L’appropriation de la mer en Asie du Sud-Est

RG v7, n2, 2021

Jean-Marie Crouzatier (2018). L’appropriation de la mer en Asie du Sud-Est

Paris, L’Harmattan. Collection Points sur l’Asie.

La mer de Chine du Sud, ou, comme l’auteur l’explique, la mer d’Asie du Sud-Est est le lieu de tensions et de conflits depuis plusieurs décennies : d’abord limités au contentieux bilatéral entre la Chine et le Viet Nam à propos de l’archipel des Paracels, les litiges se sont complexifiés, multilatéralisés sur la question des Spratleys, avant de se généraliser à l’ensemble de la zone depuis les années 1990.

Ces tensions, dont il est rarement question dans les médias occidentaux, dépassent largement le cadre régional, car les enjeux sont considérables : sur le plan économique, les sous-sols sont riches en pétrole et les ressources halieutiques importantes ; sur le plan stratégique, la possession d’une mer territoriale dans cette partie de l’océan, et plus encore d’une zone économique exclusive, permet de contrôler l’accès à ces ressources. Cette mer semi-fermée voit le passage d’un important trafic maritime, l’essentiel du commerce maritime entre l’Asie de l’Est d’une part, et l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Europe d’autre part, trafic qu’il est possible de contrôler et surveiller au passage des détroits et au large des nombreuses bases que les protagonistes construisent sur les ilots. Sur le plan géopolitique, la confiscation de cette zone par la Chine pourrait remettre en question le statu quo dans la région.

Les contentieux en mer d’Asie du Sud-Est ont donné lieu à de très nombreux travaux académiques, dont l’analyse et la compréhension des causes et des enjeux, économiques (ressources en hydrocarbures et halieutiques) et stratégiques (surveillance et contrôle du trafic maritime), semblent être la ligne directrice. Dans le contexte actuel où la mondialisation est devenue dépendante du commerce maritime, ces tensions dépassent amplement le cadre régional car elles remettent en question l’équilibre géopolitique mondial (p.13) : l’enjeu en est le contrôle possible de l’intense trafic maritime qui transite par la mer, mais aussi la relation entre la Chine et ses voisins d’Asie du Sud-est. A partir de ce postulat, Jean-Marie Crouzatier, professeur émérite des universités et spécialiste en droit constitutionnel et international, propose une relecture de ces conflits en mer d’Asie du Sud-Est.

Il interroge pour cela les implications et les intérêts de chaque État, ainsi que la capacité du droit international à maintenir un climat de paix. Dans cette perspective, l’ouvrage s’organise en trois parties, dont chacune répond à une problématique. Dans une première section sur la mer, enjeu sécuritaire en Asie du Sud-est, il s’agit pour l’auteur de comprendre d’abord quels sont les intérêts économiques et politiques que soulève cet espace maritime et quel est l’état des revendications entre les États riverains. Parfois assez chronologique, la section campe un portrait réaliste des enjeux mais gomme certains éléments, comme l’attitude longtemps ambiguë du Vietnam du Nord envers la Chine dans ce conflit, la lettre d’appui de Hanoi de 1958 en faveur de la revendication chinoise, puis la proposition d’échange de souverainetés – les Paracels à la Chine et les Spratleys au Vietnam, proposition refusée par Pékin (Lasserre, 1996).

Dans une deuxième partie, consacrée à l’émergence des disputes territoriales et maritimes, l’auteur soulève la question de la légitimité de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est et analyse le positionnement des autres États face à cette affirmation chinoise, affirmation qui prend de plus en plus les apparences d’une mainmise de la part de la Chine. Enfin l’auteur consacre une troisième partie à la réponse que peuvent donner la diplomatie et le droit international aux tensions régionales. C’est cette partie qui constitue la plus grande valeur ajoutée à l’ouvrage, en s’écartant du classique discours sur la rivalité politique, pour proposer une lecture mariant à la fois analyse juridique et calculs politiques.

Si l’auteur signale qu’il ne prend parti pour aucun État, car cela signifierait se retirer du débat, une vive critique ressort de ces pages à l’endroit des revendications. Bien que la Chine ait une part de responsabilité importante dans les différends de cette région, une grande partie de ce livre conteste les arguments chinois (« eaux historiques », « ligne des neufs traits », quatre archipels au lieu de deux, une lecture chinoise qui propose de tenir compte de hauts-fonds non émergés). Selon Jean-Marie Crouzatier, l’attitude provocatrice et l’intervention de la Chine en mer d’Asie du Sud-Est s’inscrit d’une part dans la confrontation sino-américaine (p.139) et d’autre part dans « une stratégie qui tente de s’affranchir du système des normes internationales reconnues » (p.241) dans le cadre d’une affirmation de plus en plus claire des ambitions de la Chine (Ekman, 2020; Mottet, 2020). Une analyse de la même ampleur au sujet des autres États riverains, tel que le Viêt Nam, aurait pu enrichir cette étude, et notamment l’évolution des positions du Vietnam, des Philippines ou de la Malaisie, au départ souvent assez contestables elles aussi sur le plan du droit international, et qui désormais se campent délibérément dans une optique de dénonciation implicite d’une lecture, il est vrai, très particulière de la Convention sur le droit de la mer de la part de la Chine. De même, l’auteur ne développe guère de regard critique sur le concept de la stratégie dite du « collier de perles » dans l’océan Indien, ou sur l’idée du piège de Thucydide en mer de Chine ; non pas que la stratégie de la Chine ne soit pas de plus en plus marquée au coin de l’affirmation musclée, mais parce que ces grilles de lectures émanent elles-mêmes d’acteurs partie prenante du conflit et sont donc des représentations, à considérer avec le recul nécessaire.

La gestion des contentieux par des accords diplomatiques semble aujourd’hui dans l’impasse. En cause, l’incapacité du droit international (Convention de Montego Bay de 1982) et des organismes juridictionnels (Cour internationale de justice, Tribunal international du droit de la mer, Cour permanente d’arbitrage) d’imposer un règlement durable des conflits, surtout après le refus clairement affirmé de la Chine de respecter le verdict de la Cour Permanente d’arbitrage de 2016. Rien de nouveau ici, mais l’auteur souligne les limites de toute stratégie juridique ici, surtout face à une Chine qui semble affirmer son désir de changer les normes internationales. Toutefois, l’auteur reste optimiste et propose divers préalables qui encourageraient un apaisement des tensions. Ainsi, l’abandon par la République populaire de Chine de la ligne des neufs traits, une définition unanime d’une île, d’un récif et d’un rocher, ou encore la création d’une organisation régionale de gestion des pêcheries, favoriseraient un climat de confiance propice aux négociations. L’auteur demeure cependant modérément optimiste au vu du faible degré de progrès des négociations sur le Code de conduite que les États de la région se sont pourtant engagés à négocier en 2002.

Au travers de cet ouvrage, Jean-Marie Crouzatier s’efforce donc de proposer un bilan du conflit à ce jour et d’esquisser une réflexion sur ses lignes de force. Son analyse des contentieux actuels, par une approche juridique, apporte des clés utiles à la compréhension des enjeux géopolitiques en mer d’Asie du Sud-Est, et souligne l’évolution du conflit vers une plus forte place accordée par les protagonistes d’Asie du Sud-est à la dimension juridique, dans un effort pour faire contrepoids à l’affirmation politique et militaire décomplexée de la Chine. La dimension juridique de l’ouvrage, clairement exposée, constitue ainsi un apport précis et articulé au débat sur la question. Davantage de cartes pour illustrer les lectures du droit de la mer par les différents protagonistes auraient été les bienvenues. Malgré cela, clair et illustré, cet ouvrage est facilement accessible à tout lecteur intéressé par la géopolitique de l’Asie du Sud-Est, et de ses conflits frontaliers et maritimes en particulier.

Frédéric Lasserre

Références

Mottet, É. (2020). La puissance décomplexée de la Chine. Montréal, PUM.

Ekman, A. (2020). Rouge Vif. L’idéal communiste chinois. Paris, L’Observatoire.

Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. L’Harmattan, Montréal/Paris.

Quel pouvoir pour la Chine ? une critique du soft power

RG, v7 n2, 2021

Alex Payette

Alex Payette, Ph.D, est Professeur auxiliaire au Glendon College, York University (Toronto). Il est également Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et Professeur Auxiliaire au département de science politique du Glendon College. Ancien stagiaire postdoctoral Banting pour le CRSH (2018-2020), il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur la structure du Parti-Etat ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine.

Résumé: Basé sur une approche apparentée à la politique comparée, l’article soutient l’idée que pour être à même de comprendre et d’expliquer la politique étrangère chinoise ainsi que sa diplomatie, il faut se tourner du côté du Parti-État, de sa logique et de son fonctionnement interne. En ce sens, au lieu de parler de soft ou encore de sharp power, il serait bon de revoir comment fonctionne le Parti-État afin de voir si les intentions qu’on lui prête sont fondées.

Mots-clés: soft power, sharp power, diplomatie, Chine, loup guerrier

Abstract: Based on an approach closer to comparative politics, the article puts forward the idea that in order to understand Chinese foreign policy and its overall diplomacy, we are required to go back to the Party-State, to its internal logic and inner workings. Hence, rather than talking about soft or even sharp power, it would be wise to assess how the Party-State actually works in order to see if the intentions attributed to it are justified.

Keywords: soft power, sharp power, diplomacy, China, wolf warrior.

Introduction

La notion de soft power (Nye, 1990 ; 2004) est souvent mobilisée dans le champ des études en relations internationales afin de comprendre les agissements de la République Populaire de Chine sur la scène internationale (Li, 2009 ; Lai et Liu, 2012 ; Voci et Luo, 2018 ; Zhu et al., 2020). Pour la période de 1949 à 1976, la politique étrangère de la Chine est principalement le fait du lègue de Zhou Enlai 周恩来 et par la suite, de Deng Xiaoping. Deng, après les méandres de la Révolution culturelle, a tenu à tout prix à éviter les frictions avec les grandes puissances, d’où son objectif de paix et développement 和平与发展. Le tout a été repris sous Hu Jintao (2003-2012) par le biais du concept de la montée pacifique 和平崛起 – qui exprime en soit le retour de la puissance chinoise plutôt que son ascension. Beijing, qui connaissait bien le hard power, ne deviendra familière avec le concept de soft power 软实力 qu’au milieu des années 1990. Cela dit, et malgré que le concept de soft power ait trouvé son interprète principal dans la personne de Wang Huning, éminence grise responsable des Trois Représentants 三个代表, de la Société Harmonieuse 和谐社会 et du Rêve Chinois 中国梦, la manière dont le Parti conduit sa politique étrangère et sa diplomatie demeure embourbée dans la structure de l’État léniniste.

Pendant l’ère Deng-Jiang (1978-2003), nous avons vu une Chine plus « silencieuse » qui tentait de s’ouvrir au monde, de s’intégrer progressivement aux multiples structures internationales – s’inspirant directement des adages maoïstes (p.ex. chercher la vérité par le biais des faits 实事求是 ; dissimulez vos capacités et attendez votre heure 韬光养晦、有所作为, etc.), sans pour autant faire référence au soft power. Cette posture, aux antipodes de la diplomatie de la critique idéologique des années Mao, reflète au contraire la direction du Parti en matière de réformes à l’époque. Le leadership était alors aussi conscient que la voie de la confrontation – vu la situation militaire et économique de la Chine – n’était pas souhaitable. L’ascension pacifique directement inspirée des idiomes précédents avait le même objectif de consolidation économique, sans toutefois prétendre à une Chine en tant que puissance.

Depuis le virage à gauche amorcé par Xi Jinping en 2013, on voit un retour de cette vision conflictuelle de la politique étrangère basée sur des répertoires discursifs maoïstes, mais cette fois-ci, les performances des acteurs suivent le pas. C’est possiblement le début des performances conflictuelles – par le biais de la diplomatie guerrière implémentée par les agents diplomatiques – qui a brouillé la donne lorsque vient le temps de comprendre la politique étrangère chinoise. Cela dit, et quoique cette approche guerrière coexiste avec celle de la main tendue (ex. diplomatie des masques), le tout existe dans son ensemble à l’intérieur de la structure du Parti-État, qui elle-même se trouve à être fragmentée, disjointe et victime de forces centrifuges. Malgré tout, l’étiquette de soft power colle à la peau de Beijing qui, pourtant, peine à mettre en place une véritable stratégie diplomatique cohérente depuis 2013[1].

En ce sens, nous soutenons que la notion de soft power n’est pas adaptée pour rendre compte de certaines facettes de la politique étrangère et de la diplomatie telles que conduites par le Parti-État. Cette notion, ainsi que celle de sharp power, interprète les comportements, les discours et les actions de la Chine d’une manière exogène et post-hoc qui, la plupart du temps, ne tient pas compte des réalités et problématiques internes – structurelles et systémiques – propres au Parti-Etat chinois. Ce faisant, et faute de pouvoir proposer un terme capable de capturer cette réalité dont nous parlons, nous soutenons l’idée qu’en grande partie, la politique étrangère et la diplomatie chinoise devraient être comprises comme délibérées et non intentionnelles. Cette perspective macro tente de saisir et d’expliquer la logique derrière une majorité des actions posées par le Parti sur la scène internationale. Cet article s’adresse directement au champ des études en relations internationales, ainsi qu’aux sous-champs des études sur le soft power, la diplomatie, de la géopolitique, et de l’analyse de la politique étrangère (FPA) par une réflexion qui tire ses sources de la politique comparée et des sous-champs des études sur les régimes autoritaires et plus particulièrement sur le Parti-Etat Chinois. L’objectif premier de ce texte est de recentrer la problématique du soft power chinois vers une discussion sur le fonctionnement interne du Parti, sur les problèmes de l’État léniniste chinois, qui se reflètent directement sur le contenu et la conduite de sa politique étrangère. Le but n’est pas de discréditer l’usage ni la notion de soft power, mais plutôt de proposer une autre avenue explicative basée sur une compréhension du Parti-État. En ce sens, la contribution de cet article est d’ordre théorique.

Dans un premier temps, nous effectuons un retour sur la littérature du soft power chinois, sur ses problèmes, ainsi que sur la notion de sharp power, parfois utilisée comme solution conceptuelle afin de rendre compte des actions de Beijing sur la scène internationale. Ensuite, nous discutons de la diplomatie du loup guerrier des agents du Ministère des Affaires Étrangères (MFA) chinois et sa place dans la discussion du soft power. Enfin, à la lumière des trois premières sections, nous proposons une discussion plus large sur le fonctionnement du Parti-État et ce que cela implique pour le soft power de manière générale.

  1. Une revue du soft power chinois

Avant d’engager notre section plus critique, il nous incombe de faire un bref état des lieux sur la question du soft power chinois. Sans pouvoir faire un retour complet sur les études sur le soft power en Chine (et en langue chinoise), une partie importante des études récentes portant sur le sujet mettent l’accent sur des éléments culturels (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2020 ; Liu, 2020 ; Voci et Luo, 2017 ; Ying et al. 2019 ; Kurlantzick, 2007), mais principalement la diplomatie culturelle (Voci et Luo, 2017 ; Liu, 2020), sur les instituts Confucius (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2019 ; Lo et Pan, 2016). En fait, ce dernier, surtout depuis 2019, est probablement le sujet le plus en vogue pour les pundits et une grande partie de la communauté académique occidentale.

Le reste des études portent majoritairement sur les liens commerciaux ou encore l’aide internationale de la Chine (Varral, 2012 ; Kurlantzick, 2009 ; Fijałkowski, 2011), sur l’attrait du modèle de développement chinois (Beijing Consensus) à l’étranger (Pang, 2009 ; Kurlantzick, 2009 ; Cho et Jeong, 2008). Bien entendu, c’est sans parler des sous-produits récents du soft power, comme la diplomatie du panda (Zhu, 2013), de la science, des masques (Wong, 2020), des vaccins, pour ne nommer que ceux-ci. Cela dit, beaucoup s’accordent pour dire que l’offensive de charme de Beijing ne fonctionne pas vraiment, surtout lorsque l’on pense au cas de Taiwan (Lin et Chu, 2020), de Hong Kong (Zweig, 2020), et même à l’image que possède la Chine aux États-Unis et au Japon (Chu, Huang et Liu, 2020).

En ce sens, les études mettent l’accent sur des éléments typiques présents dans la définition originale de Nye. Selon elles, la Chine tente de se mettre en scène par le biais surtout de diffusion culturelle, copiant parfois maladroitement les États-Unis. Aussi, selon Voci et Luo, et c’est sûrement l’opinion d’autres, le Parti met en place cette stratégie de soft power de manière consciente, réfléchie et officielle (2017). Le Parti, par le biais d’idiomes et de slogans, communique directement avec la communauté internationale (Voci et Luo, 2017), le tout est élaboré de manière publique par l’État – et non le Parti – si bien que ce dernier planifie les initiatives de soft power afin de pouvoir les traduire en gains économiques. Cela dit, il faut faire attention aux intentions que l’on prête au Parti – et non à l’État – en matière de soft power.

1.1. Peut-on vraiment parler de soft power ?

Contrairement au hard power, le soft power se veut un ensemble d’outils qui ne sert pas à punir, contraindre, ou encore à menacer les autres acteurs afin que ceux-ci adoptent un comportement désiré. Par le biais de ses composantes valorielles et culturelles, se veut un moyen d’amener les acteurs vers un choix tout simplement, car ils sont attirés par une image qui est projetée – d’où l’idée des likeable features – et parce qu’ils envient, souhaitent imiter ou encore devenir plus comme, dans le cas actuel, les États-Unis.

Le soft power demeure défini de manière très large dans ce qu’il est, mais aussi de manière précise par ce qu’il n’est pas : le hard power. La facture du soft power se veut ainsi la culture et les valeurs (comme démontré dans la section précédente), à la fois mises de l’avant en tant que normes et valeurs défendues par un acteur (plus souvent qu’autrement un État-Nation), et projetées vers l’extérieur par le biais de la politique étrangère. Le tout doit demeurer cohérent et relativement uniforme, car la crédibilité d’une puissance est mesurée en ces termes, et la crédibilité est, sur la scène internationale, une ressource rare.

