Regards géopolitiques 12(1), 2026
Emmanuel Gonon
Consultant-chercheur en développement des territoires. Il est chercheur associé à la Chaire de recherche en études indo-pacifiques.
Résumé
La Corne de l’Afrique est au cœur de stratégies régionales et internationales de contrôle et de sécurisation du détroit de Bab el Mandeb. Elle est surtout le théâtre de relations antagonistes entre des États voisins économiquement interdépendants, dont l’Éthiopie est le moteur économique. Les États qui l’entourent sont la clé de son ouverture sur la mer Rouge, mais dépendent de son dynamisme économique pour leur propre développement. Le protocole d’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland signé au début 2024 s’inscrit dans la poursuite de la stratégie de développement initiée par Addis-Abeba en 1993, mais il a été perçu comme fragilisant la Somalie, alors même que l’Éthiopie contribue à la consolider par sa participation à la Mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine. Cet accord avec un État considéré comme sécessionniste a cependant fourni à l’Égypte un argument supplémentaire pour isoler l’Éthiopie, ayant déjà bloqué son adhésion au Conseil de la mer Rouge, en accroissant son assistance à la Somalie et, surtout, à l’Érythrée. L’article montre que le fragile équilibre en tension des acteurs locaux est bouleversé par les actions croisées d’acteurs extra régionaux sans que ces derniers ne parviennent à atteindre leurs objectifs de contrôle ou de sécurisation du détroit.
Mots clés : alliances stratégiques, corne de l’Afrique, développement, ports, terrorisme
Summary
The Horn of Africa is at the heart of regional and international strategies to control and secure the Bab el Mandeb Strait. Above all, it is the scene of antagonistic relations between economically interdependent neighbouring states, with Ethiopia as the economic driving force. The surrounding states are key to its access to the Red Sea but also depend on its economic dynamism for their own development. Part of the development strategy initiated by Addis Ababa in 1993, the memorandum of understanding between Ethiopia and Somaliland signed in early 2024 has been perceived as weakening Somalia, even though Ethiopia is helping to consolidate it through its participation in the African Union Mission in Somalia. However, the agreement with a state considered secessionist provided Egypt with an additional argument for isolating Ethiopia, having already blocked its membership of the Red Sea Council, by increasing its assistance to Somalia and, above all, to Eritrea. The article shows that the fragile balance of power among local actors is being disrupted by the combined actions of extra-regional actors, without the latter succeeding in achieving their objectives of controlling or securing the strait.
Keywords : strategic alliances, Horn of Africa , development, ports, terrorism
Introduction
La quête d’un accès pérenne à la mer, que poursuit Abyi Ahmed, premier ministre, et qui s’est concrétisée le 1er janvier 2024 par la signature d’un protocole d’accord (Memorandum of Understanding, MoU) entre Éthiopie et Somaliland a provoqué une réaction violente de la Somalie, mais aussi des États voisins, ou plus lointains. Elle a introduit un facteur d’instabilité supplémentaire dans la Corne de l’Afrique, déjà fragilisée par la lutte entre forces armées au Soudan, la difficile construction d’un État de droit en Somalie et par l’activité des houthis au Yémen et en mer Rouge.
Cet accord doit permettre à l’Éthiopie d’accéder à la mer Rouge par une bande côtière de 20 kilomètres le long du Somaliland, au nord-ouest du port de Berbera. L’accord est prévu pour durer cinq décennies, au cours desquelles l’Éthiopie construira une base navale. En échange, le Somaliland devrait recevoir des parts dans la compagnie aérienne Ethiopian Airlines et une reconnaissance officielle en tant qu’État indépendant.
Plutôt que de considérer l’action du gouvernement éthiopien comme un facteur de déstabilisation supplémentaire dans ce coin d’Afrique, peut-être faut-il inverser cette approche olympienne de la question et au contraire en avoir une lecture en contre-plongée. Il s’agit plutôt de l’apprécier comme s’inscrivant dans un voisinage d’États qui doivent à la fois affronter des problèmes de cohésion interne et de conflit de voisinage, et sont de plus en bordure d’un corridor maritime d’importance mondiale, dont la sécurité est remise en question à son point le plus étroit, le détroit de Bab el Mandeb.
1. L’Éthiopie cherche à atteindre la mer
1.1. L’Éthiopie et ses voisins, en quête d’un développement
Les pays de la Corne ont en commun un faible niveau de développement (ils sont tous membres du groupe des pays les moins avancés-PMA) ainsi qu’une croissance démographique relativement forte, qui provoque un doublement de leur population à 25-30 ans (Yeboua & Cilliers, 2023). Face au défi d’intégrer dans le tissu économique une population majoritairement jeune et sans emploi, ils sont tous à la recherche d’un modèle de développement qui apporterait la diversification d’une économie largement dominée par la production agricole (élevage, sauf en Éthiopie, où le café domine). Seul Djibouti a su développer un secteur tertiaire en modernisant sa fonction portuaire, mais il est fragile, puisqu’il repose majoritairement sur les flux de commerce extérieur de l’Éthiopie, qui est son principal client et représente 76% de son PIB (Guled, A, 2021).
Le modèle djiboutien n’est pas pérenne, mais il inspire pourtant les autres pays bordiers, qui basent leur croissance future sur le développement de leurs ports : Massawa et Assab pour l’Érythrée, Berbera pour le Somaliland et Mogadiscio, Kismayo et Bosaso pour la Somalie, pour les seuls ports en eau profonde[1]. Le développement de ces ports repose toutefois sur leur positionnement comme lieux de transit plutôt que comme lieux d’exportation des productions nationales, qui sont pour l’heure insuffisantes pour justifier les investissements nécessaires à la modernisation des installations portuaires : la captation des flux de marchandises de l’Éthiopie est à court terme la meilleure opportunité pour le développement rapide des pays qui y parviendraient. Sur le moyen terme il peut reposer sur la croissance continue des volumes d’exportation du pays, multiplié par 3,5 entre 2005 et 2023 (BM, 2025), qui nécessitera le développement de nouveaux corridors d’exportation pour l’Éthiopie, ou le renforcement de celui de Djibouti.
A l’inverse des autres pays, l’Éthiopie a adopté au tournant du XXI° siècle un modèle de développement sensiblement plus pérenne, d’une politique développementaliste (Tamru, 2025)[2]. Elle adapta le modèle chinois (lui-même copié des expériences malaysienne et singapourienne) de croissance économique reposant sur la création de zones économiques spéciales (ZES) attirant capitaux et savoir-faire industriels étrangers en contrepartie d’une main d’œuvre nombreuse à très faible coût et de facilités fiscales et douanières (Cabestan, 2012). Mais à l’encontre de ses modèles, le pays ne disposait pas d’une présence littorale. Un investissement massif, au prix d’un endettement fort[3], a permis la modernisation des infrastructures routières desservant les capitales régionales et les parcs industriels et ZES nouvellement créés. Des ports secs[4] sont établis le long des corridors commerciaux. Les plans quinquennaux (Growth and Transformation Plan – GTP I et II) avaient planifié le développement d’un réseau ferroviaire dans une stratégie de désenclavement du territoire. L’Ethiopian Railways Corporation, créée en 2007, avait identifié six corridors (ERC), mais seule la ligne Addis Abeba-Djibouti (ERC-1) a été achevée en 2018. La construction de l’axe Awash-Mekele (ERC-5) a été arrêtée en novembre 2019 à Kombolcha et les autres axes n’ont pas été programmés, faute de capitaux et d’une paix en interne et à sa périphérie. Un réseau routier moderne dessert désormais tous les postes frontières à destination des ports des États voisins, exception faite de Mogadiscio.
1.2. Sortir d’une prison géographique
Abyi Ahmed déclarait devant le parlement éthiopien le 13 octobre 2023 que « une population de 150 millions d’habitants ne peut pas vivre dans une prison géographique » (Addis Standard, 2023). Le directeur général de l’Agence éthiopienne de renseignement et de sécurité, Redwan Hussein, a rappelé cette ambition le 8 septembre 2024 : « Il ne s’agit pas de trouver d’autres ports, car nous pouvons utiliser Port-Soudan, Lamu ou Berbera. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un accès à la mer [que] nous pouvons investir et défendre ». Il continua, en précisant : « Nous avons perdu cette opportunité à quatre reprises : à l’époque de Ménélik, qui, après avoir gagné la guerre à Adoua, aurait dû se diriger vers la mer. Nous l’avons [également] perdue sous Haile Sellasie, Mengistu et le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) »[5].
Ces déclarations rappellent d’une part l’obsession du gouvernement actuel d’obtenir le désenclavement du pays depuis que l’indépendance de l’Érythrée en 1993 l’a privé d’un littoral, comme de ses quatre bases navales de Massawa, Asmara, Assab, et les îles Dahlak. D’autre part, elle ne cite pas Djibouti, par lequel passent 98,6% des exportations du pays (MTL, 2020). L’omission laisse penser que l’enjeu du projet n’est pas de remplacer Doraleh comme principale porte de transit des marchandises éthiopiennes, mais de recréer une force navale[6]. La déclaration omet également de citer le port d’Assab, à 880 km d’Addis Abeba mais à 80 km de la ville frontalière de Bure, qui était jusqu’à l’indépendance de l’Érythrée le principal port d’exportation de l’Éthiopie.
En revanche, les ports cités sont pour l’instant des débouchés complémentaires ou potentiels des exportations éthiopiennes, plus que des alternatives à un nouveau port : trop éloignés, pris dans un conflit qui n’en finit pas ou en cours de développement. En outre, ils n’offrent pas la même efficience de transbordement que le terminal portuaire djiboutien, qui a bénéficié de financements émiratis, puis chinois à partir de 2018.
Distance (en km) par la route depuis le port sec de Mojo et coûts de transport
| Doraleh (Djibouti) | 840 | 1 Md USD annuel de frais de transit | 74 USD/tonne |
| Berbera (Somaliland) | 955 | Trafic de vrac, surtout | 84 USD/tonne |
| Port Soudan (Soudan) | 1780 | Conflit intra-soudanais | 97 USD/tonne |
| Lamu (Kenya) | 1990 | En phase de développement | 114 USD/tonne |
(Sources : Tadesse, M.D.; Kine, H.Z.; Gebresenbet, G.; Tavasszy, L.; Ljungberg, D. (2022) ; estimation pour Berbera)
Ils répondent toutefois à la stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes de l’ Éthiopie (Tamru, 2025), qu’initia Meles Zenawi (premier premier ministre du gouvernement post Derg) en 1993 par un accord avec Djibouti. Elle continua toutefois d’utiliser le port d’Assab jusqu’en 1997 :
- Après la signature des Agreements to Building facilities on Port Sudan (30 août 2017), le Soudan est entré dans une période de crises politiques qui n’a pas empêché que le port soit utilisé pour importer des engrais à destination du nord de l’Éthiopie. la période a toutefois freiné la construction d’une voie ferrée dont le principe avait été acté entre les deux gouvernements à Khartoum en décembre 2013 et l’étude de faisabilité achevée en 2024.
- Mombasa est également un port de transit pour l’Éthiopie, doublé depuis peu par celui de Lamu[7], qui dessert notamment le port sec d’Awasa. Le Lamu Port-South Sudan-Ethiopia-Transport corridor (LAPSSET), fut formulé dans le document Kenya vision 2030 (2008) pour développer l’Est et le Nord du pays par la construction d’un nouveau port à Lamu et des corridors routiers et ferroviaires. Un accord bilatéral pour la construction d’une voie ferrée à écartement standard entre Lamu et Addis Abeba par Moyale a été signé avec l’Éthiopie en novembre 2023, que la Korea Railroad Corporation (KORAIL) doit aider au développement (MoU signé en mars 2025).
- En 2005, le port de Berbera fit l’objet d’un accord entre L’Éthiopie et le Somaliland, mais fut peu utilisé en l’absence d’une desserte vers l’Éthiopie et d’investissements pour moderniser des infrastructures datant de l’époque soviétique[8]. Après s’être désengagés du port d’Assab, qu’ils avaient développé après le départ du Qatar[9] les Émirats arabes unis (EAU) s’y intéressèrent, signant un accord avec le Somaliland en 2016 et investissant 442 M$ pour sa modernisation (Gebru, 2025). Même si les volumes transitant sont encore faibles, il apparait comme le principal port d’exportation des ovins et camélidés éthiopiens.
- Le port d’Assab constitue la meilleure alternative à Doraleh, mais son utilisation requière de forts investissements pour moderniser les infrastructures portuaires après une décennie d’abandon, que l’Arabie Saoudite pourrait consentir afin de diversifier son développement en mer Rouge (Eritreafocus, 2025).
Les corridors qui desservent ces deux derniers ports, ainsi que celui de Doraleh forment le « trident » que le Plan directeur des transports de l’Éthiopie 2022-2052 a identifié comme prioritaire (MTL, 2021). Il est également intégré dans le Plan directeur de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) pour les infrastructures régionales à court terme (IGAD, 2020). Le MoU signé avec le Somaliland s’inscrit dans la réalisation de cette politique de portée régionale, malgré l’ambiguïté quant à l’indépendance du pays, mais est perçu par ses voisins comme un facteur aggravant l’instabilité de la Somalie. Le paradoxe est qu’elle n’a pas contrôlé ce territoire et n’y a exercé aucune influence depuis 34 ans.
Fig. 1. Les corridors dans la corne de l’Afrique
(Sources : Cf note cartographique en fin de document)
2. Au détriment d’une Somalie déjà faible ?
2.1. Le Somaliland dans une Somalie virtuelle
La signature du MoU a déclenché une tempête diplomatique sitôt son existence connue[10] alors que personne, sauf les signataires, ne connait son contenu exact[11]. Le gouvernement somalien le dénonçait dès le lendemain, comme illégal et une atteinte à son intégrité territoriale. Il lança une série d’actions diplomatiques, notamment l’expulsion de l’ambassadeur d’Éthiopie, le rappel de son propre ambassadeur d’Addis-Abeba et la demande de fermeture des consulats éthiopiens.
Région autonome sécessionniste pour Mogadiscio, le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991 à la chute de Siad Barre, dont le régime avait organisé le massacre du clan Isaak qui y est majoritaire. La quasi-homogénéité clanique sur le territoire a sans doute fortement contribué à faciliter l’émergence d’une structure d’État viable (Djama, 2023), en contraste fort avec le reste de la Somalie, marquée depuis une trentaine d’années par une succession de crises politiques et de guerres civiles. Le Puntland, à l’extrémité nord-est du territoire, présente une relative homogénéité clanique similaire, autour de la branche Harti du clan Darod. Il connait une dynamique économique proche de celle du Somaliland et s’est déclaré État autonome au sein de la fédération somalienne en 1998, mais est lui-même fragilisé par l’émergence de Abnaa ul-Calipha (Cf. page suivante).
La situation sécuritaire dans le reste du pays est très précaire. Dans un pays défaillant, classé premier dans le Fragile States Index, le gouvernement actuel somalien ne contrôle qu’une partie du territoire dans ses frontières de 1960 : les shebab[12] conservent le contrôle de vastes espaces dans le centre et autour de Mogadiscio. La constitution provisoire de 2012, établissant un État fédéral, avait certes apporté un semblant d’ordre institutionnel dans le pays, mais il est fragilisé depuis avril 2024 par la volonté du président Hassan Sheikh Mohamud d’amender la constitution pour remplacer le régime parlementaire par un régime présidentiel. Il avait déjà commencé à la réécrire en faisant adopter en mai 2023 le suffrage universel direct en remplacement du système 4.5 garantissant un équilibre du pouvoir politique selon une base clanique[13].
C’est en partie la lutte contre ce système clanique qui a favorisé l’émergence de mouvements djihadistes, celui des shebab, comme celui de l’État islamique en Somalie (EI-S). Ces deux groupes sont nés après la défaite de l’Union des tribunaux islamiques (UTI) qui avait progressivement pris le contrôle du territoire somalien après la chute de Siad Barre en 1991. Plus exactement les shebab se sont désolidarisés de sa successeur, l’Alliance pour la re-libération de la Somalie (ARS) quand elle signa avec le Gouvernement fédéral de transition (GFT) l’accord de paix de Djibouti (2008). Tandis que les modérés rejoignaient le GFT, les plus extrémistes constituaient le mouvement shebab, revendiquant l’adoption du salafisme en remplacement de la jurisprudence chaféite, dominante en Somalie et parmi les musulmans des pays voisins. L’EI-S est à son tour né d’une scission au sein des shebab, quand en 2015 le chef idéologique des shebab dans le Puntland, Cheikh Abdulqadir Mumin, annonça son ralliement à Abou Bakr al-Baghdadi, s’implantant dans les montagnes à l’ouest de Bosaso, sous le nom de cellule Abnaa ul-Calipha (ICG, 2024).
2.2. Quelle stabilité en Somalie, autour de l’AUSSOM ?
La fragilité du pays est telle qu’une force multinationale sous l’autorité de l’Union africaine (UA) y est présente depuis 2007 pour aider le gouvernement à administrer le territoire. Dans la nouvelle mission de l’African Union Stabilization Support Mission in Somalia (AUSSOM), qui a juridiquement débuté au 1er janvier 2025 (TV5, 2005), les soldats éthiopiens devraient être déployés dans les régions de Gedo, Hiiraan, Bay et Bakool qu’ils occupaient auparavant, entre la frontière sud de l’Éthiopie et les zones encore contrôlées par les shebab. Tactique d’encerclement, certes, mais aussi de barrage pour empêcher ces derniers de renouer contact avec le groupe de shebab qui a trouvé refuge dans les monts de Balé après avoir tenté d’établir une base d’opération en Ogaden en 2022, comme il l’avait fait au Kenya (Hansen, 2024).
La force multinationale décidée par l’UA et sous mandat de l’ONU (résolution 2767-2024) devrait avoir une composition semblable à celle de l’African Union Transition Mission in Somalia (ATMIS) et avant, de l’African Union Mission to Somalia (AMISOM) qui l’ont précédée. Des contingents sont fournis par l’Éthiopie, le Kenya, le Burundi, Djibouti, et l’Ouganda, tous « États du front » menacés à des degrés divers par l’activité des shebabs, afin de capitaliser sur l’expérience acquise depuis 2007. Mais à la différence des deux précédentes missions, la composition de cette dernière fut déterminée par le gouvernement somalien, qui refusa jusqu’au début de 2025 de renouveler la participation des Forces de défense nationale éthiopiennes (FDNE) à l’AUSSOM, après la signature du MoU.
Le revirement du gouvernement somalien à autoriser le déploiement de troupes éthiopiennes est lié à deux évènements, le premier étant l’élection à la présidence du Somaliland de Abdirahman Mohamed Abdullahi en novembre 2024, qui avait lors de sa campagne électorale affirmé son soutien au MoU. Il souhaitait également en réexaminer le contenu (Rukanga & Aden, 2024)[14]. Mais c’est plus certainement l’intermédiation conduite par Recep Erdogan depuis juillet 2024, qui aboutit à la signature à Ankara par l’Éthiopie et la Somalie le 12 décembre 2024 d’une déclaration commune restaurant leurs relations bilatérales. Le contenu de la déclaration n’est pas connu et selon le texte publié par la Turquie, les parties sont convenues « d’abandonner les divergences d’opinion et les questions litigieuses, et d’aller résolument de l’avant dans la coopération en vue d’une prospérité commune » (AFP, 2024). L’Éthiopie obtient la certitude d’un accès à la mer et la Somalie la reconnaissance de l’intégrité de son territoire. La Turquie gagne à la fois la sécurité de ses investissements en Éthiopie (elle y est le second investisseur, derrière la Chine, ainsi que le premier fournisseur d’armes) et un rôle accru dans la Corne de l’Afrique, confortant sa position en Somalie, ébranlée par l’entrisme de l’Égypte. L’Éthiopie obtient le droit de participer à l’AUSSOM, lors d’une seconde rencontre en janvier 2025, son contingent venant renforcer au nord la protection de Mogadiscio de l’activité shebab.
La Somalie poursuit en parallèle une politique d’affaiblissement du Somaliland, cherchant à récupérer ses frontières de 1960. Elle a ainsi proposé aux USA la gestion complète de ports somaliens de Berbera et de Bosaso « des actifs stratégiquement positionnés », qui pourraient « renforcer l’engagement américain dans la région, en assurant un accès militaire et logistique ininterrompu tout en empêchant les concurrents extérieurs d’établir une présence dans ce corridor critique » (Hasan, 2025). C’est la réponse à une possible reconnaissance de l’indépendance du Somaliland par les USA, pour acquérir Berbera (Harper, 2025). De même, le gouvernement de Mogadiscio a reconnu en février 2023 l’existence de l’État de SSC-Khatumo, coincé entre le Somaliland et le Pountland, et attend qu’une constitution y soit adoptée pour l’intégrer formellement à la République fédérale de Somalie (VOA, 2023). Le ralliement du SSC à la Somalie est une double victoire pour Mogadiscio, qui intègre le clan Dhulbahante (fondateur du royaume derviche [Dhaqdhaqaaqa Daraawiish], considéré comme le premier État somalien moderne), mais affaiblit également le Somaliland, excavé des régions de Sool, Sanaag et Cayn par la création du SSC.
3. Dans un contexte d’entrisme d’acteurs régionaux
3.1. La régionalisation de la querelle par l’Égypte
La composition de la nouvelle mission de l’AUSSOM est de 4500 soldats fournis par l’Ouganda, 2500 par l’Éthiopie, 1520 par Djibouti, 1410 par le Kenya mais le Burundi, qui fournissait des contingents aux précédentes missions est écarté, pour faire une place à l’Égypte, qui peut déployer 1091 soldats (VoA, 2025). Les relations de cette dernière avec la Somalie sont anciennes, mais connaissent un nouveau développement après l’émergence d’un gouvernement central en 2012, depuis qu’elle s’oppose à la construction par l’Éthiopie du grande barrage Renaissance (GERD). Le ministère égyptien des affaires étrangères a déclaré le lendemain de la signature du MoU que « L’Égypte souligne la nécessité de respecter pleinement l’unité de la Somalie et sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, ainsi que son droit à bénéficier de ses ressources » (Anadolu Ajansi, 2024). Elle est soutenue par la Ligue arabe qui condamne deux jours plus tard le MoU et demande à l’Éthiopie « d’adhérer aux règles et aux principes de bon voisinage, respecter la souveraineté des pays et ne pas s’immiscer dans leurs affaires intérieures afin d’assurer la sécurité et la stabilité régionales » (Gobran, 2024). Le président de la commission Paix et sécurité de l’Union Africaine rappela « l’impératif de respecter l’unité, l’intégrité territoriale et la pleine souveraineté de tous les États membres de l’Union africaine, y compris la République fédérale de Somalie et la République fédérale démocratique d’Éthiopie » (UA, 2024). Ce sont deux des principes fondamentaux de l’Union Africaine, contenus dans la charte de 2000 (Articles 4a et 4b).
Si elle n’a pu empêcher l’Éthiopie de participer à l’AUSSOM, l’Égypte est toutefois parvenue à hypothéquer son espoir de disposer d’un accès à la mer Rouge, qu’elle a très tôt cherché à contrecarrer, mettant en avant l’absence de légitimité territoriale du pays. Lors d’une conférence de presse avec ses homologues somalien et érythréen, au Caire, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdel Aati, a déclaré que « il est absolument inacceptable qu’un État non côtier soit présent en mer Rouge, que cette présence soit militaire ou autre », considérant que « La présence éthiopienne en mer Rouge constitue une menace pour sa sécurité et celle du mouvement maritime international en mer » (Al-Eissawy, 2025).
C’est dans cet état d’esprit que l’Égypte avait créé en 2017 le Council of Arab and African Littoral States of the Red Sea and Gulf of Aden, comme un forum informel et multidimensionnel où un large éventail de questions communes seraient discutées. L’Arabie saoudite en prit la tête en 2018, le renommant Red Sea Council (RSC) et le modelant sur la base du Conseil de coopération du Golfe (CCG), doté d’une structure formelle et se focalisant sur les questions de sécurité. L’Égypte en perd le contrôle, mais obtient que le RSC soit réservé aux seuls pays riverains de la mer.
3.2. Beaucoup de voisins bienveillants, mais intéressés
Ce principe d’interdiction d’une présence militaire ou commerciale étrangère n’était toutefois pas uniformément partagé par les membres du conseil. D’autres membres voulaient inclure l’Éthiopie dans le conseil, en raison de son poids économique dans la dynamique régionale. Ainsi, Djibouti proposa à l’Éthiopie de mettre à sa disposition le port de Tajourah, au Nord de la baie éponyme, dont elle aurait la gestion complète (BBC, 2024b) et qu’elle avait commencé à utiliser vers 2020, pour exporter de la potasse, du calcaire et du minerai de fer (Addis Standard, 2024). Si l’Éthiopie n’a ni accepté ni rejeté la proposition, celle-ci écorne la prémisse d’une mer propriété exclusive des États riverains, déjà peu crédible lors de la signature de la charte en janvier 2020, même si le Somaliland fut exclu sous la pression de la Somalie, malgré ses 845 km de côtes, ou Israël malgré son littoral dans le golfe d’Aqaba.
L’interdiction va en outre à l’encontre des pratiques observables sur les rives de la mer. Avec la construction d’une base navale chinoise en 2017, le nombre de bases militaires étrangères à Djibouti était alors de six (Mazel, 2020), presque toutes disposant de baux emphytéotiques. S’y ajoutent la base de Suakin au Soudan, qu’envisagea de construire la Turquie avant la révolution de 2019 et celle d’Assab en Érythrée, qu’installèrent les EAU en 2015, avant de la démanteler en 2020. La Russie a également obtenu du gouvernement soudanais de disposer d’une base navale à Port Soudan (Rukanga, 2025), pôle économique et capitale de facto du pays.
Le gouvernement somalien a également accordé des facilités à plusieurs acteurs militaires non régionaux, tant pour lutter contre les shebab, et accessoirement l’EI-S, que pour combattre la piraterie dans le golfe d’Aden et les activités des houtis autour de Bab el Mandeb. Outre l’AUSSOM, le pays héberge entre autres des forces égyptiennes (accord de défense d’août 2024), turques (accord de défense de février 2024) et états-uniennes (accord de 1980). Si la marine turque n’a pas de base navale, elle peut utiliser les facilités portuaires du port de Mogadiscio, loué en 2014 à bail par la société turque Albayrak Group pour 30 ans. La même facilité d’accostage-escale technique a été accordée par l’Égypte à la société chinoise Hutchison Ports qui a obtenu un bail de 30 ans pour construire un terminal de container sur la base navale d’Aboukir, en complément de sa gestion des ports d’Alexandrie et d’El Dekheila, par où transite près de 60% du commerce égyptien. De même, la gestion de COSCO Shipping Ports à Port Said-Est et Ain Sokhna, aux deux entrées du canal de Suez, brouille la différence entre usage commercial et usage militaire des installations portuaires développées et gérées par des sociétés chinoises (Salah, 2023), qui gèrent également les installations de Doraleh.
En outre l’Égypte n’a pas condamné l’action des EAU en mer Rouge, ni condamné la société émiratie DP World, qui a accordé à l’Éthiopie l’accès au port de Berbera, pour lequel elle est liée par un bail trentenaire avec le gouvernement somalilandais, qui l’avait également autorisée à implanter une base navale, démantelée en 2020 (Ardemagni, 2024). Elle n’a pas non plus empêché DP World de proposer à l’Éthiopie l’usage du port d’Assab, qu’elle a relié à la ville frontalière de Bure par une route réhabilitée.
4. Mais ce n’est que le duel Égypte-Éthiopie
4.1. Un conflit par procuration
Le soutien du gouvernement Sissi à la Somalie n’est pour l’Égypte qu’une des méthodes pour conduire un encerclement, voire un affaiblissement, de l’Éthiopie. La querelle entre les deux pays est née de rivalités stratégiques anciennes. Exacerbée par la décision éthiopienne de construire le Grand barrage Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu, en 2011, elle est devenue existentielle pour l’Égypte qui considère que la construction du barrage met en péril l’alimentation en eau du pays, qui repose à 90% sur l’apport du fleuve. Si elle put obtenir le soutien implicite des pays membres de la Ligue arabe, l’Égypte n’est pas parvenue à isoler l’Éthiopie des autres pays ripariens, constitués en une Initiative du bassin du Nil (NBI) depuis 1999. Deux logiques s’opposent, qui n’empêchent pas des alliances de circonstance : d’un côté, l’Égypte qui, se basant sur le traité anglo-égyptien de 1929, revendique « des droits naturels et historiques » sur le fleuve ; de l’autre des États qui dès leur indépendance ont rejeté le traité de 1929 qui restreint leur développement économique (Hussein, 2014)[15]. Ces derniers poursuivent la construction d’une Commission du bassin du Nil dont l’Égypte, pourtant membre fondateur de la NBI, n’a pas signé en 2024 la naissance, l’article 4 de l’Accord sur le cadre de coopération pour le bassin du Nil promouvant une utilisation « équitable et raisonnable » des eaux du Nil.
Si l’Égypte de Mosi comme de Sissi est parvenue à nouer des alliances de circonstance avec certains États ripariens, c’est surtout en s’appuyant sur ses alliés traditionnels qu’elle a entrepris la déstabilisation de l’Éthiopie : la Somalie et l’Érythrée. La signature du MoU a fourni l’argument idéal à l’Égypte pour négocier un pacte de défense en août 2024 avec la Somalie et avec elle et l’Érythrée une alliance afin d’approfondir la coopération avec l’armée somalienne pour faire face au « terrorisme » et protéger ses frontières terrestres et maritimes en octobre 2024. Ces relations traditionnelles reposent avant tout sur le souvenir de l’appui qu’a apporté l’Égypte à Mogadiscio lors de ses tentatives irrédentistes des années 1960 et 1970[16], comme son assistance à la lutte érythréenne pour son indépendance.
Cette solidarité est toutefois contrebalancée par la Turquie, avec laquelle la Somalie a négocié un accord de coopération et de défense en février 2024 et qui constitue le premier investisseur dans le pays (Kedir, 2016). C’est également elle qui a favorisé la reprise d’un dialogue Somalie-Éthiopie, ne voulant ni hypothéquer ses investissements dans ces deux pays, ni laisser le champs libre à l’Égypte en mer Rouge, où elle-même cherche à renforcer sa présence. Ce rapprochement avec l’Éthiopie a été perçu comme une trahison par l’Égypte et par l’Érythrée, d’autant plus forte qu’elle s’est concrétisée par une rencontre au sommet entre les deux dirigeants en février 2025. La réunion s’est conclue par un accord autorisant l’armée éthiopienne à rejoindre l’AUSSOM et accordant à la marine éthiopienne l’accès aux eaux somaliennes, en particulier à la mer Rouge (Horn Observer, 2025). Certes, l’accord dont on ne connait pas le contenu exact ne précise pas s’il s’agit de la marine marchande ou de la marine de guerre. Il constitue pour le gouvernement somalien l’acceptation du statu quo, d’un usage d’une portion du territoire somalilandais par l’Éthiopie, en évacuant semble-t-il toutefois la reconnaissance diplomatique du Somaliland (Robinson, 2025).
4.2. Mais tout n’est que question de frontières, et de conflits emboités
Les liens de l’Égypte avec l’Érythrée paraissent plus solides, ce dernier pays entretenant des relations très ambigües avec son voisin méridional, une alternance d’hostilité et d’entente (Gascon, 2025), l’ayant combattu pendant une trentaine d’années avant de l’aider à lutter contre la tentative de coup d’État du gouvernement du Tigrée en 2020. C’était toutefois une alliance de circonstance[17], l’Érythrée ne souhaitant pas qu’un gouvernement belliciste remplace celui de Abiy Ahmed avec lequel une paix avait été négociée en 2019, au prix de concessions territoriales éthiopiennes dans les secteurs du triangle de Badme et les zones de Tsorona et d’Irob. Un gouvernement éthiopien de nouveau dirigé par le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) pourrait réveiller d’anciennes revendications : le « Manifeste du FLPT », publié en 1976, intégrait de larges parts de l’Érythrée dans un Tigrée indépendant, notamment la totalité de la bande côtière entre Mersa et la frontière djiboutienne. Plus encore, Isaias Afwerki aurait perçu la réconciliation avec l’Éthiopie d’Abiy Ahmed comme « juste la poursuite de la guerre contre le FLPT» (Fröhlich, 2020) ; alignement stratégique de circonstance que vint renforcer l’entrainement par l’Érythrée des forces armées amhariques (Radio Erena, 2021).
Les accords de Pretoria mettant fin à l’affrontement entre les armées éthiopienne et tigréenne n’ont satisfait ni les Fano amhara ni le gouvernement érythréen qui avaient appuyés l’ENDF – tous deux écartés des négociations – et ont sanctionné la débâcle de l’armée tigréenne et du FLPT. Mais après la signature de l’accord de cessation des combats à Pretoria en 2022, les contacts ont été maintenus avec les groupes amhariques, tandis que d’autres ont été noués avec des représentants du FLPT. L’Éthiopie héberge également des opposants au régime érythréen, comme la Brigade N’hamedu et le Eritrean Afar National Congress (EANC), qui ont tenu un congrès à Addis Abeba le 27 janvier 2025 (Plaut, 2025). Mais cette opposition ne s’exprime pour l’heure qu’au sein de la diaspora[18], sans a priori conduire d’activités dans un pays au régime dictatorial d’inspiration maoïste.
Ces interférences croisées sont toutefois dissymétriques : si les affrontements intra diasporiques troublent l’ordre public dans les pays hôtes[19], un soutien plus réel est apporté par le gouvernement Afwerki à la Tigray Defense Force (TDF) sous le contrôle du FLPT contre le gouvernement provisoire du Tigrée (ICG, 2025). L’armée érythréenne continue également d’occuper malgré les accords de Pretoria des portions du territoire du Tigrée, dont elle a pillé les ressources (The Sentry, 2025), quoiqu’elle ait amorcé un retrait partiel (Ehl, 2025). Son gouvernement soutiendrait également les activités des Fano, notamment dans les woredas de l’Ouest du Tigrée qu’administre désormais le gouvernement amhara, ainsi qu’en région Amhara, contre l’armée fédérale.
Le gouvernement Afwerki soutiendrait également la Oromia Liberation Army (OLA), qui agit en région Oromo contre les populations amhara qui y sont installées, ainsi que contre l’armée fédérale. Infirmés par certains, confirmés par d’autres (Raleigh, 2025), ces rapprochements probables entre ennemis d’hier s’inscrivent dans un contexte éthiopien marqué par l’éclatement quotidien d’affrontements entre milices régionales et l’ENDF, souvent au détriment de la population civile. Sans doute Isaïas Afwerki, président du pays depuis son indépendance, cherche-t-il à affaiblir l’Éthiopie sans la détruire afin de l’empêcher de devenir la puissance régionale que son poids économique lui permet d’espérer. Mais le rêve d’Abiy Ahmed, comme de ses prédécesseurs, est surtout fragilisé par la difficile gestion du pays, d’une fédération articulée autour de partis politiques ethno-régionalistes.
En guise de conclusion, Rodomont dans la corne de l’Afrique
La stratégie de diversification concurrentielle des débouchés maritimes éthiopiens s’efface-t-elle vraiment pour laisser place à une volonté d’obtenir un accès littoral de plein droit ? Le contexte régional est certes différent de celui qui prévalait sous Meles Zenawi, initiateur de la stratégie, mais certains « fondamentaux » subsistent. La corne de l’Afrique demeure une zone de haute turbulence qui comprend, outre une Éthiopie en pleine croissance, mais déchirée de crises internes, « un État failli (la Somalie), un voisin difficile et isolé (l’Érythrée), un quasi-État (le Somaliland) » (Cabestan, 2012).
La principale nouveauté est la volonté ouverte des acteurs extrarégionaux d’influencer sur le développement de ces pays. Mais, sous le prétexte de les protéger ou de contribuer à ce développement, ils s’intéressent soit à la position qu’ils occupent à l’entrée et à la sortie du détroit de Bab el Mandeb, soit aux opportunités d’investissement ou de marché qu’ils recèlent. Ce faisant, ils exacerbent les tensions interétatiques préexistantes.
Certes, l’Érythrée n’est plus aussi isolée qu’il y a presque deux décennies, ayant tissé des liens étroits avec la Chine, l’Égypte, l’Arabie saoudite et plus récemment la Russie, mais demeure un État dictatorial, dirigé par un fondateur âgé. Le Somaliland poursuit sa quête de reconnaissance, mais son développement économique privilégie la capitale et Berbera au détriment du reste du pays : l’émergence du SSC, comme l’opposition croissante du clan Dir, à l’extrémité ouest du pays, fragilisent son intégrité territoriale. La Somalie reste un État failli, dont l’administration civile comme militaire ne contrôle qu’une partie du territoire, malgré un soutien technique et financier fort des acteurs régionaux, mais aussi de l’UE et des États-Unis.
Par ses propos publics, Abyi Ahmed pourrait être comparé au Rodomont du Roland furieux de l’Arioste, auteur de déclarations, comme d’actions furieuses et dérangeantes. Il n’en poursuit pas moins une construction continue de son pays en jouant la carte du développement régional, nouant des alliances d’intérêts commerciaux partagés avec des voisins qui poursuivent cependant leur propre agenda politique.
Références
Addis Standard (2023), « Feature: “A population of 150 million can’t live in a geographic prison” – PM Abiy Ahmed », Addis Standard, 14 octobre 2023.
Addis Standard (2024), « Djibouti offers Ethiopia management of Tadjourah port to ease regional tensions », Addis Standard, 31 août 2024.
Al-Eissawy, Ahmed (2025), « What worries Egypt about Ethiopia’s access to the Red Sea? », Arab News, 15 janvier 2025.
Ardemagni, Eleonora (2024), « Flexible Outposts: The Emirati Approach to Military Bases Abroad », Sada, Carnegie Endowment, 30 avril 2024.
BM (2025), « Goods exports (BoP, current US$) – Ethiopia », World Bank Open Data, 2025.
Busslinger, Boris (2013), « Les manifestations de la communauté érythréenne suisse agitent le SEM », Le Temps, 18 septembre 2013.
Cabestan, J.P (2012), « La Chine et l’Éthiopie : entre affinités autoritaires et coopération économique », Perspectives chinoises, 2012/4 | 2012.
Chine (2016), « Loi sur les transports de la défense nationale de la République populaire de Chine, Adopté à la 22e réunion du Comité permanent de la 12e Assemblée populaire nationale, le 3 septembre 2016 ».
Čok, Corrado (2024), « Three’s a crowd: Why Egypt’s and Somalia’s row with Ethiopia can embolden al-Shabaab », European Council on Foreign Relations, 7 novembre 2024.
Djama, Axelle (2023), « Le Somaliland, une « sécession réussie » mais un État non reconnu internationalement », TV5 Monde, 9 Mars 2023.
Ehl, David (2025), « A look at Eritrea’s role as new Tigray war looms in Ethiopia », DW, 16 juillet 2025.
Eritreafocus (2025), « Saudi Arabia’s Billion-Dollar Bid for Eritrea’s Assab Port », Eritreafocus, 11 mars 2025, https://eritrea-focus.org/saudi-arabias-billion-dollar-bid-for-eritreas-assab-port/
Erlich, H., (1994), Ethiopia and the Middle East, Lynne Rienner, London.
Faruk, Omar (2024), « Somaliland’s defense minister resigns over deal to give Ethiopia access to the region’s coastline », AP News, 8 janvier 2024.
Fröhlich, Silja (2020), « Once enemies, Ethiopia and Eritrea ally against Tigray », DW, 29 novembre 2020.
Gascon, Alain (2025), « L’Érythrée, un balcon sur la mer Rouge », Hérodote n°196, 1er trimestre 2025.
Gebru, Micheale Kihishen (2025), « The United Arab Emirates Engagement in Ethiopia: Implications for the Horn of Africa’s Geopolitical and Security Landscapes », Megatrends Afrika at SWP, Berlin, Policy Brief 35, mars 2025.
Gobran, Mohamed (2024), « Arab League backs Somalia in rejecting Ethiopia-Somaliland deal », Arab News, 4 Janvier 2024.
Guled, Ahmed (2021), Djibouti needs a Plan B for the post-Guelleh era, Middle East Institute, 20 juillet 2021. https://mei.edu/publications/djibouti-needs-plan-b-post-guelleh-era
Hansen, Stig Jarle (2024), “Will al-Shabaab get stronger in Ethiopia? Two reasons why it’s unlikely – analyst”, The Conversation, 2 décembre 2024, https://theconversation.com/will-al-shabaab-get-stronger-in-ethiopia-two-reasons-why-its-unlikely-analyst-242595
Harper, Mary (2025), « Cette nation africaine qui adore Donald Trump », BBC, 19 janvier 2025. https://www.bbc.com/afrique/articles/c5y68e48nepo
Hasan, Yusuf M. (2025), « Somaliland: Somalia offers US ‘control’ over strategic ports », Somalilan Sun, 29 mars 2025. https://somalilandsun.com/somaliland-somalia-offers-us-control-over-strategic-ports/
Horn Observer (2025), « Eritrea and Egypt Set to Punish Somalia’s Hassan Sheikh for Aligning with Ethiopia », Horn Observer Contributor, 2 mars 2025.
Hussein, H. (2014), « Egypt and Ethiopia spar over the Nile », Al Jazera America, 6 février 2014.
ICG (2024), « The Islamic State in Somalia: Responding to an Evolving Threat », ICG, 12 septembre 2024.
ICG (2025), « Ethiopia and Eritrea Slide Closer to War amid Tigray Upheaval », ICG, 27 mars 2025.
IGAD (2020), « Plan directeur de l’IGAD pour les infrastructures régionales », IGAD, mars 2020.
Kedir, Anwar Seman (2016), « Turkey’s emerging economic ties in the horn of Africa: the rise of virtual state », İstanbul Aydın Üniversitesi Dergisi, 32 2016.
Kidane, Berhane (2022), The Eritrean Diaspora Opposition Movements: Obstacles and Challenges, Kalma, Linnaeus University Master Programme, printemps 2022.
Mazel, Zvi (2020), « The Red Sea becomes a dangerous flash point », GIS Report Online, 16 mars 2020. https://www.gisreportsonline.com/r/council-red-sea-basin/
MoF (2024), « Public sector debt statistical bulletin », Ministry of Finance, Statistical Bulletin –No. 48– 2019/20.
MTL (2021), « Ethiopian transport master plan Summary Report 2022-2052 », Ministry of Transport and Logistics, 2021.
Plaut, Martin (2025), « Brigade N’Hamedu: From Diaspora to Asmara », The Ethiopian Cable, 5 février 2025, https://martinplaut.com/2025/02/05/brigade-nhamedu-from-diaspora-to-asmara/
Radio Erena (2021), « Thousands of Ethiopian soldiers receive military training in Eritrea », Radio Erena, 22 avril 2021.
Raleigh, Clionadh (2025), « The possibility of war between Ethiopia and Eritrea », Expert Comment, ACLED, 26 mars 2025.
Rania, R.a. Abushamala (2024), « L’Égypte appelle au respect de l’unité de la Somalie après l’accord conclu entre l’Éthiopie et le Somaliland », Anadolu Ajansi, 3 janvier 2024.
Reuters (2024), « Somalia’s Jubbaland government suspends ties with federal administration », Reuters, 28 novembre 2024.
RFI (2017), « Les Émirats arabes unis (EAU) avaient déjà une base navale en Érythrée, ils en auront bientôt une seconde au Somaliland. Le Parlement de cette république auto-proclamée vient de lui donner son feu vert, en tout cas. Cette base doit renforcer la présence des Émirats dans la Corne de l’Afrique », RFI, 13-02-2017 Modifié le 13-11-2017 à 08:36.
Robinson, William N. (2025), « The Ethiopia–Somaliland MoU, One Year On: Prospects, Pitfalls, and Security Implications », ISIR Institute, février 2025.
Rukanga, Basillioh & Aden, Ibrahim (2024), « Aden Somaliland Opposition Leader wins presidential election », BBC News, 19 novembre 2024.
Rukanga, Basillioh (2025), « ‘No obstacles’ to Russian Red Sea base – Sudan », BBC News, 13 février 2025.
Salah, Amr Mohamed (2023), « China’s growing maritime presence in Egypt’s ports and the Suez Canal », Middle East Institute, 3 novembre 2023.
Somali Dialogue Platform & Somali Public Agenda (2023), « The role of 4.5 in democratization and governance in Somalia – Implications and considerations for the way forward », Rift Valley Institute, mai 2023.
Sperber, Amanda (2025), « Somalia offers US ‘control’ over strategic port », Semafor, 28 mars 2025. https://www.semafor.com/article/03/28/2025/somalia-offers-us-control-over-strategic-ports
Tadesse, M.D.; Kine, H.Z.; Gebresenbet, G.; Tavasszy, L.; Ljungberg, D. (2022), « Key Logistics Key Logistics Performance Indicators in Low-Income Countries: The Case of the Import–Export Chain in Ethiopia », Sustainability 2022, 14, 12204. https://doi.org/10.3390/su141912204
Tamru, Bezunesh (2025), « L’Éthiopie et la mer Rouge: entre mythe fédérateur et débouché commercial vital », Hérodote n°196, 1er trimestre 2025.
Telci, Ismail Numan & Horoz, Tuba Öztürk (2018), « Military Bases in the Foreign Policy of the United Arab Emirates », Insight Turkey Vol. 20 / No. 2 /2018.
The Sentry (2025), « Power and Plunder: The Eritrean Defense Forces Intervention in Tigray », The Sentry.org, juin 2025.
TV5, TV5 Monde, 03/01/2025, https://information.tv5monde.com/afrique/lÉthiopie-integre-une-nouvelle-force-de-maintien-de-la-paix-en-somalie-2755425
UA (2024), « The Chairperson of the African Union Commission calls for mutual respect between Ethiopia and Somalia », AU Statement, 3 janvier 2024.
VOA (2023), « Le gouvernement fédéral reconnaît l’administration SSC-Khatumo », Voice of America, 19 octobre 2023 (trad. du Somali).
VOA (2025), Harun Maruf, « AU, Somalia agree on troop numbers for new mission », Voice of America, 25 février 2025.
Wendoson, Abera (2013), « Somalia gives recognition to Jubaland interim administration », Ethiopian Herald, 11 septembre 2013.
Yeboua Kouassi & Cilliers Jakkie (2023), « Development prospects for the Horn of Africa countries to 2040, Special Report », ISS African Futures, 7 juin 2023.
Notice cartographique :
Les différents types de corridors sont extraits de MTL, 2021 (op. cité), ainsi que Tedesse, 2022 (op. cité). Les corridors traversant la Région Somali sont des hypothèses à 25 ans ; les axes routiers eux-mêmes ont été rectifiés mais ne sont pas encore, ou complètement revêtus. De même pour le LAPPSET, si l’axe routier Isiolo-Moyale est achevé, l’axe Isiolo-Lamu n’existe que sous forme de tronçons non connectés. Pour une vision perspective sur l’interconnectivité des réseaux, voir Frédéric Lasserre et Olga Alexeeva, « Les routes de la soie en Afrique de l’Est à l’ère de Xi Jinping : une volonté de contrôle ou une stratégie opportuniste ? », Revue Interventions économiques [En ligne], 72 | 2024, consulté le 28 août 2025. URL : http://journals.openedition.org/interventionseconomiques/27977 ; DOI : https://doi.org/10.4000/12bac. Les ports secs sont extraits du site web de Ethiopian Shipping and Logistics, https://www.eslse.et/dryport.php.
Les zones sous contrôle des shebab ou de l’IS sont extraites de Critical Threats Projects (https://www.criticalthreats.org/), ainsi que de The Economist, 24 juillet 2025, https://www.economist.com/middle-east-and-africa/2025/07/24/somalias-state-building-project-is-in-tatters. Notons que l’enjeu des affrontements porte moins sur le contrôle de territoires que sur celui des corridors. Voir notamment Géraldine Pinauldt, « Derrière la mer, les territoires : les territoires somalis de la Corne de l’Afrique au prisme de leur mise en corridor », Hérodote n°196, 1er trimestre 2025, ainsi que Jamal Mohammed, « Navigating trade controls the political economy of checkpoints along Somalia’s Garissa corridor », The Rift Valley Institute, 2025.
[1] Les documents de stratégie des pays mettent certes un accent « convenu » sur l’amélioration de la productivité de l’agriculture, la diversification de l’économie et l’amélioration du réseau des transports. Les pays espèrent toutefois que les explorations pétrolières en cours leur fourniront les revenus nécessaires pour conduire cette transformation, sauf l’Érythrée qui mise plutôt sur l’or, le cuivre et la potasse.
[2] Soit une forte intervention étatique dans l’économie. Cf. https://wp.unil.ch/bases/2013/07/letat-developpementiste/
[3] La dette extérieure s’élève à 29 Md USD, les premiers créanciers étant le Groupe Banque mondiale et la Chine (MoF, 2024).
[4] Un port sec (dry port en anglais) est un terminal terrestre en liaison commerciale et logistique directe avec un port maritime. Cf. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/port-sec-port-avance
[5] Conférence retransmise par ETV News, https://www.youtube.com/watch?v=Hq8nx8A7BLY
[6] Après la perte de son littoral, l’Éthiopie a démantelé sa flotte et détruit le quartier-général de la marine en 1996. Elle serait en train de le reconstruire avec l’aide de la Russie.
[7] Inauguré en 2021, il a reçu un premier cargo d’engrais à destination de l’Éthiopie en 2024. En l’absence de liaison ferroviaire ce cargo a été livré à destination par un manège de 2400 camions.
[8] Rebutant sans doute la compagnie chinoise Petrotrans en 2011, initialement intéressée à développer le port.
[9] Voir http://www.madote.com/2016/09/how-eritreas-assab-port-became-major.html
[10] Le gouvernement somalien avait réagi avec la même violence verbale lorsque les EAU signèrent un MoU similaire avec le Somaliland et le Puntland au début de 2017 (Telci, 2018).
[11] Pour les Éthiopiens, l’accord concerne une base navale et un port commercial, pour les Somalilandais, il ne porte que sur une base navale (Čok, 2024).
[12] Plus exactement Harakat al-Chabab al-Moudjahidin. C’est un affilié clé d’Al-Qaida.
[13] Le système accorde à chacun des quatre grands clans un nombre égal de sièges au parlement et une demi-part aux clans minoritaires.
[14] La signature du MoU avec l’Éthiopie ne fit pas l’unanimité au sein du gouvernement somalilandais, à tel point que le ministre de la Défense, Abdiqani Mohamud Ateye, membre du clan Dir, démissionna à l’annonce de sa signature, déclarant « L’Éthiopie reste notre ennemi numéro lun » (Faruk, 2024).
[15] Soit essentiellement l’utilisation des eaux du fleuve pour développer des systèmes d’irrigation.
[16] En septembre 1960, l’empereur Hailé Sélassié résumait l’implication de l’Égypte dans l’invasion somalienne de l’Éthiopie en déclarant que « les Somaliens n’auraient jamais rêvé d’une telle idée sans y être incités par Nasser » (Erlich, 1994).
[17] Ce sont deux régimes « qui ont estimé avoir un problème avec le TPLF » (DW, 2020).
[18] Elle est très fragmentée selon des lignes de fracture ethniques, régionales et religieuses (Kidane, 2022).
[19] Voir par exemple Boris Busslinger, « Les manifestations de la communauté érythréenne suisse agitent le SEM », Le Temps, 18/09/2013.
