alliance contraignante avec la Chine – pour montrer combien le monde a brutalement changé depuis cinq ans. Ces scénarios, dit-il, ne relèvent plus de la spéculation théorique : ils expriment la vulnérabilité structurelle de l’Europe dans un système international devenu « gigantomachique », dominé par des puissances dont les logiques de rivalité et d’affirmation ne lui laissent plus de marge de confort.

L’auteur souligne alors que, jadis focalisé sur la paix, le droit et la prospérité, le continent se voit confronté à des vérités qu’il avait négligées : le risque de conflit, la pérennité de tensions internes et la présence de forces extérieures en mesure d’imposer leur volonté. Il dépeint une Europe « pleine de possibilités », mais affaiblie par un mélange de défis dans les domaines démographique, économique, technologique et militaire. Cette thèse reprend l’idée évoquée par l’auteur lors d’une interview récente, selon laquelle l’Europe « a inventé la géopolitique mais semble aujourd’hui la repousser », se comportant comme une puissance économique qui délaisse les éléments politiques et stratégiques indispensables à son statut.

 

Une structure centrée sur la puissance : héritages, limites, avenir

L’ouvrage se divise en trois grands mouvements :

  1. L’héritage européen : une puissance inachevée

Lagane commence par inventorier les fondements de la puissance européenne : un espace économique majeur, un capital culturel et scientifique considérable, une cohésion sociale enviée à l’échelle mondiale. Mais il souligne la fragilité croissante de ces atouts : vieillissement démographique rapide, dépendances énergétiques et industrielles, déficits militaires accumulés depuis trente ans, retard dans la compétition technologique.

Le propos est équilibré mais sans complaisance : l’Europe, dit-il, demeure une « puissance empêchée », incapacité qui découle autant de divergences politiques internes que d’un tropisme culturel vers la « dépolitisation » du monde.

 

  1. Une Europe dépendante : la question du lien transatlantique

La partie la plus analytique du livre est consacrée au rapport avec les États-Unis, présenté non seulement comme héritage historique mais comme dépendance stratégique structurelle.

Lagane n’est pas anti-américain ; il souligne au contraire la fonction stabilisatrice du lien transatlantique. Mais il montre aussi combien cette dépendance limite la capacité européenne à réagir seule, notamment face à la Russie et à la Chine. La réélection de Donald Trump apparaît comme une illustration éclatante de cette vulnérabilité : l’Europe peut à tout moment être privée d’un pilier essentiel de sa sécurité.

 

  1. Trois voies pour l’avenir : atlantisme, autonomie stratégique, ou effacement

Dans son dernier chapitre, Lagane esquisse les scénarios possibles pour le continent :

La coopération transatlantique renouvelée, défendue par les partisans de l’atlantisme, qui voient dans l’alliance avec Washington la seule garantie de sécurité.

La construction d’une autonomie stratégique européenne, voie difficile mais nécessaire si l’Europe veut peser comme acteur global.

Le risque d’effacement, si elle renonce à articuler ses capacités militaires, technologiques et industrielles : l’Europe deviendrait alors un espace prospère mais politiquement secondaire dans la lutte entre les grandes puissances.

Cette dernière option, bien que présentée avec prudence, fait l’effet d’un avertissement : sans réarmement politique et stratégique, la place des États européens comme acteurs indépendants pourrait être compromise.

 

Un livre clair, synthétique, et ouvertement stratégique

L’ouvrage se caractérise par un style sobre et didactique, à l’image des travaux de Commentaire ou des publications de défense. Bien que le livre soit bref, il aborde une multitude de sujets (démographie, énergie, industries de défense, alliances, relations, menaces externes). Il ne vise pas la précision scientifique, mais plutôt la clarté et l’encadrement contextuel. La démarche est manifestement ancrée dans une tradition réaliste et occidentale : la préservation du lien transatlantique, l’importance de la force militaire, la réprobation des illusions stratégiques européennes. Cette approche explicite n’entrave pas la qualité du travail, mais pourrait être contestée par des lecteurs favorisant une perspective plus autonomiste ou multipolaire.

 

Une contribution utile dans un moment où le monde bascule

En fin de compte, Géopolitique de l’Europe présente un récapitulatif robuste, limpide et sincère d’une période cruciale pour le continent. Ce n’est pas un livre éducatif ni une dissertation théorique : c’est un document d’action, destiné à clarifier les options disponibles pour l’Europe à une époque où elle ne se permet plus le luxe de la distraction stratégique.
Lagane ne privilégie pas une « perspective téléologique » sur l’intégration européenne ; il rejette les grandes narrations continues ou les prédictions optimistes. Pour lui, l’Europe n’est ni une puissance entièrement concrétisée, ni un déclin inéluctable : c’est un intervenant indécis dont la capacité à se structurer et à se renforcer déterminera son importance future dans le système international.

Un livre lucide, parfois sombre, mais nécessaire — et qui, comme tout bon essai géopolitique, ouvre plus de questions qu’il n’en ferme.

Abigaël Collin-Delille

Candidate au doctorat en Sciences géographiques

Université Laval

Recension. Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Philippe Orliange et Alisée Pornet (2025). Géopolitique du développement. Les enjeux de la solidarité internationale. Paris : PUF, 243 p.

L’ouvrage Géopolitique du développement : les enjeux de la solidarité internationale, de Philippe Orliange et Alisée Pornet, part d’une idée simple : le développement n’est pas une politique neutre et technique, mais un espace de rapports de force. L’aide publique au développement et les financements internationaux ne sont pas seulement des gestes de solidarité ; ce sont aussi des outils de puissance utilisés par les États et les grandes institutions pour défendre leurs intérêts, diffuser leurs normes et peser sur les trajectoires économiques, sociales et écologiques des pays dits « en développement ».

Les auteurs commencent par revenir sur l’ancienne approche fonctionnaliste du développement. Celle-ci voyait les organisations internationales comme des machines techniques, presque apolitiques, chargées de résoudre des problèmes concrets (infrastructures, santé, agriculture) et, à travers cela, de favoriser la paix. Les auteurs montrent que cette vision masque en réalité des enjeux géopolitiques : ce sont des choix politiques, qui profitent à certains acteurs plutôt qu’à d’autres. Dans la lignée des travaux de Marcus Power et de la géopolitique critique française (Yves Lacoste), ils rappellent que le développement est lié depuis l’origine aux grandes inquiétudes des puissances occidentales : décolonisation, lutte contre le communisme, puis contre le terrorisme. Le vocabulaire du « sous-développement », les cartes Nord/Sud et les grands récits sur la pauvreté sont eux-mêmes des instruments de pouvoir.

Le livre propose ensuite une relecture historique de l’aide au développement. À partir du discours de Truman sur les « pays sous-développés », les auteurs déroulent un fil qui va de la guerre froide aux Objectifs du millénaire, puis aux ODD et à l’Accord de Paris. Ils montrent comment l’aide s’est structurée autour de quelques grands moments : reconstruction européenne et asiatique, confrontation Est–Ouest, décolonisation, puis mondialisation financière. En s’appuyant sur Severino, ils rappellent que l’aide n’est pas née d’un pur idéal humaniste, mais d’un mélange de reconstruction, de rivalités idéologiques et de compétition économique pour l’accès aux marchés du Sud.

Un des points intéressants du livre est l’usage du « piège de Kindleberger ». Les auteurs rappellent, en s’appuyant sur cette idée reprise notamment par Joseph Nye, qu’un système international stable a besoin d’au moins une grande puissance prête à fournir des biens publics mondiaux : un commerce relativement ouvert, un système financier qui tient en cas de crise, des mécanismes d’aide et de stabilisation. Kindleberger expliquait déjà que la Grande Dépression venait en partie de l’absence de puissance assumant ce rôle, entre le déclin du Royaume-Uni et avant que les États-Unis ne prennent vraiment le relais. Les auteurs transposent ce raisonnement au champ du développement : aujourd’hui, la compétition entre États-Unis et Chine se joue aussi sur ce terrain, mais sans qu’aucun des deux n’endosse pleinement la responsabilité de ces biens publics mondiaux. Ce « vide de leadership » fragilise la gouvernance du développement et nourrit l’instabilité. Les auteurs soulignent enfin que cette lecture par le piège de Kindleberger est encore peu utilisée dans les travaux sur le développement, alors qu’elle permet de bien relier aide, biens publics mondiaux et transitions de puissance.

Dans ce cadre, les auteurs mettent en regard deux modèles devenus classiques : le « consensus de Washington » et ce qu’ils appellent le « consensus de Pékin ». Le premier, porté par les institutions occidentales, promeut libéralisation, discipline budgétaire, réformes institutionnelles et conditionnalités fortes. Le second, associé à la Chine, insiste davantage sur les infrastructures, l’investissement rapide, l’argument du « gagnant-gagnant » et des conditionnalités politiques plus discrètes, mais avec des contreparties économiques importantes. Les auteurs ne se contentent pas de cette opposition binaire : ils montrent aussi comment d’autres pays du Sud (Brésil, Inde, Turquie, Russie, Émirats arabes unis) développent leurs propres modèles, souvent au nom de la « coopération Sud–Sud », avec des priorités régionales, politiques ou religieuses spécifiques.

La Chine occupe évidemment une place centrale. Le livre rappelle l’arrière-plan idéologique (marxisme-léninisme adapté au contexte chinois, références à Sun Tzu) et montre comment des initiatives comme les Nouvelles routes de la soie (BRI) ou la « Global Development Initiative » sont à la fois des outils de développement et des instruments d’influence. La Chine est passée du statut de pays bénéficiaire de l’aide à celui de financeur majeur, à travers son agence de développement (CIDCA), une série de livres blancs et toute une panoplie de prêts, parfois peu concessionnels et assortis de clauses de confidentialité très strictes. L’Afrique apparaît comme une région privilégiée, mais pas unique, de ces financements.

Un autre apport important du livre est la manière dont il décrit les crises qui touchent aujourd’hui la solidarité internationale. Les auteurs expliquent d’abord qu’il existe une crise normative : le cadre multilatéral construit après la Seconde Guerre mondiale est de plus en plus contesté, et de nombreux acteurs dénoncent des « doubles standards », par exemple lorsque l’aide augmente fortement pour l’Ukraine alors qu’elle diminue ou stagne pour les pays les moins avancés. Ils parlent aussi d’une crise de financement : dans plusieurs pays européens et aux États-Unis, les gouvernements réorientent leurs budgets vers la défense ou vers des priorités intérieures jugées plus urgentes, ce qui se fait au détriment des politiques de développement. Enfin, les auteurs évoquent le retour de conflits de haute intensité, qui encourage une utilisation de l’aide avant tout comme un instrument de politique étrangère ou de sécurité, plutôt que comme un outil de solidarité et de réduction des inégalités.

