Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.
Regards géopolitiques 10(2)
Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.
L’Asie centrale, vaste espace étiré du Caucase à la Mongolie en passant par le Xinjiang, depuis longtemps traversé de courants d’échange, de migrations et de courants d’idées, est aujourd’hui une région sur laquelle Moscou, mais aussi Téhéran, Ankara et surtout Pékin rivalisent économiquement et diplomatiquement pour y faire croitre leur influence. Quatre acteurs aux relations complexes – auxquels il faut ajouter l’Inde et le Pakistan – entre lesquels les Républiques d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS en 1991 (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan), ainsi que trois autres ex-républiques soviétiques, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie dans le Caucase, mais aussi l’Afghanistan et la Mongolie, tentent de naviguer au mieux de leurs intérêts. Un ensemble très disparate auquel vient se superposer la rivalité idéologique entre le communisme et l’islam, nulle part plus évidente qu’au Xinjiang où Pékin tente d’assoir son contrôle politique dans une région stratégique où la Chine craint, à tort ou à raison, de perdre son contrôle.
Auteur de plusieurs livres sur la Chine, sinologue professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot propose ici une analyse qui fait suite à son livre Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique (Lincot, 2021). L’sauteur s’efforce de présenter les rivalités entre les puissances extérieures à l’Asie centrale certes, Chine, États-Unis, Russie, Union européenne, mais aussi Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan, dont les intérêts se recoupent ou s’opposent au gré de lectures changeantes et de représentations plus ou moins explicites – la crainte de l’islam militant pour la Chine ; le rêve de grandeur impériale pour la Russie ou la Turquie. Ces puissances extérieures s’appuient sur les États de la région au gré de leurs calculs stratégiques tandis que ces derniers tentent de tirer parti des divisions ou des convergences de vues des puissances extérieures, ainsi le Kazakhstan qui tâche de capitaliser sur son rôle de pivot ferroviaire tout en s’appuyant tantôt sur la Russie, tantôt sur la Chine pour se prémunir de leurs ambitions parfois trop appuyées.
L’ouvrage débute par un long voyage dans les imaginaires et représentations que suscite cette région. Gengis Khan, Samarcande, soufisme, Amou-Daria, épopée antique d’Alexandre le Grand, la culture hellénistique teintée de bouddhisme qui a longtemps servi de trait d’union à cette grande région, l’eurasisme russe, le panturquisme, mais aussi bien sûr les routes de la soie entre monde chinois et monde romain, héritage commun tant il est vrai que les réseaux n’ont pas été constitués par la Chine seule mais que la Chine présente volontiers aujourd’hui comme la marque de son rôle prépondérant dans son grand projet de la Belt and Road Initiative… L’Asie centrale renvoie ainsi à nombre de mythes et de souvenirs historiques. Dernier avatar de ces mythes, celui de la rivalité séculaire à ;laquelle se livreraient les empires, que Halford Mackinder avait au début du XXe siècle tenté d’ériger en mythe intemporel d’une lutte immanente entre puissance continentale et puissance maritime, pour justifier sa vision de la politique britannique à déployer face à l’Empire russe dans leur grande rivalité de l’époque – le Grand Jeu cher à Rudyard Kipling et que l’écrivain a mis en scène dans son roman Kim (1901). Pourtant, la thèse du heartland (1904) et son pendant, celle du rimland de Nicholas Spykman (1942) si elles ont inspiré plusieurs stratèges, ne reposent que sur des prémisses scientifiques très fragiles et contestables, comme nombre de grands modèles historiques souvent bien réducteurs comme le choc des civilisations de Huntington (1996) ou la fin de l’Histoire de Fukuyama (1992).
L’un des points forts du livre est l’analyse fine des interactions entre la Chine et cette région, où l’argent de Pékin attire autant que son nationalisme inquiète, et où le communisme rencontre un islamisme à la fois nomade et radical. « Deux systèmes de valeurs s’affrontent. L’un se réfère à l’islam. L’autre à une tradition impériale et à une idéologie marxiste » : ce qu’écrit Emmanuel Lincot au sujet du Xinjiang, où se cristallise une brutale répression pensée comme anti-islamique par la Chine, vaut également pour le reste de la région. Ces idéologies, l’islam politique et le nationalisme chinois qui s’appuie désormais sur le communisme, s’opposent dans la région mais la réponse chinoise se module selon les lieu : répression très lourde au Xinjiang, contrôle militaire des approches du Xinjiang avec des bases militaires au Tadjikistan, mais dialogue avec les talibans désormais au pouvoir en Afghanistan pour tenter de faire prévaloir les intérêts économiques chinois dans ce pays ravagé mais doté de gisements minéraux considérables. Un seul lit pour deux rêves, résume l’auteur, reprenant la métaphore de l’époque de la guerre froide (Fontaine, 1981) décrivant l’opposition idéologique entre États-Unis et Union soviétique et le modus vivendi qui s’était établi entre les deux blocs, soulignant ainsi l’angle de plus en plus idéologique de cette rivalité.
L’auteur ne cède pas à une critique radicale de la Chine. « Le développement en termes d’infrastructures et peut-être de biens publics qu’elle propose pour des régions stratégiques est indéniable », note-t-il, estimant même que « l’impérialisme chinois est plus fécond que celui des puissances coloniales européennes ». De même, analyse-t-il, l’« islamophobie » des Chinois constitue-t-elle un sujet tabou et complexe à mesurer, bien qu’il soit vrai que pour nombre de Hans, « les Ouïgours sont comme les Afghans et pas comme [eux] ». Si l’on parle beaucoup, et à juste titre, de la pesante répression des Ouïgours au Xinjiang, on évoque moins la peur que l’islam suscite auprès des dirigeants chinois.
L’autre intérêt du livre est qu’il ne se contente pas de parler globalement de l’Asie centrale et des républiques d’Asie centrale. Il analyse le point de vue de chaque acteur de la région, et même au-delà, puisque Riyad, Doha, Bruxelles et Washington ont également droit à un chapitre, au risque parfois de la compilation, mais le tout rédigé d’une façon claire et limpide. Un tour d’horizon d’autant plus indispensable que, dans le même temps, les États-Unis tentent d’endiguer le développement maritime de la Chine, en structurant leurs liens avec les États de la périphérie de la Chine (Japon, Corée, Philippines, Vietnam, Inde), renforçant cette crainte chez les Chinois, récente dans leur histoire mais fort prégnante depuis le XVIIIe siècle, de l’invasion par la mer ou du fameux dilemme de Malacca, la peur de voir les principaux détroits maritimes bloqués par les États-Unis et leurs alliés. Cette crainte, réelle ou surjouée, justifie à son tour nombre de stratégies de contournement, notamment les corridors ferroviaires à travers l’Asie centrale ou l’Himalaya.
Le livre permet de comprendre l’importance fondamentale de l’Asie centrale dans les représentations géopolitiques chinoises, mais aussi russes et d’autres puissances émergentes comme la Turquie ou l’Iran. Un ouvrage fort érudit, bien écrit, qui ne le cède en rien à la pertinence de l’analyse.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
Références
Fontaine, A. (1981). Un seul lit pour deux rêves. Histoire de la détente 1962-1981. Paris: Fayard.
Lincot, E. (2021). Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique. Paris : PUF.
