Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

Références

Allen, Nate (2024). Démystifier l’influence des acteurs extérieurs dans le secteur technologique africain, in Africa Center for Strategic Studies. https://africacenter.org/fr/spotlight/demystifier-linfluence-des-acteurs-exterieurs-dans-le-secteur-technologique-africain/

Arnold, Stéphanie (2024a). Africa’s roads to digital development: paving the way for Chinese structural power in the ICT sector? Review of International Political Economy, 31(4) : 1148-1172.

Arnold, Stéphanie (2024b). L’Afrique a besoin de la Chine pour son développement numérique, mais à quel prix. https://theconversation.com/lafrique-a-besoin-de-la-chine-pour-son-developpement-mais-a-quel-prix, c. le 20 février 2025.

Bechade, Corentin (2019). Les GAFAM constituent-ils des monopoles dangereux ? Washington enquête », in Les numériques. https://www.lesnumériques.com/vie-du-net/les-gafam-constituent-ils-des-monopoles-dangereux-woashington-enquete-n138565.html, c. le 26 avril 2025.

Belton, Paidrag (2016). Facebook, Google plan Nigeria-US cubsea cables. in Light Reading, en ligne, URL: https://www.lightreading.com/cable-technology/facebook-google-plan-nigeria-us-subsea-cables c. le 03 février 2025.

Braspenning, Thierry (2002). Constructivisme et reflexivisme en théories des relations internationales. in Annuaire Français de Relations Internationales. (3) : 314-329.

Bulelani, Jili (2023). Africa’s demand for an adoption of Chinese surveillance technology, in Atlantic council.

Cabestan, Jean-Pierre et al. (2021). Les influences chinoises en Afrique. https://www.ifri.org/fr/etudes/les-influences-chinoises-en-afrique-1-les-outils-politiques-et-diplomatiques-du-grand-pays, c. le 10 décembre 2024.

Cyber Administration of China (2024). Déclaration du président du Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’Internet 2024 sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. https://www.cac.gov.cn/2024-04/03/c_1713731793842754.htm, c. le 26 avril 2025.

Ermoshina, Ksenia. Loveluck, Benjamin. Musiani, Francesca (2023). Surveillance et censure des infrastructures internet en Russie : marchés régulation et boîtes noires. In Daucé et al., Genèse d’un autoritarisme numérique, Paris, Presses des Mines. 51-71.

Escorne, Charlotte (2022). Géopolitique du réseau 5G en Afrique de l’Ouest francophone. In Historiens et Géographes, n°458, pp. 56-64.

Fontanel, Jacques (2019). GAFAM, a progress and a danger for civilization. https://hal.univ-grenoble-alpes.fr/hal-02102188v1, c. 26 avril 2025.

Greig, jonathan (2023). African telecon company targeted by alleged China-backed hacking group, in The record. https://therecord.media/african-telecom-targeted-by-chinese-hackers, c. le 03 mai 2025.

Hegel, Tom (2023). Cyber soft power: China’s continental takeover, in Sentinel Labs. https://www.sentinelone.com/labs/cyber-soft-power-chinas-continental-takeover/, c. le 03 mai 2025.

Hiebert, Kyle (2025). L’intérêt pour l’Afrique s’accompagne de la désinformation numérique. in ISS Today, publié le 5 février 2025. https://issafrica.org/fr/iss-today/l-interet-pour-l-afrique-s-accompagne-de-la-desinformation-numerique, c. le 24 février 2025.

Hochet-Bodin, Noé (2023). L’Afrique, nouveau terrain de jeu des exportateurs de drones, in Le Monde, 27 déc.  https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/12/27/l-afrique-nouveau-terrain-de-jeu-des-exportateurs-de-drones_6207953_3212.html, c. le 03 mai 2025.

Hruby, Aubrey (2021). The digital infrastructure imperative in African markets. https://www.atlanticcouncil.org/blogs/africasource/the-digital-infrastructure-imperative-in-african-markets/, c. le 20 novembre 2024.

Kadiri, Ghalia et Tilouine, Joan (2018). À Addis Abeba, le siège de l’Union Africaine espionné par Pekin. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/26/a-addis-abeba-le-siege-de-l-union-africaine-espionne-par-les-chinois_5247521_3212. c. le 10 mai 2025.

Kempf, Olivier (2012). Introduction à la Cyberstratégie. Paris, Economica.

Kempf, Olivier et al. (2015). Gagner les cyberconflits au-delà du technique. Paris, Economica.

Krause, Keith (2003). Approche critique et constructiviste des études de sécurité. in Annuaire Français de Relations Internationales. (4) : 600-612.

Lin, Lisa et Strumpf, Dan (2017). Two SIM cards and better selfies: how China’s smartphones are taking on Apple, in Wall Street Journal. https://www.wsj.com/articles/two-sim-cards-and-better-selfies-how-chinas-smartphones-are-taking-on-apple-1496827801, c. le 02 mai 2025.

Loiseau, Hugo et Waldispuehl, Elena (2018). Cyberespace et science politique. Québec, PUQ.

Nantulya, Paul (2025). What to expect from Africa-China relations in 2025, in Africa Center for strategic studies. https://africacenter.org/spotlight/africa-china-relations-2025/, c. le 03 mai 2025.

Nnang, Blaise (2023). Le marché africain des smartphones dominé par les fabricants asiatiques, avec une pénétration de marques de 100% africaines. https://invest-time.com/2023/11/19/le-marche-africain-des-smartphones/, c. le 11 janvier 2025.

Osborn, Lou et Zufferey, Dimitri (2023). Wagner : enquête au cœur du système Prigojine. Paris, Éditions du Faubourg.

Pawlak, Patryk (2022). Digital. in Giovanni FALEG (dir.), “African Space: The new Geopolitical frontlines”, Chaillot Paper. 173 : 49-55.

Raufer, Xavier (2015). Cyber-criminologie. Paris, CNRS Éditions.

Ross, Aaron. Pearson, James. Bing, Christopher (2023). Exclusive: Chinese hackers attacked Kenyan governement as debt strains grew, in Reuters. https://www.reuters.com/world/africa/chinese-hackers-attacked-kenyan-governement-debt-strains-grew-2023-05-24, c. le 03 mai 2025.

Satter, Raphael (2020). Exclusive-suspected Chinese hackers stole camera footage from African Union – memo, in Reuters. https://www.reuters.com/article/world/exclusive-suspected-chinese-hackers-stole-camera-footage-from-african-union-me, c. le 02 mai 2025.

Soulé, Folashade (2023). Rivalités géopolitiques et partenariats numériques en Afrique. Stratégies d’adaptation et défis. https://www.ifri.org/fr/etudes/rivalites-geopolitiques-et-partenariats-numeriques-en-afrique-strategies-dadaptation-et, c. le 9 décembre 2024.

Jeangène Vilmer, Jean-Baptiste (2017). La lutte contre la désinformation russe : contrer la propagande sans faire de contre-propagande ?. in Revue Défense Nationale. 801 : 93-105.

Warner, Jason et Ajibade, Toyosi (2024). China’s Smart Cities in Africa: should the United States be concerned?, in CSIS. https://www.csis.org/analysis/chinas-smart-cities-africa-should-united-states-be-concerned, c. le 03 mai 2025.

Wendt, Alexander (1999). Social theory of international politics. Cambridge, Cambridge University Press.

[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.

Éditorial – Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques

Regards géopolitiques 11(2)

Du 29 avril au 4 mai 2025, s’est tenu le 8ᵉ Sommet Digital Chine, événement majeur de la cyberéconomie chinoise, où des accords pour 455 projets ont été signés, totalisant un investissement record d’environ 31,5 milliards USD (China Daily, 2025). Cette rencontre est notamment l’occasion d’observer les secteurs cyber stratégiques pour la Chine : intelligence artificielle, robotique, ou encore cloud computing. Depuis 2017, la Chine a en effet profondément transformé son architecture numérique, consolidant un modèle de cybersouveraineté fondé sur le contrôle politique, l’indépendance technologique et l’exportation de ses normes. Sur le plan juridique, elle a adopté un ensemble de lois structurantes : Cybersecurity Law (2017), Data Security Law (2021), Personal Information Protection Law (2021), qui encadrent strictement la circulation des données (Creemers, 2022). Le pouvoir central a également repris la main sur les grands groupes technologiques nationaux, en imposant la transparence algorithmique et en infligeant des amendes records. Cette recentralisation s’accompagne d’importants efforts pour l’autosuffisance dans les secteurs critiques comme les semi-conducteurs, soutenus par des investissements massifs et des restrictions à l’export de métaux stratégiques. Enfin, la Chine étend son modèle de gouvernance cyber à travers les partenariats des Nouvelles Routes de la soie numériques, exportant son expertise en surveillance, ses standards techniques et son approche autoritaire du cyberespace.

A la fois ambition économique et stratégie d’État, la cyber souveraineté se présente donc désormais comme un outil de puissance permettant de redéfinir des équilibres géopolitiques. La Chine s’impose en leader des technologies d’avenir tout en diversifiant ses priorités. Ces orientations s’inscrivent dans une stratégie à long terme et reposent sur six axes majeurs : la construction d’infrastructures numériques, la sécurisation des réseaux et des infrastructures critiques, le développement d’une économie numérique domestique, la promotion d’un modèle souverain de gouvernance d’internet, l’autonomie technologique et enfin l’extension de son influence dans le cyberespace mondial (Cyberspace Administration of China, 2016). Sur la scène internationale mais aussi pour la Chine elle-même, ces transformations interrogent les équilibres et rapports de force géopolitiques.

Dans ce contexte, il est crucial de mieux comprendre les implications de cette nouvelle ère numérique. C’est l’objectif de ce numéro spécial, « Cyberstratégie et puissance chinoise : menaces émergentes et enjeux géopolitiques ».  À travers les différents articles, ce numéro vise à problématiser la montée en puissance numérique de la Chine comme un processus à la fois stratégique, idéologique et territorial, dont les effets ne se limitent pas aux seuls rapports de force globaux, mais touchent aussi aux formes mêmes de gouvernance, de coopération et de souveraineté.

Edgar Su/Reuters, https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20240326-ce-que-l-on-sait-des-cyberattaques-attribu%C3%A9es-%C3%A0-la-chine-par-des-pays-occidentaux

Marie Hiliquin

Marie Hiliquin est docteure en géographie, aménagement de l’espace et urbanisme. Elle est actuellement postdoctorante à IRSEM Europe où elle mène des recherches sur la stratégie chinoise en Eurasie à travers les nouvelles routes de la soie.

Références

China Daily, (2025) “8th Digital China Summit Sees 228b Yuan Project Investment”, https://www.fujian.gov.cn/english/news/202505/t20250507_6909285.htm

Creemers R., (2022) “China’s emerging data protection framework”, Journal of Cybersecurity, 12p.

Cyberspace Administration of China, (2016) “国家网络空间安全战略”,  [Stratégie nationale de sécurité du cyberespace].

Genèse et mécanisme du pouvoir numérique chinois en Indonésie

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Yaxin Zhou

Yaxin Zhou est candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal, sous la direction de Frédéric Mérand. Ses recherches portent sur l’influence numérique chinoise en Asie du Sud-Est.  Elle s’intéresse notamment à la symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques dans la puissance numérique chinoise et aux réactions des pays d’Asie du Sud-Est face au pouvoir chinois.

Résumé : L’influence de la Chine dans le secteur numérique ne cesse de croître dans le monde. Ce pouvoir numérique de la Chine représente une source de menace sécuritaire pour certains, et une opportunité de croissance pour d’autres. En Asie du Sud-Est, avec la multiplication des multinationales numériques chinoises, le pouvoir numérique chinois est particulièrement présent. Dans cette région d’une grande importance géopolitique, l’influence numérique chinoise suscite le débat. Cet article explore le mécanisme du pouvoir numérique de la Chine et soutient, à travers le cas de l’Indonésie, que les pays d’Asie du Sud-Est coopèrent stratégiquement avec la Chine plutôt que par contrainte.

Mots clés : Pouvoir numérique chinois ; Investissement chinois en Asie du Sud-Est ; Relation Chine-Indonésie ; Puissance moyenne ; Relation État-entreprise chinoise

Summary : China’s influence in the digital sector continues to grow globally. This digital power is seen by some as a security threat, and by others as an opportunity for economic growth. In Southeast Asia, the proliferation of Chinese digital multinational companies makes this power particularly visible. In this geopolitically significant region, China’s digital influence is a subject of ongoing debate. This article explores the nature of China’s digital power and argues, through the case of Indonesia, that Southeast Asian countries engage with China strategically rather than out of constraint.

Key words : Chinese digital power ; Chinese investment in Southeast Asia ; China-Indonesia relations ; Middle power; Chinese state-business relations

Introduction

Depuis le début de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine en 2018, les relations économiques et politiques entre la Chine et l’Occident sont marquées par des tensions et escalades, notamment dans le secteur numérique et de la haute technologie. Si la marque Made in China au début du siècle était considérée comme synonyme de gadgets manufacturés bon marché et en grande quantité, aujourd’hui, les produits et les technologies chinois issus de Made in China 2.0 suscitent davantage d’inquiétudes, tant sur le plan économique que sur le plan sécuritaire, dans les pays industrialisés.

            En Asie du Sud-Est, en revanche, la perspective est bien différente. Étant les premiers partenaires commerciaux de la Chine depuis 2009, les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) sont également devenus le premier marché des exportations chinoises en 2020 (ASEAN Secretarait, 2025). En pleine crise de la Covid-19, les échanges commerciaux entre la Chine et ses voisins se sont intensifiés, notamment dans le secteur numérique, un secteur considéré comme essentiel à la prospérité économique et à l’amélioration du bien-être de la population (ASEAN Secretarait, 2023; Mondejar et al., 2021). En effet, aujourd’hui, les multinationales chinoises sont largement impliquées dans la construction de l’infrastructure numérique de la région, entre autres Huawei dans le secteur de la construction du réseau 5G et de fibres optiques, et Alibaba dans les investissements de plateformes de e-commerce, des centres de données et des villes intelligentes (Wang, 2024). En plus de relations commerciales et économiques, ces deux champions chinois fournissent également des formations aux fonctionnaires et aux chercheurs locaux (Bentley, 2022). Une connexion forte que même la mise en garde de Washington et de Bruxelles contre les dangers des technologies chinoises n’a pas pu entraver (Ruehl, 2023).

Ce contraste entre les pays industrialisés et les pays d’Asie du Sud-Est en pleine industrialisation nous amène à poser la question suivante : pourquoi ce choix chinois, malgré les risques éventuels qu’il représente ? Et quels sont les facteurs contribuant à ce choix ? Dans cet article, nous prenons le cas de l’Indonésie pour essayer de comprendre les raisons derrière ce partenariat entre la Chine et les pays en développement dans un secteur aussi stratégique et prometteur que celui de l’infrastructure numérique. L’Indonésie n’a pas toujours été un pays proche de la Chine. Le massacre de la communauté chinoise sous prétexte anticommuniste dans les années 1965-1966, ainsi que les émeutes de mai 1998 contre cette même communauté, ont laissé des souvenir sombres dans les relations entre les deux pays (Timmerman, 2020). Par ailleurs, l’Indonésie ambitionne aujourd’hui de devenir une puissance économique et politique majeure dans la région (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Un contexte historique et conjoncturel qui, en théorie, ne devrait pas favoriser les échanges entre Pékin et Jakarta ; pourtant, l’Indonésie fait partie des pays recevant le plus d’investissements chinois dans le secteur numérique depuis 2015 (Wang, 2024).

1. Le numérique, un intérêt partagé entre la Chine et l’Asie du Sud-Est

1.1.    Pays en développement face à la Chine : dépendance ou stratégie ?

Dans le domaine des sciences politiques, l’ascension de la Chine sur la scène internationale en tant que puissance économique, politique et militaire suscite, de prime abord, des débats sur la nature et les conséquences de ce pouvoir dans le système libéral international. Selon Ikenberry (2008) et autres chercheurs (Wang, 2011; Zheng, 2005) basés en Chine, l’ascension de la Chine sera pacifique et il est dans l’intérêt des Chinois de respecter l’ordre libéral actuel construit par les pays occidentaux. Pour ces auteurs, la priorité de la Chine n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de répondre aux impératifs domestiques : l’amélioration des conditions de vie et de la justice sociale pour les Chinois qui vivent encore sous le seuil de pauvreté malgré le développement fulgurant du pays. Aux yeux d’autres chercheurs, notamment ceux de l’école réaliste, dans un système international anarchique où les États dépendent d’eux-mêmes pour assurer leur survie, une puissance montante — souvent la deuxième plus puissante du système — est condamnée à défier l’ordre et le statu quo établis par l’hégémon. Cela entraînerait une transition du pouvoir, souvent sous forme de guerre hégémonique (Gilpin, 1987; Mearsheimer, 2001).

L’intégration de la Chine dans les affaires internationales crée autant de dynamiques dans le Nord, où se joue la concurrence entre grandes puissances, que dans le Sud[1], où la Chine est perçue, d’un côté, par les pays occidentaux, comme un rival déloyal qui ne respecte ni les règles ni les valeurs, et de l’autre, par les pays en développement, comme un exemple de prospérité et une alternative à l’Occident (Brautigam, 2011).
L’exemple par excellence pour illustrer ce contraste de perception de la Chine est le projet d’infrastructure chinois, la Route de la Soie, lancé en 2013.
Alors que dans les médias occidentaux de nombreuses inquiétudes et critiques ont été soulevées autour du néocolonialisme, du piège de la dette, de la dépendance à la Chine et de l’exportation de l’autoritarisme chinois (Brautigam & Rithmire, 2021), les pays qui choisissent les entreprises chinoises pour la construction des infrastructures de transport, l’exploitation des énergies ou les télécommunications y voient des opportunités à travers les investissements chinois (Herscovitch & van der Kley, 2022).

La réalité est que les pays du Sud global — bien que de nombreux chercheurs occidentaux aient tendance à l’oublier, tandis que les travaux des chercheurs locaux le soulignent davantage — disposent d’une certaine autonomie face à la Chine. La vaste littérature sur les petits et moyens pays montre de manière éclairante comment les États du Sud global parviennent à tirer leur épingle du jeu face aux grandes puissances. Et c’est précisément le cas des pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine. Dans ses recherches prolifiques sur les stratégies adoptées par les pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine et aux États-Unis, le chercheur malaisien Cheng-Chwee Kuik (2021, 2024) a brillamment démontré que ces pays adoptent une stratégie de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques, à minimiser les risques sécuritaires, tout en refusant de s’aligner systématiquement sur une puissance régionale. Si la Chine représente une source d’opportunités en matière de richesse et de croissance, ces pays estiment néanmoins avoir besoin d’autres acteurs pour contrebalancer le poids de Pékin (Kuik, 2021, 2024).

Si Cheng-Chwee Kuik part d’une observation des réactions individuelles des pays face aux grandes puissances, Evelyn Goh (2014) et Kai He (2008) adoptent quant à eux une perspective institutionnaliste. Ils soutiennent que la stratégie régionale des pays d’Asie du Sud-Est consiste à créer un « enchevêtrement multiple » (par le biais de l’institution régionale ASEAN), visant à intégrer toutes les grandes puissances dans des réseaux institutionnels et économiques régionaux afin de diluer leur domination (Goh, 2014), d’équilibrer leurs pouvoirs (He, 2008) et de modérer leurs comportements (Ikenberry, 2019). Il s’agit d’un équilibre des puissances que Thazha Varkey Paul (2018) qualifie de « doux », fondé sur des moyens non militaires : alliances économiques, normes internationales ou diversification des partenariats. À travers ces analyses, on constate l’autonomie des pays d’Asie du Sud-Est, enchâssée dans une politique de hedging et soutenue par les pourparlers organisés dans le cadre de l’institution régionale. Le choix de la Chine s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large.

1.2.    Influence numérique, comment la Chine exerce-t-elle son nouveau pouvoir ?

De son côté, la Chine a trouvé un nouveau moyen d’exercer son pouvoir : le pouvoir numérique. Si, hier, ce pouvoir reposait principalement sur des aspects tangibles et matériels — sa population, la taille de son économie et ses capacités militaires — aujourd’hui, il se construit et s’exerce à travers un écosystème d’infrastructures numériques « à la chinoise » : un régime numérique centré sur la coopération entre États et sur la souveraineté numérique (Bradford, 2020), contrairement au régime occidental, qui valorise la participation des acteurs non-étatiques. Ce réseau numérique, porté à la fois par le gouvernement chinois et par les multinationales technologiques chinoises, s’étend dans les pays du Sud global, notamment en Asie du Sud-Est.

Pourtant, dans la littérature, cette expansion numérique chinoise dans les pays du Sud global reste sous-étudiée. Selon Heeks et al., (2024), plusieurs lacunes doivent être comblées dans les études portant sur l’influence numérique chinoise. D’abord, les recherches sont rarement fondées sur des théories solides ou des données empiriques. Les auteurs relèvent que les études sur l’expansion numérique chinoise dans le Sud global n’ont véritablement commencé qu’à partir de 2017 et que la plupart d’entre elles ne s’appuient pas sur des démarches théoriques et méthodologiques rigoureuses. Cette absence de données primaires et de cadre théorique adéquat divise les chercheurs en deux camps, selon leur vision générale de la Chine. Les chercheurs pro-Chine, souvent basés en Chine, estiment que les projets numériques chinois visent à renforcer la connectivité avec les partenaires du pays (Hong & Harwit, 2020; Luo, 2019). Faisant référence au slogan de la « communauté de destin pour l’humanité », proposé par Xi Jinping, ne mettant en avant que les aspects positifs. En revanche, les chercheurs critiques à l’égard du régime chinois, notamment basés aux États-Unis (Cheney, 2019; Hemmings, 2020), mettent en garde contre les risques sécuritaires associés à cette expansion numérique : exportation de l’autoritarisme numérique, interférences, et surveillance exercée par le gouvernement chinois via ses produits et infrastructures numériques.

Ensuite, il faut revoir l’hypothèse d’un exceptionnalisme chinois. Selon Heeks et al. (2022), malgré les divergences entre les chercheurs des deux camps, ceux-ci s’accordent à tort sur l’idée d’un exceptionnalisme chinois. Les sinophiles parlent d’une « recette » conçue par un pays du Sud global pour les pays du Sud global, en omettant les rapports de force. Tandis que les sinophobes dénoncent les dérives autoritaires des produits numériques chinois, comme si les pays et les entreprises occidentaux n’étaient jamais impliqués dans des opérations de surveillance.

Finalement, il faut mettre en lumière l’autonomie et l’agentivité des pays du Sud global ainsi que des multinationales numériques chinoises. Heeks et al. (2022) notent que dans la littérature le gouvernement chinois constitue toujours le centre de toutes les investigations, tandis que les pays du Sud global, ceux qui accueillent les investissements chinois et les multinationales chinoises, le maillon clé dans l’expansion numérique chinoise, sont souvent laissés de côté. Cela mène fréquemment à la conclusion d’une Chine superpuissante et prédatrice face à des pays en développement fragiles et vulnérables.

1.3.    Asie du Sud-Est, une région en pleine transformation numérique

Du Vietnam aux Philippines, en passant par la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, les pays sud-asiatiques cherchent à donner un nouvel élan à leur économie grâce aux infrastructures et aux technologies numériques. Si la région a repris son souffle après la crise asiatique de 1997 et qu’elle est considérée comme l’une des régions les plus dynamiques en termes de croissance économique et démographique (Lee, 2024), elle demeure en quête d’une nouvelle source de croissance.

Depuis la publication de la première feuille de route du développement numérique, ASEAN ICT Masterplan (2010-2015), les pays de la région visent les technologies de l’information et de la communication pour transformer la région en une zone de connexion (commerciale mais aussi sociale) grâce aux réseaux d’infrastructures interopérables, à une croissance durable basée sur l’économie numérique et à une communauté interconnectée grâce aux technologies de villes intelligentes ou à l’Internet des objets (Internet of Things) (ASEAN, 2021b). Avec l’accord de l’ASEAN sur l’économie numérique, la région prévoit une augmentation de la croissance à 1000 milliards en 2030, soit trois fois plus par rapport à l’année 2023, en l’espace de sept ans.

Cependant, tous les pays ne sont pas encore prêts à faire face à cette transition numérique rapide. Selon le rapport ASEAN Digital Integration Index publié en 2021, Singapour et la Malaisie ont obtenu les meilleures notes sur les six indicateurs mesurant la capacité numérique, tandis que des pays comme le Myanmar et le Cambodge se situent bien en dessous de la moyenne régionale (ASEAN, 2021a). Les défis sont nombreux, tant pour chaque pays que pour la région dans son ensemble, dans la transition numérique et la mise en place d’un marché régional de l’économie numérique. La plupart des pays de la région étant des économies en développement, pour être à la hauteur de leurs ambitions, ils ont besoin d’investissements étrangers, surtout dans la construction des infrastructures numériques de base qui servent d’échafaudage pour tout un écosystème.

Face aux opportunités de croissance, les pays sont plus pragmatiques que dogmatiques. Interviewés à propos des risques que pourraient comporter les investissements chinois, les dirigeants de la région sont quasiment unanimes : qu’il s’agisse d’investissements de l’Ouest ou de l’Est, ils sont tous les bienvenus, tant qu’ils contribuent au développement de la région (Huong, 2019; Sipalan, 2024).

2.     Étude de cas : le pouvoir numérique chinois en Indonésie

Dans cette dernière partie de l’article, l’étude du cas indonésien nous permettra de répondre à deux questions : la première, comment le pouvoir numérique chinois s’exerce-t-il dans un pays emblématique du Sud global, l’Indonésie ? La deuxième, comment l’Indonésie répond-elle au pouvoir numérique de la Chine ? En d’autres termes, quelles sont les raisons pour lesquelles le gouvernement indonésien choisit les multinationales numériques chinoises pour un projet d’infrastructures ? Nous démontrons d’abord que le pouvoir numérique chinois s’exerce désormais à travers un réseau numérique, construit dans une relation de symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques chinoises ; nous soutenons ensuite que, pour que le pouvoir numérique se transforme en influence (que nous définissons par l’exercice efficace du pouvoir), la Chine a besoin du gouvernement indonésien, notamment des élites politiques indonésiennes, qui trouvent leurs comptes dans la collaboration avec la Chine.

