Recension. Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Eudeline, H. (2024). Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie. Paris, PUF.

De très nombreux ouvrages se proposent d’analyser les diverses facettes de l’ascension politique, économique, scientifique de la Chine depuis 30 ans. Cet ouvrage se place dans cette mouvance : quelles sont les ressorts de cette ascension, quels en sont les impacts, comment la puissance chinoise se structure-t-elle et imprime-t-elle sa marque sur l’environnement régional et mondial ?

Le lecteur aura donc un a priori favorable pour un ouvrage qui se propose d’analyser ces éléments. Se plaçant dans une perspective historique, l’auteur se propose notamment de replacer cette récente ascension de la Chine dans l’histoire. Au début du XIXe siècle, la Chine aurait été le pays le plus riche au monde. Incapable de se moderniser, l’empire puis la république ont pourtant connu une longue phase de déclin jusqu’à la mort de Mao Zedong. Pour redevenir la puissance de premier rang qu’elle était avant le « siècle d’humiliation » sous les coups des puissances coloniales, et assurer la croissance économique nécessaire à son développement, la Chine privilégie à nouveau la mer, comme elle l’avait brièvement fait au début du XVe siècle. En 1978, le président Deng Xiaoping, imité par ses successeurs, ouvre le pays au commerce mondial par ses ports, lui permettant un succès économique fantastique, qui tend cependant à s’essouffler. C’est pourquoi Xi Jinping annonce en 2013 l’« initiative de la ceinture et de la route ». Cette expansion commerciale s’accompagne d’ambitions géostratégiques. Pour protéger ses intérêts, la Chine se dote ainsi d’une flotte puissante et diversifiée, capable d’intervenir partout dans le monde. Depuis 2016, elle a dépassé l’US Navy en nombre d’unités. La Chine semble en passe de devenir la nouvelle puissance maritime mondiale : faut-il s’en inquiéter ?

Pourtant, malgré cet angle intéressant, l’ouvrage n’est pas sans défaut.

Tout d’abord, tant l’introduction que la moitié de l’ouvrage proposent en fait une fresque historique. Non pas que l’analyse historique ne soit pas intéressante, mais pour un travail visant à mieux cerner la géopolitique de la Chine contemporaine, on peut se demander pourquoi une telle place est ainsi accordée à ces tableaux du passé. Ceux-ci d’ailleurs sont partiels : ainsi, l’auteur affirme en préambule de l’ouvrage que la Chine mise pour la première fois sur la mer dans son expansion commerciale et politique, ce qui est inexact puisque la Chine a été, brièvement certes, la première puissance navale au début du XVe siècle, la flotte chinoise s’aventurant jusqu’en Afrique de l’Est. L’auteur rapporte cet épisode en quelques lignes et s’interroge peu sur les causes de cette fulgurante ascension et sur les ressorts du déclin précipité.

Certains concepts sont mentionnés rapidement, comme celui de suzeraineté, sans qu’il ne soit explicité ni en quoi il est peu valide pour justifier des revendications territoriales contemporaines. De même, l’opposition entre la Grande-Bretagne maritime et la puissance terrestre de la Chine est-elle utile ?  Certes la Chine avait abandonné tout outil maritime, mais cela souligne bien que cette opposition maritime/continental ne porte pas sur des caractéristiques ontologiques des États, mais sur les orientations de leurs politiques.

Après un long premier chapitre historique, intéressant certes mais ne portant pas sur la géopolitique de la Chine contemporaine, le second entre dans une analyse d’histoire contemporaine, sur les mécanismes de l’expansion récente de la Chine. Le propos se rapproche ainsi davantage d’une analyse d’enjeux géopolitiques – quels sont, aujourd’hui, les enjeux de pouvoir se déployant ou portant sur des territoires ?

Le texte est cependant émaillé de plusieurs imprécisions. Ainsi, on ne sait pas ce qu’est le Conseil des affaires de Chine (p.82), à ma connaissance aucun organisme ne porte ce nom, le plus proche semblant être la NDRC, National Development and Reform Commission.  En page 80, l’auteur affirme qu’en 1978 n’existait aucune convention sur le droit de la mer, ce qui est faux puisque celle de 1958 était entrée en vigueur, et l’article 16 de ladite convention spécifiait déjà que le transit inoffensif dans les détroits utilisés pour la navigation commerciale ne pouvait être suspendu.

L’auteur affirme, sans preuve, que la Chine, dans sa loi sur la mer territoriale de 1992, avait déjà prévu le remblaiement des récifs qu’elle occupe dans les Spratleys afin de pouvoir y édifier des bases militaires (p.95). L’auteur évoque ensuite la succession d’îles, nommée première chaine d’îles, et qui peuvent être considérés dans une analyse stratégique comme des outils pour freiner la sortie de la flotte chinoise vers la haute mer : Japon, îles Ruykyu, Taiwan, Philippines… Certes, ces îles les peuvent constituer des points d’appui pour des opérations navales de déni d’accès ; mais elle ne « longent » pas les côtes chinoises et leur rôle dans le blocage de sorties de bâtiments chinois ne doit pas être surjoué. On ne voit donc pas en quoi ces îles constitueraient à ce point un « carcan des mers proches » (p.99) qui contraindrait à ce point la flotte chinoise. En page 113 l’auteur explique que du fait de la perte de la province de l’Amour/Primorie en 1860, la Chine a perdu un accès à la mer non contrôlé par la première chaine d’iles, pourtant la chaine des Kouriles verrouille bel et bien la mer d’Okhotsk, or la souveraineté sur ces iles ne dépendait pas de celle sur la province d’Extrême-Orient. Aussi, si on peut formuler l’hypothèse que la Chine pourrait nourrir un certain intérêt pour cette province perdue malgré sa renonciation officielle en 2004, on se demande sur la base de quel document l’auteur se fonde lorsqu’il affirme avec force que la Chine « cherchera à reprendre cette province » (p.114) : cela ressemble à de la spéculation.

De même, le dilemme de Malacca, soit la crainte que le trafic maritime ne soit bloqué au détroit du même nom afin d’exercer un blocus économique de la Chine, ne doit pas être exagéré : cela constitue une vulnérabilité certes, mais pas une menace mortelle : il existe des routes maritimes alternatives ; la flotte chinoise monte rapidement en gamme et en puissance comme l’auteur le souligne bien par ailleurs dans le 3e chapitre ; et la Chine s’efforce de développer des corridors de contournement terrestres, isthme de Kra, corridor birman, corridor pakistanais, routes de la soie, rapidement évoquées mais sans perspective critique. Cette analyse de la vulnérabilité réelle, au-delà du cliché de la menace mortelle d’un étranglement économique à Malacca, aurait été intéressante. De même, en page 109, la notion de collier de perles n’est pas largement acceptée : elle suppose que la Chine prend le contrôle de ports le long de cette route majeure Malacca / Suez, de manière délibérée, afin d’encercler l’inde donc dans une optique civile et militaire. Or cette analyse n’a rien d’évident : la Chine ne prend pas le contrôle de nombreux ports, ses entreprises ont certes obtenu de nombreux contrats de construction de terminaux mais cela ne signifie pas qu’elles en soient propriétaires ; et lorsqu’elles deviennent actionnaires de terminaux, cela ne veut pas dire que des capacités militaires s’y développent. Ce concept de collier de perles a été porté par des think-tanks de défense indiens, puis américains, afin de souligner une menace chinoise qui demeure encore largement théorique sur ce plan précis.

Les imprécisions s’accumulent au sujet des routes arctiques. En page 106 il est fait état d’environ 15 transits par la Route maritime du Nord, il y en a eu en fait 27, mais il est par ailleurs connu que cette route voit l’essentiel de ses transits se produire entre des ports russes arctiques (Mourmansk, Arkhangelsk) et d’autres ports. Il y a peu de transits entre Atlantique et Pacifique et il est peu probable, pour des raisons structurelles, que cette route arctique se développe au point de concurrencer durablement les itinéraires classiques par Panama ou Suez/Malacca. La flotte commerciale chinoise pourrait déjà accéder au détroit de Béring si elle le souhaitait. Cette route commerciale n’est pas si attractive que cela, et si une compagnie maritime chinoise (NewNew Shipping, qui a remplacé Cosco en 2022) continue d’y faire circuler quelques navires chaque année, on est loin de la montée rapide en puissance que semble évoquer l’auteur.

En page 115, l’auteur affirme sans preuve que « comme toujours », la Chine a une approche duale de la recherche scientifique puisqu’elle a admis au service actif en 2016 un brise-glace militaire, alors que ses mers proches ne sont jamais prises par les glaces. C’est faux, le golfe de Bohai peut parfois connaitre un certain englacement en hiver, même si en effet ce risque ira sans doute en s’amenuisant avec le temps et l’impact des changements climatiques. Par ailleurs, tous les brise-glace américains sont des bâtiments militaires, à la différence de la Chine qui en aligne 2 militaires et 2 civils : Washington aurait-il encore plus que la Chine une approche duale de la recherche ? En réalité, ce sont deux brise-glace militaires qui ont été versés au service actif en 2016, les Haibing 722 et 723, mais ils sont nettement plus petits que les brise-glace de recherche, avec 4 850 t de déplacement contre 21 000 t pour le Xuelong et 14 000 t pour le Xuelong 2. Ils n’ont pour le moment jamais navigué en Arctique – ce qui ne veut certes pas dire qu’ils ne le feront pas.

En page 118, l’auteur explique que les Russes s’intéressent vivement à l’Arctique, ce qui est exact, au point de vouloir « maitriser un océan Arctique pour lequel ils revendiquent une large portion du plateau continental », ce qui est tout aussi exact (p.118) ; mais cette revendication est légale, se décline selon les principes de la Convention sur le droit de la mer, et n’a pas suscité d’opposition de la part des autres pays riverains de l’océan Arctique, chacun tolérant les revendications du voisin. De plus, il est très hasardeux d’affirmer que s’y trouvent d’importantes quantités d’hydrocarbures, l’essentiel des réserves probables se trouvant en deçà des 200 miles marins. Et, contrairement au cliché souvent véhiculé par les médias, ce n’est pas l’intérêt russe qui a déclenché les revendications des autres États arctiques, mais la montre, chaque État disposant de 10 ans pour déposer sa revendication après la date de ratification de la convention par son parlement. Et, encore contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la Russie facture déjà le transit par la RMN, et les compagnies chinoises se soumettent… Les imprécisions se multiplient, il est également faux de dire que le cargo chinois Yongsheng était en 2013 le premier « bateau de fret » (p.120) à transiter par la RMN, il y avait déjà des navires commerciaux dans les années 1930, puis dans les années 2010. Le Yongsheng a simplement été le premier navire marchand chinois… De même, dire que les méthaniers ont beaucoup gagné de temps depuis la presqu’ile de Yamal en naviguant vers l’Est pour rejoindre la Chine, plutôt que de passer par Suez, est une évidence, passer par l’Ouest suppose aussi de naviguer dans les eaux arctiques et suppose une route considérablement plus longue : on enfonce ici une porte ouverte. La succession des imprécisions, pas toutes rapportées ici, est agaçante et décrédibilise le propos.

Si le chapitre 3 porte sur l’expansion de la flotte militaire chinoise, un domaine que maitrise nettement mieux l’auteur, il n’en demeure pas moins qu’il est très spécialisé. On a un ouvrage divisé en un premier chapitre proposant une grande fresque historique ; un chapitre 2 mêlant histoire contemporaine et développements stratégiques récents, mais très émaillé d’imprécisions ; et un 3e chapitre portant sur l’analyse, bien menée, de la croissance navale de la Chine. Où est l’analyse géopolitique des relations de la Chine avec ses voisins, l’Asie centrale, l’Asie du Sud-est, l’Inde ? Sur ses relations avec l’Afrique ou l’Amérique latine ? sur la dynamique des conflits en mer de Chine du Sud ? sur le positionnement de la Chine par rapport à la Russie ou à la Corée du Nord ?  Des éléments de tout ceci apparaissent ici et là, mais la trame générale n’offre pas une analyse structurée de la géopolitique de la Chine, une analyse basée sur des observations du présent et non de l’’histoire.

Bref, le lecteur reste sur sa faim. C’est dommage car le sujet est fort pertinent.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Recension. China’s Vulnerability Paradox: How the World’s Largest Consumer Transformed Global Commodity Markets

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10n4, 2024

Pascale Massot (2024). China’s Vulnerability Paradox: How the World’s Largest Consumer Transformed Global Commodity Markets. Oxford University Press.

Cet ouvrage propose une analyse du paradoxe apparent de la vulnérabilité de la Chine sur certains marchés de ressources naturelles, malgré son poids économique et politique majeur. Le livre étudie pour cela les transformations inégales des marchés mondiaux de ces ressources, notamment le minerai de fer, de cuivre, d’uranium et de potasse, résultant de la croissance économique contemporaine spectaculaire de la Chine. Parfois, la Chine présente une réelle vulnérabilité vis-à-vis des marchés mondiaux de matières premières en raison de la faiblesse de sa capacité d’influence sur le marché. Pourquoi les acteurs chinois se sont-ils parfois montrés incapables d’orienter les marchés dans la direction qu’ils souhaitaient, alors même qu’ils avaient pour eux l’atout de leur poids majeur sur ces marchés? Pourquoi certains marchés ont-ils subi des changements fondamentaux alors que d’autres marchés similaires ne l’ont pas fait ?

Pascale Massot fait reposer la prémisse de son analyse sur la déconfiture du marché du minerai de fer, lequel fonctionnait selon un mécanisme de fixation des prix que le Japon, longtemps le premier acheteur de minerai de fer, avait réussi à instituer dans les années 1960 en coordonnant l’action des acteurs économiques du secteur sidérurgique japonais. Bien coordonnés, leurs interventions sur le marché du minerai de fer ont conduit à ce mécanisme de contrôle par prix de référence (benchmark pricing regime), à l’avantage des gros acheteurs. En 2003, la Chine est devenue le premier acheteur et dès 2006, le principal négociateur pour le mécanisme de fixation des prix, face à des multinationales comme Vale, BHP Billiton ou Rio Tinto. En 2009, la China Iron and Steel Association, confrontée à une baisse de la demande après l’euphorie des Jeux Olympiques de Pékin (2008) et à la suite de la crise financière de cette année-là, exigea une baisse des prix qu’elle estimait trop élevés. La CISA a adopté une approche rigide dans les négociations pour la fixation des prix, refusant les propositions des producteurs, refusant les prix proposés par les acheteurs japonais et coréens, et imposant à ses entreprises membres de ne plus acheter de minerai de fer pour exercer une pression sur les producteurs, avec comme raisonnement que la taille du marché chinois les ferait fléchir. Mais un grand nombre de petites et moyennes entreprises chinoises du secteur de la métallurgie ignorèrent la consigne et se mirent à acheter de grandes quantités de minerai sur les marchés à court terme, faisant exploser les prix et conduisant de facto à la déconfiture du mécanisme de fixation de prix, déclenchant une hausse spectaculaire du cours du minerai de fer pour plusieurs années. La CISA ne souhaitait pas détruire le mécanisme de fixation des prix, qui agissait largement en faveur des gros acheteurs ; mais de facto, la confrontation avec les producteurs et l’absence de coordination entre entreprises chinoises aboutit à ce résultat, qui a placé les entreprises sidérurgiques chinoises dans une situation nettement plus vulnérable face au marché en les soumettant à la possibilité de fluctuations importantes des prix de court terme (spot). Selon l’auteure, « la chute du régime de prix de référence en 2010 demeure, à ce jour, un des exemples les plus frappants de changements dans les institutions des marchés à intervenir à la suite de l’émergence de la Chine » (p.93). Au contraire, sur le marché international de la potasse, l’émergence du Brésil comme acheteur important, à partir de la fin des années 2010, a également eu comme effet de déstabiliser un régime semblable de fixation des prix sur le long terme, mais que les entreprises chinoises, cette fois-ci, se sont efforcées de préserver, avec un succès relatif, parce qu’elles ont su coordonner leurs politiques d’achats sur le marché mondial.

