Recension: Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, PUF.

RG, vol10, n3, 2024

Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 443 p.

L’ouvrage de Florian Louis, dont le titre est une référence explicite à l’œuvre de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1835), porte sur l’évolution de la réflexion géopolitique aux États-Unis pendant la période des années 1920 à 1950. Il est tiré de sa thèse de doctorat (2019) intitulée : « La science de l’ennemi. La réception de la Geopolitik en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis (années 1920-1950) ». L’auteur est actuellement l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de la géopolitique. Florian Louis nous plonge dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis du début des années 1920 à la fin des années 1950 pour y retracer, avec une profusion de détails et de références, la réception qui y est faite de la géopolitique allemande au sein des universitaires et des cadres du gouvernement américains. C’est le fruit d’un travail considérable s’appuyant sur de nombreuses sources de première main aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’étude de la correspondance de nombreux auteurs enrichit considérablement le propos : on y voit se déployer les rapprochements intellectuels, mais aussi s’aiguiser les querelles et inimitiés.

L’auteur récuse, comme fil conducteur de son ouvrage, l’idée que c’est l’école de géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres, la Geopolitik de Karl Haushofer, qui soit à l’origine de l’essor de la pensée géopolitique aux États-Unis. En exhumant les multiples réceptions outre-Atlantique de la Geopolitik, catégorie d’études au statut étrange pour l’époque, car très déterministe, partiale et politiquement très engagée, l’auteur s’attaque à l’idée d’une grande influence de l’école allemande aux États-Unis tout comme à l’idée de la disparition de l’approche géopolitique après 1945. Florian Louis nuance cet état de choses en insistant sur l’accueil d’abord timoré de cette science allemande et proche des nazis (1925-1939) aux États-Unis.

Aux États-Unis tout comme en Europe, le terme « géopolitique » est resté longtemps sulfureux, précisément du fait de cet héritage de Karl Haushofer et de cette instrumentalisation d’une réflexion géographique sur les causes de la puissance de l’État. Cette approche du monde fondée sur l’étude des interactions entre la géographie, l’histoire et les relations internationales restait entachée de ses contributions allemandes et surtout de ses liens avec le nazisme. C’était « la honte de la famille » pour de nombreux géographes. « Un géopoliticien, c’est un homme qui fait irruption dans l’arène politique mondiale avec une bombe dans une main et un plan de conquête planétaire dans l’autre », ironisait, au début des années 1950, le politiste américain John Elmer Kieffer (1910-1990). Et pourtant, elle fascinait. 

De fait, l’auteur s’attache à retracer la genèse de l’intérêt américain pour ce domaine d’étude encore nouveau dans les années 1920, l’étude des enjeux de pouvoir sur des territoires et du lien entre variables géographiques et développement de la puissance de l’État, puissance souvent réduite au prisme de la puissance militaire. Selon un plan chronologique avec, dans chacun des chapitres, une succession temporelle qui décline l’ensemble des productions états-uniennes portant, de près ou de loin, sur la Geopolitik allemandeou bien qui traitent, à sa suite, des possibilités d’une Geopolitics capable de répondre aux attentes de l’oncle Sam, Florian Louis relativise la portée de l’influence de l’école allemande de la Geopolitik sur la réflexion américaine. C’est là un choix éditorial, qui permet un exposé séquentiel aisé à suivre, mais qui présente le défaut de se montrer parfois trop linéaire, avec un certain éparpillement des textes qu’il soumet à l’examen du lecteur, sans toujours bien les relier entre eux. Partant, certaines parties s’apparentent à un catalogue passant en revue de nombreux auteurs, leurs travaux et les vues qu’ils contiennent, avec de nombreuses citations à l’appui qui témoignent certes du travail considérable de portrait de la littérature que propose le livre, mais sans autre fil conducteur que de nous en restituer les propos, sans analyse critique.

En réalité, l’auteur ne souhaitait pas tant critiquer les thèses émergeantes de l’époque, mais plutôt retracer le cheminement des raisonnements et montrer bien l’accueil initial plutôt mitigé des travaux de Karl Haushofer dans les années 1920 et 1930. Ce n’est que lorsque la marche vers la guerre se précise et après le déclenchement de celle-ci à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, que se précise un nouvel intérêt pour les travaux de l’école allemande ; avec un certain embarras : comment assumer un intérêt affiché pour un courant de pensée proche du gouvernement nazi en plein conflit contre celui-ci ?

Haushofer est rapidement devenu le point de cristallisation de toutes les peurs et toutes les rancœurs des géopoliticiens américains. Une vision fantasmatique assez courante, portée non seulement par les revues spécialisées mais aussi par les news magazines, en faisait l’éminence grise de Hitler et le cerveau de toute la politique de conquête nazie. Son institut de géopolitique à Munich était présenté comme une pieuvre aux ramifications tentaculaires, composée de plus d’un millier de chercheurs. Comme l’écrit Florian Louis, « les Américains ont ainsi développé lors de leur entrée en guerre l’image fantasmatique de bataillons de géographes allemands œuvrant dans l’ombre de l’État nazi » (p. 250). Dans ce domaine, les États-Unis se sont inquiétés de leur retard relatif et de l’ignorance généralisée de leurs dirigeants, comme de la population dans son ensemble, en matière de géographie politique.

La découverte par les universitaires et par l’opinion publique que, parmi les premiers théoriciens en géopolitique, longtemps largement ignorés de cette discipline, figurait notamment un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947), très peu connu, a permis de résoudre ce dilemme éthique de l’époque. Mackinder cherchait, au tournant du 20e siècle, à plaider sa thèse de l’importance stratégique des empires terriens et de l’Eurasie, affirmant que celui qui contrôle ce « cœur du monde », qu’il appelait aussi « le grand continent », contrôle la planète, d’où le danger hitlérien et celui du communisme basé en URSS. Karl Haushofer reconnaissait s’être beaucoup inspiré de ses thèses. L’apport majeur de la thèse de Florian Louis est que rapidement, durant la guerre, au moment où ils rejetaient Haushofer, les Américains ont cherché à voir dans le britannique Mackinder le véritable fondateur de la géopolitique. Celui-ci aurait par la suite été imité et dévoyé par Haushofer et par les nazis lorsqu’ils en ont fait un instrument de leur propagande idéologique.  Peu connues jusqu’à sa redécouverte opportune, les thèses de Mackinder, publiées initialement en 1904 dans le contexte de la grande rivalité entre Empires britannique et russe dans ce qui était appelé le Grand Jeu par Kipling, cherchaient à soutenir la politique britannique et n’avaient pas davantage de fondement scientifique que les thèses pro-allemandes de la Geopolitik. Elles avaient cependant le grand mérite de ne pas prêter le flanc à la critique de leur origine : la réflexion géopolitique de Mackinder, britannique, dédouanait ce courant de pensée de la critique d’une origine allemande et donc, à cette époque, associée aux nazis. Florian Louis titre sur ainsi son chapitre 8 : « L’invention américaine de la tradition mackindérienne ». Aux États-Unis, les travaux de Mackinder ont émulé ceux de Nicholas Spykman. Très critiqué, à juste titre, pour des méthodes proches de celles de la Geopolitk et d’un fort déterminisme, sa Géographie de la paix , publiée à titre posthume en 1944, le réhabilite aux yeux de ses pairs en raison de l’introduction du concept de rimland, qui nuance et complète les analyses de Halford Mackinder sur le heartland (Eurasie). Pour autant, ces concepts, et Florian Louis passe très rapidement sur ce point, demeurent aussi contestables épistémologiquement que les thèses et raisonnements de Karl Haushofer et de l’école allemande de la Geopolitik : ce sont des catégories conceptuelles forgées pour créer un cadre théorique qui permettrait de justifier la politique britannique à l’endroit de l’Empire russe (heartland de Mackinder) puis la politique américaine face à l’Union soviétique (rimland). Cela ne veut pas dire que ces concepts n’ont pas été repris et qu’ils sont demeurés lettre morte : l’influence des travaux de Spykman sur la pensée de George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou à la fin de la guerre et auteur du fameux « long télégramme » (février 1946) qui inspire la politique de containment (endiguement), paraît claire.

Par ailleurs, l’auteur rappelle utilement qu’il y a eu de nombreux auteurs non allemands, pendant l’entre-deux guerres et dans les années 1950, qui ont alimenté une heureuse réflexion géographique sur la puissance et les enjeux de pouvoir sur des territoires. ainsi Jean Gottmann (1915-1994), géographe français alors émigré aux États-Unis, qui formule le vœu dans une lettre adressée à son père adoptif Michel Berchin en mars 1942 de « faire un bouquin qui serait “La Géographie politique” vue par l’école de géographie française, reprenant les travaux de nombre d’auteurs célèbres : Vidal de La Blache, de Martonne, Demangeon, Sion, Brunhes, Gautier et aussi de plus jeunes : Gourou, Robequain, Monod, Weulersse, Ancel » (p. 148) – or, on a longtemps affublé la géographie vidalienne d’un apolitisme patenté.

Cet apolitisme affiché après guerre était bien réel, même si l’auteur souligne que noircir le tableau d’un rejet complet de la géopolitique après la Seconde guerre mondiale participe d’un mythe contemporain. L’ ouvrage s’inscrit en faux contre ces récits narratifs univoques – par exemple, ceux du géographe Yves Lacoste – qui utilisent la thèse du rejet de Haushofer et de l’héritage nazi entourant la géopolitique à des fins d’autocélébration pour avoir, malgré une certaine opposition de l’institution universitaire, « redécouvert » la géopolitique à la fin des années 1970. En France, ce rejet universitaire de tout e recherche en géopolitique de la part de Vidal et de Martonne, malgré précisément leurs travaux passés, de ne pas encourager le développement ce cette piste de réflexion après 1950, a été une réalité – mais une réalité qu’il convient de nuancer. Et surtout, comme le rappelle l’auteur, cette obstruction envers la réflexion géopolitique ne concernait que l’école française, car chez les Anglo-Saxons, la réflexion sur les liens entre géographie et pouvoir n’a guère cessé, et sans que l’héritage haushoférien ne puisse être exagéré.

