« Diplomatie spatiale » et cybersécurité : La stratégie chinoise d’influence mondiale à travers les services satellitaires

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Alain De Neve

Alain De Neve est chercheur au Centre d’études de sécurité et défense de l’Institut royal supérieur de défense (IRSD) à Bruxelles. Ses travaux portent sur les technologies militaires émergentes, la dissuasion nucléaire et les enjeux de gouvernance dans l’espace extra-atmosphérique. Il est également Visiting Expert à l’Université libre de Bruxelles.

 Alain De Neve is a researcher at the Centre for Security and Defence Studies of the Royal Higher Institute for Defence (RHID) in Brussels. His work focuses on emerging military technologies, nuclear deterrence, and governance issues in outer space. He also serves as a Visiting Expert at the Université libre de Bruxelles.

Résumé
Cet article se propose d’analyser la stratégie d’influence mondiale de la Chine à travers ses services satellitaires, en croisant diplomatie spatiale, souveraineté numérique et enjeux de cybersécurité. En s’appuyant sur des coopérations renforcées avec le Sud global, Pékin déploie un modèle techno-diplomatique concurrent de celui des puissances occidentales. Cette dynamique redéfinit les rapports de pouvoir dans l’espace orbital et interroge la gouvernance future du cyberespace spatial.

Mots clés : Diplomatie spatiale ; Sud Global ; Services satellitaires ; Cybersécurité orbitale ; Gouvernance spatiale

Abstract
This article aims to analyze China’s global influence strategy through satellite services, intertwining space diplomacy, digital sovereignty, and cybersecurity concerns. By reinforcing cooperation with the Global South, Beijing advances a techno-diplomatic model that challenges Western approaches. This dynamic reshapes orbital power relations and questions the future governance of the space-based cybersphere.

Key words : Space diplomacy ; Global South ; Satellite services ; Orbital cybersecurity ; Space governance

Introduction

Au fil des deux dernières décennies, la Chine a multiplié les initiatives pour consolider sa présence dans le domaine spatial, un secteur désormais perçu comme un levier stratégique de puissance et d’influence internationale. Loin de se limiter aux démonstrations technologiques ou aux ambitions scientifiques, cette dynamique s’inscrit dans une logique plus large de projection géopolitique, où les infrastructures orbitales deviennent des instruments de diplomatie et des vecteurs d’influence. En parallèle, la maîtrise des services satellitaires – qu’ils soient liés à l’observation de la Terre, aux télécommunications ou à la navigation – confère à Pékin une capacité inédite de capter, de traiter et de diffuser des données sensibles à l’échelle planétaire.

Dans cette configuration, les enjeux de cybersécurité occupent une place centrale. La capacité à sécuriser les chaînes d’information, à protéger les infrastructures orbitales contre les intrusions ou les interférences, mais aussi à exploiter le cyberespace pour asseoir une influence normative, devient un atout stratégique de premier plan. À travers le développement et l’exportation de ses services satellitaires, la Chine articule ainsi une stratégie qui conjugue diplomatie technologique, soft power et souveraineté numérique, avec pour objectif de remodeler les rapports de force dans un espace globalisé et hautement concurrentiel.

Cet article propose d’analyser les ressorts de la stratégie chinoise d’influence mondiale par le biais des services satellitaires, en posant la question suivante : dans quelle mesure la diplomatie spatiale chinoise, articulée à une logique de souveraineté numérique, redéfinit-elle les équilibres de pouvoir dans l’environnement orbital global ? Pour y répondre, l’analyse s’articule en plusieurs temps : elle examine d’abord les fondements technologiques et géopolitiques de la « nouvelle ruée vers l’espace » dans laquelle s’inscrit la Chine, avant de se pencher sur les modalités concrètes de sa coopération spatiale avec les pays du Sud global, notamment en Afrique. L’étude explore ensuite les logiques de dépendance et de projection d’influence qui sous-tendent cette diplomatie spatiale, avant de montrer comment ces dynamiques s’articulent à des enjeux croissants de cybersécurité, dans un contexte de rivalité stratégique et de fragmentation des normes de gouvernance spatiale.

1.  Une ruée vers l’espace

Dans ce contexte de recomposition des équilibres géostratégiques, la stratégie spatiale chinoise s’affirme comme un levier d’influence global, mêlant ambition technologique, déploiement de services satellitaires et préoccupations en matière de cybersécurité. Cette stratégie s’inscrit elle-même dans une dynamique plus large qui dépasse les logiques classiques de compétition étatique : elle participe à la redéfinition des règles du jeu dans un espace extra-atmosphérique devenu le théâtre d’une concurrence multiforme (Wang, 2024).

À la faveur des mutations survenues depuis le tournant du XXIe siècle, le secteur spatial a connu des transformations profondes, au point que ses caractéristiques actuelles diffèrent radicalement de celles de la course à l’espace qui a marqué la fin des années 1950 et les années 1960. De nombreux experts s’accordent à qualifier la dynamique actuelle de la compétition internationale dans l’espace de « ruée vers l’espace » (Pasco, 2024), susceptible de remettre en question les principes fondamentaux qui régissent ce domaine — des principes en grande partie établis par le Traité de l’espace de 1967 et les accords internationaux conclus dans son sillage (Clay, 2019). C’est dans ce contexte que la Chine a déployé une diplomatie spatiale destinée à contrecarrer le positionnement des acteurs historiques du secteur.

Une explication raisonnable de cette tendance réside dans la concomitance de quatre phénomènes ayant exercé, depuis la fin de la guerre froide, un impact durable sur le secteur spatial. Le premier de ces phénomènes est l’extension horizontale et verticale des technologies et des réseaux numériques. L’extension horizontale s’explique par le fait que l’immense majorité des sociétés à travers le monde dépendent aujourd’hui des services fournis ou soutenus par l’Internet. L’extension verticale, quant à elle, découle du fait que les différents échelons de la société — de l’individu aux institutions — s’appuient sur les technologies en réseau pour la conduite de leurs activités respectives (Lewis & Linvingstone, 2023).

Un deuxième phénomène découle de l’augmentation du nombre d’États ayant désormais élaboré une politique spatiale, soit parce qu’ils sont parvenus à développer leur propre infrastructure scientifique et technologique leur permettant de déployer lanceurs, satellites et services associés (comme c’est le cas de la Chine), soit parce qu’ils peuvent accéder aux ressources spatiales par le biais de partenariats inscrits dans des cadres de coopération industrielle. Certains de ces États (à l’image de la Chine), longtemps cantonnés à une phase de « rattrapage technologique », concurrencent désormais les acteurs historiques et ont contribué à transformer l’espace en un environnement hyperconcurrentiel (Gaudard, 2004).

Un troisième phénomène réside dans la diversification qualitative des acteurs scientifiques et technologiques engagés dans la mise en œuvre d’une politique spatiale. Les États, longtemps demeurés les acteurs dominants de ce secteur, ont été contraints de partager ce « monopole » avec des entrepreneurs privés (Gaudard, 2004). Il convient, à cet égard, de bien cerner la portée de cette transformation : les entrepreneurs privés ne se contentent plus d’agir en tant que simples sous-traitants des autorités publiques ; ils développent désormais leurs propres politiques spatiales et définissent leurs programmes en fonction de leurs objectifs de marché et de croissance. SpaceX, par exemple, déploie sa propre constellation de satellites Internet, Starlink. Amazon, de son côté, travaille au développement de sa constellation Kuiper. L’entrepreneuriat du New Space élabore aujourd’hui une vision autonome de l’espace à long terme, indépendante des États (Achilleas, 2016).

Un quatrième phénomène tient à la congestion croissante du domaine spatial, conséquence directe de la compétition entre États et entreprises privées pour l’occupation de l’espace (Space Dominance) (Shabbir, Sarosh, & Nasir, 2024). Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour alerter l’opinion publique, les décideurs, mais aussi les acteurs économiques, sur les risques qu’un entrepreneuriat spatial débridé pourrait faire peser sur la continuité des services issus de l’exploitation spatiale. Si la dérégulation venait à s’imposer comme norme, cela pourrait compromettre gravement la liberté d’accès à l’espace pour les nations. Dans ce contexte, le syndrome de Kessler[1] a récemment refait surface, ravivant les inquiétudes quant à l’avenir de l’écosystème spatial mondial (Adushkin, Aksenov, Veniaminov, & Kozlov, 2020). Or, ces hypothèses pourraient s’avérer encore plus dramatiques : la destruction accidentelle d’un satellite militaire par un objet incontrôlé ou par des débris issus d’une collision fortuite — potentiellement en cascade, avec des répercussions sur d’autres systèmes appartenant à d’autres nations ou organisations — pourrait entraîner de graves conséquences pour la paix entre puissances spatiales, celles-ci étant susceptibles de s’accuser mutuellement de chercher à provoquer un conflit majeur.

2.     L’ouverture spatiale de la Chine : un alignement avec le Sud global

Depuis 2016, la Chine intensifie ses efforts de coopération spatiale, notamment avec les pays généralement que l’on regroupe désormais sous l’étiquette imparfaite de « Sud global ». Cette orientation résulte en grande partie des difficultés croissantes rencontrées par les responsables chinois de la science et de la technologie pour établir des partenariats avec les acteurs européens dans ce domaine. En conséquence, la constitution de partenariats avec les pays du Sud global est devenue une priorité stratégique. Consciente des tensions suscitées par la répartition des rôles dans l’espace à l’échelle internationale, la Chine perçoit les pressions croissantes exercées sur les instances de régulation des activités spatiales par les nouveaux acteurs, souvent qualifiés de « nouveaux entrants ». Le mécontentement croissant des nations qui n’ont pas été parmi les pionnières de l’aventure spatiale, mais qui revendiquent désormais un accès équitable à l’utilisation et à l’exploitation de l’espace, se manifeste notamment au sein de l’Union internationale des télécommunications (UIT), à l’occasion des négociations sur l’allocation des fréquences entre États.

Afin de répondre aux revendications légitimes formulées par les nouveaux entrants dans le domaine spatial, la Chine a lancé en 2016 le programme intitulé « Belt & Road Initiative Space Information Corridor » (BRISIC) (Sénéchal-Perrouault, 2020). Dans la première partie du document officiel Guiding Opinion on the Accelerated Promotion of the BRSIC (Guiding Opinion on Accelerating the Construction and Application of ‘One Belt One Road’ Space Information Corridor (关于加快推进“一带一路”空间信息走廊建设与应用的指导意见), 2016), ce programme est défini de manière à souligner trois dimensions fondamentales. D’une part, cette définition élargit le périmètre initial du BRSIC, en intégrant un ensemble plus vaste de services et d’infrastructures liés à l’information spatiale. D’autre part, elle présente le BRSIC comme une initiative de coopération internationale, à la fois technologique et industrielle, destinée à favoriser l’interconnexion des capacités spatiales entre la Chine et ses partenaires. Enfin, elle inscrit résolument le programme dans un processus de mondialisation des entreprises spatiales chinoises, traduisant ainsi une stratégie hybride, à la fois industrielle, commerciale et politique (Nadarajah, 2024).

La coopération spatiale avec les pays visés repose sur deux approches principales : d’une part, la fourniture de services spatiaux (communications, télédétection, navigation) ; d’autre part, l’ouverture à de nouveaux projets exploratoires et infrastructures.

2.1. Les services spatiaux

En matière de services spatiaux, la navigation constitue le service le plus sophistiqué fourni par la constellation BeiDou. Ce système de navigation par satellite, à couverture mondiale, étend aujourd’hui sa portée à l’ensemble des continents. Dans un esprit de coopération internationale affirmée, la Chine a conclu des partenariats avec plusieurs grandes organisations régionales, parmi lesquelles l’Union africaine, la Ligue des États arabes et la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC) (China’s Beidou Navigation Satellite System in the New Era: White Paper, 2022). Dans le but de renforcer la présence et l’utilité de BeiDou sur le continent africain, la Chine a organisé à Pékin, en novembre 2021, le tout premier Forum de coopération Chine-Afrique sur le système BeiDou. Cet événement d’envergure a rassemblé des représentants de 48 pays africains, soulignant l’effort stratégique de la Chine pour promouvoir l’adoption et l’intégration du système en Afrique, et en démontrer le potentiel en matière d’infrastructure technologique et de connectivité dans des secteurs variés  (A Key Component to China’s Belt & Road: The Spatial Information Corridor, 2021).

Dans le domaine de la télédétection, la Chine partage des données issues, notamment, de sa constellation avancée de satellites Gaofen avec des pays d’Afrique, d’Asie du Sud-Est, ainsi qu’avec les membres de l’Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (APSCO). Cette démarche illustre l’engagement de la Chine en faveur de la coopération internationale et de l’amélioration des capacités de surveillance globale. En 2021, l’Administration spatiale nationale chinoise (CNSA) a franchi une étape significative en signant un accord global avec ses homologues des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), visant à faciliter l’échange de données issues de satellites d’observation de la Terre. (Zhao, Zhang, Xu, Sun, & Deng, 2021) Cette coopération vise à tirer parti des atouts respectifs de chaque constellation nationale pour soutenir la surveillance environnementale, la gestion des catastrophes et la planification urbaine au sein des pays membres du BRICS. Poursuivant cet engagement, la CNSA a initié, en 2022, la création du Comité conjoint de coopération spatiale des BRICS. Ce comité a pour mission de coordonner les activités spatiales entre les pays membres, d’intégrer leurs services de données satellitaires et de développer des projets spatiaux conjoints, soulignant ainsi l’importance stratégique de la technologie spatiale dans la réponse aux défis globaux et dans la promotion du développement durable.

Dans le domaine des communications, la Chine, bien qu’encore en retrait à ce jour, affiche des ambitions claires pour proposer à court terme des services de communication à large bande depuis l’orbite terrestre basse (LEO). En 2021, Pékin a annoncé la création de la China Satellite Network Group, ou China SatNet, une entité publique chargée de la mise en œuvre de la méga-constellation GuoWang (Julienne, 2023), destinée à être déployée en orbite basse. Avec un objectif de près de 13 000 satellites, GuoWang vise à constituer un contrepoids robuste au réseau américain Starlink, qui compte actuellement plus de 5 000 satellites en orbite et prévoit un déploiement total d’environ 12 000 unités. Selon les médias chinois, plusieurs satellites de test ont déjà été lancés avec succès, prélude à la phase opérationnelle prévue dès 2024. L’objectif fixé par la Chine est d’atteindre la pleine capacité opérationnelle de la constellation GuoWang à l’horizon 2035. Cette initiative stratégique vise à assurer une présence chinoise significative dans l’infrastructure mondiale des communications, à renforcer la connectivité globale, et à permettre à la Chine de rivaliser à armes égales avec les principaux fournisseurs internationaux de services de télécommunications satellitaires.

Parallèlement, le gouvernement municipal de Shanghai soutient une initiative alternative de méga-constellation baptisée « G60 Starlink » (G60), qui prévoit le déploiement ambitieux de 12 000 satellites. Ce projet s’inscrit clairement comme une mesure de riposte face à la constellation Starlink d’Elon Musk. Les autorités de Shanghai ont confirmé que des satellites de test ont déjà été placés en orbite et que la transition vers la phase opérationnelle est imminente, bien qu’aucun calendrier précis n’ait encore été communiqué.

En dépit du défi considérable que représente la rivalité avec Starlink, et de l’incertitude qui pèse encore sur la viabilité commerciale du projet, les objectifs stratégiques de la Chine à travers ses projets de méga-constellations sont doubles : d’une part, éviter un retard technologique face aux États-Unis dans l’exploitation des avantages militaires et commerciaux qu’offrent ces systèmes spatiaux ; d’autre part, utiliser les constellations à large bande en orbite basse comme instruments diplomatiques, afin de renforcer les liens avec les pays du Sud global et consolider ainsi son statut de puissance mondiale.

Cette initiative illustre non seulement la volonté de la Chine de rester dans la course à l’espace, mais elle met également en lumière ses ambitions géopolitiques plus larges, en mobilisant le progrès technologique au service de l’expansion de son influence et de la connectivité à l’échelle mondiale.

2.2. Coopération en matière exploratoire et d’infrastructure spatiale

La Chine intensifie ses efforts de collaboration avec les pays du Sud global en les intégrant à ses initiatives spatiales. Un exemple emblématique de cette stratégie d’ouverture est représenté par la Station internationale de recherche lunaire (International Lunar Research Station – ILRS), un projet qui illustre l’engagement de la Chine en faveur d’une coopération internationale renforcée dans le domaine de l’exploration spatiale. Lancée en mars 2021 comme une initiative conjointe entre la Chine et la Russie, l’ILRS a rapidement évolué vers un consortium international élargi. En décembre 2023, six pays — le Venezuela, l’Afrique du Sud, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, le Bélarus et l’Égypte — avaient rejoint le projet, chacun apportant une contribution spécifique à la coopération.

Par ailleurs, la Chine a consolidé son engagement envers l’ILRS par une déclaration conjointe avec l’Organisation de coopération spatiale Asie-Pacifique (APSCO), témoignant de l’élargissement du socle international de soutien à cette initiative. Cette dynamique reflète la volonté stratégique de la Chine de construire une architecture spatiale multilatérale, en s’appuyant sur des partenariats avec les pays émergents pour affirmer son leadership dans le nouvel ordre spatial mondial.

Malgré le nombre croissant de soutiens, la nature et la profondeur de l’adhésion au projet chinois de Station internationale de recherche lunaire (ILRS) méritent une analyse plus nuancée. À l’origine, la Russie devait jouer un rôle central dans cette initiative, apportant un poids diplomatique et technologique significatif. Toutefois, les répercussions géopolitiques de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 ont considérablement terni son attractivité aux yeux d’éventuels partenaires, aggravant les difficultés rencontrées par un secteur spatial russe déjà en déclin (Julienne, China-Russia Cooperation in Space: The Reality Behind the Speeches, 2022).

Par ailleurs, le niveau d’engagement des six pays membres de l’ILRS demeure hétérogène, allant d’accords de coopération formels à de simples protocoles d’entente ou déclarations communes d’intention. Cette disparité témoigne d’un stade encore embryonnaire de l’engagement, d’autant plus perceptible que ces États disposent d’une expérience spatiale relativement limitée (Wu, 2023). Cette configuration souligne les défis que la Chine devra surmonter pour transformer ces partenariats initiaux en une coopération opérationnelle durable, à la hauteur de ses ambitions lunaires.

À l’inverse, le programme américain d’exploration lunaire Artemis, soutenu par les Artemis Accords, bénéficie du partenariat de 33 pays, dont plusieurs disposent de capacités spatiales avancées. Cette comparaison met en lumière le soutien international relativement limité dont jouit l’ambition lunaire de la Chine.

Au-delà du projet ILRS, la Chine promeut également sa station spatiale Tiangong comme plateforme de coopération internationale. Pékin s’est engagé à former et à accueillir des astronautes étrangers à bord de Tiangong, et prévoit de lancer un processus de sélection dédié.

On observera que cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large visant à proposer des solutions spatiales complètes et à soutenir le développement d’industries spatiales nationales dans les pays du Sud global. Ainsi, au cours des deux dernières décennies, la Chine a lancé des satellites pour plusieurs pays, dont le Nigeria, le Pakistan, le Venezuela, le Laos et la Bolivie, et a récemment renforcé sa coopération avec l’Égypte. L’inauguration, en 2023, du Centre d’assemblage, d’intégration et de tests de satellites (AITC) au Caire illustre l’approfondissement de cette relation bilatérale. Le premier projet du centre — l’assemblage du satellite de télédétection MisrSat-2, financé par la Chine — a servi de module de formation pratique pour les ingénieurs égyptiens et s’est soldé par un lancement réussi depuis le territoire chinois. L’adhésion officielle de l’Égypte au programme ILRS, intervenue après cette réussite, marque une étape significative dans la coopération spatiale sino-égyptienne.

Le recentrage stratégique de la Chine vers le Sud global, illustré par des initiatives comme la Belt and Road Initiative (BRI), la Global Development Initiative (GDI) et la Global Security Initiative (GSI), reflète une diplomatie adaptative face à la réticence persistante des puissances occidentales à coopérer dans le domaine spatial. Les partenariats émergents entre la Chine et les nations en développement du secteur spatial portent l’espoir de voir naître une nouvelle génération de puissances, sans toutefois pouvoir remplacer pleinement les synergies technologiques et politiques autrefois partagées avec les acteurs établis. Dans un contexte géopolitique et technologique incertain, notamment du fait de la position russe, la Chine doit encore relever de nombreux défis. Néanmoins, la résilience dont Pékin fait preuve et sa capacité à renforcer son autonomie pourraient en faire un acteur clé dans la redéfinition de l’exploration et de la coopération spatiales à l’échelle mondiale.

3.     L’Afrique, marché présent et futur du secteur spatial

L’Afrique est de plus en plus reconnue comme un espace stratégique au sein du secteur spatial mondial, en raison d’une conjonction de défis spécifiques et d’opportunités remarquables qui soulignent son importance croissante. L’un des éléments centraux de cette dynamique réside dans l’absence généralisée de réseaux de communication terrestres fiables sur de vastes portions du continent. Ce déficit fait de la technologie satellitaire non seulement un atout, mais une nécessité, offrant une solution vitale tant pour les zones isolées que pour les centres urbains densément peuplés.

Grâce à la connectivité rendue possible par satellite, l’Afrique est en mesure de franchir les obstacles liés aux infrastructures traditionnelles, ouvrant ainsi la voie à des transformations majeures. Parmi les bénéfices attendus figurent l’élargissement de l’accès aux ressources éducatives, l’amélioration de l’offre de soins grâce à la télémédecine, ainsi que le renforcement du développement économique et social à travers une communication plus performante.

Par ailleurs, les conditions environnementales et climatiques propres à l’Afrique — sécheresses persistantes, inondations imprévisibles, avancée de la désertification — soulignent le rôle indispensable des technologies spatiales. Les systèmes satellitaires offrent des capacités inégalées en matière de surveillance et de gestion de ces défis, en fournissant des données cruciales pour la préservation des ressources naturelles (Mutanga, Dube, & & Ahmed, 2016), le suivi environnemental (Faiyetole, 2018), la prévision météorologique et la planification des réponses aux catastrophes naturelles. Ces apports sont déterminants pour renforcer la sécurité alimentaire et promouvoir des pratiques environnementales durables sur l’ensemble du continent.

L’essor de l’économie spatiale mondiale offre à l’Afrique une opportunité précieuse de se forger une place distinctive. Le développement de capacités spatiales endogènes — allant de la fabrication de satellites à la mise en orbite, en passant par la conception d’applications exploitant les données satellitaires — constitue un levier majeur d’innovation technologique. Cette dynamique favorise non seulement la création d’emplois hautement qualifiés, mais elle contribue également à faire progresser le continent vers une forme de souveraineté technologique.

Par ailleurs, le déploiement stratégique et l’adoption des technologies spatiales jouent un rôle déterminant dans le renforcement des dispositifs de sécurité et de surveillance à travers les territoires variés du continent africain. L’utilisation des technologies satellitaires s’avère essentielle pour améliorer la sécurité des frontières, gérer les conflits et protéger les espaces maritimes. Elle contribue ainsi à la stabilité régionale et à la prévention des menaces pesant sur la sécurité.

Enfin, le secteur spatial constitue un vecteur majeur de formation et de développement des compétences sur le continent, capable de susciter les vocations des scientifiques, ingénieurs et innovateurs de demain. Les initiatives spatiales africaines, portées par une forte dimension éducative et des efforts soutenus de renforcement des capacités, sont essentielles pour forger les aptitudes intellectuelles et techniques nécessaires à la maîtrise des enjeux complexes du XXIe siècle. À ce titre, l’engagement de l’Afrique dans le domaine spatial dépasse le simple cadre de la participation : il s’agit d’un investissement stratégique dans son avenir, guidé par une ambition d’émancipation technologique et de développement durable, au service de son émergence en tant qu’acteur incontournable de la scène mondiale.

4.     BRI et diplomatie spatiale : une même logique d’expansion chinoise sous contrainte

Certains auteurs (Carmody & Taylor Ian, 2022) ont pu proposer une analyse plus critique de la BRI en Afrique, en la replaçant dans le contexte plus large de l’économie politique chinoise contemporaine. Selon ces auteurs, la BRI doit être comprise comme une forme de « correctif spatial » (spatial fix) destinée à résoudre les contradictions internes de l’économie chinoise, marquée par une suraccumulation de capital, une suroffre industrielle, une baisse des taux de profit et une saturation de la demande intérieure. Cette stratégie se traduit par un déploiement massif de capitaux et d’infrastructures à l’étranger, notamment en Afrique, afin de créer de nouveaux débouchés économiques et géopolitiques.

Dans cette logique, la question peut être posée de savoir si la coopération spatiale de la Chine avec des pays étrangers, notamment africains ou latino-américains, ne relèverait pas de la même dynamique de « spatial fix ». L’exportation de services satellitaires, la mise en place de bases de lancement à l’étranger ou la vente de technologies spatiales s’inscrivent très certainement dans une stratégie visant à écouler les capacités excédentaires, à projeter l’influence technologique de Pékin, et à intégrer de nouveaux partenaires dans un ordre technologique sino-centré. Cette diplomatie spatiale fonctionnerait ainsi comme une extension de la BRI, mobilisant des instruments différents, mais poursuivant des objectifs similaires : créer des dépendances techniques et financières, valoriser les investissements de l’État chinois dans les industries de haute technologie, et assurer la continuité de l’accumulation du capital au-delà des frontières nationales.

Derrière l’image d’une coopération « gagnant-gagnant » portée par la Chine, ce seraient donc des logiques structurelles d’un capitalisme chinois mû par des impératifs d’expansion qui seraient à l’œuvre. La BRI – tout comme la coopération spatiale – répondrait d’abord aux besoins internes de la Chine, et non à ceux des partenaires africains (Carmody & Taylor Ian, 2022).

5.     Une diplomatie spatiale pour un changement de gouvernance mondiale

L’émergence d’un réseau toujours plus dense d’acteurs spatiaux, mêlant puissances établies, pays émergents et opérateurs privés, transforme en profondeur les dynamiques de gouvernance dans l’espace extra-atmosphérique. Consciente de cette recomposition, la Chine entend jouer un rôle central dans la définition des nouvelles règles du jeu. Le livre blanc publié par Pékin en 2022 affirme explicitement cette ambition, en faisant de la Chine un acteur moteur dans la construction d’un cadre international plus solide pour la gouvernance de l’espace (China’s Space Program: A 2021 Perspective, 2022). Cette volonté se traduit à la fois par une participation active à l’élaboration des normes internationales et par la mise en place d’un droit national de l’espace qui reflète ses priorités stratégiques.

Depuis huit ans, la Chine a ainsi conclu au moins 46 accords de coopération avec 19 États et quatre organisations internationales, dans le but de renforcer la coordination et l’interopérabilité entre les différents acteurs du secteur spatial. Parmi les initiatives les plus emblématiques figure le protocole d’entente signé en 2016 avec le Bureau des affaires spatiales des Nations unies (BAS-NU) (United Nations and China invite applications to conduct experiments on-board China’s Space Station, 2018), qui prévoit l’ouverture de la station spatiale chinoise Tiangong à tous les États membres des Nations unies. En avril 2024, la directrice du BAS-NU, Aarti Holla-Maini,a même salué l’esprit de coopération promu par la Chine, soulignant que ces efforts étaient bénéfiques pour l’ensemble de la communauté internationale (Nadarajah, 2024).

Cette stratégie de coopération, inscrite dans une logique de diplomatie spatiale, permet à la Chine d’accroître son capital de sympathie auprès de nombreux pays du Sud global. En collaborant avec le BAS-NU, elle s’associe à de nouveaux venus dans le domaine spatial, comme l’Arabie saoudite (The saudi Space Agency Holds Bilateral Meetings with Chinese Space Companies, 2023), avec laquelle elle mène des expériences scientifiques à bord de la station spatiale Tiangong. Elle a également noué des partenariats avec d’autres membres du Conseil de coopération du Golfe, leur offrant l’opportunité de participer à des missions spatiales conjointes. Par ailleurs, la Chine finance, construit et met en orbite des satellites pour plusieurs pays partenaires, tels que le Laos (de Selding, 2015) ou le Pakistan, dans le cadre d’accords dits de « livraison en orbite », qui lui permettent de vendre et de lancer des satellites au nom de ses clients. Cette approche intégrée renforce la position de la Chine sur un marché historiquement dominé par les États-Unis, tout en consolidant son influence dans les régions clés du globe.

6.     Diplomatie orbitale et souveraineté numérique : les enjeux croisés de la cybersécurité

L’internationalisation croissante des services satellitaires fournis par la Chine, notamment dans les domaines de la navigation, de la télédétection et des communications, soulève des préoccupations croissantes en matière de cybersécurité. Dans la mesure où ces services reposent sur des flux continus de données sensibles, transitant entre l’espace et les infrastructures terrestres, ils deviennent des cibles de choix pour des acteurs malveillants, étatiques ou non étatiques. Or, la Chine ne se contente pas de fournir des satellites : elle exporte également les infrastructures de réception (stations au sol), les logiciels de traitement de données et les protocoles de transmission, autant d’éléments qui peuvent intégrer des standards technologiques façonnés par Pékin. Cette maîtrise de bout en bout ouvre la voie à un contrôle potentiel des chaînes d’information au profit de la Chine, suscitant des inquiétudes chez certains partenaires et institutions quant à la confidentialité, l’intégrité et la souveraineté de leurs données. Comme le souligne Elsa B. Kania, spécialiste des technologies émergentes chinoises, la politique de Pékin en matière de cybersouveraineté vise explicitement à « promouvoir un ordre informationnel mondial compatible avec ses propres normes » (Kania, Center for a New American Security, 2019).

Les services de navigation satellitaire offerts par le système BeiDou incarnent cette tension entre coopération technologique et préoccupation sécuritaire. Bien que présentés comme des outils de développement et d’interopérabilité, les services BeiDou incluent également des fonctions à usage dual (civil et militaire), comme la transmission de messages sécurisés ou le guidage de missiles de précision. Dans plusieurs régions du monde, notamment en Afrique et en Asie du Sud-Est, des experts en sécurité numérique ont mis en garde contre les risques de dépendance stratégique induits par l’adoption exclusive des solutions BeiDou, d’autant plus que les applications mobiles ou industrielles associées sont souvent développées par des entreprises chinoises soumises à la loi sur le renseignement national de 2017 (NPCSC, 2017). Cette loi impose à toutes les entités opérant sur le territoire chinois, ou ayant des liens structurels avec des intérêts chinois, de coopérer avec les services de renseignement si requis, ce qui renforce la méfiance internationale vis-à-vis de l’architecture informationnelle chinoise exportée sous couvert de coopération spatiale (Daum, 2024).

Enfin, la projection spatiale de la Chine s’inscrit dans un paradigme plus large de sécurisation des infrastructures critiques, à la croisée de la géopolitique orbitale et des cyberconflits asymétriques. À travers ses méga-constellations comme GuoWang, la Chine vise à constituer un réseau satellitaire autonome à faible latence, capable de rivaliser avec Starlink ou Kuiper, mais également de résister à toute tentative de déni d’accès ou de sabotage numérique orchestré par des puissances concurrentes. Or, dans un espace déjà surchargé, ces initiatives de connectivité globale posent la question de la résilience collective en cas de cyberattaque coordonnée ciblant des constellations entières. Certains analystes redoutent également que la Chine ne fasse un usage offensif du cyberespace spatial en développant des capacités de « counter-space cyber operations » susceptibles de neutraliser ou de manipuler à distance les satellites de ses rivaux. Dans un rapport publié par la Defense Intelligence Agency américaine (DIA, 2022), il est précisé que « l’Armée populaire de libération (APL) considère les réseaux spatiaux comme des vecteurs prioritaires d’opérations d’influence et de guerre électronique, y compris dans le cyberdomaine ». À cet égard, l’intégration croissante de la cybersécurité dans la diplomatie orbitale chinoise traduit une volonté stratégique de façonner les équilibres informationnels du XXIe siècle.

Conclusion

La stratégie chinoise d’influence mondiale par le biais des services satellitaires, articulée autour d’une diplomatie spatiale ambitieuse et d’une politique affirmée de souveraineté numérique, traduit une mutation profonde des rapports de puissance dans l’environnement orbital. À travers le déploiement d’infrastructures technologiques intégrées, la Chine entend redéfinir les contours de la gouvernance spatiale, tout en consolidant un réseau de dépendances stratégiques à l’échelle mondiale. En conjuguant diplomatie, innovation technologique et normes de cybersécurité, Pékin impose un modèle alternatif à celui porté par les puissances occidentales, en particulier dans les pays du Sud global, désormais identifiés comme les laboratoires d’un nouvel ordre spatial multipolaire.

Toutefois, cette projection globale soulève plusieurs enjeux critiques, tant sur le plan de la souveraineté informationnelle des États partenaires que sur celui de la stabilité du cyberespace orbital. L’opacité relative des normes technologiques chinoises, la dualité civil-militaire des services proposés, ainsi que les impératifs sécuritaires imposés par la législation intérieure chinoise, nourrissent un climat de méfiance structurelle. À mesure que la compétition entre méga-constellations s’intensifie, le risque d’un découplage numérique global s’accroît, renforçant les clivages entre zones d’influence technologique, voire entre architectures spatiales concurrentes et difficilement interopérables.

À l’avenir, plusieurs questions restent en suspens. L’espace extra-atmosphérique pourra-t-il encore être régi par un socle commun de normes multilatérales, alors que les grandes puissances investissent des logiques concurrentes, voire exclusives, de gouvernance et de contrôle des flux spatiaux ? Le renforcement des capacités endogènes dans les pays du Sud global permettra-t-il l’émergence d’un contre-pouvoir technologique ou consacrera-t-il de nouvelles formes de dépendance stratégique ? Enfin, comment les institutions internationales — déjà fragilisées par les fractures géopolitiques contemporaines — pourront-elles répondre aux défis inédits posés par les quêtes de domination orbitale, les enjeux de cybersécurité et les besoins grandissants en matière d’allocation de fréquences ? Ces interrogations appelleront plus que probablement à une réflexion collective sur les conditions d’une gouvernance spatiale plus inclusive, dans un monde où les frontières de la puissance se redessinent désormais jusqu’aux confins de l’orbite terrestre. Et ce, dans un contexte de déconstruction des régimes de sécurité.

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[1] Le syndrome de Kessler, formulé en 1978 par Donald J. Kessler, ancien chercheur de la NASA, désigne un scénario hypothétique dans lequel la densité des objets en orbite terrestre devient telle qu’une collision entre deux satellites génère un nuage de débris orbital, susceptible d’en provoquer d’autres en cascade. Ce processus auto-entretenu pourrait rendre certaines orbites inutilisables pour des décennies, compromettant l’accès à l’espace et la viabilité des services satellitaires essentiels.

Droits des femmes et intelligence artificielle : entre rivalités géopolitiques États-Unis / Chine et défis juridiques

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Karen Sandoval

            Karen Sandoval est docteure en droit, spécialisée en droit international public et droits de la personne. Elle est titulaire d’une maîtrise sur les déplacés environnementaux au sein de l’UE et d’un doctorat sur les droits des femmes face à l’IA, obtenus à l’Université de Montréal. Elle poursuit actuellement un postdoctorat auprès Céline Castets-Renard sur les effets des technologies émergentes sur les droits fondamentaux, au sein de l’Université d’Ottawa, en étant affiliée à la Chaire de recherche du Canada droit international et comparé de l’IA.

ksandova@uottawa.ca

Résumé

Cet article analyse les conséquences de la rivalité technologique sino-américaine sur les droits des femmes à l’ère de l’IA. Il met en lumière comment le capitalisme technologique américain et l’autoritarisme numérique chinois, marginalisent les droits des femmes. L’analyse se focalise sur la sous-représentation des femmes dans les secteurs technologiques et les biais algorithmiques qui renforcent les discriminations. Elle montre comment l’IA est utilisée comme outil de surveillance et de contrôle des femmes.

Mots-clés : Intelligence artificielle, Droits des femmes, GAFAM, BATX, Surveillance numérique, Capitalisme technologique, Discrimination, égalité

Abstract

            This article examines the impact of Sino-American technological rivalry on women’s rights in the era of AI. It highlights how American technological capitalism and Chinese digital authoritarianism undermine women’s rights. The analysis focuses on the underrepresentation of women in the tech sector and the algorithmic biases that perpetuate discrimination. Additionally, it illustrates how AI is utilized as a tool for surveillance and control over women.

Keywords: Artificial intelligence, women’s rights, GAFAM, BATX, digital surveillance, technological capitalism, Discrimination, equality.

Introduction

L’intelligence artificielle (ci-après IA) est actuellement l’un des principaux catalyseurs de la transformation économique, sociale, culturelle, juridique, géopolitique et à n’en point douter anthropologique. Elle soulève des défis, non sans précédent, mais d’une ampleur substantielle. Elle est devenue un terrain de compétition intense entre les grandes puissances, qui rivalisent pour affirmer leur suprématie technologique. Nous retrouvons comme majeurs protagonistes les États-Unis, auxquels s’est ajoutée de façon significative la Chine. Il semble imprudent d’analyser l’IA et sa régulation sans prendre en considération sa dimension hégémonique et économique, ainsi que l’écosystème antagoniste interétatique qui en découle. Toutefois, les droits des femmes se retrouvent à la croisée de deux forces que l’on pourrait appréhender d’antagonistes synergiques : le capitalisme technologique américain et l’autoritarisme numérique chinois. Bien que leurs modèles idéologiques et politiques diffèrent, ces deux puissances ont en commun la marginalisation des droits fondamentaux dans leur traitement de l’IA. Les femmes, déjà sous-représentées dans les secteurs technologiques (UNESCO, 2024), deviennent les premières victimes d’une gouvernance technologique qui privilégie l’efficacité économique, le contrôle étatique sous couvert de technolibéralisme, au détriment des droits à l’égalité et à la non-discrimination (Sandoval, 2024).

Cette situation soulève des interrogations cruciales et notamment dans quelle mesure ces deux modèles de gouvernance technologique affectent-ils les droits des femmes ? Cet article se propose d’explorer les impacts de la rivalité technologique sino-américaine sur les droits des femmes. Dans une première partie, nous examinerons comment ces deux puissances utilisent l’IA pour asseoir leur domination technologique, souvent au détriment des droits fondamentaux. Dans une seconde partie, nous nous pencherons sur les modèles contrastés qu’elles incarnent et leurs implications pour les femmes. À travers cette analyse, nous chercherons à démontrer que l’IA n’est pas un outil neutre, mais bien le reflet amplifié des dynamiques de pouvoirs existantes, compromettant ainsi les droits fondamentaux des femmes.