Le « moment USAID » est, à ce titre, particulièrement parlant : l’intégration de l’agence au Département d’État sous l’administration Trump est interprétée comme le symbole d’un basculement vers une aide de plus en plus instrumentalisée, explicitement au service de l’« America First ». Au même moment, la Chine occupe davantage le terrain, ce qui nourrit une véritable compétition stratégique dans le champ du développement. On parle également de « saturation géopolitique du développement » : multiplication d’acteurs, dispersion des ressources, duplications de projets, et concentration de l’aide sur des pays jugés stratégiques plutôt que sur les plus vulnérables.

Les auteurs prennent cependant soin de rappeler que le développement ne se résume pas à ce jeu de puissances. Les trajectoires de développement sont aussi déterminées par des facteurs internes : choix politiques, histoires nationales, rapports sociaux, contraintes géographiques. Décider d’un modèle de développement reste un acte de souveraineté. C’est à partir de cette idée qu’ils esquissent, dans le dernier chapitre, les contours d’une « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». L’objectif n’est pas d’effacer la dimension géopolitique, mais de l’assumer tout en posant des limites : une partie des financements devrait être pensée comme un investissement public mondial, au service de la paix, de la réduction des fragilités et de la fourniture de biens publics globaux (climat, santé, sécurité alimentaire, etc.).

Du point de vue critique, le livre est très utile pour qui veut comprendre comment l’aide et la finance du développement s’inscrivent dans les rivalités contemporaines, qu’il s’agisse de la compétition États-Unis/Chine ou de la montée du Sud global. Il fournit un vocabulaire clair, une périodisation simple (1945–2000–2015–2025) et une cartographie des principaux acteurs, ce qui en fait un bon support. On peut toutefois relever deux limites : d’une part, la focale reste très centrée sur les États, les grandes banques de développement et les agences, et laisse en arrière-plan les acteurs locaux (ONG, collectivités, mouvements sociaux) ; d’autre part, la comparaison entre modèles occidentaux et chinois gagnerait encore en force si elle était appuyée sur davantage d’études de cas détaillées par secteurs ou par régions.

Dans le dernier chapitre, les auteurs introduisent l’idée de « géopolitique raisonnée et solidaire du développement ». Ils partent d’un constat : aujourd’hui, l’aide au développement est de plus en plus utilisée comme un outil de puissance, mais on ne peut pas non plus revenir à un discours naïf où l’aide serait purement désintéressée. Le défi, pour eux, est donc de tenir ensemble deux réalités : oui, les États ont des intérêts ; mais oui aussi, il existe un besoin réel de solidarité et de biens publics mondiaux (climat, santé, stabilité, etc.).

Ils proposent alors de considérer une partie de l’aide comme un investissement public mondial fondé sur l’intérêt mutuel : prévenir les crises, réduire les fragilités, limiter les effets du changement climatique, soutenir les sociétés les plus vulnérables. L’idée n’est pas de nier les logiques stratégiques, mais de poser des garde-fous : rendre les intérêts plus transparents, éviter que les pays les plus pauvres soient systématiquement sacrifiés, faire attention aux risques d’endettement, et mieux coordonner les politiques de développement avec les autres politiques (climat, sécurité, commerce). Cette « géopolitique raisonnée et solidaire » est présentée comme une boussole plutôt qu’un modèle tout fait. Elle invite à accepter que le développement se joue dans un rapport de forces, tout en réaffirmant que les sociétés ont le droit de choisir leur propre voie, et que la solidarité internationale ne doit pas être entièrement absorbée par les stratégies de puissance.

 

Gina Alberola

Doctorante en sciences géographiques
Université Laval

Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Géopolitique et géopolitisation de l’intelligence artificielle générative en Chine : Une analyse sous le prisme de la rivalité sino-américaine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Aifang Ma

Aifang Ma est chercheuse postdoctorale Boya et Maîtresse de Conférence à l’Université de Pékin. Elle est également chercheuse associée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po Paris, où elle a obtenu son diplôme de doctorat en science politique en 2022. Ses intérêts de recherche comprennent la gouvernance de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle. Elle est l’auteure de China as a Double-Bind Regulatory State: How Internet Regulators’ Predicament Produces Regulatees’ Autonomy (Palgrave Macmillan, 2024).

Résumé

L’intelligence artificielle générative (IAG) est en train d’être géopolitisée : les gouvernements (supra)nationaux l’instrumentalisent au service de leurs intérêts géopolitiques. Cet article analyse ce processus de l’IAG sous le prisme de la rivalité sino-américaine. Il souligne que la Chine se sert de l’innovation de ses entreprises technologiques et des politiques publiques pour accroître ses avantages compétitifs face aux Etats-Unis.

Mots-Clés:  Intelligence artificielle générative, Géopolitisation, Rivalité, DeepSeek, Chine

Abstract

Generative artificial intelligence (GAI) is being geopoliticised: (supra)national governments instrumentalise GAI to serve their geopolitical interests. This article analyses this process from the lens of Sino-American rivalry. It highlights that China makes use of the innovation of its tech firms and favorable public policies to increase its competitive advantages vis-à-vis the United States.

Keywords: Generative artificial intelligence, Geopoliticisation, Rivalry, DeepSeek, China

Introduction

Le 30 novembre 2022, ChatGPT (Generative Pre-Trained Transformer) est mis en ligne par la société californienne Open AI. Cinq jours plus tard, le nombre de téléchargements de ChatGPT a déjà atteint un million, selon Sam Altman, le Directeur Général d’Open AI. La viralité de cette application s’explique par ses capacités analytiques exceptionnelles. Les utilisateurs, qu’ils parlent français, anglais, chinois, ou d’autres langues, ont découvert avec enthousiasme que l’application peut discuter avec eux d’une façon très “humaine”. Elle peut écrire des scripts, rédiger des articles de presse, faire de la traduction, produire une publicité accrocheuse à partir d’un texte, concevoir des logos commerciaux, faire de la programmation, modifier le style des textes sur demande, et ce, d’une exactitude et d’une cohérence étonnante. À partir de restes dans le réfrigérateur, ChatGPT peut même composer une recette.  Le 15 mars 2023, Open AI sort ChatGPT-4 qui manifeste une performance encore plus étonnante. Alors que son prédécesseur ChatGPT-3.5 ne peut qu’accepter des textes comme inputs, cette version peut accepter des textes ou des images.

ChatGPT est une intelligence artificielle générative (IAG). Comme son nom l’indique, il peut générer des textes, des images, de la musique ou des vidéos. Sa performance provient d’un processus d’entraînement basé sur une quantité gigantesque de données couvrant chaque domaine de la vie humaine. Plus les données utilisées dans l’entraînement sont importantes, plus l’IAG est capable de satisfaire ses utilisateurs. Cependant, la quantité des données n’est pas la seule condition nécessaire, car elles doivent aussi être complètes. En d’autres termes, il faudrait que l’IA sache tout, et donc aucun sujet tabou ne doit lui être interdit. Un agent conversationnel dont l’entraînement repose sur des données biaisées ou incomplètes pour assurer son « politiquement correct » finit par avoir des obstacles cognitifs et donner des réponses moins satisfaisantes, voire erronées.

  1. Big tech : pionnière de l’IAG en Chine

Depuis la mise en ligne de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises d’IA dans le monde entier se sont ruées dans la création de leur propre agent conversationnel. Microsoft, investisseur d’Open AI, a également annoncé l’intégration de ChatGPT à son moteur de recherche Bing, entraînant une rapide réponse de ses concurrents pour pouvoir garder leur avantage dans cette course. DuckDuckGo, Google, You.com et Neeva ont ainsi sorti leur propre agent conversationnel. Google, occupant plus de 90% du marché du moteur de recherche, a mis en ligne Bard en février 2023. Le 25 février 2023, Mark Zuckerberg, président-directeur général de Meta, a annoncé la mise au point du Large Language Model Meta AI (LLama) par Facebook AI Research. Large Language Model (LLM), ou « grand modèle de langage » en français, est une forme sophistiquée d’IA, conçue pour automatiser de nombreux processus tels que la génération de textes et d’images, les prédictions, la composition de partitions musicales et la programmation. De ce fait, un LLM aide les autorités (supra)nationales à réaliser un gain considérable de productivité et d’efficacité dans les activités économiques et sociales et à accumuler des avantages compétitifs dans le jeu géopolitique. Le LLama 1 de Meta, lancé en février 2023, est un modèle d’IA qui contient 65 milliards de paramètres. Bien que ce chiffre soit inférieur à celui de ChatGPT-3,5 (175 milliards de paramètres), il s’agit d’un modèle plus performant (Leeno, 2024). En effet, ce n’est pas parce qu’un modèle contient un grand nombre de paramètres qu’il devient puissant, car plus ces derniers sont nombreux, plus la consommation d’énergie est grande au cours du calcul. Un petit modèle qui obtient les mêmes résultats qu’un grand modèle est donc finalement plus efficace que ce dernier.

Face aux conséquences incertaines et insondables de l’IAG, le 31 mars 2023, plus de mille scientifiques et d’entrepreneurs, y compris Elon Musk et Steve Wozniak, ont demandé la halte de la recherche et du développement de ChatGPT-5 pour au moins 6 mois, le temps de mieux évaluer les risques de ChatGPT-4. Néanmoins, la course mondiale sur l’IAG est bien lancée. Le potentiel de cette technologie en termes de gain de productivité est un puissant levier qui prédit déjà son application large dans quasiment tous les domaines économiques dans un proche avenir. Depuis que le Conseil d’État chinois a proclamé le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA en 2017, les entreprises chinoises sont rapidement devenues des acteurs incontournables en IA dans le monde. La synergie entre le secteur public et le secteur privé, la création d’une atmosphère sociale propice aux innovations technologiques, et les investissements colossaux de la part de l’État ont réussi à hisser la Chine à la tête de la compétition internationale dans ce domaine (Ma, 2019). Néanmoins, pour l’IAG, les entreprises chinoises sont en retard par rapport aux firmes américaines. L’écart de compétences entre Ernie Bot de Baidu et ChatGPT d’Open AI est révélateur à cet égard : Ernie Bot commet davantage d’erreurs que ChatGPT et a plus de difficultés à comprendre les questions complexes (Yang, 2023).