En somme, l’ouvrage de Florian Louis, bien écrit, très érudit, restitue la complexité des débats sur les origines de la géopolitique, ainsi que l’existence de plusieurs courants de pensée difficilement réconciliables, notamment les écoles matérialistes très marquées au coin du déterminisme, l’école réaliste puis, plus récemment, l’école géographique. Florian Louis préfère ainsi finalement parler « des » géopolitiques en Amérique plutôt que d’une géopolitique. Spykman lui-même donne un aperçu de cette diversité : une géopolitique issue de l’école allemande qui constitue « un ensemble de théories sur la nature de l’État et une doctrine promouvant l’expansion territoriale » ; une géographie politique qui se contente de « décrire les structures des États pris individuellement » et les subdivisions politiques des continents et du monde » ; enfin « une planification de la politique de sécurité d’un pays en fonction de ses facteurs géographiques » (p. 255). C’est sous cette troisième acception qu’elle triomphe aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale et surtout la Guerre froide, sous l’influence de Spykman, s’appuyant lui-même sur un double héritage critique : celui de Haushofer d’un côté, qui a souligné aux yeux des Américains la pertinence d’un questionnement géopolitique ; celui de Mackinder de l’autre. Ainsi, la géopolitique ne se contente pas d’être descriptive, mais constitue le fondement de stratégies de puissance, au risque de raisonnement parfois très généraux, voire contestables : c’est désormais sa raison d’être pour des décennies, avant que ne refleurissent des analyses géopolitiques détachés de modèles théoriques contestables et déployés à plusieurs échelles, sa être prisonnières du postulat de la rivalité planétaire entre États.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Compte-rendu

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

Regards géopolitiques 10(2)

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

 

Géopolitique et géoéconomie, de plus en plus présentes dans le débat public, souffrent de contours flous et très discutés. Ces imprécisions nourrissent bon nombre d’idées reçues quant à leur nature même et leurs objectifs, tant la géopolitique – que l’on réduit souvent aux relations internationales –, que la géoéconomie parfois considérée à tort comme la remplaçante de la géopolitique.

Or, ces deux disciplines apportent, ensemble, des éléments de compréhension du monde dans un contexte de nouveau désordre international, où la conflictualité semble l’emporter durablement sur la paix, à rebours de tous les discours sur la « Fin de l’histoire ». La guerre et les nouvelles crises dépassent désormais le seul cadre militaire pour gagner l’économie, la technologie, l’information, etc., et se déploient dans un espace géographique élargi, terrestre, maritime et aérien, mais aussi spatial et cyberspatial.

L’auteur se propose dans cet ouvrage, à travers l’analyse de 20 idées reçues parmi les plus répandues, de dresser un tableau des enjeux géopolitiques de ce début du XXIe siècle. Le projet est pertinent, intéressant et l’idée de structurer l’ouvrage autour de la déconstruction d’ « idées reçues » d’autant plus louable que, comme il le fait bien remarquer, la géopolitique et la géoéconomie sont des thématiques largement galvaudées, aux définitions imprécises souvent et donc l’emploi ne présente pas toujours une grande rigueur dans les médias ou sous la plume de nombreux auteurs.

Parmi les idées reçues choisies par l’auteur, mentionnons par exemple « Le monde n’est plus géopolitique », « La géoéconomie a supplanté la géopolitique », « Les firmes multinationales sont plus puissantes que les États », « Le soft power est plus décisif que le hard power dans les rapports de puissance », « Le multilatéralisme est devenu obsolète », « Le monde vit actuellement une nouvelle Guerre froide », « L’OTAN est en état de mort cérébrale », ou encore « États-Unis et Chine populaire se dirigent inéluctablement vers la guerre ». Prémisses pertinentes et souvent traitées avec rigueur, maitrise et clarté. 

La section sur « Le monde n’est plus géopolitique » part de cette idée, portée par des chantres de la mondialisation ou autres théoriciens de la « Fin de l’Histoire » (Fukuyama, 1992), que dans la dynamique politique contemporaine, l’espace ne compte plus, et que donc les enjeux de pouvoir sur des territoires ne comptent plus. Portée en France essentiellement par Bertrand Badie avec La Fin des territoires (1995) puis par Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique (2020), ces thèses proposent une lecture souvent superficielle du rôle de l’espace dans la dynamique sociale et politique, et procèdent d’une lecture réductrice de la géopolitique dans laquelle l’État est le seul acteur, ce qui est bien sûr très réducteur et faux (Lasserre et al, 2024). C. Tellenne en conclut, avec justesse, que l’idée que « le monde n’est plus géopolitique » oblige à décentrer le regard depuis les acteurs étatiques vers les acteurs non-étatiques (p.28) ; mais on pourrait aussi en conclure que la prémisse partait d’une définition étriquée de la géopolitique, largement inspirée d’une tradition particulière, l’école réaliste pour laquelle l’État est le seul acteur en géopolitique. Il y a d’autres lectures de la géopolitique, depuis fort longtemps, dans lesquelles l’État n’est qu’un acteur parmi d’autres dans les rivalités de pouvoir portant sur des territoires, à commencer par celle d’Yves Lacoste (1976), mais aussi Michel Foucher (1988), Frédéric Lasserre et Emmanuel Gonon (2002) ou Stéphane Rosières (2021).

On touche là une des lacunes de l’ouvrage : la notion de géopolitique de l’auteur repose essentiellement sur les théories réalistes, avec une place prépondérante accordée à l’État et à la théorie réaliste des conflits – les États entretiennent nécessairement des conflits et leurs rapports sont un jeu à somme nulle – alors que d’autres théories en relations internationales existent, notamment le libéralisme ou le constructivisme. Le choix des thématiques le reflète : intéressantes certes, elles traduisent aussi une conception de la géopolitique proche de la notion de power politics des Anglo-Saxons – autrement dit, une variante de l’analyse des relations internationales. Mais la géopolitique ne se résume pas à des analyses en relations internationales.

Une autre lacune tient à la définition de la géoéconomie. Cet objet d’étude, parfois inclus dans la géopolitique (Lasserre et al, 2024), est défini en page 13  par « l’analyse de la façon dont les relations de pouvoir et rapports de puissance se traduisent sur le terrain de l’économie ». Reprenant les travaux de P. Lorot, C. Tellenne précise que la géoéconomie recouvre « des stratégies d’ordre économique (…) décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale (…), à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maitrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial ». Soit, mais en quoi ces définitions se distinguent-elles de l’économie politique et des relations internationales, qui peuvent comprendre des dimensions économiques ?  S’il n’y a pas d’ancrage territorial, quelle est alors la pertinence du préfixe géo-, sinon qu’il est devenu un label à la mode popularisé par les Anglo-Saxons et devenu synonyme de rivalité planétaire ?

Bien d’autres auteurs, dont Lasserre et Comtois (2003, 2004) ou Lasserre, Mottet et Courmont (2019, 2022), ont pourtant montré l’inséparabilité des enjeux géopolitiques et géoéconomiques, car les activités économiques ne se limitent pas aux flux financiers, aux échanges de marchandises, à la croissance du PIB,  mais sont ancrés dans le territoire, qu’il s’agisse des routes commerciales, des axes de transport, des sites industriels, extractifs, et même dans le domaine du virtuel, des câbles sous-marins et des centres de données. Ces enjeux économiques ne sont pas évanescents, ils sont hic et nunc, ici et maintenant, et donc leur développement peut également susciter des rivalités de pouvoir sur des territoires. Cette autre définition de la géoéconomie souligne sa proximité avec l’analyse géopolitique, ce dont C. Tellenne convient  (p.36), sans pour autant revenir sur une définition plus spécifique de la géoéconomie qui la distinguerait de l’analyse des politiques économiques des États. Or la géoéconomie n’est pas, de par sa nature, différente de la géopolitique : elle cherche aussi à identifier les rivalités portant sur des espaces, mais dans une double optique d’étude des phénomènes économiques et d’un déclin relatif des éléments de puissance traditionnels de sharp power au profit du pouvoir d’influence (soft power) (Lasserre et al, 2023, 2024).

Malgré ces prémisses discutables, l’ouvrage demeure intéressant, très accessible au grand public, clair et didactique, ce qui est un atout de taille.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Badie, B. (1995). La fin des territoires. Paris : Fayard.

Badie, B. (2020). Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique. Paris :CNRS Éditions.

Foucher, M. (1988). Fronts et frontières: un tour du monde géopolitique. Paris : Fayard.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Lacoste, Y. (1976). La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Paris : Maspéro.

Lasserre, F. (2004). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes ». Cahiers de Géographie du Québec, vol. 48, nº135.

Lasserre, F. et Comtois, C. (2003). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes. Des enjeux stratégiques majeurs », Études internationales, vol. 34, nº2.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2024). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris : Armand Colin, 4e éd.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2019). Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie. Coopérations et frictions, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2023). Le Soft Power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? Québec, Presses de l’Université du Québec.

Rosière, S. (2021). Géographie politique et géopolitique. Une grammaire de l’espace politique. Paris : Ellipses.

Compte-rendu

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan

Regards géopolitiques 10(2)

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan.

En mars 2021, le canal de Suez a été bloqué pendant plusieurs jours du fait de l’échouement d’un grand navire porte-conteneur, l’Ever Given, bouleversant les circuits logistiques pendant plusieurs semaines. La piraterie toujours menaçante dans le golfe d’Aden et les attaques des Houthis depuis le Yémen dans le détroit de Bab-el Mandeb rappellent que l’artère commerciale majeure entre Europe et Asie via la Méditerranée et l’Océan Indien demeure vulnérable. Pendant la guerre du golfe (1980-1988), de multiples attaques contre des pétroliers avaient également souligné la vulnérabilité de certains trafics maritimes dès lors qu’ils devaient transiter par des points de passage obligés, en l’occurrence des détroits dès lors stratégiques, ici le détroit d’Ormuz. En 2023, la sécheresse majeure qui a affecté l’Amérique centrale a conduit à une réduction de 36% des capacités du canal de Panama.

Si la navigation en haute mer est sans grands dangers autres que naturels et techniques, il n’en va pas de même à l’approche des terres, là où le rapprochement des espaces terrestres ne permet à la circulation maritime que d’emprunter des espaces resserrés, souvent obligés faute de possibilité de contournement. Ces passages étroits sont à la fois une chance, car l’importance des flux peut y générer une activité intense, et un péril car la circulation peut y être dangereuse et parce que des tensions et des compétitions peuvent s’y manifester pour leur contrôle. Bénéficiant d’une opportunité certaine, ils ont vu s’y développer des villes-ports très productives et dynamiques. Mais ils font aussi l’objet de fortes convoitises en raison de leur intérêt géostratégique et géopolitique. Ce livre aborde ces aspects avec une appréciation du bon risque de ces interfaces, des aléas qu’ils présentent, de la complexité des situations et avec un focus particulier sur la Méditerranée.