2.1.    Points de départ : les raisons derrières les comportements de Jakarta et de Beijing 

De tous les pays d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie représente un cas particulièrement intéressant. Considérée comme le leader politique de l’ASEAN, Jakarta cherche à renforcer sa puissance économique en vue de devenir une puissance régionale en Asie du Sud-Est, une croissance qui devrait être réalisée, selon Joko Widodo (Jokowi), président indonésien de 2014 à 2024, par la construction d’infrastructures et la transition numérique. Étant le quatrième pays le plus peuplé au monde et le plus grand marché numérique d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, dans son plan stratégique Made in Indonesia 4.0, s’est fixée comme objectif de se hisser au rang des dix premières économies d’ici 2030 (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Ayant à cœur de rattraper son retard dans l’industrie numérique, au début de son deuxième mandat (2019-2024), le président Jokowi a multiplié les directives et feuilles de route visant à renforcer la capacité du pays en matière d’attractivité pour les investissements étrangers, de ressources humaines, d’infrastructures informatiques et de communication, ainsi que dans des domaines stratégiques tels que les centres de données, l’intelligence artificielle et la gouvernance numérique (Fitriani et al., 2024). Pourtant, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Sur les six indicateurs du rapport ASEAN Digital Integration Index de 2021, l’Indonésie ne dépasse la moyenne de l’ASEAN que dans deux domaines : la protection des données et le paiement numérique[2]. En effet, en raison de sa géographie fragmentée (composée de 17 000 îles), la construction des réseaux de télécommunications et des services relève d’un vrai défi. À cette complexité géographique, qui aurait demandé des efforts supplémentaires dans le déploiement des infrastructures, s’ajoute la difficulté financière du gouvernement de Jakarta : les grands chantiers exigent des investissements importants, ce qui pousse  le gouvernement indonésien à solliciter des fonds étrangers (Betteridge, 2016).Haut du formulaireBas du formulaire

C’est ici que les intérêts du gouvernement indonésien et du gouvernement chinois convergent. Depuis le premier mandat de Xi Jinping en 2012, la Chine cherche à exporter ses surcapacités, un problème dont elle souffre depuis les années 1970 (Shen, 2018), à diffuser ses normes industrielles et à renforcer activement son influence géoéconomique et géopolitique à l’échelle internationale. En 2013, la surcapacité en fibre optique en Chine atteignait les 50% (Cyberspace administration of China, 2015; Zhang, 2014), ce qui a conduit à l’introduction du volet numérique dans les nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, ci-après BRI) et à la publication de l’Avis du Conseil d’État sur la promotion de la coopération internationale en matière de capacité de production et de fabrication d’équipements, où les télécommunications comptent parmi les 13 secteurs prioritaires pour la coopération industrielle internationale (State Council of China, 2015). Aujourd’hui, la situation est encore plus urgente pour la Chine qui fait face à un marché occidental de plus en plus réticent. Pour des raisons de sécurité, le champion chinois des télécommunications, Huawei, est aujourd’hui banni des réseaux 5G aux États-Unis, au Canada et en Europe. La plus grande plateforme de commerce électronique, Alibaba, a été désignée comme very large online platform par le Digital Services Act de l’Union européenne en 2023. Alibaba doit désormais faire face à des restrictions beaucoup plus strictes en matière de protection des droits des consommateurs, entraînant ainsi une augmentation considérable des coûts (Alibaba group, 2024). En résumé, le gouvernement chinois a besoin du marché extérieur, de la reconnaissance de ses normes et du renforcement de son influence dans le monde. Les multinationales numériques chinoises, quant à elles, cherchent une plus grande part du marché international et des gains économiques.

2.2.    Pouvoir numérique chinois : d’une symbiose entre l’État et les entreprises

Les intérêts du gouvernement chinois et des multinationales numériques chinoises se rejoignent dans l’expansion de l’influence numérique chinoise dans les pays d’Asie du Sud-Est : une sphère d’influence indispensable pour Beijing et un grand marché lucratif et prometteur propulsé par la volonté politique pour les champions numériques chinois. Le projet représentatif de cette collaboration public-privé est le volet numérique de la BRI, la Route de la soie numérique (Digital Silk Road, ci-après DSR), lancé en 2017. Dès le départ, la DSR représente une nouveauté dans la relation entre l’État chinois et les entreprises chinoises. Contrairement aux autres projets de la BRI, les projets de la Route de la soie numérique sont menés majoritairement par des entreprises privées chinoises. Pour les infrastructures de télécommunication et de 5G, on trouve Huawei. Pour les plateformes de e-commerce et de fintech, Alibaba et Tencent se taillent la part du lion. Certes, ces entreprises sont inévitablement sous l’influence du gouvernement chinois, mais force est de constater qu’elles sont davantage orientées vers les bénéfices économiques et la taille du marché que vers l’énergie ou les enjeux géopolitiques (Zhou, 2024).

Les capitaux privés, jadis relégués au second plan dans l’économie socialiste chinoise, font aujourd’hui partie des stratégies nationales (Shen, 2018; State Council of China, 2016). Dans les projets d’investissements de la DSR notamment, ces deux acteurs nouent une relation d’interdépendance : d’un côté, le gouvernement chinois recourt de plus en plus aux entreprises privées pour réaliser ses stratégies d’État, l’objectif étant de réduire les dépenses publiques et de pallier le manque d’expertise du gouvernement dans le secteur numérique. De l’autre côté, les entreprises numériques chinoises ont besoin de la bénédiction financière et diplomatique de Beijing pour remporter les contrats des pays partenaires face aux autres concurrents. Plusieurs observations ont même révélé que, pour pouvoir bénéficier du soutien du gouvernement chinois, les entreprises chinoises ont converti leurs investissements en projets de DSR (Zeng, 2020).

L’expansion de l’influence numérique chinoise se fait donc dans cette symbiose État-entreprise, un phénomène qui a été décrypté en détail par Farrell & Newman (2019), dans leurs analyses sur le pouvoir des réseaux des États-Unis. L’argument principal de leurs recherches est que, grâce aux réseaux tissés par les multinationales américaines dans le monde, le gouvernement américain exerce un pouvoir disproportionné en termes de surveillance et de contrôleur d’accès sur tous les acteurs connectés aux réseaux. 

Si dans le contexte des États-Unis, les réseaux ont été construits de manière organique, dans le sens où les entreprises américaines n’agissent pas de manière à plaire au gouvernement ou à suivre la direction de Washington, dans le contexte de la Chine, en revanche, la relation entre le gouvernement et les multinationales numériques est beaucoup plus proche et directe. Mise à part la structure de propriété opaque entre la Chine et le champion chinois de télécommunication Huawei, le parti communiste chinois possède une cellule du parti dans toutes les entreprises numériques et ces dernières sont tenues de partager les données avec le gouvernement quand c’est nécessaire selon la Loi de la sécurité nationale de 2015. En plus du contrôle éventuel que le gouvernement chinois pourrait se permettre d’exercer sur ses entreprises (mais dans la littérature actuelle, les preuves sont peu suffisantes selon Heeks et al., 2024), le gouvernement chinois facilite l’expansion des multinationales chinoises sur le marché international par ses soutiens financiers et diplomatiques. Derrière les multinationales numériques chinoises, il existe ainsi cet ombre du gouvernement chinois. Il n’agit pas toujours de manière explicite, mais s’assure d’un côté de la direction générale de l’expansion numérique chinoise et de l’autre de la docilité de ses entreprises devant les lignes rouges politiques.

Cette symbiose entre le gouvernement chinois et les multinationales chinoises permet à la Chine d’exercer son pouvoir numérique à travers trois effets majeurs de son réseau numérique : (1) L’effet de diffusion des normes : les multinationales numériques chinoises deviennent les vecteurs de diffusion des normes chinoises, notamment celle de la souveraineté numérique, selon laquelle toute activité numérique relève de la souveraineté de l’État. Cette vision est réaffirmée par la Loi sur la cybersécurité de 2017 et la Loi sur la sécurité des données de 2021, toutes deux faisant explicitement référence à la sécurité nationale. À cela s’ajoute, de manière plus controversée, une forme d’autoritarisme numérique, qui aurait permis à certains gouvernements de renforcer leur capacité de surveillance des populations grâce aux technologies chinoises(Yayboke & Brannen, 2020). (2) L’effet de lock-in : les entreprises numériques chinoises mettent en place un écosystème intégré (5G, centres de données, paiements numériques, e-commerce), duquel il devient difficile de sortir sans coûts importants. En Indonésie, par exemple, le pays est l’un des principaux récipiendaires d’investissements numériques chinois[3] en Asie du Sud-Est. Les entreprises chinoises sont impliquées dans une grande variété de projets d’infrastructures numériques : le réseau 5G (Huawei), le réseau de fibre optique Palapa Ring (Huawei), les plateformes de paiement numérique (Alipay et WeChat Pay), ainsi que les centres de données (Alibaba) (IISS China Connects, 2021). (3) L’effet de dépendance : les pays d’Asie du Sud-Est intégrés à ce réseau finissent par dépendre non seulement des technologies et des normes chinoises, mais aussi des financements de l’État chinois, celui-ci conditionnant souvent ses prêts à une collaboration avec ses entreprises (Heeks et al., 2024). Dans de nombreux projets d’infrastructures numériques, la participation chinoise est ainsi double : d’une part, des entreprises chinoises obtiennent les contrats ; d’autre part, le gouvernement chinois soutient financièrement ces projets par l’intermédiaire de ses banques commerciales.

2.3.    Indonésie entre attrait économique et préoccupations sécuritaires

Face au pouvoir numérique de la Chine, l’Indonésie ne fait pas que subir, d’autant plus que dans le volet économique, les recherches n’ont jamais prouvé que la Chine force ses partenaires à accepter ses offres (Goh, 2014). Au contraire, les comportements de l’Indonésie confirment la théorie du hedging proposée par Cheng-Chwee Kuik (2021,2024). Selon lui, les pays d’Asie du Sud-Est, face aux puissances régionales (notamment la Chine et les États-Unis), adoptent une politique de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques tout en minimisant les risques sécuritaires. Dans le cas de l’Indonésie, face au pouvoir numérique de la Chine, tout en profitant de ses investissements importants et diversifiés, elle essaie de contrebalancer son influence croissante, notamment de trois manières.

La première consiste à maintenir une position de neutralité sur les dossiers politiques et sécuritaires sensibles. Contrairement au Laos et au Cambodge, Jakarta veille à garder une distance stratégique avec la Chine, afin d’éviter d’être perçue comme un de ses alliés. Ainsi, lorsqu’elle a été confrontée aux mises en garde des pays occidentaux concernant les risques sécuritaires posés par Huawei, l’Indonésie les a écartées d’un revers de la main (Priyandita et al., 2022).

La deuxième stratégie consiste à multiplier les partenariats dans le secteur numérique. Les multinationales chinoises sont loin d’être les seules présentes sur le marché numérique indonésien. À côté des investissements chinois, on retrouve les géants américains comme Google, Meta ou Amazon, ainsi que des entreprises singapouriennes telles que Shopee ou Grab. En équilibrant le poids des différents acteurs, Jakarta se donne non seulement la possibilité de négocier des conditions plus avantageuses avec ses partenaires chinois, mais aussi de préserver son ouverture à d’autres offres concurrentes.

Finalement, renforcer ses capacités domestiques. Sous le mandat du président sortant Jokowi, l’Indonésie a connu dix années de construction rapide et massive d’infrastructures. Parmi les réalisations notables figurent les routes à péage, qui représentent 72,7 % de l’ensemble jamais construit dans le pays (Febrianto & Amin, 2024), ainsi que le tout premier train à grande vitesse d’Asie du Sud-Est, reliant Jakarta à Bandung, réduisant le temps de trajet de trois heures à quarante minutes. Dans le secteur numérique, le gouvernement indonésien a intensifié ses efforts pour accélérer le déploiement des infrastructures et renforcer les capacités nationales. En 2018, le plan d’orientation économique Making Indonesia 4.0 a placé la construction d’infrastructures numériques et l’amélioration du capital humain au cœur de la feuille de route nationale (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). En 2020, cinq directives ont été adoptées en l’espace d’un an pour renforcer la capacité numérique du pays. Elles visaient notamment à élargir l’accès à Internet, intégrer les technologies numériques dans les secteurs stratégiques, construire des centres de données, former des talents numériques, et faciliter le financement de la transformation numérique. Si les entreprises chinoises jouent un rôle important dans la mise en œuvre de ces ambitions, Jakarta insiste pour que cette collaboration favorise le développement numérique du pays sur le long terme, notamment à travers le transfert de technologies et la formation de compétences locales (Febrianto & Amin, 2024).

Conclusion 

Dans le contexte de transformation économique et de transition géopolitique, la Chine a autant besoin de l’Indonésie que l’inverse, même si le niveau de dépendance et le rapport de force ne sont pas le même Si la Chine exerce son pouvoir numérique à travers l’effet de son réseau numérique, construit par ses multinationales dans le marché indonésien, voire régional, l’Indonésie, en particulier ses élites politiques, veille à ne pas développer une dépendance numérique et économique excessive. Le gouvernement indonésien, tout comme les gouvernements d’autres pays développementalistes d’Asie du Sud-Est, cherche à saisir les opportunités de croissance et à faire de la région sud-asiatique le prochain centre de prospérité et d’innovation. La présence d’un voisin puissant impose à Jakarta de naviguer entre croissance et sécurité, entre la Chine et l’Occident. Ce pragmatisme perdurera tant que Jakarta aura la possibilité de choisir entre plusieurs partenaires et qu’aucune grande puissance n’occupe une position dominante dans la région d’Asie du Sud-Est.

Bibliographie

Alibaba Group (2024). Alibaba 2024 Annual Report. Hangzhou.

ASEAN Secretariat (2021). ASEAN Digital Masterplan 2025. Jakarta.

ASEAN Secretariat (2025). ASEAN-China Economic Relation. Jakarta. https://asean.org/our-communities/economic-community/integration-with-global-economy/asean-china-economic-relation/, c. le 24 avril 2025

ASEAN Secretariat (2023). ASEAN Post-Covid Digital Policy Priorites-How do Covid-19 and emerging economic drivers change ASEAN digital policy priorities ?Jakarta.

Bentley, J (2022). All Politics is Local : Insights from Malaysia on the Belt and Road Initiative. Toronto. https://munkschool.utoronto.ca/belt-road/research/all-politics-local-insights-malaysia-belt-and-road-initiative, c. le 6 mai 2025.

Betteridge, B (2016). Jokowi faces challenges in launching his digital economy agenda | Lowy Institute. Jakarta. https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/jokowi-faces-challenges-launching-his-digital-economy-agenda, c. le 3 mai 2025.

Bradford, A (2020). The Brussels Effect: How the European Union Rules the World. Oxford, Oxford University Press.

Brautigam, D (2011). The Dragon’s Gift : The Real Story of China in Africa. Oxford, Oxford University Press.

Brautigam, D et Rithmire, M (2021). The Chinese ‘Debt Trap’ Is a Myth. The Atlantic (Boston), le 6 février.

Cheney, C (2019). China’s Digital Silk Road : Strategic tech-nological competition and exporting political illiberalism. Working Paper WP8.

Cyberspace administration of China (2015). 2014年全球光纤出货量达到2.96亿芯,供力同比增长13% [Global fiber shipments reached 296 million core kilometers in 2014, up 13% year-on-year ]. Beijing. https://www.cac.gov.cn/2015-04/30/c_1115146431.htm, c. le 6 mai 2025.

Farrell, H et Newman, A. L (2019). Weaponized Interdependence : How Global Economic Networks Shape State Coercion. International Security, 44(1) : 42‑79.

Febrianto, H et Amin, I (2024). Trans-Java toll road saves time. Jakarta. https://www.pwc.com/id/en/media-centre/infrastructure-news/september-2024/trans-java-toll-road-saves-time.html, c. le 6 mai 2025.

Fitriani, Dzakwan et al. (2024). Indonesia as Rising Technological User. Jakarta, Center for Strategic and International Studies (CSIS) (Coll. « Understanding contested norms on Indonesia’s digital technology »).

Gilpin, R (1987). The Political Economy of International Relation. Princeton, Princeton University Press.

Goh, E (2014). The Modes of China’s Influence: Cases from Southeast Asia. Asian Survey, 54(5) : 825‑848.

He, K (2008). Institutional Balancing and International Relations Theory: Economic Interdependence and Balance of Power Strategies in Southeast Asia. European Journal of International Relations, 14(3) : 489‑518.

Heeks, R et al. (2024). China’s digital expansion in the Global South: Systematic literature review and future research agenda. The Information Society, 40(2) : 69‑95.

Hemmings, J  (2020). Reconstructing Order : The Geopolitical Risks in China’s Digital Silk Road. Asia Policy, 15(1) : 5‑22.

Herscovitch, B et van der Kley, D (2022). Why Indonesia has embraced Huawei. Foreign Affairs (New York), 28 juillet.

Hong, Y et Harwit, E (2020). China’s globalizing Internet:History, power, and governance. Chinese Journal of Communication, 13(1) : 1‑7.

Huong, L. T (2019). A Collision of Cybersecurity and Geopolitics : Why Southeast Asia Is Wary of a Huawei Ban. Global Asia, 14(3) : 40-46.

IISS China Connects (2021). IISS China Connects. Londres. https://chinaconnects.iiss.org/, c. 6 mai 2025.

Ikenberry, G. J (2008). The rise of China and the future of the West : Can the liberal system survive? Foreign Affairs, 87(1) : 23‑37.

Ikenberry, G. J (2019). After Victory : Institutions, Strategic Restraint, and the Rebuilding of Order after Major Wars. Princeton, Princeton University Press.

Kuik, C.-C (2021). Getting hedging right : A small-state perspective. China International Strategy Review, 3(2) : 300‑315.

Kuik, C.-C (2024). Southeast Asian Responses to U.S.-China Tech Competition : Hedging and Economy-Security Tradeoffs. Journal of Chinese Political Science, 29(2) : 509-538.

Lee, J.-O (2024). How ASEAN is building trust in its digital economy. World Economic Forum. Jakarta. https://www.weforum.org/agenda/2024/01/asean-building-trust-digital-economy/, c. le 6 mai 2025.

Luo, Xiao (2019). Building China-Latin America Digital SilkRoad : Challenges and roadmap. China International Studies, 77(2) : 48‑63.

Mearsheimer, J. J (2001). The tragedy of great power politics. New York, WW Norton.

Ministry of Industry of Indonesia (2018). Making Indonesia 4.0. Jakarta.

Mondejar, R et al. (2021). The Effects of Covid-19 on Digitalization in Southeast Asia : A Crisis Within a Crisis. Asian Perspective, n° 4.

Paul, T. V (2018). Restraining Great Powers : Soft Balancing from Empires to the Global Era. New Haven, Yale University Press.

Priyandita, G et al. (2022). Localization and China’s Tech Success in Indonesia. Washington, https://carnegieendowment.org/research/2022/07/localization-and-chinas-tech-success-in-indonesia?lang=en, c. le 6 ma 2025.

Ruehl, M (2023). EU and US warn Malaysia of ‘national security’ risk in Huawei’s bid for 5G role. Financial Times (Londres), 2 mai.

Shen, H (2018). Building a Digital Silk Road? Situating the Internet in China’s Belt and Road Initiative. International Journal of Communication, 12(2018).

Sipalan, J (2024). Huawei and Malaysia’s 5G future : Unpacking the embrace of Chinese tech. South China Morning Post (Hong Kong), 9 octobre.

State Council of China (2015). 国务院关于推进国际产能和装备制造合作的指导意见[Guiding Opinions of the State Council on Promoting International Cooperation in Production Capacity and Equipment Manufacturing ]. Beijing.

State Council of China (2016). 中华人民共和国国民经济和社会发展第十三个五年规划  [The 13th Five-Year Plan]. Beijing.

Timmerman, A (2020, mai 13). What Do the May 1998 Riots Mean for Young Chinese Indonesians? The Diplomat.

Wang, J (2011). China’s Search for a Grand Strategy : A Rising Great Power Finds Its Way. Foreign Affairs, 90(2) : 68‑79.

Wang, Z (2024). China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia : Progress and Challenges. Singapore. https://fulcrum.sg/chinas-digital-silk-road-dsr-in-southeast-asia-progress-and-challenges/, c. le 6 mai 2025.

Yayboke, E et Brannen, S (2020). Promote and Build : A Strategic Approach to Digital Authoritarianism. CSIS Briefs.

Zeng, J (2020). Slogan Politics : Understanding Chinese Foreign Policy Concepts. New York, Palgrave Macmillan.

Zhang, Hailong (2014). 光纤产能过剩冷思考:4G丰满难改棋局  [Fiber optic overcapacity cold thinking : 4G fullness is difficult to change the chess game]. https://www.c114.com.cn/ftth/317/a815221.html, c. 6 mai 2025.

Zheng, B (2005). China’s « Peaceful Rise » to Great-Power Status. Foreign Affairs, 84(5) : 18‑24.

Zhou, Yaxin (2024). Les entreprises privées chinoises font le jeu de la politique étrangère de Pékin. The Conversation (Montréal), 4 décembre.

[1] Dans la littérature de science politique, le Nord désigne souvent les pays industrialisés et développés, situés dans l’hémisphère Nord, et le Sud, les pays en développement et moins avancés, situé dans l’hémisphère Sud. Cette classification est de plus en plus contestée tant elle masque les dynamiques entre les pays pourtant regroupés dans une même catégorie, et elle reflète de moins en moins le rapport de force actuel. Néanmoins, dans notre article, nous utilisons la notion de Nord et de Sud afin de donner une idée générale des différentes dynamiques à l’œuvre entre d’un côté le Nord (les pays occidentaux) et la Chine, et de l’autre le Sud (les pays non-occidentaux et en développement) et la Chine. 

[2] Les quatre autres indicateurs sont : commerce digital et logistiques, compétences digitales et talents, innovation et entrepreneuriat et état de préparation d’infrastructures et d’institutions.

[3]  En 2023, l’Asie du Sud-Est a reçu environ 50 % des investissements régionaux de la Chine, soit une augmentation de 27 % par rapport à l’année précédente. L’Indonésie est devenue le principal bénéficiaire de ces fonds, attirant environ 7,3 milliards de dollars américains (Falak, 2024). Les secteurs les plus ciblés sont l’exploitation minière, l’industrie manufacturière et les technologies. Bien que les multinationales chinoises ne révèlent que rarement le montant exact de leurs contrats, les données disponibles indiquent que, sur les 173 projets d’investissements numériques liés à la Digital Silk Road (DSR), 33 sont situés en Indonésie. Cela fait de Jakarta la principale destination des projets de la DSR en Asie du Sud-Est (Wang Zheng, China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia: Progress and Challenges).

La diffusion du projet chinois civilisation écologique numérique via les routes de la soie : un levier au service du soft power climatique de la Chine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Élodie René et Samuel Tronçon

Elodie René est docteure en sciences politiques (l’Université de Northampton), spécialiste de la gouvernance environnementale et des systèmes de crédit social et écologique en Chine. Elle est chercheuse au Netlab.

Samuel Tronçon est docteur en philosophie, spécialiste en informatique appliquée aux sciences sociales. Il est chercheur au Netlab, après avoir été affilié à l’Université Paris 8 et à l’Institut de Mathématiques de Marseille.

Résumé

La Chine ambitionne de devenir pionnière en matière de maîtrise des impacts écosystémiques en mettant en œuvre un vaste système de crédit social permettant d’opérer sa transition vers la « Civilisation Écologique ». Derrière l’outil de contrôle destiné à encourager les comportements responsables des acteurs, le système sert aussi des intérêts géopolitiques en promouvant un modèle alternatif d’écologie politique.

Mots clés : Civilisation écologique numérique ; Routes de la soie verte ; Autoritarisme écologique ; Système de crédit Social ; Soft Power

Abstract

China’s ambition is to become a pioneer in the control of ecosystem impacts by implementing a vast system of social credit to support its transition to « Ecological Civilisation ». Behind the control tool designed to encourage responsible behaviour on the part of stakeholders, the system also serves geopolitical interests by promoting an alternative model of political ecology.

Key words : Digital Ecological Civilization ; Green Silk Road ; Authoritarian Ecology ; Social Credit System ; Soft-Power

Introduction

Le gouvernement chinois ambitionne de restructurer l’architecture institutionnelle, normative, et financière de la coopération environnementale internationale à travers l’exportation de son modèle de Civilisation Écologique Numérique (CEN). Ce projet ambitieux, déployé notamment via l’initiative des Routes de la Soie Vertes, vise à positionner la Chine comme chef de file mondial dans la gouvernance numérique de l’environnement et du développement vert. Il repose sur un arsenal techno-politique méconnu en Occident : le Système de Crédit Écologique (SCE), qui correspond à la branche environnementale du Système de crédit social (SCS) lancé par Xi Jinping en 2014. En proposant une alternative au modèle occidental souvent critiqué pour ses contradictions (Goron, 2018), Pékin ambitionne d’incarner la transition en passant d’un rôle de suiveur à celui de leader et contributeur majeur dans le système de gouvernance environnementale mondiale (Cheng et al. 2020).

Face à l’incapacité des démocraties occidentales à produire des réponses adaptées aux multiples crises de l’Anthropocène, la question de l’efficacité et de la pertinence des modèles autoritaires s’invite dans le débat public et nourrit une littérature académique croissante (Tsang et Orsino, 2024 ; Enninga, 2023). Dans ce contexte, le SCE cristallise de nombreuses interrogations. Présenté comme un outil de gouvernance algorithmique au service de la CEN et un bien public global (Fang, 2022), le SCE est-il réellement à la hauteur des ambitions affichées en matière de transition écologique ? Ou bien s’agit-il avant tout d’un instrument de pouvoir, mobilisé par le Parti Communiste Chinois (PCC) pour renforcer son contrôle sur la société et l’économie et imposer ses standards numériques à l’international ?

Nous interrogerons les tensions entre ambitions environnementales et logiques autoritaires de puissance, au cœur du modèle chinois. Nous montrerons que, par-delà la rhétorique d’innovation écologique, l’efficacité réelle du SCE semble secondaire au regard de sa fonction transformative en interne et stratégique à l’international. Afin d’éclairer ces enjeux, l’article s’organise en trois temps. D’abord, une analyse critique des discours officiels sur la CEN qui met en lumière la manière dont le PCC mobilise la rhétorique verte au service d’ambitions à la fois domestiques et internationales. La deuxième partie s’attache à l’étude du SCE, en s’appuyant sur le cas de la province du Zhejiang, afin d’interroger sa mise en œuvre, ses logiques de fonctionnement et ses limites opérationnelles. Enfin, nous examinons la dimension internationale du projet, notamment la stratégie d’exportation du modèle chinois via les Routes de la Soie Vertes, et nous questionnons le SCE en tant qu’instrument d’influence et de redéfinition des standards de la gouvernance environnementale mondiale.

 1. La Civilisation Écologique : une rhétorique verte au service d’ambitions globales

Pierre angulaire de la rhétorique verte du Parti Communiste Chinois (PCC), la Civilisation Écologique (CE) repose sur l’idée d’une coexistence harmonieuse entre la nature et l’humanité. Ce concept, vigoureusement promu par le gouvernement chinois depuis près de deux décennies, se présente comme une alternative au développement durable tel qu’envisagé en Occident (Marinelli, 2018). Les narratifs du Parti sur la CE ravivent un héritage philosophique confucéen idéalisé pour promouvoir un modèle chinois alternatif face à un Occident dépeint comme prédateur, capitaliste et impérialiste (Hansen, 2018 ; Heurtebise, 2023). Ils se construisent autour d’une rhétorique de la modernisation écologique, associant protection de l’environnement, innovation technologique et développement économique (Goron, 2018).

En interne, ces narratifs constituent une tentative du gouvernement de répondre aux attentes croissantes des citoyens face aux scandales environnementaux et à la dégradation des écosystèmes (Li et Shapiro, 2020). En externe, la CE est mobilisée comme un outil de soft power visant à positionner la Chine comme un leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité (Geall et Ely, 2018 ; Buckley, 2021). Présenté comme une réponse aux défis environnementaux planétaires, ce concept est mobilisé par le PCC pour exporter son propre modèle d’écologie politique à l’international (Monjon et René, 2024). À travers une approche techno-solutionniste, autoritaire et centralisée, le PCC ambitionne la construction d’une civilisation écologique mondiale, façonnant une nouvelle géopolitique de la puissance verte (Haëntjens, 2024).