Pour rattraper leur retard, les entreprises chinoises ont rapidement réagi et certaines d’entre elles ont réussi à mettre en service leur LLM. En dehors d’Ernie Bot chez Baidu, d’autres LLMs ont vu le jour : Tongyi Qianwen chez Alibaba, Pangu chez Huawei, Xiaoning chez SenseTime, Hunyuan chez Tencent, et enfin Xiaobing, qui s’est séparé de Microsoft en 2020 pour devenir une firme chinoise. Baidu est parmi les premières entreprises chinoises à avoir travaillé dans l’IAG. En 2010, le groupe a créé le Service du Traitement Naturel du Langage. Le 16 mars 2023, soit le lendemain de la sortie de ChatGPT-4, Baidu a annoncé la mise au point d’Ernie Bot. Comparé avec ChatGPT, Ernie Bot a un niveau d’intelligence inférieur : si l’intelligence du premier peut être comparée à celle d’un enfant de 9 ans, le second ressemble plutôt à un nouveau-né (Thepaper, 2023). Néanmoins, cela ne peut en rien nier la capacité de raisonnement d’Ernie Bot. Le jour de sa sortie, à la demande de Robin Li, PDG de Baidu, Ernie Bot a composé un poème sophistiqué et rythmé dont chaque vers contient sept caractères chinois. Il peut produire des réponses en dialectes de la province du Sichuan, située dans le sud-ouest de la Chine. Quand Robin Li lui a demandé de faire une affiche pour le Congrès mondial sur les systèmes de transport intelligents, Ernie Bot a généré une image futuriste (Figure 1). Il a également précisé que ses compétences en dessin sont en train de s’améliorer, et que pour l’instant, il ne peut ni modifier son dessin ni l’expliquer.

Figure 1. L’affiche générée par Ernie Bot pour le Congrès mondiale sur les systèmes de transport intelligents en 2023. Source: China ITS Industry Alliance (2023)

Le 11 avril 2023, Alibaba a présenté son robot conversationnel Tongyi Qianwen. Il peut rédiger des courriers, faire des mathématiques, effectuer la programmation et convertir des textes en images. Alibaba envisage d’intégrer TongyiQianwen dans toutes ses activités commerciales. Il sera tout d’abord intégré à Ding Talk, une plateforme de communication collaborative pour les employés d’Alibaba. Il sera ensuite intégré à l’assistant vocal Tmall Genie, un haut-parleur intelligent développé par Alibaba et qui utilise le service d’assistant personnel intelligent AliGenie.

Le 10 janvier 2025 est le « moment Sputnik » du LLM chinois pour reprendre l’expression du capital-risqueur américain Marc Andreessen. C’est le jour où DeepSeek, entreprise chinoise en IAG basée à Hangzhou, a mis au jour le DeepSeek-R1 (Milmo et al., 2015). La performance de ce dernier est équivalente à celle de ChatGPT et d’OpenAI. Plusieurs LLMs mises au point par cette firme[1] obtiennent des résultats satisfaisants tout en utilisant moins de ressources. Le coût de revient lié au développement de DeepSeek-R1 est 5% de celui du développement des LLMs par OpenAI. DeepSeek a développé son LLM en 55 jours en dépensant 5.58 millions de dollars, soit à peu près 10% des dépenses investies par Meta pour développer des LLMs similaires (Metz & Tobin, 2025). Alors que beaucoup de ses homologues américains entraînent des LLMs avec des superordinateurs qui mobilisent 16000 unités de traitement graphique (GPU), DeepSeek n’en a utilisé que 2000 pour entraîner DeepSeek-V3 (DeepSeek-AI, 2025: 5).

Depuis septembre 2022, les États-Unis ont interdit à Nvidia de fournir deux puces spécialisées aux entreprises chinoises, soit A100 Tensor Core et H100 Tensor Core, afin d’empêcher la Chine de développer des applications d’IA sophistiquées (Lausson, 2022). Alors que A100 est conçu pour effectuer l’analyse de données et le calcul de haute performance, H100 peut accélérer jusqu’à 30 fois les modèles de langages les plus complexes et permet le développement des robots conversationnels. Ce que DeepSeek a utilisé dans l’entraînement de ses LLM est donc la puce H800, une puce moins puissante que H100, A100 et A800. Le succès de la firme chinoise dans la mise au point de l’interface d’IAG DeepSeek en utilisant des puces moins performantes montre que la Chine est capable de contourner les interdictions américaines. Ces dernières perdent leur efficacité pour pénaliser la Chine dans la course mondiale autour de l’IA. Trois mois après la sortie de DeepSeek, l’administration de Trump a élargi ses mesures de restrictions : non seulement A100 et H100 sont interdits d’exportation en Chine, mais les puces moins puissantes comme H20 sont touchées. Au regard des restrictions actuelles, Nvidia a conçu H20 spécialement pour le vendre en Chine (France24, 2025). Désormais le fabricant de puces américain doit demander une licence pour vendre cette puce aux Chinois.

  1. Implications géopolitiques des progrès technologiques

La prouesse technologique chinoise dans l’IAG témoigne de l’efficacité de l’approche régulatoire du gouvernement pour l’encadrer : la régulation facilitatrice au niveau local et national (Ma, 2024a). L’IA s’inscrit désormais dans un processus de géopolitisation, caractérisé par sa territorialisation et son instrumentalisation par les États souverains au service de leurs intérêts géopolitiques (Qiu, 2023: 5). En Chine, comme aux États-Unis, le soutien que les autorités publiques accordent à ces entreprises s’explique avant tout par l’importance stratégique que l’IA revêt pour accumuler des avantages compétitifs de ces pays. Dans cette course techno-géopolitique, les pays en voie de développement ont pris du retard par rapport aux pays développés et dépendent grandement de ces derniers pour accéder à des équipements clés tels que les puces spécialisées. A l’instar de l’initiative de l’infrastructure publique numérique (Digital Public Infrastructure) qui a permis à l’Inde d’accumuler d’importantes quantités de données en peu de temps et de bâtir une influence parmi les pays du Sud (Desai et al., 2023), DeepSeek constitue une preuve supplémentaire qui montre que les économies émergentes peuvent se frayer un chemin de développement alternatif à celui des pays industrialisés.

Le succès des initiatives indiennes et chinoises mérite une attention particulière. Il apporte de l’espoir aux pays du Sud ainsi qu’à des pays du Nord qui sont en retard par rapport aux Etats-Unis dans le secteur de l’IA. Un message important est le suivant : dans la course mondiale autour de l’IA, la voie empruntée par les Etats-Unis pour réaliser la souveraineté numérique n’est pas la seule qui puisse porter des fruits. Il existe des voies alternatives qui concurrencent la voie américaine, qui sont moins coûteuses et plus adaptées à d’autres pays que les États-Unis. La réussite de DeepSeek montre que les entreprises n’ont pas besoin d’acheter les meilleures puces pour que leur LLM atteigne le niveau d’OpenAI. C’est pourquoi à la sortie de DeepSeek-R1, la valeur boursière de Nvidia a chuté de 17% dans la seule journée du 27 janvier 2025. Si les fluctuations boursières n’ont rien de nouveau, « une telle perte en une seule journée pour une seule valeur boursière, cela ne s’était jamais vu » (Horny, 2025).

Sur le plan géopolitique, le succès de DeepSeek soulage grandement le gouvernement chinois. Depuis que le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité (BIS) du Département du Commerce américain a appliqué le contrôle des exportations des semi-conducteurs vers la Chine en 2022, le gouvernement a cherché à contourner ces sanctions. D’autres pays qui dépendent des Etats-Unis pour la fourniture de semi-conducteurs, comme l’Inde, le Brésil, la Suisse, l’Arabie Saoudite, et la France, peuvent aussi en bénéficier. Le succès de DeepSeek démontre que les entreprises d’IA peuvent obtenir des LLM performants en l’absence des puces de grande performance en provenance des États-Unis. Cela affaiblit l’un des leviers d’influence technologiques des États-Unis, c’est-à-dire leur capacité à restreindre l’accès aux semi-conducteurs avancés.

Les progrès technologiques influencent la configuration des rapports de force entre les grandes puissances mondiales et contribuent à façonner le « soft power » de la Chine, longtemps gênée par sa faiblesse en termes de storytelling. L’innovation technologique de la part d’une entreprise privée chinoise qui n’attirait guère l’attention publique avant la sortie de DeepSeek aide la projection de l’influence diplomatique de l’État chinois (Sang & Qu, 2023: 319). Les médias privés et les contenus produits par des utilisateurs ordinaires créent une passerelle permettant au monde extérieur de mieux connaître la Chine. Ils sont d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas des messages fabriqués par le gouvernement chinois. Les vidéos de la célébrité en ligne Ziqi Li sur la vie pastorale dans les milieux ruraux chinois est un bon exemple. Jusqu’en août 2020, 11,7 millions de personnes se sont abonnés aux vidéos de Li, dépassant le nombre d’abonnés au CNN (10,3 millions) et au NBC (3,65 millions) (Yang, 2022: 30). En janvier 2021, la chaîne de Li a battu le record mondial Guinness pour devenir la plus grande chaîne de langue chinoise sur YouTube en termes de nombre d’abonnés (Yang, 2022: 30). L’agent conversationnel DeepSeek et la décision de l’entreprise chinoise de publier le code source font partie de ces symboles culturels ayant le potentiel d’embellir l’image chinoise. Dans un billet publié le 21 février 2025 sur X, l’équipe de DeepSeek a déclaré que « faisant partie de la communauté de source ouverte, nous sommes persuadés que chaque ligne partagée deviendra une dynamique collective qui accélèrera l’exploration » (Figure 2).

Figure 2. Billet de DeepSeek sur X

Bien que DeepSeek ne relève pas du soft power culturel au sens classique, sa diffusion et son positionnement comme alternative à ChatGPT peuvent contribuer à une forme de légitimation technologique de la Chine sur la scène mondiale. Sur le plan pratique, la performance de cet agent conversationnel affaiblit l’effet de pénalisation produit par OpenAI qui, pour des raisons de confidentialité, ne permet pas aux utilisateurs en Chine continentale et à Hong Kong de s’inscrire à ChatGPT à partir du 9 juillet 2024. La possibilité de se servir de DeepSeek comme moteur de recherche n’est pas chose anodine dans un pays où la production et la dissémination de connaissances scientifiques sont handicapées par un accès limité aux informations extérieures. Pour les Chinois, DeepSeek constitue l’équivalent de ChatGPT, de la même manière que Baidu est l’équivalent de Google et Tencent celui de Meta. Il ne serait cependant pas juste d’expliquer la diffusion limitée de ChatGPT en Chine entièrement par le blocage d’OpenAI, car les autorités chinoises ne voient pas d’un bon œil son développement et a pris des mesures pour endiguer sa diffusion. Sans interdiction d’accès d’OpenAI, les utilisateurs en Chine ne peuvent pas non plus accéder à ChatGPT. Craignant que les réponses imprévisibles de ChatGPT ne diffusent des informations compromettantes pour le gouvernement chinois, ce dernier active ainsi le pare-feu pour empêcher son accès. Ainsi, Yibai Technology, spécialiste en logiciels SaaS médicaux, a dû désactiver ChatGPT de ses produits tandis que des dizaines de comptes WeChat qui proposent des liens pour le télécharger ont été censurés. Tencent et Ant Group, la branche financière d’Alibaba, ont été contraints d’arrêter leurs services ChatGPT proposés en direct ou via des tiers sur leurs plateformes (Filippone, 2023).

