Recension. X. Aurégan et T. Pairault (dir.). L’Afrique et ses présences chinoises

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Xavier Aurégan et Thierry Pairault (dir.) (2024). L’Afrique et ses présences chinoises. Paris, L’Harmattan, 253 p.

Cet ouvrage collectif rassemble plusieurs analyses pour explorer la diversité des formes de la présence chinoise en Afrique.  Le titre de l’ouvrage écarte clairement l’idée d’une emprise irrésistible que la superpuissance économique chinoise pourrait exercer sur des États africains trop souvent abordés comme faibles dans leur relations avec Pékin.  Non pas que le contraire soit vrai. Mais les contributeurs s’efforcent, à travers la palette des sujets abordés, de souligner la diversité des présences chinoises. Une première partie, Stratégies géopolitiques chinoises, rassemble des chapitres analysant les stratégies mises en place par la Chine.

Une seconde partie, Approches socio-politiques africaines, permet de jeter un éclairage sur les interactions entre la présence chinoise et quelques pays d’accueil, Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire et Bénin.

Dans la première partie, un premier chapitre montre que la Chine, qui a pris la direction de l’agence des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) depuis 2019, applique, malgré des discours de solidarité avec les pays en développement sur la nécessité de revoir les politiques agricoles et de sécurité alimentaire, applique en réalité des politiques technicistes qui reproduisent les modèles développés par les Occidentaux.

Le chapitre suivant aborde la question de l’influence relative  d’un pays extérieur à travers les prêts mais aussi les investissements directs, deux aspects souvent confondus dans les médias qui parlent souvent d’investissements chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie alors que souvent de tels projets sont financés par des banques chinoises, mais sous forme de prêts et ne sauraient donc constituer des investissements. Thierry Pairault nuance ici l’influence relative de la France et de la Chine, en tenant compte du statut des entreprises, les acteurs privés ne relayant pas évidemment l’influence de l’État d’origine de la même façon que des entreprises d’État, chinoises en l’occurrence.

Les trois chapitres suivants analysent par la suite des secteurs précis. Xavier Aurégan analyse les formes de la diplomatie sanitaire de la Chine en Afrique, dont le rôle est principalement de se forger une image positive auprès des pays en développement : depuis plusieurs dizaines d’années, la coopération dans le domaine de la santé est fortement politisée, et l’épisode de la pandémie de covid-19 l’a encore illustré en opposant implicitement les approches occidentales des modèles chinois ou d’ailleurs en Asie. Cependant, on escompte de cette coopération et de la formation des personnels soignants, des ventes de matériels médicaux chinois. Les chapitres suivants abordent le secteur des télécommunications et du tourisme. En matière de télécommunications, le champion chinois Huawei, présenté comme un groupe privé qui ne relaie donc pas les ambitions chinoises, permet toutefois à la Chine de promouvoir l’entreprise comme un exemple de succès industriel, de crédibilité des normes chinoises, de preuve de la viabilité de la voie chinoise vers le développement et du caractère gagnant-gagnant de la coopération économique bilatérale. En ce sens, les projets chinois en télécommunications ont certes pu traduire la recherche opportuniste, au sens positif du terme, de nouveaux marchés, mais elles jouaient aussi un rôle de levier dans la construction d’une image positive pour la Chine, en venant conforter le soft power, le pouvoir d’influence de Pékin. Le déclin relatif des ventes de Huawei à l’étranger, du fait en partie des sanctions occidentales, illustre l’importance stratégique relative des routes de la soie numérique : les entreprises chinoises s’adaptent et, en partie contraintes par les États-Unis, se replient vers le marché domestique où elles réinvestissent dans l’innovation et tentent de se constituer des avantages concurrentiels sur leurs rivales occidentales. Le tourisme chinois en Afrique est encore marginal, mais il connait un développement réel. Outre que, très contrôlé par l’État, il permet à la Chine de faire miroiter les avantages d’une certaine coopération avec elle, il sert aussi, dans le discours de la Chine, d’alimenter l’idée d’un levier de promotion de l’amitié sino-africaine.

La seconde partie aborde plus spécifiquement la réception des présences chinoises en Afrique. La notion de projet chinois est relativisée par le fait que, malgré la présence d’un financement chinois et d’un maitre d’œuvre chinois, il est possible de relever la présence d’entreprises étrangères et locales parmi les acteurs impliqués. Il n’y a là rien de nouveau, les grandes entreprises chinoises ayant compris qu’en termes d’image il était plus positif d’inclure des acteurs non chinois dans leur portefeuille de partenaires industriels, mais on en mesure la matérialisation en Afrique. Les chapitres suivants montrent le souci d’entreprises chinoises de mieux s’intégrer sur le long terme en Algérie, à travers des pratiques sociales dans lesquelles elles tirent aussi habilement parti des lacunes déréglementations locales. Enfin, les deux derniers chapitres abordent des sujets directement liés au soft power chinois, l’influence des films de kung-fu auprès des gangs de rue à Abidjan; et l’influence chinoise sur les pratiques médicales traditionnelles.

Un ouvrage intéressant à travers la diversité des sujets abordés, qui vient relativiser l’idée de l’uniformité des formes de la présence chinoise en Afrique. Bien entendu, comme tout ouvrage collectif, on y découvre un tableau constitué d’une palette de petites touches dont l’ensemble ne saurait épuiser le sujet. On pourrait regretter notamment l’absence récurrente dans la littérature d’une analyse de la perception de la coopération économique avec la Chine, qui articule des sentiments positifs lorsque des projets aboutissent (routes, hôpitaux, téléphonie), plus nuancés lorsqu’ils interrompent un projet en cours de route, le condamnant à l’échec commercial comme dans le cas de la nouvelle voie ferrée au Kenya (Standard Gauge Railway, Voie ferrée à écartement standard), mécontents lorsque les produits chinois sont perçus comme induisant une concurrence déloyale face aux producteurs locaux (textile, produits agro-alimentaires). Mais souligner la diversité des formes de cette présence chinoise est assurément une valeur ajoutée précieuse.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

 

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