À travers une série d’études de marchés de ressources, dont celle-ci sur les rebondissements du marché du minerai de fer, Pascale Massot soutient que la dynamique des relations de pouvoir entre les acteurs chinois des marchés nationaux et internationaux façonne leur comportement, leur pouvoir de peser sur les marchés, ainsi que la probabilité d’un changement institutionnel global. À l’heure où les tensions économiques entre les États-Unis et la Chine s’aggravent, ce livre offre une analyse intéressante des dynamiques de l’interaction entre l’économie politique des marchés chinois et mondiaux. L’analyse va à rebours de clichés sur la Chine comme l’unité, la puissance et la prévisibilité, pour souligner, à l’instar de travaux comme ceux de Lee et Hameiri (2021), que la résultante de la dynamique intérieure chinoise peut aussi être marquée par l’hétérogénéité, la vulnérabilité et l’imprévisibilité.  Il faut se garder d’enfermer toute analyse sur la Chine dans des catégories récurrentes et parfois réductrices.

Un ouvrage d’actualité, pertinent, très documenté, sur un aspect des conséquences économiques de l’émergence de la Chine.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Références

Jones, L., & Hameiri, S. (2021). Fractured China. Cambridge University Press.

Recension. X. Aurégan et T. Pairault (dir.). L’Afrique et ses présences chinoises

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Xavier Aurégan et Thierry Pairault (dir.) (2024). L’Afrique et ses présences chinoises. Paris, L’Harmattan, 253 p.

Cet ouvrage collectif rassemble plusieurs analyses pour explorer la diversité des formes de la présence chinoise en Afrique.  Le titre de l’ouvrage écarte clairement l’idée d’une emprise irrésistible que la superpuissance économique chinoise pourrait exercer sur des États africains trop souvent abordés comme faibles dans leur relations avec Pékin.  Non pas que le contraire soit vrai. Mais les contributeurs s’efforcent, à travers la palette des sujets abordés, de souligner la diversité des présences chinoises. Une première partie, Stratégies géopolitiques chinoises, rassemble des chapitres analysant les stratégies mises en place par la Chine.

Une seconde partie, Approches socio-politiques africaines, permet de jeter un éclairage sur les interactions entre la présence chinoise et quelques pays d’accueil, Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire et Bénin.

Dans la première partie, un premier chapitre montre que la Chine, qui a pris la direction de l’agence des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) depuis 2019, applique, malgré des discours de solidarité avec les pays en développement sur la nécessité de revoir les politiques agricoles et de sécurité alimentaire, applique en réalité des politiques technicistes qui reproduisent les modèles développés par les Occidentaux.

Le chapitre suivant aborde la question de l’influence relative  d’un pays extérieur à travers les prêts mais aussi les investissements directs, deux aspects souvent confondus dans les médias qui parlent souvent d’investissements chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie alors que souvent de tels projets sont financés par des banques chinoises, mais sous forme de prêts et ne sauraient donc constituer des investissements. Thierry Pairault nuance ici l’influence relative de la France et de la Chine, en tenant compte du statut des entreprises, les acteurs privés ne relayant pas évidemment l’influence de l’État d’origine de la même façon que des entreprises d’État, chinoises en l’occurrence.

Les trois chapitres suivants analysent par la suite des secteurs précis. Xavier Aurégan analyse les formes de la diplomatie sanitaire de la Chine en Afrique, dont le rôle est principalement de se forger une image positive auprès des pays en développement : depuis plusieurs dizaines d’années, la coopération dans le domaine de la santé est fortement politisée, et l’épisode de la pandémie de covid-19 l’a encore illustré en opposant implicitement les approches occidentales des modèles chinois ou d’ailleurs en Asie. Cependant, on escompte de cette coopération et de la formation des personnels soignants, des ventes de matériels médicaux chinois. Les chapitres suivants abordent le secteur des télécommunications et du tourisme. En matière de télécommunications, le champion chinois Huawei, présenté comme un groupe privé qui ne relaie donc pas les ambitions chinoises, permet toutefois à la Chine de promouvoir l’entreprise comme un exemple de succès industriel, de crédibilité des normes chinoises, de preuve de la viabilité de la voie chinoise vers le développement et du caractère gagnant-gagnant de la coopération économique bilatérale. En ce sens, les projets chinois en télécommunications ont certes pu traduire la recherche opportuniste, au sens positif du terme, de nouveaux marchés, mais elles jouaient aussi un rôle de levier dans la construction d’une image positive pour la Chine, en venant conforter le soft power, le pouvoir d’influence de Pékin. Le déclin relatif des ventes de Huawei à l’étranger, du fait en partie des sanctions occidentales, illustre l’importance stratégique relative des routes de la soie numérique : les entreprises chinoises s’adaptent et, en partie contraintes par les États-Unis, se replient vers le marché domestique où elles réinvestissent dans l’innovation et tentent de se constituer des avantages concurrentiels sur leurs rivales occidentales. Le tourisme chinois en Afrique est encore marginal, mais il connait un développement réel. Outre que, très contrôlé par l’État, il permet à la Chine de faire miroiter les avantages d’une certaine coopération avec elle, il sert aussi, dans le discours de la Chine, d’alimenter l’idée d’un levier de promotion de l’amitié sino-africaine.

La seconde partie aborde plus spécifiquement la réception des présences chinoises en Afrique. La notion de projet chinois est relativisée par le fait que, malgré la présence d’un financement chinois et d’un maitre d’œuvre chinois, il est possible de relever la présence d’entreprises étrangères et locales parmi les acteurs impliqués. Il n’y a là rien de nouveau, les grandes entreprises chinoises ayant compris qu’en termes d’image il était plus positif d’inclure des acteurs non chinois dans leur portefeuille de partenaires industriels, mais on en mesure la matérialisation en Afrique. Les chapitres suivants montrent le souci d’entreprises chinoises de mieux s’intégrer sur le long terme en Algérie, à travers des pratiques sociales dans lesquelles elles tirent aussi habilement parti des lacunes déréglementations locales. Enfin, les deux derniers chapitres abordent des sujets directement liés au soft power chinois, l’influence des films de kung-fu auprès des gangs de rue à Abidjan; et l’influence chinoise sur les pratiques médicales traditionnelles.

Un ouvrage intéressant à travers la diversité des sujets abordés, qui vient relativiser l’idée de l’uniformité des formes de la présence chinoise en Afrique. Bien entendu, comme tout ouvrage collectif, on y découvre un tableau constitué d’une palette de petites touches dont l’ensemble ne saurait épuiser le sujet. On pourrait regretter notamment l’absence récurrente dans la littérature d’une analyse de la perception de la coopération économique avec la Chine, qui articule des sentiments positifs lorsque des projets aboutissent (routes, hôpitaux, téléphonie), plus nuancés lorsqu’ils interrompent un projet en cours de route, le condamnant à l’échec commercial comme dans le cas de la nouvelle voie ferrée au Kenya (Standard Gauge Railway, Voie ferrée à écartement standard), mécontents lorsque les produits chinois sont perçus comme induisant une concurrence déloyale face aux producteurs locaux (textile, produits agro-alimentaires). Mais souligner la diversité des formes de cette présence chinoise est assurément une valeur ajoutée précieuse.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

 

Renommer le golfe du Mexique en golfe d’Amérique : quels enjeux géopolitiques ?

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Regards géopolitiques v10n4, 2024, publié en mars 2025

Résumé : le 20 janvier 2025, le président des États-Unis Donald Trump décidait de renommer le golfe du Mexique en golfe d’Amérique. Y a-t-il des barrières face à cette décision ? Washington peut-il forcer les États tiers à s’aligner ? Quels sont les enjeux géopolitiques de cette décision ?

Mots-clés : Trump, golfe du Mexique, golfe d’Amérique, toponymie

Summary : On January 20, 2025, US President Donald Trump decided to rename the Gulf of Mexico the Gulf of America. Are there any barriers to this decision? Can Washington force other countries to fall in line? What are the geopolitical implications of this decision?

Keywords : Trump, Gulf of Mexico, Gulf of America, toponymy

Dans son discours d’investiture, le président Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais se référer au « golfe d’Amérique » au lieu du « golfe du Mexique ». Il avait déjà évoqué cette intention le 8 janvier dernier. Cette étendue marine située au sud du pays, bordée par cinq États (Floride, Alabama, Mississippi, Louisiane et Texas) ainsi que le Mexique et Cuba, est parfois surnommée la « troisième côte » américaine. En 2012, des élus du Mississippi avaient proposé une loi pour rebaptiser « golfe d’Amérique » la portion du golfe qui touche l’État – la proposition avait été rejetée à l’époque (Lachapelle, 2025). Quelques heures après son assermentation comme président des États-Unis, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé le décret renommant le golfe du Mexique en golfe d’Amérique. Quels sont les enjeux de ce changement de nom ?

Sur quoi porte le décret présidentiel ?

Le président Trump a estimé qu’il s’agissait d’une « partie indélébile de l’Amérique » (Maison Blanche, 2025).  Il le juge essentiel à la production pétrolière et à la pêche aux Etats-Unis et le considère comme la « destination préférée des Américains pour le tourisme et les activités de loisirs ».

Google a expliqué à la fin janvier 2025 que les changements de nom étaient appliqués suivant les sources gouvernementales officielles, en l’occurrence le Geographic Names Information System (GNIS) aux Etats-Unis. Sur l’application concurrente d’Apple, « Maps », le nom est resté « golfe du Mexique » quelques jours (Le Monde, 2025) avant d’afficher le changement de nom (Journal de Québec, 2025).

Fig. 1. Nom du golfe du Mexique sur la page Google Maps, 3 mars 2025

Y a-t-il des barrières à la mise en œuvre du décret ?

A l’interne

Le décret présidentiel révèle que la décision est prise par le Président Donald Trump, à son initiative. En revanche, à l’échelle interne, la mesure dépend également d’autres instances au stade de la mise en application. Le secrétaire de l’Intérieur, membre du cabinet présidentiel, est mandaté pour effectuer le changement de nom sous trente jours et actualiser une base de données, le Geographic Names Information System (GNIS). Or, cette étape nécessite, comme le souligne le décret présidentiel, un accompagnement du US Board on Geographic Names, une agence ici chargée de superviser le changement de nom dans les sources fédérales officielles, notamment les cartes, les contrats et tout autre document (section 4, b) du décret). L’éventuel contrepoids que le US Board on Geographic Names aurait pu constituer dans ce projet – le panel relatif à l’uniformisation des noms étant théoriquement investi d’une capacité d’approbation des propositions (section 2, d) du décret) – est cependant neutralisé dès les premières lignes qui énoncent que la composition va être revue en raison de la désignation de nouveaux membres (section 2 du décret).

Dans les instances internationales

L’existence d’un organe international chargé des toponymes, créé en 1959, à savoir le Groupe d’experts des Nations Unies sur les noms géographiques (Nations Unies, 1959), n’aura sans doute que peu d’incidence sur le changement de nom unilatéral étudié ici, car celui-ci est exclusivement compétent pour la standardisation des noms de lieux. Il exerce un rôle de conseil dans l’harmonisation linguistique des appellations données aux espaces géographiques, et ne peut émettre que des recommandations sur des demandes soumises par les États auprès de la Conférence des Nations Unies sur la Standardisation des Noms géographiques. Autrement dit, ce Groupe d’Experts ne peut forcer Washington à se rétracter ; il peut cependant ne pas donner suite à la décision étatsunienne et ne pas recommander l’usage du nom de golfe d’Amérique.

Sur le plan bilatéral

Si la plupart des tracés de délimitation entre les États-Unis et ses voisins ont été opérés – pour citer un exemple, il peut être fait référence à l’accord bilatéral entre États-Unis et Mexique du 9 juillet 2000 sur la délimitation du plateau continental étendu au-delà de 200 milles marins, dans la partie occidentale du golfe du Mexique, en vigueur depuis le 17 janvier 2001 – deux accords de délimitation relatifs à la partie orientale du golfe restent en suspens. Ceux-ci ont été conclus par les États-Unis lors des derniers jours de la présidence de Barack Obama le 18 janvier 2017 – l’un avec Cuba concernant le plateau continental, l’autre avec le Mexique pour les espaces maritimes – et soumis par le Président Joe Biden au Sénat le 18 décembre 2023. À ce jour (mars 2025), ils ne semblent toujours pas avoir été ratifiés.

La portée de ces accords, qu’ils en viennent à être ratifiés ou non, demeure limitée en ce qui concerne la décision étatsunienne de changer le nom que Washington utilise pour nommer le golfe. Autrement dit, ils n’empêchent pas Washington de décider de changer son appellation d’un espace géographique. On peut cependant formuler deux hypothèses :

  • Tout d’abord, il ne semble pas dans l’intention de Donald Trump de renommer les espaces qui relèvent de la stricte souveraineté ou de la juridiction des États côtiers voisins. La mesure américaine porte sur un espace partagé ; cela conduit à relativiser quelque peu sa portée impérialiste (Maaziz, 2025), et faute de pression officielle, reste sans conséquence pour le Mexique et Cuba. De fait, la présidente mexicaine a estimé que le décret du président américain se réfère uniquement à la partie du plateau continental sous souveraineté des États-Unis, et non à l’ensemble du golfe (Le Devoir, 2025), sans que l’on sache si cette interprétation reçoit l’assentiment de la Maison Blanche Le geste du président Trump traduit cependant une décision unilatérale et une posture qui pourrait être perçue comme cavalière.
  • De fait, sans aller jusqu’à remettre en cause les accords conclus évoqués ci-dessus, l’immobilisme de l’administration Trump (tout comme de l’administration Biden au reste) tout au long du premier mandat de D. Trump à l’égard des accords de délimitation dans la partie orientale du golfe du Mexique, appréciés à la lumière des récentes décisions, n’est pas de bon augure pour la relation bilatérale de Washington avec Mexico et avec La Havane.

Avec les États tiers

Qu’en est-il des États tiers ? Google Maps indique que les utilisateurs géolocalisés aux États-Unis d’Amérique verront apparaître la mention « golfe d’Amérique », que pour ceux situés au Mexique il sera affiché « golfe du Mexique », conformément à la volonté du gouvernement mexicain, et que, pour les autres, les deux noms seront visibles. En ce qui concerne les administrations des États en revanche, la question de l’opposabilité se pose. Les États tiers doivent-ils, à leur tour, procéder à la modification du nom du golfe en ce qui concerne les zones américaines couvertes par la mesure, et réviser par conséquent les documents officiels et autres sources pertinentes ? Autrement dit, Washington peut-il exiger que les États et organismes internationaux donnent suite ?  La décision du président d’exclure l’agence de presse AP de ses mêlées de presse du fait de son refus d’entériner le changement de nom (Sink, 2025), laisse entendre qu’il pourrait exercer des pressions, mais pour le moment il n’y a pas eu de développement en la matière. Cet exemple peut en dire long sur l’idée de liberté de la presse du président, mais, AP étant une agence américaine, il est difficile d’en conclure la ligne qu’adopterait la Maison Blanche pour imposer son choix de toponyme.

Un ressort très commun

La toponymie n’implique pas la souveraineté d’un État sur un territoire ou un espace maritime (Maaziz, 2025). Autrement dit, le fait pour un État de proposer, voire de militer pour un nom de lieu, ne signifie pas que cet État soit souverain sur cet espace, même si l’intention symbolique est bien telle. De manière générale, la terminologie est décorrélée d’une quelconque autorité étatique pertinente. Ainsi le toponyme « mer du Japon » ne confère pas de droits particuliers à l’archipel nippon, bien que les deux Corées appellent à la rebaptiser « mer de l’Est » depuis la fin du XXème siècle. Cependant, le recours des États à la dénomination comme instrument symbolique de la possession est aussi ancien que l’Histoire. En ce sens, pour cavalière qu’elle puisse paraitre, la décision de Donald Trump n’a rien de novatrice : elle ne fait que reprendre d’anciennes pratiques visant à s’affirmer sur la scène régional ou à flatter le sentiment national. On vient d’évoquer le cas de la dispute entre Japon et Corée sur le nom de la mer du Japon/mer de l’Est. En mer de Chine du Sud, la Chine se plait à mobiliser ce toponyme, pourtant d’origine coloniale car forgé par les Britanniques au XVIIIe siècle, alors même que le nom en chinois, 南海 Nan Hai ou mer du Sud, ne fait aucunement référence à la Chine (Lasserre, 1996). En 2012, les Philippines ont décidé de rebaptiser la partie de la mer jouxtant l’ouest de leur archipel en mer de l’ouest des Philippines (West Philippines Sea) (Ubac, 2012).

