Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

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[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.

Recension: Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS.

Regards géopolitiques 11(1), 2025

 

Yann Alix (2023). Histoires courtes maritimes et portuaires : Tome II – D’Afrique uniquement. Caen : EMS, 139 p.

Yann Alix est Senior Manager chez Abington Advisory et Délégué Général de la Fondation SEFACIL. Il a créé et dirigé les collections Les Océanides et Afrique Atlantique aux Éditions EMS. Titulaire d’un doctorat en géographie des transports de l’Université Concordia et de l’Université de Caen, il a publié une quinzaine d’ouvrages sur les secteurs maritime, portuaire et logistique. Il s’intéresse à la géopolitique ; et tisse des liens entre ces secteurs, les territoires et les rivalités de pouvoir qui les concernent. Il est une voix francophone importante oeuvrant à la jonction de la consultation et du monde de la recherche.

Son tome deux des Histoires courtes maritimes et portuaires offre un panorama des enjeux africains d’aujourd’hui et de demain. L’ambition d’Alix est d’aider les décideurs, les investisseurs, les opérateurs et les chercheurs à penser le développement portuaire d’une Afrique aspirant à la prospérité, à l’efficacité et à l’inclusion. Le postulat de l’auteur est que la compréhension des dynamiques continentales est cruciale, puisque l’Afrique joue un rôle grandissant au sein du « Sud global ». Avec des projections démographiques s’élevant à 2,4 milliards d’Africains en 2050, il n’est pas trop d’affirmer que l’avenir du continent est inséparable de celui de l’humanité. La thèse qu’il défend est que le développement durable africain passe par des liaisons maritimes stratégiques, des ports efficaces, des réseaux logistiques optimisés et une vision panafricaine permettant les collaborations.

Au fil des pages, l’auteur décrit les potentiels et spécificités. L’Afrique, nous dit Alix, possède un littoral de 26 000 km. Sa géographie littorale contrastée est à coupler à sa géographie insulaire et archipélagique pour mesurer le potentiel maritime, portuaire et logistique des États africains. Si certains sont favorisés géographiquement – Maroc, Égypte, Afrique du Sud –, car situés aux coins du continent ou à des points de passage des grandes routes maritimes ; d’autres sont enclavés et dépendants de leurs voisins – l’Éthiopie. Dans un cas comme dans l’autre, les géographies africaines demeurent à mailler à de grandes infrastructures pour créer les connexions nécessaires au repositionnement international, à une libération des marchandises captives dans les hinterlands et à une plus grande efficacité. Le fait significatif est que, pour ces États, le secteur maritime, portuaire et logistique est central ; et les aménagements et infrastructures reliés représentent des conditions de développement.

La difficulté pointée par l’auteur est que les pays littoraux ne disposent souvent que d’une seule ville portuaire, agissant comme tête de pont internationale. Celle-ci concentre le pouvoir politique, administratif et économique. À peu de choses près, les villes portuaires subsahariennes possèdent des histoires comparables. De longue date, les flux y convergent. L’absence de cohérence spatiale reflète l’absence de planification historique. Le résultat en est des situations portuaires complexes et de la congestion : Abidjan ; Mombasa ; Douala. Le nouveau port de Lekki, au Nigéria, vise précisément à désengorger les installations de Tin-Can/Apapa/Lagos. Après des années à travailler sur les cas africains, Alix remarque que la modernisation des infrastructures portuaires et des aménagements urbains exige de repenser la question de la fluidité logistique à l’aune des nouvelles capacités technologiques/intelligentes. Selon lui, l’espace littoral métropolitain est à mieux organiser. La spécialisation passe par la création de clusters. Pour laisser la place à de nouveaux terminaux, des concessions portuaires doivent être renégociées. Ici ou là, des colonnes d’eau suffisantes à l’accueil des grands navires sont indispensables pour maximiser les économies d’échelle. Pour ce faire, des visions et des documents de planification sont nécessaires.

Alors que ces données générales sont connues des géographes africanistes et/ou maritimistes, peu de travaux traitent du fait que l’intégration aux circuits mondiaux s’avère aussi importante que le développement des échanges interafricains. C’est là une grande qualité de l’ouvrage que d’aborder cette double problématique : l’intégration et le développement supposent un état d’esprit centré sur la recherche d’équilibre, la diversification économique et l’amélioration des productivités manufacturières et industrielles.

Ainsi, les partenariats public-privé peuvent être un outil d’équilibrage des engagements dans le financement des grands projets, soutient Alix. Ceux-ci peuvent : augmenter les ressources disponibles ; combiner les atouts des secteurs ; accélérer la mise en place des grands équipements ; aider à l’évaluation de la dimension financière des projets ; faire jouer la concurrence porteuse de bonnes pratiques ; améliorer la transparence. Au préalable, précise-t-il, les PPP supposent la préparation des États, par une pré-identification des projets stratégiques et des points contractuels à défendre, par exemple le report des risques de construction sur la partie privée ou la performance de long terme des terminaux. D’ailleurs, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque Mondiale (BM) et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) encouragent les États africains à financer leurs grands travaux en recourant à ces outils. La Chine utilise aussi les PPP dans sa quête d’influence internationale. Par des négociations bilatérales entourant la Belt and Road Initiative, la Chine participe à la création d’un terrain d’expérimentation de l’émergence aux côtés d’États africains qui n’ont pas toujours les moyens de financer des travaux infrastructurels.

Encore aujourd’hui, plusieurs nations africaines dépendent d’une ressource naturelle principale : minière ; énergétique ; etc. Le manque de diversification économique est une tendance lourde. Les produits africains sont peu ou pas transformés et exposés à la volatilité des marchés. Cette situation se répercute sur le niveau de conteneurisation. Au total, moins de 5 % des manutentions globales sont africaines, mentionne Alix ! Cette situation est un indicateur du faible niveau de production manufacturière et industrielle ; mais aussi des difficultés d’inclusion aux réseaux mondialisés. Dans le futur, il est probable que la diversification économique et l’intégration soient facilitées par l’intensification des échanges et la spécialisation résultant de l’entrée en vigueur (2021) de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Bien que pour le moment le bilan de la ZLECAF demeure mitigé, nuance Alix, les zones portuaires peuvent devenir des laboratoires de l’intégration panafricaine et de la durabilité littorale et métropolitaine, en contribuant notamment à la construction d’un réseau maritime à courte distance et à des synergies avec les zones industrielles et logistiques.

Pour le moment, les nations aux géographies avantageuses et aux installations portuaires les plus récentes tendent à être celles qui sont les mieux connectées et conteneurisées. Ce sont elles qui importent/exportent le plus. Tanger Med fait ici figure de modèle. En une décennie, le port est devenu le premier port conteneurisé d’Afrique et de Méditerranée, avec 7,59 millions de manutentions en 2022. Avec une stratégie axée sur la captation des flux traversant le détroit de Gibraltar et la connexion avec les marchés ouest- et centre-africains le port s’est attiré de beaux succès. D’autres ports sont également à surveiller : Port-Saïd ; Durban ; Pointe-Noire ; Lomé.

De tous les cas traités, celui du Djibouti retient l’attention. Située près du canal de Suez, l’interface portuaire djiboutienne est cruciale pour les habitants de la Corne d’Or ; mais aussi pour les contingents militaires situés dans le pays. Djibouti fait figure de carrefour géopolitique/géostratégique. Le pays permet la rencontre d’intérêts africains, arabiques, européens, américains et asiatiques. C’est aussi le centre de la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. La fonction portuaire y possède un rôle à de multiples échelles, tout spécialement de gateway pour l’Éthiopie enclavée. La France y a une base et 1500 militaires. Cette présence lui permet un rayonnement sur Suez, la mer de Chine et le Pacifique. La Chine s’y projette également avec une base équivalente. Sa présence se fait sentir par des investissements dans les transports, avec par exemple la réhabilitation de la ligne ferroviaire Djibouti-Addis-Abeda (près d’un demi-milliard US).

Les territoires insulaires et archipélagiques africains sont aussi abordés : Comores ; Madagascar ; îles Maurice ; Seychelles. Hétérogènes, dépendants et peu interconnectés, ceux-ci peinent à capter les flux passant par l’océan Indien. La route maritime Singapour-Durban passe au sud de la plupart de ces îles ; mais il demeure difficile de s’y raccrocher afin de sortir de la marge économique. Seuls Maurice et la Réunion sont bien positionnés. En ces circonstances, l’innovation est de mise. Dans le futur, l’Afrique pourra peut-être apprendre de ces laboratoires singuliers et ouverts sur l’Indo-Pacifique.

De notre point de vue,le livre représente une contribution originale et en phase avec les dernières transformations du terrain. Il éclaire le lecteur sur certains enjeux maritimes, portuaires et logistiques et sur certaines stratégies d’aménagement et de développement. Ouvrage court, introductif et complémentaire au tome 1 – déjà recensé dans un numéro précédent –, il peut être présenté comme un outil pédagogique et/ou de vulgarisation.

Le lecteur gagnera à lire les chapitres 2, 6, 7, 8, 9 et les contributions spéciales # 1 et 2, portant respectivement sur la structuration des échanges internationaux, les ports secs, la transition portuaire durable et l’émergence du port de San Pedro. En somme, un ouvrage stimulant, qui intéressera les universitaires et les étudiants en géopolitique, gestion des ressources maritimes, aménagement du territoire et développement régional. Il pourra aussi intéresser des journalistes, des fonctionnaires, des diplomates et des acteurs des milieux de pratique.

Nicolas Paquet
Doctorant
École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional (ÉSAD)
Également étudiant au microprogramme de deuxième cycle en administration des affaires/gestion stratégique de projets
Membre étudiant du Centre de recherche en aménagement et développement (CRAD)
Membre étudiant du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG)
Ex-stagiaire doctoral au Port de Québec
Université Laval
Québec, Canada

Nicolas se spécialise sur les questions maritimes, portuaires et logistiques. Sa thèse porte sur l’aménagement et le développement des zones portuaires canadiennes au XXIe siècle, en prêtant une attention toute particulière au cas de Québec.

Recension. Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Regards géopolitiques v11n1, 2025

Xavier Aurégan (2024). La Chine, Puissance Africaine. Géopolitique des relations sino-africaines. Paris, Armand Colin

Cet ouvrage analyse à travers une perspective historique, les relations sino-africaines afin d’illustrer la manière dont la Chine est progressivement devenue une puissance sur le continent africain ou une puissance africaine pour reprendre les termes marquants de l’auteur. Pour bien appréhender les réalités géopolitiques de la Chine en Afrique, l’ouvrage est divisé en trois parties et neuf chapitres qui couvrent de différentes facettes des relations sino-africaines à partir de l’idéologie de Mao Zedong à nos jours. Afin de produire une critique de l’ouvrage, une courte biographie de l’auteur sera présentée avant de détailler chapitre par chapitre les forces et faiblesses du manuel et finir avec une critique générale de l’œuvre.

L’auteur de ce livre, Xavier Aurégan est maitre de conférences à l’Université catholique de Lille, géographe et docteur en géographie-géopolitique de l’Institut français de géopolitique. Il est chercheur associé à l’IFG-Lab, à l’IFRAE et au CQEG, et membre du secrétariat de la Commission de géopolitique du Comité national français de Géographie (CNFG). Il contribue également au comité éditorial de la revue Monde chinois et co-organise le séminaire de l’EHESS intitulé « Présences chinoises en Afrique et en Amérique latine ». Ses champs de spécialisation incluent la géopolitique de l’Afrique subsaharienne, les relations entre la Chine, l’Inde, l’Asie et l’Afrique, ainsi que les nouvelles routes de la soie. Ses travaux portent également sur le développement économique et l’épistémologie de la géopolitique. Il est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages sur les relations sino-africaines et est considéré comme un expert sur le sujet. À plusieurs reprises lors de la dernière décennie, il a été invité comme expert à la radio et à la télévision afin de présenter l’impact de la Chine sur le territoire africain. L’ouvrage synthétisé par ce travail a donc été produit par un expert dans domaine et constitue une source fiable dans le milieu académique.[1]

Partie 1 : Entre Chine et Afrique, une longue histoire… d’aujourd’hui

Chapitre 1 : Le temps de l’idéologie

Le chapitre 1 de l’ouvrage rappelle l’évolution historique de l’idéologie chinoise et la manière dont celle-ci a changé dans le contexte de la Guerre Froide, mais également avec les changements socioéconomiques internes du pays. En démontrant l’évolution de l’idéologie chinoise, l’auteur explique à l’aide d’exemples concrets les différentes approches du gouvernement chinois avec une courte explication des motivations qui les sous-tendent. En réalité, ce chapitre permet de contextualiser globalement les raisons explicatives du début des investissements chinois en Afrique, tout en offrant un survol des domaines dans lesquels le pays va s’impliquer au départ. Le chapitre estime et assume toutes fois que le lecteur dispose d’une connaissance relativement approfondie sur la révolution de Mao Zedong et des acteurs importants comme Zhou Enlai afin de bien saisir l’entièreté de l’information présenté par l’auteur. Également, le chapitre assume que le lecteur est déjà informé sur la situation de la Chine maoïste et sur celle de Taïwan sans vraiment offrir un court historique pour contextualiser le lecteur sur cette période précise. Enfin, il en est de même pour les tensions entre la Russie et la Chine lors de cette période, une situation que l’auteur assume que le lecteur connait très bien déjà sans offrir de l’information contextuelle.

Chapitre 2 : Le temps des « deux Chine » en Afrique

Le deuxième chapitre analyse l’importance de l’Afrique pour la Chine et Taïwan dans leur course vers la reconnaissance sur la scène internationale. L’auteur explique comment les deux Chine utilisent les moyens financiers et le pouvoir de l’argent afin d’influencer le vote des pays africains nouvellement indépendants.

On appelle cette période le temps des deux Chine, car en réalité, il y a deux gouvernements qui se proclament chinois. En effet, il y a la Chine populaire qui a été fondée par Mao Zedong et dont la capitale est Pékin et ensuite le gouvernement de Taiwan à Taipei. Les deux gouvernements s’opposent alors sur la scène internationale afin de déterminer lequel des deux représente la « véritable » Chine « officielle » à travers leurs approches de relations étrangères. Le vote des pays africains nouvellement indépendant à l’ONU est alors capital. La parenthèse taïwanaise en Afrique est très importante à comprendre afin d’avoir une image complète de l’historique de la présence de la Chine en Afrique. En effet, à l’ONU, Taïwan a réussi à deux occasions à gagner le vote du continent africain contre la Chine. Certains pays vont même changer leurs allégeances à multiples reprises sur de courtes périodes à cause de changements rapides de dirigeants, mais également à cause des problèmes politiques internes dans les deux Chine. Dans ce chapitre Le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont les 2 cas présentés de deux pays africains qui ont changé leurs positionnements au sujet du vote pour la Chine continentale au détriment de Taïwan et vis-versa.

Ce chapitre est particulièrement important afin de comprendre comment la Chine communiste réussit à devenir un acteur majeur à l’ONU. Le résumé des différentes phases de ce processus est pertinent et illustré à l’aide d’exemples concrets de vote et les différentes mesures qui ont été prises par les deux entités politiques. Cependant, les différents termes utilisés pour parler des deux Chines deviennent particulièrement difficiles à suivre et demandaient une certaine relecture du chapitre afin de bien comprendre de quelle Chine l’auteur parle spécifiquement à différents moments.

Chapitre 3 : Le temps des réformes chinoises en Afrique

Le chapitre 3 étude la manière dont les différentes phases de réformes des politique étrangères chinoises sont mises en œuvre et la manière dont elles se traduisent sur le territoire africain.

La libéralisation des entreprises chinoises va permettre le développement du secteur financier avec la création d’instruments permettant d’accroitre considérablement l’aide et l’investissement dirigé vers l’étranger, ce qui va sensiblement impacter l’Afrique.

Les réformes visant les entreprises chinoises leurs ouvrent toutes les possibilités d’investir en Afrique. En effet, cinq catégories de compagnies ont maintenant la possibilité d’investir : (i) les entreprises (sous tutelle centrale ou locale) dont les capitaux sont publics peuvent participer; (ii) les entreprises privées ont maintenant la possibilité d’investir; (iii) une entreprise dont une partie des capitaux est d’origine étrangère a également cette possibilité d’investissement; (iv) les sociétés de droit local africain aux capitaux d’origine chinoise ont une possibilité d’investir et enfin (v) une entreprise à capitaux 100 % étrangers créé à Hong Kong peut aussi investir. Il faut comprendre qu’en 1993, une réforme phare chinoise a aligné les normes nationales sur les standards internationaux pour améliorer la transparence financière et attirer les investissements étrangers ce qui simplifie également l’intégration dans les marchés internationaux.  Ces entreprises sont appuyées par des institutions financières dont deux groupes importants que sont Exim Bank of China et China Developpement Bank. Ces deux groupes vont fournir des prêts aux entreprises qui investissent en Afrique dans le but de renforcer les projets d’infrastructure énergétique et commerciale.

Pour conclure, ces réformes qui fait émerger différentes catégories d’entreprise, ont permis une transformation rapide, passant d’une économie planifiée à une économie de marché socialiste. En favorisant l’ouverture aux investissements étrangers et la création de zones économiques spéciales, la Chine a connu une expansion industrielle et commerciale qui a permis au pays de s’imposer sur le marché international et africain.

Ce chapitre vient finalement introduire de façon générale les différents acteurs chinois qu’ils soient des entreprises publiques, privées ou des institutions financières et leurs interrelations pour opérer sur le territoire africain. Ce chapitre qui clôture la 1ère partie de l’œuvre, sera parfaitement utile pour comprendre les parties 2 et 3 de l’ouvrage.

Partie 2 : Les « Trente Glorieuses » de la Chine Afrique

Chapitre 4 : L’évolution des échanges commerciaux sino-africains

Comme l’indique le titre du chapitre, celui-ci vient introduire les dynamiques d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. L’auteur met en lumière l’asymétrie des échanges en utilisant des cas concrets. Il aborde les disparités dans les échanges, la concentration des flux commerciaux dans quelques pays clés, l’exportation de ressources naturelles non transformées, et l’importation de biens manufacturés chinois. Le texte traite également des conséquences du modèle économique chinois sur le consumérisme africain à travers le « made in China », des enjeux liés à la dépendance aux importations, et du rôle du FOCAC (Forum sur la coopération sino-africaine) comme plateforme visant à renforcer et équilibrer ces relations. Le chapitre est plutôt une introduction vers le reste de la section de l’ouvrage.

Chapitre 5 : L’aide au développement et les prêts chinois en Afrique

Le chapitre 5 explique la manière dont la Chine à travers différents programmes d’aide, les investissements et les projets de développement chinois, vient exercer une influence sur les pays africain. Initialement politique et solidaire, l’aide chinoise avait pour but de renforcer son influence face à Taïwan et aux puissances occidentales. Avec l’industrialisation rapide de la Chine, cette aide s’est transformée en investissements économiques ciblant principalement l’exploitation des ressources naturelles et les infrastructures portuaires stratégiques.

Ce chapitre traite également d’un autre domaine important de l’aide de la Chine, soit les centres de démonstration agricole. Les centres de démonstration agricoles chinois en Afrique, initiés dans le cadre du FOCAC depuis 2006, sont des plateformes destinées à moderniser l’agriculture africaine et à renforcer la sécurité alimentaire.

Pour la Chine, les centres permettent d’assurer un accès durable à des matières premières agricoles essentielles nécessaires à son marché intérieur. Ces centres favorisent également l’expansion des entreprises chinoises spécialisées dans les équipements agricoles, les semences et les intrants, créant ainsi de nouveaux débouchés commerciaux. En outre, ils renforcent l’influence diplomatique de la Chine en Afrique, consolidant son image de partenaire clé du développement.

Afin de moderniser le secteur agricole, dans une situation où l’intervention chinoise est relativement de moins en moins sous forme d’aide, les pays africains se voient dépendre de davantage de prêts. Les prêts chinois sont critiqués en général car ils créent de l’endettement important chez les pays africains. Lorsque ces derniers peinent à rembourser, certains doivent céder des actifs stratégiques, renforçant l’influence économique et politique de la Chine sur le continent. Ainsi, bien que ses financements soutiennent le développement, ils soulèvent des préoccupations sur la durabilité de la dette et la souveraineté économique des pays africains emprunteurs. Bref, les prêts pour la Chine sont également des outils politiques qui peuvent permettre au pays d’exercer un contrôle sur le territoire africain.

Chapitre 6 : En Afrique, la Chine investit peu, mais s’investit beaucoup.

Ce chapitre clarifie la nature des investissements chinois en Afrique, souvent perçus à tort comme massifs. Ce chapitre est un des plus importants dans l’ouvrage, et ce, car c’est celui qui vient expliciter la réalité de la présence de la Chine en Afrique et la manière dont elle s’opère. Alors que les cinq sections précédentes donnent l’impression que la Chine investit des montants importants, le chapitre 6 vient éclairer les particularités et les modalités de cette intervention.

En réalité, la Chine favorise davantage les prêts, les partenariats publics-privés et les prestations de services, réalisées par des entreprises chinoises sur des projets financés via des accords bilatéraux. Par exemple, selon l’auteur, de 2003 à 2021, les prestations chinoises en Afrique étaient quatorze fois supérieures aux flux d’IDE chinois et trois fois supérieur aux prêts. Les prestations de services, ainsi largement supérieures aux IDE (investissements directs étrangers), créent une dépendance des pays africains en limitant le transfert de compétences, tout en servant la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie. Cette dépendance et la manière dont cette dernière se manifeste est primordial afin de bien saisir les méandres des relations sino-africaines.

Partie 3 : Le temps de Xi Jinping et les nouvelles routes de la soie

Chapitre 7 : Les nouvelles routes de la soie, une « nouvelle ère » sino-africaine

Ce chapitre présente le rôle central de l’Afrique dans le projet des nouvelles routes de la soie (NRS), un vaste réseau infrastructurel visant à renforcer les relations économiques et politiques entre la Chine et le reste du monde. Les pays africains, représentant près d’un tiers des participants, y voient une opportunité de moderniser leurs infrastructures de transport, énergétiques et technologiques, essentielles pour leur intégration au commerce mondial. Ces investissements se font à travers des prestations de services d’entreprises appartenant presque exclusivement à l’État chinois avec des contrats en Afrique de projets ferroviaires, routiers, aériens et portuaires. Les projets d’énergie renouvelable sont eux portés par des acteurs plus diversifiés, donc privés et publics. Il est intéressant de noter au sein du projet de la NRS, une filière particulière qui est celle de la route sanitaire en général moins évoquée. Depuis des décennies, la Chine investit en Afrique dans des projets de santé avec une stratégie de soft power d’en faire un outil diplomatique dans le contexte de la dernière grande crise sanitaire international, soit la COVID-19. La diplomatie des masques, tests de dépistage et autres matériels sanitaires ou la diplomatie des vaccins durant la pandémie ont été des initiatives majeures pour renforcer les relations sino-africaines à travers des programmes d’aide, de dons accompagnés d’équipes médicales chinoises pour partager leur expertise en gestion de la pandémie. Ce chapitre est intéressant pour analyser les subtilités de l’aide chinoise souvent orientée vers les villes africaines avec présence d’entreprises chinoises, conditionnée à l’utilisation de la technologie chinoise et au support politique que les pays africains peuvent lui apporter sur la scène internationale au détriment de Taiwan.