1. L’IA au cœur de la rivalité sino-américaine : une guerre d’influence technologique

1.1. Domination économique et influence des entreprises technologiques

La tension entre les États-Unis et la Chine se retrouve autour des entreprises technologiques que sont les GAFAM (acronyme de Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft) et leur alter ego chinois, les BATX (acronyme de Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Cet affrontement ne se limite pas à une guerre commerciale ou stratégique, mais redéfinit les règles du pouvoir global, façonnant un monde où la technologie est à la fois un outil d’innovation et un levier de domination. Le poids économique des géants technologiques leur permet d’être au plus près des négociations législatives (Mhalla, 2023), de déployer un lobbying inflexible (Kang, McCabe et Vogel, 2021), mais également d’être inégalables dans leur capacité d’investissement en recherche et développement (Gaudiaut, 2022) et plus spécifiquement en IA (Cazals et Cazals, 2023). Conséquemment, la plupart des gouvernements sont dépassés par ces entreprises technologiques, considérées pour les uns comme plus puissantes que les États, qualifiés pour les autres de nouveaux maîtres du monde (Thibout, 2022).

L’hégémonie des grandes entreprises, nourrie par leur quasi-monopole sur la gouvernance des données, établit un cycle où l’efficacité promise aux États, notamment mise en lumière lors de la crise de la Covid-19 (Maschewski et Nosthoff, 2022), se paie par une dépendance grandissante et un transfert progressif de pouvoir, jusqu’à remettre en cause l’équilibre démocratique. Dans un monde qui se veut ouvert et mondialisé, mais que Jacques Ellul décrit comme paradoxalement clos (Ellul, 2023), le renforcement exponentiel de la capacité d’action du secteur privé, vertueux pour certains et vicieux pour d’autres, appelle à un compromis entre innovations technologiques et sauvegarde de l’autonomie étatique, sous peine de voir la souveraineté collective vaciller (Gu, 2023). Selon le chercheur, cette notion de souveraineté correspondrait à un régime dans lequel le pouvoir de décision sur la production, la circulation et l’usage des données ne serait plus exclusivement détenu par l’État, mais partagé et négocié entre l’État, les individus, les entreprises (notamment les grandes plateformes numériques) et la société civile. Cette configuration met en évidence la relation dynamique et interdépendante de ces divers acteurs dans l’écosystème numérique, où le pouvoir émerge d’une manière collaborative plutôt que hiérarchique.

Bien que les États restent au cœur de la structure de pouvoir légitime et démocratique, les entreprises technologiques ont édifié un vortex, tentaculaire, multicentrique et décentralisé (Beaude, 2021). Le triptyque du pouvoir industriel, scientifique et politique, s’exerce tout naturellement dans le champ géopolitique. Dotées d’un accès privilégié au capital, à l’information et à la technologie, les Big Tech, présentes à l’échelle internationale et nationale, modèlent l’acquisition de ressources, la mobilisation sociale et le climat politique, tout en contribuant à la gouvernance mondiale et à l’édification de l’ordre international (Gu, 2023). Il va de soi que l’élection de Donald Trump constitue une allégorie limpide d’une compromission entre le pouvoir législatif d’une grande démocratie et le pouvoir économique. Son élection a été soutenue, entre autres, par Elon Musk (Schleifer et Ngo, 2025). Parallèlement, des entreprises telles qu’Amazon, Microsoft, Apple et Google ont manifesté leur allégeance au nouveau Président à grand renfort de millions de dollars (Le Feuvre, 2025). Ces événements font craindre une éventuelle dégradation des droits fondamentaux (Goldberg, 2025), en particulier dans le domaine de l’IA (Moign, 2025), mais aussi à l’égard des droits des femmes (Hewitt, 2025).

Malgré des tentatives de rapprochement diplomatique, la guerre commerciale en cours entre la Chine et les États-Unis est notable (Bougon, 2025 ; Rogers, 2023 ; Pierson et Chien, 2024). Certains la qualifient de « guerre froide technologique », qui engage l’ensemble de la communauté internationale (Orange, 2021) et s’articule autour de la production, l’utilisation, le contrôle et la gouvernance des technologies de l’information, s’inscrivant dans un conflit idéologique (Segal, 2022). Ces deux protagonistes se disputent la précellence technologique mondiale, en d’autres termes : la suprématie économique (Wong, 2021). Ce conflit économique autour, entre autres, des semi-conducteurs, impacte significativement le développement de l’IA, car ils en sont les moteurs (Triolo, 2024).

1.2. Militarisation et contrôle politique par l’IA : entre surveillance et hégémonie

Concernant les GAFAM et leurs relations avec les États-Unis, les liens sont particulièrement étroits, mais non sans-précédents. En effet, pendant la guerre froide, le Pentagone fut fasciné par la notion de prise de décision rationnelle et automatisée par des machines (Fleck, 1982). Ces liens sont encore de vigueur au XXIe siècle. En effet, en octobre 2019, Microsoft a remporté l’un des plus grands contrats de l’histoire du Pentagone intitulé Joint European Disruptive Initiative. Ces derniers ont fourni au département de la Défense un environnement infonuagique unique et les services technologiques associés notamment dans le domaine de l’analyse de données et de l’IA (Thibout, 2022). Quant à Google, en 2018 l’affaire du Projet Maven (Pellerin, 2017) en est également une autre illustration (Jeannin, 2019). La firme et le Pentagone avaient passé un accord dans lequel la maîtrise de l’IA de Google, dans la reconnaissance des objets, devait être déployée pour servir les objectifs du département de la Défense (Brewster, 2021). Toutefois, les salariés ont pris conscience des finalités du projet qui était disséminé entre les services, suscitant une indignation générale (Conger, 2018). Plus de trois mille salariés signèrent une pétition réclamant la non-participation du groupe au « commerce de la guerre » (Bloch-Wehba, 2022). Conséquemment, Google ne s’engagea pas dans le renouvellement de l’accord en 2019 et proposa la mise en place d’une cellule d’éthique (Le Bui et Noble, 2020).

Or, cette bonne volonté (Simonite, 2010 et 2020) s’est vite interrompue. D’une part, l’intention d’avoir un groupe dédié aux conséquences humaines et éthiques du développement de l’IA n’a pas perduré au sein de Google (dissolution du Advanced Technology External Advisory Council, puis du Ethical AI (Johnson et Lichfield, 2019)) ; d’autre part, lier IA et finalités militaires n’est plus un tabou pour Google (Perrigo, 2024), malgré l’insatisfaction de ses salariés. Enfin, en 2018, Microsoft et Amazon furent à leur tour touchés par l’indignation de leurs employés les accusant de fournir des technologies permettant le traitement de données et de reconnaissance faciale pour les services de police, en dépit des scandales répétés qui entouraient le traitement des demandeurs d’asile à la frontière mexicaine (Conger, 2018).

Comme le démontre Jack Balkin, la Constitution des États-Unis limite originellement les acteurs gouvernementaux dans leur poursuite à grande vitesse de programmes de surveillance. Cette restriction aurait motivé le gouvernement à se défausser de cette pratique sur les entreprises privées pour collecter et générer des informations pour les services gouvernementaux (Balkin, 2008). Ces quelques exemples ne sont que la partie immergée de l’iceberg, de nombreux ouvrages sont consacrés à la question (Ezrachi et E. Stucke, 2022 ; Petit, 2020).

Ces affaires soulèvent bien évidemment la question de la souveraineté du gouvernement américain face à la puissance des entreprises privées. Elles témoignent aussi de l’idéologie libérale qui stimule, accompagne et rend possible ces événements. Les entreprises technologiques imposent incidemment aux États leurs prétentions (Gelin et Guilhem, 2020). Dans cette perspective, Jacques Ellul infère que la technique serait devenue une entité autonome, autocausale, suivant sa propre logique d’autoaccroissement permanent et sur laquelle personne n’a d’emprise (Benoit et Celnik, 2022).

Quant à la Chine, cet entrecroisement entre l’État et les BATX est tout aussi prégnant. Depuis la fin des années 1970, les sciences et les nouvelles technologies jouent un rôle prépondérant dans le projet de réforme de la Chine (Creemers, 2022). Ces dernières années, l’IA (E. Barnes et Chin, 2018), les télécommunications de nouvelle génération, la biologie synthétique, l’informatique quantique ou encore les semi-conducteurs sont essentiels à la compétitivité économique et à la sécurité nationale du pays (Segal, 2022). L’État a adopté en juin 2017 une feuille de route intitulée New Generation Artificial Intelligence Development Plan, avec pour finalité de devenir le centre mondial de l’innovation d’ici 2030 (Roberts, Cowls, Morley, Taddeo, Wang et Floridi, 2021). Le gouvernement central et les gouvernements provinciaux consacrent d’importants fonds à la recherche et au développement, ainsi qu’à la commercialisation d’applications d’IA.

La relation entre l’État et les BATX s’inscrit également dans une logique de fusion civilo-militaire, politique centrale du Parti communiste chinois depuis les années 2010 (Boschet, Chimenti, Mera Leal et Duval, 2019). Les BATX participent activement à des programmes de recherche et développement militaire, et leurs dirigeants affichent une proximité idéologique avec le gouvernement. En retour, Pékin leur confie des rôles stratégiques, en leur attribuant des priorités technologiques et en les intégrant à ses plans de développement. Certaines entreprises technologiques chinoises ont été identifiées comme « championnes nationales » et ont reçu des rôles spécifiques dans le développement de nouvelles applications de l’IA. En échange de ce statut privilégié, ces entreprises bénéficient d’appels d’offres préférentiels, d’un accès facilité au financement et ainsi d’une forme de protection de leur monopole. Même si d’autres entreprises peuvent les concurrencer dans ces domaines, le statut de championnes nationales a contribué à leur domination de leurs secteurs respectifs (Mazzucchi, 2021).

Bien que des débats soient balbutiants concernant la volonté de définir des limites normatives pour des utilisations acceptables de l’IA, l’exploitation par la République populaire de Chine de l’IA, l’instauration de villes intelligentes, de logiciels de reconnaissance faciale et vocale, permettrait au gouvernement de réduire au silence les dissidents et notamment les femmes (Stevenson, 2023), de restreindre des libertés publiques et engendrerait des atteintes aux droits fondamentaux (Mozur, Xiao et Liu, 2022). Selon Rogier Creemers, la cyberpuissance chinoise, construite en opposition au rôle prééminent des États-Unis que la Chine considère à la fois comme unique rival et menace aux ressources supérieures, cherche à limiter l’influence américaine et à freiner son développement technologique. Dans un climat de tensions croissantes, elle amorce le découplage de son économie numérique en privilégiant des technologies produites localement et en soutenant ses industries.

La volonté de la Chine de s’affirmer comme une cyberpuissance s’accompagne de l’utilisation massive de l’IA pour renforcer son contrôle étatique, faisant peser de sérieuses menaces sur les droits fondamentaux et les libertés publiques. Face à la rivalité sino-américaine croissante, la mise en place de régulations contraignantes à l’échelle internationale et régionale apparaît indispensable pour prévenir les dérives autoritaires et préserver les principes démocratiques. Bien que de nouveaux outils d’IA chinois (Metz, 2025) bousculent les géants américains dans leurs certitudes hégémoniques (Oremus et Jiménez, 2025), nous ne pouvons différencier ces deux univers technologiques broligarques (Cadwalladr, 2024) à l’égard des droits des femmes. Si ces deux puissances se confrontent, elles convergent sur un point : une vision patriarcale et masculiniste de l’IA, qui entrave directement et indirectement les droits des femmes, en termes de droit à la non-discrimination et à l’égalité.

2. L’impact différencié de cette rivalité technologique sur les droits des femmes aux États-Unis et en Chine

2.1. Du manque de représentativité des femmes à leur surveillance numérique aux États-Unis ?

L’univers technologique est indubitablement associé à la figure masculine, malgré la présence de femmes au commencement, elles furent invisibilisées (Kleiman, 2022) puis évincées (Collet, 2019), à mesure que la technologie est devenue incontournable. Compte tenu de ses avancées et de l’engouement autour de cette 4e révolution industrielle (Maclure et Saint-Pierre, 2018), les femmes sont encouragées à [ré]investir ce milieu masculinisé. Cet appel aux femmes est motivé par des enjeux économiques, que l’on peut aisément qualifier de leitmotiv capitaliste. Or, de façon pernicieuse, il a été démontré que les femmes, après avoir affronté des obstacles exogènes façonnant les stéréotypes selon lesquels les femmes n’auraient pas leur place dans les sciences, technologie, ingénierie et mathématiques (ci-après STIM), elles délaissent majoritairement leurs emplois en cours de carrière (UNESCO, 2017). Aux États-Unis, les femmes qui accèdent à un emploi dans ce secteur sont en moyenne deux fois plus nombreuses que les hommes à le quitter (Mundy, 2017). Il y a également davantage de femmes qui déclarent changer de domaine à cause des préjugés sexistes, de la discrimination et du harcèlement qu’elles subissent (Gender Technology and Innovation, 2017).

Bien que la Silicon Valley soit un microcosme, son rayonnement international et l’impérialisme technologique qu’exerce la région nous engage à présenter la place qu’y occupent les femmes. Cet atypique environnement doit être défini et nous reprendrons les propos de Jamie Bartlett, soulignant que les technologies numériques liées à la Silicon Valley (plateformes de médias sociaux, big data, technologies mobiles et IA) définissent la vie économique, politique et sociale (Bartlett, 2018).

Cet univers technologique est l’exemple édifiant du manque de représentativité des femmes. Nombre d’ouvrages viennent démontrer qu’il est toxique à leur encontre (Smyrnaios, 2023 ; O’Mara, 2019 ; Cook, 2020 ; Chang, 2019) et qu’il est le chantre d’un environnement dominé par les hommes et émotionnellement primitif, où les dirigeants sont récompensés pour leurs démonstrations d’hypermasculinité (Moreno, 2023). Enfin, pendant que des hommes puissants et riches de la Silicon Valley spéculent sur les futurs risques existentiels de l’IA, tout en taisant les enjeux contemporains, de nombreuses femmes et d’autres personnes issues de communautés marginalisées sont engagées pour protéger l’humanité des méfaits de développements imprudents de l’IA. De nombreuses chercheuses en IA démontrent que le mythe attribuant les avancées de l’IA uniquement à de brillants hommes de la Silicon Valley est désormais dépassé, car les contributions de nombreuses femmes, longtemps restées dans l’ombre, sont aujourd’hui mieux reconnues (Dand, 2023).

Tandis que le déploiement du numérique s’est fait sur de nombreuses promesses d’un monde meilleur (Walker, 2018) derrière le consensus de la Silicon Valley (Durand, 2020), trois problèmes culturels se posent selon Katy Cook. La sphère technologique présente un manque de diversité et de maturité qui favorise la persistance de préjugés (sexisme, âgisme, racisme) et de harcèlement. Cette culture homogène et peu ouverte à la remise en question banalise progressivement ces comportements, qui s’enracinent non seulement dans l’organisation elle-même, mais aussi dans les produits qu’elle conçoit. Ce continuum discriminatoire a engendré une montée de discours masculinistes et la minimisation de la misogynie et donc un contexte professionnel importun pour les femmes (Cook, 2020). Finalement, en 2025, Mark Zuckerberg n’a fait que reconfirmer que la prévalence de cette « énergie masculine positive » (Piquard, 2025) perpétue les structures patriarcales oppressives au sein des entreprises technologiques, renforçant ainsi les inégalités de genre et marginalisant les voix et les expériences des femmes dans le secteur.

En termes d’effectifs, les derniers rapports sur la diversité publiés par les GAFAM montrent que les hommes représentent en moyenne plus de 65% de la masse salariale. Ces statistiques reflètent largement la démographie hommes-femmes dans l’ensemble de l’industrie. Toutefois, dans les postes techniques, l’écart entre les femmes et les hommes est encore plus important. Mis à part Amazon et Google qui ne précisent pas les secteurs d’activité de leurs salariés, pour Apple, Microsoft et Meta, les hommes représentent près de 75% des postes d’ingénierie en moyenne. Quant aux postes de direction, ils sont occupés par 70% par des hommes (Sandoval, 2024).

La sous-représentation des femmes dans l’IA est un problème pressant qui exige une action immédiate. Ce manque flagrant de diversité ne se contente pas de créer des équipes déséquilibrées ; il engendre des cycles vicieux qui imprègnent nos technologies de préjugés et de stéréotypes sexistes. À chaque étape de conception d’un outil d’IA, une chaîne humaine intervient : la sélection des données d’entraînement, leur annotation par des travailleurs du clic, puis leur optimisation par des dresseurs de données (Gerbaud et Gerbaud, 2023). Or, dès le départ, cette chaîne biaisée façonne des systèmes qui perpétuent inégalités et discriminations. En aval, ces suites de classifications et d’actions prises par ces systèmes affectent les utilisateurs finaux. Tandis que nous concevons des appareils pour prétendument améliorer et simplifier notre existence, il est crucial de s’interroger sur les bénéficiaires de ces avancées technologiques et sur la nature de leur impact. Les systèmes d’IA ne sont pas exempts d’idéologie et d’habitus, dont les représentations et les modèles ne reflètent pas simplement le monde (a fortiori occidental), mais l’entretiennent, le renforcent et le créent (Schnoebelen, 2016). La réussite dans le domaine des technologies passe par une adaptabilité à marche forcée où les relations de genre jouent un rôle déterminant dans la structure et les pratiques de ces milieux, permettant de comprendre comment les hommes les modèlent et les dominent (Wajcman, 2013).

L’industrie des femtech (Tin, 2016) pourrait être l’illustration parfaite de ce modèle. Beaucoup de publications ont qualifié la femtech de victoire pour la santé des femmes (A. Corbin, 2019), poussant les startups à investir dans de tels produits (Nayeri, 2021). Les plus courants sur le marché se concentrent sur le suivi des règles, la fertilité, la grossesse, le bien-être sexuel et la santé reproductive, la ménopause et sont vendus comme donnant aux femmes le contrôle de leur corps et de leur bien-être (Menking et Kaplan, 2020). Or, deux limites sont manifestes concernant cette industrie. La première est que les préoccupations médicales à l’encontre de la santé des femmes concernent avant tout leurs capacités, ou incapacités, procréatrices. Les femmes se voient exclues de la définition d’enjeux majeurs en matière de santé publique, tels que le VIH, l’alcoolisme, la toxicomanie et les maladies cardiovasculaires, ainsi que du cancer, au motif qu’elles auraient des formes de cancer spécifiques. En santé comme dans d’autres domaines de recherche, on glisse ainsi, souvent de manière non linéaire, de l’oubli des femmes à leur particularisation (Membrado, 2006). Force est de constater que les technologies ne font pas défaut à ce centrage médical et renvoient ainsi le corps des femmes à un corps qui enfante.

            En second lieu, nonobstant certains avantages de ces systèmes d’IA (Noël et Mauro, 2024), les utilisatrices partagent des détails intimes telles que le cycle menstruel, la sexualité et plus largement leur mode de vie (Tiffany, 2018), dont les données sont enregistrées. Cette captation est explicitement mentionnée dans les politiques de confidentialité. Or, ces applications partagent les données des utilisatrices (Shipp et Blasco, 2020) avec de nombreux réseaux sociaux, Google, des compagnies spécialisées dans la publicité comportementale ou du profilage (Avigdor, 2020), de nombreux data brokers (Sherman, 2021), ou encore des institutions de recherches. Ces applis se présentent initialement comme étant axées sur le soutien à la santé féminine. Cependant, il est important de noter que leur modèle économique (Bhimani, 2020) va beaucoup plus loin : le partage de données personnelles avec de tierces parties est en réalité l’un de leurs principaux objectifs (Siapka et Biasin, 2021). Dans le contexte américain post-Roe v. Wade, les enjeux soulevés par l’ensemble des données que les femmes partagent sur ces applications, pourraient être préjudiciable pour les femmes, à plus forte raison pour les femmes racisées et pauvres, historiquement davantage exposées (Y. Davis, 1983). Ces outils de traçage des cycles menstruels et de la fécondité pourraient servir à géolocaliser (Hofmann, 2024) et être utilisés pour intenter des procédures judiciaires (Z. Huq et Wexler, 2022) contre les groupes défavorisés (Saini & Saxena, 2024). L’utilisation de données numériques a déjà été mise en œuvre par certains États américains qui ont interdit l’avortement (Lieber et Bernard, 2022). En effet, les autorités ont eu recours aux données numériques pour mettre en cause des individus ayant tenté d’obtenir des soins liés à l’avortement, à l’instar de Jessica Burgess, qui a écopé de deux ans de prison pour avoir évoqué l’acquisition de pilules abortives avec sa fille sur Facebook, ou encore de Latice Fisher, inculpée de meurtre à la suite d’une fausse couche à domicile, due à ses recherches sur l’avortement médicamenteux. De plus, les agences fédérales ont aussi acheté des données de localisation à des courtiers en données afin de surveiller et de cibler des personnes se trouvant dans certaines zones, comme les cliniques offrant des avortements (B. Jones, 2025).

            Or, conformément au paragraphe 20 de l’Observation générale n° 28 portant sur l’égalité des droits entre hommes et femmes de 2000 du Comité des droits de l’Homme, le respect de la vie privée des femmes en matière de procréation est un impératif. Le déploiement des femtech met à mal ce droit, compte tenu du fait que le partage de données personnelles à des tiers constitue l’un des objectifs majeurs de cette industrie. Les États-Unis, partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, signé en 1977 et ratifié en 1992, devraient adopter les mesures nécessaires pour protéger les femmes de ces dérives et garantir leur droit à la vie privée (Conti-Cook, 2020).

2.2. L’IA comme outil de contrôle des corps et des libertés des femmes en Chine ?

Si le droit à l’égalité et à la non-discrimination aux États-Unis est discutable à bien des égards, la République populaire de Chine s’inscrit dans le même continuum stéréotypé à l’égard des femmes. Deux éléments doivent être appréhendés, à savoir la place des femmes dans l’univers masculin des technologies et le rôle attendu de ces dernières dans la Chine post-enfant unique (Su-Russell et Caroline Sanner, 2023) à l’ère de l’IA.

La place des femmes dans l’univers technologique en Chine fait l’objet de plusieurs critiques, notamment en raison d’inégalités persistantes (Mallet-Jiang, 2022), de normes culturelles contraignantes et de politiques gouvernementales qui, bien qu’encourageant l’innovation, favorisent peu l’inclusion des femmes. D’une part, malgré une présence croissante de femmes dans les STIM, leur accès aux postes de direction dans les entreprises technologiques chinoises reste très limité (Froniga, 2024), à l’instar des États-Unis. Le modèle de travail nommé 996, largement décrié (Yiu, 2022) et bien qu’interdit (Fan, 2023), perdure au sein des entreprises technologiques chinoises et est difficilement conciliable avec les responsabilités familiales qui incombent majoritairement aux femmes. Certaines entreprises technologiques préfèrent donc recruter des hommes, estimant que les femmes sont moins disposées à assumer des horaires prolongés ou qu’elles risquent de quitter leur emploi après un mariage ou une grossesse. Ces éléments engendrent une forte précarité et une discrimination institutionnelle, où les femmes font face à des inégalités salariales, de stéréotypes de genre et de harcèlement sexuel (Tong, 2022).

La chercheuse Hong Yu Liu a révélé plusieurs cas emblématiques de discrimination fondée sur le genre au sein de ces entreprises technologiques, mettant en évidence des pratiques susceptibles d’enfreindre la législation du travail et les lois relatives à l’égalité femmes-hommes. Parmi ces exemples figure la contrainte exercée sur une femme enceinte pour qu’elle démissionne, ainsi que des violences sexistes et sexuelles commises lors d’événements d’entreprise (Liu, 2023). Human Rights Watch a dénoncé le fait qu’Alibaba diffusait des annonces de recrutement discriminatoires envers les femmes. Ces dernières indiquaient des préférences pour les hommes ou demandaient aux femmes d’être physiquement attrayantes pour attirer les candidats masculins (Wang, 2018). Le climat sexiste et discriminatoire s’est en outre illustré par la minimisation de plaintes pour harcèlement sexuel, souvent ignorées par les responsables hiérarchiques et la police locale. Enfin, la prévalence du harcèlement sexuel, mise en évidence par le mouvement #MeToo en Chine, souligne l’urgence de repenser la place et la protection des femmes dans la sphère professionnelle, afin de garantir une égalité réelle et durable.

Contrairement à certains gouvernements qui encouragent l’égalité femmes-hommes dans ce domaine par des quotas ou des incitations fiscales, la Chine ne met pas en place de politiques effectives à l’égard des femmes. Les militantes féministes chinoises dénonçant ces inégalités sont souvent censurées ou persécutées. Par exemple, des campagnes dénonçant le harcèlement dans les entreprises technologiques ont été supprimées des réseaux sociaux chinois. Les femmes influentes dans le domaine technologique, y compris des entrepreneuses ou ingénieures, font souvent face à du cyberharcèlement sans que le gouvernement intervienne de manière significative. Malgré l’existence de certains cadres juridiques visant à limiter la discrimination, leur efficacité demeure entravée par des stéréotypes persistants, l’absence de sanctions dissuasives, les coûts élevés du contentieux et la complexité administrative qui réduisent les moyens de recours. Enfin, le fait que le pouvoir judiciaire dépende du Parti communiste chinois demeure l’ultime obstacle à la mise en œuvre de mesures promouvant l’égalité et la non-discrimination (Burnett, 2010).

Dans ce continuum discriminatoire, par l’entremise du crédit social, l’utilisation de technologies pour suivre et influencer la natalité et le rôle des femmes dans la société chinoise nous enjoins à un devoir de vigilance. En 2019, Victor Gevers a divulgué l’existence d’une base de données répertoriant près de deux millions de Pékinoises spécifiant leurs noms, leurs adresses postales, leurs numéros cellulaires et un statut leur était attribué « prêtes à se reproduire ». Bien que les instigateurs et les objectifs de cette base de données restent indéterminés, des suggestions tendent vers un « effort » du gouvernement visant à suivre les femmes fertiles, compte tenu du taux de natalité en Chine qui est le plus bas de son Histoire (Doffman, 2019). Cette « volonté » fait lourdement écho à l’étude publiée par The Lancet en 2020. Les chercheurs concluaient que l’accès élargi à l’éducation et à la contraception pour les femmes entraînerait une baisse continue de la fécondité et un ralentissement de la croissance démographique, ce qui entraînera des répercussions majeures. Face à cette évolution, l’élaboration de politiques pour gérer ces conséquences tout en améliorant la santé reproductive féminine sera cruciale (The Lancet, 2020). Cette baisse de la fécondité est une conséquence directe de la politique de l’enfant unique de 1979 (Savage, 1988), ayant pris fin en 2015. Cette loi a déséquilibré le sex-ratio, car il en résulta un accroissement artificiel des naissances de garçons par rapport aux filles, causés par l’avortement sélectif, l’infanticide féminin ou encore l’abandon des petites filles (De Giorgi, 2019).

Les projections de The Lancet pourraient entraîner deux conséquences à l’encontre des femmes. D’une part, leurs accès aux études pourraient être restreints ; d’autre part, le poids sociétal et gouvernemental pourrait exhorter les femmes à la procréation. Or, pour répondre à l’enjeu démographique et donc économique, le seul palliatif détaillé est l’augmentation substantielle de l’immigration sur le territoire chinois. Toutefois, la Chine n’est pas reconnue pour cette ouverture (Lemaître, 2021). Bien qu’elle compte sur l’IA pour atténuer le manque de main-d’œuvre (CEDEF, 2023), les corps des femmes risqueront d’être un levier privilégié pour le maintien d’une hégémonie chinoise, en soutien d’outils technologiques, au détriment de leurs droits fondamentaux. Ces hypothèses que nous avons forgées fin 2021 furent confirmées lors de la tenue le 23 octobre 2023 du 13e Congrès national des femmes à Pékin. L’allocution de Xi Jinping fut des plus limpides :

« “Nous devrions promouvoir activement un nouveau type de culture du mariage et de la procréation”, a-t-il déclaré dans un discours, ajoutant qu’il incombait aux responsables du parti d’influencer la vision des jeunes sur “l’amour et le mariage, la fécondité et la famille”. » (Stevenson, 2023)

Bien que l’appel aux corps des femmes soit persistant, il semble peu probable que les efforts de propagande du Parti communiste chinois soient suffisants pour faire croître le taux de natalité (Hong et Wang, 2023). Pour être clair, le Parti communiste chinois pourrait être tenté de recourir à des mesures coercitives pour désavantager ou marginaliser les femmes qui choisiraient de ne pas avoir d’enfants (Nast, 2019). Selon Fubing Su, si le Parti a pu sacrifier le corps et les droits reproductifs des femmes au nom de sa politique de l’enfant unique, il pourrait de nouveau leur imposer sa volonté au soutien d’un arsenal technologique sans précédent (Amnesty International, 2019).

Tant pour la Chine que pour les États-Unis, leurs entreprises, plutôt que de nouveaux États, seraient davantage une extension technologique, militaire et économique, remodelant les relations de pouvoir. Les interactions étroites et soutenues entre ces gouvernements et le secteur privé reconfigurent les spécificités de la puissance stratégique, notamment en matière de nouvelles législations contraignantes. Max Weber soulignait que l’État était considéré comme la seule source légitime de recours à la violence, fondement même de son existence (Weber, 1959). Cependant, la violence facilitée par les données a subverti cette thèse, car l’utilisation du numérique pour le contrôle politique, économique, social et par extension du corps des femmes, est un révélateur du patriarcat technologique. Ainsi la matérialité de la violence s’illustre au cœur d’autres instances.

Malgré des différences notables, ces deux États sont la face d’une même pièce. Selon Soshana Zuboff, si la Chine a défini sa trajectoire vers un futur numérique autoritaire, les démocraties libérales n’ont pas su proposer une vision technologique claire favorisant la démocratie. Cet échec, nourri par plus de vingt ans d’hésitation et de crainte, illustre leur incapacité à choisir entre la tentation du contrôle et les principes de droits fondamentaux, d’égalité, d’État de droit et de gouvernance démocratique (Zuboff, 2020). Compte tenu de l’ambiguïté entretenue entre firmes et gouvernements, tous deux leaders mondiaux et détenteurs d’un droit de veto au Conseil de sécurité, ces éléments laissent à penser que ces deux puissances compromettent la possibilité d’une régulation effective et surtout contraignante de l’IA par le droit international.

Conclusion

La rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine illustre l’influence des dynamiques géopolitiques sur la gouvernance des technologies et les droits fondamentaux, en particulier ceux des femmes. Ces deux puissances incarnent des modèles de développement technologique divergents, mais convergents quant à leurs effets sur les droits des femmes. Aux États-Unis, le capitalisme technologique favorise des inégalités algorithmiques et marginalise les femmes dans les processus décisionnels. En Chine, l’IA est utilisée comme un outil centralisé de surveillance et de contrôle, renforçant les normes patriarcales et pouvant porter atteinte aux droits reproductifs des femmes. Cette convergence souligne une inadéquation des cadres nationaux pour protéger efficacement les droits des femmes dans le contexte où les déploiements des IA sont exponentiels.

Sur le plan international, cette rivalité technologique contribue à fragmenter les efforts de régulation. Les instruments juridiques existants, notamment les initiatives onusiennes, peinent à répondre aux défis posés par l’intersection entre genre et technologie. L’absence de vision commune entre les grandes puissances et la dépendance des institutions internationales aux contributions des États limitent leur efficacité. La fragmentation normative entrave une approche globale et cohérente pour traiter les enjeux spécifiques des droits des femmes face à l’IA. Une approche multilatérale intégrant une perspective de genre est essentielle pour combler ces lacunes. La régulation de l’IA ne peut se limiter à des considérations économiques ou stratégiques, mais doit placer les droits humains, et particulièrement ceux des femmes, au cœur des priorités. Seule une gouvernance globale cohérente et inclusive permettra de concilier les avancées technologiques avec le respect des droits fondamentaux dans un monde en mutation rapide. Pour ne pas être prises dans les tressaillements technogéopolitiques qui ne manqueront pas de se produire, les instances internationales devraient ouvrir une troisième voie, car la loyauté des géants technologiques américains et chinois se tournera toujours, in fine, vers leur patrie, et ce, à un moment où les citoyens revendiquent des États forts (Bernard, 2022 ; Mhalla, 2023).

Le capitalisme, en tant que système privilégiant la maximisation du profit, s’est historiquement accommodé de l’extrême droite dès lors que les échanges commerciaux étaient assurés, et cette logique se retrouve au cœur des entreprises technologiques contemporaines. Une lecture féministe matérialiste met en évidence la façon dont ces firmes, malgré leurs discours progressistes de façade, perpétuent des hiérarchies de pouvoir et des modèles d’exploitation genrés et racisés. En s’alliant à des pouvoirs politiques conservateurs ou autoritaires, elles protègent leur capacité à extraire de la valeur (par la collecte de données, la sous-traitance précarisée ou la vente de technologies de surveillance), tout en masquant la reproduction de rapports de domination. Ainsi, les technologies, trop souvent présentées comme neutres, consolident un ordre social inégalitaire qui, loin d’être fortuit, est directement lié au besoin d’accumulation de capital et à la tolérance, voire la promotion tacite, d’idéologies autoritaires et ultraconservatrices.

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Recension. Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Cet ouvrage analyse à travers une perspective historique, les relations sino-africaines afin d’illustrer la manière dont la Chine est progressivement devenue une puissance sur le continent africain ou une puissance africaine pour reprendre les termes marquants de l’auteur. Pour bien appréhender les réalités géopolitiques de la Chine en Afrique, l’ouvrage est divisé en trois parties et neuf chapitres qui couvrent de différentes facettes des relations sino-africaines à partir de l’idéologie de Mao Zedong à nos jours. Afin de produire une critique de l’ouvrage, une courte biographie de l’auteur sera présentée avant de détailler chapitre par chapitre les forces et faiblesses du manuel et finir avec une critique générale de l’œuvre.

L’auteur de ce livre, Xavier Aurégan est maitre de conférences à l’Université catholique de Lille, géographe et docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique. Il est chercheur associé à l’IFG-Lab, à l’IFRAE et au CQEG, et membre du secrétariat de la Commission de géopolitique du Comité national français de Géographie (CNFG). Il contribue également au comité éditorial de la revue Monde chinois et co-organise le séminaire de l’EHESS intitulé « Présences chinoises en Afrique et en Amérique latine ». Ses champs de spécialisation incluent la géopolitique de l’Afrique subsaharienne, les relations entre la Chine, l’Inde, l’Asie et l’Afrique, ainsi que les nouvelles routes de la soie. Ses travaux portent également sur le développement économique et l’épistémologie de la géopolitique. Il est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages sur les relations sino-africaines et est considéré comme un expert sur le sujet. À plusieurs reprises lors de la dernière décennie, il a été invité comme expert à la radio et à la télévision afin de présenter l’impact de la Chine sur le territoire africain. L’ouvrage synthétisé par ce travail a donc été produit par un expert dans domaine et constitue une source fiable dans le milieu académique.[1]

Partie 1 : Entre Chine et Afrique, une longue histoire… d’aujourd’hui

Chapitre 1 : Le temps de l’idéologie

Le chapitre 1 de l’ouvrage rappelle l’évolution historique de l’idéologie chinoise et la manière dont celle-ci a changé dans le contexte de la Guerre Froide, mais également avec les changements socioéconomiques internes du pays. En démontrant l’évolution de l’idéologie chinoise, l’auteur explique à l’aide d’exemples concrets les différentes approches du gouvernement chinois avec une courte explication des motivations qui les sous-tendent. En réalité, ce chapitre permet de contextualiser globalement les raisons explicatives du début des investissements chinois en Afrique, tout en offrant un survol des domaines dans lesquels le pays va s’impliquer au départ. Le chapitre estime et assume toutes fois que le lecteur dispose d’une connaissance relativement approfondie sur la révolution de Mao Zedong et des acteurs importants comme Zhou Enlai afin de bien saisir l’entièreté de l’information présenté par l’auteur. Également, le chapitre assume que le lecteur est déjà informé sur la situation de la Chine maoïste et sur celle de Taïwan sans vraiment offrir un court historique pour contextualiser le lecteur sur cette période précise. Enfin, il en est de même pour les tensions entre la Russie et la Chine lors de cette période, une situation que l’auteur assume que le lecteur connait très bien déjà sans offrir de l’information contextuelle.

Chapitre 2 : Le temps des « deux Chine » en Afrique

Le deuxième chapitre analyse l’importance de l’Afrique pour la Chine et Taïwan dans leur course vers la reconnaissance sur la scène internationale. L’auteur explique comment les deux Chine utilisent les moyens financiers et le pouvoir de l’argent afin d’influencer le vote des pays africains nouvellement indépendants.

On appelle cette période le temps des deux Chine, car en réalité, il y a deux gouvernements qui se proclament chinois. En effet, il y a la Chine populaire qui a été fondée par Mao Zedong et dont la capitale est Pékin et ensuite le gouvernement de Taiwan à Taipei. Les deux gouvernements s’opposent alors sur la scène internationale afin de déterminer lequel des deux représente la « véritable » Chine « officielle » à travers leurs approches de relations étrangères. Le vote des pays africains nouvellement indépendant à l’ONU est alors capital. La parenthèse taïwanaise en Afrique est très importante à comprendre afin d’avoir une image complète de l’historique de la présence de la Chine en Afrique. En effet, à l’ONU, Taïwan a réussi à deux occasions à gagner le vote du continent africain contre la Chine. Certains pays vont même changer leurs allégeances à multiples reprises sur de courtes périodes à cause de changements rapides de dirigeants, mais également à cause des problèmes politiques internes dans les deux Chine. Dans ce chapitre Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont les 2 cas présentés de deux pays africains qui ont changé leurs positionnements au sujet du vote pour la Chine continentale au détriment de Taïwan et vis-versa.

Ce chapitre est particulièrement important afin de comprendre comment la Chine communiste réussit à devenir un acteur majeur à l’ONU. Le résumé des différentes phases de ce processus est pertinent et illustré à l’aide d’exemples concrets de vote et les différentes mesures qui ont été prises par les deux entités politiques. Cependant, les différents termes utilisés pour parler des deux Chines deviennent particulièrement difficiles à suivre et demandaient une certaine relecture du chapitre afin de bien comprendre de quelle Chine l’auteur parle spécifiquement à différents moments.