Le premier chapitre décrit les avantages, passages maritimes étroits, stratégiques au point que la Convention sur le droit de la mer de 1982 reprend les conclusion de la Cour internationale de Justice dans son jugement de 1949 sur le détroit de Corfou : les détroits dits internationaux sont libres d’accès et ne peuvent être fermés à la navigation par l’État côtier.

Le second chapitre détaille les contraintes qui pèsent sur la navigation à travers les détroits. Contraintes physiques : faible tirant d’eau, forts courants, présence de récifs. Le détroit du Bosphore est ainsi très étroit (680 m), avec des courants, des changements de direction, du trafic transversal qui vient croiser le trafic des grands navires. Contraintes politiques aussi : les détroits et les canaux stratégiques comme Panama ou Suez sont parfois l’objet de tensions politiques, d’attaques militaires, de piraterie qui viennent interférer avec la sécurité du transit.

La troisième section détaille la façon dont le détroit modifie l’espace autour de lui, en favorisant la création de ports, en concentrant des routes maritimes, ce qui suscite des occasions économiques mais aussi, en retour, attise des convoitises politiques.

La dernière section présente une étude de cas détaillée de l’espace de la Méditerranée et de la mer Noire, où se trouvent plusieurs détroits majeurs, Gibraltar, Bosphore, Sicile, Messine, ainsi que le canal de Suez permettant à la Méditerranée de se transformer en axe de transit de l’artère commerciale majeure Europe-Asie.

L’auteur signe ici une étude fort intéressante, bien écrite et bien illustrée. Fin connaisseur de son sujet et très pédagogue, il marie habilement des considérations techniques de navigation à des enjeux géopolitiques et commerciaux. A lire donc. Seul bémol : le recours, pas très justifié, aux théories jamais démontrées de Mackinder et de Spykman (Lasserre, 2020) sur le heartland et le rimland – mais dont certes la célébrité et l’adoption par nombre d’analystes et de gouvernants a pu, en retour, orienter les politiques de plusieurs gouvernements. Ne serait-ce que parce que ces théories demeurent populaires, pour discutables qu’elles soient, il est loisible d’en parler !

Frédéric Lasserre, directeur du CQEG

Référence

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ? Regards géopolitiques 6(3), 12-23, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2020/10/vol6numero3-rg2020.pdf

Compte-rendu. Bruno Tertrais (2023). La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires. Paris : L’Observatoire.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

De l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Caucase, les conflits éclatent et les tensions s’intensifient à la lisière de l’Union européenne. Les affrontements potentiels sont tout aussi évidents en Asie, notamment en mer de Chine du Sud, alors que Pékin fait monter la pression sur Taïwan. Les signaux annonciateurs de ce retour possible de la guerre étaient bien réels depuis quelques années même si, trop longtemps, l’Europe – à commencer par la France et l’Allemagne – avait préféré ne pas les voir, illusion portée également par plusieurs politologues qui annonçaient la vacuité de la géopolitique et la fin des guerres entre États. Ce monde en plein chaos est marqué par l’affirmation de « néo-empires » autoritaires et revanchistes qui, tels la Russie, la Chine, la Turquie ou l’Iran, sont décidés à remettre en question la domination occidentale sur le système international. Sortis d’une longue torpeur, ces régimes veulent retrouver, au nom de leur grandeur passée dont on cultive le souvenir avec énergie, ce qu’ils estiment être leur place légitime sur la scène mondiale. L’auteur estime qu’avec le pic de la mondialisation vers 2010 a débuté une ère de reflux de cette intégration économique mondiale et de déclin relatif des démocraties.

Comment qualifier cette nouvelle donne ? « Nous sommes à une époque comparable  à la fois aux années 1910 – celles de la compétition entre empires qui a conduit à la Première guerre mondiale  –, aux années 1930 – celles de la menace des États fascistes qui a conduit à la Seconde –, mais plus encore aux années 1950 – celles de la guerre froide naissante », écrit Bruno Tertrais, qui précise : « Bienvenue dans la guerre tiède, troisième choc en cent ans entre le monde des autocraties et celui des démocraties, dans laquelle des États révisionnistes, insatisfaits du statu quo, seront responsables de conflits indirects et de crises majeures. » Le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), juriste et politiste, reprend le titre du célèbre roman de science-fiction de H.G. Wells, La Guerre des mondes (1898) pour nous inciter à nous confronter à cette réalité.

Réveil brutal des démocraties, qui, rappelle l’auteur, se sont permis de croire en une sorte de Fin de l’Histoire, pour reprendre l’expression de Francis Fukuyama (1992), dans laquelle le monde post-guerre froide à partir de 1991 verrait le triomphe des idées occidentales de démocratie, de consensus de Washington et de libéralisme. Cinq illusions ont ainsi orienté les politiques des pays occidentaux et du Japon, que ne troublèrent qu’à peine les attentats du 11 septembre 2001. La mondialisation se poursuivrait et montrerait ses avantages pour tous les pays. La croissance économique générerait la démocratie, notamment en Chine, et le meilleur outil pour l’atteindre serait d’encourager le commerce avec Pékin, car par la vertu des échanges commerciaux percoleraient les valeurs libérales. La fin de la guerre froide marquerait l’avènement d’un monde apaisé. L’État-nation allait peu à peu voir son importance politique décliner, tout comme les frontières, au profit des institutions internationales et de l’adoption des normes libérales occidentales. Cruelles désillusions deux décennies plus tard, alors que peu de commentateurs à l’époque ont relevé le paternalisme ou l’infatuation de ces représentations politiques.

Les illusions de l’après-guerre froide sont bel et bien mortes, tout comme l’espoir de toucher les « dividendes de la paix », qui fut longtemps celui des Européens. Le modèle politico-économique allemand est en crise. Il se fondait sur une énergie à bas prix importée de Russie, sur d’importantes exportations de produits industriels à haute valeur ajoutée vers la Chine et sur une défense assurée par l’OTAN, dont les Etats-Unis sont les plus gros contributeurs. Ce modèle doit être repensé avec la rupture des relations avec la Russie, avec l’avènement de la compétition stratégique avec la Chine et avec la perspective de voir Washington remettre en cause la prise en charge de la défense de l’Europe. La mondialisation n’a pas livré ses promesses de prospérité pour les pays du Sud, par ailleurs ; et plusieurs États n’ont jamais accepté l’idée que la démocratie libérale devrait être un objectif à terme. L’auteur centre largement son propos sur la trajectoire de deux d’entre eux, la Chine et la Russie.

En ouverture du livre, l’auteur évoque la guerre du Kosovo de 1999, les bombardements sur Belgrade, dont celui de l’ambassade de Chine par l’OTAN, et l’échec de la Russie, dans le cadre du plan de paix, à prendre le contrôle d’une partie de la province. Une humiliation que ni Moscou ni Pékin n’ont jamais oubliée. Le Kosovo et son indépendance parrainée par les Occidentaux serviront, dans le discours de la propagande du Kremlin, à justifier les occupations de territoires aux dépens de la Géorgie en 2008 puis de l’Ukraine dès 2014. De fait, la guerre du Kosovo n’est certes pas la cause du raidissement chinois ou russe, mais un épisode dont la mémoire est cultivée, comme ancrage d’une représentation d’un Occident volontiers trop interventionniste et qui voudrait régenter la planète, ce que Moscou comme Pékin ne sauraient accepter.

La confrontation de la Russie dirigée depuis bientôt un quart de siècle par Vladimir Poutine avec ce que l’auteur appelle l’« Occident collectif », n’a fait que s’intensifier sur tous les théâtres de crise, comme le montre Bruno Tertrais tout au long de cet ouvrage. L’auteur revient sur les causes de cette progressive rupture entre Moscou et les Occidentaux : dans les années 1990, et encore en 2001 lors de la crise du 11 septembre, la Russie, certes heurtée par les gestes occidentaux au Kosovo, n’avait pas d’intention de rompre avec eux. C’est peu à peu que la distance s’est instaurée. Moscou répète souvent que le point tournant aurait été la décision occidentale d’étendre géographiquement l’Alliance atlantique jusqu’aux frontières de l’ex-URSS, donc d’inclure dans l’OTAN les anciennes démocraties populaires satellites de Moscou. Les Occidentaux, dans les négociations qui ont présidé à la gestion de la chute du mur de Berlin (1989) puis à la réunification allemande en 1991, auraient promis de ne jamais étendre l’alliance vers l’Est. Or, la Russie avait souscrit au principe du libre choix des alliances à travers la charte de Paris. De même, Moscou avait signé le mémorandum de Budapest de 1994 garantissant l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Ukraine, et avait confirmé en 2009 ce document.

Cette idée d’une promesse occidentale de ne jamais étendre l’OTAN en Europe orientale ne tient guère, en effet. Aucun accord formel signé entre les Occidentaux et la Russie ou l’URSS ne contient une telle clause. Il semble qu’elle n’ait même jamais été formellement confirmée verbalement, selon Sarotte (2021). Certes, le secrétaire général de l’Union Soviétique, Mikhail Gorbatchev, avait affirmé en juillet 1990 que le déploiement de « structures de l’OTAN » en Europe de l’Est était inacceptable (p.96). Le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, aurait expliqué par la suite que le fait que l’OTAN ne veuille pas déployer de troupes en Europe orientale pouvait donner des garanties de sécurité à l’URSS (p.86), dans le cadre de réflexions internes, mais cela n’aurait pas l’objet d’une proposition formelle. C’est en invoquant « l’esprit » de l’accord de 1990 sur le sort de l’Allemagne de l’Est – mais donc, sans trace écrite ni dans des procès-verbaux – que les diplomates russes ont commencé à invoquer, à partir de 1996, l’idée que les États à l’est de l’Allemagne ne pouvaient se joindre à l’OTAN (Sarotte, p.251).

Centrée sur l’émergence d’une confrontation entre les Occidentaux d’une part, et d’autre part la Chine et la Russie, l’analyse souligne les causes internes chez ces trois acteurs, les représentations occidentales bien ancrées de la légitimité de leurs représentations, et la crispation russe comme chinoise contre la volonté perçue de l’Occidentaux de les régenter, avec en même temps également une volonté d’affirmation de plus en plus nette, revanchiste en Russie où l’idée de la grande puissance de l’époque soviétique taraude Vladimir Poutine, comme en Chine où l’idéal d’un retour de Pékin comme grande puissance mondiale transparait dans les écrits de Xi Jinping (Ekman, 2022).