Au Québec, la querelle sur le contrôle du territoire entre Ottawa, Québec et les autochtones se traduit précisément sur l’enjeu des toponymes, du nom des lieux et du choix de ces noms (Dorion et Lacasse, 2011). A Montréal, cet enjeu s’est notamment traduit par le changement de nom de nombreuses rues, de personnages britanniques vers des noms plus québécois ou francophones, ainsi le boulevard Maplewood devenu Édouard Montpetit en 1967, ou le boulevard Dorchester devenu René Lévesque en 1987.

Le nom de lieu est toujours un enjeu politique, dans la mesure où son choix tranche parmi les options présentées par différents acteurs, divers projets, et entre des représentations identitaires ou fonctionnelles souvent conflictuelles. La géographie politique est donc au cœur de la toponymie. Le nom est l’un des attributs du territoire: il le désigne et relie ce territoire à l’acteur qui le nomme. S’il parvient à prévaloir, il établit une relation particulière, du moins espère l’acteur, entre l’espace ainsi nommé et les projets dudit acteur. Nommer, c’est établir une appropriation symbolique (Giraut et al, 2008 ; Guillorel, 2009 ; Giraut & Houssay-Holzschuch, 2023).

Quelle motivation pour le président Trump ?

Dès lors, quelles pouvaient être les motivations à l’origine du décret présidentiel ? Un indice est contenu dans le titre du décret, assez évocateur, Restoring names that honor American Greatness (Maison Blanche, 2025). Cette formulation s’inscrit dans une stratégie politique plus large de réaffirmation de la puissance américaine, de sa grandeur supposée, un projet à la base même du slogan récurrent de Donald Trump visant à rendre l’Amérique puissante à nouveau, « Make America Great Again ». Parmi les justifications énoncées dans le décret, on retient les notes historiques et les allusions à la naissance de l’État des États-Unis : « [t]he area formerly known as the Gulf of Mexico has long been an integral asset to our once burgeoning Nation and has remained an indelible part of America. The Gulf was a crucial artery for America’s early trade and global commerce » (Section 4).Il y a là la manifestation d’une volonté de restaurer l’ image symbolique du pays et de l’ancrer dans l’épopée de la conquête du territoire étatsunien.

De fait, le président souhaitait aussi renommer la plus haute montagne d’Amérique du Nord en l’honneur du 25e président étatsunien. Dans un autre décret daté du 20 janvier, Donald Trump avait aussi décidé de redonner au Denali, situé en Alaska (6 190 m), son ancien nom, mont McKinley, modifié en 2015 par le président Barack Obama selon le souhait des populations autochtones et de l’État de l’Alaska, un vœu formulé dès 1975 (McKinnon, 2025). Le décret du 20 janvier ne se prive pas de tancer vertement le président Obama pour cette décision alors qu’en fait elle n’était que l’aboutissement d’un long processus initié par le gouvernement de l’Alaska : « President Obama’s administration, in 2015, stripped the McKinley name from federal nomenclature, an affront to President McKinley’s life, his achievements, and his sacrifice. » Le décret rappelle aussi la valeur du président McKinley : « President William McKinley, the 25th President of the United States, heroically led our Nation to victory in the Spanish-American War. » (Maison Blanche, 2025) : il s’agit de cultiver la mémoire des héros de la conquête et de l’expansion des États-Unis.

Fig. 2. Le mont Denali en Alaska vu depuis le lac Wonder

Nommé mont McKinley de 1917 à 2015. Le président Trump projette de le renommer mont McKinley.

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wonder_Lake_and_Denali.jpg

Mais cette fois-ci, son projet semble susciter de l’opposition chez les Républicains. Le décret présidentiel du 20 janvier prévoit que le nouveau nom de mont McKinley, comme celui de golfe d’Amérique, doit être promulgué par le secrétaire à l’Intérieur (Maison Blanche, 2025). Le Sénat de l’Alaska a en effet voté contre cette proposition vendredi 7 février. Après la Chambre basse, le Sénat de l’Alaska, dominé par les Républicains, a demandé à l’unanimité au président de renoncer à ce changement de nom (Stone, 2025). « Le nom Denali est profondément ancré dans la culture et l’identité de l’État », ont-ils avancé dans une résolution. « Les noms des lieux géographiques de l’État devraient être déterminés par les habitants et les représentants de l’État », ont-ils ajouté (Trouillard, 2025). La sénatrice républicaine Lisa Murkowski a introduit un projet de loi le 13 février proposant de maintenir le nom de Denali (Fortinsky, 2025) ; aucune information sur le net ne venait, au 3 mars, confirmer que le Secrétaire à l’Intérieur avait promulgué le nouveau nom, alors qu’il l’a fait dès le 7 février pour le golfe du Mexique/golfe d’Amérique (Congressional Research Service, 2025).

Conclusion

Renommer les lieux de son territoire fait partie des prérogatives d’un gouvernement, même si de tels changements ne sont jamais politiquement neutres. Dès qu’il s’agit d’espaces partagés, la décision traduit fréquemment des enjeux de pouvoir sur ces territoires ou sur la dynamique de la relation entre les États voisins. Dans le cas du golfe du Mexique, signifier au Mexique et à Cuba que le golfe s’appellera désormais golfe d’Amérique, non pas au sens des Amériques, mais des États-Unis, indique très clairement, dans le registre symbolique, une lecture des relations bilatérales sous le prisme non du partenariat, mais de l’asymétrie, voire de la domination, surtout lorsque l’on prend connaissance des motifs invoqués pour vouloir restaurer le nom du mont McKinley. Le geste plaira sans doute à la base électorale conservatrice sensible aux idées de Make America Great Again ; elle rognera assurément du capital positif, ou soft power, au sein des opinions latino-américaines. Mais ce n’est sans doute pas un souci majeur pour le président.

Références

Congressional Research Service (2025). Trump Administration Actions: Geographic Naming. CRS In Focus, 20 février, https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12881

Dorion, H. et J-P. Lacasse (2011). Le Québec, territoire incertain. Montréal, Septentrion.

Fortinsky, S. (2025). Murkowski introduces bill to reverse Trump’s Mount McKinley name change. The Hill, 13 février, https://thehill.com/homenews/senate/5144038-trump-denali-name-change/

Giraut, F., & Houssay-Holzschuch, M. (2023). Politiques des noms de lieux: dénommer le monde. Londres, ISTE.

Giraut, F., Houssay-Holzschuch, M., & Guyot, S. (2008). Au nom des territoires!. L’Espace géographique37(2), 97-105.

Guillorel, H. (2009). Toponymie et politique. Les marqueurs linguistiques du territoire. Bruxelles : Bruylant.

Journal de Québec (2025). Après Google, Apple identifie le «golfe d’Amérique» sur ses plans. Le Journal de Québec, 12 février, https://www.journaldequebec.com/2025/02/12/apres-google-apple-identifie-le-golfe-damerique-sur-ses-plans

Lachapelle, J. (2025). Pourquoi changer le nom du golfe du Mexique ? La Presse, 20 janv., https://www.lapresse.ca/international/2025-01-20/investiture-de-donald-trump/pourquoi-changer-le-nom-du-golfe-du-mexique.php

Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. Paris, L’Harmattan.

Le Devoir (2025). Le Mexique menace de poursuivre Google pour le changement de nom de golfe du Mexique en «golfe d’Amérique». Le Devoir, 13 février, https://www.ledevoir.com/monde/843997/mexique-menace-poursuivre-google-changement-nom-golfe-mexique-golfe-amerique

Le Monde (2025). Sur Google Maps, le golfe du Mexique devient « golfe d’Amérique », d’après le souhait de Donald Trump. Le Monde, 11 février, https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/02/11/sur-google-maps-le-golfe-du-mexique-devient-golfe-d-amerique-d-apres-le-souhait-de-donald-trump_6541093_4408996.html

Maaziz, L. (2025). Donald Trump rebaptise le golfe du Mexique « golfe d’Amérique » : que dit le droit ? Le Club des juristes, 12 février, https://www.leclubdesjuristes.com/international/donald-trump-rebaptise-le-golfe-du-mexique-golfe-damerique-que-dit-le-droit-9240/

Maison Blanche (2025). Restoring names that honor American greatness. Décret/Executive Order, 20 janvier, https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/restoring-names-that-honor-american-greatness/

McKinnon, I. (2025). Can Trump Just Order New Names for Denali and the Gulf of Mexico? Scientific American, 28 janv., https://www.scientificamerican.com/article/how-trumps-order-to-rename-gulf-of-mexico-and-denali-works/

Nations Unies (1959). Statute and Rules of Procedure of the United Nations Group of Experts on Geographical Names. New York, https://unstats.un.org/unsd/geoinfo/UNGEGN/docs/Statute%20and%20Rules%20of%20Procedure.pdf

Sink, J. (2025). White House bars AP reporter for not adopting ‘Gulf of America’ in style guide. Financial Post, 12 février, https://financialpost.com/news/white-house-bars-ap-reporter-gulf-of-america-style-guide-flap

Stone, E. (2025). Alaska Legislature formally opposes Trump’s renaming of Denali as Mount McKinley. Alaska Public Media, 7 février, https://alaskapublic.org/news/politics/alaska-legislature/2025-02-07/alaska-legislature-formally-opposes-trumps-renaming-of-denali-as-mt-mckinley

Trouillard, S. (2025). Golfe d’Amérique, Mont McKinley, Fort Bragg : Trump et sa manie de rebaptiser tout ce qui l’entoure. France 24, 11 février, https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20250211-golfe-am%C3%A9rique-mont-mckinley-fort-bragg-trump-et-sa-manie-de-rebaptiser-mexique-google

Ubac, M. (2012). It’s official: Aquino signs order on West Philippine Sea. The Inquirer, 13 sept., https://globalnation.inquirer.net/50012/its-official-aquino-signs-order-on-west-philippine-sea

La République islamique d’Iran au pourtour du détroit d’Ormuz : enjeux sécuritaires et stratégies navales

Owen Berthevas

Regards géopolitiques v10n4, 2024

Owen Berthevas est analyste-cartographe indépendant. Diplômé d’un Master en Géopolitique à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, il se passionne pour l’étude des relations entre espace et pouvoir. Après ses études, il fonde « Horizons Stratégiques », une entreprise spécialisée dans la cartographie et l’analyse géopolitique. Son ambition :  transmettre un savoir-faire et exploiter la puissance des cartes pour décrypter les dynamiques géopolitiques et stratégiques.

Courriel : oberthev@gmail.com

Cet article a été publié par Diploweb le 21 avril 2024, https://www.diploweb.com/La-Republique-islamique-d-Iran-au-pourtour-du-detroit-d-Ormuz-enjeux-securitaires-et-strategies.html, il apparait ici dans le cadre de l’accord de partenariat CQEG – Diploweb.

Résumé : Depuis 2016, la posture navale adoptée par la République islamique d’Iran dans les eaux du Golfe Persique est passée d’une stratégie historiquement défensive à une posture pleinement offensive. Cette nouvelle stratégie se caractérise par un développement conséquent des composantes navales, tant sur le plan matériel que doctrinal. L’Iran s’affirme comme un acteur enclin à entraver la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz, porte d’entrée sur le Golfe, porte de sortie vers l’Océan Indien et le reste du monde. Pour renforcer son emprise navale sur la région, le littoral iranien s’est militarisé dans le but de soutenir les manœuvres navales, parfois conjointes à des alliés d’envergure. Pour faire face à la supériorité navale américaine dans les eaux du Golfe, la République islamique d’Iran a recours à une stratégie asymétrique et utilise des moyens non conventionnels.

Mots-clés : Iran, Golfe Persique, Bandar Abbas, détroit d’Ormuz, stratégie navale, asymétrie

Summary : Since 2016, the naval posture adopted by the Islamic Republic of Iran in the waters of the Persian Gulf has moved from a historically defensive strategy to a fully offensive posture. This new strategy is characterized by the significant development of naval components, both in terms of equipment and doctrine. Iran is asserting itself as an actor inclined to hinder maritime traffic in the Strait of Hormuz, the gateway to the Gulf and the exit gateway to the Indian Ocean and the rest of the world. To strengthen its naval hold on the region, Iran’s coastline has been militarized to support naval maneuvers, sometimes in conjunction with major allies. To counter American naval superiority in the waters of the Gulf, the Islamic Republic of Iran is resorting to an asymmetrical strategy and using unconventional means.

Keywords : Iran, Persian Gulf, Bandar Abbas, Strait of Ormuz, naval strategy, asymmetry.

Introduction

Depuis le 7 octobre 2023, date du retour du conflit israélo-palestinien avec ce qu’on appelle désormais « la guerre Israël-Hamas », le spectre de l’importance iranienne dans ce conflit n’a de cesse d’être exacerbé. En Occident, l’Iran est vu comme un acteur responsable de la déstabilisation actuelle au Proche-Orient. Il est reproché au régime iranien de financer des groupes armés pro-palestiniens, dont le Hamas fait partie. Plus récemment l’Iran s’inscrit directement en confrontation militaire avec le régime israélien. L’offensive iranienne du 13 mars 2024, à l’encontre d’Israël a été soutenue par le Hezbollah libanais et les rebelles yéménites houthis, tous deux soupçonnés d’être financés par le gouvernement iranien. En parallèle, de récentes attaques en mer Rouge, orchestrées par les Houthis et visant à paralyser le trafic maritime mondial, sont venus mettre les gouvernements occidentaux en alerte. Un nouveau théâtre d’opération s’est ouvert, détournant l’attention, du moins médiatique, du conflit russo-ukrainien. Ces évènements ont provoqué l’intervention militaire coordonnée des armées américaines et britanniques en mer Rouge pour, selon elles, garantir la sécurité du commerce internationale. Ce contexte d’instabilité régionale est renforcé par la stratégie iranienne de régionalisation des conflits et de soutien tacite aux entités chiites alliées. Pour autant, bien que le régime ne soit pas officiellement impliqué, l’Iran œuvre à la réhabilitation de ses forces armées en vue d’anticiper une potentielle confrontation avec ses rivaux. Confrontation pour laquelle, les éléments nécessaires à son déclenchement n’ont jamais été aussi près d’être réunit.

Pour comprendre la posture qu’adopte la République islamique d’Iran, à l’aune du conflit entre Israël et le Hamas, il est important de remonter dans les années 1980 et de suivre les évolutions de la pensée stratégique du régime. Le Golfe Persique et le droit d’Ormuz se sont avérés être des éléments charnières dans la doctrine stratégique iranienne. Nous nous concentrerons ici plus précisément sur les composantes navales du régime iranien, conscient de l’importance des espaces maritimes dans les conflits dans lesquels l’Iran est susceptible d’être engagé. D’autant plus que les agissements Houthis en mer Rouge disposent de similitudes notables avec les manœuvres iraniennes au pourtour du détroit d’Ormuz depuis 1980.

Le détroit d’Ormuz est un véritable goulet d’étranglement large de 55 kilomètres. Au même titre que le détroit de Bab-el-Mandeb, il est un espace de forte concentration de flux de marchandises. Près de 90% du pétrole produit dans le Golfe, soit entre 20 et 30% du total mondial (Paglia, 2021), quitte la région sur des tankers par ce haut lieu (Brunet et al, 1993) de la mondialisation. Les articles 38 et 39 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), confèrent aux navires internationaux le droit de traverser, sans entrave, le détroit d’Ormuz. Des couloirs de navigation sont érigés à travers les eaux territoriales iraniennes et omanaises. Toutefois, la République islamique d’Iran n’a pas ratifié la CNUDM. Le régime iranien se réserve le droit d’ignorer ces règles et d’envisager une fermeture complète du détroit d’Ormuz. Mohammad Reza Rahimi, alors vice-président iranien, déclare le 27 décembre 2011 que « si le pétrole iranien est mis sous sanctions, alors pas une goutte de pétrole ne passera par le détroit d’Ormuz ». Cette déclaration s’inscrit telle une réponse à l’intensification des sanctions internationales allant à l’encontre de la République islamique depuis sa proclamation en 1979.