Or, et c’est potentiellement là le problème chez les auteurs comme Voci et Luo (2017), il ne faut pas confondre soft power et propagande en provenance de l’appareil du Parti-État. Les efforts que fait Beijing n’ont que rarement les effets escomptés en ce qui concerne l’image de la Chine en son entier à l’étranger. En fait les opérations de charmes coûteuses (comme accueillir les Jeux olympiques par exemple) ressemblent à beaucoup d’autres de ses investissements peu lucratifs (comme le projet du One Belt, One Road 一带一路)[2]. Cela dit, ces opérations très élaborées doivent d’abord et avant tout faire la promotion de la Chine par le biais de la narrative du Parti-État. Et c’est là que réside le problème principal pour Beijing. Le soft power provient de sa structure autoritaire d’organisation politique et sociale. En plus, depuis l’arrivée de Xi Jinping, le Parti-État dans son entier se voit contraint à mettre un accent de plus en plus marqué sur l’idéologie et le travail idéologique, éléments moins importants sous Hu Jintao ou encore Jiang Zemin. Sous Xi, l’idéologie envahit le champ culturel, en plus d’être à nouveau le cadre de référence pour les comportements jugés acceptables et requis. La surveillance idéologique, qui restreint certains discours et façonne ce que l’on peut faire/dire sur les médias sociaux, a aussi gagné en importance depuis 2017. Pensons par exemple à la surveillance accrue du contenu retrouvé sur les plateformes comme Douyin 抖音 et Kuaishou 快手 ainsi qu’à la nouvelle réglementation sur le type de contenu qui peut être diffusé en flux.

Le régime autoritaire, de manière générale, est en mesure de mettre en place des structures de contrôle social et culturel – parfois avec des limites poreuses et mal définies – qui n’encouragent pas l’innovation ou encore la créativité, éléments essentiels du rayonnement d’un État. Ainsi, bien que certains pays – en Afrique et au Moyen-Orient surtout – aimeraient imiter le développement économique de la Chine, ceux-ci n’ont pas nécessairement la volonté de ressembler à la Chine. Et c’est là le problème principal de qui est nommé soft power chinois : il dépend en grande partie de ce que les autres États en disent (Machida, 2010).

Même lorsque l’on parle de rayonnement médiatique, par le biais du réseau mis en place par l’État chinois pour s’adresser aux publics non-sinophones, l’audience du contenu préparé par Beijing demeure limitée pour deux raisons : 1) le public international n’est pas assujetti aux mêmes règles que les citoyens chinois (ex. accès aux médias étrangers, à la littérature grises des autres États, etc.) ; 2) l’ensemble du contenu doit être revu et approuvé par le système fonctionnel de la propagande 文宣系统, le rendant parfois superficiel ou encore en contradiction avec le reste du monde. L’incapacité de vraiment rayonner est donc due en grande partie à la nature du système, à la structure et au fonctionnement de l’État léniniste chinois. Enfin, il faut également se demander dans quelle mesure le Parti tente vraiment de produire ce que l’on appelle du soft power ? Pour nous, ce terme demeure une rationalisation post-hoc qui tente de faire sens des actions du Parti-État en des termes occidentaux.

1.2. Le sharp power : une solution ?

Le sharp power (Walker, 2018 ; Walker et al., 2018 ; NED, 2017), un concept très proche du soft power, fait référence à la capacité qu’a un régime à influencer un autre acteur afin de potentiellement déstabiliser son système politique par le biais de stratégies de manipulation. Ce concept a été mis de l’avant afin de rendre compte principalement de la réalité diplomatique de la Russie et de la Chine qui, parfois n’utilisent ni le hard power, ni le soft power à proprement parler (NED, 2017). En ce sens, le sharp power définit la manière dont les régimes autoritaires étendent leur influence par le biais de propagande extérieure qui vise à changer la perception desdits régimes, de leurs normes et valeurs, auprès de l’audience occidentale. Cela dit, en quoi le sharp power diffère-t-il réellement du soft power ?

Tableau 1: Sharp et Soft power (comparatif)
Sharp power Soft power
Objectifs Changer, influencer l’opinion publique ainsi que la vision politique d’un agent afin d’obtenir un résultat plus favorable envers l’agent initial
Outils Culture, valeurs, normes, politiques.
Diffusion Médias de masse, médias sociaux, système d’éducation, diplomatie
Élément accentué Désirabilité Coercition indirecte, manipulation, confusion
Intention Attirer, séduire l’audience Pénétrer le système médiatique, l’environnement politique du pays ciblé

Le tableau 1 montre que le soft et le sharp power se ressemblent beaucoup, sans pourtant être exactement la même chose ; le sharp power demeure plus pernicieux. Cela dit, certains attributs rapprochent également le sharp power du hard power, si ce n’est que de par sa nature coercitive. Aussi, ce concept faisait surtout état des actions de la Russie et de la Chine à l’intérieur de pays plus vulnérables (ex. Pérou, Argentine, Pologne, Slovaquie [NED, 2017]), mais depuis peu, ce qualificatif est venu décrire l’influence que possède la Chine dans certains pays occidentaux, dont l’Australie, le Canada et les États-Unis.

Alors, devrait-on parler plutôt, dans le cas de la Chine, de sharp power ? La réponse n’est pas simple. Bien que des critiques existent déjà à l’endroit de la notion (Liu, 2018), nous avons décidé de mettre l’accent sur trois aspects problématiques : 1) le sharp power n’existe qu’entre le soft et le hard power et n’a pas vraiment d’existence propre ; 2) celle-ci nécessite que l’on connaisse l’intention de l’acteur ; 3) le sharp power est utilisé pour qualifier/identifier le même type d’actions de chose que le soft power (ex. la problématique des instituts Confucius).

Nous pourrions également ajouter une quatrième problématique, soit celle de la facture idéologique de la notion de sharp power. En effet, celle-ci semble être une version améliorée du péril jaune 黄祸, ou encore de la menace chinoise (Xinhua, 2018) ; une réponse à l’influence grandissante de la Chine, un régime autoritaire, au sein du monde occidental. Cela dit, la menace idéologique est une voie à double sens : Beijing perçoit également les valeurs dites universelles occidentales comme source de problème pour son système politique. Le leadership communiste est, depuis les années 1980, inquiet de l’occidentalisation de Chine ainsi que du soft power américain qui peut à terme causer des troubles sociaux au sein de la population chinoise. Ce faisant, si une des parties de la définition du sharp power inclut la propagande extérieure et la pénétration de l’environnement médiatique, social et politique, alors le sharp power ne semble servir qu’à définir ce que les uns trouvent inacceptable des autres.

Le discours autour de la notion du sharp power souligne la présence d’un double standard quant à l’acceptabilité de certaines méthodes diplomatiques par certains agents, acceptabilité qui dépend d’un positionnement sur un continuum politique entre démocratie et régime autoritaire. On peut penser par exemple aux sanctions de l’administration Trump qui visaient en premier lieu à contraindre la Chine à ouvrir certains secteurs de son marché domestique. Le tout a été qualifié de juste, de rétribution pour une Chine qui ne joue pas selon les règles. Cela dit, quand Beijing utilise des leviers économiques pour obtenir gain de cause face à un autre gouvernement, le label utilisé est celui de l’injustice et du sharp power. Ce faisant, la charge idéologique qui se trouve derrière cette notion, sans parler du champ lexical péjoratif y étant associé, en plus de l’intention négative qui lui est attribuée, font du sharp power une partie du discours construit sur des discours d’observateurs externes. Nous pourrions offrir le même constat pour soft power.

  1. La diplomatie guerrière chinoise

Depuis le début annoncé de la pandémie en janvier 2020, le MFA est sur le pied de guerre. Nous avons vu des cadres comme Zhao Lijian 赵立坚 et Hua Chunying 华春莹 – sans parler des ambassadeurs chinois aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne – poser des commentaires de mauvais goût, parfois conspirationnistes sur les réseaux sociaux, dont Twitter.

Ces commentaires, qui frôlent souvent l’incident diplomatique, expriment bien ce qu’est la diplomatie du loup guerrier (Wolf Warrior diplomacy 战狼外交)[3] : tourner une position défensive en une position offensive 转守为攻. Ce système discursif, produit de l’appareil de propagande domestique, n’est pas régi par les règles ou même les fonctions de la communication (ex. il n’utilise pas les conventions de sens, ni ne cherche à avoir du sens ou même à en produire). La diplomatie du loup guerrier possède ses propres règles, son propre champ de référents, et des objectifs qui sont, la plupart du temps, mal définis[4].

Ce type d’approche, qui fait fît des conventions diplomatiques établies par Zhou Enlai, est l’expression du virage à gauche opéré par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir. Elle représente l’idéologie du Parti dans une Chine post-société harmonieuse[5], où l’on parle (à nouveau) de lutte politique et de sécurité politique. Ce retour à la lutte politique inhérente à la diplomatie guerrière positionne la Chine comme une puissance établie qui doit se défendre, peu importe la situation. La diplomatie guerrière est ancrée dans la logique de la fuite vers l’avant : même lorsque sont commis des impairs, il est impossible de revenir en arrière, car cela serait un humiliant signe de faiblesse. En ce sens, la diplomatie à la manière de Xi Jinping 习式外交 a forcé la Chine à passer outre sa position défensive afin de créer une position offensive.

3. Une posture ambivalente

D’emblée, les principes fondamentaux qui guidaient jusqu’à tout récemment la politique étrangère chinoise étaient les cinq principes de la coexistence pacifique 和平共处五项原则 tel que définis par Zhou Enlai : 1) le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté territoriale de tout un chacun ; 2) la non-agression mutuelle ; 3) la non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de tout un chacun ; 4) l’égalité et les bénéfices mutuels ; 5) la coexistence pacifique. Le principe de la non-ingérence/interférence est certes celui auquel tient le plus Beijing, qui l’utilise parfois ce dernier afin d’éviter les critiques externes, comme un bouclier contre les accusations. En temps normal, pourtant, le MFA respectait les grandes lignes mises en place par Zhou et reprises par Deng Xiaoping au début des réformes. Cette posture représentait alors l’inconfort de la part des hautes instances du Parti avec le power politics 强国政治 qui, selon celles-ci, ne faisait qu’attirer l’attention de l’Occident vers l’URSS, menant ainsi à une logique de confrontation durant la guerre froide. En ce sens, Beijing a longtemps joué à la politique du dénominateur commun (c.-à-d. attendre de voir ce que les autres font pour se positionner.

Cela dit, depuis le 18e Congrès – et encore plus depuis le 19e en 2017 – Xi a demandé à que l’on « raconte (correctement) l’histoire de la Chine » 说好中国故事 et que l’on « établisse une interprétation correcte de l’histoire du Parti » 树立正确党史观 (Xinhua, 2021). Par le fait même, un système de propagande visant l’extérieur de la Chine (surtout par le biais du MFA et des médias nationaux) a été mis en place afin de s’en assurer. Cela dit, cette approche basée sur la démonstration de fierté ou d’honneur 引以自豪 – qui cherche également à contrôler ce qui est dit sur la Chine – ignore les fonctions de bases inhérentes à la communication, elle-même un élément essentiel de la diplomatie. Le fait de raconter l’histoire de la Chine (correctement) met l’accent de manière unilatérale sur les intérêts fondamentaux de la Chine en criant à la faute/à l’injustice (crying foul) et parfois en accusant les autres de ne pas comprendre ses demandes.

Bien entendu, la Chine peut s’exprimer comme elle veut, même si cela crée des problèmes d’interprétation à l’extérieur de la Chine. Et comme le pire ennemi de Beijing est souvent Beijing elle-même, la mécompréhension qui résulte de la diplomatie guerrière peut pousser certains pays à formuler une politique étrangère plus agressive face à la Chine, lui causant ainsi des problèmes. Faire preuve d’une attitude dure sans toutefois la justifier ne fait que détruire le capital politique du Parti tout en enlevant sa légitimité à sa politique étrangère. Mais alors, comment expliquer cette diplomatie guerrière au vu de concepts comme soft, hard, et de sharp power ? La diplomatie du loup guerrier n’est une expression d’aucun d’entre eux. Au contraire, pour la comprendre, il faut se tourner vers l’appareil du Parti-État.

4. Retour vers le Parti-État

 Une fois à même de saisir les problèmes liés à l’utilisation de la notion de soft et de sharp power, il faut se demander comment comprendre la politique étrangère et parfois ce que la littérature occidentale qualifie de soft power chinois. La réponse n’est pas simple, car elle se trouve directement liée au fonctionnement interne de l’appareil du Parti-État.

En fait, avant de ré-aborder les qualificatifs comme soft et sharp, il nous faut faire un détour par le Parti et son administration. Le système communiste chinois, tel qu’il existe aujourd’hui, met de l’avant une image centralisée et unifiée autour de la personne de Xi Jinping, ou encore du gouvernement central de Beijing. Cela dit, le système, depuis sa fondation, est fragmenté, disjoint et opaque (Lieberthal, 1992). Ce système, basé sur la centralisation du pouvoir décisionnel et la décentralisation des responsabilités (mise en place des politiques), donne lieu à de la résistance et à de la collusion bureaucratique (Zhou, 2009), ainsi qu’à du marchandage entre les unités bureaucratiques/administratives/gouvernementales lors de l’élaboration et la mise en place des politiques (Lampton, 1992). Il faut ajouter à cela les tensions qui existent entre le gouvernement central et les provinces (Zheng, 2007 ; Li, 1998), et les tensions qui existent entre les multiples groupes informels au sommet du Parti-État. L’appareil du Parti-Etat est donc enclin à agir de manière désordonnée, illogique ou encore incohérente. Aussi le système fonctionnel des affaires étrangères n’échappe-t-il pas à cela.

Tableau 2: Le système des affaires étrangères (simplifié)
Organes principaux Rang
Organes « généraux »
Commission Centrale des Affaires Étrangères National
Unité de travail de la Commission Ministériel
Ministère des Affaires Étrangères Ministériel
Département Central du Front Uni Ministériel
Comité des Affaires Étrangères du Congrès Populaire National Ministériel
Comité des Affaires Étrangères de la Commission Consultative Populaire Politique Nationale Ministériel
Taiwan, Macao, Hongkong
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Hong Kong et Macao National
Unité de travail du groupe Ministériel
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Taiwan National
Unité de travail du groupe Ministériel

*Données publiques officielles disponibles sur Internet[6]

Le tableau 2 n’inclut qu’une liste sommaire des acteurs directement impliqués dans les affaires étrangères. À première vue, la Commission Centrale des Affaires étrangères – dirigée par Xi – donne le ton à l’ensemble des organisations qui suivent. Cela dit, outre le MFA, qui n’a qu’une fonction de porte-voix, les autres comités ou encore groupes de travail réussissent souvent à se tailler une place en matière de politique étrangère dans la mesure où le système d’emblée fragmenté définit également de manière confuse les responsabilités et les limites. Plusieurs de ces institutions se retrouvent ainsi sur un pied d’égalité hiérarchique, compliquant encore plus la mise en place d’un discours unifié et cohérent.

C’est ainsi que Han Zheng 韩正, le directeur du Groupe de travail portant sur Hong Kong et Macao, a conduit pendant des semaines en 2019 une politique de confrontation avec Hong Kong qui allait à l’encontre du message de Beijing[7]. On peut également penser au discours tenu directement par Xi Jinping à l’endroit de Taiwan, ou encore du porte-parole du Ministère de la Défense, Wu Qian 吴谦, sur le même sujet. En ce sens, même le Ministère de la Défense peut réussir à s’immiscer dans le processus. Pendant les négociations entre la délégation de Liu He 刘鹤, vice-Premier et économiste de Xi Jinping, et les Américains durant la guerre commerciale en 2019, même les quotidiens nationaux comme le People’s Daily, n’ont cessé de critiquer l’approche conciliatrice de Liu tout en insultant Washington. Et comme le système de la propagande est dirigé par Wang Huning, membre du comité permanent du Politburo associé à l’élite pré-Xi, l’accord à la publication de ce type de commentaires n’a pu venir que de lui. Et c’est sans parler de la politique de séduction que mène le Département Central du Front Uni auprès des communautés chinoises d’outre-mer, politique qui pose problème pour Beijing à l’heure actuelle. En ce sens, il faut parler de plusieurs politiques étrangères.

Cette discussion sur la disjonction et les tensions qui peuvent exister entre les acteurs nous amène à examiner certaines des caractéristiques de la politique étrangère chinoise: 1) elle ne s’exprime pas en termes d’objectifs, mais bien en termes d’idées parfois peu cohérentes; 2) elle n’est pas uniforme ni unifiée dans son message ainsi que dans ses méthodes de communication; 3) elle permet l’improvisation du fait de sa structure disjointe et fragmentée; 4) la plupart des actions sont délibérées (c.-à-d. produits d’une structure), mais non intentionnelles au plan des répercussions.

La politique étrangère chinoise, si une telle chose existe au singulier[8], ne s’exprime pas en termes d’objectifs précis. Plutôt, la structure dans son entier doit tenter de faire sens des idées de plusieurs leaders à la fois, et doit interpréter et traduire leurs préférences, sans pour autant négliger l’idéologie du Parti[9]. En ce sens, la cacophonie que sont les affaires étrangères et la diplomatie chinoise reflète les problèmes inhérents à la structure de l’État léniniste chinois : les idées interprétées deviennent des lignes directrices poreuses qui sont reprises délibérément par différents acteurs, sans que les répercussions soient intentionnelles[10].

La diplomatie du loup guerrier en est le parfait exemple : les acteurs du MFA doivent répondre de manière délibérée aux discours (positifs ou négatifs) sur la Chine dans la mesure où c’est là leur seule prérogative. Ont-ils l’intention, de par leurs gestes et leurs discours, de créer des problèmes pour Beijing ? Cela est fort improbable. Au contraire, les faux-pas des acteurs s’expliquent en grande partie par le système fonctionnel du MFA, qui produit des cadres administratifs pour l’État et non des diplomates au sens premier du terme[11]; une politique étrangère mal définie; et par les changements dans la logique de promotion sous Xi Jinping. Ce dernier met un accent prépondérant sur la mise en place de l’idéologie du Parti et de la sienne comme marque de bon fonctionnement d’un ministère, d’un gouvernement[12]. En ce sens, tout comme le développement économique avait été la clé pour beaucoup de promotions entre 1978 et 2012, les cadres du MFA se font aujourd’hui la course pour appliquer la pensée de Xi, défendre et protéger la Chine et le Parti, pressés de démontrer leur loyauté[13].