Les engagements climatiques récents du PCC – atteindre le pic des émissions avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060 – reflètent cette volonté de leadership. Ces annonces sont accompagnées d’investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettant à la Chine de devenir le premier investisseur mondial dans ce secteur, avec un budget de 100 milliards de dollars par an (Lagesse, 2022).

Cependant, le discours du PCC se heurte à de nombreuses contradictions. Si la Chine se présente comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique, elle reste également le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre en valeur absolue[1], avec une forte dépendance au charbon pour son mix énergétique (Monjon et Poncet, 2018). En parallèle, Pékin cherche à concilier ses objectifs écologiques avec ses priorités économiques et géopolitiques, incluant la sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures (Umbach, 2019) et une relance de la consommation intérieure. L’initiative des Routes de la Soie Vertes illustre cette dualité : présentée comme un projet transnational de développement vert, elle sert également de levier stratégique pour consolider son influence géopolitique dans les pays riches en ressources naturelles stratégiques (Nedopil, 2022 ; Demiryol, 2022).

1.1. Vers une « Civilisation Écologique Numérique »

Dans l’idée de surmonter les contradictions de la CE, le gouvernement chinois a récemment lancé le projet de Civilisation Écologique Numérique (CEN). En février 2023, le Comité central du PCC et le Conseil d’État ont publié le « Plan global pour la construction d’une Chine numérique », qui définit les orientations de la CEN pour une mise en œuvre dès 2025 et une « harmonisation accrue » d’ici 2035. L’objectif est de fusionner les avancées technologiques avec les objectifs écologiques du PCC pour répondre aux défis environnementaux tout en consolidant l’influence géopolitique de la Chine, dans un contexte d’intensification de la crise écologique mondiale.

Pour les intellectuels organiques du PCC la civilisation écologique numérique repose sur une fusion entre deux dynamiques, la « numérisation de la civilisation » et l’« écologisation de la civilisation », convergeant simultanément pour transformer les relations entre nature, société et technologie (Shi et Chi, 2024). La CEN est alors présentée comme « une nouvelle forme de civilisation après la civilisation primitive, la civilisation agricole et la civilisation industrielle » (Ibid.). Sur un plan opérationnel, elle se décline en quatre piliers principaux (Huang et Luo, 2023) : (1) Le déploiement d’un « système unifié de surveillance écologique ». (2) La gouvernance intelligente des ressources naturelles au moyen notamment de la blockchain. (3)  La numérisation des infrastructures industrielles pour contrôler leurs impacts. (4) La promotion d’un mode de vie vert en agissant notamment sur la modification des comportements des acteurs.

 1.2. Une vision de l’écologie techno-moderniste et centralisée

La CEN s’inscrit pleinement dans la continuité des narratifs portés par Xi Jinping et qui prônent un renforcement du contrôle du Parti sur la société et l’économie grâce au numérique (Wang, 2023). L’innovation technologique y est placée sous le contrôle du pouvoir central et devient un levier majeur de la modernisation industrielle, écologique et culturelle (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la politique chinoise de « développement de haute qualité » où protection de l’environnement et productivité économique sont étroitement liées (Goron, 2018). Il s’agit enfin de « donner pleinement au marché un rôle décisif dans l’orientation des industries vertes et le choix des trajectoires technologiques » (Parti Communiste Chinois, 2015).

L’idée de synergie entre numérique et écologie découle ainsi de cette combinaison inédite de mécanismes de marché et de dispositifs centralisés de gouvernance numérique (Gilley, 2012 ; Wang, 2018 ; Lo, 2020), permettant une gestion rationnelle, méthodique et scientifique des interactions entre nature, technologie et société (Westman et Huang, 2022). Les technologies numériques y ouvrent la voie à une nouvelle ère civilisationnelle étendant l’innovation aux sphères politiques et institutionnelles (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la théorie de modernisation évolutive du PCC (Goron, 2018 ; Xue et al, 2023).

1.3. Une modernisation écologique autoritaire pilotée par le numérique

La CEN repose donc sur une approche prescriptive et étatique de l’écologie, où la définition et la mise en œuvre des politiques environnementales sont pilotées par les autorités centrales et associés à des dispositifs marchands (Li et Shapiro, 2020). L’objectif est de promouvoir un modèle de société vertueux, où la protection de l’environnement est érigée en valeur morale fondamentale devant orienter les mécanismes de production et de consommation (Lo, 2020). Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la gouvernance environnementale visant à « accroître » l’État de droit et à moderniser l’économie socialiste de marché. Appuyée par le numérique, elle est censée accroître la transparence environnementale et permettre une stricte application des lois à travers une politique de tolérance zéro à l’égard des pollueurs (Ibid.). Elle encourage ainsi la participation des acteurs à la surveillance via des plateformes numériques dédiées à la divulgation d’informations environnementales (Monjon et René, 2021). Il s’agit notamment de répondre aux attentes populaires en matière de transparence environnementale et de lutte contre l’impunité des pollueurs (Wang, 2024 ; Geall, 2017). Cette vision globale est très clairement exprimée par le PCC (Parti Communiste Chinois, 2015) :

« Nous devons renforcer la supervision de l’application des lois. […] Nous appliquerons une « tolérance zéro » envers les comportements violant les lois et règlements environnementaux […]. Nous améliorerons la surveillance statistique […], accélérerons le renforcement des capacités en matière de statistiques, de surveillance et de calcul […]. Nous mettrons en œuvre le système de contrôle des émissions totales de polluants rejetés par les entreprises et les institutions. […] Nous améliorerons le système de participation du public […] et garantirons le droit du public à l’information. »

La CEN prône ainsi l’intégration des technologies numériques dans tous les aspects de la société, de la gouvernance environnementale au contrôle des modes de vie en passant par la gestion optimisée des entreprises et la maîtrise des risques environnementaux (Huang et Lo, 2024). Reposant sur une hybridation inédite de mécanismes généralement identifiés comme néolibéraux et d’outils hérités de la période soviétique, la CEN convoque aussi une dialectique entre modernité technologique et valeurs traditionnelles de la culture politique et morale chinoise (Heinzekehr, 2020).

2. Le système de crédit écologique (SCE) : pièce maîtresse de la gouvernance environnementale

 Cette double hybridation trouve son expression la plus aboutie dans le système de crédit écologique (SCE). Ce dispositif incarne parfaitement l’articulation entre modernité technologique et contrôle centralisé, en mobilisant les technologies numériques les plus avancées pour surveiller, évaluer et orienter les comportements des acteurs. En cela, le SCE illustre bien cette volonté du Parti de redéfinir les rapports entre économie, société et écologie dans une perspective civilisationnelle (Monjon et René, 2021).

Le SCE vise à renforcer la « fiabilité écologique » de la société chinoise dans son ensemble, à intégrer les externalités socio-environnementales des entreprises dans leurs coûts de production et à rationaliser l’usage des ressources stratégiques sous contrainte des chocs écologiques (Fang, 2022).

Encore peu connu en occident, le SCE correspond à la branche environnementale du Système de Crédit Social (SCS) chinois. Lancé en 2014 par Xi Jinping, le SCS s’inscrit dans une démarche de modernisation de la gouvernance et de moralisation sociale à travers le déploiement de nouveaux outils de surveillance et de notation des agents. Il comprend deux facettes : un appareil normatif récompensant les « bons » agents pour leur moralité sociale et économique ; et un appareil disciplinaire punissant les comportements « déviants » et « indignes de confiance » (Zhang, 2020). Le SCE élargit la portée du SCS pour l’adapter aux enjeux de la civilisation écologique. Alors que le crédit social se concentre sur la quantification et l’évaluation des interactions dans la sphère sociale et économique, le crédit écologique cherche à intégrer les interactions avec l’environnement naturel. Cette évolution implique le développement de méthodes permettant de représenter ces écosystèmes, leurs composants et les relations qui les caractérisent, afin de rendre possible leur traitement algorithmique.

Le SCE a ainsi été conçu pour mesurer et noter le niveau « d’intégrité écologique » des entreprises, des citoyens et des agents publics, en s’appuyant sur des mécanismes de quantification de leurs performances sociales et environnementales. Ces évaluations permettent de leur attribuer un score visant à encourager l’adoption de pratiques plus écologiques. Les individus obtenant de scores élevés bénéficient d’incitations telles qu’un accès facilité au crédit bancaire ou une réduction des contrôles administratifs. À l’inverse, ceux dont les performances sont jugées nuisibles à l’environnement se voient imposer des sanctions financières ou administratives, voire une restriction d’accès à certains marchés ou subventions publiques (Monjon et René, 2021).

L’objectif est de réorienter les structures de production et les flux de capitaux vers une économie bas-carbone, tout en favorisant l’émergence d’une culture écologique nationale (Fang, 2022). Côté entreprises, ce dispositif est censé permettre une tolérance zéro envers les pollueurs et les fraudeurs, notamment ceux falsifiant les données environnementales. Il renforce ainsi la surface de contrôle des autorités centrales, en cohérence avec la réforme de la gestion verticale de l’environnement (Zhou, 2020). Pour Pékin, il s’agit de garantir l’application uniforme des lois environnementales en faisant évaluer la conformité des acteurs par les autorités locales. Le SCE offre également un moyen de légitimer le démantèlement des industries les plus polluantes sans intervenir directement dans leur fermeture. Au-delà des dimensions strictement légales et économiques, le SCE vise également à moraliser les comportements des acteurs en guidant la transition de la société vers une nouvelle ère civilisationnelle écologique. Les citoyens sont encouragés à participer activement à ces systèmes en signalant les entreprises polluantes via des plateformes gouvernementales dédiées et en renseignant l’empreinte écologique de leurs pratiques de consommation et leurs modes de vie.

2.1. Le SCE comme outil pragmatique de gouvernance territoriale

Techniquement, le SCE prend la forme d’un système national hiérarchisé. Une dynamique ascendante, du niveau communal aux districts puis aux régions, permet la captation des données en combinant auto-déclaration et évaluation externe. Une dynamique descendante, assure le pilotage du système, tant dans la définition des objectifs et des critères que dans leur contrôle opérationnel à chaque niveau. À cette hiérarchisation territoriale, est associée une multiplicité de systèmes territoriaux, respectant des lignes directrices nationales, déclinées régionalement ou à l’échelle d’une agglomération.

Cette multiplicité n’est pas contradictoire avec l’ambition de centralisation et semble au contraire jouer un rôle dans le dessein global. En effet, la littérature technique sur l’application du SCE aux entreprises (ibid.) témoigne d’une volonté d’innover (Chinese Business Network, 2024) par l’expérimentation afin de favoriser l’évolution rapide des systèmes de notation vers des formes stables et ayant fait leurs preuves sur le terrain (Fang, 2022). L’objectif étant de sélectionner les critères et modalités d’évaluation les plus efficaces et les plus robustes à la numérisation et l’agrégation. D’ailleurs, la méthodologie même des systèmes de notation semble faite pour assurer la compatibilité d’indicateurs composés de proxys et de mesures hétérogènes.

Ce caractère multiforme et multi-échelle du système est la marque d’un pragmatisme politique assumé. D’abord, la hiérarchisation répond clairement aux objectifs d’une puissance verticale devant administrer un territoire et une démographie dont l’échelle est le frein principal.  Ensuite, le double mouvement ascendant-descendant assure une adaptation aux spécificités régionales tout en simplifiant les modalités de contrôle d’une structure socio-économique dont la complexité est difficile à maîtriser. Personne n’ignore que ces enjeux ont toujours été au cœur de l’histoire politique de la Chine (Liberthal, 1984), et le SCE semble être un outil idéal pour assurer un contrôle opérationnel des territoires et des acteurs économiques, en résolvant notamment le problème des « lacunes d’application » (Liu, 2024).

2.2. Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE)

 Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE) constitue un sous-système clé du SCE spécifique à l’industrie. La province du Zhejiang est souvent citée comme un modèle de mise en œuvre du SCEE. Son système est le plus ancien et le plus développé, sur un territoire connu pour être la vitrine numérique et écologique du pays (Wang, 2019). La structure du SCEE dans le Zhejiang regroupe trois types de critères. D’un côté, des critères permettant de mesurer le niveau d’engagement des entreprises dans la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution (49%). De l’autre, des critères relevant plutôt de la réputation écologique, de la fiabilité des informations, ainsi que de la conformité du point de vue de la fiscalité verte (41%). Un troisième type est formé d’un seul critère, dont le poids est relativement important (14%) dans la note finale, et qui concerne le système de gestion des risques mis en place par l’entreprise (Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang, 2020).  Les critères environnementaux portent sur les externalités des activités économiques. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les différentes dimensions ne sont pas quantifiées en tant que variables d’un modèle écosystémique mais sous l’angle du respect ou non des objectifs réglementaires. En somme, ce qui est mesuré c’est la conformité administrative et/ou politique de l’entreprise plutôt que son impact (ibid). Il apparaît donc assez clairement que l’objet du SCEE est de développer une culture du respect des orientations gouvernementales et de la fiabilité des données remontantes, avant toute autre considération.

Pour implémenter le SCEE, le Zhejiang a mis en place un système combinant auto-déclaration et inspection humaine (ibid.) Ce système comprend principalement un extranet permettant la collecte des données auprès des entreprises, ainsi qu’un site web publiant les notes attribuées à chaque entreprise[2].  Dans la plupart des autres territoires, l’outillage permettant de collecter, analyser et restituer ces données est beaucoup moins sophistiqué et semble plus relever de l’artisanat administratif que de l’idéal de numérisation du pouvoir central. On peut donc se questionner sur l’état d’avancement réel et la fiabilité d’un système dont la généralisation paraît prématurée au vu des objectifs initiaux.

Toujours dans le Zhejiang, on constate des taux élevés de conformité environnementale parmi les entreprises auditées, y compris en comparant les classements sur plusieurs années (plus de 90 % dans les deux classements les plus élevés sur cinq au total). Le nombre apparemment faible d’entreprises relevant des trois plus bas niveaux, et sa stabilité dans le temps, questionnent là encore, d’autant plus s’il s’agit du plus élaboré des systèmes actuels. En première approche, il apparaît évident que le fonctionnement même du système fait qu’une entreprise ne peut pas rester longtemps dans les niveaux inférieurs, puisqu’elle sera soumise à des contraintes importantes pouvant la conduire au dépôt de bilan, à moins de corriger rapidement ses pratiques pour normaliser son classement. Mais la faiblesse de la population présente dans le niveau médian, voire immédiatement supérieur, semble indiquer que le système ne permet pas de classer les différents niveaux d’impact ou de comportement réels.

Ces remarques accréditent l’idée que le SCEE a été déployé avant d’avoir atteint un niveau de maturité suffisant et n’a pour l’instant d’autre objectif que d’ancrer le SCE dans les pratiques des entreprises en développant une culture de la donnée et l’acceptation des mécanismes coercitifs associés. L’accent important mis sur la transparence et la conformité déclarative et fiscale, ainsi que la présence des indicateurs de réputation montrent bien que sont récompensées les attitudes de transparence à l’égard de l’autorité centrale, et de non-perturbation de l’ordre public. En d’autres termes, le SCEE actuel n’aurait pour objectif que de créer la confiance des parties prenantes dans le SCEE.

2.3. Derrière les limites techniques du SCEE, une vision à long terme

Le crédit écologique est désormais intégré dans la boîte à outils des politiques publiques en Chine, devenant un mécanisme central pour promouvoir une gouvernance environnementale durable (Chinese Business Network, 2024). Des institutions telles que la Banque populaire de Chine et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement tentent de définir des standards pour évaluer les performances environnementales des entreprises et aligner les incitations financières avec les objectifs écologiques. Néanmoins, l’état actuel du système ne permet pas d’envisager une intégration dans les systèmes d’évaluation financière. Les institutions identifient un certain nombre de défis à relever pour passer à l’étape suivante (Liu, 2024). C’est d’abord le manque de normes unifiées pour évaluer les comportements écologiques qui en rend difficile la quantification. Mais aussi, la complexité de la collecte de données qualifiées en raison de la variété des impacts environnementaux (Chinese Business Network, 2024). Enfin, la pénurie de compétences spécialisées permettant de gérer ces nouveaux défis techniques, notamment dans la financiarisation des variables écologiques et l’ingénierie des mesures d’impact.

Pour surmonter ces obstacles, les responsables parient évidemment sur le numérique pour créer rendre opérationnel cet immense système de « datafication » des comportements (Gao 2014) dans un format interopérable et partageable. Néanmoins, les principaux enjeux ne sont pas juste technologiques mais aussi empiriques et cognitifs. Il y a d’abord l’adaptabilité des systèmes de mesure aux conditions environnementales et entrepreneuriales. Il faut aussi déployer les compétences sur tous les points de collecte et d’analyse des données.  Enfin, il est nécessaire de coordonner les administrations concernées, les institutions financières et les laboratoires de recherche pour créer les indicateurs pertinents et les instruments adaptés aux objectifs des politiques publiques environnementales.

 3. L’exportation de la civilisation écologique numérique via les Routes de la Soie Vertes

 Le Système de Crédit Écologique incarne la vision technocratique et autoritaire du PCC en matière de gouvernance environnementale. S’il s’avère efficace, ce modèle pourrait servir d’exemple pour un déploiement plus large à l’international (Fang, 2022 ; Gao, 2014). Le PCC intensifie ses efforts pour promouvoir son modèle d’écologie politique en tant qu’alternative chinoise au modèle occidental de développement durable (Kalantzakos, 2022). À travers ce projet, la Chine cherche à consolider son image d’acteur responsable et innovant sur la scène internationale. La CEN permet également à Pékin de s’émanciper des cadres sémantiques occidentaux (Hanson, 2019), en proposant un modèle vert aux « caractéristiques chinoises » dont l’ambition est de redéfinir les standards internationaux en matière d’écologie (Clément, 2021).

L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), lancée en 2013 par Xi Jinping, constitue ainsi un levier stratégique central pour diffuser ce modèle. Présentée comme un projet intrinsèquement vert et bénéfique aux pays partenaires, la BRI a donné naissance aux « Routes de la Soie Vertes » (Green Belt and Road Initiative), qui visent à intégrer des objectifs écologiques dans le cadre d’un développement transnational d’infrastructures de transport, d’énergie et de communication (Cabestan, 2019 ; Sun et Yu, 2023). Ces routes vertes s’inscrivent dans une dynamique plus large d’alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et les engagements climatiques chinois à l’international (Codevilla, 2024). Ces dernières années, elles ont été mises en avant comme un projet de coopération internationale visant à décarboner les économies des pays partenaires tout en modernisant leurs industries grâce à des partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine (Coenen et al., 2021). Par ailleurs, le gouvernement chinois a lancé des programmes tels que les « envoyés verts des Routes de la Soie », destinés à former les élites des pays membres aux techniques chinoises de gouvernance environnementale (Li et Shapiro, 2020).

Le développement d’une coalition internationale pour le développement vert des Routes de la Soie a pour fonction non seulement d’améliorer la connectivité entre les nations, mais aussi de promouvoir un cadre commun pour évaluer et certifier la fiabilité écologique des projets (Fang, 2022). Ainsi, la CEN est présentée comme un bien public international contribuant à une gouvernance environnementale mondiale plus équitable, dont le crédit social et écologique est une des dimensions opérationnelles, vecteur de confiance et de transparence entre les parties prenantes (Zhang 2017).

Derrière cette rhétorique pacifiste au service de la justice environnementale mondiale, les routes de la soie verte représentent aussi la réponse stratégique de Pékin face aux critiques sur l’impact environnemental négatif des projets initiaux de la BRI. Le gouvernement chinois a dû intégrer des normes écologiques dans ses accords de coopération pour améliorer son image internationale, ternie par de nombreux scandales environnementaux impliquant ses entreprises à l’international, une façon habile de consolider son influence géopolitique dans les pays vulnérables au changement climatique (Nedopil, 2022). La Chine renforce par ce biais son rôle dans les institutions internationales liées au climat, telles que le GIEC ou les COP. Cela lui donne l’opportunité de promouvoir un modèle alternatif au paradigme occidental du développement durable et de tisser des partenariats stratégiques avec les pays du Sud global via une diplomatie verte. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large d’affirmer un soft power climatique en partageant ses technologies propres et ses normes de gouvernance environnementale, Pékin cherche à redéfinir les standards internationaux tout en consolidant sa position sur l’échiquier mondial (Sun et Yu, 2023).

L’intégration du numérique dans cette stratégie d’internationalisation de son modèle de développement vert est particulièrement significative. Comme l’indiquent les textes officiels, la Chine propose aux États partenaires de la BRI des technologies innovantes basées sur le contrôle numérique et la surveillance, permettant de gérer les défis environnementaux locaux tout en réduisant les asymétries numériques globales grâce à des projets qui se veulent inclusifs comme le « China-Africa Digital Innovation Partnership Program » (Wang et Chen, 2024). Ces outils visent officiellement à renforcer les dispositifs locaux de gouvernance écologique mais peuvent aussi servir à consolider les systèmes étatiques de coercition et de contrôle. Ils sont exportés par la Chine avec une volonté de promouvoir la souveraineté numérique des États, en cohérence avec sa vision du cyberespace (Hicks, 2022). En outre, ces technologies sont souvent accompagnées d’un financement attractif qui facilite leur adoption par des pays en développement, même ceux avec une gouvernance autoritaire. Cependant, leur efficacité réelle reste parfois limitée, contribuant davantage à une « esthétique sécuritaire » qu’à un contrôle effectif (Ibid.).

Cette stratégie d’exportation s’accompagne d’importantes contradictions. Bien que les discours officiels mettent en avant une coopération verte et durable, de nombreux projets financés par la Chine dans le cadre de la BRI incluent des infrastructures particulièrement nuisibles à l’environnement, notamment les centrales à charbon, les autoroutes ou les méga-centrales hydroélectriques. Ces projets engendrent souvent des émissions massives de gaz à effet de serre ou des atteintes à la biodiversité dans les pays partenaires (Chen et Springer, 2021). En outre, sur le plan interne, malgré une rhétorique axée sur la transition écologique, Pékin continue d’accroître sa dépendance au charbon pour répondre à ses besoins énergétiques croissants. En 2022, face à une sécheresse historique ayant affecté sa production hydroélectrique, le gouvernement a autorisé une augmentation de 300 millions de tonnes supplémentaires des capacités minières (Aglietta et Macaire, 2023 ; Collins et Erickson, 2022).

Conclusion : Entre ambitions écologiques et renforcement autoritaire

Comme nous l’avons montré, le SCE dépasse de loin sa fonction primaire d’outil de contrôle social. D’abord parce qu’il s’intègre dans un projet global, la Civilisation Écologique et Numérique, dont il est une des dimensions applicatives et le principal levier pour engager une transformation des comportements des acteurs. Il joue aussi un rôle fondamental de support sociotechnique pour piloter et atteindre les objectifs environnementaux, tout en fondant la confiance des parties prenantes dans l’objectivité et la fiabilité du modèle.  Évidemment, la dimension du contrôle social est bien présente et constitue un élément non négligeable du point de vue des systèmes démocratiques. Mais dans un contexte où la confiance dans la capacité des systèmes politiques à résoudre les problèmes environnementaux est érodée, on conçoit aisément que la promesse d’un outil numérique impartial, basé sur des métriques et des processus réputés transparents, puisse attirer la confiance des citoyens et l’intérêt des dirigeants. Là où le projet civilisationnel pourrait échouer à convaincre, la réalisation technologique peut fournir un argument de poids, particulièrement dans un moment où le numérique a tendance à être surévalué en tant que vecteur de progrès et de justice dans le monde entier.

L’enjeu est d’autant plus important que le SCE est conçu pour s’appliquer indépendamment du système économique et politique dans lequel il est utilisé. La propagande du SCE insiste d’ailleurs largement sur le fait qu’une grande part du système est directement inspirée de modèles en usage actuellement en occident. Ce verni d’objectivité est probablement un facteur capital dans la promotion du système en termes d’acceptabilité sociale. Il va de soi que c’est uniquement en replongeant dans les méthodes et les concepts de l’évaluation en contexte réel, et en prenant en compte toutes les possibilités de dérive et de manipulation, que l’on peut vraiment comprendre la nature de ces instruments. D’ailleurs, ce type de solution numérique aurait pu être proposé par n’importe quel géant du numérique[3] sans éveiller les mêmes réticences, d’autant plus qu’elle active le fantasme d’un contrôle opérationnel total dont l’urgence climatique semble nous inviter à accepter l’idée.

Du point de vue opérationnel cependant, il est impossible pour l’instant de faire un bilan de l’efficacité du SCE en termes de protection de l’environnement, ou d’atteinte des objectifs fixés par Pékin dans le cadre des négociations internationales. Mais tout semble indiquer que le projet s’inscrit dans le temps long, et que Pékin ne table pas sur une efficacité environnementale immédiate du SCE, mais sur son efficience en tant que mode de gouvernance, autoritaire et intrusif certes, mais virtualisé et invisibilisé. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est qu’un facteur supplémentaire d’acceptabilité, les humains ayant une fâcheuse tendance à attribuer aux outils numériques une confiance inversement proportionnellement à la compréhension qu’ils en ont.

Références

Aglietta, M., & Macaire, C. (2023). Quelle nouvelle ère pour la Chine? Les défis de la prospérité intérieure et de l’affirmation internationale. What New Era for China. Policy Brief 43, CEPII, https://www.cepii.fr/PDF_PUB/pb/2023/pb2023-43_FR.pdf

Buckley, L. (2021). Engaging with China’s ecological civilization. Rapport de la Green Economy Coalition, https://www.greeneconomycoalition.org/assets/reports/GEC-Reports/GEC-IIED-China-EcoCivilisationPaper-A4-Feb21-V4b.pdf

Cabestan, J. P. (2019). Les nouvelles routes de la soie. Études, (12), 19-30.

Caudevilla Oriol (2022).“Green Silk Road: Belt and Road Initiative projects become greener” in China Daily. [En ligne] https://www.chinadailyhk.com/hk/article/581455

Cheng B., Li F., Xie X. (2020). « Expertise : Les routes de la soie verte incarne une nouvelle pratique de gouvernance globale de l’environnement ». Le Quotidien du Peuple en ligne. 10 avril, [en ligne] https://www.yidaiyilu.gov.cn/p/122437.html  (consulté le 16 11 2024)

Chinese Business Network (2024). “Ecological credit enters the policy toolbox to determine the « gold content » with ‘green content’”. 19 oct., China Business Network, Sina Finance. [En ligne] (consulté le 20 10 2024) https://finance.sina.com.cn/money/smjj/2024-10-19/doc-inctpeuc7629712.shtml

Clément, A. (2021). L’écologie politique aux caractéristiques chinoises. Green1(1), 121-127.

Coenen, J., Bager, S., Meyfroidt, P., Newig, J., & Challies, E. (2021). Environmental governance of China’s belt and road initiative. Environmental Policy and Governance, 31(1), 3-17.

Demiryol, T. (2022). Between Geopolitics and Development: The Belt and Road Initiative and the Limits of Capital Accumulation in China. China Report58(4), 410-430.

Enninga, J. (2023). Environmentalism, a flirt with eco-authoritarianism and the robustness of ordoliberalism. Constitutional Political Economy, https://link.springer.com/article/10.1007/s10602-023-09406-z

Fang, X. (2022). What contribution can the construction of the social credit system make to the dual carbon goal. Xinhua Credit. 2023/08 [En ligne] http://credit.sc.gov.cn/xysc/c100313/202208/67a19f94f6e3430393fbae8998d5cb01.shtml   , (C. le 18/10/24).