Chapitre 3 : Le temps des réformes chinoises en Afrique

Le chapitre 3 étude la manière dont les différentes phases de réformes des politique étrangères chinoises sont mises en œuvre et la manière dont elles se traduisent sur le territoire africain.

La libéralisation des entreprises chinoises va permettre le développement du secteur financier avec la création d’instruments permettant d’accroitre considérablement l’aide et l’investissement dirigé vers l’étranger, ce qui va sensiblement impacter l’Afrique.

Les réformes visant les entreprises chinoises leurs ouvrent toutes les possibilités d’investir en Afrique. En effet, cinq catégories de compagnies ont maintenant la possibilité d’investir : (i) les entreprises (sous tutelle centrale ou locale) dont les capitaux sont publics peuvent participer; (ii) les entreprises privées ont maintenant la possibilité d’investir; (iii) une entreprise dont une partie des capitaux est d’origine étrangère a également cette possibilité d’investissement; (iv) les sociétés de droit local africain aux capitaux d’origine chinoise ont une possibilité d’investir et enfin (v) une entreprise à capitaux 100 % étrangers créé à Hong Kong peut aussi investir. Il faut comprendre qu’en 1993, une réforme phare chinoise a aligné les normes nationales sur les standards internationaux pour améliorer la transparence financière et attirer les investissements étrangers ce qui simplifie également l’intégration dans les marchés internationaux.  Ces entreprises sont appuyées par des institutions financières dont deux groupes importants que sont Exim Bank of China et China Developpement Bank. Ces deux groupes vont fournir des prêts aux entreprises qui investissent en Afrique dans le but de renforcer les projets d’infrastructure énergétique et commerciale.

Pour conclure, ces réformes qui fait émerger différentes catégories d’entreprise, ont permis une transformation rapide, passant d’une économie planifiée à une économie de marché socialiste. En favorisant l’ouverture aux investissements étrangers et la création de zones économiques spéciales, la Chine a connu une expansion industrielle et commerciale qui a permis au pays de s’imposer sur le marché international et africain.

Ce chapitre vient finalement introduire de façon générale les différents acteurs chinois qu’ils soient des entreprises publiques, privées ou des institutions financières et leurs interrelations pour opérer sur le territoire africain. Ce chapitre qui clôture la 1ère partie de l’œuvre, sera parfaitement utile pour comprendre les parties 2 et 3 de l’ouvrage.

Partie 2 : Les « Trente Glorieuses » de la Chine Afrique

Chapitre 4 : L’évolution des échanges commerciaux sino-africains

Comme l’indique le titre du chapitre, celui-ci vient introduire les dynamiques d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. L’auteur met en lumière l’asymétrie des échanges en utilisant des cas concrets. Il aborde les disparités dans les échanges, la concentration des flux commerciaux dans quelques pays clés, l’exportation de ressources naturelles non transformées, et l’importation de biens manufacturés chinois. Le texte traite également des conséquences du modèle économique chinois sur le consumérisme africain à travers le « made in China », des enjeux liés à la dépendance aux importations, et du rôle du FOCAC (Forum sur la coopération sino-africaine) comme plateforme visant à renforcer et équilibrer ces relations. Le chapitre est plutôt une introduction vers le reste de la section de l’ouvrage.

Chapitre 5 : L’aide au développement et les prêts chinois en Afrique

Le chapitre 5 explique la manière dont la Chine à travers différents programmes d’aide, les investissements et les projets de développement chinois, vient exercer une influence sur les pays africain. Initialement politique et solidaire, l’aide chinoise avait pour but de renforcer son influence face à Taïwan et aux puissances occidentales. Avec l’industrialisation rapide de la Chine, cette aide s’est transformée en investissements économiques ciblant principalement l’exploitation des ressources naturelles et les infrastructures portuaires stratégiques.

Ce chapitre traite également d’un autre domaine important de l’aide de la Chine, soit les centres de démonstration agricole. Les centres de démonstration agricoles chinois en Afrique, initiés dans le cadre du FOCAC depuis 2006, sont des plateformes destinées à moderniser l’agriculture africaine et à renforcer la sécurité alimentaire.

Pour la Chine, les centres permettent d’assurer un accès durable à des matières premières agricoles essentielles nécessaires à son marché intérieur. Ces centres favorisent également l’expansion des entreprises chinoises spécialisées dans les équipements agricoles, les semences et les intrants, créant ainsi de nouveaux débouchés commerciaux. En outre, ils renforcent l’influence diplomatique de la Chine en Afrique, consolidant son image de partenaire clé du développement.

Afin de moderniser le secteur agricole, dans une situation où l’intervention chinoise est relativement de moins en moins sous forme d’aide, les pays africains se voient dépendre de davantage de prêts. Les prêts chinois sont critiqués en général car ils créent de l’endettement important chez les pays africains. Lorsque ces derniers peinent à rembourser, certains doivent céder des actifs stratégiques, renforçant l’influence économique et politique de la Chine sur le continent. Ainsi, bien que ses financements soutiennent le développement, ils soulèvent des préoccupations sur la durabilité de la dette et la souveraineté économique des pays africains emprunteurs. Bref, les prêts pour la Chine sont également des outils politiques qui peuvent permettre au pays d’exercer un contrôle sur le territoire africain.

Chapitre 6 : En Afrique, la Chine investit peu, mais s’investit beaucoup.

Ce chapitre clarifie la nature des investissements chinois en Afrique, souvent perçus à tort comme massifs. Ce chapitre est un des plus importants dans l’ouvrage, et ce, car c’est celui qui vient expliciter la réalité de la présence de la Chine en Afrique et la manière dont elle s’opère. Alors que les cinq sections précédentes donnent l’impression que la Chine investit des montants importants, le chapitre 6 vient éclairer les particularités et les modalités de cette intervention.

En réalité, la Chine favorise davantage les prêts, les partenariats publics-privés et les prestations de services, réalisées par des entreprises chinoises sur des projets financés via des accords bilatéraux. Par exemple, selon l’auteur, de 2003 à 2021, les prestations chinoises en Afrique étaient quatorze fois supérieures aux flux d’IDE chinois et trois fois supérieur aux prêts. Les prestations de services, ainsi largement supérieures aux IDE (investissements directs étrangers), créent une dépendance des pays africains en limitant le transfert de compétences, tout en servant la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie. Cette dépendance et la manière dont cette dernière se manifeste est primordial afin de bien saisir les méandres des relations sino-africaines.

Partie 3 : Le temps de Xi Jinping et les nouvelles routes de la soie

Chapitre 7 : Les nouvelles routes de la soie, une « nouvelle ère » sino-africaine

Ce chapitre présente le rôle central de l’Afrique dans le projet des nouvelles routes de la soie (NRS), un vaste réseau infrastructurel visant à renforcer les relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. Les pays africains, représentant près d’un tiers des participants, y voient une opportunité de moderniser leurs infrastructures de transport, énergétiques et technologiques, essentielles pour leur intégration au commerce mondial. Ces investissements se font à travers des prestations de services d’entreprises appartenant presque exclusivement à l’État chinois avec des contrats en Afrique de projets ferroviaires, routiers, aériens et portuaires. Les projets d’énergie renouvelable sont eux portés par des acteurs plus diversifiés, donc privés et publics. Il est intéressant de noter au sein du projet de la NRS, une filière particulière qui est celle de la route sanitaire en général moins évoquée. Depuis des décennies, la Chine investit en Afrique dans des projets de santé avec une stratégie de soft power d’en faire un outil diplomatique dans le contexte de la dernière grande crise sanitaire international, soit la COVID-19. La diplomatie des masques, tests de dépistage et autres matériels sanitaires ou la diplomatie des vaccins durant la pandémie ont été des initiatives majeures pour renforcer les relations sino-africaines à travers des programmes d’aide, de dons accompagnés d’équipes médicales chinoises pour partager leur expertise en gestion de la pandémie. Ce chapitre est intéressant pour analyser les subtilités de l’aide chinoise souvent orientée vers les villes africaines avec présence d’entreprises chinoises, conditionnée à l’utilisation de la technologie chinoise et au support politique que les pays africains peuvent lui apporter sur la scène internationale au détriment de Taiwan.

Chapitre 8 : Les Chinois en Afrique : atomisation, diversité et conflictualité

Ce chapitre traite de l’immigration chinoise en Afrique et de ses impacts économiques, diplomatiques et sociaux. Il distingue deux vagues migratoires : une migration diplomatique et officielle dès les années 1950, visant à renforcer les relations politiques, et une migration récente, plus économique, qui suscite des tensions.

En effet, au tournant des années 1950, les migrations chinoises vers l’Afrique débutent progressivement. Les premiers migrants sont envoyés par le gouvernement chinois dans le contexte des politiques diplomatiques afin d’obtenir la reconnaissance de l’ONU. En d’autres termes, ces migrants sont principalement, des techniciens agricoles, des médecins, des infirmiers, des diplomates, des agents du renseignement et des cadres de l’Armée Populaire de Libération. Ces migrants sont alors sur le territoire africain afin d’œuvrer pour le gouvernement de la Chine populaire. Leurs buts sont clairs : ils doivent bien représenter l’image de la Chine maoïste et de solidarité tout en construisant des réseaux diplomatiques pour leur gouvernement. Certains de ses migrants vont rester sur le territoire et intégrer les communautés locales en apprenant les langues.

Plus récemment, avec les réformes des années 2000, les « nouveaux chinois » arrivent en Afrique et posent plutôt des tensions. Parlant rarement une autre langue que le mandarin, ces groupes viennent créer des tensions en déstabilisant les économies locales et en se regroupant dans des pratiques communautaires que certains décrivent de racistes. Nous parlons alors d’une vague récente de migrations vers l’Afrique.

Enfin, l’auteur décrit ensuite un double phénomène migratoire observable en Afrique lors des dernières vingt années. D’un côté, on est en présence de la migration officielle, liée à la diplomatie ou à des contrats et donc gérée par des entreprises et le gouvernement, et de l’autre, on constate une migration officieuse et privée pour laquelle il existe peu de statistique.

Il s’agit des migrants-investisseurs chinois en Afrique qui jouent un rôle croissant dans le développement économique du continent. Malgré qu’il n’y ait que peu de statistiques officielles à leurs sujets puisqu’ils se déplacent par leurs propres moyens, nous savons qu’ils incluent à la fois de petits entrepreneurs ouvrant des commerces ou des ateliers et de grands investisseurs soutenus par des entreprises privées. Les migrants-investisseurs peuvent être également des Chinois à la recherche du succès qui souhaite progresser dans leur carrière, mais dont les possibilités sont restreintes en Chine. Ces migrants se concentrent sur des secteurs stratégiques comme le commerce de détail, la construction, l’agriculture, et l’exploitation minière. Ces activités contribuent au développement local, notamment par la création d’emplois, l’introduction de technologies, et l’amélioration des infrastructures. Toutefois, leur arrivée suscite parfois des tensions avec les populations locales, qui dénoncent la concurrence jugée déloyale ou le manque d’intégration socio-culturelle. Il aussi rappeler que certaines activités illégales menées par des ressortissants chinois en Afrique, bien que marginales, soulèvent des préoccupations croissantes. Parmi celles-ci figurent l’exploitation illégale des ressources naturelles, souvent accompagnée de corruption locale, ainsi que des réseaux de prostitution et de trafic humain impliquant parfois des femmes locales ou asiatiques exploitées sous de fausses promesses en plus de la maltraitance d’employés africains par les patrons chinois.

Chapitre 9 : La Chine dans le laboratoire africain

Le dernier chapitre explore l’évolution de la présence sécuritaire chinoise en Afrique, marquant une rupture avec son approche traditionnelle. La Chine utilise le continent pour renforcer sa marine, notamment avec sa base navale stratégique à Djibouti, et participe activement aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, sécurisant ainsi ses investissements tout en renforçant son influence internationale. Le dernier chapitre de l’ouvrage est une continuité du chapitre des Nouvelles Routes de la Soie. Offrant une étude de cas de Djibouti et son rôle dans les NRS, cette section permet de concrétiser la manière dont ce projet se déploie réellement mais aborde aussi le rôle de la Chine dans les enjeux sécuritaires et militaires de l’Afrique.

En effet, à partir de 2020, la Chine décide d’officiellement de participer aux opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU à l’aide d’un autre livre blanc. En 2023, la Chine a participé à environ une trentaine d’OMP dont 19 en Afrique. Bien que la Chine brandisse que cette participation est pour contribuer au maintien de la paix internationale, ces contributions financières importantes permettent à la Chine de se tailler une place d’importance dans le système onusien. La contribution n’est pas seulement en envoyant de l’infanterie, mais aussi en envoyant des forces de protection, des logisticiens des officiers et bien entendu, du personnel médical. Cette implication reflète une politique mêlant objectifs humanitaires et stratégiques : renforcer son image internationale, sécuriser ses investissements et consolider ses relations avec l’Afrique. La Chine s’affirme ainsi comme un acteur responsable tout en intégrant la sécurité régionale à ses ambitions économiques.

Enfin, la Chine est également un acteur clé dans la vente d’armes et la formation militaire en Afrique, renforçant ses partenariats stratégiques avec de nombreux pays. Elle fournit des équipements militaires abordables, allant des armes légères aux véhicules blindés, souvent destinés à moderniser les forces armées locales ou à gérer l’instabilité régionale. En parallèle, la Chine propose des formations techniques et stratégiques, familiarisant les armées africaines à ses propres technologies. Ces initiatives visent à accroitre son influence politique et sécuritaire tout en protégeant ses investissements sur le continent. Cependant, elles suscitent des critiques, notamment sur la prolifération d’armes dans des zones sensibles. Donc, alors que le gouvernement investit dans les OMP, il fournit également des armes à des pays qui sont sanctionnés par l’ONU pour les violations de droits humains, démontrant encore une fois l’ambivalence de ses interventions.

Critique générale

Une critique générale sur l’ouvrage est qu’il faut disposer déjà d’une très bonne connaissance de l’histoire de la Chine et de l’Afrique pour bien saisir l’information que l’auteur nous offre. Pour une personne qui désire se familiariser à la géopolitique de l’Afrique, il serait nécessaire d’effectuer plusieurs recherches lors de la lecture afin de bien saisir les concepts présentés par l’auteur. De plus, la structure du livre rend la compréhension de l’œuvre plus ardue.

En effet, chaque chapitre sert, en quelque sorte à introduire le chapitre suivant. À plusieurs reprises, l’auteur fait référence dans un chapitre à des termes spécifiques et place entre parenthèses une référence à une section plus loin dans l’œuvre. Cela force les lecteurs à faire des allers-retours dans l’ouvrage, ce qui n’aide pas toujours la compréhension de la matière à cause de la structure du manuel. Effectivement, puisque les chapitres contiennent de l’information pertinente pour comprendre le chapitre suivant, la lecture de la page en référence est parfois encore plus complexe que simplement effectuer une recherche sur internet pour trouver une définition concise pour une meilleure clarification des concepts.

Les chapitres sont donc interreliés au point que l’information présentée dans un chapitre n’est pas complète sans faire la lecture du reste de l’ouvrage. Le fil conducteur est que la Chine, en utilisant divers mécanismes politiques, économiques et sociaux, a réussi progressivement à installer son hégémonie en Afrique. Le manuel est divisé en trois grandes périodes soit, le début de l’influence de la Chine en Afrique, la période d’intensification des actions de la Chine en Afrique et la période de Xi Jinping et les Nouvelles Routes de la Soie. Alors que cette division pourrait faire à croire que l’information serait offerte de façon chronologique, ce n’est malheureusement pas le cas, apportant ainsi une déstabilisation du lecteur dans le fil conducteur de sa lecture. C’est aussi sans compter son besoin de se référer au net pour des précisions nécessaires, du moins pour un lectorat non spécialiste des questions Chine-Afrique.

L’ouvrage est ainsi destiné à des individus qui possèdent déjà de bonnes connaissances de la structure économique et politique de la Chine en plus d’avoir une connaissance de l’histoire du pays sur la scène internationale. Il faut alors avoir un accès à de l’information additionnelle ou préalable afin de bénéficier complètement de la lecture du livre. Une simplification de certains concepts intégrés à l’intérieur des paragraphes ou des définitions placées en notes de bas de page permettraient de rendre la compréhension de la matière beaucoup plus facile, mais également la lecture plus plaisante en plus d’éviter le besoin d’avoir recours au net à multiples reprises. Bref, l’auteur devrait offrir un meilleur accompagnement à ses lecteurs afin d’améliorer la fluidité de son œuvre.

Dans une perspective de cours universitaire, utiliser l’ouvrage pourrait être très pertinent en attribuant des lectures selon les sujets déjà présentés en classe par un professeur. Par exemple, faire lire aux étudiants les sections portant spécifiquement sur les missions médicales en Afrique à la suite d’un cours sur ce sujet serait un exercice de synthèse efficace. De plus, dans chaque section, il y a des courtes études de cas qui permettent de comprendre la matière expliquée ce qui permet de concrétiser l’information.

La position de l’auteur au sujet des relations sino-africaines est facile à discerner à travers l’ouvrage. En effet, la conclusion des chapitres est souvent que, bien que la présence de la Chine en Afrique amène une modernisation des infrastructures, cette action n’est pas faite de façon altruiste, mais plutôt pour contrôler les ressources naturelles de l’Afrique. L’auteur dénonce à plusieurs reprises que la Chine se donne l’image « du sauveur du continent », mais qu’en réalité plusieurs des mesures mises en place sont prédatrices avec les conséquences néfastes qui en découlent.

Pour les personnes déjà bien informées en géopolitique et possédant une solide connaissance de l’histoire chinoise, cet ouvrage constitue une ressource pertinente pour approfondir le cas particulier de la Chine en Afrique et comprendre les mécanismes qui ont permis l’instauration de son influence sur le continent. En effet, les mécanismes présentés expliquent, à la suite de la lecture complète de l’ouvrage, la manière dont la Chine a établi son influence sur le continent africain.

Conclusion 

En conclusion, bien que l’ouvrage offre une analyse détaillée et pertinente des mécanismes par lesquels la Chine a établi son influence en Afrique, il présente plusieurs points faibles qui en limitent l’accessibilité. La complexité de sa structure oblige le lecteur à naviguer constamment entre les chapitres et à effectuer des recherches complémentaires pour éclaircir certains concepts, ce qui ralentit la lecture et peut décourager un public moins expérimenté.

L’auteur se positionne clairement en dénonçant une politique d’influence fondée sur des stratégies d’exploitation des ressources naturelles, ce qui apporte un éclairage critique sur la modernisation des infrastructures en Afrique et l’industrialisation du continent. Cependant, cette approche, bien que riche en informations, suppose que le lecteur possède déjà une solide connaissance de l’histoire de la Chine et de la géopolitique africaine.

Dans un contexte universitaire, le livre pourrait être utilisé de manière sélective pour approfondir certains sujets spécifiques, à condition que l’enseignant guide la lecture et complète les explications par des notes ou des recherches supplémentaires. Une refonte de l’ouvrage, intégrant par exemple des définitions en notes de bas de page et une organisation plus linéaire, permettrait non seulement de fluidifier la compréhension de la matière, mais aussi d’élargir le public cible, rendant ainsi l’information présentée dans l’ouvrage accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Idiatou Bah

Département de géographie, Université Laval

[1] « Xavier Aurégan – Institut Français de Géopolitique », consulté le 18 décembre 2024, https://www.geopolitique.net/our_team/xavier-auregan/.

The US « Indo-Pacific Strategy »: Concept, Action and Evaluation

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Dr. Gong Ting

Dr. Gong Ting is Deputy Director & Associate Research Fellow at the Department for International and Strategic Studies, China Institute of International Studies (CIIS) in Beijing.

Abstract: The deepening of United States focus on “Indo-Pacific region” in recent years symbolizes a major shift in US global strategy, which is entering a new cycle focused on « great power competition ». The Trump Administration 1.0 created the « Indo-Pacific Strategy » and promoted it from concept to action, and the Biden administration has further strengthened the strategy. The evolution of the strategy has several implications on the Asia-Pacific region, including intensifying the forming of blocs and regional instability, bringing anti-globalization factors to Asia-Pacific regional economic cooperation, etc. The U.S. has also prioritized “American First” in its relation with its allies and partners in the region.

The Asia-Pacific region is culturally diverse, economically vibrant and has great potential for development. Pursuing peace, development and cooperation remains the common pursuit and aspiration of the people in the Asia-Pacific region. Countries in the Asia-Pacific region need to learn from the experience of the past three decades, adhere to maintaining regional security, stability and prosperity, oppose the new Cold War mentality and bloc confrontation, resist anti-globalization and decoupling, and jointly promote the construction of a more peaceful, secure, prosperous, open and inclusive Asia-Pacific community.

Key Words: United States, « Indo-Pacific Strategy », Asia-Pacific, Analysis

Résumé : L’accent mis par les États-Unis sur la « région indo-pacifique » ces dernières années incarne un changement majeur dans la stratégie mondiale des États-Unis, qui entre dans un nouveau cycle axé sur la « concurrence entre grandes puissances ». L’administration Trump 1.0 a créé la « stratégie indo-pacifique » et l’a fait passer du concept à l’action, et l’administration Biden l’a encore renforcée. L’évolution de la stratégie a plusieurs conséquences sur la région Asie-Pacifique, notamment l’intensification de la formation de blocs et de l’instabilité régionale, l’introduction de facteurs anti-mondialisation dans la coopération économique régionale en Asie-Pacifique, etc. Les États-Unis ont également donné la priorité à l’« American First » dans leurs relations avec leurs alliés et partenaires dans la région.

La région Asie-Pacifique est culturellement diverse, économiquement dynamique et possède un grand potentiel de développement. La recherche de la paix, du développement et de la coopération reste la quête et l’aspiration communes des peuples de la région Asie-Pacifique. Les pays de la région Asie-Pacifique doivent tirer les leçons de l’expérience des trois dernières décennies, adhérer au maintien de la sécurité, de la stabilité et de la prospérité régionales, s’opposer à la nouvelle mentalité de la guerre froide et à la confrontation des blocs, résister à l’antimondialisation et au découplage, et promouvoir conjointement la construction d’une communauté Asie-Pacifique plus pacifique, plus sûre, plus prospère, plus ouverte et plus inclusive.

Mots-clés : États-Unis ; Stratégie Indo-Pacifique ; Asie-Pacifique ; analyse.

In recent years, the United States has fabricated the concept of « Indo-Pacific » and vigorously promoted the « Indo-Pacific Strategy ». It symbolizes another major shift in US global strategy, which is entering a new cycle focused on « great power competition ». The shift of the primary goal of US global strategy from « responding to terrorism » to « great power competition » has already sprouted since the Obama administration, marked by global strategic shift to the Asia-Pacific region and proposals of the « Pivot to Asia » and « Rebalance to Asia and the Pacific » strategies. During the first term, the Trump Administration created the « Indo-Pacific Strategy » and promoted the strategy from concept to action. The Biden administration has further strengthened this strategy, making it more dimensional and systematic.

  1. The US « Indo-Pacific Strategy« : From Concept to Action

1.1. Obama administration: Action preparation and conceptual planning for the « Indo-Pacific Strategy »

From « Back to Asia » to « Pivot to Asia », and then to « Rebalance to Asia and the Pacific », US Asia-Pacific strategy that ran through eight years during the Obama administrations did not mention the word « Indo-Pacific ». However, the Obama administration pushed to shift of US global strategic focus from the Middle East to the Asia-Pacific region, which has had a sustained impact on the later versions of « Indo-Pacific strategies » of the Trump and Biden administrations.

In terms of strategic goals, the US aimed to build a regional strategic environment that aligned with its own interests. As put forward by Mr. Antony Blinken, the then Deputy Secretary of State of the Obama Administration, this effort is « to rebalance our focus on the region and to strengthen a rules-based, institutions-based order that is advancing our interests and increasingly not only in the region but globally »[①](US Department of State, 2016). As the weight of the Asia-Pacific region continued to rise in the world’s political and economic landscape, the US attached greater importance to the region, with the view to maintain its interests and « leadership » position. US goals included building an order that is in line with US political interests  and strengthening its alliance networks and partnerships, ensuring a « free and open » economic and trade system, strengthening US deterrence in security and promoting « US-style democracy and human rights ». At the same time, although the Obama administration still positioned China as a « partner », its perception of China as a « competitor » further intensified.

Therefore, the US focused on consolidating its regional alliance and partnership system, including deepening relations with its traditional treaty allies (Japan, South Korea, the Philippines, Thailand, Australia), strengthening trilateral relationships such as the US-Japan-South Korea, US-Japan-India, and US-Japan-Australia, and bringing closer partnerships with countries such as India, Indonesia. The US significantly expanded its military cooperation with regional allies and strengthened military deployment in the « First Island Chain » and « Second Island Chain ». To make up for shortcomings in its regional economic investment, the US also made efforts to « rule making » of regional economic architecture, through participating in the Trans Pacific Partnership (TPP) negotiations since the year of 2009 and promoting its expansion. As a traditional foreign policy tool of US democrats, “Values-based diplomacy  » had also been given significant color.

While the « Rebalance to Asia and the Pacific » strategy was facilitated, the word « Indo-Pacific » had been increasingly evident in US official discourses. In October 2010, the then US Secretary of State Clinton delivered a speech titled « America’s Engagement in the Asia-Pacific », emphasizing that « we understand how important the Indo-Pacific basin is to global trade and commerce » (Clinton, H., 2010). Subsequently, Clinton and several senior US officials repeatedly raised the word of « Indo-Pacific » in several official occasions. However, during this period, the word « Indo-Pacific » emerged more as a geographical or geopolitical concept, and did not directly enter into US policy discourse.

 

1.2. Trump administration: formal proposal, basic formation and implementation of the « Indo-Pacific strategy »

After Trump took office as US president in January 2017, the Obama Administration’s “Rebalance to Asia and the Pacific » strategy came to an end. In March 2017, the then Acting Assistant Secretary of State Susan Thornton said that the « the new administration has its own plan for the region, even if that plan has yet to take shape” (Defense News, 2017).

In October 2017, Trump officially proposed the « Indo-Pacific Strategy » during his attendance at the Asia Pacific Economic Cooperation (APEC) Business Leaders’ Summit in Vietnam. With the US government significantly increasing its focus on the « Indo-Pacific region », its worldview has undergone a major adjustment since the end of the Cold War. In December 2017, the National Security Strategy Report (The White House, 2017) released by the Trump administration emphasized that the era of « great power competition » has arrived. The report defined the top three challenges facing US global strategy as « China and Russia »,  » North Korea and Iran  » and « transnational terrorist organizations ». Next, the Trump administration continued this tone in multiple official documents. The « Indo-Pacific strategy » was gradually introduced in this context.

Trump himself and his cabinet members extensively mentioned a « free and open Indo-Pacific ». In the eyes of the United States, the “Indo-Pacific region” contains 61% of the world’s population, and the US has 7 of its 15 largest trading partners located in this region. The US also has 5 treaty alliances in this region (US Department of Defense, nd). In the 2017 National Security Strategy Report, the US replaced « Asia-Pacific » with « Indo-Pacific » for the first time and officially proposed the « Indo-Pacific Strategy ». Several US government departments then issued action documents centered on the « Indo-Pacific Strategy », outlining specific policies from the perspectives of defense, diplomacy and economy (US Department of Defense, 2019; US Department of State, nd).

In January 2021, the Trump administration declassified the 2018 version of the « US Strategic Framework for the Indo-Pacific Strategy », which was drafted in 2018 and originally scheduled to be declassified on December 31, 2042. Such move reflected that the Trump administration launched top-level design around the « Indo-Pacific strategy » in the early stages after its inauguration, outlining US national security challenges, vital interests, top interests, specific actions and objectives, etc, in the context of “Indo-Pacific Strategy”. The Trump administration declassified this document before stepping down office, revealing a strong sense of building « Indo-Pacific Strategy » legacy.

In 2018, the US officially renamed the « Pacific Command » to the « Indo-Pacific Command » (the unified combatant command of the United States Armed Forces responsible for the “Indo-Pacific region”). The Trump administration gradually pushed the « Indo-Pacific Strategy » from concept to action. The Trump administration has generally followed the direction of strengthening US alliance and partnership system, but pays more emphasis on « America First ». However, in making the concept of « Indo-Pacific » more visible and increasing strategic attention to the region, the US and its regional allies have shown strong convergence.

In military perspective, the US aimed to establish a networked alliances and partnership that is “capable of deterring aggression, maintaining stability, and ensuring free access to common domains” (US Department of Defense, 2019). While increasing the overall military spending, the US significantly increased joint exercises with its allies to enhance « readiness ». The Trump administration also continuously expanded security assistance to strengthen its influence on Southeast Asian, South Asian, and Pacific Island countries. The US military has also strengthened its military activities in the Western Pacific, especially in the South China Sea. According to the « South China Sea Strategic Situation Probing Initiative », from 2018 to 2020, the scale and intensity of US military activities in the South China Sea have significantly increased, including various strategic platform activities, sea and air reconnaissance, « Freedom of Navigation Operations », « transit through the Taiwan Strait », military exercises, etc (South China Sea Strategic Situation Probing Initiative, nd).

Although Trump announced withdrawal from TPP at the beginning of his presidency, the US government has not completely stopped economic investment in the « Indo-Pacific region », and emphasized the need to make up for shortcomings in economic investment. In July 2018, the US announced a $113 million « down payment » to support the digital economy, energy, and infrastructure sectors in the region, with the aim of driving larger scale private investment. In October, the US introduced the « Better Utilization of Investments Leading to Development Act »(BUILD Act). The act advocated for merging the existing Overseas Private Investment Corporation (OPIC) with the United States Agency for International Development (USAID) to establish the United States International Development Finance Corporation (USDFC), attempting to innovate overseas investment and financing methods. During this period, the US established multiple partnerships with its allies and partner countries in areas such as energy, infrastructure, digital economy and cybersecurity.

 

1.3. Biden administration: Deepening and Upgrading the « Indo-Pacific strategy »

As the US political tradition says, « Politics stops at the water’s edge » (United States Senate, nd). Generally speaking, the continuity of the two parties in global strategy and diplomacy is greater than their variability. The Biden administration, which took office in January 2021, directly « followed » the name of « Indo-Pacific Strategy » created by the previous Republican administration without renaming it, and accelerated the deepening and upgrading of the strategy.

The Biden administration further highlighted the primacy of « responding to China » in US global strategy, particularly regarding the empowerment of its alliance and partnership system as a core means to « multiply power » and revitalizing global leadership. In the view of the Biden administration, the crucial position of the « Indo-Pacific region » and the « Indo-Pacific strategy » is even more prominent. The « Interim National Security Strategic Guidance « released in March 2021 emphasized that US « vital national interests compel the deepest connection to the Indo-Pacific, Europe, and the Western Hemisphere » (The White House, 2021). The Biden administration also established a « Coordinator for Indo-Pacific Affairs », which was the first time the White House National Security Council created a related position after « Indo-Pacific ».

In February 2022, the White House officially released the 19-page « Indo-Pacific Strategy of the United States » (The White House, 2022), which identified five dimensions of « free and open, connected, prosperous, secure, and resilient » as the strategic objectives, and proposed action plans and timelines for the strategy. The US also released two « Fact Sheet(s) » for the strategy in February 2023 and February 2024, attempting to demonstrate a « fast pace » in advancing the strategy to reaffirm its « commitment » to the region.

In political and diplomatic context, compared to Trump 1.0, the Biden administration placed greater emphasis on conducting summit diplomacy and further « repairing » its alliance and partnership system. The US and relevant countries frequently expressed their views on « maintaining a free and open Indo-Pacific region » or promoting security, stability, and prosperity in the « Indo-Pacific region », emphasizing the need to deepen bilateral alliance treaties or partnerships. The US also sought to upgrade alliance or partnership with Japan, South Korea, Australia and India, attempting to achieve new breakthroughs in its relations with ASEAN and Pacific Island countries. The US also aimed to promoted stronger coordination among its allies and partners. Since the « reboot » during the Trump era, the QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) has become a key increment for the US to deepen its « Indo-Pacific Strategy ». During the Biden administration, the QUAD dialogue has been upgraded to head-of-state level and held regularly, and added multiple areas of cooperation. The US also accelerated « NATO (North Atlantic Treaty Organization)’s pivot to the Asia-Pacific » and « NATO-ization of the Asia-Pacific region », frequently making statements with its NATO allies around the « Indo-Pacific region ». The allies of the US in the « Indo-Pacific region » showed an increasingly strong trend of

In security and military context, the US strengthened top-level design around « great power competition » and introduced the « Integrated Deterrence Strategy ». This reflected the Biden administration’s national defense strategy of starting from « position of strength » and “reinvigorated alliance power » in order to strengthen deterrence and competitive advantages. The US significantly raised its defense spending in the “Indo-Pacific Region”, especially increased its budget for the “Pacific Deterrence Initiative” year by year. The US promoted the establishment of AUKUS (The Trilateral Security Partnership Between Australia, U.K. and U.S.), with the goal of jointly supporting Australia in acquiring conventional nuclear powered submarines and sharing information, technology and intelligence among the three countries. Since 2024, AUKUS has continuously released expansion signals.

Compared to Trump 1.0, the Biden administration placed greater emphasis on strengthening the economic pillar of “Indo-Pacific strategy ». In May 2022, the US announced the launch of “Indo-Pacific Economic Framework”, an economic initiative put forward by former U.S. President Joe Biden, known as IPEF, which included 13 founding member countries (Fiji later joined as the 14th founding member), attempting to build a regional economic cooperation framework around four major areas: trade, supply chain resilience, clean energy transition and fair economy. The Biden administration outlined « economic security » and « supply chain cooperation », and built « supply chain alliances » with Japan, South Korea, Australia, India and other countries around areas such as semiconductors and critical minerals. Meanwhile, sectors such as cybersecurity, digital infrastructure, clean energy, climate change and public health also became key concerns of the Biden administration.

Compared to Trump 1.0, the Biden administration’s « Value-based Diplomacy » actions in the “Indo-Pacific region” were more visible. The US government has significantly expanded its diplomatic resources in the region around issues such as democracy and human rights, anti-corruption, open society, independent media, civil society, etc.

  1. Evaluation of US “Indo-Pacific Strategy”

2.1. Intensifying the forming of blocs and regional instability

Building security and military alliances was a product of Cold War history and bloc confrontation. In the post Cold War era, the US still holds a Cold War and zero-sum mindset. Whether it is the « Rebalance to Asia and the Pacific Strategy » or the « Indo-Pacific Strategy », the US has always prioritized strengthening its alliance system, enhancing the construction of the trilateral or quadrilateral blocs, and promoting a more networked regional alliance and partner system. Such moves had brought negative effects to peace and stability in the Asia Pacific region.

US military expenditure has been the highest in the world for decades, usually exceeding the total military expenditure of the following nine countries. In 2023, the US military expenditure was $916 billion, accounting for 37% of the total global military expenditure (SIPRI, 2024). As of 2022, there were around 750 US military bases in at least 80 countries and about 170,000 troops stationed outside of the US and its territories (Chicago Council on Global Affairs, 2024).

The “Indo-Pacific Command” is the largest geographically covered of the six major combat commands of US military, with a force of over 370000 personnel, more than 1000 aircraft and over 100 warships (U.S. Indo-Pacific Command, nd). During the Trump administration, according to incomplete statistics, the US conducted over 90 military exercises with its allies in the “Indo-Pacific region” each year (杨晓萍,2021). The Biden administration has further increased military spending in the “Indo-Pacific region”, with a significant increase in funding for the Pacific Deterrence Initiative in the 2021-2024 fiscal years. The federal government’s budget proposal for the 2025 fiscal year has increased Pacific Deterrence Initiative budget request to $9.9 billion. The special funding for the “Indo-Pacific Command” under the National Defense Authorization Act for Fiscal Year 2024 was as high as $15.3 billion, higher than for other theater commands.

With the continuity and long-term nature of US global strategic focus on the « Indo-Pacific Region », the US has been promoting significant strengthening of its Trans-Atlantic alliance system and the « Indo-Pacific » regional alliance system, especially accelerating the « NATO’s pivot to the Asia-Pacific » and « NATO-ization of the Asia-Pacific region », which has brought more unstable and uncertain factors to regional security situation. Since 2022, NATO summits have invited leaders from Japan, South Korea, Australia and New Zealand three times, and listed the four countries as « global partners ». While conducting summits and high-level interactions, NATO’s military and security cooperation with Asia-Pacific countries, especially Japan and South Korea, has been upgraded from traditional defense cooperation such as personnel and ship visits to cooperation forms such as intelligence sharing, joint exercises, and joint research and development of weapons and equipment. Such actions not only increased the risk of bloc confrontation, but may also stimulate escalation of regional arms races and trigger more conflicts. As several scholars pointed out in an article published in Foreign Affairs in July 2024, « Rather than bolstering regional security, the alliance (NATO)’s growing engagement with Asia could fuel insecurity and instability (Droin, M., Grieco, K. & Jacob, H., 2024). The Jakarta Post, an Indonesian newspaper, published an editorial board review after Japan’s new Prime Minister Ishiba took office in 2024, stating that « ASEAN will not buy into Ishiba’s idea about an Asian NATO. As a group, ASEAN needs Japan as a reliable trading and economic partner, not a military ally that would only exacerbate tensions in the region » (The Jakarta Post, 2024).

In early 2023, AUKUS announced the road map and timetable for the US and UK to provide nuclear submarines to Australia. The three countries pieced together a “trilateral security partnership”, promoted cooperation in nuclear submarines and other cutting-edge military technologies, which stimulated arms race, challenged the international nuclear non-proliferation system, incited bloc politics and military confrontation, and undermined regional peace and stability. Former Sri Lankan President Wickremesinghe pointed out during the United Nations General Assembly in September 2023 that AUKUS was « a mistake » and that most countries in the region « will not want NATO anywhere close by » (South China Morning Post, 2023). Former Australian Prime Minister Keating criticized AUKUS as the « worst deal in all history » and « AUKUS is really about, in American terms, the military control of Australia » (The Guardian, 2023).

 

2.2. Empowering Regional Partners or “America First”?

The start of Trump 1.0 in 2017 was the result of deepening right-wing and conservative politics in the US. Therefore, Trump’s domestic and foreign policies were aimed at « America First » and adopted populist, nativist, unilateralism and protectionist approaches. The Trump administration not only ignored international mechanisms and global governance, withdrew from several international organizations and treaties, but also tends to use a « transactional » mindset to handle foreign affairs. The Trump administration was unwilling to invest in alliance relationships, which greatly weakened the credibility of US diplomacy.