Chapitre 8 : Les Chinois en Afrique : atomisation, diversité et conflictualité

Ce chapitre traite de l’immigration chinoise en Afrique et de ses impacts économiques, diplomatiques et sociaux. Il distingue deux vagues migratoires : une migration diplomatique et officielle dès les années 1950, visant à renforcer les relations politiques, et une migration récente, plus économique, qui suscite des tensions.

En effet, au tournant des années 1950, les migrations chinoises vers l’Afrique débutent progressivement. Les premiers migrants sont envoyés par le gouvernement chinois dans le contexte des politiques diplomatiques afin d’obtenir la reconnaissance de l’ONU. En d’autres termes, ces migrants sont principalement, des techniciens agricoles, des médecins, des infirmiers, des diplomates, des agents du renseignement et des cadres de l’Armée Populaire de Libération. Ces migrants sont alors sur le territoire africain afin d’œuvrer pour le gouvernement de la Chine populaire. Leurs buts sont clairs : ils doivent bien représenter l’image de la Chine maoïste et de solidarité tout en construisant des réseaux diplomatiques pour leur gouvernement. Certains de ses migrants vont rester sur le territoire et intégrer les communautés locales en apprenant les langues.

Plus récemment, avec les réformes des années 2000, les « nouveaux chinois » arrivent en Afrique et posent plutôt des tensions. Parlant rarement une autre langue que le mandarin, ces groupes viennent créer des tensions en déstabilisant les économies locales et en se regroupant dans des pratiques communautaires que certains décrivent de racistes. Nous parlons alors d’une vague récente de migrations vers l’Afrique.

Enfin, l’auteur décrit ensuite un double phénomène migratoire observable en Afrique lors des dernières vingt années. D’un côté, on est en présence de la migration officielle, liée à la diplomatie ou à des contrats et donc gérée par des entreprises et le gouvernement, et de l’autre, on constate une migration officieuse et privée pour laquelle il existe peu de statistique.

Il s’agit des migrants-investisseurs chinois en Afrique qui jouent un rôle croissant dans le développement économique du continent. Malgré qu’il n’y ait que peu de statistiques officielles à leurs sujets puisqu’ils se déplacent par leurs propres moyens, nous savons qu’ils incluent à la fois de petits entrepreneurs ouvrant des commerces ou des ateliers et de grands investisseurs soutenus par des entreprises privées. Les migrants-investisseurs peuvent être également des Chinois à la recherche du succès qui souhaite progresser dans leur carrière, mais dont les possibilités sont restreintes en Chine. Ces migrants se concentrent sur des secteurs stratégiques comme le commerce de détail, la construction, l’agriculture, et l’exploitation minière. Ces activités contribuent au développement local, notamment par la création d’emplois, l’introduction de technologies, et l’amélioration des infrastructures. Toutefois, leur arrivée suscite parfois des tensions avec les populations locales, qui dénoncent la concurrence jugée déloyale ou le manque d’intégration socio-culturelle. Il aussi rappeler que certaines activités illégales menées par des ressortissants chinois en Afrique, bien que marginales, soulèvent des préoccupations croissantes. Parmi celles-ci figurent l’exploitation illégale des ressources naturelles, souvent accompagnée de corruption locale, ainsi que des réseaux de prostitution et de trafic humain impliquant parfois des femmes locales ou asiatiques exploitées sous de fausses promesses en plus de la maltraitance d’employés africains par les patrons chinois.

Chapitre 9 : La Chine dans le laboratoire africain

Le dernier chapitre explore l’évolution de la présence sécuritaire chinoise en Afrique, marquant une rupture avec son approche traditionnelle. La Chine utilise le continent pour renforcer sa marine, notamment avec sa base navale stratégique à Djibouti, et participe activement aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, sécurisant ainsi ses investissements tout en renforçant son influence internationale. Le dernier chapitre de l’ouvrage est une continuité du chapitre des Nouvelles Routes de la Soie. Offrant une étude de cas de Djibouti et son rôle dans les NRS, cette section permet de concrétiser la manière dont ce projet se déploie réellement mais aborde aussi le rôle de la Chine dans les enjeux sécuritaires et militaires de l’Afrique.

En effet, à partir de 2020, la Chine décide d’officiellement de participer aux opérations de maintien de la paix (OMP) de l’ONU à l’aide d’un autre livre blanc. En 2023, la Chine a participé à environ une trentaine d’OMP dont 19 en Afrique. Bien que la Chine brandisse que cette participation est pour contribuer au maintien de la paix internationale, ces contributions financières importantes permettent à la Chine de se tailler une place d’importance dans le système onusien. La contribution n’est pas seulement en envoyant de l’infanterie, mais aussi en envoyant des forces de protection, des logisticiens des officiers et bien entendu, du personnel médical. Cette implication reflète une politique mêlant objectifs humanitaires et stratégiques : renforcer son image internationale, sécuriser ses investissements et consolider ses relations avec l’Afrique. La Chine s’affirme ainsi comme un acteur responsable tout en intégrant la sécurité régionale à ses ambitions économiques.

Enfin, la Chine est également un acteur clé dans la vente d’armes et la formation militaire en Afrique, renforçant ses partenariats stratégiques avec de nombreux pays. Elle fournit des équipements militaires abordables, allant des armes légères aux véhicules blindés, souvent destinés à moderniser les forces armées locales ou à gérer l’instabilité régionale. En parallèle, la Chine propose des formations techniques et stratégiques, familiarisant les armées africaines à ses propres technologies. Ces initiatives visent à accroitre son influence politique et sécuritaire tout en protégeant ses investissements sur le continent. Cependant, elles suscitent des critiques, notamment sur la prolifération d’armes dans des zones sensibles. Donc, alors que le gouvernement investit dans les OMP, il fournit également des armes à des pays qui sont sanctionnés par l’ONU pour les violations de droits humains, démontrant encore une fois l’ambivalence de ses interventions.

Critique générale

Une critique générale sur l’ouvrage est qu’il faut disposer déjà d’une très bonne connaissance de l’histoire de la Chine et de l’Afrique pour bien saisir l’information que l’auteur nous offre. Pour une personne qui désire se familiariser à la géopolitique de l’Afrique, il serait nécessaire d’effectuer plusieurs recherches lors de la lecture afin de bien saisir les concepts présentés par l’auteur. De plus, la structure du livre rend la compréhension de l’œuvre plus ardue.

En effet, chaque chapitre sert, en quelque sorte à introduire le chapitre suivant. À plusieurs reprises, l’auteur fait référence dans un chapitre à des termes spécifiques et place entre parenthèses une référence à une section plus loin dans l’œuvre. Cela force les lecteurs à faire des allers-retours dans l’ouvrage, ce qui n’aide pas toujours la compréhension de la matière à cause de la structure du manuel. Effectivement, puisque les chapitres contiennent de l’information pertinente pour comprendre le chapitre suivant, la lecture de la page en référence est parfois encore plus complexe que simplement effectuer une recherche sur internet pour trouver une définition concise pour une meilleure clarification des concepts.

Les chapitres sont donc interreliés au point que l’information présentée dans un chapitre n’est pas complète sans faire la lecture du reste de l’ouvrage. Le fil conducteur est que la Chine, en utilisant divers mécanismes politiques, économiques et sociaux, a réussi progressivement à installer son hégémonie en Afrique. Le manuel est divisé en trois grandes périodes soit, le début de l’influence de la Chine en Afrique, la période d’intensification des actions de la Chine en Afrique et la période de Xi Jinping et les Nouvelles Routes de la Soie. Alors que cette division pourrait faire à croire que l’information serait offerte de façon chronologique, ce n’est malheureusement pas le cas, apportant ainsi une déstabilisation du lecteur dans le fil conducteur de sa lecture. C’est aussi sans compter son besoin de se référer au net pour des précisions nécessaires, du moins pour un lectorat non spécialiste des questions Chine-Afrique.

L’ouvrage est ainsi destiné à des individus qui possèdent déjà de bonnes connaissances de la structure économique et politique de la Chine en plus d’avoir une connaissance de l’histoire du pays sur la scène internationale. Il faut alors avoir un accès à de l’information additionnelle ou préalable afin de bénéficier complètement de la lecture du livre. Une simplification de certains concepts intégrés à l’intérieur des paragraphes ou des définitions placées en notes de bas de page permettraient de rendre la compréhension de la matière beaucoup plus facile, mais également la lecture plus plaisante en plus d’éviter le besoin d’avoir recours au net à multiples reprises. Bref, l’auteur devrait offrir un meilleur accompagnement à ses lecteurs afin d’améliorer la fluidité de son œuvre.

Dans une perspective de cours universitaire, utiliser l’ouvrage pourrait être très pertinent en attribuant des lectures selon les sujets déjà présentés en classe par un professeur. Par exemple, faire lire aux étudiants les sections portant spécifiquement sur les missions médicales en Afrique à la suite d’un cours sur ce sujet serait un exercice de synthèse efficace. De plus, dans chaque section, il y a des courtes études de cas qui permettent de comprendre la matière expliquée ce qui permet de concrétiser l’information.

La position de l’auteur au sujet des relations sino-africaines est facile à discerner à travers l’ouvrage. En effet, la conclusion des chapitres est souvent que, bien que la présence de la Chine en Afrique amène une modernisation des infrastructures, cette action n’est pas faite de façon altruiste, mais plutôt pour contrôler les ressources naturelles de l’Afrique. L’auteur dénonce à plusieurs reprises que la Chine se donne l’image « du sauveur du continent », mais qu’en réalité plusieurs des mesures mises en place sont prédatrices avec les conséquences néfastes qui en découlent.

Pour les personnes déjà bien informées en géopolitique et possédant une solide connaissance de l’histoire chinoise, cet ouvrage constitue une ressource pertinente pour approfondir le cas particulier de la Chine en Afrique et comprendre les mécanismes qui ont permis l’instauration de son influence sur le continent. En effet, les mécanismes présentés expliquent, à la suite de la lecture complète de l’ouvrage, la manière dont la Chine a établi son influence sur le continent africain.

Conclusion 

En conclusion, bien que l’ouvrage offre une analyse détaillée et pertinente des mécanismes par lesquels la Chine a établi son influence en Afrique, il présente plusieurs points faibles qui en limitent l’accessibilité. La complexité de sa structure oblige le lecteur à naviguer constamment entre les chapitres et à effectuer des recherches complémentaires pour éclaircir certains concepts, ce qui ralentit la lecture et peut décourager un public moins expérimenté.

L’auteur se positionne clairement en dénonçant une politique d’influence fondée sur des stratégies d’exploitation des ressources naturelles, ce qui apporte un éclairage critique sur la modernisation des infrastructures en Afrique et l’industrialisation du continent. Cependant, cette approche, bien que riche en informations, suppose que le lecteur possède déjà une solide connaissance de l’histoire de la Chine et de la géopolitique africaine.

Dans un contexte universitaire, le livre pourrait être utilisé de manière sélective pour approfondir certains sujets spécifiques, à condition que l’enseignant guide la lecture et complète les explications par des notes ou des recherches supplémentaires. Une refonte de l’ouvrage, intégrant par exemple des définitions en notes de bas de page et une organisation plus linéaire, permettrait non seulement de fluidifier la compréhension de la matière, mais aussi d’élargir le public cible, rendant ainsi l’information présentée dans l’ouvrage accessible à un plus grand nombre de lecteurs.

Idiatou Bah

Département de géographie, Université Laval

[1] « Xavier Aurégan – Institut Français de Géopolitique », consulté le 18 décembre 2024, https://www.geopolitique.net/our_team/xavier-auregan/.

Recension. X. Aurégan et T. Pairault (dir.). L’Afrique et ses présences chinoises

Frédéric Lasserre

Regards géopolitiques v10 n4, 2024

Xavier Aurégan et Thierry Pairault (dir.) (2024). L’Afrique et ses présences chinoises. Paris, L’Harmattan, 253 p.

Cet ouvrage collectif rassemble plusieurs analyses pour explorer la diversité des formes de la présence chinoise en Afrique.  Le titre de l’ouvrage écarte clairement l’idée d’une emprise irrésistible que la superpuissance économique chinoise pourrait exercer sur des États africains trop souvent abordés comme faibles dans leur relations avec Pékin.  Non pas que le contraire soit vrai. Mais les contributeurs s’efforcent, à travers la palette des sujets abordés, de souligner la diversité des présences chinoises. Une première partie, Stratégies géopolitiques chinoises, rassemble des chapitres analysant les stratégies mises en place par la Chine.

Une seconde partie, Approches socio-politiques africaines, permet de jeter un éclairage sur les interactions entre la présence chinoise et quelques pays d’accueil, Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire et Bénin.

Dans la première partie, un premier chapitre montre que la Chine, qui a pris la direction de l’agence des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) depuis 2019, applique, malgré des discours de solidarité avec les pays en développement sur la nécessité de revoir les politiques agricoles et de sécurité alimentaire, applique en réalité des politiques technicistes qui reproduisent les modèles développés par les Occidentaux.

Le chapitre suivant aborde la question de l’influence relative  d’un pays extérieur à travers les prêts mais aussi les investissements directs, deux aspects souvent confondus dans les médias qui parlent souvent d’investissements chinois dans le cadre des nouvelles routes de la soie alors que souvent de tels projets sont financés par des banques chinoises, mais sous forme de prêts et ne sauraient donc constituer des investissements. Thierry Pairault nuance ici l’influence relative de la France et de la Chine, en tenant compte du statut des entreprises, les acteurs privés ne relayant pas évidemment l’influence de l’État d’origine de la même façon que des entreprises d’État, chinoises en l’occurrence.

Les trois chapitres suivants analysent par la suite des secteurs précis. Xavier Aurégan analyse les formes de la diplomatie sanitaire de la Chine en Afrique, dont le rôle est principalement de se forger une image positive auprès des pays en développement : depuis plusieurs dizaines d’années, la coopération dans le domaine de la santé est fortement politisée, et l’épisode de la pandémie de covid-19 l’a encore illustré en opposant implicitement les approches occidentales des modèles chinois ou d’ailleurs en Asie. Cependant, on escompte de cette coopération et de la formation des personnels soignants, des ventes de matériels médicaux chinois. Les chapitres suivants abordent le secteur des télécommunications et du tourisme. En matière de télécommunications, le champion chinois Huawei, présenté comme un groupe privé qui ne relaie donc pas les ambitions chinoises, permet toutefois à la Chine de promouvoir l’entreprise comme un exemple de succès industriel, de crédibilité des normes chinoises, de preuve de la viabilité de la voie chinoise vers le développement et du caractère gagnant-gagnant de la coopération économique bilatérale. En ce sens, les projets chinois en télécommunications ont certes pu traduire la recherche opportuniste, au sens positif du terme, de nouveaux marchés, mais elles jouaient aussi un rôle de levier dans la construction d’une image positive pour la Chine, en venant conforter le soft power, le pouvoir d’influence de Pékin. Le déclin relatif des ventes de Huawei à l’étranger, du fait en partie des sanctions occidentales, illustre l’importance stratégique relative des routes de la soie numérique : les entreprises chinoises s’adaptent et, en partie contraintes par les États-Unis, se replient vers le marché domestique où elles réinvestissent dans l’innovation et tentent de se constituer des avantages concurrentiels sur leurs rivales occidentales. Le tourisme chinois en Afrique est encore marginal, mais il connait un développement réel. Outre que, très contrôlé par l’État, il permet à la Chine de faire miroiter les avantages d’une certaine coopération avec elle, il sert aussi, dans le discours de la Chine, d’alimenter l’idée d’un levier de promotion de l’amitié sino-africaine.

La seconde partie aborde plus spécifiquement la réception des présences chinoises en Afrique. La notion de projet chinois est relativisée par le fait que, malgré la présence d’un financement chinois et d’un maitre d’œuvre chinois, il est possible de relever la présence d’entreprises étrangères et locales parmi les acteurs impliqués. Il n’y a là rien de nouveau, les grandes entreprises chinoises ayant compris qu’en termes d’image il était plus positif d’inclure des acteurs non chinois dans leur portefeuille de partenaires industriels, mais on en mesure la matérialisation en Afrique. Les chapitres suivants montrent le souci d’entreprises chinoises de mieux s’intégrer sur le long terme en Algérie, à travers des pratiques sociales dans lesquelles elles tirent aussi habilement parti des lacunes déréglementations locales. Enfin, les deux derniers chapitres abordent des sujets directement liés au soft power chinois, l’influence des films de kung-fu auprès des gangs de rue à Abidjan; et l’influence chinoise sur les pratiques médicales traditionnelles.

Un ouvrage intéressant à travers la diversité des sujets abordés, qui vient relativiser l’idée de l’uniformité des formes de la présence chinoise en Afrique. Bien entendu, comme tout ouvrage collectif, on y découvre un tableau constitué d’une palette de petites touches dont l’ensemble ne saurait épuiser le sujet. On pourrait regretter notamment l’absence récurrente dans la littérature d’une analyse de la perception de la coopération économique avec la Chine, qui articule des sentiments positifs lorsque des projets aboutissent (routes, hôpitaux, téléphonie), plus nuancés lorsqu’ils interrompent un projet en cours de route, le condamnant à l’échec commercial comme dans le cas de la nouvelle voie ferrée au Kenya (Standard Gauge Railway, Voie ferrée à écartement standard), mécontents lorsque les produits chinois sont perçus comme induisant une concurrence déloyale face aux producteurs locaux (textile, produits agro-alimentaires). Mais souligner la diversité des formes de cette présence chinoise est assurément une valeur ajoutée précieuse.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

 

Le colonialisme allemand en Afrique. Enjeux géohistoriques et défis géopolitiques

RG, vol10 n3, 2024

Stephan Martens

Professeur d’études allemandes et européennes à CY Cergy Paris Université. stephan.martens@cyu.fr  

Résumé : L’Allemagne fut une puissance coloniale de 1884 à 1919. La reconnaissance, en 2021, du caractère génocidaire des massacres des Hereros et Namas (dans l’actuelle Namibie) a permis de redécouvrir les affres du colonialisme allemand. Depuis les années 2010, l’Allemagne tend à assumer son passé colonial – l’histoire du colonialisme allemand est prégnante. La politique africaine de l’Allemagne remet en cause un certain nombre de modalités de sa culture mémorielle et comme pour les autres puissances coloniales, le grand drame historique éclaire et met en lumière les enjeux de l’époque et ceux des conflits (politiques ou économiques) en cours aujourd’hui.

Mots-clés : colonialisme, génocide, culture mémorielle, politique africaine.

Abstract : Germany was a colonial power from 1884 to 1919. The recognition of the genocidal nature of the massacres of the Hereros and Namas (in present-day Namibia) made it possible to rediscover the horrors of German colonialism. Since the 2010s, Germany has tended to accept its colonial past– the history of German colonialism is prevalent. Germany’s Africa policy calls into question a certain number of modalities of its memorial culture and as with the other colonial powers, the great historical drama sheds light on the issues at stake at the time, as well as on the conflicts (political or economic) that are ongoing today.

Keywords : colonialism, genocide, memorial culture, African politics.

Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique, comme l’Océanie, demeura largement hors du champ des préoccupations de la République fédérale d’Allemagne (RFA). La majorité des États africains gravitait encore dans l’orbite des puissances colonisatrices, tandis que la primauté du problème allemand et les répercussions du conflit Est-Ouest justifiaient le repli, dans un cadre européen et atlantique, d’une Allemagne objet plus que sujet des relations internationales. Or, depuis la fin de la Guerre froide et l’unification allemande, la recherche sur le passé colonial de l’Allemagne est devenue l’un des domaines les plus actifs de l’historiographie, tant en Allemagne qu’à l’étranger et dans ses anciens territoires coloniaux. L’histoire économique de l’impérialisme allemand est revisitée et les liens avec d’autres empires européens sont établis. De même, les limites chronologiques et géographiques du colonialisme allemand sont réévaluées et la postcolonialité de l’Allemagne et des anciennes colonies est débattue dans un éventail de plus en plus large allant d’expositions muséales, jusqu’au tourisme et à la politique étrangère. La (re)découverte de ce passéentraîne cependant un certain nombre de questionnements historico-politiques propres à influer sur les paradigmes de la politique étrangère allemande.

La prise de conscience de la réalité du fait colonial allemand

On a souvent pris comme prétexte que l’Allemagne n’avait été qu’une puissance coloniale à la marge, pendant trois décennies, entre 1884 et 1918, puisqu’avec le traité de Versailles, en 1919, l’Allemagne perd la totalité de ses colonies. L’histoire allemande se confond cependant avec celle de la politique impérialiste menée par toutes les grandes puissances occidentales à partir du XIXe siècle, et c’est à Berlin que du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, a lieu la conférence internationale au cours de laquelle les quatorze États invités entérinent le partage du continent africain. L’Allemagne, unifiée en 1871, cherche, elle aussi, à s’octroyer sa place au soleil (Platz an der Sonne) – comme le déclare Bernhard von Bülow, alors ministre des Affaires étrangères, au Reichstag, le 6 décembre 1897 – avec des comptoirs dans la province de Shandong en Chine (1887), en s’établissant dans l’est de la Nouvelle-Guinée (1884) ainsi que dans les Îles Marshall et Samoa (1885) et, surtout, en Afrique : l’Afrique allemande du Sud-Ouest (actuelle Namibie, dès 1883, ainsi que le Cameroun et Togo, en 1884), l’Afrique orientale allemande (actuelle Tanzanie, ainsi que le  Rwanda, le Burundi et de petites parties du Mozambique, en 1885).

La colonisation fit la fortune de quelques maisons de commerce issues des villes hanséatiques, mais les colonies ne représenteront qu’à peine 0,5 % du commerce extérieur total de l’Allemagne en 1914. La même année, on ne dénombre que 15 000 Blancs en Afrique du Sud-Ouest, et tous ne sont pas Allemands, 5 000 Allemands en Afrique de l’Est, 2 000 au Cameroun et 500 au Togo, quelques centaines en Chine et dans le pacifique.

