Regards Géopolitiques vol.10, n.1 (2024).
Loin d’avoir disparu, les frontières sont toujours présentes. « Plus encore, face à la mondialisation triomphante qui prophétisait leur fin, elles font un retour en force » (p.9). Les rivalités pour des territoires et des modifications de frontières ne se sont pas estompées, en témoignent les récentes guerres dans le Caucase ou en Ukraine. Plus encore, les frontières sont appelées par certains à demeurer des outils de régulation des migrations, des échanges commerciaux ou à se prémunir de nivellement normatifs contraires aux intérêts des États.
« S’intéresser aux frontières est donc plus que jamais essentiel pour comprendre les dynamiques et les enjeux qui s’y dessinent autant que pour anticiper les défis à venir ». Les tracés frontaliers demeurent des objets de tensions parfois ; les frontières incarnent encore nombre de discours identitaires dont la résurgence peut parfois être interprétée comme une réaction face à cette mondialisation autrefois triomphante, ou un repli face à l’inquiétude que produisent les mutations contemporaines du monde, contrechocs de la pandémie de covid-19, tensions croissantes entre Chine et États-Unis, ou inquiétude climatique.
Certes, le sujet est complexe. De fait, comme le précisent les auteurs, ce petit livre ne prétend pas à l’exhaustivité. On n’y trouvera donc pas de longues analyses politiques, juridiques ou géographiques des frontières. Les auteurs ont donc fait le choix d’évoquer, par petites touches à travers de brefs exposés, plusieurs tracés frontaliers ou sujets liés à la thématique des frontières. « Au fil des entrées se dessinent ainsi des histoires surprenantes d’îles disparues, d’erreurs cartographiques et de royaumes imaginaires » (p.11).
Ainsi, le lecteur découvre-t-il le poids symbolique du mont Ararat dans la représentation nationale arménienne, rappel constant que les jeux de la politique ont désormais placé la montagne du côté turc de la frontière. Tout comme le Kurdistan, à qui l’Entente avait promis la création d’un État au cours de la Première guerre mondiale, l’Arménie a souffert des renoncements des vainqueurs du conflits qui n’ont pas voulu poursuivre la guerre face à la Turquie pour imposer les clauses du traité de Sèvres de 1920 – dont plusieurs dispositions étaient par ailleurs très contestables pour la Turquie. On revisite également les bantoustans, pseudo territoires indépendants créés par l’Afrique du Sud de l’apartheid de 1963 à 1983, avant que la chute du régime et l’avènement de la nouvelle Afrique du Sud ne s’accompagne de l’effacement de ces frontières qu’aucun autre État n’avait reconnues. L’ouvrage évoque des territoires déchirés par des frontières de facto, comme à Chypre ou au Cachemire.
Des curiosités frontalières sont rapportées, ainsi la frontière qui traverse la bibliothèque et plusieurs maisons des villages de Stanstead/Derby Line entre Québec et Vermont – un cas de figure qu’on retrouve dans d’autres villages frontaliers entre Québec et États-Unis. Des enclaves, parfois particulièrement complexes comme à Baarle entre Belgique et Pays-Bas, ou à Cooch Bear entre Inde et Bangladesh avant que ceux-ci ne décident en 2015 de s’échanger ces poussières de territoires pour simplifier le tracé de leur frontière – et ainsi simplifier la vie des résidents locaux, dont les mouvements étaient devenus très complexes du fait d’une réglementation complexe dans un contexte de vive crainte des flux migratoires du Bangladesh vers l’Inde. Ces exemples montrent bien, au reste, que ce n’est pas la frontière qui rend ardue la relation entre les communautés de part et d’autre de son tracé, mais la gestion de cette frontière par les États voisins, puisque la libre circulation prévaut à Baarle et constituait la norme également dans les villages-frontière du Québec jusqu’au raidissement américain post-11 septembre.
L’ouvrage évoque aussi le cas de l’île de Hans, seul litige territorial en Arctique, disputée entre Canada et Danemark. Sans enjeu stratégique – la frontière maritime de part et d’autre de cette petit île déserte de 1,3 km2 a été établie en 1973 – elle tracassait les deux gouvernements qui craignaient surtout les réactions de leurs opinions publiques et ne souhaitaient donc pas paraitre vouloir brader les intérêts de l’État. En 2022, Ottawa et Copenhague ont décider de couper la poire en deux et de se partager l’île, créant ainsi une frontière terrestre entre le Canada et le Danemark.