On voit certes transparaitre ici et là une lecture volontiers pessimiste ; on voit aussi resurgir la fameuse grille de lecture des guerres de civilisation chères à Samuel Huntington, prisées des amateurs de modèles géopolitiques ordonnateurs de la complexité du monde, mais dont les lacunes ont pourtant déjà largement été exposées. A la décharge de l’auteur, certes, c’est la ré-émergence des facteurs identitaires, nationalisme, fait religieux, en réaction à une mondialisation perçue comme uniformisatrice, qui a contribué à réorienter la trajectoire politique du monde.

Mais le diagnostic proposé, pour implacable qu’il soit, n’est pas que pessimiste quant aux chances d’un Occident qui dispose encore d’atouts importants. Dans ses conclusions, l’auteur évoque huit leçons à tirer de ces années de confrontations pour renforcer les démocraties. Parmi elles, celle de savoir accepter l’épreuve de force quand c’est nécessaire : « L’accepter, c’est renoncer à l’illusion consistant à prétendre connaître les intérêts de nos adversaires mieux qu’ils ne les connaissent eux-mêmes et espérer les “ramener à la raison” par la seule vertu de notre diplomatie. » Les opinions publiques suivront-elles, cela demeure à voir – il n’est pas certain que public soit prêt à accepter un éventuel conflit avec la Chine pour défendre Taiwan, par exemple. De même, l’auteur s’avance peut-être imprudemment en affirmant que la Russie a déjà perdu la guerre contre l’Ukraine. Que l’offensive de 2022 se soit soldée par un échec stratégique, certes ; mais il n’en demeure pas moins que, deux ans après la début du conflit, on voit mal se dessiner une contre-offensive victorieuse de l’Ukraine contre les troupes russes aux positions très fortifiées occupant l’Est de son territoire. C’est une guerre d’usure qui est en cours, dans laquelle la résilience des sociétés, des économies, du complexe militaro-industriel des deux États fera la différence – avec la question du prolongement du soutien occidental pour l’Ukraine et de l’intensité du soutien tacite de la Chine, qui n’est pas mécontente de la spirale de dépendance croissante de Moscou envers Pékin, tant que le conflit ne s’étend pas.

Si de nouveaux blocs se structurent, ceux-ci ne sont pas aussi figés que pendant la guerre froide. Bruno Tertrais préfère parler de « familles » où différents acteurs jouent leur propre carte en fonction de leurs intérêts du moment. Un entre-deux qui n’est ni le monde bipolaire très idéologique de la guerre froide, ni le monde multipolaire d’avant 1945. Dans ce nouveau grand jeu mondial, Moscou comme Pékin cherchent à attirer vers eux les pays du Sud global, tandis que les Occidentaux s’efforcent en catastrophe de développer de nouveaux discours et outils à même de maintenir leurs relations avec ces derniers.

« Le renforcement du couple sino-russe et la consolidation de l’Occident redonnent vigueur à la vieille distinction entre tellurocraties [la domination par les terres] et thalassocraties [par la mer], les premières incarnées par le projet eurasien de la Russie et les “routes de la soie” chinoises, et les secondes par l’ensemble euroatlantique désormais accompagné des États de l’Indo-Pacifique qui souhaitent que ce dernier reste libre et ouvert », note-t-il. En même temps, le politologue dresse le tableau d’un affrontement qui se joue sur tous les terrains y compris sous les océans, dans l’espace extra-atmosphérique ou dans le cyberespace.

La France voulait conforter ce qui reste de sa stature passée dans l’arène internationale, en se forgeant le rôle d’une puissance d’équilibre dialoguant avec Moscou comme avec Pékin et le Sud; tout comme l’Europe imaginait pouvoir développer une relation stable et fondamentalement économique tant avec la Russie qu’avec la Chine. Tout cela a volé en éclats en 2022 avec l’invasion russe de l’Ukraine. Un choc pourtant prévisible même s’il n’était pas inéluctable, tant Vladimir Poutine multipliait les discours laissant entendre le caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine, à condition de mener une politique de fermeté, sans aucune complaisance, vis-à-vis de Poutine comme vis-à-vis des autres leaders autoritaires. De même, l’affirmation d’une puissance chinoise décomplexée se faisait nettement plus précise depuis l’avènement de Xi Jinping. Ces deux acteurs sont différents cependant : le revanchisme russe n’est pas le symétrique de la volonté de puissance de la Chine. Dans la redéfinition de leurs politiques internationales, les États occidentaux devraient s’en souvenir.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Ekman, A. (2022). Dernier vol pour Pékin. Essai sur la dissociation des mondes. Paris : L’Observatoire.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Sarotte, M. E. (2021). Not One Inch. America, Russia, and the making of post-Cold War stalemate. New Haven : Yale University Press.

Compte-rendu: Benoit Goffin et Céline L’Hostis (2023). Dictionnaire insolite des frontières. Paris, Cosmopole.

Regards Géopolitiques vol.10, n.1 (2024).

Loin d’avoir disparu, les frontières sont toujours présentes. « Plus encore, face à la mondialisation triomphante qui prophétisait leur fin, elles font un retour en force » (p.9). Les rivalités pour des territoires et des modifications de frontières ne se sont pas estompées, en témoignent les récentes guerres dans le Caucase ou en Ukraine. Plus encore, les frontières sont appelées par certains à demeurer des outils de régulation des migrations, des échanges commerciaux ou à se prémunir de nivellement normatifs contraires aux intérêts des États.

« S’intéresser aux frontières est donc plus que jamais essentiel pour comprendre les dynamiques et les enjeux qui s’y dessinent autant que pour anticiper les défis à venir ». Les tracés frontaliers demeurent des objets de tensions parfois ; les frontières incarnent encore nombre de discours identitaires dont la résurgence peut parfois être interprétée comme une réaction face à cette mondialisation autrefois triomphante, ou un repli face à l’inquiétude que produisent les mutations contemporaines du monde, contrechocs de la pandémie de covid-19, tensions croissantes entre Chine et États-Unis, ou inquiétude climatique.

Certes, le sujet est complexe. De fait, comme le précisent les auteurs, ce petit livre ne prétend pas à l’exhaustivité.  On n’y trouvera donc pas de longues analyses politiques, juridiques ou géographiques des frontières. Les auteurs ont donc fait le choix d’évoquer, par petites touches à travers de brefs exposés, plusieurs tracés frontaliers ou sujets liés à la thématique des frontières. « Au fil des entrées se dessinent ainsi des histoires surprenantes d’îles disparues, d’erreurs cartographiques et de royaumes imaginaires » (p.11).

Ainsi, le lecteur découvre-t-il le poids symbolique du mont Ararat dans la représentation nationale arménienne, rappel constant que les jeux de la politique ont désormais placé la montagne du côté turc de la frontière. Tout comme le Kurdistan, à qui l’Entente avait promis la création d’un État au cours de la Première guerre mondiale, l’Arménie a souffert des renoncements des vainqueurs du conflits qui n’ont pas voulu poursuivre la guerre face à la Turquie pour imposer les clauses du traité de Sèvres de 1920 – dont plusieurs dispositions étaient par ailleurs très contestables pour la Turquie. On revisite également les bantoustans, pseudo territoires indépendants créés par l’Afrique du Sud de l’apartheid de 1963 à 1983, avant que la chute du régime et l’avènement de la nouvelle Afrique du Sud ne s’accompagne de l’effacement de ces frontières qu’aucun autre État n’avait reconnues. L’ouvrage évoque des territoires déchirés par des frontières de facto, comme à Chypre ou au Cachemire.

Des curiosités frontalières sont rapportées, ainsi la frontière qui traverse la bibliothèque et plusieurs maisons des villages de Stanstead/Derby Line entre Québec et Vermont – un cas de figure qu’on retrouve dans d’autres villages frontaliers entre Québec et États-Unis. Des enclaves, parfois particulièrement complexes comme à Baarle entre Belgique et Pays-Bas, ou à Cooch Bear entre Inde et Bangladesh avant que ceux-ci ne décident en 2015 de s’échanger ces poussières de territoires pour simplifier le tracé de leur frontière – et ainsi simplifier la vie des résidents locaux, dont les mouvements étaient devenus très complexes du fait d’une réglementation complexe dans un contexte de vive crainte des flux migratoires du Bangladesh vers l’Inde. Ces exemples montrent bien, au reste, que ce n’est pas la frontière qui rend ardue la relation entre les communautés de part et d’autre de son tracé, mais la gestion de cette frontière par les États voisins, puisque la libre circulation prévaut à Baarle et constituait la norme également dans les villages-frontière du Québec jusqu’au raidissement américain post-11 septembre.

L’ouvrage évoque aussi le cas de l’île de Hans, seul litige territorial en Arctique, disputée entre Canada et Danemark. Sans enjeu stratégique – la frontière maritime de part et d’autre de cette petit île déserte de 1,3 km2 a été établie en 1973 – elle tracassait les deux gouvernements qui craignaient surtout les réactions de leurs opinions publiques et ne souhaitaient donc pas paraitre vouloir brader les intérêts de l’État. En 2022, Ottawa et Copenhague ont décider de couper la poire en deux et de se partager l’île, créant ainsi une frontière terrestre entre le Canada et le Danemark.

On découvre également l’existence d’États imaginaires, inventés par des aventuriers, des rêveurs, parfois revendiqués sur des territoires réels, et qui souvent mettent en perspectives les lubies de nos sociétés en offrant une échappatoire au réel et la possibilité de devenir roi ou président dans son État rêvé.

Abordant un autre mythe au sujet des frontières, les auteurs rappellent qu’il n’existe pas de frontière naturelle. Une frontière est toujours tracée par des décideurs, humains, même si des éléments géographiques peuvent appuyer leur délimitation (chaînes de montagnes, lacs…). Certes, les fleuves constituent des supports souvent mobilisés pour définir des frontières. Mais cette délimitation apparemment simple ne l’est pas toujours : ainsi, le cours de la rivière peut changer et poser la question du nouveau tracé de la frontière, tandis que la position exacte de la frontière dans le fleuve peut également susciter des désaccords : au milieu de la rivière ? le long du thalweg (ligne de plus grande profondeur) ? sur une rive ?