Le nombre d’acteurs impliqués, les mécanismes de promotion qui favorise la surenchère idéologique et les lignes de responsabilités et d’autorité entre les acteurs et les institutions qui sont mal tracées mènent à une politique étrangère disjointe, parfois confuse et qui, malgré la centralisation de la prise de décisions, permet l’improvisation. En ce sens, l’agir du MFA n’est que le reflet des problèmes structuraux et systémiques qui sont présents au sein du Parti-État.

5. Que reste-t-il du soft power ?

Mais alors quelle place reste-t-il pour le soft power ? En fait, ce qui est catégorisé de soft power est le résultat non-intentionnel (sur le plan des répercussions) d’une action délibérée. Prenons l’allègement de la dette de certains pays africains (Sun, 2020). Ce geste peut produire du soft power, sans pour autant que l’intention y soit. Le soft power serait en fait le sous-produit de cette approche transactionnelle, tout comme l’impression de sharp power d’ailleurs, qui n’exprime que le désaccord et la vision normative que l’occident pose sur les actions de Beijing.

Les instituts Confucius pourraient aussi tomber dans cette catégorie : la mise en place d’un réseau d’institut à vocation premièrement pédagogique et culturelle est délibérée ; ceux-ci servent en premier lieu à favoriser les échanges entre les milieux académiques et à permettre à Beijing de mettre en place une narrative stratégique (Liao, 2018) sur la République Populaire de Chine. Cette décision délibérée est également transactionnelle – les fonds impliqués en font foi. Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation supposément intentionnelle de ces institutions afin de censurer les institutions hôtes. Rappelons que le Parti peine à gérer ses propres de stocks de céréales, demeure incapable d’identifier l’ensemble des mines de charbon présentes dans certaines provinces et a encore de la difficulté à proprement taxer l’ensemble des activités économiques sur son territoire.  Lui imputer une telle stratégie nous semble plus être le fait de la volonté d’observateurs externes que des véritables intentions du Parti. Néanmoins, le Parti sait saisir les opportunités qu’offrent les sociétés démocratiques : si les instituts Confucius ont un pouvoir de coercition, c’est que la société/institution hôte le permet[14]. Comme on dit, l’occasion fait le larron.

Et que dire de la célébration des Jeux olympiques de Beijing en 2008 ? La cérémonie d’ouverture avait été à l’époque qualifiée de victoire pour le soft power chinois par les médias américains comme CNN, et les centres de recherches comme Brookings. Certains y ont même dédié des volumes entiers (Caffrey, 2013 ; Price et Dayan, 2009). Cependant, ces analyses ne veulent y voir que du soft power alors qu’en fait le Parti ne cherchait qu’à se légitimer auprès de sa population, à justifier sa raison d’être et montrer aux Chinois que sous sa tutelle, la Chine reprend sa place parmi le concert des grandes nations.

Ces victoires souvent accidentelles du Parti reflètent également la manière dont les réformes ont été mises en place au tout début des années 1980 : traverser la rivière en tâtant les pierres 摸石头过河. Cela implique qu’il n’y a pas de plan à proprement parler, que parfois les mouvements aléatoires peuvent produire des résultats positifs (c.-à-d. sleepwalking into victory) et que des mouvements calculés peuvent donner lieu à des conséquences inattendues négatives.

Conclusion : voir comme le Parti

Il faut revoir les sous-produits que sont le soft et sharp power et les penser en d’autres termes ; il serait plus judicieux de parler de pragmatisme partiel lorsque l’on parle de politique étrangère chinoise. Beijing ne cherche pas à s’impliquer dans tous les champs de la gouvernance internationale et si elle le fait, elle demeure soit passive ou très peu active ; elle ne cherche non plus pas à assumer les responsabilités de la sécurité commune ni de l’économie internationale.

Il est donc normal que la Chine, en tant que puissance solitaire sur la scène internationale, ne réussisse pas à se hisser au sommet. En fait, le discours portant sur la Chine en tant que prochaine superpuissance, en tant que challenger, en tant que puissance révisionniste, ou encore en tant que grande puissance provient en très grande partie de l’extérieur de celle-ci. On pourrait même dire que ce discours est utile pour certains acteurs. Cela dit, le Parti préfère se concentrer sur deux choses : 1) la mise en place d’une narrative contenant un champ idéationnel et valoriel contrôlé par ce dernier (afin de parler/raconter l’histoire de la Chine correctement); 2) faire la promotion de ses normes afin de pouvoir commercer plus aisément. Ainsi, on ne parle pas de soft power, car Beijing ne cherche pas nécessairement à se faire désirer ni imiter, ni même de sharp power, car le leadership communiste ne comprend pas toujours lui-même ce qu’il veut, ou encore quels rôles devraient jouer la Chine sur la scène internationale.

Malgré la quantité de recherche qui existe sur le soft power en Chine, la politique étrangère et la diplomatie demeurent ancrées dans la torpeur de l’État léniniste et dans l’idéologie du Parti qui, loin d’être universelle, ne cherche qu’à le légitimer et à consolider sa position. D’une certaine manière, cela explique également pourquoi la Chine n’arrive pas vraiment à influencer, sans dire qu’elle n’a pas d’influence, de manière importante ce qui se passe autour du globe : elle ne sait pas comment s’engager ni même si elle le devrait. Cette ambivalence donne parfois lieu à une grande passivité diplomatique qui confirme que la Chine ne sait pas encore ce qu’elle veut être sur la scène internationale. Le Parti ne cherche alors pas à obtenir nécessairement du soft power, mais bien, de manière plus simple, à créer des déficits transactionnels à son avantage, parfois de manière intentionnelle, parfois par accident, afin de répondre à des besoins structurels domestiques.

Le Parti agit souvent de manière délibérée, mais non intentionnelle lorsque vient le temps de parler des répercussions. Il nous incombe, pour reprendre la formulation de James Scott, de voir comme le Parti-État, afin de comprendre ses actions et sa manière d’agir. Comprendre le Parti nous permet également de nous défaire – au moins partiellement – de notions comme le soft et le sharp power, notions qui ne veulent pas dire grand-chose pour l’État léniniste, qui existe dans une logique qui est tout autre.

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[1] Nous reviendrons sur ce point plus loin. Cela dit, considérant les tensions intra-Parti, les conflits entre les institutions qui font partie du système fonctionnel des affaires étrangères 外事系统, et de la multitude d’acteurs impliquée, mettre en place stratégie diplomatique cohérente est une tâche des plus complexes.

[2] Aussi serait-il plus judicieux de penser l’ « OBR » comme étant une idée qui s’inspire profondément de la « Going Out Strategy » 走出去战略 telle que présentée par Zhu Rongji en 1999, et non pas comme une véritable « stratégie » : il aura fallu plus de deux ans à Beijing pour bien définir ce qu’est l’OBR, et même aujourd’hui les versions officielles demeurent floues (ex. projet d’infrastructure, d’investissements communs, etc.), sans parler des effets – contreproductifs – de la diplomatie guerrière sur cette « stratégie ».

[3] Le terme de loup guerrier n’apparait vraiment qu’avec la sortie du film Wolf Warrior 2 en 2017 – un film à portée nationaliste qui dépeint un soldat chinois qui défend des travailleurs médicaux de groupes rebelles et de trafiquants d’armes. L’accent sur la diplomatie du loup guerrier fait transparaître la volonté de Xi de rompre avec la tradition de Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.

[4] Contrairement à ce qu’en pense Martin (2021), les diplomates chinois n’ont que très peu d’importance pour le Parti. À la différence des Cadres qui font partie des autres ministères et de ceux qui font partie des multiples paliers de gouvernement, les Cadres du MFA ne servent presque qu’exclusivement à ce ministère et ne sont que très rarement « réutilisés » dans d’autres ministères, et encore moins au sein des paliers de gouvernement. Sur un échantillon de n=965 (ce qui comprend la totalité des Cadres de rang ministériel 正部级 (n=2), vice-ministériel 副部级 (n=5), ainsi qu’une quantité importante de Cadre de rang de bureau 正局级 (n=27) et « de bureau adjoint » (n=95) 副局级, de section 正处级 (n=175) et « de section adjoint » 副处级 (n=661) [les données colligées sont disponibles dans le domaine public]), environ 2% des cadres du MAF ont servi ailleurs dans la structure du Parti-État.

[5] Il est curieux pour le Parti d’avoir accepté de parler de société harmonieuse sous Hu Jintao, discussion qui l’éloignait grandement de la lutte des classes, par exemple.

[6] Le rang politique/administratif 行政级别 des unités est disponible en ligne par le biais du site web du service public. Aussi, le rang est souvent décliné directement par l’institution en question.

[7] Même si l’on remonte à 2019, on retrouve les commentaires de Han Zheng sur le projet de loi d’extradition de manière plus fréquente que ceux de Xi ; il en va de même pour sa présence à Shenzhen (Xiao, 2019). La plupart des discours soutenant le projet d’extradition venaient alors du système des affaires de Hong Kong et Macao, et non de Beijing.

[8] Nous faisons référence ici directement au constat de Lieberthal (1992) et même de Barry Naughton (2007) en ce qui concerne la mise en place des politiques en Chine ; on parle de mises en place de plusieurs politiques et non pas d’une expression unifiée.

[9] La même chose pourrait être dite des « plans » quinquennaux, plans qui ne sont en fait que des orientations générales, l’expression de certaines préférences, etc. (Naughton, 1992 ; 2007 ; Yang, 2004).

[10] L’expression utilisée par Mannison (1969) est doing something on purpose but not intentionally. Cela implique qu’il n’y pas de lien de nécessité entre les répercussions, qui peuvent être positives ou négatives, et l’action en tant que telle. Cela dit, l’action n’est pas accidentelle ni obligée. Elle existe et est voulue à l’intérieur de la structure contraignante qu’est le Parti-État.

[11] Les cadres formés aux écoles de langues étrangères 外语学院 – terrain de recrutement de prédilection pour le MFA – ne sont pas formés à la diplomatie et plutôt à répéter l’idéologie du Parti.

[12] Dans le cas qui nous intéresse, c’est la pensée de Xi Jinping en matière de diplomatie 习近平总书记外交思想, fondée sur la doctrine de la confiance (Confidence doctrine) 自信论 et des 4 points de confiance 四个自信, ainsi que sur les deux éléments à préserver 两个维护, qui prime.

[13] Cela pourrait nous permettre de comprendre pourquoi des acteurs comme Zhao Lijian, Hua Chunying et Wu Qian sont si présents et virulents sur les médias sociaux : 1) Zhao, membre de la septième génération de leadership, a connu une ascension rapide depuis 2015. Cependant, ce dernier, déjà âgé de 48 ans et promu la dernière fois en 2019, doit absolument tout faire pour se démarquer avant 2022 et devenir un Cadre de rang Office-Bureau 厅局级干部 avant son 50e anniversaire pour demeurer dans la course ; 2) Hua Chunying, cadre femme presque âgée de 51 ans, a été promue la dernière fois en 2019. Ce faisant, si elle ne veut pas demeurer jusqu’à 55 ans à son poste actuel, elle doit être promue en 2021 ; 3) Wu Qian tente de rester dans la course pour être promu en ou avant 2022 à un poste de rang vice-ministériel 副部级 au Ministère de la Défense.

[14] Certains comme Gordon Chang – un prolifique auteur sur la chute imminente du Parti depuis la fin des années 1990 – soutiennent l’idée que les contrats entre les deux parties favorisent toujours la partie chinoise et que l’institution hôte, qui désire les fonds chinois, signe sous la contrainte (Wolk, 2021). Cela dit, lorsque l’on regarde de près, par exemple, le contrat signé entre la Texas Southern University (STU) et Beijing Jiaotong – pour la mise en place d’un institut Confucius, on peut se permettre d’en douter : Beijing Jiaotong s’engage à verser 150 000 dollars par an pour l’institut qui en retour demande le même investissement de la part de STU (Campus Reform, N.D.). Ce faisant, l’explication de la contrainte financière ne fait que peu de sens.

Le soft power chinois à l’heure des algorithmes

RG, v7 n2, 2021

Adrien Savolle

Adrien Savolle est candidat au doctorat en anthropologie à l’Université Laval et chargé de cours à l’Université de Montréal. Il est membre du GRITH (U.Laval), de la Chaire conjointe de recherche U.Ottawa-U.Lyon sur l’urbain anthropocène, et est coordinateur des activités scientifiques pour le CÉTASE et le CÉRIUM (UdeM). Ses recherches actuelles portent sur les changements sociaux et culturels engendrés par la construction de safe cities.

Résumé : Le projet des Routes de la soie s’accompagne d’un déploiement d’infrastructures numériques en Eurasie. Les algorithmes chinois sont également disséminés à travers la planète en prenant appui sur les chantiers de villes numériques et de nombreux logiciels. La démultiplication de ces outils de collecte de données personnelles permet à la Chine d’influencer et d’anticiper les comportements individuels et collectifs, et crée un soft Power numérique particulier qui sera analysé dans cet article.

Mots clés : Chine, soft Power numérique, infrastructures numériques, études des sciences et technologies.

Abstract : The Belt and Road Initiative project is accompanied by the deployment of digital infrastructures in Eurasia. Chinese algorithms are also spread around the world, relying on digital city sites and numerous software. The multiplication of these personal data collection tools allows China to influence and anticipate individual and collective behaviors, and creates a particular digital soft power that will be analyzed in this article.

Tags : China, digital soft power, digital infrastructures, Science and technology studies.

Introduction

Les technologies numériques ont été analysées fréquemment dans les sciences sociales, avec des interprétations diverses qui ont fait surgir rapidement deux lignes prépondérantes d’analyse. La première interprétation en fait des outils d’émancipation citoyenne (Shirky, 2009), lorsque la seconde y voit la mise en place d’outils de surveillance et de possibilités novatrices de répressions mobilisables par les États (Morozov, 2011). Les technologies numériques ont également généré de très nombreuses publications sur les restructurations et les promesses de la digital economy. Il faut dire que l’idée de développer l’économie à travers des réseaux numériques a été avancée dès 1961 lors du 12e Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (Stamboliyska, 2017 : 9) et a débouché sur des écosystèmes idéologiques divers, allant d’un capitalisme de surveillance (Zuboff, 2020) dans lequel les entreprises privées spécialisées dans le secteur numérique surveillent les comportements des individus pour transformer leurs besoins et vendre des produits, à un autoritarisme numérique (Glasius et Michaels en, 2018). Le « capitalisme rouge chinois » (Žižek, 2012) est une forme particulière d’autoritarisme numérique dans lequel la vassalité des entreprises privées vis-à-vis de l’exécutif reste la norme, menant de fait à un régime d’autocratie numérique (Kendall-Taylor et al., 2020 : 104).

À ces changements sociétaux variés s’ajoute le fait que les technologies numériques sont également devenues des outils utilisés par les États dans la mise en place de leurs politiques étrangères, en complément de la diplomatie et des forces de coercition traditionnelles. Le soft power (软实力, ruan shili) est un principe politique adopté officiellement en 2007 lors du 17e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), mais c’est depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir qu’on constate la mise en place d’un activisme diplomatique à tout crin (Cabestan, 2018) et d’une modernisation accrue de l’armée (Bondaz et Julienne, 2017). C’est également sous la direction de Xi qu’est créé en décembre 2013 le Groupe dirigeant du PCC chargé de la cybersécurité et de l’informatisation qui s’occupe de la planification des politiques entourant les infrastructures numériques et les algorithmes chinois dans le pays comme à l’international.

Ces politiques étrangères chinoises dédiées aux technologies numériques concernent la construction des infrastructures physiques qui seront analysées dans la première partie. Elles se déploient également à travers la diffusion des algorithmes chinois et leur banalisation qui seront traitées dans la seconde partie. Enfin, la dernière partie décrira les changements structurels majeurs qui pourraient subvenir par la transformation des normes du secteur et les dépôts de brevet.

  1. Le déploiement des infrastructures physiques chinoises (hardware) de par le monde et le type de soft power engendré

On ne peut comprendre la puissance technologique contemporaine sans noter que les infrastructures de télécommunication ont été identifiées par la Chine comme le domaine stratégique prioritaire dès la période de réformes économiques lancées dans les années 1980 et 1990 (Boschet et al., 2019 : 16). Cette identification s’est accompagnée de politiques volontaristes et de réglementations encourageant les transferts de technologies dans le cadre d’investissements étrangers. En 2021, la Chine a non seulement rattrapé son retard dans ce secteur, mais elle a fait de l’informatisation (信息化, xinxihua) un secteur-clé pour la gestion de ses intérêts dans le monde (Cheung et al., 2016). Ses projets d’infrastructure à l’international sont multiples et imposants, allant des Routes numériques de la Soie à l’édification de safe cities.

1.1. Les routes numériques de la soie

L’installation des réseaux de fibres optiques accompagnée de la mise en place de centres de données (Data Center) n’est plus l’apanage des États, les Google, Microsoft et Facebook souhaitant maintenant assurer et gérer leurs propres infrastructures dans le domaine (Cimino, 2021). Malgré les multiples raisons expliquant le nombre d’articles scientifiques et grand public portant sur les défis géostratégiques qu’implique la pose de câbles numériques sous-marins[1], les réseaux de fibres optiques traversant les continents sont sous-représentés dans les publications actuelles. Or, le canal le plus visible par lequel la Chine installe ses infrastructures numériques est celui des Routes de la soie (一带一路, yi dai yi lu : Une ceinture, une route). Ces routes annoncées en 2013 répondent à la fois à des défis posés au PCC à l’interne (Jones et Zeng, 2019) et aux prétentions du pays à l’international. Elles englobent donc les deux axes principaux utilisés par Xi Jinping pour analyser les problèmes auxquels le PCC est confronté : la légitimation du pouvoir à l’interne et les périls venant de l’extérieur (économiques, politiques, militaires…) (Cheung, 2021).

En complément des Routes de la soie est avancée en 2015 le projet des Routes des voies informationnelles, le directeur de l’administration de l’espace cyber chinois Lu Wei les nommant Routes numériques (Brown, 2017). Les symboles offerts par la dénomination du projet en Occident sont par la suite incorporés aux communications chinoises qui parlent maintenant de routes numériques de la soie (数字丝绸之路, shuzi sichou zhi lu) (Haq, 2021). Le pays a également profité de la pandémie actuelle pour justifier l’importance de ce volet numérique des Routes de la soie (Giovannini, 2020) qui se traduit d’abord par la pose de câbles optiques longues distances. La figure 1 récapitule, en date de 2018, les réseaux existants en gris foncé[2], le réseau en construction allant de Guanzhou à la Géorgie, et les deux projets encore à l’étude qui éviteraient aux réseaux chinois de passer par la Russie.


