Éditorial

Abigaël Collin-Delille

Éditorial tome 2. L’Indo-Pacifique : où se redessinent les cartes de la puissance mondiale

Nous voyions dans le tome 1 qu’au XXIe siècle, l’Indo-Pacifique est devenu un espace central des rivalités géopolitiques et économiques mondiales. La montée en puissance de la Chine, notamment via la Belt and Road Initiative et sa présence militaire en mers de Chine orientale et méridionale, redéfinit les équilibres stratégiques. D’autres États comme les États-Unis, le Japon, l’Inde ou encore le Canada, le Vietnam et Taiwan adaptent leurs positions face à ces évolutions. En parallèle, la coopération sino-russe en Arctique et les nouvelles routes maritimes élargissent encore les enjeux de puissance à l’échelle globale.

Dans ce contexte, les puissances moyennes comme l’Australie, l’Indonésie, le Vietnam, ou encore la Corée du Sud tentent d’affirmer leur autonomie stratégique face à l’intensification de la polarisation régionale. Ils optent pour une stratégie qui favorise la diversité des collaborations, une diplomatie dynamique et l’amélioration de leurs aptitudes à préserver leurs intérêts nationaux. Ils cherchent finalement à maintenir un équilibre dans la rivalité entre États-Unis et Chine qui leur permet de profiter des opportunités économiques et protéger leurs intérêts face aux incertitudes régionales.

La coopération croissante entre la Chine et la Russie dans la zone arctique est motivée par l’accès aux ressources naturelles et l’ouverture de nouvelles routes maritimes liées au changement climatique. Elle témoigne d’un élargissement des rivalités à l’échelle globale et montre l’émergence de nouvelles articulations géopolitiques.

Ainsi, il est impossible de considérer l’Indo-Pacifique sans tenir compte des évolutions mondiales qui modifient les relations de force sur la scène internationale. C’est un lieu crucial pour projeter la puissance, mais également pour réajuster les équilibres globaux.

“Prime Minister Justin Trudeau left the summit in Jakarta between Canada and the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN) in September 2023 with a significant win in the form of a new strategic partnership with the 10-member bloc.”

Source : Options politiques, https://policyoptions.irpp.org/magazines/november-2023/balancing-ambition-with-pragmatism-in-canadas-indo-pacific-strategy/

Abigaël Collin-Delille

Coordinatrice de la Chaire en Études indo-pacifiques

Recension. Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

Regards géopolitiques v11n1 (2025)

Barthélémy Courmont, Emmanuel Lincot (2025). L’Asie, terre de conflits. Enquête sur la nouvelle poudrière mondiale. Paris : Édition du Cerf.

En cette époque de changements majeurs dans l’équilibre des relations internationales, la redéfinition du rapport entre les États s’accompagne de tensions et d’incertitudes. En l’espace de quelques décennies, nous sommes en effet passés de l’équilibre nucléaire propre à la guerre froide et à la relation bipolaire entre Union soviétique et États-Unis ; au moment unipolaire américain, de la chute de l’URSS en 1991 à 2009 environ (crise financière mondiale) ; et depuis, à l’avènement d’un monde multipolaire, à tout le moins d’un monde dans lequel le leadership étatsunien n’est plus accepté par d’autres puissances, au premier rang desquelles se trouve la Chine, mais qui semble émuler l’Inde, le Brésil, l’Iran notamment.

Cette réorganisation du système politique international ne se fait pas sans heurts, ne serait-ce que parce que les États-Unis ne se satisfont pas de cette dynamique : ils voient clairement une menace dans l’ascension politique, économique et militaire de la Chine. En parallèle de cette rivalité de plus en plus aigue évoluent d’autres facteurs de tensions, certains anciens, d’autres plus récents, certains alimentés par la rivalité entre grandes puissances, d’autres peu. Aucune région de l’Asie n’est épargnée par des risques de conflit de plus ou moins grande intensité, même si l’Asie orientale et la question de Taiwan cristallisent davantage les attentions à l’heure actuelle, en raison des risques de confrontation majeure que la dynamique du conflit permet d’envisager. Si les médias parlent abondamment du potentiel de conflits en Asie, les auteurs le relativisent, notant qu’en Europe ces dernières années ont connu l’éclatement de conflits majeurs, les guerres yougoslaves (1991-1999), les guerres entre Arménie et Azerbaïdjan (1992-1994, 2020, 2023), la guerre russo-géorgienne (2008) puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie depuis 2022. A contrario, avancent-ils, il n’y a pas eu de confit majeur en Asie depuis la guerre sino-vietnamienne de 1979. L’argument est pertinent, mais dépend aussi de la façon d’apprécier la notion de guerre. En 1987-1988, le Laos a engagé presque toute son armée contre la Thaïlande dans un conflit frontalier peu rapporté par les médias occidentaux, un conflit qui a fait plus de 1 000 morts. En 1999, le conflit indo-pakistanais dit de Kargil a fait, selon les estimations, entre 1 000 et 2 500 morts. Face à un retournement du sort des armes, le gouvernement pakistanais avait entamé la mobilisation de ses vecteurs nucléaires avant que la pression américaine ne conduise Islamabad à se contenter de replier ses troupes de l’autre côté de la ligne de partage du Cachemire, mais aussi à s’éloigner politiquement des États-Unis . L’Asie n’a pas connu de grand conflit depuis 1979 ; elle n’a pas pour autant méconnu des guerres courtes certes, mais intenses et qui auraient pu dégénérer en conflits nettement plus intenses.

Le conflit sino-taiwanais est un exemple significatif de cette cristallisation des conflits dans le cadre de la rivalité sino-étatsunienne. Résultat de la guerre civile chinoise livrée dans un contexte de rivalité idéologique pendant la guerre froide, ce conflit scande maintenant les relations entre Pékin et Washington. Une invasion chinoise contre l’île provoquerait probablement une réaction en chaîne des États-Unis et du Japon. Elle embraserait à coup sûr la région et bien au-delà, car les alliés des États-Unis, les pays membres de l’OTAN notamment, pourraient difficilement rester impassibles et se contenter de voir la Chine annexer Taiwan. Ce serait donc un conflit mondial. Mais d’autres conflits, comme les mouvements sécessionnistes à Mindanao aux Philippines ou des Tamouls au Sri Lanka, semblent très loin de cette rivalité structurante entre Pékin et Washington.

Les deux auteurs ont adopté un plan en deux parties articulant chacune plusieurs chapitres. La première partie, portant sur la nature multidimensionnelle des crises et conflits observés par les auteurs, propose ainsi d’analyser la portée, le poids d’une certain nombre d’éléments observables dans ces conflits asiatiques. Quel est le rapport à l’idée de paix qu’entretiennent les dirigeants ?  quel est le poids du passé, des conflits d’autrefois mal ou pas résolus et dont la mémoire encore meurtrie brûle parfois lorsqu’émergent des tensions et que les gouvernements les laissent se réactiver ? La montée en puissance de la Chine est-elle perçue comme une menace en Asie ? Quels leviers de soft power, ou pouvoir d’influence, les pays d’Asie ont-ils appris à utiliser ?

Les auteurs, dans un second temps, évoquent une série de lieux de tension qui sont évidemment connus, avec les plus importants et les plus anciens, comme le conflit Chine – Taïwan, l’opposition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, la rivalité dès les origines entre l’Inde et le Pakistan, sur fond d’équilibre de la terreur nucléaire. D’autres lieux sont moins connus : la guerre civile au Myanmar, les vives tensions intercommunautaires au Sri Lanka malgré l’arrêt de la guerre civile en 2009, les braises de la guerre civile à Mindanao alimentée par l’influence d’acteurs externes comme Daech, les tensions en Asie centrale, les mers de Chine orientale comme méridionale où la Chine affirme peu à peu son emprise. La prolifération nucléaire et le fait que plusieurs États asiatiques détiennent la bombe – Chine depuis 1964, mais aussi Inde et Pakistan depuis 1998, Corée du Nord depuis 2006 – permet de s’inquiéter sur les doctrines d’emploi de ces armes par les États détenteurs, sur la possibilité de l’usage nucléaire en cas de scénario de fin de régime – la fin du monde pour tous plutôt que la capitulation ; et sur le contrôle de ces stocks armes afin d’éviter toute dissémination catastrophique. La présence de ces armes, tout comme à l’époque de la guerre froide, peut être la cause de scénarios d’apocalypse comme d’équilibre de la dissuasion, selon le raisonnement que les responsables adopteraient en cas de crise. En 1999 comme en 2025, les communications de coulisses entre Inde et Pakistan et la menace nucléaire auraient-elles justement permis d’éviter le dérapage ?

Les auteurs, au sujet des vives tensions entre Chine et Japon, rappellent la proximité culturelle, le legs commun, l’absence de rivalité de long terme entre les deux États invalident cette idée d’un conflit ancré dans une opposition irréductible. Certes, de même que la notion d’ennemi héréditaire que l’on enseignait encore au début du 20e siècle n’a pas de crédibilité. Il n’y avait pas plus de déterminisme des conflits entre France et Grande-Bretagne ou entre France et Allemagne autrefois, qu’il ne pourrait y en avoir entre Chine et Japon. Les conflits naissent des frictions, des rivalités des politiques des États, et peuvent se développer sur le court terme. De fait, si Chine et Japon, pour poursuivre la réflexion des auteurs, entretiennent une relation ambiguë et non pas forcément conflictuelle, la trajectoire vers la guerre peut se dessiner en quelques années. Les dirigeants ont toujours le choix.

Bien écrit, d’abord aisé, cet ouvrage présente un appareil cartographique intéressant. On n’y trouvera pas de grandes considérations théoriques ni de spéculations sur les scénarios du futur.  Il présente le grand intérêt d’apporter au lecteur une synthèse pertinente, un tour d’horizon sûrement pas exhaustif (ce n’était pas l’objectif) mais étoffé, avec des chapitres clairement identifiés, présentant un grand nombre d’études de cas et dans l’ensemble bien documentés.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Genèse et mécanisme du pouvoir numérique chinois en Indonésie

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Yaxin Zhou

Yaxin Zhou est candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal, sous la direction de Frédéric Mérand. Ses recherches portent sur l’influence numérique chinoise en Asie du Sud-Est.  Elle s’intéresse notamment à la symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques dans la puissance numérique chinoise et aux réactions des pays d’Asie du Sud-Est face au pouvoir chinois.

Résumé : L’influence de la Chine dans le secteur numérique ne cesse de croître dans le monde. Ce pouvoir numérique de la Chine représente une source de menace sécuritaire pour certains, et une opportunité de croissance pour d’autres. En Asie du Sud-Est, avec la multiplication des multinationales numériques chinoises, le pouvoir numérique chinois est particulièrement présent. Dans cette région d’une grande importance géopolitique, l’influence numérique chinoise suscite le débat. Cet article explore le mécanisme du pouvoir numérique de la Chine et soutient, à travers le cas de l’Indonésie, que les pays d’Asie du Sud-Est coopèrent stratégiquement avec la Chine plutôt que par contrainte.

Mots clés : Pouvoir numérique chinois ; Investissement chinois en Asie du Sud-Est ; Relation Chine-Indonésie ; Puissance moyenne ; Relation État-entreprise chinoise

Summary : China’s influence in the digital sector continues to grow globally. This digital power is seen by some as a security threat, and by others as an opportunity for economic growth. In Southeast Asia, the proliferation of Chinese digital multinational companies makes this power particularly visible. In this geopolitically significant region, China’s digital influence is a subject of ongoing debate. This article explores the nature of China’s digital power and argues, through the case of Indonesia, that Southeast Asian countries engage with China strategically rather than out of constraint.

Key words : Chinese digital power ; Chinese investment in Southeast Asia ; China-Indonesia relations ; Middle power; Chinese state-business relations

Introduction

Depuis le début de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine en 2018, les relations économiques et politiques entre la Chine et l’Occident sont marquées par des tensions et escalades, notamment dans le secteur numérique et de la haute technologie. Si la marque Made in China au début du siècle était considérée comme synonyme de gadgets manufacturés bon marché et en grande quantité, aujourd’hui, les produits et les technologies chinois issus de Made in China 2.0 suscitent davantage d’inquiétudes, tant sur le plan économique que sur le plan sécuritaire, dans les pays industrialisés.

            En Asie du Sud-Est, en revanche, la perspective est bien différente. Étant les premiers partenaires commerciaux de la Chine depuis 2009, les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) sont également devenus le premier marché des exportations chinoises en 2020 (ASEAN Secretarait, 2025). En pleine crise de la Covid-19, les échanges commerciaux entre la Chine et ses voisins se sont intensifiés, notamment dans le secteur numérique, un secteur considéré comme essentiel à la prospérité économique et à l’amélioration du bien-être de la population (ASEAN Secretarait, 2023; Mondejar et al., 2021). En effet, aujourd’hui, les multinationales chinoises sont largement impliquées dans la construction de l’infrastructure numérique de la région, entre autres Huawei dans le secteur de la construction du réseau 5G et de fibres optiques, et Alibaba dans les investissements de plateformes de e-commerce, des centres de données et des villes intelligentes (Wang, 2024). En plus de relations commerciales et économiques, ces deux champions chinois fournissent également des formations aux fonctionnaires et aux chercheurs locaux (Bentley, 2022). Une connexion forte que même la mise en garde de Washington et de Bruxelles contre les dangers des technologies chinoises n’a pas pu entraver (Ruehl, 2023).

Ce contraste entre les pays industrialisés et les pays d’Asie du Sud-Est en pleine industrialisation nous amène à poser la question suivante : pourquoi ce choix chinois, malgré les risques éventuels qu’il représente ? Et quels sont les facteurs contribuant à ce choix ? Dans cet article, nous prenons le cas de l’Indonésie pour essayer de comprendre les raisons derrière ce partenariat entre la Chine et les pays en développement dans un secteur aussi stratégique et prometteur que celui de l’infrastructure numérique. L’Indonésie n’a pas toujours été un pays proche de la Chine. Le massacre de la communauté chinoise sous prétexte anticommuniste dans les années 1965-1966, ainsi que les émeutes de mai 1998 contre cette même communauté, ont laissé des souvenir sombres dans les relations entre les deux pays (Timmerman, 2020). Par ailleurs, l’Indonésie ambitionne aujourd’hui de devenir une puissance économique et politique majeure dans la région (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Un contexte historique et conjoncturel qui, en théorie, ne devrait pas favoriser les échanges entre Pékin et Jakarta ; pourtant, l’Indonésie fait partie des pays recevant le plus d’investissements chinois dans le secteur numérique depuis 2015 (Wang, 2024).

1. Le numérique, un intérêt partagé entre la Chine et l’Asie du Sud-Est

1.1.    Pays en développement face à la Chine : dépendance ou stratégie ?

Dans le domaine des sciences politiques, l’ascension de la Chine sur la scène internationale en tant que puissance économique, politique et militaire suscite, de prime abord, des débats sur la nature et les conséquences de ce pouvoir dans le système libéral international. Selon Ikenberry (2008) et autres chercheurs (Wang, 2011; Zheng, 2005) basés en Chine, l’ascension de la Chine sera pacifique et il est dans l’intérêt des Chinois de respecter l’ordre libéral actuel construit par les pays occidentaux. Pour ces auteurs, la priorité de la Chine n’est pas de transformer l’ordre mondial, mais de répondre aux impératifs domestiques : l’amélioration des conditions de vie et de la justice sociale pour les Chinois qui vivent encore sous le seuil de pauvreté malgré le développement fulgurant du pays. Aux yeux d’autres chercheurs, notamment ceux de l’école réaliste, dans un système international anarchique où les États dépendent d’eux-mêmes pour assurer leur survie, une puissance montante — souvent la deuxième plus puissante du système — est condamnée à défier l’ordre et le statu quo établis par l’hégémon. Cela entraînerait une transition du pouvoir, souvent sous forme de guerre hégémonique (Gilpin, 1987; Mearsheimer, 2001).

L’intégration de la Chine dans les affaires internationales crée autant de dynamiques dans le Nord, où se joue la concurrence entre grandes puissances, que dans le Sud[1], où la Chine est perçue, d’un côté, par les pays occidentaux, comme un rival déloyal qui ne respecte ni les règles ni les valeurs, et de l’autre, par les pays en développement, comme un exemple de prospérité et une alternative à l’Occident (Brautigam, 2011).
L’exemple par excellence pour illustrer ce contraste de perception de la Chine est le projet d’infrastructure chinois, la Route de la Soie, lancé en 2013.
Alors que dans les médias occidentaux de nombreuses inquiétudes et critiques ont été soulevées autour du néocolonialisme, du piège de la dette, de la dépendance à la Chine et de l’exportation de l’autoritarisme chinois (Brautigam & Rithmire, 2021), les pays qui choisissent les entreprises chinoises pour la construction des infrastructures de transport, l’exploitation des énergies ou les télécommunications y voient des opportunités à travers les investissements chinois (Herscovitch & van der Kley, 2022).

La réalité est que les pays du Sud global — bien que de nombreux chercheurs occidentaux aient tendance à l’oublier, tandis que les travaux des chercheurs locaux le soulignent davantage — disposent d’une certaine autonomie face à la Chine. La vaste littérature sur les petits et moyens pays montre de manière éclairante comment les États du Sud global parviennent à tirer leur épingle du jeu face aux grandes puissances. Et c’est précisément le cas des pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine. Dans ses recherches prolifiques sur les stratégies adoptées par les pays d’Asie du Sud-Est face à la Chine et aux États-Unis, le chercheur malaisien Cheng-Chwee Kuik (2021, 2024) a brillamment démontré que ces pays adoptent une stratégie de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques, à minimiser les risques sécuritaires, tout en refusant de s’aligner systématiquement sur une puissance régionale. Si la Chine représente une source d’opportunités en matière de richesse et de croissance, ces pays estiment néanmoins avoir besoin d’autres acteurs pour contrebalancer le poids de Pékin (Kuik, 2021, 2024).

Si Cheng-Chwee Kuik part d’une observation des réactions individuelles des pays face aux grandes puissances, Evelyn Goh (2014) et Kai He (2008) adoptent quant à eux une perspective institutionnaliste. Ils soutiennent que la stratégie régionale des pays d’Asie du Sud-Est consiste à créer un « enchevêtrement multiple » (par le biais de l’institution régionale ASEAN), visant à intégrer toutes les grandes puissances dans des réseaux institutionnels et économiques régionaux afin de diluer leur domination (Goh, 2014), d’équilibrer leurs pouvoirs (He, 2008) et de modérer leurs comportements (Ikenberry, 2019). Il s’agit d’un équilibre des puissances que Thazha Varkey Paul (2018) qualifie de « doux », fondé sur des moyens non militaires : alliances économiques, normes internationales ou diversification des partenariats. À travers ces analyses, on constate l’autonomie des pays d’Asie du Sud-Est, enchâssée dans une politique de hedging et soutenue par les pourparlers organisés dans le cadre de l’institution régionale. Le choix de la Chine s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large.

1.2.    Influence numérique, comment la Chine exerce-t-elle son nouveau pouvoir ?

De son côté, la Chine a trouvé un nouveau moyen d’exercer son pouvoir : le pouvoir numérique. Si, hier, ce pouvoir reposait principalement sur des aspects tangibles et matériels — sa population, la taille de son économie et ses capacités militaires — aujourd’hui, il se construit et s’exerce à travers un écosystème d’infrastructures numériques « à la chinoise » : un régime numérique centré sur la coopération entre États et sur la souveraineté numérique (Bradford, 2020), contrairement au régime occidental, qui valorise la participation des acteurs non-étatiques. Ce réseau numérique, porté à la fois par le gouvernement chinois et par les multinationales technologiques chinoises, s’étend dans les pays du Sud global, notamment en Asie du Sud-Est.

Pourtant, dans la littérature, cette expansion numérique chinoise dans les pays du Sud global reste sous-étudiée. Selon Heeks et al., (2024), plusieurs lacunes doivent être comblées dans les études portant sur l’influence numérique chinoise. D’abord, les recherches sont rarement fondées sur des théories solides ou des données empiriques. Les auteurs relèvent que les études sur l’expansion numérique chinoise dans le Sud global n’ont véritablement commencé qu’à partir de 2017 et que la plupart d’entre elles ne s’appuient pas sur des démarches théoriques et méthodologiques rigoureuses. Cette absence de données primaires et de cadre théorique adéquat divise les chercheurs en deux camps, selon leur vision générale de la Chine. Les chercheurs pro-Chine, souvent basés en Chine, estiment que les projets numériques chinois visent à renforcer la connectivité avec les partenaires du pays (Hong & Harwit, 2020; Luo, 2019). Faisant référence au slogan de la « communauté de destin pour l’humanité », proposé par Xi Jinping, ne mettant en avant que les aspects positifs. En revanche, les chercheurs critiques à l’égard du régime chinois, notamment basés aux États-Unis (Cheney, 2019; Hemmings, 2020), mettent en garde contre les risques sécuritaires associés à cette expansion numérique : exportation de l’autoritarisme numérique, interférences, et surveillance exercée par le gouvernement chinois via ses produits et infrastructures numériques.

Ensuite, il faut revoir l’hypothèse d’un exceptionnalisme chinois. Selon Heeks et al. (2022), malgré les divergences entre les chercheurs des deux camps, ceux-ci s’accordent à tort sur l’idée d’un exceptionnalisme chinois. Les sinophiles parlent d’une « recette » conçue par un pays du Sud global pour les pays du Sud global, en omettant les rapports de force. Tandis que les sinophobes dénoncent les dérives autoritaires des produits numériques chinois, comme si les pays et les entreprises occidentaux n’étaient jamais impliqués dans des opérations de surveillance.

Finalement, il faut mettre en lumière l’autonomie et l’agentivité des pays du Sud global ainsi que des multinationales numériques chinoises. Heeks et al. (2022) notent que dans la littérature le gouvernement chinois constitue toujours le centre de toutes les investigations, tandis que les pays du Sud global, ceux qui accueillent les investissements chinois et les multinationales chinoises, le maillon clé dans l’expansion numérique chinoise, sont souvent laissés de côté. Cela mène fréquemment à la conclusion d’une Chine superpuissante et prédatrice face à des pays en développement fragiles et vulnérables.

1.3.    Asie du Sud-Est, une région en pleine transformation numérique

Du Vietnam aux Philippines, en passant par la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, les pays sud-asiatiques cherchent à donner un nouvel élan à leur économie grâce aux infrastructures et aux technologies numériques. Si la région a repris son souffle après la crise asiatique de 1997 et qu’elle est considérée comme l’une des régions les plus dynamiques en termes de croissance économique et démographique (Lee, 2024), elle demeure en quête d’une nouvelle source de croissance.

Depuis la publication de la première feuille de route du développement numérique, ASEAN ICT Masterplan (2010-2015), les pays de la région visent les technologies de l’information et de la communication pour transformer la région en une zone de connexion (commerciale mais aussi sociale) grâce aux réseaux d’infrastructures interopérables, à une croissance durable basée sur l’économie numérique et à une communauté interconnectée grâce aux technologies de villes intelligentes ou à l’Internet des objets (Internet of Things) (ASEAN, 2021b). Avec l’accord de l’ASEAN sur l’économie numérique, la région prévoit une augmentation de la croissance à 1000 milliards en 2030, soit trois fois plus par rapport à l’année 2023, en l’espace de sept ans.

Cependant, tous les pays ne sont pas encore prêts à faire face à cette transition numérique rapide. Selon le rapport ASEAN Digital Integration Index publié en 2021, Singapour et la Malaisie ont obtenu les meilleures notes sur les six indicateurs mesurant la capacité numérique, tandis que des pays comme le Myanmar et le Cambodge se situent bien en dessous de la moyenne régionale (ASEAN, 2021a). Les défis sont nombreux, tant pour chaque pays que pour la région dans son ensemble, dans la transition numérique et la mise en place d’un marché régional de l’économie numérique. La plupart des pays de la région étant des économies en développement, pour être à la hauteur de leurs ambitions, ils ont besoin d’investissements étrangers, surtout dans la construction des infrastructures numériques de base qui servent d’échafaudage pour tout un écosystème.

Face aux opportunités de croissance, les pays sont plus pragmatiques que dogmatiques. Interviewés à propos des risques que pourraient comporter les investissements chinois, les dirigeants de la région sont quasiment unanimes : qu’il s’agisse d’investissements de l’Ouest ou de l’Est, ils sont tous les bienvenus, tant qu’ils contribuent au développement de la région (Huong, 2019; Sipalan, 2024).

2.     Étude de cas : le pouvoir numérique chinois en Indonésie

Dans cette dernière partie de l’article, l’étude du cas indonésien nous permettra de répondre à deux questions : la première, comment le pouvoir numérique chinois s’exerce-t-il dans un pays emblématique du Sud global, l’Indonésie ? La deuxième, comment l’Indonésie répond-elle au pouvoir numérique de la Chine ? En d’autres termes, quelles sont les raisons pour lesquelles le gouvernement indonésien choisit les multinationales numériques chinoises pour un projet d’infrastructures ? Nous démontrons d’abord que le pouvoir numérique chinois s’exerce désormais à travers un réseau numérique, construit dans une relation de symbiose entre le gouvernement chinois et ses multinationales numériques chinoises ; nous soutenons ensuite que, pour que le pouvoir numérique se transforme en influence (que nous définissons par l’exercice efficace du pouvoir), la Chine a besoin du gouvernement indonésien, notamment des élites politiques indonésiennes, qui trouvent leurs comptes dans la collaboration avec la Chine.

2.1.    Points de départ : les raisons derrières les comportements de Jakarta et de Beijing 

De tous les pays d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie représente un cas particulièrement intéressant. Considérée comme le leader politique de l’ASEAN, Jakarta cherche à renforcer sa puissance économique en vue de devenir une puissance régionale en Asie du Sud-Est, une croissance qui devrait être réalisée, selon Joko Widodo (Jokowi), président indonésien de 2014 à 2024, par la construction d’infrastructures et la transition numérique. Étant le quatrième pays le plus peuplé au monde et le plus grand marché numérique d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, dans son plan stratégique Made in Indonesia 4.0, s’est fixée comme objectif de se hisser au rang des dix premières économies d’ici 2030 (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). Ayant à cœur de rattraper son retard dans l’industrie numérique, au début de son deuxième mandat (2019-2024), le président Jokowi a multiplié les directives et feuilles de route visant à renforcer la capacité du pays en matière d’attractivité pour les investissements étrangers, de ressources humaines, d’infrastructures informatiques et de communication, ainsi que dans des domaines stratégiques tels que les centres de données, l’intelligence artificielle et la gouvernance numérique (Fitriani et al., 2024). Pourtant, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. Sur les six indicateurs du rapport ASEAN Digital Integration Index de 2021, l’Indonésie ne dépasse la moyenne de l’ASEAN que dans deux domaines : la protection des données et le paiement numérique[2]. En effet, en raison de sa géographie fragmentée (composée de 17 000 îles), la construction des réseaux de télécommunications et des services relève d’un vrai défi. À cette complexité géographique, qui aurait demandé des efforts supplémentaires dans le déploiement des infrastructures, s’ajoute la difficulté financière du gouvernement de Jakarta : les grands chantiers exigent des investissements importants, ce qui pousse  le gouvernement indonésien à solliciter des fonds étrangers (Betteridge, 2016).Haut du formulaireBas du formulaire

C’est ici que les intérêts du gouvernement indonésien et du gouvernement chinois convergent. Depuis le premier mandat de Xi Jinping en 2012, la Chine cherche à exporter ses surcapacités, un problème dont elle souffre depuis les années 1970 (Shen, 2018), à diffuser ses normes industrielles et à renforcer activement son influence géoéconomique et géopolitique à l’échelle internationale. En 2013, la surcapacité en fibre optique en Chine atteignait les 50% (Cyberspace administration of China, 2015; Zhang, 2014), ce qui a conduit à l’introduction du volet numérique dans les nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, ci-après BRI) et à la publication de l’Avis du Conseil d’État sur la promotion de la coopération internationale en matière de capacité de production et de fabrication d’équipements, où les télécommunications comptent parmi les 13 secteurs prioritaires pour la coopération industrielle internationale (State Council of China, 2015). Aujourd’hui, la situation est encore plus urgente pour la Chine qui fait face à un marché occidental de plus en plus réticent. Pour des raisons de sécurité, le champion chinois des télécommunications, Huawei, est aujourd’hui banni des réseaux 5G aux États-Unis, au Canada et en Europe. La plus grande plateforme de commerce électronique, Alibaba, a été désignée comme very large online platform par le Digital Services Act de l’Union européenne en 2023. Alibaba doit désormais faire face à des restrictions beaucoup plus strictes en matière de protection des droits des consommateurs, entraînant ainsi une augmentation considérable des coûts (Alibaba group, 2024). En résumé, le gouvernement chinois a besoin du marché extérieur, de la reconnaissance de ses normes et du renforcement de son influence dans le monde. Les multinationales numériques chinoises, quant à elles, cherchent une plus grande part du marché international et des gains économiques.

2.2.    Pouvoir numérique chinois : d’une symbiose entre l’État et les entreprises

Les intérêts du gouvernement chinois et des multinationales numériques chinoises se rejoignent dans l’expansion de l’influence numérique chinoise dans les pays d’Asie du Sud-Est : une sphère d’influence indispensable pour Beijing et un grand marché lucratif et prometteur propulsé par la volonté politique pour les champions numériques chinois. Le projet représentatif de cette collaboration public-privé est le volet numérique de la BRI, la Route de la soie numérique (Digital Silk Road, ci-après DSR), lancé en 2017. Dès le départ, la DSR représente une nouveauté dans la relation entre l’État chinois et les entreprises chinoises. Contrairement aux autres projets de la BRI, les projets de la Route de la soie numérique sont menés majoritairement par des entreprises privées chinoises. Pour les infrastructures de télécommunication et de 5G, on trouve Huawei. Pour les plateformes de e-commerce et de fintech, Alibaba et Tencent se taillent la part du lion. Certes, ces entreprises sont inévitablement sous l’influence du gouvernement chinois, mais force est de constater qu’elles sont davantage orientées vers les bénéfices économiques et la taille du marché que vers l’énergie ou les enjeux géopolitiques (Zhou, 2024).

Les capitaux privés, jadis relégués au second plan dans l’économie socialiste chinoise, font aujourd’hui partie des stratégies nationales (Shen, 2018; State Council of China, 2016). Dans les projets d’investissements de la DSR notamment, ces deux acteurs nouent une relation d’interdépendance : d’un côté, le gouvernement chinois recourt de plus en plus aux entreprises privées pour réaliser ses stratégies d’État, l’objectif étant de réduire les dépenses publiques et de pallier le manque d’expertise du gouvernement dans le secteur numérique. De l’autre côté, les entreprises numériques chinoises ont besoin de la bénédiction financière et diplomatique de Beijing pour remporter les contrats des pays partenaires face aux autres concurrents. Plusieurs observations ont même révélé que, pour pouvoir bénéficier du soutien du gouvernement chinois, les entreprises chinoises ont converti leurs investissements en projets de DSR (Zeng, 2020).

L’expansion de l’influence numérique chinoise se fait donc dans cette symbiose État-entreprise, un phénomène qui a été décrypté en détail par Farrell & Newman (2019), dans leurs analyses sur le pouvoir des réseaux des États-Unis. L’argument principal de leurs recherches est que, grâce aux réseaux tissés par les multinationales américaines dans le monde, le gouvernement américain exerce un pouvoir disproportionné en termes de surveillance et de contrôleur d’accès sur tous les acteurs connectés aux réseaux. 