Le départ forcé en 1890 du chancelier Otto von Bismarck, réticent à prendre en compte les attentes des mouvements pangermanistes et colonialistes, permet au courant en faveur de l’implantation allemande de converger avec les objectifs de la politique mondiale (Weltpolitik) de Guillaume II. Même à l’issue de la Première Guerre mondiale, alors que l’Allemagne est dépossédée de son empire colonial, les cercles politiques et économiques et la Ligue coloniale (Deutsche Kolonialgesellschaft) avec ses 42 000 membres, développent un argumentaire destiné à légitimer la vocation coloniale du pays. Durant la République de Weimar, la pensée coloniale perdure sous la forme du mythe révisionniste et s’il n’y a pas de réel soutien populaire pour recouvrer les territoires perdus, ni de volonté de la part des dirigeants du Troisième Reich en ce sens, l’opinion publique s’enthousiasme pour une littérature versée dans la culture de la mémoire sentimentale ou pour les souvenirs de guerre du général Paul-Emil von Lettow-Vorbeck (1870-1964), commandant des troupes allemandes en Afrique orientale, pendant la Première Guerre mondiale, dédiés à la jeunesse allemande (Lettow-Vorbeck (von), 1920).

Si en République démocratique allemande (RDA), cette période est manipulée à des fins idéologiques, la culpabilité des crimes coloniaux devant être attribuée exclusivement à la RFA, l’histoire du colonialisme en RFA est éclipsée dans la mémoire jusqu’à la fin des années 1980 par la Seconde Guerre mondiale et l’Holocauste. C’est à la faveur de la fin de la Guerre froide et de la réunification allemande que des historiens mènent un réel travail d’étude critique (Aufarbeitung) permettant de mieux appréhender et assumer ce passé colonial (Conrad, 2019 ; Gemeaux (de), 2024 ; Melber, 2024).Les travaux de ces chercheurs reflètent l’évolution historiographique de la colonisation allemande qui, sous l’impulsion des cultural studies et des postcolonial studies, en lien avec la question de la mémoire ravivée en 2004 par la célébration du centenaire du génocide des Hereros et Namas dans le Sud-Ouest africain, a renouvelé l’approche de la problématique. C’est à partir de cette date que l’on peut parler effectivement de la fin de l’amnésie (Kössler, 2006).

La portée de la reconnaissance de la nature génocidaire du massacre des ethnies Hereros et Namas dans l’actuelle Namibie

Le 11 janvier 1904, les Hereros exaspérés par les mauvais traitements et la politique de confiscation de leurs terres, se soulèvent contre les colons allemands. La révolte cause la mort de 123 colons. Berlin dépêche sur place le général Lothar von Trotha (1848-1920), connu pour ses méthodes brutales mises en application contre les mouvements de rébellion en Afrique orientale allemande, avec pour mission de réprimer la révolte herero. Le 11 août 1904, 5 000 Hereros sont massacrés sur un plateau appelé par les Allemands le Waterberg, et ceux qui parviennent à s’enfuir sont traqués et contraints de fuir dans le désert Omaheke, se situant à la frontière est de la Namibie avec le Botswana, où les puits d’eau ont été empoisonnés. Le général von Trotha s’en prend ensuite avec la même détermination aux Namas qui se soulèvent à leur tour. Les Hereros et Namas survivants seront ensuite enfermés dans dix-huit camps de concentration et y seront éliminés par le travail forcé, jusqu’à la fermeture des camps en 1908.

Si les exactions commises sur les Hereros et les Namas doivent être restituées dans le contexte plus large de la colonisation occidentale du début du XXe, les violences perpétrées dans le cadre de la colonisation allemande se distinguent cependant des autres dans la mesure où les deux ordres d’extermination (Vernichtungsbefehl) donnés par le général von Trotha[1]  démontrent que l’intention n’est pas de soumettre l’ennemi, mais de l’éradiquer, en raison du côté systématique et planifié des massacres (Bridgman et Worley, 1997 ; Zimmerer et Zeller, 2003 ; Sarkin, 2011). Le programme d’extermination entraîna la mort de 65 000 Hereros (80 % de la population totale) et de 20 000 Namas (50 %).

Si dès 1989, la RFA reconnaît qu’il lui incombe une responsabilité particulière à l’égard de la Namibie, ce sont les commémorations, en 2004, autour du 100e anniversaire du début du massacre des Hereros, qui ont donné une impulsion au travail de mémoire politique. Le 14 août 2004, l’Allemagne présentait pour la première fois ses excuses pour les massacres commis par les troupes coloniales allemandes entre 1904 et 1908. À cette occasion, la ministre allemande de la Coopération économique et du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul, avait reconnu la responsabilité de l’État allemand au cours de cette guerre d’extermination. Si les crimes commis dans le Sud-Ouest africain ont longtemps été refoulés, c’est aussi parce que les autorités allemandes craignaient qu’une reconnaissance officielle du génocide pourrait avoir des effets juridiques, voire financiers, considérables. Mais pour parachever la réconciliation, cette intransigeance pragmatique des dirigeants allemands s’est inévitablement effritée lors des discussions germano-namibiennes de ces dernières années (Martens, 2019).Ainsi,le 28 mai 2021 le gouvernement d’Angela Merkel reconnaît officiellement la dimension génocidaire de ce massacre et s’engage à reverser une somme d’un milliard d’euros, sur trente ans, en guise d’aide au développement. La question du génocide et des réparations cristallise désormais les débats : Berlin estime que l’accord sur l’aide d’un milliard d’euros, qui sera versé sur une base volontaire, n’est pas comparable à des réparations, alors que les descendants des Hereros et Namas, qui jugent le montant de l’aide insultant, réclament le versement de vraies réparations.

Des chercheurs s’interrogent désormais sur les liens structurels entre le génocide des Hereros et Namas et l’Holocauste. Selon leurs travaux, ce premier génocide aurait stimulé l’accélération de la culture militaire de l’État allemand ainsi qu’un processus de bureaucratisation qui aurait ouvert la voie à l’Holocauste. C’est, selon un certain nombre d’historiens, la logique d’une conquête exterminatrice qui s’était imposée, au même titre que celle des nazis dans la domination de l’est européen avec l’anéantissement des populations slaves (Madley, 2005 ; Olusoga et Erichsen, 2011 ; Zimmerer, 2011).D’autres travaux d’historiens démontrent à quel point le régime colonial allemand est une sorte de répétition générale qui conduit à Auschwitz et, ainsi, d’après eux, il y aurait une préhistoire coloniale du nazisme dont l’anthropologie et la médecine se sont rendues complices[2] à travers les funestes expérimentations d’une science des races où s’entremêlent les passés nazis et coloniaux. (Stubenvoll, 2022).

La thèse défendue par ces historiens reste cependantproblématique car focalisée sur une voie particulière allemande (deutscher Sonderweg), alors que de nombreuses autres puissances coloniales ont mené leurs guerres de manière aussi brutale et avec une volonté d’extermination aussi génocidaire que l’on pense aux atrocités au Kenya commises par les Britanniques dans les années 1950, où des centaines de milliers de Kikuyus sont morts dans des camps fortifiés (Elkins, 2005), ou à la terreur que la Belgique a fait régner dans l’État du Congo entre 1884 et 1908 (Hochschild, 1998).

Les méandres de la mémoire coloniale

En ce début du XXIe siècle, l’héritage colonial allemand est présent dans l’imaginaire collectif des populations anciennement colonisées, mais à l’exception de la Namibie on peut dire qu’il est ambivalent dans le sens où il ne joue pas un rôle prédominant dans la conscience de la plupart des habitants des anciennes colonies allemandes. Ainsi, des observateurs expliquent que la réception de nombreux jeunes camerounais de l’histoire germano-camerounaise, se résumait au mieux à Winfried Schäfer, qui fut l’entraîneur de l’équipe nationale de football du Cameroun entre 2001 et 2004 (Grill, 2021). Au Rwanda, le passé colonial allemand n’est plus du tout évoqué et le médecin explorateur Richard Kandt (1867-1918), fondateur de Kigali, est encore très apprécié des Rwandais – en raison d’une médiation incomplète de l’histoire coloniale. Au Cameroun et au Togo, les fondations politiques allemandes et le centre culturel Goethe Institut sont très présents, l’allemand est enseigné dans les collèges et lycées et attire de nombreux étudiants partis poursuivre leurs études en Allemagne en raison du savoir-faire allemand, considéré comme robuste et fiable, idée qui date en effet de l’époque coloniale. Dans ces deux pays, l’idée d’une Allemagne coloniale bénéfique, à l’origine de la modernisation du pays, au point parfois d’enjoliver la domination allemande sur leur pays, est encore largement répandue (Akakpo, 2014; Mbakop, 2020). Il est vrai que si les traces de la présence allemande ont tendance à disparaître, des villes comme Swakopmund en Namibie, Gitega au Burundi ou encore Aného au Togo, comptent encore d’importants bâtiments allemands de l’époque, sans compter qu’au Cameroun la qualité des infrastructures d’avant- guerre, particulièrement ferroviaires, se retrouve un siècle après :  deux lignes de chemin de fer avaient été construites entre Douala et Eséka (130 km) et Doula et Nkongsamba (160 km) – le pays est l’un de la région à avoir aujourd’hui autant de chemins de fer.Durant les années 1960/70, la présence allemande fut revalorisée, pour faire contraste avec les colonisations française ou britannique, et l’échec de l’Allemagne fut retourné en sa faveur par une « transfiguration du passé et un pragmatisme d’actualité » (Gemeaux (de), 2016).

En Allemagne, durant des décennies, le fait que la période effective du colonialisme n’avait duré qu’une trentaine d’années avait conduit à une sorte d’image de pays propre sur le thème du colonialisme – la rhétorique impériale de la colonie modèle (Musterkolonie) fut une invention historique de l’administration coloniale allemande au Togo et au Cameroun qui postulait que les relations entre colonisateurs et colonisés avaient été pacifiques et harmonieuses, au point que l’on ait pu considérer que l’Allemagne, en tant que puissance coloniale, avait été moins mauvaise que d’autres. Et de nos jours encore, un certain nombre de Namibiens germanophones entretiennent une « culture de glorification coloniale » (Obertreis, 2024) : ces derniers forment une communauté soudée avec ses propres écoles, brasseries, librairies, et un journal Allgemeine Zeitung – le seul quotidien d’Afrique en langue allemande, tiré à près de 5 000 exemplaires.


En trente ans de domination coloniale, les Allemands ont mené trois guerres particulièrement meurtrières : en Namibie, mais aussi en Tanzanie, avec la répression sanglante de la rébellion des Maji-Maji, un soulèvement de plusieurs tribus africaines d’Afrique orientale allemande entre 1905 et 1907 –pour lequel le président fédéral Frank-Walter Steinmeier a demandé officiellement « pardon » pour les exactions commises par les forces coloniales de son pays en Tanzanie, lors d’une visite à Songea, le 1er novembre 2023 – et en Chine, où les soldats du Reich, comme ceux d’autres puissances occidentales, commirent des massacres de populations civiles lors de la répression de la révolte des Boxers, en 1890. Les pratiques coloniales n’étaient pas plus humaines que dans d’autres colonies et le racisme envers les populations colonisées tout aussi marqué.

Aujourd’hui, en Allemagne, le passé colonial n’est plus un tabou et d’innombrables initiatives permettent de mieux connaître le fait colonial. D’octobre 2016 à mai 2017, une exposition remarquée sur le colonialisme allemand avait été présentée au Deutsches Historisches Museum de Berlin. De même, le dossier compliqué des bronzes du Bénin, pillés en 1897 par les Britanniques au royaume du Bénin et transférés ensuite dans des musées allemands, a trouvé une issue positive, puisque le 20 décembre 2022, Claudia Roth et Annalena Baerbock, respectivement ministres de la Culture et des Affaires étrangères ont remis à Abuja, la capitale du Nigeria, vingt objets issus des cinq musées allemands. Il s’agissait des premiers des 1130 bronzes du Bénin que l’Allemagne s’est engagée à restituer. Cet épisode est révélateur des progrès accomplis depuis une décennie par les acteurs politiques et culturels allemands, surtout depuis l’inauguration du Humboldt Forum à Berlin, le 16 décembre 2020 – où ces bronzes avaient été exposés.

Le Humboldt Forum est abrité au sein du palais baroque des Hohenzollern, dynastie ayant régné sur la Prusse puis l’empire allemand jusqu’à l’abdication en 1918 de Guillaume II, reconstruit dans les années 2010, au centre de Berlin. Le Humboldt Forum montre des dizaines de milliers d’objets du quotidien provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie, mais le principe de montrer ces témoins de la période coloniale au cœur d’un bâtiment symbolique de l’ancien empire, même avec un important appareil didactique, heurte tout un courant d’opinion. Au sein du Humboldt Forum, une pièce du silence (Raum der Stille) sur le modèle de ce qui existe déjà au Musée juif de Berlin, a été ouverte au public, pour se recueillir en pensant aux exactions commises par l’Allemagne dans sa politique coloniale, mais ceci précisément dans le nouveau château identique à celui des Hohenzollern qui sont justement impliqués dans des exactions (violence, esclavage, expropriations). Même le nom Humboldt donné au Forum, interroge : c’est une référence aux deux frères Alexander von Humboldt (1769-1859), l’explorateur, le chercheur en sciences naturelles passionné par les voyages, et Wilhelm von Humboldt (1767-1835), le philologue et homme d’État qui a donné son nom à l’Université Humboldt de Berlin. Certes, il s’agit de faire passer une image de la Prusse ouverte sur le monde, intellectuelle, réformatrice afin de « gommer » le militarisme, le colonialisme, la prépondérance de la noblesse, associée au château des Hohenzollern. Il reste que si Alexander von Humboldt fut un grand explorateur, il fut aussi un savant symbolisant, entre autres choses, la dominance coloniale – en ramenant des milliers d’objets arrachés aux peuples autochtones, sans trop demander leur avis.  Il faut rappeler, qu’en 2017, l’historienne franco-allemande Bénédicte Savoy avait démissionné du conseil scientifique du Forum pour critiquer l’absence de questionnement sur l’origine des œuvres exposées – elle qui avec Felwine Sarr, sur demande du président Emmanuel Macron, a élaboré des recommandations à cet effet dans un rapport publié en novembre 2018.

Depuis, il y a eu un effet positif du Forum, à savoir une sensibilité accrue au sujet de l’art colonial pillé. En 2019, la création d’un département Biens culturels et de collection issus de contextes coloniaux (Kultur- und Sammlungsgut aus kolonialen Kontexten) au sein du Centre allemand pour les pertes de biens culturels (Deutsches Zentrum Kulturgutverluste) – mis en place en 2015 –, a permis une extension institutionnelle durable dans ce domaine à l’échelle fédérale. Il s’agit d’un signe fort dans le domaine de la recherche de provenance. Dans leur accord de coalition gouvernementale de mars 2018, les chrétiens-démocrates (CDU/CSU) et les sociaux-démocrates (SPD) avaient déclaré que « l’analyse de la terreur nazie, de la dictature du SED et de l’histoire coloniale allemande » faisait partie du « consensus démocratique fondamental en Allemagne ». Le Centre allemand pour les pertes de biens culturels y était déjà mentionné et des fonds avaient été annoncés pour la recherche de provenance sur les biens de collection issus de contextes coloniaux.

Realpolitik de l’intérêt bien compris

Les Allemands ont eu pendant des décennies les yeux rivés sur l’Asie et l’Europe de l’Est, le faible niveau d’industrialisation de l’Afrique et le poids limité de la classe moyenne n’attiraient pas les entreprises allemandes. Jusque dans les années 1990, la politique africaine est axée essentiellement sur l’aide au développement et la lutte contre la pauvreté – et ses anciennes colonies n’ont longtemps pas été identifiées par l’Allemagne comme des pays regorgeant de riches potentialités, avec des économies trop peu diversifiées, et confrontés à de grosses disparités sociales. Dans les années 2010, le continent africain représentait moins de 1% des investissements directs à l’étranger, ces derniers se concentrant essentiellement en Afrique du Sud et en Égypte. Avec les « Lignes directrices de la politique africaine du gouvernement fédéral », de mai 2014, l’Allemagne élabore le premier véritable projet ambitieux, que complète désormais le nouveau document titré « Construisons l’avenir avec l’Afrique. La stratégie du BMZ[3] pour l’Afrique », de janvier 2023. Déjà en 2017, la chancelière Angela Merkel, en tant que présidente du G20, avait lancé le forum économique annuel à Berlin Compact with Africa (CwA) auquel participent 13 pays africains[4], une sorte de Sommet africain allemand. Pour l’Allemagne, il s’agit de faire de l’Afrique un vrai partenaire : les textes stipulent qu’il ne s’agit plus d’aide au développement selon un schéma dépassé donateurs-bénéficiaires, mais d’investissements qui soient rentables pour les deux parties. Au-delà, Berlin souhaite intégrer l’Afrique dans la pensée stratégique du pays, dans le cadre plus large d’une réforme de la coopération entre l’Europe et l’Afrique afin de rompre avec le passé colonial et de corriger l’équilibre asymétrique des pouvoirs entre les deux continents (Kannengieβer, 2021).

Avec l’agression russe en Ukraine, l’Allemagne a dû adapter sa politique climatique aux bouleversements que cette guerre entraîne pour son modèle économique, énergétique et militaire. La guerre a révélé les dépendances unilatérales de l’Allemagne vis-à-vis de son fournisseur principal en énergie fossile, la Russie. La crise de conscience brutale de ses vulnérabilités a amené le gouvernement fédéral à repenser ses chaînes d’approvisionnement énergétique : dorénavant la diversification des sources d’énergie, de préférence renouvelable, est le mot d’ordre pour répondre aux besoins massifs en énergie pour un pays ayant toujours un tissu industriel remarquable (24 % du PIB en 2022). La diplomatie climatique allemande prévoit ainsi d’innombrables partenariats énergétiques et de développement avec les pays émergents (Süβ, 2024).

Désormais, les raisons d’un déplacement officiel en Namibie, comme celui du vice-chancelier et ministre de l’Économie, Robert Habeck, en 2023, ne sont plus d’ordre historique, mais liées à des questions d’intérêts économiques et énergétiques. L’Allemagne a besoin d’énergie propre et celle-ci peut provenir de la Namibie sous forme d’hydrogène, d’ici 2027. Une entreprise commune y investit 10 milliards d’euros dans la production d’hydrogène vert. Parallèlement, les acteurs politiques des deux côtés espèrent que cela donnera un essor au développement du pays sur la base d’un partenariat. De nouveaux emplois devraient être créés et la ville portuaire de Lüderitz, où périrent des milliers d’Hereros dans le camp de concentration, devrait profiter du transport de l’ammoniac, un dérivé de l’hydrogène.

Il reste que l’arrivée massive de délégations allemandes (et européennes) soulève de nouveaux questionnements. Lors de son voyage en Afrique du Sud, en 2023, Annalena Baerbock atenté de persuader Pretoria de se joindre au concert international de condamnations de la Russie pour sa guerre contre l’Ukraine, mais elle a également profité de l’occasion pour rappeler à Pretoria son engagement à abandonner le charbon le plus rapidement possible. Les Sud-Africains, plongés dans des coupures d’électricité à répétition, s’y opposent, et lasituation a profité au lobby sud-africain du charbon, qui affirme que la crise énergétique — causée par des centrales électriques mal gérées et une corruption endémique — pourrait être résolue avec davantage de charbon. Les responsables politiques occidentaux marchent sur la corde raide lorsqu’ils visitent l’Afrique du Sud, car leurs efforts pour stimuler la transition écologique dans le pays sont souvent perçus comme des tentatives de restaurer les modèles coloniaux. Selon l’Institut allemand de recherche économiques (DIW) de Berlin, nombreux sont ceux qui ont l’impression qu’une « nouvelle forme de colonialisme est introduite par la petite porte ». Après tout, d’après les experts, les technologies qui favorisent la transition écologique sont souvent produites dans les pays riches et leur participation à la décarbonation des pays moins riches peut être considérée comme une prédation économique (Lüpke (von) et al., 2023). Les critiques font également valoir que l’Allemagne s’est elle-même tournée à nouveau vers le charbon face aux pénuries de gaz en 2022. Le risque est donc réel de reproduire des schémas post-coloniaux dans la collaboration avec des pays tiers. Le danger étant d’exploiter les ressources naturelles de pays émergents sans apporter une contribution équitable à leur développement économique. Il est vrai que l’Allemagne bénéficie (encore) d’un rapport plus neutre comparé à des acteurs comme la France vis-à-vis de pays africains, latino-américains ou asiatiques puisqu’elle est reconnue comme l’un des donateurs principaux du financement climatique.

L’inévitable réajustement des termes du débat mémoriel

Le principal déclencheur de l’intérêt pour l’histoire coloniale allemande a été le Humboldt-Forum, c’est-à-dire le débat sur le forum et l’origine de nombreux objets qui devaient y être exposés. Non pas que le 100e anniversaire du massacre des Hereros et Namas, en 2004, n’ait pas joué un rôle clé dans la prise de conscience de la réalité du colonialisme allemand, mais cela a d’abord concerné les experts et les historiens. Pour l’opinion publique en général, le Forum était quelque chose de plus tangible que les débats abstraits des intellectuels sur la dépendance coloniale ou la violence. Le Forum avait essayé de se concevoir comme un lieu global, ouvert sur le monde, mais les responsables ne s’étaient pas vraiment interrogés sur la face cachée de cette interconnexion mondiale, sur le fait que la violence et l’exploitation font naturellement aussi partie de cette interconnexion.

Les débats sont donc loin d’être clos, d’autant qu’à la suite de la guerre en Ukraine s’est opéré non seulement un basculement de la politique allemande en matière de sécurité, d’approvisionnement énergétique et de relations avec la Russie, mais s’est présenté aussi un questionnement sur la nouvelle relation à développer avec les pays du Sud qui, victimes des répercussions des sanctions contre la Russie ne se sont pas ralliés à la ligne dure adoptée par l’Occident vis-à-vis de la Russie. D’autre part, dans le conflit Israël-Hamas, consécutif à l’attaque de l’organisation terroriste du 7 octobre 2023, l’Allemagne s’est rangée aux côtés de l’État hébreu, avec une unanimité politique absolue et sans réserve. La puissance des liens unissant Israël et l’Allemagne se lit à l’aune de la responsabilité historique de l’Allemagne dans la Shoah. Mais les réactions de nombreux pays du Sud à la guerre d’Israël à Gaza reflètent également des récits postcoloniaux. Pour l’Allemagne, la gestion de cette situation est particulièrement difficile, car les gouvernements de nombreux pays en Afrique considèrent Israël comme une puissance coloniale. Quand le Nicaragua, en avril 2024, accuse l’Allemagne devant la Cour internationale de Justice de La Haye de faciliter la commission d’un génocide à Gaza – par un soutien financier et militaire à Israël –, il lui reproche finalement de nier d’autres injustices tout en reconnaissant sa culpabilité historique dans la Shoah. Ainsi, l’espoir de rédemption peut se transformer en illusion, la seule référence au passé ne pouvant se suffire à elle-même, et l’obsession allemande d’être du bon côté de l’histoire, risque d’avoir un côté sombre.