La coupe du budget fédéral destiné à la recherche scientifique peu de temps après la prise de fonction de Donald Trump en 2025 accentue probablement le basculement du jeu géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine en faveur de cette dernière. En février 2025, l’administration Trump a ordonné au National Institute of Health (NIH) de plafonner à 15% le financement de frais indirects liés à la recherche, alors que ce chiffre est de 60% voire plus dans les institutions de recherche qui fonctionnent ailleurs que les Etats-Unis (Le Monde, 2025). Dans le même mois, la Maison Blanche a déclaré qu’elle affecterait un budget de 3 milliards de dollars à la National Science Foundation (NSF), ce qui représente seulement un tiers des 9,1 milliards de dollars alloués à cette organisation auparavant (Science, 2025). Bien que l’administration Trump ait justifié la coupe budgétaire par le fait qu’elle avait besoin de donner davantage de soutien aux secteurs clés, cet argument peut difficilement tenir la route. Réduire les financements des projets de recherche dans des secteurs comme la médecine, l’énergie, la biologie, l’aérospatial, etc. pour pouvoir donner davantage de soutien à des projets liés à l’IA, à l’informatique quantique, et à l’énergie nucléaire n’est pas crédible, car les avancées scientifiques ont besoin les uns des autres pour s’enrichir mutuellement. La politique menée par l’administration Trump revient à couper la racine d’un arbre dans l’espoir de faire pousser ses branches. En niant les liens entre différents domaines de recherche, le gouvernement américain va créer un écosystème déséquilibré de recherche scientifique où certains thèmes sont mieux soutenus que d’autres. Les chercheurs qui travaillent sur des sujets « marginalisés » vont probablement songer à partir ailleurs où ils trouveront davantage de soutien financier et où leurs travaux sont mieux valorisés. Cette situation finira par jouer un mauvais tour au leadership américain dans les découvertes scientifiques.

Le repérage des thèmes de recherches sensibles pour les interdire s’ajoute à la coupe budgétaire pour contrer les avancées scientifiques américaines. Il a été révélé que les agents du NSF et du NIH sont ordonnés de comparer le titre, le résumé et la description des propositions de projets de recherche qui leur sont soumis à une liste de 197 mots sensibles fixée par l’administration Trump (Lee, 2025). L’objectif est de vérifier si ces propositions contiennent du vocabulaire interdit par l’exécutif. Si oui, le NSF et le NIH marquent le projet concerné comme problématique, et peuvent demander à son porteur de le modifier voire de le suspendre entièrement. Sur cette liste figurent des termes comme : « diversity », « equal opportunity», « equitable », « ethnicity », « excluded », « exclusion », « female », « gender », « hispanic minority », « all inclusive » (Yourish et al., 2025). Cette censure aura pour effet d’handicaper les travaux de recherche en cours et à venir. Les porteurs de projets jugés problématiques seront pénalisés. Leurs doctorants le seront également : avec leur fonds de recherche suspendu, les chercheurs titulaires ne pourront plus payer les doctorants dans leur équipe. Enfin, les universitaires qui envisagent de postuler aux fonds de recherche du NSF ou du NIH doivent être attentifs à chaque mot dans leur projet proposé. Les candidats sont donc désormais en concurrence non seulement sur la qualité et l’originalité du projet, mais aussi sur le « politiquement correct » de ce dernier.

Le retrait progressif de l’administration Trump du financement de la recherche scientifique pourrait fragiliser la position des États-Unis dans cette compétition. Certains signes précurseurs de ce déclin commencent déjà à émerger. Le sondage publié fin mars par Nature et réalisé auprès de plus de 1600 personnes montre que plus de 75% des scientifiques enquêtés songent à quitter les Etats-Unis, en particulier les étudiants en master de recherche ou en doctorat (France24, 2025). Jason Stanley, Professeur de philosophie de l’Université Yale et qui est parti au Canada, a déclaré que les Etats-Unis sont devenus « un pays autoritaire » (France24, 2025). La fuite des cerveaux, encore jamais observée aux Etats-Unis, se poursuivra probablement sans changement des pratiques actuelles. Le Canada et les pays européens, qui annoncent des politiques attractives pour accueillir des talents qui partent des Etats-Unis, pourraient être les bénéficiaires de cet exode américain.

La réorientation des politiques publiques concernant la recherche scientifique aux Etats-Unis pourrait également profiter à la Chine, où le soutien gouvernemental à la recherche en sciences dures se maintient, lui bénéficiant à deux égards. Premièrement, la Chine est confrontée à de multiples défis intérieurs (e.g., l’urbanisation accélérée, la surcapacité de production) comme extérieurs (e.g., la rivalité sino-américaine accrue, l’écart croissant entre le « hard power » et le « soft power » du pays). En tant que technologie générale, l’IA fournit à la Chine une « solution élégante » lui permettant de relever ces défis simultanément et d’acquérir rapidement une position de force dans le jeu géopolitique en Asie-Pacifique (Ma, 2018: 11). Deuxièmement, les mesures prises par Trump brisent la confiance du monde académique américain envers le gouvernement fédéral. Même si les Etats-Unis changent de président après Trump, la nouvelle équipe qui lui succédera aura du mal à faire (re)venir des chercheurs talentueux, toute crédibilité des promesses du gouvernement fédéral ayant été rompue. Le contraste entre la Chine et les Etats-Unis deviendra saisissant : la Chine, certes autoritaire, pourrait avoir davantage de chances que les Etats-Unis, pays démocratique mais inconstant dans sa prise de décisions, d’attirer des talents de haut niveau grâce à ses financements.

  1. Le contrôle de l’information : obstacle vers une IAG chinoise performante

Malgré les avantages compétitifs que les récentes politiques du gouvernement américain pourront générer au profit de la Chine, cette dernière a des obstacles plus ou moins structurels qui nuisent à sa poursuite de la prouesse technologique. La circulation de l’information en Chine n’est pas libre. Pour des raisons politiques, le gouvernement chinois a commencé à construire le Great Firewall (ci-après GFW) à partir de 1998 pour le rendre opérationnel en 2003. Le GFW, un projet national de filtrage d’information qui interdit aux Chinois de consulter des sites d’informations hostiles à la Chine, limite leurs opportunités de s’informer sur le monde extérieur (Negro, 2017). Combiné avec la censure à l’intérieur du pays et appliqué par des modérateurs financés par les autorités chinoises (Han, 2015), le GFW fabrique un « monde biaisé » ou un « monde truqué » où les citoyens n’ont accès qu’à des informations validées par le gouvernement. Le GFW n’est pourtant pas étanche. Le contrôle d’information est une taxe, et non pas une interdiction des informations : ceux qui peuvent s’acheter un VPN performant réussissent à surmonter le GFW et à avoir un accès libre aux informations (Roberts, 2018). Les autocrates sécurisent leur pouvoir moyennant deux méthodes : la répression et la loyauté (Wintrobe, 1997: 334). Le fait que le gouvernement chinois laisse volontairement des failles dans son contrôle d’information, incarné par le GFW en l’occurrence, s’explique par la nécessité d’huiler la gouvernance autoritaire, sous peine de se rendre impopulaire aux yeux des gouvernés.

Le GFW a aussi produit certains résultats positifs. Il a protégé les populations mineures contre des contenus pornographiques. Il a également endigué le dumping culturel que les entreprises américaines pratiquent vis-à-vis de la Chine (Negro, 2017). De plus, le GFW constitue une couche de protection pour les firmes numériques chinoises. En refusant l’implantation des GAFAM en Chine à partir de la fin des années 2000, le gouvernement chinois a pu laisser suffisamment de temps aux firmes chinoises de se développer pour devenir des champions nationaux (Ma, 2024b). En travaillant dans un contexte moins concurrentiel, les firmes chinoises n’ont pas à se soucier d’être dévorées par les géants américains. Elles ont pu progressivement développer les équivalents des produits et services que les firmes américaines fournissent aux Etats-Unis, en Europe et comme ailleurs dans le monde.

La fonction protectrice du GFW devient néanmoins obsolète, voire nuisible, à l’heure actuelle, puisque les avantages des firmes numériques dans la course mondiale autour de l’IAG s’obtiennent à travers la collecte de données : les firmes capables de glaner des données de qualités auront un avantage décisif. Le GFW limite la diversité des sources de données auxquelles les firmes chinoises peuvent accéder, ce qui les désavantagera par rapport aux firmes américaines. Si l’objectif ultime d’entraîner l’IAG est de faire en sorte que sa capacité de raisonnement soit aussi puissante que les humains, les données dont l’IAG est nourrie doivent impérativement être complètes. En d’autres termes, il importe que l’IAG en sache autant voire plus que l’homme pour pouvoir mieux servir ce dernier. Des carences de données qui portent sur des sujets non-désirables pour le gouvernement chinois finiront par former des LLMs défectueux dès leur naissance.

Le 10 juillet 2023, le Cyberspace Administration of China (CAC), régulateur en chef de l’Internet chinois depuis 2014, a publié la Régulation provisoire des services d’IAG. Dans ce document, les intentions du gouvernement chinois de restreindre l’usage de l’IAG pour des considérations politiques sont évidentes. L’article 5 stipule que les organisations et les individus sont responsables des contenus qu’ils génèrent à l’aide de l’IAG. L’article 4 précise également que les résultats produits par l’IAG doivent être conformes aux valeurs socialistes chinoises. Ils ne doivent pas inciter à renverser le socialisme, à propager le terrorisme, ou à menacer l’unité nationale.  Enfin, l’article 7 précise que les fournisseurs de services d’IAG doivent s’assurer de la légalité de ceux-ci et de respecter, entre autres, les droits de propriété intellectuelle des parties concernées, la protection des données personnelles des citoyens, ainsi que les lois sur la cybersécurité et la sécurité des données (CAC, 2023).

Depuis la mise en service de DeepSeek-R1 le 20 janvier 2025, des plaintes ont émergé concernant les réponses biaisées que le robot conversationnel chinois donne sur des dirigeants chinois ou des événements historiques politiquement sensibles en Chine. DeepSeek évite d’aborder des sujets sensibles sur l’Empire du Milieu, et la qualité de ses réponses est moins bonne que ChatGPT. L’ethnographie en ligne de l’auteure, effectuée fin mai 2025, a confirmé ces plaintes[2]. L’auteure a tout d’abord demandé à DeepSeek, en chinois, ce qu’il pense du président chinois Xi Jinping. Sa réponse est très élogieuse et ne contient aucun élément négatif. Elle évoque de multiples accomplissements : la réduction de la pauvreté dans des régions reculées, l’initiative One Belt One Road, la modernisation de la défense chinoise, et l’amélioration de la position chinoise sur la scène internationale. Cependant, quand l’auteure lui a posé la même question en anglais, la réponse de DeepSeek est très laconique : « Sorry, that’s beyond my current scope. Let’s talk about something else ». Par contre, quand l’auteure pose la même question à ChatGPT, en chinois puis en anglais, sa réponse est relativement équilibrée, contenant à la fois des évaluations positives et négatives.