Les auteurs rappellent que les concepts de nation – notion sociale qui renvoie à un groupe humain qui partage une représentation commune sur son histoire et son identité – et d’État – instance politique qui contrôle un territoire – ne sont pas la même chose, même si le couple États-nation a connu un vif succès et malgré la confusion fréquente en anglais où nation signifie souvent State. Les auteurs entretiennent même la confusion dans l’ouvrage, en parlant de micro-nations pour parler de ces États imaginés par des amateurs de simulations politiques, indice de la prévalence de cette idée erronée d’équivalence des deux concepts[1]. Fondement de ce concept de nation, créer une représentation d’une histoire commune, si possible ancienne, plus ancienne que les voisins afin d’en asseoir le prestige et la légitimité, les mythes historiques sont un concept socio-historique qui gravite autour du thème des frontières car, à travers ces mythes, c’est la légitimité de la revendication sur des territoires qui est parfois en jeu, ainsi les Illyriens, voire les Pélasges très antiques sont-ils présentés comme les ancêtres des Albanais modernes ce qui, à travers les Pélasges, en ferait le plus ancien peuple d’Europe ; ainsi la Roumanie cultive-t-elle l’idée que son peuple descend en droite ligne des Daces, peuple conquis par Rome mais anciennement présent dans les Balkans, plus anciennement que les Hongrois arrivés vers le Xe siècle. Ces mythes jouent un rôle social certainement plus établi – souder la communauté derrière un mythe des origines – que juridique, puisque l’antériorité de l’occupation n’est en rien un titre de souveraineté.

L’ouvrage s’achève, après ce tour du monde des frontières, par quelques utiles suggestions de lectures et documents complémentaires.

Cette succession de brèves anecdotes, histoires, courtes réflexions sur les frontières, comme l’ont bien précisé les auteurs en introduction, ne vise certes pas à brosser une analyse structurée de la question des frontières. Ce voyage à travers les choix effectués par les auteurs se veut une illustration de la diversité des frontières, mais aussi de leurs permanence dans notre monde, de leur caractère parfois amusant, parfois dramatique comme pour les réfugiés fuyant une zone de guerre ou les Ouïghours victimes de la répression chinois visant à affirmer la domination de Pékin sur la marche du Xinjiang. Le spécialiste des frontières n’y apprendra sans doute rien ; le lecteur curieux y découvrira matière à réflexion, à travers de nombreux exemples évoqués de manière légère mais qui brossent, par petites touches, une image de la complexe permanence des frontières dans le monde contemporain. Avec ce plaisant ouvrage, les auteurs ont réussi le tour de force d’écrire un livre agréable à lire tout en multipliant les points de vue distanciés ou parfois personnels, avec des données factuelles, des analyses historiques et géopolitiques, des références littéraires.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG


[1] Je ne relève qu’une seule erreur, la promotion de Jules César à la fonction d’empereur (p.136) alors qu’il n’a jamais été que dictateur (titre officiel) à plusieurs reprises à partir de 49 av. J-C. Le premier empereur romain a été Auguste (27 av. J-C – 14 apr. J-C).

Compte-rendu : Sémir Al Wardi, Jean-Marc Regnault et Jean-François Sabouret (dir.) (2017). L’Océanie convoitée. Histoire, géopolitique et sociétés. Paris, CNRS Éditions, 634 p.

Regards géopolitiques v9 n4 (2023)

Ce volumineux ouvrage, issu de deux colloques réunis sur le thème de l’Océanie convoitée tenus à Paris en 2015 et en Polynésie française en 2016, rassemble des textes d’une quarantaine de spécialistes, et propose une analyse des enjeux historiques et contemporains de la région, sous une grande diversité d’approches, historique, politique, économique, religieuse et culturelle. Longtemps délaissée et considérée comme la chasse gardée de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, des États-Unis et de la France, cette immense espace maritime de l’Océanie sertie dans le Pacifique, « mer d’îles » (p.27), ferait aujourd’hui l’objet de « convoitises » nouvelles de la part d’acteurs à la fois inattendus et ambitieux. Le lecteur pourra y découvrir 54 chapitres regroupés en quatre parties, chapitres regroupant des contributions de chercheurs français, mais aussi australiens ou néo-zélandais – un attrait – mais malheureusement seulement deux de chercheurs asiatiques.

Un tour d’horizon géopolitique

La première partie, « Une histoire des convoitises », revient sur différents événements qui ont marqué l’histoire récente de la région, de l’arrivée des missionnaires à la décolonisation en passant par la guerre du Pacifique, les rivalités de la Guerre froide et la fin des essais nucléaires. Pour les lecteurs moins familiers de la zone, il s’agit d’une utile introduction aux nombreux enjeux géopolitiques et géostratégiques discutés dans la deuxième partie, « Asie, Europe, Amérique : des regards sur l’Océanie », laquelle aborde les représentations d’acteurs de ces autres régions du globe. En effet, on perçoit, à travers le prisme de l’histoire de ces petites îles peu peuplées, la lutte d’influence qui s’exerce entre les grandes puissances. La Chine occupe une place particulièrement importante dans ces analyses, avec plus de huit chapitres qui lui sont consacrés dans cette partie. Pour les auteurs, c’est le chef de file d’une Asie en expansion politique et commerciale, qui vient défier d’abord Taiwan, à qui nombre d’États du Pacifique avaient prêté allégeance, puis les États-Unis, à travers son ambitieux projet des nouvelles routes de la soie. Comme ailleurs, la présence chinoise se fait sentir en Océanie par le biais d’une politique conciliante d’aide au développement, d’investissement et de prêts massifs dans les infrastructures-clés de ces États insulaires du Pacifique – avec ici encore cette confusion de nombre de textes entre prêt et investissement, car les prêts octroyés par des banques chinoises ne constituent pas des investissements. La Chine séduit car elle répète qu’elle propose des relations « gagnant-gagnant » aux petits États insulaires, sans conditionnalité politique ni de gouvernance. À l’image de la ChineAfrique, image évoquant l’étroite implication des intérêts économiques chinois en Afrique, une ChineOcéanie serait sur le point de se constituer avec l’activisme commercial, financier et diplomatique de la Chine, et avec les avantages et inconvénients qui en découlent. Face à cette ascension de la Chine et à la crispation américaine en réaction, quel rôle peuvent encore jouer le Japon, l’Australie, ou l’Union européenne et notamment la France, qui mobilise l’existence de ses territoires d’outre-mer du Pacifique et de l’océan Indien pour justifier son statut de puissance de la région indo-pacifique, dans un contexte d’autonomisation politique de ses territoires du Pacifique et de multipolarisation économique de la région ?

Au-delà des partenaires traditionnels de l’Océanie, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon ou Taïwan, par ailleurs trop peu évoqués, d’autres pays ont récemment manifesté leur intérêt grandissant pour les micro-états océaniens, dans le cadre de leurs ambitions diplomatiques (Maroc, Émirats arabes unis, Cuba), stratégiques (Inde, Russie, Indonésie) ou commerciales. Ces « convoitises inattendues », présentées dans la troisième partie de l’ouvrage, portent, entre autres, sur des ressources halieutiques, minières et sous-marines largement sous-exploitées, des zones économiques exclusives peu surveillées et des micro-états fragiles et menacés par les changements climatiques.

Au cœur de ces rivalités internationales qui les affectent, la quatrième partie appelle à « ne pas oublier les Océaniens : entre convoitise, séduction, réticences et résistances » et se propose de discuter des perspectives qui se dessinent pour les populations locales.

Un portrait composite de l’Océanie, scintillant mais non dénué de travers

Pour tout lecteur qui souhaite en savoir plus sur cette vaste région, l’ouvrage, du fait de la diversité des points de vue et des sujets abordés, parait approprié. Les auteurs réussissent à offrir une analyse multidisciplinaire et détaillée des enjeux politiques, diplomatiques, socioéconomiques et environnementaux qui bouleversent les îles du Pacifique. Si cette approche éditoriale fait la force et l’originalité de l’ouvrage, elle est également à l’origine de certaines lacunes observées au cours de la lecture de ces 634 pages. Ainsi, en voulant couvrir une multitude de thèmes liés de près ou de loin à l’Océanie, avec parfois des sujets très pointus et sans chapitre intégrateur, le livre peut paraître hétéroclite à certains moments, tout en ne brossant pas de portrait d’ensemble. Diversité, assurément, mais pas d’architecture solide ni de fil conducteur. Cela est sans doute imputable au choix éditorial des auteurs, qui ont privilégié un livre rassemblant les actes des colloques, davantage qu’une démarche réfléchie, articulée, qui les aurait certes conduits à écarter certaines contributions. Le résultat en est un kaléidoscope d’images partielles, certainement intéressantes, mais qui laisse un portrait un peu flou, avec des lacunes pour qui veut mieux comprendre les dynamiques de l’Océanie contemporaine.

De fait, de nombreux sujets ne sont guère abordés, que le lecteur aurait bien aimé découvrir : comment se traduit empiriquement la rivalité entre Chine, États-Unis, Australie, Japon dans la région, rivalité maintes fois évoquée mais jamais analysée ? Au-delà du cliché d’une Océanie,  carrefour stratégique d’influences, en quoi l’Océanie est-elle stratégique pour ces acteurs ? La partie 4 appelle à « ne pas oublier les Océaniens », mais comment vivent-ils les impacts des changements climatiques, quelle est la dynamique économique, que dire de la précarité de l’emploi, les différentiels de développement, comment se structurent les diasporas… autant de thèmes transversaux qui auraient, me semble-t-il, davantage intéressé le lecteur que des sujets, certes intéressants, mais souvent très pointus.

Enfin, un problème majeur réside dans l’absence de définition du concept de convoitise, mot passe-partout qui revient comme un leitmotiv à travers l’ouvrage et qui doit sans nul doute traduire une grande diversité d’acception selon l’auteur. Un préambule théorique pour livrer au lecteur quel sens les coordonnateurs de l’ouvrage donnent à ce concept aurait été utile, car la grande diversité de son emploi en vide la substance : parle-t-on de la convoitise des États ?  des entreprises minières ? touristiques ? Le terme est-il synonyme d’intérêt, ce qui peut comprendre une certaine forme de coopération, ou plutôt d’appropriation commerciale, voire de volonté conquérante, plutôt belliqueuse ? On ne le sait pas. Proposer dans le chapitre « Aperçu historique sur une convoitise millénaire », une certaine équivalence entre la convoitise supposée des populations qui ont migré d’île en île pour peupler les archipels océaniens, et les convoitises européennes au XIXe siècle, est un raccourci sémantique contestable, décevant et qui ne précise en rien le sens du concept. De fait, n’importe quelle région est l’objet de convoitises croisées, si on ne précise pas le sens du prisme annoncé dans le titre pour aborder l’étude de l’Océanie : il en devient donc source de confusion davantage que de fertiles discussions. Dommage.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques

Saint-Mézard, Isabelle (2022). Géopolitique de l’Indo Pacifique. Genèse et mise en œuvre d’une idée. Paris, PUF.

Regards géopolitiques vol.9 n1, 2023.

Saint-Mézard, Isabelle (2022). Géopolitique de l’Indo Pacifique. Genèse et mise en œuvre d’une idée. Paris, PUF.