Les relations que l’Allemagne nouera et entretiendra avec les pays d’Afrique, notamment ses anciennes colonies, se heurteront, tôt au tard, à la puissante mécanique fantômale de la mémoire allemande et du recouvrement de ses strates. Car dans le Sud, le pays est perçu comme faisant pleinement partie de l’Occident qui a colonisé et exploité les pays africains pendant des siècles. L’Allemagne n’échappera plus aux leçons d’une histoire coloniale propre, au caractère aussi dévastateur que celui des autres puissances coloniales, au nom d’une période coloniale qui n’aurait duré que 30 ans, et il serait indécent de se prévaloir ainsi d’une sorte d’absolution réparatrice octroyant à l’Allemagne le rôle d’un pays ingénu dans la coopération ou l’aide au développement. Nul doute que pour parachever le processus de réconciliation, les dirigeants allemands seront inévitablement amenés à mettre davantage en valeur les aspects moraux et éthiques dans la coopération bilatérale avec les anciennes colonies.

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[1] Le premier ordre d’extermination est en date du 2 octobre 1904 : « Tous les Hereros doivent quitter le pays […] Tout Herero trouvé dans les limites du territoire allemand, armé ou non, avec ou sans bétail, sera abattu. [Je] n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir ». Le 22 avril 1905, c’est le second ordre d’extermination : « Tout Nama qui choisit de ne pas se rendre et qui sera vu en zone allemande sera abattu, jusqu’à ce que tous soient exterminés ».

[2] C’est en 1908 qu’Eugen Fischer, père de l’anthropologie génétique allemande, arrive dans le Sud-Ouest africain, afin de procéder à des expérimentations médicales et à des mensurations sur les cadavres. Le médecin est convaincu que le peuple allemand est menacé de dégénérescence et que le métissage avec des races inférieures en est la cause principale. Ses travaux sont considérés comme une source inspiratrice de l’idéologie nazie et son principal disciple sera Josef Mengele, le tristement célèbre médecin d’Auschwitz.

[3] Le BMZ (Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung) est le ministère fédéral de la Coopération économique et du Développement. 

[4] Depuis 2017, les pays participant à CwA sont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, La République démocratique du Congo, l’Égypte, l’Éthiopie, la Ghana, la Guinée, le Maroc, le Rwanda, le Sénégal, le Togo et la Tunisie. 

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) à l‘épreuve de l’extraversion commerciale des États africains

Regards géopolitiques v9 n4

Alain-Patrick Loumou Mondoleba

Alain-Patrick Loumou Mondoleba est docteur en Science Politique de l’Université de Douala au Cameroun. Il est par ailleurs diplômé de l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC). Auteur de plusieurs articles, ses travaux et centres d’intérêts sont essentiellement portés vers les politiques publiques, l’intégration régionale, les questions de paix et de sécurité.

loumoupatrick16@gmail.com

Résumé

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF)permet de renouveler le questionnement sur le choix continental de l’intégration africaine par le marché. Par sa mise sur pied, les Etats africains entendent rehausser le taux de commerce intra-africain. Cette réflexion s’invite au débat entretenu autour des entraves à la mise en œuvre effective de cette initiative, en suggérant une entrée par l’extraversion commerciale des Etats africains. Qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Aller vers un marché africain pour échanger quoi ? C’est en partant de ces interrogations que l’analyse tente de faire contacter la faible disponibilité, sur le continent africain, des biens et produits les plus demandés et faisant l’objet de plus d’échanges. La similitude des produits d’échanges, qui s’explique par la faible complémentarité et la faible diversité des productions, pousse à postuler que, bien qu’ayant signé l’accord de libre-échange, le risque pour que de nombreux États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires extérieurs au détriment de leurs compères africains demeure considérable. Dans cette configuration, la probabilité pour que l’on aboutisse demain à un marché africain sans produits made in Africa est grande. Un tel marché se présenterait ainsi comme marché étranger aménagé sur le sol africain au plus grand profit des étrangers. L’étude se nourrit de théorie de la dépendance et s’ancre méthodologiquement dans l’analyse statistique et la recherche documentaire.

Mots-clés : zone de libre-échange continentale africaine, extraversion commerciale, intégration régionale, Afrique. 

Summary

The African Continental Free Trade Area (ZLECAF) makes it possible to renew the questioning of the continental choice of African integration through the market. Through its establishment, African states intend to increase the rate of intra-African trade. This reflection invites itself to the debate maintained around the obstacles to the effective implementation of this initiative, by suggesting an entry by the commercial extroversion of African States. Which explains the commercial extraversion of African states? Go to an African market to trade what? It is on the basis of these interrogations that the analysis attempts to make contact with the low availability, on the African continent, of the goods and products most in demand and subject to the most trade. The similarity of trade products, which is explained by the weak complementarity and the low diversity of productions, leads us to postulate that, despite having signed the free trade agreement, the risk for many African States to continue favoring exchanges with their external partners to the detriment of their African counterparts remains considerable. In this configuration, the probability that tomorrow we will end up with an African market without products made in Africa is great. Such a market would thus present itself as a foreign market set up on African soil for the greater benefit of foreigners. The study draws on dependency theory and is methodologically rooted in statistical analysis and documentary research.

Keywords: African Continental Free Trade Area, trade extraversion, regional integration, Africa.

Selon les données de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), la part des exportations de l’Afrique vers le reste du monde était comprise entre 80 % et 90 % du total de ses exportations entre 2000 et 2017 (CNUCED, 2019). Les échanges intra-africains, qui correspondent à la moyenne des exportations et importations intra-africaines, se sont élevés à environ 15,2 % du total des exportations de l’Afrique au cours de cette même période (Ibid.). Ces chiffres illustrent le niveau élevé d’extraversion des économies africaines. De par sa définition, une zone de libre-échange a pour objectif la fluidification des échanges entre les membres qui la constituent. Cependant, l’on ne peut envisager une réelle dynamique transactionnelle entre deux acteurs que lorsque l’un des deux dispose d’un produit dont l’autre a besoin, et vice-versa. Par la mise en place de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), les États africains entendent rehausser le taux de commerce ou d’échanges intra-africains. La ZLECAF permet donc de susciter une nouvelle réflexion sur le choix continental de l’intégration par le marché, c’est-à-dire, par les échanges commerciaux. 

L’intuition de mener une réflexion sur le présent sujet a ainsi été nourrie par une question de départ formulée en ces termes : les Africains mettent sur pied une zone de libre-échange continentale africaine pour y échanger quoi ? A cette question, faut-il associer celle de savoir : qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Si les raisons liées à l’insuffisance des infrastructures de transport et de communication, au protectionnisme et au souverainisme égoïstes de certains Etats et au manque de volonté politique sont souvent évoquées pour justifier ce retard, cette étude fait une fixation sur la dépendance des Etats africains à la consommation des produits extérieurs, en provenance de l’Europe, de l’Amérique et de plus en plus de l’Asie. En effet, bien qu’ils aient signé l’accord de libre-échange, la probabilité pour que les États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires occidentaux et asiatiques demeure non négligeable. Et, cela constitue l’une des entraves majeures à l’aboutissement souhaité de la ZLECAF.

L’analyse fait ainsi le choix de mettre l’emphase sur les dynamiques de dépendance comme pesanteur d’opérationnalisation de la ZLECAF. Ainsi que le souligne Kenneth Badzie,

 « La structure de l’économie africaine se caractérise par une dépendance marquée vis-à-vis du secteur des produits, qui se manifeste par la prédominance de la production de produits de base dans le revenu national de la quasi-totalité des pays africains, et par la proportion élevée de devises obtenues grâce à ces exportations » (Badzie, 1988 : 648).

Il y a lieu de souligner que les parts issues des importations et des exportations extracontinentales sont estimées à plus d’un quart du revenu national. L’économie des pays exportateurs du pétrole et des minerais de tout genre en est fortement liée. Nombreux sont les Etats africains dont les taxes sur le commerce avec les partenaires étrangers non africains représentent plus de la moitié de leurs revenus et voire parfois jusqu’aux trois quarts (3/4) du total des recettes fiscales (Ibid). L’extraversion commerciale africaine est alors fortement déterminée par cette dépendance économique à l’égard des partenaires étrangers et se nourrit de la faible complémentarité et la faible diversification des productions des États africains.

Cette étude s’ancre théoriquement dans la théorie de la dépendance, non pas pour mettre strictement en relief le lien entre la colonisation et le sous-développement économique des Etats africains comme cela est de forte tradition chez les théoriciens de la dépendance (Amin, 1973 ; 1991 ; Fernando Cardoso, 1979 ; Wallerstein, 1966 ; 1975 ; Dambissa Moyo, 2009 ; Pondi, 2015), mais pour montrer comment les partenariats avec les puissances étrangères prédestinent le marché africain à l’importation de leurs produits et à l’exportation du peu de produits made in Africa vers ces mêmes puissances. Dans cette situation de dépendance et d’extraversion, la possibilité pour qu’il y ait une augmentation souhaitée du commerce intra-africain reste hypothétique. La méthode statistique usitée dans cette réflexion permet de mettre en visibilité, et ce de manière chiffrée, les écarts d’échanges intra-africains et de commerce entre les Etats africains et les puissances étrangères. Elle donne à voir quels sont les produits les plus importés par les Etats africains et leur niveau de disponibilité sur le continent. La recherche documentaire, au-delà de la littérature qu’elle offre et qui permet de mieux se saisir de la question, apparaît comme une modalité compensatrice des difficultés de terrain auxquelles de nombreux chercheurs en Relations internationales généralement sont confrontés.

L’analyse s’articule autour de deux grands axes. Le premier consiste à repérer et à examiner les différents facteurs de l’extraversion et de la dépendance commerciales des États africains (1), et le second offre, à partir des données statistiques, une visibilité sur les parts du commerce africain, en mettant en exergue les produits les plus sollicités et les plus importés par les Africains ainsi que leur niveau de disponibilité sur le continent (2).

1. Les facteurs associés à l’extraversion et à la dépendance commerciales des Etats africains

L’extraversion commerciale est considérée dans cette étude comme cette tendance à avoir une politique commerciale ou mieux un commerce résolument tourné vers l’Occident et l’Asie. En Afrique, l’extraversion commerciale se caractérise par une faible part du commerce intracommunautaire et intra-africain au détriment d’un taux plus élevé d’échanges des biens avec les partenaires commerciaux extérieurs, notamment occidentaux et asiatiques. Si la ZLECAF a l’ambition de contribuer à l’accélération de l’intégration régionale africaine par le marché, elle se bute à cette dépendance économique des Etats d’Afrique vis-à-vis des puissances économiques étrangères occidentales et asiatiques. Certes, la suppression des barrières douanières entre les 46 Etats membres de la ZLECAF[1] constitue, à n’en point douter, un pilier majeur du rehaussement du taux de commerce intracontinental, mais elle n’en est pas une panacée. La faible complémentarité et diversification des productions à laquelle il faut adjoindre le poids des accords économiques signés avec les marchés extérieurs constituent les principaux catalyseurs de l’extraversion commerciale africaine qu’il convient d’analyser.

1.1 Les accords économiques et commerciaux comme instruments d’extraversion et de dépendance commerciales 

Les accords économiques que les Etats africains ont jusqu’ici signés avec les puissances étrangères ne sont pas de nature à favoriser le commerce intra-africain, mais plutôt de permettre une ouverture des économies africaines aux marchés extérieurs. En effet, dès 1963, certains Etats africains, nouvellement indépendants, vont signer avec leurs ex-puissances coloniales, à Yaoundé, au Cameroun, la toute première coopération commerciale. Au départ, elle vise un double objectif de promotion des échanges interafricains et du développement des relations économiques entre l’Europe et les Etats Africains et Malgache Associés (EAMA). Six ans plus tard, cet accord sera renégocié dans le but de favoriser les exportations des pays africains vers l’Union européenne (UE). Ainsi seront supprimés certains droits de douane sur les produits originaires des États Africains et Malgache Associés (EAMA) afin de favoriser leur exportation vers l’Europe et d’accroitre leur rendement. Cette renégociation n’était donc ni de réduire les importations africaines ni de créer des conditions favorables au commerce intra-africain. Par la suppression des droits de douane sur les produits exportés vers l’Europe, cet accord constituait plutôt un réel dispositif d’extraversion (in)consciente du commerce africain. En octobre 1979, la convention de Lomé I sera adoptée. Elle a l’ambition d’octroyer des préférences tarifaires non réciproques aux exportations des pays de la zone Afrique-Caraïbes- Pacifique (ACP) vers l’UE en mettant l’accent sur deux aspects majeurs de la coopération entre l’UE et le groupe des Etats ACP à savoir : le développement agricole et le financement des infrastructures. Elle créait un système de compensation financière pour stabiliser les recettes d’exportations des États ACP (STABEX). 

L’analyse ici est de montrer que les accords économiques signés entre pays africains et leurs partenaires étrangers peuvent les maintenir dans la dépendance. La suppression des droits de douane qu’ils commandent souvent favorise l’invasion du marché africain par les produits des pays occidentaux. La faible quantité des produits exportés par les pays africains à destination de l’Europe ne peut suffire à créer l’équilibre. Sur le plan agricole, les produits agricoles exportés vers l’Europe ne vont pas concurrencer les produits agricoles européens. Les études montrent que l’Europe n’importe que ce qu’elle n’a pas, à la différence des Africains qui importent même ce qu’ils ont déjà chez eux, mais n’arrivent pas, soit à accroitre la production, soit à transformer pour une consommation directe. La forte disponibilité des produits agricoles en provenance de l’Europe transforme les habitudes alimentaires des Africains qui, quotidiennement s’alimentent désormais de ces produits au détriment des produits locaux. Pour ces raisons, nombreux sont les analystes qui se sont opposés à la conclusion des Accords de partenariats économiques et au principe de l’ouverture réciproque des marchés entre l’Europe et l’Afrique.

Théophile Abena Amougou (2015), s’inscrivant dans une perspective dépendantiste, considère les Accords de partenariat économique entre l’UE et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) comme des accords inégalitaires qui permettent de pérenniser la domination de l’Europe sur ses anciennes colonies d’Afrique des caraïbes et du Pacifique. Il qualifie les accords de Cotonou comme une sorte de « post colonialisme déguisé »(Jennar, 2001)poursuivant les conventions de Lomé. La manière dont ces accords sont négociés renseigne sur des inégalités de forme (les acteurs) et de fond (les enjeux). Il poursuit sa pensée sur l’aspect développement prévu par lesdits accords et tire des conclusions selon lesquelles ils permettront plus l’asservissement de l’Afrique qu’ils ne lui permettront de sortir du joug du sous-développement (Amougou, op. cit.). En réalité, si la gamme des biens exportés par les puissances étrangères est plus large, comprenant des produits textiles et d’habillement, des jouets, des produits des industries agroalimentaires, des matériaux de construction, des biens d’équipements, des appareils électroménagers et bien d’autres appareils électriques et, constitués de près de 2000 catégories de produits, les exportations de l’Afrique sont constituées d’une faible quantité de produits primaires, notamment des produits agricoles, sylvicoles et des industries extractives.

1.2. Poids des bailleurs de fonds et de l’expertise extérieure dans la perpétuation de l’extraversion commerciale des Etats africains 

En Afrique, l’une des conséquences de la crise des années 1980 est la négation de l’expertise endogène et l’imposition de l’expertise extérieure par le biais des plans d’ajustements structurels. Dès lors, la situation africaine se caractérise par une présence importante des acteurs extérieurs dans les processus de décision dans tous les secteurs de la vie (économie, sécurité, politique, santé). Les bailleurs de fonds (Fond Monétaire International [FMI], Banque mondiale, UE en particulier) interviennent à la fois dans la diffusion d’idées économiques orthodoxes bénéfiques aux entreprises du Nord. Inévitablement, l’extranéité des analyses et de l’expertise dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques agricoles en Afrique n’est favorable à « ni l’appropriation du débat par les élites concernées, ni son développement dans la sphère publique, et empêche la mise en place de phénomènes d’apprentissage et de capitalisation des expériences par les acteurs » (Balié et Fouilleux, 2008 : 162).  

1.3. Les faibles complémentarité et diversification des produits africains

La diversité et la complémentarité des produits sont un pilier d’accélération des dynamiques d’intégration économiques en ceci qu’elles permettent aux Etats appartenant à un même espace géographique d’accroître les échanges entre eux. En théorie, deux approches permettent de saisir la notion de complémentarité : l’approche commerciale qui appréhende la complémentarité sous le prisme des exportations et des importations en mettant l’accent sur les échanges des biens complémentaires et l’approche productive qui s’intéresse davantage à la complémentarité des productions. Telle que théorisée par Meade (1955), l’approche commerciale de la complémentarité donne de voir l’intégration économique comme le produit de la complémentarité découlant du fait que les pays membres de la zone d’intégration sont des clients les uns les autres. Autrement dit, l’intégration économique ne peut aboutir que lorsqu’un pays membre d’une Union ou d’une Communauté est le principal fournisseur des biens importés du pays partenaire et son principal client pour les biens exportés par ce dernier. En adoptant l’approche productive, Bye et De Bernis (1977) postulent que la complémentarité productive constitue un des catalyseurs de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des partenaires d’une même zone communautaire.

La complémentarité et la diversification sont donc, au fond, deux principes qui visent le renforcement des échanges économiques entre les Etats membres d’un même espace d’intégration. En mettant en avant ces deux principes, il est suggéré aux Etats africains, afin d’espérer une réelle intégration par le marché, de se spécialiser dans la production et l’exportation des biens différents, mais complémentaires. En effet, comme l’indiquent si bien Bye et Bernis, « la complémentarité productive constitue l’un des facteurs déterminants du renforcement de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des membres » d’une Communauté économique (Bye & Bernis, 1977 : 137).  

Et pourtant, « des potentialités de complémentarité existent, pour développer le commerce intra-africain »(Boungou, 2014 : 136). Seulement, il reste qu’il faut créer« des conditions pour mieux cerner ces complémentarités et les valoriser sur la base d’une étroite collaboration et la mise en place d’une politique de dotation en ressources infrastructurelles par les Etats »(Ngattai-Lam, op. cit., p.136). Parce que le secteur industriel est très peu développé dans bon nombre d’Etats africains, les matières premières et les produits de base sont très peu transformés, ce qui limite l’accroissement de la gamme des biens produits au niveau national et régional, réduit considérablement la compétitivité du marché commun et maintient les pays de la zone dans une situation de dépendance vis-à-vis des pays étrangers. Les Etats africains sont pour la plupart dotés d’énormes ressources naturelles qui, malheureusement, ne peuvent subir une transformation adéquate du fait de la faible industrialisation. De plus, il manque de politiques en matière de diversification volontaristes des produits par les Etats africains. Les productions et les échanges sur le continent se limitent à un nombre relativement restreint de produits qui sont essentiellement des matières premières. Cette configuration de l’économie africaine fait que le commerce intra-africain se caractérise par une forte similitude des produits échangés. Et le manque de complémentarité des produits échangés entre pays africains nuit au développement du commerce entre eux. 

Il existe donc un lien étroit entre cette similitude des produits commercialisés par les Etats africains (due à la faible complémentarité et diversification de ceux-ci) et le faible taux de commerce intra-africain. Dès lors,

« Un certain niveau de complémentarité des produits commercialisés apparaît donc nécessaire pour stimuler les échanges régionaux en Afrique. Pour y arriver, on pourrait instaurer des politiques volontaristes visant à diversifier les économies africaines. Compte tenu du piège de la dépendance aux ressources naturelles, les institutions régionales (Banque africaine de développement, Union africaine) et internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) pourraient envisager des politiques d’incitation financière en vue de diversifier les économies » (Kotchonic et al., 2019 : 33).

 Le commerce intracommunautaire en Afrique éprouve déjà des difficultés liées à l’absence de volonté dans la mise en œuvre des accords commerciaux préexistants au sein des Communautés économiques régionales (CER). Pourtant, un commerce réel entre Etats africains tel que souhaité par la ZLECAF passe nécessairement par ce renforcement préalable des commerces intracommunautaires. Ils sont la porte d’entrée pour une intégration économique africaine, envisagée ici comme réponse à la forte dépendance économique à l’égard des partenaires commerciaux traditionnels. Or, il ne peut avoir commerce intra-africain que si l’on ne met pas sur pied une réelle politique volontariste de complémentarité et de diversification des productions.

2. La quantification du commerce africain comme fenêtre de visualisation de son degré d’extraversion

Comme cela a été indiqué à l’entame de cette étude, le commerce intra-africain ne représente en moyenne que 12,8 % du commerce total de l’Afrique au cours de la période allant de 2000 à 2015. Et seulement 6,1 % de la production africaine fait l’objet de commerce entre les pays de ce continent. Le taux d’ouverture commerciale intra-africain est donc très faible et également estimé à seulement 6,1 %. Pour une meilleure lisibilité des données relatives au commerce africain, il importe de mettre d’abord en chiffres le commerce intra-communautaire africain, l’Afrique étant divisée en blocs communautaires (2.1). Puis, d’en repérer les Etats qui se démarquent favorablement en matière de commerce intra-africain (2.2). Un examen des produits les plus demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le sol africain mérite également d’être fait (2.3).

2.1. Quantifier le commerce intra-communautaire en Afrique et constater son faible taux

Bien que le faible niveau d’intégration commerciale caractérise tous les blocs d’intégration régionale en Afrique, il faut noter qu’il varie d’une région à l’autre. Partant de cette observation, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) représente la CER la plus intégrée par le commerce en Afrique, avec un taux de commerce intra-communautaire de 16,7 %, soit quatre points de plus que la moyenne de l’Afrique et six points de plus par rapport à l’ensemble pays francophones. A contrario, la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) est le bloc communautaire le moins intégré sur le plan commercial, avec un niveau de commerce intra-communautaire estimé à 2,2 % et une ouverture commerciale intra-communautaire de 1,4 % (Kotchoni et.al., 2019). La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se rapprochent de la moyenne africaine avec un taux d’ouverture commerciale intracommunautaire de près de 4 % enregistré au cours de la période allant de 2000 à 2015. Au cours de la même période, le taux du commerce régional s’élève à 12 % pour la CAE contre 9,7 % pour la CEDEAO. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) enregistre une part d’échange intracommunautaire de 7,5%. Quant à la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), elle affiche un pourcentage de commerce régional de 6,5%, là où celui du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) est estimé à 6,2 % (Ibid.).