Quand questionné sur d’autres sujets sensibles que les dirigeants chinois, DeepSeek semble être d’accord pour répondre de manière objective. Selon le témoignage des utilisateurs qui demandent à DeepSeek de parler du travail forcé au Xinjiang, le robot conversationnel se prête à donner une longue réponse en mentionnant les termes comme « camps de rééducation » ou « sanctions occidentales ». Cependant, quelques secondes plus tard, la réponse s’efface toute seule et DeepSeek demande aux utilisateurs de parler d’autre chose, comme s’il se souvenait soudainement de son obligation de respecter les lois et régulations chinoises sur la modération de contenus en tant qu’agent conversationnel chinois (Franceinfo, 2025). Il peut en être déduit que l’entraînement de DeepSeek doit se baser sur des informations complètes, y compris celles qui critiquent la Chine. Sans cela, on ne peut pas expliquer sa performance étonnante dans le benchmark mathématique AIME 2024 : DeepSeek R1 y a obtenu un score de 79,8% et OpenAI o1 79,2% ; dans le benchmark MATH-500, DeepSeek R1 a obtenu un score de 97,3% et OpenAI o1 96,4% (Wedemain, 2025). Cependant, la firme chinoise doit avoir paramétré les résultats générés pour que le robot reste silencieux sur des sujets politiquement sensibles en Chine, même s’il connaît la réponse. Ce genre de traitements nuit à la qualité des réponses, ainsi qu’à la réputation de l’entreprise chinoise. Ce « handicap by design » pourrait porter atteinte à la compétitivité de DeepSeek en amenant les utilisateurs à privilégier des robots conversationnels qui sont prêts à discuter de ces sujets.

Conclusion

Plus l’IAG dévoile son potentiel stratégique d’influencer la compétition géopolitique, plus les autorités (supra)nationales s’y investissent, dans l’espoir d’atteindre une souveraineté numérique totale. Cet article analyse la géopolitique et la géopolitisation de l’IAG, explorant les atouts et les faiblesses de la Chine d’imposer un leadership mondial dans ce secteur stratégique. Concernant les avantages, la Chine s’appuie sur la capacité d’innovation de ses firmes technologiques. Par rapport aux Etats-Unis, la Chine a pris du retard dans la recherche et le développement de l’IAG, faute de puces spécialisées performantes. Néanmoins, les firmes chinoises comme DeepSeek ont su briser le goulot d’étranglement pour mettre au point des LLMs moins coûteux mais aussi performants que ceux d’OpenAI. La chute libre de la valeur boursière des grandes entreprises de puces spécialisés et de semiconducteurs (chute de 17% pour Nvidia et Broadcom, de 13% pour Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, de 28% pour Vistra, de 12% pour Micron Technology, de 22% pour Arista, et de 6% pour ASML (voir thepaper.cn, 2025) suite à l’arrivée de DeepSeek-R1 atteste du profond désarroi du monde numérique face au progrès chinois.

En dehors de DeepSeek, d’autres entreprises chinoises ont également fait des avancées spectaculaires dans l’entraînement de LLMs dont la performance s’approche de jour en jour de celle de leurs concurrents américains. Les accomplissements d’entreprises chinoises ont des implications géopolitiques importantes. Elles s’inscrivent dans les efforts des économies émergentes de réaliser leur souveraineté numérique dans le contexte actuel marqué par leur dépendance des économies avancées en termes de fourniture d’infrastructure d’IA. De ce fait, elles contribuent à générer des effets de nivellement entre ces deux groupes de pays, affaiblissant la capacité de certains États industrialisés de se servir de leur position de force pour rétrécir le Lebensraum des pays du Sud mondial. La Chine n’est pas le seul pays à essayer de se frayer un chemin alternatif à celui emprunté par les Etats-Unis. L’Inde l’a déjà fait avec India Stack, un projet emblématique de Narenda Modi mis en avant en 2009 et qui a été commencé par la construction de l’identité numérique (Aadhaar) de 1.3 milliard d’habitants. Les Indiens, y compris ceux qui habitent dans des régions reculées, peuvent « accéder à un large éventail d’opérations par l’intermédiaire de plateformes de paiement qui reposaient sur Aadhaar » (Sanchez-Cacicedo, 2024). Vu le coût faible et les multiples bénéfices de la DPI, cette dernière s’est répandue dans une dizaine de pays du Sud, y compris Antigua-et-Barbuda, Trinité-et-Tobago, Sierra Leone, Suriname, Arménie, Papua-Nouvelle-Guinée (Adhikari, 2023).

Ainsi, la Chine fait face à de multiples défis pour assurer le développement à long terme de son IAG. Le contrôle d’informations pose problème à l’amélioration continue de la performance des LLMs chinois. Comme l’ethnographie en ligne de l’auteure en mai 2025 le montre, depuis sa mise en service au début de cette année, DeepSeek évite toujours de répondre aux questions jugées politiquement sensibles en Chine. Cette situation persistera aussi longtemps que le gouvernement chinois poursuivra le contrôle d’internet, nuisant ainsi à la construction du soft power chinois et empêchant le gouvernement de bâtir son leadership mondial. La régulation de l’IAG chinoise s’inscrit donc dans la continuité de la régulation du secteur numérique, au sens où le gouvernement mobilise dans tous les deux cas une approche préemptive pour endiguer des risques. Alors que cette méthode sert à assurer la stabilité sociale du pays, cette stratégie ne permettra cependant pas d’accumuler des avantages géopolitiques à long terme.

Références

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[1] Y compris DeepSeek-R1, DeepSeek-V3-0324, DeepSeek-Prover-V2-671B, et DeepSeek-R3

[2] L’auteure a effectué cette démarche pour comparer les réponses sur des sujets sensibles. Bien que l’ethnographie en ligne dans cet article soit exploratoire et limitée à un petit nombre d’interactions, elle permet de repérer certains mécanismes d’auto-censure automatisée.

Recension. Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques.

Regards géopolitiques 11(2)

Frédéric Lasserre et Pauline Pic (2025). Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu.

Ce livre, 27ème opus d’une collection conçue pour présenter des thématiques transnationales sous l’angle d’enjeux géopolitique (ces thématiques étant des plus traditionnelles aux plus inattendues) d’une manière accessible par le grand public sans pour autant tomber dans la facilité, se consacre à la question des détroits. Intuitivement, rien de plus légitime puisqu’un détroit représente pour l’esprit humain l’archétype d’un espace géographiquement contraint et politiquement sensible, les territoires s’approchant sans se toucher tout en étant liés (l’étymologie latine offre d’ailleurs deux possibilités, districtus « empêché, enchaîné » participe passé du verbe distringere, « lier d’un côté et de l’autre ».

Les auteurs, dont l’expertise sur les questions de géopolitique est reconnue, ont choisi de structurer le livre en trois grands chapitres qui forment une problématique intéressante et dialectique. Le détroit y est d’abord abordé comme un espace géographique, avec ses aspects juridiques. Ensuite, le détroit est abordé du point de vue de ses impacts politiques, commerciaux et stratégique. Enfin, les auteurs dépassent les deux premiers chapitres en se penchant sur les alternatives et possibilités de contournement.

L’ensemble est remarquablement bien structuré et problématisé, le lecteur est guidé ; il sait d’où il vient, où il se trouve dans le raisonnement, et où il va – d’où un confort de lecture certain, même si la légèreté du style s’en ressent parfois un peu. Au moins le lecteur distrait est-il ramené rapidement dans les rails du raisonnement.

La première partie pose le problème en termes de géographie physique d’une manière intéressante et relativement innovante, en ce qu’elle élargit le sujet aux canaux, considérés comme des détroits artificiels, de fabrication humaine. Cela permet d’inclure dans le sujet les isthmes de Suez et de Panama avec les enjeux cruciaux pour le commerce mondial que ces goulots d’étranglement stratégiques représentent. La conséquence logique est que le groupe étudié devient hétérogène et nécessite un effort de classification, ce dont les auteurs ne manquent pas de s’acquitter. Les aspects juridiques du sujet sont abordés dans cette partie du livre et ne manquent pas d’intérêt, notamment pour tout ce qui touche à la liberté de circulation sur les mers, exigence cardinale des puissances maritimes, et aux questions parfois déroutantes pour le profane des eaux territoriales souveraines ou de la notion de « passage inoffensif ». Dans ce chapitre sont également mentionnés les aspects « transversaux » des détroits, problématiques entre puissances riveraines, différenciés des aspects « longitudinaux » c’est-à-dire relevant du transit maritime par les détroits.

La deuxième partie, très bien documentée, analyse les contraintes que les détroits imposent à la vie économique à travers leur impact sur le commerce maritime, en tenant compte de l’explosion du volume transporté par mer, lié à la mondialisation, et des contraintes physiques et techniques des différents détroits. Dans un second temps, les auteurs décrivent le rôle stratégique que les détroits acquièrent, du fait de leur existence même. Les stratégies militaires des états (riverains ou puissances régionales dépendantes pour leur commerce), sont mentionnées, qu’elles soient offensives ou défensives, pour s’assurer le contrôle ou au contraire l’interdiction de ces lieux essentiels. Les données techniques et économiques de ce chapitre sont judicieusement choisies et enrichissent réellement la connaissance du sujet.

La troisième partie de l’ouvrage tente de dépasser la question en examinant les possibilités de contournement des détroits par d’autres points de passage, qu’ils soient maritimes ou terrestres, Les auteurs rappellent d’abord la vulnérabilité des détroits et canaux aux phénomènes naturels et humains, et recensent ensuite les possibilités de contournement maritime, de percement de nouvelles voie, et de « ponts terrestres ». Leur analyse critique montre  le relatif manque de succès économique de ces stratégies de contournement pour ce qui relève du trafic de transit.

Les auteurs concluent, malgré quelques nuances, sur le caractère durablement  crucial des détroits pour le trafic maritime, et notamment sur le caractère essentiel de la liberté de transit pour la vie économique mondiale.

Il va de soi que, avec un format aussi restreint (178 pages), les auteurs ont dû faire des choix éditoriaux et que le livre comporte quelques angles morts qu’un lecteur pluridisciplinaire aurait aimé voir aborder.

Les rappels historiques sont un peu sommaires, et auraient mérité qu’on s’y attarde, tant ils ont eu un impact sur nos représentation politiques du sujet. Pour prendre quelques exemples, on aurait aimé en lire plus sur les efforts de Néron pour creuser un canal à travers l’isthme de Corinthe, sur la perception dans l’Antiquité des colonnes d’Hercule ou des rochers de Charybde et Scylla et enfin sur une forteresse contrôlant les Dardanelles qui connut à l’âge du bronze un destin tragique : Canakkale, plus connue sous son nom homérique de Troie. Plus récemment, le Pas de Calais de la guerre de cent ans à 1940 a joué un tel rôle dans les imaginaires français et britanniques aussi bien que dans les conflits qu’une mention plus détaillée aurait été la bienvenue. Pour citer une célèbre « une » de la presse britannique dans les années 1930, « Fog on the Channel – Continent isolated ».