Le tournant historique et stratégique : la guerre Iran-Irak (1980-1988)

La menace d’une fermeture du détroit d’Ormuz s’inscrit tel un outil dissuasif pour l’Iran. La posture navale iranienne dans le Golfe est, depuis la Révolution islamique, en perpétuelle reconfiguration. Toutefois, la dissuasion reste une caractéristique historiquement charnière dans la doctrine navale du régime. Ali Bagheri Dolatabadi et Mehran Kamrava, respectivement chercheurs iranien et qatari se sont focalisé sur cette évolution stratégique. Leurs travaux permettent de souligner que la République islamique d’Iran a adopté au lendemain du conflit avec l’Irak une posture navale dite « défensive », avant d’adopter au début des années 2000 une stratégie alternative « défensive – offensive » et d’entamer depuis le milieu des années 2010 une stratégie pleinement « offensive » (Bagheri Dolatabadi  et Kamrava, 2022).

Dès septembre 1980, la naissante République islamique fait face à l’invasion de son voisin, l’Irak. Saddam Hussein, alors à la tête du régime irakien, souhaite se prémunir de toutes potentielles révoltes populaires similaires à celles survenues en Iran entre 1978 et 1979. En parallèle, il souhaite endosser le rôle d’hégémon dans les eaux du Golfe Persique, assuré par l’Iran, depuis le départ de l’armée britannique. Le conflit armé s’étend depuis la terre, dans les eaux du Golfe. L’Irak entreprend des manœuvres militaires en direction d’infrastructures pétrolières iraniennes. En réponse, Hachemi Rafsandjani, alors président iranien, fait part de la volonté iranien de paralyser le trafic maritime pétrolier dans le Golfe (Encyclopédie Universalis, nd), depuis le détroit d’Ormuz. Le Koweït, allié de l’Irak et inquiet pour ses exportations pétroliers, lance un appel à l’aide international en 1987, auquel les États-Unis répondent. Ces derniers lancent l’opération Earnest Will. Elle vise à offrir aux pétroliers koweïtiens une escorte navale. S’ensuit de nombreux évènements, impliquant tour à tour les Gardiens de la Révolution iranienne en charge de la sécurité au large du détroit d’Ormuz et la marine américaine. L’US Navy inflige à la marine iranienne, des pertes matérielles considérables mais au-delà de l’aspect matériel, l’issu de ce conflit marque un tournant dans la configuration stratégique iranienne en mer.

En 1988, l’Iran est militairement, économiquement et socialement affaibli. Le gouvernement, soucieux de protéger les intérêts de la République islamique entame un examen complet et une révision de sa stratégie militaire navale (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Cette période de transition est marquée par l’adoption d’une posture avant tout défensive. L’objectif étant d’éviter toute potentielle confrontation avec les États arabes voisins le temps de reconstruire l’arsenal militaire défait après le conflit contre l’Irak. Jusqu’au début des années 2000, l’Iran ne dispose pas de moyens militaires à la hauteur de ses ambitions. Le régime laisse planer le doute quant à l’efficacité et l’effectivité de ses forces militaires, dans le but de décourager tout potentiel adversaire d’entreprendre des manœuvres offensives, à l’encontre de la République islamique.

Le 29 janvier 2002, George W. Bush, dans son discours sur l’état de l’Union inclut l’Iran, au même titre que l’Irak et la Corée du Nord, dans « l’axe du mal » (Bush, 2002). Accusé de soutenir le terrorisme au lendemain des attentats du World Trade Center, la République islamique est témoin des invasions américaines successives de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003. L’US Navy renforce, en parallèle, sa présence dans le Golfe Persique en vue de mener une potentielle attaque depuis la mer. L’omniprésence américaine encourage les dirigeants iraniens à revoir leur doctrine auparavant uniquement défensive et dissuasive. L’Iran développe alors ses capacités offensives afin de rendre toute attaque éventuelle contre le régime, prohibitive pour l’adversaire (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Pour se faire, les deux forces armées navales iraniennes voient leurs effectifs renforcés. La coopération entre la Marine de la République islamique (IRIN) et la Marine du Corps des Gardiens de la révolution (IRGCN) est retravaillée et leurs moyens sont accrus. En 2007, le gouvernement iranien redéfinit les zones de responsabilité de ses deux marines, en des districts navals. Les opérations stratégiques menées dans le Golfe Persique sont alors confiées aux Gardiens de la révolution alors que celles en haute mer sont du ressort de la Marine régulière. Le quartier général de l’IRIN est installé à Bandar Abbas, ville portuaire d’une importance capitale dans la reconfiguration stratégique iranienne dans le Golfe. L’Iran a en parallèle œuvrer à la militarisation de son littoral, depuis la côte mais aussi depuis les nombreuses îles sous contrôle du régime, dans les eaux du Golfe. L’instauration d’une stratégie dite « défensive – offensive » est toujours fondée sur le principe de dissuasion, mais elle permet au régime iranien d’allier acte et discours. Les forces navales iraniennes sont enclin à mener des actions de déstabilisation capables de surprendre l’ennemi au pourtour du détroit d’Ormuz.

Une nouvelle doctrine stratégique dite « offensive »

Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution iranien depuis 1989, déclare en 2016 qu’afin « de sécuriser, la nation, le pays et l’avenir, en plus de la capacité défensive, la puissance offensive doit être accrue »[1]. Progressivement, l’aspect offensif prend le dessus sur le caractère défensif. Le retrait américain de l’Accord sur le nucléaire iranien en 2018, conforme le régime des mollahs dans l’adoption de cette nouvelle philosophie stratégique.

Les composantes navales occupent un rôle central dans cette reconfiguration. La modernisation des forces maritimes opérée dès 2016, témoigne d’une ambition croissante d’assoir l’emprise iranienne au pourtour du détroit d’Ormuz et dans l’ensemble du Golfe Persique. Cette position est érigée à l’encontre de la politique étrangère des États-Unis et de la présence de la Ve flotte américaine stationnée à Manama depuis 1995. Toutefois, l’objectif pour Téhéran n’est pas de lutter pour la suprématie dans les eaux du Golfe, mais bien de contrecarrer celle des États-Unis à bas coût (Samaan, 2018). Cette doctrine a été plus conçue pour défier ce que les autorités iraniennes perçoivent comme les ambitions hégémoniques de Washington, que pour s’opposer aux rivaux régionaux (Therme, 2022). La rhétorique stratégique évolue à la fin de la décennie 2010, l’Iran ne se contente plus de simplement répliquer à une potentielle attaque. Le régime affirme être prêt à entamer un conflit armé dès le moindre faux-pas adverse. La doctrine iranienne visant à sanctuariser le territoire, se base une nouvelle fois sur une forme rhétorique dissuasive.

En parallèle, l’Iran a poursuivi son réarmement militaire. L’objectif étant de faire concorder l’aspect rhétorique avec la réalité matérielle. Le régime s’est attelé à développer sa capacité en matière de missiles. Ce type d’armement permet d’atteindre des cibles relativement éloignées des côtes iraniennes en un temps record. Le caractère amovible des véhicules transportant les systèmes de lancement est aussi un réel atout en temps de guerre. Le renforcement de l’armée de l’air, vise aussi à renforcer les capacités navales offensives iraniennes et à soutenir une potentielle fermeture du détroit d’Ormuz.

Le développement d’une réponse asymétrique

En réponse à la présence américaine, l’Iran a développé une stratégie asymétrique. Comme au temps de la Guerre Froide, cette stratégie réside en la capacité à convaincre l’adversaire potentiel que le prix à payer pour remporter la victoire est disproportionné au regard des dommages qui lui seront infligés (Rodier, 2010). L’asymétrie est une stratégie utilisée par les puissances révisionnistes, qui consiste à agir dans la zone grise pour ne pas être tenu responsable[2]. Pour la République islamique d’Iran, l’asymétrie passe par le développement de moyens militaires non-conventionnels mais aussi par l’adoption de stratégies méticuleusement définies.

Dans un premier temps, le régime iranien a fréquemment recours à la stratégie du déni plausible. Cette dernière réside en la capacité pour l’Iran de mener des attaques sans qu’il soit possible, à court terme, de retracer avec précision l’origine (Blandin, 2023). Pour Benjamin Blandin, cette pratique s’inscrit dans « une guerre de l’ombre ». Le Corps des Gardiens de la Révolution (CGRI) dispose de nombreux bateaux, vifs et furtifs, capables de se dissimuler dans la masse d’embarcations au pourtour du détroit d’Ormuz et d’agir dans la zone grise. Le géographe français Philippe Boulanger définit, dans son ouvrage intitulé Géographie militaire et géostratégie, les zones grises comme « des zones de non-droit, d’absence ou de faiblesse de l’État sur tout le territoire national ou sur une partie » (Boulanger, 2015). Téhéran laisse au CGRI la possibilité d’opérer dans l’ombre, l’objectif étant de contrôler officieusement le pourtour du détroit. Cette stratégie du déni plausible est facilitée par la présence de nombreux bateaux de pêche et de commerce stationnés dans les ports iraniens. Le régime profite de la présence de ces multiples embarcations pour y dissimuler des infrastructures et des bâtiments militaires. Distinguer un fast boat militaire au milieu d’une foule d’embarcations via des images satellites, n’est pas chose aisée. Pour les Occidentaux, lors de potentiels incidents, il est difficile de trouver des preuves viables et de justifier des représailles. La géographie du littoral iranien est alors extrêmement précieuse pour l’Iran. La bonne exploitation du littoral est une caractéristique charnière de cette stratégie navale asymétrique.

Dans un second temps, la République islamique a développé une stratégie de déni d’accès. Elle fait référence aux capacités, généralement à longue portée, conçues pour empêcher un ennemi en progression de pénétrer une zone opérationnelle. Cette stratégie est complémentaire avec le déni de zone qui réfère aux capacités généralement de courte portée, conçues non pas pour empêcher l’ennemi d’entrer, mais pour limiter sa liberté d’action dans la zone opérationnelle (US Department of Defense , 2012). Ce type de stratégie est une nouvelle fois issue de la Guerre froide. Présenté sous le prisme du contexte des conflits actuels, le déni d’accès est avant tout, la défense d’un territoire face à un envahisseur. En l’occurrence ici, l’Iran a érigé cette stratégie en réponse à la présence américaine dans le Golfe. Téhéran souhaite rendre l’accès à son espace maritime extrêmement risqué pour ses adversaires. Cette stratégie reste avant tout dissuasive (Lagrange, 2016) mais elle s’inscrit pleinement dans la logique de guerre asymétrique menée par la République islamique.

Afin de mettre en place ces stratégies, l’Iran s’est renforcé sur le plan technologique et militaire. Le régime dispose d’un arsenal de missiles de tous types, enclin à soutenir les manœuvres maritimes et contribuant directement à la dissuasion globale. L’Iran dispose notamment de missiles balistiques ayant une portée plus vaste que celle d’un missile tactique de croisière. Théoriquement, la capacité balistique iranien est jugée suffisante pour atteindre toutes les bases américaines dans la région (Razoux, 2022). Le gouvernement iranien, conscient du caractère dissuasif de ses missiles, met l’accent sur la médiatisation de ses progrès technologiques en la matière. Les exercices militaires dans le Golfe sont aussi fréquemment relayés par la presse nationale. L’aspect psychologique est central dans la doctrine iranienne.

Bandar Abbas, une ville portuaire d’importance capitale

La ville portuaire de Bandar Abbas est située sur les rives du Golfe Persique, au Nord du détroit d’Ormuz. Le port de Shahid Bahonar abrite la principale base navale iranienne. Cette dernière est pour l’Iran, le garant de la sécurité et du trafic maritime dans le détroit. L’ayatollah Khamenei souligne en juillet 2011, lors d’une visite de la base navale de Bandar Abbas, que « les forces navales de l’armée et du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique sont le symbole de l’autorité de la nation iranienne, dans la défense des intérêts de notre pays dans le Golfe Persique et la mer d’Oman  (Leader.ir, 2011)». Le CGRI a déplacé en juillet 2010, l’ensemble de son quartier général de la banlieue de Téhéran à Bandar Abbas afin de faciliter le contrôle opérationnel des forces (Nadimi, 2020). Toutefois, la situation géographique de la ville fait que la marine iranienne y ait également installée son quartier général. Bandar Abbas étant situé à la jonction entre les eaux du Golfe Persique, sous responsabilité de l’IRGCN, et la haute mer placée sous l’égide de la marine régulière. Les deux forces armées sont amenées à cohabiter et le port de Shahid Bahonar est à l’image de la structure militaire bicéphale du pays. Il est lui-même divisé en deux parties distinctes comme nous le montre l’image satellite ci-dessous. L’IRIN et l’IRGCN disposent d’installations respectivement disposées à l’est et à l’ouest de l’entrée du port. Le nord est quant à lui réservé aux activités civiles, mais la proximité avec les infrastructures militaires est notable. Cette disposition s’inscrit pleinement dans la stratégie de déni plausible mise en place par le gouvernement iranien et développée précédemment.

Fig. 1 : La division géographique du port de Bandar Abbas

Sources : Google Earth – OpenStreetMap – Preligens / Réalisation : Owen BERTHEVAS

Les technologies d’ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance)[3] permettent, partiellement, aux rivaux de l’Iran de détecter, au sein de ces infrastructures portuaires, les différents bâtiments de guerres opérationnels ou en construction, amenés à manœuvrer dans les eaux du Golfe Persique. La lecture d’articles publiés par la presse locale, est aussi une méthode permettent de dresser un inventaire plus ou moins précis de l’arsenal militaire iranien. À titre d’exemple, en 2019, les autorités iraniennes ont organisé une cérémonie médiatisée, depuis Bandar Abbas, pour présenter leur nouvelle gamme de sous-marins, le « Fateh » (Lagneau, 2019). Téhéran fait de la production nationale de son arsenal une priorité. Le ministère de la Défense iranien dispose notamment d’une « Organisation des Industries de la Marine » entièrement nationalisée et l’une de ses entreprises phare de conception navale, Shahid Darvishi, est implantée à Bandar Abbas. Cette ville portuaire est hautement stratégique pour l’Iran mais aussi pour ses potentiels rivaux. La forte concentration d’équipements et d’infrastructures militaires dans la ville reste un facteur de vulnérabilité.

Bandar Abbas joue aussi un rôle stratégique dans l’économie de la région. Les infrastructures aéroportuaires permettent une insertion directe dans le commerce international. De nombreux pétroliers accostent chaque jour dans le port en eaux profondes de Shahid Rajea et dans le port pétrolier de Foulad Jetty. La raffinerie inaugurée en 1996, à proximité de ce dernier, place Bandar Abbas au cœur du dispositif d’exportations maritimes de l’Iran (Michelis, 2019). La carte ci-dessous met en avant la connexion entre l’hinterland (arrière-pays) et Bandar Abbas. De nombreuses voies de communication, dont une voie chemin de fer, permettent la connexion vers le reste du pays mais aussi vers l’Europe et l’Asie. L’Iran est, en parallèle, au cœur du projet chinois des nouvelles routes de la soie. Cette initiative vise à faciliter les liaisons commerciales entre la Chine et l’Europe. Pour se faire, Pékin participe activement à la rénovation et la modernisation des ports de Bouchehr et Bandar Abbas ce qui contribue grandement au dynamisme économique du littoral iranien.

Fig. 2. Bandar Abbas, verrou stratégique et commercial pour l’Iran

Sources : Atlas des pays du Golfe – Google Earth – Google Maps – Middle East Institute – OpenStreetMap / Réalisation : Owen BERTHEVAS

Bandar Abbas dispose donc d’un double intérêt stratégique pour le gouvernement iranien. D’un côté, sur le plan militaire, cette ville portuaire s’affirme comme une base arrière stratégique à proximité directe du détroit d’Ormuz. Le présence de nombreuses infrastructures et bâtiments militaires permet au régime d’assurer un certain contrôle sur cette zone. De l’autre côté, malgré les sanctions économiques, Bandar Abbas reste une ville insérée à la mondialisation. Les flux maritimes mondiaux et régionaux lui confèrent un caractère économique et commercial stratégique.

La stratégie iranienne à l’origine d’une reconfiguration de l’ordre géostratégique régional ?