Tableau 1. Récapitulatif du taux de commerce intra-communautaire par CER en 2019

Communauté économique régionale (CER)Taux de commerce intra-communautaire
SADC16,7 %
CAE12 %
CEDEAO9,7 %
UMA2,8%
CEEAC2,2 %
IGAD7,2 %
CEN-SAD6,5%
COMESA6,5 %

Source : Auteur, données compilées d’après le rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement, 2019.

Après observation minutieuse, il est à relever que les plus grands producteurs de pétrole en Afrique, à savoir le Nigeria, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte et la Libye, sont les pays les moins intégrés commercialement à l’Afrique. Cela peut s’expliquer par le fait que le pétrole est une ressource qui ne subit pas encore une forte transformation en Afrique. Elle est donc davantage destinée à l’exportation. Cependant, les importations de pays en provenance de l’Afrique sont également faibles, soit estimées à moins de 10 % des importations totales. 

2.2. Des exceptions qui confirment la règle 

Il faut dire que l’évocation du faible taux de commerce intra-africain ne renseigne pas sur les dynamiques d’intégration économique singulières et parfois salutaires opérées par certains Etats. Autant, on peut identifier des Etats dont la grande quantité de commerce est tournée vers l’extérieur du continent africain, autant on en trouve dont le commerce est résolument orienté vers les changes intra-africains. On ne saurait donc éluder cet aspect dans l’analyse. En effet, on observe une forte variation de l’intensité du commerce endogène d’un Etat à un autre. Les fortes performances de quelques-uns sont noyées par les trop faibles scores de plusieurs autres, ce qui aboutit à un faible taux de commerce intracontinental. En général, les pays les plus enclavés et peu producteurs du pétrole ont une forte tendance à privilégier le commerce avec leurs voisins africains. Cela peut s’expliquer par leur manque d’ouverture à la mer, véritable courroie de transactions commerciales. Il s’agit, par exemple, des pays tels que : le Swaziland (73,4 %), la Namibie (60,4 %), le Zimbabwe (60,1%), le Lesotho (58,8 %) et le Botswana (47,8 %), qui affichent une ouverture commerciale avec l’Afrique de 76,9 %, 49,8 %, 36,8 %, 77,9 % et 40,5 % respectivement. 

Tableau 2. Liste des cinq premiers pays africains ayant les taux de commerce intracommunautaire les plus élevés 

PAYSPart de commerce intracommunautaireTaux d’ouverture commerciale avec l’Afrique
Swaziland73,4 %76,9 %
Namibie60,4%49,8 %
Zimbabwe60,1%36,8 %
Lesotho58,8 %77,9 %
Botswana47,8 %40,5 %

Source : Auteur, données colligées du rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement de 2019.

De l’avis de Kotchoni et al., la forte intégration commerciale observée entre les pays d’Afrique sus cités est sans doute le fruit « d’une réelle volonté politique nationale ou régionale, d’autant plus que de nombreux autres pays africains enclavés comme l’Éthiopie, le Niger, la République centrafricaine, le Tchad et le Soudan du Sud n’atteignent pas cette performance ». Les auteurs font observer que « le niveau relativement plus élevé d’intégration commerciale de la SADC est donc essentiellement tiré vers le haut par ces cinq pays, auxquels on peut ajouter la Zambie » (p. 28).Par ailleurs,au regard des statistiques, l’Afrique de l’Ouest est la région du continent où on dénombre les pays les plus commercialement intégrés d’Afrique, notamment : le Mali, le Burkina Faso, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal et le Niger, qui ont une part de commerce représentant 39,9 %, 33,4 %, 31,7 %, 30,5 %, 25,9 %, 25,3 % et 23,8 % respectivement.

2.3. La gamme des produits les plus importés/demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le continent africain 

Les Etats africains, dans leurs dynamiques transactionnelles, sont dans leur majorité tournés vers les importations de produits manufacturés. Étant donné la faible production de biens manufacturés dans les pays africains, la part relativement élevée des échanges régionaux en produits manufacturés est essentiellement due à la réexportation. Il faut dire que l’ensemble, le continent est réputé grand réservoir des ressources naturelles qui restent encore inexploitées, telles que le pétrole, les métaux précieux, les diamants, l’or ou l’uranium, etc. Bien plus, l’Afrique dans le marché mondial a toujours été caractérisée par une économie grandement axée sur l’exportation de ces matières premières. Pour preuve, l’Afrique possède la grande partie des gisements mondiaux connus de matières premières stratégiquement importantes. Malgré le fait que le secteur agricole soit la base de plusieurs économies d’Afrique, l’Afrique importe la plus grande part de ses produits alimentaires. En clair, les importations des machines, des produits pharmaceutiques, de divers produits chimiques, des automobiles, des appareils scientifiques et technologiques et des denrées alimentaires représentent plusieurs milliards de dollars US par an. Les importations de ces biens se justifient, en partie, par le fait que la dynamique d’élargissement de l’exploitation des ressources dans laquelle s’est lancé le continent africain nécessite leur utilisation. Malheureusement, ces derniers ne sont pas suffisamment produits en Afrique. L’agriculture africaine étant sous-financée et peu modernisée, elle ne permet pas un taux de production susceptible de satisfaire les besoins alimentaires des populations. Or, au sein de l’UE (principale partenaire commerciale de l’Afrique), les agriculteurs sont subventionnés et cela permet une forte production des produits agricoles dont le surplus est exporté à travers le monde, notamment en Afrique. D’après les données issues de l’étude commandée par l’Union africaine (UA) et menée par Eurostat, « l’UE vend des denrées alimentaires à l’Afrique pour environ 18,3 milliards d’euros par an, y compris les céréales, le lait en poudre et les huiles végétales » (Union Africaine, 2020). Bien plus, aucun Etat africain ne figure parmi les grands fournisseurs des produits agricoles aux plus grands importateurs des produits agricoles du monde que sont : les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Cela illustre au moins deux choses : la faible production des produits agricoles par les Etats africains et la qualité de ces produits. En réalité, l’ensemble des productions agricoles des Etats africains ne peut répondre qu’à environ 60% de la demande de la population africaine (CNUCED, 2021) Logiquement, cela signifie que pour compenser le besoin restant, l’Afrique importe 40% des produits agricoles. En raison du déséquilibre entre la forte demande et la faible production des produits agricoles, l’Afrique est classée au rang des plus grands importateurs du riz dans le monde.

En définitive, cette étude visait à démontrer en quoi l’extraversion commerciale des Etats africains constitue une réelle entrave à l’atteinte de la finalité de la ZLECAF à savoir : propulser l’Afrique vers le développement par le biais d’une intégration régionale africaine par le marché. La réflexion part de l’idée que l’on ne peut espérer un marché réel africain que si entre les Africains, il existe une complémentarité et une diversification des produits. En l’absence de celles-ci, la suppression des barrières douanières, qu’elle soit même suivie de la construction des infrastructures de transport et de communication, ne suffira pas à stimuler comme souhaité, le commerce intra-africain. Les tendances enregistrées depuis 2013 sur le commerce africain donnent de constater une balance commerciale africaine négative, caractérisée par un ratio d’exportations de biens /importations des biens qui est passé de 92,5% en 2013 à 83,1 % à 2019 (Ibid). Au même moment, il faut souligner que le niveau du commerce intra-africain est jusqu’ici resté très faible ; il varie entre 13% pour les importations et 20% pour les exportations depuis 2013. D’ailleurs,

« La valeur des exportations intra-africaines totales a diminué et la part des échanges intra-exportations a légèrement augmenté (de 18,2% en 2013 à 19,6% en 2019). Les échanges extra-africains représentent plus de 80% du total des échanges. Le volume des exportations et des importations supplémentaires est similaire : en moyenne, 372 milliards de dollars US pour les exportations et 495 milliards de dollars US pour les importations » (Union Africaine, 2020 : 5).

À cette allure, il serait recommandé à l’UA de travailler à inciter les politiques de productions complémentaires volontaristes en Afrique.

Références

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Amin, Samir (1991). L’empire du chaos, la nouvelle mondialisation capitaliste. Paris. L’Harmattan. 

Amougou, Théophile (2015). Les Accords de partenariat économique entre l’Union Européenne (UE) et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP). Thèse de doctorat. Yaoundé, département de droit international public, Université de Yaoundé II.

Balié, Jean et Fouilleux, Eve (2008). Enjeux et défis des politiques agricoles communes en Afrique : une mise en perspective avec l’expérience européenne. Autrepart, 46 (2) : 157-171.

Badzie, Kenneth (1988). La dépendance économique de l’Afrique vis-à-vis de l’exportation des produits de base. Politique étrangère, (3) : 647-666.

Cardoso, Fernando Henrique et Faletto, Enzo (1979). Dependency and development in Latin America. Californie. University of California Press. 

CNUCED (2019). Rapport sur le commerce et le développement 2019. Le financement d’une nouvelle donne écologique mondiale. Genève : Nations Unies.

CNUCED (2021). La contribution potentielle de Zone de libre-échange continentale africaine : une croissance inclusive. Rapport 2021. Genève : Nations unies.

Dambissa Moyo (2009). L’aide fatale. Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique. J.C. Lattès.

Jennar, Marc (2001). UE et pays ACP, les pays de l’accord de Cotonou. Friedrich Ebert Stiftung.

Kotchoni, Rachidi, Gnimassoun, Blaise et Igué, Charlemagne (2019). Potentiel d’expansion des échanges commerciaux entre les pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Études et Analyses de l’Observatoire de la Francophonie économique. Rapport de projet OFE–RP n°. 1.

Ngattai-Lam, M. (2014). Intégration régionale et échanges commerciaux intra sous-régionaux: cas de l’Afrique centrale (CEMAC). Saint-Denis : Publibook.

Pondi, Jean-Emmanuel (dir.) (2015). Repenser le développement à partir de l’Afrique. Yaoundé : Afrédit.

Union Africaine (2020). Statistiques du commerce international africain, Annuaire de 2020.

Wallerstein, Immanuel (1966). L’Afrique et l’indépendance. Paris, Présence africaine. 

Wallerstein, Immanuel (1975). Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Québec, Centre québécois des relations internationales. 

Wallerstein, Immanuel (1980). Capitalisme et économie-monde. Paris : Flammarion.


[1] Au 23 avril 2023, seuls 46 des 55 Etats membres de l’UA ont déposé leurs instruments de ratification de l’Accord portant création de la ZLECAF. Ces informations sont automatiquement mises à jour et disponibles sur le site: http://www.cnzlecaf.gouv.ci/pays/signataire/

Transfert de compétences dans la gestion des ressources en eau au Mali : les difficultés d’une responsabilisation des acteurs locaux

Regards géopolitiques, v8 n4, 2022

 

Dr Mamadou NIENTAO

Enseignant-chercheur à l’Université des Sciences Juridiques et Politiques de Bamako (Mali)

mamadounientao84@yahoo.fr

Résumé

La décentralisation territoriale se manifeste par le transfert de l’autorité, de pouvoirs discrétionnaires et de responsabilités à des unités territoriales ayant une personnalité juridique propre, gouvernées par les corps élus qui se chargent des affaires d’intérêt local avec un haut degré d’autonomie administrative et financière.

Les raisons de ce transfert sont multiples et visent principalement à rapprocher le pouvoir des citoyens à travers la participation de ces derniers dans la gestion des affaires publiques.

Pour autant, les ressources en eau sont des moyens d’existence dans la mesure où, prises dans leur fonction économique, elles assurent la satisfaction des besoins en développement du pays ; prises dans leur fonction alimentaire, elles assurent la survie des populations.

La décentralisation a favorisé l’implication et la responsabilisation des communautés à la base en leur offrant des outils institutionnels qu’on supposait adaptés aux formes d’organisation des sociétés maliennes. C’est dans ces conditions concrètes que se pose la question de savoir en quoi les nouveaux acteurs et processus collectifs nés de cette responsabilisation des communautés à la base ont pu favoriser de nouvelles formes de gestion plus durables des ressources en eau, tel est l’objectif de cette présente communication.

Mots clés : transfert de compétences, gestion décentralisée, gouvernance locale, collectivités territoriales.

Summary

Territorial decentralization manifests itself in the transfer of authority, discretionary powers and responsibilities to territorial units with their own legal personality, governed by the elected bodies that take care of matters of local interest with a high degree of administrative and financial autonomy.

The reasons for this transfer are multiple, in particular, the desire to bring power closer to the citizen, they lie in the idea of citizen participation in the management of public affairs.

However, water resources are means of livelihood insofar as, taken in their economic function, they ensure the satisfaction of the country’s development needs; Caught up in their food function, they ensure the survival of populations.

Decentralization has fostered the involvement and empowerment of grassroots communities by providing them with institutional tools that were supposed to be adapted to the forms of organization of Malian societies. It is in these concrete conditions that the question arises as to whether and how the new actors and collective processes born of this empowerment of grassroots communities have been able to promote new forms of more sustainable management of water resources, that’s the objective of this Communication.

 Keywords: transfer of competences, decentralized management, local competences, local governance.

 

Introduction

La gouvernance de l’eau est un moyen pour parvenir à une fin, plutôt qu’une fin en soi. Il est dès lors fondamental de mesurer la performance des structures de gouvernance afin d’évaluer leur contribution à une meilleure gestion de l’eau à court, moyen et long termes. L’évaluation des cadres de gouvernance dans lesquels s’inscrivent les politiques de l’eau exige de développer des indicateurs consensuels, des outils indispensables à l’instauration d’un dialogue entre différents acteurs, sur une base factuelle, pour guider les processus décisionnels.

La décentralisation est donc marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs qui entrent en relation avec les anciens. Au cours des deux dernières décennies, les « conventions locales » se sont multipliées sur le terrain et ont été présentées par leurs concepteurs étrangers comme des alternatives prometteuses pour une gestion participative des ressources naturelles et foncières. Elles sont considérées, avant toute évaluation, comme l’une des plus grandes avancées en matière de gestion locale des ressources naturelles en Afrique de l’Ouest.

En effet, la décentralisation dont il s’agit ici et qui est nécessaire à la gestion des ressources en eau au Mali est d’ordre territorial et consiste à reconnaître l’existence juridique à des entités géographiques appelées Collectivités Territoriales qui, dotées de la personnalité morale, ont vocation à gérer leurs propres affaires par l’intermédiaire des représentants élus par les populations elles-mêmes (Direction Nationale des Collectivités Territoriale, 2012).

Le choix du thème est lié à l’importance que revêt la problématique de la décentralisation au Mali. En effet, la reforme de décentralisation engagée par l’Etat malien suite à la Révolution de mars 1991 possède de multiples implications relatives entre autres à la gestion par les collectivités décentralisées des ressources naturelles (Dembélé, cité par Gerti, Djiré 2005, p. 223).

Si le principe du transfert de la conservation et de la gestion du domaine public naturel de l’Etat vers les collectivités est affirmé par le législateur, la question des modalités concrètes de ce transfert reste posée, ainsi que celle de la délimitation territoriale des collectivités, notamment des communes.

Dans un souci de suivre l’évolution de la politique de décentralisation à partir de l’effectivité du principe de transfert des compétences, nous poserons de question de savoir si et en quoi les nouveaux acteurs et processus collectifs nés de cette responsabilisation des communautés à la base ont pu favoriser de nouvelles formes de gestion plus durables des ressources en eau ?

Toute recherche que l’on prétend aborder doit être régie par une méthodologie concrète. Ainsi, toute discipline scientifique suit des méthodes déterminées qui lui permettent d’en tirer certaines conclusions grâce à l’accumulation constante de données théoriques ou factuelles. En ce sens, la méthodologie qui a abouti à l’élaboration de ce présent article a été la méthode juridico-sociologique, dans la mesure où c’est celle que nous considérons la plus appropriée à un éclairage pluridisciplinaire, du point de vue juridique, en ce qui concerne la compréhension des normes, de leur inexistante, de leur efficacité, de leur fondement, etc. Cette méthode part de l’idée que le droit ne peut s’étudier comme un domaine isolé, mais qu’il doit s’analyser en lien avec la réalité sociale et en tant que partie de celle-ci. En conséquence, la méthode juridico-sociologique examine les normes juridiques, en tenant compte du contexte social, politique, géographique, économique et culturel de l’application et de l’émergence de ces normes (Nientao, 2019).   

Dans cette étude, il est important de mettre l’accent sur les responsabilités des collectivités territoriales dans la gouvernance des ressources en eau (1) avant de relever les difficultés liées à cette gestion (2).

 

1. La responsabilisation des collectivités territoriales (CT) dans la gouvernance des ressources en eau : une condition de réalisation de la politique de décentralisation

Convaincus que la responsabilisation des CT est sans doute une des conditions de réalisation de la décentralisation, nous allons mettre l’accent sur leurs rôles dans la gestion des ressources en eau (1.1) et soulever l’épineuse question de la démocratie hydrique (1.2). 

1.1 Le rôle des collectivités territoriales dans la gestion des ressources en eau

La constitution malienne en vigueur est claire sur ce sujet, les collectivités sont créées et s’administrent librement (art 97 et 98). Dans la pratique, la question de création ne se pose guère, mais les conditions d’auto-administration de ces entités se posent avec acuité. En d’autres termes, la décentralisation n’apparait qu’au moment où les organes chargés des affaires locales émanent de la collectivité, non de l’Etat, et possèdent à l’égard de celui-ci une certaine autonomie (Meunier 2006).

Toutefois, les ressources naturelles s’étendent d’éléments présents dans la nature qui sont indispensables ou utiles aux humains, la responsabilité des collectivités devient importante. Au Mali, plus de 80 % de la population vit en zone rurale, c’est d’ailleurs ces zones rurales qui constituent la majorité des CT.

De toute les ressources naturelles, l’eau est par excellence la ressource qui présente tend d’enjeux liés à sa fragilité et son caractère épuisable. Néanmoins, les ressources naturelles de façon générale souffrent de nos jours à cause des politiques inefficaces propres à leur gestion. Le niveau de la gestion présente un problème particulier. Pour des raisons opérationnelles, il est indispensable de décentraliser la gestion de l’eau jusqu’au niveau des limites hydrologiques, c’est-à-dire du bassin versant des affluents.

Ainsi le code des Collectivités Territoriales (loi n° 95-034/AN/RM du 12 avril 1995) qui définit les institutions de ces collectivités leur reconnaît la personnalité morale, l’autonomie financière et la compétence pour régler, par leurs délibérations, leurs affaires respectives notamment celles relatives aux programmes de développement économique, social et culturel. En vertu de cette loi, les CT deviennent une véritable autorité de décision et de coordination en matière de gestion des ressources naturelles se situant sur leur circonscription.  Cette politique à un double objectif. D’une part, les CT sont maitres de leurs destins et d’autre part, il vise à respecter le principe de « l’unité de la ressource » (Pontier, 2003a). 

Nous avons rappelé ci-haut que le fleuve Niger est localisé au Mali à travers des secteurs et souvent des sous-ensembles. Chaque CT est responsable suivant la vision décentralisée, de la portion du fleuve se trouvant dans sa localité. L’État lui-même fait la distinction entre son domaine et les domaines des CT. C’est ainsi que la loi n°93-008 du 11 février 1993 déterminant les conditions de la libre administration des collectivités territoriales définit les domaines des CT en république du Mali.

En effet, le domaine public et privé d’une collectivité territoriale se compose de biens meubles et immeubles acquis à titre onéreux ou gratuit (article 12 al. 1). Cependant, le mérite revient à la loi n°96-050 du 16 octobre 1996 portant principes de constitution et de gestion du domaine des collectivités territoriales. Cette loi détermine sans ambigüité le domaine des CT et le droit applicable est défini par la loi susmentionnée.

En confirmant la composition du domaine des collectivités locales, cette loi offre l’avantage de catégoriser, selon la nature juridique desdites collectivités, le caractère d’intérêt national, régional, de cercle ou communal des biens constitutifs. Elle tend ainsi à confirmer l’existence des CT comme personnalité distincte et autonome capable de gérer ses propres biens. Le domaine public naturel des collectivités territoriales comprend, ainsi, toutes les dépendances du domaine public de l’État telles que définies par les législations en vigueur, situées sur le territoire desdites collectivités territoriales et dont l’Etat a transféré la conservation et la gestion à celles-ci.

Dans cette étude, il est important de noter quelles sont ces catégories auxquelles la loi confère le caractère de domaine public naturel des CT. Il s’agit des cours d’eau ; des mares, les lacs et les étangs ; des périmètres de protection ; des sites naturels déclarés domaine public par la Loi.

Dans cette perspective de décentralisation, une compétence est aussi reconnue aux autorités villageoises, les fractions, les quartiers, elles peuvent recevoir des délégations de pouvoir des organes de délibération des collectivités territoriales. Ce sont ces populations qui constituent les 80 % de la société malienne et vivent majoritairement sur les berges du bassin du Niger.

En ce qui concerne la pêche, les CT sont compétentes en conformité avec les lois en vigueur de déterminer les zones de pêches et les règles applicables à la pêche sur les portions du fleuve relevant de leurs compétences.

En dehors du domaine précité, les CT disposent aussi d’un domaine piscicole, il comprend les aménagements hydrauliques et piscicoles que les collectivités réalisent sur leur territoire et les eaux publiques qui leur sont concédées par l’Etat. Les activités de pêche sont organisées en collaboration avec les organisations professionnelles et les services techniques compétents conformément aux lois et aux conventions locales.

Les organes de délibération prennent connaissance des demandes de concession des droits de pêche et fixent, après consultation de la Chambre régionale d’agriculture, les taux des redevances perçues à l’occasion de la délivrance des autorisations de pêche dans leur domaine. L’élan marqué par ces différentes lois de transferts de compétences s’est peu à peu atténué et sombra dans une profonde léthargie n’ayant jamais retrouvé un souffle politique fort désireux de relancer la machine. Les principes issus de ces différentes lois, qui bouleversèrent le paysage institutionnel malien restèrent en sommeil pendant plusieurs années.