The Trump administration also largely adhered to the principle of « America First » in dealing with its relationships with allies in the Asia Pacific region. It demanded that allies should share more obligations in security and imposed tariffs on allies. Such trends were reflected in US relations with Japan, South Korea, and other countries. The Trump administration has also frequently used economic and trade tools against US emerging partners, such as India and Vietnam. As the then president, Trump often made confrontational remarks against partner countries, withdrew from the TPP on his first day in office and repeatedly missed important multilateral occasions in the region, including the Asia Pacific Economic Cooperation Leaders’ Meeting and the East Asia Summit. As experts from the Brookings Institutions have pointed out, « the broader trend line for U.S. alliances and partnerships has been far more negative under the Trump administration” (Ford, L., 2020).

As a partner that the US is striving to bring closer, ASEAN has not responded positively to Trump administration’s « Indo-Pacific strategy ». Trump did not attach importance to ASEAN, not only missed the East Asia Summit for three consecutive years, but also missed the US-ASEAN Summit in its last year in office. Compared to attending the East Asia Summit five times during the Obama administration and making Southeast Asia a key partner for « Rebalancing » within the region, the Trump administration’s « Indo-Pacific Strategy » has significantly reduced its strategic emphasis on Southeast Asia. In the document of ASEAN Outlook on the « Indo-Pacific » (Center for International Law, 2019) released in 2019, ASEAN particularly emphasized the need to maintain « ASEAN-Centred Regional Architecture » and strengthen its discourse power. At the same time, the document also highlighted principles such as mutual respect for sovereignty, non-interference in internal affairs, and equality and mutual benefit, which were significantly different from the Trump administration’s version of the « Indo-Pacific Strategy ».

Different from the Trump administration, the Biden administration’s diplomacy emphasizes on boosting the alliance and partnership system and strengthening investment in allies and partners, with the “Indo-Pacific region” as a key focus. It can be said that Trump is the initiator of the slogan « America First », and both parties are promoters of America First policy. Compared to Trump’s unilateralism policy, the Democratic Party version of « America First » seems relatively « friendly » to U.S. allies and partners. However, this is not the case. Although the Biden administration emphasized on cooperation with allies and partners, it still adhered to protectionism and the policy of « buying American and hiring American », in order to cater for anti-globalization and economic nativism trends domestically. This resulted in limited benefits that US could provide for its allies in the so-called « friend-shoring ». a growing trade and industrial practice where supply chain networks are focused on countries regarded as political and economic allies (Ellerbeck, S., 2023). The US has also implemented many measures that harm the interests of its allies. For example, U.S. government required South Korean semiconductor enterprises such as Samsung to submit trade secrets. It imposed discriminatory measures against industries such as automobiles, batteries, and renewable energy from Japan, South Korea and Europe in subsidy policy from the Inflation Reduction Act.

 

2.3. Bringing anti-globalization factors to Asia-Pacific regional economic cooperation

As Columbia University Professor Jeffry Frieden pointed out, « The United States is by far the most important locus of this backlash against globalization » (Frieden, J., 2018). As the biggest beneficiary and most active promoter of economic globalization, the US has played a more negative role in economic globalization and the global free trade system in recent years. Its unilateralism and protectionism trends have greatly increased, and mindsets for pan-securitization and « great power competition » continue to intensify. The fundamental reason lies in the fact that the US regards economic globalization as a « scapegoat » for the widening wealth gap and the failure of domestic wealth distribution mechanism domestically, and regards economic and trade issues as a « tool » for « great power competition ». The Trump administration prefers to impose tariffs, while the Biden administration is more inclined to resort to industrial and supply chain policies, both of which use export controls, investment restrictions, and economic sanctions more frequently. In all, the protectionist color of US trade and investment policies continues to intensify, with supply chain policies shifting towards localization, near-shoring and “friend-shoring”, industrial policies becoming more prevailing, and immigration policies becoming more conservative. This has led to a significant increase in international community’s concerns about « anti-globalization » and even « economic warfare ».

In the past several decades, the Asia-Pacific region has been the most dynamic and promising economic pillar in the world, and is widely recognized as an important engine of global economic growth. Many countries in the Asia-Pacific region have always adhered to open regionalism, continuously strengthened multilateral economic cooperation, and made important contributions to maintaining the multilateral trading system and promoting an open world economy. After withdrawing from the TPP, one of the high standard free trade agreements in the region, the US still talked about the need to make up for economic shortcomings of the « Indo-Pacific Strategy ». It also launched the « Indo-Pacific Economic Framework » aimed at reshaping regional economic cooperation framework, but it did not substantially address key issues of trade and investment liberalization and facilitation, market access, and other common concerns among regional countries. As pointed out by Mary Lovely of the Peterson Institute for International Economics, « the IPEF has not been crafted as a traditional trade agreement. In particular, it does not offer signatories preferential access to the U.S. market. That might make the IPEF more acceptable in the United States, but it will hamper the effectiveness of the pact” (Lovely, 2023).The reason behind is that with the rise of populism in the US, opposition against free trade has become largely “politically correct”. In such domestic political atmosphere, it is difficult for both Republican and Democratic governments to substantively continue promoting free trade agreement negotiations, let alone promoting open and inclusive regional cooperation and economic integration in the Asia-Pacific region.

Although seven ASEAN countries have joined the IPEF negotiations, their views on the effectiveness of IPEF are declining due to the lack of a substantial trade pillar and the increasing negative impact of domestic politics, especially election factors, on IPEF in the US. According to the State of Southeast Asia Survey Report 2024 conducted by the ISEAS-Yusof Ishak Institute in Singapore, positive sentiments about the IPEF of Southeast Asian respondents declined from 46.5% in 2023 to 40.4% in 2024, while 44.8% of Southeast Asians respondents are increasingly unsure about the impact and effectiveness of the IPEF, rising from a 41.8% share from 2023. Negative sentiments have also increased from 11.7% in 2023 to 14.9% in 2024 (ISEAS – Yusof Ishak Institute, 2024).

Conclusion. What kind of future vision does the Asia-Pacific region really need?

The “Indo-Pacific” concept twists the concept of Asia-Pacific that is the basic architecture of the region. Since the end of the Cold War, the Asia-Pacific region has become the center of world economic growth and a highland for global development, stability and cooperation. The key is that this region has surpassed the outdated thinking of zero-sum games and bloc confrontation, followed the trend of peace and development and is committed to maintaining regional security and stability, as well as deepening regional economic cooperation.

Faced with increasingly unstable, uncertain and unpredictable factors in world situation, the Asia-Pacific region is facing multiple new challenges. The Asia-Pacific region is culturally diverse, economically vibrant and has great potential for development. Pursuing peace, development and cooperation remains the common pursuit and aspiration of the people in the Asia-Pacific region. Countries in the Asia-Pacific region need to learn from the experience of the past three decades, adhere to maintaining regional security, stability and prosperity, oppose the new Cold War mentality and bloc confrontation, resist anti-globalization and decoupling, and jointly promote the construction of a more peaceful, secure, prosperous, open and inclusive Asia-Pacific community.

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La Nouvelle Route de la Soie, un accélérateur du land grabbing au Cambodge, au Laos et aux Philippines

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Sophy Tan

Candidate à la maitrise en Sciences politiques
Université Laval (Québec, Canada)
sophy.tan.1@ulaval.ca

Sophy Tan est étudiante en maîtrise de Science politique, se concentrant sur les politiques internationales et la sécurité en Asie du Sud, avec une approche sociologique approfondie. Originaire du Cambodge, elle bénéficie d’une perspective unique, mêlant les influences occidentale et orientale, ce qui nourrit et enrichit ses analyses académiques et ses recherches.

Résumé
La Nouvelle Route de la Soie (NRS) incarne les ambitions de la Chine en matière de développement économique mondial, mais elle soulève également d’importants défis sociaux, politiques et environnementaux. Si ces projets promettent la modernisation des infrastructures et croissance, ils s’accompagnent de conséquences plus nuancées : expropriations foncières, précarité de l’emploi local et absence de protections juridiques adaptées. Parmi ces enjeux, l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est est particulièrement préoccupant, les populations locales étant souvent évincées pour faire place aux infrastructures jugées nécessaires au développement de la région.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Nouvelle route de soie, mouvements sociaux, land grabbing, Chine

Abstract
The Belt and Road Initiative (BRI) embodies China’s ambitions for global economic development but also raises significant social, political, and environmental challenges. While these projects promise infrastructure modernization and economic growth, they often come with more complex consequences: land expropriations, local job insecurity, and a lack of adequate legal protections. Among these issues, land grabbing in Southeast Asia is particularly concerning, as local populations are frequently displaced to make way for infrastructure deemed essential for the region’s development.

Keywords: Southeast Asia, Belt and Road Initiative, social movements, land grabbing, China

 

Introduction

Lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping, la Nouvelle Route de la Soie (NRS) est un vaste programme avec pour objectif de renforcer les échanges commerciaux, culturels et diplomatiques entre la Chine et une multitude de pays en Asie, en Europe et en Afrique. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie de « soft power » (Nye, 2017 : 2), visant à exercer une influence politique par l’attraction culturelle, économique et diplomatique, plutôt qu’à travers des moyens coercitifs comme la force militaire. En parallèle de la route terrestre, la route de la soie maritime se développe également, avec l’essor de ports clés qui soutiennent la montée en puissance de l’économie maritime chinoise, dans le but de bâtir un réseau de transport mondial. La Route de la Soie numérique émerge comme un volet stratégique, visant à promouvoir le commerce électronique et les paiements numériques tout en facilitant l’expansion des technologies chinoises, comme le réseau 5G porté par Huawei. Cela incite les pays de la région à adopter ces innovations. La Banque asiatique de développement estimait la valeur des projets liés à la NRS à 26 000 milliards USD en 2017, illustrant l’ampleur de l’engagement financier que la Chine consacre à ce projet.

Les pays d’Asie du Sud-Est figurent parmi les principaux bénéficiaires des financements chinois. Leur proximité avec la Chine en fait un pivot économique stratégique. Toutefois, cette initiative suscite des interrogations et des controverses quant à ses répercussions sur les populations locales. Un recul démocratique observé dans plusieurs nations de la région, associé à de sérieux déficits en matière de gouvernance, entrave la capacité des populations locales à contester les projets liés à la NRS. Cela soulève la question de savoir si la Chine, en soutenant directement les régimes autoritaires de la région, contribue activement à l’affaiblissement des institutions démocratiques locales — notamment à travers le mécanisme du « piège de l’endettement » (Ujvari, 2019) — ou si elle se contente de tirer profit d’une situation où la démocratie est déjà fragilisée. La centralisation du pouvoir, l’absence de transparence dans les décisions politiques et la répression des voix dissidentes limitent considérablement l’espace de contestation des citoyens.

L’objectif de cette étude est de proposer une analyse synthétique des principaux enjeux liés au land grabbing exercé en Asie du Sud-Est, particulièrement au Cambodge, au Laos et aux Philippines, sous le prétexte de la NRS. En examinant les rapports, articles scientifiques et autres publications pertinentes, cette recherche vise à éclairer les impacts sociaux dans cette région. L’analyse s’efforcera également de mettre en lumière l’émergence d’un sentiment antichinois dans la région, en réponse à l’évolution de la NRS.

1.     Contexte politique en Asie du Sud-Est

1.1. Le manque d’infrastructures

Les pays d’Asie du Sud-Est ont vu leur développement économique contraint par des infrastructures insuffisantes, créant une forte demande d’investissements étrangers. La NRS représente, dans ce besoin, une opportunité économique grâce à son soutien financier. Cependant, elle apporte également des défis pour les populations locales, et la situation politique générale de la région ne fait qu’aggraver les tensions. La NRS a été promue par Xi Jinping comme une source de croissance économique pour les pays souhaitant y participer. En comparant l’évolution du PIB de la région entre 2013 et 2023, on observe cependant une courbe presque stable, avec une forte chute en 2020 (Banque mondiale, 2023), contredisant la promesse de Pékin.

1.2. Le déclin de la démocratie dans la région

Plusieurs pays d’Asie du Sud-Est ont connu un recul des institutions démocratiques, cette tendance variant bien sûr selon les contextes nationaux. La NRS a joué un rôle dans le renforcement des régimes autoritaires en consolidant leurs liens économiques et politiques avec la Chine. Le coup d’État militaire de 2014 a mis fin à une décennie de démocratie fragile en Thaïlande. Aux Philippines, sous la présidence de Duterte (2016-2022), la liberté de la presse et l’État de droit se sont également affaiblis. Du côté de la Malaisie, des pratiques autoritaires ont perduré malgré la transition politique de 2018. L’Indonésie, souvent citée comme un modèle démocratique dans la région, a récemment restreint les libertés civiles et renforcé le pouvoir exécutif (Kurlantzick, 14 août 2023). Au Myanmar, le coup d’État de 2021 a renversé le gouvernement élu de Aung San Suu Kyi. Quant au Cambodge, la fermeture de l’espace politique s’est accélérée avec la dissolution du principal parti d’opposition en 2017, marquant la fin du pluralisme politique (Human Rights Watch, 2019). Le Laos et le Vietnam, qui n’ont jamais été des démocraties, ne peuvent être intégrés dans cette dynamique de recul. En revanche, l’autoritarisme est demeuré intact.

En 2015, après la reconnaissance officielle de Sam Rainsy comme chef de l’opposition, les tensions politiques au Cambodge ont dégénéré en violences. L’opposition a été expulsée de l’Assemblée nationale et Sam Rainsy s’est exilé volontairement en France. Parallèlement, le gouvernement a intensifié la répression contre les membres du Parti du sauvetage national du Cambodge et adopté de nouvelles lois élargissant les pouvoirs du Parti du peuple cambodgien pour dissoudre les partis politiques. Le système électoral cambodgien repose sur une représentation proportionnelle à liste fermée, dans laquelle les électeurs votent pour un parti plutôt que pour des candidats individuels, laissant aux formations politiques la responsabilité de désigner les élus. Dans ce contexte, après des élections contestées en 2020, Hun Sen a transféré le pouvoir à son fils, consolidant une transition dynastique. Sur la scène régionale, le Cambodge a joué un rôle stratégique lors de sa présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est en 2022, ainsi qu’à travers des événements majeurs tels que les procès des dirigeants Khmers rouges et la lutte contre les établissements de jeux d’argent illégaux. L’année suivante, le régime a amorcé une transition vers une nouvelle génération de dirigeants.

Le Laos est un État à parti unique où le Parti révolutionnaire populaire lao contrôle la politique et limite fortement les libertés civiles (Freedom House, 2022). Il n’existe ni opposition organisée ni médias indépendants. Les violations des droits de la personne restent fréquentes, avec des disparitions forcées et une répression de la liberté d’expression. Les militants prodémocraties et les opposants au régime sont régulièrement arrêtés. Par ailleurs, la croissance économique a entraîné des tensions liées à la gestion des terres et de l’environnement. La crise économique et de la dette a accentué le mécontentement envers le gouvernement et la Chine, principal créancier du pays.

 

Au sud, les élections aux Philippines sont libres, mais leur compétitivité est fragilisée par des dynamiques structurelles qui favorisent les élites politiques, ainsi que par des pratiques telles que la désinformation et l’achat de votes. Pourtant, le pays a enregistré des avancées notables sur le plan social. En 2023, le président Ferdinand Marcos Jr. a mis en place un comité spécial pour lutter contre la discrimination et renforcer la participation des LGBTQIA+ aux politiques publiques. La même année, il a promulgué la Magna Carta des marins philippins, établissant un cadre réglementaire pour leurs droits et conditions de travail, qu’ils naviguent sous pavillon philippin ou étranger. Cette loi garantit la liberté syndicale, un salaire équitable, des conditions de travail sûres et une protection contre la discrimination, avec des mesures spécifiques pour les femmes marines. Toutefois, la concentration du pouvoir entre les mains de dynasties politiques, les menaces persistantes contre la presse indépendante et la répression des opposants politiques soulèvent des questions quant à l’état de la démocratie aux Philippines (Global State of Democracy Initative, 2024). Plutôt qu’un simple recul ou progrès, la situation actuelle reflète un paysage contrasté, où des réformes sociales coexistent avec des défis politiques répressifs persistants.

En tant que modèle autoritaire, la Chine propose une alternative à l’ordre libéral occidental. Cette approche a trouvé un accueil favorable chez certains régimes et certaines parties des populations de la région qui, tout en bénéficiant des investissements chinois, ont adopté des pratiques répressives similaires, restreignant les libertés politiques pour favoriser la stabilité économique. Contrairement aux institutions financières internationales, les investissements dans le cadre de la NRS n’imposent aucune condition en matière de gouvernance ou de transparence, ce qui favorise les gouvernements cherchant à éviter les pressions démocratiques. L’opacité des processus décisionnels et l’absence de consultations publiques, de manière générale et donc y compris sur les projets liés à la NRS, limitent la participation citoyenne et entravent le débat sur leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques (Freedom House, 2023). Si certaines infrastructures ont été développées, l’évolution du PIB régional entre 2013 et 2023 ne révèle pas de hausse significative.  Si la Chine investit dans le domaine industriel, elle ne prend que rarement possession des infrastructures de transport réalisées, car ces projets d’envergure sont généralement financés par des prêts provenant de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (Courmont et al, 2023). Par ces prêts, la Chine étend son influence économique sans détenir la propriété des infrastructures et en laissant aux États partenaires le fardeau du remboursement des prêts contractés à des taux commerciaux. Cependant, des facteurs comme l’endettement public et les déséquilibres commerciaux avec la Chine soulignent les risques économiques liés à ces investissements des États partenaires.

2.     Définition du land grabbing

2.1. Aspect théorique

Le « land grabbing » (Baker-Smith et coll., 2016 : 2), ou accaparement des terres, désigne la saisie de terres sans justification légitime et en l’absence d’un cadre juridique approprié. Ce contrôle peut se manifester par la propriété, la location, la concession, des contrats ou d’autres formes de pouvoir. Ce phénomène touche aussi bien les acteurs publics que privés, qu’ils soient nationaux ou étrangers, qui recourt à divers moyens pour s’approprier ces terres, souvent au détriment des paysans, de la gestion foncière, de la souveraineté alimentaire et des droits humains. Ces pratiques reposent fréquemment sur des lois locales jugées injustes et illégitimes, facilitant ainsi des actions portant atteinte aux droits fondamentaux des populations. Face à leurs responsabilités, les gouvernements préfèrent détourner l’attention en imputant la faute de l’accaparement des terres aux entreprises étrangères impliquées dans ces projets (ibid. : 15). Ce mécanisme de dénégation, bien qu’il puisse relever d’une stratégie de communication, vise à dissimuler les lacunes des gouvernements eux-mêmes qui, sous couvert de développement économique, ont permis l’émergence de pratiques néfastes pour les communautés locales. La Chine, en particulier, est souvent citée dans cette dynamique, ses investissements devenant ainsi un point focal pour accuser des acteurs extérieurs de déstabiliser les systèmes locaux de gouvernance, mais pointer du doigts les projets soutenus par la Chine ne doit pas cacher les mécanismes locaux de mise en œuvre de ces saisies des terres.

Les projets d’infrastructures, qu’ils concernent les transports ou l’énergie, contribuent de manière significative à ce phénomène. La résistance locale à ces projets se manifeste souvent sous forme de « protestations publiques » (Ratliff et Hall, 2014 : 281), soit par des marches pacifiques. Cependant, ces mobilisations attirent rapidement l’attention des autorités, qui les perçoivent souvent comme violentes en raison de leur caractère direct et frontal vis-à-vis du pouvoir en place. Bien que débutant généralement par des manifestations calmes, ces mobilisations prennent parfois une tournure plus radicale lorsqu’elles ciblent des lieux symboliques, tels que des ambassades ou des sites gouvernementaux.

2.2. Le land grabbing en Asie du Sud-Est

Depuis le milieu des années 2000, les concessions pour cultiver le caoutchouc, l’acacia, l’eucalyptus, le manioc, la canne à sucre et le maïs se sont fortement développées au Cambodge et au Laos (Schoenberger et al. : 708). Plusieurs études soulignent que cette expansion est liée à la demande croissante en Chine et dans les économies voisines. La NRS n’a pas engendré le phénomène du land grabbing ; celui-ci existe dans la région de l’Asie du Sud-Est depuis bien avant.

Par exemple, ce n’est qu’en 2007 que le gouvernement laotien a pris conscience des problèmes liés aux concessions foncières comme mode d’investissement (Kenney‐Lazar, 2015 : 686). Le système actuel d’acquisition des ressources a des effets négatifs pour le pays. Parmi ces problèmes, les concessions foncières entraînent des pertes d’actifs non compensées, tant pour les villages que pour l’État. Pour les pays communistes, le land grabbing représente le renforcement d’une gouvernance foncière centralisée, et pour de nombreux pays de la région, il constitue un ressort historique. Cependant, les investissements massifs de Pékin ou les projets soutenus par la Chine dans la région ont accentué ce phénomène, qui ne passe plus inaperçu. Il est important de souligner cette nuance : ce ne sont pas les autorités chinoises qui orchestrent directement l’accaparement des terres en Asie du Sud-Est, mais bien les gouvernements locaux, qui utilisent les projets liés à la NRS pour justifier des politiques foncières controversées. Dans plusieurs pays, des concessions de terres à grande échelle ont été accordées à des entreprises chinoises dans le cadre de projets d’infrastructures, souvent sans consultation publique ni compensation adéquate pour les populations déplacées.

Au Cambodge, la gouvernance foncière a suivi une trajectoire différente, marquée par l’héritage du conflit et de l’instabilité politique. Après la guerre contre les Khmers rouges, la question des droits fonciers est restée floue, contribuant à un contrat social ambigu entre l’État et les survivants du conflit. Si les familles ont été autorisées à cultiver de petites parcelles, aucune initiative n’a été entreprise pour rétablir la propriété privée ni pour restituer les terres aux propriétaires d’avant 1975 (Trzcinski et Upham, 2013). Contrairement à un processus d’appropriation informelle, il s’agit ici d’une absence de volonté politique de redéfinir les droits de propriété, maintenant l’État dans une position de contrôle sur l’accès à la terre. Cette problématique a même retenu l’attention de la Cour pénale internationale en 2014 à La Haye, mais le dossier demeure en suspens depuis 2021.

Au Laos, les concessions foncières ne reflètent pas une appropriation progressive hors du cadre légal, mais une gestion centralisée des terres par l’État, caractéristique du régime communiste en place depuis l’arrivée au pouvoir du Parti révolutionnaire populaire lao en 1975. Inspiré des modèles soviétique et vietnamien, ce système a instauré une économie planifiée où l’État conserve un contrôle strict sur l’allocation des terres et l’attribution des concessions, souvent au profit d’investisseurs étrangers (Kenney‐Lazar, 2015). Le projet ferroviaire Laos-Chine, financé en grande partie par des prêts chinois, a entraîné le déplacement de milliers de résidents sans garanties de relogement satisfaisantes (RFA Lao, 2024). De même, au Cambodge, des concessions foncières économiques ont été octroyées à des entreprises chinoises pour des plantations de caoutchouc et des projets immobiliers, comme celui de Dara Sakor, qui a exproprié des communautés locales sur des milliers d’hectares (Global Atlas of Environnemental Atlas, 2024). Bien que ces initiatives soient portées par des capitaux chinois, ce sont bien les États hôtes qui facilitent ces transactions et en tirent profit.

Les Philippines étaient considérées comme un point problématique dès le début de la question de l’accaparement des terres, en 2007 (Schoenberger et al. : 711). Bien que le gouvernement philippin ait cherché à attirer des investissements fonciers à grande échelle en provenance d’Asie de l’Est et du Moyen-Orient, ces investissements ne se sont, pour la plupart, pas concrétisés. Pourtant, les communautés locales, bien que directement touchées, bénéficient rarement des grands investissements agricoles. Plusieurs réformes agraires visant à redistribuer des terres aux agriculteurs sans terre ont été adoptées, mais leur mise en œuvre demeure insuffisante, et les agriculteurs philippins ne disposent pas d’une sécurité foncière (Climate Diplomacy, 2023). Ce contexte facilite les expulsions forcées afin de libérer des terres pour les investisseurs étrangers, entraînant de nombreux cas de harcèlement et de violence. Les grands propriétaires terriens et l’État détiennent les terres et accordent aux agriculteurs des droits d’exploitation sur des parcelles, un système qui facilite les expulsions et rend l’accès aux titres fonciers particulièrement difficile pour ces derniers (ibid.). Cette inégalité engendre des tensions entre les groupes sociaux et les élites.

En résumé, plus qu’une simple influence extérieure, la NRS agit comme un catalyseur qui exacerbe des pratiques existantes de mauvaise gestion foncière et d’expropriation arbitraire. Dans ce contexte, les gouvernements locaux exploitent la relation avec la Chine pour masquer leur responsabilité dans la gestion du foncier. Lors des mobilisations populaires contre ces projets, les autorités invoquent la pression économique chinoise pour justifier des décisions qui relèvent avant tout de leur propre gouvernance foncière.

3.     Aperçu des contestations dans trois pays de la région

Les trois pays sélectionnés pour analyser les instances d’opposition liées aux droits fonciers ont été choisis en fonction de la couverture médiatique des manifestations et de la manière dont leurs gouvernements ont répondu à la désobéissance civile. En outre, une défense de la démocratie contre le communisme, souvent associé à Pékin, s’est intensifiée. Le meilleur exemple de cette opposition est l’Alliance du Milk Tea, née des mots-dièse sur X, anciennement Twitter. Afin d’échapper à la vigilance des gouvernements surveillant de près les réseaux sociaux, les utilisateurs ont eu recours à des mots-dièse liés au thé pour se rassembler et promouvoir la démocratie en Asie du Sud-Est. Ces regroupements numériques ont facilité des manifestations physiques de grande ampleur, souvent avant que les autorités n’interviennent pour les disperser. Sur les pancartes des manifestants, on retrouvait des revendications contre la dictature et, de manière implicite, contre l’influence croissante de la Chine dans leurs pays. Le déclin de la démocratie dans la région est donc une source d’opposition ajoutée.

3.1. Le cas du Cambodge

Le Cambodge est l’un des pays les plus durement touchés par les phénomènes d’accaparement des terres, et le gouvernement a répondu de manière agressive aux résistances. Depuis 2019, plus de 22 000 familles ont été touchées par des saisies massives de terres, tandis que des dizaines de milliers d’autres vivent dans l’incertitude en raison de conflits fonciers non résolus. Ces accaparements sont souvent justifiés par des projets d’infrastructure ou d’exploitation des ressources naturelles, dans un contexte où les populations locales ont peu de recours face aux intérêts des grandes entreprises et des autorités. Les expulsions forcées, accompagnées de violences et d’intimidations, révèlent une asymétrie dans l’accès aux mécanismes institutionnels, qui favorisent largement les investisseurs et les gouvernements en place.

Par exemple, en 2020, le journal South China Morning Post a rapporté que des gardes de sécurité cambodgiens avaient violemment dispersé une petite manifestation près de l’ambassade de Chine, en réponse à la base navale de Ream construite dans le golfe de Thaïlande. De nombreuses familles, établies depuis des générations dans ces régions, se voient privées de leurs terres sans compensation adéquate, exacerbant le sentiment d’injustice et l’inaccessibilité aux recours juridiques. L’expansion de la base navale de Ream au Cambodge illustre ce phénomène : officiellement justifiée par des raisons de modernisation militaire, elle s’est accompagnée d’expropriations forcées, d’arrestations de manifestants et de menaces directes de l’ancien Premier ministre Hun Sen envers les militants et leurs familles. En 2024, dix d’entre eux ont été condamnés à un an de prison pour leur engagement dans des conflits fonciers et à leur libération, contraints de verser des indemnités à un magnat, soulignant la collusion entre autorités et acteurs économiques influents dans la gestion des terres agricoles (RFA Khmer, 10 novembre 2024). Si la corruption et l’autoritarisme local sont des facteurs clés de ces expropriations, le rôle de la NRS ne peut être ignoré.

Pékin ne contrôle pas directement ces opérations foncières, mais ses investissements ou son appui financier dans les infrastructures stratégiques offrent un cadre légitimant ces pratiques. La base navale de Ream (Brar, 2024), soupçonnée de servir les intérêts militaires chinois, s’inscrit dans la Route de la Soie maritime, visant à sécuriser les corridors maritimes stratégiques pour Pékin. L’article 53 de la Constitution du Cambodge interdit explicitement l’établissement de bases militaires étrangères sur son territoire, et le Premier ministre khmer continue de nier toute utilisation militaire de la base navale. Phnom Penh affirme que les navires présents servent uniquement à des formations et à la préparation des exercices Golden Dragon de l’année 2024. Il soutient également que la Chine construit deux nouvelles corvettes pour sa propre marine et insiste sur le fait que la présence chinoise à Ream est temporaire (Head, 2024), ce qui, selon lui, exclurait toute qualification de base militaire. Cette situation évoque la base navale chinoise de Djibouti, construite pour 590 millions USD (AFP, 2023), qui assure une présence permanente en mer Rouge et dans le golfe d’Aden.

Le Cambodge montre les effets graves de l’accaparement des terres, où l’autoritarisme, la corruption et les investissements étrangers aggravent les inégalités sociales et les conflits fonciers. L’expansion des projets chinois, comme la base navale de Ream, démontre comment les intérêts géopolitiques et économiques peuvent violer les droits des populations locales. Les familles affectées par ces expropriations continuent de lutter pour obtenir justice, dans un environnement marqué par des violences, des intimidations et un accès limité aux recours légaux, soulignant ainsi l’asymétrie entre les autorités et les citoyens.

3.2. Le cas du Laos

Le land grabbing s’est imposé comme un outil clé pour faciliter les projets d’infrastructure dans le cadre de la transition économique du Laos, passant d’un modèle de planification étatique centralisée à une économie mixte alliant socialisme d’État et marché, dans l’objectif d’accélérer la croissance du produit intérieur brut (Kenney-Lazar, 2017 : 684). En 2018, le Laos a adopté une loi sur l’indemnisation des expulsions forcées, mais son application reste problématique.

Dans la province d’Oudomxay, plusieurs villages ont été déplacés pour permettre la construction du chemin de fer Lao-Chine sans informations claires sur leur relocalisation ni sur les compensations (Business & Human Rights Resource Centre, 2024). Ce projet de 414 km, reliant Kunming en Chine à Vientiane dans le cadre du projet ferroviaire Pan-Asia, constitue un atout stratégique pour un Laos enclavé et où les infrastructures de transport sont notoirement insuffisantes. Cependant, sa construction a entraîné de nombreux déplacements forcés. En 2012, l’Assemblée nationale laotienne a approuvé le projet, et le gouvernement a proposé d’emprunter 6,8 milliards de dollars à la Banque d’Export-Import de Chine. Bien que négocié avant 2013, le projet a été ensuite intégré à la NRS des deux gouvernements (Ngin, 2022). Selon Radio Free Asia (2020), de nombreuses familles ont été expulsées sans compensation adéquate, et les retards de paiement ainsi que l’absence de transparence ont exacerbé les tensions locales. Le ministère laotien des Travaux publics et des Transports estime que 4 400 familles ont été touchées. Le chemin de fer a été achevé et ouvert en décembre 2021. En juillet 2022, environ quatre millions de trajets de passagers avaient été effectués, et cinq millions de tonnes de marchandises (dont environ 840 000 tonnes de biens transfrontaliers) avaient été transportées. Cependant, près de 500 familles affectées n’ont toujours pas de logement adéquat ni d’accès à l’eau potable (RFA, 2020). En 2022, des habitants ont rejeté des indemnisations jugées insuffisantes, en particulier pour compenser la perte de terres agricoles dans un projet écotouristique (Kurlantzick, 2023).

Dans la même année, les habitants ont été confrontés à la catastrophe du complexe hydroélectrique Xe Pian-Xe Namnoy. Ce complexe hydroélectrique s’est effondré, provoquant un torrent qui a dévalé plusieurs dizaines de kilomètres, atteignant même le Cambodge voisin. Pourtant, il a été construit avec l’appui financier et technique d’entreprises chinoises, dont la Xe Pian-Xe Namnoy Power Company, qui minimise son implication : « L’accident a été causé par des pluies continues qui ont fait s’accumuler d’importantes quantités d’eau » (AFP et Reuters, 2018). Au moins 71 personnes ont perdu la vie et des milliers ont été laissées sans abri (Hutt, 2019). Cet incident a mis en lumière d’autres risques liés aux projets d’infrastructure de la NRS dans des régions vulnérables. Le manque de surveillance gouvernementale et de main-d’œuvre qualifiée pourrait être en cause. Les organisations environnementales alertent régulièrement sur l’impact des barrages sur le Mékong, menaçant l’écosystème, les populations rurales déplacées et les économies locales qui en dépendent (AFP et Reuters, ibid.). Les indemnisations restent insuffisantes pour les personnes déplacées, aggravant la situation de la dette nationale du Laos, déjà lourdement impactée par la participation du pays à la NRS.

Le land grabbing au Laos met en évidence le conflit entre développement économique et droits des populations locales. Les projets d’infrastructure, tels que le chemin de fer Lao-Chine et les barrages hydroélectriques, sont cruciaux pour la croissance du pays, mais leurs effets sur les communautés locales sont sévères. Les expulsions forcées, les compensations insuffisantes et la mauvaise gestion ont aggravé les inégalités sociales et environnementales. Malgré la loi sur l’indemnisation des expulsions, son application reste faible, soulignant des problèmes de gouvernance et de transparence.

3.3. Le cas des Philippines

La Constitution philippine de 1987 classe les terres publiques en quatre catégories : agricoles, forestières, minérales et parcs nationaux. La Chine investit principalement dans l’exploitation minière aux Philippines. Si ses projets d’extraction se poursuivent, la construction d’îles artificielles en mer de Chine méridionale a ralenti depuis son pic entre 2014 et 2018. Cependant, ces projets restent stratégiques politiquement.

Les activités ont eu un impact important sur les communautés locales, notamment à Bangui, où en 2014, 15 familles ont dénoncé l’empiétement des lignes de transmission électrique du China National Renewable Energy Center sur leurs terres. Située dans la province d’Ilocos Norte aux Philippines, Bangui a été le théâtre de ce conflit. Les familles ont dénoncé non seulement l’impact environnemental des projets, mais aussi l’absence de compensations adéquates et le manque de transparence dans les démarches d’expropriation (Tejada, 2014). Malgré des lois censées protéger le droit de propriété et encadrer les négociations foncières, les expropriations liées aux projets chinois continuent de provoquer mécontentement et tensions. Les propriétaires se plaignent de compensations insuffisantes et d’un manque de clarté dans les procédures d’éviction. En réponse à ces frustrations, des forums en ligne ont été créés, permettant aux propriétaires de comparer les indemnités proposées, d’échanger des expériences et de s’organiser pour défendre leurs droits face à ces pratiques perçues comme injustes (Lampton et coll., 2020 : 164-165).

Contrairement aux deux premiers pays, la pression sociale aux Philippines a conduit à un retournement du gouvernement. En 2023, les Philippines ne bénéficieront pas des prêts chinois ni de l’avenir partagé promu par la Chine, car l’administration du président Marcos Jr. s’éloigne du programme financier de Pékin, perçu comme problématique dans le cadre de l’expansion de l’influence mondiale de la Chine. En parallèle, les Philippines ont déposé près de 200 protestations contre les actions de la Chine en mer de Chine méridionale, soulignant les tensions croissantes liées à l’expansion de l’influence chinoise dans la région. Les Philippines montrent ainsi une volonté de renforcer leur souveraineté. Dans ce contexte, après la pandémie de COVID-19, les décideurs doivent prendre en compte l’augmentation des tensions liées aux terres et aux ressources naturelles. Depuis la pandémie, 9 600 agriculteurs ont été déplacés de leurs terres, en grande partie en raison de l’application affaiblie des droits fonciers, ce qui a favorisé les pratiques du land grabbing (Slaban, 2023).

Les projets chinois aux Philippines montrent la tension entre le développement économique, les enjeux géopolitiques et les droits des populations locales. Bien que des lois existent pour protéger les terres, les expropriations liées à l’exploitation minière ont aggravé les inégalités et provoqué des conflits, comme à Bangui. Cependant, la pression sociale a conduit à un changement de politique sous le gouvernement de Marcos Jr., marquant un retrait des prêts chinois et une volonté de renforcer la souveraineté nationale. Les Philippines se trouvent à un moment clé, où gérer les tensions liées au land grabbing et aux ressources naturelles pourrait éviter des impacts sociaux et environnementaux négatifs.

Conclusion

La croissance des cultures clés en Asie du Sud-Est, telles que l’huile de palme sur les îles et le caoutchouc sur le continent (Schoenberger et al. : 704), est alimentée par des investisseurs régionaux, comme les entreprises thaïlandaises et vietnamiennes dans la région du Mékong, ainsi que par des entreprises malaisiennes et singapouriennes impliquées dans l’industrie de l’huile de palme en Indonésie. De plus, des investisseurs internationaux, notamment des entreprises malaisiennes, indonésiennes et singapouriennes, cherchent des terres pour cultiver de l’huile de palme en Afrique subsaharienne (ibid.). Bien que la Chine présente l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI) comme un projet économique et de développement, elle promeut aussi l’intégration civilo-militaire, qu’elle considère comme essentielle pour renforcer l’armée. L’intégration civilo-militaire, incluse dans la réforme militaire de 2015 et la stratégie nationale, pourrait être difficile à appliquer dans les projets NRS à l’étranger. Néanmoins, les gouvernements hôtes doivent s’attendre à ce que les contractants chinois respectent les exigences légales liées aux infrastructures (Asia Society Policy Institute, 2020 : 18-19).

L’influence croissante de la NRS sur les politiques internes des pays est illustrée par la volonté des gouvernements locaux d’accepter des investissements au détriment des populations locales. Si la Chine est perçue comme un partenaire économique, elle est également vue comme une menace pour la stabilité régionale. Cette méfiance est renforcée par les impacts négatifs sur les populations locales et l’environnement, ainsi que par l’absence de dialogue entre les parties concernées. Les attentes des pays participants en matière d’infrastructures et de croissance économique se heurtent à une réalité complexe. Des problèmes tels que l’accaparement des terres exacerbent les inégalités sociales, comme le montrent les situations au Cambodge, au Laos et aux Philippines, où la protection des citoyens contre les investisseurs étrangers reste un défi majeur.