Lorsqu’elle est apparue dans les années 2000, l’idée d’englober les océans Pacifique et Indien dans une seule entité spatiale appelée « Indo-Pacifique » paraissait saugrenue. La justification d’une telle association paraissait ténue et les dynamiques de la région appelée Asie-Pacifique semblaient solides, même si ce régionyme aussi avait essuyé des critiques lors de son avènement au début des années 1990 (Lasserre, 2001). Une décennie plus tard, cette nouvelle façon de penser l’espace en Asie est devenue incontournable. De nombreux États et organisations régionales se la sont appropriée, du Japon à l’Australie, de l’Inde à l’Indonésie et à l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) en passant par la France, l’Allemagne et l’Union européenne. Les États-Unis, quant à eux, ont désigné cet immense espace, essentiellement pensé dans sa dimension maritime, comme leur théâtre prioritaire d’engagement extérieur. À l’inverse, la Chine, suivie par la Russie, dénonce l’Indo-Pacifique comme un projet d’endiguement mené par les États-Unis et leurs alliés à son encontre, et rappelant le containment mené pendant la guerre froide.

Isabelle Saint-Mézard le rappelle en introduction : les noms des régions n’ont rien de naturel, ils reflètent avant tout des constructions épistémologiques, sociales et politiques. L’avènement du vocale d’Indo-Pacifique, qui a détrôné celui d’Asie-Pacifique, traduit, tout comme son prédécesseur, une lecture particulière de la réalité géopolitique : elle n’est donc pas neutre et certainement pas objective – ce qui ne signifie pas qu’elle soit illégitime. Il s’agit simplement ici de souligner le fait que l’étiquette d’Indo-Pacifique traduit des représentations, des projets, des lectures de la dynamique de l’Asie et de son environnement développés par les différents acteurs, États asiatiques mais aussi externes.

Une première partie présente précsiément la genèse de ce concept d’Indo-Pacifique et son évolution depuis 2007, en détaillant les discours des « fondateurs, des convertis et des réfractaires ». L’ouvrage brosse ainsi le portrait des représentations, des lectures géopolitiques des quatre promoteurs historiques du concept : le Japon tout d’abord, qui pourtant avait largement milité pour l’avènement du concept précédent d’Asie-Pacifique, mais qui à partir de 2007 plaide peu à peu pour un nouveau paradigme de lecture des dynamiques géopolitiques. Les politiques et discours de l’Australie  également, des États-Unis et de l’Inde sont analysés afin de retracer le cheminement de ces promoteurs actifs de l’idée d’une réalité indo-pacifique. L’auteure aborde ensuite les cas d’acteurs qui se sont ralliés à l’idée, parfois après des hésitations, notamment l’Indonésie, l’ASEAN ou l’Union européenne ; et les États résolument hostiles au concept, Chine et Russie, dans lequel ils voient, non sans arguments, une construction géopolitique avant tout destinée à nuire à l’influence grandissante de Pékin.

Comment comprendre l’émergence et le succès de ce nouveau concept ?  Dans une seconde partie, l’auteure mobilise le concept d’ « anxiété géopolitique », soit les craintes et les représentations d’un ordre politique bouleversé par la rapide ascension économique puis politique et militaire de la Chine, et des frictions que celle-ci engendre, surtout depuis le lancement du grand projet chinois des nouvelles routes de la soie, souvent perçu comme un outil de séduction de la Chine à vocation non pas seulement économique, mais bien aussi politique.  Ainsi, pour Washington, acteur au cœur de cette seconde section, l’ascension de la Chine représente une menace;  le concept d’Indo-Pacifique constitue l’outil idéal pour fédérer les alliés afin de limiter l’expansion maritime de la Chine en Asie. La troisième section détaille les motivations du Japon, le souci de sa propre affirmation face à l’avènement d’une Chine puissante à ses portes, dans le cadre d’une  alliance avec les États-Unis dont la solidité suscite des doutes à Tokyo. D’une manière semblable, pour l’Australie, le sentiment de devoir compter sur ses propres forces, la « hantise de l’abandon » déjà vécu pendant la Seconde guerre mondiale, renforce le désir de chercher de nouveaux alliés tout en cultivant la relation avec Washington. Une quatrième section aborde la stratégie particulière de l’Inde, confrontée depuis la guerre de 1962 à la menace perçue sur sa frontière continentale avec la Chine, menace renforcée par l’alliance solide de Pékin avec le Pakistan ennemi récurrent de l’Inde (guerres de 1947, 1965, 1971, 1999). New Dehli cherche des appuis pour rompre son isolement mais ne souhaite ni provoquer la Chine, ni, par choix idéologique, entrer dans ce qui pourrait paraitre comme une alliance avec les États-Unis et compromettrait son autonomie politique de chef de file des non-alignés.

De fait, au-delà de l’adoption d’un vocable commun, la représentation de ce que recouvre l’Indo-Pacifique varie grandement d’un promoteur à l’autre, tant dans la définition des limites de la région, que dans la compréhension de ce que doit comporter la coopération promue par les quatre fondateurs. Ces représentations distinctes, parfois divergentes permettent de rendre compte de l’absence d’institutionnalisation du concept et du développement d’arrangements minilatéraux, dont le Quad, des accords de coopérations trilatéraux, ou l’Aukus en sont la manifestation. Le concept recouvre des imaginaires distincts, des lectures différentes, des intentions parfois complémentaires mais parfois contradictoires également. Bref, ces réalités illustrent à quel point il n’est pas de région Indo-Pacifique, pas davantage qu’il n’y avait une région Asie-Pacifique, mais en quoi l’idée sert avant tout à fédérer des États ou institutions régionales en fonction de leurs représentations, de leurs craintes et anxiété géopolitiques, et de leur agenda politique qui, de manière opportuniste, peut viser à mobiliser ce nouveau concept pour servir leurs intérêts, ainsi l’Indonésie qui vise à renforcer son rôle géopolitique majeur d’interface entre océans Indien et Pacifique ; ou la France qui entend affirmer son statut de puissance incontournable à travers ses territoires d’outre-mer dans ces deux océans.

Il s’agit là d’un ouvrage très clair, bien argumenté, bien construit. Le raisonnement est limpide et accessible pour tout public. L’ouvrage expose clairement les stratégies et les représentations des différents acteurs. Il démontre clairement comment les débats et enjeux autour du concept d’Indo-Pacifique reflètent le durcissement des rapports de force entre grandes puissances en Asie et les stratégies d’influence et de coalition que chacun met en place dans tous les domaines : diplomatique, économique et technologique, écologique et sanitaire, et surtout, idéologique.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques.

Références

Lasserre, F. (2001). L’ère du Pacifique : Une représentation schématique ? Histoires de centres du monde. Dans Lasserre, F. et Gonon, E. (dir.), Espaces et enjeux : méthodes d’une géopolitique critique. Paris/Montréal : L’Harmattan, 381-398.

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Cattaruzza, Amaël (2019). Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. Paris : Le Cavalier bleu, Coll. Géopolitique.

Amaël Cattaruzza, professeur à l’Institut français de Géopolitique (IFG) de l’Université Paris 8 et chercheur au sein de l’unité de recherche Geode (Géopolitique de la datasphère), a publié Géopolitique des données numériques. Pouvoir et conflits à l’heure du Big Data. L’auteur entreprend, dans cet ouvrage, une réflexion sur les dimensions géographiques du monde virtuel, internet, datasphère et données numériques, pour proposer au lecteur de mieux en saisir la dimension géopolitique. Aborder les dimensions géographiques et géopolitiques, donc portant sur des enjeux politiques portant sur des territoires, ne va pas de soi pour le monde numérique, souvent perçu comme désincarné, non spatialisé. Cet angle d’analyse ne va pas de soi, précisément parce que la datasphère est l’univers de données immatérielles : où trouver dès lors des enjeux de pouvoir sur des territoires ?  Enjeu stratégique intéressant les entreprises et les États, le cyberespace est assurément devenu un enjeu politique, mais la nature géopolitique de ces enjeux immatériels pouvait paraitre discutable. Cette réflexion prend cependant toute sa pertinence face au poids croissant du virtuel dans notre quotidien. En effet, au cours des dernières décennies, la production de données numériques a connu une croissance sans précédent, transformant les relations entre États, mais aussi entre ceux-ci et grandes entreprises privées (GAFAM) et autres acteurs (hackers, cybercriminels, etc.). Ces dynamiques conduisent à s’interroger sur les nouvelles formes de rivalités territoriales dans ce contexte ouvert et en réseau où la localisation physique des données peut ne pas correspondre à leur localisation logique ou juridique. Or, le traitement de ces masses de données disparates nécessite aujourd’hui l’utilisation de nouveaux outils (Big Data, intelligence artificielle) qui sont devenus des instruments de pouvoir sur la scène internationale.

L’ouvrage se structure en trois parties : la première, « de quoi les données sont-elles le nom », cherche à vulgariser le concept de donnée numérique tout en présentant le concept sous ses multiples facettes, y compris dans ses dimensions spatiales. La deuxième partie aborde le mode de territorialisation des données, autrement dit, la relation entre le domaine virtuel et un ancrage spatial que l’auteur analyse avec soin.  La troisième section aborde plus directement la question de la dimension géopolitique, non pas au sens réducteur des relations politiques entre États, mais avec une analyse fine soulignant en quoi le monde virtuel demeure lié aux territoires et donc également l’objet de rivalités portant sur ceux-ci.

Les données numériques : de quoi parle-t-on ?

La première partie précise les concepts : que sont les données numériques, sujet central du livre ? Avec les technologies numériques, qui ont radicalement bouleversé le monde du travail et la vie quotidienne depuis 30 ans, la production de données n’a cessé de croître de manière exponentielle. Cette évolution rapide est à l’origine de ce que l’auteur appelle la datafication, néologisme apparu vers 2013 et référant à l’importance croissante des données dans l’économie mais aussi le quotidien des populations, informations sur tout, que tous nous produisons et échangeons, parfois sans le savoir, à commencer par des données sur nos habitudes de vie, de consommation et sur nos opinions. Ces données qui se multiplient, se collectent et circulent revêtent une importance croissante en termes économiques (qui cibler pour vendre? Où fermer/ouvrir un point de vente ou de fabrication ?), ou de sécurité et de liberté (surveillance face au risque terroriste mais aussi aux opinions des citoyens). Cette datafication croissante de la société revêt ainsi des dimensions éminemment politiques, sociales et géographiques, car à travers leur analyse, les pouvoirs publics ou les agents économiques peuvent choisir où agir, à l’endroit de quel groupe ou pour développer ou, au contraire, se retirer de tel ou tel territoire : dès lors qu’on parle d’enjeu de pouvoir se déployant dans des territoires, on touche à des dimensions géopolitiques. En soulignant que la donnée est avant tout un construit sociopolitique, et que de fait elle associée à un ensemble de décisions techniques, commerciales et politiques, voire idéologiques.