Nous avons soulevé la question de la valeur juridique des conventions locales, pour notre part, nous notons que pour ce qui concerne celles relatives à la pêche ont le plus souvent une valeur coutumière et peuvent être interprétées par le juge à l’absence de loi. Au Mali, sur tous les territoires parcourus par les ressources en eau, chaque portion est sous la responsabilité d’une CT. La gestion des ressources en eau est contenue dans la clause générale de compétence vu que c’est une question d’intérêt public local. Techniquement, cette responsabilisation se traduit par une espèce de démocratie hydrique (1.2).

1.2. La démocratie hydrique : un défi de la gestion décentralisée

Redonner un rôle central aux citoyens dans les politiques de l’eau est une nécessité majeure pour les décideurs, dans un climat de crise dans la confiance placée par les administrés dans leurs gouvernants, tel est l’esprit de la démocratie hydrique.

Dans ce contexte, aucun pays ne peut considérer son niveau actuel de sécurité hydrique et de prestation de services comme étant acquis ; et tous les pays doivent anticiper les tensions futures et conduire, dès aujourd’hui, les réformes nécessaires pour pallier des déficits qui s’exacerberont demain. Relever les défis de l’eau actuels et futurs exige des politiques publiques robustes, qui ciblent des objectifs mesurables inscrits dans des calendriers prédéterminés, à l’échelle appropriée, qui s’appuient sur une répartition claire des taches entre les autorités responsables et qui fassent l’objet d’un suivi et d’une évaluation réguliers (OCDE, 2015).

Une gouvernance de l’eau efficace, efficiente et inclusive contribue à l’élaboration et à la mise en œuvre de ces politiques publiques dans un partage des responsabilités entre les différents niveaux de gouvernement et une coopération avec les parties prenantes (Akhmouch et  Clavreul, 2017).

Le rôle de la gouvernance est d’autant plus fondamental pour intégrer les différents acteurs, domaines de politiques et territoires que d’importantes reformes (récentes ou en cours) exogènes au secteur de l’eau ont d’ores et déjà des répercussions dans le secteur.

Les enjeux liés à la gestion des ressources en eau sont multiples. Des lors, la gouvernance devient essentielle pour organiser les règles politiques, institutionnelles et administratives, ainsi que les pratiques et les processus (formels et informels) au travers desquels les décisions sont prises et mises en œuvre, les parties prenantes peuvent exprimer leurs intérêts et voir leurs préoccupations prises en compte, et les décideurs rendent des comptes.

2. Les difficultés liées à la gestion des ressources en eau par les collectivités territoriales

Le processus de décentralisation au Mali, de façon générale souffre de plusieurs insuffisances, particulièrement, en ce qui concerne la gestion des ressources naturelles. Force est de constater la présence notoire de l’État. Mais il est important aussi de reconnaitre que certaines difficultés de nature diverses persistent (Ministère délégué chargé de la décentralisation 2013).

La politique de décentralisation, comme l’ensemble des réformes en cours a été affectée par la crise qu’a traversée le Mali. Du coup, cette dernière remet en débat la pertinence et les choix du processus de décentralisation. Pour autant, il est important de soulever les véritables enjeux qui s’imposent à la politique de façon générale. Nous avons déjà signalé que ces enjeux sont multiples et de natures différentes (Nientao, 2019).

2.1. Situation du transfert des compétences en matière d’eau : un constat amer

L’exercice par les collectivités territoriales des compétences qui leur sont reconnues dans divers domaines n’est pas automatique. Bien au contraire, il est subordonné à l’adoption des textes complémentaires déterminant les modalités selon lesquelles les compétences transférées seront mises en œuvre. Le transfert de compétences est la manifestation concrète de la décentralisation en ce qu’il donne une dimension réelle et objective au principe de subsidiarité (Pontier, 2003b). Outre le fait qu’il assure la territorialisation des politiques publiques et l’équité sociale dans la répartition des investissements publics, le transfert des compétences offre au Gouvernement l’occasion de réaliser des économies substantielles des ressources humaines, financières et matérielles.

Dans le domaine de l’eau, il a été réalisé par le Décret n°02-315/P-RM du 4 juin 2002 fixant les détails des compétences transférées de l’Etat aux collectivités territoriales en matière d’hydraulique rurale et urbaine. Il est ressorti de ce texte que les compétences transférées aux communes et aux cercles en matière d’hydraulique rurale et urbaine se présentent comme suit :

Compétences transférées aux communes :

  • L’élaboration du plan de développement communal d’hydraulique rurale et urbaine d’intérêt communal ;
  • La réalisation et l’équipement des infrastructures ;
  • L’exploitation des infrastructures d’alimentation en eau potable ;
  • Le contrôle et le suivi des structures agréées pour la gestion des infrastructures d’alimentation en eau potable ;
  • Le recrutement des exploitants chargés du fonctionnement des infrastructures d’alimentation en eau potable (art 2 du Décret n°02-315/P-RM du 04 juin 2002 fixant les détails des compétences transférées de l’Etat aux collectivités territoriales en matière d’hydraulique rurale et urbaine ).

Compétences transférées aux cercles :

  • L’élaboration du plan de développement de cercle en matière d’hydraulique rurale et urbaine d’intérêt de cercle ;
  • La réalisation et l’équipement des infrastructures.

On constate que tandis que la maîtrise d’ouvrage des cercles se limite à la programmation et à la réalisation des infrastructures d’un intérêt subrégional, celle des communes est en revanche complète du moins en théorie. En effet, la maîtrise d’ouvrage communale concerne la programmation des ouvrages, leur réalisation, la fourniture d’eau potable et le contrôle de la qualité des services.

De même, il est annoncé la mise à disposition des collectivités territoriales concernées les ressources financières nécessaires à l’exercice des compétences transférées (Ministère de l’Énergie et de l’eau, 2018). Ces mesures entrent dans la droite ligne des directives contenues dans la loi n°93-008 du 29 janvier 1993 selon lesquelles « Tout transfert de compétences à une collectivité doit être accompagné du transfert concomitant par l’Etat à celle-ci, des ressources et moyens nécessaires à l’exercice normal de ces compétences ». Il s’agit des ressources humaines, matérielles et financières.

L’examen du niveau de mise en œuvre du transfert des compétences aux collectivités territoriales dans le domaine de l’eau met en exergue le décalage entre les affirmations contenues dans les textes et la réalité. En effet, la maitrise d’ouvrage locale en matière d’hydraulique n’est pour l’instant exclusive dans les faits, qu’en ce qui concerne la gestion des infrastructures.

Elle n’est pas encore exclusive en ce qui concerne par exemple la réalisation des ouvrages et leur planification. Les collectivités territoriales exercent les attributions précitées concurremment avec le niveau central. Ainsi, il est ressorti du rapport d’activités de la Direction Nationale de l’Hydraulique (DNH) pour l’année 2017, que celle-ci (donc le niveau central) a réalisé au total 1 209 équivalents points d’eau modernes (Ministère de l’Énergie et de l’eau, 2018).

Au cours de la même période, les communes, les ONG, l’Agence Nationale d’Investissement des Collectivités Territoriales (ANICT) la coopération décentralisée et les programmes d’autres secteurs tous réunis ont enregistré 1 221 réalisations soit sensiblement le même nombre d’EPM que le niveau central. La proportion des réalisations portées par les communes seules n’est pas contenue, mais on devine aisément à partir des données précitées qu’elle de loin inférieure à celles de la DNH. En définitive, la maîtrise d’ouvrage locale est loin d’être effective puisque les compétences transférées aux collectivités territoriales continuent d’être partagées avec le niveau central.

La faiblesse des capacités techniques des collectivités territoriales notamment les communes, est la raison fréquemment alléguée pour justifier les incursions du niveau central dans des compétences qu’il a pourtant transférées. Or, si les collectivités territoriales affichent pour l’instant des faiblesses de capacités techniques c’est précisément parce que le transfert des compétences n’a pas été suivi de l’allocation des moyens humains, matériels et financiers correspondants. Aucune de ces ressources n’a été mise à la disposition des entités décentralisées. Tout se passe comme si l’Etat a retiré d’une main ce qu’il a donné de l’autre. Le transfert des compétences en matière d’hydraulique n’est donc que partiellement effectif.

Les hésitations voire la réticence du niveau central à responsabiliser de façon effective les collectivités territoriales, et à leur affecter les ressources humaines, matérielles et financières nécessaires à l’exercice de leurs compétences sont au moins en partie, à l’origine des nombreux dysfonctionnements relevés et qui sont consécutifs à des déficits de suivi. En effet, faute de suivi approprié, les associations qui gèrent les infrastructures d’eau potable sont laissées à elles-mêmes au point qu’elles s’effritent progressivement, et n’arrivent pas à assurer convenablement leur mission.

Par voie de conséquence la question de la qualité de l’eau semble occultée, tandis que les ouvrages réalisés souffrent d’une insuffisance d’entretien et lorsqu’ils tombent en panne ils sont rarement réparés. Le taux moyen de panne des pompes à motricité humaine était d’environ 30% en 2017. En termes de répartition régionale, ce taux varie entre 26% et 52% (Ministère de l’Énergie et de l’eau, 2018).

2.2. Les problèmes technico-administratifs et juridiques du transfert de compétence

Pour rendre cette étude mieux palpable et avoir une vue d’ensemble sur le processus de décentralisation de façon générale, nous avons jugé nécessaire de relever les contraintes de façon globale. Puisque la gestion des ressources naturelles englobe et embarrasse pratiquement tous les domaines. Si la politique n’est pas effective, elle handicape la gestion optimale et efficiente de celle-ci. Dans cette perspective, les difficultés sont liées au plan du transfert des compétences de l’Etat aux collectivités.

Malgré certaines avancées en matière de transfert de compétences, la prise en charge effective par les CT de la gestion des services publics délégués ou transférés est confrontée à la faiblesse de leurs ressources internes et à l’insuffisance des transferts de ressources (humaines, patrimoniales et financières). Ces transferts de moyens peinent à s’organiser et à s’opérer (Ministère délégué chargé de la Décentralisation, 2013). Dans le cas des ressources en eau, en occurrence le fleuve Niger, les CT manquent de spécialistes dans les services techniques de l’Etat. Cet état de fait rend la politique de l’eau inefficace et non-productive.

De même, la responsabilisation et le partage par les CT du développement économique local exigent des avancées plus significatives en matière de transfert de certaines compétences, voire même de découpage territorial dans lequel la pertinence et l’opportunité de trois (3) niveaux de circonscription administrative (les régions, les cercles, les communes) et de CT doivent être objectivement évaluées. Ces facteurs s’ajoutent à l’imprécision parfois du domaine de certaine commune rurale par rapport à certaine zone de pêche par exemple. Sur le plan de la gouvernance et du management des CT, la recevabilité des élus constitue un élément-clé de la bonne gouvernance.

Une des réelles difficultés majeures à ce niveau reste la collaboration entre les CT et les autorités traditionnelles et coutumières. En écho, cette collaboration nécessaire reste fragile malgré les dispositions législatives et réglementaires prévues dans les textes de la décentralisation en vigueur.

Au plan de la délivrance des services publics durables aux citoyens, elle relève également des dérives importantes notamment dans la gestion des procédures administratives et financières. Sur les services de l’eau particulièrement, on constate des qualités de réalisation insuffisantes, qui combinées à une absence d’entretien des infrastructures et équipements, interpellent sur la durabilité des investissements réalisés. Ainsi, la mission de contrôle externe des investissements financés par l’ANICT montre qu’une part importante de projets réalisés n’a pas donné lieu à la mise en place d’un service fonctionnel et donc utile (environ 17%).

Au plan du financement des CT, dans leur écrasante majorité, les CT connaissent des problèmes récurrents de trésorerie. Le système de fiscalité locale ne génère pas de ressources internes suffisantes, même si la fiscalité sur le foncier offre des perspectives.

Sur les berges du Niger, les redevances perçues sur les infractions relatives à la pêche sont versées dans les caisses de l’Etat et non les CT. En outre, les frais des autorisations de pêche reviennent également à l’Etat. Le taux qui revient aux CT est faible par rapport aux besoins qui s’imposent.

En effet, on estime 40% de taux global de recouvrement de la fiscalité des CT (Nientao, 2019).

Cependant, l’émiettement fiscal, la faible productivité des impôts et taxes et la faiblesse des moyens qui sont consacrés à leur recouvrement expliquent cette situation. Il est important de mettre l’accent sur la situation nationale en ce qui concerne le financement des CT.

La part du budget national destinée aux CT reste faible : 0,9% en 2009, 5,99% en 2010, et 9,5% en 2012 (Ministère de l’Énergie et de l’eau, 2018). Malgré la création d’un Fonds National d’appui aux Collectivités Territoriales (FNACT), les transferts au FNACT y compris les financements mis à disposition par les partenaires techniques et financiers ne représentent que 10% des transferts totaux vers les CT. En cela l’insécurité grandissante développée sur les ressources en eau rend difficile les efforts des CT.

Toutefois, la réussite du processus de décentralisation est directement liée à la paix, la sécurité et la stabilité qu’elles doivent par ailleurs contribuer aussi à renforcer. Dans le quotidien des CT, les défis sécuritaires sont énormes, les actes de banditisme, les conflits communautaires (sur l’utilisation des ressources naturelles, la terre et l’eau en occurrence), les conflits identitaires et religieux ainsi que la violence et l’intolérance. En outre, une des difficultés de taille rencontrées par les CT, est l’impossibilité des citoyens de s’approprier les textes, dans la plupart des cas, les habitants ne maîtrisent pas les textes.

Parlons spécifiquement des les populations de pêcheurs qui vivent sur les berges du Niger. Nous savons que chaque zone est régie, en dehors des règles nationales, par les pratiques coutumières et très souvent par les conventions locales (Gerti, Djiré, et al, 2005).

Ces dernières mettent en évidence la réalité de la zone déterminée et sont seulement reconnues par les habitants de ladite zone. Les éleveurs, les pêcheurs sont mobiles, ce fait est surtout lié aux caractères de ces professions et les évolutions hydrologiques et climatiques du Bassin du Niger.

Mais cette mobilité ne s’inscrit pas dans un cadre coutumier ancestral aussi routinier et balisé que celui des parcours pastoraux : les pêcheurs réalisent, certes, des circuits migratoires pendulaires qui peuvent être réguliers, c’est-à-dire récurrents d’une année sur l’autre. Ainsi, plusieurs familles bozo de la région de Mopti, depuis quelques années sont installées dans les localités de la région de Tombouctou (Tonka, Atara, Siby, Sakaina ect…) et ne retournent plus (Entretien du 20 avril 2022).

Ces faits ci et là, rendent inefficace le processus de décentralisation en ce qui concerne la gestion des ressources en eau. Un des grands problèmes concerne la transférabilité des compétences.

Conclusion

La décentralisation soulève des défis importants relatifs aux capacités des collectivités territoriales à assurer efficacement leurs compétences en la matière (ressources financières et humaines suffisantes) ainsi que leur capacité à assurer le droit d’accès à l’eau des populations les plus démunies.

A la lumière de l’analyse ci-dessus faite, il relève que la politique de décentralisation constitue un véritable moyen de gouvernance des ressources en eau. Pour autant, cette politique reste confrontée à un certain nombre de problèmes notamment la responsabilisation des acteurs locaux.  

La faiblesse des capacités techniques des collectivités territoriales notamment les communes, est la raison fréquemment alléguée pour justifier les incursions du niveau central dans des compétences qu’il a pourtant transférées. Or, si les collectivités territoriales affichent pour l’instant des faiblesses de capacités techniques c’est précisément parce que le transfert des compétences n’a pas été suivi de l’allocation des moyens humains, matériels et financiers correspondants. Aucune de ces ressources n’a été mise à la disposition des entités décentralisées. Tout se passe comme si l’Etat a retiré d’une main ce qu’il a donné de l’autre. Le transfert des compétences en matière d’hydraulique n’est donc que partiellement effectif comme nous l’avons rappelé.

La réticence du niveau central à responsabiliser de façon effective les collectivités territoriales, et à leur affecter les ressources humaines, matérielles et financières nécessaires à l’exercice de leurs compétences sont au moins en partie, à l’origine des nombreux dysfonctionnements relevés et qui sont consécutifs à des déficits de suivi.

En somme, il convient de prendre en compte les mesures y afférente. La démarche de conceptualisation préalable du cadre de gestion des ressources en eau a le mérite de définir sans ambigüité le chemin à suivre en matière de construction et de mise en place effective des différents maillons de l’architecture institutionnelle de la GIRE, afin d’éviter les tâtonnements conjoncturels liés aux changements institutionnels et/ou politiques. Assurer le transfert effectif des compétences et des moyens financiers, matériels et humains pour permettre aux collectivités territoriales de s’engager et de réussir le processus de développement local. Les collectivités territoriales décentralisées ainsi que l’Etat doivent cependant veiller à garantir l’accès des populations les plus démunies à l’eau, par l’institution de mécanismes appropriés qui assurent une certaine équité. Le développement harmonieux des régions, facteur de cohésion sociale est ce prix.


Bibliographie

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Décret n°02-315/P-RM du 4 juin 2002 fixant les détails des compétences transférées de l’Etat aux collectivités territoriales en matière d’hydraulique rurale et urbaine, https://www.ecolex.org/fr/details/legislation/decret-n-02-315-p-rm-du-04-juin-2002-fixant-les-details-des-competences-transferees-de-letat-aux-collectivites-territoriales-en-matiere-dhydraulique-rurale-et-urbaine-lex-faoc073807/

Direction Nationale des Collectivités Territoriales (2012). Cahier des auditeurs, module coopération décentralisée Bamako (Mali).

Entretien de l’auteur du 20 avril 2022 avec le chef de village de Tonka sur la situation des pêcheurs migrants.

Gerti, H, Djiré, M, et al (2005). Le droit en Afrique, expériences locales et droit étatique au Mali. Paris : Karthala.

Loi n°93-008 du 11 février 1993 déterminant les conditions de la libre administration des collectivités territoriales, https://knowledge-uclga.org/mali-lois-des-collectivites-territoriales-decentralisees.html

Meunier, B (2006). Les règles relatives aux transferts de compétences entre collectivités publiques, thèse de doctorat en droit public, Université d’Auvergne – Clermont Ferrand.

Ministère de l’énergie et de l’eau, Politique Nationale de l’Eau (2018). Rapport diagnostique du secteur de l’eau- Version finale. Bamako (Mali), https://arpdeveloppement.com/wp-content/uploads/2019/05/A_18_RapportEtatsGenerauxDeLaDecentralisation.pdf

Ministère délégué chargé de la décentralisation (2013) Les Etats généraux de la décentralisation au Mali, Bamako (Mali), https://arpdeveloppement.com/wp-content/uploads/2019/05/A_18_RapportEtatsGenerauxDeLaDecentralisation.pdf

Nientao, M (2019). Le régime juridique du fleuve Niger, thèse de doctorat en droit international public, Université de Séville (Espagne), https://idus.us.es/handle/11441/85372

OCDE (2015). Principes sur la gouvernance de l’eau. Paris, https://www.oecd.org/fr/gov/politique-regionale/Principes-OCDE-gouvernance-eau_brochure.pdf.

Pontier, J-M (2003a). La notion de compétences régaliennes dans la problématique de la répartition des compétences entre les collectivités publiques, Revue du droit public de la science politique en France et à l’étranger, 2003(1), 193-238.

Pontier, J-M (2003b). La République décentralisée de J.-P Raffarin, Revue administrative, n° 332.

 

Crise des alliances et risque de perte d’influence de la France sur la scène mondiale : raisons d’un renouement avec les pays essentiels d’Afrique pour le chef d’État Emmanuel Macron

Regards géopolitiques, v8 n4, 2022

 

François Xavier Noah Edzimbi

Ph.D en science politique
CEO du Cabinet LUCEM GLOBAL CONSULTING S.A.R.L
xnoah05@gmail.com

Résumé
Les alliances, accords formels par lequel plusieurs États s’engagent mutuellement à collaborer et à se défendre contre un ennemi commun, avaient caractérisé jusqu’en 1991 l’ordre international bipolaire. Néanmoins, il semble se produire dans l’art des alliances ce qui caractérisa l’art militaire à partir des années 1950 : la remise en cause de leur pertinence par l’éclosion de multiples partenariats irréguliers. Pour illustration, la présence croissante de la Russie sur le continent africain suscite de nombreuses interrogations pour les Occidentaux, d’autant plus dans un contexte où « l’opération militaire spéciale » russe, lancée en Ukraine dès le 22 février 2022, en a fait, selon eux, l’une des principales menaces à l’ordre international. Ce contexte géopolitique est une des raisons expliquant la tournée diplomatique entreprise par le président français Emmanuel Macron, souhaitant renouer avec les pays essentiels d’Afrique indispensables au rayonnement mondial de la France.

Mots clés : crise, alliances, déclassement, France, Afrique

Summary
Alliances, formal agreements by which several States mutually undertake to collaborate and defend themselves against common enemy, had characterized bipolar international order until 1991. Nervertheless, it seems to occur in the art of alliances what characterized military art from the 1950s : the questioning of their relevance by emergence of multiple irregular partnerships. For illustration, the growing presence of Russia on the African continent raises many questions for Westerners, all the more so in a context where the Russian « special military operation », launched in Ukraine on February 22, 2022, had made it, according to them, one of the main threats to international order. This geopolitical context is one of the reasons explaining the diplomatic tour undertaken by French president Emmanuel Macron, wishing to reconnect with the essential countries of Africa essential to the global influence of France.

Keywords : crisis, alliances, downgrading, France, Africa.

 

Introduction

De tout temps, les alliances et les coalitions ont bâti des architectures de sécurité et de paix qui répondaient à la recherche de stabilité du système international, sinon aux menaces, voire au défi de la survie d’un État ou d’une nation (Forcade, 2022). Bien que l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) reste la principale architecture de sécurité européenne après la Guerre froide, la configuration d’alliances est, en ce début de XXIe siècle, remise en cause (Delagenière, 2022). Depuis le 22 février 2022, la guerre en Ukraine expose la centralité, entre fonctionnalité et dérèglement, des coopérations internationales et des alliances politico-militaires. Les recompositions géopolitiques et géoéconomiques actuelles complexifient l’équilibre des forces, et remettent en cause leur caractère d’évidence. L’intensification de la compétition stratégique, l’enhardissement des puissances régionales (Ministère des Armées, 2021), la recrudescence des « risques de la faiblesse » (Ministère des Armées, 2013) portés par de nombreux acteurs non étatiques, le renforcement des interdépendances économiques, ou encore le partage accru des technologies, jouent à ce niveau un rôle central dans la déstabilisation des alliances existantes et dans la formation de nouveaux formats d’association. L’avènement de la multipolarité actuelle conduit à s’interroger sur la viabilité du système d’alliances hérité de la Guerre froide.