Collins, G. ; Erickson, A. (2022). « China’s Energy Nationalism Means More Coal », Foreign Policy, 6 juin.

Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang (2020). « Méthodes provisoires de gestion de l’évaluation de la crédibilité environnementale des entreprises du Zhejiang ». Document officiel n°16, Hangzhou, 20 janvier, http://credit.hangzhou.gov.cn/ck/secondDetail.html?parent=11&menu=43&data=35753d3ecf494a349492bb925a171584

Gaffric, G., Heurtebise, J. Y. (2013). L’écologie, Confucius et la démocratie. Écologie & politique47(2), 51-61.

Gao, G. (2024) 生态信用体系建设,多位专家解读 [Research on the credit supervision system of the whole chain and the whole life cycle, in “The construction of the ecological credit system, interpreted by many experts”], 9 déc., 163.com, https://www.163.com/dy/article/JJ0CKGD5053257CG.html.

Geall, S. (2017). Access to Environmental Information in China: Transparency, participation and the role of media. Dams Sternfeld, E. (dir.), Routledge Handbook of Environmental Policy in China (pp. 248-262), Londres: Routledge.

Geall, S., Ely, A. (2018). « Narratives and Pathways towards an Ecological Civilization in Contemporary China », The China Quarterly 236, 1175-1196.

Gilley, B. (2012). Authoritarian environmentalism and China’s response to climate change. Environmental politics21(2), 287-307.

Goron, C. (2018). « Civilisation écologique et limites politiques du concept chinois de développement durable », Perspectives chinoises, n° 2018/4: 41-55.

Gourdon, J., Monjon, S., Poncet, S. (2016). « Trade policy and industrial policy in China: What motivates public authorities to apply restrictions on exports? », China Economic Review 40, 10520.

Haëntjens, J. (2024). « Chine : civilisation écologique et géopolitique du ‘green power’ ». Futuribles. 9 septembre, [en ligne] https://www.futuribles.com/chine-civilisation-ecologique-et-geopolitique-du-green-power/  (C. le 8 nov. 2024).

Hansen, M. H., Li, H., Svarverud, R. (2018). Ecological civilization: Interpreting the Chinese past, projecting the global future. Global environmental change, 53, 195-203.

Heinzekehr, J. (2020). Ecological Civilization: The Political Rhetoric of “Marxism with Chinese Characteristics. Non-Human Nature in World Politics: Theory and Practice, 163-177.

Heurtebise, J. Y. (2023). Green Orientalism, Brown Occidentalism and Chinese Ecological Civilization: Deconstructing the Culturalization of the Anthropocene to Nurture Transcultural Environmentalism. Asian Studies11(2), 119-148.

Huang, D., Luo, X. (2023). 加快建设绿色智慧的数字生态文明 [Accélérer la construction d’une civilisation écologique numérique verte et intelligente]. Résultat intermédiaire du projet Jeunes Chercheurs de la Fondation Nationale des Sciences Sociales de Chine : « Recherche sur les caractéristiques de la « nature populaire » de la pensée de Xi Jinping sur la civilisation écologique et son mécanisme de mise en œuvre » (n° 21CKS034), http://www.xinhuanet.com/politics/20230703/812f33fcded5485a83d471e3b1d741da/c.html

Hicks, J. (2022). « Export of Digital Surveillance Technologies from China to Developing Countries », K4D Helpdesk Report, n° 1190, Institute of Development Studies, https://opendocs.ids.ac.uk/articles/report/Export_of_Digital_Surveillance_Technologies_From_China_to_Developing_Countries/26432941

Kalantzakos, S. (2022). China’s Ecological Civilization: A National Narrative with Global Ambitions. Dans D. Biswas, P. Eliopoulos, J. C. Ryan (dir.), Global Perspectives on Nationalism (p. 278-294). Routledge.

Lagesse, L. (2022). « La stratégie de la Chine face au changement climatique » Fondation Jean-Jaurès, https://www.jean-jaures.org/publication/la-strategie-de-la-chine-face-au-changement-climatique/

Li, Y., Shapiro, J., (2020) China Goes Green: Coercive Environmentalism for a Troubled Planet, Cambridge : Polity Press.

Lieberthal, K. (1984). China’s political reforms: A net assessment. The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 476(1), 19-34.

Liu, M. (2024). “Establish and improve the ecological credit system to improve the overall ESG performance of enterprises” dans 生态信用体系建设,多位专家解读 [The construction of the ecological credit system, interpreted by many experts], 9 déc., 163.com, https://www.163.com/dy/article/JJ0CKGD5053257CG.html

Lo, K. (2020). Ecological civilization, authoritarian environmentalism, and the eco-politics of extractive governance in China. The Extractive Industries and Society7(3), 1029-1035.

Marquis, C., Bird, Y. (2018). The paradox of responsive authoritarianism: How civic activism spurs environmental penalties in China. Organization Science, 29(5), 948-968.

Marinelli M. (2018). « How to Build a “Beautiful China” in the Anthropocene. The Political Discourse and the Intellectual Debate on Ecological Civilization », Journal of Chinese Political Science 23, n°3: 365-86.

Min. de l’Ecologie et de l’Environnement (2013). Cadre national sur le crédit environnemental des entreprises (企业环境信用评价办法). Ministère de l’Ecologie et de l’Environnement. Beijing. 2013. [En ligne] https://www.mee.gov.cn/gkml/hbb/bwj/201401/W020140102498719710099.pdf (C. le 14/10/24).

Monjon, S., Poncet, S. (2018). La transition écologique en Chine. Mirage ou “virage vert” ? CEPREMAP Opuscule n°47. Éditions d’Ulm. Paris.

Monjon, S., René, E. (2024). La civilisation écologique en Chine, entre outil de contrôle domestique et projet de rayonnement mondial, Revue Internationale et Stratégique, 135, 203-215.

Nedopil, C. (2022). Green finance for soft power: An analysis of China’s green policy signals and investments in the Belt and Road Initiative. Environmental Policy and Governance, 32(2), 85-97.

Parti Communiste Chinois (2015). Opinions of the CPC Central Committee and the State Council on Further Promoting the Development of Ecological Civilization. 25 avril, https://environmental-partnership.org/wp-content/uploads/download-folder/Eco-Guidelines_rev_Eng.pdf

René, E. (2019). La civilisation écologique contrôlée par le numérique en Chine, Multitudes, n°76, 86-93.

Shi H., Chi J. (2024). Promouvoir la modernisation chinoise par une civilisation écologique numérique, [En ligne] https://baijiahao.baidu.com/s?id=1788838250498613476&wfr=spider&for=pc (C. le 2 sept. 2024)

Sun, Y., Yu, B. (2023). Greening China’s Belt and Road Initiative: from norm localization to norm subsidiarity?. Global Environmental Politics23(1), 91-116.

Umbach, F. (2019). China’s belt and road initiative and its energy-security dimensions. RSIS Working Paper Series 320, S. Rajaratnam School of International Studies, https://rsis.edu.sg/rsis-publication/rsis/chinas-belt-and-road-initiative-and-its-energy-security-dimensions/

Tsang, B., Osornio, J. P. (2024). Autocracy vs. democracy: Climate edition. Carnegie Endowment for International Peace, https://carnegieendowment.org/research/2024/03/autocracy-vs-democracy-climate-edition?lang=en

Wang, A. L. (2018). Symbolic legitimacy and Chinese environmental reform. Environmental Law48(4), 699-760.

Wang, E. L. (2023). A beacon of hope for a troubled Earth? A critical analysis of China’s authoritarian approach to constructing ‘ecological civilization’. Asia Pacific Journal of Environmental Law26(1), 108-131.

Wang, R. (2019). Experience and Inspirations from the Building of a Beautiful Zhejiang. Chinese Dream and Practice in Zhejiang–Ecology, 265-289.

Wang, R. (2024). Race to the top: Public oversight and local environmental information transparency in China. Cities148, 104895.

Wang, Z., Chen, Z. (2024). “Promoting the Digital Governance of the Belt and Road Initiative: Taking the Digital Silk Road as an Example”. China Social Science Net [En ligne] https://www.cssn.cn/gjgc/202406/t20240626_5761347.shtml (Consulté le 16/12/2024)

Westman, L., Huang, P. (2022). Ecological civilisation: A historical perspective on environmental policy narratives in China. International Quarterly for Asian Studies (IQAS), 53(2), 181-206.

Xue, B., Han, B., Li, H., Gou, X., Yang, H., Thomas, H., Stückrad, S. (2023). Understanding ecological civilization in China: From political context to science. Ambio52(12), 1895-1909.

Zhang, C. (2020). Governing (through) trustworthiness: technologies of power and subjectification in China’s social credit system. Critical Asian Studies52(4), 565-588.

Zhang, Q. (2017). « Le crédit est le meilleur passeport pour la construction des nouvelles routes de la soie », 23 sept., China Economic Herald. [En ligne] http://credit.zaozhuang.gov.cn/133/8031.html (c. le 24/10/2024)

Zhou, D. (2020). China’s environmental vertical management reform: An effective and sustainable way forward or trouble in itself?. Laws9(4), 25.

[1] La Chine représente, à elle seule, plus de 30% des GES mondiaux. En revanche, concernant ses émissions par habitants elle se classe – avec 11,11 tonnes de CO2 – au 34e  rang mondial, devant l’UE (59e  rang) et derrière les États-Unis (7e  rang). Ces chiffres par habitant ne tiennent pas compte du CO2 importé. Source : touteleurope.eu

[2] Données extraites en ligne depuis le « Système de gestion et d’évaluation du crédit environnemental des entreprises de la province du Zhejiang » (浙江省企业环境信用评价管理系统).

[3] Un des systèmes les plus aboutis de Crédit Social a été développé et expérimenté par Alibaba sous le nom de « Sésame Credit », et a rencontré un succès important dans la population alors même qu’il n’était pas obligatoire.

Recension. Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Cet ouvrage analyse à travers une perspective historique, les relations sino-africaines afin d’illustrer la manière dont la Chine est progressivement devenue une puissance sur le continent africain ou une puissance africaine pour reprendre les termes marquants de l’auteur. Pour bien appréhender les réalités géopolitiques de la Chine en Afrique, l’ouvrage est divisé en trois parties et neuf chapitres qui couvrent de différentes facettes des relations sino-africaines à partir de l’idéologie de Mao Zedong à nos jours. Afin de produire une critique de l’ouvrage, une courte biographie de l’auteur sera présentée avant de détailler chapitre par chapitre les forces et faiblesses du manuel et finir avec une critique générale de l’œuvre.

L’auteur de ce livre, Xavier Aurégan est maitre de conférences à l’Université catholique de Lille, géographe et docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique. Il est chercheur associé à l’IFG-Lab, à l’IFRAE et au CQEG, et membre du secrétariat de la Commission de géopolitique du Comité national français de Géographie (CNFG). Il contribue également au comité éditorial de la revue Monde chinois et co-organise le séminaire de l’EHESS intitulé « Présences chinoises en Afrique et en Amérique latine ». Ses champs de spécialisation incluent la géopolitique de l’Afrique subsaharienne, les relations entre la Chine, l’Inde, l’Asie et l’Afrique, ainsi que les nouvelles routes de la soie. Ses travaux portent également sur le développement économique et l’épistémologie de la géopolitique. Il est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages sur les relations sino-africaines et est considéré comme un expert sur le sujet. À plusieurs reprises lors de la dernière décennie, il a été invité comme expert à la radio et à la télévision afin de présenter l’impact de la Chine sur le territoire africain. L’ouvrage synthétisé par ce travail a donc été produit par un expert dans domaine et constitue une source fiable dans le milieu académique.[1]

Partie 1 : Entre Chine et Afrique, une longue histoire… d’aujourd’hui

Chapitre 1 : Le temps de l’idéologie

Le chapitre 1 de l’ouvrage rappelle l’évolution historique de l’idéologie chinoise et la manière dont celle-ci a changé dans le contexte de la Guerre Froide, mais également avec les changements socioéconomiques internes du pays. En démontrant l’évolution de l’idéologie chinoise, l’auteur explique à l’aide d’exemples concrets les différentes approches du gouvernement chinois avec une courte explication des motivations qui les sous-tendent. En réalité, ce chapitre permet de contextualiser globalement les raisons explicatives du début des investissements chinois en Afrique, tout en offrant un survol des domaines dans lesquels le pays va s’impliquer au départ. Le chapitre estime et assume toutes fois que le lecteur dispose d’une connaissance relativement approfondie sur la révolution de Mao Zedong et des acteurs importants comme Zhou Enlai afin de bien saisir l’entièreté de l’information présenté par l’auteur. Également, le chapitre assume que le lecteur est déjà informé sur la situation de la Chine maoïste et sur celle de Taïwan sans vraiment offrir un court historique pour contextualiser le lecteur sur cette période précise. Enfin, il en est de même pour les tensions entre la Russie et la Chine lors de cette période, une situation que l’auteur assume que le lecteur connait très bien déjà sans offrir de l’information contextuelle.

Chapitre 2 : Le temps des « deux Chine » en Afrique

Le deuxième chapitre analyse l’importance de l’Afrique pour la Chine et Taïwan dans leur course vers la reconnaissance sur la scène internationale. L’auteur explique comment les deux Chine utilisent les moyens financiers et le pouvoir de l’argent afin d’influencer le vote des pays africains nouvellement indépendants.

On appelle cette période le temps des deux Chine, car en réalité, il y a deux gouvernements qui se proclament chinois. En effet, il y a la Chine populaire qui a été fondée par Mao Zedong et dont la capitale est Pékin et ensuite le gouvernement de Taiwan à Taipei. Les deux gouvernements s’opposent alors sur la scène internationale afin de déterminer lequel des deux représente la « véritable » Chine « officielle » à travers leurs approches de relations étrangères. Le vote des pays africains nouvellement indépendant à l’ONU est alors capital. La parenthèse taïwanaise en Afrique est très importante à comprendre afin d’avoir une image complète de l’historique de la présence de la Chine en Afrique. En effet, à l’ONU, Taïwan a réussi à deux occasions à gagner le vote du continent africain contre la Chine. Certains pays vont même changer leurs allégeances à multiples reprises sur de courtes périodes à cause de changements rapides de dirigeants, mais également à cause des problèmes politiques internes dans les deux Chine. Dans ce chapitre Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont les 2 cas présentés de deux pays africains qui ont changé leurs positionnements au sujet du vote pour la Chine continentale au détriment de Taïwan et vis-versa.

Ce chapitre est particulièrement important afin de comprendre comment la Chine communiste réussit à devenir un acteur majeur à l’ONU. Le résumé des différentes phases de ce processus est pertinent et illustré à l’aide d’exemples concrets de vote et les différentes mesures qui ont été prises par les deux entités politiques. Cependant, les différents termes utilisés pour parler des deux Chines deviennent particulièrement difficiles à suivre et demandaient une certaine relecture du chapitre afin de bien comprendre de quelle Chine l’auteur parle spécifiquement à différents moments.

Chapitre 3 : Le temps des réformes chinoises en Afrique

Le chapitre 3 étude la manière dont les différentes phases de réformes des politique étrangères chinoises sont mises en œuvre et la manière dont elles se traduisent sur le territoire africain.

La libéralisation des entreprises chinoises va permettre le développement du secteur financier avec la création d’instruments permettant d’accroitre considérablement l’aide et l’investissement dirigé vers l’étranger, ce qui va sensiblement impacter l’Afrique.

Les réformes visant les entreprises chinoises leurs ouvrent toutes les possibilités d’investir en Afrique. En effet, cinq catégories de compagnies ont maintenant la possibilité d’investir : (i) les entreprises (sous tutelle centrale ou locale) dont les capitaux sont publics peuvent participer; (ii) les entreprises privées ont maintenant la possibilité d’investir; (iii) une entreprise dont une partie des capitaux est d’origine étrangère a également cette possibilité d’investissement; (iv) les sociétés de droit local africain aux capitaux d’origine chinoise ont une possibilité d’investir et enfin (v) une entreprise à capitaux 100 % étrangers créé à Hong Kong peut aussi investir. Il faut comprendre qu’en 1993, une réforme phare chinoise a aligné les normes nationales sur les standards internationaux pour améliorer la transparence financière et attirer les investissements étrangers ce qui simplifie également l’intégration dans les marchés internationaux.  Ces entreprises sont appuyées par des institutions financières dont deux groupes importants que sont Exim Bank of China et China Developpement Bank. Ces deux groupes vont fournir des prêts aux entreprises qui investissent en Afrique dans le but de renforcer les projets d’infrastructure énergétique et commerciale.

Pour conclure, ces réformes qui fait émerger différentes catégories d’entreprise, ont permis une transformation rapide, passant d’une économie planifiée à une économie de marché socialiste. En favorisant l’ouverture aux investissements étrangers et la création de zones économiques spéciales, la Chine a connu une expansion industrielle et commerciale qui a permis au pays de s’imposer sur le marché international et africain.

Ce chapitre vient finalement introduire de façon générale les différents acteurs chinois qu’ils soient des entreprises publiques, privées ou des institutions financières et leurs interrelations pour opérer sur le territoire africain. Ce chapitre qui clôture la 1ère partie de l’œuvre, sera parfaitement utile pour comprendre les parties 2 et 3 de l’ouvrage.

Partie 2 : Les « Trente Glorieuses » de la Chine Afrique

Chapitre 4 : L’évolution des échanges commerciaux sino-africains

Comme l’indique le titre du chapitre, celui-ci vient introduire les dynamiques d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. L’auteur met en lumière l’asymétrie des échanges en utilisant des cas concrets. Il aborde les disparités dans les échanges, la concentration des flux commerciaux dans quelques pays clés, l’exportation de ressources naturelles non transformées, et l’importation de biens manufacturés chinois. Le texte traite également des conséquences du modèle économique chinois sur le consumérisme africain à travers le « made in China », des enjeux liés à la dépendance aux importations, et du rôle du FOCAC (Forum sur la coopération sino-africaine) comme plateforme visant à renforcer et équilibrer ces relations. Le chapitre est plutôt une introduction vers le reste de la section de l’ouvrage.

Chapitre 5 : L’aide au développement et les prêts chinois en Afrique

Le chapitre 5 explique la manière dont la Chine à travers différents programmes d’aide, les investissements et les projets de développement chinois, vient exercer une influence sur les pays africain. Initialement politique et solidaire, l’aide chinoise avait pour but de renforcer son influence face à Taïwan et aux puissances occidentales. Avec l’industrialisation rapide de la Chine, cette aide s’est transformée en investissements économiques ciblant principalement l’exploitation des ressources naturelles et les infrastructures portuaires stratégiques.

Ce chapitre traite également d’un autre domaine important de l’aide de la Chine, soit les centres de démonstration agricole. Les centres de démonstration agricoles chinois en Afrique, initiés dans le cadre du FOCAC depuis 2006, sont des plateformes destinées à moderniser l’agriculture africaine et à renforcer la sécurité alimentaire.

Pour la Chine, les centres permettent d’assurer un accès durable à des matières premières agricoles essentielles nécessaires à son marché intérieur. Ces centres favorisent également l’expansion des entreprises chinoises spécialisées dans les équipements agricoles, les semences et les intrants, créant ainsi de nouveaux débouchés commerciaux. En outre, ils renforcent l’influence diplomatique de la Chine en Afrique, consolidant son image de partenaire clé du développement.

Afin de moderniser le secteur agricole, dans une situation où l’intervention chinoise est relativement de moins en moins sous forme d’aide, les pays africains se voient dépendre de davantage de prêts. Les prêts chinois sont critiqués en général car ils créent de l’endettement important chez les pays africains. Lorsque ces derniers peinent à rembourser, certains doivent céder des actifs stratégiques, renforçant l’influence économique et politique de la Chine sur le continent. Ainsi, bien que ses financements soutiennent le développement, ils soulèvent des préoccupations sur la durabilité de la dette et la souveraineté économique des pays africains emprunteurs. Bref, les prêts pour la Chine sont également des outils politiques qui peuvent permettre au pays d’exercer un contrôle sur le territoire africain.

Chapitre 6 : En Afrique, la Chine investit peu, mais s’investit beaucoup.

Ce chapitre clarifie la nature des investissements chinois en Afrique, souvent perçus à tort comme massifs. Ce chapitre est un des plus importants dans l’ouvrage, et ce, car c’est celui qui vient expliciter la réalité de la présence de la Chine en Afrique et la manière dont elle s’opère. Alors que les cinq sections précédentes donnent l’impression que la Chine investit des montants importants, le chapitre 6 vient éclairer les particularités et les modalités de cette intervention.

En réalité, la Chine favorise davantage les prêts, les partenariats publics-privés et les prestations de services, réalisées par des entreprises chinoises sur des projets financés via des accords bilatéraux. Par exemple, selon l’auteur, de 2003 à 2021, les prestations chinoises en Afrique étaient quatorze fois supérieures aux flux d’IDE chinois et trois fois supérieur aux prêts. Les prestations de services, ainsi largement supérieures aux IDE (investissements directs étrangers), créent une dépendance des pays africains en limitant le transfert de compétences, tout en servant la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie. Cette dépendance et la manière dont cette dernière se manifeste est primordial afin de bien saisir les méandres des relations sino-africaines.

Partie 3 : Le temps de Xi Jinping et les nouvelles routes de la soie

Chapitre 7 : Les nouvelles routes de la soie, une « nouvelle ère » sino-africaine

Ce chapitre présente le rôle central de l’Afrique dans le projet des nouvelles routes de la soie (NRS), un vaste réseau infrastructurel visant à renforcer les relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. Les pays africains, représentant près d’un tiers des participants, y voient une opportunité de moderniser leurs infrastructures de transport, énergétiques et technologiques, essentielles pour leur intégration au commerce mondial. Ces investissements se font à travers des prestations de services d’entreprises appartenant presque exclusivement à l’État chinois avec des contrats en Afrique de projets ferroviaires, routiers, aériens et portuaires. Les projets d’énergie renouvelable sont eux portés par des acteurs plus diversifiés, donc privés et publics. Il est intéressant de noter au sein du projet de la NRS, une filière particulière qui est celle de la route sanitaire en général moins évoquée. Depuis des décennies, la Chine investit en Afrique dans des projets de santé avec une stratégie de soft power d’en faire un outil diplomatique dans le contexte de la dernière grande crise sanitaire international, soit la COVID-19. La diplomatie des masques, tests de dépistage et autres matériels sanitaires ou la diplomatie des vaccins durant la pandémie ont été des initiatives majeures pour renforcer les relations sino-africaines à travers des programmes d’aide, de dons accompagnés d’équipes médicales chinoises pour partager leur expertise en gestion de la pandémie. Ce chapitre est intéressant pour analyser les subtilités de l’aide chinoise souvent orientée vers les villes africaines avec présence d’entreprises chinoises, conditionnée à l’utilisation de la technologie chinoise et au support politique que les pays africains peuvent lui apporter sur la scène internationale au détriment de Taiwan.

Chapitre 8 : Les Chinois en Afrique : atomisation, diversité et conflictualité

Ce chapitre traite de l’immigration chinoise en Afrique et de ses impacts économiques, diplomatiques et sociaux. Il distingue deux vagues migratoires : une migration diplomatique et officielle dès les années 1950, visant à renforcer les relations politiques, et une migration récente, plus économique, qui suscite des tensions.

En effet, au tournant des années 1950, les migrations chinoises vers l’Afrique débutent progressivement. Les premiers migrants sont envoyés par le gouvernement chinois dans le contexte des politiques diplomatiques afin d’obtenir la reconnaissance de l’ONU. En d’autres termes, ces migrants sont principalement, des techniciens agricoles, des médecins, des infirmiers, des diplomates, des agents du renseignement et des cadres de l’Armée Populaire de Libération. Ces migrants sont alors sur le territoire africain afin d’œuvrer pour le gouvernement de la Chine populaire. Leurs buts sont clairs : ils doivent bien représenter l’image de la Chine maoïste et de solidarité tout en construisant des réseaux diplomatiques pour leur gouvernement. Certains de ses migrants vont rester sur le territoire et intégrer les communautés locales en apprenant les langues.

Plus récemment, avec les réformes des années 2000, les « nouveaux chinois » arrivent en Afrique et posent plutôt des tensions. Parlant rarement une autre langue que le mandarin, ces groupes viennent créer des tensions en déstabilisant les économies locales et en se regroupant dans des pratiques communautaires que certains décrivent de racistes. Nous parlons alors d’une vague récente de migrations vers l’Afrique.

Enfin, l’auteur décrit ensuite un double phénomène migratoire observable en Afrique lors des dernières vingt années. D’un côté, on est en présence de la migration officielle, liée à la diplomatie ou à des contrats et donc gérée par des entreprises et le gouvernement, et de l’autre, on constate une migration officieuse et privée pour laquelle il existe peu de statistique.

Il s’agit des migrants-investisseurs chinois en Afrique qui jouent un rôle croissant dans le développement économique du continent. Malgré qu’il n’y ait que peu de statistiques officielles à leurs sujets puisqu’ils se déplacent par leurs propres moyens, nous savons qu’ils incluent à la fois de petits entrepreneurs ouvrant des commerces ou des ateliers et de grands investisseurs soutenus par des entreprises privées. Les migrants-investisseurs peuvent être également des Chinois à la recherche du succès qui souhaite progresser dans leur carrière, mais dont les possibilités sont restreintes en Chine. Ces migrants se concentrent sur des secteurs stratégiques comme le commerce de détail, la construction, l’agriculture, et l’exploitation minière. Ces activités contribuent au développement local, notamment par la création d’emplois, l’introduction de technologies, et l’amélioration des infrastructures. Toutefois, leur arrivée suscite parfois des tensions avec les populations locales, qui dénoncent la concurrence jugée déloyale ou le manque d’intégration socio-culturelle. Il aussi rappeler que certaines activités illégales menées par des ressortissants chinois en Afrique, bien que marginales, soulèvent des préoccupations croissantes. Parmi celles-ci figurent l’exploitation illégale des ressources naturelles, souvent accompagnée de corruption locale, ainsi que des réseaux de prostitution et de trafic humain impliquant parfois des femmes locales ou asiatiques exploitées sous de fausses promesses en plus de la maltraitance d’employés africains par les patrons chinois.

Chapitre 9 : La Chine dans le laboratoire africain

Le dernier chapitre explore l’évolution de la présence sécuritaire chinoise en Afrique, marquant une rupture avec son approche traditionnelle. La Chine utilise le continent pour renforcer sa marine, notamment avec sa base navale stratégique à Djibouti, et participe activement aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, sécurisant ainsi ses investissements tout en renforçant son influence internationale. Le dernier chapitre de l’ouvrage est une continuité du chapitre des Nouvelles Routes de la Soie. Offrant une étude de cas de Djibouti et son rôle dans les NRS, cette section permet de concrétiser la manière dont ce projet se déploie réellement mais aborde aussi le rôle de la Chine dans les enjeux sécuritaires et militaires de l’Afrique.