Si dans le contexte des États-Unis, les réseaux ont été construits de manière organique, dans le sens où les entreprises américaines n’agissent pas de manière à plaire au gouvernement ou à suivre la direction de Washington, dans le contexte de la Chine, en revanche, la relation entre le gouvernement et les multinationales numériques est beaucoup plus proche et directe. Mise à part la structure de propriété opaque entre la Chine et le champion chinois de télécommunication Huawei, le parti communiste chinois possède une cellule du parti dans toutes les entreprises numériques et ces dernières sont tenues de partager les données avec le gouvernement quand c’est nécessaire selon la Loi de la sécurité nationale de 2015. En plus du contrôle éventuel que le gouvernement chinois pourrait se permettre d’exercer sur ses entreprises (mais dans la littérature actuelle, les preuves sont peu suffisantes selon Heeks et al., 2024), le gouvernement chinois facilite l’expansion des multinationales chinoises sur le marché international par ses soutiens financiers et diplomatiques. Derrière les multinationales numériques chinoises, il existe ainsi cet ombre du gouvernement chinois. Il n’agit pas toujours de manière explicite, mais s’assure d’un côté de la direction générale de l’expansion numérique chinoise et de l’autre de la docilité de ses entreprises devant les lignes rouges politiques.

Cette symbiose entre le gouvernement chinois et les multinationales chinoises permet à la Chine d’exercer son pouvoir numérique à travers trois effets majeurs de son réseau numérique : (1) L’effet de diffusion des normes : les multinationales numériques chinoises deviennent les vecteurs de diffusion des normes chinoises, notamment celle de la souveraineté numérique, selon laquelle toute activité numérique relève de la souveraineté de l’État. Cette vision est réaffirmée par la Loi sur la cybersécurité de 2017 et la Loi sur la sécurité des données de 2021, toutes deux faisant explicitement référence à la sécurité nationale. À cela s’ajoute, de manière plus controversée, une forme d’autoritarisme numérique, qui aurait permis à certains gouvernements de renforcer leur capacité de surveillance des populations grâce aux technologies chinoises(Yayboke & Brannen, 2020). (2) L’effet de lock-in : les entreprises numériques chinoises mettent en place un écosystème intégré (5G, centres de données, paiements numériques, e-commerce), duquel il devient difficile de sortir sans coûts importants. En Indonésie, par exemple, le pays est l’un des principaux récipiendaires d’investissements numériques chinois[3] en Asie du Sud-Est. Les entreprises chinoises sont impliquées dans une grande variété de projets d’infrastructures numériques : le réseau 5G (Huawei), le réseau de fibre optique Palapa Ring (Huawei), les plateformes de paiement numérique (Alipay et WeChat Pay), ainsi que les centres de données (Alibaba) (IISS China Connects, 2021). (3) L’effet de dépendance : les pays d’Asie du Sud-Est intégrés à ce réseau finissent par dépendre non seulement des technologies et des normes chinoises, mais aussi des financements de l’État chinois, celui-ci conditionnant souvent ses prêts à une collaboration avec ses entreprises (Heeks et al., 2024). Dans de nombreux projets d’infrastructures numériques, la participation chinoise est ainsi double : d’une part, des entreprises chinoises obtiennent les contrats ; d’autre part, le gouvernement chinois soutient financièrement ces projets par l’intermédiaire de ses banques commerciales.

2.3.    Indonésie entre attrait économique et préoccupations sécuritaires

Face au pouvoir numérique de la Chine, l’Indonésie ne fait pas que subir, d’autant plus que dans le volet économique, les recherches n’ont jamais prouvé que la Chine force ses partenaires à accepter ses offres (Goh, 2014). Au contraire, les comportements de l’Indonésie confirment la théorie du hedging proposée par Cheng-Chwee Kuik (2021,2024). Selon lui, les pays d’Asie du Sud-Est, face aux puissances régionales (notamment la Chine et les États-Unis), adoptent une politique de hedging, qui consiste à maximiser les gains économiques tout en minimisant les risques sécuritaires. Dans le cas de l’Indonésie, face au pouvoir numérique de la Chine, tout en profitant de ses investissements importants et diversifiés, elle essaie de contrebalancer son influence croissante, notamment de trois manières.

La première consiste à maintenir une position de neutralité sur les dossiers politiques et sécuritaires sensibles. Contrairement au Laos et au Cambodge, Jakarta veille à garder une distance stratégique avec la Chine, afin d’éviter d’être perçue comme un de ses alliés. Ainsi, lorsqu’elle a été confrontée aux mises en garde des pays occidentaux concernant les risques sécuritaires posés par Huawei, l’Indonésie les a écartées d’un revers de la main (Priyandita et al., 2022).

La deuxième stratégie consiste à multiplier les partenariats dans le secteur numérique. Les multinationales chinoises sont loin d’être les seules présentes sur le marché numérique indonésien. À côté des investissements chinois, on retrouve les géants américains comme Google, Meta ou Amazon, ainsi que des entreprises singapouriennes telles que Shopee ou Grab. En équilibrant le poids des différents acteurs, Jakarta se donne non seulement la possibilité de négocier des conditions plus avantageuses avec ses partenaires chinois, mais aussi de préserver son ouverture à d’autres offres concurrentes.

Finalement, renforcer ses capacités domestiques. Sous le mandat du président sortant Jokowi, l’Indonésie a connu dix années de construction rapide et massive d’infrastructures. Parmi les réalisations notables figurent les routes à péage, qui représentent 72,7 % de l’ensemble jamais construit dans le pays (Febrianto & Amin, 2024), ainsi que le tout premier train à grande vitesse d’Asie du Sud-Est, reliant Jakarta à Bandung, réduisant le temps de trajet de trois heures à quarante minutes. Dans le secteur numérique, le gouvernement indonésien a intensifié ses efforts pour accélérer le déploiement des infrastructures et renforcer les capacités nationales. En 2018, le plan d’orientation économique Making Indonesia 4.0 a placé la construction d’infrastructures numériques et l’amélioration du capital humain au cœur de la feuille de route nationale (Ministry of Industry of Indonesia, 2018). En 2020, cinq directives ont été adoptées en l’espace d’un an pour renforcer la capacité numérique du pays. Elles visaient notamment à élargir l’accès à Internet, intégrer les technologies numériques dans les secteurs stratégiques, construire des centres de données, former des talents numériques, et faciliter le financement de la transformation numérique. Si les entreprises chinoises jouent un rôle important dans la mise en œuvre de ces ambitions, Jakarta insiste pour que cette collaboration favorise le développement numérique du pays sur le long terme, notamment à travers le transfert de technologies et la formation de compétences locales (Febrianto & Amin, 2024).

Conclusion 

Dans le contexte de transformation économique et de transition géopolitique, la Chine a autant besoin de l’Indonésie que l’inverse, même si le niveau de dépendance et le rapport de force ne sont pas le même Si la Chine exerce son pouvoir numérique à travers l’effet de son réseau numérique, construit par ses multinationales dans le marché indonésien, voire régional, l’Indonésie, en particulier ses élites politiques, veille à ne pas développer une dépendance numérique et économique excessive. Le gouvernement indonésien, tout comme les gouvernements d’autres pays développementalistes d’Asie du Sud-Est, cherche à saisir les opportunités de croissance et à faire de la région sud-asiatique le prochain centre de prospérité et d’innovation. La présence d’un voisin puissant impose à Jakarta de naviguer entre croissance et sécurité, entre la Chine et l’Occident. Ce pragmatisme perdurera tant que Jakarta aura la possibilité de choisir entre plusieurs partenaires et qu’aucune grande puissance n’occupe une position dominante dans la région d’Asie du Sud-Est.

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[1] Dans la littérature de science politique, le Nord désigne souvent les pays industrialisés et développés, situés dans l’hémisphère Nord, et le Sud, les pays en développement et moins avancés, situé dans l’hémisphère Sud. Cette classification est de plus en plus contestée tant elle masque les dynamiques entre les pays pourtant regroupés dans une même catégorie, et elle reflète de moins en moins le rapport de force actuel. Néanmoins, dans notre article, nous utilisons la notion de Nord et de Sud afin de donner une idée générale des différentes dynamiques à l’œuvre entre d’un côté le Nord (les pays occidentaux) et la Chine, et de l’autre le Sud (les pays non-occidentaux et en développement) et la Chine. 

[2] Les quatre autres indicateurs sont : commerce digital et logistiques, compétences digitales et talents, innovation et entrepreneuriat et état de préparation d’infrastructures et d’institutions.

[3]  En 2023, l’Asie du Sud-Est a reçu environ 50 % des investissements régionaux de la Chine, soit une augmentation de 27 % par rapport à l’année précédente. L’Indonésie est devenue le principal bénéficiaire de ces fonds, attirant environ 7,3 milliards de dollars américains (Falak, 2024). Les secteurs les plus ciblés sont l’exploitation minière, l’industrie manufacturière et les technologies. Bien que les multinationales chinoises ne révèlent que rarement le montant exact de leurs contrats, les données disponibles indiquent que, sur les 173 projets d’investissements numériques liés à la Digital Silk Road (DSR), 33 sont situés en Indonésie. Cela fait de Jakarta la principale destination des projets de la DSR en Asie du Sud-Est (Wang Zheng, China’s Digital Silk Road (DSR) in Southeast Asia: Progress and Challenges).

La diffusion du projet chinois civilisation écologique numérique via les routes de la soie : un levier au service du soft power climatique de la Chine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Élodie René et Samuel Tronçon

Elodie René est docteure en sciences politiques (l’Université de Northampton), spécialiste de la gouvernance environnementale et des systèmes de crédit social et écologique en Chine. Elle est chercheuse au Netlab.

Samuel Tronçon est docteur en philosophie, spécialiste en informatique appliquée aux sciences sociales. Il est chercheur au Netlab, après avoir été affilié à l’Université Paris 8 et à l’Institut de Mathématiques de Marseille.

Résumé

La Chine ambitionne de devenir pionnière en matière de maîtrise des impacts écosystémiques en mettant en œuvre un vaste système de crédit social permettant d’opérer sa transition vers la « Civilisation Écologique ». Derrière l’outil de contrôle destiné à encourager les comportements responsables des acteurs, le système sert aussi des intérêts géopolitiques en promouvant un modèle alternatif d’écologie politique.

Mots clés : Civilisation écologique numérique ; Routes de la soie verte ; Autoritarisme écologique ; Système de crédit Social ; Soft Power

Abstract

China’s ambition is to become a pioneer in the control of ecosystem impacts by implementing a vast system of social credit to support its transition to « Ecological Civilisation ». Behind the control tool designed to encourage responsible behaviour on the part of stakeholders, the system also serves geopolitical interests by promoting an alternative model of political ecology.

Key words : Digital Ecological Civilization ; Green Silk Road ; Authoritarian Ecology ; Social Credit System ; Soft-Power

Introduction

Le gouvernement chinois ambitionne de restructurer l’architecture institutionnelle, normative, et financière de la coopération environnementale internationale à travers l’exportation de son modèle de Civilisation Écologique Numérique (CEN). Ce projet ambitieux, déployé notamment via l’initiative des Routes de la Soie Vertes, vise à positionner la Chine comme chef de file mondial dans la gouvernance numérique de l’environnement et du développement vert. Il repose sur un arsenal techno-politique méconnu en Occident : le Système de Crédit Écologique (SCE), qui correspond à la branche environnementale du Système de crédit social (SCS) lancé par Xi Jinping en 2014. En proposant une alternative au modèle occidental souvent critiqué pour ses contradictions (Goron, 2018), Pékin ambitionne d’incarner la transition en passant d’un rôle de suiveur à celui de leader et contributeur majeur dans le système de gouvernance environnementale mondiale (Cheng et al. 2020).

Face à l’incapacité des démocraties occidentales à produire des réponses adaptées aux multiples crises de l’Anthropocène, la question de l’efficacité et de la pertinence des modèles autoritaires s’invite dans le débat public et nourrit une littérature académique croissante (Tsang et Orsino, 2024 ; Enninga, 2023). Dans ce contexte, le SCE cristallise de nombreuses interrogations. Présenté comme un outil de gouvernance algorithmique au service de la CEN et un bien public global (Fang, 2022), le SCE est-il réellement à la hauteur des ambitions affichées en matière de transition écologique ? Ou bien s’agit-il avant tout d’un instrument de pouvoir, mobilisé par le Parti Communiste Chinois (PCC) pour renforcer son contrôle sur la société et l’économie et imposer ses standards numériques à l’international ?

Nous interrogerons les tensions entre ambitions environnementales et logiques autoritaires de puissance, au cœur du modèle chinois. Nous montrerons que, par-delà la rhétorique d’innovation écologique, l’efficacité réelle du SCE semble secondaire au regard de sa fonction transformative en interne et stratégique à l’international. Afin d’éclairer ces enjeux, l’article s’organise en trois temps. D’abord, une analyse critique des discours officiels sur la CEN qui met en lumière la manière dont le PCC mobilise la rhétorique verte au service d’ambitions à la fois domestiques et internationales. La deuxième partie s’attache à l’étude du SCE, en s’appuyant sur le cas de la province du Zhejiang, afin d’interroger sa mise en œuvre, ses logiques de fonctionnement et ses limites opérationnelles. Enfin, nous examinons la dimension internationale du projet, notamment la stratégie d’exportation du modèle chinois via les Routes de la Soie Vertes, et nous questionnons le SCE en tant qu’instrument d’influence et de redéfinition des standards de la gouvernance environnementale mondiale.

 1. La Civilisation Écologique : une rhétorique verte au service d’ambitions globales

Pierre angulaire de la rhétorique verte du Parti Communiste Chinois (PCC), la Civilisation Écologique (CE) repose sur l’idée d’une coexistence harmonieuse entre la nature et l’humanité. Ce concept, vigoureusement promu par le gouvernement chinois depuis près de deux décennies, se présente comme une alternative au développement durable tel qu’envisagé en Occident (Marinelli, 2018). Les narratifs du Parti sur la CE ravivent un héritage philosophique confucéen idéalisé pour promouvoir un modèle chinois alternatif face à un Occident dépeint comme prédateur, capitaliste et impérialiste (Hansen, 2018 ; Heurtebise, 2023). Ils se construisent autour d’une rhétorique de la modernisation écologique, associant protection de l’environnement, innovation technologique et développement économique (Goron, 2018).

En interne, ces narratifs constituent une tentative du gouvernement de répondre aux attentes croissantes des citoyens face aux scandales environnementaux et à la dégradation des écosystèmes (Li et Shapiro, 2020). En externe, la CE est mobilisée comme un outil de soft power visant à positionner la Chine comme un leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité (Geall et Ely, 2018 ; Buckley, 2021). Présenté comme une réponse aux défis environnementaux planétaires, ce concept est mobilisé par le PCC pour exporter son propre modèle d’écologie politique à l’international (Monjon et René, 2024). À travers une approche techno-solutionniste, autoritaire et centralisée, le PCC ambitionne la construction d’une civilisation écologique mondiale, façonnant une nouvelle géopolitique de la puissance verte (Haëntjens, 2024).

Les engagements climatiques récents du PCC – atteindre le pic des émissions avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060 – reflètent cette volonté de leadership. Ces annonces sont accompagnées d’investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettant à la Chine de devenir le premier investisseur mondial dans ce secteur, avec un budget de 100 milliards de dollars par an (Lagesse, 2022).

Cependant, le discours du PCC se heurte à de nombreuses contradictions. Si la Chine se présente comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique, elle reste également le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre en valeur absolue[1], avec une forte dépendance au charbon pour son mix énergétique (Monjon et Poncet, 2018). En parallèle, Pékin cherche à concilier ses objectifs écologiques avec ses priorités économiques et géopolitiques, incluant la sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures (Umbach, 2019) et une relance de la consommation intérieure. L’initiative des Routes de la Soie Vertes illustre cette dualité : présentée comme un projet transnational de développement vert, elle sert également de levier stratégique pour consolider son influence géopolitique dans les pays riches en ressources naturelles stratégiques (Nedopil, 2022 ; Demiryol, 2022).

1.1. Vers une « Civilisation Écologique Numérique »

Dans l’idée de surmonter les contradictions de la CE, le gouvernement chinois a récemment lancé le projet de Civilisation Écologique Numérique (CEN). En février 2023, le Comité central du PCC et le Conseil d’État ont publié le « Plan global pour la construction d’une Chine numérique », qui définit les orientations de la CEN pour une mise en œuvre dès 2025 et une « harmonisation accrue » d’ici 2035. L’objectif est de fusionner les avancées technologiques avec les objectifs écologiques du PCC pour répondre aux défis environnementaux tout en consolidant l’influence géopolitique de la Chine, dans un contexte d’intensification de la crise écologique mondiale.

Pour les intellectuels organiques du PCC la civilisation écologique numérique repose sur une fusion entre deux dynamiques, la « numérisation de la civilisation » et l’« écologisation de la civilisation », convergeant simultanément pour transformer les relations entre nature, société et technologie (Shi et Chi, 2024). La CEN est alors présentée comme « une nouvelle forme de civilisation après la civilisation primitive, la civilisation agricole et la civilisation industrielle » (Ibid.). Sur un plan opérationnel, elle se décline en quatre piliers principaux (Huang et Luo, 2023) : (1) Le déploiement d’un « système unifié de surveillance écologique ». (2) La gouvernance intelligente des ressources naturelles au moyen notamment de la blockchain. (3)  La numérisation des infrastructures industrielles pour contrôler leurs impacts. (4) La promotion d’un mode de vie vert en agissant notamment sur la modification des comportements des acteurs.

 1.2. Une vision de l’écologie techno-moderniste et centralisée

La CEN s’inscrit pleinement dans la continuité des narratifs portés par Xi Jinping et qui prônent un renforcement du contrôle du Parti sur la société et l’économie grâce au numérique (Wang, 2023). L’innovation technologique y est placée sous le contrôle du pouvoir central et devient un levier majeur de la modernisation industrielle, écologique et culturelle (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la politique chinoise de « développement de haute qualité » où protection de l’environnement et productivité économique sont étroitement liées (Goron, 2018). Il s’agit enfin de « donner pleinement au marché un rôle décisif dans l’orientation des industries vertes et le choix des trajectoires technologiques » (Parti Communiste Chinois, 2015).

L’idée de synergie entre numérique et écologie découle ainsi de cette combinaison inédite de mécanismes de marché et de dispositifs centralisés de gouvernance numérique (Gilley, 2012 ; Wang, 2018 ; Lo, 2020), permettant une gestion rationnelle, méthodique et scientifique des interactions entre nature, technologie et société (Westman et Huang, 2022). Les technologies numériques y ouvrent la voie à une nouvelle ère civilisationnelle étendant l’innovation aux sphères politiques et institutionnelles (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la théorie de modernisation évolutive du PCC (Goron, 2018 ; Xue et al, 2023).

1.3. Une modernisation écologique autoritaire pilotée par le numérique

La CEN repose donc sur une approche prescriptive et étatique de l’écologie, où la définition et la mise en œuvre des politiques environnementales sont pilotées par les autorités centrales et associés à des dispositifs marchands (Li et Shapiro, 2020). L’objectif est de promouvoir un modèle de société vertueux, où la protection de l’environnement est érigée en valeur morale fondamentale devant orienter les mécanismes de production et de consommation (Lo, 2020). Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la gouvernance environnementale visant à « accroître » l’État de droit et à moderniser l’économie socialiste de marché. Appuyée par le numérique, elle est censée accroître la transparence environnementale et permettre une stricte application des lois à travers une politique de tolérance zéro à l’égard des pollueurs (Ibid.). Elle encourage ainsi la participation des acteurs à la surveillance via des plateformes numériques dédiées à la divulgation d’informations environnementales (Monjon et René, 2021). Il s’agit notamment de répondre aux attentes populaires en matière de transparence environnementale et de lutte contre l’impunité des pollueurs (Wang, 2024 ; Geall, 2017). Cette vision globale est très clairement exprimée par le PCC (Parti Communiste Chinois, 2015) :

« Nous devons renforcer la supervision de l’application des lois. […] Nous appliquerons une « tolérance zéro » envers les comportements violant les lois et règlements environnementaux […]. Nous améliorerons la surveillance statistique […], accélérerons le renforcement des capacités en matière de statistiques, de surveillance et de calcul […]. Nous mettrons en œuvre le système de contrôle des émissions totales de polluants rejetés par les entreprises et les institutions. […] Nous améliorerons le système de participation du public […] et garantirons le droit du public à l’information. »

La CEN prône ainsi l’intégration des technologies numériques dans tous les aspects de la société, de la gouvernance environnementale au contrôle des modes de vie en passant par la gestion optimisée des entreprises et la maîtrise des risques environnementaux (Huang et Lo, 2024). Reposant sur une hybridation inédite de mécanismes généralement identifiés comme néolibéraux et d’outils hérités de la période soviétique, la CEN convoque aussi une dialectique entre modernité technologique et valeurs traditionnelles de la culture politique et morale chinoise (Heinzekehr, 2020).

2. Le système de crédit écologique (SCE) : pièce maîtresse de la gouvernance environnementale

 Cette double hybridation trouve son expression la plus aboutie dans le système de crédit écologique (SCE). Ce dispositif incarne parfaitement l’articulation entre modernité technologique et contrôle centralisé, en mobilisant les technologies numériques les plus avancées pour surveiller, évaluer et orienter les comportements des acteurs. En cela, le SCE illustre bien cette volonté du Parti de redéfinir les rapports entre économie, société et écologie dans une perspective civilisationnelle (Monjon et René, 2021).

Le SCE vise à renforcer la « fiabilité écologique » de la société chinoise dans son ensemble, à intégrer les externalités socio-environnementales des entreprises dans leurs coûts de production et à rationaliser l’usage des ressources stratégiques sous contrainte des chocs écologiques (Fang, 2022).

Encore peu connu en occident, le SCE correspond à la branche environnementale du Système de Crédit Social (SCS) chinois. Lancé en 2014 par Xi Jinping, le SCS s’inscrit dans une démarche de modernisation de la gouvernance et de moralisation sociale à travers le déploiement de nouveaux outils de surveillance et de notation des agents. Il comprend deux facettes : un appareil normatif récompensant les « bons » agents pour leur moralité sociale et économique ; et un appareil disciplinaire punissant les comportements « déviants » et « indignes de confiance » (Zhang, 2020). Le SCE élargit la portée du SCS pour l’adapter aux enjeux de la civilisation écologique. Alors que le crédit social se concentre sur la quantification et l’évaluation des interactions dans la sphère sociale et économique, le crédit écologique cherche à intégrer les interactions avec l’environnement naturel. Cette évolution implique le développement de méthodes permettant de représenter ces écosystèmes, leurs composants et les relations qui les caractérisent, afin de rendre possible leur traitement algorithmique.

Le SCE a ainsi été conçu pour mesurer et noter le niveau « d’intégrité écologique » des entreprises, des citoyens et des agents publics, en s’appuyant sur des mécanismes de quantification de leurs performances sociales et environnementales. Ces évaluations permettent de leur attribuer un score visant à encourager l’adoption de pratiques plus écologiques. Les individus obtenant de scores élevés bénéficient d’incitations telles qu’un accès facilité au crédit bancaire ou une réduction des contrôles administratifs. À l’inverse, ceux dont les performances sont jugées nuisibles à l’environnement se voient imposer des sanctions financières ou administratives, voire une restriction d’accès à certains marchés ou subventions publiques (Monjon et René, 2021).

L’objectif est de réorienter les structures de production et les flux de capitaux vers une économie bas-carbone, tout en favorisant l’émergence d’une culture écologique nationale (Fang, 2022). Côté entreprises, ce dispositif est censé permettre une tolérance zéro envers les pollueurs et les fraudeurs, notamment ceux falsifiant les données environnementales. Il renforce ainsi la surface de contrôle des autorités centrales, en cohérence avec la réforme de la gestion verticale de l’environnement (Zhou, 2020). Pour Pékin, il s’agit de garantir l’application uniforme des lois environnementales en faisant évaluer la conformité des acteurs par les autorités locales. Le SCE offre également un moyen de légitimer le démantèlement des industries les plus polluantes sans intervenir directement dans leur fermeture. Au-delà des dimensions strictement légales et économiques, le SCE vise également à moraliser les comportements des acteurs en guidant la transition de la société vers une nouvelle ère civilisationnelle écologique. Les citoyens sont encouragés à participer activement à ces systèmes en signalant les entreprises polluantes via des plateformes gouvernementales dédiées et en renseignant l’empreinte écologique de leurs pratiques de consommation et leurs modes de vie.

2.1. Le SCE comme outil pragmatique de gouvernance territoriale

Techniquement, le SCE prend la forme d’un système national hiérarchisé. Une dynamique ascendante, du niveau communal aux districts puis aux régions, permet la captation des données en combinant auto-déclaration et évaluation externe. Une dynamique descendante, assure le pilotage du système, tant dans la définition des objectifs et des critères que dans leur contrôle opérationnel à chaque niveau. À cette hiérarchisation territoriale, est associée une multiplicité de systèmes territoriaux, respectant des lignes directrices nationales, déclinées régionalement ou à l’échelle d’une agglomération.

Cette multiplicité n’est pas contradictoire avec l’ambition de centralisation et semble au contraire jouer un rôle dans le dessein global. En effet, la littérature technique sur l’application du SCE aux entreprises (ibid.) témoigne d’une volonté d’innover (Chinese Business Network, 2024) par l’expérimentation afin de favoriser l’évolution rapide des systèmes de notation vers des formes stables et ayant fait leurs preuves sur le terrain (Fang, 2022). L’objectif étant de sélectionner les critères et modalités d’évaluation les plus efficaces et les plus robustes à la numérisation et l’agrégation. D’ailleurs, la méthodologie même des systèmes de notation semble faite pour assurer la compatibilité d’indicateurs composés de proxys et de mesures hétérogènes.

Ce caractère multiforme et multi-échelle du système est la marque d’un pragmatisme politique assumé. D’abord, la hiérarchisation répond clairement aux objectifs d’une puissance verticale devant administrer un territoire et une démographie dont l’échelle est le frein principal.  Ensuite, le double mouvement ascendant-descendant assure une adaptation aux spécificités régionales tout en simplifiant les modalités de contrôle d’une structure socio-économique dont la complexité est difficile à maîtriser. Personne n’ignore que ces enjeux ont toujours été au cœur de l’histoire politique de la Chine (Liberthal, 1984), et le SCE semble être un outil idéal pour assurer un contrôle opérationnel des territoires et des acteurs économiques, en résolvant notamment le problème des « lacunes d’application » (Liu, 2024).

2.2. Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE)

 Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE) constitue un sous-système clé du SCE spécifique à l’industrie. La province du Zhejiang est souvent citée comme un modèle de mise en œuvre du SCEE. Son système est le plus ancien et le plus développé, sur un territoire connu pour être la vitrine numérique et écologique du pays (Wang, 2019). La structure du SCEE dans le Zhejiang regroupe trois types de critères. D’un côté, des critères permettant de mesurer le niveau d’engagement des entreprises dans la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution (49%). De l’autre, des critères relevant plutôt de la réputation écologique, de la fiabilité des informations, ainsi que de la conformité du point de vue de la fiscalité verte (41%). Un troisième type est formé d’un seul critère, dont le poids est relativement important (14%) dans la note finale, et qui concerne le système de gestion des risques mis en place par l’entreprise (Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang, 2020).  Les critères environnementaux portent sur les externalités des activités économiques. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les différentes dimensions ne sont pas quantifiées en tant que variables d’un modèle écosystémique mais sous l’angle du respect ou non des objectifs réglementaires. En somme, ce qui est mesuré c’est la conformité administrative et/ou politique de l’entreprise plutôt que son impact (ibid). Il apparaît donc assez clairement que l’objet du SCEE est de développer une culture du respect des orientations gouvernementales et de la fiabilité des données remontantes, avant toute autre considération.

Pour implémenter le SCEE, le Zhejiang a mis en place un système combinant auto-déclaration et inspection humaine (ibid.) Ce système comprend principalement un extranet permettant la collecte des données auprès des entreprises, ainsi qu’un site web publiant les notes attribuées à chaque entreprise[2].  Dans la plupart des autres territoires, l’outillage permettant de collecter, analyser et restituer ces données est beaucoup moins sophistiqué et semble plus relever de l’artisanat administratif que de l’idéal de numérisation du pouvoir central. On peut donc se questionner sur l’état d’avancement réel et la fiabilité d’un système dont la généralisation paraît prématurée au vu des objectifs initiaux.

Toujours dans le Zhejiang, on constate des taux élevés de conformité environnementale parmi les entreprises auditées, y compris en comparant les classements sur plusieurs années (plus de 90 % dans les deux classements les plus élevés sur cinq au total). Le nombre apparemment faible d’entreprises relevant des trois plus bas niveaux, et sa stabilité dans le temps, questionnent là encore, d’autant plus s’il s’agit du plus élaboré des systèmes actuels. En première approche, il apparaît évident que le fonctionnement même du système fait qu’une entreprise ne peut pas rester longtemps dans les niveaux inférieurs, puisqu’elle sera soumise à des contraintes importantes pouvant la conduire au dépôt de bilan, à moins de corriger rapidement ses pratiques pour normaliser son classement. Mais la faiblesse de la population présente dans le niveau médian, voire immédiatement supérieur, semble indiquer que le système ne permet pas de classer les différents niveaux d’impact ou de comportement réels.

Ces remarques accréditent l’idée que le SCEE a été déployé avant d’avoir atteint un niveau de maturité suffisant et n’a pour l’instant d’autre objectif que d’ancrer le SCE dans les pratiques des entreprises en développant une culture de la donnée et l’acceptation des mécanismes coercitifs associés. L’accent important mis sur la transparence et la conformité déclarative et fiscale, ainsi que la présence des indicateurs de réputation montrent bien que sont récompensées les attitudes de transparence à l’égard de l’autorité centrale, et de non-perturbation de l’ordre public. En d’autres termes, le SCEE actuel n’aurait pour objectif que de créer la confiance des parties prenantes dans le SCEE.

2.3. Derrière les limites techniques du SCEE, une vision à long terme

Le crédit écologique est désormais intégré dans la boîte à outils des politiques publiques en Chine, devenant un mécanisme central pour promouvoir une gouvernance environnementale durable (Chinese Business Network, 2024). Des institutions telles que la Banque populaire de Chine et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement tentent de définir des standards pour évaluer les performances environnementales des entreprises et aligner les incitations financières avec les objectifs écologiques. Néanmoins, l’état actuel du système ne permet pas d’envisager une intégration dans les systèmes d’évaluation financière. Les institutions identifient un certain nombre de défis à relever pour passer à l’étape suivante (Liu, 2024). C’est d’abord le manque de normes unifiées pour évaluer les comportements écologiques qui en rend difficile la quantification. Mais aussi, la complexité de la collecte de données qualifiées en raison de la variété des impacts environnementaux (Chinese Business Network, 2024). Enfin, la pénurie de compétences spécialisées permettant de gérer ces nouveaux défis techniques, notamment dans la financiarisation des variables écologiques et l’ingénierie des mesures d’impact.

Pour surmonter ces obstacles, les responsables parient évidemment sur le numérique pour créer rendre opérationnel cet immense système de « datafication » des comportements (Gao 2014) dans un format interopérable et partageable. Néanmoins, les principaux enjeux ne sont pas juste technologiques mais aussi empiriques et cognitifs. Il y a d’abord l’adaptabilité des systèmes de mesure aux conditions environnementales et entrepreneuriales. Il faut aussi déployer les compétences sur tous les points de collecte et d’analyse des données.  Enfin, il est nécessaire de coordonner les administrations concernées, les institutions financières et les laboratoires de recherche pour créer les indicateurs pertinents et les instruments adaptés aux objectifs des politiques publiques environnementales.

 3. L’exportation de la civilisation écologique numérique via les Routes de la Soie Vertes

 Le Système de Crédit Écologique incarne la vision technocratique et autoritaire du PCC en matière de gouvernance environnementale. S’il s’avère efficace, ce modèle pourrait servir d’exemple pour un déploiement plus large à l’international (Fang, 2022 ; Gao, 2014). Le PCC intensifie ses efforts pour promouvoir son modèle d’écologie politique en tant qu’alternative chinoise au modèle occidental de développement durable (Kalantzakos, 2022). À travers ce projet, la Chine cherche à consolider son image d’acteur responsable et innovant sur la scène internationale. La CEN permet également à Pékin de s’émanciper des cadres sémantiques occidentaux (Hanson, 2019), en proposant un modèle vert aux « caractéristiques chinoises » dont l’ambition est de redéfinir les standards internationaux en matière d’écologie (Clément, 2021).