Le phénomène du land grabbing en Asie du Sud-Est demeure une source de préoccupations majeures, tant sur le plan des moyens de subsistance que sur celui de l’environnement (Doarung, 2018). Une grande partie de la population vit dans des zones rurales et dépend des ressources naturelles, telles que la terre et l’eau, pour assurer sa subsistance. En parallèle à un afflux d’investisseurs en provenance de pays riches en capital, un exode de travailleurs migrants quittant les pays ciblés a été observé. Cette situation paradoxale met en évidence le contraste entre des investisseurs confiants et des travailleurs migrants non préparés et souvent réticents. Comme l’ont illustré de nombreux projets transfrontaliers à grande échelle, notamment dans l’agro-industrie, les barrages hydroélectriques et les industries extractives, certaines entreprises, souvent les mêmes, ont tiré profit du déplacement de nombreuses communautés locales. Ce phénomène a des conséquences profondes, telles que la perte de terres, de forêts et de rivières, ainsi que des flux de capitaux et de main-d’œuvre au sein des pays de l’ASEAN. Bien que de nature commerciale, ce réseau renforce l’utilité militaire d’un port en installant des industries de soutien, tant locales que chinoises, telles que la construction navale, les communications et la logistique des transports (Russel et Berger, 2020 : 20).

La région se trouve prise dans un cercle vicieux : elle doit équilibrer son besoin d’infrastructures sans compromettre sa souveraineté, tout en maintenant la satisfaction de sa population pour assurer une stabilité politique qui permettrait à la Chine de continuer à investir. Ce changement d’opinion reflète à la fois un désir du gouvernement de regagner une certaine légitimité et une volonté de diversifier ses partenariats économiques pour éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de Pékin. De ce fait, l’expansion des infrastructures liées à la NRS ne constitue pas directement la cause première des expropriations, mais elle en devient un catalyseur, offrant aux gouvernements locaux une justification pour des pratiques déjà bien ancrées. La frontière entre influence économique et ingérence devient alors plus floue, renforçant les dérives autoritaires sous couvert de développement.

Si certains de ces projets s’inscrivent dans le cadre de la NRS, d’autres relèvent de dynamiques plus anciennes liées à la gouvernance foncière et à la corruption locale. Par exemple, plusieurs concessions foncières ont été accordées à des entreprises chinoises ou à des consortiums bénéficiant d’un soutien financier de Pékin, notamment pour des barrages hydroélectriques et des corridors logistiques régionaux. Cependant, d’autres accaparements de terres, bien que parfois attribués à l’influence chinoise, sont avant tout le résultat de politiques nationales et de pratiques de clientélisme. La NRS agit comme un levier facilitateur d’expropriations, là où les gouvernements locaux exploitent ce cadre pour justifier des pratiques préexistantes.

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La relation de défense France – Vietnam dans le nouveau contexte indopacifique

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Thao HOANG

Courriel :  thao.hoang.1@ulaval.ca

Thao Hoang est étudiante au doctorat en Science politique à l’université Laval, sous la direction de Sylvie Loriaux.  Son sujet de recherche est : Examiner les implications de la relationalité (l’ontologie relationnelle/ le relationalisme/ le guanxi) dans la philosophie asiatique (Confucianisme, Bouddhisme, Daoïsme) aux théories des RI, notamment en ce qui concerne la construction et la transformation des identités étatiques et la perception du pouvoir en RI des pays confucianisés (surtout Chine, Vietnam, Japon) pendant la période du système tributaire et le temps moderne.

Résumé :
En analysant les événements historiques et les stratégies Indopacifiques respectives de la France et du Vietnam, l’article étudie l’évolution de la relation de défense entre le Vietnam et la France de 1991 à nos jours et met en lumière sa nouvelle dynamique dans le contexte indopacifique actuel. L’article montre que dans le nouveau contexte régional depuis 2018, les intérêts communs croissants favorisent la coopération en matière de défense entre les deux pays et l’amène vers un nouvel échelon. Plusieurs activités substantielles de coopération qui ont commencé à prendre forme ces dernières années ont démontré la convergence des intérêts stratégiques des deux pays dans la région.

Mots-clés: relations de défense, France – Vietnam, Indopacifique, stratégies indopacifiques

Abstract:
By analyzing the historical events and Indo-Pacific strategies of France and Vietnam, this paper investigates the development trend of the Vietnam-France defense relation from 1991 to the present and highlights its new dynamic within the current Indo-Pacific context. The paper demonstrates that, in the new Indo-Pacific context since 2018, the growing common interests have fostered defense cooperation between the two countries, taking it to a new level. Substantial cooperative activities that have begun to take shape in recent years have evidenced the convergence of the two countries’ strategic interests in the region.  

Keywords: defense relation, France – Vietnam, Indo-Pacific, Indo-Pacific strategies

Introduction

Le centre de gravité du monde pivote de l’Occident vers l’Orient. Nous le voyons non seulement par les chiffres économiques, mais aussi par des modifications dans les politiques étrangères de différents pays depuis une dizaine d’années. Le concept d’Indopacifique émerge dans de telles circonstances. Cette région maritime, la plus vaste et la plus stratégique du monde, trouve sa place dans les politiques économiques et sécuritaires des puissances mondiales et régionales. Une nouvelle structure politique et sécuritaire y est en construction. La Chine avec son ascension économique affirme de plus en plus ses ambitions territoriales dans les mers du Pacifique occidental, ce qui inquiète ses voisins riverains. Le Vietnam se voit le plus menacé par l’agressivité et les ambitions chinoises car en termes de corrélation de forces, il ne peut rivaliser avec la Chine. En conséquence, le Vietnam privilégie les stratégies diplomatiques afin de trouver un équilibre contre la deuxième puissance mondiale tout en restant prudent et flexible face à son voisin. Dans ce contexte, la France, un pays d’Europe, affirme son appartenance indiscutable à la région Indopacifique en raison de ses territoires d’outre-mer qui y demeurent. Les points communs dans les stratégies Indopacifiques du Vietnam et de la France encouragent les deux pays à consolider leurs relations de défense. Cet article met en lumière le développement de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 1991 ainsi que les intérêts communs que les deux pays partagent dans le nouveau contexte en Indopacifique.

  1. La relation bilatérale de défense de 1991 à 2018

  « L’histoire qui nous [France et Vietnam] unit est une histoire de guerre et de paix, d’éloignement et de retrouvailles ».

Emmanuel Macron (Élysée, 2018)

Une relation diplomatique spéciale tissée entre l’ancien colonisateur, la France, et son ancienne colonie, le Vietnam, a été officiellement établie dès 1973, tout juste après la fin de la Conférence de Paris dans laquelle la France a joué un rôle clé de médiation entre les deux parties vietnamienne et américaine.

En 1991, la France est le premier pays occidental à créer une Mission de Défense au sein de son Ambassade à Hanoi, et devient le premier pays occidental à débuter une coopération militaire avec le Vietnam. Le premier domaine de coopération est peu sensible : la médecine militaire. La France met alors en œuvre des projets en matière de prévention du paludisme et de formation des médecins militaires. Dans les années 1990, les deux pays n’accordaient pas encore une forte attention à leur relation militaire. S’ils ont établi leur relation militaire depuis 1991, il a fallu attendre jusqu’en 1997 pour que l’Accord-cadre de cette coopération voit le jour (voir le Tableau 1). Cela peut être expliqué par le contexte contemporain où le Vietnam venait juste de s’ouvrir au monde suite au Đổi mới [Renouveau] et que sa première priorité consistait à redresser son économie qui était en péril depuis l’indépendance. De plus, la chute du mur de Berlin ainsi que l’effondrement de l’URSS restaient encore trop claires dans l’esprit des Vietnamiens pour qu’ils soient prêts à promouvoir une coopération de défense avec un pays occidental comme la France.

La deuxième décennie du XXIème siècle a témoigné de certaines évolutions dans cette relation. Celles-ci s’expliquent surtout par la demande du Vietnam dans le contexte régional où la Chine se montre progressivement agressive dans ses revendications territoriales dans la mer de l’Est[1]. Notamment, suite à l’événement de 2014 où la Chine a installé la plateforme pétrolière HD-981 dans la zone économique exclusive (ZEE) vietnamienne, la menace chinoise contre l’intégrité territoriale maritime du Vietnam devient désormais un des enjeux de défense les plus importants du pays (Bo Quoc phong, 2019). En 2009 et en 2010, le Vietnam a commandé des armes françaises pour des valeurs respectives de 35,6 et 55,2 millions d’euros (Ministère des Armées, 2019b, p. 66). Si ces dépenses semblent minimes, elles représentaient environ 2% des dépenses militaires du Vietnam à cette époque (SIPRI, 2024). En 2016, le premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France a été organisé à Paris. Cet événement a confirmé la volonté des deux pays à rendre leur relation militaire réelle, efficace et profonde par des dialogues. En même temps, les deux parties ont aussi pu dévoiler l’efficacité limitée de leur coopération en affirmant que « les résultats ne sont pas à la mesure du potentiel et des souhaits des deux parties » (Voice of Vietnam, 2016). Aussi en septembre 2016, le Président de la République française François Hollande a effectué une visite d’État au Vietnam. Cette même année, la prise de commande d’armements de la part du Vietnam envers son fournisseur français est arrivée à un montant significatif de 94,5 millions d’euros, soit un tiers du total des prises de commandes sur la période s’étalant de 2009 à 2023 (Ministère des Armées, 2014, 2024).

En termes d’armements, avant l’invasion russe en Ukraine en 2022, la plupart des armements vietnamiens étaient fournis par la Russie (66% des équipements délivrés au Vietnam de 2016 à 2020 viennent de la Russie, suivie par l’Israël avec 19%, la Biélorussie et la Corée du Sud avec 4,8%) (Wezeman et al., 2021). Dans le contexte où la Chine compte parmi les importateurs les plus importants chez les principaux fournisseurs d’armement du monde, le Vietnam cherche à diversifier ses fournisseurs d’armes afin de préserver ses secrets stratégiques, surtout à partir de 2016 après la levée de l’embargo américain sur la vente d’armes au Vietnam. En même temps, la France, de son côté, cherche à avoir un pied dans le marché d’un pays émergent comme le Vietnam. La demande a donc croisé l’offre. L’achat d’armes constituerait ainsi une opportunité à fort potentiel dans la relation militaire France-Vietnam. Selon un rapport du SIPRI de 2021, pour la période 2016-2020, le Vietnam occupait la 16ème place dans la liste des plus gros pays importateurs, tandis que la France est le troisième exportateur d’armement du monde (Wezeman et al., 2021).

Nous pouvons remarquer que de 1991 à 2018, la relation franco-vietnamienne de la défense a témoigné un développement régulier mais à un rythme relativement lent malgré une volonté politique. À travers leurs entrevues bilatérales, les deux pays ont partagé leurs préoccupations respectives, mais ils n’ont toujours pas trouvé de terrain d’entente sur les questions stratégiques. L’industrie de défense illustrait bien le décalage dans leurs intérêts pendant cette période. Si le commerce d’armement est une priorité de la France, le Vietnam restait hésitant quant à s’ouvrir sur ce sujet qu’il juge sensible, surtout quand la relation d’amitié traditionnelle qu’il entretient avec la Russie est concernée. Néanmoins, la situation change à partir de 2018, quand un nouveau contexte stratégique prend forme en Indopacifique.

Tableau 1 :

Événements marquants dans la relation de défense France – Vietnam de 1991 – 2024

AnnéeÉvénementRésultat ou signification
1991Ouverture de la Mission militaire de France à HanoiLa France est le premier pays occidental à débuter la relation militaire avec le Vietnam
1993Visite du président F. Mitterrand au VietnamPremière visite d’un chef d’État occidental au Vietnam
Ouverture de la Mission militaire du Vietnam à Paris 
1997Visite du ministre de la défense du Vietnam Doan Khe en FranceSignature d’un premier Accord-cadre sur la coopération de défense
2001Visite du Ministre de la défense du Vietnam Pham Van Tra en FranceMise en place d’un mécanisme de consultation de défense entre les deux Ministères de la défense
2002Visite du président vietnamien Tran Duc Luong en France 
2004 Mise en place d’un mécanisme de dialogue stratégique de la diplomatie et de la défense
2009Visite du Ministre de la défense du Vietnam Phung Quang Thanh en FranceSignature du Pacte de coopération en matière de défense (remplaçant l’accord de 1997)
2010Visite du ministre de la défense de la France Hervé Morin au VietnamMise en place du mécanisme de consultation au niveau du vice-ministre au sein des réunions annuelles du Comité mixte sur la coopération de la défense entre le Vietnam et la France
2013Visite du premier ministre du Vietnam Nguyen Tan Dung en FranceSignature du Partenariat stratégique
2016Visite du président français François Hollande au Vietnam Visite du ministre de la défense de la France Jean-Yves Le Drian au VietnamPrise de commande d’armement pour 94,5 millions d’euros de la part vietnamienne
Premier dialogue sur la politique de défense entre le Vietnam et la France à Paris 
Forum bilatéral des entreprises de défense France-Vietnam 
2018Visite officielle du Secrétaire général du Parti communiste du Vietnam en France 
Visite du ministre de la défense du Vietnam Ngo Xuan Lich en FranceSignature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028
2019Premier dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2021Visite du premier ministre du Vietnam Pham Minh Chinh en France 
Visioconférence des deux ministères sur la coopération de défense Vietnam-France 
2022Deuxième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2023Troisième dialogue de stratégie et de coopération de la défense France – Vietnam 
2024Visite du ministre de la défense de la France au VietnamParticipation à la commémoration du 70è anniversaire de la victoire vietnamienne de Dien Bien Phu
Visite du président du Vietnam, secrétaire général du Parti communiste du Vietnam To Lam en FranceSignature du Partenariat stratégique compréhensif

Source : Résumé réalisé par l’auteure à partir de sites Internet gouvernementaux et de la presse

2. Le nouveau contexte Indopacifique

Le nouveau concept « d’Indopacifique » est adopté par de plus en plus de pays pour remplacer celui de « l’Asie-Pacifique ». L’Indopacifique est le résultat d’un fait objectif. La région a en effet remplacé l’Atlantique, en incluant l’Océan Indien et l’Asie-Pacifique, pour devenir la centralité des circulations maritimes mondiales. L’Indopacifique est aussi un concept géostratégique. La région observe une rivalité entre deux puissances émergentes, la Chine et l’Inde, et aussi, un éventuel front de bataille direct entre la puissance émergente chinoise et la puissance dominante américaine. La région Indopacifique est considérée par la Chine comme son arrière-cour, bien que le pays nie toujours l’utilisation de ce terme et le prenne pour un effort américain de contenir la Chine (Denisov et al., 2021). À son tour, les États-Unis, en observant une montée en puissance considérable de la Chine mettant en danger l’équilibre stratégique du système international actuel, ont dû rapidement se tourner vers l’Asie-Pacifique depuis une dizaine d’années[2]. Après que les États-Unis ont présenté leur première « Free and open Indo-Pacifc strategy » en 2017, non seulement d’autres puissances régionales comme le Japon, l’Inde et l’Australie ont partagé l’intention de construire une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère, mais des puissances occidentales comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Grande Bretagne, le Canada et même l’Union européenne ont également introduit leurs propres stratégies pour l’Indopacifique. Bien que le contenu de chaque stratégie soit différent, notamment en ce qui concerne la portée géographique de la région, l’identification des problèmes prioritaires à résoudre ou l’attitude adoptée envers la Chine, ces stratégies démontrent les intérêts croissants que des puissances lointaines portent à la région Indopacifique.

2.1. Stratégie de la France en Indopacifique

Depuis 2018, année où le Président de la République française a exposé pour la première fois sa vision de l’Indopacifique dans son discours de Garden Island à Sydney, plusieurs documents portant sur la stratégie française en Indopacifique ont été publiés par le gouvernement français, notamment le ministère des Armées et celui des Affaires étrangères. La stabilité de l’Indopacifique est « essentielle » et toute crise ou conflit survenant dans cette zone pourrait « porter gravement atteinte aux intérêts de la France et de l’Europe » (Ministère des Armées, 2018, p. 3). En effet, si la France possède la deuxième zone d’exclusivité économique du monde avec ses 11 millions de km2, c’est grâce à ses territoires d’outre-mer et ses îles en Indopacifique. Ainsi, 88% de la zone économique exclusive française se trouve en Indopacifique, région qui compte 1.5 million de ressortissants et au moins 200 000 expatriés français (Ministère des Armées, 2018, p. 3).

Les priorités de la France dans la région Indopacifique « inclusive » demeurent sa sécurité et son indépendance (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2018). La première consiste à protéger la sécurité des territoires, des ressortissants et des zones économiques exclusives de la France dans la région. Pour l’assurer, la France cherche à préserver un accès libre aux espaces communs par des moyens militaires et diplomatiques sur place [la sécurité maritime], et à « participer au maintien de la stabilité stratégique par une action globale fondée sur le multilatéralisme » (Ministère des Armées, 2019a, p. 5). L’indépendance de la France repose sur ses divers partenariats stratégiques dans la région, à travers lesquels elle cherche des opportunités de commerce dans des économies en croissance constante au sein d’une région moteur de la croissance économique mondiale. Un autre intérêt de la France est de s’affirmer en tant que « puissance stabilisatrice » portant « les valeurs de liberté et de respect du droit dans la région » (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2022, p. 3). Ces priorités poussent la France à s’engager davantage en Indopacifique.

La revue nationale stratégique française et la stratégie nationale en Indopacifique révisées et publiées en 2022 s’inscrivent dans une continuité d’intérêt envers la zone Indopacifique. L’Indopacifique représente toujours une des « zones prioritaires pour la défense et la sécurité de la France » (République française, 2022, p. 23). La version mise à jour de la stratégie Indopacifique française est marquée par une partie dédiée à la stratégie Indopacifique commune de l’Union européenne et par l’importance répétée du rôle des alliances et des partenariats dans la région. Ces éléments mettent en lumière des efforts français de pallier le décalage entre ses grandes ambitions et ses ressources limitées (Bondaz, 2022).

2.2. L’Indopacifique dans la stratégie vietnamienne

Dans le contexte de la formation d’une nouvelle structure politique et sécuritaire dans la région de l’Indopacifique, la Chine manifeste des ambitions territoriales sur les mers qui l’entourent, comme la mer de Chine méridionale et la mer de Chine orientale, suscitant une grande inquiétude chez les pays voisins. Parmi ceux-ci, le Vietnam se sent particulièrement menacé par les ambitions et les politiques agressives de la Chine, non seulement en raison des expériences douloureuses du passé, mais aussi en raison de l’asymétrie persistante des rapports de force (Thayer, 1994). De ce fait, le Vietnam privilégie des politiques extérieures visant à établir un équilibre stratégique avec la Chine en nouant des relations substantielles avec différentes puissances mondiales. Parallèlement, la politique vietnamienne envers la Chine demeure nuancée. Le Vietnam évite à tout prix de froisser son voisin et reste prudent face à la rivalité entre grandes puissances dans sa région immédiate. Effectivement, la leçon de la guerre de frontières en 1979 et de la guerre maritime de 1988 avec son voisin géant reste encore présent dans la mémoire du pays. En outre, il ne faut pas oublier le lien extrêmement étroit entre le Parti communiste du Vietnam (PCV) et le Parti Communiste de Chine, alors que la stabilité du PCV demeure toujours une des priorités de la sécurité du pays (Bo Quoc phong, 2019, p. 55).

La stratégie de sécurité maritime du Vietnam se concentre sur la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dans la région de la mer de Chine méridionale, en particulier dans les archipels des Paracels et des Spratleys. La protection de la sécurité nationale en mer et la gestion des différends avec la Chine en mer de l’Est représentent désormais une priorité majeure de la diplomatie et de la défense du Vietnam (Bo Quoc phong, 2019, p. 18). En 2018, le Vietnam a commencé à participer à des exercices militaires conjoints en mer avec le RIMPAC[3], exercice suivi par une série d’activités que le Vietnam mène bilatéralement et multilatéralement avec plusieurs partenaires. Les navires de guerre étrangers visitent fréquemment le Vietnam, illustrant l’élargissement des relations de coopération en matière de défense maritime. Parmi les pays dont les navires de guerre visitent régulièrement les ports vietnamiens figurent les États-Unis, la Russie, le Japon, la France, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Inde.

Sur le plan diplomatique, le Vietnam adopte une politique étrangère de diversification multilatérale fondée sur les principes des « 4 Non »[4] (Bo Quoc phong, 2019, p. 25). Cette politique habile et flexible a permis au Vietnam d’obtenir de nombreux succès diplomatiques tout en conservant précieusement son autonomie.

Lorsque l’idée d’une région Indopacifique inclusive, ouverte et prospère a été avancée par certains pays de la région, notamment le Japon, l’Inde, les États-Unis, l’Australie ou encore l’Indonésie, le Vietnam restait silencieux jusqu’à ce que l’ASEAN publie officiellement le document « ASEAN Outlook on the Indo-Pacific » (AOIP) en juin 2019. Fidèle à sa position de neutralité vis-à-vis de la compétition entre la Chine et les États-Unis, l’ASEAN a souligné son soutien à « une région Indo-Pacifique fondée sur le dialogue et la coopération plutôt que sur la compétition», « pour le développement et la prospérité de tous », où l’ASEAN joue un rôle « central et stratégique » (ASEAN, 2019, p. 2). Ainsi, l’ASEAN s’efforce de recentrer son action sur la coopération économique dans la région plutôt que sur la compétition stratégique. L’AOIP souligne le rôle central de l’ASEAN et l’importance des mécanismes de coopération que l’ASEAN avait déjà mis en place.

La vision Indopacifique de l’ASEAN reflète celle du Vietnam qui a participé à l’élaborer. Le Vietnam soutient une région Indopacifique prospère et pacifique fondée sur la coopération tout en réitérant le rôle central de l’ASEAN. Le pays participe activement aux cadres de coopération économique tels que le cadre économique Indopacifique (IPEF) lancé par les États-Unis. Il exprime également sa volonté de participer aux mécanismes de coopération en matière de défense et de sécurité dans la région Indopacifique, « en conformité avec ses capacités et ses intérêts » (Bo Quoc phong, 2019, p. 30). Nous pouvons constater une attitude assez ambiguë du Vietnam vis-à-vis du concept Indopacifique. Aucun document officiel ne mentionne le terme, mais le pays accepte implicitement son utilisation dans les déclarations bilatérales ou multilatérales (Do Thanh & Do Thi, 2024). Il s’agit d’une posture nuancée et pragmatique qui permet au Vietnam de bénéficier des initiatives de coopération dans la région et en même temps de ne pas froisser la Chine qui reste toujours sceptique face à ce concept américain.

3. Le développement substantiel de la relation franco-vietnamienne de défense depuis 2018

La liste des événements marquants dans la relation franco-vietnamienne de défense (Tableau 1) montre une intensification des activités de coopération en matière de défense depuis 2018, un jalon qui coïncide avec le début d’une nouvelle configuration stratégique en Indopacifique ainsi que la première Stratégie Indopacifique française. Dans cette relation de défense, les domaines de coopération traditionnels tels que la médecine militaire ou des opérations de maintien de la paix se poursuivent. En même temps, l’industrie de défense, un domaine plutôt sensible pour le Vietnam auparavant, se développe dans le cadre d’une entente entre les deux pays.

En 2018, à l’occasion du 45ème anniversaire de l’établissement de la relation diplomatique, les visites bilatérales successives ont marqué une nouvelle étape dans la relation bilatérale. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV en France, les deux parties prononcent leur accord sur plusieurs questions internationales dont le respect du droit international de la mer, la protection de la libre navigation et de survol dans toutes les mers. Elles ont convenu d’approfondir leur coopération de défense en maintenant et en amplifiant les mécanismes existants. En outre, les deux dirigeants ont affirmé le souhait des deux pays d’intensifier leur coopération dans le domaine de l’équipement de défense « sur la base des besoins exprimés et des capacités à y répondre de chaque partie » (Élysée, 2018). À la visite du ministre vietnamien de la défense en France la même année, la signature de la Vision commune pour la coopération franco-vietnamienne dans le domaine de la défense de 2018 à 2028 a été identifiée comme une nouvelle étape pour rendre la relation militaire franco-vietnamienne réelle et profonde (Bao Chinh phu, 2018).

Pendant la pandémie du Covid-19, malgré le contexte sanitaire défavorable, les deux ministères chargés de la défense entretiennent un contact régulier (Ministère des Armées, 2021). La période post-Covid a témoigné d’une intensification des visites ainsi que des dialogues bilatéraux et multilatéraux où les deux renforcent leur relation de défense. L’année la plus remarquable sera l’année 2024. Lors de la visite du Secrétaire général du PCV, Président du Vietnam To Lam en France, les deux pays ont signé le Partenariat Stratégique Global, le plus haut niveau du grade diplomatique que le Vietnam accorde à ses partenaires. La France, le premier pays européen, est devenue le 8ème partenaire stratégique global du Vietnam, devenant le premier pays européen à obtenir ce rang. L’une des premières priorités réside dans le renforcement de la coopération de défense, alors que chaque pays cherche à consolider son autonomie dans un contexte mondial marqué par la rivalité stratégique accrue entre les deux superpuissances (Élysée, 2024). Les deux pays partagent leur attachement au multilatéralisme, au respect du droit international ainsi qu’au maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité en mer de Chine méridionale et en Indopacifique en général. Par ailleurs, en 2024, pour la première fois, le ministre français des Armées est invité par le Vietnam aux cérémonies de commémoration de la bataille de Dien Bien Phu. Il s’agit d’un signe remarquable de la réconciliation et de la volonté commune de garder la mémoire historique pour en faire une leçon chère du prix de la paix (VTV, 2024). La promotion de la coopération mémorielle est désormais ajoutée à la liste des activités de coopération bilatérale de défense. Il faut également mentionner la participation mutuelle aux expositions d’armements organisées respectivement par les deux ministères en 2022 et en 2024. Le Vietnam commence à organiser des expositions internationales d’armement depuis 2022 pour montrer ses capacités militaires et sa volonté de moderniser son industrie de défense.

Vu les visions stratégiques de la France et du Vietnam dans le nouveau contexte Indopacifique, plusieurs intérêts communs des deux pays peuvent être soulignés. En effet, le Vietnam considère la France comme un partenaire de longue date, une grande puissance européenne responsable et profondément impliquée dans la région Indopacifique. La relation bilatérale en matière de défense est marquée par l’absence de conflits directs, et par des intérêts communs tels que la paix et la prospérité dans la région, la sécurité maritime et le respect du droit international. Le Vietnam peut compter sur le soutien diplomatique de la France dans sa lutte pour la protection de sa souveraineté en mer de Chine méridionale, surtout que la France est l’un des rares pays à condamner fermement les actions de la Chine entrant en violation du droit international (i.e. discours annuels des ministres français des Armées au dialogue de Shangri-La), et qu’elle possède la capacité de projeter sa puissance dans la région Indopacifique pour défendre les principes et valeurs communes.

La France a de son côté bâti une relation de défense avec le Vietnam qui s’inscrit dans le temps et qui se répand dans plusieurs domaines autour d’une synergie de points de vue sur la situation en Indopacifique, sur la promotion du multilatéralisme et du droit international (Ministère des Armées, 2019a, p. 20). Dans ses documents sur l’Indopacifique depuis 2018, la France mentionne quelques partenaires stratégiques tels que l’Inde, le Japon et l’Australie[5] comme les plus importants, mais aussi l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Nouvelle-Zélande, et le Vietnam. Parmi ces partenaires stratégiques du sud-est asiatique, le Vietnam est souvent nommé avec Singapour, l’Indonésie et la Malaisie qui occupent respectivement la 8ème, la 11ème et la 14ème place dans la liste des 20 clients d’armement les plus importants de la France pendant la période 2011-2020 (Ministère des Armées, 2022), même si les achats vietnamiens d’armes françaises restent encore très modestes. Cette classification montre le rôle spécial du Vietnam dans la stratégie française en Indopacifique.

Conclusion 

La relation de défense entre la France et le Vietnam a été établie dès 1991. Il s’agit d’une relation spéciale tissée entre l’ancien colonisateur et l’ancienne colonie. Les deux anciens ennemis de la guerre d’Indochine sont désormais devenus deux partenaires fiables. Depuis 1991 et jusqu’en 2018, plusieurs activités ont été enregistrées dans le cadre de la coopération militaire entre les deux parties. Des visites officielles des chefs d’État ainsi que des chefs de la Défense des deux pays n’ont cessé d’exprimer leur volonté et leur souhait de renforcer leur relation de défense dont, selon les deux parties, les résultats n’étaient pas encore satisfaisants. Cette relation se développait avec un rythme régulier bien qu’elle n’ait constitué une priorité ni pour l’un ni pour l’autre.

Depuis 2018, un nouveau dynamisme stratégique est observé en Indopacifique. La France s’engage à promouvoir les intérêts français dans la région qui est désormais clé dans la croissance économique mondiale et dans la rivalité stratégique entre les superpuissances. Le Vietnam reste géographiquement au cœur de l’Indopacifique. La relation franco-vietnamienne de défense entretenue depuis 1991 avec un rythme relativement modeste a bénéficié d’un nouveau souffle dans ce contexte changeant. Elle devient maintenant profonde et substantielle. Elle s’inscrit dans les stratégies des deux pays qui cherchent à renforcer leur autonomie respective face à un contexte mondial instable et imprévisible dominé par les superpuissances.

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[1] Biển Đông en Vietnamien désigne la mer de Chine méridionale.

[2] La politique américaine pour le pivot vers l’Asie présentée officiellement par l’administration Obama en 2011.

[3] Organisé et administré par le commandement indopacifique de la marine américaine, le RIMPAC est le plus grand exercice international de guerre maritime au monde et se déroule tous les deux ans dans le Pacifique.

[4] Ne pas participer à des alliances militaires, ne pas s’allier avec un pays pour en affronter un autre, ne pas recourir à la force ni menacer d’utiliser la force dans les relations internationales, ne pas permettre l’installation de bases militaires étrangères sur son territoire pour attaquer un autre pays.

[5] L’Australie est enlevée de la liste des partenaires stratégiques en Indopacifique de la France suite à la rupture du programme bilatéral des futurs sous-marins en 2021. Voir : Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (2022). La stratégie de la France dans l’Indopacifique, p.42

Élections législatives de 2024 en Inde. Quelles répercussions pour la plus grande démocratie du monde?

Regards géopolitiques 11(1), 2025

Ève Méquignon, en collaboration avec Catherine Larouche et Mathieu Boisvert

Ève Méquignon est étudiante de deuxième cycle, Département d’anthropologie, Université Laval.

Catherine Larouche est professeure au département d’Anthropologie, Université Laval

Mathieu Boisvert est professeur au département de Sciences des religions, UQAM

Note : Ce texte est un compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ?, qui s’est tenue le 18 juin 2024, dans le cadre des activités de la Chaire en études indo-pacifiques (CREIP). La conférence était offerte par Mathieu Boisvert, Professeur au Département de sciences des religions de l’UQAM et directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS), et Catherine Larouche, Professeure au Département d’anthropologie de l’Université Laval.

Résumé: Les élections législatives ont eu lieu en Inde du 19 avril au 1er juin 2024. La population indienne a été invitée aux urnes afin de voter pour la chambre basse du Parlement national indien. Au pouvoir depuis 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP) ressort de ces élections quelque peu affaibli, alors que plusieurs observateurs s’inquiétaient d’un pouvoir renforcé, compte tenu des politiques centralisatrices et autoritaires adoptées par le parti dans les dernières années. Ce compte-rendu de la conférence intitulée Quelles conséquences pour les élections législatives en Inde, plus grande démocratie du monde ? reviendra sur le tournant radical qu’a représenté l’accession au pouvoir du BJP, ainsi que sur la montée significative du nationalisme hindou visible au pays depuis. Il portera sur les répercussions que les dix dernières années du gouvernement de Narendra Modi ont eu sur les droits des minorités religieuses et sur l’état de la démocratie indienne de façon plus générale. Ce texte conclura sur ce que les résultats des élections 2024 laissent présager pour le futur politique du pays.

Mots-clés : Inde; élections; démocratie; nationalisme hindou; BJP; minorités religieuses.

Summary: Parliamentary elections were held in India from April 19 to June 1, 2024. The Indian population was invited to the polls to vote for the lower house of the Indian National Parliament. In power since 2014, the Bharatiya Janata Party (BJP) emerged from these elections somewhat weakened, while many observers worried that its power would be strengthened, given the centralizing and authoritarian policies adopted by the party in recent years. This report on the conference What consequences for the parliamentary elections in India, the world’s largest democracy? will look back at the radical turning point that represented the BJP’s accession to power, as well as the significant rise in Hindu nationalism visible in the country since then. It will focus on the impact that the last ten years of Narendra Modi’s government have had on the rights of religious minorities, and on the state of Indian democracy more generally. The article will conclude on what the results of the 2024 elections portend for the country’s political future.

 Keywords: India ; elections; democracy; hindu nationalism; BJP; religious minorities

Fig. 1. Le premier ministre Narendra Modi.
Photographe : Adnan Abidi/Reuters (Source : The Guardian)

L’ascension du BJP et le renversement du Parti du Congrès

Souvent qualifiée de « plus grande démocratie du monde », la république fédérale indienne repose sur un système parlementaire calqué du modèle britannique avec un pouvoir législatif divisé en une chambre haute (Rāj sabhā), autrement dit le sénat, et une chambre basse (Lok sabhā) constituée de députés élus au suffrage universel. Fondé en 1885, le Parti du Congrès national indien obtient de facto le pouvoir à la suite de l’indépendance de l’Inde en 1947. Il remporte les premières élections pour la Lok sabhā en 1952 et forme le gouvernement jusqu’à l’élection du Bharatiya Janata Party (BJP) et de la National Democratic Alliance (NDA)[1] en 2014, hormis durant les périodes suivantes : de 1977 à 1980 (Janata Party), de 1989 à 1991 (Janata Party et le National Front Coalition) et de 1998 à 2004 (BJP et NDA). Le long règne du Parti du Congrès se démarque, entre autres, par une transmission presque héréditaire du pouvoir de Jawaharlal Nehru à ses descendants. Toutefois, à partir des années 1980, l’adhésion populaire au parti décline considérablement en raison de rumeurs de corruption et des bouleversements économiques qu’entrainent la globalisation (Jaffrelot 2019). Le nationalisme hindou connaît alors une montée en force, porté, surtout, par le BJP qui se présente comme la meilleure alternative à l’élitisme libéral et laïque qu’incarne le Parti du Congrès. Le BJP accuse les membres du Parti du Congrès d’empêcher le réel développement économique de l’Inde en priorisant leurs intérêts personnels et ceux des minorités « non-hindoues », au détriment de la nation indienne (Chacko 2018 : 541-543). Fondé en 1980, le BJP se rallie à l’idéologie politique hindutvā, un mouvement de pensée qui s’apparente à une forme de nationalisme ethno-religieux (Hansen 1999). L’hindutvā promeut le concept d’une identité nationale unificatrice, majoritaire et dominante, basée sur l’amalgame de l’identité indienne et de l’appartenance religieuse hindoue (Jaffrelot 2019). Les divers regroupements citoyens et organisations politiques partisanes de ces idées sont rassemblées sous le Sangh Parivar (Famille des associations), un regroupement instigué par le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – Association des volontaires nationaux). Fondé en 1925, le RSS est une association de volontaires créée pour promouvoir le nationalisme hindou; son fonctionnement rappelle celui des jeunesses hitlériennes (Leidig 2020 : 222-223). Outre leur adhésion commune au Sangh Parivar, il n’existe pas de lien formel entre le RSS et le BJP, bien que beaucoup de membres du RSS deviennent députés pour le BJP.

Durant la campagne électorale de 2014, le chef du BJP, Narendra Modi, ne fit pas tellement l’éloge du nationalisme hindou; le parti mise davantage sur une rhétorique populiste et néolibérale, promettant la mobilité sociale pour tous grâce à la croissance économique (Nielsen et Nilsen 2021 : 5). Le BJP et sa coalition, la National Democratic Alliance (NDA), remportent alors les élections avec un total de 336 sièges sur 543, formant ainsi un gouvernement majoritaire et marquant un tournant radical dans le paysage politique indien. La United Progressive Alliance (UPA), dirigée par le Parti du Congrès, n’a, quant à elle, réussi à obtenir que 60 sièges. La majorité en chambre étant atteinte à 272 sièges et le BJP en ayant obtenu à lui seul 282, ce renversement du Parti du Congrès s’avère particulièrement fracassant, d’autant plus qu’aucun gouvernement majoritaire n’avait été élu depuis 1984.

Malgré une plateforme électorale axée sur l’économie et le fait que Modi propose de mettre les tensions communales de côté durant son mandat, sa présence à la tête du gouvernement constitue une légitimation symbolique de l’hindutvā puisque la population le voit comme un porteur de cette idéologie. D’une part, Modi a été un membre du RSS toute sa vie et il a joué un rôle très controversé durant les émeutes communales de 2002 au Gujarat alors qu’il était le premier ministre de cet État (Jaffrelot 2019). D’autre part, le BJP a promis la « reconstruction » du temple Rāma sur les lieux de la mosquée Babri Masjid à Ayodhya (Uttar Pradesh); selon plusieurs hindous, l’empire moghol aurait détruit un temple dédié à Rama avant d’y bâtir la mosquée, bien qu’aucune recherche archéologique ne l’ait prouvé. Les débats concernant ce site religieux sont à la source de tensions intercommunautaires depuis des années. On voit, d’ailleurs, dès le premier mandat de Modi, une augmentation de violences, d’attaques et de discrimination envers les musulmans, qui ne sont pas perpétrées directement par le parti au pouvoir, mais par des groupes nationalistes hindous alliés et sympathisants du BJP, et ce, en tout impunité. On assiste, en outre, à la résurgence de campagnes de protection de la vache « sacrée »; des personnes suspectées de consommer de la viande de bœuf (généralement des personnes musulmanes) sont brutalisées, voire lynchées. Divers programmes de « reconversion » à l’hindouisme sont organisés pour reconvertir des chrétiens (et dans une moindre mesure des musulmans) à l’hindouisme, sous prétexte que ceux-ci étaient originellement des hindous avant l’arrivée de l’islam et du christianisme sur le territoire indien. De la propagande de toute sorte associant le terrorisme islamiste et les Indiens musulmans circule de plus en plus activement sur les réseaux sociaux et dans les médias (ex. love jihad). Les organes gouvernementaux, comme la police, n’interviennent pas, ou très peu, auprès de ces milices informelles (Chatterjee 2023; Banaji 2018). En somme, l’élection du BJP de Narendra Modi en 2014 marque les débuts de ce que Christophe Jaffrelot nomme une « démocratie ‘ethnique’ » : un système démocratique où les populations minoritaires ne sont pas considérées au même niveau d’égalité que la population majoritaire (Jaffrelot et Verniers 2020).