On découvre également l’existence d’États imaginaires, inventés par des aventuriers, des rêveurs, parfois revendiqués sur des territoires réels, et qui souvent mettent en perspectives les lubies de nos sociétés en offrant une échappatoire au réel et la possibilité de devenir roi ou président dans son État rêvé.
Abordant un autre mythe au sujet des frontières, les auteurs rappellent qu’il n’existe pas de frontière naturelle. Une frontière est toujours tracée par des décideurs, humains, même si des éléments géographiques peuvent appuyer leur délimitation (chaînes de montagnes, lacs…). Certes, les fleuves constituent des supports souvent mobilisés pour définir des frontières. Mais cette délimitation apparemment simple ne l’est pas toujours : ainsi, le cours de la rivière peut changer et poser la question du nouveau tracé de la frontière, tandis que la position exacte de la frontière dans le fleuve peut également susciter des désaccords : au milieu de la rivière ? le long du thalweg (ligne de plus grande profondeur) ? sur une rive ?
Les auteurs rappellent que les concepts de nation – notion sociale qui renvoie à un groupe humain qui partage une représentation commune sur son histoire et son identité – et d’État – instance politique qui contrôle un territoire – ne sont pas la même chose, même si le couple États-nation a connu un vif succès et malgré la confusion fréquente en anglais où nation signifie souvent State. Les auteurs entretiennent même la confusion dans l’ouvrage, en parlant de micro-nations pour parler de ces États imaginés par des amateurs de simulations politiques, indice de la prévalence de cette idée erronée d’équivalence des deux concepts[1]. Fondement de ce concept de nation, créer une représentation d’une histoire commune, si possible ancienne, plus ancienne que les voisins afin d’en asseoir le prestige et la légitimité, les mythes historiques sont un concept socio-historique qui gravite autour du thème des frontières car, à travers ces mythes, c’est la légitimité de la revendication sur des territoires qui est parfois en jeu, ainsi les Illyriens, voire les Pélasges très antiques sont-ils présentés comme les ancêtres des Albanais modernes ce qui, à travers les Pélasges, en ferait le plus ancien peuple d’Europe ; ainsi la Roumanie cultive-t-elle l’idée que son peuple descend en droite ligne des Daces, peuple conquis par Rome mais anciennement présent dans les Balkans, plus anciennement que les Hongrois arrivés vers le Xe siècle. Ces mythes jouent un rôle social certainement plus établi – souder la communauté derrière un mythe des origines – que juridique, puisque l’antériorité de l’occupation n’est en rien un titre de souveraineté.
L’ouvrage s’achève, après ce tour du monde des frontières, par quelques utiles suggestions de lectures et documents complémentaires.
Cette succession de brèves anecdotes, histoires, courtes réflexions sur les frontières, comme l’ont bien précisé les auteurs en introduction, ne vise certes pas à brosser une analyse structurée de la question des frontières. Ce voyage à travers les choix effectués par les auteurs se veut une illustration de la diversité des frontières, mais aussi de leurs permanence dans notre monde, de leur caractère parfois amusant, parfois dramatique comme pour les réfugiés fuyant une zone de guerre ou les Ouïghours victimes de la répression chinois visant à affirmer la domination de Pékin sur la marche du Xinjiang. Le spécialiste des frontières n’y apprendra sans doute rien ; le lecteur curieux y découvrira matière à réflexion, à travers de nombreux exemples évoqués de manière légère mais qui brossent, par petites touches, une image de la complexe permanence des frontières dans le monde contemporain. Avec ce plaisant ouvrage, les auteurs ont réussi le tour de force d’écrire un livre agréable à lire tout en multipliant les points de vue distanciés ou parfois personnels, avec des données factuelles, des analyses historiques et géopolitiques, des références littéraires.
Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG
[1] Je ne relève qu’une seule erreur, la promotion de Jules César à la fonction d’empereur (p.136) alors qu’il n’a jamais été que dictateur (titre officiel) à plusieurs reprises à partir de 49 av. J-C. Le premier empereur romain a été Auguste (27 av. J-C – 14 apr. J-C).