Les données numériques, ancrées dans le territoire

Après avoir souligné les dimensions politiques, sociales et spatiales des données numériques et leurs liens indirects avec l’aménagement et la gouvernance spatiale, l’auteur aborde plus directement dans la deuxième partie de l’ouvrage la question de base abordée dans cet ouvrage : peut-on penser l’espace virtuel en des termes géopolitiques, autrement dit, selon le prisme de l’analyse des enjeux de pouvoir portant sur des territoires ? La réponse ne va pas de soi, puisque, précisément, les données, l’internet sont immatériels et ne correspondent pas à un quelconque territoire, ainsi que l’on répété nombre de promoteurs du monde virtuel : immatérielles, les données et le réseau internet seraient ainsi affranchis de toute contingence territoriale et politique. Il n’en est rien en réalité, ce que l’auteur explique de manière convaincante. S’il convient que la territorialisation des données numériques recouvre quelques paradoxes liés à leur apparente immatérialité, il précise que de nombreux lieux ne pourraient plus prétendre aux mêmes dynamiques territoriales aujourd’hui sans cette présence numérique, reprenant ici la thèse d’autres auteurs, notamment celles de Kitchin et Dodge sur le code/espace : « le code/espace se produit lorsque les logiciels et la spatialité de la vie quotidienne se forment mutuellement, c’est-à-dire se produisent l’un l’autre ».

Surtout, l’analyse de la réalité du monde virtuel en couches successives permet de comprendre l’importance stratégique de la territorialisation des données. « Il n’y a pas de cyberespace sans une couche physique à laquelle s’ajoutent une couche logique (applicative/logicielle) puis une couche sémantique qui met en forme de manière intelligible le langage binaire. » explique ainsi Amaël Cattaruzza, reprenant une typologie déjà développée par Frédérick Douzet. Ainsi, l’implantation du hardware, du matériel, agit directement comme un révélateur des logiques d’influence. A titre d’exemple, les serveurs hôtes et les câbles internet permettent une domination des États-Unis dans le jeu géopolitique du cyberespace, car la plupart des câbles conduisent à des serveurs localisés sur leur territoire. « A l’inverse, l’Afrique subsaharienne montre une grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur pour accéder aux données numériques et donc une dépendance politique. » ajoute l’auteur. La localisation des câbles, des relais, des serveurs joue donc un rôle majeur dans la géopolitique de l’internet en ancrant celui-ci dans l’espace géographique : contrôler ces éléments matériels cristallise dès lors des logiques géopolitiques. Chaque pays tente d’accroître son autonomie en infrastructures afin de réduire la dépendance aux États-Unis. La Russie est ainsi parvenue, dès la fin des années 2000, grâce à une politique délibérée d’affirmation d’une logique de souveraineté sur l’internet russe, à développer de gigantesques projets de centres de données en Sibérie à Irkoutsk, à Novossibirsk, à Angarsk ou encore à Krasnoyarsk (Estecahandy et Limonier, 2020). La communication entre réseaux numériques passe aussi par le déploiement de fibres optiques et donne lieu à des rivalités entre États portant sur la pose et le contrôle des câbles de transmission des données. La Sibérie est une région stratégique pour tenter d’étendre les infrastructures numériques russes aux pays voisins comme autant de relais de puissance. « Depuis l’affaire Snowden en 2013, on sait que le transit des données est un enjeu stratégique et dont le contrôle de l’infrastructure permet soit de protéger ses données et d’y accéder en toute sécurité, soit d’espionner l’adversaire » explique Amaël Cattaruzza.

A la territorialisation de la couche physique s’ajoute une territorialisation de la couche sémantique. « Les routeurs et algorithmes de routages tels que TCP/IP, initialement pensés comme des outils purement techniques pour optimiser le flux des données, sont progressivement devenus des outils politiques. » Constatant le passage très fréquent des données mondiales par des infrastructures présentes sur le territoire américain, il y a aujourd’hui des initiatives visant à territorialiser le flux des données, donc à orienter, contrôler les flux de données pour qu’elles passent par tel ou tel serveur, localisé dans tel ou tel État. Ainsi, « la Chine parvient à capter l’essentiel des données de ses utilisateurs. Cela résulte de la politique volontariste du gouvernement chinois de favoriser l’émergence de ses propres champions du numérique dont Baidu, Alibaba et Weibo ». Cette territorialisation se traduit également en droit par le biais des lois portant sur la « datalocalisation », soit le stockage des données. « La Russie a par exemple fait voter une loi en 2014 qui impose aux entreprises, traitant des données liées aux citoyens russes, de stocker leurs données exclusivement sur le territoire russe. Pour la Russie, la donnée qui concerne le citoyen russe doit rester sur le territoire russe » précise Amaël Cattaruzza.

Ainsi, si le cyberespace renvoie souvent à l’idée d’un réseau global désincarné, archétype de ce qu’on a trop rapidement qualifié de la fin des territoires (Lasserre, 2000), et qui se jouerait des frontières politiques, l’auteur explique que ces frontières marquent malgré tout cet espace au « niveau physique, légal ou même stratégique ». Les États cherchent à contrôler ce cyberespace, à y faire prévaloir leur souveraineté et à le maitriser pour des raisons de sécurité, d’où le désir de certains États de faire appliquer leurs outils juridiques à l’étranger, appelé extraterritorialisation du droit. L’auteur cite notamment le Cloud Act[1] adopté par le Congrès américain en 2018, et qui permet aux services de la justice américaine d’obliger les entreprises technologiques basées aux États-Unis de fournir les données stockées sur leurs serveurs, que les données soient stockées aux États-Unis ou en territoire étranger. Les données numériques altèrent radicalement certes la dynamique géopolitique du monde où de nouveaux acteurs (GAFAM, Russie, Chine, Brésil) contribuent à remettre en cause la prééminence des États-Unis ; mais elles ne supposent pas l’affranchissement total de l’ancrage spatial de ces dynamiques géopolitiques.

Les données numériques : nouvelle aubaine commerciale au cœur d’une redistribution des pouvoirs

Enfin, la 3e partie du livre aborde plusieurs exemples de conflits de pouvoir autour du contrôle des données : enjeux commerciaux, de structuration de la relation de chacun au territoire avec le développement de la codification de nombreux gestes que nous posons tous les jours, datafication des voyages et du passage de la frontière, surveillance… les applications des données numériques sont multiples et se développent rapidement. Ce constat souligne à quel point leur contrôle revêt des implications économiques, politiques et surtout éthiques.

Conclusion

L’auteur tient sa promesse de réfléchir sur la forme que pourrait prendre une géopolitique de la donnée dans le contexte particulier du Big Data. Si de prime abord, il n’est pas aisé de comprendre pourquoi il est légitime de parler de logiques de pouvoir, de logiques conflictuelles et géopolitiques à propos du cyberespace, l’exposé permet au lecteur de comprendre qu’il s’agit du pouvoir portant sur une dimension abstraite, la topologie du réseau de circulation des données, espace en partie virtuel mais pas déconnecté de l’espace réel. Ce sont cet espace physique et cet espace topologique partagé et disputé par des acteurs traditionnels (États) et nouveaux (GAFAM) qui fait l’objet d’enjeux de pouvoir. Sans négliger l’apport des données numériques dans l’étude de nos sociétés, l’auteur met en garde face au déterminisme technologique. Il rappelle que la donnée est le reflet d’un environnement politico-socio-spatial et que seule et sans traitement, la donnée brute n’a aucune valeur. Elle n’a de sens qu’aux yeux d’acteurs qui la valorisent pour ses aspects politiques, de contrôle, ou commercial. Ainsi, Amaël Cattaruzza propose ici un livre utile et didactique pour montrer la pertinente prise en compte de l’étude des données numériques en tant qu’enjeu géopolitique majeur actuel et à venir.


[1]  United States Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, 2018, https://www.govinfo.gov/content/pkg/BILLS-115hr1625enr/html/BILLS-115hr1625enr.htm

Frédéric Lasserre

Référence

Estecahandy, H. & Limonier, K. (2020). Cryptomonnaies et puissance de calcul: la Sibérie orientale, nouveau territoire stratégique pour la Russie? Hérodote, n°177-178, 253-266.

Lasserre, Frédéric. (2000). Internet : la fin de la géographie ? Logistique, internet et gestion de l’espace. Cybergéo, Revue européenne de géographie (Paris), n°141, https://journals.openedition.org/cybergeo/4467.

Raymond Woessner (dir.) (2020). Frontières. Neuilly, Atlande.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Loin d’un projet d’austère réflexion théorique, cet ouvrage se propose de brosser de nombreux portraits de la réalité contemporaine des frontières tout en proposant des réflexions thématiques intéressantes. Pourtant conçu comme un manuel de révision et une ressource documentaire en vue de la préparation aux concours français de l’enseignement en géographie, l’ouvrage aborde peu les questions de théorie pour faire le pari d’une palette enrichie de réflexions et de présentations de cas de figures concrets.

L’introduction campe la thématique de l’étude des frontières en quelques pages, puis l’ouvrage invite le lecteur à plonger rapidement dans le tour d’horizon proposé par l’équipe de contributeurs. Une première section propose quelques réflexions thématiques : comment peut-on réfléchir à l’impact de la covid-19 sur la gouvernance des frontières ? Comment les géographes se sont-ils intéressés à l’étude de ces objets spatiaux particuliers ? S’ensuit une esquisse des frontières dans l’imaginaire, au cinéma puis dans la bande dessinée.

C’est dans la section suivante que le lecteur trouvera les chapitres les plus proches d’une réflexion théorique. Sur la thématique du tracé de la frontière, des auteurs proposent des idées sur l’impact du libre-échange et du protectionnisme sur la gouvernance de la frontière ; sur ce que dit le droit international de la délimitation des frontières ; sur l’espace extraterrestre, objet de délimitation ou pas ; sur les limites et frontières maritimes ; sur le cas particulier des frontières en Arctique. La thématique des régions transfrontalières rassemble des réflexions sur les frontières fermées et les murs ; sur la frontière comme outil de contrôle des flux migratoires ; sur des exemples particuliers destinés à illustrer la dynamique des régions transfrontalières, la ligne de démarcation dans la France occupée pendant la Seconde guerre mondiale; la frontière de l’Irlande du Nord dans un contexte post-Brexit ; le Kurdistan, État en devenir peut-être, chimère impossible pour plusieurs.