La stratégie navale iranienne repose sur un fort ancrage territorial depuis le littoral. Ce dernier dispose d’une multitude d’avantages géographiques sur lesquels l’Iran s’est appuyé pour renforcer son emprise au pourtour du détroit d’Ormuz. La République islamique s’appuie aussi sur un certain nombre d’îles situées dans le Golfe. Trois d’entre-elles sont une source de tensions historiques avec les Émirats Arabes Unis (EAU). En effet, le statut des îles d’Abou Moussa, de Petite et Grande Tomb est sujet de controverse entre iraniens et émiratis. Le conflit remonte à 1971, date de la création des EAU. L’Iran, alors sous domination du shah envahi quelques jours avant la proclamation d’indépendance des EAU, ces trois îlots, dont la superficie ne dépasse pas les 10km2. Depuis ce jour, ces trois îles sont revendiquées par les EAU mais restées sous contrôle iranien. La présence de quelques ressources pétrolières justifie en partie cette occupation, mais c’est avant tout leur position géographique, qui confère à ces îlots, leur intérêt stratégique. Dans le cadre de sa nouvelle posture stratégique, l’Iran a largement renforcé sa présence militaire dans ces îles du Golfe Persique (Bagheri Dolatabadi et Kamrava, 2022). Au même titre que les îles de Qeshm, Hormuz ou encore Larak, ces îlots revendiqués par les EAU, constituent une ligne de défense avancée et militarisée. L’installation de missiles balistiques et tactiques sur ces territoires insulaires permettent à l’Iran d’élargir son champ d’action en matière de dissuasion.

Ces actions de constante militarisation de la région ne sont pas sans répercussions de l’autre côté du Golfe Persique. Les États du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) œuvrent en conséquence, à la modernisation de leur arsenal militaire. Les marines des États du Golfe sont très longtemps restées cantonnées à un stade de développement embryonnaire par rapport aux forces aériennes et terrestres (Thievon, 2023). Selon Kévin Thievon, la composante navale fut historiquement délaissée par les pays du CCG puisque la présence de la Ve flotte américaine leur assurait une protection suffisante. Seulement, ces États ont cherché à se détacher progressivement du parapluie américain sous lequel ils se tenaient depuis la guerre Iran-Irak. Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont accru leur velléité protectionnisme en se retirant notamment d’Afghanistan. Cette tendance au retrait a encouragé les États du Golfe à développer leurs capacités à assurer, eux-mêmes, la sécurité dans leurs eaux territoriales. Pour se faire, depuis 2010, les États membres du CCG ont affecté des budgets croissants au domaine militaire. Par exemple, le Qatar a augmenté de près de 518% son budget militaire entre 2010 et 2021 pour atteindre un total d’environ 11,6 milliards de dollars. Cette tendance à l’augmentation est notable pour tous les pays de la côte ouest du Golfe Persique. Toutefois, la modernisation navale opérée depuis 2010, ne repose pas uniquement sur l’achat à outrance d’équipements dernier cri et sur l’augmentation du budget alloué à la marine. En effet, elle repose aussi sur la transformation de la philosophie navale en mettant l’accent sur l’amélioration du moral et la formation des marins à l’utilisation de technologies de pointe (Thievon, 2023).

Le retrait progressif américain et l’émergence, sur le plan naval, de l’Iran tel un acteur enclin à endosser le rôle de leader régional a poussé les États du CCG à moderniser leurs marines respectives. A titre d’exemple, l’Iran est le seul État de la région qui dispose de sous-marins capables d’opérer dans le Golfe. Les partenariats iraniens, avec la Russie et récemment la Chine contribuent à renforcer la posture militaire du régime. L’adhésion de l’Iran à l’Organisation de Coopération de Shangaï en septembre 2021 a facilité le rapprochement sino-iranien. Comme évoqué précédemment, la Chine joue un rôle clé dans la redynamisation économique du littoral en Iran. Sur le plan militaire, les deux pays ont, aux côtés de la Russie, réalisés des manœuvres navales conjointes dans l’Océan Indien en 2022. L’objectif affiché était de « renforcer la sécurité commune » (RFI, 2022).

 

Conclusion

Les considérations géostratégiques et commerciales sont, en mer Rouge, similaires à celles observables au pourtour du détroit d’Ormuz. Les Houthis font planer la menace de leurs actions sur le trafic maritime mondial à l’instar des multiples mises en gardes iraniennes de fermeture du détroit. Une fois de plus, il est possible de faire le parallèle entre ces deux situations.

Fig. 3. L’Iran, mainmise sur le détroit d’Ormuz ?

Sources : AFP – Diploweb – Google Maps – IFRI – Le Monde – Le Monde Diplomatique – Outre-Terre / Réalisation : Owen Berthevas

Pour ce qui est du gouvernement iranien, la tactique asymétrique adoptée vise à handicaper l’hégémonie apparente de la marine américaine dans le Golfe tout en anticipant l’implantation de navires étrangers et alliés des États-Unis dans la zone. L’éventualité d’un déploiement militaire dans le Golfe étant une option étudie depuis le 7 octobre 2023. En revanche, la marine iranienne s’est alors affirmée comme la plus enclin, sur le plan régional, à mener des opérations d’envergure dans la région. Ces actions sont renforcées et consolidées par des relations économiques, commerciales et militaires de plus en plus fortes avec la Chine. La République islamique d’Iran n’est donc bel et bien pas en mesure d’assurer le leadership dans l’immédiat, mais la stratégie navale appliquée dans le Golfe confère au régime une plus vaste marge de manœuvre sur le plan militaire. En une trentaine d’années, la République islamique d’Iran s’est, sur le plan naval, considérablement renforcée. L’arsenal militaire iranien est en constante modernisation. Il repose sur de forts partenariats stratégiques et l’objectif étant de répondre aux nouvelles attentes du régime, toujours plus ambitieuses.

Références

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[1] « Le commandant en chef visite l’exposition de l’industrie et de la Défense et rencontre des responsables et des experts du ministère de la Défense », Khameinei.ir, 31 août 2016

[2] Entretien réalisé avec Mathieu, un chercheur aigri et spécialiste des rivalités navales dans le Golfe Persique.

[3] Renseignement, Surveillance et Reconnaissance en français

Vietnam and the Indo-Pacific

Regards géopolitiques 10(3) (2024)

Do Thanh Hai & Do Thi Thu Hien

Dr. Do Thanh Hai, Deputy Director General and Senior Fellow, East Sea Institute, Diplomatic Academy of Vietnam, haidt@dav.edu.vn

Ms. Do Thi Thu Hien, Research Fellow, East Sea Institute, Diplomatic Academy of Vietnam, hiendothithu-vbd@dav.edu.vn

Abstract
After the United States (US)’ adoption of the concept “Indo-Pacific” into its officialdom, it has emerged as an important geopolitical framework that reshapes regional dynamics and great powers relations. Situated at the heart of this strategic landscape, Vietnam has been caught between a rock and a hard place. Its engagements with the Indo-Pacific have demonstrated a versatile and adaptive act, reflecting its commitment to strategic independence and economic integration in navigating the uncertainty caused by increased US-China rivalry. Drawing from its key policy documents and behavior, the article argues that these two elements dictated Vietnam’s nuanced responses to the emergence of the Indo-Pacific frameworks. Vietnam tried to mitigate the geopolitical risk of being drawn to one side through ASEAN while taking advantage of economic connectivity initiatives to advance its interests. 

Keywords : Indo-Pacific ; Vietnam ; policy ; China ; rivalry  ; ASEAN ; Japan ; United States.

Résumé
Après l’adoption par les États-Unis du concept d’« Indo-Pacifique », celui-ci est devenu un cadre géopolitique important qui remodèle la dynamique régionale et les relations entre les grandes puissances. Situé au cœur de ce paysage stratégique, le Viêt Nam a été pris entre le marteau et l’enclume. Ses engagements dans la région indo-pacifique ont fait preuve de polyvalence et d’adaptation, reflétant son engagement en faveur de l’indépendance stratégique et de l’intégration économique dans le contexte de l’incertitude causée par la rivalité accrue entre les États-Unis et la Chine. S’appuyant sur ses documents politiques clés et son comportement, l’article affirme que ces deux éléments ont dicté les réponses nuancées du Vietnam à l’émergence des cadres indo-pacifiques. Le Vietnam a tenté d’atténuer le risque géopolitique d’être attiré d’un côté par l’ASEAN tout en profitant des initiatives de connectivité économique pour promouvoir ses intérêts. 

Mots-clés : Indo-Pacifique ; Vietnam ; politique ; Chine ; rivalité ; ANASE/ASEAN ; Japon ; États-Unis.

Introduction

The concept of Indo-Pacific was first introduced into officialdom in 2007 by then Japanese Prime Minister Shinzo Abe in his speech to the Indian Parliament, stressing the confluence of the two seas. Despite the initial unwelcome start, it reemerged and became a meme across the world. In 2013, both Japan and Australia adopted the term formally. Japan articulated the “Free and Open Indo-Pacific” strategy and Australia replaced the earlier “Asia-Pacific” with the Indo-Pacific framing in its 2013 Defense White Paper. When the US adopted the terms, it became a dominating trend with its allies. South Korea, Germany, France, the UK, Canada, and India followed suit. This marked a fundamental rethinking of regional geopolitics, emphasizing interconnectivity and shared challenges across two vast oceans and the greater role of India in response to the rise of China.

The emergence of the Indo-Pacific as a strategic framework and geopolitical arena presents both opportunities and challenges for Southeast Asia, including Vietnam. While it may enhance Vietnam’s position by attracting greater external commitment to the region and helping to counterbalance China’s rise, it also places Vietnam and Southeast Asia at the center of geopolitical tensions. So far, Vietnam’s response to the increasing prominence of the Indo-Pacific concept and various strategies has been nuanced and complex. Although the term “Indo-Pacific” has been used in many speeches and joint statements, Hanoi has not officially adopted it in its key policy papers. Also, Vietnams engagement in the Indo-Pacific is not uniform across sectors. While economic cooperation is robust and evident, political and security involvement remains cautious. Such a divergence challenges the understanding of Vietnam’s strategy as a single cohesive approach.

Efforts to decipher Vietnam’s approach to the Indo-Pacific mostly resort to the hedging strategy, which is defined as a dubious combination of resistance and cooperation against threatening power, and at the same time, to reduce strategic risks and reap economic benefits. It equates to keeping open multiple strategic options at times of uncertainty. In this vein, China is often regarded as the key factor behind Vietnam’s reluctance to formally embrace the concept of Indo-Pacific while fear of China’s expansions in the South China Sea also serves as a stimulus for Vietnam’s cooperation with other powers under the theme (Trinh and Ho 2024; Tung 2022; Wu and Velasco 2024). While it is currently the dominant framework, hedging has its own weaknesses. First, as it involves a mix of engagement, balancing, and avoidance; its boundaries are often unclear. Second, hedging emphasizes strategic ambiguity, which may oversimplify Vietnam’s approach. While Vietnam avoids overt alignment, its policies often reflect deliberate and calculated choices to advance specific national interests.

This paper aims to analyze Vietnam’s perspective on the Indo-Pacific as a concept and as a range of different visions and strategies, as well as its strategic response to the evolving geopolitical landscape. To this end, it will explore Vietnam’s fundamental interests and review how the term has been used and how the rise of the Indo-Pacific has been perceived from this viewpoint. Also, the paper will examine how Vietnam responded to the Indo-Pacific from the sectoral standpoint.

Hanoi’s core interests: Strategic Independence and Economic Integration

The end of the Cold War opened a new chapter for Vietnam’s foreign policy. Losing the Soviet Union as its principal ally and economic partner left Hanoi strategically exposed and economically vulnerable. Being among a few socialist countries that survived, Vietnam was concerned about both safeguarding its sovereignty and territorial integrity and preventing erosion in the power of the ruling communist party (Hai 2021, 166-169). Instead of shoring up its defense and further isolating itself from the potential dangers like the case of North Korea and Cuba, Vietnam moved to reset its relationship with its old foes, most notably China and the US, and aggressively proceeded to join regional and international organizations such as the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in 1995, Asia-Europe Meeting (ASEM) in 1996, the Asia-Pacific Economic Cooperation Forum (APEC) in 1997 and later the World Trade Organization (WTO) in 2007.

Vietnam’s strategic thinking has been shaped by its long history of foreign invasions and struggles for independence. Having endured centuries of Chinese domination, French colonial rule, and intense conflict with the United States, the country developed a strong ethos of independence and self-reliance. These experiences instilled a deep-seated caution against foreign entanglements that might compromise sovereignty. At the same time, it had a valuable lesson learned that leaning on one side did not make it more secure. Hanoi’s military alliance with Moscow did not prompt the Soviet Union to act against China’s use of force on Vietnam-controlled islets in the Spratly in 1988. The US also abandoned its South Vietnamese ally in 1975. This laid an ideological ground for the introduction of the policy of strategic independence and self-reliance, which was codified in its first Defense White Paper in 1999 as the “Three-No Policy” which was no military alliance, no foreign military bases on Vietnamese territory and no aligning with one country against another (Zeberlein, 2024).

It is equally important to note that the “Three-No Policy” did not equate to political and strategic isolation. Vietnam is interested in expanding economic ties with the world to develop its economy, which was crippled by its centrally planned mechanism and economic embargoes imposed by the US-led Western bloc for a decade preceding the end of the Cold War. The severe socio-economic crisis in the mid-1980s prompted the communist elites in Hanoi not only to reconsider its economic model but also its foreign economic policy. Since 1986, Hanoi decided to start market-based reforms and open its economy to foreign trade and investment while ensuring that the country retained control over its political and social systems. The end of the Cold War provided a favorable ground for Vietnam to pursue a policy of independence, self-reliance, multilateralization, and diversification based on national interests, not ideological attachments.

Under these circumstances, the strategic independence posture allowed Vietnam to engage with multiple great powers economically while avoiding being entangled in their strategic conflicts (Thuy, 2016; Chapman, 2017). Instead of seeking an alliance with one great power to counterweigh another, Vietnam attempts to manage its relations with major powers “within a much larger regional network of interlocking economic and political interests”, of which “if any one country wanting to violate its sovereignty would be violating interests of other countries as well” (Abuza 1996, 411). Under the “friend to all” foreign policy, it moves beyond the ideological divide and joins the world and works to create amicable, and productive relations with all major powers and neighboring countries, reducing confrontations and prompting economic cooperation. It has also embarked on the policy of international integration, plugging its economy into the global market and actively involved in regional and international organizations not only to develop its own economy but also to create complex interdependence.

Vietnam’s caution against the term “Indo-Pacific”

President Trump’s choice of Vietnam as a venue to announce his Indo-Pacific vision implied the country’s important position in the new security landscape. Theoretically speaking, the US-led Indo-Pacific construct would benefit Vietnam and Southeast Asia in multiple ways. Firstly, it signaled the commitments of external powers such as the US, European Union powers, and India to the region, which enhanced its strategic and economic options. Secondly, the assertion and operationalization of a range of Indo-Pacific strategies would bring more resources to the region and help redress the imbalance of power tipped by China’s rapid increase in military and economic power. Third, the alignment of a range of powers into the Indo-Pacific continuum would place a constraint on China’s behavior in the South China Sea, where Hanoi has a host of sovereignty and maritime disputes with Beijing.

It is fair to assess that Vietnam’s interests mostly aligned with the principal values enshrined in the Indo-Pacific initiatives and strategies by the US and its allies, such as peaceful solutions to disputes, respect for sovereignty and territorial integrity, freedom of navigation and overflight, free and open trade. The prevalent support for the rules-based order, particularly the United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS) would serve as an opposition to China’s unlawful maritime claims and assertive actions and improve the security of critical maritime routes. At the Asia Future Conference in Tokyo in 2019, Vietnam’s Deputy Prime Minister Pham Binh Minh praised the importance of a rules-based regional order in fostering fairness and mutual benefit. He emphasized that a sustainable and effective international order must uphold principles of fairness and equality, remain open and balanced among various ideologies, and ultimately serve the interests of all peoples and nations (Minh 2019).