Figure 1 : Réseaux de télécommunication en Asie

Infographie Le Monde. Sources : China Telecom ; International Telecommunication Union ; Rostelcom; CB Insight, 2018 ; We are social ; Cnnic.

Ajoutons à ces autoroutes informationnelles la sous-traitance chinoise dans l’installation des émetteurs 5G par de nombreux pays traversés par les Routes de la soie terrestres et maritimes. Huawei est responsable de la mise en place de la 5G pour des opérateurs de télécommunication privés en Indonésie, en Arabie Saoudite, en Turquie, en Afrique du Sud, en Russie et dans différents pays européens, sans compter la mise en place partielle de réseau 5G dans de nombreux pays dont le Canada. Outre les antennes et la technologie 5G installées par Huawei, l’entreprise Alibaba implante aussi des Data Center en Allemagne (Nocetti, 2018 : 127), en Inde, en Indonésie et en Malaisie (Shen, 2018 : 2689). La liste pourrait s’allonger, mais je souhaite juste ici souligner l’étendue de nœuds numériques communicationnels par lesquels la Chine (comme les États-Unis le font avec leur propre réseau) peut engranger des données sur des internautes de plus en plus nombreux, et comment elle peut surveiller précisément les communications sensibles des États comme des entreprises via ces réseaux.

Si cette situation est déjà réalisée, la Chine semble avoir des ambitions futures bien plus grandes comme le démontre la volonté de créer un grand marché informatique transcontinental, en s’appuyant sur le projet de l’Union européenne du Marché digital unique, et du Fond commun (Europe-Chine) d’une valeur de 315 milliards d’euros mis en place à la demande de la Chine (Foucher, 2017 : 109). Xi Jinping a également annoncé personnellement sa volonté d’intégrer aux infrastructures des routes de la soie de l’intelligence artificielle (IA), des nanotechnologies, des ordinateurs quantiques, des mégadonnées (big data) accompagnées de la mise en place de Data Centers, de nuages informatiques (cloud), et enfin des villes intelligentes (Xinhua, 2017).

Ce simple survol des infrastructures physiques numériques permet de voir l’ampleur de la mise en place par la Chine de ce type de soft power particulier (qui peut rapidement se transformer en hard power par la coupure des communications en cas de conflits), qui lui permet d’espionner sans être vu. Ces projets permettent également d’imposer des normes à des entreprises stratégiques étrangères le long des Routes de la Soie, la Chine octroyant des crédits de grande ampleur aux entreprises locales, comme celui de 2,5 milliards de dollars américains accordés par la Banque commerciale de Chine à Bharti Airtel, la plus grosse compagnie de télécommunication indienne. Non seulement ces entreprises se retrouvent avec des crédits importants, mais elles sont dans l’obligation de s’équiper chez Huawei et ZTE pour faciliter l’intégration de leur réseau à celui des Routes numériques (Shen, 2018 : 2687). C’est donc une approche gagnante pour la Chine comme pour le bilan financier de ses équipementiers.

Mais le soft power numérique chinois ne repose pas uniquement sur les voies de communication numérique. La Chine le déploie aussi de manière moins visible, mais tout aussi efficace, à travers les projets de villes numériques, alors que le seul cas empiriquement confirmé d’espionnage et de saisies de données numériques par l’État chinois en dehors de son territoire concerne le siège de l’Union africaine, siège construit par des entreprises chinoises en 2012 (Khadiri, 2018).

1.2. Les infrastructures intégrées aux villes numériques

La technologie numérique intégrée aux villes intelligentes, écologiques ou sécuritaires multiplie les exemples de réussite mis de l’avant par leurs promoteurs (économie de la quantité d’eau et d’électricité utilisée dans une agglomération, réduction de la congestion automobile…), mais le déploiement de ces outils connectés au sein du bâti transforme aussi la relation des humains à l’espace et à leurs déplacements. Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux débats (législatifs, éthiques, techniques) ont traité de la possibilité de tracer les Canadiens par la géolocalisation dans le cadre de la gestion de la pandémie.

Pourtant, les safe cities s’imposent de plus en plus dans les projets de planification urbaine au niveau mondial (Courmont et Le Galès, 2019 : 24), avec comme mission autoproclamée d’assurer la sécurité des habitants en mettant en place des outils de prévention contre les actions criminelles potentielles, et en incorporant des mécanismes de réponse en cas de crises de toutes sortes : attentats, catastrophes, changements climatiques. Cependant, ces villes demandent aussi une coopération (volontaire ou non) de leurs habitants, et posent donc le problème de la réduction des libertés individuelles au profit d’une sécurité se voulant optimale (Büscher, et al., 2015). Ce type de gestion gouvernementale est de plus en plus facilité par la généralisation des QR code(s) (Quick response code) dans les villes, empreinte physique de la multiplication des acteurs dans le secteur du online to offline (O2O) (Lee, 2018 : 16) ; et plus généralement par le développement de l’Internet des objets (IdO) qui connecte de nombreux objets à Internet (Greengard, 2015) sous couvert d’une démocratie horizontale découlant du comportement des habitants, ce qui est des plus discutables (Picon, 2019 : 230).

Malgré les épineuses questions que soulève ce type de planification urbaine, les projets en cours de réalisation sont nombreux, et « the development of Safe City solutions has become a strategic bet of Chinese ICT firms to long standing problems of cities in sensible hotspots of the planet (Lagos, Marseille, Lima, Shenzhen) » (Artigas, 2019 : 4), comme le montre la communication de Huawei sur ces 160 chantiers de villes numériques en cours à travers plus de 100 pays (Huawei, 2021), ou encore la figure 2 qui représente le nombre de projets de villes intelligentes dans lesquels des entreprises chinoises sont impliquées par pays.

Figure 2: Projets de villes intelligentes utilisant des technologies chinoises
Source : Atha et al., 2020.

Il est difficile de dresser une liste complète des entreprises chinoises impliquées dans le secteur, dans la mesure où la seule Xiaomi a investi massivement dans 220 compagnies, dont 29 startups spécialisées en IA (Lee, 2018 : 127), mais il est important de faire ressortir les plus importantes et de souligner que « China’s largest technology companies appear to be closely connected to the Communist Party and the government (Magnus 2018). [… et que] although these systems are not by any means identical, it seems likely that data collected by online tech giants will form part of the government’s own system» (Stevens, 2019 : 89). Les entreprises chinoises clés du secteur sont donc Huawei, China Mobile, Inspur, China Unicom, Tencent, ZTE, H3C, Sugon, Alibaba Cloud, Hikvision et Dahua en ce qui concerne l’IdO ; Neusoft, Tencent, Huawei, Inspur, Beiming Software, H3C, Sugon, Taiji, Digital China et Alibaba Cloud en ce qui concerne les mégadonnées ; Sugon, Alibaba Cloud, Tencent Cloud, Huawei, UCloud, China Telecom, Amazon Web Services, Kingsoft, Microsoft Azure, Baidu Cloud en ce qui concerne l’informatique en nuage ; et enfin Alibaba, Baidu, Tencent, iFlyTek, Huawei, SenseTime, Megvii, Intellifusion, CloudWalk, Yitu, Hikvision, Dahua dans le domaine de l’IA (Atha et al., 2020 : 38).

Le rapport de 2020 préparé sur la question pour le Congrès américain a identifié pas moins de 398 entreprises chinoises participant à l’édification des villes intelligentes dans 106 pays (Atha et al., 2020)[3]. Par ailleurs, les entreprises chinoises y trouvent des débouchés non négligeables pour leurs produits (le dernier projet recensé à l’écriture de cet article est un accord de réalisation et de co-financement chinois dans la construction de la ville intelligente de Tanger au Maroc (CGTN, 2021), à la suite de l’octroi de contrats à des firmes chinoises (Hatim, 2020)), et accumulent de l’expertise, alors qu’elles sont déjà prépondérantes sur ce marché.

Les technologies numériques et les capteurs de données chinois sont donc présents sur l’ensemble des continents (voir la carte[4] mise à jour par le Carnegie Endowment for International Peace), mais leurs utilisations varient énormément d’un pays à l’autre. Or, non seulement les risques liés à la captation de données numériques sont bien réels pour les libertés individuelles, mais de nombreux pays cherchent justement par ces projets à mettre en place un autoritarisme numérique à l’image du modèle chinois. C’est donc un type de gouvernementalité spécifique que la Chine promeut et installe (avec la complaisance et la participation d’entreprises non chinoises ; voir Feldstein, 2019) dans plusieurs régions du monde allant des Routes de la Soie (Russie, Ouzbékistan, Serbie, Mongolie, Pakistan) en passant par l’Asie du Sud-est (Malaisie, Singapour), l’Afrique (Éthiopie, Kenya, Ouganda, Égypte, Zambie, Zimbabwe) et l’Amérique du Sud (Bolivie, Venezuela) (Anderson, 2020 ; Layton, 2020 ; Polyakova et Meserole, 2019 ; Sukhankin, 2021).

En effet, « par la collecte de données personnelles et la mise en place de dispositifs de plus en plus sophistiqués dans les domaines de la reconnaissance faciale et vocale, la smart city chinoise est en train de muer en enclave où s’exerce un très fort contrôle politique » (Lincot, 2019 : 149), et cette gestion des populations devient un des facteurs d’exportation de ce type de villes numériques. Il faut dire que le savoir-faire des entreprises chinoises en la matière s’affine au fil des projets et du temps, et que si l’utilisation des QR code(s) est devenue une norme, les données biométriques deviennent des outils de plus en plus utilisés dans ces projets d’infrastructure. À travers ces villes numériques, ce sont donc des valeurs et méthodes concrètes de mode de gouvernement des populations que la Chine dissémine autour du globe.

Mais outre la normalisation de ce type de gouvernementalité numérique ou « soft coercion stymie public opposition » (Joseph, 2019) à la chinoise et du soft power, outre la captation de données toujours plus nombreuses permettant d’influencer les comportements individuels et collectifs des utilisateurs de ces infrastructures que sont les villes numériques et les canaux permettant les échanges des données, le soft power numérique chinois passe également par le développement et la diffusion des programmes et plateformes informatiques. La seconde partie traitera donc de cette technologie moins visible que constituent les algorithmes développés par les entreprises chinoises.

2. Le rôle des BATX et la participation des entreprises non chinoises dans l’extraction massive de données. 

2.1. La différence d’optique des BATX et des GAFAM
Si les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) sont devenus des acteurs majeurs d’Internet, ils le doivent en grande partie à des fonds publics et à une volonté politique des États-Unis (Fontanel et Sushcheva, 2019). Les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) ne sont de ce point de vue que des copies volontaristes de l’État chinois, mais une différence fondamentale, outre la chronologie, les sépare. En effet, alors que les dérégulations du secteur par Reagan transforment les GAFAM en entités privées autonomes, les BATX restent, malgré leur vitrine d’entreprises privées, des vassales de l’État parti chinois, comme le montrent les connexions multiples des BATX avec l’armée chinoise, mais également plusieurs affaires récentes (voir Payette, 2021). Alors que les GAFAM sont dans une logique de recherche d’appropriation et d’accumulation d’argent, les BATX poursuivent certes des objectifs similaires, mais mettent les impératifs nationaux dictés par le PCC au-dessus de toutes autres considérations. Pour analyser les implications de cette différence majeure, il faut décrire le développement des BATX et exemplifier les nombreuses contributions qui ont été apportées par les entreprises non chinoises du secteur pour rendre cela possible. Cependant, il faut pour cela décrire en premier lieu la mise en place de l’écosystème numérique chinois.

2.2. Les modalités historiques de la mise en place de la sphère numérique dans le pays

Le réseau intérieur date de 1987, mais la connexion de la Chine au réseau Internet mondial date d’avril 1994 (Economy, 2018 : 62). Très rapidement, les autorités chinoises perçoivent la menace qui pourrait en émaner et mettent donc rapidement en place des régulations qui viennent encadrer son expansion, son exploitation et son utilisation (Arsène, 2012). La première condamnation pour « violation politique » tombe dès 1998 à l’encontre de Lin Hai qui a envoyé massivement l’adresse d’un magazine prodémocratie basée aux États-Unis. En 2009, Facebook est bloqué à la suite de son utilisation par des manifestants au Xinjiang (Economy, 2018 : 56 ; 63). Enfin, l’utilisation du réseau par le mouvement Falun gong convainc les dirigeants du pays de contrôler encore plus fortement les médias sociaux (Creemers, 2017).

Le PCC mène donc une « strategic censorship » (Lorentzen, 2014) interne, et a, pour ce faire, développé une infrastructure Internet utilisant de nombreux serveurs de petite taille, ce qui facilite les blocages de mots-clés par inspection profonde de paquets (Deep Packet Inspection). À cette censure technique s’ajoute l’autocensure des utilisateurs qui est encouragée via l’obligation pour les internautes de s’inscrire auprès du bureau de police locale en 1996. Ce règlement n’a jamais été appliqué, mais depuis 2009, les autorités ont imposé l’identification des internautes auprès des fournisseurs de service, mais aussi des hôtels et des cafés Internet, mesure renforcée par la Loi antiterrorisme de 2015 (Lei, 2018 : 179). Ce durcissement législatif encadrant spécifiquement Internet s’accompagne d’une stratégie similaire à celle des entreprises privées du secteur en Occident. Le Conseil d’État a en effet annoncé dès 2008 qu’il cherchait à utiliser le réseau pour consulter sa population, ce qui lui permet en vérité d’accroître les données sur le positionnement des Chinois (Balla, 2015) et donc d’anticiper, voire de modifier leurs comportements (nudge, tune, herd) (Zuboff, 2020 : 396-397). La Chine s’est ainsi imposée comme un modèle particulier qui a été envié et copié par d’autres pays, la Chine aidant par exemple à la mise en place du filtrage de l’Internet du Sri Lanka (Weber, 2019a : 77).

Si ce modèle se démarque sur bien des points du socialisme électronique imaginé en 1962 par le cybernéticien Viktor Glouchkov (Strittmater, 2020 : 313), il pourrait être analysé comme un système spécifique à la Chine rendu possible grâce à sa souveraineté numérique ardemment invoquée par les autorités chinoises depuis 2010. Mais ce type d’analyse ne résiste pas à l’analyse des faits. Premièrement, bien que l’Internet chinois soit artificiellement (et non complètement) coupé de l’Internet mondial, la Campagne contre les rumeurs lancée par Xi Jinping en 2013 les assimile à des initiatives contre-révolutionnaires qui obéiraient à des raisons cachées (别有用心, bieyou yongxin) orchestrées le plus souvent de l’étranger (Jun, 2017), comme nous l’avons encore constaté récemment au sujet de Hong Kong. Or, le fait que le pouvoir politique chinois invoque l’argument des puissances étrangères démontre qu’il a totalement conscience des implications géopolitiques des algorithmes qui sont insérés dans le monde numérique.

2.3. La participation volontaire des entreprises étrangères dans la mise en place du soft power numérique chinois

Au cours des dernières années, de nombreuses firmes s’étant volontairement ou non coupées du marché chinois ont essayé d’accommoder les autorités du pays. Le cas du projet du moteur de recherche Dragonfly (projet d’un moteur de recherche compatible aux exigences de censure de la Chine et retraçant chaque recherche au numéro de téléphone de l’utilisateur qui a été officiellement abandonné par Google lorsque les détails se sont répandus dans la presse internationale) est sans doute le plus connu, mais les tractations des entreprises privées non chinoises avec le PCC sont multiples. Ne pouvant citer l’ensemble des coopérations existantes entre les firmes étrangères et le PCC, j’aimerais tout de même noter les plus récentes, en soulignant que cela n’a rien d’étonnant, la logique des firmes étrangères étant avant tout celle du profit financier. C’est ainsi qu’à la demande des autorités chinoises Apple a supprimé des centaines d’applications sur ces appareils (Strittmatter, 2020 : 335 et 365), que Zoom interrompt des appels et en enregistre d’autres (Harwell et Nakashima, 2020), que Microsoft travaille avec l’armée chinoise sur des projets d’IA et de reconnaissances faciales (Murgia et Yang, 2019), que Google, IBM et Xilix travaillent avec l’entreprise chinoise Semptian sur une nouvelle génération de processeur (Gallagher, 2019), et que l’entreprise belge SWIFT coopère avec le gouvernement chinois dans la mise en place de son yuan numérique (Yeung, 2021).

La Chine les utilise aussi allégrement pour véhiculer son message et ses valeurs à l’étranger lorsqu’elle le peut (Thibault, 2019), quitte à élaborer des campagnes d’envoi massif de spams (Nimmo et al., 2021). Notons à ce sujet que les entreprises chinoises représentent le second pôle de rentabilité pour Facebook (ironiquement interdite dans le pays et officiellement contre toute coopération avec le PCC) à travers l’achat de messages publicitaires ciblés (François, 2018). Si le gouvernement chinois a donc appris à utiliser les applications étrangères et a de multiples partenariats avec des firmes non chinoises dans la recherche et le développement (R&D), il utilise également les applications développées par ses propres champions nationaux (et les start-up et licornes qui gravitent autour d’eux) qu’il a fait prospérer.

2.4. Les stratégies chinoises ayant mené à l’édification des BATX et les effets de leurs internationalisations

Les politiques visant à faire des BATX des champions mondiaux se sont appuyées sur trois stratégies complémentaires. La première est le rachat de filiales appartenant à des compagnies étrangères pour mettre la main sur des savoir-faire particuliers que la Chine ne maîtrisait pas (le rachat par Lenovo d’une partie des activités d’IBM en 2009 en est un bon exemple en ce qui concerne les compétences hardware). Le second est celui de l’espionnage (voir Boschet et al., 2019 pour de plus amples détails). Enfin, le troisième est celui de la R&D au sein des firmes chinoises du secteur. Cette volonté d’investir dans la R&D avec des visées d’autonomie commence dès 2003 lorsque le pays se retire du programme de géolocalisation Galliléo et créait son propre système BeiDou (Denicola, 2013 : 90). Cette stratégie encouragée par des fonds publics explique qu’Alibaba soit devenu un acteur mondial majeur en ce qui concerne les Cloud et les Data Center, ou encore que Huawei puisse réagir rapidement aux sanctions américaines en proposant son propre système d’exploitation open source HarmonyOS.