L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), lancée en 2013 par Xi Jinping, constitue ainsi un levier stratégique central pour diffuser ce modèle. Présentée comme un projet intrinsèquement vert et bénéfique aux pays partenaires, la BRI a donné naissance aux « Routes de la Soie Vertes » (Green Belt and Road Initiative), qui visent à intégrer des objectifs écologiques dans le cadre d’un développement transnational d’infrastructures de transport, d’énergie et de communication (Cabestan, 2019 ; Sun et Yu, 2023). Ces routes vertes s’inscrivent dans une dynamique plus large d’alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et les engagements climatiques chinois à l’international (Codevilla, 2024). Ces dernières années, elles ont été mises en avant comme un projet de coopération internationale visant à décarboner les économies des pays partenaires tout en modernisant leurs industries grâce à des partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine (Coenen et al., 2021). Par ailleurs, le gouvernement chinois a lancé des programmes tels que les « envoyés verts des Routes de la Soie », destinés à former les élites des pays membres aux techniques chinoises de gouvernance environnementale (Li et Shapiro, 2020).

Le développement d’une coalition internationale pour le développement vert des Routes de la Soie a pour fonction non seulement d’améliorer la connectivité entre les nations, mais aussi de promouvoir un cadre commun pour évaluer et certifier la fiabilité écologique des projets (Fang, 2022). Ainsi, la CEN est présentée comme un bien public international contribuant à une gouvernance environnementale mondiale plus équitable, dont le crédit social et écologique est une des dimensions opérationnelles, vecteur de confiance et de transparence entre les parties prenantes (Zhang 2017).

Derrière cette rhétorique pacifiste au service de la justice environnementale mondiale, les routes de la soie verte représentent aussi la réponse stratégique de Pékin face aux critiques sur l’impact environnemental négatif des projets initiaux de la BRI. Le gouvernement chinois a dû intégrer des normes écologiques dans ses accords de coopération pour améliorer son image internationale, ternie par de nombreux scandales environnementaux impliquant ses entreprises à l’international, une façon habile de consolider son influence géopolitique dans les pays vulnérables au changement climatique (Nedopil, 2022). La Chine renforce par ce biais son rôle dans les institutions internationales liées au climat, telles que le GIEC ou les COP. Cela lui donne l’opportunité de promouvoir un modèle alternatif au paradigme occidental du développement durable et de tisser des partenariats stratégiques avec les pays du Sud global via une diplomatie verte. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large d’affirmer un soft power climatique en partageant ses technologies propres et ses normes de gouvernance environnementale, Pékin cherche à redéfinir les standards internationaux tout en consolidant sa position sur l’échiquier mondial (Sun et Yu, 2023).

L’intégration du numérique dans cette stratégie d’internationalisation de son modèle de développement vert est particulièrement significative. Comme l’indiquent les textes officiels, la Chine propose aux États partenaires de la BRI des technologies innovantes basées sur le contrôle numérique et la surveillance, permettant de gérer les défis environnementaux locaux tout en réduisant les asymétries numériques globales grâce à des projets qui se veulent inclusifs comme le « China-Africa Digital Innovation Partnership Program » (Wang et Chen, 2024). Ces outils visent officiellement à renforcer les dispositifs locaux de gouvernance écologique mais peuvent aussi servir à consolider les systèmes étatiques de coercition et de contrôle. Ils sont exportés par la Chine avec une volonté de promouvoir la souveraineté numérique des États, en cohérence avec sa vision du cyberespace (Hicks, 2022). En outre, ces technologies sont souvent accompagnées d’un financement attractif qui facilite leur adoption par des pays en développement, même ceux avec une gouvernance autoritaire. Cependant, leur efficacité réelle reste parfois limitée, contribuant davantage à une « esthétique sécuritaire » qu’à un contrôle effectif (Ibid.).

Cette stratégie d’exportation s’accompagne d’importantes contradictions. Bien que les discours officiels mettent en avant une coopération verte et durable, de nombreux projets financés par la Chine dans le cadre de la BRI incluent des infrastructures particulièrement nuisibles à l’environnement, notamment les centrales à charbon, les autoroutes ou les méga-centrales hydroélectriques. Ces projets engendrent souvent des émissions massives de gaz à effet de serre ou des atteintes à la biodiversité dans les pays partenaires (Chen et Springer, 2021). En outre, sur le plan interne, malgré une rhétorique axée sur la transition écologique, Pékin continue d’accroître sa dépendance au charbon pour répondre à ses besoins énergétiques croissants. En 2022, face à une sécheresse historique ayant affecté sa production hydroélectrique, le gouvernement a autorisé une augmentation de 300 millions de tonnes supplémentaires des capacités minières (Aglietta et Macaire, 2023 ; Collins et Erickson, 2022).

Conclusion : Entre ambitions écologiques et renforcement autoritaire

Comme nous l’avons montré, le SCE dépasse de loin sa fonction primaire d’outil de contrôle social. D’abord parce qu’il s’intègre dans un projet global, la Civilisation Écologique et Numérique, dont il est une des dimensions applicatives et le principal levier pour engager une transformation des comportements des acteurs. Il joue aussi un rôle fondamental de support sociotechnique pour piloter et atteindre les objectifs environnementaux, tout en fondant la confiance des parties prenantes dans l’objectivité et la fiabilité du modèle.  Évidemment, la dimension du contrôle social est bien présente et constitue un élément non négligeable du point de vue des systèmes démocratiques. Mais dans un contexte où la confiance dans la capacité des systèmes politiques à résoudre les problèmes environnementaux est érodée, on conçoit aisément que la promesse d’un outil numérique impartial, basé sur des métriques et des processus réputés transparents, puisse attirer la confiance des citoyens et l’intérêt des dirigeants. Là où le projet civilisationnel pourrait échouer à convaincre, la réalisation technologique peut fournir un argument de poids, particulièrement dans un moment où le numérique a tendance à être surévalué en tant que vecteur de progrès et de justice dans le monde entier.

L’enjeu est d’autant plus important que le SCE est conçu pour s’appliquer indépendamment du système économique et politique dans lequel il est utilisé. La propagande du SCE insiste d’ailleurs largement sur le fait qu’une grande part du système est directement inspirée de modèles en usage actuellement en occident. Ce verni d’objectivité est probablement un facteur capital dans la promotion du système en termes d’acceptabilité sociale. Il va de soi que c’est uniquement en replongeant dans les méthodes et les concepts de l’évaluation en contexte réel, et en prenant en compte toutes les possibilités de dérive et de manipulation, que l’on peut vraiment comprendre la nature de ces instruments. D’ailleurs, ce type de solution numérique aurait pu être proposé par n’importe quel géant du numérique[3] sans éveiller les mêmes réticences, d’autant plus qu’elle active le fantasme d’un contrôle opérationnel total dont l’urgence climatique semble nous inviter à accepter l’idée.

Du point de vue opérationnel cependant, il est impossible pour l’instant de faire un bilan de l’efficacité du SCE en termes de protection de l’environnement, ou d’atteinte des objectifs fixés par Pékin dans le cadre des négociations internationales. Mais tout semble indiquer que le projet s’inscrit dans le temps long, et que Pékin ne table pas sur une efficacité environnementale immédiate du SCE, mais sur son efficience en tant que mode de gouvernance, autoritaire et intrusif certes, mais virtualisé et invisibilisé. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est qu’un facteur supplémentaire d’acceptabilité, les humains ayant une fâcheuse tendance à attribuer aux outils numériques une confiance inversement proportionnellement à la compréhension qu’ils en ont.

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Zhou, D. (2020). China’s environmental vertical management reform: An effective and sustainable way forward or trouble in itself?. Laws9(4), 25.

[1] La Chine représente, à elle seule, plus de 30% des GES mondiaux. En revanche, concernant ses émissions par habitants elle se classe – avec 11,11 tonnes de CO2 – au 34e  rang mondial, devant l’UE (59e  rang) et derrière les États-Unis (7e  rang). Ces chiffres par habitant ne tiennent pas compte du CO2 importé. Source : touteleurope.eu

[2] Données extraites en ligne depuis le « Système de gestion et d’évaluation du crédit environnemental des entreprises de la province du Zhejiang » (浙江省企业环境信用评价管理系统).

[3] Un des systèmes les plus aboutis de Crédit Social a été développé et expérimenté par Alibaba sous le nom de « Sésame Credit », et a rencontré un succès important dans la population alors même qu’il n’était pas obligatoire.

« Diplomatie spatiale » et cybersécurité : La stratégie chinoise d’influence mondiale à travers les services satellitaires

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Alain De Neve

Alain De Neve est chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense (IRSD) à Bruxelles. Ses travaux portent sur les technologies militaires émergentes, la dissuasion nucléaire et les enjeux de gouvernance dans l’espace extra-atmosphérique. Il est également Visiting Expert à l’Université libre de Bruxelles.

 Alain De Neve is a researcher at the Centre for Security and Defence Studies of the Royal Higher Institute for Defence (RHID) in Brussels. His work focuses on emerging military technologies, nuclear deterrence, and governance issues in outer space. He also serves as a Visiting Expert at the Université libre de Bruxelles.

Résumé
Cet article se propose d’analyser la stratégie d’influence mondiale de la Chine à travers ses services satellitaires, en croisant diplomatie spatiale, souveraineté numérique et enjeux de cybersécurité. En s’appuyant sur des coopérations renforcées avec le Sud global, Pékin déploie un modèle techno-diplomatique concurrent de celui des puissances occidentales. Cette dynamique redéfinit les rapports de pouvoir dans l’espace orbital et interroge la gouvernance future du cyberespace spatial.

Mots clés : Diplomatie spatiale ; Sud Global ; Services satellitaires ; Cybersécurité orbitale ; Gouvernance spatiale

Abstract
This article aims to analyze China’s global influence strategy through satellite services, intertwining space diplomacy, digital sovereignty, and cybersecurity concerns. By reinforcing cooperation with the Global South, Beijing advances a techno-diplomatic model that challenges Western approaches. This dynamic reshapes orbital power relations and questions the future governance of the space-based cybersphere.

Key words : Space diplomacy ; Global South ; Satellite services ; Orbital cybersecurity ; Space governance

Introduction

Au fil des deux dernières décennies, la Chine a multiplié les initiatives pour consolider sa présence dans le domaine spatial, un secteur désormais perçu comme un levier stratégique de puissance et d’influence internationale. Loin de se limiter aux démonstrations technologiques ou aux ambitions scientifiques, cette dynamique s’inscrit dans une logique plus large de projection géopolitique, où les infrastructures orbitales deviennent des instruments de diplomatie et des vecteurs d’influence. En parallèle, la maîtrise des services satellitaires – qu’ils soient liés à l’observation de la Terre, aux télécommunications ou à la navigation – confère à Pékin une capacité inédite de capter, de traiter et de diffuser des données sensibles à l’échelle planétaire.

Dans cette configuration, les enjeux de cybersécurité occupent une place centrale. La capacité à sécuriser les chaînes d’information, à protéger les infrastructures orbitales contre les intrusions ou les interférences, mais aussi à exploiter le cyberespace pour asseoir une influence normative, devient un atout stratégique de premier plan. À travers le développement et l’exportation de ses services satellitaires, la Chine articule ainsi une stratégie qui conjugue diplomatie technologique, soft power et souveraineté numérique, avec pour objectif de remodeler les rapports de force dans un espace globalisé et hautement concurrentiel.

Cet article propose d’analyser les ressorts de la stratégie chinoise d’influence mondiale par le biais des services satellitaires, en posant la question suivante : dans quelle mesure la diplomatie spatiale chinoise, articulée à une logique de souveraineté numérique, redéfinit-elle les équilibres de pouvoir dans l’environnement orbital global ? Pour y répondre, l’analyse s’articule en plusieurs temps : elle examine d’abord les fondements technologiques et géopolitiques de la « nouvelle ruée vers l’espace » dans laquelle s’inscrit la Chine, avant de se pencher sur les modalités concrètes de sa coopération spatiale avec les pays du Sud global, notamment en Afrique. L’étude explore ensuite les logiques de dépendance et de projection d’influence qui sous-tendent cette diplomatie spatiale, avant de montrer comment ces dynamiques s’articulent à des enjeux croissants de cybersécurité, dans un contexte de rivalité stratégique et de fragmentation des normes de gouvernance spatiale.

1.  Une ruée vers l’espace

Dans ce contexte de recomposition des équilibres géostratégiques, la stratégie spatiale chinoise s’affirme comme un levier d’influence global, mêlant ambition technologique, déploiement de services satellitaires et préoccupations en matière de cybersécurité. Cette stratégie s’inscrit elle-même dans une dynamique plus large qui dépasse les logiques classiques de compétition étatique : elle participe à la redéfinition des règles du jeu dans un espace extra-atmosphérique devenu le théâtre d’une concurrence multiforme (Wang, 2024).

À la faveur des mutations survenues depuis le tournant du XXIe siècle, le secteur spatial a connu des transformations profondes, au point que ses caractéristiques actuelles diffèrent radicalement de celles de la course à l’espace qui a marqué la fin des années 1950 et les années 1960. De nombreux experts s’accordent à qualifier la dynamique actuelle de la compétition internationale dans l’espace de « ruée vers l’espace » (Pasco, 2024), susceptible de remettre en question les principes fondamentaux qui régissent ce domaine — des principes en grande partie établis par le Traité de l’espace de 1967 et les accords internationaux conclus dans son sillage (Clay, 2019). C’est dans ce contexte que la Chine a déployé une diplomatie spatiale destinée à contrecarrer le positionnement des acteurs historiques du secteur.

Une explication raisonnable de cette tendance réside dans la concomitance de quatre phénomènes ayant exercé, depuis la fin de la guerre froide, un impact durable sur le secteur spatial. Le premier de ces phénomènes est l’extension horizontale et verticale des technologies et des réseaux numériques. L’extension horizontale s’explique par le fait que l’immense majorité des sociétés à travers le monde dépendent aujourd’hui des services fournis ou soutenus par l’Internet. L’extension verticale, quant à elle, découle du fait que les différents échelons de la société — de l’individu aux institutions — s’appuient sur les technologies en réseau pour la conduite de leurs activités respectives (Lewis & Linvingstone, 2023).

Un deuxième phénomène découle de l’augmentation du nombre d’États ayant désormais élaboré une politique spatiale, soit parce qu’ils sont parvenus à développer leur propre infrastructure scientifique et technologique leur permettant de déployer lanceurs, satellites et services associés (comme c’est le cas de la Chine), soit parce qu’ils peuvent accéder aux ressources spatiales par le biais de partenariats inscrits dans des cadres de coopération industrielle. Certains de ces États (à l’image de la Chine), longtemps cantonnés à une phase de « rattrapage technologique », concurrencent désormais les acteurs historiques et ont contribué à transformer l’espace en un environnement hyperconcurrentiel (Gaudard, 2004).

Un troisième phénomène réside dans la diversification qualitative des acteurs scientifiques et technologiques engagés dans la mise en œuvre d’une politique spatiale. Les États, longtemps demeurés les acteurs dominants de ce secteur, ont été contraints de partager ce « monopole » avec des entrepreneurs privés (Gaudard, 2004). Il convient, à cet égard, de bien cerner la portée de cette transformation : les entrepreneurs privés ne se contentent plus d’agir en tant que simples sous-traitants des autorités publiques ; ils développent désormais leurs propres politiques spatiales et définissent leurs programmes en fonction de leurs objectifs de marché et de croissance. SpaceX, par exemple, déploie sa propre constellation de satellites Internet, Starlink. Amazon, de son côté, travaille au développement de sa constellation Kuiper. L’entrepreneuriat du New Space élabore aujourd’hui une vision autonome de l’espace à long terme, indépendante des États (Achilleas, 2016).

Un quatrième phénomène tient à la congestion croissante du domaine spatial, conséquence directe de la compétition entre États et entreprises privées pour l’occupation de l’espace (Space Dominance) (Shabbir, Sarosh, & Nasir, 2024). Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour alerter l’opinion publique, les décideurs, mais aussi les acteurs économiques, sur les risques qu’un entrepreneuriat spatial débridé pourrait faire peser sur la continuité des services issus de l’exploitation spatiale. Si la dérégulation venait à s’imposer comme norme, cela pourrait compromettre gravement la liberté d’accès à l’espace pour les nations. Dans ce contexte, le syndrome de Kessler[1] a récemment refait surface, ravivant les inquiétudes quant à l’avenir de l’écosystème spatial mondial (Adushkin, Aksenov, Veniaminov, & Kozlov, 2020). Or, ces hypothèses pourraient s’avérer encore plus dramatiques : la destruction accidentelle d’un satellite militaire par un objet incontrôlé ou par des débris issus d’une collision fortuite — potentiellement en cascade, avec des répercussions sur d’autres systèmes appartenant à d’autres nations ou organisations — pourrait entraîner de graves conséquences pour la paix entre puissances spatiales, celles-ci étant susceptibles de s’accuser mutuellement de chercher à provoquer un conflit majeur.

2.     L’ouverture spatiale de la Chine : un alignement avec le Sud global

Depuis 2016, la Chine intensifie ses efforts de coopération spatiale, notamment avec les pays généralement que l’on regroupe désormais sous l’étiquette imparfaite de « Sud global ». Cette orientation résulte en grande partie des difficultés croissantes rencontrées par les responsables chinois de la science et de la technologie pour établir des partenariats avec les acteurs européens dans ce domaine. En conséquence, la constitution de partenariats avec les pays du Sud global est devenue une priorité stratégique. Consciente des tensions suscitées par la répartition des rôles dans l’espace à l’échelle internationale, la Chine perçoit les pressions croissantes exercées sur les instances de régulation des activités spatiales par les nouveaux acteurs, souvent qualifiés de « nouveaux entrants ». Le mécontentement croissant des nations qui n’ont pas été parmi les pionnières de l’aventure spatiale, mais qui revendiquent désormais un accès équitable à l’utilisation et à l’exploitation de l’espace, se manifeste notamment au sein de l’Union internationale des télécommunications (UIT), à l’occasion des négociations sur l’allocation des fréquences entre États.

Afin de répondre aux revendications légitimes formulées par les nouveaux entrants dans le domaine spatial, la Chine a lancé en 2016 le programme intitulé « Belt & Road Initiative Space Information Corridor » (BRISIC) (Sénéchal-Perrouault, 2020). Dans la première partie du document officiel Guiding Opinion on the Accelerated Promotion of the BRSIC (Guiding Opinion on Accelerating the Construction and Application of ‘One Belt One Road’ Space Information Corridor (关于加快推进“一带一路”空间信息走廊建设与应用的指导意见), 2016), ce programme est défini de manière à souligner trois dimensions fondamentales. D’une part, cette définition élargit le périmètre initial du BRSIC, en intégrant un ensemble plus vaste de services et d’infrastructures liés à l’information spatiale. D’autre part, elle présente le BRSIC comme une initiative de coopération internationale, à la fois technologique et industrielle, destinée à favoriser l’interconnexion des capacités spatiales entre la Chine et ses partenaires. Enfin, elle inscrit résolument le programme dans un processus de mondialisation des entreprises spatiales chinoises, traduisant ainsi une stratégie hybride, à la fois industrielle, commerciale et politique (Nadarajah, 2024).

La coopération spatiale avec les pays visés repose sur deux approches principales : d’une part, la fourniture de services spatiaux (communications, télédétection, navigation) ; d’autre part, l’ouverture à de nouveaux projets exploratoires et infrastructures.

2.1. Les services spatiaux

En matière de services spatiaux, la navigation constitue le service le plus sophistiqué fourni par la constellation BeiDou. Ce système de navigation par satellite, à couverture mondiale, étend aujourd’hui sa portée à l’ensemble des continents. Dans un esprit de coopération internationale affirmée, la Chine a conclu des partenariats avec plusieurs grandes organisations régionales, parmi lesquelles l’Union africaine, la Ligue des États arabes et la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC) (China’s Beidou Navigation Satellite System in the New Era: White Paper, 2022). Dans le but de renforcer la présence et l’utilité de BeiDou sur le continent africain, la Chine a organisé à Pékin, en novembre 2021, le tout premier Forum de coopération Chine-Afrique sur le système BeiDou. Cet événement d’envergure a rassemblé des représentants de 48 pays africains, soulignant l’effort stratégique de la Chine pour promouvoir l’adoption et l’intégration du système en Afrique, et en démontrer le potentiel en matière d’infrastructure technologique et de connectivité dans des secteurs variés  (A Key Component to China’s Belt & Road: The Spatial Information Corridor, 2021).

Dans le domaine de la télédétection, la Chine partage des données issues, notamment, de sa constellation avancée de satellites Gaofen avec des pays d’Afrique, d’Asie du Sud-Est, ainsi qu’avec les membres de l’Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (APSCO). Cette démarche illustre l’engagement de la Chine en faveur de la coopération internationale et de l’amélioration des capacités de surveillance globale. En 2021, l’Administration spatiale nationale chinoise (CNSA) a franchi une étape significative en signant un accord global avec ses homologues des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), visant à faciliter l’échange de données issues de satellites d’observation de la Terre. (Zhao, Zhang, Xu, Sun, & Deng, 2021) Cette coopération vise à tirer parti des atouts respectifs de chaque constellation nationale pour soutenir la surveillance environnementale, la gestion des catastrophes et la planification urbaine au sein des pays membres du BRICS. Poursuivant cet engagement, la CNSA a initié, en 2022, la création du Comité conjoint de coopération spatiale des BRICS. Ce comité a pour mission de coordonner les activités spatiales entre les pays membres, d’intégrer leurs services de données satellitaires et de développer des projets spatiaux conjoints, soulignant ainsi l’importance stratégique de la technologie spatiale dans la réponse aux défis globaux et dans la promotion du développement durable.

Dans le domaine des communications, la Chine, bien qu’encore en retrait à ce jour, affiche des ambitions claires pour proposer à court terme des services de communication à large bande depuis l’orbite terrestre basse (LEO). En 2021, Pékin a annoncé la création de la China Satellite Network Group, ou China SatNet, une entité publique chargée de la mise en œuvre de la méga-constellation GuoWang (Julienne, 2023), destinée à être déployée en orbite basse. Avec un objectif de près de 13 000 satellites, GuoWang vise à constituer un contrepoids robuste au réseau américain Starlink, qui compte actuellement plus de 5 000 satellites en orbite et prévoit un déploiement total d’environ 12 000 unités. Selon les médias chinois, plusieurs satellites de test ont déjà été lancés avec succès, prélude à la phase opérationnelle prévue dès 2024. L’objectif fixé par la Chine est d’atteindre la pleine capacité opérationnelle de la constellation GuoWang à l’horizon 2035. Cette initiative stratégique vise à assurer une présence chinoise significative dans l’infrastructure mondiale des communications, à renforcer la connectivité globale, et à permettre à la Chine de rivaliser à armes égales avec les principaux fournisseurs internationaux de services de télécommunications satellitaires.

Parallèlement, le gouvernement municipal de Shanghai soutient une initiative alternative de méga-constellation baptisée « G60 Starlink » (G60), qui prévoit le déploiement ambitieux de 12 000 satellites. Ce projet s’inscrit clairement comme une mesure de riposte face à la constellation Starlink d’Elon Musk. Les autorités de Shanghai ont confirmé que des satellites de test ont déjà été placés en orbite et que la transition vers la phase opérationnelle est imminente, bien qu’aucun calendrier précis n’ait encore été communiqué.

En dépit du défi considérable que représente la rivalité avec Starlink, et de l’incertitude qui pèse encore sur la viabilité commerciale du projet, les objectifs stratégiques de la Chine à travers ses projets de méga-constellations sont doubles : d’une part, éviter un retard technologique face aux États-Unis dans l’exploitation des avantages militaires et commerciaux qu’offrent ces systèmes spatiaux ; d’autre part, utiliser les constellations à large bande en orbite basse comme instruments diplomatiques, afin de renforcer les liens avec les pays du Sud global et consolider ainsi son statut de puissance mondiale.

Cette initiative illustre non seulement la volonté de la Chine de rester dans la course à l’espace, mais elle met également en lumière ses ambitions géopolitiques plus larges, en mobilisant le progrès technologique au service de l’expansion de son influence et de la connectivité à l’échelle mondiale.

2.2. Coopération en matière exploratoire et d’infrastructure spatiale

La Chine intensifie ses efforts de collaboration avec les pays du Sud global en les intégrant à ses initiatives spatiales. Un exemple emblématique de cette stratégie d’ouverture est représenté par la Station internationale de recherche lunaire (International Lunar Research Station – ILRS), un projet qui illustre l’engagement de la Chine en faveur d’une coopération internationale renforcée dans le domaine de l’exploration spatiale. Lancée en mars 2021 comme une initiative conjointe entre la Chine et la Russie, l’ILRS a rapidement évolué vers un consortium international élargi. En décembre 2023, six pays — le Venezuela, l’Afrique du Sud, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, le Bélarus et l’Égypte — avaient rejoint le projet, chacun apportant une contribution spécifique à la coopération.

Par ailleurs, la Chine a consolidé son engagement envers l’ILRS par une déclaration conjointe avec l’Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (APSCO), témoignant de l’élargissement du socle international de soutien à cette initiative. Cette dynamique reflète la volonté stratégique de la Chine de construire une architecture spatiale multilatérale, en s’appuyant sur des partenariats avec les pays émergents pour affirmer son leadership dans le nouvel ordre spatial mondial.

Malgré le nombre croissant de soutiens, la nature et la profondeur de l’adhésion au projet chinois de Station internationale de recherche lunaire (ILRS) méritent une analyse plus nuancée. À l’origine, la Russie devait jouer un rôle central dans cette initiative, apportant un poids diplomatique et technologique significatif. Toutefois, les répercussions géopolitiques de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 ont considérablement terni son attractivité aux yeux d’éventuels partenaires, aggravant les difficultés rencontrées par un secteur spatial russe déjà en déclin (Julienne, China-Russia Cooperation in Space: The Reality Behind the Speeches, 2022).

Par ailleurs, le niveau d’engagement des six pays membres de l’ILRS demeure hétérogène, allant d’accords de coopération formels à de simples protocoles d’entente ou déclarations communes d’intention. Cette disparité témoigne d’un stade encore embryonnaire de l’engagement, d’autant plus perceptible que ces États disposent d’une expérience spatiale relativement limitée (Wu, 2023). Cette configuration souligne les défis que la Chine devra surmonter pour transformer ces partenariats initiaux en une coopération opérationnelle durable, à la hauteur de ses ambitions lunaires.

À l’inverse, le programme américain d’exploration lunaire Artemis, soutenu par les Artemis Accords, bénéficie du partenariat de 33 pays, dont plusieurs disposent de capacités spatiales avancées. Cette comparaison met en lumière le soutien international relativement limité dont jouit l’ambition lunaire de la Chine.

Au-delà du projet ILRS, la Chine promeut également sa station spatiale Tiangong comme plateforme de coopération internationale. Pékin s’est engagé à former et à accueillir des astronautes étrangers à bord de Tiangong, et prévoit de lancer un processus de sélection dédié.

On observera que cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large visant à proposer des solutions spatiales complètes et à soutenir le développement d’industries spatiales nationales dans les pays du Sud global. Ainsi, au cours des deux dernières décennies, la Chine a lancé des satellites pour plusieurs pays, dont le Nigeria, le Pakistan, le Venezuela, le Laos et la Bolivie, et a récemment renforcé sa coopération avec l’Égypte. L’inauguration, en 2023, du Centre d’assemblage, d’intégration et de tests de satellites (AITC) au Caire illustre l’approfondissement de cette relation bilatérale. Le premier projet du centre — l’assemblage du satellite de télédétection MisrSat-2, financé par la Chine — a servi de module de formation pratique pour les ingénieurs égyptiens et s’est soldé par un lancement réussi depuis le territoire chinois. L’adhésion officielle de l’Égypte au programme ILRS, intervenue après cette réussite, marque une étape significative dans la coopération spatiale sino-égyptienne.

Le recentrage stratégique de la Chine vers le Sud global, illustré par des initiatives comme la Belt and Road Initiative (BRI), la Global Development Initiative (GDI) et la Global Security Initiative (GSI), reflète une diplomatie adaptative face à la réticence persistante des puissances occidentales à coopérer dans le domaine spatial. Les partenariats émergents entre la Chine et les nations en développement du secteur spatial portent l’espoir de voir naître une nouvelle génération de puissances, sans toutefois pouvoir remplacer pleinement les synergies technologiques et politiques autrefois partagées avec les acteurs établis. Dans un contexte géopolitique et technologique incertain, notamment du fait de la position russe, la Chine doit encore relever de nombreux défis. Néanmoins, la résilience dont Pékin fait preuve et sa capacité à renforcer son autonomie pourraient en faire un acteur clé dans la redéfinition de l’exploration et de la coopération spatiales à l’échelle mondiale.

3.     L’Afrique, marché présent et futur du secteur spatial

L’Afrique est de plus en plus reconnue comme un espace stratégique au sein du secteur spatial mondial, en raison d’une conjonction de défis spécifiques et d’opportunités remarquables qui soulignent son importance croissante. L’un des éléments centraux de cette dynamique réside dans l’absence généralisée de réseaux de communication terrestres fiables sur de vastes portions du continent. Ce déficit fait de la technologie satellitaire non seulement un atout, mais une nécessité, offrant une solution vitale tant pour les zones isolées que pour les centres urbains densément peuplés.

Grâce à la connectivité rendue possible par satellite, l’Afrique est en mesure de franchir les obstacles liés aux infrastructures traditionnelles, ouvrant ainsi la voie à des transformations majeures. Parmi les bénéfices attendus figurent l’élargissement de l’accès aux ressources éducatives, l’amélioration de l’offre de soins grâce à la télémédecine, ainsi que le renforcement du développement économique et social à travers une communication plus performante.

Par ailleurs, les conditions environnementales et climatiques propres à l’Afrique — sécheresses persistantes, inondations imprévisibles, avancée de la désertification — soulignent le rôle indispensable des technologies spatiales. Les systèmes satellitaires offrent des capacités inégalées en matière de surveillance et de gestion de ces défis, en fournissant des données cruciales pour la préservation des ressources naturelles (Mutanga, Dube, & & Ahmed, 2016), le suivi environnemental (Faiyetole, 2018), la prévision météorologique et la planification des réponses aux catastrophes naturelles. Ces apports sont déterminants pour renforcer la sécurité alimentaire et promouvoir des pratiques environnementales durables sur l’ensemble du continent.

L’essor de l’économie spatiale mondiale offre à l’Afrique une opportunité précieuse de se forger une place distinctive. Le développement de capacités spatiales endogènes — allant de la fabrication de satellites à la mise en orbite, en passant par la conception d’applications exploitant les données satellitaires — constitue un levier majeur d’innovation technologique. Cette dynamique favorise non seulement la création d’emplois hautement qualifiés, mais elle contribue également à faire progresser le continent vers une forme de souveraineté technologique.

Par ailleurs, le déploiement stratégique et l’adoption des technologies spatiales jouent un rôle déterminant dans le renforcement des dispositifs de sécurité et de surveillance à travers les territoires variés du continent africain. L’utilisation des technologies satellitaires s’avère essentielle pour améliorer la sécurité des frontières, gérer les conflits et protéger les espaces maritimes. Elle contribue ainsi à la stabilité régionale et à la prévention des menaces pesant sur la sécurité.

Enfin, le secteur spatial constitue un vecteur majeur de formation et de développement des compétences sur le continent, capable de susciter les vocations des scientifiques, ingénieurs et innovateurs de demain. Les initiatives spatiales africaines, portées par une forte dimension éducative et des efforts soutenus de renforcement des capacités, sont essentielles pour forger les aptitudes intellectuelles et techniques nécessaires à la maîtrise des enjeux complexes du XXIe siècle. À ce titre, l’engagement de l’Afrique dans le domaine spatial dépasse le simple cadre de la participation : il s’agit d’un investissement stratégique dans son avenir, guidé par une ambition d’émancipation technologique et de développement durable, au service de son émergence en tant qu’acteur incontournable de la scène mondiale.