En effet, à partir de 2020, la Chine décide d’officiellement de participer aux opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU à l’aide d’un autre livre blanc. En 2023, la Chine a participé à environ une trentaine d’OMP dont 19 en Afrique. Bien que la Chine brandisse que cette participation est pour contribuer au maintien de la paix internationale, ces contributions financières importantes permettent à la Chine de se tailler une place d’importance dans le système onusien. La contribution n’est pas seulement en envoyant de l’infanterie, mais aussi en envoyant des forces de protection, des logisticiens des officiers et bien entendu, du personnel médical. Cette implication reflète une politique mêlant objectifs humanitaires et stratégiques : renforcer son image internationale, sécuriser ses investissements et consolider ses relations avec l’Afrique. La Chine s’affirme ainsi comme un acteur responsable tout en intégrant la sécurité régionale à ses ambitions économiques.

Enfin, la Chine est également un acteur clé dans la vente d’armes et la formation militaire en Afrique, renforçant ses partenariats stratégiques avec de nombreux pays. Elle fournit des équipements militaires abordables, allant des armes légères aux véhicules blindés, souvent destinés à moderniser les forces armées locales ou à gérer l’instabilité régionale. En parallèle, la Chine propose des formations techniques et stratégiques, familiarisant les armées africaines à ses propres technologies. Ces initiatives visent à accroitre son influence politique et sécuritaire tout en protégeant ses investissements sur le continent. Cependant, elles suscitent des critiques, notamment sur la prolifération d’armes dans des zones sensibles. Donc, alors que le gouvernement investit dans les OMP, il fournit également des armes à des pays qui sont sanctionnés par l’ONU pour les violations de droits humains, démontrant encore une fois l’ambivalence de ses interventions.

Critique générale

Une critique générale sur l’ouvrage est qu’il faut disposer déjà d’une très bonne connaissance de l’histoire de la Chine et de l’Afrique pour bien saisir l’information que l’auteur nous offre. Pour une personne qui désire se familiariser à la géopolitique de l’Afrique, il serait nécessaire d’effectuer plusieurs recherches lors de la lecture afin de bien saisir les concepts présentés par l’auteur. De plus, la structure du livre rend la compréhension de l’œuvre plus ardue.

En effet, chaque chapitre sert, en quelque sorte à introduire le chapitre suivant. À plusieurs reprises, l’auteur fait référence dans un chapitre à des termes spécifiques et place entre parenthèses une référence à une section plus loin dans l’œuvre. Cela force les lecteurs à faire des allers-retours dans l’ouvrage, ce qui n’aide pas toujours la compréhension de la matière à cause de la structure du manuel. Effectivement, puisque les chapitres contiennent de l’information pertinente pour comprendre le chapitre suivant, la lecture de la page en référence est parfois encore plus complexe que simplement effectuer une recherche sur internet pour trouver une définition concise pour une meilleure clarification des concepts.

Les chapitres sont donc interreliés au point que l’information présentée dans un chapitre n’est pas complète sans faire la lecture du reste de l’ouvrage. Le fil conducteur est que la Chine, en utilisant divers mécanismes politiques, économiques et sociaux, a réussi progressivement à installer son hégémonie en Afrique. Le manuel est divisé en trois grandes périodes soit, le début de l’influence de la Chine en Afrique, la période d’intensification des actions de la Chine en Afrique et la période de Xi Jinping et les Nouvelles Routes de la Soie. Alors que cette division pourrait faire à croire que l’information serait offerte de façon chronologique, ce n’est malheureusement pas le cas, apportant ainsi une déstabilisation du lecteur dans le fil conducteur de sa lecture. C’est aussi sans compter son besoin de se référer au net pour des précisions nécessaires, du moins pour un lectorat non spécialiste des questions Chine-Afrique.

L’ouvrage est ainsi destiné à des individus qui possèdent déjà de bonnes connaissances de la structure économique et politique de la Chine en plus d’avoir une connaissance de l’histoire du pays sur la scène internationale. Il faut alors avoir un accès à de l’information additionnelle ou préalable afin de bénéficier complètement de la lecture du livre. Une simplification de certains concepts intégrés à l’intérieur des paragraphes ou des définitions placées en notes de bas de page permettraient de rendre la compréhension de la matière beaucoup plus facile, mais également la lecture plus plaisante en plus d’éviter le besoin d’avoir recours au net à multiples reprises. Bref, l’auteur devrait offrir un meilleur accompagnement à ses lecteurs afin d’améliorer la fluidité de son œuvre.

Dans une perspective de cours universitaire, utiliser l’ouvrage pourrait être très pertinent en attribuant des lectures selon les sujets déjà présentés en classe par un professeur. Par exemple, faire lire aux étudiants les sections portant spécifiquement sur les missions médicales en Afrique à la suite d’un cours sur ce sujet serait un exercice de synthèse efficace. De plus, dans chaque section, il y a des courtes études de cas qui permettent de comprendre la matière expliquée ce qui permet de concrétiser l’information.

La position de l’auteur au sujet des relations sino-africaines est facile à discerner à travers l’ouvrage. En effet, la conclusion des chapitres est souvent que, bien que la présence de la Chine en Afrique amène une modernisation des infrastructures, cette action n’est pas faite de façon altruiste, mais plutôt pour contrôler les ressources naturelles de l’Afrique. L’auteur dénonce à plusieurs reprises que la Chine se donne l’image « du sauveur du continent », mais qu’en réalité plusieurs des mesures mises en place sont prédatrices avec les conséquences néfastes qui en découlent.

Pour les personnes déjà bien informées en géopolitique et possédant une solide connaissance de l’histoire chinoise, cet ouvrage constitue une ressource pertinente pour approfondir le cas particulier de la Chine en Afrique et comprendre les mécanismes qui ont permis l’instauration de son influence sur le continent. En effet, les mécanismes présentés expliquent, à la suite de la lecture complète de l’ouvrage, la manière dont la Chine a établi son influence sur le continent africain.

Conclusion 

En conclusion, bien que l’ouvrage offre une analyse détaillée et pertinente des mécanismes par lesquels la Chine a établi son influence en Afrique, il présente plusieurs points faibles qui en limitent l’accessibilité. La complexité de sa structure oblige le lecteur à naviguer constamment entre les chapitres et à effectuer des recherches complémentaires pour éclaircir certains concepts, ce qui ralentit la lecture et peut décourager un public moins expérimenté.

L’auteur se positionne clairement en dénonçant une politique d’influence fondée sur des stratégies d’exploitation des ressources naturelles, ce qui apporte un éclairage critique sur la modernisation des infrastructures en Afrique et l’industrialisation du continent. Cependant, cette approche, bien que riche en informations, suppose que le lecteur possède déjà une solide connaissance de l’histoire de la Chine et de la géopolitique africaine.

Dans un contexte universitaire, le livre pourrait être utilisé de manière sélective pour approfondir certains sujets spécifiques, à condition que l’enseignant guide la lecture et complète les explications par des notes ou des recherches supplémentaires. Une refonte de l’ouvrage, intégrant par exemple des définitions en notes de bas de page et une organisation plus linéaire, permettrait non seulement de fluidifier la compréhension de la matière, mais aussi d’élargir le public cible, rendant ainsi l’information présentée dans l’ouvrage accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Idiatou Bah

Département de géographie, Université Laval

[1] « Xavier Aurégan – Institut Français de Géopolitique », consulté le 18 décembre 2024, https://www.geopolitique.net/our_team/xavier-auregan/.

La Nouvelle Route de la Soie, un accélérateur du land grabbing au Cambodge, au Laos et aux Philippines

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Sophy Tan

Candidate à la maitrise en Sciences politiques
Université Laval (Québec, Canada)
sophy.tan.1@ulaval.ca

Sophy Tan est étudiante en maîtrise de Science politique, se concentrant sur les politiques internationales et la sécurité en Asie du Sud, avec une approche sociologique approfondie. Originaire du Cambodge, elle bénéficie d’une perspective unique, mêlant les influences occidentale et orientale, ce qui nourrit et enrichit ses analyses académiques et ses recherches.

Résumé
La Nouvelle Route de la Soie (NRS) incarne les ambitions de la Chine en matière de développement économique mondial, mais elle soulève également d’importants défis sociaux, politiques et environnementaux. Si ces projets promettent la modernisation des infrastructures et croissance, ils s’accompagnent de conséquences plus nuancées : expropriations foncières, précarité de l’emploi local et absence de protections juridiques adaptées. Parmi ces enjeux, l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est est particulièrement préoccupant, les populations locales étant souvent évincées pour faire place aux infrastructures jugées nécessaires au développement de la région.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Nouvelle route de soie, mouvements sociaux, land grabbing, Chine

Abstract
The Belt and Road Initiative (BRI) embodies China’s ambitions for global economic development but also raises significant social, political, and environmental challenges. While these projects promise infrastructure modernization and economic growth, they often come with more complex consequences: land expropriations, local job insecurity, and a lack of adequate legal protections. Among these issues, land grabbing in Southeast Asia is particularly concerning, as local populations are frequently displaced to make way for infrastructure deemed essential for the region’s development.

Keywords: Southeast Asia, Belt and Road Initiative, social movements, land grabbing, China

 

Introduction

Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la Nouvelle Route de la Soie (NRS) est un vaste programme avec pour objectif de renforcer les échanges commerciaux, culturels et diplomatiques entre la Chine et une multitude de pays en Asie, en Europe et en Afrique. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie de « soft power » (Nye, 2017 : 2), visant à exercer une influence politique par l’attraction culturelle, économique et diplomatique, plutôt qu’à travers des moyens coercitifs comme la force militaire. En parallèle de la route terrestre, la route de la soie maritime se développe également, avec l’essor de ports clés qui soutiennent la montée en puissance de l’économie maritime chinoise, dans le but de bâtir un réseau de transport mondial. La Route de la Soie numérique émerge comme un volet stratégique, visant à promouvoir le commerce électronique et les paiements numériques tout en facilitant l’expansion des technologies chinoises, comme le réseau 5G porté par Huawei. Cela incite les pays de la région à adopter ces innovations. La Banque asiatique de développement estimait la valeur des projets liés à la NRS à 26 000 milliards USD en 2017, illustrant l’ampleur de l’engagement financier que la Chine consacre à ce projet.

Les pays d’Asie du Sud-Est figurent parmi les principaux bénéficiaires des financements chinois. Leur proximité avec la Chine en fait un pivot économique stratégique. Toutefois, cette initiative suscite des interrogations et des controverses quant à ses répercussions sur les populations locales. Un recul démocratique observé dans plusieurs nations de la région, associé à de sérieux déficits en matière de gouvernance, entrave la capacité des populations locales à contester les projets liés à la NRS. Cela soulève la question de savoir si la Chine, en soutenant directement les régimes autoritaires de la région, contribue activement à l’affaiblissement des institutions démocratiques locales — notamment à travers le mécanisme du « piège de l’endettement » (Ujvari, 2019) — ou si elle se contente de tirer profit d’une situation où la démocratie est déjà fragilisée. La centralisation du pouvoir, l’absence de transparence dans les décisions politiques et la répression des voix dissidentes limitent considérablement l’espace de contestation des citoyens.

L’objectif de cette étude est de proposer une analyse synthétique des principaux enjeux liés au land grabbing exercé en Asie du Sud-Est, particulièrement au Cambodge, au Laos et aux Philippines, sous le prétexte de la NRS. En examinant les rapports, articles scientifiques et autres publications pertinentes, cette recherche vise à éclairer les impacts sociaux dans cette région. L’analyse s’efforcera également de mettre en lumière l’émergence d’un sentiment antichinois dans la région, en réponse à l’évolution de la NRS.

1.     Contexte politique en Asie du Sud-Est

1.1. Le manque d’infrastructures

Les pays d’Asie du Sud-Est ont vu leur développement économique contraint par des infrastructures insuffisantes, créant une forte demande d’investissements étrangers. La NRS représente, dans ce besoin, une opportunité économique grâce à son soutien financier. Cependant, elle apporte également des défis pour les populations locales, et la situation politique générale de la région ne fait qu’aggraver les tensions. La NRS a été promue par Xi Jinping comme une source de croissance économique pour les pays souhaitant y participer. En comparant l’évolution du PIB de la région entre 2013 et 2023, on observe cependant une courbe presque stable, avec une forte chute en 2020 (Banque mondiale, 2023), contredisant la promesse de Pékin.

1.2. Le déclin de la démocratie dans la région

Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont connu un recul des institutions démocratiques, cette tendance variant bien sûr selon les contextes nationaux. La NRS a joué un rôle dans le renforcement des régimes autoritaires en consolidant leurs liens économiques et politiques avec la Chine. Le coup d’État militaire de 2014 a mis fin à une décennie de démocratie fragile en Thaïlande. Aux Philippines, sous la présidence de Duterte (2016-2022), la liberté de la presse et l’État de droit se sont également affaiblis. Du côté de la Malaisie, des pratiques autoritaires ont perduré malgré la transition politique de 2018. L’Indonésie, souvent citée comme un modèle démocratique dans la région, a récemment restreint les libertés civiles et renforcé le pouvoir exécutif (Kurlantzick, 14 août 2023). Au Myanmar, le coup d’État de 2021 a renversé le gouvernement élu de Aung San Suu Kyi. Quant au Cambodge, la fermeture de l’espace politique s’est accélérée avec la dissolution du principal parti d’opposition en 2017, marquant la fin du pluralisme politique (Human Rights Watch, 2019). Le Laos et le Vietnam, qui n’ont jamais été des démocraties, ne peuvent être intégrés dans cette dynamique de recul. En revanche, l’autoritarisme est demeuré intact.

En 2015, après la reconnaissance officielle de Sam Rainsy comme chef de l’opposition, les tensions politiques au Cambodge ont dégénéré en violences. L’opposition a été expulsée de l’Assemblée nationale et Sam Rainsy s’est exilé volontairement en France. Parallèlement, le gouvernement a intensifié la répression contre les membres du Parti du sauvetage national du Cambodge et adopté de nouvelles lois élargissant les pouvoirs du Parti du peuple cambodgien pour dissoudre les partis politiques. Le système électoral cambodgien repose sur une représentation proportionnelle à liste fermée, dans laquelle les électeurs votent pour un parti plutôt que pour des candidats individuels, laissant aux formations politiques la responsabilité de désigner les élus. Dans ce contexte, après des élections contestées en 2020, Hun Sen a transféré le pouvoir à son fils, consolidant une transition dynastique. Sur la scène régionale, le Cambodge a joué un rôle stratégique lors de sa présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est en 2022, ainsi qu’à travers des événements majeurs tels que les procès des dirigeants Khmers rouges et la lutte contre les établissements de jeux d’argent illégaux. L’année suivante, le régime a amorcé une transition vers une nouvelle génération de dirigeants.

Le Laos est un État à parti unique où le Parti révolutionnaire populaire lao contrôle la politique et limite fortement les libertés civiles (Freedom House, 2022). Il n’existe ni opposition organisée ni médias indépendants. Les violations des droits de la personne restent fréquentes, avec des disparitions forcées et une répression de la liberté d’expression. Les militants prodémocraties et les opposants au régime sont régulièrement arrêtés. Par ailleurs, la croissance économique a entraîné des tensions liées à la gestion des terres et de l’environnement. La crise économique et de la dette a accentué le mécontentement envers le gouvernement et la Chine, principal créancier du pays.

 

Au sud, les élections aux Philippines sont libres, mais leur compétitivité est fragilisée par des dynamiques structurelles qui favorisent les élites politiques, ainsi que par des pratiques telles que la désinformation et l’achat de votes. Pourtant, le pays a enregistré des avancées notables sur le plan social. En 2023, le président Ferdinand Marcos Jr. a mis en place un comité spécial pour lutter contre la discrimination et renforcer la participation des LGBTQIA+ aux politiques publiques. La même année, il a promulgué la Magna Carta des marins philippins, établissant un cadre réglementaire pour leurs droits et conditions de travail, qu’ils naviguent sous pavillon philippin ou étranger. Cette loi garantit la liberté syndicale, un salaire équitable, des conditions de travail sûres et une protection contre la discrimination, avec des mesures spécifiques pour les femmes marines. Toutefois, la concentration du pouvoir entre les mains de dynasties politiques, les menaces persistantes contre la presse indépendante et la répression des opposants politiques soulèvent des questions quant à l’état de la démocratie aux Philippines (Global State of Democracy Initative, 2024). Plutôt qu’un simple recul ou progrès, la situation actuelle reflète un paysage contrasté, où des réformes sociales coexistent avec des défis politiques répressifs persistants.

En tant que modèle autoritaire, la Chine propose une alternative à l’ordre libéral occidental. Cette approche a trouvé un accueil favorable chez certains régimes et certaines parties des populations de la région qui, tout en bénéficiant des investissements chinois, ont adopté des pratiques répressives similaires, restreignant les libertés politiques pour favoriser la stabilité économique. Contrairement aux institutions financières internationales, les investissements dans le cadre de la NRS n’imposent aucune condition en matière de gouvernance ou de transparence, ce qui favorise les gouvernements cherchant à éviter les pressions démocratiques. L’opacité des processus décisionnels et l’absence de consultations publiques, de manière générale et donc y compris sur les projets liés à la NRS, limitent la participation citoyenne et entravent le débat sur leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques (Freedom House, 2023). Si certaines infrastructures ont été développées, l’évolution du PIB régional entre 2013 et 2023 ne révèle pas de hausse significative.  Si la Chine investit dans le domaine industriel, elle ne prend que rarement possession des infrastructures de transport réalisées, car ces projets d’envergure sont généralement financés par des prêts provenant de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Courmont et al, 2023). Par ces prêts, la Chine étend son influence économique sans détenir la propriété des infrastructures et en laissant aux États partenaires le fardeau du remboursement des prêts contractés à des taux commerciaux. Cependant, des facteurs comme l’endettement public et les déséquilibres commerciaux avec la Chine soulignent les risques économiques liés à ces investissements des États partenaires.

2.     Définition du land grabbing

2.1. Aspect théorique

Le « land grabbing » (Baker-Smith et coll., 2016 : 2), ou accaparement des terres, désigne la saisie de terres sans justification légitime et en l’absence d’un cadre juridique approprié. Ce contrôle peut se manifester par la propriété, la location, la concession, des contrats ou d’autres formes de pouvoir. Ce phénomène touche aussi bien les acteurs publics que privés, qu’ils soient nationaux ou étrangers, qui recourt à divers moyens pour s’approprier ces terres, souvent au détriment des paysans, de la gestion foncière, de la souveraineté alimentaire et des droits humains. Ces pratiques reposent fréquemment sur des lois locales jugées injustes et illégitimes, facilitant ainsi des actions portant atteinte aux droits fondamentaux des populations. Face à leurs responsabilités, les gouvernements préfèrent détourner l’attention en imputant la faute de l’accaparement des terres aux entreprises étrangères impliquées dans ces projets (ibid. : 15). Ce mécanisme de dénégation, bien qu’il puisse relever d’une stratégie de communication, vise à dissimuler les lacunes des gouvernements eux-mêmes qui, sous couvert de développement économique, ont permis l’émergence de pratiques néfastes pour les communautés locales. La Chine, en particulier, est souvent citée dans cette dynamique, ses investissements devenant ainsi un point focal pour accuser des acteurs extérieurs de déstabiliser les systèmes locaux de gouvernance, mais pointer du doigts les projets soutenus par la Chine ne doit pas cacher les mécanismes locaux de mise en œuvre de ces saisies des terres.

Les projets d’infrastructures, qu’ils concernent les transports ou l’énergie, contribuent de manière significative à ce phénomène. La résistance locale à ces projets se manifeste souvent sous forme de « protestations publiques » (Ratliff et Hall, 2014 : 281), soit par des marches pacifiques. Cependant, ces mobilisations attirent rapidement l’attention des autorités, qui les perçoivent souvent comme violentes en raison de leur caractère direct et frontal vis-à-vis du pouvoir en place. Bien que débutant généralement par des manifestations calmes, ces mobilisations prennent parfois une tournure plus radicale lorsqu’elles ciblent des lieux symboliques, tels que des ambassades ou des sites gouvernementaux.

2.2. Le land grabbing en Asie du Sud-Est

Depuis le milieu des années 2000, les concessions pour cultiver le caoutchouc, l’acacia, l’eucalyptus, le manioc, la canne à sucre et le maïs se sont fortement développées au Cambodge et au Laos (Schoenberger et al. : 708). Plusieurs études soulignent que cette expansion est liée à la demande croissante en Chine et dans les économies voisines. La NRS n’a pas engendré le phénomène du land grabbing ; celui-ci existe dans la région de l’Asie du Sud-Est depuis bien avant.

Par exemple, ce n’est qu’en 2007 que le gouvernement laotien a pris conscience des problèmes liés aux concessions foncières comme mode d’investissement (Kenney‐Lazar, 2015 : 686). Le système actuel d’acquisition des ressources a des effets négatifs pour le pays. Parmi ces problèmes, les concessions foncières entraînent des pertes d’actifs non compensées, tant pour les villages que pour l’État. Pour les pays communistes, le land grabbing représente le renforcement d’une gouvernance foncière centralisée, et pour de nombreux pays de la région, il constitue un ressort historique. Cependant, les investissements massifs de Pékin ou les projets soutenus par la Chine dans la région ont accentué ce phénomène, qui ne passe plus inaperçu. Il est important de souligner cette nuance : ce ne sont pas les autorités chinoises qui orchestrent directement l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est, mais bien les gouvernements locaux, qui utilisent les projets liés à la NRS pour justifier des politiques foncières controversées. Dans plusieurs pays, des concessions de terres à grande échelle ont été accordées à des entreprises chinoises dans le cadre de projets d’infrastructures, souvent sans consultation publique ni compensation adéquate pour les populations déplacées.

Au Cambodge, la gouvernance foncière a suivi une trajectoire différente, marquée par l’héritage du conflit et de l’instabilité politique. Après la guerre contre les Khmers rouges, la question des droits fonciers est restée floue, contribuant à un contrat social ambigu entre l’État et les survivants du conflit. Si les familles ont été autorisées à cultiver de petites parcelles, aucune initiative n’a été entreprise pour rétablir la propriété privée ni pour restituer les terres aux propriétaires d’avant 1975 (Trzcinski et Upham, 2013). Contrairement à un processus d’appropriation informelle, il s’agit ici d’une absence de volonté politique de redéfinir les droits de propriété, maintenant l’État dans une position de contrôle sur l’accès à la terre. Cette problématique a même retenu l’attention de la Cour pénale internationale en 2014 à La Haye, mais le dossier demeure en suspens depuis 2021.

Au Laos, les concessions foncières ne reflètent pas une appropriation progressive hors du cadre légal, mais une gestion centralisée des terres par l’État, caractéristique du régime communiste en place depuis l’arrivée au pouvoir du Parti révolutionnaire populaire lao en 1975. Inspiré des modèles soviétique et vietnamien, ce système a instauré une économie planifiée où l’État conserve un contrôle strict sur l’allocation des terres et l’attribution des concessions, souvent au profit d’investisseurs étrangers (Kenney‐Lazar, 2015). Le projet ferroviaire Laos-Chine, financé en grande partie par des prêts chinois, a entraîné le déplacement de milliers de résidents sans garanties de relogement satisfaisantes (RFA Lao, 2024). De même, au Cambodge, des concessions foncières économiques ont été octroyées à des entreprises chinoises pour des plantations de caoutchouc et des projets immobiliers, comme celui de Dara Sakor, qui a exproprié des communautés locales sur des milliers d’hectares (Global Atlas of Environnemental Atlas, 2024). Bien que ces initiatives soient portées par des capitaux chinois, ce sont bien les États hôtes qui facilitent ces transactions et en tirent profit.

Les Philippines étaient considérées comme un point problématique dès le début de la question de l’accaparement des terres, en 2007 (Schoenberger et al. : 711). Bien que le gouvernement philippin ait cherché à attirer des investissements fonciers à grande échelle en provenance d’Asie de l’Est et du Moyen-Orient, ces investissements ne se sont, pour la plupart, pas concrétisés. Pourtant, les communautés locales, bien que directement touchées, bénéficient rarement des grands investissements agricoles. Plusieurs réformes agraires visant à redistribuer des terres aux agriculteurs sans terre ont été adoptées, mais leur mise en œuvre demeure insuffisante, et les agriculteurs philippins ne disposent pas d’une sécurité foncière (Climate Diplomacy, 2023). Ce contexte facilite les expulsions forcées afin de libérer des terres pour les investisseurs étrangers, entraînant de nombreux cas de harcèlement et de violence. Les grands propriétaires terriens et l’État détiennent les terres et accordent aux agriculteurs des droits d’exploitation sur des parcelles, un système qui facilite les expulsions et rend l’accès aux titres fonciers particulièrement difficile pour ces derniers (ibid.). Cette inégalité engendre des tensions entre les groupes sociaux et les élites.

En résumé, plus qu’une simple influence extérieure, la NRS agit comme un catalyseur qui exacerbe des pratiques existantes de mauvaise gestion foncière et d’expropriation arbitraire. Dans ce contexte, les gouvernements locaux exploitent la relation avec la Chine pour masquer leur responsabilité dans la gestion du foncier. Lors des mobilisations populaires contre ces projets, les autorités invoquent la pression économique chinoise pour justifier des décisions qui relèvent avant tout de leur propre gouvernance foncière.

3.     Aperçu des contestations dans trois pays de la région

Les trois pays sélectionnés pour analyser les instances d’opposition liées aux droits fonciers ont été choisis en fonction de la couverture médiatique des manifestations et de la manière dont leurs gouvernements ont répondu à la désobéissance civile. En outre, une défense de la démocratie contre le communisme, souvent associé à Pékin, s’est intensifiée. Le meilleur exemple de cette opposition est l’Alliance du Milk Tea, née des mots-dièse sur X, anciennement Twitter. Afin d’échapper à la vigilance des gouvernements surveillant de près les réseaux sociaux, les utilisateurs ont eu recours à des mots-dièse liés au thé pour se rassembler et promouvoir la démocratie en Asie du Sud-Est. Ces regroupements numériques ont facilité des manifestations physiques de grande ampleur, souvent avant que les autorités n’interviennent pour les disperser. Sur les pancartes des manifestants, on retrouvait des revendications contre la dictature et, de manière implicite, contre l’influence croissante de la Chine dans leurs pays. Le déclin de la démocratie dans la région est donc une source d’opposition ajoutée.

3.1. Le cas du Cambodge

Le Cambodge est l’un des pays les plus durement touchés par les phénomènes d’accaparement des terres, et le gouvernement a répondu de manière agressive aux résistances. Depuis 2019, plus de 22 000 familles ont été touchées par des saisies massives de terres, tandis que des dizaines de milliers d’autres vivent dans l’incertitude en raison de conflits fonciers non résolus. Ces accaparements sont souvent justifiés par des projets d’infrastructure ou d’exploitation des ressources naturelles, dans un contexte où les populations locales ont peu de recours face aux intérêts des grandes entreprises et des autorités. Les expulsions forcées, accompagnées de violences et d’intimidations, révèlent une asymétrie dans l’accès aux mécanismes institutionnels, qui favorisent largement les investisseurs et les gouvernements en place.

Par exemple, en 2020, le journal South China Morning Post a rapporté que des gardes de sécurité cambodgiens avaient violemment dispersé une petite manifestation près de l’ambassade de Chine, en réponse à la base navale de Ream construite dans le golfe de Thaïlande. De nombreuses familles, établies depuis des générations dans ces régions, se voient privées de leurs terres sans compensation adéquate, exacerbant le sentiment d’injustice et l’inaccessibilité aux recours juridiques. L’expansion de la base navale de Ream au Cambodge illustre ce phénomène : officiellement justifiée par des raisons de modernisation militaire, elle s’est accompagnée d’expropriations forcées, d’arrestations de manifestants et de menaces directes de l’ancien Premier ministre Hun Sen envers les militants et leurs familles. En 2024, dix d’entre eux ont été condamnés à un an de prison pour leur engagement dans des conflits fonciers et à leur libération, contraints de verser des indemnités à un magnat, soulignant la collusion entre autorités et acteurs économiques influents dans la gestion des terres agricoles (RFA Khmer, 10 novembre 2024). Si la corruption et l’autoritarisme local sont des facteurs clés de ces expropriations, le rôle de la NRS ne peut être ignoré.