En ce qui concerne spécifiquement le domaine de l’IA, l’absence du respect de vie privée des internautes chinois, ainsi que le volume de données disponibles (la Loi sur la cybersécurité de 2017 impose également aux entreprises étrangères présentes dans le pays de stocker leurs données numériques sur place) explique en partie l’avance prise par le pays dans ce secteur, mais le Plan de développement de la nouvelle génération d’IA adopté par le comité central du PCC en 2017 décrit l’importance de l’IA pour les autorités, que cela soit pour la stabilité interne ou les ambitions du pays sur la scène internationale (soft et hard power confondu) (Ding, 2019)

L’écosystème numérique chinois a donc favorisé l’apparition de champions mondiaux qui installent également leurs systèmes à travers le monde (la Chine était ainsi à l’origine de 8 % des nouvelles applications numériques disponibles aux États-Unis sur la période 2014-2017 (Chaponnière, 2018)). Or, les algorithmes installés par la compagnie de télécommunication ZTE ont permis de surveiller militants, journalistes et opposants sur simple demande du gouvernement éthiopiens en 2014 (HRW, 2014). Nous pouvons donc voir que l’utilisation d’algorithmes peut être tout aussi dommageable que celles des infrastructures numériques physiques, et que les algorithmes permettent également à la Chine d’exporter ses méthodes gouvernementales. Pour ce faire, les algorithmes constituant les IA chinoises s’abreuvent des données recueillies pour perfectionner leur raisonnement. Le rapport de l’Open Technology Found daté de 2019 souligne par exemple que l’entreprise chinoise de reconnaissance faciale CloudWalk rapatrie en Chine les données qu’elle enregistre au Zimbabwe pour entraîner ses IA qui sont pour le moment moins performantes dans la reconnaissance faciale des personnes à la peau foncée (Weber, 2019b). Pour résumer, plus des programmes chinois sont disséminés en dehors du pays, et plus les algorithmes sur lesquels se basent ces programmes gagnent en efficacité, ce qui permet à la Chine d’anticiper de plus en plus finement les logiques et les dynamiques sociales aux quatre coins du monde.

Mais dans ce monde interconnecté, et comme dans le cadre des villes intelligentes, les entreprises de développement chinoises participent à la configuration de nombreuses applications non chinoises. Ne pouvant dans l’état généraliser la pratique de vol de données à la totalité de ces entreprises chinoises, examinons le cas récent de la faille de sécurité affectant l’application Clubhouse. Clubhouse travaille avec la société chinoise Agora qui est spécialisée dans les technologies de l’enregistrement vocal en temps réel. Or, un rapport du Stanford Internet Obervatory démontre que non seulement les données recueillies par Agora ne sont pas chiffrées, mais qu’elles sont compilées sur des serveurs de l’entreprise chinoise, celle-ci ayant l’obligation légale de censurer et d’aider à l’identification des internautes qui émettrait tout message jugé comme mettant en danger la sécurité nationale chinoise (Cable et al., 2021). En somme, les partenariats des entreprises chinoises sont recherchés avant tout pour leurs expertises, avec les dangers inhérents que cela comporte, car de manière plus générale, il faut bien prendre conscience que tout programme informatique est constitué d’algorithmes numériques qui peuvent cacher différentes facettes non visibles pour les utilisateurs. Ajoutons que les programmeurs définissent de manière consciente ou non des biais dans les programmes, et nous ne pouvons que constater qu’il y a donc « an inherent risk for any country that adopts a technology developed on another’s values » (Steckman, 2019 : 86). Ce risque, en ce qui concerne l’utilisation des technologies chinoises, devient de plus en plus documenté, ce qui démontre une généralisation du soft power numérique chinois présenté jusqu’ici. Toutefois, les effets structurants de ce pouvoir si particulier dépassent la sphère de l’espionnage, de l’anticipation ou encore de l’exportation d’une méthode de gouvernance. Le soft power numérique chinois a également des implications économiques à long terme que nous allons maintenant analyser.

  1. L’imposition de ces normes technologiques à travers les brevets intellectuels, et les conséquences prévisibles à moyen terme

L’ensemble des éléments invoqués jusqu’à présent sont à remettre dans le contexte économique mondial et des institutions qui l’encadrent depuis 1945. En effet, lorsque la Chine annonce son intention de devenir le leader de l’IA pour 2030, on réalise que derrière le déploiement des infrastructures et des logiciels déjà décrit se joue la question des normes et des brevets, soft power utilisant l’économie comme faire valoir et pouvant avoir des effets structurants à très long terme. Pour obtenir les résultats attendus, la Chine a, à elle seule, investi plus de la moitié des capitaux mondiaux dans la R&D en IA entre 2013 et 2018 (Burrows, 2018), le gouvernement ayant créé des accords à ce sujet avec d’autres États (Chutel, 2018), tandis que les entreprises chinoises du secteur développent également des partenariats avec de nombreuses universités en dehors de son territoire (Ping, 2018).

Or, si la définition des normes et des standards communs permet aux industries de créer des produits interopérables, « derrière la création des normes et leur internationalisation se cachent des enjeux importants pour la maîtrise des technologies, du savoir-faire et des chaînes de valeur » (Seaman, 2018 : 130). Pour être capable d’imposer ses propres normes dans le secteur du numérique, la Chine investit massivement les instances traditionnelles de négociations de normes internationales[5], mais n’a pas, par exemple, réussi à remplacer la norme wifi par la norme WAPI qu’elle supportait. Elle a donc récemment privilégié les accords régionaux et les accords bilatéraux pour proposer et ratifier ses propres standards dans les secteurs où ses entreprises sont compétitives, et dans le secteur numérique en particulier. Là encore, les Routes de la soie sont des axes stratégiques, avec l’adoption de normes chinoises par la Russie, la Biélorussie, la Serbie, la Mongolie, le Cambodge, la Malaisie, le Kazakhstan, l’Éthiopie, la Grèce, la Suisse et la Turquie (Seaman, 2018 : 132-134). L’adoption de ces normes donne un avantage concurrentiel considérable aux entreprises chinoises, leurs concurrents devant alors acheter leurs équipements ou leurs licences (Chaponnière, 2018). Il faut noter que l’accroissement de l’utilisation des normes chinoises se produit dans un contexte dans lequel le pays est devenu le premier déposant international de brevet en 2019 (OMPI), ce qui assure également des redevances sur tout projet de R&D utilisant les propriétés intellectuelles déposées.

Les normes et les brevets sont des outils du soft power chinois dans le domaine économique qui touchent l’ensemble des secteurs commerciaux, mais qui sont particulièrement importants pour le futur des technologies numériques. De plus, cela pourrait annoncer un leadership chinois de l’économie mondiale, car avec le redémarrage actuel de l’économie chinoise, le pays va certainement renforcer sa présence (maintenant indiscutable) dans les institutions internationales, ce qui pourrait lui permettre de réaliser une ambition ancienne : celle de faire du yuan une monnaie d’échange internationale qui ferait concurrence aux dollars américains. La Chine est d’ailleurs très active sur ce dossier, et la stratégie qu’elle met en place repose largement sur une dématérialisation de sa monnaie nationale, les possibilités du soft power numériques étant décidément multiples.

Conclusion

En résumé, la Chine met en place et utilise un soft power numérique qui utilise de nombreux canaux numériques. Ce soft power numérique va de l’exportation de sa méthode de gouvernance à des possibilités d’anticipation sur les positionnements des autres acteurs étatiques. Profitant de son avance dans le domaine, et rémunérant les entreprises non chinoises du secteur dont elle ne saurait encore se passer, la Chine s’abreuve également de données numériques qui lui permettent d’affiner l’efficacité et les prédictions de ses algorithmes, et investit massivement de manière directe ou indirecte dans ses entreprises spécialisées. Ce faisant, elle arrive à déposer des brevets et à exporter ses propres normes technologiques, ce qui lui assure une place enviable pour les années à venir, et lui donne de puissants outils pour façonner un monde selon ses désirs, le tout de manière soft et graduelle.

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[1] La carte de la filière de Huawei dévolue à la pose de câbles numériques sous-marins est à ce sujet très instructif (voir http://www.huaweimarine.com/cn/Experience), mais il ne faut pas oublier que 80 % du flux de données mondiales transitent encore par les États-Unis (Arte, 2018 : 7’33’’).

[2] TEA pour Trans-Europe Asia, TASIM pour TransEurasian Information Superhighway, DREAM pour Diverse Route for European and Asian Markets, ERMC pour Europe-Russia Mongolia-China. Pour plus de détails sur ces câbles déjà construits, voir Rolland, 2015.

[3] Il faut tout de même noter que le savoir-faire chinois en la matière ne peut pour le moment de passer de la contribution de firmes non chinoises comme Microsoft, Amazon, Deloitte et Bosch (Nelson, 2014).

[4] Disponible au https://carnegieendowment.org/publications/interactive/ai-surveillance

[5] La Chine a plus particulièrement investi l’Organisation internationale de normalisation (ISO), la Commission électrotechnique internationale (CEI) et l’Union internationale des télécommunications (UIT).

La diplomatie du masque et du vaccin : nouvel atout de soft ou de hard power pour Pékin ?

RG v7 n2, 2021

Pauline Bonnet

Pauline Bonnet est étudiante en Géopolitique et Relations Internationales à l’Université Catholique de Paris au sein du parcours Sécurité Défense. Elle se spécialise sur la place de la Chine au sein de l’ordre internationale et plus globalement sur la région asiatique.

Résumé : La crise pandémique de la Covid-19 semble avoir défini les grands enjeux de l’année 2020. Débutée sur le territoire chinois, la République Populaire de Chine a été mise sur le devant de la scène dès le début de la pandémie mondiale. Entre les critiques des pays occidentaux face au manque de transparence, les mensonges du Parti Communiste Chinois et les discours de Xi Jinping prônant une gestion multilatérale de la crise sanitaire, Pékin a tenté de mettre en place une réelle stratégie de soft power à travers la diplomatie du masque et d’envoi d’aide médicale.

Mots-clés : soft power, Chine, Organisation Mondiale de la Santé, diplomatie des masques, pandémie de la Covid-19, Nouvelles Routes de la soie.

Summary: The year 2020 has been challenged by many issues but the crisis of Covid-19 mostly challenged it. Beginning in China, the People’s Republic of China has been in the spotlight since the beginning of the pandemic. Between the critics of Western States due to the lack of transparency and the lies of the Communism Party of China and, at the opposite, Xi Jinping’s speeches advocated a multilateral way of management, Pekin tries to define a real strategy of soft power in order of regilding its image. China’s Mask Diplomacy becomes a real soft power strategy during the time of the pandemic of Covid-19.

Keywords: China, Mask Diplomacy, pandemic of Covid-19, Belt and Road Initiative, World Health Organization, soft power.

Alors que Washington menait les démarches pour quitter l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et renforcer, de ce fait, son désintérêt pour une gestion multilatérale de la crise sanitaire, Pékin a décidé de ne pas rester silencieux pendant la crise de la Covid-19 (Le Monde avec AFP, 2020). Le gouvernement chinois a cherché à promouvoir sa vision du système international en mettant au point une réelle stratégie d’influence. « Diplomatie du masque, dons de vaccins, envoi d’aides médicales », les termes employés se multiplient pour décrire l’activisme de ce qui semble être la nouvelle puissance du 21ème siècle. Le « virus chinois », comme désigné par l’ex-président des États-Unis, Donald Trump, débuté en Chine en janvier 2020, a valu à la nouvelle puissance d’être mise sous les feux des projecteurs. De ce fait, la Chine a également essuyé des critiques, souvent négatives, quant à son manque de transparence et sa gestion de l’épidémie jugée malhonnête par les pays occidentaux. La Chine et son soft power ont été confrontés au scepticisme et aux critiques des puissances occidentales malgré la bonne volonté de Xi Jinping de promouvoir le multilatéralisme et de résoudre cette crise « tous ensemble ». Les normes et traités internationaux, conclus par le droit international depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour fonder notre système international, prennent une force obligatoire une fois ratifiés par les États.  Néanmoins, à l’image de Pékin concernant son manque de transparence sur la gestion initiale de l’épidémie et de son annonce tardive du virus de la Covid-19, certains États décident de ne pas le suivre. Le règlement sanitaire de l’OMS et plus précisément son article 6, paru en 2005 et ratifié par la Chine, implique que chaque État dispose de 24 heures pour avertir l’organisation « en cas d’évènement pouvant constituer une urgence sanitaire de santé publique de portée internationale »[1]. Ce règlement est un instrument juridique international qui a une force obligatoire dans les 196 pays du monde l’ayant ratifié. Toutefois, la capacité du gouvernement chinois à résister aux pressions des organisations internationales ainsi qu’à ne pas tenir compte des normes internationales a rendu la mise en place de sanctions internationales difficilement envisageable. Aussi, la difficulté de l’OMS à se rendre en Chine pour enquêter sur les origines de la pandémie traduit la faiblesse du droit international et des instances mondiales à imposer leur règlement. Cela témoigne également de la puissance de Pékin quant à sa capacité à influencer l’agenda mondial.

Ainsi, depuis un an, le Parti Communiste Chinois (PCC), cherche à se positionner, non comme le responsable de cette crise sanitaire, mais comme le sauveur.  La diplomatie des maques, entrepris par Xi Jinping, semble s’inscrire dans une véritable stratégie de soft power visant à redorer l’image de Pékin. De ce fait, deux camps se distinguent : celui devenu encore plus critique face à cet activisme chinois, principalement les pays occidentaux, et à l’opposé, les pays se réjouissant, ou n’ayant d’autres choix que de se réjouir, de l’entraide chinoise. Il semble tout de même légitime de se questionner : pouvons-nous réellement parler de dons ? Qu’attend la Chine en retour de l’aide qu’elle offre à d’autres États ? Sont-ils devenus un nouveau levier de puissance politique pour Pékin ?  Nous pouvons nous questionner si la santé globale est devenue une nouvelle priorité pour le PCC en cette ère de la Covid-19 ou uniquement un moyen d’asseoir son soft power dans le monde.

La santé globale, selon Mark Nichte, recouvre des « problèmes de santé transcendent les frontières nationales, peuvent être influencés par les circonstances ou les expériences d’autres pays, et appellent des réponses collectives » (Nichter, 2008). Si aucun consensus n’est aujourd’hui véritablement défini sur cette notion, elle implique, avant tout, une problématique de gouvernance mondiale de la santé. Bien que les instances mondiales, comme l’OMS puissent être les institutions légitimes face à cette problématique, les acteurs étatiques, principalement la Chine, en font une nouvelle priorité leur permettant d’asseoir leur puissance au sein du système international.  Crée par l’OMS en 2020, le COVAX, a pour but de garantir un accès à tous au vaccin de la Covid-19 et, peut s’inscrire dans cette lignée de gouvernance mondiale pour la santé. Il est, à ce jour, la seule initiative mondiale réunissant les États et les fabricants de vaccins : deux milliards de doses sont prévues d’être distribuées d’ici fin 2021.  Néanmoins, seule la livraison des 600 000 doses a été annoncée par le dispositif COVAX pour le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Inde en mars 2021. Chiffre bien minime pour un projet mondial face aux 200 millions de doses qui ont été promises par le groupe chinois Sinovac dans plus de 20 pays. La superpuissance chinoise serait-elle en capacité de remplacer l’OMS et de garantir, elle, un accès à l’ensemble de la population mondiale au vaccin et au soin ? Si les chiffres fournis par le gouvernement chinois témoignent d’une efficacité sans précédent, le prix à payer de ces dons inquiète les puissances occidentales, en première ligne l’Union Européenne (UE) et les États-Unis, qui y voient un nouveau moyen de pression et d’endettement vis-à-vis de Pékin. Le but de cet article est d’essayer d’analyser comment la diplomatie du masque et de l’aide médicale et, aujourd’hui en 2021, des vaccins, a pu impacter le soft power chinois et son positionnement dans le système international.

1. La diplomatie du masque : un premier outil de soft power chinois efficace et controversé

1.1. La crise de la Covid-19 confirme la volonté chinoise d’asseoir son soft power

Le concept de diplomatie du masque a commencé à être évoqué par les pays occidentaux lorsque Pékin a redoublé ses efforts de communication pour vanter ses différents dons. Le 29 janvier 2021, par le biais de son ministre du Commerce, la Chine s’est félicitée d’une « contribution importante à la lutte mondiale contre l’épidémie » (RTFB Info, 2021). La communication orchestrée par le régime chinois, régulièrement qualifiée de propagande, a fortement mobilisé l’Union Européenne. Si Pékin communique massivement sur ses différents envois de masques et d’aides médicales, l’Union Européenne, dont la France, s’est fait plus discrète début 2020 lorsque les rôles étaient inversés (Le Figaro, 2020). Mi-février un avion chargé de 17 tonnes de matériel médical quittait l’aéroport de Paris Charles de Gaulle à destination du Wuhan. En France, cet envoi a fait polémique dans les semaines qui ont suivi en raison de la situation sanitaire qui se dégradait rapidement sur le territoire et qui laissait apparaître les manques de moyens des hôpitaux français face à la gestion de la Covid-19. Mais, il a eu lieu lorsque la Chine, elle confinée, n’était plus en mesure de répondre aux besoins de ses citoyens. Si cet évènement semble avoir été très rapidement oublié par les autorités chinoises, c’est parce que le PCC a surcommuniqué un mois plus tard, en mars 2020, sur ses propres donations : un million de masques arrivait à Liège, en Belgique, à destination de la France. Ainsi, deux camps se sont rapidement opposés pour répondre à cette diplomatie du masque visant, d’une à rétablir l’image du PCC et de deux à faire oublier l’origine de la pandémie (Bondaz, 2020).