Une longue section propose ensuite, selon des angles divers et heureusement fort variés, un tour d’horizon mondial des réalités frontalières. En Europe, l’ouvrage aborde ce qui fait la réalité actuelle des frontières internes de l’Union européenne; les conflits qui ont récemment déchiré ou qui déchirent encore l’Europe orientale, Balkans et Ukraine ; des études de cas, frontière russo-balte ; l’Escaut entre Belgique et Pays-Bas; les frontières de Genève ; le Rhin. Pour les Amériques, l’ouvrage aborde bien sûr la frontière Canada-États-Unis, mais aussi la dualité frontalière mexicaine, le difficile dépassement de la frontière en Amérique du sud. Est abordé le cas de la Méditerranée, confins de l’Europe et marges du monde arabo-musulman : Gibraltar, le conflit chypriote, le cas de Lampedusa, île-frontière ; le drame israélo-palestinien ; et par extension géographique vers le Moyen-Orient, des études des frontières arméniennes, de la mer Caspienne, de l’Asie centrale et du Qatar. La section sur l’Asie aborde le cas des frontières de la Chine ; de l’évolution des frontières en Asie du Sud-est dans un double contexte de construction régionale et de déploiement de la stratégie des nouvelles routes de la soie; les frontières de l’Inde, Bangladesh, Pakistan et himalayennes. Enfin, le dernier chapitre propose quelques études sur les frontières en Afrique subsaharienne, leur signification au-delà du cliché de leur caractère artificiel, le cas du Niger, l’impact de la sécession du Soudan du Sud dans un continent aux États longtemps arc-boutés sur le principe de l’intangibilité des frontières post-coloniales, et la bande de Caprivi.

En près de 525 pages, l’ouvrage présente donc une somme d’information considérable, dense, sans avoir la prétention d’épuiser le sujet, avec le parti pris délibéré, on l’a vu, de proposer une multitude d’étude de cas, selon un choix forcément subjectif, pour par petites touches brosser un tableau composite de la diversité du fait frontalier contemporain. Le tout demeure digeste et produit en effet une collection d’une intéressante diversité. L’inconvénient de la formule réside bien sûr dans l’absence d’une synthèse, d’une réflexion coordonnée sur ce qu’un observateur pourrait retenir de ce voyage à travers les thématiques et le fait frontalier à travers les continents : ce n’était pas l’objectif des auteurs. Autre inconvénient : en procédant ainsi par petites touches, aucune étude de cas n’est très étoffée : elle vise plutôt à inviter le lecteur à en apprendre davantage par lui-même tout en offrant la piste de la réflexion comparative. L’ouvrage n’en conserve pas moins une grande valeur de par la grande diversité des études de cas qu’il propose, très synthétiques, parfois originales, toujours pertinentes pour soutenir l’intérêt du lecteur sur les dynamiques frontalières contemporaines. A la lumière de ces lectures, on comprend à quel point, pour être en évolution, voire en mutation, les frontières sont encore des objets géopolitiques d’actualité.

Frédéric Lasserre

Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation

v7n3 (2021)

Meier, Daniel (2020). Les Frontières au-delà des cartes. Sécurité, migration, mondialisation. Paris, Le Cavalier bleu.

Les frontières structurent notre espace de mouvement et en même temps constituent des lieux où s’actualisent représentations, identités et pouvoir. Remodelées par la mondialisation, elles s’effacent dans certaines de leurs fonctions pour favoriser les échanges. Lieux de franchissement des migrations, elles trient les individus, discriminent et rejettent les indésirables. Lieux barrière contre les épidémies, elles enferment et confinent… Les frontières sont des repères et nous permettent d’appréhender le monde. Or, elles apparaissent comme beaucoup plus complexes qu’une simple ligne sur une carte. Leur disparition annoncée ne se concrétisant pas, il demeure pertinent de s’interroger sur le dynamique, leur mode de gestion, leurs transformations. L’auteur procède ainsi à un tour d’horizon des réalités frontalières à travers plusieurs questions et clichés sur les frontières. Y a-t-il des frontières naturelles ? Les états sont-ils seuls à définir les frontières ? Quid des frontières maritimes ? De l’effet du terrorisme sur les frontières ? Les murs frontaliers freinent-ils l’immigration ? La mondialisation efface-t-elle vraiment les frontières ? à travers de multiples exemples, cet ouvrage analyse quelques idées reçues et ouvre le débat, en convoquant l’histoire, mais aussi en écoutant les acteurs des frontières et en observant les pratiques et les politiques frontalières. Oscillant entre flux et contrôle, les frontières d’aujourd’hui constituent « un prisme original pour appréhender le monde dans lequel nous vivons et les rapports que nous entretenons entre nous ».

Pas de nouvelle grille de lecture ici donc : l’auteur ne propose pas de refondation du concept, ni d’approche novatrice, mais une relecture, à travers de nombreux cas, de la dynamique des frontières et de leur gestion

L’auteur structure son ouvrage en trois parties : la première, « Entre histoire et politique », aborde l’origine des frontières, ce qu’elles sont, comment l’État et d’autres acteurs orientent leur gouvernance. Le terme de frontière est d’abord précisé, reprenant notamment la définition du Dictionnaire de l’Académie française – quoi qu’il y en ait de nombreuses autres. Il s’agit d’une « ligne conventionnelle marquant la limite d’un État, séparant les territoires de deux États limitrophes ». L’auteur rappelle que dans le cadre de la mondialisation et de la fin des territoires chère à Bertrand Badie, on a pu croire à leur disparition, jusqu’à ce que la pandémie de covid-19 montre un processus de refrontiérisation du monde, en réalité déjà bien en cours au-delà de cet épisode fort du recours à l’outil du contrôle de la frontière par les États.

L’auteur explique notamment que, bien plus qu’une ligne, une frontière recouvre aussi un processus, dans sa gestion, du fait du décentrement des points de contrôle et des procédures destinées à gérer le franchissement des frontières par les biens et les personnes. L’auteur revient également sur le mythe tenace des frontières naturelles. La frontière est une construction imaginaire et symbolique qui peut certes, parfois, s’appuyer sur des éléments naturels, mais par définition, une frontière n’existe que dans les esprits des humains et demeure donc artificielle.

La seconde partie, « États et migrations », se concentre sur le rôle de la frontière dans la réaction des États face aux processus migratoires. Longue partie consacrée à un élément très contemporain, l’accroissement marqué des pressions migratoires aux frontières, pas seulement des pays occidentaux d’ailleurs, elle est donc très pertinente car elle pose la double question de la gestion de ces flux migratoires, qui conduit certains États à délocaliser le contrôle des migrations chez des États tiers – moyennant financement – et de la réalité de cette ouverture des frontières promue par les discours occidentaux. Le lien de certaines sections avec la thématique des migrations est parfois ténu, notamment la section sur les frontières maritimes, ou la digression – au demeurant intéressante – sur les autonomies et indépendances recherchées par certains mouvements régionaux comme en Écosse ou en Catalogne.

Enfin, la 3e section présente une série d’études de cas sous le titre « Enjeux » : contrôle frontalier entre Mexique et États-Unis ; rôle des épidémies dans la gouvernance des frontières ; la frontière dans les représentations islamiques ; la Méditerranée comme frontière Nord-Sud ; les frontières tracées par les pays issus de l’indépendance post-coloniale.

L’ouvrage, d’accès très facile, aborde une variété de thématique, ce qui en rend la lecture agréable. Très pédagogique, il permettra à de nombreux lecteurs de réfléchir à la dynamique de l’évolution contemporaine des frontières.

Il n’est cependant pas exempt de défauts. Parmi les principaux, tout d’abord, la section sur les frontières maritimes donne une impression de confusion entre les différentes catégories de frontières et limites maritimes. Un détroit n’est pas une frontière maritime, mais il peut être traversé par une frontière maritime, à charge pour les États d’en déterminer la position. L’auteur passe du concept de zone économique exclusive (ZEE) à celle de détroits internationaux, de canaux stratégiques puis à celui du contrôle du trafic à travers la définition de corridors de circulation des navires, toutes choses fort différentes. Les ZEE sont des espaces maritimes dans lesquels l’État côtier détient des droits souverains sur les ressources, mais pas la souveraineté. Les détroits internationaux renvoient au statut de ces eaux, mais ne sont pas un type de frontière ; les canaux, même stratégiques, demeurent sous la souveraineté de l’État, et les systèmes de navigation ne sont pas des outils de souveraineté, mais de régulation du trafic convenus sous le contrôle de l’Organisation Maritime internationale. Par ailleurs, que les limites maritimes, même celles des ZEE et des plateaux continentaux étendus, comportent de forts enjeux politiques ne surprendra personne.

On notera également le prisme apparent d’une conception récurrente de la frontière comme barrière à la circulation et outil d’appropriation. C’est fondamentalement sous cet angle que l’auteur aborde la dynamique frontalière, à travers son rôle de contrôle des points de passage des biens et des personnes, à travers l’enjeu migratoire ou de gestion des épidémies. Certes, c’est une facette importante de la réalité frontalière ; mais la frontière ne se réduit pas à cet aspect-ci, de même que ce n’est pas la frontière en elle-même qui est une barrière, mais sa gouvernance : un même tracé peut être très perméable et se transformer, sur décision d’un des deux États limitrophes, en barrière complexe à franchir : l’auteur en fait pourtant mention dans le cas des agglomérations très intégrées en Europe, Bâle-Mulhouse, en Sarre, ou Lille-Roubaix-Tourcoing, et ce cas de figure a été déjà exposé dans la littérature, notamment à travers le cas de figure des villages transfrontaliers Québec-États-Unis, pourtant totalement imbriqués dans leur tissu habité mais pourtant objet d’un vif raidissement dans la posture de contrôle de la part des agents frontaliers américains après 2001 (Lasserre, Forest et Arapi, 2012). La frontière, c’est aussi la limite des espaces des normes, des lois, de la fiscalité, et c’est avant tout un outil dont le tracé en soi ne freine rien, mais dont la gouvernance traduit les décisions politiques concernant les mouvements transfrontaliers.

Frédéric Lasserre

Référence

Lasserre, F.; Patrick F. et E. Arapi (2012). Politique de sécurité et villages-frontière entre États-Unis et Québec. Cybergéo : European Journal of Geography, nº595, http://cybergeo.revues.org/25209 ; doi: 10.4000/cybergeo.25209.