Pékin ne contrôle pas directement ces opérations foncières, mais ses investissements ou son appui financier dans les infrastructures stratégiques offrent un cadre légitimant ces pratiques. La base navale de Ream (Brar, 2024), soupçonnée de servir les intérêts militaires chinois, s’inscrit dans la Route de la Soie maritime, visant à sécuriser les corridors maritimes stratégiques pour Pékin. L’article 53 de la Constitution du Cambodge interdit explicitement l’établissement de bases militaires étrangères sur son territoire, et le Premier ministre khmer continue de nier toute utilisation militaire de la base navale. Phnom Penh affirme que les navires présents servent uniquement à des formations et à la préparation des exercices Golden Dragon de l’année 2024. Il soutient également que la Chine construit deux nouvelles corvettes pour sa propre marine et insiste sur le fait que la présence chinoise à Ream est temporaire (Head, 2024), ce qui, selon lui, exclurait toute qualification de base militaire. Cette situation évoque la base navale chinoise de Djibouti, construite pour 590 millions USD (AFP, 2023), qui assure une présence permanente en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Le Cambodge montre les effets graves de l’accaparement des terres, où l’autoritarisme, la corruption et les investissements étrangers aggravent les inégalités sociales et les conflits fonciers. L’expansion des projets chinois, comme la base navale de Ream, démontre comment les intérêts géopolitiques et économiques peuvent violer les droits des populations locales. Les familles affectées par ces expropriations continuent de lutter pour obtenir justice, dans un environnement marqué par des violences, des intimidations et un accès limité aux recours légaux, soulignant ainsi l’asymétrie entre les autorités et les citoyens.

3.2. Le cas du Laos

Le land grabbing s’est imposé comme un outil clé pour faciliter les projets d’infrastructure dans le cadre de la transition économique du Laos, passant d’un modèle de planification étatique centralisée à une économie mixte alliant socialisme d’État et marché, dans l’objectif d’accélérer la croissance du produit intérieur brut (Kenney-Lazar, 2017 : 684). En 2018, le Laos a adopté une loi sur l’indemnisation des expulsions forcées, mais son application reste problématique.

Dans la province d’Oudomxay, plusieurs villages ont été déplacés pour permettre la construction du chemin de fer Lao-Chine sans informations claires sur leur relocalisation ni sur les compensations (Business & Human Rights Resource Centre, 2024). Ce projet de 414 km, reliant Kunming en Chine à Vientiane dans le cadre du projet ferroviaire Pan-Asia, constitue un atout stratégique pour un Laos enclavé et où les infrastructures de transport sont notoirement insuffisantes. Cependant, sa construction a entraîné de nombreux déplacements forcés. En 2012, l’Assemblée nationale laotienne a approuvé le projet, et le gouvernement a proposé d’emprunter 6,8 milliards de dollars à la Banque d’Export-Import de Chine. Bien que négocié avant 2013, le projet a été ensuite intégré à la NRS des deux gouvernements (Ngin, 2022). Selon Radio Free Asia (2020), de nombreuses familles ont été expulsées sans compensation adéquate, et les retards de paiement ainsi que l’absence de transparence ont exacerbé les tensions locales. Le ministère laotien des Travaux publics et des Transports estime que 4 400 familles ont été touchées. Le chemin de fer a été achevé et ouvert en décembre 2021. En juillet 2022, environ quatre millions de trajets de passagers avaient été effectués, et cinq millions de tonnes de marchandises (dont environ 840 000 tonnes de biens transfrontaliers) avaient été transportées. Cependant, près de 500 familles affectées n’ont toujours pas de logement adéquat ni d’accès à l’eau potable (RFA, 2020). En 2022, des habitants ont rejeté des indemnisations jugées insuffisantes, en particulier pour compenser la perte de terres agricoles dans un projet écotouristique (Kurlantzick, 2023).

Dans la même année, les habitants ont été confrontés à la catastrophe du complexe hydroélectrique Xe Pian-Xe Namnoy. Ce complexe hydroélectrique s’est effondré, provoquant un torrent qui a dévalé plusieurs dizaines de kilomètres, atteignant même le Cambodge voisin. Pourtant, il a été construit avec l’appui financier et technique d’entreprises chinoises, dont la Xe Pian-Xe Namnoy Power Company, qui minimise son implication : « L’accident a été causé par des pluies continues qui ont fait s’accumuler d’importantes quantités d’eau » (AFP et Reuters, 2018). Au moins 71 personnes ont perdu la vie et des milliers ont été laissées sans abri (Hutt, 2019). Cet incident a mis en lumière d’autres risques liés aux projets d’infrastructure de la NRS dans des régions vulnérables. Le manque de surveillance gouvernementale et de main-d’œuvre qualifiée pourrait être en cause. Les organisations environnementales alertent régulièrement sur l’impact des barrages sur le Mékong, menaçant l’écosystème, les populations rurales déplacées et les économies locales qui en dépendent (AFP et Reuters, ibid.). Les indemnisations restent insuffisantes pour les personnes déplacées, aggravant la situation de la dette nationale du Laos, déjà lourdement impactée par la participation du pays à la NRS.

Le land grabbing au Laos met en évidence le conflit entre développement économique et droits des populations locales. Les projets d’infrastructure, tels que le chemin de fer Lao-Chine et les barrages hydroélectriques, sont cruciaux pour la croissance du pays, mais leurs effets sur les communautés locales sont sévères. Les expulsions forcées, les compensations insuffisantes et la mauvaise gestion ont aggravé les inégalités sociales et environnementales. Malgré la loi sur l’indemnisation des expulsions, son application reste faible, soulignant des problèmes de gouvernance et de transparence.

3.3. Le cas des Philippines

La Constitution philippine de 1987 classe les terres publiques en quatre catégories : agricoles, forestières, minérales et parcs nationaux. La Chine investit principalement dans l’exploitation minière aux Philippines. Si ses projets d’extraction se poursuivent, la construction d’îles artificielles en mer de Chine méridionale a ralenti depuis son pic entre 2014 et 2018. Cependant, ces projets restent stratégiques politiquement.

Les activités ont eu un impact important sur les communautés locales, notamment à Bangui, où en 2014, 15 familles ont dénoncé l’empiétement des lignes de transmission électrique du China National Renewable Energy Center sur leurs terres. Située dans la province d’Ilocos Norte aux Philippines, Bangui a été le théâtre de ce conflit. Les familles ont dénoncé non seulement l’impact environnemental des projets, mais aussi l’absence de compensations adéquates et le manque de transparence dans les démarches d’expropriation (Tejada, 2014). Malgré des lois censées protéger le droit de propriété et encadrer les négociations foncières, les expropriations liées aux projets chinois continuent de provoquer mécontentement et tensions. Les propriétaires se plaignent de compensations insuffisantes et d’un manque de clarté dans les procédures d’éviction. En réponse à ces frustrations, des forums en ligne ont été créés, permettant aux propriétaires de comparer les indemnités proposées, d’échanger des expériences et de s’organiser pour défendre leurs droits face à ces pratiques perçues comme injustes (Lampton et coll., 2020 : 164-165).

Contrairement aux deux premiers pays, la pression sociale aux Philippines a conduit à un retournement du gouvernement. En 2023, les Philippines ne bénéficieront pas des prêts chinois ni de l’avenir partagé promu par la Chine, car l’administration du président Marcos Jr. s’éloigne du programme financier de Pékin, perçu comme problématique dans le cadre de l’expansion de l’influence mondiale de la Chine. En parallèle, les Philippines ont déposé près de 200 protestations contre les actions de la Chine en mer de Chine méridionale, soulignant les tensions croissantes liées à l’expansion de l’influence chinoise dans la région. Les Philippines montrent ainsi une volonté de renforcer leur souveraineté. Dans ce contexte, après la pandémie de COVID-19, les décideurs doivent prendre en compte l’augmentation des tensions liées aux terres et aux ressources naturelles. Depuis la pandémie, 9 600 agriculteurs ont été déplacés de leurs terres, en grande partie en raison de l’application affaiblie des droits fonciers, ce qui a favorisé les pratiques du land grabbing (Slaban, 2023).

Les projets chinois aux Philippines montrent la tension entre le développement économique, les enjeux géopolitiques et les droits des populations locales. Bien que des lois existent pour protéger les terres, les expropriations liées à l’exploitation minière ont aggravé les inégalités et provoqué des conflits, comme à Bangui. Cependant, la pression sociale a conduit à un changement de politique sous le gouvernement de Marcos Jr., marquant un retrait des prêts chinois et une volonté de renforcer la souveraineté nationale. Les Philippines se trouvent à un moment clé, où gérer les tensions liées au land grabbing et aux ressources naturelles pourrait éviter des impacts sociaux et environnementaux négatifs.

Conclusion

La croissance des cultures clés en Asie du Sud-Est, telles que l’huile de palme sur les îles et le caoutchouc sur le continent (Schoenberger et al. : 704), est alimentée par des investisseurs régionaux, comme les entreprises thaïlandaises et vietnamiennes dans la région du Mékong, ainsi que par des entreprises malaisiennes et singapouriennes impliquées dans l’industrie de l’huile de palme en Indonésie. De plus, des investisseurs internationaux, notamment des entreprises malaisiennes, indonésiennes et singapouriennes, cherchent des terres pour cultiver de l’huile de palme en Afrique subsaharienne (ibid.). Bien que la Chine présente l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) comme un projet économique et de développement, elle promeut aussi l’intégration civilo-militaire, qu’elle considère comme essentielle pour renforcer l’armée. L’intégration civilo-militaire, incluse dans la réforme militaire de 2015 et la stratégie nationale, pourrait être difficile à appliquer dans les projets NRS à l’étranger. Néanmoins, les gouvernements hôtes doivent s’attendre à ce que les contractants chinois respectent les exigences légales liées aux infrastructures (Asia Society Policy Institute, 2020 : 18-19).

L’influence croissante de la NRS sur les politiques internes des pays est illustrée par la volonté des gouvernements locaux d’accepter des investissements au détriment des populations locales. Si la Chine est perçue comme un partenaire économique, elle est également vue comme une menace pour la stabilité régionale. Cette méfiance est renforcée par les impacts négatifs sur les populations locales et l’environnement, ainsi que par l’absence de dialogue entre les parties concernées. Les attentes des pays participants en matière d’infrastructures et de croissance économique se heurtent à une réalité complexe. Des problèmes tels que l’accaparement des terres exacerbent les inégalités sociales, comme le montrent les situations au Cambodge, au Laos et aux Philippines, où la protection des citoyens contre les investisseurs étrangers reste un défi majeur.

Le phénomène du land grabbing en Asie du Sud-Est demeure une source de préoccupations majeures, tant sur le plan des moyens de subsistance que sur celui de l’environnement (Doarung, 2018). Une grande partie de la population vit dans des zones rurales et dépend des ressources naturelles, telles que la terre et l’eau, pour assurer sa subsistance. En parallèle à un afflux d’investisseurs en provenance de pays riches en capital, un exode de travailleurs migrants quittant les pays ciblés a été observé. Cette situation paradoxale met en évidence le contraste entre des investisseurs confiants et des travailleurs migrants non préparés et souvent réticents. Comme l’ont illustré de nombreux projets transfrontaliers à grande échelle, notamment dans l’agro-industrie, les barrages hydroélectriques et les industries extractives, certaines entreprises, souvent les mêmes, ont tiré profit du déplacement de nombreuses communautés locales. Ce phénomène a des conséquences profondes, telles que la perte de terres, de forêts et de rivières, ainsi que des flux de capitaux et de main-d’œuvre au sein des pays de l’ASEAN. Bien que de nature commerciale, ce réseau renforce l’utilité militaire d’un port en installant des industries de soutien, tant locales que chinoises, telles que la construction navale, les communications et la logistique des transports (Russel et Berger, 2020 : 20).

La région se trouve prise dans un cercle vicieux : elle doit équilibrer son besoin d’infrastructures sans compromettre sa souveraineté, tout en maintenant la satisfaction de sa population pour assurer une stabilité politique qui permettrait à la Chine de continuer à investir. Ce changement d’opinion reflète à la fois un désir du gouvernement de regagner une certaine légitimité et une volonté de diversifier ses partenariats économiques pour éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de Pékin. De ce fait, l’expansion des infrastructures liées à la NRS ne constitue pas directement la cause première des expropriations, mais elle en devient un catalyseur, offrant aux gouvernements locaux une justification pour des pratiques déjà bien ancrées. La frontière entre influence économique et ingérence devient alors plus floue, renforçant les dérives autoritaires sous couvert de développement.

Si certains de ces projets s’inscrivent dans le cadre de la NRS, d’autres relèvent de dynamiques plus anciennes liées à la gouvernance foncière et à la corruption locale. Par exemple, plusieurs concessions foncières ont été accordées à des entreprises chinoises ou à des consortiums bénéficiant d’un soutien financier de Pékin, notamment pour des barrages hydroélectriques et des corridors logistiques régionaux. Cependant, d’autres accaparements de terres, bien que parfois attribués à l’influence chinoise, sont avant tout le résultat de politiques nationales et de pratiques de clientélisme. La NRS agit comme un levier facilitateur d’expropriations, là où les gouvernements locaux exploitent ce cadre pour justifier des pratiques préexistantes.

Références

AFP et Reuters (2018, 24 juillet). Effondrement d’un barrage au Laos : des centaines de disparus. France 24. https://www.france24.com/fr/20180724-effondrement-barrage-laos-centaines-disparus-morts-catastrophe-inondations

Amnesty International (2023, 14 novembre). Cambodia: “Nobody Wants to Leave Their Home”: Mass Forced Evictions at Cambodia’s UNESCO World Heritage Site of Angkor. Amnesty International Reports, Index Number: ASA 23/7374/2023. https://www.amnesty.org/en/documents/asa23/7374/2023/en/.

Anti, Sebastian (2021, mars). Land Grabs and Labour in Cambodia. Elsevier, vol. 149.

ASEAN Post (2019, 24 décembre). China’s BRI Negatively Impacting The Environment. ASEAN Post. https://theaseanpost.com/article/chinas-bri-negatively-impacting-environment.

Baker-Smith, Katherine, et coll. (2016, août). What Is Land Grabbing? A Critical Review of Existing Definitions. Eco Ruralis. https://www.farmlandgrab.org/uploads/attachment/EcoRuralis_WhatIsLandGrabbing_2016.pdf.

Banque Mondiale (2023). GDP growth (annual %) – East Asia & Pacific. Banque Mondiale. https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?end=2023&locations=Z4&start=2013

Berman, Noah, et al. (2023, 2 février). China’s Massive Belt and Road Initiative. Council on Foreign Relations. https://www.cfr.org/backgrounder/chinas-massive-belt-and-road-initiative.

Bicker, Laura (2024, 19 september). China spent millions on this new trade route—then a war got in the way. BBC. https://www.bbc.com/news/articles/czjyj2rd1zpo.

Brar, Aadil (2024, 25 avril). Chinese Warships Permanently Deployed at New Overseas Naval Base. Newsweek. https://www.newsweek.com/china-cambodia-ream-new-permanent-naval-base-1894012

Business & Human Rights Human Center (2020, 19 mai). Laos: Concerns over local communities and workers’ wages remain unresolved as work resumes on China-Laos railway. Business & Human Rights Human Center. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/laos-concerns-over-local-communities-and-workers-wages-remain-unresolved-as-work-resumes-on-china-laos-railway-2/

Business & Human Rights Resource Center (2024). Laos: Protests against Chinese potash mine result in arrests as villagers claim inadequate compensation. Business & Human rights Resource Center. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/laos-protests-against-chinese-potash-mine-result-in-arrests-as-villagers-claim-inadequate-compensation/

Business & Human Rights Resource Centre (2024). Laos: 371 families displaced by Laos-China railway project still await full compensation after three years. Business & Human rights Resource Center. https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/laos-371-families-displaced-by-laos-china-railway-project-still-await-full-compensation-three-years-later/

Climate Diplomacy (2023). Land Grabbing in the Philippines. Climate Diplomacy. https://climate-diplomacy.org/case-studies/land-grabbing-philippines

Courmont, B., Lasserre, F. & Mottet, É. (2023). Les nouvelles routes de la soie, dix ans après. Futuribles, 453, 63-75. https://www.cairn.info/revue–2023-2-page-63.htm.

Doaroung, Premrudee (2018, 17 septembre). On Land Grabbing and Cross-border Investment: Case of Cambodian Migrant Workers in Thailand from a Gender-lens. Heinrich-Böll-Stiftung European Union. https://eu.boell.org/en/2018/09/17/land-grabbing-and-cross-border-investment-case-cambodian-migrant-workers-thailand-gender

Ewe, Kho (2023, 21 septembre). What to Know About Vietnam’s Persistent Crackdown on Environmentalists. Time. https://time.com/6316575/vietnam-environmental-crackdown/.

FEBIS (2023, 26 juillet). The Environmental Problems Facing Southeast Asia. FEBIS. https://www.febis.org/2023/07/26/the-environmental-problems-facing-southeast-asia/.

Forrat, Natalia, et Nguyen, Hai Hong (2022). Civic Mobilizations Case Study: Vietnam. Freedom House. https://freedomhouse.org/report/special-report/2022/civic-mobilizations-authoritarian-contexts/Vietnam-summary.

Freedom House (2024). Philippines. Freedom House. https://freedomhouse.org/country/philippines/freedom-world/2024

Fulco, Matthew (2022, 18 janvier). Down but Not Out: China’s Alibaba Looks Towards Challenging 2022. Al Jazeera. https://www.aljazeera.com/economy/2022/1/18/down-but-not-out-chinas-alibaba-looks-toward-challenging-2022.

Global Atlas of Environmental Atlas (2024). Dara Sakor project, Cambodia. Global Atlas of Environmental Atlas. https://ejatlas.org/conflict/dara-sakor-project

Global State of Democracy Initiative (2024). Lao People’s Democratic Republic. Global State of Democracy Initiative. https://www.idea.int/democracytracker/report/philippines/september-2024

Global State of Democracy Initiative (2024). President signs law to protect seafarer worker rights. Global State of Democracy Initiative. https://www.idea.int/democracytracker/country/lao-peoples-democratic-republic

Head, Jonathan (2024, 7 octobre). Does China now have a permanent military base in Cambodia?. BBC. https://www.bbc.com/news/articles/cx2k42n54kvo

Huang, Jackson (2024, 10 juillet). China’s Engagement with Timor-Leste Amid Geopolitical Tensions. S. Rajaratnam School of International Studies, NTU Singapore. https://www.rsis.edu.sg/wp-content/uploads/2024/07/CO24092.pdf.

Human Rights Watch (2019, 21 avril). China: “Belt and Road” Projects Should Respect Rights. Human Rights Watch. https://www.hrw.org/news/2019/04/21/china-belt-and-road-projects-should-respect-rights.

Human Rights Watch (2020). Cambodia: Hun Sen Threatens Families of Activists. Human Rights Watch. https://www.hrw.org/news/2020/10/28/cambodia-hun-sen-threatens-families-activists

Hutt, David (2019, 1 août). Confronting Property Rights and Wrongs in Laos. The Diplomat. https://thediplomat.com/2019/08/confronting-property-rights-and-wrongs-in-laos/

Kenney-Lazar, Miles (2018). Governing Dispossession: Relational Land Grabbing in Laos. Annals of the American Association of Geographers, 108:3, 679-694, DOI: 10.1080/24694452.2017.1373627

Kenney‐Lazar, Miles. (2015, avril). Authoritarian Resource Governance and Emerging Peasant Resistance in the Context of Sino-Vietnamese Tree Plantations, Southeastern Laos. Chiang Mai University, p. 6. https://www.iss.nl/sites/corporate/files/CMCP_2-_KenneyLazar.pdf

Kurlantzick, Joshua (2023, 14 avril). Unprecedented Protests Are Putting Laos in Uncharted Waters. Council on Foreign Relations. https://www.cfr.org/article/unprecedented-protests-are-putting-laos-uncharted-waters.

Kurlantzick, Joshua. (2023, 14 août). The State of Democracy in Southeast Asia Is Bad and Getting Worse. Council on Foreign Relations. https://www.cfr.org/article/state-democracy-southeast-asia-bad-and-getting-worse.

Lam, Angus (2020, 15 octobre). Domestic Politics in Southeast Asia and Local Backlash against the Belt and Road Initiative. Foreign Policy Research Institute. https://www.fpri.org/article/2020/10/domestic-politics-in-southeast-asia-and-local-backlash-against-the-belt-and-road-initiative/

Lampton, D. et al. (2020). « Rivers of Iron: Railroads and Chinese Power in Southeast Asia ». University of California Press, 1re éd. 336 pages.

Laura Schönenberger, Derek Hall & Peter Vandergeest (2017) What happened when the land grab came to Southeast Asia?, The Journal of Peasant Studies, 44:4, 697-725, DOI: 10.1080/03066150.2017.1331433

Lawrence, Ithrana (2021). Brunei’s Response to China’s Belt and Road Initiative: Embracing Asymmetry, Enhancing Authority. Asian Perspective, 45(2), 397–420.

Leilani, Adriano (2014, 21 novembre). Protest Greets Launch of Another Wind Project. Inquirer Northern Luzon. https://newsinfo.inquirer.net/652064/protest-greets-launch-of-another-wind-project.

Lemoine, François (2007). La montée en puissance de la Chine et l’intégration économique en Asie. Hérodote 125. Pages 62 à 76.

Lu, Bill et coll. (2023, 27 juillet). Au Cambodge, un nouveau leader pour une démocratie chancelante. Fondation Asie Pacifique du Canada. https://www.asiapacific.ca/fr/publication/au-cambodge-un-nouveau-leader-pour-une-democratie

Medina, Ayman F (2022, 31 mai). China Launches New Freight Train Services to Vietnam. ASEAN Briefing. https://www.aseanbriefing.com/news/china-launches-new-freight-train-services-to-vietnam/.

Ngin, Chanrith (2022, 10 octobre). How Recipient Countries in Southeast Asia Manage ‘Belt and Road Initiative’ Projects. Researchers At ISEAS – Yusof Ishak Institute Analyse Current Events. https://www.iseas.edu.sg/articles-commentaries/iseas-perspective/2022-99-how-recipient-countries-in-southeast-asia-manage-belt-and-road-initiative-projects-by-chanrith-ngin/

Nye, Joseph (2017). Soft Power: The Origins and Political Progress of a Concept. Palgrave Communications 3, no. 17. https://doi.org/10.1057/palcomms.2017.8.

PNA (2024, 27 septembre). Labor unions laud PBBM signing of Magna Carta of Filipino Seafarers. Philippines News Agency. https://perma.cc/FF9Q-QP48

RAF Lao (2024, 8 décembre). 3 years on, displaced families await compensation for Lao-China Railway project. Radio Free Asia. https://www.rfa.org/english/laos/2024/12/08/laos-compensation-railway/

Ratliff, Thomas, et Hall, Lori (2014). Practicing the Art of Dissent: Toward a Typology of Protest Activity in the United States. Humanity & Society 38, no. 3. https://doi.org/10.1177/0160597614537796.

Reuters (2024, 5 décembre). Philippines files diplomatic protest against China over South China Sea incident. Reuters. https://www.reuters.com/world/asia-pacific/philippines-files-diplomatic-protest-against-china-over-sth-china-sea-incident-2024-12-05/

Reuters. Cambodia breaks up anti-China protest in capital over alleged military base. Morning China Post. https://www.scmp.com/news/asia/southeast-asia/article/3106791/cambodia-breaks-anti-china-protest-capital-over-alleged

RFA (2018, 14 septembre). Cambodian Villagers Protest Land Dispute Case in Sihanoukville Province. Radio Free Asia. https://www.rfa.org/english/news/cambodia/cambodian-villagers-protest-land-dispute-case-in-sihanoukville-province-09142018143512.html

RFA (2020, 16 novembre). Thousands Wait for Railway Compensation in Laos’ Oudomxay Province. Radio Free Asia. https://www.rfa.org/english/news/laos/railway-11162020150345.html

RFA (2024, 25 janvier). ‘Get out!’ protest villagers over Laos government land grab. Youtube. https://www.youtube.com/watch?v=EfzB3Toa3s4

RFA Khmer (2024, 10 novembre). Some 200 Urge Action on Long-Running Cambodian Land Conflicts. Radio Free Asia. https://www.rfa.org/english/news/cambodia/koh-kong-land-disputes-protest-10112024104318.html.

Russel, Daniel R. et Berger, Blake H. (2020, septembre). Weaponizing the Belt and Road Initiative. Asia Policy Society Institute. https://asiasociety.org/sites/default/files/2020-09/Weaponizing%20the%20Belt%20and%20Road%20Initiative_0.pdf

Shorten, Laura (2024, 18 février). Cambodia’s Land-Grabbing Crisis. The Contrapuntal. https://thecontrapuntal.com/cambodias-land-grabbing-crisis/.

Sieng, Téphanie (2024). Cambodge. In G. Facal & J. Samuel (éds.), L’Asie du Sud-Est 2024 : bilan, enjeux et perspectives (1‑). Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine. https://doi.org/10.4000/books.irasec.8579

Slabang, Jacob (2023). The Struggle Over Territorial Sovereignty: Land Grabbing in the Philippines. Sphere of Influences. https://spheresofinfluence.ca/the-struggle-over-territorial-sovereignty-land-grabbing-in-the-philippines/

Strategic Comments 27 (2021). Asia’s New Generation of Pro-Democracy Protesters. Strategic Comments 27, no. 4. https://doi.org/10.1080/13567888.2021.1949140.

Tejada, Ariel Paolo. (2014, 21 novembre). With Wind Farm, No Needs No Special Powers. The Philippine Star. https://www.philstar.com/headlines/2014/11/21/1394140/with-wind-farm-noy-needs-no-special-powers.

Temby, Quinton (2021, 21 mars). Anti-Chinese Populism on the Rise in Southeast Asia?. Think China. https://www.thinkchina.sg/politics/anti-chinese-populism-rise-southeast-asia.

Trzcinski, Leah M., et Upham, Frank K. (2014, 24 février). Creating Law from the Ground Up: Land Law in Post-Conflict Cambodia, Cambridge University Press, pp. 55 – 77, DOI: https://doi.org/10.1017/als.2013.3

Ujvari, Balazs (2019). The Belt and Road Initiative—the ASEAN Perspective. Egmont Institute. http://www.jstor.org/stable/resrep21387.

Wachpanich, Nicha (2024, 12 mars). Communities rally against controversial land bridge project. Hard Stories. https://hardstories.org/stories/environmental-justice/communities-rally-against-thailands-southern-land-bridge-project

 

La relation de défense France – Vietnam dans le nouveau contexte indopacifique

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Thao HOANG

Courriel :  thao.hoang.1@ulaval.ca

Thao Hoang est étudiante au doctorat en Science politique à l’université Laval, sous la direction de Sylvie Loriaux.  Son sujet de recherche est : Examiner les implications de la relationalité (l’ontologie relationnelle/ le relationalisme/ le guanxi) dans la philosophie asiatique (Confucianisme, Bouddhisme, Daoïsme) aux théories des RI, notamment en ce qui concerne la construction et la transformation des identités étatiques et la perception du pouvoir en RI des pays confucianisés (surtout Chine, Vietnam, Japon) pendant la période du système tributaire et le temps moderne.