Les pays occidentaux, dont l’Union Européenne, les États-Unis, le Canada, l’Australie et dans une moindre mesure le Japon et l’Inde, y voient un nouveau moyen de pression politique et géopolitique. S’ajoute à cela la volonté du PCC de réécrire l’histoire de la pandémie dans une version lui étant plus favorable.  Car si Pékin agace tant c’est principalement à cause de son laxisme quant à l’origine de la Covid-19 et son entêtement à refuser une enquête internationale sur son territoire. Effrayé dans les premiers mois par la vitesse à laquelle se propageait le virus, le confinement strict imposé par le régime chinois lui a valu de se faire plus discret sur la scène internationale. Néanmoins, les 78 jours de confinement, débutés le 19 janvier 2020 à Wuhan, lui ont permis une maîtrise rapide de la pandémie et ainsi une reprise de sa communication afin de restaurer son image fortement dégradée. La pandémie de la Covid-19 fait mauvaise publicité au gouvernement chinois. Les pays occidentaux, lassés de voir cette superpuissance, si différente de leurs critères démocratiques, les contraindre à une vie (semi) confinée, a engendré une augmentation du racisme antichinois ainsi qu’un désir d’une plus grande autonomie face à Pékin (Bondaz, 2020). Le racisme antichinois et anti-asiatique ont été renforcés, en France notamment, par la crise de la Covid-19 : de nombreux membres de la diaspora chinoise témoignent d’insultes subies dans les transports publics. Les tueries d’Atlanta aux États-Unis, le 24 mars 2021, confirment également ce qui peut être qualifié de « nouveau » racisme par les autorités publiques mais de fléau « longtemps nié et mal identifié » par les associations luttant contre ce racisme asiatique. Pas question pour Xi Jinping de rester les bras croisés face à cette exaspération grandissante à l’encontre de son pays et de ses citoyens (Lesnes, 2021).

La diplomatie du masque et l’envoi d’aides médicales s’inscrivent alors dans une véritable stratégie de soft power visant à faire oublier l’origine du virus et redorer l’image de la Chine afin de la présenter comme une puissance responsable.  Le Parti a multiplié les envois dans les pays qu’elle considère comme ses alliés mettant en lumière sa stratégie de créer des relations bilatérales fortes. L’Europe de l’Est, Centrale, l’Afrique, l’Italie, le Pakistan, le Cambodge, le Laos, l’Iran, ces pays, tous membres des Nouvelles Routes de la soie[2], ont été les premiers bénéficiaires de cette diplomatie (Ekman, 2020).

En effet, cette stratégie, avant de devenir un levier de puissance politique ou de pression géopolitique, a été un moyen pour le gouvernement chinois de confirmer ses alliances. Inversement, cela a également mis en lumière les rivalités existantes : Canberra paye aujourd’hui les frais de sa confrontation avec Pékin. Depuis que la capitale australienne a demandé l’ouverture d’une enquête internationale sur l’origine du coronavirus en janvier 2020, les relations entre les deux pays se sont fortement dégradées au point d’arriver à l’interdiction, pour le groupe chinois Huawei, d’installer son réseau 5G sur le territoire australien. Déjà hostile au gouvernement de Xi Jinping, l’Australie ne s’est pas laissée séduire par les aides de Pékin bien qu’il représente son plus gros partenaire commercial : Canberra ne sacrifiera pas sa démocratie au profit du commerce (Lemaître, 2021). Si cet épisode est révélateur du fossé entre les régimes démocratiques et le régime communiste chinois, les alliés du PCC se sont, eux, réjouis de  cette aide rapide.  Les dons médicaux sont devenus un nouvel instrument de la stratégie chinoise pour asseoir son soft power et promouvoir son modèle de gouvernance. La communication abondante en est la preuve. Les autorités chinoises n’hésitaient pas à relayer massivement, à travers leurs ambassades et journaux officiels, les quantités exportées.  Le message s’accompagnait régulièrement d’un avis vantant la capacité du Parti à vaincre l’épidémie, visant ainsi à propager l’image d’une gouvernance forte et efficace. L’ambassade de Chine en France écrivait le 27 mars 2020 sur son compte Twitter « Les pays asiatiques, dont la Chine, ont été particulièrement performants dans leur lutte contre le Covid-19 parce qu’ils ont ce sens de la collectivité et du civisme qui fait défaut aux démocraties occidentales » (Liabot, 2020). Pékin tente activement de promouvoir son régime à travers cette pandémie.

En Europe, l’Italie, la Serbie et la Hongrie figurent parmi les pays où cette stratégie est la plus visible : trois pays européens ayant des arrangements bilatéraux avec l’État chinois[3]. L’Italie a été le premier pays du G7 à s’inscrire dans l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie en 2019. Cette inscription lui a été favorable durant la crise sanitaire : celle-ci lui a permis de bénéficier de l’appui de Xi Jinping lorsqu’elle n’arrivait pas à maîtriser la pandémie sur son territoire (Le Corre, 2020). Début mars 2020, pendant que l’Union Européenne se faisait plutôt discrète sur l’aide qu’elle pouvait octroyer à Rome, Pékin n’a pas hésité à proposer le sien. Le 13 mars 2020, des experts chinois dépêchés par le vice-président de la Croix Rouge chinoise, Yang Huichan et par le médecin Liang Zongan, arrivent à Rome offrant leurs expertises médicales. Accueillie à bras ouverts par les représentants du ministère italien de la santé, la République Populaire de Chine (RPC) confirme le partenariat stratégique qu’elle entretient avec l’Italie. La faiblesse de l’économie italienne, avec une dette publique qui représentait 130% de son PIB en 2019, soit 38000 euros par Italien, ajouté à la fragilité des banques, la fait apparaître comme la sauveuse pour le pays européen. Ainsi, malgré la crainte de l’UE face à l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie, Rome, assure sa volonté de coopération avec le gouvernement chinois. Cependant, qu’impliquent les dons de masques gracieusement offerts par le PCC ? À quel prix l’aide chinoise est-elle recevable ? Si Pékin se montre généreux pendant cette crise, il ne faut pas rester naïf quant à ses réelles intentions. Jocelyn Chey, une ex-diplomate australienne, affirme que « l’aide humanitaire de la Chine, comme celles des autres nations, fait partie de son pouvoir d’attraction et a également des objectifs commerciaux et politiques » (Le Point International, 2020). L’Italie offre « des facilités aux chinois » dans le port de Trieste : point d’entrée sur le marché européen, le pays représente un intérêt stratégique pour la RPC. Nous pouvons facilement imaginer le PCC mettre en avant ses dons dans le futur afin de renforcer sa présence sur le sol italien. Si le port du Pirée en Grèce et le port de Sinès au Portugal, faisant actuellement l’objet de nombreux débats[4], sont déjà (quasiment) entre les mains de Pékin, ces dons de masques inquiètent l’UE quant à la présence chinoise grandissante sur son territoire. Certains y voient, en plus d’un atout dans une stratégie de soft power, un nouveau levier de puissance politique et, ici, d’endettement vis-à-vis de la Chine. Si rien n’a pour le moment été officiellement demandé à l’Italie en retour de ces aides, cela n’est pas le cas pour tous les pays européens. En effet, la Serbie et la Hongrie sont les deux nouveaux pays ciblés par le PCC en Europe de l’Est pour le développement de relations privilégiées. Maillons faibles de l’UE à cause des crises relatives à l’état de droit et du froid entre leur gouvernement et Bruxelles, Pékin y voit une aubaine. Quand l’UE n’arrive pas, encore une fois, à fournir l’aide nécessaire aux pays d’Europe centrale, débordés par la gestion de la crise sanitaire, Pékin accourt (Berreta, 2020). Le Président serbe, Aleksandar Vučić, furieux du manque de coopération et d’entraide au sein de l’union, déclarait en mars dernier « La solidarité européenne n’existe pas, c’est un conte de fées sur papier, les seuls capables de venir en aide [aux Serbes], la Chine. ». Subséquemment, c’est en Serbie que la fameuse diplomatie du masque a pu débuter. Masques, médecins, experts médicaux, et aujourd’hui en avril 2021, vaccins, la totale est déployée par Pékin qui n’hésite pas à multiplier les interventions médiatiques soulignant « l’amitié solide comme le fer » entre le peuple serbe et chinois. Le Président serbe a même embrassé le drapeau communiste à l’atterrissage de l’aide médicale démontrant l’efficacité de cette stratégie diplomatique déployée par Xi Jinping. Ce dernier n’a pas hésité à rappeler l’envie de poursuivre la coopération entre les deux pays (Chastand 2021). Cette affirmation laisse percevoir la détermination du Président chinois à déployer ses intérêts, souvent économiques et commerciaux dans les pays, ici européens, ayant reçus son aide lors de la crise sanitaire. « La Chine est prête à travailler de concert avec l’Italie pour contribuer aux efforts de coopération internationale contre l’épidémie, ainsi qu’à la construction d’une route de la soie sanitaire » (Prin, Kahn, 2020). Car ce qui différencie tant la Chine des pays occidentaux est bien cette vision lointaine : Pékin a le temps. L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 a démontré de l’activisme chinois sur la scène internationale. Élu président à vie, le temps de bâtir des alliances solides ne lui manque pas. Les déclarations médiatiques du gouvernement chinois sont également approuvées par celui serbe :  le Président a exprimé que son pays « garderait toujours en souvenir cette aide » ainsi que le souhait d’une « amitié éternelle ». Résultat :  un an plus tard, en mars 2021, la Serbie devient, en proportion de sa population, le pays étant le plus vacciné d’Europe. La réponse : le vaccin chinois inonde le territoire. Un million de doses de Sinopharm ont été livrées en janvier 2021.  Aussi, en mars 2021, la déclaration de M. Vučić accentue la profondeur des relations entretenues avec la RPC : la Serbie sera le premier pays européen où sera produit localement le vaccin chinois Sinopharm. Cette stratégie vaccinale offre également au pays européen des opportunités et des moyens de pression stratégique dans le but d’asseoir son leadership dans la région. Ainsi, la Macédoine du Nord, le Monténégro ainsi que la Bosnie ont pu bénéficier d’une aide serbe provenant des vaccins chinois. Cette relation permet à Xi Jinping de justifier sa stratégie « gagnant-gagnant », stratégie élaborée dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie (Curovic, 2021).

La crise de la Covid-19 a définitivement permis au PCC de renforcer ses alliances déjà existantes et le cas de la Serbie le démontre bien. La Serbie et la Chine sont, depuis la signature en 2009 d’un partenariat stratégique, des alliés fidèles. Les investissements chinois ont atteint près de 8 milliards de dollars en 2019 faisant du pays l’une des destinations principales en Europe Centrale. La Hongrie, voisin de l’État serbe et elle membre de l’UE, est, elle aussi, favorable à cette présence chinoise. En janvier 2021, elle a été le premier pays de l’union à autoriser le vaccin chinois sur son territoire, alors qu’il n’était pas encore approuvé par l’OMS en raison du manque de données fournies. Cinq millions de doses ont été commandées au groupe chinois. (Kauffmann, 2021). La Hongrie de Viktor Orban se lasse de la lenteur de Bruxelles pour répondre aux besoins des pays membres de l’UE. La Chine, elle, agit rapidement. La déclaration du Président hongrois affirmant que le vaccin chinois représente « le vaccin en lequel il a le plus confiance » atteste l’efficacité de la stratégie d’influence chinoise (Chastand, 2021). À en croire ces déclarations des chefs d’État européens nous pourrions facilement oublier l’origine du virus à Wuhan et positionner Pékin comme le sauveur de la pandémie mondiale pourtant partie de son territoire.

1.2. Une stratégie de communication controversée

La stratégie de communication, autour de la diplomatie du masque, reste cependant à nuancer quant à son efficacité. Si les différents évènements décrits précédemment laissent percevoir une réussite de cette diplomatie, certains sinologues y voient, eux, un échec total. Cette sur-communication a, avant de séduire, irrité. Alain Fauchon, éditorialiste au journal français Le Monde, affirme que cette diplomatie du masque a été un véritable échec pour Pékin. En tentant coûte que coûte de faire oublier sa responsabilité sur l’annonce tardive du virus, cela a rendu cette sur-communication contreproductive et n’a guère amélioré son image auprès des pays occidentaux, dans un contexte d’affirmation décomplexée des objectifs chinois (Mottet, 2020). Pire, l’image de la Chine n’aurait jamais été aussi négative depuis les événements de Tiananmen en 1989 (Fauchon, 2020). Le vide laissé par Donald Trump, qui ne maitrisait pas la pandémie sur son territoire, avait donné l’occasion à Xi Jinping d’affirmer la puissance chinoise au sein du système international. Si l’exportation de matériel médical a pu être remerciée par les pays occidentaux, la sur-communication du PCC a très vite tourné à l’agacement. Les États y voient une nouvelle propagande du gouvernement chinois cherchant à imposer sa vision du système international et ses intérêts nationaux (Bondaz, 2020). Entre défiance et suspension, les pays occidentaux se sont plutôt entendus sur cet avis négatif et méfiant vis-à-vis des actions de Pékin.

Dans un premier temps, la qualité défectueuse des masques importés a été soulevée. Cela a engendré une mauvaise publicité au made in China. La Chine cherchait pourtant ces dernières années à éradiquer cette image de produit à faible qualité. De plus, les normes médicales diffèrent entre les masques européens, chinois et américains : une adaptation de la législation européenne a donc dû être menée par Bruxelles afin de recevoir les masques nécessaires aux pays européens (Tronchet, 2020).  Mais, si cette mauvaise qualité est un point à relever quant à cet échec diplomatique, ce sont avant tout les attaques et la propagande orchestrées par Pékin qui ont rendu cette dernière contre-productive (Guillaume Tawil, 2020). Les chiffres annoncés par la RPC laissent de nombreux pays sceptiques face à sa transparence : fin mars 2020, 3305 morts sont annoncés en Chine dont 2500 à Wuhan, épicentre de la pandémie. Chiffre très faible comparé aux pays européens : la France annonçait 3523 morts pour le mois de mars 2020 seulement. Ainsi, la propagande réalisée par le gouvernement chinois, dès 2019 et, l’opacité des origines de la pandémie, ont détérioré plus que redoré son image. Si le gouvernement communiste chinois cherche à minimiser et à cacher la censure et l’oppression effectués dès septembre 2019 lors des premiers cas de Covid-19, les pays occidentaux ne l’ont pas négligé. De nombreux médecins, journalistes, et chefs hospitaliers, à l’image du docteur Li Wenliang aujourd’hui décédé, ont été forcés de se taire afin de cacher les débuts de la pandémie. En plus de sa détermination à redorer son image et à se présenter comme une puissance responsable et fiable, le PCC cherche à faire oublier la censure imposée dans son pays (Bondaz, 2020). Cette volonté est visible dans une tribune publiée le 24 mars 2020 dans le Quotidien du Peuple nous rappelle le chercheur Antoine Bondaz. En effet, elle invite les pays à rejoindre la route de la soie de la santé et indique que « la Chine a, de manière ouverte, transparente et responsable, informé toutes les parties de l’épidémie en temps utile et a travaillé en étroite collaboration avec l’OMS et les pays concernés ». Informations fausses comme nous avons pu le rappeler précédemment à la vue du règlement sanitaire de l’OMS et des journalises, médecins, chercheurs, disparus et, ou, décédés.

Cette diplomatie, made in Xi Jinping, l’a finalement décrédibilisé. Idéologue convaincu, Xi Jinping a surestimé la capacité de son régime à promouvoir ses valeurs et mœurs auprès des puissances occidentales et il semblerait, sous-estimer, le mécontentement de l’Occident face à son manque de transparence et face à leur attachement à leurs valeurs démocratiques (Ekman, 2020). Si les pays asiatiques ont déjà connu plusieurs pandémies sur leur territoire depuis les années 2000, il ne faut pas oublier que la crise de la Covid-19 représente la plus importante que les citoyens européens traversent. Effrayés par ce virus, ils sont en quête de vérité et de compréhension et non pas d’un message mensonger provenant de la Chine, jugée pour la plupart, responsable de la pandémie (Prin, Kahn, 2020). Jean-Pierre Cabestan, professeur de Sciences Politiques à la Hong Kong Baptist University, indique que la diplomatie du masque « s’est retournée contre Pékin car trop agressive et contradictoire tout en niant sa propre responsabilité dans l’origine de la pandémie : le message de Pékin mélangeait trop la générosité avec la propagande alors que les démocraties affrontaient la crise sanitaire » (Prin, et Kahn, 2020). Le manque de ressources médicales n’a pas arrangé la situation, suscitant davantage d’agacement face à la dépendance des pays européens vis-à-vis de Pékin. Cela a donc encouragé la Commission Européenne à contrôler de plus près les investissements chinois sur son territoire et à affirmer son désir de retrouver une certaine souveraineté quant à la production pharmaceutique européenne (Aeberhardt et Hecketsweiler, 2020).

Les attaques du gouvernement chinois sur la gestion européenne de la crise de la Covid-19 ont représenté les critiques de trop faisant définitivement un « flop » de la diplomatie du masque. Elle est devenue une diplomatie trop agressive nuisant toute efficacité. Lu Shaye, ambassadeur chinois en France, déclarait dans un communiqué sur le site de l’ambassade chinoise que les autorités françaises « laissaient mourir dans les Ephad leurs pensionnaires de faim et de maladie. »  Cerise sur le gâteau lorsque le communiqué accuse également les dirigeants occidentaux de ne pas avoir pris le virus au sérieux en parlant de « grippette ». Convoqué par le Quai d’Orsay, Jean Yves Le Drian, Ministre des Affaires Etrangères français, a fait part à Pékin de sa désapprobation quant aux propos tenus par leur ambassadeur. Cette convocation représente une première entre la France et la Chine (Charbonnier , 2020). Cette diplomatie agressive est nommée diplomatie des « loups combattants » en référence au film d’action chinois Wolf Warrior paru en 2020 (Prin, Kahn, 2020). En plus de faire preuve d’agressivité, la RPC a fait preuve d’assurance en inscrivant être « le seul pays capable à avoir vaincu la pandémie » agaçant encore plus les occidentaux. Valérie Niquet, sinologue, développe que cette stratégie agressive n’est pas récente mais s’est accentuée avec la crise de la Covid-19, car la Chine juge qu’elle est aujourd’hui arrivée à une place centrale dans le système international lui permettant d’affirmer sa puissance et sa capacité de réponse (La Matinale RTS, 2020). Le chef de la diplomatie européenne, Joseph Borrel, appelle ainsi à plus de fermeté et à une « stratégie plus robuste » face à la Chine (Le Point International, 2020). Car derrière ses attaques, elle n’hésite pas à critiquer plus largement les régimes démocratiques, mettant en avant son régime socialiste « aux caractéristiques chinoises ». L’ambassade de Chine en France écrivait sur son compte twitter en mars 2020 : « Certaines personnes, dans le fond, sont très admiratives des succès de la gouvernance chinoise. Ils envient l’efficacité de notre système politique et haïssent l’incapacité de leur propre pays à faire aussi bien ! ». En plus d’assurer ses intérêts économiques et géopolitiques, la Chine promeut son système au détriment des démocraties occidentales.