Par ailleurs, alors que dans les années 1980, le nombre de députés musulmans était autour de 40-50, celui-ci passe à seulement 24 en 2014. Autrement dit, les élus musulmans comptent pour seulement 4,3% des députés, alors que la population musulmane compose plus de 14% de la population du pays. C’est aussi la première fois qu’un parti majoritaire n’a aucun élu musulman (le BJP avait présenté 7 candidats) (Jaffrelot 2019). Ce sera la même situation en 2019.

Les élections de 2019

N’ayant pas été capable de remplir toutes ses promesses de développement économique émises en 2014, Modi table plus explicitement sur un discours nationaliste hindou pour la campagne électorale de 2019. Il fait alors campagne au nom de la protection de la sécurité nationale contre le terrorisme pakistanais. Par extension, les musulmans au pays constitueraient une menace à la pérennité et au bien-être de la « nation hindoue », entre autres, en raison des valeurs morales suspectes qui leur sont attribuées et de la loyauté secrète qu’ils auraient envers le Pakistan. Le BJP profite, par ailleurs, du discours global anti-terrorisme djihadiste pour légitimer sa lutte interne. Le BJP est réélu avec une majorité encore plus forte : 303 des 347 sièges obtenus par la NDA sont remportés par des députés du BJP, ce qui correspond à 56% des sièges totaux de la Lok sabhā. Le parti peut ainsi diriger le pays sans vraiment tenir compte des autres membres de sa coalition ni des députés de l’opposition.

Dans Saffron Republic : Hindu Nationalism and State Power in India (2022), Srirupa Roy et Thomas Blom Hansen suggèrent qu’on assiste, dès ce deuxième mandat, à la mise en place d’un nouveau régime politique qui s’apparente de plus en plus à une forme « d’autoritarisme démocratique »; c’est-à-dire que, tout en étant élu démocratiquement, le parti au pouvoir affaiblit la démocratie et son fonctionnement de l’intérieur. Durant l’année 2019, le BJP met en place des changements légaux majeurs, ayant un impact permanent sur les communautés religieuses minoritaires. En août, tel que revendiqué depuis longtemps par des nationalistes hindous, le gouvernement révoque l’article 370 de la constitution indienne, qui accordait un statut distinct à l’État de Jammu et Kashmir. Situé au Nord du pays et disputé entre l’Inde et le Pakistan depuis la partition, ce territoire est habité d’une population majoritairement musulmane (Census of India 2011).En décembre, le BJP amende la loi sur la citoyenneté, facilitant désormais l’accession à la citoyenneté pour les réfugiés arrivés en Inde avant 2014 de pays limitrophes, sauf s’ils sont musulmans. Cette modification de la loi est perçue comme une atteinte directe au caractère laïque de l’État indien. Également en 2019, le gouvernement Modi dépose un projet de loi pour criminaliser la pratique islamique du « triple talaq », une forme de divorce immédiat pouvant seulement être prononcé par l’époux. Le BJP affirme que cette mesure vise à protéger les femmes musulmanes. Cette pratique était déjà contestée par plusieurs théologiens musulmans sunnites, mais cette nouvelle loi est vue comme une tentative de contrôler davantage la communauté musulmane. De plus, la capacité d’action et d’expression des militants pour les droits humains et des opposants du BJP est de plus en plus restreinte dans le pays. Plusieurs ONG dénonçant les politiques du gouvernement sont réprimées par le BJP, accusées d’irrégularités financières[2], et donc forcées de mettre fin à leurs activités (Larouche 2021). Le mythe de l’État impartial se voit donc considérablement ébranlé.

Fig. 2. Le résultat des élections, 2019 et 2024

En orange, les circonscriptions gagnées par le BJP ; en bleu clair, le Parti du Congrès

Source : « Lok Sabha Election Results and Voting Trends – From 2014 to 2024 ». s. d. The Hindu. Consulté le 9 février 2025. https://thehindu.com/infographics/2024-04-24/lok-sabha-election-results/index.html.

Les élections de 2024 : un nouveau contexte politique national

Modi tient un discours nationaliste hindou de plus en plus décomplexé et polémique, qualifiant explicitement les musulmans « d’infiltrateurs » et entretenant l’idée selon laquelle les musulmans « font plus d’enfants » dans une visée djihadiste cachée de renverser la démographie nationale et de remplacer les hindous à titre de groupe religieux majoritaire[3].

 Le 1er juin 2024, Narendra Modi est élu pour un 3e mandat, mais sa victoire est beaucoup moins importante que ce que tous les analystes politiques prédisaient. Sa coalition, la NDA, obtient293 sièges sur 543 (54%) et le BJP remporte 240 de ces sièges (44%), comparativement à 56% en 2019. Le BJP perd 63 sièges, il n’a donc plus la même force; il n’aura d’autre choix que de faire certaines concessions aux partis membres de sa coalition pour gouverner de manière effective. Il s’agit néanmoins d’une victoire historique, puisque seul Jawaharlal Nehru, le tout premier premier ministre de l’Inde, avait réussi jusqu’à maintenant à gagner trois mandats électoraux successifs.

Cela dit, le Parti du Congrès est parvenu à constituer une opposition beaucoup plus forte qu’en 2019 (99 sièges, soit un gain de 47 sièges) et plusieurs analystes considèrent que les partis de la coalition INDIA (qui a remplacé la UPA et dont fait partie le Parti du Congrès) ont eu une remontée si fulgurante que ce sont eux les vrais gagnants de l’élection 2024. En effet, la coalition a réussi à obtenir 80 sièges à la Lok sabhā dans l’Uttar Pradesh, l’État le plus populeux de l’Inde et, conséquemment, celui ayant le plus gros impact sur les élections nationales. De plus, le Samajwadi party (« parti socialiste ») a considérablement repris du pouvoir, passant de 5 sièges en 2019 à 37 sièges en 2024. Un de ses candidats dalit, Awadesh Prasad, remporte, d’ailleurs, la circonscription de Faizabad, où se trouve le lieu controversé d’Ayodhya. Le parti rallie traditionnellement un front commun de Dalits, de OBC (Other Backward Classes) et de minorités religieuses. Il tient un discours où la dimension religieuse s’avère peu présente et il prend action essentiellement, mais non exclusivement, en Uttar Pradesh. Le All India Trinamool Congress, qui, quant à lui, défend principalement les intérêts du Bengale de l’Ouest, est passé à 29 sièges en 2014, soit une hausse de 7 sièges par rapport à 2019. En bref, la présence des partis régionaux se fait de plus en plus probante à la Lok sabhā.

Les élections 2024 placent donc le BJP dans un contexte politique national bien distinct des années précédentes; c’est la première fois que Modi dirige un gouvernement minoritaire. Il devra maintenant composer avec une négociation constante avec les partis de sa coalition, des partis pour la plupart régionaux et/ou visant une caste particulière qui revendiquent plus d’autonomie pour leur État, alors qu’il n’a pas cessé de centraliser les pouvoirs depuis son arrivée au gouvernement en 2014. Narendra Modi assure une gestion éminemment autoritaire du pays, privilégiant un cabinet rapproché et très restreint, ainsi qu’un nombre on ne peut plus limité d’entretiens avec les médias. Toutefois, bien que le BJP doive accorder davantage de considération aux positions de sa coalition au cours de son nouveau mandat, il est important de souligner qu’il a, depuis 2014, profondément transformé les infrastructures étatiques. Le parti a notamment placé des hauts fonctionnaires dédiés à la mise en œuvre de l’idéologie hindutvā au sein de ces structures. Les répercussions de ces transformations au cœur de l’administration continueront de se faire sentir pendant plusieurs années. Par ailleurs, si la défaite relative de la NDA lors des dernières élections législatives s’explique en partie par la « perte » de l’Uttar Pradesh, il est important de noter que cet État a notamment voté contre le BJP sur la scène fédérale en raison de son insatisfaction envers le parti sur la scène provinciale (sous la direction de Yogi Adityanath). L’Uttar Pradesh demeure néanmoins un État majoritairement favorable aux ambitions nationalistes de la droite hindoue. 

Faute de majorité suffisante à la Lok sabhā, le BJP n’est pas en mesure de procéder aux amendements constitutionnels qu’il souhaite mettre en place depuis des années dans le but de créer une nation « unifiée » selon le principe de l’hindutvā : « hindi-hindou-hindustan », dont faire de l’hindi l’unique langue officielle (Mathew, 2024, p. 304). Les tentatives politiques pour que l’hindi devienne la langue principale du pays ne sont pas nouvelles et plusieurs soulèvements ont eu lieu pour contrer son imposition[4], cependant l’arrivée au pouvoir du BJP marque le retour clair d’un agenda politique en sa faveur. Adopté en 1950, l’article 343 de la constitution reconnait 22 langues officielles et établit l’hindi et l’anglais comme langues officielles pour les affaires nationales, tout en accordant le droit aux États de choisir eux-mêmes leurs langues régionales pour l’administration et l’éducation (Mathew 2024, 294). Cela n’a pas empêché le BJP d’essayer de rendre l’hindi mandatoire dans l’ensemble des écoles du pays et d’instaurer l’hindi à tous les niveaux d’administration étatique, rencontrant la résistance de nombreux groupes politiques de régions à majorité linguistique non-hindi. Au Bengal de l’Ouest, notamment, le Bangla Pokkho (Bengali Party) a protesté contre la disparition du bengali des panneaux de signalisation routière au profit de l’hindi. Le groupe de pression a également réussir à faire annuler l’exigence d’une connaissance de l’hindi pour postuler sur certains emplois au sein de l’Indian Institute of Science Education and Research dans le district de Nadia, géré par le ministère du Développement des ressources humaines (Ranjan 2021, 331).

Fig. 3. Carte des principales langues parlées en Inde
Source : 2020 (20 avril). « Indian Language Map ». Translators without Borders (blog). Consulté le 9 février 2025. https://translatorswithoutborders.org/wp-content/uploads/2020/04/India-Language-Map.pdf

Or, les discours de Modi se tiennent exclusivement en hindi et plus de 70% des dossiers du cabinet ministériel sont rédigés dans cette langue (Ellis-Peterson 2022). Le BJP affirme que leur promotion de l’hindi relève d’une volonté de contrer la prépondérance de l’anglais, compte tenu de son héritage colonial (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024). Plusieurs États du sud (Tamil Nadu, Karnataka, Kerala, Andhra Pradesh) et du nord-est (Assam, Bengale, Tripura, Manipur, Mizoram) perçoivent cette omniprésence renforcée de l’hindi comme une forme d’assimilation culturelle et de domination linguistique, puisqu’elle encourage la marginalisation de leurs langues traditionnelles régionales (Ellis-Petersen 2022; Mathew 2024, 300). L’hindi est, d’ailleurs, souvent considéré comme l’expression linguistique des élites hindoues du nord de l’Inde (Mathew 2024, 300; Ranjan 2021, 33). Selon le plus récent recensement national (2011), environ 43% de population parle l’hindi ou un dialecte relié à l’hindi, tel que le Bhojpuri (Ranjan 2021). Par conséquent, « le traitement préférentiel de [l’hindi] dans les institutions, les arènes politiques et les médias perpétue les inégalités sociales directes et indirectes, limitant l’accès aux ressources et aux opportunités pour les locuteurs d’autres langues » (Mathew 2024, 300 [traduction libre]). En revanche, le gain considérable de sièges par divers partis régionaux aux dernières élections laisse présager une meilleure représentation des États hors des « populous, politically powerful states in the north known as the Hindi belt » (Ellis-Peterson 2022).

Du reste, dans ce nouveau contexte politique national, le gouvernement continuera assurément à miser sur une politique économique néolibérale et technocrate. Un défi de ce troisième mandat sera, notamment, la création d’emplois pour les jeunes, l’Inde ayant une des populations les plus jeunes au monde[5]. En l’occurrence, le BJP maintiendra sa politique de développement d’infrastructures de transport et du secteur manufacturier, malgré l’inadéquation entre les compétences requises, les conditions salariales offertes et les attentes d’une jeunesse indienne de plus en plus éduquée. Pour l’année financière 2024, le chômage parmi les jeunes urbains indiens a été évalué à plus de 16%[6] et la jeunesse indienne (15 à 29 ans) compterait pour 83% des Indiens sans emploi[7]. Bien que le produit intérieur brut ait grimpé à un taux moyen supérieur à 7% depuis 2014, un petit 10% de la population détient 57% du revenu national (le top 1% disposant d’environ 22%), alors que 50% des plus pauvres se partagent un maigre 13% de celui-ci, selon le rapport 2022 du World Inequality Lab (Chaurasiya et Shah 2024, j275). Les mesures de développement économique du gouvernement de Modi semblent inefficaces pour un grand pan de la population; on constate, entre autres, d’immenses disparités régionales dans les investissements de l’État, ainsi qu’une prolifération d’emplois qui n’est pas accompagnée d’améliorations des conditions salariales ou de la protection sociale. D’un autre côté, certains secteurs financés par l’État (dont le secteur des technologies de l’information et des communications) requièrent une main d’œuvre qualifiée; alors que des jeunes universitaires sont surqualifiés, plusieurs Indiens, au bas de l’échelle sociale, n’ont ni les compétences nécessaires, ni les moyens financiers pour suivre les formations pour les acquérir. Une majorité d’Indiens restent ainsi pris dans le secteur informel avec une sécurité d’emploi très faible : « cette disparité économique se traduit par un accès inégal à des soins de santé de qualité, à l’éducation et aux filets de sécurité sociale, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté pour les plus vulnérables » (Chaurasiya et Shah 2024, j275 [traduction libre]) et l’accroissement des inégalités. Le niveau d’éducation et d’emploi des minorités religieuses restent globalement inférieur à la moyenne nationale, malgré les quelques programmes d’inclusion sociale mis en place par le gouvernement[8].

En parallèle, le BJP poursuivra sans doute la mise en place de politiques internes discriminatoires à l’égard des minorités religieuses, plus particulièrement à l’égard des communautés musulmanes. Il risque de continuer à alimenter le communautarisme et à polariser les différentes communautés religieuses sur le territoire national. En effet, il y a fort à parier que les stratèges politiques du parti continueront à adopter les mêmes tactiques propagandistes qu’ils utilisent depuis 2014 (reposant, entre autres, sur l’envoi de messages de masse et sur le partage de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux) pour entretenir l’image de dirigeant providentiel de Modi, ainsi que l’islamophobie (Jaffrelot 2019).

Fig. 4. Plusieurs manifestations ont été organisées contre la violence anti-musulmane et les discours de haine en Inde.
Source : Sebastian, Meryl (2024), « India Hate Lab: Anti-minority hate speech up 74% in 2024, says report », BBC News. https://www.bbc.com/news/articles/cpwx9942x72o.

Conclusion : Quelle perspective pour les minorités religieuses?

Au regard des résultats électoraux de 2024, il y a, dans l’ensemble, de bonnes raisons de croire que les atteintes aux droits des minorités religieuses risquent d’être moins prononcées pendant le prochain mandat, puisque le BJP ne constitue plus, à lui seul, un gouvernement majoritaire. Selon plusieurs analystes, le dernier suffrage reflète une volonté de changement de la part de la population : le rejet des tendances autoritaristes et centralisatrices du gouvernement ou le rejet d’une politique axée sur la division religieuse[9]. Le vote s’avère tout aussi révélateur sur le plan économique, illustrant un certain bris de confiance envers le BJP. La croissance économique de l’Inde s’avère très inégale; les retombées des programmes pour les plus démunis lancés par Modi dans la dernière décennie, très opaques. D’ailleurs, les statistiques sur lesquelles se base le gouvernement pour dire qu’il a réduit la pauvreté sont, en fait, complètement désuètes, puisque le BJP a repoussé la tenue du dernier recensement qui devait avoir lieu en 2021 et bloque presque tous les rapports et sondages qui pourraient potentiellement nuire à son image (Ghosh 2020). Il n’en demeure pas moins que les discours propagandistes et les nombreux changements politiques, surtout ceux législatifs, opérés par le gouvernement Modi au cours des dix dernières années, en faveur d’une centralisation des pouvoirs et au détriment des minorités religieuses, seront extrêmement difficiles à défaire. Leurs impacts étant systémiques, leurs répercussions structurelles et culturelles perdureront forcément dans le temps, même si le BJP est ultimement renversé.

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[1] La National Democratic Alliance (NDA) est une coalition politique dirigée par le BJP. Elle a été formée en 1998 pour rassembler divers partis partageant une vision compatible avec celle du BJP, afin d’obtenir une majorité parlementaire.

[2] Tripathi R., 2019, « MHA Cancels FCRA Licences of 1,300 NGOs », The Economic Times, mis à jour le 8 novembre 2019, consulté sur Internet (https://economictimes.indiatimes.com/news/politics-and nation/mha-cancels-fcra-licences-of-1300-ngos/articleshow/71964523.cms?from=mdr), le 20 novembre 2021.

[3] Express News Service, 2024, April 24, “Do Muslims have more children than others? Here’s what available data show”, The Indian Express, consulté sur Internet (https://indianexpress.com/article/explained/do-muslims-have-more-children-than-others-9284858/)

[4] Dans les années 1960, de grandes protestations ont eu lieu au Tamil Nadu contre l’imposition de l’hindi comme langue officielle et, de facto, l’instauration de son enseignement mandatoire dans les écoles. Face aux mobilisations intenses, lors desquelles des personnes se sont immolées, le gouvernement est revenu sur sa décision, permettant ainsi à la population du Tamil Nadu de continuer à enseigner en anglais et en tamoul (Ellis-Peterson 2022).

[5] Government of India, Social Statistics Division, 2022, Youth in India 2022, Consulté sur Internet (https://mospi.gov.in/sites/default/files/publication_reports/Youth_in_India_2022.pdf)

[6] World Bank Group, 2022, « The World Bank in India ». Consulté sur Internet, (https://www.worldbank.org/en/country/india/overview)

[7] International Labour Organization, 2024, India Employment Report 2024. Consulté sur Internet. (https://www.ilo.org/publications/india-employment-report-2024-youth-employment-education-and-skills)

[8] World Bank Group, 2022, « Giving Young People from India’s Minority Communities a Second Chance », World Bank. Consulté sur Internet. https://projects.worldbank.org/en/results/2022/07/08/giving-young-people-from-indias-minority-communities-a-second-chance.

[9] Naqvi, Saba, 10 juin 2024, “A stunning rebuke to Narendra Modi’s divisive, anti-Muslim rhetoric”. Frontline, Consulté sur Internet (https://frontline.thehindu.com/election-2024/lok-sabha-election-results-2024-bjp-hindu-muslim-constitution-narendra-modi-india-bloc-nda/article68266835.ece)

Éditorial

Regards géopolitiques v10 n4, publié en mars 2025

Une nouvelle ère

Dès le début de son second mandat, la président Trump a affiché un activisme remarquable. Il l’a souligné lui-même dans son adresse au Congrès, le 4 mars 2025 : « Ces six dernières semaines, j’ai signé près de 100 décrets présidentiels et pris plus de 400 mesures exécutives, un record destiné à restaurer le bon sens, la sûreté, l’optimisme et la richesse dans l’ensemble de notre merveilleux territoire. »

Il a répété qu’il souhaitait « reprendre le canal de Panama » et « obtenir » le Groenland, « d’une manière ou d’une autre », tandis qu’il mettait en œuvre les hausses de tarifs douaniers majeures envers le Canada, le Mexique et la Chine qu’il avait annoncées puis suspendues l’espace de quelques semaines. Face à l’Ukraine, la réception dans le Bureau ovale du président ukrainien V. Zelensky, le 28 février, a rapidement tourné à la diatribe fort peu protocolaire. Si certains y voient la marque d’un manque de manières, il pourrait s’agir d’une manœuvre délibérée permettant de faire porter l’odieux de la poursuite de la guerre à l’Ukraine pour justifier la suspension de l’aide américaine. « Selon moi, il ne s’agissait pas d’une réaction spontanée aux interventions de Zelensky mais, manifestement, d’une escalade provoquée lors de cette rencontre dans le bureau ovale » estimait le chancelier allemand Friedrich Merz.

Au Canada, la sidération face à l’attitude nouvelle des États-Unis se dissipe, douloureusement. Le premier ministre Trudeau estimait ainsi que « Ce n’est pas très clair ce qu’il veut… La seule clarté, c’est qu’il a dit à de multiples reprises que son but, c’est de faire écrouler l’économie canadienne pour ensuite pouvoir parler d’annexion ». Les membres de l’administration américaine, et pas seulement Trump, ne cessent de parler du Canada comme du futur 51e État de l’Union, en témoigne la récente visite de la Secrétaire à l’Intérieur Kristi Noem à la bibliothèque binationale Haskell de Stanstead, traversée par la frontière. Mme Noem s’est plu à sauter d’un côté et de l’autre de la frontière symbolique peinte au sol en disant à la blague : « USA number 1 » du côté américain, et « 51st State » du côté canadien. « Tout le monde parmi eux trouvait ça tellement drôle. Mais c’est un manque de respect total. », a expliqué Sylvie Boudreau, présidente du conseil d’administration de la fondation qui chapeaute la bibliothèque.

Les États-Unis prendront aussi le Groenland. « one way or another, we’re going to get it. », a souligné le président pendant son allocution au Congrès le 4 mars. Avec des gestes politiques brusques, voire brutaux, en coupant tout le programme d’US Aid, en maniant l’arme des tarifs sans justification claire et en contradiction avec les règles de l’OMC que pourtant les États-Unis ont contribué à rédiger, Washington est en train d’éroder à grande vitesse son pouvoir d’influence symbolique (soft power). La Chine pourrait assurément, en défendant le principe du multilatéralisme économique et des règles commerciales, en tirer son épingle du jeu sur le plan politique. Quant à M. Trump, il n’est pas certain que cette érosion du capital de sympathie pour les États-Unis le préoccupe.

La tension s’est transposée sur la scène sportive. Avant la finale de la Confrontation des Quatre Nations, qui opposait le Canada aux États-Unis, Trump s’est fendu d’un message: « Je vais téléphoner ce matin à notre excellente équipe américaine de hockey pour encourager les joueurs gagner contre le Canada qui, un jour, deviendra notre bien-aimé et très important 51ᵉ État ». Après la victoire du Canada 3-2, Justin Trudeau a répliqué « Vous ne pouvez pas prendre notre pays, et vous ne pouvez pas prendre notre sport. »

Photo Charles Krupa/AP

Frédéric Lasserre

La ressource en eau en situation de siège complet, étude de cas sur la bande de Gaza depuis le 9 octobre 2023

Apolline Rostand

Regards géopolitiques, v10n4, 2024, paru en mars 2025.

Juin 2024

Apolline Rostand a été étudiante stagiaire en 2024 au CQEG pendant son Master 1 en Sciences de l’eau parcours Eau et Société à AgroParisTech et l’Université de Montpellier. Elle est actuellement étudiante en langue arabe à l’Institut français d’Égypte au Caire.

Résumé

Cet article a pour objectif de présenter le travail de recherche réalisé dans le cadre d’un stage s’intéressant aux conséquences sur la ressource en eau dans le cas d’un siège complet. L’étude de cas se penche sur la bande de Gaza, depuis que le ministre israélien de la défense a annoncé le 9 octobre 2023 : « pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz pour Gaza », en réponse aux massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas, faisant près de 1200 morts israéliens. L’étude qui suit fait l’état des lieux des dommages causés par la réponse israélienne sur les infrastructures WASH (Water, Sanitation, Hygiene), mais aussi des conséquences écologiques, sanitaires et agricoles provoquées par le manque d’eau.

Mots clés : Eau, guerre, infrastructures, désalinisation, hygiène, alimentation, pénurie, crise, énergie, Israël, Gaza, Palestine

Abstract

The objective of this article is to present the research work carried out as part of an internship focusing on the consequences for water resources in the event of a complete siege. The case study focuses on the Gaza Strip, since the Israeli Minister of Defense announced on October 9, 2023: « no electricity, no food, no gas for Gaza », in response to the massacres perpetrated on October 7, 2023 by Hamas, killing nearly 1,200 Israelis. The following study takes stock of the damage caused by the Israeli response to the WASH (Water, Sanitation, Hygiene) infrastructure, as well as the ecological, sanitary, and agricultural consequences caused by the lack of water.

Keywords : Water, War, Infrastructures, desalination, hygiene, food security, crisis, energy, Israel, Gaza, Palestine

Liste des acronymes
OCHA : Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA)
UNEP : United Nations Environment Program
WASH: Water, sanitation and hygiene
OCHR : Organization for Coordination Of Humanitarian Relief
UNRWA : United Nations Relief and Works Agency
ONUSAT : United Nations Satellite Centre

Introduction

« Pas d’électricité, pas de nourriture, pas de gaz », le 9 Octobre 2023, Yoav Gallant ministre de la défense israélien annonçait le « siège complet » (Le Monde, 2023) de la bande de Gaza, deux jours après les attentats du Hamas.

Théâtres d’affrontements répétés depuis les débuts du conflit israélo-palestinien au siècle dernier, la bande de Gaza est soumise depuis 2007 à un blocus économique par Israël. La situation socio-économique y est depuis lors désastreuse, avec une crise humanitaire chronique entraînant l’intervention massive des Nations Unies et des ONG.

Les territoires palestiniens (Cisjordanie et Gaza) disposent de ressources naturelles locales en eau très limitées, et dépendent fortement de l’Etat d’Israël (UNEP, UN, Environment programme, Law and Environment Assitance Platform, 1996). En effet, depuis 1967 les autorités israéliennes ont, par l’ordre militaire 158, restreint les constructions de nouvelles infrastructures hydrauliques sans obtention d’un permis sur les territoires palestiniens occupés. L’ordre militaire 92 de 1967 garantit l’autorité totale de l’armée israélienne sur les questions liées à l’eau (Jaber, 2011 ). La nappe phréatique côtière de Gaza est largement impropre à la consommation. Le réseau de distribution, lorsqu’il est encore fonctionnel, est obsolète. L’importation d’eau cisjordanienne à Gaza est interdite par le gouvernement israélien. L’importation d’eau d’Israël est onéreuse, et soumise à sa bonne volonté. La mise en service de trois usines de désalinisation de l’eau de mer ces dernières années a permis d’apporter un début de sécurité et d’indépendance de l’approvisionnement en eau potable. Dans ce contexte de pénurie, les six stations d’épuration installées à Gaza prennent une importance vitale pour la prévention des pollutions et des maladies hydriques. Le bon fonctionnement de ces infrastructures nécessite toutefois une stabilité du territoire et l’accès aux ressources nécessaires telles que le pétrole.

Depuis le siège annoncé par le gouvernement israélien, de nombreux observateurs ont alerté sur les risques sanitaires et écologiques considérables du fait des dommages causés aux infrastructures WASH (Water, Sanitation and Hygiene). Quelles sont les conséquences des opérations militaires conduites depuis le 9 octobre 2023 sur la ressource en eau et sa gestion dans la bande de Gaza ? Qu’en est-il plus largement de l’eau dans les situations de siège lors des conflits armés ?

Cet article traite des enjeux sanitaires, écologiques et agricoles liés à la gestion de l’eau dans la bande de Gaza. Pour analyser ces enjeux, diverses sources ont été utilisées, notamment de la littérature grise provenant de travaux académiques et de rapports d’institutions telles que l’UNICEF, OCHA, la Banque Mondiale et l’UNRWA. L’étude des médias nationaux et internationaux est également essentielle pour comprendre le contexte du conflit. Mais la presse internationale est interdite d’accès à Gaza, et les sources locales sont difficiles d’accès. Des témoignages d’associations sur le terrain et d’institutions comme l’Autorité palestinienne de l’eau ont néanmoins été recueillis. La majorité des sources étaient en anglais, mais des documents en français et en arabe ont également été examinés, avec l’aide de logiciels de traduction. Il aussi été fait appel aux techniques de télédétection. L’analyse d’images satellite optiques a été utilisée pour évaluer les destructions subies par les six stations d’épuration de Gaza. Certaines études citées dans cet article sont fondées sur l’étude d’images radar SAR (Synthetic aperture radar), qui nécessitent des capacités de traitement spécifiques.

1. Quelles sont les conséquences du siège sur les infrastructures hydrauliques ?

 1.1. Quels sont les dommages structurels connus à ce jour ?

La bande de Gaza s’étend sur 365 km2, au sud-ouest d’Israël, face à la Méditerranée. Soumis à un blocus économique par Israël depuis 2007, le territoire vit dans une situation de grande précarité. Près de 2 millions de personnes y habitent, parmi lesquelles près de 45% seraient inactives, 50% vivant sous le seuil de pauvreté. En 2022, il était estimé que 64 % de la population souffrait d’insécurité alimentaire modérée à sévère (CNUCED, 2024) (OCHA, Movement in and out of Gaza in 2022, 2023).

La bande de Gaza dispose de trois principales ressources en eau. La première est un aquifère côtier peu profond surexploité et contaminé. De ce fait, 96% de cette eau est impropre à la consommation. Pour remédier à ce manque d’eau exploitable dans la région, la société israélienne Mekorot se charge d’alimenter la bande de Gaza, grâce à trois points d’alimentation. L’accès à cette ressource est onéreux, et dépend de la bonne volonté d’Israël. Aussi, pour augmenter la ressource en eau, le recours à des solutions alternatives devient essentiel.  C’est pourquoi l’Autorité palestinienne de l’eau a engagé depuis 2015 un projet à grande échelle de désalinisation de l’eau de mer combinant trois usines dites short term low volume (STLV), dans le nord, le centre et le sud du territoire. (Autorité palestinienne de l’eau, 2015). Ces stations ont été financées par différents acteurs : l’Union européenne, l’Italie, U.S. Agency for International Development (USAID), le Koweït avec la Banque islamique de développement. Ces usines doivent assurer 7% de l’approvisionnement en eau, mais le conflit et le siège ne les ont pas épargnées. Enfin, quelques 150 stations privées de désalinisation sont recensées, mais ne sont pas régulées ni surveillées par les autorités locales (UNICEF W. , 2018).

Le rapport intermédiaire des dommages à Gaza établi par la Banque Mondiale, et publié le 29 mars 2024, estime le coût des dégâts à 18,5 milliards de dollars, soit l’équivalent de 97% du PIB des territoires de Palestine occupées en 2022. La perte pour les infrastructures hydrauliques s’élèverait à un total de 502,7 millions de dollars. Pour comparaison, les dégâts étaient estimés à 33 millions de dollars après la guerre de 2014, opposant l’État d’Israël aux groupes armés palestiniens dont le Hamas, sur le territoire de la bande de Gaza (World Bank, European Union, United Nations, 2024).

Les analyses réalisées avec l’utilisation des données radar Copernicus Sentinel-1 par les chercheurs Corey Scher et Jamon Van Den Hoek mettent en avant les dommages subis à Gaza.  Une carte du 9 janvier 2024 tend à démontrer que 48 à 59,8% des bâtiments ont été endommagés ou détruits (tous types de bâtiments confondus) (UNESCWA, 2024). En utilisant une méthode dite InSAR, employant l’utilisation d’interférométrie radar, les chercheurs ont pu réaliser le suivi des changements sur la bande de Gaza, un travail largement rapporté par les médias (El País, 2024), (The New York Times, 2024), (ABC news, 2023). L’UNOSAT a aussi cherché à illustrer les dégâts connus, grâce à l’utilisation d’images satellite à haute résolution. Les deux cartes n’emploient pas la même méthode d’analyse, mais présentent des évaluations des dommages très comparables, et indiquent que les dégâts sur le bâti sont considérables.

Les rapports d’impact quotidien de la OCHA, ainsi que les rapports de situation de l’UNICEF informent sur la situation connue à Gaza et répertorient notamment des informations sur la situation liée à l’eau et aux infrastructures hydrauliques. L’UNICEF dans son deuxième rapport couvrant la période du 13 au 20 octobre 2024 affirme que déjà 50% des infrastructures d’approvisionnement eau auront besoin de réparations ou de réhabilitations, et que 11 infrastructures WASH ont été endommagées ou détruites (UNICEF , 2024). Le 12 mars 2024, il est annoncé par l’OCHA que 57% des infrastructures ont été touchées ou détruites (OCHA , 2024).

L’étude ‘Nowhere and no one is safe’: spatial analysis of damage to critical civilian infrastructure in the Gaza Strip during the first phase of the Israeli military campaign, 7 October to 22 November 2023 (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024) tend à démontrer que la destruction ou l’endommagement de 64 installations d’eau sur 152 étudiées résultent d’un choix délibéré. Il a été relevé que 40 % des infrastructures hydrauliques ont été endommagées et 36,8 % ont été détruites fonctionnellement.

Figure 1: UNOSAT Damage Assessment Overview Map

Figure 2 Damage analysis of Copernicus Sentinul-1 Satelite data par Corey Scher de CUNY Graduate Center et Jamon Van Den Hoek de l’Université de l’Etat de l’ Oregon

Mener des enquêtes de terrain sur la bande de Gaza étant pratiquement impossible, la BBC a fait le choix d’expérimenter la couverture de ce conflit grâce à l’analyse d’images satellite, avec l’article :  Half of Gaza water sites damaged or destroyed, BBC satellite data reveals, publié le 9 mai 2024. Sur les 603 installations d’eau étudiées, 53% ont été endommagées ou détruites, les dommages connus étant principalement regroupés dans le Nord de Gaza et dans le sud de la ville de Khan Younis (Devlin, Ahmed, & Palumbo, 2024).

La BBC affirmait en particulier : « We also found that four of the six wastewater treatment plants – crucial to preventing the build-up of sewage and the spread of disease – have been damaged or destroyed. » (Devlin, Ahmed, & Palumbo, 2024). La BBC illustrait ce propos par une image haute résolution de la station de Bureij, sévèrement endommagée. Ces propos et cette image ont été largement relayés par d’autres médias.

Les images basse résolution Sentinel 2 en libre accès des six stations d’épuration de Gaza, publiées en mai 2024, ne laissent pas apparaître des dégâts significatifs sur les autres stations, hormis les stations de Rafah et South Khan Younes (Annexe II). Cela ne signifie pas pour autant que les autres stations soient en capacité de fonctionner.

Si les dégâts sur les installations hydrauliques sont assurément considérables, le pourcentage annoncé de 50% de destruction permet difficilement d’évaluer l’impact réel sur la gestion de l’eau et l’ampleur des futurs travaux de reconstruction de ces installations. Il met en effet au même niveau les usines majeures et les micro-infrastructures hydrauliques. Il range dans la même catégorie des installations détruites et des installations légèrement impactées.

1.2. Ces dégâts résultent-ils d’une stratégie israélienne ?

Il convient de rappeler que si le ciblage des installations civiles s’avérait délibéré, cela viendrait en violation du protocole de Genève, chapitre IV : Personnes civiles et population civile, article 54, alinéa 2 « 2. Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile (…), les installations et réserves d’eau potable et les ouvrages d’irrigation, en vue d’en priver, à raison de leur valeur de subsistance, la population civile ou la Partie adverse »  (Convention (IV) de Genève, 1949).

Pour comprendre si les dommages infligés aux infrastructures hydrauliques sont des dommages collatéraux issus du hasard de la guerre, ou si ces dommages sont le produit d’une stratégie israélienne, il est essentiel d’examiner non seulement le passé des relatons entre les deux territoires, mais aussi le contexte actuel des dynamiques géopolitiques en jeu et les choix politiques qui ont conduit à cette situation.

Depuis l’occupation de 1967, plusieurs ordres militaires ont instauré la mainmise d’Israël sur la ressource en eau des territoires palestiniens. L’ordre militaire 92 de 1967, qui affirme l’autorité totale de l’armée israélienne sur les questions liées à l’eau, et l’ordre militaire 158 déjà cité (limitation des constructions de nouvelles infrastructures hydrauliques), illustrent cette inégalité d’accès à l’eau pour les populations palestiniennes (Jaber, 2011 ).

Cette domination s’exerce également de manière discrétionnaire en période de conflit, Israël pouvant user de la possibilité de réaliser un blocus sur l’eau. En 2007, un blocus avait été annoncé par Israël sur l’importation de carburant impactant le pompage de l’eau nécessaire à la survie des habitants de Gaza (Amnesty, 2017). Un rapport des Nations Unies sur l’impact des coupures d’électricité montre que celles-ci entrainent des interruptions des cycles de traitement des eaux usées, qui nécessitent 14 jours d’électricité pour un cycle complet. Le fonctionnement des pompes est également entravé, ce qui perturbe l’approvisionnement en eau pour les usages domestiques (UN, 2010).

La destruction des installations hydrauliques est un autre moyen d’action, déjà employé dans le passé. Plusieurs rapports font ainsi état de nombreux dégâts à déplorer lors de l’offensive militaire d’Israël de mai 2021 (Al Mezan, 2021). Un rapport d’Al Mezan Centre pour les droits humains estime que installations WASH sont parmi les plus touchées par les forces israéliennes. En mai 2021, l’UNDP estime que 76 constructions WASH et 116.6 km de réseaux d’eaux et d’eaux usées ont été endommagés, et que 92% des infrastructures ont connu des dommages partiels (UNDP, 2021).

S’agissant des opérations en cours depuis octobre 2023, plusieurs observateurs estiment  que la dégradation des installations hydrauliques procède d’une volonté délibérée d’Israël. Parmi eux, un expert des nations unies, Arrojo-Agudo, alertait dès novembre 2023 : « Israel must stop using water as a weapon of war » (OHCHR, 2023), considérant que les conséquences de ce siège sur les ressources affecteront en premier lieu les civils, et particulièrement les enfants de moins de 5 ans et les femmes.

C’est également le cas de l’étude utilisant des données satellite radar : ‘Nowhere and no one is safe’: spatial analysis of damage to critical civilian infrastructure in the Gaza Strip during the first phase of the Israeli military campaign, 7 October to 22 November 2023  (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024) précedemment citée. Celle-ci tend à démontrer que la destruction des infrastructures civiles résulte d’un choix délibéré. En appliquant un indice global de Moran, qui permet de montrer les corrélations spatiales, l’étude montre en effet un degré élevé de regroupement des dommages sur les infrastructures civiles, mettant en évidence, selon les auteurs, qu’une stratégie se dessine derrière les bombardements israéliens  (Asi, Y., Mills, D., Greenough, P.G. et al., 2024).