Un autre sujet peu abordé concerne le lien, forcé ou accepté, créé par le détroit entre ses deux rives, ce que les riverains en font et quelles représentations se sont créées. Le Bosphore, la ville européenne d’Istamboul, Gibraltar aussi, sont devenues des représentations, des mythes même, de l’extrémité du continent Européen, et de sa finitude. Au-delà commence un autre monde, dont Tanger est un des symboles.

Dans le même ordre d’idées, aurait pu être plus développé l’impact des détroits en tant que points de contact sur le limes de l’espace européen, sur la question migratoire, que ce soit Gibraltar, le Bosphore ou le Pas de Calais. Cet aspect de la question a un impact fort sur les politiques migratoires européennes et sur le droit d’asile. Les stratégies de contournement auraient également pu faire l’objet d’une analyse, tant la Méditerranée et ses différentes routes migratoires est devenue au XXIème siècle une sorte de méta-détroit.

Au final, le livre résonne remarquablement avec les tensions et crises d’aujourd’hui et probablement de demain, pour lesquelles il constitue un utile outil de décryptage.

Une bibliographie très fournie complète l’ouvrage, même si l’on regrette l’absence d’un index thématique des sujets et des noms.

Jérôme Le Roy
Juin 2025

Recension. Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Eudeline, H. (2024). Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie. Paris, PUF.

De très nombreux ouvrages se proposent d’analyser les diverses facettes de l’ascension politique, économique, scientifique de la Chine depuis 30 ans. Cet ouvrage se place dans cette mouvance : quelles sont les ressorts de cette ascension, quels en sont les impacts, comment la puissance chinoise se structure-t-elle et imprime-t-elle sa marque sur l’environnement régional et mondial ?

Le lecteur aura donc un a priori favorable pour un ouvrage qui se propose d’analyser ces éléments. Se plaçant dans une perspective historique, l’auteur se propose notamment de replacer cette récente ascension de la Chine dans l’histoire. Au début du XIXe siècle, la Chine aurait été le pays le plus riche au monde. Incapable de se moderniser, l’empire puis la république ont pourtant connu une longue phase de déclin jusqu’à la mort de Mao Zedong. Pour redevenir la puissance de premier rang qu’elle était avant le « siècle d’humiliation » sous les coups des puissances coloniales, et assurer la croissance économique nécessaire à son développement, la Chine privilégie à nouveau la mer, comme elle l’avait brièvement fait au début du XVe siècle. En 1978, le président Deng Xiaoping, imité par ses successeurs, ouvre le pays au commerce mondial par ses ports, lui permettant un succès économique fantastique, qui tend cependant à s’essouffler. C’est pourquoi Xi Jinping annonce en 2013 l’« initiative de la ceinture et de la route ». Cette expansion commerciale s’accompagne d’ambitions géostratégiques. Pour protéger ses intérêts, la Chine se dote ainsi d’une flotte puissante et diversifiée, capable d’intervenir partout dans le monde. Depuis 2016, elle a dépassé l’US Navy en nombre d’unités. La Chine semble en passe de devenir la nouvelle puissance maritime mondiale : faut-il s’en inquiéter ?

Pourtant, malgré cet angle intéressant, l’ouvrage n’est pas sans défaut.

Tout d’abord, tant l’introduction que la moitié de l’ouvrage proposent en fait une fresque historique. Non pas que l’analyse historique ne soit pas intéressante, mais pour un travail visant à mieux cerner la géopolitique de la Chine contemporaine, on peut se demander pourquoi une telle place est ainsi accordée à ces tableaux du passé. Ceux-ci d’ailleurs sont partiels : ainsi, l’auteur affirme en préambule de l’ouvrage que la Chine mise pour la première fois sur la mer dans son expansion commerciale et politique, ce qui est inexact puisque la Chine a été, brièvement certes, la première puissance navale au début du XVe siècle, la flotte chinoise s’aventurant jusqu’en Afrique de l’Est. L’auteur rapporte cet épisode en quelques lignes et s’interroge peu sur les causes de cette fulgurante ascension et sur les ressorts du déclin précipité.

Certains concepts sont mentionnés rapidement, comme celui de suzeraineté, sans qu’il ne soit explicité ni en quoi il est peu valide pour justifier des revendications territoriales contemporaines. De même, l’opposition entre la Grande-Bretagne maritime et la puissance terrestre de la Chine est-elle utile ?  Certes la Chine avait abandonné tout outil maritime, mais cela souligne bien que cette opposition maritime/continental ne porte pas sur des caractéristiques ontologiques des États, mais sur les orientations de leurs politiques.

Après un long premier chapitre historique, intéressant certes mais ne portant pas sur la géopolitique de la Chine contemporaine, le second entre dans une analyse d’histoire contemporaine, sur les mécanismes de l’expansion récente de la Chine. Le propos se rapproche ainsi davantage d’une analyse d’enjeux géopolitiques – quels sont, aujourd’hui, les enjeux de pouvoir se déployant ou portant sur des territoires ?

Le texte est cependant émaillé de plusieurs imprécisions. Ainsi, on ne sait pas ce qu’est le Conseil des affaires de Chine (p.82), à ma connaissance aucun organisme ne porte ce nom, le plus proche semblant être la NDRC, National Development and Reform Commission.  En page 80, l’auteur affirme qu’en 1978 n’existait aucune convention sur le droit de la mer, ce qui est faux puisque celle de 1958 était entrée en vigueur, et l’article 16 de ladite convention spécifiait déjà que le transit inoffensif dans les détroits utilisés pour la navigation commerciale ne pouvait être suspendu.

L’auteur affirme, sans preuve, que la Chine, dans sa loi sur la mer territoriale de 1992, avait déjà prévu le remblaiement des récifs qu’elle occupe dans les Spratleys afin de pouvoir y édifier des bases militaires (p.95). L’auteur évoque ensuite la succession d’îles, nommée première chaine d’îles, et qui peuvent être considérés dans une analyse stratégique comme des outils pour freiner la sortie de la flotte chinoise vers la haute mer : Japon, îles Ruykyu, Taiwan, Philippines… Certes, ces îles les peuvent constituer des points d’appui pour des opérations navales de déni d’accès ; mais elle ne « longent » pas les côtes chinoises et leur rôle dans le blocage de sorties de bâtiments chinois ne doit pas être surjoué. On ne voit donc pas en quoi ces îles constitueraient à ce point un « carcan des mers proches » (p.99) qui contraindrait à ce point la flotte chinoise. En page 113 l’auteur explique que du fait de la perte de la province de l’Amour/Primorie en 1860, la Chine a perdu un accès à la mer non contrôlé par la première chaine d’iles, pourtant la chaine des Kouriles verrouille bel et bien la mer d’Okhotsk, or la souveraineté sur ces iles ne dépendait pas de celle sur la province d’Extrême-Orient. Aussi, si on peut formuler l’hypothèse que la Chine pourrait nourrir un certain intérêt pour cette province perdue malgré sa renonciation officielle en 2004, on se demande sur la base de quel document l’auteur se fonde lorsqu’il affirme avec force que la Chine « cherchera à reprendre cette province » (p.114) : cela ressemble à de la spéculation.

De même, le dilemme de Malacca, soit la crainte que le trafic maritime ne soit bloqué au détroit du même nom afin d’exercer un blocus économique de la Chine, ne doit pas être exagéré : cela constitue une vulnérabilité certes, mais pas une menace mortelle : il existe des routes maritimes alternatives ; la flotte chinoise monte rapidement en gamme et en puissance comme l’auteur le souligne bien par ailleurs dans le 3e chapitre ; et la Chine s’efforce de développer des corridors de contournement terrestres, isthme de Kra, corridor birman, corridor pakistanais, routes de la soie, rapidement évoquées mais sans perspective critique. Cette analyse de la vulnérabilité réelle, au-delà du cliché de la menace mortelle d’un étranglement économique à Malacca, aurait été intéressante. De même, en page 109, la notion de collier de perles n’est pas largement acceptée : elle suppose que la Chine prend le contrôle de ports le long de cette route majeure Malacca / Suez, de manière délibérée, afin d’encercler l’inde donc dans une optique civile et militaire. Or cette analyse n’a rien d’évident : la Chine ne prend pas le contrôle de nombreux ports, ses entreprises ont certes obtenu de nombreux contrats de construction de terminaux mais cela ne signifie pas qu’elles en soient propriétaires ; et lorsqu’elles deviennent actionnaires de terminaux, cela ne veut pas dire que des capacités militaires s’y développent. Ce concept de collier de perles a été porté par des think-tanks de défense indiens, puis américains, afin de souligner une menace chinoise qui demeure encore largement théorique sur ce plan précis.

Les imprécisions s’accumulent au sujet des routes arctiques. En page 106 il est fait état d’environ 15 transits par la Route maritime du Nord, il y en a eu en fait 27, mais il est par ailleurs connu que cette route voit l’essentiel de ses transits se produire entre des ports russes arctiques (Mourmansk, Arkhangelsk) et d’autres ports. Il y a peu de transits entre Atlantique et Pacifique et il est peu probable, pour des raisons structurelles, que cette route arctique se développe au point de concurrencer durablement les itinéraires classiques par Panama ou Suez/Malacca. La flotte commerciale chinoise pourrait déjà accéder au détroit de Béring si elle le souhaitait. Cette route commerciale n’est pas si attractive que cela, et si une compagnie maritime chinoise (NewNew Shipping, qui a remplacé Cosco en 2022) continue d’y faire circuler quelques navires chaque année, on est loin de la montée rapide en puissance que semble évoquer l’auteur.

En page 115, l’auteur affirme sans preuve que « comme toujours », la Chine a une approche duale de la recherche scientifique puisqu’elle a admis au service actif en 2016 un brise-glace militaire, alors que ses mers proches ne sont jamais prises par les glaces. C’est faux, le golfe de Bohai peut parfois connaitre un certain englacement en hiver, même si en effet ce risque ira sans doute en s’amenuisant avec le temps et l’impact des changements climatiques. Par ailleurs, tous les brise-glace américains sont des bâtiments militaires, à la différence de la Chine qui en aligne 2 militaires et 2 civils : Washington aurait-il encore plus que la Chine une approche duale de la recherche ? En réalité, ce sont deux brise-glace militaires qui ont été versés au service actif en 2016, les Haibing 722 et 723, mais ils sont nettement plus petits que les brise-glace de recherche, avec 4 850 t de déplacement contre 21 000 t pour le Xuelong et 14 000 t pour le Xuelong 2. Ils n’ont pour le moment jamais navigué en Arctique – ce qui ne veut certes pas dire qu’ils ne le feront pas.