4.     BRI et diplomatie spatiale : une même logique d’expansion chinoise sous contrainte

Certains auteurs (Carmody & Taylor Ian, 2022) ont pu proposer une analyse plus critique de la BRI en Afrique, en la replaçant dans le contexte plus large de l’économie politique chinoise contemporaine. Selon ces auteurs, la BRI doit être comprise comme une forme de « correctif spatial » (spatial fix) destinée à résoudre les contradictions internes de l’économie chinoise, marquée par une suraccumulation de capital, une suroffre industrielle, une baisse des taux de profit et une saturation de la demande intérieure. Cette stratégie se traduit par un déploiement massif de capitaux et d’infrastructures à l’étranger, notamment en Afrique, afin de créer de nouveaux débouchés économiques et géopolitiques.

Dans cette logique, la question peut être posée de savoir si la coopération spatiale de la Chine avec des pays étrangers, notamment africains ou latino-américains, ne relèverait pas de la même dynamique de « spatial fix ». L’exportation de services satellitaires, la mise en place de bases de lancement à l’étranger ou la vente de technologies spatiales s’inscrivent très certainement dans une stratégie visant à écouler les capacités excédentaires, à projeter l’influence technologique de Pékin, et à intégrer de nouveaux partenaires dans un ordre technologique sino-centré. Cette diplomatie spatiale fonctionnerait ainsi comme une extension de la BRI, mobilisant des instruments différents, mais poursuivant des objectifs similaires : créer des dépendances techniques et financières, valoriser les investissements de l’État chinois dans les industries de haute technologie, et assurer la continuité de l’accumulation du capital au-delà des frontières nationales.

Derrière l’image d’une coopération « gagnant-gagnant » portée par la Chine, ce seraient donc des logiques structurelles d’un capitalisme chinois mû par des impératifs d’expansion qui seraient à l’œuvre. La BRI – tout comme la coopération spatiale – répondrait d’abord aux besoins internes de la Chine, et non à ceux des partenaires africains (Carmody & Taylor Ian, 2022).

5.     Une diplomatie spatiale pour un changement de gouvernance mondiale

L’émergence d’un réseau toujours plus dense d’acteurs spatiaux, mêlant puissances établies, pays émergents et opérateurs privés, transforme en profondeur les dynamiques de gouvernance dans l’espace extra-atmosphérique. Consciente de cette recomposition, la Chine entend jouer un rôle central dans la définition des nouvelles règles du jeu. Le livre blanc publié par Pékin en 2022 affirme explicitement cette ambition, en faisant de la Chine un acteur moteur dans la construction d’un cadre international plus solide pour la gouvernance de l’espace (China’s Space Program: A 2021 Perspective, 2022). Cette volonté se traduit à la fois par une participation active à l’élaboration des normes internationales et par la mise en place d’un droit national de l’espace qui reflète ses priorités stratégiques.

Depuis huit ans, la Chine a ainsi conclu au moins 46 accords de coopération avec 19 États et quatre organisations internationales, dans le but de renforcer la coordination et l’interopérabilité entre les différents acteurs du secteur spatial. Parmi les initiatives les plus emblématiques figure le protocole d’entente signé en 2016 avec le Bureau des affaires spatiales des Nations unies (BAS-NU) (United Nations and China invite applications to conduct experiments on-board China’s Space Station, 2018), qui prévoit l’ouverture de la station spatiale chinoise Tiangong à tous les États membres des Nations unies. En avril 2024, la directrice du BAS-NU, Aarti Holla-Maini,a même salué l’esprit de coopération promu par la Chine, soulignant que ces efforts étaient bénéfiques pour l’ensemble de la communauté internationale (Nadarajah, 2024).

Cette stratégie de coopération, inscrite dans une logique de diplomatie spatiale, permet à la Chine d’accroître son capital de sympathie auprès de nombreux pays du Sud global. En collaborant avec le BAS-NU, elle s’associe à de nouveaux venus dans le domaine spatial, comme l’Arabie saoudite (The saudi Space Agency Holds Bilateral Meetings with Chinese Space Companies, 2023), avec laquelle elle mène des expériences scientifiques à bord de la station spatiale Tiangong. Elle a également noué des partenariats avec d’autres membres du Conseil de coopération du Golfe, leur offrant l’opportunité de participer à des missions spatiales conjointes. Par ailleurs, la Chine finance, construit et met en orbite des satellites pour plusieurs pays partenaires, tels que le Laos (de Selding, 2015) ou le Pakistan, dans le cadre d’accords dits de « livraison en orbite », qui lui permettent de vendre et de lancer des satellites au nom de ses clients. Cette approche intégrée renforce la position de la Chine sur un marché historiquement dominé par les États-Unis, tout en consolidant son influence dans les régions clés du globe.

6.     Diplomatie orbitale et souveraineté numérique : les enjeux croisés de la cybersécurité

L’internationalisation croissante des services satellitaires fournis par la Chine, notamment dans les domaines de la navigation, de la télédétection et des communications, soulève des préoccupations croissantes en matière de cybersécurité. Dans la mesure où ces services reposent sur des flux continus de données sensibles, transitant entre l’espace et les infrastructures terrestres, ils deviennent des cibles de choix pour des acteurs malveillants, étatiques ou non étatiques. Or, la Chine ne se contente pas de fournir des satellites : elle exporte également les infrastructures de réception (stations au sol), les logiciels de traitement de données et les protocoles de transmission, autant d’éléments qui peuvent intégrer des standards technologiques façonnés par Pékin. Cette maîtrise de bout en bout ouvre la voie à un contrôle potentiel des chaînes d’information au profit de la Chine, suscitant des inquiétudes chez certains partenaires et institutions quant à la confidentialité, l’intégrité et la souveraineté de leurs données. Comme le souligne Elsa B. Kania, spécialiste des technologies émergentes chinoises, la politique de Pékin en matière de cybersouveraineté vise explicitement à « promouvoir un ordre informationnel mondial compatible avec ses propres normes » (Kania, Center for a New American Security, 2019).

Les services de navigation satellitaire offerts par le système BeiDou incarnent cette tension entre coopération technologique et préoccupation sécuritaire. Bien que présentés comme des outils de développement et d’interopérabilité, les services BeiDou incluent également des fonctions à usage dual (civil et militaire), comme la transmission de messages sécurisés ou le guidage de missiles de précision. Dans plusieurs régions du monde, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est, des experts en sécurité numérique ont mis en garde contre les risques de dépendance stratégique induits par l’adoption exclusive des solutions BeiDou, d’autant plus que les applications mobiles ou industrielles associées sont souvent développées par des entreprises chinoises soumises à la loi sur le renseignement national de 2017 (NPCSC, 2017). Cette loi impose à toutes les entités opérant sur le territoire chinois, ou ayant des liens structurels avec des intérêts chinois, de coopérer avec les services de renseignement si requis, ce qui renforce la méfiance internationale vis-à-vis de l’architecture informationnelle chinoise exportée sous couvert de coopération spatiale (Daum, 2024).

Enfin, la projection spatiale de la Chine s’inscrit dans un paradigme plus large de sécurisation des infrastructures critiques, à la croisée de la géopolitique orbitale et des cyberconflits asymétriques. À travers ses méga-constellations comme GuoWang, la Chine vise à constituer un réseau satellitaire autonome à faible latence, capable de rivaliser avec Starlink ou Kuiper, mais également de résister à toute tentative de déni d’accès ou de sabotage numérique orchestré par des puissances concurrentes. Or, dans un espace déjà surchargé, ces initiatives de connectivité globale posent la question de la résilience collective en cas de cyberattaque coordonnée ciblant des constellations entières. Certains analystes redoutent également que la Chine ne fasse un usage offensif du cyberespace spatial en développant des capacités de « counter-space cyber operations » susceptibles de neutraliser ou de manipuler à distance les satellites de ses rivaux. Dans un rapport publié par la Defense Intelligence Agency américaine (DIA, 2022), il est précisé que « l’Armée populaire de libération (APL) considère les réseaux spatiaux comme des vecteurs prioritaires d’opérations d’influence et de guerre électronique, y compris dans le cyberdomaine ». À cet égard, l’intégration croissante de la cybersécurité dans la diplomatie orbitale chinoise traduit une volonté stratégique de façonner les équilibres informationnels du XXIe siècle.

Conclusion

La stratégie chinoise d’influence mondiale par le biais des services satellitaires, articulée autour d’une diplomatie spatiale ambitieuse et d’une politique affirmée de souveraineté numérique, traduit une mutation profonde des rapports de puissance dans l’environnement orbital. À travers le déploiement d’infrastructures technologiques intégrées, la Chine entend redéfinir les contours de la gouvernance spatiale, tout en consolidant un réseau de dépendances stratégiques à l’échelle mondiale. En conjuguant diplomatie, innovation technologique et normes de cybersécurité, Pékin impose un modèle alternatif à celui porté par les puissances occidentales, en particulier dans les pays du Sud global, désormais identifiés comme les laboratoires d’un nouvel ordre spatial multipolaire.

Toutefois, cette projection globale soulève plusieurs enjeux critiques, tant sur le plan de la souveraineté informationnelle des États partenaires que sur celui de la stabilité du cyberespace orbital. L’opacité relative des normes technologiques chinoises, la dualité civil-militaire des services proposés, ainsi que les impératifs sécuritaires imposés par la législation intérieure chinoise, nourrissent un climat de méfiance structurelle. À mesure que la compétition entre méga-constellations s’intensifie, le risque d’un découplage numérique global s’accroît, renforçant les clivages entre zones d’influence technologique, voire entre architectures spatiales concurrentes et difficilement interopérables.

À l’avenir, plusieurs questions restent en suspens. L’espace extra-atmosphérique pourra-t-il encore être régi par un socle commun de normes multilatérales, alors que les grandes puissances investissent des logiques concurrentes, voire exclusives, de gouvernance et de contrôle des flux spatiaux ? Le renforcement des capacités endogènes dans les pays du Sud global permettra-t-il l’émergence d’un contre-pouvoir technologique ou consacrera-t-il de nouvelles formes de dépendance stratégique ? Enfin, comment les institutions internationales — déjà fragilisées par les fractures géopolitiques contemporaines — pourront-elles répondre aux défis inédits posés par les quêtes de domination orbitale, les enjeux de cybersécurité et les besoins grandissants en matière d’allocation de fréquences ? Ces interrogations appelleront plus que probablement à une réflexion collective sur les conditions d’une gouvernance spatiale plus inclusive, dans un monde où les frontières de la puissance se redessinent désormais jusqu’aux confins de l’orbite terrestre. Et ce, dans un contexte de déconstruction des régimes de sécurité.

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[1] Le syndrome de Kessler, formulé en 1978 par Donald J. Kessler, ancien chercheur de la NASA, désigne un scénario hypothétique dans lequel la densité des objets en orbite terrestre devient telle qu’une collision entre deux satellites génère un nuage de débris orbital, susceptible d’en provoquer d’autres en cascade. Ce processus auto-entretenu pourrait rendre certaines orbites inutilisables pour des décennies, compromettant l’accès à l’espace et la viabilité des services satellitaires essentiels.

Droits des femmes et intelligence artificielle : entre rivalités géopolitiques États-Unis / Chine et défis juridiques

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Karen Sandoval

            Karen Sandoval est docteure en droit, spécialisée en droit international public et droits de la personne. Elle est titulaire d’une maîtrise sur les déplacés environnementaux au sein de l’UE et d’un doctorat sur les droits des femmes face à l’IA, obtenus à l’Université de Montréal. Elle poursuit actuellement un postdoctorat auprès Céline Castets-Renard sur les effets des technologies émergentes sur les droits fondamentaux, au sein de l’Université d’Ottawa, en étant affiliée à la Chaire de recherche du Canada droit international et comparé de l’IA.

ksandova@uottawa.ca

Résumé

Cet article analyse les conséquences de la rivalité technologique sino-américaine sur les droits des femmes à l’ère de l’IA. Il met en lumière comment le capitalisme technologique américain et l’autoritarisme numérique chinois, marginalisent les droits des femmes. L’analyse se focalise sur la sous-représentation des femmes dans les secteurs technologiques et les biais algorithmiques qui renforcent les discriminations. Elle montre comment l’IA est utilisée comme outil de surveillance et de contrôle des femmes.

Mots-clés : Intelligence artificielle, Droits des femmes, GAFAM, BATX, Surveillance numérique, Capitalisme technologique, Discrimination, égalité

Abstract

            This article examines the impact of Sino-American technological rivalry on women’s rights in the era of AI. It highlights how American technological capitalism and Chinese digital authoritarianism undermine women’s rights. The analysis focuses on the underrepresentation of women in the tech sector and the algorithmic biases that perpetuate discrimination. Additionally, it illustrates how AI is utilized as a tool for surveillance and control over women.

Keywords: Artificial intelligence, women’s rights, GAFAM, BATX, digital surveillance, technological capitalism, Discrimination, equality.

Introduction

L’intelligence artificielle (ci-après IA) est actuellement l’un des principaux catalyseurs de la transformation économique, sociale, culturelle, juridique, géopolitique et à n’en point douter anthropologique. Elle soulève des défis, non sans précédent, mais d’une ampleur substantielle. Elle est devenue un terrain de compétition intense entre les grandes puissances, qui rivalisent pour affirmer leur suprématie technologique. Nous retrouvons comme majeurs protagonistes les États-Unis, auxquels s’est ajoutée de façon significative la Chine. Il semble imprudent d’analyser l’IA et sa régulation sans prendre en considération sa dimension hégémonique et économique, ainsi que l’écosystème antagoniste interétatique qui en découle. Toutefois, les droits des femmes se retrouvent à la croisée de deux forces que l’on pourrait appréhender d’antagonistes synergiques : le capitalisme technologique américain et l’autoritarisme numérique chinois. Bien que leurs modèles idéologiques et politiques diffèrent, ces deux puissances ont en commun la marginalisation des droits fondamentaux dans leur traitement de l’IA. Les femmes, déjà sous-représentées dans les secteurs technologiques (UNESCO, 2024), deviennent les premières victimes d’une gouvernance technologique qui privilégie l’efficacité économique, le contrôle étatique sous couvert de technolibéralisme, au détriment des droits à l’égalité et à la non-discrimination (Sandoval, 2024).

Cette situation soulève des interrogations cruciales et notamment dans quelle mesure ces deux modèles de gouvernance technologique affectent-ils les droits des femmes ? Cet article se propose d’explorer les impacts de la rivalité technologique sino-américaine sur les droits des femmes. Dans une première partie, nous examinerons comment ces deux puissances utilisent l’IA pour asseoir leur domination technologique, souvent au détriment des droits fondamentaux. Dans une seconde partie, nous nous pencherons sur les modèles contrastés qu’elles incarnent et leurs implications pour les femmes. À travers cette analyse, nous chercherons à démontrer que l’IA n’est pas un outil neutre, mais bien le reflet amplifié des dynamiques de pouvoirs existantes, compromettant ainsi les droits fondamentaux des femmes.

1. L’IA au cœur de la rivalité sino-américaine : une guerre d’influence technologique

1.1. Domination économique et influence des entreprises technologiques

La tension entre les États-Unis et la Chine se retrouve autour des entreprises technologiques que sont les GAFAM (acronyme de Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft) et leur alter ego chinois, les BATX (acronyme de Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Cet affrontement ne se limite pas à une guerre commerciale ou stratégique, mais redéfinit les règles du pouvoir global, façonnant un monde où la technologie est à la fois un outil d’innovation et un levier de domination. Le poids économique des géants technologiques leur permet d’être au plus près des négociations législatives (Mhalla, 2023), de déployer un lobbying inflexible (Kang, McCabe et Vogel, 2021), mais également d’être inégalables dans leur capacité d’investissement en recherche et développement (Gaudiaut, 2022) et plus spécifiquement en IA (Cazals et Cazals, 2023). Conséquemment, la plupart des gouvernements sont dépassés par ces entreprises technologiques, considérées pour les uns comme plus puissantes que les États, qualifiés pour les autres de nouveaux maîtres du monde (Thibout, 2022).

L’hégémonie des grandes entreprises, nourrie par leur quasi-monopole sur la gouvernance des données, établit un cycle où l’efficacité promise aux États, notamment mise en lumière lors de la crise de la Covid-19 (Maschewski et Nosthoff, 2022), se paie par une dépendance grandissante et un transfert progressif de pouvoir, jusqu’à remettre en cause l’équilibre démocratique. Dans un monde qui se veut ouvert et mondialisé, mais que Jacques Ellul décrit comme paradoxalement clos (Ellul, 2023), le renforcement exponentiel de la capacité d’action du secteur privé, vertueux pour certains et vicieux pour d’autres, appelle à un compromis entre innovations technologiques et sauvegarde de l’autonomie étatique, sous peine de voir la souveraineté collective vaciller (Gu, 2023). Selon le chercheur, cette notion de souveraineté correspondrait à un régime dans lequel le pouvoir de décision sur la production, la circulation et l’usage des données ne serait plus exclusivement détenu par l’État, mais partagé et négocié entre l’État, les individus, les entreprises (notamment les grandes plateformes numériques) et la société civile. Cette configuration met en évidence la relation dynamique et interdépendante de ces divers acteurs dans l’écosystème numérique, où le pouvoir émerge d’une manière collaborative plutôt que hiérarchique.

Bien que les États restent au cœur de la structure de pouvoir légitime et démocratique, les entreprises technologiques ont édifié un vortex, tentaculaire, multicentrique et décentralisé (Beaude, 2021). Le triptyque du pouvoir industriel, scientifique et politique, s’exerce tout naturellement dans le champ géopolitique. Dotées d’un accès privilégié au capital, à l’information et à la technologie, les Big Tech, présentes à l’échelle internationale et nationale, modèlent l’acquisition de ressources, la mobilisation sociale et le climat politique, tout en contribuant à la gouvernance mondiale et à l’édification de l’ordre international (Gu, 2023). Il va de soi que l’élection de Donald Trump constitue une allégorie limpide d’une compromission entre le pouvoir législatif d’une grande démocratie et le pouvoir économique. Son élection a été soutenue, entre autres, par Elon Musk (Schleifer et Ngo, 2025). Parallèlement, des entreprises telles qu’Amazon, Microsoft, Apple et Google ont manifesté leur allégeance au nouveau Président à grand renfort de millions de dollars (Le Feuvre, 2025). Ces événements font craindre une éventuelle dégradation des droits fondamentaux (Goldberg, 2025), en particulier dans le domaine de l’IA (Moign, 2025), mais aussi à l’égard des droits des femmes (Hewitt, 2025).

Malgré des tentatives de rapprochement diplomatique, la guerre commerciale en cours entre la Chine et les États-Unis est notable (Bougon, 2025 ; Rogers, 2023 ; Pierson et Chien, 2024). Certains la qualifient de « guerre froide technologique », qui engage l’ensemble de la communauté internationale (Orange, 2021) et s’articule autour de la production, l’utilisation, le contrôle et la gouvernance des technologies de l’information, s’inscrivant dans un conflit idéologique (Segal, 2022). Ces deux protagonistes se disputent la précellence technologique mondiale, en d’autres termes : la suprématie économique (Wong, 2021). Ce conflit économique autour, entre autres, des semi-conducteurs, impacte significativement le développement de l’IA, car ils en sont les moteurs (Triolo, 2024).

1.2. Militarisation et contrôle politique par l’IA : entre surveillance et hégémonie

Concernant les GAFAM et leurs relations avec les États-Unis, les liens sont particulièrement étroits, mais non sans-précédents. En effet, pendant la guerre froide, le Pentagone fut fasciné par la notion de prise de décision rationnelle et automatisée par des machines (Fleck, 1982). Ces liens sont encore de vigueur au XXIe siècle. En effet, en octobre 2019, Microsoft a remporté l’un des plus grands contrats de l’histoire du Pentagone intitulé Joint European Disruptive Initiative. Ces derniers ont fourni au département de la Défense un environnement infonuagique unique et les services technologiques associés notamment dans le domaine de l’analyse de données et de l’IA (Thibout, 2022). Quant à Google, en 2018 l’affaire du Projet Maven (Pellerin, 2017) en est également une autre illustration (Jeannin, 2019). La firme et le Pentagone avaient passé un accord dans lequel la maîtrise de l’IA de Google, dans la reconnaissance des objets, devait être déployée pour servir les objectifs du département de la Défense (Brewster, 2021). Toutefois, les salariés ont pris conscience des finalités du projet qui était disséminé entre les services, suscitant une indignation générale (Conger, 2018). Plus de trois mille salariés signèrent une pétition réclamant la non-participation du groupe au « commerce de la guerre » (Bloch-Wehba, 2022). Conséquemment, Google ne s’engagea pas dans le renouvellement de l’accord en 2019 et proposa la mise en place d’une cellule d’éthique (Le Bui et Noble, 2020).

Or, cette bonne volonté (Simonite, 2010 et 2020) s’est vite interrompue. D’une part, l’intention d’avoir un groupe dédié aux conséquences humaines et éthiques du développement de l’IA n’a pas perduré au sein de Google (dissolution du Advanced Technology External Advisory Council, puis du Ethical AI (Johnson et Lichfield, 2019)) ; d’autre part, lier IA et finalités militaires n’est plus un tabou pour Google (Perrigo, 2024), malgré l’insatisfaction de ses salariés. Enfin, en 2018, Microsoft et Amazon furent à leur tour touchés par l’indignation de leurs employés les accusant de fournir des technologies permettant le traitement de données et de reconnaissance faciale pour les services de police, en dépit des scandales répétés qui entouraient le traitement des demandeurs d’asile à la frontière mexicaine (Conger, 2018).

Comme le démontre Jack Balkin, la Constitution des États-Unis limite originellement les acteurs gouvernementaux dans leur poursuite à grande vitesse de programmes de surveillance. Cette restriction aurait motivé le gouvernement à se défausser de cette pratique sur les entreprises privées pour collecter et générer des informations pour les services gouvernementaux (Balkin, 2008). Ces quelques exemples ne sont que la partie immergée de l’iceberg, de nombreux ouvrages sont consacrés à la question (Ezrachi et E. Stucke, 2022 ; Petit, 2020).

Ces affaires soulèvent bien évidemment la question de la souveraineté du gouvernement américain face à la puissance des entreprises privées. Elles témoignent aussi de l’idéologie libérale qui stimule, accompagne et rend possible ces événements. Les entreprises technologiques imposent incidemment aux États leurs prétentions (Gelin et Guilhem, 2020). Dans cette perspective, Jacques Ellul infère que la technique serait devenue une entité autonome, autocausale, suivant sa propre logique d’autoaccroissement permanent et sur laquelle personne n’a d’emprise (Benoit et Celnik, 2022).

Quant à la Chine, cet entrecroisement entre l’État et les BATX est tout aussi prégnant. Depuis la fin des années 1970, les sciences et les nouvelles technologies jouent un rôle prépondérant dans le projet de réforme de la Chine (Creemers, 2022). Ces dernières années, l’IA (E. Barnes et Chin, 2018), les télécommunications de nouvelle génération, la biologie synthétique, l’informatique quantique ou encore les semi-conducteurs sont essentiels à la compétitivité économique et à la sécurité nationale du pays (Segal, 2022). L’État a adopté en juin 2017 une feuille de route intitulée New Generation Artificial Intelligence Development Plan, avec pour finalité de devenir le centre mondial de l’innovation d’ici 2030 (Roberts, Cowls, Morley, Taddeo, Wang et Floridi, 2021). Le gouvernement central et les gouvernements provinciaux consacrent d’importants fonds à la recherche et au développement, ainsi qu’à la commercialisation d’applications d’IA.

La relation entre l’État et les BATX s’inscrit également dans une logique de fusion civilo-militaire, politique centrale du Parti communiste chinois depuis les années 2010 (Boschet, Chimenti, Mera Leal et Duval, 2019). Les BATX participent activement à des programmes de recherche et développement militaire, et leurs dirigeants affichent une proximité idéologique avec le gouvernement. En retour, Pékin leur confie des rôles stratégiques, en leur attribuant des priorités technologiques et en les intégrant à ses plans de développement. Certaines entreprises technologiques chinoises ont été identifiées comme « championnes nationales » et ont reçu des rôles spécifiques dans le développement de nouvelles applications de l’IA. En échange de ce statut privilégié, ces entreprises bénéficient d’appels d’offres préférentiels, d’un accès facilité au financement et ainsi d’une forme de protection de leur monopole. Même si d’autres entreprises peuvent les concurrencer dans ces domaines, le statut de championnes nationales a contribué à leur domination de leurs secteurs respectifs (Mazzucchi, 2021).

Bien que des débats soient balbutiants concernant la volonté de définir des limites normatives pour des utilisations acceptables de l’IA, l’exploitation par la République populaire de Chine de l’IA, l’instauration de villes intelligentes, de logiciels de reconnaissance faciale et vocale, permettrait au gouvernement de réduire au silence les dissidents et notamment les femmes (Stevenson, 2023), de restreindre des libertés publiques et engendrerait des atteintes aux droits fondamentaux (Mozur, Xiao et Liu, 2022). Selon Rogier Creemers, la cyberpuissance chinoise, construite en opposition au rôle prééminent des États-Unis que la Chine considère à la fois comme unique rival et menace aux ressources supérieures, cherche à limiter l’influence américaine et à freiner son développement technologique. Dans un climat de tensions croissantes, elle amorce le découplage de son économie numérique en privilégiant des technologies produites localement et en soutenant ses industries.

La volonté de la Chine de s’affirmer comme une cyberpuissance s’accompagne de l’utilisation massive de l’IA pour renforcer son contrôle étatique, faisant peser de sérieuses menaces sur les droits fondamentaux et les libertés publiques. Face à la rivalité sino-américaine croissante, la mise en place de régulations contraignantes à l’échelle internationale et régionale apparaît indispensable pour prévenir les dérives autoritaires et préserver les principes démocratiques. Bien que de nouveaux outils d’IA chinois (Metz, 2025) bousculent les géants américains dans leurs certitudes hégémoniques (Oremus et Jiménez, 2025), nous ne pouvons différencier ces deux univers technologiques broligarques (Cadwalladr, 2024) à l’égard des droits des femmes. Si ces deux puissances se confrontent, elles convergent sur un point : une vision patriarcale et masculiniste de l’IA, qui entrave directement et indirectement les droits des femmes, en termes de droit à la non-discrimination et à l’égalité.

2. L’impact différencié de cette rivalité technologique sur les droits des femmes aux États-Unis et en Chine

2.1. Du manque de représentativité des femmes à leur surveillance numérique aux États-Unis ?

L’univers technologique est indubitablement associé à la figure masculine, malgré la présence de femmes au commencement, elles furent invisibilisées (Kleiman, 2022) puis évincées (Collet, 2019), à mesure que la technologie est devenue incontournable. Compte tenu de ses avancées et de l’engouement autour de cette 4e révolution industrielle (Maclure et Saint-Pierre, 2018), les femmes sont encouragées à [ré]investir ce milieu masculinisé. Cet appel aux femmes est motivé par des enjeux économiques, que l’on peut aisément qualifier de leitmotiv capitaliste. Or, de façon pernicieuse, il a été démontré que les femmes, après avoir affronté des obstacles exogènes façonnant les stéréotypes selon lesquels les femmes n’auraient pas leur place dans les sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (ci-après STIM), elles délaissent majoritairement leurs emplois en cours de carrière (UNESCO, 2017). Aux États-Unis, les femmes qui accèdent à un emploi dans ce secteur sont en moyenne deux fois plus nombreuses que les hommes à le quitter (Mundy, 2017). Il y a également davantage de femmes qui déclarent changer de domaine à cause des préjugés sexistes, de la discrimination et du harcèlement qu’elles subissent (Gender Technology and Innovation, 2017).

Bien que la Silicon Valley soit un microcosme, son rayonnement international et l’impérialisme technologique qu’exerce la région nous engage à présenter la place qu’y occupent les femmes. Cet atypique environnement doit être défini et nous reprendrons les propos de Jamie Bartlett, soulignant que les technologies numériques liées à la Silicon Valley (plateformes de médias sociaux, big data, technologies mobiles et IA) définissent la vie économique, politique et sociale (Bartlett, 2018).

Cet univers technologique est l’exemple édifiant du manque de représentativité des femmes. Nombre d’ouvrages viennent démontrer qu’il est toxique à leur encontre (Smyrnaios, 2023 ; O’Mara, 2019 ; Cook, 2020 ; Chang, 2019) et qu’il est le chantre d’un environnement dominé par les hommes et émotionnellement primitif, où les dirigeants sont récompensés pour leurs démonstrations d’hypermasculinité (Moreno, 2023). Enfin, pendant que des hommes puissants et riches de la Silicon Valley spéculent sur les futurs risques existentiels de l’IA, tout en taisant les enjeux contemporains, de nombreuses femmes et d’autres personnes issues de communautés marginalisées sont engagées pour protéger l’humanité des méfaits de développements imprudents de l’IA. De nombreuses chercheuses en IA démontrent que le mythe attribuant les avancées de l’IA uniquement à de brillants hommes de la Silicon Valley est désormais dépassé, car les contributions de nombreuses femmes, longtemps restées dans l’ombre, sont aujourd’hui mieux reconnues (Dand, 2023).

Tandis que le déploiement du numérique s’est fait sur de nombreuses promesses d’un monde meilleur (Walker, 2018) derrière le consensus de la Silicon Valley (Durand, 2020), trois problèmes culturels se posent selon Katy Cook. La sphère technologique présente un manque de diversité et de maturité qui favorise la persistance de préjugés (sexisme, âgisme, racisme) et de harcèlement. Cette culture homogène et peu ouverte à la remise en question banalise progressivement ces comportements, qui s’enracinent non seulement dans l’organisation elle-même, mais aussi dans les produits qu’elle conçoit. Ce continuum discriminatoire a engendré une montée de discours masculinistes et la minimisation de la misogynie et donc un contexte professionnel importun pour les femmes (Cook, 2020). Finalement, en 2025, Mark Zuckerberg n’a fait que reconfirmer que la prévalence de cette « énergie masculine positive » (Piquard, 2025) perpétue les structures patriarcales oppressives au sein des entreprises technologiques, renforçant ainsi les inégalités de genre et marginalisant les voix et les expériences des femmes dans le secteur.

En termes d’effectifs, les derniers rapports sur la diversité publiés par les GAFAM montrent que les hommes représentent en moyenne plus de 65% de la masse salariale. Ces statistiques reflètent largement la démographie hommes-femmes dans l’ensemble de l’industrie. Toutefois, dans les postes techniques, l’écart entre les femmes et les hommes est encore plus important. Mis à part Amazon et Google qui ne précisent pas les secteurs d’activité de leurs salariés, pour Apple, Microsoft et Meta, les hommes représentent près de 75% des postes d’ingénierie en moyenne. Quant aux postes de direction, ils sont occupés par 70% par des hommes (Sandoval, 2024).

La sous-représentation des femmes dans l’IA est un problème pressant qui exige une action immédiate. Ce manque flagrant de diversité ne se contente pas de créer des équipes déséquilibrées ; il engendre des cycles vicieux qui imprègnent nos technologies de préjugés et de stéréotypes sexistes. À chaque étape de conception d’un outil d’IA, une chaîne humaine intervient : la sélection des données d’entraînement, leur annotation par des travailleurs du clic, puis leur optimisation par des dresseurs de données (Gerbaud et Gerbaud, 2023). Or, dès le départ, cette chaîne biaisée façonne des systèmes qui perpétuent inégalités et discriminations. En aval, ces suites de classifications et d’actions prises par ces systèmes affectent les utilisateurs finaux. Tandis que nous concevons des appareils pour prétendument améliorer et simplifier notre existence, il est crucial de s’interroger sur les bénéficiaires de ces avancées technologiques et sur la nature de leur impact. Les systèmes d’IA ne sont pas exempts d’idéologie et d’habitus, dont les représentations et les modèles ne reflètent pas simplement le monde (a fortiori occidental), mais l’entretiennent, le renforcent et le créent (Schnoebelen, 2016). La réussite dans le domaine des technologies passe par une adaptabilité à marche forcée où les relations de genre jouent un rôle déterminant dans la structure et les pratiques de ces milieux, permettant de comprendre comment les hommes les modèlent et les dominent (Wajcman, 2013).