Les États-Unis se sont également montrés virulents face à cette diplomatie du masque. Excédé par l’activisme chinois à se présenter comme le sauveur de la crise sanitaire, l’ex-président, Donald Trump, n’hésitait pas à rappeler l’origine du « virus chinois » comme il l’a nommé. La déclaration de Zhao Lijian, porte-parole du ministère des Affaires Etrangères en Chine, a provoqué une nouvelle polémique en suggérant que le virus de la Covid-19 avait pu être porté par des militaires américains sur le territoire chinois. Avant d’être efficace, cette stratégie de contre-attaque, fait tourner au ridicule la diplomatie chinoise dans les pays occidentaux (Le Point International, 2020).

En dépit de ses efforts diplomatiques,, l’image de la deuxième puissance mondiale reste plus mitigée que jamais. Si elle n’a pas réussi à convaincre les occidentaux cette stratégie lui a tout de même permis de confirmer ses alliances et in fine de promouvoir son modèle de gouvernance auprès des pays en développement. S’il semble trop tôt pour affirmer que la RPC soit la grande gagnante de cette pandémie, il est possible d’affirmer qu’elle témoigne d’un pays de moins en moins isolé et de plus en plus sûre de lui (Ekman 2020). À l’image de la Serbie, de l’Italie ou du Cambodge et de la Thaïlande, Pékin a mis sur le devant de la scène, la puissance de ses alliances bilatérales. Encore mieux, malgré la fermeture de ses frontières avec son voisin asiatique, dès l’annonce de la pandémie, Moscou arrive à maintenir son entente avec Pékin. Cela prouve l’intérêt stratégique de la Russie au sein des Nouvelles Routes de la soie. Il confirme, de ce fait, la capacité du gouvernement chinois à choisir ses alliés en fonction de ses intérêts.  Bien que Téhéran ait aussi été très critique lors du début de la crise sanitaire, accusant la Chine d’être responsable du virus, les deux pays ont signé, fin mars 2021, un accord dit de coopération globale, sur une durée de vingt-cinq ans. Pékin est l’un des premiers partenaires commerciaux de Téhéran et l’un de ses principaux acheteurs de pétrole. Il consent ainsi à ne pas tenir compte au régime iranien de ses premières critiques. À l’inverse, le PCC n’hésite pas à répondre aux critiques occidentales : « Puisque la République de Corée, le Japon et Singapour, qui sont des démocraties asiatiques, parviennent à contrôler l’épidémie, pourquoi les vieilles démocraties comme l’Europe et les États-Unis, n’y parviennent-elles pas ? »[5] La sinologue, Alice Ekman, affirme que cette diplomatie n’a rien de nouveau dans la stratégie chinoise : depuis plus de dix ans le PCC se montre pro-actif sur la scène internationale et les dons de masques à ses alliés prouvent sa détermination à entretenir ses relations stratégiques et à promouvoir, grâce à cette diplomatie, son modèle de gouvernance au détriment de celui prôné par l’Occident.

Pour finir, en énonçant le concept « d’amitié solide comme le fer » Xi Jinping a surtout mis en avant la division de la communauté internationale, et notamment de l’Union Européenne, quant à l’attitude à adopter face à ce géant mondial (Ekman, Verluise, 2020). La deuxième puissance économique mondiale a tout de même pris conscience de l’échec partiel de cette diplomatie du masque et compte ainsi en tirer des leçons pour la prochaine étape : les vaccins. Si la communication entreprise semble redevenir raisonnable vis-à-vis de la distribution des vaccins, c’est que la stratégie choisie par le Parti est différente. Qu’a donc Pékin à cacher derrière ses livraisons ? Les masques et les respirateurs envoyés ont fait preuve de moins de discrétion que les vaccins, pourtant essentiels pour stopper la pandémie.  Plus besoin d’un nouvel atout pour son soft power :  le gouvernement de Xi Jinping entend cette fois-ci utiliser les vaccins comme un véritable levier politique, une force commerciale et, dans une autre mesure, une arme géopolitique.

2.    Les vaccins : une nouvelle arme géopolitique et commerciale chinoise

2.1  Les pays des Nouvelles Routes de la soie au cœur de cette diplomatie

Au même titre que les masques, les vaccins chinois apparaissent, en ce début d’année 2021, comme un nouveau levier de pression géopolitique : la diplomatie du vaccin est elle aussi lancée par le gouvernement chinois et le protectionnisme vaccinal des pays occidentaux n’arrange rien. Si les masques représentaient un véritable outil de soft power pour Pékin, les vaccins sont bels et biens un moyen d’étendre son influence politique et de renforcer ses intérêts économiques et politiques. Dès le début du mois de janvier 2021, la Chine annonçait être en mesure de distribuer et de produire 400 millions de doses de ses trois vaccins dans le monde entier. Si l’agence de presse officielle chinoise affirme que « la Chine ne transformera pas les vaccins du Covid-19 en une sorte d’arme géopolitique et un outil diplomatique », l’idée semble, tout de même, leur avoir traversée l’esprit (Kadiri, Pedroletti, Mesmer, Meyerfeld, Landrin, Barthe, Lemaître, 2020). La confiance affichée par Xi Jinping prouve que le temps n’est plus au « soft » mais au « hard » : place à l’action et aux accords. Ainsi, un glissement d’un atout de soft power à un véritable levier politique et une arme géopolitique est largement observable. En fervent défenseur du multilatéralisme, Xi Jinping promet un vaccin qui deviendra un « bien public mondial ».  Cependant, les pays où les livraisons sont promises apparaissent être scrupuleusement choisis par le Parti (Kauffmann, 2021).

Les pays d’Asie du Sud-Est, zone géostratégique tant dans le cadre du projet des Nouvelles Routes de la soie que dans sa volonté de leadership régional, sont, selon le Premier ministre chinois Li Keqiang, parmi les pays prioritaires : « les vaccins seront fournis en priorité aux pays du Mékong », annonce-t-il le 24 août 2020. Région stratégique des Nouvelles Routes de la soie afin de garantir son accès maritime à l’Océan indien, le PCC n’hésite pas à les favoriser dans cette stratégie vaccinale pour mieux asseoir ses intérêts. Le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Birmanie ou encore le Pakistan, en marge des pays occidentaux, se réjouissent des accords bilatéraux passés avec Pékin.  Le Cambodge a ainsi salué la présence chinoise sur son territoire (Lincot, Véron, 2021). Le 12 octobre 2020, pendant que l’Europe connaissait sa deuxième vague de pandémie, les deux pays ont signé un accord de libre-échange renforçant le poids de la RPC dans la région. Le Partenariat Régional Économique Global (RECP) renforce le poids de Pékin dans la région asiatique (Mesmer, 2020).  Les sanctions commerciales imposées par l’Union Européenne au Cambodge en raison de la dégradation des droits de l’Homme dans le pays, encouragent Phnom Penh à se tourner vers Pékin. Les négociations de cet accord, débutées en 2012, n’ont pas été remise en cause par l’origine de la pandémie : à l’inverse, l’aide médicale envoyée par la Chine, en mars 2020, pour soutenir les pays à lutter contre la pandémie, renforce l’idée d’un besoin de coopération dans la région asiatique (Le Figaro, 2020). Sa stratégie de soft power semble ainsi fonctionner auprès de ses alliés historiques. Récemment, le Premier ministre cambodgien, Hun Sen, s’est félicité de cette relation privilégiée : « la Chine amie va nous aider avec un million de doses ». Sa diplomatie sanitaire est sans limite : les dons de son vaccin Sinovac à Phnom Penh le justifie. La situation est identique au Laos. Pour le régime chinois, le Laos représente un point central du projet de la BRI lui permettant notamment une voie terrestre pour contourner la mer méridionale et principalement le détroit de Malacca où les enjeux sécuritaires se multiplient (Lincot, Véron, 2020). Le Laos y voit, lui, un moyen de tenir le Vietnam, ennemi historique de la Guerre Froide, à l’écart de son territoire. Ainsi, Pékin entend se servir de ses vaccins comme une véritable arme commerciale et géopolitique lui permettant d’asseoir ses intérêts dans la région en renforçant ses alliances.

Le gouvernement chinois compte bien conquérir tous les pays de la zone asiatique : la Birmanie lui est essentielle afin de bâtir son corridor économique reliant le Yunnan, province au Sud de son territoire, à l’océan Indien. Pékin étant le premier partenaire commercial de Naypyidaw, il est difficilement envisageable pour le pays d’Asie du Sud d’omettre une critique négative face à l’activisme chinois sur son territoire. Xi Jinping a d’ailleurs rappelé, en mai 2020 en pleine période de pandémie, l’importance de ce corridor à l’ex-président birman, Win Myint, avant le coup d’État de la junte militaire le premier février 2021 (Bara, 2020). Il en est de même pour la Thaïlande. Xi Jinping s’est assuré en juillet 2020 auprès du Premier ministre thaïlandais, Prauthoy Chan-o-Cha, de la poursuite du projet de chemin de fer Chine-Thaïlande (Lincot, Véron 2021). Crise sanitaire mondiale ou non, le PCC entend bien poursuivre son projet planétaire. De plus, ces pays n’ont d’autres choix que de se tourner vers les vaccins chinois bien moins onéreux que ceux développés par les occidentaux. Car en effet, si les vaccins ont un intérêt stratégique pour le régime communiste chinois, ils lui sont également une arme commerciale sans précédent malgré l’annonce de « biens publics mondiaux » énoncée par Xi Jinping. L’exemple du Bangladesh en témoigne.  Faute d’entente avec le fabricant chinois Sinovac, le laboratoire s’est retiré du pays laissant le champ libre aux fabricants bangladais et indien, Beximco Pharma et Serum Institue of India. Yun Sun, chercheuse au sein d’un think tank nord-américain Stimson Center, affirme que les laboratoires chinois reçoivent des subventions de la part du Parti leur permettant d’être plus compétitifs sur le marché économique mondial (Le Monde, 2020).

Subséquemment, Xi Jinping affirme : « la présence des États-Unis en Asie est un choix alors que la présence chinoise est une réalité géopolitique » (Bellanger, 2021).  Le vaccin devient, de surcroit, la nouvelle preuve d’amour que les autorités chinoises envoient à leurs alliés asiatiques. Les vaccins deviennent une véritable arme géopolitique :  un tiers des vaccins sont destinés à l’Indonésie, premier pays musulman au monde. De la sorte, le PCC se justifie d’une tolérance vis-à-vis de la religion musulmane à travers la pandémie et les aides octroyées. Dans un contexte où le Xinjiang, à majorité musulmane, est au centre des tensions internationales, Pékin utilise le vaccin pour contredire les accusations occidentales quant au génocide religieux opéré dans l’ouest de son territoire (Malovic, 2021). En outre, l’Indonésie est un allié historique des États-Unis. Le choix de l’Indonésie est donc à triple intérêt : affaiblir la présence des États-Unis dans la région en passant des accords bilatéraux avec ses alliés historiques, se munir d’un levier de pression pour influencer, dans le futur, des partenariats au sein de la BRI et contredire les critiques occidentales. Les arrangements bilatéraux orchestrés par Pékin contestent les discours de Xi Jinping appelant à une gestion multilatérale de la crise sanitaire.

Si géographiquement l’Asie du Sud représente la cour gardée de la Chine où elle entend bien accroître son influence, sa stratégie est la même dans le monde arabe et, d’une manière plus générale, dans les pays en développement.  Profitant du contexte électoral tendu aux États-Unis, d’une politique orientée vers la pandémie en Europe et au Japon, ainsi qu’un intérêt dans les pays développés de la part des laboratoires Pfizer et Astra Zeneca, Pékin se tourne lui, encore une fois, vers les pays en développement. Les pays du Sud sont les pays stratégiques de la BRI en se situant sur les passages des nouvelles routes maritimes et terrestres et Xi Jinping multiplie les efforts diplomatiques pour les attendrir. Ainsi, au Proche et Moyen-Orient, la RPC vise les pays qui ont besoin de diversifier leurs alliances, notamment pour contourner Washington, et ceux dans l’incapacité de se priver des services de la deuxième puissance économique mondiale. L’Égypte, le Maroc et les Émirat Arabes-Unis sont dans la ligne de mire du gouvernement chinois. Plus d’un milliard de doses sont annoncées être produites et distribuées dans les six premiers mois de 2021. Si ces échéances laissent sceptiques certains pays, Pékin a une solution : la production locale, deuxième avantage non négligeable pour la RPC face aux pays occidentaux. La capitale chinoise propose à certains pays de produire localement le vaccin chinois grâce à des transferts de technologies et des chaînes de production locale. Début 2021 cela est le cas aux Philippines et le projet est en cours au Maroc, en Algérie et au Kenya. Cette efficacité porte ses fruits. Les Émirats sont parmi les pays ayant vacciné la plus grande partie de leur population : 52,46% de la population a été vaccinée dès mars 2021 et 100% est annoncée pour cet été. En mai 2021, la France a seulement atteint le seuil de 37,56% de personne vaccinée et le taux de 50% souhaite être atteint d’ici l’été 2021. Abou Dhabi a signé un accord stratégique avec Pékin : en réalisant les essais de la phase 3 de son vaccin sur son territoire, il lui offre en échange des millions de doses vaccinales. Les Émirats représentent un avantage géopolitique pour le pays : sur les dix millions d’habitants, neuf millions sont des migrants. Cela permet au régime chinois de garantir l’universalité et l’efficacité dans le monde entier de son vaccin. (Colly, Rouy, Fontaine, 2021).

2.2  Le vaccin : une nouvelle forme de dette envers Pékin ?

Aujourd’hui, c’est la présence chinoise sur le continent africain qui suscite de plus en plus d’inquiétudes de la part des pays occidentaux, notamment de l’UE. Prêts pour développer les infrastructures contre opportunités de marché pour les entreprises chinoises : la chanson est la même mais suscite de nombreuses problématiques quant à la souveraineté des pays qui deviennent de plus en plus endettés face à Pékin. Nous pouvons nous interroger : les vaccins peuvent-ils représenter la nouvelle dette chinoise ?  L’exemple du Sri Lanka, qui a dû céder la gestion de son port de Hambantota pour une durée de 99 ans, a marqué les esprits et a révélé le piège de la dette liée aux Nouvelles Routes de la soie (Guillard, 2021). La crise de la Covid-19 a impacté l’économie internationale, mais principalement les pays en développement, souvent dépendants de leurs exportations de matières premières. Le Pakistan, allié historique de la Chine depuis sa création, entretient des liens étroits avec Pékin. Il est un pays central dans le projet de Xi Jinping lui permettant d’accéder plus facilement au golfe arabo-persique grâce au port de Gwadar. Cependant, ce dernier a été contraint d’envoyer mi-avril une demande au gouvernement chinois pour une révision des remboursements qui devaient avoir lieu en mai. Si Xi Jinping a assuré faire un effort pour « son ami pakistanais », cela a soulevé l’inquiétude de l’Organisation des Nations Unies quant à l’ampleur des dettes vis-à-vis du régime chinois dans les pays en développement. Car géographiquement le PCC n’a aucune limite : l’Afrique n’a pas échappé aux généreux dons chinois de masques et aujourd’hui, en 2021, de vaccins (Soudan, 2021). Le Sénégal, la Guinée Équatoriale et l’Égypte ont été les premiers à recevoir gratuitement, 200 000 doses de vaccins chinois. Geste salué par le Président sénégalais Macky Sall auprès de l’ambassadeur chinois à Dakar « Monsieur l’ambassadeur, soyez mon interprète auprès de mon ami Xi Jinping pour lui transmettre mes sincères remerciements » (Artz, 2021). À l’inverse des routes historiques de la soie, l’Afrique est intégrée au projet pharamineux de Xi Jinping. En mars 2020, plus de 12 000 ensembles de dépistage arrivaient à Addis-Abeba en Éthiopie à destination de l’Africa CDC, branche gérant la thématique sanitaire au sein de l’Union Africaine (Procopio, 2020). Des réunions virtuelles, entre le gouvernement chinois et les gouvernements africains, avaient également été organisées fin mars 2020 dans le but de « partager l’expérience » du virus. La présence médicale chinoise en Afrique n’est cependant pas nouvelle : lors de la crise sanitaire d’Ebola, plus de 1200 professionnels de santé chinois avaient été déployés sur le continent. Le chercheur Antoine Bondaz qualifie cet activisme de « diplomatie sanitaire » visant à créer une véritable route de la soie sanitaire en Afrique (Bondaz, 2020).

Le continent africain présente un triple intérêt : entre ses matières premières abondantes, ses infrastructures à construire, et sa démographie croissante représentant un marché de taille pour les produits manufacturés chinois, le PCC y soigne son image. Les vaccins peuvent représenter un véritable atout pour Pékin car, si l’Union Européenne peut se permettre dans certains cas de décliner le vaccin chinois, cela n’est pas le cas pour l’Afrique. Sa faiblesse institutionnelle et son manque de moyens contraignent certains États africains à accepter les accords chinois pour les tests cliniques et pour le vaccin envers leur population. 37 pays africains, sur les 54 du continent, faisaient, en 2019, partie de la BRI. Cette participation leur est favorable en temps de la Covid-19 si nous tenons seulement compte de la capacité de la Chine à fournir du matériel médical et des vaccins. Xi Jinping a rappelé en mai 2020, lors d’une réunion à l’OMS, que son pays ne laisserait pas tomber ses « amis » : moyen efficace de rappeler aux pays africains qu’ils peuvent bénéficier d’une aide chinoise durant la crise sanitaire en échange d’accords dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie (Paris, 2020). Les pays africains n’ont, aujourd’hui, aucune raison de refuser l’initiative si ce n’est un désaccord direct avec Pékin ce qui paraît difficilement plausible à la vue des efforts diplomatiques déployés par le régime chinois pour conquérir et amadouer tout le continent. Si l’Europe et les États-Unis se lassent de cette présence chinoise en Afrique, les pays y voient, eux, un partenaire davantage fiable, développant leurs infrastructures, de ce fait leur économie, et important des produits manufacturés nécessaires à leur marché interne. Si cela se fait principalement contre une mainmise chinoise sur leurs matières premières, les pays africains n’ont, mis à part le risque de la dette, aucun intérêt à tourner le dos au gouvernement chinois. Cependant, cette dette inquiète. Encore plus en période de pandémie où l’économie mondiale et les exportations de matières premières se voient impactées par une hausse des prix et une inflation importante. À ce titre, bon nombre de pays ont demandé, comme le Pakistan, une annulation ou une révision de leur dette afin de lutter contre la pandémie de la Covid-19. Si les discours de Pékin laissaient sous-entendre une entraide, nous pouvons nous interroger : les vaccins ne représentent-ils pas un nouveau moyen de chantage pour la RPC ? Le PCC n’ayant d’autres choix que de soigner son image et de faire preuve de compréhension face à la dette de ses alliés s’est vu contraint de repousser ses dates limites de remboursement.  Néanmoins, il ne peut se permettre de l’annuler au risque de mettre en péril sa propre économie. La Chine va devoir faire face à des problèmes économiques sur son propre territoire l’obligeant ainsi à faire preuve de flexibilité auprès de ses « amis ». En outre, cette présence chinoise est plutôt bien vue sur le continent : un habitant d’Alger déclarait au journal français Le Monde « Quand tu as besoin d’aide en tant que pays du tiers monde, ce sont toujours les mêmes qui sont là : les Chinois, les Russes et les Cubains ». Subséquemment, la fameuse dette chinoise semble représenter le seul point pouvant porter préjudice aux relations sino-africaines. La tournée réalisée, en janvier 2021, en Afrique par le Ministère des Affaires Étrangères, Wang Yi, témoigne de l’importance accordée au continent par le gouvernement chinois (Tilouine, 2021).