En page 118, l’auteur explique que les Russes s’intéressent vivement à l’Arctique, ce qui est exact, au point de vouloir « maitriser un océan Arctique pour lequel ils revendiquent une large portion du plateau continental », ce qui est tout aussi exact (p.118) ; mais cette revendication est légale, se décline selon les principes de la Convention sur le droit de la mer, et n’a pas suscité d’opposition de la part des autres pays riverains de l’océan Arctique, chacun tolérant les revendications du voisin. De plus, il est très hasardeux d’affirmer que s’y trouvent d’importantes quantités d’hydrocarbures, l’essentiel des réserves probables se trouvant en deçà des 200 miles marins. Et, contrairement au cliché souvent véhiculé par les médias, ce n’est pas l’intérêt russe qui a déclenché les revendications des autres États arctiques, mais la montre, chaque État disposant de 10 ans pour déposer sa revendication après la date de ratification de la convention par son parlement. Et, encore contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la Russie facture déjà le transit par la RMN, et les compagnies chinoises se soumettent… Les imprécisions se multiplient, il est également faux de dire que le cargo chinois Yongsheng était en 2013 le premier « bateau de fret » (p.120) à transiter par la RMN, il y avait déjà des navires commerciaux dans les années 1930, puis dans les années 2010. Le Yongsheng a simplement été le premier navire marchand chinois… De même, dire que les méthaniers ont beaucoup gagné de temps depuis la presqu’ile de Yamal en naviguant vers l’Est pour rejoindre la Chine, plutôt que de passer par Suez, est une évidence, passer par l’Ouest suppose aussi de naviguer dans les eaux arctiques et suppose une route considérablement plus longue : on enfonce ici une porte ouverte. La succession des imprécisions, pas toutes rapportées ici, est agaçante et décrédibilise le propos.

Si le chapitre 3 porte sur l’expansion de la flotte militaire chinoise, un domaine que maitrise nettement mieux l’auteur, il n’en demeure pas moins qu’il est très spécialisé. On a un ouvrage divisé en un premier chapitre proposant une grande fresque historique ; un chapitre 2 mêlant histoire contemporaine et développements stratégiques récents, mais très émaillé d’imprécisions ; et un 3e chapitre portant sur l’analyse, bien menée, de la croissance navale de la Chine. Où est l’analyse géopolitique des relations de la Chine avec ses voisins, l’Asie centrale, l’Asie du Sud-est, l’Inde ? Sur ses relations avec l’Afrique ou l’Amérique latine ? sur la dynamique des conflits en mer de Chine du Sud ? sur le positionnement de la Chine par rapport à la Russie ou à la Corée du Nord ?  Des éléments de tout ceci apparaissent ici et là, mais la trame générale n’offre pas une analyse structurée de la géopolitique de la Chine, une analyse basée sur des observations du présent et non de l’’histoire.

Bref, le lecteur reste sur sa faim. C’est dommage car le sujet est fort pertinent.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension: Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, PUF.

RG, vol10, n3, 2024

Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 443 p.

L’ouvrage de Florian Louis, dont le titre est une référence explicite à l’œuvre de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1835), porte sur l’évolution de la réflexion géopolitique aux États-Unis pendant la période des années 1920 à 1950. Il est tiré de sa thèse de doctorat (2019) intitulée : « La science de l’ennemi. La réception de la Geopolitik en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis (années 1920-1950) ». L’auteur est actuellement l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de la géopolitique. Florian Louis nous plonge dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis du début des années 1920 à la fin des années 1950 pour y retracer, avec une profusion de détails et de références, la réception qui y est faite de la géopolitique allemande au sein des universitaires et des cadres du gouvernement américains. C’est le fruit d’un travail considérable s’appuyant sur de nombreuses sources de première main aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’étude de la correspondance de nombreux auteurs enrichit considérablement le propos : on y voit se déployer les rapprochements intellectuels, mais aussi s’aiguiser les querelles et inimitiés.

L’auteur récuse, comme fil conducteur de son ouvrage, l’idée que c’est l’école de géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres, la Geopolitik de Karl Haushofer, qui soit à l’origine de l’essor de la pensée géopolitique aux États-Unis. En exhumant les multiples réceptions outre-Atlantique de la Geopolitik, catégorie d’études au statut étrange pour l’époque, car très déterministe, partiale et politiquement très engagée, l’auteur s’attaque à l’idée d’une grande influence de l’école allemande aux États-Unis tout comme à l’idée de la disparition de l’approche géopolitique après 1945. Florian Louis nuance cet état de choses en insistant sur l’accueil d’abord timoré de cette science allemande et proche des nazis (1925-1939) aux États-Unis.

Aux États-Unis tout comme en Europe, le terme « géopolitique » est resté longtemps sulfureux, précisément du fait de cet héritage de Karl Haushofer et de cette instrumentalisation d’une réflexion géographique sur les causes de la puissance de l’État. Cette approche du monde fondée sur l’étude des interactions entre la géographie, l’histoire et les relations internationales restait entachée de ses contributions allemandes et surtout de ses liens avec le nazisme. C’était « la honte de la famille » pour de nombreux géographes. « Un géopoliticien, c’est un homme qui fait irruption dans l’arène politique mondiale avec une bombe dans une main et un plan de conquête planétaire dans l’autre », ironisait, au début des années 1950, le politiste américain John Elmer Kieffer (1910-1990). Et pourtant, elle fascinait. 

De fait, l’auteur s’attache à retracer la genèse de l’intérêt américain pour ce domaine d’étude encore nouveau dans les années 1920, l’étude des enjeux de pouvoir sur des territoires et du lien entre variables géographiques et développement de la puissance de l’État, puissance souvent réduite au prisme de la puissance militaire. Selon un plan chronologique avec, dans chacun des chapitres, une succession temporelle qui décline l’ensemble des productions états-uniennes portant, de près ou de loin, sur la Geopolitik allemandeou bien qui traitent, à sa suite, des possibilités d’une Geopolitics capable de répondre aux attentes de l’oncle Sam, Florian Louis relativise la portée de l’influence de l’école allemande de la Geopolitik sur la réflexion américaine. C’est là un choix éditorial, qui permet un exposé séquentiel aisé à suivre, mais qui présente le défaut de se montrer parfois trop linéaire, avec un certain éparpillement des textes qu’il soumet à l’examen du lecteur, sans toujours bien les relier entre eux. Partant, certaines parties s’apparentent à un catalogue passant en revue de nombreux auteurs, leurs travaux et les vues qu’ils contiennent, avec de nombreuses citations à l’appui qui témoignent certes du travail considérable de portrait de la littérature que propose le livre, mais sans autre fil conducteur que de nous en restituer les propos, sans analyse critique.

En réalité, l’auteur ne souhaitait pas tant critiquer les thèses émergeantes de l’époque, mais plutôt retracer le cheminement des raisonnements et montrer bien l’accueil initial plutôt mitigé des travaux de Karl Haushofer dans les années 1920 et 1930. Ce n’est que lorsque la marche vers la guerre se précise et après le déclenchement de celle-ci à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, que se précise un nouvel intérêt pour les travaux de l’école allemande ; avec un certain embarras : comment assumer un intérêt affiché pour un courant de pensée proche du gouvernement nazi en plein conflit contre celui-ci ?

Haushofer est rapidement devenu le point de cristallisation de toutes les peurs et toutes les rancœurs des géopoliticiens américains. Une vision fantasmatique assez courante, portée non seulement par les revues spécialisées mais aussi par les news magazines, en faisait l’éminence grise de Hitler et le cerveau de toute la politique de conquête nazie. Son institut de géopolitique à Munich était présenté comme une pieuvre aux ramifications tentaculaires, composée de plus d’un millier de chercheurs. Comme l’écrit Florian Louis, « les Américains ont ainsi développé lors de leur entrée en guerre l’image fantasmatique de bataillons de géographes allemands œuvrant dans l’ombre de l’État nazi » (p. 250). Dans ce domaine, les États-Unis se sont inquiétés de leur retard relatif et de l’ignorance généralisée de leurs dirigeants, comme de la population dans son ensemble, en matière de géographie politique.

La découverte par les universitaires et par l’opinion publique que, parmi les premiers théoriciens en géopolitique, longtemps largement ignorés de cette discipline, figurait notamment un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947), très peu connu, a permis de résoudre ce dilemme éthique de l’époque. Mackinder cherchait, au tournant du 20e siècle, à plaider sa thèse de l’importance stratégique des empires terriens et de l’Eurasie, affirmant que celui qui contrôle ce « cœur du monde », qu’il appelait aussi « le grand continent », contrôle la planète, d’où le danger hitlérien et celui du communisme basé en URSS. Karl Haushofer reconnaissait s’être beaucoup inspiré de ses thèses. L’apport majeur de la thèse de Florian Louis est que rapidement, durant la guerre, au moment où ils rejetaient Haushofer, les Américains ont cherché à voir dans le britannique Mackinder le véritable fondateur de la géopolitique. Celui-ci aurait par la suite été imité et dévoyé par Haushofer et par les nazis lorsqu’ils en ont fait un instrument de leur propagande idéologique.  Peu connues jusqu’à sa redécouverte opportune, les thèses de Mackinder, publiées initialement en 1904 dans le contexte de la grande rivalité entre Empires britannique et russe dans ce qui était appelé le Grand Jeu par Kipling, cherchaient à soutenir la politique britannique et n’avaient pas davantage de fondement scientifique que les thèses pro-allemandes de la Geopolitik. Elles avaient cependant le grand mérite de ne pas prêter le flanc à la critique de leur origine : la réflexion géopolitique de Mackinder, britannique, dédouanait ce courant de pensée de la critique d’une origine allemande et donc, à cette époque, associée aux nazis. Florian Louis titre sur ainsi son chapitre 8 : « L’invention américaine de la tradition mackindérienne ». Aux États-Unis, les travaux de Mackinder ont émulé ceux de Nicholas Spykman. Très critiqué, à juste titre, pour des méthodes proches de celles de la Geopolitk et d’un fort déterminisme, sa Géographie de la paix , publiée à titre posthume en 1944, le réhabilite aux yeux de ses pairs en raison de l’introduction du concept de rimland, qui nuance et complète les analyses de Halford Mackinder sur le heartland (Eurasie). Pour autant, ces concepts, et Florian Louis passe très rapidement sur ce point, demeurent aussi contestables épistémologiquement que les thèses et raisonnements de Karl Haushofer et de l’école allemande de la Geopolitik : ce sont des catégories conceptuelles forgées pour créer un cadre théorique qui permettrait de justifier la politique britannique à l’endroit de l’Empire russe (heartland de Mackinder) puis la politique américaine face à l’Union soviétique (rimland). Cela ne veut pas dire que ces concepts n’ont pas été repris et qu’ils sont demeurés lettre morte : l’influence des travaux de Spykman sur la pensée de George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou à la fin de la guerre et auteur du fameux « long télégramme » (février 1946) qui inspire la politique de containment (endiguement), paraît claire.