L’industrie des femtech (Tin, 2016) pourrait être l’illustration parfaite de ce modèle. Beaucoup de publications ont qualifié la femtech de victoire pour la santé des femmes (A. Corbin, 2019), poussant les startups à investir dans de tels produits (Nayeri, 2021). Les plus courants sur le marché se concentrent sur le suivi des règles, la fertilité, la grossesse, le bien-être sexuel et la santé reproductive, la ménopause et sont vendus comme donnant aux femmes le contrôle de leur corps et de leur bien-être (Menking et Kaplan, 2020). Or, deux limites sont manifestes concernant cette industrie. La première est que les préoccupations médicales à l’encontre de la santé des femmes concernent avant tout leurs capacités, ou incapacités, procréatrices. Les femmes se voient exclues de la définition d’enjeux majeurs en matière de santé publique, tels que le VIH, l’alcoolisme, la toxicomanie et les maladies cardiovasculaires, ainsi que du cancer, au motif qu’elles auraient des formes de cancer spécifiques. En santé comme dans d’autres domaines de recherche, on glisse ainsi, souvent de manière non linéaire, de l’oubli des femmes à leur particularisation (Membrado, 2006). Force est de constater que les technologies ne font pas défaut à ce centrage médical et renvoient ainsi le corps des femmes à un corps qui enfante.

            En second lieu, nonobstant certains avantages de ces systèmes d’IA (Noël et Mauro, 2024), les utilisatrices partagent des détails intimes telles que le cycle menstruel, la sexualité et plus largement leur mode de vie (Tiffany, 2018), dont les données sont enregistrées. Cette captation est explicitement mentionnée dans les politiques de confidentialité. Or, ces applications partagent les données des utilisatrices (Shipp et Blasco, 2020) avec de nombreux réseaux sociaux, Google, des compagnies spécialisées dans la publicité comportementale ou du profilage (Avigdor, 2020), de nombreux data brokers (Sherman, 2021), ou encore des institutions de recherches. Ces applis se présentent initialement comme étant axées sur le soutien à la santé féminine. Cependant, il est important de noter que leur modèle économique (Bhimani, 2020) va beaucoup plus loin : le partage de données personnelles avec de tierces parties est en réalité l’un de leurs principaux objectifs (Siapka et Biasin, 2021). Dans le contexte américain post-Roe v. Wade, les enjeux soulevés par l’ensemble des données que les femmes partagent sur ces applications, pourraient être préjudiciable pour les femmes, à plus forte raison pour les femmes racisées et pauvres, historiquement davantage exposées (Y. Davis, 1983). Ces outils de traçage des cycles menstruels et de la fécondité pourraient servir à géolocaliser (Hofmann, 2024) et être utilisés pour intenter des procédures judiciaires (Z. Huq et Wexler, 2022) contre les groupes défavorisés (Saini & Saxena, 2024). L’utilisation de données numériques a déjà été mise en œuvre par certains États américains qui ont interdit l’avortement (Lieber et Bernard, 2022). En effet, les autorités ont eu recours aux données numériques pour mettre en cause des individus ayant tenté d’obtenir des soins liés à l’avortement, à l’instar de Jessica Burgess, qui a écopé de deux ans de prison pour avoir évoqué l’acquisition de pilules abortives avec sa fille sur Facebook, ou encore de Latice Fisher, inculpée de meurtre à la suite d’une fausse couche à domicile, due à ses recherches sur l’avortement médicamenteux. De plus, les agences fédérales ont aussi acheté des données de localisation à des courtiers en données afin de surveiller et de cibler des personnes se trouvant dans certaines zones, comme les cliniques offrant des avortements (B. Jones, 2025).

            Or, conformément au paragraphe 20 de l’Observation générale n° 28 portant sur l’égalité des droits entre hommes et femmes de 2000 du Comité des droits de l’Homme, le respect de la vie privée des femmes en matière de procréation est un impératif. Le déploiement des femtech met à mal ce droit, compte tenu du fait que le partage de données personnelles à des tiers constitue l’un des objectifs majeurs de cette industrie. Les États-Unis, partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, signé en 1977 et ratifié en 1992, devraient adopter les mesures nécessaires pour protéger les femmes de ces dérives et garantir leur droit à la vie privée (Conti-Cook, 2020).

2.2. L’IA comme outil de contrôle des corps et des libertés des femmes en Chine ?

Si le droit à l’égalité et à la non-discrimination aux États-Unis est discutable à bien des égards, la République populaire de Chine s’inscrit dans le même continuum stéréotypé à l’égard des femmes. Deux éléments doivent être appréhendés, à savoir la place des femmes dans l’univers masculin des technologies et le rôle attendu de ces dernières dans la Chine post-enfant unique (Su-Russell et Caroline Sanner, 2023) à l’ère de l’IA.

La place des femmes dans l’univers technologique en Chine fait l’objet de plusieurs critiques, notamment en raison d’inégalités persistantes (Mallet-Jiang, 2022), de normes culturelles contraignantes et de politiques gouvernementales qui, bien qu’encourageant l’innovation, favorisent peu l’inclusion des femmes. D’une part, malgré une présence croissante de femmes dans les STIM, leur accès aux postes de direction dans les entreprises technologiques chinoises reste très limité (Froniga, 2024), à l’instar des États-Unis. Le modèle de travail nommé 996, largement décrié (Yiu, 2022) et bien qu’interdit (Fan, 2023), perdure au sein des entreprises technologiques chinoises et est difficilement conciliable avec les responsabilités familiales qui incombent majoritairement aux femmes. Certaines entreprises technologiques préfèrent donc recruter des hommes, estimant que les femmes sont moins disposées à assumer des horaires prolongés ou qu’elles risquent de quitter leur emploi après un mariage ou une grossesse. Ces éléments engendrent une forte précarité et une discrimination institutionnelle, où les femmes font face à des inégalités salariales, de stéréotypes de genre et de harcèlement sexuel (Tong, 2022).

La chercheuse Hong Yu Liu a révélé plusieurs cas emblématiques de discrimination fondée sur le genre au sein de ces entreprises technologiques, mettant en évidence des pratiques susceptibles d’enfreindre la législation du travail et les lois relatives à l’égalité femmes-hommes. Parmi ces exemples figure la contrainte exercée sur une femme enceinte pour qu’elle démissionne, ainsi que des violences sexistes et sexuelles commises lors d’événements d’entreprise (Liu, 2023). Human Rights Watch a dénoncé le fait qu’Alibaba diffusait des annonces de recrutement discriminatoires envers les femmes. Ces dernières indiquaient des préférences pour les hommes ou demandaient aux femmes d’être physiquement attrayantes pour attirer les candidats masculins (Wang, 2018). Le climat sexiste et discriminatoire s’est en outre illustré par la minimisation de plaintes pour harcèlement sexuel, souvent ignorées par les responsables hiérarchiques et la police locale. Enfin, la prévalence du harcèlement sexuel, mise en évidence par le mouvement #MeToo en Chine, souligne l’urgence de repenser la place et la protection des femmes dans la sphère professionnelle, afin de garantir une égalité réelle et durable.

Contrairement à certains gouvernements qui encouragent l’égalité femmes-hommes dans ce domaine par des quotas ou des incitations fiscales, la Chine ne met pas en place de politiques effectives à l’égard des femmes. Les militantes féministes chinoises dénonçant ces inégalités sont souvent censurées ou persécutées. Par exemple, des campagnes dénonçant le harcèlement dans les entreprises technologiques ont été supprimées des réseaux sociaux chinois. Les femmes influentes dans le domaine technologique, y compris des entrepreneuses ou ingénieures, font souvent face à du cyberharcèlement sans que le gouvernement intervienne de manière significative. Malgré l’existence de certains cadres juridiques visant à limiter la discrimination, leur efficacité demeure entravée par des stéréotypes persistants, l’absence de sanctions dissuasives, les coûts élevés du contentieux et la complexité administrative qui réduisent les moyens de recours. Enfin, le fait que le pouvoir judiciaire dépende du Parti communiste chinois demeure l’ultime obstacle à la mise en œuvre de mesures promouvant l’égalité et la non-discrimination (Burnett, 2010).

Dans ce continuum discriminatoire, par l’entremise du crédit social, l’utilisation de technologies pour suivre et influencer la natalité et le rôle des femmes dans la société chinoise nous enjoins à un devoir de vigilance. En 2019, Victor Gevers a divulgué l’existence d’une base de données répertoriant près de deux millions de Pékinoises spécifiant leurs noms, leurs adresses postales, leurs numéros cellulaires et un statut leur était attribué « prêtes à se reproduire ». Bien que les instigateurs et les objectifs de cette base de données restent indéterminés, des suggestions tendent vers un « effort » du gouvernement visant à suivre les femmes fertiles, compte tenu du taux de natalité en Chine qui est le plus bas de son Histoire (Doffman, 2019). Cette « volonté » fait lourdement écho à l’étude publiée par The Lancet en 2020. Les chercheurs concluaient que l’accès élargi à l’éducation et à la contraception pour les femmes entraînerait une baisse continue de la fécondité et un ralentissement de la croissance démographique, ce qui entraînera des répercussions majeures. Face à cette évolution, l’élaboration de politiques pour gérer ces conséquences tout en améliorant la santé reproductive féminine sera cruciale (The Lancet, 2020). Cette baisse de la fécondité est une conséquence directe de la politique de l’enfant unique de 1979 (Savage, 1988), ayant pris fin en 2015. Cette loi a déséquilibré le sex-ratio, car il en résulta un accroissement artificiel des naissances de garçons par rapport aux filles, causés par l’avortement sélectif, l’infanticide féminin ou encore l’abandon des petites filles (De Giorgi, 2019).

Les projections de The Lancet pourraient entraîner deux conséquences à l’encontre des femmes. D’une part, leurs accès aux études pourraient être restreints ; d’autre part, le poids sociétal et gouvernemental pourrait exhorter les femmes à la procréation. Or, pour répondre à l’enjeu démographique et donc économique, le seul palliatif détaillé est l’augmentation substantielle de l’immigration sur le territoire chinois. Toutefois, la Chine n’est pas reconnue pour cette ouverture (Lemaître, 2021). Bien qu’elle compte sur l’IA pour atténuer le manque de main-d’œuvre (CEDEF, 2023), les corps des femmes risqueront d’être un levier privilégié pour le maintien d’une hégémonie chinoise, en soutien d’outils technologiques, au détriment de leurs droits fondamentaux. Ces hypothèses que nous avons forgées fin 2021 furent confirmées lors de la tenue le 23 octobre 2023 du 13e Congrès national des femmes à Pékin. L’allocution de Xi Jinping fut des plus limpides :

« “Nous devrions promouvoir activement un nouveau type de culture du mariage et de la procréation”, a-t-il déclaré dans un discours, ajoutant qu’il incombait aux responsables du parti d’influencer la vision des jeunes sur “l’amour et le mariage, la fécondité et la famille”. » (Stevenson, 2023)

Bien que l’appel aux corps des femmes soit persistant, il semble peu probable que les efforts de propagande du Parti communiste chinois soient suffisants pour faire croître le taux de natalité (Hong et Wang, 2023). Pour être clair, le Parti communiste chinois pourrait être tenté de recourir à des mesures coercitives pour désavantager ou marginaliser les femmes qui choisiraient de ne pas avoir d’enfants (Nast, 2019). Selon Fubing Su, si le Parti a pu sacrifier le corps et les droits reproductifs des femmes au nom de sa politique de l’enfant unique, il pourrait de nouveau leur imposer sa volonté au soutien d’un arsenal technologique sans précédent (Amnesty International, 2019).

Tant pour la Chine que pour les États-Unis, leurs entreprises, plutôt que de nouveaux États, seraient davantage une extension technologique, militaire et économique, remodelant les relations de pouvoir. Les interactions étroites et soutenues entre ces gouvernements et le secteur privé reconfigurent les spécificités de la puissance stratégique, notamment en matière de nouvelles législations contraignantes. Max Weber soulignait que l’État était considéré comme la seule source légitime de recours à la violence, fondement même de son existence (Weber, 1959). Cependant, la violence facilitée par les données a subverti cette thèse, car l’utilisation du numérique pour le contrôle politique, économique, social et par extension du corps des femmes, est un révélateur du patriarcat technologique. Ainsi la matérialité de la violence s’illustre au cœur d’autres instances.

Malgré des différences notables, ces deux États sont la face d’une même pièce. Selon Soshana Zuboff, si la Chine a défini sa trajectoire vers un futur numérique autoritaire, les démocraties libérales n’ont pas su proposer une vision technologique claire favorisant la démocratie. Cet échec, nourri par plus de vingt ans d’hésitation et de crainte, illustre leur incapacité à choisir entre la tentation du contrôle et les principes de droits fondamentaux, d’égalité, d’État de droit et de gouvernance démocratique (Zuboff, 2020). Compte tenu de l’ambiguïté entretenue entre firmes et gouvernements, tous deux leaders mondiaux et détenteurs d’un droit de veto au Conseil de sécurité, ces éléments laissent à penser que ces deux puissances compromettent la possibilité d’une régulation effective et surtout contraignante de l’IA par le droit international.

Conclusion

La rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine illustre l’influence des dynamiques géopolitiques sur la gouvernance des technologies et les droits fondamentaux, en particulier ceux des femmes. Ces deux puissances incarnent des modèles de développement technologique divergents, mais convergents quant à leurs effets sur les droits des femmes. Aux États-Unis, le capitalisme technologique favorise des inégalités algorithmiques et marginalise les femmes dans les processus décisionnels. En Chine, l’IA est utilisée comme un outil centralisé de surveillance et de contrôle, renforçant les normes patriarcales et pouvant porter atteinte aux droits reproductifs des femmes. Cette convergence souligne une inadéquation des cadres nationaux pour protéger efficacement les droits des femmes dans le contexte où les déploiements des IA sont exponentiels.

Sur le plan international, cette rivalité technologique contribue à fragmenter les efforts de régulation. Les instruments juridiques existants, notamment les initiatives onusiennes, peinent à répondre aux défis posés par l’intersection entre genre et technologie. L’absence de vision commune entre les grandes puissances et la dépendance des institutions internationales aux contributions des États limitent leur efficacité. La fragmentation normative entrave une approche globale et cohérente pour traiter les enjeux spécifiques des droits des femmes face à l’IA. Une approche multilatérale intégrant une perspective de genre est essentielle pour combler ces lacunes. La régulation de l’IA ne peut se limiter à des considérations économiques ou stratégiques, mais doit placer les droits humains, et particulièrement ceux des femmes, au cœur des priorités. Seule une gouvernance globale cohérente et inclusive permettra de concilier les avancées technologiques avec le respect des droits fondamentaux dans un monde en mutation rapide. Pour ne pas être prises dans les tressaillements technogéopolitiques qui ne manqueront pas de se produire, les instances internationales devraient ouvrir une troisième voie, car la loyauté des géants technologiques américains et chinois se tournera toujours, in fine, vers leur patrie, et ce, à un moment où les citoyens revendiquent des États forts (Bernard, 2022 ; Mhalla, 2023).

Le capitalisme, en tant que système privilégiant la maximisation du profit, s’est historiquement accommodé de l’extrême droite dès lors que les échanges commerciaux étaient assurés, et cette logique se retrouve au cœur des entreprises technologiques contemporaines. Une lecture féministe matérialiste met en évidence la façon dont ces firmes, malgré leurs discours progressistes de façade, perpétuent des hiérarchies de pouvoir et des modèles d’exploitation genrés et racisés. En s’alliant à des pouvoirs politiques conservateurs ou autoritaires, elles protègent leur capacité à extraire de la valeur (par la collecte de données, la sous-traitance précarisée ou la vente de technologies de surveillance), tout en masquant la reproduction de rapports de domination. Ainsi, les technologies, trop souvent présentées comme neutres, consolident un ordre social inégalitaire qui, loin d’être fortuit, est directement lié au besoin d’accumulation de capital et à la tolérance, voire la promotion tacite, d’idéologies autoritaires et ultraconservatrices.

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Recension. Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Cet ouvrage analyse à travers une perspective historique, les relations sino-africaines afin d’illustrer la manière dont la Chine est progressivement devenue une puissance sur le continent africain ou une puissance africaine pour reprendre les termes marquants de l’auteur. Pour bien appréhender les réalités géopolitiques de la Chine en Afrique, l’ouvrage est divisé en trois parties et neuf chapitres qui couvrent de différentes facettes des relations sino-africaines à partir de l’idéologie de Mao Zedong à nos jours. Afin de produire une critique de l’ouvrage, une courte biographie de l’auteur sera présentée avant de détailler chapitre par chapitre les forces et faiblesses du manuel et finir avec une critique générale de l’œuvre.

L’auteur de ce livre, Xavier Aurégan est maitre de conférences à l’Université catholique de Lille, géographe et docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique. Il est chercheur associé à l’IFG-Lab, à l’IFRAE et au CQEG, et membre du secrétariat de la Commission de géopolitique du Comité national français de Géographie (CNFG). Il contribue également au comité éditorial de la revue Monde chinois et co-organise le séminaire de l’EHESS intitulé « Présences chinoises en Afrique et en Amérique latine ». Ses champs de spécialisation incluent la géopolitique de l’Afrique subsaharienne, les relations entre la Chine, l’Inde, l’Asie et l’Afrique, ainsi que les nouvelles routes de la soie. Ses travaux portent également sur le développement économique et l’épistémologie de la géopolitique. Il est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages sur les relations sino-africaines et est considéré comme un expert sur le sujet. À plusieurs reprises lors de la dernière décennie, il a été invité comme expert à la radio et à la télévision afin de présenter l’impact de la Chine sur le territoire africain. L’ouvrage synthétisé par ce travail a donc été produit par un expert dans domaine et constitue une source fiable dans le milieu académique.[1]

Partie 1 : Entre Chine et Afrique, une longue histoire… d’aujourd’hui

Chapitre 1 : Le temps de l’idéologie

Le chapitre 1 de l’ouvrage rappelle l’évolution historique de l’idéologie chinoise et la manière dont celle-ci a changé dans le contexte de la Guerre Froide, mais également avec les changements socioéconomiques internes du pays. En démontrant l’évolution de l’idéologie chinoise, l’auteur explique à l’aide d’exemples concrets les différentes approches du gouvernement chinois avec une courte explication des motivations qui les sous-tendent. En réalité, ce chapitre permet de contextualiser globalement les raisons explicatives du début des investissements chinois en Afrique, tout en offrant un survol des domaines dans lesquels le pays va s’impliquer au départ. Le chapitre estime et assume toutes fois que le lecteur dispose d’une connaissance relativement approfondie sur la révolution de Mao Zedong et des acteurs importants comme Zhou Enlai afin de bien saisir l’entièreté de l’information présenté par l’auteur. Également, le chapitre assume que le lecteur est déjà informé sur la situation de la Chine maoïste et sur celle de Taïwan sans vraiment offrir un court historique pour contextualiser le lecteur sur cette période précise. Enfin, il en est de même pour les tensions entre la Russie et la Chine lors de cette période, une situation que l’auteur assume que le lecteur connait très bien déjà sans offrir de l’information contextuelle.

Chapitre 2 : Le temps des « deux Chine » en Afrique

Le deuxième chapitre analyse l’importance de l’Afrique pour la Chine et Taïwan dans leur course vers la reconnaissance sur la scène internationale. L’auteur explique comment les deux Chine utilisent les moyens financiers et le pouvoir de l’argent afin d’influencer le vote des pays africains nouvellement indépendants.

On appelle cette période le temps des deux Chine, car en réalité, il y a deux gouvernements qui se proclament chinois. En effet, il y a la Chine populaire qui a été fondée par Mao Zedong et dont la capitale est Pékin et ensuite le gouvernement de Taiwan à Taipei. Les deux gouvernements s’opposent alors sur la scène internationale afin de déterminer lequel des deux représente la « véritable » Chine « officielle » à travers leurs approches de relations étrangères. Le vote des pays africains nouvellement indépendant à l’ONU est alors capital. La parenthèse taïwanaise en Afrique est très importante à comprendre afin d’avoir une image complète de l’historique de la présence de la Chine en Afrique. En effet, à l’ONU, Taïwan a réussi à deux occasions à gagner le vote du continent africain contre la Chine. Certains pays vont même changer leurs allégeances à multiples reprises sur de courtes périodes à cause de changements rapides de dirigeants, mais également à cause des problèmes politiques internes dans les deux Chine. Dans ce chapitre Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont les 2 cas présentés de deux pays africains qui ont changé leurs positionnements au sujet du vote pour la Chine continentale au détriment de Taïwan et vis-versa.

Ce chapitre est particulièrement important afin de comprendre comment la Chine communiste réussit à devenir un acteur majeur à l’ONU. Le résumé des différentes phases de ce processus est pertinent et illustré à l’aide d’exemples concrets de vote et les différentes mesures qui ont été prises par les deux entités politiques. Cependant, les différents termes utilisés pour parler des deux Chines deviennent particulièrement difficiles à suivre et demandaient une certaine relecture du chapitre afin de bien comprendre de quelle Chine l’auteur parle spécifiquement à différents moments.

Chapitre 3 : Le temps des réformes chinoises en Afrique

Le chapitre 3 étude la manière dont les différentes phases de réformes des politique étrangères chinoises sont mises en œuvre et la manière dont elles se traduisent sur le territoire africain.

La libéralisation des entreprises chinoises va permettre le développement du secteur financier avec la création d’instruments permettant d’accroitre considérablement l’aide et l’investissement dirigé vers l’étranger, ce qui va sensiblement impacter l’Afrique.

Les réformes visant les entreprises chinoises leurs ouvrent toutes les possibilités d’investir en Afrique. En effet, cinq catégories de compagnies ont maintenant la possibilité d’investir : (i) les entreprises (sous tutelle centrale ou locale) dont les capitaux sont publics peuvent participer; (ii) les entreprises privées ont maintenant la possibilité d’investir; (iii) une entreprise dont une partie des capitaux est d’origine étrangère a également cette possibilité d’investissement; (iv) les sociétés de droit local africain aux capitaux d’origine chinoise ont une possibilité d’investir et enfin (v) une entreprise à capitaux 100 % étrangers créé à Hong Kong peut aussi investir. Il faut comprendre qu’en 1993, une réforme phare chinoise a aligné les normes nationales sur les standards internationaux pour améliorer la transparence financière et attirer les investissements étrangers ce qui simplifie également l’intégration dans les marchés internationaux.  Ces entreprises sont appuyées par des institutions financières dont deux groupes importants que sont Exim Bank of China et China Developpement Bank. Ces deux groupes vont fournir des prêts aux entreprises qui investissent en Afrique dans le but de renforcer les projets d’infrastructure énergétique et commerciale.

Pour conclure, ces réformes qui fait émerger différentes catégories d’entreprise, ont permis une transformation rapide, passant d’une économie planifiée à une économie de marché socialiste. En favorisant l’ouverture aux investissements étrangers et la création de zones économiques spéciales, la Chine a connu une expansion industrielle et commerciale qui a permis au pays de s’imposer sur le marché international et africain.

Ce chapitre vient finalement introduire de façon générale les différents acteurs chinois qu’ils soient des entreprises publiques, privées ou des institutions financières et leurs interrelations pour opérer sur le territoire africain. Ce chapitre qui clôture la 1ère partie de l’œuvre, sera parfaitement utile pour comprendre les parties 2 et 3 de l’ouvrage.

Partie 2 : Les « Trente Glorieuses » de la Chine Afrique

Chapitre 4 : L’évolution des échanges commerciaux sino-africains

Comme l’indique le titre du chapitre, celui-ci vient introduire les dynamiques d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. L’auteur met en lumière l’asymétrie des échanges en utilisant des cas concrets. Il aborde les disparités dans les échanges, la concentration des flux commerciaux dans quelques pays clés, l’exportation de ressources naturelles non transformées, et l’importation de biens manufacturés chinois. Le texte traite également des conséquences du modèle économique chinois sur le consumérisme africain à travers le « made in China », des enjeux liés à la dépendance aux importations, et du rôle du FOCAC (Forum sur la coopération sino-africaine) comme plateforme visant à renforcer et équilibrer ces relations. Le chapitre est plutôt une introduction vers le reste de la section de l’ouvrage.

Chapitre 5 : L’aide au développement et les prêts chinois en Afrique

Le chapitre 5 explique la manière dont la Chine à travers différents programmes d’aide, les investissements et les projets de développement chinois, vient exercer une influence sur les pays africain. Initialement politique et solidaire, l’aide chinoise avait pour but de renforcer son influence face à Taïwan et aux puissances occidentales. Avec l’industrialisation rapide de la Chine, cette aide s’est transformée en investissements économiques ciblant principalement l’exploitation des ressources naturelles et les infrastructures portuaires stratégiques.

Ce chapitre traite également d’un autre domaine important de l’aide de la Chine, soit les centres de démonstration agricole. Les centres de démonstration agricoles chinois en Afrique, initiés dans le cadre du FOCAC depuis 2006, sont des plateformes destinées à moderniser l’agriculture africaine et à renforcer la sécurité alimentaire.

Pour la Chine, les centres permettent d’assurer un accès durable à des matières premières agricoles essentielles nécessaires à son marché intérieur. Ces centres favorisent également l’expansion des entreprises chinoises spécialisées dans les équipements agricoles, les semences et les intrants, créant ainsi de nouveaux débouchés commerciaux. En outre, ils renforcent l’influence diplomatique de la Chine en Afrique, consolidant son image de partenaire clé du développement.

Afin de moderniser le secteur agricole, dans une situation où l’intervention chinoise est relativement de moins en moins sous forme d’aide, les pays africains se voient dépendre de davantage de prêts. Les prêts chinois sont critiqués en général car ils créent de l’endettement important chez les pays africains. Lorsque ces derniers peinent à rembourser, certains doivent céder des actifs stratégiques, renforçant l’influence économique et politique de la Chine sur le continent. Ainsi, bien que ses financements soutiennent le développement, ils soulèvent des préoccupations sur la durabilité de la dette et la souveraineté économique des pays africains emprunteurs. Bref, les prêts pour la Chine sont également des outils politiques qui peuvent permettre au pays d’exercer un contrôle sur le territoire africain.

Chapitre 6 : En Afrique, la Chine investit peu, mais s’investit beaucoup.

Ce chapitre clarifie la nature des investissements chinois en Afrique, souvent perçus à tort comme massifs. Ce chapitre est un des plus importants dans l’ouvrage, et ce, car c’est celui qui vient expliciter la réalité de la présence de la Chine en Afrique et la manière dont elle s’opère. Alors que les cinq sections précédentes donnent l’impression que la Chine investit des montants importants, le chapitre 6 vient éclairer les particularités et les modalités de cette intervention.

En réalité, la Chine favorise davantage les prêts, les partenariats publics-privés et les prestations de services, réalisées par des entreprises chinoises sur des projets financés via des accords bilatéraux. Par exemple, selon l’auteur, de 2003 à 2021, les prestations chinoises en Afrique étaient quatorze fois supérieures aux flux d’IDE chinois et trois fois supérieur aux prêts. Les prestations de services, ainsi largement supérieures aux IDE (investissements directs étrangers), créent une dépendance des pays africains en limitant le transfert de compétences, tout en servant la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie. Cette dépendance et la manière dont cette dernière se manifeste est primordial afin de bien saisir les méandres des relations sino-africaines.

Partie 3 : Le temps de Xi Jinping et les nouvelles routes de la soie

Chapitre 7 : Les nouvelles routes de la soie, une « nouvelle ère » sino-africaine

Ce chapitre présente le rôle central de l’Afrique dans le projet des nouvelles routes de la soie (NRS), un vaste réseau infrastructurel visant à renforcer les relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. Les pays africains, représentant près d’un tiers des participants, y voient une opportunité de moderniser leurs infrastructures de transport, énergétiques et technologiques, essentielles pour leur intégration au commerce mondial. Ces investissements se font à travers des prestations de services d’entreprises appartenant presque exclusivement à l’État chinois avec des contrats en Afrique de projets ferroviaires, routiers, aériens et portuaires. Les projets d’énergie renouvelable sont eux portés par des acteurs plus diversifiés, donc privés et publics. Il est intéressant de noter au sein du projet de la NRS, une filière particulière qui est celle de la route sanitaire en général moins évoquée. Depuis des décennies, la Chine investit en Afrique dans des projets de santé avec une stratégie de soft power d’en faire un outil diplomatique dans le contexte de la dernière grande crise sanitaire international, soit la COVID-19. La diplomatie des masques, tests de dépistage et autres matériels sanitaires ou la diplomatie des vaccins durant la pandémie ont été des initiatives majeures pour renforcer les relations sino-africaines à travers des programmes d’aide, de dons accompagnés d’équipes médicales chinoises pour partager leur expertise en gestion de la pandémie. Ce chapitre est intéressant pour analyser les subtilités de l’aide chinoise souvent orientée vers les villes africaines avec présence d’entreprises chinoises, conditionnée à l’utilisation de la technologie chinoise et au support politique que les pays africains peuvent lui apporter sur la scène internationale au détriment de Taiwan.

Chapitre 8 : Les Chinois en Afrique : atomisation, diversité et conflictualité

Ce chapitre traite de l’immigration chinoise en Afrique et de ses impacts économiques, diplomatiques et sociaux. Il distingue deux vagues migratoires : une migration diplomatique et officielle dès les années 1950, visant à renforcer les relations politiques, et une migration récente, plus économique, qui suscite des tensions.

En effet, au tournant des années 1950, les migrations chinoises vers l’Afrique débutent progressivement. Les premiers migrants sont envoyés par le gouvernement chinois dans le contexte des politiques diplomatiques afin d’obtenir la reconnaissance de l’ONU. En d’autres termes, ces migrants sont principalement, des techniciens agricoles, des médecins, des infirmiers, des diplomates, des agents du renseignement et des cadres de l’Armée Populaire de Libération. Ces migrants sont alors sur le territoire africain afin d’œuvrer pour le gouvernement de la Chine populaire. Leurs buts sont clairs : ils doivent bien représenter l’image de la Chine maoïste et de solidarité tout en construisant des réseaux diplomatiques pour leur gouvernement. Certains de ses migrants vont rester sur le territoire et intégrer les communautés locales en apprenant les langues.

Plus récemment, avec les réformes des années 2000, les « nouveaux chinois » arrivent en Afrique et posent plutôt des tensions. Parlant rarement une autre langue que le mandarin, ces groupes viennent créer des tensions en déstabilisant les économies locales et en se regroupant dans des pratiques communautaires que certains décrivent de racistes. Nous parlons alors d’une vague récente de migrations vers l’Afrique.

Enfin, l’auteur décrit ensuite un double phénomène migratoire observable en Afrique lors des dernières vingt années. D’un côté, on est en présence de la migration officielle, liée à la diplomatie ou à des contrats et donc gérée par des entreprises et le gouvernement, et de l’autre, on constate une migration officieuse et privée pour laquelle il existe peu de statistique.

Il s’agit des migrants-investisseurs chinois en Afrique qui jouent un rôle croissant dans le développement économique du continent. Malgré qu’il n’y ait que peu de statistiques officielles à leurs sujets puisqu’ils se déplacent par leurs propres moyens, nous savons qu’ils incluent à la fois de petits entrepreneurs ouvrant des commerces ou des ateliers et de grands investisseurs soutenus par des entreprises privées. Les migrants-investisseurs peuvent être également des Chinois à la recherche du succès qui souhaite progresser dans leur carrière, mais dont les possibilités sont restreintes en Chine. Ces migrants se concentrent sur des secteurs stratégiques comme le commerce de détail, la construction, l’agriculture, et l’exploitation minière. Ces activités contribuent au développement local, notamment par la création d’emplois, l’introduction de technologies, et l’amélioration des infrastructures. Toutefois, leur arrivée suscite parfois des tensions avec les populations locales, qui dénoncent la concurrence jugée déloyale ou le manque d’intégration socio-culturelle. Il aussi rappeler que certaines activités illégales menées par des ressortissants chinois en Afrique, bien que marginales, soulèvent des préoccupations croissantes. Parmi celles-ci figurent l’exploitation illégale des ressources naturelles, souvent accompagnée de corruption locale, ainsi que des réseaux de prostitution et de trafic humain impliquant parfois des femmes locales ou asiatiques exploitées sous de fausses promesses en plus de la maltraitance d’employés africains par les patrons chinois.