Également, le chargé d’affaire chinois Wang Jian affirme que le pays est en train d’accorder une aide vaccinale « sans contrepartie à 69 pays en développement », le « vaccin du peuple » va permettre d’accroitre, grâce aux accords bilatéraux, la production mondiale de vaccin et la lutte mondiale contre la pandémie (Lemaître, 2020). La Chine joue cette partie à long terme. Si aucun accord direct, impliquant des vaccins contre des futurs projets, n’a été passé, il semble tout de même probable que le PCC s’en fasse un levier de pression stratégique. Début novembre 2020, Pékin promettait à la Malaisie un accès privilégié à ses vaccins en échange de la libération des 60 pêcheurs chinois arrêtés pour avoir violés les eaux territoriales malaisiennes. Parallèlement, le vrai bénéficie est sur le long terme : les pays favorisés par le régime sont généralement les pays sur les routes commerciales maritimes empruntées par les navires chinois où transitent 80% de leur commerce. (Philip, 2020). Loin d’une promesse de « biens publics » Pékin se sert du vaccin comme une véritable arme géopolitique. La question n’est plus de l’ordre du soft power mais de l’avenir de la deuxième puissance mondiale et de sa capacité à imposer ses intérêts. Fin janvier 2021, la Chine fournissait déjà le Brésil, l’Indonésie et les Émirat Arabes-Unis. Le Maroc, la Turquie, le Botswana ou encore la République Démocratique du Congo attendaient, eux, leurs doses (Artz, 2021). Cet activisme chinois fait peur au point de voir l’OMS apparaître en deuxième ligne de front quand il s’agit de garantir un accès à tous au vaccin de la Covid-19.

Conclusion : une domination chinoise d’une gouvernance sanitaire mondiale ?

Si cette diplomatie sanitaire trouble les pays occidentaux c’est que Pékin, en plus du vaccin, véhicule une autre idée auprès des pays en développement : celui d’un pays autoritaire qui, à l’inverse des pays occidentaux, a réussi à vaincre l’épidémie. Bon nombre de chercheurs se questionnent : la crise de la Covid-19 est-elle révélatrice d’un changement du système international où la Chine aurait une place centrale, voire un rôle hégémonique ? Car derrière cette diplomatie du masque et des vaccins il y a la promotion d’un système « socialiste aux caractéristiques chinoises ». S’opposant fermement à la vision occidentale, la Chine séduit les acteurs des pays en développement. Le modèle chinois trouve du sens en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud et jusqu’à, récemment, en Europe de l’Est et Amérique Latine. Ainsi, Pékin serait-il devenu, en dépit de l’origine du virus, le nouveau maître d’une « gouvernance mondiale de la santé » ? Avant toute chose, pouvons-nous affirmer que le gouvernement chinois souhaite se positionner comme tel ? Si certains peuvent douter de sa volonté hégémonique, sa détermination de s’affirmer comme puissance n’est, elle, pas à prouver. La RPC n’entend plus rester silencieuse face aux occidentaux et encore moins au sein d’y système international qu’elle juge obsolète (Duclos, 2020). Le PCC a ainsi joué sur deux tableaux pendant cette crise. D’un côté, une diplomatie pro-active pour des accords bilatéraux et de l’autre côté une stratégie diplomatique vantant une gestion multilatérale de la crise sanitaire au sein des instances mondiales. L’activisme chinois au sein de l’OMS a été réalisé dans le but de faire oublier l’origine du virus et chercher à réécrire l’histoire à sa manière comme nous avons pu le démontrer.  Car si ces deux stratégies peuvent être paradoxales, c’est grâce à cette combinaison qu’elle possède aujourd’hui cette puissance (Ekman, 2020).

De plus, si l’OMS semble apparaître comme un acteur de second rang face à la gestion sanitaire de la pandémie, c’est principalement dû à la dépendance de ce dernier vis-à-vis des États, notamment de la Chine. Cette dépendance est expliquée en grande partie par des questions de financement : elle contribue de plus en plus au budget de l’institution. Sa participation s’élève  à 12% (contre 20% pour les États-Unis), chiffre constamment croissant ces dernières années (évalué en fonction de la fortune du pays et de la population). Également, la Chine a annoncé, en avril 2020, vouloir verser une somme supplémentaire de 30 millions de dollars pour pouvoir aider les pays en développement à lutter contre le virus. Le souhait de Donald Trump de stopper la contribution des États-Unis à l’OMS, jugeant l’organisation pro-Pékin, renforce la position de leader de Xi Jinping. Le droit international est ainsi totalement impuissant face à cette super-puissance qui paraît dicter les règles du jeu et dominer le système international (Gaïdz et  Semo, 2020).

S’ajoute à cela les inégalités croissantes entre les pays membres des organisations onusiennes. Les pays occidentaux ont acheté 90% des doses des deux vaccins américains laissant peu de place aux pays du Sud. Les « vieilles » inégalités Nord-Sud resurgissent suscitant la rancœur des pays en développement. Le Président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, a vivement critiqué en janvier 2021, la gestion de la crise par les puissances occidentales.  « Les pays riches ont acheté de grandes doses de vaccins. Le but était d’accumuler ces vaccins et cela se fait au détriment des autres pays du monde qui en ont le plus besoin » a-t-il déclaré. Xi Jinping sait entendre cette colère et en jouer à son avantage. Elle semble aujourd’hui se positionner comme l’acteur en capacité de résoudre cette crise en offrant, à tous et à un prix raisonnable, un accès aux vaccins chinois. Antoine Bondaz l’affirme bien : elle construit une véritable route de la soie sanitaire à travers cette stratégie. (Bondaz, 2020).

Ainsi, si pour certains la crise de la Covid-19 concourt au déclin du multilatéralisme, elle a avant tout mis en avant la puissance chinoise dans l’ordre international (Lemaître, 2020). Cette crise lui a permis, si ce n’est de bâtir de nouvelles alliances, de consolider celles déjà existantes à l’instar de la Russie, de la Serbie ou encore du Sénégal, du Pakistan et du Cambodge. Si l’Union Européenne et les États-Unis ne veulent pas laisser le PCC bâtir sa propre vision du système international il va falloir adopter une stratégie cohérente entre commerce, économie, diplomatie et droits de l’Homme. Aujourd’hui la Chine n’entend pas se laisser critiquer pour sa gestion de la pandémie ni accepter des critiques sur ses « affaires internes » comme les Ouighours (Ekman, 2020). La diplomatie des « loups combattants » est assurément renforcée depuis cette pandémie et le projet des Nouvelles Routes de la soie peut prétendre répondre à une gouvernance mondiale sanitaire en investissant dans les infrastructures hospitalières et en assurant un accès à tous aux vaccins et soins médicaux.  Néanmoins, ce modèle est, en 2021, mis au défi d’une par Taiwan et de deux par l’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis. La très bonne gestion de l’épidémie sur son territoire place Taiwan dans une position de force dans cette crise sanitaire lui permettant de proposer un contre-modèle de celui prôné par Pékin. Son exclusion des instances internationales ne lui permet pas de s’assurer un soutien des puissances occidentales mais cela a permis de requestionner les États occidentaux face à cette prise de position, favorable au régime chinois (AFP, 2021).

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[1] Voir le Règlement Sanitaire International (RSI), Organisation Mondiale de la Santé. https://www.who.int/features/qa/39/fr/

[2]Projet lancé en 2013 par l’actuel président Xi Jinping visant à créer un vaste réseau d’infrastructures terrestres et maritimes reliant les différents territoires entre eux à partir des grandes villes chinoises afin de faciliter les échanges multisectoriels

[3] La Serbie est depuis 2012 candidat officiel à l’adhésion de l’Union Européenne mais n’en fait officiellement pas parti.

[4] Les autorités portugaises viennent d’annoncer en avril 2021 le rapport du choix concernant l’acheteur du port. Les chinois sont jugés favoris de ce nouvel achat.  Marie Charrel et Nathalie Guibert, (2021), le port de Sines au Portugal, porte d’entrée stratégique de l’Europe, pris dans le conflit entre Chine et États-Unis. Le Monde International, 9 avril.

[5] Voir le compte twitter de l’Ambassade de Chine en France et ses déclarations réalisées en mars 2020 pendant la période de la Covid-19.

Géopolitique et agrandissement portuaire à Québec

Mireille Bonin

boninmireille@gmail.com

vol 7 n1, 2021

Diplômée de l’Université d’Ottawa en droit, Mireille Bonin a été membre du Barreau du Québec pendant 20 ans. Elle s’est toujours impliquée dans ses différents milieux de vie. À la retraite depuis 2013, elle continue de chercher les multiples manières de faire reconnaître la valeur de la voix citoyenne.

Résumé

Le projet de terminal portuaire Laurentia représente un bel exemple de géopolitique locale. Ce projet suscite de vives oppositions au sein de la population des quartiers mitoyens alors que prend forme un bras de fer quant au bien-fondé de la construction de ce terminal, promu notamment par une société chinoise de Hongkong. Ces rivalités de pouvoir se cristallisent autour des impacts appréhendés pour la qualité de vie dans les quartiers voisins du terminal.

Mots-clés : Laurentia, port, Québec, aménagement, local, Hutchison Ports, Chine

Summary

The Laurentia port terminal project represents a fine example of local geopolitics. This project arouses strong opposition within the population of adjoining neighborhoods while a standoff is taking shape over the merits of the construction of this terminal, promoted in particular by a Chinese company from Hong Kong. These power rivalries crystallize around the anticipated impacts on the quality of life in the neighborhoods near the terminal.

Keywords : Laurentia, port, Québec, land planning, Hutchison Ports, China.


Il fut un temps où la géopolitique n’était pas un sujet d’intérêt local à Québec. Les conflits urbains se confinaient au rythme de l’aménagement du territoire d’une population vivant dans une ville moyenne, dans un pays peu peuplé, où notre voisin du Sud était le partenaire de référence avec qui échanger tant au niveau de nos valeurs que de notre commerce. Au point de l’oublier et de le prendre pour acquis. Avec les années, des conflits touchant à l’environnement, à la biodiversité, à la préservation du patrimoine, à la protection de la vie privée, à la santé publique, ont pris une dimension élargie pour atteindre le sens que nous accordons à la participation citoyenne comme vecteur d’évolution et d’amélioration de nos milieux de vie.

Naissance des conseils de quartiers

En 1993, quand le maire Jean-Paul L’Allier a mis sur pied les conseils de quartier, le but était de créer une interface entre les préoccupations partagées par des gens des différents quartiers et le conseil municipal. Ceci, en vue d’ajouter l’intelligence populaire au savoir de la Ville pour répondre adéquatement aux enjeux susceptibles d’avoir un impact social, économique et bien sûr politique. Il y tenait tellement que les conseils de quartiers ont été enchâssés dans la Charte de la Ville de Québec. Depuis lors, les autorités municipales n’ont eu d’autre choix que de les maintenir.  

Les sujets d’intérêt citoyen à cette époque étaient beaucoup reliés à la circulation automobile et à l’utilisation des rues des quartiers centraux pour servir de transit entre le lieu de travail des gens et leur domicile, alors que Sainte-Foy et Sillery étaient des banlieues! C’était un enjeu de sécurité publique pour protéger surtout les écoliers. À cette époque nous parlions de convertir les rues et les trottoirs en rues partagées et à enfouir les fils pour que les rues deviennent sécuritaires et plaisantes à vivre, qu’elles deviennent enfin des rues habitées, un concept européen introduit par un citoyen expert en environnement. Il a fallu attendre l’avènement d’une pandémie pour que ce concept prenne un sens pour les autorités municipales. Une attente sur des décennies parce que c’est au pas de fourmi que les dossiers citoyens avancent.

Le fleuve Saint-Laurent, patrimoine à intégrer aux milieux de vie 

Avant tout cela, dans les quartiers centraux, le fleuve Saint Laurent était devenu un interdit à Québec, une chasse gardée du Port de Québec. Il n’y avait que quelques citoyens visionnaires pour nous amener à voir ce plan d’eau magnifique comme un patrimoine social qui nous appartenait et que nous pouvions non seulement contempler, mais y mettre les pieds et même qui pouvait devenir un endroit de baignade, particulièrement au bassin Louise et à la baie de Beauport. Cela fait plus de 40 ans que ces citoyens militent pour que la population ait accès à l’eau du fleuve. Mais peu importe, car ce conflit a éduqué des générations de citoyens qui en sont venues à comprendre l’importance de la géographie à Québec, de son histoire, laquelle maintient toujours une certaine mentalité coloniale du XIXe siècle. Le bassin Louise est toujours interdit pour la baignade et l’intégrité de la baie de Beauport – legs du 400e anniversaire de Québec aux citoyens – est désormais à risque avec le projet d’agrandissement du port, qui a pris plusieurs formes au cours des années et est maintenant connu sous le nom de Projet Laurentia. 

La géopolitique et l’agrandissement du port de Québec

Cette nouvelle mouture de l’agrandissement du Port, celle de 2016, se retrouve donc à un moment de notre petite histoire à Québec où les membres issus des conseils de quartier représentent une force compétente, plus instruite, plus nombreuse et plus diversifiée depuis la fusion municipale de 2002.

Beaucoup de ces militants ont de l’expérience et réalisent l’importance de la géopolitique qui nous a rejoint très localement à Québec. C’est en suivant les ramifications de l’affaire Huawei, qui place le Canada entre deux empires et réduit son pouvoir d’agir, que cet enjeu international de l’affirmation chinoise nous a rejoint en regardant de plus près qui étaient les investisseurs du projet d’agrandissement Port de Québec. Quand l’Administration portuaire de Québec a annoncé en 2019 qu’elle venait de signer une entente tripartite avec l’entreprise ferroviaire du Canadien National et Hutchison Ports Holding (enregistrée à Hong Kong), nous avons découvert que Québec faisait désormais partie du portfolio international de la compagnie chinoise (voir figure 1) et nous avons réalisé que les autorités locales qui appuyaient le Port ne connaissaient pas plus que nous les conditions de l’entente.

Fig. 1. Le réseau international de terminaux portuaires de Hutchison

Source : d’après https://hutchisonports.com/ports/world/ Le port de Québec est déjà présenté comme faisant partie du réseau de Hutchison.

De plus, quand nous avons appris que la Loi sur la Sécurité nationale de Hong Kong devenait le symbole de la fin de la liberté dont les gens de Hong Kong ont pu bénéficier du temps de son régime britannique et du début du statut particulier de Hong Kong, revenu à la Chine, Hutchison Ports a retenu notre attention, avec une frontière entre Beijing et Hong Kong en voie de disparaître, et un statut d’autonomie de plus en plus virtuel.  Il est légitime de se poser la question des relations de cette compagnie avec le gouvernement chinois.

Bref, les gens des quartiers touchés par un agrandissement du port, avec l’ajout du transport de conteneurs, s’inquiètent maintenant de l’aggravation des risques à l’extérieur du périmètre portuaire qui les rejoindront dans leurs milieux de vie. Qui les protégera des nuisances du transport par camion et par train devant leur porte, du crime organisé présent dans le business du conteneur, d’accidents routiers de camions dont on ignore le contenu et la charge, de l’utilisation des boulevards urbains pour une industrie envahissante? Nous serons bien loin des nuisances de la circulation du seul transit urbain! 

Que nous reste-t-il de notre naïveté locale?

Le temps est limité pour éviter les impacts de cet agrandissement du port, tel que planifié dans ce projet Laurentia. Même le rapport provisoire de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada, rendu public en novembre 2020, évalue ces impacts comme étant problématiques. Considérant que l’Agence n’a qu’un pouvoir consultatif et que c’est le Conseil des ministres à Ottawa qui décide, ceci nous amène à penser que le niveau de complexité d’un projet local prend des dimensions internationales.

Même notre géographie, qui nous élève au-dessus d’un fleuve majestueux, est, elle aussi, mise à contribution pour ce transport de conteneurs. Il faudra un remblaiement du fleuve sur 14 hectares, ériger des murs pour réduire le bruit, empiéter sur nos routes, passer sur les rails derrière nos portes pour satisfaire cette économie et structurer notre espace par des grues géantes.  

Bref, le projet de développement de ce terminal portuaire à Québec se décline clairement aussi en termes géopolitiques. Géopolitique des réseaux des entreprises chinoises ; géopolitique locale des impacts de l’aménagement du territoire de la communauté de Québec, tant il est vrai que ce projet suscite des craintes de la part des résidents concernés, et donc articule des enjeux de pouvoir sur ces territoires urbains.

Nous nous retrouvons dans une situation délicate pour répliquer à un projet qui implique l’avènement d’une autoroute maritime entre l’Asie et le Midwest américain. Notre introspection nous amène à quelques interrogations d’ordre social :

Avons-nous vraiment besoin de tous ces conteneurs pour nous procurer des biens de consommation et des gadgets proposés au meilleur prix juste pour faire tourner l’économie?

Qu’adviendra-t-il du rapport local que nous avions avec une administration portuaire qui devait avoir l’approbation du fédéral pour entretenir et développer ses infrastructures?

Qu’adviendra-t-il de nos paysages et de notre classification aux Villes du patrimoine mondial?