Regards géopolitiques 11(4), 2025
Amat, J.-P. ; Bauchard, D. ; Nathan, I. et Richefort, I. (dir.) (2025). Implosion des empires et des frontières: 1914-2024. Paris : Maisonneuve et Larose/Hémispères, 175 p.
Le XXe siècle a vu l’écroulement brutal de plusieurs empires. La Première Guerre mondiale a été fatale au camp des vaincus, au rang desquels Empire russe, Empire austro-hongrois et Empire ottoman, et les vainqueurs leur imposèrent un découpage des frontières répondant davantage à leurs intérêts qu’à la prise en considération de revendications nationales parfois contradictoires. L’implosion de l’URSS, en 1989, s’est déroulée moins par la pression irrésistible de mouvements nationaux qu’en raison de la volonté des hiérarques communistes de se partager un empire ingérable : les frontières tracées par le pouvoir communiste, au caractère souvent prétendu artificiel, un concept très délicat à mettre en œuvre, contenaient en germes de potentiels contentieux.
Cette dislocation des empires et l’apparition de nouveaux États, fondés sur le concept de nation et qui avaient vocation à rassembler tous les territoires peuplés de leurs populations nationales, ont constitué autant de bombes à retardement, dont certaines ont contribué au désordre international, voire aux guerres d’aujourd’hui. En effet, il était très difficile de tracer des frontières séparant nettement les peuples dès lors que celles-ci étaient étroitement imbriquées en de nombreuses régions. De plus, le principe du droit des peuples à l’autodétermination, cher officiellement aux Alliés, a été appliqué avec plus ou moins de diligence selon les intérêts géopolitiques des vainqueurs.
Les auteurs proposent, à travers cet ouvrage, une analyse des conséquences de ces processus de démantèlement des empires et de l’émergence dans la douleur d’États fondés sur le principe de l’identité nationale. Comprendre les motivations des politiques qui ont démantelé les empires et envisager les autres scénarios qui auraient été possibles permettrait-il d’apaiser les conflits potentiels ou actifs ? Des modifications dans le tracé des frontières actuelles sont-elles envisageables de façon réaliste ? Guerres balkaniques, agression russe contre l’Ukraine et la Géorgie, conflit du Haut-Karabakh, question palestinienne et guerre à Gaza ne plongent-ils pas leurs racines dans les « lignes dans le sable » tracées lors de l’implosion des Empires ? Cet ouvrage rassemble des textes rédigés pour un colloque tenu à Paris le 24 novembre 2024. Il comprend de nombreuses cartes et ces illustrations sont les bienvenues.
Plusieurs chapitres proposent des analyses fort intéressantes, notamment l’introduction de Georges-Henri Soutou, le témoignage de Frédéric du Laurens sur le processus de décomposition de la Yougoslavie (1991-2008), le processus de construction puis de scission de la Tchécoslovaquie signé par Antoine Marès, ou encore le passionnant chapitre sur le Caucase de Claire Mouradian.
Cependant, l’ouvrage souffre de la formule retenue : les différents auteurs ont souvent manifestement à peine retouché leurs notes de communication utilisées pour le colloque. De nombreux chapitres sont très courts et ne livrent pas les analyses annoncées. Les chapitres sur la construction irakienne ou la politique néo-ottomane de la Turquie, a priori passionnants, se révèlent trop courts et ne portent pas d’analyse pertinente. Le témoignage du déroulement des événements de Maidan en Ukraine constitue un récit intéressant mais qui ne propose guère d’analyse des représentations en jeu et de l’héritage des empires dans le tracé des frontières, objet de l’ouvrage. Le chapitre sur les ambitions de la Russie de Poutine demeure très descriptif et ne propose pas d’analyse. Trop de textes sont ainsi demeurés cantonnés à un bref exposé de leur thème, sans approfondir leur analyse et sans faire le lien précis avec la thématique de l’ouvrage.
Reflet d’une décision éditoriale pour publier rapidement un ouvrage pertinent peu de temps après le colloque de fin novembre 2024 ? Imprimé en août 2025, cela signifie que l’équipe de coordination du livre a effectivement réussi à monter l’ouvrage en 6 mois. Mais le prix à payer pour cette diligence, réelle, est le caractère souvent un peu superficiel de nombreux chapitres, dont on devine que les auteurs auraient pu en dire davantage mais dont l’analyse demeure trop légère au-delà des informations ou points de vue intéressants qu’ils peuvent receler. De même, il y a peu de coordination entre les chapitres et peu de mobilisation des nombreuses cartes proposées par l’éditeur. Dommage !
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