Chapitre 9 : La Chine dans le laboratoire africain

Le dernier chapitre explore l’évolution de la présence sécuritaire chinoise en Afrique, marquant une rupture avec son approche traditionnelle. La Chine utilise le continent pour renforcer sa marine, notamment avec sa base navale stratégique à Djibouti, et participe activement aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, sécurisant ainsi ses investissements tout en renforçant son influence internationale. Le dernier chapitre de l’ouvrage est une continuité du chapitre des Nouvelles Routes de la Soie. Offrant une étude de cas de Djibouti et son rôle dans les NRS, cette section permet de concrétiser la manière dont ce projet se déploie réellement mais aborde aussi le rôle de la Chine dans les enjeux sécuritaires et militaires de l’Afrique.

En effet, à partir de 2020, la Chine décide d’officiellement de participer aux opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU à l’aide d’un autre livre blanc. En 2023, la Chine a participé à environ une trentaine d’OMP dont 19 en Afrique. Bien que la Chine brandisse que cette participation est pour contribuer au maintien de la paix internationale, ces contributions financières importantes permettent à la Chine de se tailler une place d’importance dans le système onusien. La contribution n’est pas seulement en envoyant de l’infanterie, mais aussi en envoyant des forces de protection, des logisticiens des officiers et bien entendu, du personnel médical. Cette implication reflète une politique mêlant objectifs humanitaires et stratégiques : renforcer son image internationale, sécuriser ses investissements et consolider ses relations avec l’Afrique. La Chine s’affirme ainsi comme un acteur responsable tout en intégrant la sécurité régionale à ses ambitions économiques.

Enfin, la Chine est également un acteur clé dans la vente d’armes et la formation militaire en Afrique, renforçant ses partenariats stratégiques avec de nombreux pays. Elle fournit des équipements militaires abordables, allant des armes légères aux véhicules blindés, souvent destinés à moderniser les forces armées locales ou à gérer l’instabilité régionale. En parallèle, la Chine propose des formations techniques et stratégiques, familiarisant les armées africaines à ses propres technologies. Ces initiatives visent à accroitre son influence politique et sécuritaire tout en protégeant ses investissements sur le continent. Cependant, elles suscitent des critiques, notamment sur la prolifération d’armes dans des zones sensibles. Donc, alors que le gouvernement investit dans les OMP, il fournit également des armes à des pays qui sont sanctionnés par l’ONU pour les violations de droits humains, démontrant encore une fois l’ambivalence de ses interventions.

Critique générale

Une critique générale sur l’ouvrage est qu’il faut disposer déjà d’une très bonne connaissance de l’histoire de la Chine et de l’Afrique pour bien saisir l’information que l’auteur nous offre. Pour une personne qui désire se familiariser à la géopolitique de l’Afrique, il serait nécessaire d’effectuer plusieurs recherches lors de la lecture afin de bien saisir les concepts présentés par l’auteur. De plus, la structure du livre rend la compréhension de l’œuvre plus ardue.

En effet, chaque chapitre sert, en quelque sorte à introduire le chapitre suivant. À plusieurs reprises, l’auteur fait référence dans un chapitre à des termes spécifiques et place entre parenthèses une référence à une section plus loin dans l’œuvre. Cela force les lecteurs à faire des allers-retours dans l’ouvrage, ce qui n’aide pas toujours la compréhension de la matière à cause de la structure du manuel. Effectivement, puisque les chapitres contiennent de l’information pertinente pour comprendre le chapitre suivant, la lecture de la page en référence est parfois encore plus complexe que simplement effectuer une recherche sur internet pour trouver une définition concise pour une meilleure clarification des concepts.

Les chapitres sont donc interreliés au point que l’information présentée dans un chapitre n’est pas complète sans faire la lecture du reste de l’ouvrage. Le fil conducteur est que la Chine, en utilisant divers mécanismes politiques, économiques et sociaux, a réussi progressivement à installer son hégémonie en Afrique. Le manuel est divisé en trois grandes périodes soit, le début de l’influence de la Chine en Afrique, la période d’intensification des actions de la Chine en Afrique et la période de Xi Jinping et les Nouvelles Routes de la Soie. Alors que cette division pourrait faire à croire que l’information serait offerte de façon chronologique, ce n’est malheureusement pas le cas, apportant ainsi une déstabilisation du lecteur dans le fil conducteur de sa lecture. C’est aussi sans compter son besoin de se référer au net pour des précisions nécessaires, du moins pour un lectorat non spécialiste des questions Chine-Afrique.

L’ouvrage est ainsi destiné à des individus qui possèdent déjà de bonnes connaissances de la structure économique et politique de la Chine en plus d’avoir une connaissance de l’histoire du pays sur la scène internationale. Il faut alors avoir un accès à de l’information additionnelle ou préalable afin de bénéficier complètement de la lecture du livre. Une simplification de certains concepts intégrés à l’intérieur des paragraphes ou des définitions placées en notes de bas de page permettraient de rendre la compréhension de la matière beaucoup plus facile, mais également la lecture plus plaisante en plus d’éviter le besoin d’avoir recours au net à multiples reprises. Bref, l’auteur devrait offrir un meilleur accompagnement à ses lecteurs afin d’améliorer la fluidité de son œuvre.

Dans une perspective de cours universitaire, utiliser l’ouvrage pourrait être très pertinent en attribuant des lectures selon les sujets déjà présentés en classe par un professeur. Par exemple, faire lire aux étudiants les sections portant spécifiquement sur les missions médicales en Afrique à la suite d’un cours sur ce sujet serait un exercice de synthèse efficace. De plus, dans chaque section, il y a des courtes études de cas qui permettent de comprendre la matière expliquée ce qui permet de concrétiser l’information.

La position de l’auteur au sujet des relations sino-africaines est facile à discerner à travers l’ouvrage. En effet, la conclusion des chapitres est souvent que, bien que la présence de la Chine en Afrique amène une modernisation des infrastructures, cette action n’est pas faite de façon altruiste, mais plutôt pour contrôler les ressources naturelles de l’Afrique. L’auteur dénonce à plusieurs reprises que la Chine se donne l’image « du sauveur du continent », mais qu’en réalité plusieurs des mesures mises en place sont prédatrices avec les conséquences néfastes qui en découlent.

Pour les personnes déjà bien informées en géopolitique et possédant une solide connaissance de l’histoire chinoise, cet ouvrage constitue une ressource pertinente pour approfondir le cas particulier de la Chine en Afrique et comprendre les mécanismes qui ont permis l’instauration de son influence sur le continent. En effet, les mécanismes présentés expliquent, à la suite de la lecture complète de l’ouvrage, la manière dont la Chine a établi son influence sur le continent africain.

Conclusion 

En conclusion, bien que l’ouvrage offre une analyse détaillée et pertinente des mécanismes par lesquels la Chine a établi son influence en Afrique, il présente plusieurs points faibles qui en limitent l’accessibilité. La complexité de sa structure oblige le lecteur à naviguer constamment entre les chapitres et à effectuer des recherches complémentaires pour éclaircir certains concepts, ce qui ralentit la lecture et peut décourager un public moins expérimenté.

L’auteur se positionne clairement en dénonçant une politique d’influence fondée sur des stratégies d’exploitation des ressources naturelles, ce qui apporte un éclairage critique sur la modernisation des infrastructures en Afrique et l’industrialisation du continent. Cependant, cette approche, bien que riche en informations, suppose que le lecteur possède déjà une solide connaissance de l’histoire de la Chine et de la géopolitique africaine.

Dans un contexte universitaire, le livre pourrait être utilisé de manière sélective pour approfondir certains sujets spécifiques, à condition que l’enseignant guide la lecture et complète les explications par des notes ou des recherches supplémentaires. Une refonte de l’ouvrage, intégrant par exemple des définitions en notes de bas de page et une organisation plus linéaire, permettrait non seulement de fluidifier la compréhension de la matière, mais aussi d’élargir le public cible, rendant ainsi l’information présentée dans l’ouvrage accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Idiatou Bah

Département de géographie, Université Laval

[1] « Xavier Aurégan – Institut Français de Géopolitique », consulté le 18 décembre 2024, https://www.geopolitique.net/our_team/xavier-auregan/.

The US « Indo-Pacific Strategy »: Concept, Action and Evaluation

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Dr. Gong Ting

Dr. Gong Ting is Deputy Director & Associate Research Fellow at the Department for International and Strategic Studies, China Institute of International Studies (CIIS) in Beijing.

Abstract: The deepening of United States focus on “Indo-Pacific region” in recent years symbolizes a major shift in US global strategy, which is entering a new cycle focused on « great power competition ». The Trump Administration 1.0 created the « Indo-Pacific Strategy » and promoted it from concept to action, and the Biden administration has further strengthened the strategy. The evolution of the strategy has several implications on the Asia-Pacific region, including intensifying the forming of blocs and regional instability, bringing anti-globalization factors to Asia-Pacific regional economic cooperation, etc. The U.S. has also prioritized “American First” in its relation with its allies and partners in the region.

The Asia-Pacific region is culturally diverse, economically vibrant and has great potential for development. Pursuing peace, development and cooperation remains the common pursuit and aspiration of the people in the Asia-Pacific region. Countries in the Asia-Pacific region need to learn from the experience of the past three decades, adhere to maintaining regional security, stability and prosperity, oppose the new Cold War mentality and bloc confrontation, resist anti-globalization and decoupling, and jointly promote the construction of a more peaceful, secure, prosperous, open and inclusive Asia-Pacific community.

Key Words: United States, « Indo-Pacific Strategy », Asia-Pacific, Analysis

Résumé : L’accent mis par les États-Unis sur la « région indo-pacifique » ces dernières années incarne un changement majeur dans la stratégie mondiale des États-Unis, qui entre dans un nouveau cycle axé sur la « concurrence entre grandes puissances ». L’administration Trump 1.0 a créé la « stratégie indo-pacifique » et l’a fait passer du concept à l’action, et l’administration Biden l’a encore renforcée. L’évolution de la stratégie a plusieurs conséquences sur la région Asie-Pacifique, notamment l’intensification de la formation de blocs et de l’instabilité régionale, l’introduction de facteurs anti-mondialisation dans la coopération économique régionale en Asie-Pacifique, etc. Les États-Unis ont également donné la priorité à l’« American First » dans leurs relations avec leurs alliés et partenaires dans la région.

La région Asie-Pacifique est culturellement diverse, économiquement dynamique et possède un grand potentiel de développement. La recherche de la paix, du développement et de la coopération reste la quête et l’aspiration communes des peuples de la région Asie-Pacifique. Les pays de la région Asie-Pacifique doivent tirer les leçons de l’expérience des trois dernières décennies, adhérer au maintien de la sécurité, de la stabilité et de la prospérité régionales, s’opposer à la nouvelle mentalité de la guerre froide et à la confrontation des blocs, résister à l’antimondialisation et au découplage, et promouvoir conjointement la construction d’une communauté Asie-Pacifique plus pacifique, plus sûre, plus prospère, plus ouverte et plus inclusive.

Mots-clés : États-Unis ; Stratégie Indo-Pacifique ; Asie-Pacifique ; analyse.

In recent years, the United States has fabricated the concept of « Indo-Pacific » and vigorously promoted the « Indo-Pacific Strategy ». It symbolizes another major shift in US global strategy, which is entering a new cycle focused on « great power competition ». The shift of the primary goal of US global strategy from « responding to terrorism » to « great power competition » has already sprouted since the Obama administration, marked by global strategic shift to the Asia-Pacific region and proposals of the « Pivot to Asia » and « Rebalance to Asia and the Pacific » strategies. During the first term, the Trump Administration created the « Indo-Pacific Strategy » and promoted the strategy from concept to action. The Biden administration has further strengthened this strategy, making it more dimensional and systematic.

  1. The US « Indo-Pacific Strategy« : From Concept to Action

1.1. Obama administration: Action preparation and conceptual planning for the « Indo-Pacific Strategy »

From « Back to Asia » to « Pivot to Asia », and then to « Rebalance to Asia and the Pacific », US Asia-Pacific strategy that ran through eight years during the Obama administrations did not mention the word « Indo-Pacific ». However, the Obama administration pushed to shift of US global strategic focus from the Middle East to the Asia-Pacific region, which has had a sustained impact on the later versions of « Indo-Pacific strategies » of the Trump and Biden administrations.

In terms of strategic goals, the US aimed to build a regional strategic environment that aligned with its own interests. As put forward by Mr. Antony Blinken, the then Deputy Secretary of State of the Obama Administration, this effort is « to rebalance our focus on the region and to strengthen a rules-based, institutions-based order that is advancing our interests and increasingly not only in the region but globally »[①](US Department of State, 2016). As the weight of the Asia-Pacific region continued to rise in the world’s political and economic landscape, the US attached greater importance to the region, with the view to maintain its interests and « leadership » position. US goals included building an order that is in line with US political interests  and strengthening its alliance networks and partnerships, ensuring a « free and open » economic and trade system, strengthening US deterrence in security and promoting « US-style democracy and human rights ». At the same time, although the Obama administration still positioned China as a « partner », its perception of China as a « competitor » further intensified.

Therefore, the US focused on consolidating its regional alliance and partnership system, including deepening relations with its traditional treaty allies (Japan, South Korea, the Philippines, Thailand, Australia), strengthening trilateral relationships such as the US-Japan-South Korea, US-Japan-India, and US-Japan-Australia, and bringing closer partnerships with countries such as India, Indonesia. The US significantly expanded its military cooperation with regional allies and strengthened military deployment in the « First Island Chain » and « Second Island Chain ». To make up for shortcomings in its regional economic investment, the US also made efforts to « rule making » of regional economic architecture, through participating in the Trans Pacific Partnership (TPP) negotiations since the year of 2009 and promoting its expansion. As a traditional foreign policy tool of US democrats, “Values-based diplomacy  » had also been given significant color.

While the « Rebalance to Asia and the Pacific » strategy was facilitated, the word « Indo-Pacific » had been increasingly evident in US official discourses. In October 2010, the then US Secretary of State Clinton delivered a speech titled « America’s Engagement in the Asia-Pacific », emphasizing that « we understand how important the Indo-Pacific basin is to global trade and commerce » (Clinton, H., 2010). Subsequently, Clinton and several senior US officials repeatedly raised the word of « Indo-Pacific » in several official occasions. However, during this period, the word « Indo-Pacific » emerged more as a geographical or geopolitical concept, and did not directly enter into US policy discourse.

 

1.2. Trump administration: formal proposal, basic formation and implementation of the « Indo-Pacific strategy »

After Trump took office as US president in January 2017, the Obama Administration’s “Rebalance to Asia and the Pacific » strategy came to an end. In March 2017, the then Acting Assistant Secretary of State Susan Thornton said that the « the new administration has its own plan for the region, even if that plan has yet to take shape” (Defense News, 2017).

In October 2017, Trump officially proposed the « Indo-Pacific Strategy » during his attendance at the Asia Pacific Economic Cooperation (APEC) Business Leaders’ Summit in Vietnam. With the US government significantly increasing its focus on the « Indo-Pacific region », its worldview has undergone a major adjustment since the end of the Cold War. In December 2017, the National Security Strategy Report (The White House, 2017) released by the Trump administration emphasized that the era of « great power competition » has arrived. The report defined the top three challenges facing US global strategy as « China and Russia »,  » North Korea and Iran  » and « transnational terrorist organizations ». Next, the Trump administration continued this tone in multiple official documents. The « Indo-Pacific strategy » was gradually introduced in this context.

Trump himself and his cabinet members extensively mentioned a « free and open Indo-Pacific ». In the eyes of the United States, the “Indo-Pacific region” contains 61% of the world’s population, and the US has 7 of its 15 largest trading partners located in this region. The US also has 5 treaty alliances in this region (US Department of Defense, nd). In the 2017 National Security Strategy Report, the US replaced « Asia-Pacific » with « Indo-Pacific » for the first time and officially proposed the « Indo-Pacific Strategy ». Several US government departments then issued action documents centered on the « Indo-Pacific Strategy », outlining specific policies from the perspectives of defense, diplomacy and economy (US Department of Defense, 2019; US Department of State, nd).

In January 2021, the Trump administration declassified the 2018 version of the « US Strategic Framework for the Indo-Pacific Strategy », which was drafted in 2018 and originally scheduled to be declassified on December 31, 2042. Such move reflected that the Trump administration launched top-level design around the « Indo-Pacific strategy » in the early stages after its inauguration, outlining US national security challenges, vital interests, top interests, specific actions and objectives, etc, in the context of “Indo-Pacific Strategy”. The Trump administration declassified this document before stepping down office, revealing a strong sense of building « Indo-Pacific Strategy » legacy.

In 2018, the US officially renamed the « Pacific Command » to the « Indo-Pacific Command » (the unified combatant command of the United States Armed Forces responsible for the “Indo-Pacific region”). The Trump administration gradually pushed the « Indo-Pacific Strategy » from concept to action. The Trump administration has generally followed the direction of strengthening US alliance and partnership system, but pays more emphasis on « America First ». However, in making the concept of « Indo-Pacific » more visible and increasing strategic attention to the region, the US and its regional allies have shown strong convergence.

In military perspective, the US aimed to establish a networked alliances and partnership that is “capable of deterring aggression, maintaining stability, and ensuring free access to common domains” (US Department of Defense, 2019). While increasing the overall military spending, the US significantly increased joint exercises with its allies to enhance « readiness ». The Trump administration also continuously expanded security assistance to strengthen its influence on Southeast Asian, South Asian, and Pacific Island countries. The US military has also strengthened its military activities in the Western Pacific, especially in the South China Sea. According to the « South China Sea Strategic Situation Probing Initiative », from 2018 to 2020, the scale and intensity of US military activities in the South China Sea have significantly increased, including various strategic platform activities, sea and air reconnaissance, « Freedom of Navigation Operations », « transit through the Taiwan Strait », military exercises, etc (South China Sea Strategic Situation Probing Initiative, nd).

Although Trump announced withdrawal from TPP at the beginning of his presidency, the US government has not completely stopped economic investment in the « Indo-Pacific region », and emphasized the need to make up for shortcomings in economic investment. In July 2018, the US announced a $113 million « down payment » to support the digital economy, energy, and infrastructure sectors in the region, with the aim of driving larger scale private investment. In October, the US introduced the « Better Utilization of Investments Leading to Development Act »(BUILD Act). The act advocated for merging the existing Overseas Private Investment Corporation (OPIC) with the United States Agency for International Development (USAID) to establish the United States International Development Finance Corporation (USDFC), attempting to innovate overseas investment and financing methods. During this period, the US established multiple partnerships with its allies and partner countries in areas such as energy, infrastructure, digital economy and cybersecurity.

 

1.3. Biden administration: Deepening and Upgrading the « Indo-Pacific strategy »

As the US political tradition says, « Politics stops at the water’s edge » (United States Senate, nd). Generally speaking, the continuity of the two parties in global strategy and diplomacy is greater than their variability. The Biden administration, which took office in January 2021, directly « followed » the name of « Indo-Pacific Strategy » created by the previous Republican administration without renaming it, and accelerated the deepening and upgrading of the strategy.

The Biden administration further highlighted the primacy of « responding to China » in US global strategy, particularly regarding the empowerment of its alliance and partnership system as a core means to « multiply power » and revitalizing global leadership. In the view of the Biden administration, the crucial position of the « Indo-Pacific region » and the « Indo-Pacific strategy » is even more prominent. The « Interim National Security Strategic Guidance « released in March 2021 emphasized that US « vital national interests compel the deepest connection to the Indo-Pacific, Europe, and the Western Hemisphere » (The White House, 2021). The Biden administration also established a « Coordinator for Indo-Pacific Affairs », which was the first time the White House National Security Council created a related position after « Indo-Pacific ».

In February 2022, the White House officially released the 19-page « Indo-Pacific Strategy of the United States » (The White House, 2022), which identified five dimensions of « free and open, connected, prosperous, secure, and resilient » as the strategic objectives, and proposed action plans and timelines for the strategy. The US also released two « Fact Sheet(s) » for the strategy in February 2023 and February 2024, attempting to demonstrate a « fast pace » in advancing the strategy to reaffirm its « commitment » to the region.

In political and diplomatic context, compared to Trump 1.0, the Biden administration placed greater emphasis on conducting summit diplomacy and further « repairing » its alliance and partnership system. The US and relevant countries frequently expressed their views on « maintaining a free and open Indo-Pacific region » or promoting security, stability, and prosperity in the « Indo-Pacific region », emphasizing the need to deepen bilateral alliance treaties or partnerships. The US also sought to upgrade alliance or partnership with Japan, South Korea, Australia and India, attempting to achieve new breakthroughs in its relations with ASEAN and Pacific Island countries. The US also aimed to promoted stronger coordination among its allies and partners. Since the « reboot » during the Trump era, the QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) has become a key increment for the US to deepen its « Indo-Pacific Strategy ». During the Biden administration, the QUAD dialogue has been upgraded to head-of-state level and held regularly, and added multiple areas of cooperation. The US also accelerated « NATO (North Atlantic Treaty Organization)’s pivot to the Asia-Pacific » and « NATO-ization of the Asia-Pacific region », frequently making statements with its NATO allies around the « Indo-Pacific region ». The allies of the US in the « Indo-Pacific region » showed an increasingly strong trend of

In security and military context, the US strengthened top-level design around « great power competition » and introduced the « Integrated Deterrence Strategy ». This reflected the Biden administration’s national defense strategy of starting from « position of strength » and “reinvigorated alliance power » in order to strengthen deterrence and competitive advantages. The US significantly raised its defense spending in the “Indo-Pacific Region”, especially increased its budget for the “Pacific Deterrence Initiative” year by year. The US promoted the establishment of AUKUS (The Trilateral Security Partnership Between Australia, U.K. and U.S.), with the goal of jointly supporting Australia in acquiring conventional nuclear powered submarines and sharing information, technology and intelligence among the three countries. Since 2024, AUKUS has continuously released expansion signals.

Compared to Trump 1.0, the Biden administration placed greater emphasis on strengthening the economic pillar of “Indo-Pacific strategy ». In May 2022, the US announced the launch of “Indo-Pacific Economic Framework”, an economic initiative put forward by former U.S. President Joe Biden, known as IPEF, which included 13 founding member countries (Fiji later joined as the 14th founding member), attempting to build a regional economic cooperation framework around four major areas: trade, supply chain resilience, clean energy transition and fair economy. The Biden administration outlined « economic security » and « supply chain cooperation », and built « supply chain alliances » with Japan, South Korea, Australia, India and other countries around areas such as semiconductors and critical minerals. Meanwhile, sectors such as cybersecurity, digital infrastructure, clean energy, climate change and public health also became key concerns of the Biden administration.

Compared to Trump 1.0, the Biden administration’s « Value-based Diplomacy » actions in the “Indo-Pacific region” were more visible. The US government has significantly expanded its diplomatic resources in the region around issues such as democracy and human rights, anti-corruption, open society, independent media, civil society, etc.

  1. Evaluation of US “Indo-Pacific Strategy”

2.1. Intensifying the forming of blocs and regional instability

Building security and military alliances was a product of Cold War history and bloc confrontation. In the post Cold War era, the US still holds a Cold War and zero-sum mindset. Whether it is the « Rebalance to Asia and the Pacific Strategy » or the « Indo-Pacific Strategy », the US has always prioritized strengthening its alliance system, enhancing the construction of the trilateral or quadrilateral blocs, and promoting a more networked regional alliance and partner system. Such moves had brought negative effects to peace and stability in the Asia Pacific region.

US military expenditure has been the highest in the world for decades, usually exceeding the total military expenditure of the following nine countries. In 2023, the US military expenditure was $916 billion, accounting for 37% of the total global military expenditure (SIPRI, 2024). As of 2022, there were around 750 US military bases in at least 80 countries and about 170,000 troops stationed outside of the US and its territories (Chicago Council on Global Affairs, 2024).

The “Indo-Pacific Command” is the largest geographically covered of the six major combat commands of US military, with a force of over 370000 personnel, more than 1000 aircraft and over 100 warships (U.S. Indo-Pacific Command, nd). During the Trump administration, according to incomplete statistics, the US conducted over 90 military exercises with its allies in the “Indo-Pacific region” each year (杨晓萍,2021). The Biden administration has further increased military spending in the “Indo-Pacific region”, with a significant increase in funding for the Pacific Deterrence Initiative in the 2021-2024 fiscal years. The federal government’s budget proposal for the 2025 fiscal year has increased Pacific Deterrence Initiative budget request to $9.9 billion. The special funding for the “Indo-Pacific Command” under the National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2024 was as high as $15.3 billion, higher than for other theater commands.

With the continuity and long-term nature of US global strategic focus on the « Indo-Pacific Region », the US has been promoting significant strengthening of its Trans-Atlantic alliance system and the « Indo-Pacific » regional alliance system, especially accelerating the « NATO’s pivot to the Asia-Pacific » and « NATO-ization of the Asia-Pacific region », which has brought more unstable and uncertain factors to regional security situation. Since 2022, NATO summits have invited leaders from Japan, South Korea, Australia and New Zealand three times, and listed the four countries as « global partners ». While conducting summits and high-level interactions, NATO’s military and security cooperation with Asia-Pacific countries, especially Japan and South Korea, has been upgraded from traditional defense cooperation such as personnel and ship visits to cooperation forms such as intelligence sharing, joint exercises, and joint research and development of weapons and equipment. Such actions not only increased the risk of bloc confrontation, but may also stimulate escalation of regional arms races and trigger more conflicts. As several scholars pointed out in an article published in Foreign Affairs in July 2024, « Rather than bolstering regional security, the alliance (NATO)’s growing engagement with Asia could fuel insecurity and instability (Droin, M., Grieco, K. & Jacob, H., 2024). The Jakarta Post, an Indonesian newspaper, published an editorial board review after Japan’s new Prime Minister Ishiba took office in 2024, stating that « ASEAN will not buy into Ishiba’s idea about an Asian NATO. As a group, ASEAN needs Japan as a reliable trading and economic partner, not a military ally that would only exacerbate tensions in the region » (The Jakarta Post, 2024).

In early 2023, AUKUS announced the road map and timetable for the US and UK to provide nuclear submarines to Australia. The three countries pieced together a “trilateral security partnership”, promoted cooperation in nuclear submarines and other cutting-edge military technologies, which stimulated arms race, challenged the international nuclear non-proliferation system, incited bloc politics and military confrontation, and undermined regional peace and stability. Former Sri Lankan President Wickremesinghe pointed out during the United Nations General Assembly in September 2023 that AUKUS was « a mistake » and that most countries in the region « will not want NATO anywhere close by » (South China Morning Post, 2023). Former Australian Prime Minister Keating criticized AUKUS as the « worst deal in all history » and « AUKUS is really about, in American terms, the military control of Australia » (The Guardian, 2023).

 

2.2. Empowering Regional Partners or “America First”?

The start of Trump 1.0 in 2017 was the result of deepening right-wing and conservative politics in the US. Therefore, Trump’s domestic and foreign policies were aimed at « America First » and adopted populist, nativist, unilateralism and protectionist approaches. The Trump administration not only ignored international mechanisms and global governance, withdrew from several international organizations and treaties, but also tends to use a « transactional » mindset to handle foreign affairs. The Trump administration was unwilling to invest in alliance relationships, which greatly weakened the credibility of US diplomacy.

The Trump administration also largely adhered to the principle of « America First » in dealing with its relationships with allies in the Asia Pacific region. It demanded that allies should share more obligations in security and imposed tariffs on allies. Such trends were reflected in US relations with Japan, South Korea, and other countries. The Trump administration has also frequently used economic and trade tools against US emerging partners, such as India and Vietnam. As the then president, Trump often made confrontational remarks against partner countries, withdrew from the TPP on his first day in office and repeatedly missed important multilateral occasions in the region, including the Asia Pacific Economic Cooperation Leaders’ Meeting and the East Asia Summit. As experts from the Brookings Institutions have pointed out, « the broader trend line for U.S. alliances and partnerships has been far more negative under the Trump administration” (Ford, L., 2020).

As a partner that the US is striving to bring closer, ASEAN has not responded positively to Trump administration’s « Indo-Pacific strategy ». Trump did not attach importance to ASEAN, not only missed the East Asia Summit for three consecutive years, but also missed the US-ASEAN Summit in its last year in office. Compared to attending the East Asia Summit five times during the Obama administration and making Southeast Asia a key partner for « Rebalancing » within the region, the Trump administration’s « Indo-Pacific Strategy » has significantly reduced its strategic emphasis on Southeast Asia. In the document of ASEAN Outlook on the « Indo-Pacific » (Center for International Law, 2019) released in 2019, ASEAN particularly emphasized the need to maintain « ASEAN-Centred Regional Architecture » and strengthen its discourse power. At the same time, the document also highlighted principles such as mutual respect for sovereignty, non-interference in internal affairs, and equality and mutual benefit, which were significantly different from the Trump administration’s version of the « Indo-Pacific Strategy ».

Different from the Trump administration, the Biden administration’s diplomacy emphasizes on boosting the alliance and partnership system and strengthening investment in allies and partners, with the “Indo-Pacific region” as a key focus. It can be said that Trump is the initiator of the slogan « America First », and both parties are promoters of America First policy. Compared to Trump’s unilateralism policy, the Democratic Party version of « America First » seems relatively « friendly » to U.S. allies and partners. However, this is not the case. Although the Biden administration emphasized on cooperation with allies and partners, it still adhered to protectionism and the policy of « buying American and hiring American », in order to cater for anti-globalization and economic nativism trends domestically. This resulted in limited benefits that US could provide for its allies in the so-called « friend-shoring ». a growing trade and industrial practice where supply chain networks are focused on countries regarded as political and economic allies (Ellerbeck, S., 2023). The US has also implemented many measures that harm the interests of its allies. For example, U.S. government required South Korean semiconductor enterprises such as Samsung to submit trade secrets. It imposed discriminatory measures against industries such as automobiles, batteries, and renewable energy from Japan, South Korea and Europe in subsidy policy from the Inflation Reduction Act.

 

2.3. Bringing anti-globalization factors to Asia-Pacific regional economic cooperation

As Columbia University Professor Jeffry Frieden pointed out, « The United States is by far the most important locus of this backlash against globalization » (Frieden, J., 2018). As the biggest beneficiary and most active promoter of economic globalization, the US has played a more negative role in economic globalization and the global free trade system in recent years. Its unilateralism and protectionism trends have greatly increased, and mindsets for pan-securitization and « great power competition » continue to intensify. The fundamental reason lies in the fact that the US regards economic globalization as a « scapegoat » for the widening wealth gap and the failure of domestic wealth distribution mechanism domestically, and regards economic and trade issues as a « tool » for « great power competition ». The Trump administration prefers to impose tariffs, while the Biden administration is more inclined to resort to industrial and supply chain policies, both of which use export controls, investment restrictions, and economic sanctions more frequently. In all, the protectionist color of US trade and investment policies continues to intensify, with supply chain policies shifting towards localization, near-shoring and “friend-shoring”, industrial policies becoming more prevailing, and immigration policies becoming more conservative. This has led to a significant increase in international community’s concerns about « anti-globalization » and even « economic warfare ».