Résumé :
En analysant les événements historiques et les stratégies Indopacifiques respectives de la France et du Vietnam, l’article étudie l’évolution de la relation de défense entre le Vietnam et la France de 1991 à nos jours et met en lumière sa nouvelle dynamique dans le contexte indopacifique actuel. L’article montre que dans le nouveau contexte régional depuis 2018, les intérêts communs croissants favorisent la coopération en matière de défense entre les deux pays et l’amène vers un nouvel échelon. Plusieurs activités substantielles de coopération qui ont commencé à prendre forme ces dernières années ont démontré la convergence des intérêts stratégiques des deux pays dans la région.

Mots-clés: relations de défense, France – Vietnam, Indopacifique, stratégies indopacifiques

Abstract:
By analyzing the historical events and Indo-Pacific strategies of France and Vietnam, this paper investigates the development trend of the Vietnam-France defense relation from 1991 to the present and highlights its new dynamic within the current Indo-Pacific context. The paper demonstrates that, in the new Indo-Pacific context since 2018, the growing common interests have fostered defense cooperation between the two countries, taking it to a new level. Substantial cooperative activities that have begun to take shape in recent years have evidenced the convergence of the two countries’ strategic interests in the region.  

Keywords: defense relation, France – Vietnam, Indo-Pacific, Indo-Pacific strategies

Introduction

Le centre de gravité du monde pivote de l’Occident vers l’Orient. Nous le voyons non seulement par les chiffres économiques, mais aussi par des modifications dans les politiques étrangères de différents pays depuis une dizaine d’années. Le concept d’Indopacifique émerge dans de telles circonstances. Cette région maritime, la plus vaste et la plus stratégique du monde, trouve sa place dans les politiques économiques et sécuritaires des puissances mondiales et régionales. Une nouvelle structure politique et sécuritaire y est en construction. La Chine avec son ascension économique affirme de plus en plus ses ambitions territoriales dans les mers du Pacifique occidental, ce qui inquiète ses voisins riverains. Le Vietnam se voit le plus menacé par l’agressivité et les ambitions chinoises car en termes de corrélation de forces, il ne peut rivaliser avec la Chine. En conséquence, le Vietnam privilégie les stratégies diplomatiques afin de trouver un équilibre contre la deuxième puissance mondiale tout en restant prudent et flexible face à son voisin. Dans ce contexte, la France, un pays d’Europe, affirme son appartenance indiscutable à la région Indopacifique en raison de ses territoires d’outre-mer qui y demeurent. Les points communs dans les stratégies Indopacifiques du Vietnam et de la France encouragent les deux pays à consolider leurs relations de défense. Cet article met en lumière le développement de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 1991 ainsi que les intérêts communs que les deux pays partagent dans le nouveau contexte en Indopacifique.

  1. La relation bilatérale de défense de 1991 à 2018

  « L’histoire qui nous [France et Vietnam] unit est une histoire de guerre et de paix, d’éloignement et de retrouvailles ».

Emmanuel Macron (Élysée, 2018)

Une relation diplomatique spéciale tissée entre l’ancien colonisateur, la France, et son ancienne colonie, le Vietnam, a été officiellement établie dès 1973, tout juste après la fin de la Conférence de Paris dans laquelle la France a joué un rôle clé de médiation entre les deux parties vietnamienne et américaine.

En 1991, la France est le premier pays occidental à créer une Mission de Défense au sein de son Ambassade à Hanoi, et devient le premier pays occidental à débuter une coopération militaire avec le Vietnam. Le premier domaine de coopération est peu sensible : la médecine militaire. La France met alors en œuvre des projets en matière de prévention du paludisme et de formation des médecins militaires. Dans les années 1990, les deux pays n’accordaient pas encore une forte attention à leur relation militaire. S’ils ont établi leur relation militaire depuis 1991, il a fallu attendre jusqu’en 1997 pour que l’Accord-cadre de cette coopération voit le jour (voir le Tableau 1). Cela peut être expliqué par le contexte contemporain où le Vietnam venait juste de s’ouvrir au monde suite au Đổi mới [Renouveau] et que sa première priorité consistait à redresser son économie qui était en péril depuis l’indépendance. De plus, la chute du mur de Berlin ainsi que l’effondrement de l’URSS restaient encore trop claires dans l’esprit des Vietnamiens pour qu’ils soient prêts à promouvoir une coopération de défense avec un pays occidental comme la France.

La deuxième décennie du XXIème siècle a témoigné de certaines évolutions dans cette relation. Celles-ci s’expliquent surtout par la demande du Vietnam dans le contexte régional où la Chine se montre progressivement agressive dans ses revendications territoriales dans la mer de l’Est[1]. Notamment, suite à l’événement de 2014 où la Chine a installé la plateforme pétrolière HD-981 dans la zone économique exclusive (ZEE) vietnamienne, la menace chinoise contre l’intégrité territoriale maritime du Vietnam devient désormais un des enjeux de défense les plus importants du pays (Bo Quoc phong, 2019). En 2009 et en 2010, le Vietnam a commandé des armes françaises pour des valeurs respectives de 35,6 et 55,2 millions d’euros (Ministère des Armées, 2019b, p. 66). Si ces dépenses semblent minimes, elles représentaient environ 2% des dépenses militaires du Vietnam à cette époque (SIPRI, 2024). En 2016, le premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France a été organisé à Paris. Cet événement a confirmé la volonté des deux pays à rendre leur relation militaire réelle, efficace et profonde par des dialogues. En même temps, les deux parties ont aussi pu dévoiler l’efficacité limitée de leur coopération en affirmant que « les résultats ne sont pas à la mesure du potentiel et des souhaits des deux parties » (Voice of Vietnam, 2016). Aussi en septembre 2016, le Président de la République française François Hollande a effectué une visite d’État au Vietnam. Cette même année, la prise de commande d’armements de la part du Vietnam envers son fournisseur français est arrivée à un montant significatif de 94,5 millions d’euros, soit un tiers du total des prises de commandes sur la période s’étalant de 2009 à 2023 (Ministère des Armées, 2014, 2024).

En termes d’armements, avant l’invasion russe en Ukraine en 2022, la plupart des armements vietnamiens étaient fournis par la Russie (66% des équipements délivrés au Vietnam de 2016 à 2020 viennent de la Russie, suivie par l’Israël avec 19%, la Biélorussie et la Corée du Sud avec 4,8%) (Wezeman et al., 2021). Dans le contexte où la Chine compte parmi les importateurs les plus importants chez les principaux fournisseurs d’armement du monde, le Vietnam cherche à diversifier ses fournisseurs d’armes afin de préserver ses secrets stratégiques, surtout à partir de 2016 après la levée de l’embargo américain sur la vente d’armes au Vietnam. En même temps, la France, de son côté, cherche à avoir un pied dans le marché d’un pays émergent comme le Vietnam. La demande a donc croisé l’offre. L’achat d’armes constituerait ainsi une opportunité à fort potentiel dans la relation militaire France-Vietnam. Selon un rapport du SIPRI de 2021, pour la période 2016-2020, le Vietnam occupait la 16ème place dans la liste des plus gros pays importateurs, tandis que la France est le troisième exportateur d’armement du monde (Wezeman et al., 2021).

Nous pouvons remarquer que de 1991 à 2018, la relation franco-vietnamienne de la défense a témoigné un développement régulier mais à un rythme relativement lent malgré une volonté politique. À travers leurs entrevues bilatérales, les deux pays ont partagé leurs préoccupations respectives, mais ils n’ont toujours pas trouvé de terrain d’entente sur les questions stratégiques. L’industrie de défense illustrait bien le décalage dans leurs intérêts pendant cette période. Si le commerce d’armement est une priorité de la France, le Vietnam restait hésitant quant à s’ouvrir sur ce sujet qu’il juge sensible, surtout quand la relation d’amitié traditionnelle qu’il entretient avec la Russie est concernée. Néanmoins, la situation change à partir de 2018, quand un nouveau contexte stratégique prend forme en Indopacifique.

Tableau 1 :

Événements marquants dans la relation de défense France – Vietnam de 1991 – 2024

AnnéeÉvénementRésultat ou signification
1991Ouverture de la Mission militaire de France à HanoiLa France est le premier pays occidental à débuter la relation militaire avec le Vietnam
1993Visite du président F. Mitterrand au VietnamPremière visite d’un chef d’État occidental au Vietnam
Ouverture de la Mission militaire du Vietnam à Paris 
1997Visite du ministre de la défense du Vietnam Doan Khe en FranceSignature d’un premier Accord-cadre sur la coopération de défense
2001Visite du Ministre de la défense du Vietnam Pham Van Tra en FranceMise en place d’un mécanisme de consultation de défense entre les deux Ministères de la défense
2002Visite du président vietnamien Tran Duc Luong en France 
2004 Mise en place d’un mécanisme de dialogue stratégique de la diplomatie et de la défense
2009Visite du Ministre de la défense du Vietnam Phung Quang Thanh en FranceSignature du Pacte de coopération en matière de défense (remplaçant l’accord de 1997)
2010Visite du ministre de la défense de la France Hervé Morin au VietnamMise en place du mécanisme de consultation au niveau du vice-ministre au sein des réunions annuelles du Comité mixte sur la coopération de la défense entre le Vietnam et la France
2013Visite du premier ministre du Vietnam Nguyen Tan Dung en FranceSignature du Partenariat stratégique
2016Visite du président français François Hollande au Vietnam Visite du ministre de la défense de la France Jean-Yves Le Drian au VietnamPrise de commande d’armement pour 94,5 millions d’euros de la part vietnamienne
Premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France à Paris 
Forum bilatéral des entreprises de défense France-Vietnam 
2018Visite officielle du Secrétaire général du Parti communiste du Vietnam en France 
Visite du ministre de la défense du Vietnam Ngo Xuan Lich en FranceSignature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028
2019Premier dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2021Visite du premier ministre du Vietnam Pham Minh Chinh en France 
Visioconférence des deux ministères sur la coopération de défense Vietnam-France 
2022Deuxième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2023Troisième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2024Visite du ministre de la défense de la France au VietnamParticipation à la commémoration du 70è anniversaire de la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu
Visite du président du Vietnam, secrétaire général du Parti communiste du Vietnam To Lam en FranceSignature du Partenariat stratégique compréhensif

Source : Résumé réalisé par l’auteure à partir de sites Internet gouvernementaux et de la presse

2. Le nouveau contexte Indopacifique

Le nouveau concept « d’Indopacifique » est adopté par de plus en plus de pays pour remplacer celui de « l’Asie-Pacifique ». L’Indopacifique est le résultat d’un fait objectif. La région a en effet remplacé l’Atlantique, en incluant l’Océan Indien et l’Asie-Pacifique, pour devenir la centralité des circulations maritimes mondiales. L’Indopacifique est aussi un concept géostratégique. La région observe une rivalité entre deux puissances émergentes, la Chine et l’Inde, et aussi, un éventuel front de bataille direct entre la puissance émergente chinoise et la puissance dominante américaine. La région Indopacifique est considérée par la Chine comme son arrière-cour, bien que le pays nie toujours l’utilisation de ce terme et le prenne pour un effort américain de contenir la Chine (Denisov et al., 2021). À son tour, les États-Unis, en observant une montée en puissance considérable de la Chine mettant en danger l’équilibre stratégique du système international actuel, ont dû rapidement se tourner vers l’Asie-Pacifique depuis une dizaine d’années[2]. Après que les États-Unis ont présenté leur première « Free and open Indo-Pacifc strategy » en 2017, non seulement d’autres puissances régionales comme le Japon, l’Inde et l’Australie ont partagé l’intention de construire une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère, mais des puissances occidentales comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande Bretagne, le Canada et même l’Union européenne ont également introduit leurs propres stratégies pour l’Indopacifique. Bien que le contenu de chaque stratégie soit différent, notamment en ce qui concerne la portée géographique de la région, l’identification des problèmes prioritaires à résoudre ou l’attitude adoptée envers la Chine, ces stratégies démontrent les intérêts croissants que des puissances lointaines portent à la région Indopacifique.

2.1. Stratégie de la France en Indopacifique

Depuis 2018, année où le Président de la République française a exposé pour la première fois sa vision de l’Indopacifique dans son discours de Garden Island à Sydney, plusieurs documents portant sur la stratégie française en Indopacifique ont été publiés par le gouvernement français, notamment le ministère des Armées et celui des Affaires étrangères. La stabilité de l’Indopacifique est « essentielle » et toute crise ou conflit survenant dans cette zone pourrait « porter gravement atteinte aux intérêts de la France et de l’Europe » (Ministère des Armées, 2018, p. 3). En effet, si la France possède la deuxième zone d’exclusivité économique du monde avec ses 11 millions de km2, c’est grâce à ses territoires d’outre-mer et ses îles en Indopacifique. Ainsi, 88% de la zone économique exclusive française se trouve en Indopacifique, région qui compte 1.5 million de ressortissants et au moins 200 000 expatriés français (Ministère des Armées, 2018, p. 3).

Les priorités de la France dans la région Indopacifique « inclusive » demeurent sa sécurité et son indépendance (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2018). La première consiste à protéger la sécurité des territoires, des ressortissants et des zones économiques exclusives de la France dans la région. Pour l’assurer, la France cherche à préserver un accès libre aux espaces communs par des moyens militaires et diplomatiques sur place [la sécurité maritime], et à « participer au maintien de la stabilité stratégique par une action globale fondée sur le multilatéralisme » (Ministère des Armées, 2019a, p. 5). L’indépendance de la France repose sur ses divers partenariats stratégiques dans la région, à travers lesquels elle cherche des opportunités de commerce dans des économies en croissance constante au sein d’une région moteur de la croissance économique mondiale. Un autre intérêt de la France est de s’affirmer en tant que « puissance stabilisatrice » portant « les valeurs de liberté et de respect du droit dans la région » (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2022, p. 3). Ces priorités poussent la France à s’engager davantage en Indopacifique.

La revue nationale stratégique française et la stratégie nationale en Indopacifique révisées et publiées en 2022 s’inscrivent dans une continuité d’intérêt envers la zone Indopacifique. L’Indopacifique représente toujours une des « zones prioritaires pour la défense et la sécurité de la France » (République française, 2022, p. 23). La version mise à jour de la stratégie Indopacifique française est marquée par une partie dédiée à la stratégie Indopacifique commune de l’Union européenne et par l’importance répétée du rôle des alliances et des partenariats dans la région. Ces éléments mettent en lumière des efforts français de pallier le décalage entre ses grandes ambitions et ses ressources limitées (Bondaz, 2022).

2.2. L’Indopacifique dans la stratégie vietnamienne

Dans le contexte de la formation d’une nouvelle structure politique et sécuritaire dans la région de l’Indopacifique, la Chine manifeste des ambitions territoriales sur les mers qui l’entourent, comme la mer de Chine méridionale et la mer de Chine orientale, suscitant une grande inquiétude chez les pays voisins. Parmi ceux-ci, le Vietnam se sent particulièrement menacé par les ambitions et les politiques agressives de la Chine, non seulement en raison des expériences douloureuses du passé, mais aussi en raison de l’asymétrie persistante des rapports de force (Thayer, 1994). De ce fait, le Vietnam privilégie des politiques extérieures visant à établir un équilibre stratégique avec la Chine en nouant des relations substantielles avec différentes puissances mondiales. Parallèlement, la politique vietnamienne envers la Chine demeure nuancée. Le Vietnam évite à tout prix de froisser son voisin et reste prudent face à la rivalité entre grandes puissances dans sa région immédiate. Effectivement, la leçon de la guerre de frontières en 1979 et de la guerre maritime de 1988 avec son voisin géant reste encore présent dans la mémoire du pays. En outre, il ne faut pas oublier le lien extrêmement étroit entre le Parti communiste du Vietnam (PCV) et le Parti Communiste de Chine, alors que la stabilité du PCV demeure toujours une des priorités de la sécurité du pays (Bo Quoc phong, 2019, p. 55).

La stratégie de sécurité maritime du Vietnam se concentre sur la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dans la région de la mer de Chine méridionale, en particulier dans les archipels des Paracels et des Spratleys. La protection de la sécurité nationale en mer et la gestion des différends avec la Chine en mer de l’Est représentent désormais une priorité majeure de la diplomatie et de la défense du Vietnam (Bo Quoc phong, 2019, p. 18). En 2018, le Vietnam a commencé à participer à des exercices militaires conjoints en mer avec le RIMPAC[3], exercice suivi par une série d’activités que le Vietnam mène bilatéralement et multilatéralement avec plusieurs partenaires. Les navires de guerre étrangers visitent fréquemment le Vietnam, illustrant l’élargissement des relations de coopération en matière de défense maritime. Parmi les pays dont les navires de guerre visitent régulièrement les ports vietnamiens figurent les États-Unis, la Russie, le Japon, la France, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Inde.

Sur le plan diplomatique, le Vietnam adopte une politique étrangère de diversification multilatérale fondée sur les principes des « 4 Non »[4] (Bo Quoc phong, 2019, p. 25). Cette politique habile et flexible a permis au Vietnam d’obtenir de nombreux succès diplomatiques tout en conservant précieusement son autonomie.

Lorsque l’idée d’une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère a été avancée par certains pays de la région, notamment le Japon, l’Inde, les États-Unis, l’Australie ou encore l’Indonésie, le Vietnam restait silencieux jusqu’à ce que l’ASEAN publie officiellement le document « ASEAN Outlook on the Indo-Pacific » (AOIP) en juin 2019. Fidèle à sa position de neutralité vis-à-vis de la compétition entre la Chine et les États-Unis, l’ASEAN a souligné son soutien à « une région Indo-Pacifique fondée sur le dialogue et la coopération plutôt que sur la compétition», « pour le développement et la prospérité de tous », où l’ASEAN joue un rôle « central et stratégique » (ASEAN, 2019, p. 2). Ainsi, l’ASEAN s’efforce de recentrer son action sur la coopération économique dans la région plutôt que sur la compétition stratégique. L’AOIP souligne le rôle central de l’ASEAN et l’importance des mécanismes de coopération que l’ASEAN avait déjà mis en place.

La vision Indopacifique de l’ASEAN reflète celle du Vietnam qui a participé à l’élaborer. Le Vietnam soutient une région Indopacifique prospère et pacifique fondée sur la coopération tout en réitérant le rôle central de l’ASEAN. Le pays participe activement aux cadres de coopération économique tels que le cadre économique Indopacifique (IPEF) lancé par les États-Unis. Il exprime également sa volonté de participer aux mécanismes de coopération en matière de défense et de sécurité dans la région Indopacifique, « en conformité avec ses capacités et ses intérêts » (Bo Quoc phong, 2019, p. 30). Nous pouvons constater une attitude assez ambiguë du Vietnam vis-à-vis du concept Indopacifique. Aucun document officiel ne mentionne le terme, mais le pays accepte implicitement son utilisation dans les déclarations bilatérales ou multilatérales (Do Thanh & Do Thi, 2024). Il s’agit d’une posture nuancée et pragmatique qui permet au Vietnam de bénéficier des initiatives de coopération dans la région et en même temps de ne pas froisser la Chine qui reste toujours sceptique face à ce concept américain.

3. Le développement substantiel de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 2018

La liste des événements marquants dans la relation franco-vietnamienne de défense (Tableau 1) montre une intensification des activités de coopération en matière de défense depuis 2018, un jalon qui coïncide avec le début d’une nouvelle configuration stratégique en Indopacifique ainsi que la première Stratégie Indopacifique française. Dans cette relation de défense, les domaines de coopération traditionnels tels que la médecine militaire ou des opérations de maintien de la paix se poursuivent. En même temps, l’industrie de défense, un domaine plutôt sensible pour le Vietnam auparavant, se développe dans le cadre d’une entente entre les deux pays.

En 2018, à l’occasion du 45ème anniversaire de l’établissement de la relation diplomatique, les visites bilatérales successives ont marqué une nouvelle étape dans la relation bilatérale. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV en France, les deux parties prononcent leur accord sur plusieurs questions internationales dont le respect du droit international de la mer, la protection de la libre navigation et de survol dans toutes les mers. Elles ont convenu d’approfondir leur coopération de défense en maintenant et en amplifiant les mécanismes existants. En outre, les deux dirigeants ont affirmé le souhait des deux pays d’intensifier leur coopération dans le domaine de l’équipement de défense « sur la base des besoins exprimés et des capacités à y répondre de chaque partie » (Élysée, 2018). À la visite du ministre vietnamien de la défense en France la même année, la signature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028 a été identifiée comme une nouvelle étape pour rendre la relation militaire franco-vietnamienne réelle et profonde (Bao Chinh phu, 2018).

Pendant la pandémie du Covid-19, malgré le contexte sanitaire défavorable, les deux ministères chargés de la défense entretiennent un contact régulier (Ministère des Armées, 2021). La période post-Covid a témoigné d’une intensification des visites ainsi que des dialogues bilatéraux et multilatéraux où les deux renforcent leur relation de défense. L’année la plus remarquable sera l’année 2024. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV, Président du Vietnam To Lam en France, les deux pays ont signé le Partenariat Stratégique Global, le plus haut niveau du grade diplomatique que le Vietnam accorde à ses partenaires. La France, le premier pays européen, est devenue le 8ème partenaire stratégique global du Vietnam, devenant le premier pays européen à obtenir ce rang. L’une des premières priorités réside dans le renforcement de la coopération de défense, alors que chaque pays cherche à consolider son autonomie dans un contexte mondial marqué par la rivalité stratégique accrue entre les deux superpuissances (Élysée, 2024). Les deux pays partagent leur attachement au multilatéralisme, au respect du droit international ainsi qu’au maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité en mer de Chine méridionale et en Indopacifique en général. Par ailleurs, en 2024, pour la première fois, le ministre français des Armées est invité par le Vietnam aux cérémonies de commémoration de la bataille de Dien Bien Phu. Il s’agit d’un signe remarquable de la réconciliation et de la volonté commune de garder la mémoire historique pour en faire une leçon chère du prix de la paix (VTV, 2024). La promotion de la coopération mémorielle est désormais ajoutée à la liste des activités de coopération bilatérale de défense. Il faut également mentionner la participation mutuelle aux expositions d’armements organisées respectivement par les deux ministères en 2022 et en 2024. Le Vietnam commence à organiser des expositions internationales d’armement depuis 2022 pour montrer ses capacités militaires et sa volonté de moderniser son industrie de défense.

Vu les visions stratégiques de la France et du Vietnam dans le nouveau contexte Indopacifique, plusieurs intérêts communs des deux pays peuvent être soulignés. En effet, le Vietnam considère la France comme un partenaire de longue date, une grande puissance européenne responsable et profondément impliquée dans la région Indopacifique. La relation bilatérale en matière de défense est marquée par l’absence de conflits directs, et par des intérêts communs tels que la paix et la prospérité dans la région, la sécurité maritime et le respect du droit international. Le Vietnam peut compter sur le soutien diplomatique de la France dans sa lutte pour la protection de sa souveraineté en mer de Chine méridionale, surtout que la France est l’un des rares pays à condamner fermement les actions de la Chine entrant en violation du droit international (i.e. discours annuels des ministres français des Armées au dialogue de Shangri-La), et qu’elle possède la capacité de projeter sa puissance dans la région Indopacifique pour défendre les principes et valeurs communes.

La France a de son côté bâti une relation de défense avec le Vietnam qui s’inscrit dans le temps et qui se répand dans plusieurs domaines autour d’une synergie de points de vue sur la situation en Indopacifique, sur la promotion du multilatéralisme et du droit international (Ministère des Armées, 2019a, p. 20). Dans ses documents sur l’Indopacifique depuis 2018, la France mentionne quelques partenaires stratégiques tels que l’Inde, le Japon et l’Australie[5] comme les plus importants, mais aussi l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Nouvelle-Zélande, et le Vietnam. Parmi ces partenaires stratégiques du sud-est asiatique, le Vietnam est souvent nommé avec Singapour, l’Indonésie et la Malaisie qui occupent respectivement la 8ème, la 11ème et la 14ème place dans la liste des 20 clients d’armement les plus importants de la France pendant la période 2011-2020 (Ministère des Armées, 2022), même si les achats vietnamiens d’armes françaises restent encore très modestes. Cette classification montre le rôle spécial du Vietnam dans la stratégie française en Indopacifique.

Conclusion 

La relation de défense entre la France et le Vietnam a été établie dès 1991. Il s’agit d’une relation spéciale tissée entre l’ancien colonisateur et l’ancienne colonie. Les deux anciens ennemis de la guerre d’Indochine sont désormais devenus deux partenaires fiables. Depuis 1991 et jusqu’en 2018, plusieurs activités ont été enregistrées dans le cadre de la coopération militaire entre les deux parties. Des visites officielles des chefs d’État ainsi que des chefs de la Défense des deux pays n’ont cessé d’exprimer leur volonté et leur souhait de renforcer leur relation de défense dont, selon les deux parties, les résultats n’étaient pas encore satisfaisants. Cette relation se développait avec un rythme régulier bien qu’elle n’ait constitué une priorité ni pour l’un ni pour l’autre.

Depuis 2018, un nouveau dynamisme stratégique est observé en Indopacifique. La France s’engage à promouvoir les intérêts français dans la région qui est désormais clé dans la croissance économique mondiale et dans la rivalité stratégique entre les superpuissances. Le Vietnam reste géographiquement au cœur de l’Indopacifique. La relation franco-vietnamienne de défense entretenue depuis 1991 avec un rythme relativement modeste a bénéficié d’un nouveau souffle dans ce contexte changeant. Elle devient maintenant profonde et substantielle. Elle s’inscrit dans les stratégies des deux pays qui cherchent à renforcer leur autonomie respective face à un contexte mondial instable et imprévisible dominé par les superpuissances.

Références bibliographiques

ASEAN (2019). ASEAN Outlook on the Indo-Pacific. asean.org

Bao Chinh phu (2018). Bước tiến mới trong hợp tác quốc phòng Việt—Pháp [Nouvel élan dans la coopération franco-vietnamienne de la défense]. https://baochinhphu.vn/buoc-tien-moi-trong-hop-tac-quoc-phong-viet-phap-102244964.htm, accédé le 27 février 2025

Bo Quoc phong (2019). Quoc phong Viet Nam [La défense du Vietnam]. Livre blanc du Vietnam

Bondaz, A. (2022). La France, une puissance d’initiatives en Indo-Pacifique. Fondation pour la Recherche Stratégique, 37. https://www.frstrategie.org/publications/notes/france-une-puissance-initiatives-indo-pacifique-2022, accédé le 28 février 2025

Denisov, I., Paramonov, O., Arapova, E., & Safranchuk, I. (2021). Russia, China, and the concept of Indo-Pacific. Journal of Eurasian Studies, 12(1), 72‑85. https://doi.org/10.1177/1879366521999899

Do Thanh, H., & Do Thi, T. H. (2024). Vietnam and the Indo-Pacific. Regards géopolitiques, 10(3), 6‑13.