Ces éléments indiquent que la responsabilité d’Israël pourrait être gravement engagée. Il faut néanmoins considérer le contexte de guerre urbaine, dans lequel les édifices publics servent naturellement de point d’appui au Hamas et donc de cible aux forces israéliennes. L’utilisation d’installations civiles à des fins militaires nuisibles à l’ennemi par un belligérant prive alors ce dernier de la protection apportée par le droit international. Ceci est fréquemment invoqué par Israël lorsque ses forces ciblent des hôpitaux, par exemple, accusés d’accueillir des installations du Hamas. De la même façon, l’utilisation de la ressource énergétique d’une station d’épuration (panneaux solaires) par les forces du Hamas peut en faire une cible légitime aux yeux d’Israël.

Un flash d’informations de l’OCHA de février 2024 (OCHA, 2024) indique qu’entre le 1er janvier et le 15 février 2024, 77 missions humanitaires de soutien aux hôpitaux et aux infrastructures WASH ont été planifiés au Nord du Wadi Gaza. Sur ces 77 missions 14 ont été entravées et 44 refusées.

1.3. Les enjeux énergétiques et leurs impacts sur les infrastructures hydrauliques

Les ressources énergétiques sont vitales pour maintenir les activités civiles et humanitaires sur la bande de Gaza. À la veille du 7 octobre 2023, Gaza souffrait déjà d’un manque de production énergétique. En effet, l’unique centrale électrique de Gaza, devant produire 140 MW, fonctionne à seulement 50% de sa capacité. Gaza dépend fortement (120 MW) des lignes d’approvisionnement israéliennes qui ont cessé d’être alimentées à l’annonce du blocus (OCHA, 2024). En outre, Israël a mis en place depuis le déclenchement des hostilités un blocus sur l’importation de carburant par la frontière égyptienne, jusqu’au 15 novembre 2023.

Le siège généralisé et le blocus annoncés sur cette ressource impactent considérablement le territoire gazaoui, car les infrastructures manquent de carburant pour leur permettre de fonctionner. De fait, Gaza vit sous black-out électrique depuis le 11 octobre 2023 (OCHA, 2023). L’implantation de panneaux solaires s’est présentée comme une solution idéale au défi énergétique auquel fait face Gaza. L’Autorité palestinienne de l’eau estimait en 2021 la puissance électrique nécessaire pour la production d’eau potable et le traitement des eaux usées à 81.5 MW, alors que la production était limitée à 29 MW (UNDP, 2021). La stratégie de l’Autorité palestinienne de l’eau a été d’installer des panneaux solaires pour répondre à ce manque, fournissant 3,3 MW (UNDP, 2019). Gaza dispose aujourd’hui d’une forte densité de panneaux solaires, qui est passé de 12 sites solaires en 2012 à 8760 en 2019 (Fischhendler, Herman, & David, 2021). Mais il faut tout de même un minimum d’électricité pour faire fonctionner ces installations, et le blocus énergétique empêche de ce fait la production d’énergie par ce moyen (Todman, Bermudez Jr, & Jun, 2023). En outre, la destruction de nombreux panneaux, comme présenté en annexe, peut interdire le fonctionnement des stations d’épuration. Dans l’analyse des images satellite, réalisée par la BBC, de la station centrale d’épuration situé à Bureij, financée par l’Allemagne et inaugurée en 2023, montre que celle-ci a subi des dégâts considérables. L’ensemble des panneaux solaire a en particulier été détruit.

Le 26 octobre 2024, l’OCHA fait l’état des lieux de la situation hydrique de Gaza, pour ce qui concerne l’approvisionnement en eau potable par les différentes stations de désalinisation, mais aussi s’agissant du fonctionnement des différentes stations d’épuration. Sur trois usines de désalinisation, une seule fonctionne à 5% de sa capacité. Il était estimé que les 2,3 millions d’habitants de Gaza avaient accès à seulement six litres d’eau par jour (OCHA, 2023). Les six stations d’épuration ne peuvent plus fonctionner à cause du manque de pétrole.

Dans le rapport numéro 15 de l’UNICEF couvrant le conflit à Gaza sur la période du 11 au 17 janvier 2024, il est mentionné que les convois pour alimenter en carburant le nord de la bande de Gaza sont interdits, limitant l’accès à l’eau aux populations présentes dans le nord. Il est estimé que des milliers de personnes se retrouvent dans cette situation (UNICEF, 2024). Depuis le 1 janvier 2024, le transfert de carburant pour assurer le fonctionnement des infrastructures WASH a été refusé 8 fois. L’UNICEF tente de fournir de l’eau au reste de la population. Durant cette période du 11 au 17 janvier, 1 326 000 personnes ont eu accès à l’eau potable provenant de puits et de stations de désalinisation à Deir Al Balah, Khan Younis et Rafah grâce à l’importation de 99 280 litres de carburant (UNICEF, 2024).

Dates Details
October 7 – November 14 No fuel enters at all. Israel prevents the entry of fuel into Gaza as part of its‘siege policy’.
November 15 A small amount of fuel, the equivalent of around half a truckload per day, is permitted to enter for  only after the UN warns that it is running out of fuel and can no longer deliver aid.
November 18 Israel permits the entry of two trucks of fuel every day for 60,000 to 70,000 liters a day. This comes after the collapse of the water and sewage systems and pressure from the US, and continues until the temporary ceasefire.
November 24 – 30: Ceasefire As part of the agreement, the amount of fuel entering Gaza doubled. According to OCHA the daily average that entered was 110,000 liters.
December 1 On the first day of the fighting after the ceasefire, no fuel comes in. Thereafter, the amount of fuel entering drops to between 60,000-70,000 liters per day.
December 6 Israeli cabinet votes to double the amount of fuel entering Gaza, following US pressure. The US reportedly asked for 180,000 liters a day, Israel approved 120,000 liters a day.
December 13 According to reports, Egypt announces that it will increase the volume of fuel sent daily to the Gaza Strip from around 129,000 liters to 189,000 liters in accordance with an agreement with Israel.
April 30 In a supplementary notice submitted by the state on April 30 as part of the aid petition, Israel stated that it had expanded the fuel quota for aid agencies to 200,000 liters of fuel every two days.

Tableau 1. Chronologie des restrictions d’entrée de carburant sur la Bande de Gaza

Droit de reproduction octroyé par l’association Gisha.

Dans cette chronologie, réalisée par l’association Gisha, il est possible de retracer l’évolution de la situation concernant l’autorisation d’importation de carburant dans la bande de Gaza. L’importation de carburant est essentielle pour maintenir l’accès à l’eau.

2. Les conséquences directes de la guerre.

2.1. Une crise écologique

La Banque mondiale dans une évaluation provisoire des dommages en date du 29 mars 2024 estime les dommages causés à l’environnement à 411 millions de dollars, qui affectent les zones côtières, l’eau, le sol, les champs agricoles, la réserve naturelle de Wadi Gaza et les écosystèmes vitaux. Trois zones principales de dommages ont été identifiées : « (i) la contamination des eaux souterraines ; (ii)  la pollution et les déchets dangereux, y compris les munitions non explosées, les déchets médicaux et la pollution industrielle ; (iii) la destruction des zones côtières (par exemple, Port Gaza) » (World Bank, European Union, United Nations, 2024). Ces dégâts seraient majoritairement causés par l’arrêt des stations d’épuration et des usines de traitements de déchets, soit à cause de dégâts sur les installations, soit par manque de carburant pour les faire fonctionner. Il est estimé que 25% de la zone humide de Wadi Gaza a été détruit. L’usage de matériels militaires tels que les munitions, vient polluer la ressource en eau ainsi que les terres. Les bombardements ont aussi des effets néfastes sur les biodiversité et l’environnement car cela provoque d’importantes quantités de débris pollués, estimé à 26 millions de tonnes (World Bank, European Union, United Nations, 2024).

Le coût climatique de la guerre n’est pas négligeable. Une analyse a cherché à le caractériser : « we offer snapshots of carbon emissions of the Israel-Gaza war to address the gap in reporting the climate costs of war » (Neimark, Bigger, Otu-Larbi, & Larbi, 2024).  Il est avancé que les coûts directs de la guerre dans ses deux premiers mois équivalent à 75 centrales électriques à charbon en activité pendant un an soit l’équivalent de 281 315 tonnes de CO2. L’étude évalue le coût climatique des guerres en prenant en compte aussi les effets intermédiaires et à long terme comme la reconstruction des bâtis (Neimark, Bigger, Otu-Larbi, & Larbi, 2024). Les guerres et opérations militaires dans le monde seraient ainsi responsables de 5,5 % de l’empreinte carbone globale (Parkinson & Cottrell, 2022).

Au-delà des conséquences en termes de production en CO2, les répercussions sur l’environnement à Gaza sont à craindre. Si la crise de l’eau et de la pollution du territoire gazaoui ne sont pas apparues en raison du 7 octobre, elles en sont pour autant exacerbées. Les dommages connus mis en exergue précédemment sur les infrastructures de gestion de l’eau dans la région ne font qu’aggraver la situation hydrique du territoire. Bien que les images satellite montrent que les stations d’épuration n’ont pas été en majorité impactées directement, la crise énergétique à tout de même des conséquences sur leur fonctionnement. Les répercussions écologiques de l’arrêt des stations d’épuration seront considérables. Oxfam évalue à 130,000 mètres cubes la quantité d’eaux usées jetées dans la mer Méditerranée chaque jour (OXFAM, 2023). Cette défaillance des infrastructures produira aussi une nouvelle source de pollution pour l’aquifère déjà pollué (Houdret & Dombrowsky, 2024). A cette heure, il est difficile de chiffrer l’ensemble des répercussions écologiques qu’aura le conflit, mais les différents rapports soutiennent que les conséquences seront importantes.

 L’impact de cette crise écologique ne se limitera pas à la bande de Gaza ; plusieurs scientifiques ont alerté sur les conséquences prévisibles pour Israël. En effet, le déversement de déchets et d’eaux usées en Méditerranée, comme la pollution accrue de la nappe phréatique, auront des conséquences pour la santé et la sécurité alimentaire des habitants d’Israël (Houdret & Dombrowsky, Water for peace? Peace for water in Gaza!, 2024).

La question de l’inondation des tunnels par l’eau de mer a été soulevée par les médias locaux et nationaux, au regard des risques de sur-contamination de la nappe phréatique du fait de ces inondations. Le débat persiste sur l’utilisation de cette méthode et les répercussions qui en résulteront. La nappe phréatique côtière de Gaza déjà largement impropre à la consommation pourrait en être impactée. En 2016, l’Égypte du Général El-Sissi, a employé cette même méthode pour freiner économiquement le Hamas. Dès 2016, les médias alertaient sur les risques socio-environnementaux que provoquerait une inondation de ces tunnels pour les populations de Gaza (Omer, 2015). Le commandant de la Sécurité nationale palestinienne Na’eem Al-Ghoul alertait sur le « désastre environnemental » provoqué par ces inondations, soulignant que « l’eau de mer a de graves répercussions sur l’aquifère d’eau douce de Gaza » (Middle East Eye, 2016).

Plusieurs chercheurs ont voulu défendre l’idée que cette stratégie visant à affaiblir le Hamas allait mettre en péril la ressource en eau souterraine de la région. Marc Zeitoun, ingénieur hydraulique et directeur général du Geneva Water Hub en Suisse, a émis l’idée qu’on ne peut pas exclure que les tunnels ne soient pas imperméables et qu’ainsi mettre de l’eau de mer dans ces tunnels risque de contaminer la nappe. Le géographe Ahmed Ra’fat Ghodieh, de l’Université Nationale An-Najah de Naplouse, en Cisjordanie, poursuit dans cette idée, et alerte sur les potentielles conséquences sur la vie des habitants de Gaza au niveau de la sécurité alimentaire avec la pollution des terres, mais aussi au niveau des infrastructures qui pourront s’abimer à cause de l’eau de mer (Glausiusz, 2024).

Les tunnels de Gaza ont été exploités pour la contrebande d’armes et de munitions, mais aussi pour contourner les blocus et faire passer de la nourriture, des médicaments. La présence de munitions et produits médicamenteux pourraient polluer encore plus gravement la nappe que l’infiltration d’eau de mer (Pelham, 2012).

Les conséquences écologiques de la guerre ne doivent donc pas être négligées, car elles engagent largement le futur du territoire et de ses habitants.

2.2. Une crise sanitaire

L’organisation mondiale de la santé (OMS) considère que chaque individu doit pouvoir disposer de 50 à 100 litres d’eau par jour, 50 étant le minimum pour vivre décemment. Avant le 7 octobre 2023, la consommation des gazaouis était estimée à environ 80 litres par personne et par jour. Depuis le début du conflit, l’UNICEF et d’autres organisations ont alerté sur la réduction drastique de l’accès à l’eau. Les habitants de Gaza auraient accès à moins de 3 litres par jour d’eau (UNICEF, 2023).

Au-delà de ce chiffre, il est nécessaire de rappeler que la majeure partie de l’eau souterraine n’est pas propre à la consommation. Une étude a montré que, sur 245 puits, seuls 8 seraient propres à la consommation adulte, les risques restant trop élevés pour les enfants. La ressource souterraine qui alimente Gaza est touchée par des questions de quantité et de qualité. L’aquifère connait une infiltration d’eaux salines dû à une surexploitation de la nappe. Sa pollution en nitrate est principalement liée à l’infiltration d’eaux usées non-traitées, d’engrais chimique et de pollution liées aux décharges (Qrenawi & Shomar, 2016).

Une citation de Arrojo-Agudo, expert des Nations-Unies (OHCHR, 2023) témoigne de l’importance de ces conséquences sanitaires qu’il faut prendre en compte lors de l’analyse de conflit armé.   “The deaths of children from thirst and disease are less visible and more silent than those caused by bombs, but are equally or more lethal,” (OHCHR, 2023).

A Gaza, la crise sanitaire ne fait plus l’objet de spéculation. Les différents organismes humanitaires ont alerté sur l’augmentation des infections et maladies liées au manque d’eau. Les déplacements massifs, estimés à 85% de la population, soit 1,9 millions de personnes, entrainent une surpopulation dans certaines zones, comme la ville de Rafah (UN Press, 2024).

Cette densité de personnes crée une difficulté pour la création de conditions sanitaires adéquates par les organisations humanitaires. De nombreux risques sanitaires sont à déplorer, MSF déclare que de nombreux patients souffrent de maladies liées au manque d’eau potable. Le manque d’eau propre à la consommation entraine des maladies comme diarrhée, maladies de peaux, grippe (Médecins Sans Frontières, 2024). D’autres maladies sont à déplorer lorsque l’eau se fait trop rare, avec de nombreux cas de déshydratation et d’hépatite A. Les risques d’infections bactériennes sont exacerbés par les risques de consommation d’eau contaminée. L’OMS émet une alerte dès la mi-octobre 2023, avec 33 551 cas de diarrhée, avec plus de la moitié concernant des enfants de moins de 5 ans, alors que le chiffre habituel est de 2000 cas par mois (OMS , 2023). Les médiocres conditions d’hygiène entrainent une forte circulation des virus. L’UNICEF a défini qu’en moyenne 340 individus devaient se partager une toilette, et 1290 personnes une douche (UNICEF, 2024). Les conséquences sanitaires du manque d’eau entrainent un cercle vicieux. Les établissements de santé n’ayant plus accès à des systèmes fonctionnels d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable, les risques d’infection sont exacerbés pour les personnes déjà atteintes de maladies comme le cancer, ou encore pour les personnes vulnérables comme dans les cas d’accouchement (OMS , 2023).

Une étude sur l’impact sanitaire du conflit a réalisé des projections sur la période du 7 février au 6 aout 2024 selon trois scénarios : 1) un cessez-le-feu permanent immédiat ; 2) statu quo (poursuite des conditions vécues d’octobre 2023 à la mi-janvier) ; et 3) nouvelle escalade du conflit. Cette étude évalue la surmortalité attribuable au conflit selon ces différents scénarios. Lors de la rédaction de cet article, l’orientation du conflit donne du crédit au scénario de l’escalade. L’étude estime que « les lésions traumatiques, suivies des maladies infectieuses, seraient les principales causes de surmortalité tant dans le scénario du statu quo (…) que dans celui de l’escalade (68 650 lésions traumatiques ; 2 720 surmortalités totales dues aux maladies infectieuses sans épidémies et 14 180 avec épidémies). ». L’étude recommande d’améliorer les conditions d’accès à l’eau, à l’hygiène, à une nutrition convenable et aux soins pour limiter les pertes humaines collatérales au conflit (Jamaluddine, et al., 2024).

2.3. Une crise agricole

Les chiffres les plus récents concernant l’agriculture communiqués par le PCBS (PCBS, 2010/2011) datent de 2010/2011. L’agriculture à Gaza représente 10,2 % des terres exploitées dans le secteur agricole sur l’ensemble de la Palestine. L’agriculture à Gaza produit principalement des fraises, des agrumes, des olives, et des légumes tels que tomates, concombres et poivrons (UNEP, 2024)(UNEP 2020).

La production agricole à Gaza repose sur une utilisation massive de l’irrigation ( Office of the Quartet Representative, 2018). Ainsi, il est estimé selon le PCBS que sur 189,4 Mm3 d’eau pompée dans l’aquifère en 2022, 100Mm3 sont utilisés pour l’agriculture contre 89,4 Mm3 pour les usages domestiques. Ces chiffres peuvent être revus à la hausse car ils ne tiennent pas compte de la production des puits non-licenciés. Le PCBS ne donne le nombre exact de puits présents sur le territoire, mais plusieurs études font mention d’environ 4000 puits agricoles (E. Weinthal, 2008).

Dans l’étude provisoire des dommages causés par le conflit faite par la Banque mondiale, il ressort que le secteur agricole est le troisième secteur le plus touché, après le logement et le commerce d’une part, l’industrie et les services d’autre part. Les dégâts y sont estimés à 629 millions de dollars américains. La Banque mondiale estime que « La plupart des pertes financières sont liées à la destruction d’arbres, d’exploitations agricoles, de serres, d’établissements de vente au détail et d’infrastructures d’irrigation. » (Banque Mondiale, 2024).

Le 20 mai 2024 la FAO a rapporté les dommages causés sur les puits agricoles, estimant grâce à l’utilisation d’imagerie satellite à haute résolution, que sur 2260 de puits, 1049 ont été impactés, soit 46,4%. Les gouvernorats de Gaza et Nord Gaza sont les plus affectés. Face au manque d’eau, les agriculteurs qui utilisaient déjà une ressource en eau de qualité médiocre risquent de se tourner vers d’autres moyens d’approvisionnement. La FAO met en avant qu’il n’est pas rare de voir l’usage des eaux usées croitre lorsque la ressource en eau de bonne qualité diminue (Water Action Decade, 2017).

Des projets visant à utiliser les eaux usées traités pour l’irrigation ont déjà été conduits, notamment par OXFAM qui a mené un projet dans le Sud du territoire. Ce projet avait pour objectif de mettre en œuvre l’irrigation de 200 dunums (20 hectares) par l’utilisation d’eaux usées traitées (SWIM, H2020 Support Mechanism, 2019). A ce jour, les projets de réutilisation des eaux usées restent en phase expérimentale, et les stations d’épuration ne possèdent pas les moyens de traitement nécessaires, qui combinent des traitements conventionnels avec des traitements avancés. Au demeurant, l’arrêt forcé des stations d’épuration ne permettrait pas d’utiliser une telle alternative au bénéfice de l’agriculture. Face à la pénurie d’eau d’irrigation, le secteur agricole risque-t-il de se tourner vers l’utilisation des eaux usées non traitées pour assurer les récoltes ?

Il est avéré qu’avec un usage agricole, « les  eaux usées mal traitées entraînent une contamination des plantes et des sols par des produits chimiques organiques/inorganiques toxiques et des agents, pathogènes microbiens »  (Al-Hazmi, et al., 2023), L’utilisation d’eaux usées mal traitées peut avoir par la suite des conséquences sur la santé humaine par l’absorption  de « sels, polluants organiques, métaux toxiques et pathogènes microbiens, c’est-à-dire des virus et des bactéries » (Al-Hazmi, et al., 2023). Avec l’arrêt des stations d’épurations, ces eaux usées se déversent déjà sur une partie des cultures. Une étude de l’UNEP avait déjà mis en avant en 2019-2020 l’impact de ces déversements sur la contamination des sols, dont les terres agricoles. En 2024, L’UNEP alerte de nouveau sur les possibles conséquences des déversements d’eaux usées dans les sols et notamment le risque de pollution des productions agricoles exposées aux métaux lourds et à différents pathogènes.

L’agriculture à Gaza, déjà sous pression par le manque d’eau, est gravement affectée par la destruction des infrastructures et se voit contrainte à recourir à des alternatives coûteuses ou encore à des eaux usées non traitées augmentant les risques de contamination des sols, des cultures, et pour la santé publique. Les coûts de production s’accroissent, auxquels viendront s’ajouter les coûts de reconstruction. La baisse de la production entraîne enfin la perte de nombreux emplois dans le secteur agricole

Conclusion

Le siège complet sur le territoire de Gaza a des effets considérables sur les infrastructures hydrauliques. Ce conflit met en avant la complexité des relations entre conflits armés et ressources naturelles.  La ressource en eau se raréfie et se dégrade. Nous avons mis en évidence les principales conséquences dans les domaines écologique, sanitaire et agricole. Ceci vient amplifier une crise qui était déjà présente. Nous pouvons en conclusion affirmer que la guerre à Gaza aggrave la crise de l’eau qui était latente sur ce territoire, mais aussi que le manque d’eau aggrave les conséquences du conflit. Plus largement, l’impact des conflits armés sur la ressource en eau entraine des cycles de rétroaction d’impact et de dépendance. La guerre aggrave la crise de l’eau et le manque d’eau aggrave les conséquences de la guerre. La boucle de rétroaction ainsi engendrée par la guerre à Gaza amène à se poser les questions suivantes : comment protéger l’environnement et maintenir l’accès à l’eau en situation de conflit armé ? Quels sont les dispositifs de gouvernance à l’échelle internationale qui pourraient être établis pour améliorer la surveillance et la conservation des ressources en eau dans les zones de conflit ?

Note post-rédaction, situation le 4 mars 2025

Le 26 février 2025, les Nations Unies ont indiqué que le cessez-le-feu entré en vigueur le 19 janvier 2025 avait permis une amélioration sensible de l’accès à l’eau potable dans la bande de Gaza (Nations-Unies, 2025). Cette amélioration est due à l’augmentation de l’exploitation des ressources hydriques, aux efforts humanitaires visant à réparer les infrastructures et à un meilleur accès au pétrole. Les infrastructures restent cependant gravement affectées par les conséquences du conflit, et la situation demeure précaire, lorsque par exemple Israël annonce, le 2 mars 2025, l’interdiction des convois humanitaires, bloquant ainsi l’entrée de marchandises et d’approvisionnements essentiels dans la région. (Le Monde, 2025).

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UNICEF. (2024, Mars 4). UNICEF in the State of Palestine Escalation Humanitarian Situation Report No. 19. https://www.unicef.org/media/153436/file/State-of-Palestine-Humanitarian-Situation-Report-No.-19-(Escalation)-29-February-2024.pdf

UNICEF, W. (2018, 12). UNICEF – WASH FIELD NOTE. UNICEF: https://www.unicef.org/media/91396/file/Increasing-Water-Security-in-Gaza-through-Seawater-Desalination.pdf

Unies, N. (2010). Gaza’s electricity crisis and the humanitarian situation. https://www.un.org/unispal/document/auto-insert-200836/

Unies, N. (2024, janvier 12). As Israel’s Aerial Bombardments Intensify, ‘There Is No Safe Place in Gaza’, Humanitarian Affairs Chief Warns Security Council. https://press.un.org/en/2024/sc15564.doc.htm

Vinogradoff, L. (2023, 10 octobre).  Le Monde: https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/10/du-blocus-au-siege-complet-de-la-bande-de-gaza-par-israel-les-craintes-d-une-catastrophe-humanitaire_6193599_3210.html

Water Action Decade. (2017, décembre 9). Water pollution from and to agriculture. https://wateractiondecade.org/2017/12/09/water-pollution-from-and-to-agriculture/

World Bank, European Union, United Nations. (2024, Mars 29). GAZA STRIP INTERIM DAMAGE ASSESSMENT SUMMARY NOTE MARCH 29, 2024. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/14e309cd34e04e40b90eb19afa7b5d15-0280012024/original/Gaza-Interim-Damage-Assessment-032924-Final.pdf

 

Annexe I

Carte des différentes stations d’épuration avec leurs coordonnées géographiques

Station Latitude (sexa) Longitude (sexa) Latitude (déci) Longitude (déci)
Beit Lahia 31 33 14 034 30 59 31.55389 034.51639
North Gaza 31 30 15,1 034 30 41,6 31.50416 034.51139
Central WWTP 31 25 42,7 034 25 09,0 31.42833 034.41916
Bureij 31 24 08,3 034 29 14,1 31.48737 034.42436
Rafah 31 18 31 034 13 52 31.30861 034.23111
South Khan Younes 31 16 19,6 034 19 56,1 31.27194 034.33222

 

Annexe II

Images satellite des différentes stations d’épuration, avant et après l’offensive israélienne

Les images suivantes sont des images à basse résolution en libre accès provenant du satellite Sentinel 2. Les conditions financières fixées par Airbus ne permettent pas la publication d’images haute résolution récentes, qui aurait permis de confirmer les observations, comme dans le cas des images de la station de Bureij publiées par la BBC (cf. infra).

  1. Usine de Bureij

Bureij 2023 11 01      

Bureij 2024 01 20

Les destructions apportées aux bâtiments (en rouge) et panneaux solaires et aux panneaux solaires (en vert) sont visibles.

Images à haute résolution, extraite de l’article de la BBC « Half of Gaza water sites damaged or destroyed, BBC satellite data reveals » du 9 mai 2024 rédigé par Kayleen Devlin et Maryam Ahmed et Daniele Palumbo. Elles confirment les destructions visibles sur les images en basse résolution.

  1. Usine de Beit Lahia

Beit Lahia 2023 10 5

Biet Lahia 2024 05 24

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine North Gaza

North Gaza 2023 09 17

North Gaza 2024 05 2

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine de Rafah

Rafah 2023 09 27 

Rafah 2024 04 09

Deux immeubles endommagés

  1. Central WWTP

Central WWTP 2023 07 10

Central WWTP 2024 05 21

Pas de dégâts structurels observables.

  1. Usine de South Khan Younis

South Khan Younes 2023 10 7                                

South Khan Younes 2024 05 24

Pas de dégâts structurels observables sur l’usine elle-même, mais un champ de panneaux solaires (en bas de l’image) possiblement détruit.

Quelle dynamique de la navigation commerciale en Arctique en 2024 ?

Hervé Baudu et Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10n4, 2024, publié en mars 2025

 

Cet article est une version étoffée et mise à jour du texte paru dans l’Année arctique 2024, https://www.cepi-cips.ca/wp-content/uploads/2024/11/LANNEEARCTIQUE2024.pdf

 

Hervé Baudu est Professeur en Chef de l’Enseignement maritime à l’École nationale supérieure maritime (ENSM), herve.baudu@supmaritime.fr

Frédéric Lasserre est professeur de géographie politique à l’Université Laval et directeur du CQEG, frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

 

Résumé : La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation. La Route Maritime du Nord russe connait une certaine croissance, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole et à adapter ses projets d’extraction de ressources. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres.

Mots-clés : passage du Nord-ouest ; route maritime du Nord ; transit ; trafic de destination ; Russie ; Canada ; Arctique.

Summary : Commercial shipping in the Arctic in 2024 will continue to be marked by the expansion of destination traffic and the slow growth of transit traffic. While maritime destination traffic in the Canadian Arctic, Greenlandic waters and the Russian Arctic is on the increase, the Russian Northern Sea Route is experiencing some growth. The Russian Northern Sea Route is experiencing some growth, but sanctions against Moscow are forcing it to redirect its gas and oil exports and adapt its resource extraction projects. For its part, transit shipping in the area currently offers only mediocre prospects.

Keywords : Northwest Passage ; Northern Sea Route ; transit ; destinational traffic ; Russia ; Canada ; Arctic.

 

 La navigation commerciale dans l’Arctique en 2024 demeure marquée par l’expansion du trafic de destination et la lente progression du trafic de transit, malgré la poursuite de la fonte de la banquise. Si le trafic maritime de destination, aussi bien dans l’Arctique canadien que dans les eaux groenlandaises et dans l’Arctique russe, est en augmentation, deux voies différentes sont en concurrence pour le transit : le Passage du Nord-Ouest canadien et la Route Maritime du Nord russe, mais les sanctions contre Moscou ont pour effet de l’obliger à réorienter ses exportations de gaz et de pétrole. De son côté, le transport maritime de transit dans la zone n’offre pour l’instant que des perspectives médiocres. Le rôle économique de la navigation diffère également selon les région, il est négligeable au Canada mais crucial en Russie pour le développement de la stratégie de valorisation des ressources extractives.

 

Un accroissement réel de la navigation dans l’Arctique

De plus en plus de navires vont dans l’Arctique. Les statistiques du trafic maritime dans l’Arctique continuent de souligner la croissance de celui-ci. Selon le dernier rapport du groupe de travail du Conseil de l’Arctique sur la protection du milieu maritime arctique (Protection of the Arctic Marine Environment, PAME), le nombre de navires entrés dans la zone arctique (selon la définition du Code polaire) a augmenté de 37% de 2013 à 2023, passant de 1 298 à 1 782. Sur la même période, la distance parcourue par ces navires a augmenté de 111 %, passant de 6,1 millions de miles nautiques à 12,9 millions (PAME, 2024). Les navires continuent de venir plus nombreux, et pour parcourir des distances plus grandes dans la région.

Parmi les catégories de navires, les augmentations les plus significatives concernent les navires de pêche (723 en 2023 contre 533 en 2013, +35,6%), les remorqueurs (121/75, +61,3%), les vraquiers (119/71, +67,6%), les navires de croisière (96/58, +65,5%) ou encore les navires de marchandises générales (181/134, +35,1%), tandis que l’on a observé une baisse du nombre de navires de recherche (54/61, -11,5%) et de tankers de produits pétroliers (51/61, -16,4%) à ne pas confondre avec les pétroliers (31/12, +158,3%).

Dans l’Arctique canadien, la croissance du trafic analysé en termes de voyages a été principalement tirée par les navires de pêche (+ 106,2% entre 2009 et 2019) et les navires marchands (+ 122%), dont le vrac sec a connu l’expansion la plus rapide (+ 288,9%), tirée par l’activité minière, et le trafic de marchandises diverses (+ 156,5%), tiré par la desserte des communautés. On assiste depuis à une certaine stabilisation dans certains secteurs, ainsi de 2013 à 2024, le nombre de voyages de navires de pêche est resté stable (137 en 2013, 136 en 2022, 141 en 2024). Peut-être du fait de l’impact encore présent de la pandémie de covid-19 pendant laquelle leur entrée était interdite, le trafic de navires de plaisance a rebondi progressivement (32 en 2013 contre 13 en 2023 mais 26 en 2024); en revanche le nombre de voyages de navires de croisière, lui aussi tombé à zéro pendant la pandémie, est passé de 17 en 2013 à 56 en 2023 puis 45 en 2024. Le trafic de navires de marchandises a crû de 127 (2013) à 283 (2023 et 2024) (+122,8%), une forte hausse qui s’est poursuivie, toujours largement tirée par le trafic de vraquiers (163 en 2023, 157 en 2024 contre 27 en 2013, +481,5% 2013/2024), de marchandises générales (81/35, +131,4%), dans une moindre mesure de tankers pour la desserte en carburant des villages et des sites miniers (35/25, +40%), alors que le trafic de remorqueurs/barges s’est effondré, passant de 36 à 9 (-75%) suite à la faillite de Northern Transportation Company Ltd en 2016 et les difficultés de l’entreprise Marine Transportation Services (MTS) qui lui a succédé.

Le trafic de vrac a ainsi bénéficié de l’exploitation de mines arctiques ou subarctiques comme Voisey’s Bay (Labrador), Raglan (Québec) et Mary River (île de Baffin, Nunavut). Ce trafic a largement compensé le tarissement du trafic à destination et en provenance du port de Churchill (baie d’Hudson) pendant sa fermeture de 2016 à 2019 puis les difficultés logistiques qu’a représenté la coupure de la voie ferrée en 2017. Une relance des activités du port est prévue à partir de 2024.

Ainsi, Baffinland Iron Mines a expédié 920 000 tonnes de minerai de sa mine de Mary River via son port de Milne Inlet la première année d’activité en 2015, puis 4,7 Mt en 2022 et 6,1 Mt en 2023 (Baffinland, 2024). L’entreprise entendait à moyen terme atteindre un volume annuel de 12 Mt, ce qui aurait amélioré la rentabilité du projet tout en justifiant la construction d’une voie ferrée entre la mine et le port, ainsi que la construction d’un 2e quai au port de Milne Inlet. Le 16 novembre 2022, le ministre fédéral des Affaires du Nord, Daniel Vandal, a cependant rejeté la demande de permis d’expansion de la mine (Venn, 2022). L’activité de la mine génère ainsi un volume de trafic assez élevé, réparti pour l’essentiel autour de cinq compagnies maritimes, la branche maritime d’Arcelor Mittal (Luxembourg, co-actionnaire de l’entreprise), Golden Ocean (Singapour), Golden Union (Grèce), Nordic Bulk Carrier (Danemark), Oldendorff (Allemagne). Fednav ne dessert pas Mary River mais opère le port de chargement de Milne Inlet et dessert les mines de Voisey’s Bay (nord du Labrador) et de baie Déception (desservant les mines Raglan et Nunavik Nickel dans le nord du Québec.

Attestant de ce poids croissant du trafic engendré par l’exploitation minière, les mouvements de navires de vrac, qui desservent les sites miniers (167 en 2021, 152 en 2022, 163 en 2023, 157 en 2024), un chiffre affichant toujours une hausse spectaculaire par rapport à 2019, représentaient 37,6% (2021), 32,7% (2023) et 30,1% (2024) du total des mouvements mais respectivement 77,3% (2021), 81,8% (2023) et 81,3% (2024) de la capacité de transport des navires (mesurée en tonnes de port en lourd, tpl). Les navires de marchandises générale (general cargo), souvent présents en partie pour la logistique des sites miniers mais surtout pour la desserte en biens de consommation des communautés arctiques, n’ont pas profité de la fonte de la banquise pour accroitre la fréquence de leurs voyages, qui augmente peu, mais plutôt d’accroitre la taille des navires pour obtenir des économies d’échelle. L’achèvement du quai en eaux profondes d’Iqaluit (11 m), effectif en novembre 2023, devrait faciliter la desserte de la capitale du Nunavut et offrir davantage de flexibilité pour la logistique des autres communautés (Lasserre, 2022a, 2022b), mais le quai, unique, est parfois occupé lorsqu’un navire arrive. Sachant que les tankers de produits pétroliers ont la priorité, les navires marchands de NEAS et de Desgagnés doivent encore souvent utiliser le déchargement classique via des barges et la rampe du port malgré les efforts de coordination des autorités portuaires avec les compagnies maritimes.

 

Fig. 1. Déchargement d’un navire de la compagnie Desgagnés.

Photo Jackie Dawson, dans Dawson et Holloway (2024).

 

Fig. 2. Barge poussée depuis un navire de NEAS au port d’Iqaluit, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

Fig. 3. Barge accostant à la rampe de déchargement, oct. 2023.

Cliché : Daniel Dagenais, NEAS.

 

On observe également en 2022 puis 2023 une hausse significative du trafic de croisière, 24 voyages en 2019 mais 44 en 2022 puis 56 en 2023 et 45 en 2024, après deux années (2020 et 2021) nulles du fait de l’interdiction du trafic par les autorités canadiennes pour éviter la propagation de la covid-19 en zone arctique.

Tableau 1. Mouvement des navires dans l’Arctique canadien, zone Nordreg,

2011-2024.

Unité : nombre de voyages ; tonnage en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Navires
de pêche

136

114

137

119

129

131

138

139

137

132

134

136

121

141

Cargo
ou barges

126

124

127

108

120

147

188

197

223

183

289

244

283

283

dont:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marchandises générales

38

32

35

32

34

36

50

48

59

41

55

50

79

81

Conteneurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

Tanker

30

31

28

25

27

23

24

29

28

31

36

33

33

35

Vraquier

23

26

27

33

36

53

72

89

106

91

167

152

163

157

Remorqueurs et barges

33

35

36

18

23

35

42

31

30

20

31

9

8

9

Bateaux
de plaisance

15

27

32

30

23

22

32

17

19

2

1

12

13

26

Navires
de croisière

11

10

17

11

18

20

19

21

24

0

0

44

56

45

Navires gouvernementaux (militaire, garde-côte, brise-glace)

20

16

17

23

16

20

22

18

20

21

11

20

17

12

Navires  de recherche

11

23

20

10

9

6

13

13

8

4

3

0

9

14

Autres

 

4

 

 

3

3

6

3

 

3

6

15

 

 

Total des mouvements

319

314

350

301

318

349

418

408

431

345

444

471

499

521

Tonnage total transporté par les navires, M tpl

1,28

nd

1,39

1,43

1,8

2,79

3,54

4,38

5,16

7,6

14,6

12,1

15,1

15,6

Source : chiffres compilés par les auteurs à partir des données fournies par Nordreg jusqu’en 2020 ;

par XST Xpert Solutions Technologiques inc. par la suite.

 

 

 

 

 

Dans les eaux groenlandaises, le trafic de croisière (+ 151%), la pêche (+ 176%) et le trafic de vrac (+ 1467%) ont largement contribué à l’expansion du trafic de 2011 à 2019, tandis que les conteneurs et les marchandises générales ont stagné, et que le trafic des navires de recherche a diminué de 83,9% et celui des navires offshore de 93,4 %, illustrant la disparition de l’intérêt pour la prospection pétrolière et gazière offshore dans les eaux groenlandaises.

 

Plus récemment, c’est une évolution très contrastée que l’on observe pour le trafic maritime dans les eaux groenlandaises, passant de 1 009 voyages en 2019 à 596 en 2020, puis rebondissant à 1 248 en 2022 puis 1 743 en 2023.

Le trafic des conteneurs et marchandises générales, visant principalement la desserte du marché des communautés, a progressé en 2021 pour se stabiliser en 2022 et croitre à nouveau en 2023 (260 mouvements). C’est surtout la chute du trafic de croisières et de plaisance (catégorie « autres » jusqu’en 2021) qui explique la chute de 40,9% du trafic de 2019 à 2020, puis son rebond spectaculaire en 2022 puis 2023 qui contribue à la hausse de 126,4% du trafic de 2021 à 2023. En 2019 le Groenland a accueilli 46 633 touristes venus par croisière, zéro en 2020 et 2021 (covid-19), puis 43 999 en 2022 et 76 477 en 2023 (Tourism Greenland 2024).