In the past several decades, the Asia-Pacific region has been the most dynamic and promising economic pillar in the world, and is widely recognized as an important engine of global economic growth. Many countries in the Asia-Pacific region have always adhered to open regionalism, continuously strengthened multilateral economic cooperation, and made important contributions to maintaining the multilateral trading system and promoting an open world economy. After withdrawing from the TPP, one of the high standard free trade agreements in the region, the US still talked about the need to make up for economic shortcomings of the « Indo-Pacific Strategy ». It also launched the « Indo-Pacific Economic Framework » aimed at reshaping regional economic cooperation framework, but it did not substantially address key issues of trade and investment liberalization and facilitation, market access, and other common concerns among regional countries. As pointed out by Mary Lovely of the Peterson Institute for International Economics, « the IPEF has not been crafted as a traditional trade agreement. In particular, it does not offer signatories preferential access to the U.S. market. That might make the IPEF more acceptable in the United States, but it will hamper the effectiveness of the pact” (Lovely, 2023).The reason behind is that with the rise of populism in the US, opposition against free trade has become largely “politically correct”. In such domestic political atmosphere, it is difficult for both Republican and Democratic governments to substantively continue promoting free trade agreement negotiations, let alone promoting open and inclusive regional cooperation and economic integration in the Asia-Pacific region.

Although seven ASEAN countries have joined the IPEF negotiations, their views on the effectiveness of IPEF are declining due to the lack of a substantial trade pillar and the increasing negative impact of domestic politics, especially election factors, on IPEF in the US. According to the State of Southeast Asia Survey Report 2024 conducted by the ISEAS-Yusof Ishak Institute in Singapore, positive sentiments about the IPEF of Southeast Asian respondents declined from 46.5% in 2023 to 40.4% in 2024, while 44.8% of Southeast Asians respondents are increasingly unsure about the impact and effectiveness of the IPEF, rising from a 41.8% share from 2023. Negative sentiments have also increased from 11.7% in 2023 to 14.9% in 2024 (ISEAS – Yusof Ishak Institute, 2024).

Conclusion. What kind of future vision does the Asia-Pacific region really need?

The “Indo-Pacific” concept twists the concept of Asia-Pacific that is the basic architecture of the region. Since the end of the Cold War, the Asia-Pacific region has become the center of world economic growth and a highland for global development, stability and cooperation. The key is that this region has surpassed the outdated thinking of zero-sum games and bloc confrontation, followed the trend of peace and development and is committed to maintaining regional security and stability, as well as deepening regional economic cooperation.

Faced with increasingly unstable, uncertain and unpredictable factors in world situation, the Asia-Pacific region is facing multiple new challenges. The Asia-Pacific region is culturally diverse, economically vibrant and has great potential for development. Pursuing peace, development and cooperation remains the common pursuit and aspiration of the people in the Asia-Pacific region. Countries in the Asia-Pacific region need to learn from the experience of the past three decades, adhere to maintaining regional security, stability and prosperity, oppose the new Cold War mentality and bloc confrontation, resist anti-globalization and decoupling, and jointly promote the construction of a more peaceful, secure, prosperous, open and inclusive Asia-Pacific community.

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La Nouvelle Route de la Soie, un accélérateur du land grabbing au Cambodge, au Laos et aux Philippines

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Sophy Tan

Candidate à la maitrise en Sciences politiques
Université Laval (Québec, Canada)
sophy.tan.1@ulaval.ca

Sophy Tan est étudiante en maîtrise de Science politique, se concentrant sur les politiques internationales et la sécurité en Asie du Sud, avec une approche sociologique approfondie. Originaire du Cambodge, elle bénéficie d’une perspective unique, mêlant les influences occidentale et orientale, ce qui nourrit et enrichit ses analyses académiques et ses recherches.

Résumé
La Nouvelle Route de la Soie (NRS) incarne les ambitions de la Chine en matière de développement économique mondial, mais elle soulève également d’importants défis sociaux, politiques et environnementaux. Si ces projets promettent la modernisation des infrastructures et croissance, ils s’accompagnent de conséquences plus nuancées : expropriations foncières, précarité de l’emploi local et absence de protections juridiques adaptées. Parmi ces enjeux, l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est est particulièrement préoccupant, les populations locales étant souvent évincées pour faire place aux infrastructures jugées nécessaires au développement de la région.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Nouvelle route de soie, mouvements sociaux, land grabbing, Chine

Abstract
The Belt and Road Initiative (BRI) embodies China’s ambitions for global economic development but also raises significant social, political, and environmental challenges. While these projects promise infrastructure modernization and economic growth, they often come with more complex consequences: land expropriations, local job insecurity, and a lack of adequate legal protections. Among these issues, land grabbing in Southeast Asia is particularly concerning, as local populations are frequently displaced to make way for infrastructure deemed essential for the region’s development.

Keywords: Southeast Asia, Belt and Road Initiative, social movements, land grabbing, China

 

Introduction

Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la Nouvelle Route de la Soie (NRS) est un vaste programme avec pour objectif de renforcer les échanges commerciaux, culturels et diplomatiques entre la Chine et une multitude de pays en Asie, en Europe et en Afrique. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie de « soft power » (Nye, 2017 : 2), visant à exercer une influence politique par l’attraction culturelle, économique et diplomatique, plutôt qu’à travers des moyens coercitifs comme la force militaire. En parallèle de la route terrestre, la route de la soie maritime se développe également, avec l’essor de ports clés qui soutiennent la montée en puissance de l’économie maritime chinoise, dans le but de bâtir un réseau de transport mondial. La Route de la Soie numérique émerge comme un volet stratégique, visant à promouvoir le commerce électronique et les paiements numériques tout en facilitant l’expansion des technologies chinoises, comme le réseau 5G porté par Huawei. Cela incite les pays de la région à adopter ces innovations. La Banque asiatique de développement estimait la valeur des projets liés à la NRS à 26 000 milliards USD en 2017, illustrant l’ampleur de l’engagement financier que la Chine consacre à ce projet.

Les pays d’Asie du Sud-Est figurent parmi les principaux bénéficiaires des financements chinois. Leur proximité avec la Chine en fait un pivot économique stratégique. Toutefois, cette initiative suscite des interrogations et des controverses quant à ses répercussions sur les populations locales. Un recul démocratique observé dans plusieurs nations de la région, associé à de sérieux déficits en matière de gouvernance, entrave la capacité des populations locales à contester les projets liés à la NRS. Cela soulève la question de savoir si la Chine, en soutenant directement les régimes autoritaires de la région, contribue activement à l’affaiblissement des institutions démocratiques locales — notamment à travers le mécanisme du « piège de l’endettement » (Ujvari, 2019) — ou si elle se contente de tirer profit d’une situation où la démocratie est déjà fragilisée. La centralisation du pouvoir, l’absence de transparence dans les décisions politiques et la répression des voix dissidentes limitent considérablement l’espace de contestation des citoyens.

L’objectif de cette étude est de proposer une analyse synthétique des principaux enjeux liés au land grabbing exercé en Asie du Sud-Est, particulièrement au Cambodge, au Laos et aux Philippines, sous le prétexte de la NRS. En examinant les rapports, articles scientifiques et autres publications pertinentes, cette recherche vise à éclairer les impacts sociaux dans cette région. L’analyse s’efforcera également de mettre en lumière l’émergence d’un sentiment antichinois dans la région, en réponse à l’évolution de la NRS.

1.     Contexte politique en Asie du Sud-Est

1.1. Le manque d’infrastructures

Les pays d’Asie du Sud-Est ont vu leur développement économique contraint par des infrastructures insuffisantes, créant une forte demande d’investissements étrangers. La NRS représente, dans ce besoin, une opportunité économique grâce à son soutien financier. Cependant, elle apporte également des défis pour les populations locales, et la situation politique générale de la région ne fait qu’aggraver les tensions. La NRS a été promue par Xi Jinping comme une source de croissance économique pour les pays souhaitant y participer. En comparant l’évolution du PIB de la région entre 2013 et 2023, on observe cependant une courbe presque stable, avec une forte chute en 2020 (Banque mondiale, 2023), contredisant la promesse de Pékin.

1.2. Le déclin de la démocratie dans la région

Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont connu un recul des institutions démocratiques, cette tendance variant bien sûr selon les contextes nationaux. La NRS a joué un rôle dans le renforcement des régimes autoritaires en consolidant leurs liens économiques et politiques avec la Chine. Le coup d’État militaire de 2014 a mis fin à une décennie de démocratie fragile en Thaïlande. Aux Philippines, sous la présidence de Duterte (2016-2022), la liberté de la presse et l’État de droit se sont également affaiblis. Du côté de la Malaisie, des pratiques autoritaires ont perduré malgré la transition politique de 2018. L’Indonésie, souvent citée comme un modèle démocratique dans la région, a récemment restreint les libertés civiles et renforcé le pouvoir exécutif (Kurlantzick, 14 août 2023). Au Myanmar, le coup d’État de 2021 a renversé le gouvernement élu de Aung San Suu Kyi. Quant au Cambodge, la fermeture de l’espace politique s’est accélérée avec la dissolution du principal parti d’opposition en 2017, marquant la fin du pluralisme politique (Human Rights Watch, 2019). Le Laos et le Vietnam, qui n’ont jamais été des démocraties, ne peuvent être intégrés dans cette dynamique de recul. En revanche, l’autoritarisme est demeuré intact.

En 2015, après la reconnaissance officielle de Sam Rainsy comme chef de l’opposition, les tensions politiques au Cambodge ont dégénéré en violences. L’opposition a été expulsée de l’Assemblée nationale et Sam Rainsy s’est exilé volontairement en France. Parallèlement, le gouvernement a intensifié la répression contre les membres du Parti du sauvetage national du Cambodge et adopté de nouvelles lois élargissant les pouvoirs du Parti du peuple cambodgien pour dissoudre les partis politiques. Le système électoral cambodgien repose sur une représentation proportionnelle à liste fermée, dans laquelle les électeurs votent pour un parti plutôt que pour des candidats individuels, laissant aux formations politiques la responsabilité de désigner les élus. Dans ce contexte, après des élections contestées en 2020, Hun Sen a transféré le pouvoir à son fils, consolidant une transition dynastique. Sur la scène régionale, le Cambodge a joué un rôle stratégique lors de sa présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est en 2022, ainsi qu’à travers des événements majeurs tels que les procès des dirigeants Khmers rouges et la lutte contre les établissements de jeux d’argent illégaux. L’année suivante, le régime a amorcé une transition vers une nouvelle génération de dirigeants.

Le Laos est un État à parti unique où le Parti révolutionnaire populaire lao contrôle la politique et limite fortement les libertés civiles (Freedom House, 2022). Il n’existe ni opposition organisée ni médias indépendants. Les violations des droits de la personne restent fréquentes, avec des disparitions forcées et une répression de la liberté d’expression. Les militants prodémocraties et les opposants au régime sont régulièrement arrêtés. Par ailleurs, la croissance économique a entraîné des tensions liées à la gestion des terres et de l’environnement. La crise économique et de la dette a accentué le mécontentement envers le gouvernement et la Chine, principal créancier du pays.

 

Au sud, les élections aux Philippines sont libres, mais leur compétitivité est fragilisée par des dynamiques structurelles qui favorisent les élites politiques, ainsi que par des pratiques telles que la désinformation et l’achat de votes. Pourtant, le pays a enregistré des avancées notables sur le plan social. En 2023, le président Ferdinand Marcos Jr. a mis en place un comité spécial pour lutter contre la discrimination et renforcer la participation des LGBTQIA+ aux politiques publiques. La même année, il a promulgué la Magna Carta des marins philippins, établissant un cadre réglementaire pour leurs droits et conditions de travail, qu’ils naviguent sous pavillon philippin ou étranger. Cette loi garantit la liberté syndicale, un salaire équitable, des conditions de travail sûres et une protection contre la discrimination, avec des mesures spécifiques pour les femmes marines. Toutefois, la concentration du pouvoir entre les mains de dynasties politiques, les menaces persistantes contre la presse indépendante et la répression des opposants politiques soulèvent des questions quant à l’état de la démocratie aux Philippines (Global State of Democracy Initative, 2024). Plutôt qu’un simple recul ou progrès, la situation actuelle reflète un paysage contrasté, où des réformes sociales coexistent avec des défis politiques répressifs persistants.

En tant que modèle autoritaire, la Chine propose une alternative à l’ordre libéral occidental. Cette approche a trouvé un accueil favorable chez certains régimes et certaines parties des populations de la région qui, tout en bénéficiant des investissements chinois, ont adopté des pratiques répressives similaires, restreignant les libertés politiques pour favoriser la stabilité économique. Contrairement aux institutions financières internationales, les investissements dans le cadre de la NRS n’imposent aucune condition en matière de gouvernance ou de transparence, ce qui favorise les gouvernements cherchant à éviter les pressions démocratiques. L’opacité des processus décisionnels et l’absence de consultations publiques, de manière générale et donc y compris sur les projets liés à la NRS, limitent la participation citoyenne et entravent le débat sur leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques (Freedom House, 2023). Si certaines infrastructures ont été développées, l’évolution du PIB régional entre 2013 et 2023 ne révèle pas de hausse significative.  Si la Chine investit dans le domaine industriel, elle ne prend que rarement possession des infrastructures de transport réalisées, car ces projets d’envergure sont généralement financés par des prêts provenant de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Courmont et al, 2023). Par ces prêts, la Chine étend son influence économique sans détenir la propriété des infrastructures et en laissant aux États partenaires le fardeau du remboursement des prêts contractés à des taux commerciaux. Cependant, des facteurs comme l’endettement public et les déséquilibres commerciaux avec la Chine soulignent les risques économiques liés à ces investissements des États partenaires.

2.     Définition du land grabbing

2.1. Aspect théorique

Le « land grabbing » (Baker-Smith et coll., 2016 : 2), ou accaparement des terres, désigne la saisie de terres sans justification légitime et en l’absence d’un cadre juridique approprié. Ce contrôle peut se manifester par la propriété, la location, la concession, des contrats ou d’autres formes de pouvoir. Ce phénomène touche aussi bien les acteurs publics que privés, qu’ils soient nationaux ou étrangers, qui recourt à divers moyens pour s’approprier ces terres, souvent au détriment des paysans, de la gestion foncière, de la souveraineté alimentaire et des droits humains. Ces pratiques reposent fréquemment sur des lois locales jugées injustes et illégitimes, facilitant ainsi des actions portant atteinte aux droits fondamentaux des populations. Face à leurs responsabilités, les gouvernements préfèrent détourner l’attention en imputant la faute de l’accaparement des terres aux entreprises étrangères impliquées dans ces projets (ibid. : 15). Ce mécanisme de dénégation, bien qu’il puisse relever d’une stratégie de communication, vise à dissimuler les lacunes des gouvernements eux-mêmes qui, sous couvert de développement économique, ont permis l’émergence de pratiques néfastes pour les communautés locales. La Chine, en particulier, est souvent citée dans cette dynamique, ses investissements devenant ainsi un point focal pour accuser des acteurs extérieurs de déstabiliser les systèmes locaux de gouvernance, mais pointer du doigts les projets soutenus par la Chine ne doit pas cacher les mécanismes locaux de mise en œuvre de ces saisies des terres.

Les projets d’infrastructures, qu’ils concernent les transports ou l’énergie, contribuent de manière significative à ce phénomène. La résistance locale à ces projets se manifeste souvent sous forme de « protestations publiques » (Ratliff et Hall, 2014 : 281), soit par des marches pacifiques. Cependant, ces mobilisations attirent rapidement l’attention des autorités, qui les perçoivent souvent comme violentes en raison de leur caractère direct et frontal vis-à-vis du pouvoir en place. Bien que débutant généralement par des manifestations calmes, ces mobilisations prennent parfois une tournure plus radicale lorsqu’elles ciblent des lieux symboliques, tels que des ambassades ou des sites gouvernementaux.

2.2. Le land grabbing en Asie du Sud-Est

Depuis le milieu des années 2000, les concessions pour cultiver le caoutchouc, l’acacia, l’eucalyptus, le manioc, la canne à sucre et le maïs se sont fortement développées au Cambodge et au Laos (Schoenberger et al. : 708). Plusieurs études soulignent que cette expansion est liée à la demande croissante en Chine et dans les économies voisines. La NRS n’a pas engendré le phénomène du land grabbing ; celui-ci existe dans la région de l’Asie du Sud-Est depuis bien avant.

Par exemple, ce n’est qu’en 2007 que le gouvernement laotien a pris conscience des problèmes liés aux concessions foncières comme mode d’investissement (Kenney‐Lazar, 2015 : 686). Le système actuel d’acquisition des ressources a des effets négatifs pour le pays. Parmi ces problèmes, les concessions foncières entraînent des pertes d’actifs non compensées, tant pour les villages que pour l’État. Pour les pays communistes, le land grabbing représente le renforcement d’une gouvernance foncière centralisée, et pour de nombreux pays de la région, il constitue un ressort historique. Cependant, les investissements massifs de Pékin ou les projets soutenus par la Chine dans la région ont accentué ce phénomène, qui ne passe plus inaperçu. Il est important de souligner cette nuance : ce ne sont pas les autorités chinoises qui orchestrent directement l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est, mais bien les gouvernements locaux, qui utilisent les projets liés à la NRS pour justifier des politiques foncières controversées. Dans plusieurs pays, des concessions de terres à grande échelle ont été accordées à des entreprises chinoises dans le cadre de projets d’infrastructures, souvent sans consultation publique ni compensation adéquate pour les populations déplacées.

Au Cambodge, la gouvernance foncière a suivi une trajectoire différente, marquée par l’héritage du conflit et de l’instabilité politique. Après la guerre contre les Khmers rouges, la question des droits fonciers est restée floue, contribuant à un contrat social ambigu entre l’État et les survivants du conflit. Si les familles ont été autorisées à cultiver de petites parcelles, aucune initiative n’a été entreprise pour rétablir la propriété privée ni pour restituer les terres aux propriétaires d’avant 1975 (Trzcinski et Upham, 2013). Contrairement à un processus d’appropriation informelle, il s’agit ici d’une absence de volonté politique de redéfinir les droits de propriété, maintenant l’État dans une position de contrôle sur l’accès à la terre. Cette problématique a même retenu l’attention de la Cour pénale internationale en 2014 à La Haye, mais le dossier demeure en suspens depuis 2021.

Au Laos, les concessions foncières ne reflètent pas une appropriation progressive hors du cadre légal, mais une gestion centralisée des terres par l’État, caractéristique du régime communiste en place depuis l’arrivée au pouvoir du Parti révolutionnaire populaire lao en 1975. Inspiré des modèles soviétique et vietnamien, ce système a instauré une économie planifiée où l’État conserve un contrôle strict sur l’allocation des terres et l’attribution des concessions, souvent au profit d’investisseurs étrangers (Kenney‐Lazar, 2015). Le projet ferroviaire Laos-Chine, financé en grande partie par des prêts chinois, a entraîné le déplacement de milliers de résidents sans garanties de relogement satisfaisantes (RFA Lao, 2024). De même, au Cambodge, des concessions foncières économiques ont été octroyées à des entreprises chinoises pour des plantations de caoutchouc et des projets immobiliers, comme celui de Dara Sakor, qui a exproprié des communautés locales sur des milliers d’hectares (Global Atlas of Environnemental Atlas, 2024). Bien que ces initiatives soient portées par des capitaux chinois, ce sont bien les États hôtes qui facilitent ces transactions et en tirent profit.

Les Philippines étaient considérées comme un point problématique dès le début de la question de l’accaparement des terres, en 2007 (Schoenberger et al. : 711). Bien que le gouvernement philippin ait cherché à attirer des investissements fonciers à grande échelle en provenance d’Asie de l’Est et du Moyen-Orient, ces investissements ne se sont, pour la plupart, pas concrétisés. Pourtant, les communautés locales, bien que directement touchées, bénéficient rarement des grands investissements agricoles. Plusieurs réformes agraires visant à redistribuer des terres aux agriculteurs sans terre ont été adoptées, mais leur mise en œuvre demeure insuffisante, et les agriculteurs philippins ne disposent pas d’une sécurité foncière (Climate Diplomacy, 2023). Ce contexte facilite les expulsions forcées afin de libérer des terres pour les investisseurs étrangers, entraînant de nombreux cas de harcèlement et de violence. Les grands propriétaires terriens et l’État détiennent les terres et accordent aux agriculteurs des droits d’exploitation sur des parcelles, un système qui facilite les expulsions et rend l’accès aux titres fonciers particulièrement difficile pour ces derniers (ibid.). Cette inégalité engendre des tensions entre les groupes sociaux et les élites.

En résumé, plus qu’une simple influence extérieure, la NRS agit comme un catalyseur qui exacerbe des pratiques existantes de mauvaise gestion foncière et d’expropriation arbitraire. Dans ce contexte, les gouvernements locaux exploitent la relation avec la Chine pour masquer leur responsabilité dans la gestion du foncier. Lors des mobilisations populaires contre ces projets, les autorités invoquent la pression économique chinoise pour justifier des décisions qui relèvent avant tout de leur propre gouvernance foncière.

3.     Aperçu des contestations dans trois pays de la région

Les trois pays sélectionnés pour analyser les instances d’opposition liées aux droits fonciers ont été choisis en fonction de la couverture médiatique des manifestations et de la manière dont leurs gouvernements ont répondu à la désobéissance civile. En outre, une défense de la démocratie contre le communisme, souvent associé à Pékin, s’est intensifiée. Le meilleur exemple de cette opposition est l’Alliance du Milk Tea, née des mots-dièse sur X, anciennement Twitter. Afin d’échapper à la vigilance des gouvernements surveillant de près les réseaux sociaux, les utilisateurs ont eu recours à des mots-dièse liés au thé pour se rassembler et promouvoir la démocratie en Asie du Sud-Est. Ces regroupements numériques ont facilité des manifestations physiques de grande ampleur, souvent avant que les autorités n’interviennent pour les disperser. Sur les pancartes des manifestants, on retrouvait des revendications contre la dictature et, de manière implicite, contre l’influence croissante de la Chine dans leurs pays. Le déclin de la démocratie dans la région est donc une source d’opposition ajoutée.

3.1. Le cas du Cambodge

Le Cambodge est l’un des pays les plus durement touchés par les phénomènes d’accaparement des terres, et le gouvernement a répondu de manière agressive aux résistances. Depuis 2019, plus de 22 000 familles ont été touchées par des saisies massives de terres, tandis que des dizaines de milliers d’autres vivent dans l’incertitude en raison de conflits fonciers non résolus. Ces accaparements sont souvent justifiés par des projets d’infrastructure ou d’exploitation des ressources naturelles, dans un contexte où les populations locales ont peu de recours face aux intérêts des grandes entreprises et des autorités. Les expulsions forcées, accompagnées de violences et d’intimidations, révèlent une asymétrie dans l’accès aux mécanismes institutionnels, qui favorisent largement les investisseurs et les gouvernements en place.

Par exemple, en 2020, le journal South China Morning Post a rapporté que des gardes de sécurité cambodgiens avaient violemment dispersé une petite manifestation près de l’ambassade de Chine, en réponse à la base navale de Ream construite dans le golfe de Thaïlande. De nombreuses familles, établies depuis des générations dans ces régions, se voient privées de leurs terres sans compensation adéquate, exacerbant le sentiment d’injustice et l’inaccessibilité aux recours juridiques. L’expansion de la base navale de Ream au Cambodge illustre ce phénomène : officiellement justifiée par des raisons de modernisation militaire, elle s’est accompagnée d’expropriations forcées, d’arrestations de manifestants et de menaces directes de l’ancien Premier ministre Hun Sen envers les militants et leurs familles. En 2024, dix d’entre eux ont été condamnés à un an de prison pour leur engagement dans des conflits fonciers et à leur libération, contraints de verser des indemnités à un magnat, soulignant la collusion entre autorités et acteurs économiques influents dans la gestion des terres agricoles (RFA Khmer, 10 novembre 2024). Si la corruption et l’autoritarisme local sont des facteurs clés de ces expropriations, le rôle de la NRS ne peut être ignoré.

Pékin ne contrôle pas directement ces opérations foncières, mais ses investissements ou son appui financier dans les infrastructures stratégiques offrent un cadre légitimant ces pratiques. La base navale de Ream (Brar, 2024), soupçonnée de servir les intérêts militaires chinois, s’inscrit dans la Route de la Soie maritime, visant à sécuriser les corridors maritimes stratégiques pour Pékin. L’article 53 de la Constitution du Cambodge interdit explicitement l’établissement de bases militaires étrangères sur son territoire, et le Premier ministre khmer continue de nier toute utilisation militaire de la base navale. Phnom Penh affirme que les navires présents servent uniquement à des formations et à la préparation des exercices Golden Dragon de l’année 2024. Il soutient également que la Chine construit deux nouvelles corvettes pour sa propre marine et insiste sur le fait que la présence chinoise à Ream est temporaire (Head, 2024), ce qui, selon lui, exclurait toute qualification de base militaire. Cette situation évoque la base navale chinoise de Djibouti, construite pour 590 millions USD (AFP, 2023), qui assure une présence permanente en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Le Cambodge montre les effets graves de l’accaparement des terres, où l’autoritarisme, la corruption et les investissements étrangers aggravent les inégalités sociales et les conflits fonciers. L’expansion des projets chinois, comme la base navale de Ream, démontre comment les intérêts géopolitiques et économiques peuvent violer les droits des populations locales. Les familles affectées par ces expropriations continuent de lutter pour obtenir justice, dans un environnement marqué par des violences, des intimidations et un accès limité aux recours légaux, soulignant ainsi l’asymétrie entre les autorités et les citoyens.

3.2. Le cas du Laos

Le land grabbing s’est imposé comme un outil clé pour faciliter les projets d’infrastructure dans le cadre de la transition économique du Laos, passant d’un modèle de planification étatique centralisée à une économie mixte alliant socialisme d’État et marché, dans l’objectif d’accélérer la croissance du produit intérieur brut (Kenney-Lazar, 2017 : 684). En 2018, le Laos a adopté une loi sur l’indemnisation des expulsions forcées, mais son application reste problématique.

Dans la province d’Oudomxay, plusieurs villages ont été déplacés pour permettre la construction du chemin de fer Lao-Chine sans informations claires sur leur relocalisation ni sur les compensations (Business & Human Rights Resource Centre, 2024). Ce projet de 414 km, reliant Kunming en Chine à Vientiane dans le cadre du projet ferroviaire Pan-Asia, constitue un atout stratégique pour un Laos enclavé et où les infrastructures de transport sont notoirement insuffisantes. Cependant, sa construction a entraîné de nombreux déplacements forcés. En 2012, l’Assemblée nationale laotienne a approuvé le projet, et le gouvernement a proposé d’emprunter 6,8 milliards de dollars à la Banque d’Export-Import de Chine. Bien que négocié avant 2013, le projet a été ensuite intégré à la NRS des deux gouvernements (Ngin, 2022). Selon Radio Free Asia (2020), de nombreuses familles ont été expulsées sans compensation adéquate, et les retards de paiement ainsi que l’absence de transparence ont exacerbé les tensions locales. Le ministère laotien des Travaux publics et des Transports estime que 4 400 familles ont été touchées. Le chemin de fer a été achevé et ouvert en décembre 2021. En juillet 2022, environ quatre millions de trajets de passagers avaient été effectués, et cinq millions de tonnes de marchandises (dont environ 840 000 tonnes de biens transfrontaliers) avaient été transportées. Cependant, près de 500 familles affectées n’ont toujours pas de logement adéquat ni d’accès à l’eau potable (RFA, 2020). En 2022, des habitants ont rejeté des indemnisations jugées insuffisantes, en particulier pour compenser la perte de terres agricoles dans un projet écotouristique (Kurlantzick, 2023).

Dans la même année, les habitants ont été confrontés à la catastrophe du complexe hydroélectrique Xe Pian-Xe Namnoy. Ce complexe hydroélectrique s’est effondré, provoquant un torrent qui a dévalé plusieurs dizaines de kilomètres, atteignant même le Cambodge voisin. Pourtant, il a été construit avec l’appui financier et technique d’entreprises chinoises, dont la Xe Pian-Xe Namnoy Power Company, qui minimise son implication : « L’accident a été causé par des pluies continues qui ont fait s’accumuler d’importantes quantités d’eau » (AFP et Reuters, 2018). Au moins 71 personnes ont perdu la vie et des milliers ont été laissées sans abri (Hutt, 2019). Cet incident a mis en lumière d’autres risques liés aux projets d’infrastructure de la NRS dans des régions vulnérables. Le manque de surveillance gouvernementale et de main-d’œuvre qualifiée pourrait être en cause. Les organisations environnementales alertent régulièrement sur l’impact des barrages sur le Mékong, menaçant l’écosystème, les populations rurales déplacées et les économies locales qui en dépendent (AFP et Reuters, ibid.). Les indemnisations restent insuffisantes pour les personnes déplacées, aggravant la situation de la dette nationale du Laos, déjà lourdement impactée par la participation du pays à la NRS.

Le land grabbing au Laos met en évidence le conflit entre développement économique et droits des populations locales. Les projets d’infrastructure, tels que le chemin de fer Lao-Chine et les barrages hydroélectriques, sont cruciaux pour la croissance du pays, mais leurs effets sur les communautés locales sont sévères. Les expulsions forcées, les compensations insuffisantes et la mauvaise gestion ont aggravé les inégalités sociales et environnementales. Malgré la loi sur l’indemnisation des expulsions, son application reste faible, soulignant des problèmes de gouvernance et de transparence.

3.3. Le cas des Philippines

La Constitution philippine de 1987 classe les terres publiques en quatre catégories : agricoles, forestières, minérales et parcs nationaux. La Chine investit principalement dans l’exploitation minière aux Philippines. Si ses projets d’extraction se poursuivent, la construction d’îles artificielles en mer de Chine méridionale a ralenti depuis son pic entre 2014 et 2018. Cependant, ces projets restent stratégiques politiquement.

Les activités ont eu un impact important sur les communautés locales, notamment à Bangui, où en 2014, 15 familles ont dénoncé l’empiétement des lignes de transmission électrique du China National Renewable Energy Center sur leurs terres. Située dans la province d’Ilocos Norte aux Philippines, Bangui a été le théâtre de ce conflit. Les familles ont dénoncé non seulement l’impact environnemental des projets, mais aussi l’absence de compensations adéquates et le manque de transparence dans les démarches d’expropriation (Tejada, 2014). Malgré des lois censées protéger le droit de propriété et encadrer les négociations foncières, les expropriations liées aux projets chinois continuent de provoquer mécontentement et tensions. Les propriétaires se plaignent de compensations insuffisantes et d’un manque de clarté dans les procédures d’éviction. En réponse à ces frustrations, des forums en ligne ont été créés, permettant aux propriétaires de comparer les indemnités proposées, d’échanger des expériences et de s’organiser pour défendre leurs droits face à ces pratiques perçues comme injustes (Lampton et coll., 2020 : 164-165).

Contrairement aux deux premiers pays, la pression sociale aux Philippines a conduit à un retournement du gouvernement. En 2023, les Philippines ne bénéficieront pas des prêts chinois ni de l’avenir partagé promu par la Chine, car l’administration du président Marcos Jr. s’éloigne du programme financier de Pékin, perçu comme problématique dans le cadre de l’expansion de l’influence mondiale de la Chine. En parallèle, les Philippines ont déposé près de 200 protestations contre les actions de la Chine en mer de Chine méridionale, soulignant les tensions croissantes liées à l’expansion de l’influence chinoise dans la région. Les Philippines montrent ainsi une volonté de renforcer leur souveraineté. Dans ce contexte, après la pandémie de COVID-19, les décideurs doivent prendre en compte l’augmentation des tensions liées aux terres et aux ressources naturelles. Depuis la pandémie, 9 600 agriculteurs ont été déplacés de leurs terres, en grande partie en raison de l’application affaiblie des droits fonciers, ce qui a favorisé les pratiques du land grabbing (Slaban, 2023).

Les projets chinois aux Philippines montrent la tension entre le développement économique, les enjeux géopolitiques et les droits des populations locales. Bien que des lois existent pour protéger les terres, les expropriations liées à l’exploitation minière ont aggravé les inégalités et provoqué des conflits, comme à Bangui. Cependant, la pression sociale a conduit à un changement de politique sous le gouvernement de Marcos Jr., marquant un retrait des prêts chinois et une volonté de renforcer la souveraineté nationale. Les Philippines se trouvent à un moment clé, où gérer les tensions liées au land grabbing et aux ressources naturelles pourrait éviter des impacts sociaux et environnementaux négatifs.