Par ailleurs, l’auteur rappelle utilement qu’il y a eu de nombreux auteurs non allemands, pendant l’entre-deux guerres et dans les années 1950, qui ont alimenté une heureuse réflexion géographique sur la puissance et les enjeux de pouvoir sur des territoires. ainsi Jean Gottmann (1915-1994), géographe français alors émigré aux États-Unis, qui formule le vœu dans une lettre adressée à son père adoptif Michel Berchin en mars 1942 de « faire un bouquin qui serait “La Géographie politique” vue par l’école de géographie française, reprenant les travaux de nombre d’auteurs célèbres : Vidal de La Blache, de Martonne, Demangeon, Sion, Brunhes, Gautier et aussi de plus jeunes : Gourou, Robequain, Monod, Weulersse, Ancel » (p. 148) – or, on a longtemps affublé la géographie vidalienne d’un apolitisme patenté.

Cet apolitisme affiché après guerre était bien réel, même si l’auteur souligne que noircir le tableau d’un rejet complet de la géopolitique après la Seconde guerre mondiale participe d’un mythe contemporain. L’ ouvrage s’inscrit en faux contre ces récits narratifs univoques – par exemple, ceux du géographe Yves Lacoste – qui utilisent la thèse du rejet de Haushofer et de l’héritage nazi entourant la géopolitique à des fins d’autocélébration pour avoir, malgré une certaine opposition de l’institution universitaire, « redécouvert » la géopolitique à la fin des années 1970. En France, ce rejet universitaire de tout e recherche en géopolitique de la part de Vidal et de Martonne, malgré précisément leurs travaux passés, de ne pas encourager le développement ce cette piste de réflexion après 1950, a été une réalité – mais une réalité qu’il convient de nuancer. Et surtout, comme le rappelle l’auteur, cette obstruction envers la réflexion géopolitique ne concernait que l’école française, car chez les Anglo-Saxons, la réflexion sur les liens entre géographie et pouvoir n’a guère cessé, et sans que l’héritage haushoférien ne puisse être exagéré.

En somme, l’ouvrage de Florian Louis, bien écrit, très érudit, restitue la complexité des débats sur les origines de la géopolitique, ainsi que l’existence de plusieurs courants de pensée difficilement réconciliables, notamment les écoles matérialistes très marquées au coin du déterminisme, l’école réaliste puis, plus récemment, l’école géographique. Florian Louis préfère ainsi finalement parler « des » géopolitiques en Amérique plutôt que d’une géopolitique. Spykman lui-même donne un aperçu de cette diversité : une géopolitique issue de l’école allemande qui constitue « un ensemble de théories sur la nature de l’État et une doctrine promouvant l’expansion territoriale » ; une géographie politique qui se contente de « décrire les structures des États pris individuellement » et les subdivisions politiques des continents et du monde » ; enfin « une planification de la politique de sécurité d’un pays en fonction de ses facteurs géographiques » (p. 255). C’est sous cette troisième acception qu’elle triomphe aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale et surtout la Guerre froide, sous l’influence de Spykman, s’appuyant lui-même sur un double héritage critique : celui de Haushofer d’un côté, qui a souligné aux yeux des Américains la pertinence d’un questionnement géopolitique ; celui de Mackinder de l’autre. Ainsi, la géopolitique ne se contente pas d’être descriptive, mais constitue le fondement de stratégies de puissance, au risque de raisonnement parfois très généraux, voire contestables : c’est désormais sa raison d’être pour des décennies, avant que ne refleurissent des analyses géopolitiques détachés de modèles théoriques contestables et déployés à plusieurs échelles, sa être prisonnières du postulat de la rivalité planétaire entre États.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Compte-rendu

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

Regards géopolitiques 10(2)

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

 

Géopolitique et géoéconomie, de plus en plus présentes dans le débat public, souffrent de contours flous et très discutés. Ces imprécisions nourrissent bon nombre d’idées reçues quant à leur nature même et leurs objectifs, tant la géopolitique – que l’on réduit souvent aux relations internationales –, que la géoéconomie parfois considérée à tort comme la remplaçante de la géopolitique.

Or, ces deux disciplines apportent, ensemble, des éléments de compréhension du monde dans un contexte de nouveau désordre international, où la conflictualité semble l’emporter durablement sur la paix, à rebours de tous les discours sur la « Fin de l’histoire ». La guerre et les nouvelles crises dépassent désormais le seul cadre militaire pour gagner l’économie, la technologie, l’information, etc., et se déploient dans un espace géographique élargi, terrestre, maritime et aérien, mais aussi spatial et cyberspatial.

L’auteur se propose dans cet ouvrage, à travers l’analyse de 20 idées reçues parmi les plus répandues, de dresser un tableau des enjeux géopolitiques de ce début du XXIe siècle. Le projet est pertinent, intéressant et l’idée de structurer l’ouvrage autour de la déconstruction d’ « idées reçues » d’autant plus louable que, comme il le fait bien remarquer, la géopolitique et la géoéconomie sont des thématiques largement galvaudées, aux définitions imprécises souvent et donc l’emploi ne présente pas toujours une grande rigueur dans les médias ou sous la plume de nombreux auteurs.

Parmi les idées reçues choisies par l’auteur, mentionnons par exemple « Le monde n’est plus géopolitique », « La géoéconomie a supplanté la géopolitique », « Les firmes multinationales sont plus puissantes que les États », « Le soft power est plus décisif que le hard power dans les rapports de puissance », « Le multilatéralisme est devenu obsolète », « Le monde vit actuellement une nouvelle Guerre froide », « L’OTAN est en état de mort cérébrale », ou encore « États-Unis et Chine populaire se dirigent inéluctablement vers la guerre ». Prémisses pertinentes et souvent traitées avec rigueur, maitrise et clarté. 

La section sur « Le monde n’est plus géopolitique » part de cette idée, portée par des chantres de la mondialisation ou autres théoriciens de la « Fin de l’Histoire » (Fukuyama, 1992), que dans la dynamique politique contemporaine, l’espace ne compte plus, et que donc les enjeux de pouvoir sur des territoires ne comptent plus. Portée en France essentiellement par Bertrand Badie avec La Fin des territoires (1995) puis par Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique (2020), ces thèses proposent une lecture souvent superficielle du rôle de l’espace dans la dynamique sociale et politique, et procèdent d’une lecture réductrice de la géopolitique dans laquelle l’État est le seul acteur, ce qui est bien sûr très réducteur et faux (Lasserre et al, 2024). C. Tellenne en conclut, avec justesse, que l’idée que « le monde n’est plus géopolitique » oblige à décentrer le regard depuis les acteurs étatiques vers les acteurs non-étatiques (p.28) ; mais on pourrait aussi en conclure que la prémisse partait d’une définition étriquée de la géopolitique, largement inspirée d’une tradition particulière, l’école réaliste pour laquelle l’État est le seul acteur en géopolitique. Il y a d’autres lectures de la géopolitique, depuis fort longtemps, dans lesquelles l’État n’est qu’un acteur parmi d’autres dans les rivalités de pouvoir portant sur des territoires, à commencer par celle d’Yves Lacoste (1976), mais aussi Michel Foucher (1988), Frédéric Lasserre et Emmanuel Gonon (2002) ou Stéphane Rosières (2021).

On touche là une des lacunes de l’ouvrage : la notion de géopolitique de l’auteur repose essentiellement sur les théories réalistes, avec une place prépondérante accordée à l’État et à la théorie réaliste des conflits – les États entretiennent nécessairement des conflits et leurs rapports sont un jeu à somme nulle – alors que d’autres théories en relations internationales existent, notamment le libéralisme ou le constructivisme. Le choix des thématiques le reflète : intéressantes certes, elles traduisent aussi une conception de la géopolitique proche de la notion de power politics des Anglo-Saxons – autrement dit, une variante de l’analyse des relations internationales. Mais la géopolitique ne se résume pas à des analyses en relations internationales.

Une autre lacune tient à la définition de la géoéconomie. Cet objet d’étude, parfois inclus dans la géopolitique (Lasserre et al, 2024), est défini en page 13  par « l’analyse de la façon dont les relations de pouvoir et rapports de puissance se traduisent sur le terrain de l’économie ». Reprenant les travaux de P. Lorot, C. Tellenne précise que la géoéconomie recouvre « des stratégies d’ordre économique (…) décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale (…), à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maitrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial ». Soit, mais en quoi ces définitions se distinguent-elles de l’économie politique et des relations internationales, qui peuvent comprendre des dimensions économiques ?  S’il n’y a pas d’ancrage territorial, quelle est alors la pertinence du préfixe géo-, sinon qu’il est devenu un label à la mode popularisé par les Anglo-Saxons et devenu synonyme de rivalité planétaire ?

Bien d’autres auteurs, dont Lasserre et Comtois (2003, 2004) ou Lasserre, Mottet et Courmont (2019, 2022), ont pourtant montré l’inséparabilité des enjeux géopolitiques et géoéconomiques, car les activités économiques ne se limitent pas aux flux financiers, aux échanges de marchandises, à la croissance du PIB,  mais sont ancrés dans le territoire, qu’il s’agisse des routes commerciales, des axes de transport, des sites industriels, extractifs, et même dans le domaine du virtuel, des câbles sous-marins et des centres de données. Ces enjeux économiques ne sont pas évanescents, ils sont hic et nunc, ici et maintenant, et donc leur développement peut également susciter des rivalités de pouvoir sur des territoires. Cette autre définition de la géoéconomie souligne sa proximité avec l’analyse géopolitique, ce dont C. Tellenne convient  (p.36), sans pour autant revenir sur une définition plus spécifique de la géoéconomie qui la distinguerait de l’analyse des politiques économiques des États. Or la géoéconomie n’est pas, de par sa nature, différente de la géopolitique : elle cherche aussi à identifier les rivalités portant sur des espaces, mais dans une double optique d’étude des phénomènes économiques et d’un déclin relatif des éléments de puissance traditionnels de sharp power au profit du pouvoir d’influence (soft power) (Lasserre et al, 2023, 2024).

Malgré ces prémisses discutables, l’ouvrage demeure intéressant, très accessible au grand public, clair et didactique, ce qui est un atout de taille.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Badie, B. (1995). La fin des territoires. Paris : Fayard.

Badie, B. (2020). Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique. Paris :CNRS Éditions.

Foucher, M. (1988). Fronts et frontières: un tour du monde géopolitique. Paris : Fayard.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Lacoste, Y. (1976). La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Paris : Maspéro.

Lasserre, F. (2004). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes ». Cahiers de Géographie du Québec, vol. 48, nº135.

Lasserre, F. et Comtois, C. (2003). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes. Des enjeux stratégiques majeurs », Études internationales, vol. 34, nº2.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2024). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris : Armand Colin, 4e éd.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2019). Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie. Coopérations et frictions, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2023). Le Soft Power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? Québec, Presses de l’Université du Québec.

Rosière, S. (2021). Géographie politique et géopolitique. Une grammaire de l’espace politique. Paris : Ellipses.