La pêche a dépassé son niveau pré-pandémique avec 191 voyages en 2023 contre 156 en 2020 (+22,4%) et 184 en 2021. Le trafic généré par l’exploration pétrolière, 8 voyages en 2022 et 4 en 2023, avait déjà pratiquement disparu dès 2013, reflet des résultats très décevants des campagnes menées dans les eaux arctiques et que la récente décision du gouvernement du Groenland d’abandonner l’exploration pétrolière vient entériner (McGwin, 2021 ; Christiansen, 2021).

Tableau 2. Voyages vers et en provenance des eaux du Groenland

Unité : nombre de voyage

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

Croisière, passager

113

106

130

122

105

222

249

372

241

3

2

308

606

Conteneur, marchandises générales

184

155

141

155

135

150

151

113

146

151

201

200

260

Vraquiers

0

0

2

1

20

88

132

155

188

164

176

148

175

Tankers

60

54

24

29

22

20

31

36

40

28

28

38

32

Navires de pêche

145

101

124

120

123

144

142

168

149

156

184

175

191

Navires de recherche

44

63

20

31

24

32

33

20

10

13

30

48

43

Autres, dont plaisance jusqu’en 2020

73

82

48

88

122

131

143

209

228

69

55

170

56

Plaisance

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

nd

61

117

333

Exploration offshore

61

5

6

0

0

0

0

0

4

2

2

8

4

Navires gouvernementaux

17

25

12

13

13

13

19

5

3

10

22

36

23

Total

697

591

507

559

564

800

900

1078

1009

596

761

1248

1723

Note: les navires de plaisance sont répertoriés séparément à partir de 2021.
Source : Joint Arctic Command, Nuuk.

 

 

 

 

Pour ce qui concerne le trafic dans les eaux russes, le détail des mouvements des navires dans les eaux de la RMN ne sont plus disponibles. Privé des chiffres 2023 et 2024 du mouvement des navires par catégorie, il est peu aisé de faire une analyse fine des voyages par type de navires. Seul le volume transporté global en millions de tonnes est diffusé par les autorités russes. Il est estimé à 37,9 Mt en 2024. Très largement liée à l’activité industrielle extractive en plein essor avec notamment les nombreux projets en Sibérie occidentale, le volume en millions de tonnes transporté par les navires de charge (tankers, cargos), dans la très grande majorité au départ ou à destination des ports russes, confirme la croissance régulière du trafic de destination (tableau 3).

Tableau 3. Mouvements de navires dans les eaux de la Route maritime du Nord (RMN)

Unité : nombre de voyages, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Tanker

477

653

686

799

750

705

660

nd

nd

Méthanier

0

13

225

507

510

528

564

nd

nd

Vrac

109

49

10

18

49

94

68

nd

nd

Marchandises générales

519

515

422

546

710

800

750

nd

nd

Porte-conteneurs

169

156

150

171

171

177

194

nd

nd

Brise-glace

58

101

232

231

220

354

345

nd

nd

Navires gros porteurs

62

46

6

0

5

26

0

nd

nd

Ravitaillement, service

0

57

104

169

154

156

83

nd

nd

Recherche

91

87

85

93

114

138

92

nd

nd

Remorqueur

63

105

49

62

108

141

141

nd

nd

Pêche

37

38

7

15

27

25

42

nd

nd

Passagers

15

17

10

11

1

1

0

nd

nd

Plaisance

0

7

0

3

3

0

4

nd

nd

 

 

 

 

 

 

 

 

nd

nd

Forage, exploration

55

12

8

22

41

60

27

nd

nd

Autres

50

52

28

47

42

22

24

nd

nd

Voyages dans les eaux de la RMN

1 705

1 908

2 022

2 694

2 905

3 227

2 994

nd

nd

Volume transporté (Mt)

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Source: Center for High North Logistics, CHNL.

 

 

 

 

La croissance du trafic de destination et celui de transit se poursuit et ce malgré les sanctions occidentales mises en place depuis l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine en février 2022 (Lasserre, 2023). Force est de constater que l’année 2024 sera à nouveau une année record dans les volumes transportés et le nombres de navires en transit. Si le suivi du trafic de transit qui concerne les navires qui traversent l’océan Arctique sans escaler est assez aisé à comptabiliser, le mouvement des navires dans les eaux de la route maritime du Nord est beaucoup plus difficile à quantifier (Pame, 2023). Jusqu’en juin 2022, le Center for High North Logistics CHNL, organisme privé russo-norvégien parvenait à fournir des chiffres assez précis des mouvements de navires dans les eaux russes de la route maritime du Nord (RMN – Northern Sea Route, NSR) de façon détaillée tant que la collaboration avec les autorités russes était bonne. Le centre a été transféré en 2023 à Kirkenes au nord de la Norvège. Le CHNL continue à communiquer régulièrement ses analyses (CHNL, 2024a) mais seulement pour le volume du trafic de transit (Tableau 3), le volume des navires à traiter est moindre et plus facile à suivre. L’autre source de comptabilité du trafic de transit pourrait provenir de l’Administration de la Route maritime du Nord (Northern Sea Route Administration, NSRA) en consultant la liste des navires autorisés à transiter dans les eaux arctiques russes (Compliant list) accessible via leur portail Internet, mais les données ne sont pas suffisamment exhaustives pour les exploiter pleinement (NSRA, 2024). Les moyens utilisés pour comptabiliser les navires reposent principalement sur les émissions de leur transpondeur AIS[1] et de leurs informations de voyage associées lorsqu’elles sont bien mises à jour, ce qui est très aléatoire. Les administrations occidentales disposent de services payants assez coûteux pour suivre une flotte entière de navires dans une zone océanique. Des constellations de satellites spécialisés[2] (Orbcomm, 2024) et des fournisseurs de données intégrées – Provider – agrègent les informations AIS des navires, les catégorisent et rendent leur suivi accessible via un portail internet dont certains sont connus comme MarineTraffic.com. L’analyse et le traitement des données demandent des ressources informatiques très lourdes et seules de très grosses structures comme Spire (Spire, 2024), ou Kpler sont en mesure de fournir de telles informations, ce qui n’est pas le cas de CHNL dont les moyens sont plus réduits.

La zone géographique du comptage des navires doit également être précisée, comme le type de transit associé. Le CHNL s’aligne pour cela sur le comptage des navires par catégorie dans les eaux sous la responsabilité de l’Administration de la NSR. Le tableau 3 des mouvements des navires dans les eaux de la RMN prend donc en compte les navires dans les eaux qui présentent de la glace potentiellement toute l’année, du détroit de Béring au détroit de Kara, soit la mer des Tchouktches, de Sibérie orientale, de Laptev et de Kara. Les navires navigants en mer de Petchora et de Barents adjacente sont donc exclus. C’est le cas par exemple des navires de pêche très nombreux dans la mer de Barents et celle de Béring qui sont exclus du comptage des tableaux 1 et 3. Par ailleurs, dans ses analyses, le CHNL précise les types de voyages utilisés. Un voyage intérieur sur la RMN est un voyage entre 2 ports/mouillages russes, ou encore appelé voyage de cabotage. Un voyage de destination sur la RMN est un voyage entre un port russe et un port étranger, dans un sens comme dans l’autre. Un voyage de transit sur la RMN est un voyage via la RMN traversant les frontières ouest et est de la RMN sans faire escale dans des ports/lieux intermédiaires le long de l’itinéraire dans la RMN. Un voyage de transit international sur la RMN est un voyage entre deux ports non russes via la RMN ; c’est un voyage le long du passage du Nord-Est[3]. La saison de navigation été-automne sur la RMN s’étend du début juillet à la fin novembre (5 mois). La saison de navigation hiver-printemps s’étend du début janvier à la fin juin plus décembre (7 mois).

Dans les médias, c’est le volume transporté en millions de tonnes (Mt) le long de la RMN qui est souvent mentionné, quelle que soit la destination finale, ports russes ou ports étrangers. Il a donc une ambigüité entre un voyage de transit, empruntant la RMN sans s’y arrêter, et un voyage de destination qui partira par exemple de Chine pour se rendre à Mourmansk : un voyage vers un port arctique, mais compté comme voyage de transit par l’administration de la RMN. Pour un armateur, le voyage de transit est une navigation qui emprunte le passage du Nord-Est entre le détroit de Béring et l’Atlantique Nord, comprenant la RMN et la mer de Barents sans s’arrêter dans un port russe. Ce voyage de transit est souvent dit juste à temps quand il est associé aux porte-conteneurs. Le voyage de destination est le transit d’un navire qui part ou qui arrive dans un port russe à destination ou en provenance d’un port étranger (Gunnarsson, 2021). Ce type de voyage concerne plus particulièrement le transport de vracs liquides ou solides. Ce dernier représente plus de 70% du volume dans les eaux de la RMN en 2022. (Lasserre, 2024).

On constate une très forte progression entre 2017 (10,7 Mt) et 2024 (37 ,9 Mt) dans les eaux de la RMN, soit une augmentation de 251% depuis la mise en production du premier train de l’usine de production de gaz liquéfié Yamal LNG, même si on note un léger ralentissement dû à la période de Covid en 2022. Depuis la production en pleine capacité de Yamal LNG en 2019 (17,4 Mt[4]), (Novatek, 2023), le volume transporté progresse régulièrement chaque année, 31,5 Mt en 2019, 33 Mt en 2020 (+4,7%), 34,9 Mt en 2021 (+5,8%), 34 Mt en 2022 (-2,6%), 36,2 Mt en 2023 (+6,5%) et en 2024, 37,9 Mt (+5%). Le vrac liquide (GNL et pétrole) représente la grande majorité du volume transporté (Lee, 2024). Le vrac solide, notamment le charbon et les marchandises diverses (approvisionnement des ports nationaux, matériaux pour les projets en développement etc.) viennent compléter ce tonnage. Le décompte du volume du vracs liquide se répartit entre les divers sites de production d’hydrocarbures. Puisque la très grande partie des exportations partent des sites de la Sibérie occidentale, donc à l’intérieure de la RMN, les volumes transportés sont comptabilisés dans le trafic de destination, même si un bon nombre de cargaisons transitent directement vers la Chine ou l’Europe. Le plus gros volume exporté provient de l’usine de Yamal LNG (17,4 Mt). Les exportations russes de GNL en 2024 s’élevaient jusqu’à présent à 19,05 Mt, soit 314 cargaisons en date du 23 octobre. Sur ce total, près de 68 % sont destinés à l’Europe et près de 27 % à l’Asie. En particulier cette année, les exportations russes de GNL vers l’Europe ont été les plus élevées jamais enregistrées au cours de la période du 1e janvier au 1e septembre 2024 (Iefaa, 2024). Le terminal de Novy Port, dans le golfe de l’Ob, permet d’exporter 8,5 Mt d’hydrocarbures par an[5]. Le reste du volume se partage entre le transit de cabotage pour le ravitaillement des ports de toute la côte sibérienne jusqu’au détroit de Béring avec le port le plus éloigné, Pevek. Une part non négligeable de l’augmentation du volume sur cette partie de la RMN provient du site minier de Nornikel[6] (nickel et palladium) en amont du fleuve Ienisseï, mais surtout des navires qui acheminent des matériels et matériaux pour les deux grands projets pétroliers et miniers en péninsule de Taïmyr. Au cours de la campagne de navigation estivale, la société RN-Vankor (qui fait partie de Rosneft) a livré un volume record de 1,2 Mt de marchandises (Korabel, 2024 ; Rosneft 2024). Le mégaprojet Vostok Oil sera connecté à un terminal pétrolier, Bukhta Sever, au sud-est du port de Dikson et devrait générer un trafic substantiel toute l’année (Edvardsen, 2024). Il devrait permettre d’exporter environ 25 Mt de pétrole par an via la RMN. à partir de 2025, 50 Mt en 2027 et en 2030 plus de 100 Mt, si le projet est finalisé dans les temps. La société Severnaya Zvezda, filiale d’AEON, est en train de construire un terminal en péninsule de Taïmyr et compte expédier annuellement par la RMN 10 Mt de charbon du gisement de Syradasayskoye à partir de 2025. Cependant, la société n’a toujours pas trouvé de chantier pour construire les cargos classe Glace nécessaires à l’exportation de sa marchandise. Ce qui n’est pas le cas du projet Vostok-Oil qui possède déjà des tankers Arc4 assemblés au chantier naval Russe Zvezda. Notons également que le trafic de destination n’est pas également réparti. Il est concentré sur la partie ouest de la Sibérie occidentale, en mer de Barents, en mer de Kara, à partir des ports du golfe de l’Ob et sur l’estuaire du fleuve Ienisseï. Globalement, le trafic est dirigé vers l’ouest en hiver et vers l’est en été.

Selon les information diffusées par Rosatom qui a la responsabilité de la gestion de la Route maritime du Nord (Neftegaz, 2025), le résumé du volume transporté sur la NSR qui diffère légèrement de celui du CHNL est le suivant. En 2024, 21,86 Mt de GNL ont été transportées le long de la route maritime du Nord RMN. Le transport de GNL représentait 57,69% du flux total de marchandises le long de la RMN. 21,37% était du pétrole. Le transport de vrac sec le long de la RMN n’a représenté que 0,5 % du volume total en 2024. Le trafic de fret total s’est élevé à 37,9Mt, soit 4,4 % de plus qu’en 2023 et constitue un nouveau record. Le nombre de transits est de 92 avec plus de 3Mt de fret, soit près de 1,5 fois plus qu’en 2023 ; 21,86Mt de GNL, soit une augmentation de 1,73Mt ou 8,6%, par rapport à l’an passé ; 8,1Mt de brut, soit une augmentation de 312 000 tonnes ou 4,01%, par rapport à 2023 ; 1,32Mt de condensat de gaz, soit une augmentation de 235 500t ou 21,72%, soit 4,01 % du flux total de marchandises ; 597 600t de charbon, soit une augmentation de 16 900t ou 2,9%, soit 1,58% du flux total de marchandises.

Le trafic en hiver reste exceptionnel même s’il connait une certaine croissance. Les premiers tankers Arc7 opèrent en général de façon autonome à partir de mai. La Russie avait projeté d’ouvrir la RMN vers l’Asie tout l’hiver dès que le projet Arctic LNG2 aurait démarré. L’absence de tankers LNG dédiés à ce projet a stoppé net cette ambition. Pour assurer cette tâche, la Russie a déjà construit 3 brise-glaces à propulsion nucléaire de type LK60 de 60 MW (Arktika, Sibir et Ural) et 4 autres suivront entre 2025 et 2030 (Yakoutia, Tchoukotka, Stalingrad et Leningrad). En outre, un brise-glace nucléaire de type Lider de 120 MW est en cours de construction mais ne devrait pas être opérationnel avant 2030 (Portnews, 2024b).

Par ailleurs, l’entrée en vigueur du bannissement de l’utilisation du fuel lourd pour les navires opérant en Arctique de l’OMI en juillet 2024 n’a pas eu de conséquences sur le volume de trafic sur la RMN pour deux raisons. Les navires récents comme les tankers Arc7 LNG sont propulsés au gaz et ne sont donc pas soumis à cette restriction et les navires des pays de l’arc Arctique qui seraient encore au fuel lourd, comme bon nombre de navires de charges russes au cabotage, bénéficient d’une exemption jusqu’en juillet 2029 (Prior, 2024).

Le plan de développement des infrastructures de la RMN adopté pour les 15 prochaines années prévoit la construction d’un terminal pour le fret conteneurisé dans la région de Mourmansk et d’une flotte de navires classe Glace (Vladimirov, 2022). L’opérateur logistique de la société d’État Rosatom – Rusatom Cargo LLC, dont les tâches incluent la mise en œuvre du projet Northern Sea Transit Corridor (NSTC) a pour ambition de créer une offre de service logistique globale pour le transit de conteneurs via la RMN (Rosatom, 2023). Le projet prévoit la création de pôles de transport et de logistique, pour le transbordement des conteneurs à chaque extrémité de la RMN, et la construction d’une flotte commerciale dédiée faisant la navette entre ces deux ports, Mourmansk et un port sur la façade Pacifique, sans doute Petropavlovsk au Kamtchatka (Peter the Great St. Petersburg Polytechnic University, 2021). Une joint-venture avec la société chinoise NewNew Shipping Line est en cours de création dans ce but. Il est prévu de construire 5 porte-conteneurs de la classe glace Arc7, qui pourront opérer dans des glaces d’une épaisseur allant jusqu’à 1,4-1,7 m. Dans un premier temps, ils seraient affectés à la route Chine – Saint-Pétersbourg. Les porte-conteneurs pourront également opérer dans la région d’Arkhangelsk lorsque la construction d’un port en eau profonde sera achevée (PortNews, 2024c). La Russie souffre cependant d’une grave pénurie de navires cargos résistants aux glaces. Selon le vice-Premier ministre Youri Troutnev, les chantiers navals russes ne pourront construire que 16 des 70 navires arctiques nécessaires d’ici 2030 (Zagore, 2024).

Il apparait ainsi que le principal moteur de l’expansion de la navigation dans les trois régions demeure l’exploitation des ressources naturelles : exploitation minière, des hydrocarbures et pêche. L’approvisionnement des collectivités dans les eaux canadiennes et le trafic de croisière au Groenland ont également connu une croissance soutenue. Cependant, contrairement à la croyance populaire et aux annonces des médias, le trafic de transit demeure très faible le long des passages arctiques canadiens et russes.

Le trafic de transit demeure très limité

Malgré la poursuite du déclin de la banquise, le trafic de transit reste plutôt limité le long du passage du Nord-Ouest et de la Route maritime du Nord, même si on observe des situations contrastées.

 

Tableau 4. Trafic de transit à travers le passage du Nord-Ouest, 2011-2024.

Unité : nombre de voyage

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

3

2

2

4

4

3

2

2

0

1

1

1

 

 

Croisière

2

2

4

2

2

3

3

0

5

0

0

10

14

8

Bateau de plaisance

14

22

14

10

19

15

22

2

14

1

0

9

18

13

Remorqueur

0

2

0

0

0

0

0

1

1

0

0

 

 

 

Navire marchand

1

1

1

1

0

1

2

0

5

5

4

8

13

10

Recherche

1

1

1

0

0

0

1

0

0

0

0

 

 

 

Autre

0

0

0

0

2

1

3

0

0

0

1

 

 

 

Total

21

30

22

17

27

23

33

5

25

7

6

28

45

31

Source: chiffres compilés par l’auteur à partir des données de Nordreg (Iqaluit) et XST Xpert Solutions Technologiques inc.

 

 

 

 

Dans les deux cas, on observe des tendances très différenciées.

Le transit à travers le passage du Nord-Ouest s’est élevé à des chiffres plus élevés au début de la période, avec une croissance jusqu’en 2012, puis une baisse modérée, a augmenté à nouveau jusqu’en 2017 puis s’est effondré en 2018 pour se redresser depuis 2019. C’est la conjoncture de la covid-19 qui explique la baisse significative observable en 2020 et 2021, avec l’interdiction des croisières et des visites de navires de plaisance. Cependant, on observe une reprise des transits de plaisance (4 en 2022, 18 en 2023, 13 en 2024) et de croisière (10 transits en 2022, 14 en 2023, 8 en 2024) et la poursuite de l’expansion des transits de navires commerciaux, essentiellement des navires de marchandises générales de la compagnie néerlandais Wagenborg, avec 2 transits en 2019, 5 transits en 2020, 4 transits en 2021 puis 8 en 2022, 10 en 2023 sur 13 et enfin 9 transits sur 10 en 2024. Les navires de Wagenborg semblent relier des ports de la vallée du Saint-Laurent (Matane, Baie Comeau, Sorel) à des ports asiatiques, comme Kawasaki au Japon, Ulsan en Corée, Shanghai en Chine, avec des marchandises diverses comme de la pulpe de bois ou des anodes.[7]

Si cette tendance se maintient, Wagenborg serait en train de développer un marché, certes de niche, qui pourrait connaitre une certaine expansion dans les prochaines années et asseoir sa crédibilité comme opérateur de transit via le passage du Nord-ouest. C’est la seule entreprise maritime à assurer chaque année des transits de marchandises à travers le passage du Nord-ouest au cours des cinq dernières années.

Le marché du transit pourrait demeurer contraint au cours des prochaines années à travers le passage du Nord-ouest, car, à la faveur des changements climatiques et de manière contre-intuitive, on y trouve davantage de glace dans les détroits de l’ouest de l’archipel, de la glace pluriannuelle qui plus est, donc plus dure et plus dangereuse pour les navire. En se désagrégeant peu à peu, la banquise pluriannuelle accumulée au nord-ouest de l’archipel s’infiltre dans les chenaux de l’archipel, réduisant la durée de la saison relativement navigable au cours de l’été. Ces analyses de banquise ont été corroborées par des observations de terrain (GWC, 2024; Cook et al, 2024). Le National Snow and Ice Data Center avait déjà observé une certaine récurrence d’été avec une concentration plus élevée de glace dans les chenaux du passage du Nord-ouest (NSIDC, 2019).

Pour ce qui concerne l’Arctique russe, le volume en transit le long de la RMN (2,95 Mt) représente une faible part du trafic de destination (37,9 Mt) soit 12,5% de ce volume (Tableau 5). Sur la période 2017 – 2024, le nombre de navires en transit a presque triplé, passant de 27 à 95 (Portnews, 2024a). Par rapport à 2023, le nombre de navires en transit a augmenté de 20% pour une croissance de 5% seulement en volume transporté (tableau 5 – CHNL 2024b). Il faut bien se garder de juger l’essor du trafic maritime de transit qui paraît en forte croissante mais qui demeure sur de petits volumes. A titre de comparaison, le volume annuel transporté via la RMN est de 38 Mt, soit l’équivalent de 30 jours de fret par les écluses de Panama. Les 95 navires qui transitent par le passage du Nord-Est représentent l’équivalent d’une journée et demie de mouvements de navires à travers le canal de Suez[8].

Tableau 5. Trafic de transit le long de la Route maritime du Nord, 2011-2024

Unité : nombre de voyage, volume transporté en million de tonnes

 

 

 

 

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

2022

2023

2024

Brise-glace

2

3

2

2

1

2

0

1

0

1

0

1

 

5

Navire gouvernemental

1

0

1

1

3

1

0

0

0

0

0

1

 

2

Croisière

1

0

1

3

1

1

0

0

0

1

1

0

 

0

Remorqueur, navire logistique,

4

5

1

1

2

4

1

2

0

6

0

7

4

3

Navire marchand

31

38

64

24

11

11

24

23

32

51

84

18

61

82

Recherche

2

0

2

0

0

0

0

0

2

0

0

0

 

1

Pêche

0

0

0

0

0

0

2

1

3

5

0

16

14

4

Total, transit officiel

41

46

71

31

18

19

27

27

37

64

85

43

79

97

Volume en transit, Mt

0,8

1,3

1,2

0,3

0,1

0,2

0,2

0,49

0,7

1,28

2,03

0,04

2,1

3,07

Volume transporté total, Mt

3,3

3,8

3,9

4,0

5,4

7,3

10,7

20,2

31,5

33

34,9

34

36,2

37,9

Note : Le volume transporté correspond à l’ensemble des marchandises en circulation, dont le trafic de destination vers Mourmansk.

Source: CHNL, données compilées par les auteurs.

 

 

 

 

Fig. 4. Croissance du volume de transit et transporté en millions de tonnes

Si on cherche à analyser le trafic de transit de façon plus fine, le tableau dynamique mis en ligne par le CHNL permet d’avoir une idée assez nette des mouvements des navires en transit (CHNL, 2024c). L’accroissement de 20% du trafic de transit entre 2023 (79 navires) et 2024 (91 navires) est dû à l’augmentation du nombre de navires marchands en transit, vracs solides comme liquides (Humpert, 2024a).

Selon les derniers chiffres publiés par le CHNL (au 30 octobre 2024 puis 28 novembre 2024), la Russie et la Chine représentent 99,4 % de tous les voyages de transit, ce qui souligne le partenariat stratégique croissant entre les deux pays dans la région. Le trafic direct entre les ports russes pacifique et Atlantique Nord / Baltique est marginal, seulement 0,6% du trafic total. La majeure partie du trafic de marchandises provient du transport de pétrole brut, de minerai de fer et de charbon et dans une moindre mesure du conteneur en provenance de Russie (le transport de GNL vers l’Europe ou la Chine n’est pas compté dans le transport de transit mais compte pour 55% dans le volume du transit de destination ; voir infra). L’activité de la Russie est l’un des principaux moteurs de la croissance du transport maritime dans l’Arctique. 95,6% du volume de marchandises va de la Russie vers la Chine. La part du pétrole brut dans le flux de marchandises est d’environ 62%, soit 1,89 Mt, et 37%, soit 1,13 Mt, sont des cargaisons sèches en vrac ou colis lourds. La part des marchandises conteneurisées est d’environ 3,4%, soit 180 300 t, un faible volume. Sur les 97 voyages de transit, 34 se sont déroulés de la Russie vers la Chine, 27 autres de la Chine vers la Russie, les 36 voyages restants ont eu lieu entre 2 ports russes (dont 12 vers l’est et 22 vers l’ouest fin octobre). Cela fait un total de 47 voyages vers l’est et 50 vers l’ouest. 18 voyages de transit de la Russie vers la Chine en pétrole brut ont été enregistrés. 14 au départ de Mourmansk pour des ports chinois, trois de Primorsk (mer Baltique) et un du terminal de Prirazlomnaya en mer de Petchora, à l’ouest du détroit de Kara. Tous les tankers possédaient une classe glace faible[9]. Tous ces transits ont été effectués entre le 4 juillet et le 20 octobre. 9 voyages de transit de la Russie vers la Chine de vracs secs pour un volume total de 877 000 t ont été notés. 3 voyages de Mourmansk avec du minerai de fer, 1 de Mourmansk et 3 d’Ust-Luga en mer Baltique avec du charbon et 2 de Saint-Pétersbourg avec de l’engrais. Une seule cargaison de GNL en transit sur la RMN est à reporter entre Vysotsk en mer Baltique et Tianjin en Chine. Onze porte-conteneurs ont assuré un transit entre la Russie et la Chine pour un total de 153 500 T. Les ports desservis étaient Saint-Pétersbourg et Mourmansk. Seulement 3 d’entre eux ont assuré un aller-retour, les autres n’ont fait qu’un transit de la Chine vers la Russie. Le volume importé de la Chine vers la Russie (80 400 t) est plus important que de la Russie vers la Chine (68 000 t). La Chine a redoublé ses efforts en matière de transport de conteneurs dans l’Arctique en envoyant des porte-conteneurs plus gros. Les entreprises asiatiques jouent un rôle de premier plan. La compagnie maritime chinoise COSCO Shipping Specialized Carriers a réalisé 23 voyages pendant 4 années mais la compagnie a suspendu ses rotations à partir de 2022 par crainte des sanctions américaines. C’est dorénavant une autre compagnie chinoise, Yangpu NewNew Shipping Company, qui assure le trafic de transit entre les ports chinois et les ports russes. En 2023, l’armement chinois a entrepris des transits réguliers avec de petits porte-conteneurs (1 600 à 2 700 EVP). A l’issue de la saison, elle a annoncé son intention de développer des services réguliers estivaux (juillet à septembre) à travers la RMN. Cet été, l’opérateur chinois a dépêché en particulier 2 navires Panamax d’une capacité de 4 363 EVP, le NewNew Panda et le Flying Fish 1. Contrairement au Flying Fish 1 qui a une faible classification glace (1D), le NewNew Panda n’en possède aucune. Le navire devient ainsi le plus grand porte-conteneurs conventionnel à faire la traversée de l’Arctique (Humpert, 2024c). Enfin, il faut noter que 2 navires de transport de colis lourds de la compagnie singapourienne Red Box, l’Audax et le Pugnax, ont été les premiers à emprunter la RMN cet hiver puisqu’ils ont transporté des modules pour le projet Arctic LNG2 à Mourmansk en février 2024 (Chizhevsky, 2024).

Les chiffres du trafic maritime, quels qu’ils soient, semblent indiquer que la guerre en Ukraine n’entame pas cette croissance de façon significative, même sous l’effet des sanctions occidentales, l’essentiel du trafic étant assuré par des entreprises russes ou chinoises (Baudu & Lasserre, 2023). Car, fait particulier depuis cet été, les sanctions imposées notamment par les Etats-Unis[10] (Ofac, 2024 ; Bloomberg, 2024) et ciblées sur le projet Arctic LNG2 ont fait apparaître une flotte sombre (Dark Fleet) de tankers LNG (Humpert, 2024d). Privé d’une flotte de 6 tankers Arc7 LNG dédiée pourtant construite et achevée par le chantier sud-coréen Ocean Hanwha[11], Novatek n’est pas en mesure d’exporter de façon pérenne la production de son 1er train mis en service en décembre 2023. Seulement 8 cargaisons (0,46 Mt) ont été chargées à bord de méthaniers de la Dark Fleet depuis le début du mois d’août 2024. Le projet Arctic LNG2 n’a pas réussi à trouver d’acheteurs pour son GNL, toutes les cargaisons restant à bord d’un certain nombre de méthaniers et sur les deux unités de stockage flottantes (FSU)[12] Saam à Ura Guba dans la région de Mourmansk et Koryak dans la baie de Bechevinskaya dans le territoire du Kamtchatka, également soumises à des sanctions américaines (Neftegaz, 2023). La principale question est désormais de savoir comment Arctic LNG2 pourra construire sa logistique en hiver sans navires de la classe Arc7 (Hermann, Lin, Lebel et Kovalenko, 2022). Plus d’un million de mètres cubes de GNL restent non livrés.

La raison de cet arrêt est double. D’une part, plusieurs acheteurs ne sont pas disposés à acheter du GNL russe sanctionné, au risque de sanctions secondaires, et d’autre part, le manque de tankers capables de naviguer dans les glaces contraint sévèrement les possibilités de livrer le gaz aux acheteurs qui ne craignent pas les sanctions. L’Union européenne a également adopté une interdiction d’importation de charbon russe (depuis août 2022), ainsi que les importations par voies maritimes de pétrole en provenance de Russie (depuis le 5 décembre 2022 pour le pétrole brut et le 5 février 2023 pour les produits pétroliers raffinés), soit la quasi-totalité du pétrole exportée par la Russie vers les pays de l’UE. Lors de l’adoption du 14e paquet de sanctions UE, une interdiction du transbordement de GNL russe dans des terminaux européens pour réexportation vers des pays tiers a été mise en place (MEAE, 2024). Mais ici encore, la plupart des exportations sont dirigées vers les pays asiatiques et n’affecteront pas le volume du trafic de destination. Le transbordement temporaire de GNL de navire à navire au mouillage réduira le nombre de voyages dans la catégorie de transport de destination et augmenteront en conséquence le nombre de voyages enregistrés comme voyages intérieurs sur la RMN.

Bien que la période favorable pour le transit en 2024 ait été beaucoup plus courte que d’habitude en raison des conditions de glace difficiles dans la partie orientale du RMN (mer des Tchouktches), bon nombre de ces navires ont néanmoins reçu une autorisation de transit de l’Administration de la NSR russe, à l’exception des tankers LNG de la Dark Fleet. On peut se poser la question de la pertinence de laisser ainsi transiter des navires sans classe de glace suffisante à cette période de l’année, car cela présente des risques beaucoup plus grand pour la sûreté de ces navires, peu adaptés à des conditions de glace possiblement plus sévère selon les aléas des courants et des vents. Des épisodes d’embâcle rapide se sont déjà produits dans le passé en automne dans l’Est de la RMN, en 2021 et en 2024 notamment. Les derniers navires à emprunter la RMN à destination du port d’Utrenny (Arctic LNG2) sont les navires de transports de colis lourds Ocean 28, Nan Feng Zhi Xing et Hunter Star (Staalesen, 2024). Le Hunter Star, sans classe Glace est arrivé à quai le 9 novembre : un signe clair que le maintien du flux de produits pétroliers et gaziers vers la Chine l’emporte désormais sur les considérations de sécurité dans le transport maritime dans l’Arctique, notamment quand les autorités russes autorisent le transit de tankers LNG sans classe Glace sous sanctions (Longley, 2024).

 

Conclusion

L’analyse du trafic maritime arctique montre que celui-ci est largement alimenté par le trafic de destination, lié à l’exploitation croissante des ressources d’hydrocarbures et de minerais et à la desserte des ports russes. Même si le trafic de transit est appelé à se développer grâce à la volonté du partenariat sino-russe, on est encore très loin des flux rencontrés sur les routes classiques qui empruntent le canal de Suez ou de celui de Panama. Dans son rapport 2024 sur le transport maritime, le Comité des Nations Unis sur le Commerce et le Développement (UNCTAD, 2024) souligne la vulnérabilité des points d’étranglement maritimes stratégiques, tels que le canal de Suez, le canal de Panama et la mer Rouge, qu’ils deviennent de plus en plus vulnérables aux perturbations causées par le changement climatique, les conflits géopolitiques et l’instabilité régionale (Schuler, 2024). C’est la rhétorique reprise à chaque fois par la Russie pour promouvoir la RMN, que ce soit au moment de l’échouement du porte-conteneur Ever Given dans le canal de Suez en mars 2021 ou à l’occasion des restrictions de navigation en mer Rouge depuis les premières attaques des rebelles houthis en décembre 2023 (Thornber et Lee, 2024).

Or, les armateurs du trafic juste à temps préfèrent toujours se rallonger d’une dizaine de jours supplémentaires en passant par le cap de Bonne Espérance plutôt que de tenter une route arctique. Malgré un déclin réel de la banquise au nord de la Sibérie, la Route Maritime du Nord demeure peu attractive. Parmi les facteurs qui réduisent l’attractivité du passage canadien, mentionnons de plus les prévisions d’un risque croissant de chenaux partiellement obstrués par de la glace pluriannuelle pour les prochaines années; l’absence de promotion du PNO par le gouvernement canadien, par opposition à une position très proactive en Russie; et un niveau d’équipement plus faible que le long de la RMN, qui affiche des ports pouvant accueillir des navires en cas de dommages, et un appui à la navigation grâce aux brise-glaces. Le Canada ne compte que 9 brise-glaces capables de naviguer dans l’Arctique, par opposition aux 5 brise-glaces nucléaires et aux 37 brise-glaces diesels de la Russie.

Cependant, des études très sérieuses démontrent que le réchauffement climatique devrait libérer en été la route la plus directe qui passe par le pôle Nord avant 2050 (Zhao, Li, et Zhang, 2024 ; Mahmoud, Roushdi et Aboelkhear, 2024). Il est à craindre pour l’environnement que cette route puisse devenir un jour prochain une route alternative à celle de Suez. Que ce trafic soit de destinations ou de transit, le nombre croissant de navires qui empruntent la RMN, quelle que soit la saison, augmente significativement le risque maritime, surtout si les autorités russes font preuve de manque de rigueur dans l’application de leur propres réglementions.

Le trafic de transit, longtemps présenté dans les médias comme une activité promise à une expansion rapide du fait de routes plus courtes entre Atlantique et Pacifique, demeure à ce jour encore fort réduit. Le transport maritime de transit international continuera à progresser très lentement. Mais actuellement et probablement dans un avenir proche, la Russie se concentre d’abord sur ses propres projets de développement énergétique et minier dans l’Arctique.

 

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[1] Un transpondeur AIS est une balise qui émet la position du navire, son itinéraire et les informations de voyage associées comme son port de destination. Utilisant une fréquence d’onde directe VHF, les informations du navire sont captées par les stations côtières quand il est en portée (T-AIS) ou par des satellites spécialisés à orbites basses (S-AIS) en haute mer. Les informations de voyage sont à l’initiative du navire et sont parfois volontairement erronées pour ne pas connaître la destination finale du navire par exemple.

[2] Une dizaine d’opérateurs tels que Orbcomm, ExactEarth, Spire, Aistech Space, Tekever, Kleos Space, Kinéis ou encore Unseenlabs déploient leurs propres constellations de nanosatellites avec des charges S-AIS.

[3] Le passage du Nord-Est comprend le tronçon de la RMN auquel on rajoute le transit en mer de Barents pour rejoindre l’Atlantique Nord.

[4] Yamal LNG exploite une usine de liquéfaction de gaz naturel de 17,4 Mt par an, composée de 3 trains de GNL de 5,5 Mt par an chacun et d’un train de GNL de 900 000 t par an, utilisant les ressources en hydrocarbures du champ Sud-Tambeyskoye dans l’Arctique russe.

[5] Pour le brut en provenance de la mer de Petchora à l’ouest de la Nouvelle Zemble, les exportations du terminal de Varandey (12 Mt d’hydrocarbure par an) et de la plate-forme Prirazlomnaya (5 Mt/an), sont dirigées vers 2 pétroliers stockeurs de 300 000 t (FPSO), l’Umba et le Kola, mouillés dans la baie de Kola, près du centre-ville de Mourmansk. Le volume n’est pas compté dans les transits de destination puisqu’ils vont d’un port russe à un autre port russe.

[6] Nornikel a l’intention de doubler le transport de marchandises le long de la RMN de 1,6 à 3 Mt d’ici 2028-2030 (Neftegaz, 2024a).

[7] Contactée en novembre 2024, l’entreprise a refusé de commenter ses activités.

[8] Chiffre en 2023. A la suite des attaques des rebelles houthis en mer Rouge, le trafic par le canal de Suez a diminué de moitié en 2024.

[9] La grande majorité des tankers ne dépasse pas la classe de glace 1C, soit la capacité à progresser dans de la banquise fine de 1ère année.

[10] Le Département d’État et le Département du Trésor des États-Unis ont ciblé jusqu’alors près de 400 personnes et entités en Russie et hors de ses frontières (U.S. Department of the Treasury, 2024).

[11] En raison des sanctions occidentales, le transfert des méthaniers Arc7 déjà construits en Corée du Sud a été bloqué. La construction des tankers Arc7 LNG à Zvezda sous licence SHI est considérablement retardée, même s’il est possible que les 2 premiers navires puissent être livrés fin 2024 et début 2025. Novatek pourrait réactiver le transbordement de navire à navire (STS) au mouillage aménagé de l’île de Kildin (Neftegaz, 2024b), comme il l’avait fait jusqu’en 2020 au mouillage du port de Honningsvåg, sur la côte nord-ouest de la Norvège (Neftegaz, 2018).

[12] Chaque FSU (floating storage unit) a une capacité de 360 000m3 – soit l’équivalent d’environ 2 cargaisons de tankers Arc7 LNG (Humpert, 2024b).