L’exacerbation de la compétition économique engendre des effets paradoxaux sur les systèmes d’alliance. Elle accroît, d’une part, les tensions entre alliés militaires et stratégiques, tout en renforçant une interdépendance financière, commerciale et technologique entre eux (Luttwak, 1990), n’empêchant pas qu’une partie essentielle des « transferts de technologies » actuels soit le résultat d’actions d’« espionnage amical » (Forcade et Laurent, 2005). Pour illustration, en septembre 2021, la volte-face australienne relative au contrat de sous-marins passé en 2016 avec la France est vécue comme un véritable choc à Paris. La « trahison » (Zajec, 2022) qui prend de court les responsables français constitue une surprise stratégique, encore augmentée par l’annonce, le 15 septembre 2021, et au terme de dix-huit mois de pourparlers secrets, de l’alliance militaire AUKUS entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, ces derniers se substituant à la France pour la livraison de huit sous-marins d’attaque, cette fois-ci à propulsion nucléaire (ibid.). L’accélération de la mondialisation engendre, d’autre part, un accroissement des interdépendances économiques et le partage accru des technologies avec des rivaux stratégiques.

L’avènement de la multipolarité stratégique entraîne, entre autres, l’affirmation de plusieurs « États-puissances » (Ministère des Armées, 2017) enclins à tisser leurs propres réseaux de relations indépendamment des pays occidentaux, voire parfois contre eux. Une sorte de « diplomatie attrape-tout » (Badie, 2021) s’est ainsi développée, par laquelle les puissances régionales contournent, neutralisent même les alliances traditionnelles, au profit d’accords économiques ou sécuritaires plus souples (ibid.). Ces « nouveaux désordres internationaux » font ainsi la démonstration d’une plasticité des alliances et de la caducité de traités que l’on sait temporaires quand ils commencent d’être mis en œuvre, à l’instar de l’Accord de 2015 sur le nucléaire iranien paralysé par l’ancien président Donald Trump en 2018 (ibid.). Pour y remédier, les alliances cherchent aujourd’hui à produire de la sécurité, dans un espace stratégique rarement étendu à la planète, sans dicter les alignements diplomatiques et stratégiques absolus des acteurs du système international. Celles-ci mutent pour prendre en considération la concurrence que représentent les partenariats stratégiques, dans un nouvel environnement international tissé de « partenariats irréguliers » (Delagenière, op. cit.). Partant de ce contexte, bien que devenue une puissance mondiale, la Chine n’épouse pas cette politique d’alliances classiques, et privilégie avec d’autres acteurs l’établissement de divers partenariats (partenariat stratégique global, partenariat stratégique et partenariat classique), reposant sur des objectifs communs (goal-driven), sans forger pour autant des alliances classiques reposant sur une menace désignée explicitement ou implicitement (threat-driven) (Bongrand et Roche, 2022), ce qui exprime une crise concrète d’alliances (Gaüzère-Mazauric, 2022). Pour Pékin, comme pour tout autre acteur stratégiquement mature de la scène internationale, ces types de partenariats ne sont pas seulement des solutions temporaires pour gagner en puissance. Bien plus, ils constituent un irremplaçable outil diplomatique qui ne doit aucunement céder la place à des alliances durables.

Depuis le début des années 2000, l’idée d’une nouvelle « ruée vers l’Afrique » (New Scramble for Africa) est omniprésente dans les analyses médiatiques (Mahé et Ricard, 2022). Elle fait référence à un intérêt grandissant de nouvelles puissances internationales et régionales pour le continent, qui viendraient concurrencer tant les anciennes puissances coloniales que tutrices et les États-Unis. Tel est le cas du regain d’intérêt russe pour l’Afrique qui suscite de nombreuses interrogations (Noah Edzimbi, 2022), d’autant plus dans un contexte où l’invasion russe en Ukraine en a fait, du point de vue des pays membres de l’OTAN, l’une des principales menaces à l’ordre international (Mahé et Ricard, op. cit.). Cette présence russe est motivée par une volonté d’étendre son influence globale et, ensuite, par un intérêt pour un espace où se trouvent des ressources naturelles stratégiques (Noah Edzimbi, op. cit.). Ces intérêts convergent principalement dans la mise en œuvre d’une « coopération militaro-technique » (Sukhankin, 2020) incluant accords officiels, interventions de sociétés militaires privées et obtention d’un accès aux ressources minières. L’irruption de puissances économiques et militaires émergentes telles que la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Turquie en Afrique, et l’intérêt croissant des États-Unis et du Japon pour le continent, perturbe ainsi le monopole de la France dans son ancien pré-carré colonial qui, jusque-là, était considéré comme sa « sphère d’influence naturelle » (Tchetchoua Tchokonté, 2019). En effet, présentée par les États-Unis comme un continent sans intérêt, et qui n’avait aucune justification stratégique durant les décennies 1970-1990 (Kissinger, 2003 : 223-232), l’Afrique paraît retrouver une certaine visibilité diplomatique, en témoigne l’offre faite par les Américains à l’Afrique du Sud de servir de médiateur entre les deux principaux belligérants du conflit russo-ukrainien (BBC News, 2022b). Dans le domaine économique, les États-Unis entretiennent des relations avec les pays africains par un certain nombre de programmes comme l’AGOA et Food for Education. L’un des développements les plus importants dans leur politique africaine au cours de la dernière décennie a été la loi sur l’African Growth and Opportunity (AGOA), promulguée en 2000 sous l’administration Bill Clinton (Noah Edzimbi, op. cit.). D’autres modifications à l’AGOA ont été signées sous l’administration de George Walker Bush, en ce compris une extension de l’accès préférentiel aux importations provenant de pays africains éligibles. L’AGOA a eu un impact évident dans les échanges Afrique centrale-États-Unis : les exportations, en provenance des pays de l’Afrique centrale ont augmenté de plus de 486 %, passant de 559 183 tonnes en 2000 à 3 282 064 tonnes en 2013, créant de l’emploi dont la plupart se retrouvent dans le secteur de l’habillement et de l’industrie. Cependant, la fin de l’Accord multifibres (AMF), qui imposait des quotas sur la quantité de textiles et de vêtements de nombreux pays en développement, a conduit à un effondrement de la croissance des exportations en 2007-2009 (ibid.).

Très souvent, les autorités françaises parlent, pour ce qui est de leur politique africaine, de diplomatie d’influence, de soft power et de l’importance qu’il faut y attacher. Au début de son premier quinquennat, Emmanuel Macron, président de la République française, dans un discours à l’université de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, en novembre 2017, présenta pour sa part une vision nouvelle des relations de la France avec l’Afrique : elle serait dégagée d’un héritage colonial qu’il n’avait pas connu personnellement et traiterait sur un pied d’égalité les pays francophones et anglophones de l’ensemble du continent (Gaulme, 2021). Cependant, « aucune réflexion d’ensemble n’est faite pour savoir comment la France doit se situer. Aucune réflexion globale sur le sujet n’est faite non plus, et on se contente, au final, de conserver l’existant » (Boniface, 2015). Et, malgré les discours diplomatiques officiels d’ancien et actuel exécutifs français sur les relations d’égal à égal entre l’Afrique et la France, entre la raison d’État et la France des droits de l’Homme, « la première est, bien entendu, plus grande que la seconde » (Verschave, 2000) pour les autorités gouvernementales et politiques françaises. Car, dans un monde où l’innovation et la croissance économique sont devenues un domaine essentiel de la concurrence géopolitique, la préservation des intérêts stratégiques de la France en Afrique est un enjeu vital, dans la mesure où son « objectif (est) de faire de l’Afrique le marchepied de la France, et de faire jouer (à la France) le rôle d’avocat des plus faibles dans les affaires du monde » (Fogue Tedom, 2008). Dès lors, bien que promouvant le multiculturalisme qui, selon le chef d’État français, permet une coopération indispensable entre acteurs de l’espace mondial pour traiter des enjeux globaux, ses visites dans certains pays du continent, entre juillet et août 2022, ont pour objectif d’éviter une perte d’influence (Duclos, 2022) économique (1) et géopolitique (2) encourus par la France.

1. Un (re/dé)tour vers les anciennes sphères d’influence : nécessité/conséquence d’une crise géoéconomique majeure

La guerre en Ukraine, en provoquant une crise alimentaire et énergétique majeure a renforcé, partout dans le monde, l’urgence qu’il y a pour tout État de renforcer sa souveraineté (Cheyvlalle, 2022). Depuis le déclenchement du conflit, qui a fait s’envoler le prix des denrées agricoles, déjà en forte augmentation en raison de la pandémie de Covid-19 qui a perturbé les circuits d’approvisionnement, les alertes se multiplient sur l’aggravation de la faim et de la pauvreté dans le monde (ibid.). Les Français s’interrogent sur la place qu’occupe leur pays sur la scène internationale. Si l’on s’en tient à des données chiffrées, tout en se référant à certains critères de puissance (la capacité militaire, l’assise territoriale, la géographie, les ressources naturelles, les poids économique, culturel et diplomatique, etc.), le poids de la France dans le monde diminue. Les Français représentent aujourd’hui moins de 1 % de la population mondiale, le territoire national moins de 0,5 % des terres émergées. Le produit intérieur brut (PIB) de la France classe celle-ci au 6e ou 7e rang mondial selon les années, mais avec un poids dans les équilibres mondiaux qui s’amenuise. Le PIB chinois est passé, quant à lui, de 1,6 % du PIB mondial dans les années 1990 à 16 % aujourd’hui, tandis que le PIB français passait de 5,6 % à 3 %. La part de la France dans le commerce mondial a chuté d’environ 6 % en 1995 à 3 % aujourd’hui (ibid.). Toutefois, les réformes faites sous les chefs d’État François Hollande et Emmanuel Macron ont eu un effet, en termes de compétitivité, d’attractivité de l’économie nationale ou encore d’innovation et, plus récemment, de création d’emplois. Entre autres, lorsqu’on se réfère sur d’autres critères qu’économiques, la France reste parmi les 10 puissances militaires mondiales, mesurées par le niveau des dépenses de défense. Aussi continue-t-elle de bénéficier du statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et de puissance dotée de l’arme nucléaire (ibid.). Sur les plans économique, militaire, politique et finalement sur le terrain de l’influence, le rapport des forces s’est progressivement déplacé au détriment de la France en Afrique. Celle-ci doit compter avec les puissances émergentes sur le plan économique (Inde, Brésil, Indonésie, Afrique du Sud, etc.) et avec des puissances ré-émergentes sur le plan géopolitique (Russie, Turquie, Iran, etc.).

Dans un cadre national, bien qu’elle dispose de 56 réacteurs nucléaires, qui auraient permis de survoler les crises énergétiques européennes, la France trouve des difficultés à satisfaire les demandes et besoins locaux en sources énergétiques. Pour ce qui est des denrées alimentaires, c’est la question du pouvoir d’achat qui trône au centre de toutes les préoccupations des populations. Sur ce point, le sondage réalisé par l’institut Elabe affirme que 47 % des Français jugent que les mesures prises par l’exécutif n’améliorent pas du tout la situation en la matière, tandis que 43 % jugent qu’elles vont dans le bon sens mais ne sont pas suffisantes. Seuls 10 % voient une amélioration. Ce manque de confiance en l’exécutif explique également que 59 % des Français jugent que l’action d’Emmanuel Macron devrait dégrader la situation économique du pays (33 % stable et 8 % en amélioration), et ils sont également 54 % à dire qu’elle va détériorer leur situation financière (40 % stable et 5 % en amélioration) (Honoré, 2022).

Partant de ces réalités, durant deux heures de temps le 2 septembre 2022 et devant les ambassadeurs français réunis à l’Élysée, le président Emmanuel Macron analysa l’émergence d’un nouveau monde et ses conséquences pour la France et pour l’Europe. D’après le chef d’État, le « retour de la guerre sur le sol européen », le « désordre climatique », certaines ressources jusque-là jugées acquises, comme l’énergie et l’alimentation, « redeviennent des sujets géopolitiques », expressions d’une « fracture de l’ordre économique mondial » (Lasserre, 2022). De ce constat, la France doit bâtir une « indépendance géopolitique » par rapport au « duopole » sino-américain. « Nous n’avons pas à être sommés de choisir, nous devons partout pouvoir garder cette liberté d’action », car la France doit être une « puissance d’équilibres » (ibid.). Étant consciente de disposer de moyens limités dans la guerre économique tant entre alliés que rivaux stratégiques, la France a donc intérêt, selon Emmanuel Macron, à « bâtir de plus en plus de partenariats équilibrés bilatéraux ou régionaux », d’où les tournées diplomatiques entreprises en Afrique en 2022, continent qui regorge d’importants gisements de matières premières estimés à 30 % des réserves mondiales, et disposant de 60 % de terres arables, d’écosystèmes favorables et d’une main d’œuvre jeune (Cheyvlalle, op. cit.). Ces visites ont débuté au Cameroun.

En raison de sa situation géographique en Afrique centrale, le Cameroun est pour Paris une importante base arrière dans la production, la projection des ressources et des moyens nécessaires pour un leadership international. La France, qui a comme objectif, pour des raisons stratégiques, économiques et militaires, de disposer d’une influence conséquente sur des carrefours maritimes en Afrique, apprécie sa situation géographique dans le golfe de Guinée. Cet intérêt tient à son ouverture maritime, mais aussi sa position centrale en Afrique subsaharienne : à partir des côtes sud-ouest du Cameroun, le pays s’ouvre sur l’océan Atlantique. Jouissant de plusieurs façades maritimes (402 km de côte), il favorise et facilite les échanges avec certaines régions et sous régions du continent. Cette ouverture permet par ailleurs aux zones géographiquement peu avantageuses d’écouler leurs produits. Elle profite principalement au Tchad, au Niger et à la République centrafricaine qui n’ont pas de façade maritime. Aussi, la façade maritime du Cameroun met davantage en exergue l’importance de l’Afrique centrale dans une projection de la puissance française en Afrique (Noah Edzimbi, op. cit.). Souvent considéré sous le prisme de la géoéconomie, le séjour du chef d’État Emmanuel Macron, du 25 au 26 juillet 2022, était premièrement motivé par le contrôle de ce pivot géopolitique d’Afrique centrale. Secondement, en quelques années, les signes d’une perte sensible d’influence française dans le domaine économique en Afrique se sont accumulés. Dans la guerre économique qui structure les relations internationales post-bipolaire et oppose les grandes puissances, occidentales et émergentes en raison de leur importance dans la construction de la puissance industrielle, économique, militaire et politique, les matières premières stratégiques constituent le principal enjeu de confrontation. Afin d’assurer leur survie économique et s’arrimer à cette rude compétition géoéconomique et géostratégique, ces différents acteurs se sont inscrits dans une guerre des matières premières. Avec la fin de la Guerre froide, l’on est passé d’une confrontation militaire à une confrontation économique. Il n’y a plus d’alliés. Tout le monde est en compétition pour les mêmes parts de marché ou grands contrats. L’Afrique dans son ensemble représente 5,3 % du commerce extérieur français, et les échanges avec les pays de la zone franc, qui se sont fortement détériorés, s’établissent aujourd’hui à un niveau de 0,6 %. La Chine est désormais le premier partenaire commercial de la plupart des anciennes colonies françaises et territoires sous tutelle à l’exception du Tchad, du Niger, du Sénégal et de la Tunisie. La part de marché relative de la France sur le continent est passée de 15 % à 7,5 % entre 2000 et 2020 (Gaymard, 2019). Avec une industrie en déclin, elle ne peut pas satisfaire les besoins des pays africains en biens d’équipement quand la Chine peut, elle, y répondre. Depuis 2018, l’Allemagne est le premier fournisseur européen de l’Afrique et, en juin 2022 lors d’un sommet à Kigali au Rwanda, le Togo et le Gabon ont adhéré au Commonwealth, jugé commercialement plus dynamique que la zone francophone (Fabricius, 2022).

Aujourd’hui, les entreprises françaises représentent à peine 10 % de l’économie camerounaise alors qu’elles couvraient 40 % de son économie voilà une trentaine d’années. L’objectif d’Emmanuel Macron était donc de « marquer la continuité et la constance de l’engagement de la France dans la démarche de renouvellement de la relation avec le continent africain » (Robert, 2022), et modifier une situation non-bénéfique aux intérêts français dans ledit pays. L’Afrique est en effet un tremplin économique pour la France dans le commerce mondial, avec 1 100 groupes et 2 109 filiales d’entreprises françaises présentent sur le continent, et stock d’investissements qui se positionne à la troisième place après le Royaume-Uni et les États-Unis (Berthaud-Clair, 2020). Le continent renforce sa sécurité économique au moyen d’un patriotisme économique qui préserve des emplois et le savoir-faire français. Dans son volet défensif, la sécurité économique française regroupe la protection du patrimoine, la délimitation des périmètres industriels et technologiques critiques et la lutte contre les activités de renseignement économique étrangères. L’intégrité des entreprises françaises, mieux des « champions nationaux », ne se pose donc pas seulement en termes matériels ou informationnels, mais aussi par la place accordée aux investisseurs étrangers dans leur participation au développement par les investissements directs étrangers (IDE), d’où l’objectif majeur de ne point perdre son influence sur son ancien pré-carré. Dès lors, dans un contexte de déséquilibre d’approvisionnement et de raréfaction de sources énergétiques provoqués par la guerre en Ukraine, l’Algérie se présente, entre autres pour la France, comme un « roi du gaz naturel » (Louis, 2022), avec des réserves évaluées à 2 400 milliards de m3. Ainsi, accompagné d’une délégation constituée d’autorités gouvernementales et militaires, le chef d’État français a souligné durant son séjour à Alger du 25 au 28 août 2022 que l’Algérie est, pour la France, « un pays essentiel par le passé commun, le présent partagé et les défis futurs ». Il a rappelé que « l’Algérie est un fournisseur de gaz pour la France » (ibid.) à une hauteur de 8 % qui souhaiterait voir augmenter. Entre autres, la France s’intéresse aux débouchés numériques proposés par l’Algérie. Aujourd’hui en effet, l’État a créé un écosystème favorable à l’épanouissement des start-ups, une progression de 20 à 40 % de son chiffre d’affaires mensuel, et levé 60 millions de dollars auprès d’investisseurs américains en 2021. Ouedkniss (site de petites annonces), Emploitic (plateforme pour les offres d’emploi) ou Namlatic (réservation d’hôtels et de circuits touristiques), sont des start-ups florissantes. Cet environnement est courtisé par les investisseurs et entrepreneurs français qui, en promouvant des émissions télévisées levant des fonds en direct grâce à l’intervention de « business angels », mécènes investissant dans de jeunes petites et moyennes entreprises (PME) et prodiguant des conseils à leurs gérants (ibid.), objectivent développer l’économie numérique made in France.

2. Restreindre les jeux d’alliance et de partenariats aléatoires et incertains des Africains : nécessité pour éviter une perte d’influence géopolitique

En ce début de xxie siècle, il se constate la signature de partenariats stratégiques, de coalitions variables et de communautés de sécurité établies entre les puissances, qu’elles soient grandes, moyennes ou petites. En particulier, le modèle du partenariat stratégique concurrence directement la logique de l’alliance traditionnelle. Par sa flexibilité, il permet de préserver l’autonomie des États à moindres frais, en les soustrayant à tout engagement contraignant (Ciorciari, 2010). Ce format d’alliance a connu un retentissement important avec le rapprochement sino-russe (1996), puis russo-indien (2000). À cet égard, la Russie tend à délaisser l’ancien modèle d’alliance, à l’exception de son environnement stratégique proche, où elle contracte des accords de défense formels et asymétriques (Silaev, 2021). Le Kremlin se réserve, par conséquent, la signature de partenariats stratégiques plus équilibrés avec ses alliés informels du Moyen-Orient (Syrie, Iran, Turquie) et d’Asie (Inde et Chine). Pour sa part, la Chine a fait du développement de ses partenariats stratégiques l’un des atouts majeurs de sa « Grande stratégie » (Zhou, 2017), qui passe par une montée en puissance économique et technologique, tout en évitant le déclenchement d’une « guerre chaude » avec les États-Unis (ibid.). Au-delà de l’Asie, Pékin renforce sa stratégie partenariale avec les petites et moyennes puissances d’Afrique et du Moyen-Orient, dans une logique « Sud-Sud » qui s’efforce de gommer les disparités de richesses et de pouvoir considérables séparant ces acteurs (Murphy, 2022). Malgré un attrait renouvelé pour les alliances formelles, ainsi qu’en témoignent la pérennité de l’OTAN ou la mise en place de l’alliance militaire tripartite entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis (AUKUS) en septembre 2021, Washington ne s’en est pas moins « converti » à la philosophie des partenariats stratégiques, comme l’indique la poursuite du QUAD, créé en 2007 avec l’Australie, l’Inde et le Japon dans la zone Indo-Pacifique. En parallèle, les États-Unis comptent sur le développement de nombreuses relations bilatérales resserrées pour faire contrepoids aux appétits économiques et stratégiques de la Chine, donnant ainsi corps à un réseau d’alliances hybride et complexe, sans aucun équivalent dans le monde (Simón, Lanoszka et Meijer, 2021).

La création de l’alliance AUKUS est révélatrice d’une tendance qui façonne la politique étrangère américaine et redéfinit la relation transatlantique. Les États-Unis affirment en effet vouloir se recentrer sur le cœur de leurs priorités stratégiques au premier chef desquelles, la guerre commerciale et d’influence globale avec la République populaire de Chine (RPC) (De Hoop Scheffer et Quencez, 2021). L’annonce de l’initiative AUKUS, cristallisant avec la rupture d’un contrat majeur entre la France et l’Australie portant sur la fourniture de 12 sous-marins à propulsion classique et conduisant à un renversement d’alliance, est une des meilleures illustrations du pragmatisme géopolitique contemporain (Drouhaud, 2022) et l’expression d’une crise des alliances classiques. AUKUS confirme que la France est progressivement reléguée à une position secondaire dans la pensée stratégique américaine, et intégrée après-coup aux décisions les plus importantes sur la scène internationale et en Afrique en particulier. Partant de cette réalité, au-delà des prises de positions discursives de certains responsables politiques français relatives à la nécessité de pour la France de se départir des logiques et des réseaux France-Afrique ou autres, les insubmersibles intérêts économiques de la France semblent toujours prendre le dessus sur la volonté, supposée ou réelle, de rupture (Boisbouvier, 2015), comme le démontre le TotalEnergiesgate en Russie. Alors que les entreprises Shell, BP et Eni ont toutes renoncé à leurs actifs en Russie, TotalEnergies reste la seule multinationale pétrolière occidentale à s’y maintenir. En effet, publiée en mars 2022, une note de T-Lab révélait l’ampleur des intérêts stratégiques de TotalEnergies : le gaz russe représente près de 30 % de sa production mondiale, et plus de 60 % de sa production en Europe et en Asie centrale. Or, d’après les révélations du Monde, l’entreprise Terneftegaz, codétenue à 49 % par la multinationale française et à 51 % par son partenaire local Novatek, fabriquerait le kérosène approvisionnant les bases aériennes militaires russes de Morozovskaïa et Malchevo. Les escadrons abrités par celles-ci seraient responsables des bombardements survenus en mars à Marioupol, causant la mort d’environ 600 personnes (Hédouin, 2022). La Russie reste donc au cœur des stratégies industrielles futures du groupe, et les réserves du pays constituent la moitié des perspectives de développement de TotalEnergies malgré la crise en cours, les discours sur les droits de l’Homme, sur la lutte contre les autocrates et les puissances de déséquilibre du chef d’État français (Lasserre, op. cit.).