However, Vietnam’s response to the Indo-Pacific was not straightforward, but quite nuanced. While not openly supporting any Indo-Pacific visions and strategies, Vietnam did not oppose them either. When asked about Vietnam’s position on the US’ Free and Open Indo-Pacific in August 2018, Vietnam Ministry of Foreign Affairs (MOFA)’s spokesperson Le Thi Thu Hang did not mention the Free and Open Indo-Pacific strategy (FOIP) and said, “Vietnam welcomes initiatives and efforts to connect the region, which contributes to this goal (connecting the region)” (Tung 2022, 894). As Trinh and Ho opined, Vietnam took a cautious stance, not to show overt alignment with FOIP. However, the same position was reiterated on China’s Belt and Road Initiative. When asked about Vietnam’s participation in the 8th Belt and Road Summit in 2023, Vietnam MOFA’s spokesperson Pham Thu Hang asserted, “Vietnam welcomes initiatives to foster regional connectivity based on the principles of equal and mutually beneficial cooperation, respect for each other, and compliance with international law and the UN Charter, contributing to development and prosperity of all nations” (Bao Chinh Phu, 2023).

Hanoi has not officially adopted the “Indo-Pacific” as a new geographical framework for its foreign policy, let alone making its own Indo-Pacific policy. Southeast Asia and Asia-Pacific have remained the dominating policy framings in the CPV’s key documents in the 12th and 13th Party Congresses in 2016 and 2021 respectively, in which the Indo-Pacific was almost absent. In the most recent White Defense Paper published in 2019, Asia-Pacific was mentioned four times while the Indo-Pacific was referred to only once. Yet, in this document, the Indo-Pacific was used mainly as a place where security and defense mechanisms were situated, not a geopolitical ideal. In 2018, addressing the Council on World Affairs in New Delhi, Vietnam’s then-President Tran Dai Quang stated, “The ever-closer economic, political and culture ties between the Asia-Pacific and the Indian Ocean will create a new driver for growth and help transform the Asian Century into the Indo-Asian-Pacific Century” (Thuong and Oanh 2021: 134). The reference to the term “Indo-Asian-Pacific Century”, clearly reflected reluctance in Hanoi to adopt the term “Indo-Pacific” as a whole.

Vietnam’s hesitancy to endorse the Indo-Pacific concept in its foreign policy is aligned with its desire for strategic independence. The term Indo-Pacific is often viewed as a new geopolitical construct, an overarching cover for a range of the US, its allies, and India to align their policies to compete with China (Hai, 2020; Binh & Quang, 2020). While facing a more powerful China in the disputes in the South China Sea, Vietnam has no interest in joining the US and other powers’ attempts to encircle China, compromising its strategic independence. Vietnam might consider that China’s challenge in the South China Sea has not mounted an imminent military threat that would prompt the country to change its strategic autonomy (Hai 2021). While recognizing the role of the US and other powers in regional stability, Hanoi does not want to send “wrong signals” to Beijing that it is picking sides (Tung 2022, 897-98). The above-mentioned reference to the “Indo-Asian-Pacific Century” meant a desire for an “inclusive approach”, which does not exclude any country.

However, it does not mean Hanoi is terrified by Beijing. This approach applies to all initiatives that hold geopolitical connotations. In the same vein, Hanoi has been also ambiguous about China’s Belt and Road Initiative. It did not lend support to any regional plans that forced the region to take sides. The legacy of past conflicts, particularly with China and the US, informs Vietnam’s cautious approach to engaging with its northern neighbor while simultaneously seeking economic benefits from initiatives like the Belt and Road Initiative (BRI) (Gezgin, 2020; Liu, 2024). This duality reflects Vietnam’s desire to maintain its sovereignty while benefiting from economic opportunities presented by any great powers. However, Vietnam remains vigilant about the potential security implications of such engagements, emphasizing the need for a balanced approach that prioritizes national interests (Raghupathy, 2024).

 Although Hanoi has never formally and fully adopted the term “Indo-Pacific”, it did not deny that some canons of the Free and Open Indo-Pacific advocated by the US and its allies are in line with its interests. Therefore, Vietnamese leaders referred to the concept quite often and accepted its use in a range of joint statements with those of other countries, especially with regard to safeguarding peace, stability, rules-based order, and sustainable development in the region. For example, in October 2020, at the third Indo-Pacific Business Forum, former Deputy Prime Minister and Foreign Minister Pham Binh Minh affirmed that Vietnam supports “an Indo-Pacific region of peace, development, and prosperity grounded in close cooperation, integration, and connectivity.” At the 6th Indian Ocean Conference held on May 2023, Deputy Foreign Minister Do Hung Viet mentioned “promoting close cooperation among countries in the Indo-Pacific region to build a sustainable development community” as one of three main messages toward a peaceful, prosperous, and sustainable future for the region.” Instead of expressing support for specific Indo-Pacific initiatives or the approach, Vietnamese officials mostly stated their aspirations for the region. Though referring to the Indo-Pacific, these statements did not amount to a new policy framework.

Neutralizing the Indo-Pacific geopolitical impacts through ASEAN

One of Vietnam’s fundamental responses to the emergence of the Indo-Pacific was reflected in its negotiation and endorsement of the ASEAN Outlook for the Indo-Pacific (AOIP) in 2019. While Indonesia played a leadership role in engineering the outlook, Vietnam also played an important part in shaping it. In this document outlook, the Indo-Pacific is viewed as both “a closely integrated and interconnected region” and a combination of “Asia-Pacific and Indian Ocean regions” as separate geographical entities. The key tenet of AOIP is to emphasize the Indo-Pacific as “a region of dialogue and cooperation”, instead of rivalry (ASEAN 2019). Like other Southeast Asian states, Vietnam was anxious that increased US-China rivalry would destabilize the region and force it to take sides.

Despite the name, the AOIP did not mount to a new idea or new mechanism. The entire document is about ASEAN and the re-statement of its norms and principles, the ASEAN-led mechanisms, and proposed potential areas. Rather than creating new regional architecture, ASEAN proposed to use its derivative mechanisms such as the East Asia Summit, ASEAN Plus One, ASEAN Regional Forum, and ADMM-Plus to advance the norms and carry out relevant projects and activities. In other words, the AOIP is practically an attempt to strengthen ASEAN’s self-claimed centrality in the increasingly competitive environment in the Asia-Pacific and Indian Ocean regions.

While setting aside the possibility of alignment with any other specific visions or initiatives, AOIP proposed areas for cooperation with external powers, including maritime, connectivity, UN Sustainable Development Goals, and Economic and other Areas of Cooperation. A case in point is that when ASEAN negotiated with India on how to link the AOIP with India’s Indian and Pacific Oceans Initiatives (IPOI), ASEAN insisted on the title ASEAN-India Joint Statement on Cooperation on ASEAN Outlook of the Indo-Pacific for Peace, Stability, and Prosperity in the region signed on 18 October 2021. The reading of such a statement shows it is not about the recognition of India’s IPOI, but it is about India’s support for AOIP. The same is applied to the ASEAN-US Leader Statement on Cooperation on ASEAN Outlook on the Indo-Pacific of 7 September 2023.

In this vein, Vietnam’s interests converged with those of other Southeast Asian states. Vietnamese scholars voiced concerns about regional polarization through formation of the naturally exclusive groupings through the Belt and Road Initiative and a range of Indo-Pacific constructs (Tung and Mai 2019). Vietnam lobbied other powers to lend their support to the AOIP. For example, in joint statements on upgrading Vietnam’s bilateral relationship with Japan, the US, and Australia, Vietnam expressed appreciation for these countries for supporting the AOIP and for ASEAN centrality. It is argued that Vietnam’s active involvement in ASEAN initiatives allows it to project its influence while fostering a collective response to the challenges posed by great power competition in the region (Yoshimatsu, 2022). This multilateral approach is essential for Vietnam, as it seeks to balance its relations with both the United States and China, leveraging ASEAN’s centrality to mitigate the risks associated with great power rivalry (Manh, 2022). In this vein, the AOIP emphasizes the importance of maintaining regional stability and promoting a rules-based order, which aligns with Vietnam’s interests in safeguarding its sovereignty and territorial integrity (Mishra, 2021; Darwis, 2020).

Focusing on economic integration and connectivity

While being cautious about the strategic aspects of the Indo-Pacific construct, Hanoi was more receptive and open to economic cooperation under its cover. The most important case in point is Vietnam’s active participation in the negotiation of the Indo-Pacific Economic Framework for Prosperity (IPEF) launched by US President Joe Biden in May 2023. The initiative involves 14 founding members in the Indo-Pacific region, including 7 ASEAN members and excluding China. The framework is built upon four pillars, including supply chains, clean economy, tax and corruption, and fair trade, of all which Vietnam is involved. By June 2024, IPEF negotiation concluded four agreements on supply chain, clean economy, fair economy and the creation of an IPEF Council and Joint Commission. However, the participating countries have not managed to conclude an agreement on trade.

For some time, Vietnam complained the US’ first Strategic Framework for the Indo-Pacific in February 2018 was military and security-centric. Hanoi encouraged Washington to engage more deeply on the economic front. Washington’s withdrawal from the Trans-Pacific Partnership was a disappointment to Hanoi. Consequentially, Vietnam was more receptive to the Biden administration’s Indo-Pacific Strategy in February 2022 of which the economic pillar was strengthened. According to Former Deputy Minister of Foreign Affairs Pham Quang Vinh, the US’ new Indo-Pacific strategic document represented a “new opportunity to expand and diversify markets and supply chains, especially to take advantage of high-quality cooperation and production chain on digital economy, high-tech, and green transition” (Lan Huong, 2022).

Vietnam saw IPEF as a vehicle to strengthen its trade, investment, and connectivity with key partners across the region. As a result, Vietnam aligns itself with the framework’s overarching goals of fostering sustainable economic growth, ensuring resilient supply chains, and promoting innovation in areas like digital trade and renewable energy. Addressing a meeting of IPEF partner nations as part of the APEC Economic Leaders’ Week in the US in November 2023, Vietnam State President Vo Van Thuong emphasized on the need for new investments in building infrastructure, transitioning to clean energy and high-tech industrial production to effectively implement the IPEF (Vietnam News, 2023). It should be noted that Vietnam decided to join IPEF much to China’s displeasure. China has expressed concerns that the IPEF could lead to economic exclusion and fragmentation in the region. Chinese officials argue that the framework promotes a “decoupling” from China, which could disrupt regional trade and economic integration (Ng 2023). 

It should be noted that Vietnam’s participation in IPEF is consistent with its long-standing policy of international integration. Since the end of the Cold War, the political elites in Hanoi increasingly believe that to avoid lagging economically behind, Vietnam needs to integrate into the world’s capitalist economic system. As a result, Vietnam moved to negotiate its admission to the ASEAN Free Trade Area, Asia-Pacific Economic Cooperation Forum, World Trade Organization, and a range of free trade agreements with major economies. Unlike its vigilance in the strategic and military domain, Vietnam has no reservations about making it plugged into all major economies or economic blocs. Therefore, it stood among a few countries which was part of negotiations on the US-led Trans-Pacific Partnership and China-led Regional Economic Cooperation Partnership. By April 2024, Vietnam had signed 16 free trade agreements and was negotiating two more. The Vietnamese officials believed that economic integration is not only an indispensable pathway to development but also helps foster peaceful and amicable relations among nations through interdependence.

Vietnam adopted the same approach to other partners’ Indo-Pacific strategies, giving emphasis on economic cooperation and connectivity. During the meeting between Japanese Prime Minister Kishida and Vietnam State President Vo Van Thuong in December 2023, Vietnam and Japan agreed to elevate its relationship to the “Comprehensive Strategic Partnership”. In the exchange, it is stated, “In the economic field, Prime Minister Kishida expressed his desire to further strengthen cooperation with Viet Nam, an important supply chain hub and one of the most promising investment destinations, to realize a “Free and Open Indo-Pacific Partnership” and to promote initiatives that will lead to growth and vitality of the entire region. In response, President Thuong supported Prime Minister Kishida’s statement, and the two sides confirmed their further collaboration on major official development assistance (ODA)  and investment projects” (Ministry of Foreign Affairs of Japan, 2023).

The European Union (EU) has also recognized the importance of the Indo-Pacific region and is actively seeking to establish a stronger presence there. The EU’s strategy emphasizes comprehensive partnerships with regional countries, including Vietnam, focusing on upholding a rules-based international order, fostering economic cooperation, and facilitating sustainable development (European External Action Service, 2021). EU is interested in cooperation in enhancing Vietnam’s maritime security and cybersecurity capabilities amid regional tensions (Guarascio and Vu, 2024). While the EU is interested in labeling Vietnam as an important partner of its Indo-Pacific strategy, Vietnam is keen on pushing for the EU’s approval of the EU-Vietnam Investment Protection Agreement and EU’s support in implementing Just Energy Transition Partnership (JETP) (Ha Van, 2024). Addressing the 3rd Indo-Pacific Ministerial Forum hosted by the European Union in February 2024, Foreign Minister Bui Thanh Son reaffirmed Vietnam’s commitment to combat climate change and foster green transition and reiterated the importance of Vietnam as one of the first three countries to establish JETP after COP26.

Another case in point shows Hanoi’s special interest in fostering economic cooperation under the Indo-Pacific framework was its Quad Plus discussions in coping with the coronavirus pandemic and the supply chain in March 2020. Since its inception, Vietnam has kept a watchful stance over the Quadrilateral Security Dialogue (Quad), which was a group of the US, Japan, Australia, and India. It probably had two reservations. First, China viewed Quad as simply a strategic instrument by a group of extra-regional powers attempting to contain it. Second, the rise of Quad was also seen to have detrimental effects on ASEAN centrality in the regional architecture. Vietnam’s participation in such a Quad plus format, together with South Korea and New Zealand, showed Hanoi’s keen interest in forging new economic partnerships and properly responding to the widespread Covid-19 pandemic. This stood a stark contrast with Vietnam’s lackluster response to the invitation to join Quad’s Indo-Pacific Maritime Domain Awareness. In the same vein, Vietnam was also hesitant to participate in the European Union’s initiative Critical Maritime Routes Indo-Pacific (Bich, 2023). Such different behavior showed how open Vietnam is regarding trade and economic cooperation and how cautious it is to the initiatives which are deemed security in nature.

Conclusion

The analysis of Vietnam’s responses and engagement with Indo-Pacific initiatives over time reveals a mixed pattern. Hanoi’s approach remains selective and tactful, varying based on specific contexts and sectors. Underlying its actions is a strategic choice rooted in Vietnam’s national interest in maintaining strategic autonomy, fostering a rules-based international order, safeguarding its sovereignty, and capitalizing on supply chain shifts to achieve more favorable positioning in the global economy. Vietnam’s response to the rise of Indo-Pacific illustrates its cautious approach to avoid entrapment in the Sino-US rivalry, opting instead for defending ASEAN centrality and its own strategic autonomy that allows it to engage with multiple powers without compromising its sovereignty. On the other hand, Vietnam is poised to confidently embrace Indo-Pacific economic cooperation, leveraging opportunities for greater economic cooperation and connectivity. To do so, Vietnam aimed to secure access to critical trade networks and investment opportunities, strengthening its resilience amid global supply chain shifts.

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Recension: Camille Morel (2023). Les câbles sous-marins. Paris, CNRS Éditions/Biblis.

RG, vol10, n3, 2024

Camille Morel (2023). Les câbles sous-marins. Paris, CNRS Éditions/Biblis, 230 p.

Aujourd’hui, plus de 98 % des flux d’informations mondiaux passent par la mer. Répartis sur l’ensemble du globe de manière avec de grands vides et des points de passage concentrés, 450 câbles sous-marins de fibres optiques, permettant le transport de données à la vitesse de la lumière, forment une immense toile. Outils au service du développement économique et social, infrastructure essentielle au quotidien, instruments aux mains des États, ces câbles sont pourtant largement méconnus. À l’heure d’une augmentation exponentielle de notre consommation de données, cet ouvrage s’intéresse aux grands enjeux soulevés par cette Infrastructure : fonctionnement et marché de la technologie, rôle politique joué par ces lignes de communications, encadrement juridique international, défi environnemental.

A l’ère de la « société de l’information » le numérique occupe une place prépondérante au sein des relations internationales. Les câbles sous-marins sont des éléments vitaux du fonctionnement de notre système planétaire. Ce réseau d’information invisible est pourtant assez méconnu du fait de la complexité de son fonctionnement et de son écosystème, mais il n’en est pas moins tangible malgré « l’immatérialité fantasmée du numérique » (p.8). Les câbles passent ici et non là ; atterrissent sur les territoires des États en des points précis où sont situés les premiers centres de traitement. Ces infrastructures sont donc ancrées dans l’espace et comme tels, peuvent être l’objet de rivalités de pouvoir pour leur contrôle – donc soumis à des enjeux de géopolitique (Douzet, 1997, 2014; Lasserre, 2021). Très tôt, dès la fin du XIXe siècle, les États ont pris conscience de l’enjeu stratégique de la communication rapide que permettaient les câbles, et ont cherché tout à la fois à les protéger comme à les contrôler face aux rivaux. Les premiers câbles sont posés en 1851 et dès 1884 les États, prenant conscience de l’enjeu politique, signent une Convention internationale pour la protection des câbles sous-marins.

Cet ouvrage a donc pour ambition de fournir un guide à la fois clair et d’une grande utilité pour la compréhension de cette technologie de pointe à l’heure où notre consommation de données ne cesse d’augmenter. Chercheuse en relations internationales, Camille Morel soumet ainsi un tour d’horizon exhaustif des câbles sous-marins et de ses grands enjeux et propose au lecteur une porte d’entrée et les clés de compréhension nécessaires à l’analyse de la portée géopolitique de ces infrastructures. Cet ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat[1] deux fois primée en 2021 et en 2022.

L’auteure s’attelle ainsi dans son premier chapitre à présenter la structure, le fonctionnement des réseaux de câbles sous-marins, et les acteurs qui investissent le secteur. Elle offre une explication détaillée de ce qu’est concrètement un câble sous-marin de fibre optique : son diamètre, son poids, ses composants et le rôle de ceux-ci. Le câble sous-marin appartient à « un ensemble global de transmission qui constitue le système de communication international ». À la fois maritime et numérique, avec donc une dimension physique, le câble investit également la dimension du cyberespace où il complète les réseaux de satellites qui n’ont certainement pas la même capacité de transmission. Au moment de l’essor des satellites, dans les années 1960, on pensait que les câbles sous-marins de technologie analogue (impulsion électrique) allaient devenir une technologie de second rang. Mais cela a changé à partir du moment où la fibre optique est arrivée, dans les années 1980. Cette dernière a permis d’offrir une capacité de transmission jusque-là inégalée, que ce soit en termes de rapidité, de bande passante ou de sécurité des communications.

Contraintes par l’ existence physique des câbles, les vulnérabilités de ce réseau sont multiples. Si l’écrasante majorité des dommages causés sont dus à des accidents d’origine humaine (accrochages d’ancres ou de filets de pêche), il existe aussi des risques naturels – tremblement de terre, tsunami, iceberg, éruption volcanique – ou l’impact du réchauffement climatique (montée des eaux qui peut ennoyer les stations de connexion terrestre). Les câbles sont aussi confrontés à des actes malveillants – coupures de câbles, captation des données lors du transit de l’information, cyber-attaques – remis sur le devant de la scène après le sabotage sur les gazoducs sous-marins Nord Stream en mer Baltique ou les ruptures de câbles un mois après à Marseille et au large de l’Écosse en 2022, mais dont des exemples ont pu se produire dès 1914 et 1939 avec les deux guerres mondiales.

Une seconde partie présente les nombreux acteurs qui évoluent sur le marché des câbles sous-marins et dont l’imbrication est parfois complexe à appréhender. Camille Morel distingue trois types d’acteurs principaux : fournisseurs de matériel, propriétaires et poseurs de câbles. Traditionnellement, les États-Unis, la France et le Japon dominaient le secteur des télécommunications, mais d’autres États s’efforcent de développer leur rôle, dont la Chine. Ce chapitre donne un aperçu des dynamiques entre les très nombreux acteurs, ainsi que des stratégies de ces opérateurs historiques. Il aborde également le bouleversement induit par l’arrivée des GAFAM[2], les puissants opérateurs américains du net sur le marché depuis les années 2010 et, plus récemment, l’essor technologique chinois. L’apparition de ces multinationales dans le secteur des télécommunications câblées a redistribué les cartes et provoqué une rupture à deux niveaux : économique d’abord, avec la restructuration de l’écosystème de l’optique sous-marine et l’abandon du modèle commercial traditionnel, et géographique en raison de la mise en concurrence accrue des États en matière de câbles, les GAFAM ne se sentant pas d’allégeance nationale mais développant plutôt des stratégies globales servant leurs propres intérêts.

Les chapitres 3 et 4 ramènent les câbles sous-marins à leur dimension territorialisée, liée à l’histoire du développement des réseaux et aux politiques des États, pour souligner la dimension éminemment géopolitique des enjeux qu’ils représentent. L’auteure brosse  un portrait des câbles sous-marins, de laquelle ressortent trois axes majeurs structurés autour des trois pôles États-Unis–Asie–Europe : les axes transatlantique, transpacifique et Europe-Asie. Les câbles posés sur les fonds marins passent ici et non là-bas, selon des itinéraires qui ne doivent rien au hasard, atterrissent en des points précis sur les continents, tandis que l’information transite à travers les réseaux selon des itinéraires précis, largement déterminés par les routeurs et les algorithmes de calcul. Le positionnement de ces câbles est le reflet des rapports de force qui s’établissent entre États et entreprises. Autrefois dominé par l’Empire britannique à l’ère du télégraphe, le centre de gravité de l’information est désormais dominé très largement par les États-Unis, son cadre normatif et son rôle de nœud majeur du transit de l’information : 97 % des flux Europe-Asie passent par les Etats-Unis. L’essentiel des informations entre Europe et Asie transite encore par les centres de données nord-américains. On retrouve aussi dans le maillage des câbles les fracture Nord-Sud, de dépendance des pays africains envers l’Europe, de disparité de développement et de connectivité.

Ainsi que le rappelle l’auteure, les câbles constituent des enjeux économiques et politiques majeurs. Ils sont intrinsèquement liés à la maîtrise de l’information[3], et donc à l’origine de rapports de force entre États, rapports perturbés par l’autonomie des GAFAM. Les fonds marins sont ainsi un espace de rivalité, au-delà des ressources qu’ ils peuvent receler, car il s’agit de pouvoir déterminer le tracé optimal pour la pose de câbles stratégiques : ce n’est en rien nouveau, le contrôle de l’information est un instrument historiquement au service du jeu des puissances sur la scène internationale, et l’information circule encore de manière subordonnée aux contingences matérielles et territoriales.

Après avoir évoqué le rôle politique joué par les câbles sous-marins et les stratégies des grandes puissances pour le contrôle de l’information, Camille Morel aborde la question des lacunes du cadre juridique international des câbles sous-marins. Situé à la fois dans ce que la Convention sur le droit de la mer de Montego Bay (1982) nomme la Zone, donc en dehors de toute juridiction nationale ; en haute mer soit dans des espaces marins où les États contrôlent l’exploitation des fonds marins, et dans les eaux territoriales soumises aux législations diverses des États côtiers, le réseau sous-marin induit une interdépendance systémique entre les États qui complexifie son encadrement politique et l’application des normes juridiques. Dans la ZEE et sur le plateau continental, la liberté de pose existe mais elle est limitée par l’exercice des droits souverains économiques de l’État côtier. De plus, on sait qu’il existe des zones maritimes contestées et cela est donc problématique pour la pose de câbles. Il n’existe pas de régulation formelle au niveau mondial et les normes du droit international sont insatisfaisantes, voire lacunaires. Ce cadre international serait, selon l’auteure, démuni face aux nouveaux défis auquel il est soumis, avec notamment la prise de conscience des enjeux environnementaux, évoquée dans le dernier chapitre.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Références

Douzet, F. (1997). Les enjeux géopolitiques du cyberespace. Netcom: Réseaux, communication et territoires/Networks and communication Studies, 11(1), 181-216.

Douzet, F. (2014). La géopolitique pour comprendre le cyberespace. Hérodote n°152-153, 3-21.

Lasserre, F. (2021). Comment peut-on parler d’une géopolitique du cyberespace ? Regards Géopolitiques 7(4), 2-9, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2022/03/Hiver2021v7n4-RG.pdf


[1] Camille Morel (2020), L’État et le réseau mondial de câbles sous-marins de communication, Thèse de droit public, Université de Lyon 3 Jean Moulin.

[2] Il s’agit des plus puissantes multinationales des technologies de l’information et de la communication. Cet acronyme fait référence aux cinq plus grosses entreprises du secteur, Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft.

[3] Puisque en cas de conflit les belligérants s’efforcent de les couper, comme lors des deux conflits mondiaux.

Recension: Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, PUF.

RG, vol10, n3, 2024

Florian Louis (2023). De la géopolitique en Amérique, Paris, Puf, 443 p.

L’ouvrage de Florian Louis, dont le titre est une référence explicite à l’œuvre de Tocqueville De la démocratie en Amérique (1835), porte sur l’évolution de la réflexion géopolitique aux États-Unis pendant la période des années 1920 à 1950. Il est tiré de sa thèse de doctorat (2019) intitulée : « La science de l’ennemi. La réception de la Geopolitik en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis (années 1920-1950) ». L’auteur est actuellement l’un des meilleurs spécialistes français de l’histoire de la géopolitique. Florian Louis nous plonge dans l’histoire intellectuelle et politique des États-Unis du début des années 1920 à la fin des années 1950 pour y retracer, avec une profusion de détails et de références, la réception qui y est faite de la géopolitique allemande au sein des universitaires et des cadres du gouvernement américains. C’est le fruit d’un travail considérable s’appuyant sur de nombreuses sources de première main aux États-Unis et au Royaume-Uni. L’étude de la correspondance de nombreux auteurs enrichit considérablement le propos : on y voit se déployer les rapprochements intellectuels, mais aussi s’aiguiser les querelles et inimitiés.

L’auteur récuse, comme fil conducteur de son ouvrage, l’idée que c’est l’école de géopolitique allemande de l’entre-deux-guerres, la Geopolitik de Karl Haushofer, qui soit à l’origine de l’essor de la pensée géopolitique aux États-Unis. En exhumant les multiples réceptions outre-Atlantique de la Geopolitik, catégorie d’études au statut étrange pour l’époque, car très déterministe, partiale et politiquement très engagée, l’auteur s’attaque à l’idée d’une grande influence de l’école allemande aux États-Unis tout comme à l’idée de la disparition de l’approche géopolitique après 1945. Florian Louis nuance cet état de choses en insistant sur l’accueil d’abord timoré de cette science allemande et proche des nazis (1925-1939) aux États-Unis.

Aux États-Unis tout comme en Europe, le terme « géopolitique » est resté longtemps sulfureux, précisément du fait de cet héritage de Karl Haushofer et de cette instrumentalisation d’une réflexion géographique sur les causes de la puissance de l’État. Cette approche du monde fondée sur l’étude des interactions entre la géographie, l’histoire et les relations internationales restait entachée de ses contributions allemandes et surtout de ses liens avec le nazisme. C’était « la honte de la famille » pour de nombreux géographes. « Un géopoliticien, c’est un homme qui fait irruption dans l’arène politique mondiale avec une bombe dans une main et un plan de conquête planétaire dans l’autre », ironisait, au début des années 1950, le politiste américain John Elmer Kieffer (1910-1990). Et pourtant, elle fascinait. 

De fait, l’auteur s’attache à retracer la genèse de l’intérêt américain pour ce domaine d’étude encore nouveau dans les années 1920, l’étude des enjeux de pouvoir sur des territoires et du lien entre variables géographiques et développement de la puissance de l’État, puissance souvent réduite au prisme de la puissance militaire. Selon un plan chronologique avec, dans chacun des chapitres, une succession temporelle qui décline l’ensemble des productions états-uniennes portant, de près ou de loin, sur la Geopolitik allemandeou bien qui traitent, à sa suite, des possibilités d’une Geopolitics capable de répondre aux attentes de l’oncle Sam, Florian Louis relativise la portée de l’influence de l’école allemande de la Geopolitik sur la réflexion américaine. C’est là un choix éditorial, qui permet un exposé séquentiel aisé à suivre, mais qui présente le défaut de se montrer parfois trop linéaire, avec un certain éparpillement des textes qu’il soumet à l’examen du lecteur, sans toujours bien les relier entre eux. Partant, certaines parties s’apparentent à un catalogue passant en revue de nombreux auteurs, leurs travaux et les vues qu’ils contiennent, avec de nombreuses citations à l’appui qui témoignent certes du travail considérable de portrait de la littérature que propose le livre, mais sans autre fil conducteur que de nous en restituer les propos, sans analyse critique.

En réalité, l’auteur ne souhaitait pas tant critiquer les thèses émergeantes de l’époque, mais plutôt retracer le cheminement des raisonnements et montrer bien l’accueil initial plutôt mitigé des travaux de Karl Haushofer dans les années 1920 et 1930. Ce n’est que lorsque la marche vers la guerre se précise et après le déclenchement de celle-ci à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, que se précise un nouvel intérêt pour les travaux de l’école allemande ; avec un certain embarras : comment assumer un intérêt affiché pour un courant de pensée proche du gouvernement nazi en plein conflit contre celui-ci ?

Haushofer est rapidement devenu le point de cristallisation de toutes les peurs et toutes les rancœurs des géopoliticiens américains. Une vision fantasmatique assez courante, portée non seulement par les revues spécialisées mais aussi par les news magazines, en faisait l’éminence grise de Hitler et le cerveau de toute la politique de conquête nazie. Son institut de géopolitique à Munich était présenté comme une pieuvre aux ramifications tentaculaires, composée de plus d’un millier de chercheurs. Comme l’écrit Florian Louis, « les Américains ont ainsi développé lors de leur entrée en guerre l’image fantasmatique de bataillons de géographes allemands œuvrant dans l’ombre de l’État nazi » (p. 250). Dans ce domaine, les États-Unis se sont inquiétés de leur retard relatif et de l’ignorance généralisée de leurs dirigeants, comme de la population dans son ensemble, en matière de géographie politique.

La découverte par les universitaires et par l’opinion publique que, parmi les premiers théoriciens en géopolitique, longtemps largement ignorés de cette discipline, figurait notamment un géographe britannique, Halford Mackinder (1861-1947), très peu connu, a permis de résoudre ce dilemme éthique de l’époque. Mackinder cherchait, au tournant du 20e siècle, à plaider sa thèse de l’importance stratégique des empires terriens et de l’Eurasie, affirmant que celui qui contrôle ce « cœur du monde », qu’il appelait aussi « le grand continent », contrôle la planète, d’où le danger hitlérien et celui du communisme basé en URSS. Karl Haushofer reconnaissait s’être beaucoup inspiré de ses thèses. L’apport majeur de la thèse de Florian Louis est que rapidement, durant la guerre, au moment où ils rejetaient Haushofer, les Américains ont cherché à voir dans le britannique Mackinder le véritable fondateur de la géopolitique. Celui-ci aurait par la suite été imité et dévoyé par Haushofer et par les nazis lorsqu’ils en ont fait un instrument de leur propagande idéologique.  Peu connues jusqu’à sa redécouverte opportune, les thèses de Mackinder, publiées initialement en 1904 dans le contexte de la grande rivalité entre Empires britannique et russe dans ce qui était appelé le Grand Jeu par Kipling, cherchaient à soutenir la politique britannique et n’avaient pas davantage de fondement scientifique que les thèses pro-allemandes de la Geopolitik. Elles avaient cependant le grand mérite de ne pas prêter le flanc à la critique de leur origine : la réflexion géopolitique de Mackinder, britannique, dédouanait ce courant de pensée de la critique d’une origine allemande et donc, à cette époque, associée aux nazis. Florian Louis titre sur ainsi son chapitre 8 : « L’invention américaine de la tradition mackindérienne ». Aux États-Unis, les travaux de Mackinder ont émulé ceux de Nicholas Spykman. Très critiqué, à juste titre, pour des méthodes proches de celles de la Geopolitk et d’un fort déterminisme, sa Géographie de la paix , publiée à titre posthume en 1944, le réhabilite aux yeux de ses pairs en raison de l’introduction du concept de rimland, qui nuance et complète les analyses de Halford Mackinder sur le heartland (Eurasie). Pour autant, ces concepts, et Florian Louis passe très rapidement sur ce point, demeurent aussi contestables épistémologiquement que les thèses et raisonnements de Karl Haushofer et de l’école allemande de la Geopolitik : ce sont des catégories conceptuelles forgées pour créer un cadre théorique qui permettrait de justifier la politique britannique à l’endroit de l’Empire russe (heartland de Mackinder) puis la politique américaine face à l’Union soviétique (rimland). Cela ne veut pas dire que ces concepts n’ont pas été repris et qu’ils sont demeurés lettre morte : l’influence des travaux de Spykman sur la pensée de George Kennan, diplomate américain en poste à Moscou à la fin de la guerre et auteur du fameux « long télégramme » (février 1946) qui inspire la politique de containment (endiguement), paraît claire.

Par ailleurs, l’auteur rappelle utilement qu’il y a eu de nombreux auteurs non allemands, pendant l’entre-deux guerres et dans les années 1950, qui ont alimenté une heureuse réflexion géographique sur la puissance et les enjeux de pouvoir sur des territoires. ainsi Jean Gottmann (1915-1994), géographe français alors émigré aux États-Unis, qui formule le vœu dans une lettre adressée à son père adoptif Michel Berchin en mars 1942 de « faire un bouquin qui serait “La Géographie politique” vue par l’école de géographie française, reprenant les travaux de nombre d’auteurs célèbres : Vidal de La Blache, de Martonne, Demangeon, Sion, Brunhes, Gautier et aussi de plus jeunes : Gourou, Robequain, Monod, Weulersse, Ancel » (p. 148) – or, on a longtemps affublé la géographie vidalienne d’un apolitisme patenté.

Cet apolitisme affiché après guerre était bien réel, même si l’auteur souligne que noircir le tableau d’un rejet complet de la géopolitique après la Seconde guerre mondiale participe d’un mythe contemporain. L’ ouvrage s’inscrit en faux contre ces récits narratifs univoques – par exemple, ceux du géographe Yves Lacoste – qui utilisent la thèse du rejet de Haushofer et de l’héritage nazi entourant la géopolitique à des fins d’autocélébration pour avoir, malgré une certaine opposition de l’institution universitaire, « redécouvert » la géopolitique à la fin des années 1970. En France, ce rejet universitaire de tout e recherche en géopolitique de la part de Vidal et de Martonne, malgré précisément leurs travaux passés, de ne pas encourager le développement ce cette piste de réflexion après 1950, a été une réalité – mais une réalité qu’il convient de nuancer. Et surtout, comme le rappelle l’auteur, cette obstruction envers la réflexion géopolitique ne concernait que l’école française, car chez les Anglo-Saxons, la réflexion sur les liens entre géographie et pouvoir n’a guère cessé, et sans que l’héritage haushoférien ne puisse être exagéré.

En somme, l’ouvrage de Florian Louis, bien écrit, très érudit, restitue la complexité des débats sur les origines de la géopolitique, ainsi que l’existence de plusieurs courants de pensée difficilement réconciliables, notamment les écoles matérialistes très marquées au coin du déterminisme, l’école réaliste puis, plus récemment, l’école géographique. Florian Louis préfère ainsi finalement parler « des » géopolitiques en Amérique plutôt que d’une géopolitique. Spykman lui-même donne un aperçu de cette diversité : une géopolitique issue de l’école allemande qui constitue « un ensemble de théories sur la nature de l’État et une doctrine promouvant l’expansion territoriale » ; une géographie politique qui se contente de « décrire les structures des États pris individuellement » et les subdivisions politiques des continents et du monde » ; enfin « une planification de la politique de sécurité d’un pays en fonction de ses facteurs géographiques » (p. 255). C’est sous cette troisième acception qu’elle triomphe aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale et surtout la Guerre froide, sous l’influence de Spykman, s’appuyant lui-même sur un double héritage critique : celui de Haushofer d’un côté, qui a souligné aux yeux des Américains la pertinence d’un questionnement géopolitique ; celui de Mackinder de l’autre. Ainsi, la géopolitique ne se contente pas d’être descriptive, mais constitue le fondement de stratégies de puissance, au risque de raisonnement parfois très généraux, voire contestables : c’est désormais sa raison d’être pour des décennies, avant que ne refleurissent des analyses géopolitiques détachés de modèles théoriques contestables et déployés à plusieurs échelles, sa être prisonnières du postulat de la rivalité planétaire entre États.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension: Jean-François Dupré (2024). Hong Kong conquise. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

RG, vol10, n3, 2024

Jean-François Dupré (2024). Hong Kong conquise. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

Comment, en quelques décennies à peine, le régime chinois a-t-il réussi à asseoir son contrôle politique sur l’ancien territoire britannique ? L’auteur, professeur à la TÉLUQ, politologue spécialiste de l’Asie de l’Est, connait bien Hong Kong pour y avoir vécu plusieurs années. Il livre ici, à travers cet essai (64 pages), une analyse descriptive de la stratégie déployée par le gouvernement chinois pour accélérer la prise en main politique de l’ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997.

Le compromis élaboré avec Londres en 1984 prévoyait une transition de longue durée, avec une forte autonomie économique (avec une monnaie et un territoire douanier distincts), juridique, politique. Pendant 50 ans, Hongkong doit pouvoir bénéficier du principe, initialement développé pour séduire Taiwan, d’ « un pays, deus systèmes ».

Conscient que la population hongkongaise était largement constituée d’opposants au régime communiste, Pékin s’efforce de se faire rassurant, avec comme argument complémentaire un fort succès économique qui attire, au tournant du siècle, un certain retour d’expatriés. La Loi fondamentale, quoique très ambigüe, évoque clairement une réforme politique et la mise en œuvre d’un processus de démocratisation. L’image d’une Chine respectueuse de son engagement de 1984 a pu faire illusion pendant plusieurs années.

L’auteur expose, tout au long des pages de son exposé historique, les mécanismes de la prise de contrôle politique du territoire. Le procédé s’est déroulé en plusieurs étapes. Tout d’abord, Pékin a favorisé la cooptation des élites économiques locales, leur garantissant un cadre pour poursuivre l’expansion économique tout en leur offrant des promotions politiques au sein de l’appareil gouvernemental de Hongkong.

Dans ce processus, le régime a su utiliser la contestation des partisans de la réforme démocratique, dont une frange s’est radicalisée dans son opposition au régime en arguant de la mauvaise foi du régime de Pékin, comme un prétexte pour accélérer sa mainmise politique sur la base d’arguments de sécurité, une tendance qui s’est manifestée lors du soulèvement de 2019 et de l’imposition de la Loi sur la sécurité nationale, qui a constitué le coup de grâce dans le processus d’assujettissement politique de la ville.

L’expérience hongkongaise a suscité de nombreux échos, non seulement du fait de la gestion par la Chine de la transition politique pourtant négociée avec les Britanniques et qui garantissait en théorie l’autonomie politique du territoire jusqu’en 2047, mais aussi parce que Pékin a utilisé initialement le même argument pour dorer son image auprès de la population de Hongkong que celui mis de l’avant pour séduire Taiwan. Dans ces conditions, une partie non négligeable de l’opinion taiwanaise s’est détournée de l’offre chinoise d’ « un pays, deux systèmes » : la subjugation politique de Hongkong est-elle un accident de parcours, ou l’illustration des méthodes du régime, qui par ailleurs se radicalise fortement depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping ?

Le lecteur trouvera dans cet essai, de lecture agréable, un exposé des méthodes politiques qui ont permis au gouvernement chinois de précipiter sa prise de contrôle du territoire en principe autonome de Hongkong.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension: Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise (2024.) L’Indo-Pacifique, nouveau centre du monde. Paris, Tallandier.

RG, vol10, n3, 2024

Valérie Niquet et Marianne Péron-Doise (2024.) L’Indo-Pacifique, nouveau centre du monde. Paris, Tallandier, 254 p.

Le concept d’Indo-Pacifique est devenu, en une décennie, le lieu d’interaction majeur entre la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, la Corée, l’Australie ou encore la France. Cette zone concentrant 90 % du transport maritime mondial est le théâtre de tensions croissantes et de vulnérabilités économiques comme militaires, avec une pression croissante de la Chine populaire sur Taiwan.

Valérie Niquet est responsable du pôle Asie à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Elle est l’auteure notamment de La Chine en cent questions ou encore de Taïwan face à la Chine. Marianne Péron-Doise est chercheuse à l’IRSEM. Elle dirige l’observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique à l’IRIS.  Les deux auteures soulignent, dans un contexte de foisonnement du concept d’Indo-Pacifique, que le passage du concept d’Asie-Pacifique à celui d’Indo-Pacifique reflète des évolutions géopolitiques, stratégiques et économiques récentes, depuis la fin de la guerre froide. Il reflète aussi la globalisation croissante des échanges, qui invalide de maintenir une coupure conceptuelle et opérationnelle entre l’océan Indien et le Pacifique, alors que les échanges impliquent les deux océans. Les États-Unis dominaient militairement comme économiquement, après la Seconde Guerre mondiale, l’espace de ce qui a été appelé l’Asie-Pacifique à partir de la fin des années 1980. Malgré leurs réseaux d’alliances bilatérales, ils ne sont plus les seuls acteurs significatifs dans une région qui inclut désormais le Pacifique et l’océan Indien, de l’Asie du Sud-Est aux côtes africaines : il est intéressant de relever que ce sont avec des outils d’ordre économique, les nouvelles routes de la soie, que la Chine s’est efforcée, avec succès souvent, de séduire nombre d’États de cette vaste région. Ce sont des routes commerciales majeures qui traversent cet espace, vitales pour l’Europe, mais aussi pour le Japon, la Chine, les économies émergentes d’Asie du Sud-Est, et qui soulignent un lien direct entre la sécurité économique des acteurs et la stabilité de l’espace Indo-Pacifique. Ce sont des enjeux de sécurité qui touchent l’ensemble de cet espace maritime, entre des risques traditionnels liés aux ambitions territoriales de certains États et d’autres,  qui vont de la piraterie à l’exploitation illégale des ressources et aux trafics qui pèsent sur l’ensemble de la zone.

La montée en puissance des capacités navales, la recherche de bases ou de ports d’attache, la constitution de groupements stratégiques comme la QUAD qui réunit les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde ou l’AUKUS autour de l’Australie, des États-Unis et du Royaume Uni ou, pour la Chine, la Route maritime de la soie à vocation économique qui s’étend des États insulaires du Pacifique aux côtes de l’Afrique de l’Est, structurent un espace maritime dont les enjeux ne peuvent être pris en compte que dans leur globalité.

En Asie, le Japon a été le premier, dès 2007 avec le premier ministre Shinzo Abe, puis à nouveau en 2016, à élaborer une réflexion sur un Indo-Pacifique libre et ouvert. Les États-Unis ont entériné cette réflexion, qui inclut le concept jamais très clairement précisé de « valeurs communes » mis en avant par leur plus proche allié dans la région. La France, puissance de l’Indo- Pacifique en raison de ses territoires d’outre-mer dans les océans Indien et Pacifique, a été la première en Europe, dès 2018, à proposer une réflexion, puis une stratégie Indo-Pacifique. Depuis, plus d’une dizaine de doctrines ont été publiées, démontrant un intérêt partagé pour la stabilité et la sécurité de la zone, mais avec des définitions très disparate de ladite zone et des objectifs variables.

Cette inflation de doctrines reflète des préoccupations stratégiques et géopolitiques proches, une même volonté de mettre l’accent sur la connectivité, la sécurité des voies de communication maritimes, des intérêts économiques majeurs pour tous dans une région qui continue de tirer la croissance mondiale. Ces doctrines ont par ailleurs toutes comme point d’orgue une volonté de limiter, si ce n’est de contraindre la montée en puissance de la République populaire de Chine et de ses stratégies d’influence dans la région. Cependant, tous les États ayant publié des stratégies indo-pacifiques ne partagent pas la même posture face à la RPC. Certains prônent une attitude plus opposante et exclusive, derrière les États-Unis, quand d’autres, et ils sont la majorité, souhaitent préserver une forme d’engagement, de maintien d’un dialogue avec la Chine, souci qui découle des relations de forte interdépendance économique que l’ensemble des pays de la région entretiennent avec la puissance chinoise.

Le principe de la liberté de navigation, le respect de la Convention sur le droit de la mer et du cadre juridique international sont au cœur des stratégies indo-pacifiques publiées. La région considérée étant constituée par la liaison entre deux océans, Indien et Pacifique, la connexion entre ces deux espaces maritimes où se concentrent les routes reliant l’Asie, l’Europe, l’Afrique et une partie du Moyen-Orient sont essentielles, de même que la liaison entre océan Indien et Méditerranée via le canal de Suez et le détroit de Bab el Mandeb, sous les projecteurs depuis le début des attaques des Houthis. Cette interdépendance géo-économique explique que la plupart des pays développés se sentent concernés par la protection des flux maritimes régionaux transportant les ressources énergétiques et les produits manufacturés dont dépend leur prospérité. L’absence de menaces et l’accès aux grandes voies commerciales maritimes comme le libre passage sans entraves des principaux détroits régionaux constituent des enjeux de sécurité primordiaux, tant pour les Européens que pour le Japon, les pays d’Asie du Sud-est et la Chine, qui en a conçu le fameux « dilemme de Malacca ». Le Pacifique occidental a connu un important épisode de piraterie touchant les détroits de Malacca et Singapour de 1990 à 2010. Ce risque est désormais considéré sous contrôle grâce à la coopération des États riverains et aux patrouilles militaires qu’ils ont mises sur pied, mais demeure très présent. Pour l’année 2023, 37 incidents de piraterie (contre 38 en 2022) et 9 prises d’otages ont été relevés par le Bureau maritime international. Depuis novembre 2023, les rebelles houthis au Yémen mènent des attaques avec des missiles et des drones sur le trafic commercial en mer Rouge, le perturbant sérieusement.

Toutefois, la menace la plus susceptible de porter gravement atteinte à la liberté de navigation est liée aux tensions régionales sur les frontières maritimes et aux prétentions de souveraineté de la Chine tant en mer de Chine du Sud, de l’Est que sur Taïwan. En mer de Chine du Sud, Pékin poldérise et arme des ilots et des récifs dans les Paracels et les Spratleys, pour en faire autant d’avant-postes militaires dans la région, avec notamment de nombreuses bases aéronavales. La Chine mobilise en outre ses nombreux bâtiments de guerre, garde-côtes et flottes de pêche (« milices de la mer », AMTI 2024) pour neutraliser les mouvements des autres parties aux litiges dans les nombreux espaces revendiqués, et chercher à imposer ce qu’elle estime être sa souveraineté pleine et entière sur cet espace maritime. Pékin use également de cette stratégie hybride à l’endroit du Japon, combinant incursions systématiques et répétées de l’ensemble de sa flotte autour des îlots Senkaku en mer de Chine de l’Est.

Le détroit de Taïwan, qui constitue une route commerciale majeure, subit cette même stratégie de militarisation et d’atteinte au statu quo stratégique avec la multiplication des exercices navals et aériens des forces de l’Armée populaire de libération chinoise à proximité des côtes de Taiwan, et des manœuvres visant à intimider les bâtiments militaires étrangers en invoquant, comme en mer de Chine du Sud, l’argument, erroné, que ces eaux sont des eaux intérieures chinoises relevant de sa seule souveraineté. Ce qui, à terme, peut perturber la liberté de navigation ou du moins inciter les compagnies maritimes à éviter le détroit pour la sécurité de leurs équipages et de leurs cargaisons.

Cet ouvrage, clair et très accessible, permettra au grand public et aux étudiants de disposer d’un portrait synthétique des enjeux contemporains qui structurent les relations entre protagonistes dans la sphère maritime des océans Indien et Pacifique, et permet de mieux comprendre les raisons de l’avènement de ce nouveau concept.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Référence
AMTI, Asia Maritime Transparency Initiative (2024). Wherever they may roam : China’s militia in 2023. 28 février, https://amti.csis.org/wherever-they-may-roam-chinas-militia-in-2023/