Conclusion

La croissance des cultures clés en Asie du Sud-Est, telles que l’huile de palme sur les îles et le caoutchouc sur le continent (Schoenberger et al. : 704), est alimentée par des investisseurs régionaux, comme les entreprises thaïlandaises et vietnamiennes dans la région du Mékong, ainsi que par des entreprises malaisiennes et singapouriennes impliquées dans l’industrie de l’huile de palme en Indonésie. De plus, des investisseurs internationaux, notamment des entreprises malaisiennes, indonésiennes et singapouriennes, cherchent des terres pour cultiver de l’huile de palme en Afrique subsaharienne (ibid.). Bien que la Chine présente l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) comme un projet économique et de développement, elle promeut aussi l’intégration civilo-militaire, qu’elle considère comme essentielle pour renforcer l’armée. L’intégration civilo-militaire, incluse dans la réforme militaire de 2015 et la stratégie nationale, pourrait être difficile à appliquer dans les projets NRS à l’étranger. Néanmoins, les gouvernements hôtes doivent s’attendre à ce que les contractants chinois respectent les exigences légales liées aux infrastructures (Asia Society Policy Institute, 2020 : 18-19).

L’influence croissante de la NRS sur les politiques internes des pays est illustrée par la volonté des gouvernements locaux d’accepter des investissements au détriment des populations locales. Si la Chine est perçue comme un partenaire économique, elle est également vue comme une menace pour la stabilité régionale. Cette méfiance est renforcée par les impacts négatifs sur les populations locales et l’environnement, ainsi que par l’absence de dialogue entre les parties concernées. Les attentes des pays participants en matière d’infrastructures et de croissance économique se heurtent à une réalité complexe. Des problèmes tels que l’accaparement des terres exacerbent les inégalités sociales, comme le montrent les situations au Cambodge, au Laos et aux Philippines, où la protection des citoyens contre les investisseurs étrangers reste un défi majeur.

Le phénomène du land grabbing en Asie du Sud-Est demeure une source de préoccupations majeures, tant sur le plan des moyens de subsistance que sur celui de l’environnement (Doarung, 2018). Une grande partie de la population vit dans des zones rurales et dépend des ressources naturelles, telles que la terre et l’eau, pour assurer sa subsistance. En parallèle à un afflux d’investisseurs en provenance de pays riches en capital, un exode de travailleurs migrants quittant les pays ciblés a été observé. Cette situation paradoxale met en évidence le contraste entre des investisseurs confiants et des travailleurs migrants non préparés et souvent réticents. Comme l’ont illustré de nombreux projets transfrontaliers à grande échelle, notamment dans l’agro-industrie, les barrages hydroélectriques et les industries extractives, certaines entreprises, souvent les mêmes, ont tiré profit du déplacement de nombreuses communautés locales. Ce phénomène a des conséquences profondes, telles que la perte de terres, de forêts et de rivières, ainsi que des flux de capitaux et de main-d’œuvre au sein des pays de l’ASEAN. Bien que de nature commerciale, ce réseau renforce l’utilité militaire d’un port en installant des industries de soutien, tant locales que chinoises, telles que la construction navale, les communications et la logistique des transports (Russel et Berger, 2020 : 20).

La région se trouve prise dans un cercle vicieux : elle doit équilibrer son besoin d’infrastructures sans compromettre sa souveraineté, tout en maintenant la satisfaction de sa population pour assurer une stabilité politique qui permettrait à la Chine de continuer à investir. Ce changement d’opinion reflète à la fois un désir du gouvernement de regagner une certaine légitimité et une volonté de diversifier ses partenariats économiques pour éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de Pékin. De ce fait, l’expansion des infrastructures liées à la NRS ne constitue pas directement la cause première des expropriations, mais elle en devient un catalyseur, offrant aux gouvernements locaux une justification pour des pratiques déjà bien ancrées. La frontière entre influence économique et ingérence devient alors plus floue, renforçant les dérives autoritaires sous couvert de développement.

Si certains de ces projets s’inscrivent dans le cadre de la NRS, d’autres relèvent de dynamiques plus anciennes liées à la gouvernance foncière et à la corruption locale. Par exemple, plusieurs concessions foncières ont été accordées à des entreprises chinoises ou à des consortiums bénéficiant d’un soutien financier de Pékin, notamment pour des barrages hydroélectriques et des corridors logistiques régionaux. Cependant, d’autres accaparements de terres, bien que parfois attribués à l’influence chinoise, sont avant tout le résultat de politiques nationales et de pratiques de clientélisme. La NRS agit comme un levier facilitateur d’expropriations, là où les gouvernements locaux exploitent ce cadre pour justifier des pratiques préexistantes.

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La relation de défense France – Vietnam dans le nouveau contexte indopacifique

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Thao HOANG

Courriel :  thao.hoang.1@ulaval.ca

Thao Hoang est étudiante au doctorat en Science politique à l’université Laval, sous la direction de Sylvie Loriaux.  Son sujet de recherche est : Examiner les implications de la relationalité (l’ontologie relationnelle/ le relationalisme/ le guanxi) dans la philosophie asiatique (Confucianisme, Bouddhisme, Daoïsme) aux théories des RI, notamment en ce qui concerne la construction et la transformation des identités étatiques et la perception du pouvoir en RI des pays confucianisés (surtout Chine, Vietnam, Japon) pendant la période du système tributaire et le temps moderne.

Résumé :
En analysant les événements historiques et les stratégies Indopacifiques respectives de la France et du Vietnam, l’article étudie l’évolution de la relation de défense entre le Vietnam et la France de 1991 à nos jours et met en lumière sa nouvelle dynamique dans le contexte indopacifique actuel. L’article montre que dans le nouveau contexte régional depuis 2018, les intérêts communs croissants favorisent la coopération en matière de défense entre les deux pays et l’amène vers un nouvel échelon. Plusieurs activités substantielles de coopération qui ont commencé à prendre forme ces dernières années ont démontré la convergence des intérêts stratégiques des deux pays dans la région.

Mots-clés: relations de défense, France – Vietnam, Indopacifique, stratégies indopacifiques

Abstract:
By analyzing the historical events and Indo-Pacific strategies of France and Vietnam, this paper investigates the development trend of the Vietnam-France defense relation from 1991 to the present and highlights its new dynamic within the current Indo-Pacific context. The paper demonstrates that, in the new Indo-Pacific context since 2018, the growing common interests have fostered defense cooperation between the two countries, taking it to a new level. Substantial cooperative activities that have begun to take shape in recent years have evidenced the convergence of the two countries’ strategic interests in the region.  

Keywords: defense relation, France – Vietnam, Indo-Pacific, Indo-Pacific strategies

Introduction

Le centre de gravité du monde pivote de l’Occident vers l’Orient. Nous le voyons non seulement par les chiffres économiques, mais aussi par des modifications dans les politiques étrangères de différents pays depuis une dizaine d’années. Le concept d’Indopacifique émerge dans de telles circonstances. Cette région maritime, la plus vaste et la plus stratégique du monde, trouve sa place dans les politiques économiques et sécuritaires des puissances mondiales et régionales. Une nouvelle structure politique et sécuritaire y est en construction. La Chine avec son ascension économique affirme de plus en plus ses ambitions territoriales dans les mers du Pacifique occidental, ce qui inquiète ses voisins riverains. Le Vietnam se voit le plus menacé par l’agressivité et les ambitions chinoises car en termes de corrélation de forces, il ne peut rivaliser avec la Chine. En conséquence, le Vietnam privilégie les stratégies diplomatiques afin de trouver un équilibre contre la deuxième puissance mondiale tout en restant prudent et flexible face à son voisin. Dans ce contexte, la France, un pays d’Europe, affirme son appartenance indiscutable à la région Indopacifique en raison de ses territoires d’outre-mer qui y demeurent. Les points communs dans les stratégies Indopacifiques du Vietnam et de la France encouragent les deux pays à consolider leurs relations de défense. Cet article met en lumière le développement de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 1991 ainsi que les intérêts communs que les deux pays partagent dans le nouveau contexte en Indopacifique.

  1. La relation bilatérale de défense de 1991 à 2018

  « L’histoire qui nous [France et Vietnam] unit est une histoire de guerre et de paix, d’éloignement et de retrouvailles ».

Emmanuel Macron (Élysée, 2018)

Une relation diplomatique spéciale tissée entre l’ancien colonisateur, la France, et son ancienne colonie, le Vietnam, a été officiellement établie dès 1973, tout juste après la fin de la Conférence de Paris dans laquelle la France a joué un rôle clé de médiation entre les deux parties vietnamienne et américaine.

En 1991, la France est le premier pays occidental à créer une Mission de Défense au sein de son Ambassade à Hanoi, et devient le premier pays occidental à débuter une coopération militaire avec le Vietnam. Le premier domaine de coopération est peu sensible : la médecine militaire. La France met alors en œuvre des projets en matière de prévention du paludisme et de formation des médecins militaires. Dans les années 1990, les deux pays n’accordaient pas encore une forte attention à leur relation militaire. S’ils ont établi leur relation militaire depuis 1991, il a fallu attendre jusqu’en 1997 pour que l’Accord-cadre de cette coopération voit le jour (voir le Tableau 1). Cela peut être expliqué par le contexte contemporain où le Vietnam venait juste de s’ouvrir au monde suite au Đổi mới [Renouveau] et que sa première priorité consistait à redresser son économie qui était en péril depuis l’indépendance. De plus, la chute du mur de Berlin ainsi que l’effondrement de l’URSS restaient encore trop claires dans l’esprit des Vietnamiens pour qu’ils soient prêts à promouvoir une coopération de défense avec un pays occidental comme la France.

La deuxième décennie du XXIème siècle a témoigné de certaines évolutions dans cette relation. Celles-ci s’expliquent surtout par la demande du Vietnam dans le contexte régional où la Chine se montre progressivement agressive dans ses revendications territoriales dans la mer de l’Est[1]. Notamment, suite à l’événement de 2014 où la Chine a installé la plateforme pétrolière HD-981 dans la zone économique exclusive (ZEE) vietnamienne, la menace chinoise contre l’intégrité territoriale maritime du Vietnam devient désormais un des enjeux de défense les plus importants du pays (Bo Quoc phong, 2019). En 2009 et en 2010, le Vietnam a commandé des armes françaises pour des valeurs respectives de 35,6 et 55,2 millions d’euros (Ministère des Armées, 2019b, p. 66). Si ces dépenses semblent minimes, elles représentaient environ 2% des dépenses militaires du Vietnam à cette époque (SIPRI, 2024). En 2016, le premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France a été organisé à Paris. Cet événement a confirmé la volonté des deux pays à rendre leur relation militaire réelle, efficace et profonde par des dialogues. En même temps, les deux parties ont aussi pu dévoiler l’efficacité limitée de leur coopération en affirmant que « les résultats ne sont pas à la mesure du potentiel et des souhaits des deux parties » (Voice of Vietnam, 2016). Aussi en septembre 2016, le Président de la République française François Hollande a effectué une visite d’État au Vietnam. Cette même année, la prise de commande d’armements de la part du Vietnam envers son fournisseur français est arrivée à un montant significatif de 94,5 millions d’euros, soit un tiers du total des prises de commandes sur la période s’étalant de 2009 à 2023 (Ministère des Armées, 2014, 2024).

En termes d’armements, avant l’invasion russe en Ukraine en 2022, la plupart des armements vietnamiens étaient fournis par la Russie (66% des équipements délivrés au Vietnam de 2016 à 2020 viennent de la Russie, suivie par l’Israël avec 19%, la Biélorussie et la Corée du Sud avec 4,8%) (Wezeman et al., 2021). Dans le contexte où la Chine compte parmi les importateurs les plus importants chez les principaux fournisseurs d’armement du monde, le Vietnam cherche à diversifier ses fournisseurs d’armes afin de préserver ses secrets stratégiques, surtout à partir de 2016 après la levée de l’embargo américain sur la vente d’armes au Vietnam. En même temps, la France, de son côté, cherche à avoir un pied dans le marché d’un pays émergent comme le Vietnam. La demande a donc croisé l’offre. L’achat d’armes constituerait ainsi une opportunité à fort potentiel dans la relation militaire France-Vietnam. Selon un rapport du SIPRI de 2021, pour la période 2016-2020, le Vietnam occupait la 16ème place dans la liste des plus gros pays importateurs, tandis que la France est le troisième exportateur d’armement du monde (Wezeman et al., 2021).

Nous pouvons remarquer que de 1991 à 2018, la relation franco-vietnamienne de la défense a témoigné un développement régulier mais à un rythme relativement lent malgré une volonté politique. À travers leurs entrevues bilatérales, les deux pays ont partagé leurs préoccupations respectives, mais ils n’ont toujours pas trouvé de terrain d’entente sur les questions stratégiques. L’industrie de défense illustrait bien le décalage dans leurs intérêts pendant cette période. Si le commerce d’armement est une priorité de la France, le Vietnam restait hésitant quant à s’ouvrir sur ce sujet qu’il juge sensible, surtout quand la relation d’amitié traditionnelle qu’il entretient avec la Russie est concernée. Néanmoins, la situation change à partir de 2018, quand un nouveau contexte stratégique prend forme en Indopacifique.

Tableau 1 :

Événements marquants dans la relation de défense France – Vietnam de 1991 – 2024

AnnéeÉvénementRésultat ou signification
1991Ouverture de la Mission militaire de France à HanoiLa France est le premier pays occidental à débuter la relation militaire avec le Vietnam
1993Visite du président F. Mitterrand au VietnamPremière visite d’un chef d’État occidental au Vietnam
Ouverture de la Mission militaire du Vietnam à Paris 
1997Visite du ministre de la défense du Vietnam Doan Khe en FranceSignature d’un premier Accord-cadre sur la coopération de défense
2001Visite du Ministre de la défense du Vietnam Pham Van Tra en FranceMise en place d’un mécanisme de consultation de défense entre les deux Ministères de la défense
2002Visite du président vietnamien Tran Duc Luong en France 
2004 Mise en place d’un mécanisme de dialogue stratégique de la diplomatie et de la défense
2009Visite du Ministre de la défense du Vietnam Phung Quang Thanh en FranceSignature du Pacte de coopération en matière de défense (remplaçant l’accord de 1997)
2010Visite du ministre de la défense de la France Hervé Morin au VietnamMise en place du mécanisme de consultation au niveau du vice-ministre au sein des réunions annuelles du Comité mixte sur la coopération de la défense entre le Vietnam et la France
2013Visite du premier ministre du Vietnam Nguyen Tan Dung en FranceSignature du Partenariat stratégique
2016Visite du président français François Hollande au Vietnam Visite du ministre de la défense de la France Jean-Yves Le Drian au VietnamPrise de commande d’armement pour 94,5 millions d’euros de la part vietnamienne
Premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France à Paris 
Forum bilatéral des entreprises de défense France-Vietnam 
2018Visite officielle du Secrétaire général du Parti communiste du Vietnam en France 
Visite du ministre de la défense du Vietnam Ngo Xuan Lich en FranceSignature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028
2019Premier dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2021Visite du premier ministre du Vietnam Pham Minh Chinh en France 
Visioconférence des deux ministères sur la coopération de défense Vietnam-France 
2022Deuxième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2023Troisième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2024Visite du ministre de la défense de la France au VietnamParticipation à la commémoration du 70è anniversaire de la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu
Visite du président du Vietnam, secrétaire général du Parti communiste du Vietnam To Lam en FranceSignature du Partenariat stratégique compréhensif

Source : Résumé réalisé par l’auteure à partir de sites Internet gouvernementaux et de la presse

2. Le nouveau contexte Indopacifique

Le nouveau concept « d’Indopacifique » est adopté par de plus en plus de pays pour remplacer celui de « l’Asie-Pacifique ». L’Indopacifique est le résultat d’un fait objectif. La région a en effet remplacé l’Atlantique, en incluant l’Océan Indien et l’Asie-Pacifique, pour devenir la centralité des circulations maritimes mondiales. L’Indopacifique est aussi un concept géostratégique. La région observe une rivalité entre deux puissances émergentes, la Chine et l’Inde, et aussi, un éventuel front de bataille direct entre la puissance émergente chinoise et la puissance dominante américaine. La région Indopacifique est considérée par la Chine comme son arrière-cour, bien que le pays nie toujours l’utilisation de ce terme et le prenne pour un effort américain de contenir la Chine (Denisov et al., 2021). À son tour, les États-Unis, en observant une montée en puissance considérable de la Chine mettant en danger l’équilibre stratégique du système international actuel, ont dû rapidement se tourner vers l’Asie-Pacifique depuis une dizaine d’années[2]. Après que les États-Unis ont présenté leur première « Free and open Indo-Pacifc strategy » en 2017, non seulement d’autres puissances régionales comme le Japon, l’Inde et l’Australie ont partagé l’intention de construire une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère, mais des puissances occidentales comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande Bretagne, le Canada et même l’Union européenne ont également introduit leurs propres stratégies pour l’Indopacifique. Bien que le contenu de chaque stratégie soit différent, notamment en ce qui concerne la portée géographique de la région, l’identification des problèmes prioritaires à résoudre ou l’attitude adoptée envers la Chine, ces stratégies démontrent les intérêts croissants que des puissances lointaines portent à la région Indopacifique.

2.1. Stratégie de la France en Indopacifique

Depuis 2018, année où le Président de la République française a exposé pour la première fois sa vision de l’Indopacifique dans son discours de Garden Island à Sydney, plusieurs documents portant sur la stratégie française en Indopacifique ont été publiés par le gouvernement français, notamment le ministère des Armées et celui des Affaires étrangères. La stabilité de l’Indopacifique est « essentielle » et toute crise ou conflit survenant dans cette zone pourrait « porter gravement atteinte aux intérêts de la France et de l’Europe » (Ministère des Armées, 2018, p. 3). En effet, si la France possède la deuxième zone d’exclusivité économique du monde avec ses 11 millions de km2, c’est grâce à ses territoires d’outre-mer et ses îles en Indopacifique. Ainsi, 88% de la zone économique exclusive française se trouve en Indopacifique, région qui compte 1.5 million de ressortissants et au moins 200 000 expatriés français (Ministère des Armées, 2018, p. 3).

Les priorités de la France dans la région Indopacifique « inclusive » demeurent sa sécurité et son indépendance (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2018). La première consiste à protéger la sécurité des territoires, des ressortissants et des zones économiques exclusives de la France dans la région. Pour l’assurer, la France cherche à préserver un accès libre aux espaces communs par des moyens militaires et diplomatiques sur place [la sécurité maritime], et à « participer au maintien de la stabilité stratégique par une action globale fondée sur le multilatéralisme » (Ministère des Armées, 2019a, p. 5). L’indépendance de la France repose sur ses divers partenariats stratégiques dans la région, à travers lesquels elle cherche des opportunités de commerce dans des économies en croissance constante au sein d’une région moteur de la croissance économique mondiale. Un autre intérêt de la France est de s’affirmer en tant que « puissance stabilisatrice » portant « les valeurs de liberté et de respect du droit dans la région » (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2022, p. 3). Ces priorités poussent la France à s’engager davantage en Indopacifique.

La revue nationale stratégique française et la stratégie nationale en Indopacifique révisées et publiées en 2022 s’inscrivent dans une continuité d’intérêt envers la zone Indopacifique. L’Indopacifique représente toujours une des « zones prioritaires pour la défense et la sécurité de la France » (République française, 2022, p. 23). La version mise à jour de la stratégie Indopacifique française est marquée par une partie dédiée à la stratégie Indopacifique commune de l’Union européenne et par l’importance répétée du rôle des alliances et des partenariats dans la région. Ces éléments mettent en lumière des efforts français de pallier le décalage entre ses grandes ambitions et ses ressources limitées (Bondaz, 2022).

2.2. L’Indopacifique dans la stratégie vietnamienne

Dans le contexte de la formation d’une nouvelle structure politique et sécuritaire dans la région de l’Indopacifique, la Chine manifeste des ambitions territoriales sur les mers qui l’entourent, comme la mer de Chine méridionale et la mer de Chine orientale, suscitant une grande inquiétude chez les pays voisins. Parmi ceux-ci, le Vietnam se sent particulièrement menacé par les ambitions et les politiques agressives de la Chine, non seulement en raison des expériences douloureuses du passé, mais aussi en raison de l’asymétrie persistante des rapports de force (Thayer, 1994). De ce fait, le Vietnam privilégie des politiques extérieures visant à établir un équilibre stratégique avec la Chine en nouant des relations substantielles avec différentes puissances mondiales. Parallèlement, la politique vietnamienne envers la Chine demeure nuancée. Le Vietnam évite à tout prix de froisser son voisin et reste prudent face à la rivalité entre grandes puissances dans sa région immédiate. Effectivement, la leçon de la guerre de frontières en 1979 et de la guerre maritime de 1988 avec son voisin géant reste encore présent dans la mémoire du pays. En outre, il ne faut pas oublier le lien extrêmement étroit entre le Parti communiste du Vietnam (PCV) et le Parti Communiste de Chine, alors que la stabilité du PCV demeure toujours une des priorités de la sécurité du pays (Bo Quoc phong, 2019, p. 55).

La stratégie de sécurité maritime du Vietnam se concentre sur la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dans la région de la mer de Chine méridionale, en particulier dans les archipels des Paracels et des Spratleys. La protection de la sécurité nationale en mer et la gestion des différends avec la Chine en mer de l’Est représentent désormais une priorité majeure de la diplomatie et de la défense du Vietnam (Bo Quoc phong, 2019, p. 18). En 2018, le Vietnam a commencé à participer à des exercices militaires conjoints en mer avec le RIMPAC[3], exercice suivi par une série d’activités que le Vietnam mène bilatéralement et multilatéralement avec plusieurs partenaires. Les navires de guerre étrangers visitent fréquemment le Vietnam, illustrant l’élargissement des relations de coopération en matière de défense maritime. Parmi les pays dont les navires de guerre visitent régulièrement les ports vietnamiens figurent les États-Unis, la Russie, le Japon, la France, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Inde.

Sur le plan diplomatique, le Vietnam adopte une politique étrangère de diversification multilatérale fondée sur les principes des « 4 Non »[4] (Bo Quoc phong, 2019, p. 25). Cette politique habile et flexible a permis au Vietnam d’obtenir de nombreux succès diplomatiques tout en conservant précieusement son autonomie.

Lorsque l’idée d’une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère a été avancée par certains pays de la région, notamment le Japon, l’Inde, les États-Unis, l’Australie ou encore l’Indonésie, le Vietnam restait silencieux jusqu’à ce que l’ASEAN publie officiellement le document « ASEAN Outlook on the Indo-Pacific » (AOIP) en juin 2019. Fidèle à sa position de neutralité vis-à-vis de la compétition entre la Chine et les États-Unis, l’ASEAN a souligné son soutien à « une région Indo-Pacifique fondée sur le dialogue et la coopération plutôt que sur la compétition», « pour le développement et la prospérité de tous », où l’ASEAN joue un rôle « central et stratégique » (ASEAN, 2019, p. 2). Ainsi, l’ASEAN s’efforce de recentrer son action sur la coopération économique dans la région plutôt que sur la compétition stratégique. L’AOIP souligne le rôle central de l’ASEAN et l’importance des mécanismes de coopération que l’ASEAN avait déjà mis en place.

La vision Indopacifique de l’ASEAN reflète celle du Vietnam qui a participé à l’élaborer. Le Vietnam soutient une région Indopacifique prospère et pacifique fondée sur la coopération tout en réitérant le rôle central de l’ASEAN. Le pays participe activement aux cadres de coopération économique tels que le cadre économique Indopacifique (IPEF) lancé par les États-Unis. Il exprime également sa volonté de participer aux mécanismes de coopération en matière de défense et de sécurité dans la région Indopacifique, « en conformité avec ses capacités et ses intérêts » (Bo Quoc phong, 2019, p. 30). Nous pouvons constater une attitude assez ambiguë du Vietnam vis-à-vis du concept Indopacifique. Aucun document officiel ne mentionne le terme, mais le pays accepte implicitement son utilisation dans les déclarations bilatérales ou multilatérales (Do Thanh & Do Thi, 2024). Il s’agit d’une posture nuancée et pragmatique qui permet au Vietnam de bénéficier des initiatives de coopération dans la région et en même temps de ne pas froisser la Chine qui reste toujours sceptique face à ce concept américain.

3. Le développement substantiel de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 2018

La liste des événements marquants dans la relation franco-vietnamienne de défense (Tableau 1) montre une intensification des activités de coopération en matière de défense depuis 2018, un jalon qui coïncide avec le début d’une nouvelle configuration stratégique en Indopacifique ainsi que la première Stratégie Indopacifique française. Dans cette relation de défense, les domaines de coopération traditionnels tels que la médecine militaire ou des opérations de maintien de la paix se poursuivent. En même temps, l’industrie de défense, un domaine plutôt sensible pour le Vietnam auparavant, se développe dans le cadre d’une entente entre les deux pays.

En 2018, à l’occasion du 45ème anniversaire de l’établissement de la relation diplomatique, les visites bilatérales successives ont marqué une nouvelle étape dans la relation bilatérale. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV en France, les deux parties prononcent leur accord sur plusieurs questions internationales dont le respect du droit international de la mer, la protection de la libre navigation et de survol dans toutes les mers. Elles ont convenu d’approfondir leur coopération de défense en maintenant et en amplifiant les mécanismes existants. En outre, les deux dirigeants ont affirmé le souhait des deux pays d’intensifier leur coopération dans le domaine de l’équipement de défense « sur la base des besoins exprimés et des capacités à y répondre de chaque partie » (Élysée, 2018). À la visite du ministre vietnamien de la défense en France la même année, la signature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028 a été identifiée comme une nouvelle étape pour rendre la relation militaire franco-vietnamienne réelle et profonde (Bao Chinh phu, 2018).

Pendant la pandémie du Covid-19, malgré le contexte sanitaire défavorable, les deux ministères chargés de la défense entretiennent un contact régulier (Ministère des Armées, 2021). La période post-Covid a témoigné d’une intensification des visites ainsi que des dialogues bilatéraux et multilatéraux où les deux renforcent leur relation de défense. L’année la plus remarquable sera l’année 2024. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV, Président du Vietnam To Lam en France, les deux pays ont signé le Partenariat Stratégique Global, le plus haut niveau du grade diplomatique que le Vietnam accorde à ses partenaires. La France, le premier pays européen, est devenue le 8ème partenaire stratégique global du Vietnam, devenant le premier pays européen à obtenir ce rang. L’une des premières priorités réside dans le renforcement de la coopération de défense, alors que chaque pays cherche à consolider son autonomie dans un contexte mondial marqué par la rivalité stratégique accrue entre les deux superpuissances (Élysée, 2024). Les deux pays partagent leur attachement au multilatéralisme, au respect du droit international ainsi qu’au maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité en mer de Chine méridionale et en Indopacifique en général. Par ailleurs, en 2024, pour la première fois, le ministre français des Armées est invité par le Vietnam aux cérémonies de commémoration de la bataille de Dien Bien Phu. Il s’agit d’un signe remarquable de la réconciliation et de la volonté commune de garder la mémoire historique pour en faire une leçon chère du prix de la paix (VTV, 2024). La promotion de la coopération mémorielle est désormais ajoutée à la liste des activités de coopération bilatérale de défense. Il faut également mentionner la participation mutuelle aux expositions d’armements organisées respectivement par les deux ministères en 2022 et en 2024. Le Vietnam commence à organiser des expositions internationales d’armement depuis 2022 pour montrer ses capacités militaires et sa volonté de moderniser son industrie de défense.

Vu les visions stratégiques de la France et du Vietnam dans le nouveau contexte Indopacifique, plusieurs intérêts communs des deux pays peuvent être soulignés. En effet, le Vietnam considère la France comme un partenaire de longue date, une grande puissance européenne responsable et profondément impliquée dans la région Indopacifique. La relation bilatérale en matière de défense est marquée par l’absence de conflits directs, et par des intérêts communs tels que la paix et la prospérité dans la région, la sécurité maritime et le respect du droit international. Le Vietnam peut compter sur le soutien diplomatique de la France dans sa lutte pour la protection de sa souveraineté en mer de Chine méridionale, surtout que la France est l’un des rares pays à condamner fermement les actions de la Chine entrant en violation du droit international (i.e. discours annuels des ministres français des Armées au dialogue de Shangri-La), et qu’elle possède la capacité de projeter sa puissance dans la région Indopacifique pour défendre les principes et valeurs communes.

La France a de son côté bâti une relation de défense avec le Vietnam qui s’inscrit dans le temps et qui se répand dans plusieurs domaines autour d’une synergie de points de vue sur la situation en Indopacifique, sur la promotion du multilatéralisme et du droit international (Ministère des Armées, 2019a, p. 20). Dans ses documents sur l’Indopacifique depuis 2018, la France mentionne quelques partenaires stratégiques tels que l’Inde, le Japon et l’Australie[5] comme les plus importants, mais aussi l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Nouvelle-Zélande, et le Vietnam. Parmi ces partenaires stratégiques du sud-est asiatique, le Vietnam est souvent nommé avec Singapour, l’Indonésie et la Malaisie qui occupent respectivement la 8ème, la 11ème et la 14ème place dans la liste des 20 clients d’armement les plus importants de la France pendant la période 2011-2020 (Ministère des Armées, 2022), même si les achats vietnamiens d’armes françaises restent encore très modestes. Cette classification montre le rôle spécial du Vietnam dans la stratégie française en Indopacifique.

Conclusion 

La relation de défense entre la France et le Vietnam a été établie dès 1991. Il s’agit d’une relation spéciale tissée entre l’ancien colonisateur et l’ancienne colonie. Les deux anciens ennemis de la guerre d’Indochine sont désormais devenus deux partenaires fiables. Depuis 1991 et jusqu’en 2018, plusieurs activités ont été enregistrées dans le cadre de la coopération militaire entre les deux parties. Des visites officielles des chefs d’État ainsi que des chefs de la Défense des deux pays n’ont cessé d’exprimer leur volonté et leur souhait de renforcer leur relation de défense dont, selon les deux parties, les résultats n’étaient pas encore satisfaisants. Cette relation se développait avec un rythme régulier bien qu’elle n’ait constitué une priorité ni pour l’un ni pour l’autre.

Depuis 2018, un nouveau dynamisme stratégique est observé en Indopacifique. La France s’engage à promouvoir les intérêts français dans la région qui est désormais clé dans la croissance économique mondiale et dans la rivalité stratégique entre les superpuissances. Le Vietnam reste géographiquement au cœur de l’Indopacifique. La relation franco-vietnamienne de défense entretenue depuis 1991 avec un rythme relativement modeste a bénéficié d’un nouveau souffle dans ce contexte changeant. Elle devient maintenant profonde et substantielle. Elle s’inscrit dans les stratégies des deux pays qui cherchent à renforcer leur autonomie respective face à un contexte mondial instable et imprévisible dominé par les superpuissances.

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[1] Biển Đông en Vietnamien désigne la mer de Chine méridionale.

[2] La politique américaine pour le pivot vers l’Asie présentée officiellement par l’administration Obama en 2011.

[3] Organisé et administré par le commandement indopacifique de la marine américaine, le RIMPAC est le plus grand exercice international de guerre maritime au monde et se déroule tous les deux ans dans le Pacifique.

[4] Ne pas participer à des alliances militaires, ne pas s’allier avec un pays pour en affronter un autre, ne pas recourir à la force ni menacer d’utiliser la force dans les relations internationales, ne pas permettre l’installation de bases militaires étrangères sur son territoire pour attaquer un autre pays.

[5] L’Australie est enlevée de la liste des partenaires stratégiques en Indopacifique de la France suite à la rupture du programme bilatéral des futurs sous-marins en 2021. Voir : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique, p.42