Consciente de l’importance stratégique que revêtent les partenaires africains pour son rayonnement international, la France n’est pas disposée à tolérer les empiétements d’autres puissances porteuses de projets de domination, susceptibles de contrebalancer son influence, mieux de contester les monopoles traditionnels de ses entreprises sur le continent (Tchetchoua Tchokonté, 2022). De fait, face à ces nombreuses incursions géoéconomiques et géopolitiques de la Chine, de la Russie ou encore des États-Unis dans sa « sphère d’influence naturelle », la France s’efforce d’y préserver ses intérêts. Toutefois, et malgré des efforts déployés, Paris n’a pas obtenu le soutien de la plupart des pays de son ancien pré-carré, dont le Cameroun, aux résolutions des Nations unies condamnant la guerre en Ukraine. Parallèlement, alors que la force Barkhane se retire du Mali avec des résultats controversés et sur fond de montée du sentiment antifrançais, la Russie multiplie les accords de coopération militaire sur le continent. Le volet sécuritaire de la politique russe en Afrique est, depuis 2014, prioritaire voire prépondérant pour le Kremlin. Au cours des cinq dernières années, la Russie a signé des accords avec une vingtaine de pays, les plus récents concernant le Mali (juin 2019), le Congo (mai 2019) et Madagascar (octobre 2018). Ils prévoient généralement la formation d’officiers à Moscou, la livraison de matériels militaires neufs et/ou la maintenance d’équipements déjà en dotation, des exercices communs, la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime, ces composantes variant en fonction de la situation des différents pays. C’est d’ailleurs la signature, le 12 avril 2022 au Kremlin, d’un accord de défense et de sécurité entre Moscou et Yaoundé qui aurait suscité la visite d’Emmanuel Macron au Cameroun en fin juillet 2022 (Robert, op. cit.). La France trouve ainsi judicieux de renforcer sa présence dans ses anciennes colonies et territoires sous tutelle et, par le fait même, d’affirmer sa stratégie de maitrise de cet espace mise à mal par les assauts géopolitiques et géoéconomiques d’autres puissances tant mondiales qu’émergentes. Le conflit actuellement en cours entre la Russie et l’Ukraine n’échappe pas à cette logique, ceci dans un environnement international fortement concurrentiel. Dans une telle configuration, la riposte stratégique de la France aux incursions de la Russie en République Centrafricaine constitue un important indicateur de sa détermination à garder sa « mainmise », en dépit de la concurrence. La contre-offensive de la France aux assauts de la Russie dans ce pays s’observe par la mise à contribution de l’ensemble de son dispositif de puissance. Face à nouvelle idylle entre Moscou et Bangui, les réactions de la France ont été quasi-immédiates et épousent aussi bien les contours militaires et budgétaires. La France a en effet décidé de suspendre son aide militaire et financière aux nouvelles autorités centrafricaines, complices d’une campagne antifrançaise initiée par la Russie (Deveaux, 2021). Pour rappel, la France et la République Centrafricaine sont liées par un accord de défense signé le 15 août 1960, approuvé par la loi N° 60-1225 du 22 novembre 1960 et publié par le décret N° 60-1230 du 23 novembre 1960. Le 8 avril 2010, cet accord de défense a été complété par un accord de partenariat de défense, signé à Bangui (Tchetchoua Tchokonté, op. cit.). Ces accords de défense ont servi de boussole aux diverses interventions militaires de la France dans ce pays. En effet, depuis 1979, la France est intervenue militairement à de multiples reprises, sous des formats et pour des motifs très divers en République centrafricaine. Par l’entremise des opérations Caban et Barracuda, la France intervient militaire en République centrafricaine pour mettre fin au régime oppressif de Jean-Bedel Bokassa. Entre 1996 et 1997, les opérations Almandin I, II et III pour mettre fin aux mutineries au sein des Forces armées centrafricaines (FACA). En 2003, l’opération Boali contribue à porter au pouvoir François Bozizé. En mars 2013, la dégradation de la situation sécuritaire issue du coup d’État de la Séléka de Deya Am Nondokro Djotodia, la France décide le lancement de l’opération Sangaris qui s’achève le 31 octobre 2016 (ibid.). De Barracuda à Sangaris, les diverses interventions militaires ont permis à la France de préserver ses intérêts stratégiques dans un pays gangréné par une spirale de violence, ceci par le truchement d’une assistance militaire aux responsables politiques dont le pouvoir est assez souvent menacé par les mouvements rebelles. Le récent rapprochement du président Touadéra de la Russie est remis en cause par Paris.

L’arrestation en juin 2021 du français Juan Remy Quignolot à Bangui, accusé d’ « espionnage, de complot et d’atteinte à la sureté de l’État » (ibid.), a fortement contribué à la dégradation des relations entre Paris et Bangui. C’est dans environnement que Paris a décidé de rompre sa coopération militaire avec Bangui. Pour Florence Parly, ancienne ministre française des armées « à plusieurs reprises, les autorités centrafricaines ont pris des engagements qu’elles n’ont pas tenus, tant sur le plan politique envers l’opposition que sur le comportement vis-à-vis de la France, qui est la cible d’une campagne de désinformation massive en RCA (…). Les Russes n’y sont pas pour rien, mais les Centrafricains sont, au mieux, complices de cette campagne » (Deveaux, op. cit.). La poignée de coopérants français au ministère de la Défense centrafricain est déjà rentrée à Paris. La France continue en revanche de contribuer à hauteur d’une centaine de militaires à la mission européenne EUTM-RCA (Tchetchoua Tchokonté, op. cit.), qui en mobilise près de 200 pour former les FACA. Sont également maintenus la dizaine de militaires participant à la mission de maintien de la paix de l’Organisation des nations unies (ONU) en Centrafrique (Minusca), qui y dispose de 12 000 Casques bleus. Les représailles de Paris vis-à-vis du régime du chef d’État Faustin-Archange Touadéra visent à « punir » (ibid.) ces responsables politiques centrafricains attirés par le large. Elles visent également à dissuader les autres responsables politiques africains qui, pour des raisons diverses, essaieraient de s’affranchir de la tutelle politique et stratégique de la France.

Conclusion

En définitive, les dynamiques en cours attestent de l’augmentation, la diversification et la complexification des réseaux d’alliances. Ce phénomène, majeur dans son amplitude et dans ses effets, appelle une réflexion générale quant à la question de l’« allié », au-delà des anciennes catégories de la Guerre froide, dont l’anachronisme continue de peser sur des perceptions stratégiques. Le destin de la France apparaît, en cette deuxième décennie du xxie siècle, étroitement lié au destin de l’Europe et en pratique de l’Union européenne (UE). Cela impose aux décideurs français toute une discipline : nécessité que l’UE réussisse, besoin de garder une influence majeure sur les institutions européennes, obligation que les progrès de l’Europe aient un effet d’aiguillon pour la France et notamment son économie. Toutefois, la baisse de son poids économique vis-à-vis de l’Allemagne, qui remonte au milieu des années 1970, amenuise les objectifs français, et le décalage sur le plan financier entre les deux « pays locomotives » de l’UE menace de perte d’influence de la France vis-à-vis de ses partenaires européens, asiatiques et américains. Avec une dette publique supérieure à 115 % du PIB, elle est de plus en plus affaiblie. Les conséquences sont d’ordre économique, sous forme d’une vulnérabilité à une éventuelle crise financière, mais plus encore d’ordre politique : la remise en cause de sa capacité à garder un rôle majeur dans le pilotage de l’UE, dans la mesure où les visions françaises et allemandes divergent par exemple sur la politique énergétique et la transition écologique (question du nucléaire). D’où, pour la France, l’importance de renouer, mieux renforcer les relations établies avec ses anciennes sphères d’influence. Or, les pays africains tardent à saisir les jeux et les enjeux de puissance sur l’espace mondial et entre les acteurs en présence. Alors que ses principaux partenaires, les États-Unis et la Chine à l’occurrence, ont conceptualisé la sécurité et l’intelligence économiques et les mettent en pratique, il est désormais nécessaire et urgent de s’en saisir en Afrique. Il faut pour cela élaborer une stratégie, et ce ne peut être fait qu’au sommet des États et d’institutions régionales et sous régionales. Les États pourraient ensuite peser de tout leur poids sur la scène internationale dans un contexte de retour de la guerre en Europe, et à cette occasion déployer une diplomatie d’influence, devenant à cette occasion force de proposition pour la résolution du conflit entre Russes et Ukrainiens. L’Afrique aura alors tout à gagner à devenir un acteur majeur de la sécurité économique.

Références

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Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Fleuve le plus puissant au monde après l’Amazonie, le Congo draine un immense bassin partagé entre neuf États. Il a donné son nom à deux d’entre eux. Au cœur d’une histoire tumultueuse qui mit en contact les sociétés d’Afrique équatoriale et l’Europe, soumis à une exploitation coloniale brutale, il n’a cessé d’être convoité pour ses richesses naturelles. « Potentiellement » riches, les pays riverains du grand fleuve comptent en réalité parmi les plus pauvres du monde. Ce paradoxe de la puissance contrariée, tant par la nature qui a coupé le fleuve de son ouverture atlantique, que par le cours d’une histoire souvent chaotique, constitue le fil conducteur d’un voyage fascinant dans les pays du fleuve Congo.

Il existe peu de publications en français traitant du bassin du Congo ou des relations entre le fleuve, le territoire et les sociétés de son bassin versant. L’ouvrage se veut une présentation générale, à travers une succession de tableaux thématiques fort bien documentés et s’appuyant sur un corpus bibliographique très conséquent. Il est rédigé de manière très accessible, dans un style proche du récit afin de conter les facettes de cette relation entre fleuve et sociétés; de nombreuses cartes et photos témoignant d’une belle expérience de terrain, complètent un texte élégant et remarquablement informé. Un regret toutefois : la taille nécessairement modeste des cartes, qu’on aurait voir un peu plus nombreuses, n’a pas toujours permis d’y reporter les nombreux toponymes mentionnés dans le développement.

Six chapitres précédés d’un prologue soulignant les enjeux d’identité et de dénomination du fleuve, et suivis d’une conclusion en forme d’ouverture (Le Congo et après…) tentent de cerner la géographie du fleuve et de l’espace de son bassin versant, partagé en plusieurs États.

Le premier chapitre s’intitule l’énigme. La connaissance de la physiographie réelle du bassin du Congo a en effet été tardive, tant le fleuve, barré de rapides et enserré dans une forêt épaisse, s’est révélé peu accessible. La difficulté de définir ses limites hydrographiques a concentré les efforts sur cette recherche géographique : comme en d’autres lieux du continent africain, l’espace régional, très mal connu, fut pensé par les puissances européennes pressées de se partager le continent, en termes purement physiques, en particulier lors du Congrès de Berlin (1885), en négligeant totalement les sociétés qui y vivaient. Les représentations mentales des États se fondent encore sur les épisodes de cette approche naturaliste, que l’on en rejette (RDC) ou pas (Rép. du Congo) les acteurs, les explorateurs Stanley au service du roi des Belges Léopold II, et Brazza pour la France. De cette histoire de découvertes découle en partie les représentations que les acteurs nourrissent envers le fleuve, représentations qui se traduisent dans les identités, les dénominations attribuées au fleuve. « Fruits d’un même fleuve, les deux Congo n’en nourrissent cependant pas la même mémoire » (p.47).

Le chapitre 2, au fil de l’eau, décrit les contextes climatique, géomorphologique et hydrologique, tout en explorant le parcours du fleuve. Il présente ainsi plusieurs biefs navigables entre les rapides ou chutes qui émaillent son parcours entre le cœur du continent et son embouchure. On trouvera dans cette section les données utiles à la compréhension de cette force hydraulique qui très tôt fascina certains ingénieurs : rappelons que le Congo, au débit très puissant, rejette dans l’Atlantique « plus de la moitié des eaux de surface de la totalité du continent africain » (p. 72). En témoigne l’eau qui demeure douce à plusieurs dizaines de km des côtes, le fleuve se projette loin dans l’océan, et cela n’est pas sans conséquences sur les revendications concernant la zone économique exclusive de la RDC, déjà défavorisée par la configuration de sa petite fenêtre maritime, avatar des rivalités coloniales entre France, Belgique, Grande-Bretagne et Portugal. Les variations des débits, marqueurs de changements climatiques moins faciles à interpréter qu’on ne l’imagine de loin, ont évidemment des conséquences en termes de navigabilité. Si le fleuve est souvent présenté comme une possible artère majeure de pénétration du continent, cette navigabilité demeure problématique du fait de la présence de plusieurs rapides et chutes, mais aussi de la gestion des aménagements effectués. L’auteur souligne que la déconfiture du réseau fluvial tient plus à la gestion des pouvoirs publics et, il est vrai, à la décennie chaotique (1990-2004) marquée par la déliquescence du pouvoir zaïrois puis par les guerres des Grands Lacs, qu’au climat ou aux obstacles physiques. A l’indépendance, les infrastructures et les pratiques d’entretien du fleuve permettait un trafic conséquent, impossible aujourd’hui sans recourir à des investissements massifs que le gouvernement de la RDC n’a pas les moyens de mettre en œuvre. Malgré une activité locale essentiellement composée d’une myriade de très petites embarcations, malgré le potentiel en matière d’organisation de l’espace que le fleuve présente, le tableau que l’auteur dresse de l’activité marchande, qui doit « compter sur la protection bienveillante des génies du fleuve » faute de dragage d’entretien des chenaux comme des équipements d’aide à la navigation, est assez pessimiste malgré des initiatives pour en relancer l’activité.

Les gens du fleuve sont l’objet du troisième chapitre. Après le portrait de la région, le portrait du fleuve, le portrait des populations. Sans verser dans le déterminisme, l’auteur souligne que le fleuve a eu un rôle en effet la manière dont son immense bassin a été peuplé lors des migrations bantoues. S’il est plutôt un trait d’union jusqu’à Kisangani, il a au-delà fragmenté les sociétés installées à son amont, les chutes et les rapides entravant les communications et segmentant l’organisation politique de l’amont et de l’est du pays. La RDC est ainsi soumise à des tensions centrifuges récurrentes, l’est du pays regardant vers l’Atlantique, tandis que l’est est largement tourné vers l’océan Indien. « La sécession du Katanga en 1960 s’éclaire à la lumière de cette caractéristique d’un espace écartelé que le grand fleuve a été impuissant à rassembler » (p. 100). La vie quotidienne est également, dans un contexte de conflits et de pauvreté rémanente, très contrainte par les ressources offertes par le fleuve. L’alimentation dépend souvent d’une pêche traditionnelle, dont la durabilité est maintenant sujette à caution, en raison de prélèvements fortement accrus pour répondre à une démographie explosive. L’autre ressource, l’espace forestier, est également de plus en plus sollicitée. Les saisons peu différenciées permettent des travaux continus, même si maladies tropicales, avec notamment la maladie du sommeil (trypanosomiase) et son vecteur la mouche tsé-tsé, sont un obstacle à leur progression. Toutefois le problème ne se réduit pas à une opposition entre nature et société. Il est aussi celui d’une agriculture très traditionnelle, reposant encore largement sur le travail physique des femmes, dans un « temps enroulé sur lui-même » où la planification n’est guère encouragée tant par le facteur climatique (une seule saison, selon un temps toujours identique ou presque) que l’isolement des communautés, jamais rompu du fait de la sous-utilisation du fleuve comme axe de transport, tandis que les plus fortes densités de l’est du pays sont également marquées par une forte compétition foncière dans l’aire des Grands Lacs.

Le territoire, objet du quatrième chapitre, est donc enclavé en plusieurs sous-régions: longtemps, le portage forcé a été le seul moyen de remédier aux ruptures dans le cours du fleuve, tandis que la forêt constituait un obstacle majeur – mais pas totalement impénétrable, en témoigne l’épisode de la première guerre des Grands Lacs au cours de laquelle l’armée rwandaise a pourchassé à travers le territoire zaïrois les milices interahawme extrémistes hutues, perpétrant au passage de nombreux massacres non documentés car perpétrés loin des témoins de médias peu intéressés par ce conflit africain. Certes, les colonisateurs ont tenté d’ouvrir le pays, mais à un coût humain considérable qui contribue à grever le passif de la colonisation dans cette région de l’Afrique. On a encore bien des difficultés à évaluer ce qu’a coûté en vies humaines l’établissement du chemin de fer Congo-Océan. Au Congo belge, la collecte du caoutchouc par des concessionnaires livrés à eux-mêmes, a été particulièrement brutale avec la pratique de l’amputation des mains pour asseoir l’autorité des entrepreneurs et tolérée par la puissance coloniale (p. 130). Les infrastructures de transport subsistantes, voies ferrées mais aussi les ports fluviaux, sont aujourd’hui menacées par un climat équatorial particulièrement agressif, mais surtout par un entretien déficient. La faillite gestionnaire des pouvoirs publics pèse bien davantage que le contexte naturel. Le Congo n’est de ce fait plus un axe structurant et n’exerce aucun effet de centralité : les liens avec les marges, surtout dans l’Est de la RDC, sont plus forts qu’avec l’artère fluviale, celle-ci ne jouant qu’un rôle très local.

Que penser alors de cette image, mille fois répétée, de la puissance (chapitre 5) du fleuve, évoquée dans le titre de l’ouvrage ? Elle est celle, naturelle mais largement encore à développer, de son potentiel hydroélectrique. À Inga, en aval de Kinshasa, il est de 40 000 MW, double de celui des Trois Gorges chinoises, mais seule une partie infime en est exploitée. Les projets antérieurement menés à grands frais, comme celui de relier Inga au Shaba (Katanga) par une ligne à haute tension étaient surtout idéologiques et irrationnels. Si les entreprises chinoises s’intéressent actuellement aux grands équipements et à leur possible financement, c’est surtout pour obtenir des permis miniers prédateurs. Enfin, la puissance du fleuve, c’est aussi son débit. Ainsi est née l’idée de vendre une petite partie de l’eau du bassin aux pays septentrionaux moins bien dotés, notamment vers le lac Tchad, provoque une levée de boucliers en RDC et en Rép. du Congo, même si l’impact environnemental et social de cette ponction serait sans doute minime. Quoi qu’il en soit, ce projet de transfert massif ne va nulle part, bloqué par les résistances politiques – sincères ou outil de négociation ? – et les coûts très conséquent qu’un tel chantier suppose…

Le dernier chapitre traite des rivages urbains, des relations entre l’habitat humain et son environnement et de l’organisation sociale dans les agglomérations.  La croissance du fait urbain, commune en Afrique avec l’expansion démographique rapide et l’exode rural, se traduit dans le développement d’une série d’agglomérations plus ou moins reliées entre elles. Plusieurs « villes de fleuve » (p.183) ont ainsi été créées du fait de l’activité économique soutenue par le fleuve à l’époque coloniale et/ou liée à l’extraction des ressources. L’auteur relève aussi la présence de quelques doublets urbains, de part et d’autre de rivières frontières, avec l’archétype de celle des capitales jumelles sises de part et d’autre du fleuve Congo, Kinshasa et Brazzaville, très proches, parfois rivales, et non reliées par un pont malgré les fortes relations qui les relient sur les plans économiques et sociaux. A Brazzaville, l’ignorance par les Chinois des contraintes morphologiques ont par exemple conduit à l’effondrement d’une partie de la corniche sud, bâtie sur des sols sableux instables déposés par le fleuve. Cette relation s’exprime également, rejoignant les préoccupations du chapitre précédent, par l’accès très insuffisant des populations à une eau salubre – illustration éclatante que l’accès difficile à l’eau potable n’est que rarement la conséquence d’un manque d’eau, mais bien plus souvent un problème de gouvernance et de gestion des infrastructures et des réseaux. Cette relation entre villes et environnement est enfin la cause de la dévastation environnementale des villes pétrolières de l’estuaire.

La conclusion – le Congo et après –  insiste sur l’enjeu majeur du bassin du Congo, parfois présentée par les Occidentaux comme résidant en la préservation de la richesse forestière, importante en soi mais aussi aux yeux du monde, surtout occidental, qui, comme en Amazonie, souhaite en imposer la préservation en partie pour peut-être se permettre de conserver le même train de vie destructeur… L’auteur souligne les autres défis majeurs qui demeurent, une démographie galopante, une économie locale en berne notamment faute d’investissement dans les transports, une gouvernance inefficace voire  prédatrice, et une forte instabilité politique, surtout dans les marges orientale, les soubresauts des guerres des Grands Lacs n’étant pas encore éteints tandis que Rwanda et Burundi entretiennent les milices investies de la protection de leurs frontières pour empêcher l’infiltration des milices interahamwe. La RDC est un territoire immense que le pouvoir de Kinshasa ne contrôle que très imparfaitement.

En six tableaux, certainement pas exhaustifs mais bien menés, divers et bien étayés de faits, de chiffres et par de nombreux séjours sur le terrain, l’auteur évoque ainsi de nombreuses facettes de la réalité sociale, géographique, économique et politique du bassin du Congo. Il souligne le poids de l’histoire, revient sur le potentiel des ressources et du capital humain, tout en soulignant les erreurs politiques majeures qui ont conduit à la ruine de ces espoirs. Modérément optimiste, l’auteur souligne que le potentiel est toujours présent, et voit des prémisses de retour des activités : encore faudra-t-il trouver capital et volonté politique pour assurer la coordination des efforts et le maintien d’une gouvernance propice. Dans ce contexte, le capital chinois serait-il un facteur potentiel de reprise économique ?  La question, rapidement esquissée par l’auteur, se pose, ce serait le sujet d’une autre étude.

Frédéric Lasserre