Élysée (2018, 27 mars). Déclaration conjointe du Président de la République Emmanuel Macron et du Secrétaire général du Parti communiste de la République socialiste du Vietnam M. Nguyen Phu Trong. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/03/27/declaration-conjointe-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-et-du-secretaire-general-du-parti-communiste-de-la-republique-socialiste-du-vietnam-m-nguyen-phu-trong, accédé le 25 février 2025

Élysée (2024, 7 octobre). Déclaration conjointe sur l’etablissement d’un partenariat stratégique global entre la France et le Vietnam. elysee.fr. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2024/10/07/declaration-conjointe-sur-letablissement-dun-partenariat-strategique-global-entre-la-france-et-le-vietnam, accédé le 25 février 2025

Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2018). Livre Blanc : Stratégie Française En Asie-Océanie à l’horizon 2030. Vers Un Espace Asiatique Indopacifique Inclusif.

Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique.

Ministère des Armées (2014). Rapport au Parlement 2014 sur les exportations d’armement de la France. https://www.vie-publique.fr/rapport/34478-rapport-au-parlement-2014-sur-les-exportations-darmement-de-la-france, accédé le 26 février 2025

Ministère des Armées (2018). La France et La Sécurité En Indopacifique.

Ministère des Armées (2019a). La stratégie de défense française en Indopacifique.

Ministère des Armées (2019b, juin 4). Rapport au Parlement 2019 sur les exportations d’armement de la France | vie-publique.fr. https://www.vie-publique.fr/rapport/126860-rapport-au-parlement-2019-sur-les-exportations-darmement-de-la-france, accédé le 26 février 2025

Ministère des Armées (2021, septembre 7). Trentième anniversaire des relations bilatérales de défense franco-vietnamiennes. https://www.defense.gouv.fr/dgris/actualites/trentieme-anniversaire-relations-bilaterales-defense-franco-vietnamiennes, accédé le 27 février 2025

Ministère des Armées (2022, mars 23). Rapport au Parlement 2021 sur les exportations d’armement de la France. https://www.defense.gouv.fr/rapport-au-parlement-2021-exportations-darmement-france, accédé le 25 février 2025

Ministère des Armées (2024, septembre 5). Rapport au Parlement 2024 sur les exportations d’armement de la France. https://www.defense.gouv.fr/rapport-au-parlement-2024-exportations-darmement-france, accédé le 25 février 2025

République française (2022). Revue nationale stratégique 2022.

SIPRI (2024). SIPRI Arms Transfers Database [Jeu de données]. Stockholm International Peace Research Institute.

Thayer, C. A. (1994). Vietnam : Coping with China. Southeast Asian Affairs, 351‑367.

Voice of Vietnam (2016). Đối thoại chính sách quốc phòng Việt—Pháp lần thứ nhất [Premier dialogue sur la politique de défense Vietnam-France]. https://vov.vn/quan-su-quoc-phong/viet-nam/doi-thoai-chinh-sach-quoc-phong-viet-phap-lan-thu-nhat-568234.vov, accédé le 25 février 2025

VTV (2024, mai 7). Bộ trưởng Bộ Quân đội Pháp : Đây là dịp đặc biệt để nhìn lại lịch sử của hai nước [Ministre français des Armées : C’est une occasion privilégiée pour revenir sur l’histoire des deux pays]. BAO DIEN TU VTV. https://vtv.vn/chinh-tri/bo-truong-bo-quan-doi-phap-day-la-dip-dac-biet-de-nhin-lai-lich-su-cua-hai-nuoc-20240507113530008.htm, accédé le 26 février 2025

Wezeman, P., Kuimova, A., & Wezeman, S. (2021). SIPRI Trends in International Arms Transfers, 2020.


[1] Biển Đông en Vietnamien désigne la mer de Chine méridionale.

[2] La politique américaine pour le pivot vers l’Asie présentée officiellement par l’administration Obama en 2011.

[3] Organisé et administré par le commandement indopacifique de la marine américaine, le RIMPAC est le plus grand exercice international de guerre maritime au monde et se déroule tous les deux ans dans le Pacifique.

[4] Ne pas participer à des alliances militaires, ne pas s’allier avec un pays pour en affronter un autre, ne pas recourir à la force ni menacer d’utiliser la force dans les relations internationales, ne pas permettre l’installation de bases militaires étrangères sur son territoire pour attaquer un autre pays.

[5] L’Australie est enlevée de la liste des partenaires stratégiques en Indopacifique de la France suite à la rupture du programme bilatéral des futurs sous-marins en 2021. Voir : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique, p.42

Recension. Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Eudeline, H. (2024). Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie. Paris, PUF.

De très nombreux ouvrages se proposent d’analyser les diverses facettes de l’ascension politique, économique, scientifique de la Chine depuis 30 ans. Cet ouvrage se place dans cette mouvance : quelles sont les ressorts de cette ascension, quels en sont les impacts, comment la puissance chinoise se structure-t-elle et imprime-t-elle sa marque sur l’environnement régional et mondial ?

Le lecteur aura donc un a priori favorable pour un ouvrage qui se propose d’analyser ces éléments. Se plaçant dans une perspective historique, l’auteur se propose notamment de replacer cette récente ascension de la Chine dans l’histoire. Au début du XIXe siècle, la Chine aurait été le pays le plus riche au monde. Incapable de se moderniser, l’empire puis la république ont pourtant connu une longue phase de déclin jusqu’à la mort de Mao Zedong. Pour redevenir la puissance de premier rang qu’elle était avant le « siècle d’humiliation » sous les coups des puissances coloniales, et assurer la croissance économique nécessaire à son développement, la Chine privilégie à nouveau la mer, comme elle l’avait brièvement fait au début du XVe siècle. En 1978, le président Deng Xiaoping, imité par ses successeurs, ouvre le pays au commerce mondial par ses ports, lui permettant un succès économique fantastique, qui tend cependant à s’essouffler. C’est pourquoi Xi Jinping annonce en 2013 l’« initiative de la ceinture et de la route ». Cette expansion commerciale s’accompagne d’ambitions géostratégiques. Pour protéger ses intérêts, la Chine se dote ainsi d’une flotte puissante et diversifiée, capable d’intervenir partout dans le monde. Depuis 2016, elle a dépassé l’US Navy en nombre d’unités. La Chine semble en passe de devenir la nouvelle puissance maritime mondiale : faut-il s’en inquiéter ?

Pourtant, malgré cet angle intéressant, l’ouvrage n’est pas sans défaut.

Tout d’abord, tant l’introduction que la moitié de l’ouvrage proposent en fait une fresque historique. Non pas que l’analyse historique ne soit pas intéressante, mais pour un travail visant à mieux cerner la géopolitique de la Chine contemporaine, on peut se demander pourquoi une telle place est ainsi accordée à ces tableaux du passé. Ceux-ci d’ailleurs sont partiels : ainsi, l’auteur affirme en préambule de l’ouvrage que la Chine mise pour la première fois sur la mer dans son expansion commerciale et politique, ce qui est inexact puisque la Chine a été, brièvement certes, la première puissance navale au début du XVe siècle, la flotte chinoise s’aventurant jusqu’en Afrique de l’Est. L’auteur rapporte cet épisode en quelques lignes et s’interroge peu sur les causes de cette fulgurante ascension et sur les ressorts du déclin précipité.

Certains concepts sont mentionnés rapidement, comme celui de suzeraineté, sans qu’il ne soit explicité ni en quoi il est peu valide pour justifier des revendications territoriales contemporaines. De même, l’opposition entre la Grande-Bretagne maritime et la puissance terrestre de la Chine est-elle utile ?  Certes la Chine avait abandonné tout outil maritime, mais cela souligne bien que cette opposition maritime/continental ne porte pas sur des caractéristiques ontologiques des États, mais sur les orientations de leurs politiques.

Après un long premier chapitre historique, intéressant certes mais ne portant pas sur la géopolitique de la Chine contemporaine, le second entre dans une analyse d’histoire contemporaine, sur les mécanismes de l’expansion récente de la Chine. Le propos se rapproche ainsi davantage d’une analyse d’enjeux géopolitiques – quels sont, aujourd’hui, les enjeux de pouvoir se déployant ou portant sur des territoires ?

Le texte est cependant émaillé de plusieurs imprécisions. Ainsi, on ne sait pas ce qu’est le Conseil des affaires de Chine (p.82), à ma connaissance aucun organisme ne porte ce nom, le plus proche semblant être la NDRC, National Development and Reform Commission.  En page 80, l’auteur affirme qu’en 1978 n’existait aucune convention sur le droit de la mer, ce qui est faux puisque celle de 1958 était entrée en vigueur, et l’article 16 de ladite convention spécifiait déjà que le transit inoffensif dans les détroits utilisés pour la navigation commerciale ne pouvait être suspendu.

L’auteur affirme, sans preuve, que la Chine, dans sa loi sur la mer territoriale de 1992, avait déjà prévu le remblaiement des récifs qu’elle occupe dans les Spratleys afin de pouvoir y édifier des bases militaires (p.95). L’auteur évoque ensuite la succession d’îles, nommée première chaine d’îles, et qui peuvent être considérés dans une analyse stratégique comme des outils pour freiner la sortie de la flotte chinoise vers la haute mer : Japon, îles Ruykyu, Taiwan, Philippines… Certes, ces îles les peuvent constituer des points d’appui pour des opérations navales de déni d’accès ; mais elle ne « longent » pas les côtes chinoises et leur rôle dans le blocage de sorties de bâtiments chinois ne doit pas être surjoué. On ne voit donc pas en quoi ces îles constitueraient à ce point un « carcan des mers proches » (p.99) qui contraindrait à ce point la flotte chinoise. En page 113 l’auteur explique que du fait de la perte de la province de l’Amour/Primorie en 1860, la Chine a perdu un accès à la mer non contrôlé par la première chaine d’iles, pourtant la chaine des Kouriles verrouille bel et bien la mer d’Okhotsk, or la souveraineté sur ces iles ne dépendait pas de celle sur la province d’Extrême-Orient. Aussi, si on peut formuler l’hypothèse que la Chine pourrait nourrir un certain intérêt pour cette province perdue malgré sa renonciation officielle en 2004, on se demande sur la base de quel document l’auteur se fonde lorsqu’il affirme avec force que la Chine « cherchera à reprendre cette province » (p.114) : cela ressemble à de la spéculation.

De même, le dilemme de Malacca, soit la crainte que le trafic maritime ne soit bloqué au détroit du même nom afin d’exercer un blocus économique de la Chine, ne doit pas être exagéré : cela constitue une vulnérabilité certes, mais pas une menace mortelle : il existe des routes maritimes alternatives ; la flotte chinoise monte rapidement en gamme et en puissance comme l’auteur le souligne bien par ailleurs dans le 3e chapitre ; et la Chine s’efforce de développer des corridors de contournement terrestres, isthme de Kra, corridor birman, corridor pakistanais, routes de la soie, rapidement évoquées mais sans perspective critique. Cette analyse de la vulnérabilité réelle, au-delà du cliché de la menace mortelle d’un étranglement économique à Malacca, aurait été intéressante. De même, en page 109, la notion de collier de perles n’est pas largement acceptée : elle suppose que la Chine prend le contrôle de ports le long de cette route majeure Malacca / Suez, de manière délibérée, afin d’encercler l’inde donc dans une optique civile et militaire. Or cette analyse n’a rien d’évident : la Chine ne prend pas le contrôle de nombreux ports, ses entreprises ont certes obtenu de nombreux contrats de construction de terminaux mais cela ne signifie pas qu’elles en soient propriétaires ; et lorsqu’elles deviennent actionnaires de terminaux, cela ne veut pas dire que des capacités militaires s’y développent. Ce concept de collier de perles a été porté par des think-tanks de défense indiens, puis américains, afin de souligner une menace chinoise qui demeure encore largement théorique sur ce plan précis.

Les imprécisions s’accumulent au sujet des routes arctiques. En page 106 il est fait état d’environ 15 transits par la Route maritime du Nord, il y en a eu en fait 27, mais il est par ailleurs connu que cette route voit l’essentiel de ses transits se produire entre des ports russes arctiques (Mourmansk, Arkhangelsk) et d’autres ports. Il y a peu de transits entre Atlantique et Pacifique et il est peu probable, pour des raisons structurelles, que cette route arctique se développe au point de concurrencer durablement les itinéraires classiques par Panama ou Suez/Malacca. La flotte commerciale chinoise pourrait déjà accéder au détroit de Béring si elle le souhaitait. Cette route commerciale n’est pas si attractive que cela, et si une compagnie maritime chinoise (NewNew Shipping, qui a remplacé Cosco en 2022) continue d’y faire circuler quelques navires chaque année, on est loin de la montée rapide en puissance que semble évoquer l’auteur.

En page 115, l’auteur affirme sans preuve que « comme toujours », la Chine a une approche duale de la recherche scientifique puisqu’elle a admis au service actif en 2016 un brise-glace militaire, alors que ses mers proches ne sont jamais prises par les glaces. C’est faux, le golfe de Bohai peut parfois connaitre un certain englacement en hiver, même si en effet ce risque ira sans doute en s’amenuisant avec le temps et l’impact des changements climatiques. Par ailleurs, tous les brise-glace américains sont des bâtiments militaires, à la différence de la Chine qui en aligne 2 militaires et 2 civils : Washington aurait-il encore plus que la Chine une approche duale de la recherche ? En réalité, ce sont deux brise-glace militaires qui ont été versés au service actif en 2016, les Haibing 722 et 723, mais ils sont nettement plus petits que les brise-glace de recherche, avec 4 850 t de déplacement contre 21 000 t pour le Xuelong et 14 000 t pour le Xuelong 2. Ils n’ont pour le moment jamais navigué en Arctique – ce qui ne veut certes pas dire qu’ils ne le feront pas.

En page 118, l’auteur explique que les Russes s’intéressent vivement à l’Arctique, ce qui est exact, au point de vouloir « maitriser un océan Arctique pour lequel ils revendiquent une large portion du plateau continental », ce qui est tout aussi exact (p.118) ; mais cette revendication est légale, se décline selon les principes de la Convention sur le droit de la mer, et n’a pas suscité d’opposition de la part des autres pays riverains de l’océan Arctique, chacun tolérant les revendications du voisin. De plus, il est très hasardeux d’affirmer que s’y trouvent d’importantes quantités d’hydrocarbures, l’essentiel des réserves probables se trouvant en deçà des 200 miles marins. Et, contrairement au cliché souvent véhiculé par les médias, ce n’est pas l’intérêt russe qui a déclenché les revendications des autres États arctiques, mais la montre, chaque État disposant de 10 ans pour déposer sa revendication après la date de ratification de la convention par son parlement. Et, encore contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la Russie facture déjà le transit par la RMN, et les compagnies chinoises se soumettent… Les imprécisions se multiplient, il est également faux de dire que le cargo chinois Yongsheng était en 2013 le premier « bateau de fret » (p.120) à transiter par la RMN, il y avait déjà des navires commerciaux dans les années 1930, puis dans les années 2010. Le Yongsheng a simplement été le premier navire marchand chinois… De même, dire que les méthaniers ont beaucoup gagné de temps depuis la presqu’ile de Yamal en naviguant vers l’Est pour rejoindre la Chine, plutôt que de passer par Suez, est une évidence, passer par l’Ouest suppose aussi de naviguer dans les eaux arctiques et suppose une route considérablement plus longue : on enfonce ici une porte ouverte. La succession des imprécisions, pas toutes rapportées ici, est agaçante et décrédibilise le propos.

Si le chapitre 3 porte sur l’expansion de la flotte militaire chinoise, un domaine que maitrise nettement mieux l’auteur, il n’en demeure pas moins qu’il est très spécialisé. On a un ouvrage divisé en un premier chapitre proposant une grande fresque historique ; un chapitre 2 mêlant histoire contemporaine et développements stratégiques récents, mais très émaillé d’imprécisions ; et un 3e chapitre portant sur l’analyse, bien menée, de la croissance navale de la Chine. Où est l’analyse géopolitique des relations de la Chine avec ses voisins, l’Asie centrale, l’Asie du Sud-est, l’Inde ? Sur ses relations avec l’Afrique ou l’Amérique latine ? sur la dynamique des conflits en mer de Chine du Sud ? sur le positionnement de la Chine par rapport à la Russie ou à la Corée du Nord ?  Des éléments de tout ceci apparaissent ici et là, mais la trame générale n’offre pas une analyse structurée de la géopolitique de la Chine, une analyse basée sur des observations du présent et non de l’’histoire.

Bref, le lecteur reste sur sa faim. C’est dommage car le sujet est fort pertinent.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension. China’s Vulnerability Paradox: How the World’s Largest Consumer Transformed Global Commodity Markets

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10n4, 2024

Pascale Massot (2024). China’s Vulnerability Paradox: How the World’s Largest Consumer Transformed Global Commodity Markets. Oxford University Press.

Cet ouvrage propose une analyse du paradoxe apparent de la vulnérabilité de la Chine sur certains marchés de ressources naturelles, malgré son poids économique et politique majeur. Le livre étudie pour cela les transformations inégales des marchés mondiaux de ces ressources, notamment le minerai de fer, de cuivre, d’uranium et de potasse, résultant de la croissance économique contemporaine spectaculaire de la Chine. Parfois, la Chine présente une réelle vulnérabilité vis-à-vis des marchés mondiaux de matières premières en raison de la faiblesse de sa capacité d’influence sur le marché. Pourquoi les acteurs chinois se sont-ils parfois montrés incapables d’orienter les marchés dans la direction qu’ils souhaitaient, alors même qu’ils avaient pour eux l’atout de leur poids majeur sur ces marchés? Pourquoi certains marchés ont-ils subi des changements fondamentaux alors que d’autres marchés similaires ne l’ont pas fait ?

Pascale Massot fait reposer la prémisse de son analyse sur la déconfiture du marché du minerai de fer, lequel fonctionnait selon un mécanisme de fixation des prix que le Japon, longtemps le premier acheteur de minerai de fer, avait réussi à instituer dans les années 1960 en coordonnant l’action des acteurs économiques du secteur sidérurgique japonais. Bien coordonnés, leurs interventions sur le marché du minerai de fer ont conduit à ce mécanisme de contrôle par prix de référence (benchmark pricing regime), à l’avantage des gros acheteurs. En 2003, la Chine est devenue le premier acheteur et dès 2006, le principal négociateur pour le mécanisme de fixation des prix, face à des multinationales comme Vale, BHP Billiton ou Rio Tinto. En 2009, la China Iron and Steel Association, confrontée à une baisse de la demande après l’euphorie des Jeux Olympiques de Pékin (2008) et à la suite de la crise financière de cette année-là, exigea une baisse des prix qu’elle estimait trop élevés. La CISA a adopté une approche rigide dans les négociations pour la fixation des prix, refusant les propositions des producteurs, refusant les prix proposés par les acheteurs japonais et coréens, et imposant à ses entreprises membres de ne plus acheter de minerai de fer pour exercer une pression sur les producteurs, avec comme raisonnement que la taille du marché chinois les ferait fléchir. Mais un grand nombre de petites et moyennes entreprises chinoises du secteur de la métallurgie ignorèrent la consigne et se mirent à acheter de grandes quantités de minerai sur les marchés à court terme, faisant exploser les prix et conduisant de facto à la déconfiture du mécanisme de fixation de prix, déclenchant une hausse spectaculaire du cours du minerai de fer pour plusieurs années. La CISA ne souhaitait pas détruire le mécanisme de fixation des prix, qui agissait largement en faveur des gros acheteurs ; mais de facto, la confrontation avec les producteurs et l’absence de coordination entre entreprises chinoises aboutit à ce résultat, qui a placé les entreprises sidérurgiques chinoises dans une situation nettement plus vulnérable face au marché en les soumettant à la possibilité de fluctuations importantes des prix de court terme (spot). Selon l’auteure, « la chute du régime de prix de référence en 2010 demeure, à ce jour, un des exemples les plus frappants de changements dans les institutions des marchés à intervenir à la suite de l’émergence de la Chine » (p.93). Au contraire, sur le marché international de la potasse, l’émergence du Brésil comme acheteur important, à partir de la fin des années 2010, a également eu comme effet de déstabiliser un régime semblable de fixation des prix sur le long terme, mais que les entreprises chinoises, cette fois-ci, se sont efforcées de préserver, avec un succès relatif, parce qu’elles ont su coordonner leurs politiques d’achats sur le marché mondial.

À travers une série d’études de marchés de ressources, dont celle-ci sur les rebondissements du marché du minerai de fer, Pascale Massot soutient que la dynamique des relations de pouvoir entre les acteurs chinois des marchés nationaux et internationaux façonne leur comportement, leur pouvoir de peser sur les marchés, ainsi que la probabilité d’un changement institutionnel global. À l’heure où les tensions économiques entre les États-Unis et la Chine s’aggravent, ce livre offre une analyse intéressante des dynamiques de l’interaction entre l’économie politique des marchés chinois et mondiaux. L’analyse va à rebours de clichés sur la Chine comme l’unité, la puissance et la prévisibilité, pour souligner, à l’instar de travaux comme ceux de Lee et Hameiri (2021), que la résultante de la dynamique intérieure chinoise peut aussi être marquée par l’hétérogénéité, la vulnérabilité et l’imprévisibilité.  Il faut se garder d’enfermer toute analyse sur la Chine dans des catégories récurrentes et parfois réductrices.

Un ouvrage d’actualité, pertinent, très documenté, sur un aspect des conséquences économiques de l’émergence de la Chine.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Références

Jones, L., & Hameiri, S. (2021). Fractured China. Cambridge University Press.

Recension. X. Aurégan et T. Pairault (dir.). L’Afrique et ses présences chinoises

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Xavier Aurégan et Thierry Pairault (dir.) (2024). L’Afrique et ses présences chinoises. Paris, L’Harmattan, 253 p.

Cet ouvrage collectif rassemble plusieurs analyses pour explorer la diversité des formes de la présence chinoise en Afrique.  Le titre de l’ouvrage écarte clairement l’idée d’une emprise irrésistible que la superpuissance économique chinoise pourrait exercer sur des États africains trop souvent abordés comme faibles dans leur relations avec Pékin.  Non pas que le contraire soit vrai. Mais les contributeurs s’efforcent, à travers la palette des sujets abordés, de souligner la diversité des présences chinoises. Une première partie, Stratégies géopolitiques chinoises, rassemble des chapitres analysant les stratégies mises en place par la Chine.

Une seconde partie, Approches socio-politiques africaines, permet de jeter un éclairage sur les interactions entre la présence chinoise et quelques pays d’accueil, Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire et Bénin.

Dans la première partie, un premier chapitre montre que la Chine, qui a pris la direction de l’agence des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) depuis 2019, applique, malgré des discours de solidarité avec les pays en développement sur la nécessité de revoir les politiques agricoles et de sécurité alimentaire, applique en réalité des politiques technicistes qui reproduisent les modèles développés par les Occidentaux.

Le chapitre suivant aborde la question de l’influence relative  d’un pays extérieur à travers les prêts mais aussi les investissements directs, deux aspects souvent confondus dans les médias qui parlent souvent d’investissements chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie alors que souvent de tels projets sont financés par des banques chinoises, mais sous forme de prêts et ne sauraient donc constituer des investissements. Thierry Pairault nuance ici l’influence relative de la France et de la Chine, en tenant compte du statut des entreprises, les acteurs privés ne relayant pas évidemment l’influence de l’État d’origine de la même façon que des entreprises d’État, chinoises en l’occurrence.

Les trois chapitres suivants analysent par la suite des secteurs précis. Xavier Aurégan analyse les formes de la diplomatie sanitaire de la Chine en Afrique, dont le rôle est principalement de se forger une image positive auprès des pays en développement : depuis plusieurs dizaines d’années, la coopération dans le domaine de la santé est fortement politisée, et l’épisode de la pandémie de covid-19 l’a encore illustré en opposant implicitement les approches occidentales des modèles chinois ou d’ailleurs en Asie. Cependant, on escompte de cette coopération et de la formation des personnels soignants, des ventes de matériels médicaux chinois. Les chapitres suivants abordent le secteur des télécommunications et du tourisme. En matière de télécommunications, le champion chinois Huawei, présenté comme un groupe privé qui ne relaie donc pas les ambitions chinoises, permet toutefois à la Chine de promouvoir l’entreprise comme un exemple de succès industriel, de crédibilité des normes chinoises, de preuve de la viabilité de la voie chinoise vers le développement et du caractère gagnant-gagnant de la coopération économique bilatérale. En ce sens, les projets chinois en télécommunications ont certes pu traduire la recherche opportuniste, au sens positif du terme, de nouveaux marchés, mais elles jouaient aussi un rôle de levier dans la construction d’une image positive pour la Chine, en venant conforter le soft power, le pouvoir d’influence de Pékin. Le déclin relatif des ventes de Huawei à l’étranger, du fait en partie des sanctions occidentales, illustre l’importance stratégique relative des routes de la soie numérique : les entreprises chinoises s’adaptent et, en partie contraintes par les États-Unis, se replient vers le marché domestique où elles réinvestissent dans l’innovation et tentent de se constituer des avantages concurrentiels sur leurs rivales occidentales. Le tourisme chinois en Afrique est encore marginal, mais il connait un développement réel. Outre que, très contrôlé par l’État, il permet à la Chine de faire miroiter les avantages d’une certaine coopération avec elle, il sert aussi, dans le discours de la Chine, d’alimenter l’idée d’un levier de promotion de l’amitié sino-africaine.

La seconde partie aborde plus spécifiquement la réception des présences chinoises en Afrique. La notion de projet chinois est relativisée par le fait que, malgré la présence d’un financement chinois et d’un maitre d’œuvre chinois, il est possible de relever la présence d’entreprises étrangères et locales parmi les acteurs impliqués. Il n’y a là rien de nouveau, les grandes entreprises chinoises ayant compris qu’en termes d’image il était plus positif d’inclure des acteurs non chinois dans leur portefeuille de partenaires industriels, mais on en mesure la matérialisation en Afrique. Les chapitres suivants montrent le souci d’entreprises chinoises de mieux s’intégrer sur le long terme en Algérie, à travers des pratiques sociales dans lesquelles elles tirent aussi habilement parti des lacunes déréglementations locales. Enfin, les deux derniers chapitres abordent des sujets directement liés au soft power chinois, l’influence des films de kung-fu auprès des gangs de rue à Abidjan; et l’influence chinoise sur les pratiques médicales traditionnelles.

Un ouvrage intéressant à travers la diversité des sujets abordés, qui vient relativiser l’idée de l’uniformité des formes de la présence chinoise en Afrique. Bien entendu, comme tout ouvrage collectif, on y découvre un tableau constitué d’une palette de petites touches dont l’ensemble ne saurait épuiser le sujet. On pourrait regretter notamment l’absence récurrente dans la littérature d’une analyse de la perception de la coopération économique avec la Chine, qui articule des sentiments positifs lorsque des projets aboutissent (routes, hôpitaux, téléphonie), plus nuancés lorsqu’ils interrompent un projet en cours de route, le condamnant à l’échec commercial comme dans le cas de la nouvelle voie ferrée au Kenya (Standard Gauge Railway, Voie ferrée à écartement standard), mécontents lorsque les produits chinois sont perçus comme induisant une concurrence déloyale face aux producteurs locaux (textile, produits agro-alimentaires). Mais souligner la diversité des formes de cette présence chinoise est assurément une valeur ajoutée précieuse.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG