Compte-rendu

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

Regards géopolitiques 10(2)

Cédric Tellenne (2023). Idées reçues sur la géopolitique et la géoéconomie. Paris : Le Cavalier bleu, 272 p.

 

Géopolitique et géoéconomie, de plus en plus présentes dans le débat public, souffrent de contours flous et très discutés. Ces imprécisions nourrissent bon nombre d’idées reçues quant à leur nature même et leurs objectifs, tant la géopolitique – que l’on réduit souvent aux relations internationales –, que la géoéconomie parfois considérée à tort comme la remplaçante de la géopolitique.

Or, ces deux disciplines apportent, ensemble, des éléments de compréhension du monde dans un contexte de nouveau désordre international, où la conflictualité semble l’emporter durablement sur la paix, à rebours de tous les discours sur la « Fin de l’histoire ». La guerre et les nouvelles crises dépassent désormais le seul cadre militaire pour gagner l’économie, la technologie, l’information, etc., et se déploient dans un espace géographique élargi, terrestre, maritime et aérien, mais aussi spatial et cyberspatial.

L’auteur se propose dans cet ouvrage, à travers l’analyse de 20 idées reçues parmi les plus répandues, de dresser un tableau des enjeux géopolitiques de ce début du XXIe siècle. Le projet est pertinent, intéressant et l’idée de structurer l’ouvrage autour de la déconstruction d’ « idées reçues » d’autant plus louable que, comme il le fait bien remarquer, la géopolitique et la géoéconomie sont des thématiques largement galvaudées, aux définitions imprécises souvent et donc l’emploi ne présente pas toujours une grande rigueur dans les médias ou sous la plume de nombreux auteurs.

Parmi les idées reçues choisies par l’auteur, mentionnons par exemple « Le monde n’est plus géopolitique », « La géoéconomie a supplanté la géopolitique », « Les firmes multinationales sont plus puissantes que les États », « Le soft power est plus décisif que le hard power dans les rapports de puissance », « Le multilatéralisme est devenu obsolète », « Le monde vit actuellement une nouvelle Guerre froide », « L’OTAN est en état de mort cérébrale », ou encore « États-Unis et Chine populaire se dirigent inéluctablement vers la guerre ». Prémisses pertinentes et souvent traitées avec rigueur, maitrise et clarté. 

La section sur « Le monde n’est plus géopolitique » part de cette idée, portée par des chantres de la mondialisation ou autres théoriciens de la « Fin de l’Histoire » (Fukuyama, 1992), que dans la dynamique politique contemporaine, l’espace ne compte plus, et que donc les enjeux de pouvoir sur des territoires ne comptent plus. Portée en France essentiellement par Bertrand Badie avec La Fin des territoires (1995) puis par Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique (2020), ces thèses proposent une lecture souvent superficielle du rôle de l’espace dans la dynamique sociale et politique, et procèdent d’une lecture réductrice de la géopolitique dans laquelle l’État est le seul acteur, ce qui est bien sûr très réducteur et faux (Lasserre et al, 2024). C. Tellenne en conclut, avec justesse, que l’idée que « le monde n’est plus géopolitique » oblige à décentrer le regard depuis les acteurs étatiques vers les acteurs non-étatiques (p.28) ; mais on pourrait aussi en conclure que la prémisse partait d’une définition étriquée de la géopolitique, largement inspirée d’une tradition particulière, l’école réaliste pour laquelle l’État est le seul acteur en géopolitique. Il y a d’autres lectures de la géopolitique, depuis fort longtemps, dans lesquelles l’État n’est qu’un acteur parmi d’autres dans les rivalités de pouvoir portant sur des territoires, à commencer par celle d’Yves Lacoste (1976), mais aussi Michel Foucher (1988), Frédéric Lasserre et Emmanuel Gonon (2002) ou Stéphane Rosières (2021).

On touche là une des lacunes de l’ouvrage : la notion de géopolitique de l’auteur repose essentiellement sur les théories réalistes, avec une place prépondérante accordée à l’État et à la théorie réaliste des conflits – les États entretiennent nécessairement des conflits et leurs rapports sont un jeu à somme nulle – alors que d’autres théories en relations internationales existent, notamment le libéralisme ou le constructivisme. Le choix des thématiques le reflète : intéressantes certes, elles traduisent aussi une conception de la géopolitique proche de la notion de power politics des Anglo-Saxons – autrement dit, une variante de l’analyse des relations internationales. Mais la géopolitique ne se résume pas à des analyses en relations internationales.

Une autre lacune tient à la définition de la géoéconomie. Cet objet d’étude, parfois inclus dans la géopolitique (Lasserre et al, 2024), est défini en page 13  par « l’analyse de la façon dont les relations de pouvoir et rapports de puissance se traduisent sur le terrain de l’économie ». Reprenant les travaux de P. Lorot, C. Tellenne précise que la géoéconomie recouvre « des stratégies d’ordre économique (…) décidées par les États dans le cadre de politiques visant à protéger leur économie nationale (…), à aider leurs « entreprises nationales » à acquérir la maitrise de technologies clés et/ou à conquérir certains segments du marché mondial ». Soit, mais en quoi ces définitions se distinguent-elles de l’économie politique et des relations internationales, qui peuvent comprendre des dimensions économiques ?  S’il n’y a pas d’ancrage territorial, quelle est alors la pertinence du préfixe géo-, sinon qu’il est devenu un label à la mode popularisé par les Anglo-Saxons et devenu synonyme de rivalité planétaire ?

Bien d’autres auteurs, dont Lasserre et Comtois (2003, 2004) ou Lasserre, Mottet et Courmont (2019, 2022), ont pourtant montré l’inséparabilité des enjeux géopolitiques et géoéconomiques, car les activités économiques ne se limitent pas aux flux financiers, aux échanges de marchandises, à la croissance du PIB,  mais sont ancrés dans le territoire, qu’il s’agisse des routes commerciales, des axes de transport, des sites industriels, extractifs, et même dans le domaine du virtuel, des câbles sous-marins et des centres de données. Ces enjeux économiques ne sont pas évanescents, ils sont hic et nunc, ici et maintenant, et donc leur développement peut également susciter des rivalités de pouvoir sur des territoires. Cette autre définition de la géoéconomie souligne sa proximité avec l’analyse géopolitique, ce dont C. Tellenne convient  (p.36), sans pour autant revenir sur une définition plus spécifique de la géoéconomie qui la distinguerait de l’analyse des politiques économiques des États. Or la géoéconomie n’est pas, de par sa nature, différente de la géopolitique : elle cherche aussi à identifier les rivalités portant sur des espaces, mais dans une double optique d’étude des phénomènes économiques et d’un déclin relatif des éléments de puissance traditionnels de sharp power au profit du pouvoir d’influence (soft power) (Lasserre et al, 2023, 2024).

Malgré ces prémisses discutables, l’ouvrage demeure intéressant, très accessible au grand public, clair et didactique, ce qui est un atout de taille.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Badie, B. (1995). La fin des territoires. Paris : Fayard.

Badie, B. (2020). Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique. Paris :CNRS Éditions.

Foucher, M. (1988). Fronts et frontières: un tour du monde géopolitique. Paris : Fayard.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Lacoste, Y. (1976). La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre. Paris : Maspéro.

Lasserre, F. (2004). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes ». Cahiers de Géographie du Québec, vol. 48, nº135.

Lasserre, F. et Comtois, C. (2003). Direction du numéro spécial « Les détroits maritimes. Des enjeux stratégiques majeurs », Études internationales, vol. 34, nº2.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2024). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris : Armand Colin, 4e éd.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2019). Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre F., Mottet É. et Courmont B. (dir.) (2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie. Coopérations et frictions, Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2023). Le Soft Power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? Québec, Presses de l’Université du Québec.

Rosière, S. (2021). Géographie politique et géopolitique. Une grammaire de l’espace politique. Paris : Ellipses.

Compte-rendu

Camille Escudé (2024). Géopolitique de l’Arctique. Paris, PUF.

Regards géopolitiques 10(2)

Camille Escudé (2024). Géopolitique de l’Arctique. Paris, PUF.

Malgré sa dimension stratégique et son fort potentiel écono­mique, l’Arctique est longtemps resté une zone de relatives basses tensions. Depuis la fin de la guerre froide, en 1991, les acteurs régionaux à diverses échelles géographiques – des États aux peuples autochtones – ont collaboré pour tisser un réseau dense de coopération politique, économique, culturelle, sociale et scientifique. Ils ont contribué à construire la région arctique comme un projet géopolitique.

À l’heure des changements environnementaux et où l’exploitation des ressources s’accélère, surtout dans la Sibérie russe, une grande partie des acteurs internationaux, de la Chine à Greenpeace, se réclament légitimes pour participer à la gouvernance de la région. Au même moment, les tremblements de la géopolitique mondiale, de l’Ukraine à Taïwan, remettent en cause la stabilité politique de l’Arctique, posant la question de sa possible désintégration régionale.

Sous l’influence du réchauffement climatique et de la fin de la guerre froide, les espaces arctiques ont connu de grands bouleversements à l’origine d’un certain nombre de fantasmes. Pour faire le point sur les enjeux géopolitiques de la région, Camille Escudé, docteure en relations internationales et agrégée de géographie, propose cet ouvrage dans le prolongement de sa thèse de doctorat soutenue en 2020 . L’ouvrage est organisé en deux grandes parties : « Périphéries et interactions », puis « Un nouveau niveau de gouvernance et une région autoproclamée et contestée ». Chacune est subdivisée en plusieurs chapitres.

Arctique, c’est-à-dire ?

L’autrice rappelle la multiplicité des définitions de la région arctique, marginale dans la géopolitique mondiale et pour nombre d’État arctique mais objet de nombreux fantasmes politiques et économiques – les grandes richesses supposées en ressources et les autoroutes maritimes maintes fois annoncées depuis l’avènement des changements climatiques mais demeurant très peu pratiquées. Le territoire est en effet le produit des représentations humaines qui varient dans le temps et dans l’espace. L’Arctique est une construction géopolitique faite de discours performatifs et d’initiatives humaines, une construction qui a fonctionné malgré les différends et qui n’était pas en proie à la ruée vers un Eldorado  souvent dépeint par les médias. Cet ouvrage se veut à rebours des lieux communs présentant l’Arctique en proie à des enjeux géopolitiques inextricables depuis la guerre froide.

L’Arctique : d’une périphérie à un centre des nations

Dans ce chapitre qui ouvre la 1ere partie, l’autrice revient sur la structuration de la région. Trois pôles politiques sont souvent évoqués : la Russie, l’Arctique nord-américain avec essentiellement les États-Unis et le Canada, et l’Arctique européen. Au fur et à mesure que la Russie se relève de la crise de transition post-communiste, sa politique arctique s’est faite plus ambitieuse et plus affirmée – il faut dire que le déclin des gisements plus au sud et la stagnation de son industrie font que la part des ressources arctiques croit de plus en plus dans l’économie russe. Pour le Canada, les territoires arctiques sont immenses : 40 % du territoire se trouve en Arctique, de même que 30 % de l’Arctique est canadien. Ce territoire est cependant peu développé et très peu peuplé. Alors que les régions arctiques de tous les autres pays ont été utilisées pour construire l’identité nationale, cela n’a pas été le cas aux Etats-Unis. Pour la Norvège, l’Arctique est perçu comme une mer locale et « une priorité absolue », source de revenus liés à la pêche depuis des décennies, aux hydrocarbures depuis plus de 20 ans. L’autrice évoque également la vision du Danemark ou encore de la Finlande.

Les populations autochtones, anciennes et nouvelles actrices de la géopolitique en Arctique

La question de la participation des populations autochtones à la gouvernance de la région arctique, et des territoires arctiques de leur État respectif, s’inscrit dans un mouvement mondial d’affirmation politique des autochtones, avec notamment la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (2007). C’est dans ce contexte mondial que la mobilisation des populations autochtones pour réclamer davantage de pouvoir a pu aboutir à des résultats variables, avec une quasi-indépendance au Groenland depuis 2009, en passant par une très fort autonomie pour plusieurs territoires, dont le Nunavut, au Canada, créé en 1999 ; avec à l’autre extrême l’exercice d’un contrôle politique très fort de Moscou sur les associations autochtones en Russie, la dissolution de leur fédération (Raipon, Russian Association of Indigenous Peoples Of The North) en 2012 et la recréation en 2013 d’une organisation dont les dirigeants sont choisis par le pouvoir à Moscou. Le Conseil de l’Arctique, principale institution de coopération politique en Arctique, présente le trait original de réserver une place importante aux représentants des peuples autochtones sous la forme de six participants permanents au Conseil.

L’implication croissante des acteurs infranationaux

L’autrice élabore un chapitre intéressant sur la participation d’États non indépendants à la gouvernance de la région arctique. L’Écosse et le Québec, gouvernements infra-étatiques, se revendiquent plus proches des territoires arctiques que de leurs capitales nationales. Dans les deux cas, il s’agit d’un levier politique destiné à jouer un rôle dans des instances internationales, affirmer son existence, gérer un agenda international et donc se forger un outil pour peser au niveau national.

La fabrique de l’intégration régionale arctique : de la contigüité à la continuité

Ce chapitre revient sur la transition post guerre froide et le début de la construction régionale. A partir de la fin des années 1980, de multiples initiatives de coopération, des organisations ou des forums sont créés en Arctique. Certains ont connu des succès, d’autres ont décliné comme le Forum Nordique. Le plus abouti est clairement le Conseil de l’Arctique, devenue une véritable institution politique même si son fonctionnement n’est pas toujours bien compris. Le Conseil rassemble les huit États arctiques ; les participants permanents, représentant les peuples autochtones; et des États ou organisations au titre d’observateurs : 12 États en 2024, 13 organisations intergouvernementales et 12 ONG. Les décisions y sont prises par consensus par les huit États membres après consultation expresse des Participants permanents (peuples autochtones) et ne sont pas contraignantes : il ne s’agit donc pas du Conseil de sécurité de l’Arctique. Il demeure néanmoins le pivot et le centre de l’intégration institutionnelle de la région.

L’autonomie d’un système régional remise en question par le système international

Plusieurs pays non présents au nord du cercle polaire cherchent à s’impliquer en obtenant un statut d’observateur au sein de ce Conseil. Leur nombre augmente ces dernières années. Depuis 2013, on compte par exemple la Corée du Sud, l’Inde et aussi des ONG comme Greenpeace. Les représentations sur l’Arctique en tant que « bien commun » servent des fins politiques pour ceux qui estiment que les États riverains ne devraient pas être les seuls à avoir voix au chapitre.

La seconde partie, « Un nouveau niveau de gouvernance : une région autoproclamée et contestée », présente ensuite des questionnements plus politique de la part de l’autrice, au-delà de la présentation de la structure de la région dans la première partie.

L’autonomie d’un système régional remise en question par le système international

En réponse à l’intérêt croissant de nombre d’États pour la région arctique, pour des raisons pas toujours très limpides – l’autrice rappelle le mécanisme de mimétisme qui entraine certains États à développer une politique arctique pour suivre un mouvement, le meilleur exemple en étant l’Inde qui a cherché à développer une politique arctique largement pour ne pas laisser ce champ libre à la Chine – l’ouvrage revient sur un certain raidissement des membres du Conseil de l’Arctique face à l’inflation du nombre de candidature. De fait, le statut d’observateur est octroyé de moins en moins facilement. De plus, il faut savoir que la contribution financière totale de tous les observateurs à un projet de recherche ne peut pas dépasser celle des États arctiques, ceci afin de leur permettre de conserver le contrôle des agendas.

L’autrice s’engage en affirmant que ce mouvement s’explique par la volonté des États arctiques de maintenir les candidats en nombre réduit afin de maintenir leur contrôle de la région. Elle évoque également l’instrumentalisation des populations locales pour défendre la souveraineté nationale face à des acteurs externes à la région, notamment lorsque l’Union européenne a décrété une interdiction des produits du phoque, ce qui a suscité le veto du Canada à l’entrée de l’Union européenne au sein du Conseil. Même dans un contexte géopolitique apaisé, la politique est toujours restée présente en Arctique, comme partout pourrait-on ajouter. Il se pose en filigrane la question de savoir au sein de quelle instance se résolvent les questions non consensuelles exclues du Conseil de l’Arctique. Si des rivalités de pouvoir se jouent encore, de manière feutrée mais bien réelle, il ne faut pas pour autant oublier que les populations autochtones, dont l’opinion va parfois dans le sens des intérêts de certains États en effet, ont clairement affirmé et leur colère face aux décisions jugées très paternalistes de Bruxelles dans le dossier du phoque, et se sont elles aussi inquiétées de l’inflation du nombre d’observateurs au sein du Conseil.

La désintégration (géo)politique de la région

La question se pose de la continuité de la coopération dans le contexte de la guerre en Ukraine depuis 2022. Si le Conseil avait pu maintenir un fonctionnement réel malgré les vives tensions entre la Russie et les 7 autres membres après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass en 2014, l’ampleur de l’attaque de 2022 a clairement mis l’institution à rude épreuve.  La Russie semble seule en butte aux sept autres pays de la région, dans une polarisation croissante avec l’entrée de la Suède et de la Finlande au sein de l’OTAN. L’Arctique pourrait devenir un espace de lutte politique des grandes puissances dans lequel la Russie cherchera à poursuivre sa politique, non pas d’expansion – rien n’indique que tel soit le souhait de Moscou – mais de poursuite de ses ambitions de valorisation des ressources et d’affirmation régionale, ses ressources de l’Arctique étant une source de revenus considérables pour les décennies à venir.

En conclusion, Camille Escudé souligne le maintien par les acteurs traditionnels des structures de coopération et de dialogues existantes alors que celles-ci se trouvent à l’arrêt. Elle note aussi le rôle d’acteurs de la société civile, de la communauté scientifique ou du secteur privé. L’Arctique n’est pas un objet fini mais bien un sujet de débats politiques. Région autant terrestre que maritime, l’Arctique est une région qui s’est institutionnalisée, construite à la suite de la convergence de volontés politiques de coopérer. Elle peut passer à travers la double épreuve de la crise de la guerre d’Ukraine et de l’affirmation de puissances non arctiques, mais cela dépendra largement précisément des discours et des choix politiques post-guerre.

 

Des idées qui lancent le débat

L’ouvrage est très clair, bien construit et présente bien l’architecture politique de la région arctique. Des enjeux comme l’exploitation des ressources ou le développement de la navigation sont esquissés en toile de fond mais non pas comme objets centraux dans cet exposé, largement centré sur la construction institutionnelle et les rivalités dans les mécanismes de gouvernance de la région.

La seconde partie se veut davantage à thèse : l’autrice y affirme quelques éléments forts de son argumentaire. Elle lit dans la structure actuelle de gouvernance une volonté des États arctiques de conserver la main sur la gouvernance de la région, tout en n’étant pas dupe de certains arguments mis de l’avant par les partisans d’une plus grande ouverture avec le recours à l’argument du patrimoine commun de l’humanité que constituerait l’Arctique – quel Arctique d’ailleurs, l’ensemble de la région ?  l’océan ? la zone maritime au-delà des 200 miles marins ? De même, elle affirme que les États arctiques se sont engagés dans un processus de confiscation de cette gouvernance régionale au détriment des populations autochtones.

Ces idées font débat. Tout d’abord, si certains États piaffent en effet de ne disposer que de pouvoirs symboliques à travers le statut d’observateur, il n’est pas inutile de rappeler qu’aucune organisation régionale à travers le monde n’accorde de pouvoir décisionnel à des États qui ne relèvent pas de la région : au sein de l’ASEAN, seuls décident les pays d’Asie du Sud-est ; au sein de l’Union européenne, seuls décident les États de l’Union. Le Conseil de l’Arctique a promu la participation (perfectible, j’y viens) des autochtones à travers les Participants permanents et a ouvert ses rencontres aux observateurs, mais ce mode de fonctionnement n’est en rien particulier, bien au contraire. De plus, la participation de nombre d’observateurs aux atelier de travail (Working Groups), ossature du travail de fond du Conseil, illustre la motivation très variable des États observateurs, certains y envoyant régulièrement des représentants, d’autres figurant de manière chronique aux abonnés absents. Il est difficile de plaider l’exclusion lorsqu’on ne participe pas aux ateliers.

Par ailleurs, l’argument de la confiscation des instances de décision, au sens de l’érosion des pouvoirs des peuples autochtones, parait contestable. L’exemple du drapeau des trois territoires danois est largement symbolique. Affirmer que l’indignation de Copenhague suite à la proposition d’achat du Groenland par l’administration Trump n’était que factice et visait avant tout à maintenir la présence danoise en Arctique est un raccourci : certes, le Danemark voit dans sa possession groenlandaise un moyen de conserver un pied dans l’Arctique ; mais d’une part il a avalisé un processus de marche vers l’indépendance du territoire; d’autre part, quel État ne s’offusquerait pas d’une offre d’achat non sollicitée sur son territoire ?  La France ne réagirait-elle pas de la même façon à la réception d’une offre d’achat de la Réunion ? Par ailleurs, il est certain qu’au-delà de la place très particulière des associations politiques autochtones au sein du Conseil de l’Arctique, de la progressive autonomisation des populations autochtones dans nombre de régions arctiques – pas partout, comme on peut le constater e Russie – la prise en compte des doléances autochtones et de l’autonomie politique que les gouvernements autochtones appellent de leurs vœux est loin d’être parfaite.

Enfin, l’exemple du traité sur la pêche de 2017 est, en effet, un bon exemple de mécanisme décisionnel original dans lequel les États arctiques, des puissances de pêche mondiale que sont la Chine, le Japon et la Corée du Sud, et l’UE, se sont mis d’accord pour un moratoire visant à protéger les ressources vivantes de l’océan Arctique. Certes, le traité n’a pas été signé sous l’égide du Conseil de l’Arctique, mais ce dernier n’a jamais réclamé la main sur ces négociations. Que le processus soit original est un fait ; qu’il signifie l’entrée en force irrémédiable des puissances asiatiques demeure contestable, car pour que ce traité spécifique sur la pêche fonctionne, il fallait absolument impliquer les puissances mondiales du secteur que sont ces trois pays asiatiques. Cela ne signifie donc pas qu’ils seront à coup sûr invités pour de futurs débats ; et cela ne signifie pas non plus que la gouvernance de la région soit désormais durablement « contournée » (p.107) : le groupe instigateur de ce traité était le regroupement des États arctiques riverains de l’océan, le A5.

Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage pose de bonnes questions, ne serait-ce que sur ce qui forge une région : un simple découpage selon des critères biophysiques ?  un ensemble défini par des paramètres culturels, ou politiques ?  ou un ensemble dynamique dont les contours sont davantage façonnés par les interrelations avec les autres régions du monde ? L’Arctique a connu, à des degrés divers certes, une intégration rapide dans les circuits économiques mondiaux : cela ne peut qu’avoir de fortes incidences sur sa gouvernance.

Un bon ouvrage donc, à lire pour prendre la mesure des dynamiques politiques dans la région arctique.

Frédéric Lasserre, directeur du CQEG

Compte-rendu

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan

Regards géopolitiques 10(2)

Jean-Marie Miossec (2022). Le risque passage maritime resserré, détroits et canaux. Ad augusta per angusta. Paris : L’Harmattan.

En mars 2021, le canal de Suez a été bloqué pendant plusieurs jours du fait de l’échouement d’un grand navire porte-conteneur, l’Ever Given, bouleversant les circuits logistiques pendant plusieurs semaines. La piraterie toujours menaçante dans le golfe d’Aden et les attaques des Houthis depuis le Yémen dans le détroit de Bab-el Mandeb rappellent que l’artère commerciale majeure entre Europe et Asie via la Méditerranée et l’Océan Indien demeure vulnérable. Pendant la guerre du golfe (1980-1988), de multiples attaques contre des pétroliers avaient également souligné la vulnérabilité de certains trafics maritimes dès lors qu’ils devaient transiter par des points de passage obligés, en l’occurrence des détroits dès lors stratégiques, ici le détroit d’Ormuz. En 2023, la sécheresse majeure qui a affecté l’Amérique centrale a conduit à une réduction de 36% des capacités du canal de Panama.

Si la navigation en haute mer est sans grands dangers autres que naturels et techniques, il n’en va pas de même à l’approche des terres, là où le rapprochement des espaces terrestres ne permet à la circulation maritime que d’emprunter des espaces resserrés, souvent obligés faute de possibilité de contournement. Ces passages étroits sont à la fois une chance, car l’importance des flux peut y générer une activité intense, et un péril car la circulation peut y être dangereuse et parce que des tensions et des compétitions peuvent s’y manifester pour leur contrôle. Bénéficiant d’une opportunité certaine, ils ont vu s’y développer des villes-ports très productives et dynamiques. Mais ils font aussi l’objet de fortes convoitises en raison de leur intérêt géostratégique et géopolitique. Ce livre aborde ces aspects avec une appréciation du bon risque de ces interfaces, des aléas qu’ils présentent, de la complexité des situations et avec un focus particulier sur la Méditerranée.

Le premier chapitre décrit les avantages, passages maritimes étroits, stratégiques au point que la Convention sur le droit de la mer de 1982 reprend les conclusion de la Cour internationale de Justice dans son jugement de 1949 sur le détroit de Corfou : les détroits dits internationaux sont libres d’accès et ne peuvent être fermés à la navigation par l’État côtier.

Le second chapitre détaille les contraintes qui pèsent sur la navigation à travers les détroits. Contraintes physiques : faible tirant d’eau, forts courants, présence de récifs. Le détroit du Bosphore est ainsi très étroit (680 m), avec des courants, des changements de direction, du trafic transversal qui vient croiser le trafic des grands navires. Contraintes politiques aussi : les détroits et les canaux stratégiques comme Panama ou Suez sont parfois l’objet de tensions politiques, d’attaques militaires, de piraterie qui viennent interférer avec la sécurité du transit.

La troisième section détaille la façon dont le détroit modifie l’espace autour de lui, en favorisant la création de ports, en concentrant des routes maritimes, ce qui suscite des occasions économiques mais aussi, en retour, attise des convoitises politiques.

La dernière section présente une étude de cas détaillée de l’espace de la Méditerranée et de la mer Noire, où se trouvent plusieurs détroits majeurs, Gibraltar, Bosphore, Sicile, Messine, ainsi que le canal de Suez permettant à la Méditerranée de se transformer en axe de transit de l’artère commerciale majeure Europe-Asie.

L’auteur signe ici une étude fort intéressante, bien écrite et bien illustrée. Fin connaisseur de son sujet et très pédagogue, il marie habilement des considérations techniques de navigation à des enjeux géopolitiques et commerciaux. A lire donc. Seul bémol : le recours, pas très justifié, aux théories jamais démontrées de Mackinder et de Spykman (Lasserre, 2020) sur le heartland et le rimland – mais dont certes la célébrité et l’adoption par nombre d’analystes et de gouvernants a pu, en retour, orienter les politiques de plusieurs gouvernements. Ne serait-ce que parce que ces théories demeurent populaires, pour discutables qu’elles soient, il est loisible d’en parler !

Frédéric Lasserre, directeur du CQEG

Référence

Lasserre, F. (2020). Mackinder, la Chine et les nouvelles routes de la soie. Un modèle adapté ? Regards géopolitiques 6(3), 12-23, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2020/10/vol6numero3-rg2020.pdf

Compte-rendu

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

Regards géopolitiques 10(2)

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

 

L’Asie centrale, vaste espace étiré du Caucase à la Mongolie en passant par le Xinjiang, depuis longtemps traversé de courants d’échange, de migrations et de courants d’idées, est aujourd’hui une région sur laquelle Moscou, mais aussi Téhéran, Ankara et surtout Pékin rivalisent économiquement et diplomatiquement pour y faire croitre leur influence. Quatre acteurs aux relations complexes – auxquels il faut ajouter l’Inde et le Pakistan – entre lesquels les Républiques d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS en 1991 (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan), ainsi que trois autres ex-républiques soviétiques, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie dans le Caucase, mais aussi l’Afghanistan et la Mongolie, tentent de naviguer au mieux de leurs intérêts. Un ensemble très disparate auquel vient se superposer la rivalité idéologique entre le communisme et l’islam, nulle part plus évidente qu’au Xinjiang où Pékin tente d’assoir son contrôle politique dans une région stratégique où la Chine craint, à tort ou à raison, de perdre son contrôle.

Auteur de plusieurs livres sur la Chine, sinologue professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot propose ici une analyse qui fait suite à son livre Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique (Lincot, 2021). L’sauteur s’efforce de présenter les rivalités entre les puissances extérieures à l’Asie centrale certes, Chine, États-Unis, Russie, Union européenne, mais aussi Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan, dont les intérêts se recoupent ou s’opposent au gré de lectures changeantes et de représentations plus ou moins explicites – la crainte de l’islam militant pour la Chine ; le rêve de grandeur impériale pour la Russie ou la Turquie. Ces puissances extérieures s’appuient sur les États de la région au gré de leurs calculs stratégiques tandis que ces derniers tentent de tirer parti des divisions ou des convergences de vues des puissances extérieures, ainsi le Kazakhstan qui tâche de capitaliser sur son rôle de pivot ferroviaire tout en s’appuyant tantôt sur la Russie, tantôt sur la Chine pour se prémunir de leurs ambitions parfois trop appuyées.

 

L’ouvrage débute par un long voyage dans les imaginaires et représentations que suscite cette région. Gengis Khan, Samarcande, soufisme, Amou-Daria, épopée antique d’Alexandre le Grand, la culture hellénistique teintée de bouddhisme qui a longtemps servi de trait d’union à cette grande région, l’eurasisme russe, le panturquisme, mais aussi bien sûr les routes de la soie entre monde chinois et monde romain, héritage commun tant il est vrai que les réseaux n’ont pas été constitués par la Chine seule mais que la Chine présente volontiers aujourd’hui comme la marque de son rôle prépondérant dans son grand projet de la Belt and Road Initiative… L’Asie centrale renvoie ainsi à nombre de mythes et de souvenirs historiques. Dernier avatar de ces mythes, celui de la rivalité séculaire à ;laquelle se livreraient les empires, que Halford Mackinder avait au début du XXe siècle tenté d’ériger en mythe intemporel d’une lutte immanente entre puissance continentale et puissance maritime, pour justifier sa vision de la politique britannique à déployer face à l’Empire russe dans leur grande rivalité de l’époque – le Grand Jeu cher à Rudyard Kipling et que l’écrivain a mis en scène dans son roman Kim (1901). Pourtant, la thèse du heartland (1904) et son pendant, celle du rimland de Nicholas Spykman (1942) si elles ont inspiré plusieurs stratèges, ne reposent que sur des prémisses scientifiques très fragiles et contestables, comme nombre de grands modèles historiques souvent bien réducteurs comme le choc des civilisations de Huntington (1996) ou la fin de l’Histoire de Fukuyama (1992).

L’un des points forts du livre est l’analyse fine des interactions entre la Chine et cette région, où l’argent de Pékin attire autant que son nationalisme inquiète, et où le communisme rencontre un islamisme à la fois nomade et radical. « Deux systèmes de valeurs s’affrontent. L’un se réfère à l’islam. L’autre à une tradition impériale et à une idéologie marxiste » : ce qu’écrit Emmanuel Lincot au sujet du Xinjiang, où se cristallise une brutale répression pensée comme anti-islamique par la Chine, vaut également pour le reste de la région. Ces idéologies, l’islam politique et le nationalisme chinois qui s’appuie désormais sur le communisme, s’opposent dans la région mais la réponse chinoise se module selon les lieu : répression très lourde au Xinjiang, contrôle militaire des approches du Xinjiang avec des bases militaires au Tadjikistan, mais dialogue avec les talibans désormais au pouvoir en Afghanistan pour tenter de faire prévaloir les intérêts économiques chinois dans ce pays ravagé mais doté de gisements minéraux considérables. Un seul lit pour deux rêves, résume l’auteur, reprenant la métaphore de l’époque de la guerre froide (Fontaine, 1981) décrivant l’opposition idéologique entre États-Unis et Union soviétique et le modus vivendi qui s’était établi entre les deux blocs, soulignant ainsi l’angle de plus en plus idéologique de cette rivalité.

L’auteur ne cède pas à une critique radicale de la Chine. « Le développement en termes d’infrastructures et peut-être de biens publics qu’elle propose pour des régions stratégiques est indéniable », note-t-il, estimant même que « l’impérialisme chinois est plus fécond que celui des puissances coloniales européennes ». De même, analyse-t-il, l’« islamophobie » des Chinois constitue-t-elle un sujet tabou et complexe à mesurer, bien qu’il soit vrai que pour nombre de Hans, « les Ouïgours sont comme les Afghans et pas comme [eux] ». Si l’on parle beaucoup, et à juste titre, de la pesante répression des Ouïgours au Xinjiang, on évoque moins la peur que l’islam suscite auprès des dirigeants chinois.

L’autre intérêt du livre est qu’il ne se contente pas de parler globalement de l’Asie centrale et des républiques d’Asie centrale. Il analyse le point de vue de chaque acteur de la région, et même au-delà, puisque Riyad, Doha, Bruxelles et Washington ont également droit à un chapitre, au risque parfois de la compilation, mais le tout rédigé d’une façon claire et limpide. Un tour d’horizon d’autant plus indispensable que, dans le même temps, les États-Unis tentent d’endiguer le développement maritime de la Chine, en structurant leurs liens avec les États de la périphérie de la Chine (Japon, Corée, Philippines, Vietnam, Inde), renforçant cette crainte chez les Chinois, récente dans leur histoire mais fort prégnante depuis le XVIIIe siècle, de l’invasion par la mer ou du fameux dilemme de Malacca, la peur de voir les principaux détroits maritimes bloqués par les États-Unis et leurs alliés. Cette crainte, réelle ou surjouée, justifie à son tour nombre de stratégies de contournement, notamment les corridors ferroviaires à travers l’Asie centrale ou l’Himalaya.

Le livre permet de comprendre l’importance fondamentale de l’Asie centrale dans les représentations géopolitiques chinoises, mais aussi russes et d’autres puissances émergentes comme la Turquie ou l’Iran. Un ouvrage fort érudit, bien écrit, qui ne le cède en rien à la pertinence de l’analyse.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Fontaine, A. (1981). Un seul lit pour deux rêves. Histoire de la détente 1962-1981. Paris: Fayard.

Lincot, E. (2021). Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique. Paris : PUF.

 

Compte-rendu

Bruno Tertrais (2024). Pax atomica ?Théorie, pratique et limites de la dissuasion. Paris : Odile Jacob.

RG 10(2)

Bruno Tertrais (2024). Pax atomica ? Théorie, pratique et limites de la dissuasion. Paris : Odile Jacob.

I hope the Russians love their children too

Russians, Sting (1985), https://www.youtube.com/watch?v=wHylQRVN2Qs&ab_channel=StingVEVO

La dissuasion nucléaire est-elle un facteur modérateur dans les relations internationales ? Quel rôle joue exactement l’arme atomique dans un paysage où les formes de guerre se sont diversifiées ? Ces questions sont aujourd’hui cruciales face aux menaces proférées par la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine et alors que les dangers nucléaires se sont multipliés en Asie suite à l’accession à l’arme atomique de la Corée du Nord, de l’Inde et du Pakistan, ainsi que des programme nucléaire iranien. Comment élabore-t-on les plans d’emploi de l’arme atomique ? Quelles leçons peut-on tirer des crises qui ont parfois amené le monde au bord du de la catastrophe nucléaire depuis 1945 ? La Bombe maintient-elle la paix entre grandes puissances et continuera-t-elle de le faire ?

Ce sont les questionnements que Bruno Tertrais aborde dans ce livre. Reposant sur une culture stratégique et historique solide de l’auteur, rédigé dans un style clair et accessible, l’ouvrage permet de faire le point sur les grandes théories de la dissuasion, dont on observe le retour dans le champ médiatique et académique alors qu’elles ont pour la plupart été pensées dans les années 1950. Le caractère absolu, terriblement destructeur de l’arme nucléaire et la logique de destruction réciproque qui en a été conçue, pousse en effet à réfléchir à son emploi, ou plutôt à son non-emploi, à travers plusieurs concepts: dissuasion élargie, dissuasion intégrée, doctrine antiforces ou anti-cités, etc.

Quelques rappels techniques sont proposés aux chapitres 2 et 3 : qu’est-ce que la dissuasion, comment fonctionnent les armes nucléaires et quelles sont les méthodes d’emploi. On compte aujourd’hui 9 puissances nucléaires, États-Unis (1945), Russie (1949), Royaume-Uni (1952), France (1960), Chine (1964), Israël (sans doute 1967 car le pays ne l’a jamais officiellement annoncé), Inde (1974), Pakistan (1998) et Corée du Nord (2006). L’Afrique du Sud (1977) est le seul État à avoir délibérément renoncé à la possession d’armes nucléaires après la chute du régime d’apartheid. Les nombreux exemples historiques du chapitre 4, bien documentés, permettent de relever une évolution de la pensée des politiques et des militaires sur les armes nucléaires : jadis parfois évoquées avec légèreté pendant les premières années de la guerre froide, par exemple durant la guerre de Corée ou la guerre du Vietnam où leur emploi fut envisagé à plusieurs reprises, elles furent cependant rapidement emprises dans une gravité conceptuelle associée à leur force de destruction, qui a permis d’éviter leur emploi.

L’auteur s’engage par la suite dans le cœur de son propos : la dissuasion a-t-elle fonctionné, autrement dit, la relativement longue période, depuis 1945, sans affrontement direct entre grandes puissances, est-elle imputable ou non à la présence des armes nucléaires ? Les arguments des opposants et critiques desdites armes sont considérés avec sérieux, permettant d’esquisser les limites de la dissuasion nucléaire. C’est précisément parce que les armes nucléaires et leur doctrine d’emploi permettent une destruction totale de l’ennemi (et de soi-même, d’où le nom de cette doctrine de la guerre froide, MAD pour mutual assured destruction, destruction mutuelle assurée), que leur usage a été mûrement pensé et c’est sur cette peur que repose la dissuasion. Il en découle déjà que la dissuasion ne fonctionne qu’avec des protagonistes qui craignent ladite destruction, qui ont quelque chose à perdre… D’où les paroles de Sting dans sa chanson : J’espère que les Russes aussi aiment leurs enfants…  La nécessité d’être face à un acteur rationnel est ainsi soulignée, tout comme l’incapacité de l’arme nucléaire à dissuader de toutes les menaces : depuis 1945, de nombreux conflits ont éclaté, entre alliés des grandes puissances (guerres par procuration de l’époque de la guerre froide) puis aussi, depuis 1991, entre grandes puissances et puissances tierces, États-Unis contre Irak dès 1991 puis en 2003; États-Unis et la coalition internationale en Afghanistan (2001-2021); Russie contre Géorgie en 2008; Russie contre Ukraine en 2022, pour n’en nommer que quelques-unes : la dissuasion nucléaire ne fonctionne qu’entre puissances nucléaires ou pour les États expressément couverts par les armes de leurs alliés, comme par exemple les pays de l’OTAN. De même, l’arme nucléaire n’empêche pas les attaques terroristes, comme les États-Unis en ont fait l’expérience le 11 septembre 2001, ou Israël en octobre 2023 lors de l’attaque du Hamas. Il arrive aussi que des puissances nucléaires choisissent délibérément de maintenir un conflit sous le seuil nucléaire, comme dans le cas du conflit indo-pakistanais de 1999 (guerre de Kargil).

La question des vulnérabilités des armes nucléaires, et plus largement de la dissuasion, face aux nouvelles technologies comme les risques de piratage informatique est également évoquée. L’auteur évoque aussi les risques associés à l’existence de ces armes nucléaires, risque d’accident, risque de dérapage lors de crises, en soulignant que dans ces deux configurations, pour le moment les garde-fous ont fonctionné pour préserver le monde d’une explosion, voire d’un conflit nucléaire.

Enfin, l’idée de l’arme nucléaire comme « bien commun de l’humanité », qui découle de l’observation de cette longue période de paix relative depuis 1945, s’avère intéressante à explorer, en parallèle du postulat de base de l’ouvrage, selon lequel les armes nucléaires contribueraient fortement à garantir la paix dans le monde. Elle peut heurter nombre de citoyens humanistes, qui peineront à se « satisfaire de l’idée selon laquelle l’absence de guerre mondiale repose sur les engins les plus destructeurs jamais conçus. » (p.170).

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Guerre à Gaza – éditorial

Israël a enterré ses morts, jeunes, femmes, enfants, à la suite de l’attaque du mouvement Hamas sur son territoire le 7 octobre 2023 et de la prise de dizaines d’otages. A la violence extrême dirigée contre des civils perpétrée par les troupes du Hamas (1 250 morts), répond depuis une violence méthodique, froide mais pour autant tout aussi implacable dans son terrible bilan en termes de civils, hommes, femmes et enfants tués par l’offensive israélienne (33 797 morts au 13 avril, dont 70 % seraient des femmes et des enfants). Israël avance l’argument, tout à fait recevable, du droit de se défendre, mais il est légitime de se demander si c’est là le seul objectif du gouvernement israélien et si une telle hécatombe se justifie sur le plan militaire. Détruire les édifices et bombarder les civils n’élimine pas les combattants terrés dans des tunnels.

Environ 60% des bâtiments de la bande de Gaza ont été détruits ou sévèrement endommagés à ce jour, d’après les images satellite. De très nombreuses terres agricoles ont aussi été délibérément ravagées au bulldozer. Ces dommages matériels infligés au parc immobilier et aux actifs agricoles, ces bombardements qui visent les civils de la part d’une armée pourtant très bien équipée en munitions intelligentes et en forces spéciales, s’apparentent davantage à une stratégie de destruction méthodique qu’à la poursuite ciblée des combattants du Hamas, donc à un calcul politique. Dans ce contexte, le mutisme du premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, sur les intentions d’Israël pour l’après-conflit, hormis l’annonce le 23 février de son intention de pérenniser une occupation militaire, nourrit l’inquiétude : Israël voudrait-il forcer les Gazaouis à quitter le territoire, si tant est que ce soit possible, dans un nouvel avatar du nettoyage ethnique ? L’attaque du 7 octobre marque l’échec de la stratégie israélienne d’enfermement des Palestiniens dans leur petit territoire, où le blocus complet qui leur était unilatéralement imposé depuis 2007 ne leur laissait aucune perspective de développement : en acculant une population à penser qu’elle n’avait peut-être plus rien à perdre, après avoir soutenu le Hamas dans les années 1990 pour nuire au Fatah palestinien (Enderlin, 2006; Schneider, 2023), Israël récolte aujourd’hui les fruits amers de ses illusions et de l’impasse que constitue sa stratégie.

Certes, pour négocier, il faudrait un partenaire. Or c’est précisément rendre toute négociation impossible que visait le Hamas. En attaquant Israël en son cœur même, en y massacrant des civils tout aussi innocents que ceux de Gaza, l’objectif était double : saper tout dialogue possible avec Israël pour ne rendre crédible, dans le débat politique palestinien, que l’option de la lutte armée visant la destruction d’Israël; et forcer les États arabes à renoncer à toute normalisation de leurs relations avec l’État hébreu. Cet objectif est poursuivi même si cela doit passer par la mort de dizaines de milliers de Gazaouis, instrumentalisés pour les calculs politiques cyniques d’un mouvement qui se trouvait en perte de vitesse dans l’opinion gazaouie. Au-delà de ces analyses géopolitiques et des sombres perspectives qu’elles esquissent, il importe de ne pas oublier les visages de cette guerre : les civils, massacrés de part et d’autre, les enfants, jeunes, femmes et aînés, autant de vies fauchées par la folie des hommes et la soif de vengeance.

(Times of Israel)

Vivian Silver, militante pacifiste israélienne, assassinée le 7 octobre.
(Instagram)

Hind Rajab, 6 ans, tuée dans la destruction de la voiture familiale le 29 janvier. Pendant des heures, blessée, elle avait appelé les secours du Croissant rouge (Le Monde).

L’ambulance envoyée pour venir la chercher a été détruite (Le Monde).

Lubna Mahmoud Elian, 14 ans, rêvait de devenir violoniste renommée. Boursière du Conservatoire de Gaza, ses rêves prometteurs se sont éteints le 21 novembre 2023 dans le bombardement israélien du camp de réfugiés de Nuseirat (Le Monde).

Frédéric Lasserre

Références:

Enderlin, C. (2006). Quand Israël favorisait le Hamas. Le Monde, 3 fév., https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/02/03/quand-israel-favorisait-le-hamas-par-charles-enderlin_737642_3232.html

Schneider, T. (2023). For years, Netanyahu propped up Hamas. Now it’s blown up in our faces. The Times of Israel, 8 octobre, https://www.timesofisrael.com/for-years-netanyahu-propped-up-hamas-now-its-blown-up-in-our-faces/

L’avantage symbolique de la Chine dans l’Indo-Pacifique

Regards géopolitiques v10 n1

Roromme Chantal, Université de Moncton
roromme.chantal@umoncton.ca

Roromme Chantal est professeur de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton. Ses recherches portent en particulier sur les relations internationales de la Chine, l’Indo-Pacifique et le monde émergent. Il est l’auteur, entre autres publications, du livre Comment la Chine conquiert le monde : une perspective symbolique (Presses de l’Université de Montréal, 2020). Il travaille actuellement sur plusieurs publications, dont un ouvrage intitulé « Le piège de Sun Tzu : comment la Chine gagne sans se battre ».
L’auteur tient à remercier les deux évaluateurs anonymes pour leurs judicieux commentaires et suggestions. Il exprime aussi sa gratitude à l’endroit de Jean-François Thibault pour sa précieuse lecture.

Résumé : Cet article applique un cadre d’analyse inspiré de la sociologie de la pratique de Pierre Bourdieu centrée sur la notion de pouvoir symbolique pour analyser ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » des pays dans la région Indo-Pacifique envers la Chine, en dépit des préoccupations croissantes que suscitent sa montée et son nouvel activisme militaire, politique et économique. En effet, plusieurs fidèles alliés des États-Unis dans l’Indo-Pacifique ont montré un vif intérêt à coopérer à la fois avec les États-Unis et la Chine, déclinant les appels de Washington à adopter une politique plus ferme envers Pékin sur plusieurs questions litigieuses, comme Taïwan, le découplage économique et technologique et l’adhésion à des alliances de sécurité considérées comme visant à contenir la Chine. L’article explique ces réticences par la domination symbolique, c’est-à-dire le fait pour la Chine de s’exprimer à partir d’une position d’autorité singulière dans la constellation du pouvoir, ce qui incite ses interlocuteurs à modifier leurs préférences et comportements sans coercition, mais pas nécessairement en s’appuyant sur l’attraction. L’article étudie les cas de la Corée du Sud, de l’Australie, du Japon, ainsi que celui des États-Unis.

Mots clés : Chine, États-Unis, Corée du Sud, Australie, Japon, pouvoir symbolique, Indo-Pacifique, retenue durable

Abstract: This article applies an analytical framework inspired by Pierre Bourdieu’s sociology of practice centered on the notion of symbolic power to analyze what can be called the “enduring restraint” of countries in the Indo-Pacific region towards China, despite growing concerns about China’s rise and its new military, political and economic activism. Indeed, several staunch U.S. allies in the Indo-Pacific have shown a keen interest in cooperating with both the U.S. and China, declining Washington’s calls for a tougher policy toward Beijing on several contentious issues, such as Taiwan, economic and technological decoupling, and membership in security alliances seen as aimed at containing China. The article explains this reluctance by symbolic domination, i.e. the fact that China expresses itself from a particular position of authority in the constellation of power, which prompts its interlocutors to modify their preferences and behaviour without coercion, but not necessarily by relying on attraction. The article examines the cases of South Korea, Australia, Japan, as well as the United States.

Key words : China, United States, South Korea, Australia, Japan, symbolic power, Indo-Pacific, durable restraint.

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L’émergence de la Chine soulève des questions persistantes sur la pérennité du leadership mondial des États-Unis, en particulier en Indo-Pacifique. Ces dernières années, un nombre croissant d’alliés de Washington ont décliné son invitation à adhérer à une politique d’endiguement classique de la Chine. Pour la Corée du Sud, par exemple, choisir son camp dans la rivalité sino-américaine émergente revient à demander à un enfant si vous aimez votre père ou votre mère, déclare en substance un analyste (Ignatius, 2016). D’autres fidèles alliés américains, comme l’Australie et le Japon, bien que de plus en plus méfiants envers la Chine, l’abordent néanmoins en termes plus pragmatiques en tant qu’investisseur important et partenaire commercial privilégié, au grand dam de Washington. Enfin, d’aucuns craignent que les États-Unis ne s’isolent en s’entêtant à endiguer la Chine (Wolf, 2021).

Les raisons qui expliquent la réticence des pays à antagoniser la Chine sont complexes et multiples. Elles ont toutes trait à ce que Pierre Bourdieu entendait par pouvoir symbolique, c’est-à-dire le pouvoir d’influencer la pensée et les comportements sans coercition, mais pas nécessairement en s’appuyant sur l’attraction (Vangeli, 2023). Il s’agit plutôt du pouvoir de générer une vision du monde qui procède de la capacité à apporter des réponses cohérentes et pragmatiques à certains problèmes et crises. Autrement dit, le fait pour un acteur de s’exprimer à partir d’une telle position d’autorité dans la constellation du pouvoir que les autres acteurs sont incités à ajuster leurs préférences et comportements (Chantal, 2020). Dans sa diplomatie proactive envers les pays de l’Indo-Pacifique, mais aussi avec ceux dans le monde en développement, la Chine est en général la partie qui parle en position dominante, tandis que ses interlocuteurs se voient le plus souvent obligés de s’adapter à ses préférences.

Le pouvoir symbolique de la Chine découle, pour ainsi dire, de sa centralité dans l’économie politique mondiale (Vangeli, 2023). C’est surtout ce qui explique ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » des pays -alliés ou adversaires des États-Unis- vis-à-vis de Pékin. L’un des mérites des élites dirigeantes chinoises est en effet d’avoir compris que la Chine émerge dans un “new trading world” (Rosecrance, 1986), un monde dans lequel le développement économique est devenu ce que Bourdieu appellerait la nouvelle illusio, c’est-à-dire ce qui définit a priori l’intérêt national des États, les motive à coopérer, à s’engager dans le jeu international et conditionne leur perception. La poursuite de l’intérêt économique dans un climat géopolitique de plus en plus incertain et difficile à discerner a obligé les élites mondiales -politiques, économiques et intellectuelles- à se comporter avec prudence dans un monde en mutation. Les cas de la Corée du Sud, de l’Australie, du Japon et même des États-Unis peuvent être particulièrement instructifs.

  1. Corée du Sud : un difficile pivot vers les États-Unis

En mars 2022, Yoon Suk-yeol s’est fait élire à la présidence de la Corée du Sud en jurant d’abandonner la politique prudente de la précédente administration de Moon Jae-in à l’égard de la Chine, et d’épouser la ligne dure de Washington envers Pékin (Yoon, 2022). Les propos musclés tenus par Yoon sur la Chine lors de la campagne, son engagement à approfondir les liens de sécurité avec les États-Unis, la politique pro-américaine et l’idéologie sud-coréenne fortement ancrée à droite sont parmi les facteurs qui semblaient rendre irréversible le pivot sud-coréen vers les États-Unis. De même, la tentation populiste de s’engager dans une politique antichinoise militait en faveur d’une convergence (Park 2023). Il n’en a pourtant rien été.

Le différend de Séoul avec Pékin sur la défense antimissile régionale illustre bien le dilemme de Séoul. Yoon est revenu sur la promesse électorale de déployer des batteries antimissiles américaines supplémentaires de défense de zone à haute altitude (THAAD) sur le sol sud-coréen (Park 2023). Officiellement, le projet vise à prévenir les dérives sécuritaires de la Corée du Nord voisine. Mais Pékin ne le voit pas d’un bon œil. Dès son annonce en 2017, il a toujours fait valoir que le système radar sophistiqué du THAAD pourrait être utilisé pour détecter les missiles chinois. Pékin riposte en boycottant certains produits sud-coréens, réduisant le nombre de touristes se rendant en Corée du Sud de 8 millions à 4,7 millions (Economy, 2022, p. 31).

Les mesures chinoises ciblent aussi l’une des exportations les plus importantes de Séoul vers la Chine : son industrie de la culture et du divertissement. Pékin a interdit aux émissions de télévision coréennes, aux clips de K-pop et aux célébrités et chanteurs coréens populaires d’apparaître en Chine. Le ministère chinois de la Sécurité publique va jusqu’à mettre en garde ses citoyens contre le visionnage de la populaire émission télévisée coréenne Descendants of the sun, déclarant que « regarder des drames coréens pourrait être dangereux et pourrait même entraîner des problèmes juridiques ». Ces mesures infligent en l’espace d’un an de graves conséquences à l’économie sud-coréenne : 7,5 milliards de dollars rien qu’en 2017 (Economy, 2022, p. 31).

Séoul apprend vite la leçon. L’hébergement d’un plus grand nombre de batteries THAAD le placerait dangereusement au cœur des tirs croisés entre les géants américain et chinois. Malgré lui, Yoon se déjuge et renonce au THAAD.  Le ministre de la Défense se chargera alors d’expliquer qu’il s’agissait d’une décision « concernant la réalité ». Séoul de clarifier du même souffle qu’il n’avait nullement l’intention de se joindre à une architecture régionale de défense antimissile dirigée par les États-Unis. En décembre 2017, dans un revirement spectaculaire, Séoul parvient à une entente avec Pékin : il maintiendra le THAAD tel qu’il est déjà déployé, mais renonce à en déployer un nouveau système ou à intégrer celui existant au réseau plus large de défense américain en Asie. Yoon se conforme ainsi à la position de son prédécesseur (Park 2023).

La prudence est également de rigueur sur le litigieux dossier taïwanais. La Chine continentale considère l’île de Taïwan comme une province renégate et s’engage à l’« unifier » Taïwan avec le continent. Pour les Chinois, toutes tendances confondues, Taïwan est le dernier vestige de ce qu’ils appellent le « siècle de l’humiliation » (ou « cent ans de honte nationale ») que constitue la période de l’histoire chinoise commençant avec la premierère guerre de l’opium (1839-1842) et se terminant en 1945 avec la fondation par Mao Zedong de la République de Chine (Maizland, 2024).

Certaines initiatives controversées du président Xi Jinping, notamment en mer de Chine du Sud inquiètent certains observateurs qui lui prêtent l’intention de vouloir redessiner la carte de la Chine. Dans un discours prononcé en octobre 2021, Xi a affirmé : « La tâche historique de la réunification complète de la patrie doit être accomplie et le sera certainement. » Sa Chine affirme sa souveraineté sur des territoires longtemps contestés, en particulier ceux que Pékin considère comme ses intérêts fondamentaux :  Hong Kong, la mer de Chine méridionale. Le dernier, Taïwan, est pour ainsi dire la priorité numéro un de Xi (Economy, 2022).

En 1979, les États-Unis ont établi des relations diplomatiques officielles avec la Chine continentale. Depuis, les relations sino-américaines ont été régies la politique d’« une seule Chine ». Mais, en même temps, les États-Unis entretiennent une relation officieuse solide avec l’île et continuent de vendre des équipements de défense à leurs militaires. Pékin continue d’exhorter Washington à cesser de vendre des armes à Taipei et à cesser tout contact avec lui. S’écartant un peu de l’ambiguïté stratégique que Washington avait jusqu’ici toujours entretenue à ce sujet, le président Joe Biden a même promis qu’il défendrait Taipei en cas d’invasion militaire chinoise (Erickson et al., 2024). 

En août 2023, Yoon Suk-yeol surprend Washington en refusant de rencontrer la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, lors de sa visite à Séoul au retour d’un voyage controversé à Taïwan. Le bureau présidentiel sud-coréen expliquera que la décision a été prise sur la base d’une « prise en compte globale de l’intérêt national ». Si Séoul se montre désormais plus loquace sur l’activisme de la Chine dans le détroit de Taïwan, il s’empresse toujours de rassurer Pékin au sujet du soutien de la Corée du Sud à la politique d’« une seule Chine » et s’est abstenu de prendre toute position explicitement pro-Taïwan (Grossman, 2023; Snyder, 2022).

De même, Séoul se maintient dans une zone grise sur la question du Dialogue quadrilatéral sur la sécurité (Quad) qui regroupe l’Australie, l’Inde, le Japon et les États-Unis (Robson 2022). Le Quad a été mis en place alors que les pays membres s’inquiétaient de l’influence militaire et économique croissante de la Chine. Il est donc largement perçu comme visant à endiguer la Chine (Jaishankar & Madan, 2021). Au cours de sa campagne électorale, Yoon s’était engagé à obtenir une adhésion formelle au Quad, et ses conseillers ont également initialement plaidé en faveur d’une adhésion de la Corée du Sud (Yoon, 2022).

Aujourd’hui, l’administration de Yoon semble voir les choses autrement. Elle se contente d’une coopération informelle et à la carte avec le Quad, et dans des domaines moins contentieux comme le changement climatique et les technologies vaccinales, plutôt que d’une pleine adhésion. Ce faisant, Séoul opte clairement pour travailler avec le Quad tout en restant à l’écart de la militarisation potentielle du groupe contre la Chine (Park 2023).

Enfin, la réticence de l’administration Yoon se vérifie également dans son opposition à la politique américaine visant à isoler la Chine des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs. Depuis le début de 2022, les États-Unis cherchent à obtenir que des principaux centres de semi-conducteurs du monde entier – en particulier la Corée du Sud, le Japon et Taïwan, qui, avec les États-Unis, sont surnommés le « Chip 4 » – qu’ils se joignent à l’initiative américaine qui vise à former une chaîne d’approvisionnement de puces qui exclut la Chine. Mais l’initiative a plutôt progressé lentement sans beaucoup de progrès dans l’établissement de l’ordre du jour en raison de la forte résistance au sein du groupe contre son orientation fortement antichinoise. En particulier, l’initiative a buté sur la réticence de Séoul (Park 2023).

La grande retenue de la Corée du Sud laisse perplexes la plupart des analystes. Elle promettait en effet d’être le miroir des limites de la puissance chinoise en Indo-Pacifique. En 2023, la Banque de Corée actualisait des statistiques qui montraient que le pays exportait désormais plus de marchandises vers les États-Unis l’année précédente que vers la Chine pour la première fois depuis 2004 (Sam et Hooyeon, 2023). Il faut dire aussi que la stratégie chinoise de « double circulation » (qui l’amène à privilégier ses entreprises nationales) a eu pour effet non désiré de pousser certaines entreprises sud-coréennes à réduire leur dépendance de la Chine.

De son côté, Washington n’y était pas allé de main morte. Pour les éloigner de Pékin, il a promis aux fabricants de puces sud-coréens, tels que Samsung Electronics, ainsi que les fabricants de batteries comme LG Energy Solution, des milliards de dollars de généreuses subventions. Celles-ci devaient permettre à l’administration Biden de séduire les fleurons de l’industrie des technologies sud-coréennes. Et visaient à réduire le rôle central de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement américaines. De là à voir dans ces développements la preuve d’un « pivot inexorable » vers Washington, voilà qui était une conclusion bien hâtive (Park, 2023).

Historiquement, la Corée du Sud avait toujours cherché à suivre une « double approche » vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, dans laquelle Washington était son principal partenaire de sécurité et Pékin son principal partenaire économique (Grossman, 2023). Le culte de ce « juste milieu » semblait répondre parfaitement à ses besoins dans les deux domaines. L’amitié sino-coréenne ne s’est fissurée qu’en 2016, lorsque la Corée du Sud a acquis le système de missile antibalistique américain THAAD, officiellement pour se protéger contre les attaques de missiles nord-coréens.  

Mais, au lieu de s’engouffrer dans la brèche, Washington dilapidera seul au contraire une partie de son capital symbolique. Alors que le pays faisait l’objet d’une vive colère de la part de Pékin, les États-Unis n’ont rien fait pour montrer qu’ils « soutenaient la Corée du Sud ». Pire, le président de l’époque, Donald Trump, est même allé jusqu’à menacer de retirer les troupes américaines de la péninsule coréenne, accusant Séoul de se dérober à ses responsabilités financières en matière sécuritaire (Park, 2023).

La situation a cependant depuis évolué. La présence de Joe Biden à Washington et de Yoon Suk-yeol à Séoul a conduit à une nette amélioration des relations. Contrairement à Trump, Biden promet même un « engagement à toute épreuve » à défendre les alliés américains d’Asie de l’Est et à les consulter sur son programme de sécurité économique, le « Cadre économique indopacifique pour la prospérité » annoncé en 2022 (Atkinson, 2022). Mais plusieurs inquiétudes subsistent qui pourraient profiter à la Chine. Par exemple, si les Sud-Coréens sont préoccupés par les conséquences de la stratégie chinoise dite « double circulation », ils le sont tout autant au sujet des conséquences possibles d’une nouvelle ère de politique industrielle protectionniste américaine et quant à l’impact d’une telle politique sur les industries coréennes clés comme les semi-conducteurs et la construction automobile (Park, 2023).  

Par ailleurs, la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison Blanche est probablement en train de faire réfléchir plus d’un à Séoul au moment de prendre des décisions concernant la Chine (Allison, 2024; Edsall, 2024). Ces dernières années, l’influence de la Chine a largement été analysée comme étant essentiellement la conséquence de son pouvoir économique, d’un nouveau prosélytisme idéologique ou même d’actions d’infiltration et de subversion. Elle a en revanche rarement été abordée en termes de pouvoir symbolique. La propension à toujours prêter à Pékin des objectifs géopolitiques ou géoéconomiques cyniques empêche les analystes de saisir les implications cognitives que ces actions peuvent avoir pour les acteurs engagés dans des relations dynamiques avec la Chine et qui se développent dans un contexte particulier (Vangeli, 2018, p. 678).

Ici, le pouvoir symbolique de la Chine réside en la fiabilité et la prévisibilité de son leadership face à une superpuissance américaine dysfonctionnelle et imprévisible, donc stratégiquement peu crédible (Zakaria, 2023). Il n’existe pour l’instant pas de consensus à Washington sur la stratégie à suivre envers la Russie et la Chine. Or, les entreprises coréennes dépendent toujours des composants, du savoir-faire en matière de fabrication et des matières premières chinois dans plusieurs industries identifiées par les États-Unis comme cruciales pour leur sécurité économique.

L’importance des marchés américain et chinois pour l’industrie sud-coréenne des semi-conducteurs explique, par conséquent, la ligne fine sur laquelle marchent les élites dirigeantes sud-coréennes : elles veulent participer au projet « Chip 4 », mais à condition que cette participation soit calibrée et ne nuise au partenariat du pays avec la Chine. En un mot, pour Séoul, renforcer sensiblement la coopération avec Washington dans le domaine des semi-conducteurs ne signifie pas nécessairement tourner le dos à Pékin (Park, 2023).  

La stratégie Indo-Pacifique de la Corée du Sud diverge également assez sensiblement de l’approche américaine, qui est centrée sur l’endiguement. Séoul semble refuser d’adopter la conception de Washington qui présente l’Indo-Pacifique comme un champ de bataille entre démocraties et autocraties (The White House, 2022), dans lequel la Chine serait le principal adversaire et un défi quasi existentiel. Séoul définit plutôt l’Indo-Pacifique comme une région « inclusive » où « les nations qui représentent divers systèmes politiques » peuvent coexister pacifiquement. Séoul déclare explicitement qu’il « ne cherche pas à cibler ou à exclure une nation spécifique » et définit la Chine comme un « partenaire régional clé » (Park, 2023).

Le poids économique de la Chine semble jouer un rôle important dans les décisions de Séoul. Se joindre aux efforts des États-Unis pour isoler la Chine des chaînes d’approvisionnement mondiales et se découpler de la Chine pourrait en effet conduire à une grave stagnation économique causée par d’importants déficits commerciaux irrécupérables. La Corée du Sud est l’une des économies les plus dépendantes de la Chine. C’est en effet plus de 40% du revenu national de la Corée du Sud qui provient des exportations, et les exportations vers la Chine représentent la plus grande part de loin – un quart du volume total. Sans ses échanges commerciaux avec la Chine, la Corée du Sud souffrirait d’un déficit majeur et d’un ralentissement économique (Park, 2023).

De même, l’importance du marché chinois pour l’industrie sud-coréenne des semi-conducteurs rend le partenariat commercial avec la Chine encore plus crucial (The The Economist, 2023). Les exportations de semi-conducteurs représentent un cinquième du total des revenus commerciaux de la Corée du Sud, et 40% d’entre eux sont vendus à la Chine. La Corée du Sud dépend fortement des importations pour obtenir les minéraux de terres rares utilisés pour sa production de puces, et une écrasante majorité de 60% de ces minéraux de terres rares importés proviennent de Chine (Park, 2023).  

La Chine est devenue pratiquement irremplaçable dans la structure économique de la Corée du Sud. Et cette structure ne peut pas être renversée facilement. Comme l’a déclaré le PDG du conglomérat sud-coréen SK Hynix, abandonner le marché chinois est tout simplement « impossible » pour la Corée du Sud. Malgré la pression croissante en faveur du découplage antichinois à Washington, les élites politiques et les chefs d’entreprise sud-coréens cherchent à protéger les chaînes d’approvisionnement bilatérales existantes avec la Chine et à améliorer l’accord de libre-échange entre la Corée du Sud et la Chine (Park, 2023).

2. Le dilemme sino-américain de l’Australie: choisir maman ou papa?

Le cas de l’Australie n’est pas moins instructif. En 2003, le président George W. Bush décrivait fièrement ce pays allié comme le « shérif adjoint de l’Amérique ». Canberra s’était pourtant jusqu’à un passé récent montré prudent quant à l’élargissement de sa coopération militaire avec les États-Unis et semblait réticent même à envisager une planification d’urgence conjointe advenant un conflit au sujet de Taïwan. Cette réticence est compréhensible. Les dirigeants australiens réalisent que leur pays perdrait probablement beaucoup et gagnerait peu en se liguant avec les États-Unis contre la Chine, l’économie australienne étant beaucoup plus liée à la Chine qu’à celle des États-Unis (Mahbubani 2020, p. 214).

En 2020, le commerce total de l’Australie avec la Chine se chiffrait à 174 milliards de dollars australiens, tandis que ses échanges avec les États-Unis étaient de 44 milliards de dollars, ce qui fait parfois penser qu’un divorce non amorti avec la Chine équivaudrait pour l’Australie à un suicide économique national (Mahbubani, 2020, p. 214).  Ce constat amène des voix australiennes influentes à opiner que si l’Australie devait écouter les appels américains appelant les alliés des États-Unis à se coupler de l’économie chinoise, une telle décision reviendrait pratiquement à un suicide économique national(Chantal, 2023). Parmi elles, Geoff Raby, ancien ambassadeur d’Australie en Chine, a déclaré : « Nos intérêts ne sont pas identiques à ceux des États-Unis. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas avoir une relation étroite et chaleureuse avec les États-Unis. Mais nous ne pouvons pas nous joindre aux États-Unis dans une politique fondée sur le fait que la Chine est un concurrent stratégique (cité dans Mahbubani, 2020, p. 214-215).

Dans une veine similaire, l’universitaire Hugh White a écrit : « Il semble que nous nous accrochions toujours à l’idée que l’Amérique restera la puissance dominante en Asie, qu’elle sera là pour nous protéger de la Chine, et que la Chine peut en quelque sorte être convaincue avec bonheur d’accepter cela. Notre gouvernement n’a donc pas réussi une fois de plus à accepter toutes les répercussions des profonds changements qui transforment notre contexte international. C’est le triomphe d’un vœu pieux sur une politique sérieuse » (Mahbubani, 2020).

3. Japon : un difficile désengagement envers la Chine

Le Japon est sans conteste le pays qui a eu les relations les plus troublées avec la Chine au cours du siècle dernier. En effet, les récits historiques convergent à démontrer comment, pendant un demi-siècle au moins, le Japon a infligé une sévère humiliation à la Chine. En 1895, il a vaincu de manière décisive la Chine lors de la guerre sino-japonaise, pour ensuite imposer à l’ennemi vaincu des conditions jugées largement onéreuses, qui comprit l’annexion de Taïwan par les Japonais. L’occupation de la Chine par le Japon de 1937 à 1945 fut encore plus brutale. Selon des estimations même prudentes, jusqu’à quatorze millions de Chinois auraient perdu la vie dans cette occupation militaire, dont jusqu’à 300 000 en quelques jours dans le célèbre massacre de Nankin. Conscients de cet horrible héritage, certains commentateurs se demandent si, s’ils avaient vécu l’horrible expérience qu’était celle de la Chine, des pays occidentaux comme les États-Unis l’auraient pardonné au Japon » (Mahbubani, 2020, 223-224).

Le fait que le Japon soit un proche allié des États-Unis n’est pour rien arranger. La plupart des décideurs américains s’attendent en effet à ce que Tokyo leur soit un allié totalement loyal, quelles que soient les circonstances. Or, bien que le Japon soit moins dépendant de la Chine, il démontre une retenue similaire à celles de la Corée du Sud et de l’Australie envers la Chine.

Pourtant, Tokyo a adopté une stratégie de désengagement qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Dès mai 2021, le gouvernement du premier ministre japonais, Fumio Kishida, a promulgué la « Loi sur la promotion de la sécurité économique » (IISS, 2022). C’est une stratégie presque en tout point similaire à celle des États-Unis. Elle se fonde sur deux axes principaux : la relance des industries nationales et la coopération avec les alliés. S’il fallait trouver un exemple emblématique de politique qui combine ces deux axes, ce serait le projet de relance de l’industrie des semi-conducteurs, qui s’aligne sur l’objectif américain d’exclure la Chine de la chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs par le biais de l’alliance des puces (Lee, 2023).

Or, le désengagement s’est pour le moment plutôt révélé difficile. En particulier, les entreprises japonaises qui font des affaires en Chine ne paraissent pas toutes embrasser avec enthousiasme l’idée d’un désengagement. En 2012, on recensait plus de 14 300 entreprises japonaises qui faisaient des affaires en Chine. Bien que ce nombre ait depuis diminué, on comptait en 2023 plus de 12 700 entreprises japonaises opéraient toujours en Chine l’année précédente (Lee, 2023). Au cours des trois dernières années, les exportations japonaises vers la Chine ont même augmenté, en particulier dans les domaines de l’électricité et de l’électronique.

La centralité de la Chine a semblé ramener le gouvernement japonais à la réalité. Bien qu’il continue de dénoncer les violations des droits de l’homme en Chine, il s’est néanmoins montré prudent quant à la prise de mesures susceptibles de provoquer directement la Chine. Par exemple, peu après son entrée en fonction, le premier ministre Fumio Kishida a annoncé en 2021 qu’il ajournerait pour le moment la promulgation de la « Loi sur les violations des droits de l’homme » qui portait sur de telles actions dont la Chine se serait rendue coupable dans le Xinjiang et à Hong Kong (Lee, 2023).

La Chine est le premier partenaire commercial du Japon depuis 2007. Certaines estimations récentes démontrent qu’un arrêt des importations en provenance de Chine coûterait au Japon jusqu’à 53 000 milliards de yens (353 milliards de dollars) de pertes de revenus. « Cela équivaut à 10 % du PIB annuel du Japon qui s’envolerait dans un nuage de fumée », commente un analyste (Xing, 2022).

Dans une interview accordée au média chinois Global Times en 2022, Tomoo Marukawa, professeur à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Tokyo, déclarait que les relations économiques entre le Japon et la Chine étaient étendues et profondes. Il faisait aussi allusion à plusieurs avantages comparatifs indéniables de la Chine. Le PIB total chinois en 2021 était environ 3,4 fois supérieur à celui du Japon, tandis que le volume du commerce extérieur de la Chine dépassant quatre fois celui du Japon. Pour Marukawa, il ressort dès lors clairement de cet ensemble de données qu’il serait clairement plus préjudiciable au Japon advenant une perturbation du commerce entre le Japon et la Chine (Xing, 2022).

4. Les États-Unis : « petite cour, haute clôture »

Les efforts de Washington en vue de rallier les alliés américains dans l’Indo-Pacifique rentre dans le cadre de la guerre économique que les États-Unis mènent contre la Chine, depuis la présidence de Donald Trump (2017-2021), et qui est destinée à empêcher Pékin de dominer les sommets de la production de semi-conducteurs, de l’intelligence artificielle, de l’informatique quantique et d’autres domaines de haute technologie. Washington considère la Chine comme son principal rival à long terme “pacing threat”, dans le jargon du Pentagone (Walt, 2023).

Malgré leurs différences, le président américain Joe Biden a épousé la ligne dure de son prédécesseur à l’égard de Pékin. Comme Trump, Biden estime que les États-Unis doivent se « découpler » de la Chine en réduisant la dépendance du pays en ce qui a trait à la plupart des produits et des chaînes d’approvisionnement chinois, pour des raisons à la fois économiques et de sécurité nationale (Kucik & Menon, 2022). Biden n’est cependant pas le seul à partager cette conviction. À la grande déception de ceux qui sont en faveur d’un resserrement du commerce et des investissements entre les États-Unis et la Chine, les mesures visant à se désengager envers Pékin, en ‘découplant’ les deux économies, font l’objet d’un rare unanimisme entre démocrates et républicains (Rapoza, 2020).

Passant de la parole aux actes, la Maison-Blanche présentait juin 2021 un plan intégral pour stimuler la production nationale afin de réduire la dépendance de Washington à l’égard des chaînes d’approvisionnement mondiales jugées précaires, en particulier celles en provenance de Chine (Maison Blanche, 2021). La stratégie américaine s’est principalement concentrée sur des industries cruciales comme les semi-conducteurs (Handwerker, 2021), où les États-Unis ont enregistré une forte baisse de leur part de marché au cours des dernières décennies, et les minéraux de terres rares, où ils dépendent de la Chine pour environ 80% de leurs besoins (Subin, 2021).

Le président Biden a par ailleurs maintenu les hausses de droits de douane imposées par Trump sur les importations en provenance de Chine et pris des mesures pour interdire les investissements des entreprises américaines dans 59 entreprises chinoises qui ont des liens avec l’armée chinoise ou produisent des équipements de surveillance (Jacobs, 2021). Biden et les parlementaires démocrates ont soutenu la loi sur l’innovation et la concurrence du chef de la majorité au Sénat de l’époque, Chuck Schumer. Il s’agit d’un méga-plan de 250 milliards de dollars qui visent à financer la recherche scientifique et à développer la fabrication dans les technologies de pointe (Desiderio et. al., 2021).

Pourtant, malgré la convergence des deux grands partis américains sur la question, le découplage économique reste un défi de taille. C’est que, pour réussir, il ne suffira pas pour les États-Unis de réorganiser de grandes parties de leur propre économie mondialisée, et de s’assurer de la participation d’autres pays qui sont d’importants partenaires commerciaux et investisseurs de la Chine. Washington doit aussi convaincre les élites économiques américaines du bien-fondé de la démarche. Or, ces objectifs paraissent beaucoup plus difficiles à atteindre que beaucoup à Washington ne semblaient l’anticiper.

Déjà, les détracteurs du découplage économique sont multiples et se font entendre. Parmi eux, la Chambre de commerce des États-Unis a averti que la stratégie du désengagement envers la Chine perturbera les chaînes d’approvisionnement existantes, occasionnera des retards excessifs de production et obligera les entreprises et les consommateurs à payer plus, notamment parce que la relocalisation de la production ne peut pas se faire du jour au lendemain (U.S. Chamber of Commerce, 2021; Suzuki, 2021). De fait, Biden est confronté à des appels urgents de la part d’entreprises américaines pour mettre fin aux tarifs douaniers de l’ère Trump, à un moment où la Chine a déjà menacé de réduire ses importations en provenance des États-Unis si le projet de loi Schumer était mis en œuvre, ce qui pourrait nuire aux agriculteurs et aux producteurs d’énergie américains (Lobosco, 2021).

En réponse au scepticisme de certains alliés et acteurs économiques américains, l’administration Biden a revu ses ambitions à la baisse et décrit maintenant les restrictions économiques envisagées contre Pékin comme étant étroitement ciblées (c’est-à-dire « une petite cour et une haute clôture »), tout en insistant sur le fait que les États-Unis étaient désireux d’entreprendre d’autres formes de coopération avec la Chine. Il existe cependant un scepticisme croissant s’agissant de savoir si ce que Washington appelle la « haute clôture » serait en mesure d’empêcher la Chine de gagner du terrain dans au moins certains domaines technologiques importants (Ting-Fang, 2023).

Ce scepticisme est par exemple partagé par le responsable des chaînes d’approvisionnement mondiales pour l’une des plus grandes entreprises technologiques américaines installée en Chine. Selon lui, même s’il est contraint d’envisager de déplacer un tiers de ses activités hors de Chine au cours des prochaines années pour isoler ses opérations de la dynamique de plus en plus imprévisible du pays avec les États-Unis, le marché chinois reste à ses yeux « trop grand pour être ignoré ». Pour cette raison, l’entreprise y conserverait certainement des actifs importants pour le servir (Economy, 2022, p. 166).

Pour les entreprises américaines comme Qualcomm, les restrictions imposées par les États-Unis sont tout simplement insupportables. Ces entreprises, qui font l’objet de restrictions sur les puces fournies pour les applications technologiques sensibles, telles que la 5G, veulent vendre des puces conçues pour les appareils courants tels que les smartphones et les montres. Or, ces compagnies américaines tirent une part considérable de leurs profits de la Chine. En 2018, Huawei versait à des compagnies américaines telles que Qualcomm, Intel et Micron Technology 11 milliards de dollars. Et jusqu’à 60% des revenus de Qualcomm provenait de la Chine, plus de 50% pour Micron et 45% pour Broadcom (Economy 2022, p. 166).

De même, en 2019, la Chine pesait 70,5 milliards de dollars dans la balance totale des ventes de semiconducteurs, ce qui représentait plus du tiers des ventes totales des États-Unis. En outre, l’industrie emploie plus de 240000 Américains dans plus de 18 États. Cette réalité pousse certains experts à s’inquiéter des effets pervers des efforts américains de découplage et ces inquiétudes sont de plus en plus partagées. L’une des entreprises de conception de puces les plus innovantes de la Silicon Valley, Xilinx, a été contrainte de supprimer plus de 100 emplois en raison de son incapacité à vendre à Huawei (Economy 2022, p. 166).

Ces exemples tendent à démontrer que, à un moment où les États-Unis se lancent dans une guerre économique et technologique avec la Chine et multiplient les sanctions contre elle, il est de plus en plus admis qu’un désengagement complet de l’économie américaine avec celle de la Chine n’est ni possible ni souhaitable. C’est pourquoi l’administration Biden a modifié sa politique à l’égard de la Chine, passant d’un découplage à une politique connue sous le nom de « petite cour, haute clôture », ce qui signifie restreindre les domaines de surveillance tout en augmentant la force des restrictions (Lee 2023).

5. Pouvoir symbolique et la « réticence durable » envers la Chine

Ce qu’il convient d’appeler la « retenue durable » envers la Chine constitue à l’évidence l’une des grandes énigmes des relations internationales au 21e siècle. D’une part, les réalistes défensifs ont longtemps postulé qu’il existe une forte tendance des grandes puissances à faire face aux menaces (Walt, 1990). Lorsqu’un État puissant se trouve à proximité, lorsque ses forces militaires semblent taillées sur mesure pour projeter de la puissance contre les autres, et lorsqu’il semble avoir des ambitions révisionnistes, les puissances voisines s’unissent généralement pour le dissuader ou le vaincre. D’autre part, mus par cette conviction, certains analystes annonçaient depuis les années 1990 que, à l’instar de l’Europe au siècle précédent, l’Asie était « mûre pour la rivalité » (Friedberg, 1993).

Ces prophéties ne sont pas concrétisées. Certes, la méfiance et la rivalité s’installent dans la région, en particulier entre des pays puissants tels que la Chine et le Japon et entre la Chine et l’Inde. Ces tensions ne doivent cependant pas faire oublier que l’Asie est maintenant entrée dans sa cinquième décennie d’une paix relative, alors même que l’Europe est à nouveau en guerre. Et même s’il y a lieu de déplorer un certain nombre de conflits internes, en particulier au Myanmar, la région est dans l’ensemble restée remarquablement pacifique, évitant les conflits interétatiques malgré une importante diversité ethnique et religieuse (Mahbubani, 2023, p. 131).

Ce développement peut, bien sûr, être attribué à de multiples facteurs sociaux, politiques et économiques. Le pouvoir symbolique de la Chine n’y est cependant pas étranger non plus. Comme l’explique l’universitaire Matthew Eagleton-Pierce, dans une analyse inspirée de Bourdieu : « la capacité de faire des groupes, de les constituer, de les diviser ou de les détruire, est une caractéristique durable du fonctionnement du pouvoir symbolique » (Eagleton-Pierce, 2013, p. 64-65).

Si l’on transpose cette maxime à la situation de l’Indo-Pacifique, cela donne : en dépit de leur scepticisme et méfiance à l’égard de la Chine et par conséquent de leur intérêt à demeurer sous le parapluie sécuritaire des États-Unis, la stratégie des alliés américains dans la région reflète dans l’ensemble une forte impulsion à maintenir des relations positives avec la Chine sur la base d’un engagement coopératif, plutôt que de l’affronter. Cette réticence en apparence paradoxale à l’idée d’antagoniser Pékin s’explique d’elle-même : une politique antichinoise ferait plus de mal que de bien aux intérêts géostratégiques, économiques et sécuritaires globaux des pays concernés. Ils en ont conclu qu’ils ne peuvent, malgré eux, pas ignorer la Chine.

Les concepts de hard power et de soft power ont indiscutablement pris de l’importance dans les discours officiels et semi-officiels chinois au cours des dernières années. Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012, la Chine a fait ce qu’il convient d’appeler un « grand bond en avant militaire », d’où certains analystes prêtent au leadership chinois des « ambitions hégémoniques dans une Asie en effervescence sécuritaire » (Vaulerin, 2016). Pékin ne cesse d’accumuler des navires, des avions et des missiles dans ce qui s’apparente au « plus grand renforcement militaire de tous les pays depuis des décennies » (Beckley, 2024).

Le leadership communiste a aussi fait sienne la théorie du soft power dont les décideurs chinois ont fait un concept stratégique de première importance, contribuant ainsi à l’éclosion de tout un agenda de recherche sur le sujet (Albert, 2017). Et, à cet égard, analystes et décideurs occidentaux auraient tort de sous-estimer le soft power chinois si l’on en croit, par exemple, le centre de recherche Lowy institute dont la plus récente étude « Asia Power Index 2023 »place la Chine au premier rang pour son influence culturelle devant les États-Unis et au deuxième rang pour son influence culturelle en Asie (Lowy Institute Asia Power Index, 2023).

Le soft power ne peut cependant pas expliquer les résultats de la Chine en matière d’influence, dans la mesure où les élites politiques ou des affaires des pays concernés en Indo-Pacifique ne sont pas nécessairement attirés par l’attrait magnétique de l’idéologie, des valeurs et de la culture de la Chine. Autrement dit, ce n’est pas parce que les responsables chinois prétendent que le soft power est un outil stratégique et que la culture du pays connaît un regain d’intérêt que les élites d’autres pays se conforment automatiquement à ses préférences. Les efforts de la Chine pour exploiter son soft power afin d’obtenir des concessions d’autres pays ont au mieux donné des résultats mitigés (Linetsky, 2023).

On ne peut pas dire non plus que ces élites aient été contraintes de s’incliner devant la puissance militaire de la Chine, comme le suggérerait une politique traditionnelle fondée sur la puissance coercitive -qu’elle soit militaire ou économique. Par exemple, des études récentes ont montré que la thèse d’une « diplomatie du piège de la dette » de la Chine est contestable. On peut en vouloir pour preuve que, même dans les rares cas où la Chine semble avoir exploité avec succès son influence -comme lorsqu’elle a retenu les exportations de terres rares pour contraindre le Japon dans un différend en 2010- l’effet à long terme a été d’affaiblir les capacités coercitives de la Chine (Cavanna, 2021, p. 222-225).

Quelque chose de beaucoup plus profond est donc manifestement à l’œuvre. Si l’on s’en tient à la seule dimension économique, la Chine est devenue la nouvelle « nation indispensable », avec laquelle il faudra compter dans un avenir prévisible (Drezner, 2017). Au cours des dernières décennies, la Chine a accumulé du prestige grâce à une variété de statistiques qui rendent compte d’une croissance économique sans précédent à l’échelle de l’histoire, de sorte que, aujourd’hui, malgré un ralentissement sensible de ses activités économiques, les paris sont bien engagés pour savoir l’année lorsqu’elle surclassera les États-Unis en tant que plus grande économie du monde (Lardy, 2024).

En ce sens, lorsque y compris des démocraties libérales et des économies avancées comme celles de l’Indo-Pacifique sont engagées par la Chine dans des relations asymétriques, elles sont confrontées à un acteur qui a déjà un statut établi de grande puissance mondiale en tant que deuxième économie mondiale, et qui s’exprime à partir d’une incontestable position d’autorité (Vangeli, 2018, p. 678). Or, si l’influence croissante de la Chine est souvent présentée comme l’effet d’une coercition économique, ou le résultat d’actions d’infiltration et de subversion, elle est rarement reconnue comme la conséquence d’une domination symbolique. Sont ainsi occultées les implications cognitives qu’induit la centralité de la Chine dans l’économie mondiale politique mondiale pour les acteurs incités à redéfinir leurs actions et préférences dans un contexte géopolitique changeant (Allison, 2024; Ignatius, 2016).

Conclusion

En 2013, le président Xi Jinping a lancé l’initiative des nouvelles de la soie baptisée « une ceinture, une route », pour utiliser la puissance économique du pays afin d’accroître son poids géopolitique et de contrer l’influence des États-Unis et d’autres démocraties industrialisées. Depuis, il est estimé que la Chine a déboursé près de 1 000 milliards de dollars à des pays en développement, principalement sous forme de prêts, pour construire des centrales électriques, des routes, des aéroports, des réseaux de télécommunications et d’autres infrastructures. Malgré les critiques dont elles font parfois l’objet, ces projets ont permis de relier des pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et de certaines parties de l’Europe de l’Est et du Sud (Bradsher, 2023).

L’Indo-Pacifique n’est pas indifférente. Au lieu de choisir leur camp entre la Chine et les États-Unis, les pays de la région ont pour le moment semblé opter pour une ligne diplomatique fine entre les deux -une « troisième voie » (Muhbani, 2023). Bien que de nombreux pays de la région expriment des inquiétudes croissantes face à certaines actions controversées chinoises, en particulier en mer de Chine méridionale, ils refusent en même temps d’évaluer les options qui s’offrent à eux en termes dichotomiques. De fait, beaucoup d’entre eux ne partagent ni la perception des États-Unis de la menace chinoise ni la vision simpliste de l’administration Biden d’un monde divisé en États autocratiques et démocratiques (Grieco, 2023).

Bien qu’il existe des différences marquées dans la façon dont ils y parviennent, les pays de l’Indo-Pacifique poursuivent un « multi-alignement » qui se fonde sur la combinaison des partenariats, pleinement conscients des avantages ainsi que des risques et des limites de la collaboration avec divers partenaires. Plus qu’une neutralité, le multi-alignement doit plutôt être conçue comme « une décision active prise pour établir des liens amicaux avec plusieurs grandes puissances, en travaillant le plus étroitement possible avec le partenaire qui convient le mieux à la sécurité et aux intérêts économiques du pays sur une question donnée » (Grieco, 2023).

Le pouvoir symbolique de la Chine nourrit ainsi une analyse géopolitique renouvelée des relations des pays de l’Indo-Pacifique avec la Chine dont le premier ministre de Singapour, Lee Hsien Loong, paraît bien capter l’essence. Comme il l’explique, la « présence substantielle » de la Chine dans la région signifie que les pays « doivent tous apprendre à vivre avec [elle] ». Ce constat amène Lee à plaider en faveur d’une collaboration avec ceux « qui ne partagent pas complètement les mêmes idées, mais avec lesquels vous avez de nombreux problèmes, où vos intérêts s’alignent » (Lee, 2021).

En optant pour des positions multi-alignées, les pays de la région Indo-Pacifique ont non seulement réussi à maintenir de bonnes relations avec Pékin et Washington, en préservant la confiance des deux capitales : ces pays ont également permis à la Chine et aux États-Unis de contribuer de manière significative à la croissance et au développement de l’Indo-Pacifique. Devenue l’épicentre des rivalités entre la Chine et les États-Unis pour l’hégémonie mondiale, cette région pourrait-elle être un miroir de l’évolution probable de la géopolitique au 21e siècle en Asie et au-delà?

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L’heure des choix stratégiques pour l’Inde

Regards géopolitiques vol. 10 n. 1 (2024)

Frédéric Lasserre

Emmanuel Gonon

Frédéric Lasserre est professeur au département de Géographie de l’Université Laval, et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques. Frederic.lasserre@ggr.ualaval.ca

Emmanuel Gonon est directeur de l’Observatoire Européen de Géopolitique. emmanuel.gonon@gmail.com

Résumé : l’Inde détermine largement sa politique étrangère en fonction des menaces perçues. Ces menaces provenaient des États-Unis il n’y a pas si longtemps, et, de manière croissante, de la Chine, avec comme constante la rivalité avec le Pakistan. Avec l’émergence des discours sur l’indo-pacifique se pose la question, pour l’Inde, de sa relation tant avec Washington qu’avec Pékin, dans un ballet à trois dans lequel Dehli s’efforce de conserver au moins les apparences d’une autonomie stratégique qui lui est chère.

Mots-clés : Inde, politique, Chine, rivalité, autonomie.

Summary : India’s foreign policy is largely determined by perceived threats from the United States, not so long ago, and increasingly from China, with the constant rivalry with Pakistan. The advent of the Indo-Pacific discourse raises the question of India’s relationship with both Washington and Beijing, in a three-way ballet in which Delhi strives to maintain at least the appearance of its cherished strategic autonomy.

Keywords : India, policy, China, rivalry, autonomy.

Le regain des tensions frontalières entre la Chine et l’Inde, l’expansion du projet chinois des Nouvelles routes de la soie (NRS, ou BRI pour Belt and Road Initiative en anglais), l’invasion russe de l’Ukraine et le relatif isolement de la Russie, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine ont, au cours des dernières années, remis en cause les fondements de la politique étrangère de l’Inde et les représentations qu’elle se faisait de ces trois acteurs majeurs.

Plusieurs indices laissent entrevoir une rivalité géopolitique grandissante en Asie: l’exacerbation des tensions militaires à la frontière sino-indienne en 2020 lors des combats dans la vallée de la Galwan ; la lecture par Dehli du projet chinois perçu comme un encerclement maritime au travers de la construction d’un réseau de bases et points d’appui navals, appelé « collier de perles » (string of pearls) (Lasserre et al, 2022), auquel elle répond par le projet de « collier de diamants » (diamond necklace) en Asie centrale et dans l’espace océanique (Javaid, 2020; Bubna et Mishra, 2020; Jha, 2022). S’y ajoute le poids d’une rivalité américaine de plus en plus affirmée avec la Chine, qui conduit Washington à chercher à resserrer ses alliances ou coopérations stratégiques avec ses partenaires asiatiques ou océaniens, Australie avec l’alliance AUKUS; Australie, Japon et Inde à travers le regroupement diplomatique du Quad (Quadrilateral Security Dialogue). Ces évolutions conduisent le gouvernement indien à réévaluer ses priorités stratégiques dans une région de plus en plus appelée Indo-Pacifique, un qualificatif à géométrie variable mais qui incarne certainement la lecture, de la part de ses partisans, de la recomposition des relations régionales dans le contexte de l’ascension politique, économique et militaire de la Chine (Patman et al, 2022), comme de l’Inde et de leur concurrence multiforme accrue.

Parallèlement, les attentes indiennes nées d’une longue proximité avec Moscou connaissent une brutale remise en cause avec l’invasion de l’Ukraine en 2022. Si Dehli refuse de condamner Moscou en s’abstenant lors du vote des résolutions du 2 mars 2022 et du 23 février 2023 et lui achète de grandes quantités de pétrole et de charbon, à prix cassés il faut le souligner, il n’empêche que la coopération militaire avec la Russie est désormais limitée par les sanctions occidentales[1] tandis que l’enlisement du conflit pousse davantage Moscou dans l’orbite de Pékin, sans doute au détriment de la solidité du soutien accordé à l’Inde.

C’est dans ce contexte que l’Inde semble amorcer un processus de remise en cause de ses postulats de politique étrangère, dont une prémisse a été la définition de la Look East Policy (1991) approfondie en 2014 par la Act East Policy (2014) par le premier ministre Narendra Modi, reconduit en 2019. Comment s’articulent les paramètres de cette réflexion stratégique indienne ?

1. Abattre les dogmes ?

1.1. Envers la Chine

Un dogme fondamental de la politique étrangère indienne reposait pendant la guerre froide sur le principe de non-alignement, à la fois pour se prémunir des pressions des deux grands d’alors, mais aussi pour offrir une possibilité de constitution d’une 3e voie dont l’Inde pouvait constituer le chef de file et reposait sur les cinq principes simples du Panchsheel. Cette option diplomatique a connu des succès mitigés, mais a surtout conduit l’Inde du premier ministre Nehru à opter pour une politique de main tendue avec la Chine, même si cette approche ne faisait pas l’unanimité : le ministre des Affaires étrangères, Vallabhbhai Patel, déclarait le 7 novembre 1950, peu après l’invasion chinoise du Tibet, que « même si nous nous considérons comme des amis de la Chine, les Chinois ne nous considèrent pas comme leurs amis… » (cité par Ganguly, 2023 :99). Patel avait mis le doigt sur un travers majeur de la stratégie indienne : elle analysait le monde en termes de rivalité Est-Ouest au travers du prisme conceptuel de l’impérialisme occidental. Si cette grille d’analyse a pu se révéler fonctionnelle pendant la seconde moitié du 20e siècle, elle ne l’est plus désormais, dans un monde où l’impérialisme, y compris ses traductions heurtant directement les intérêts stratégiques de l’Inde, émanent aussi de puissances non-occidentales, Chine et Russie. En particulier, la Chine ne cesse de réaffirmer des revendications territoriales fondées sur l’extension supposée de l’autorité de l’empire des Qing, en particulier en mer de Chine du Sud ou dans l’Himalaya, comme son intention de recouvrer Taiwan, par la force au besoin.

Ce prisme analytique pèse encore sur les représentations indiennes. Dehli a certes officiellement abandonné le principe du non-alignement (Chatterjee Miller, 2021; Raja Mohan, 2021; Kliem, 2022) pour celui de multi-alignement et de son corolaire d’autonomie stratégique (Saint-Mézard, 2022), lui permettant de justifier une posture complexe et multidimensionnelle par laquelle elle opère un rapprochement avec le Japon, l’Australie et les États-Unis ainsi qu’avec la France, sans pour autant abandonner son attitude conciliante envers la Russie ni sa politique de main tendue envers la Chine.

1.2. Envers les États-Unis

Parmi les facteurs freinant un rapprochement plus appuyé avec Washington, figurent les craintes du renouveau d’une politique isolationniste de Washington en cas de retour au pouvoir en 2024 d’une administration républicaine peut-être dirigée par Donald Trump, et l’incertitude quant au soutien réel que pourraient offrir les États membres du Quad en cas de conflit avec la Chine. Mais la méfiance indienne repose aussi sur le poids des représentations historiques.

Un épisode ancré dans le discours historique indien remonte à la guerre indo-pakistanaise de 1971, initié par la guerre civile née du mouvement indépendantiste bangladais. Washington s’aligna alors sur Islamabad et Kissinger encourageait la Chine à ouvrir un second front contre l’Inde dans l’Himalaya. Enfin, le président Nixon dépêcha la 7e flotte dans le golfe du Bengale, d’ailleurs surveillée à distance par un détachement de la flotte soviétique. Le face à face aurait pu dégénérer tant la tension était vive avant que la garnison pakistanaise ne capitule à Dacca. Ce souvenir des tractations diplomatiques comme du déploiement hostile de la flotte américaine contribue, au-delà de l’intense coopération russo-indienne en matière de fourniture militaire, à la persistance de l’image positive de Moscou à ce jour (Sengar, 2022; Ganguly, 2023) et négative, de Washington.

Mais cette représentation historique, volontiers cultivée par la Russie dans le cadre de ses relations avec l’Inde, trouve son image inverse dans un autre épisode, moins connu. Lors de la guerre sino-indienne de 1962, le président Kennedy avait ordonné le déploiement du porte-avion USS Kitty Hawk dans le golfe du Bengale pour y établir un pont aérien et livrer près de 40 000 tonnes d’armes et de matériel militaire. L’URSS, qui n’avait pas encore rompu les liens avec la Chine, a cédé aux pressions de Pékin et s’est cantonnée à une position de neutralité dans ce conflit, repoussant toutefois la livraison de chasseurs soviétiques MiG-21 à l’Inde (Athale, 2012; Brewster, 2020).

2. Les dilemmes indiens

2.1. La pérennité du soutien russe

Ces épisodes historiques soulignent, d’une part, la dimension de facto subjective des représentations historiques ; mais, au-delà de cet aspect théorique, rappellent crûment à Dehli sa dépendance militaire envers la Russie. Le principal risque militaire auquel l’état-major indien pourrait faire face serait un double conflit dans l’Himalaya contre la Chine et le Pakistan[2]. En 1962, l’URSS était le partenaire senior du duo Chine-URSS et pourtant il s’est aligné sur Pékin ; depuis plusieurs années et encore davantage depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est devenue le partenaire junior et la question de la fiabilité du soutien militaire russe se fait prégnante aux yeux des décideurs indiens (Ganguly, 2023).

L’Inde doit ainsi composer avec le poids de ses représentations alors que des questions stratégiques se posent avec acuité. La grande majorité de son équipement militaire est d’origine russe et Dehli est dépendante du soutien de Moscou pour son approvisionnement en pièces et munitions (Jaffrelot et Sud, 2022)[3]. Mais en cas de conflit avec la Chine et son allié pakistanais, la Russie aura-t-elle la capacité de composer avec les pressions chinoises et lui apporter soutien diplomatique et assistance logistique ? Sur le long terme, la coopération technologique avec Moscou peut-elle encore permettre le développement de systèmes d’armes efficaces, comme les missiles de croisière supersoniques Brahmos, sachant qu’à court terme toute coopération technique avec Moscou est compromise et que la pérennisation des sanctions risque d’accentuer le fossé technologique entre les Occidentaux et la Russie ? (Ganguly, 2023). Même si elle tient à ce partenariat, l’Inde ne peut plus se permettre de lui être exclusive.

La France pourrait constituer une alternative durable à cette coopération militaire indo-russe. Après la vente de 26 avions de combat Rafale et de trois sous-marins diesel Scorpène en 2023, Paris et Delhi souhaitent approfondir leur coopération militaire (Cabirol, 2023; Vincent et Philip, 2023) qui s’articule autour du discours commun sur l’importance de la région indo-pacifique (Milhiet, 2022). Si cette coopération, en matière d’achat d’armements, se heurte tant à la lenteur de la bureaucratie indienne qu’à la politique d’indigénisation de la production (Atmanirbhar Bharat) lancée par le premier ministre Modi en 2020 (Sénat, 2020), elle a toutefois abouti à la reformulation et à l’approfondissement en janvier 2023 d’un partenariat stratégique signé 25 ans plus tôt[4].

2.2. L’autonomie stratégique

On peut argumenter que la reformulation des orientations stratégiques indiennes est le reflet d’une approche très pragmatique, ce que S. Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères indien, a récemment résumé : « l’esprit d’indépendance qui a conduit au non-alignement […] peut aujourd’hui mieux s’exprimer dans le cadre de partenariats multiples » (Jaiskankar, 2019). Alors que sa situation sécuritaire commençait à se dégrader avec la montée en puissance de la Chine et son agressivité croissante le long des frontières terrestres et maritimes dans les années 2000, Delhi a commencé à intensifier sa coopération en matière de défense et de sécurité avec les États-Unis. Si l’Inde s’était maintenue proche de la Russie et de la Chine après les années 1990 pour préserver son autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, dans les faits, l’aggravation du déséquilibre des forces avec la Chine et ses conséquences l’ont poussée à se rapprocher de Washington (Raja Mohan, 2021).

Dans cette analyse, le calibrage continu des relations de l’Inde avec les grandes puissances ne serait plus motivé par des notions abstraites de non-alignement et d’autonomie stratégique, mais par l’évaluation des conditions concrètes auxquelles l’Inde est ou pourrait être confrontée. Cependant, il est certain que le discours politique et académique sur la politique étrangère de l’Inde a eu tendance à présenter le non-alignement comme un cadre idéologique immuable dans une orientation politique anti-occidentale (Raja Mohan, 2021), teintant nécessairement les analyses du gouvernement indien.

De fait, plusieurs observateurs font valoir que la position actuelle du gouvernement indien, consistant à conserver une relative neutralité afin de ne pas froisser la Chine et de maintenir ainsi une certaine ouverture, pourrait, elle aussi, ne pas être viable à terme. Cette impossibilité de maintien d’une politique d’équidistance (fence sitting en anglais, plus péjorativement) que traduit le refus de toute alliance formelle, revient sous la plume de plusieurs analystes (Ganguly, 2023 ; Bajpaee, 2022).

Il est certain que ce dogme fondamental, couplé avec les représentations historiques à l’endroit des États-Unis, teintent négativement l’idée d’un partenariat stratégique avec ces derniers qu’ils apprécieraient, leur permettant de réduire les effectifs de la 5eme et de la 6eme flotte dans l’océan, mais dans lequel l’Inde ne veut pas être un partenaire junior (Stephens, 2015).

D’autres analystes font valoir que l’Inde est confrontée à des menaces pressantes et qu’elle n’a pas le luxe de maintenir l’apparence de son autonomie stratégique, davantage une illusion qu’une réalité, avec le risque d’une marginalisation stratégique du pays alors qu’autour se nouent des coopérations de long terme, entre Pakistan et Chine, mais aussi entre Iran et Chine, Myanmar et Chine ; Australie et Japon ; Vietnam et Japon (Bajpaee, 2022, 2023).

2.3. Ouvrir l’économie indienne

La seule issue pour l’Inde face à l’impossible autonomie stratégique est de construire son attractivité commerciale. Alors que les deux États avaient un PIB équivalent en 1987, celui de la Chine représentait environ 5,5 fois celui de l’Inde en 2021 (Statistic Times, 2021). Ce découplage entre la croissance des deux économies est préoccupant pour l’Inde car il réduit le levier financier disponible pour son gouvernement tout en limitant l’intérêt comparatif du marché indien auprès des acteurs de la région indo-pacifique. Le principal atout de la Chine contemporaine est à l’inverse la taille de son marché et ses liquidités pour investir ou prêter à des partenaires potentiels, domaines dans lesquels l’Inde ne peut pas encore la concurrencer. Si la croissance est devenue plus active en Inde et supérieure à celle de la Chine depuis deux ans (Allison, 2023), pour envisager un rattrapage économique sur le long terme et pouvoir concurrencer la Chine sur le plan géoéconomique, le gouvernement indien devra promouvoir une politique plus favorable aux investissements étrangers, une plus grande stabilité de l’environnement d’affaires, et contrôler sa tentation de retourner aux politiques protectionnistes qui ont longtemps prévalu en Inde, avec une hausse des tarifs douaniers depuis 2017 (Stephens, 2015; Ganguly, 2023). Certes, l’Inde a signé un accord commercial avec l’Australie et un partenariat économique avec les Émirats Arabes Unis, et est en train de négocier des accords de libre-échange avec l’Union européenne avec le Royaume-Uni, mais elle s’est retirée du RCEP[5] en novembre 2019, sans doute parce que la Chine en est signataire, tandis que les négociations avec le Canada piétinaient déjà avant la crispation des relations entre les deux États en septembre 2023.

Conclusion

Dans la région, l’Inde n’est pas le seul acteur à hésiter à s’engager sur la voie d’une coopération accrue avec les États-Unis ou le Japon pour contenir l’ascension politique et militaire de la Chine. En effet, le potentiel de confrontation entre le Quad et la Chine suscite de profondes inquiétudes dans toute l’Asie. Plusieurs ont adopté le langage de la neutralité pour faire face à la nouvelle fracture géopolitique en Asie, neutralité nuançant leur discours sur l’Indo-Pacifique tout en l’embrassant afin d’en atténuer les contours anti-chinois, comme l’Indonésie, l’ASEAN, voire le Japon.

Le risque pour l’Inde est cependant, d’une part, de ne pas saisir une piste de coopération dans le contexte du durcissement apparent de la posture chinoise ; et d’autre part, de perdre une occasion d’asseoir l’affirmation de la puissance indienne, dans un contexte de coopération renforcée. En 2017, l’analyste Amitav Acharya résumait ainsi le dilemme géostratégique de l’Inde : « New Delhi semble toujours paralysée par un déficit de vision. Alors que de nombreuses idées originales de [Jawaharlal] Nehru, premier Premier-ministre de l’Inde, semblent réalisables, l’Inde semble toujours en proie au doute et au fardeau des idéologies héritées. » (Acharya, 2017 : 165). Le Quad, le concept d’Indo-Pacifique, l’AUKUS mettent en lumière certains des dilemmes auxquels l’Inde est confrontée en ce qui concerne la redéfinition de ses priorité stratégiques et diplomatiques: partager le fardeau de l’endiguement de la Chine dans l’Indo-Pacifique, ou opter pour une approche d’apaisement ; s’engager ou non à dépendre des États-Unis en tant que partenaire de défense (Chatterjee Miller, 2021), car elle ne peut se passer d’être un partenaire à l’heure actuelle, au cœur d’un Indo-pacifique qu’elle a elle-même, volontairement ou pas, suscité. La posture intellectuellement élégante de S. Jaishankar du multi-alignement ne lui gagnera aucun allié en cas d’affrontement avec la Chine.

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[1] L’accord de production de 600 000 AK-203 en Inde, signé fin 2021, échappe aux sanctions, mais les batteries S400 commandées en 2018 ne sont pas livrées, sans doute parce qu’elles doivent être payées en dollars américains.

[2] C’est d’ailleurs ce risque qui a incité la Commission permanente pour la Défense, à requérir un budget dépassant 3% du PIB pour l’année budgétaire 2023-2024; Standing Committee on Defence (2022-23), 17th Lok Sabha, Ministry of Defence, Demands for Grants (2023-24), 36th Report, Lok Sabha Secretariat, mars 2023.

[3] Elle est d’environ 40% pour la marine, devant l’aviation (70%) et l’armée de terre (90%); voir Jaffrelot et Sud (2022).

[4] Signé le 26 janvier 1998, ce partenariat prévoyait notamment le développement de la coopération sur les questions relatives à la défense, au nucléaire civil, à l’espace et à la sécurité. France Diplomatie, « Le partenariat stratégique franco-indien en 4 questions », 15 mars 2023, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/inde/le-partenariat-strategique-franco-indien-en-4-questions/

[5] Le Partenariat économique régional global, en anglais Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) et davantage connu sous ce nom, est un accord de libre-échange proposé par l’ASEAN qui regroupe 15 États de l’Asie de l’Est et du Sud-Est et est entré en vigueur en 2022.

Compte-rendu. Sundeep Waslekar (2023). Entre guerre et paix. Histoire et politique des conflits dans le monde. Paris : CNRS Editions.  Traduction de A World Without War, 2022, Harper Collins.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

Il ne fait aucun doute que le monde traverse une période de turbulences qui appelle à une bonne compréhension des dangers qui guettent l’humanité, et à des idées crédibles pour l’avenir. Les tensions s’accumulent entre Washington et Pékin ; la guerre fait rage en Ukraine et à Gaza, avec un risque réel d’escalade régionale. Au-delà de la conjoncture, l’auteur s’efforce de développer ici une réflexion sur la guerre, sa place dans les relations internationales et dans la trajectoire du monde. Pourquoi, s’interroge le chercheur en point de départ de son livre, faut-il qu’au moment où « nous possédons tout le génie nécessaire pour faire de notre planète un paradis, nous avancions vers un suicide collectif », en ces temps les plus dangereux de l’histoire de notre espèce? Deux menaces pèsent, selon lui, sur l’avenir du genre humain : la course aux armements cataclysmiques, à commencer par la bombe atomique, mais aussi les armes bactériologiques; et l’hypernationalisme de dirigeants mus par les mésusages du pouvoir. Face au démantèlement des traités de non-prolifération, à la militarisation de l’intelligence artificielle et à l’appétit de princes aux discours abrasifs, l’une des principales solutions préconisées par le chercheur est d’interpeller les opinions publiques et de créer les conditions d’un « contrat social mondial ». Ce dernier passe par une cohabitation de chacun entre empathie envers l’humanité et loyauté envers son État.

Ce livre traite de manière approfondie et très érudite des menaces existentielles qui pèsent sur l’humanité aujourd’hui et propose une réflexion intellectuelle sur les moyens d’aller de l’avant. Il ne vise pas à proposer une nouvelle philosophie ou théorie, mais plutôt à stimuler le débat nécessaire à un changement fondamental. Il cite abondamment les philosophes et pertinents tout en évitant une théorie explicative austère et en conservant l’aspect militant central dans l’ouvrage. Le livre offre également une lecture intéressante avec un certain nombre d’histoires moins connues mais très illustratives, telles que des aperçus historiques intéressants sur les préparatifs et le déroulement des conférences de paix de La Haye de 1899 et 1907 – et sur Peter Rosegger, un poète nationaliste allemand autrichien qui, en 1913, était l’un des principaux candidats au prix Nobel de littérature qui a finalement été décerné à l’auteur indien Rabindranath Thakur Tagore (1861-1941).

La guerre n’est pas une fatalité, mais le choix des États

L’un des points forts du livre réside dans son diagnostic clair et précis. Il commence par une définition claire de la menace que représentent les « armes de destruction finale » modernes (un terme approprié utilisé de manière récurrente dans le livre). Il propose ensuite une critique sobre et impitoyable du nationalisme, qui s’est révélé l’idéologie la plus puissante de l’ère moderne depuis son apparition à la fin du XVIIIe siècle pour conduire à deux guerres mondiales notamment. Il a détruit des empires et vaincu le communisme – et a récemment muté en une variété de formes qui représentent une menace très sérieuse pour l’humanité aujourd’hui. Enfin, la guerre est une question de choix. Il n’y a pas de fatalité sur le chemin de la guerre et, n’en déplaise aux réalistes, les relations entre États ne sont pas condamnées à être marquées au coin du conflit, pas plus qu’il n’y a de déterminisme de la géographie qui devrait conduire les États à entrer en guerre pour le territoire et les ressources, une vision largement défendue par l’école matérialiste en géopolitique dont les héraults étaient Mackinder ou Spykman, et qui connaissent un grand regain d’intérêt. Les partisans d’une lecture selon l’école réaliste des sciences politiques pourront toujours tourner en dérision l’approche idéaliste et kantienne des relations internationales de Sundeep Waslekar et d’autres partisans de la mise à l’index de la guerre, de la paix perpétuelle et du multilatéralisme par la force du droit et la sécurité collective. Idéalisme certes, mais qui repose sur l’idée que la guerre est toujours une question de choix. Et le danger d’une erreur de calcul est toujours présent. Par exemple, il y avait suffisamment de connaissances et de bonnes raisons pour s’opposer à la guerre : Avant le mois d’août 1914, estime l’auteur, il y avait suffisamment de connaissances et de bonnes raisons de s’opposer à la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, il est intéressant d’observer les explications d’Henry Kissinger, qui souligne les erreurs de jugement des grandes puissances, leur manque de compréhension de la létalité des armes et l’absence de définition claire des objectifs de guerre. Nous retrouvons aujourd’hui bon nombre de ces erreurs, à la différence près que le « somnambulisme » (Clark, 2014) vers une véritable guerre mondiale entre grandes puissances pourrait bien être fatal. Il faut donc absolument l’éviter, explique l’auteur.

Quelques exemples positifs démontrant que des alternatives demeurent possibles, sont abordés dans le chapitre « Le point du jour ». Dans ce chapitre, Waslekar souligne à juste titre les réalisations de dirigeants comme Willy Brandt, Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev. La transformation de la pensée du président américain Ronald Reagan (président de 1981 à 1989), qui avait commencé son premier mandat en 1981 comme le « guerrier de la guerre des étoiles » et a pourtant terminé avec une maxime historique selon lequel « la guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit donc jamais être menée », a eu un impact durable. Elle revêt une grande importance historique et motive les dirigeants d’aujourd’hui, comme en témoigne la réaction internationale la plus récente face à la Russie qui a joué avec les mots au sujet de l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine.

Un contrat social de la paix

Le chapitre « L’aurore – forger la paix, prévenir les guerres » présente un résumé des idées sur la paix et la coexistence entre les nations défendues par les grands penseurs. Il aborde ensuite les institutions destinées à préserver la paix. L’auteur se demande si les Nations Unies ont, « dans la poursuite de leur programme de développement, ignoré leurs objectifs en matière de paix et de sécurité ». Cette question est tout à fait pertinente. L’ONU ne s’acquitte pas de sa mission première, qui est de préserver la paix, mais se concentre de plus en plus sur les conséquences humanitaires des guerres – autrement dit, l’ONU abdique son rôle de prévention pour se concentrer sur une fonction d’ambulance. Si le travail humanitaire est important, il appartient aux agences humanitaires, tandis que l’ONU doit se souvenir de la raison pour laquelle elle a été créée en premier lieu.

Dans l’avant-dernier chapitre et dans le dernier chapitre « Le matin, enfin : un monde ans guerre », l’auteur aborde la question cruciale du nécessaire contrat social dans le monde d’aujourd’hui. La question est abordée sous plusieurs angles. Waslekar explique que le contrat social est une idée et un processus de transformation plutôt qu’un accord contractuel. De nombreux obstacles s’opposent au processus de transformation dans l’esprit d’un nouveau contrat social. Il s’agit non seulement de l’opposition directe, fondée sur les intérêts, mais aussi de l’obscurantisme et de l’opportunisme. Le livre critique à juste titre la Cour internationale de justice pour son avis ambigu sur les armes nucléaires et les États pour leur « nationalisme vaccinal » et leur manque de coopération lors de la pandémie de Covid-19. Par-dessus tout, un nouveau contrat social exige une mobilisation critique de la société civile, tant à l’intérieur des États qu’au niveau international.

Les processus de changement requis impliquent de faire preuve d’innovation. Les deux conférences de La Haye de 1899 et 1907 ont jeté les bases d’un nouveau système international fondé sur le droit. Tournant résolument le dos au système politique du Concert européen, elles se sont ouvertes aux pays d’Amérique et d’Asie et entendaient notamment favoriser la pratique de l’arbitrage pour régler les différends et assurer la paix.L’idée d’une troisième conférence de La Haye suggérée par Waslekar est une innovation intéressante. L’auteur suggère que « ce n’est que si une grande puissance prend l’initiative… que l’idée pourrait devenir réalité ». Il s’agit d’une position intéressante, qui invite à une discussion plus approfondie. La Chine, avec son « Initiative de sécurité mondiale » (2022), qui promeut une refonte des principes de la gouvernance mondiale, serait-elle en train de se faire l’initiateur possible de quelque chose de grand et d’important ? ou son projet ne sert-il que ses intérêts bien compris, comme le craint Washington – qui redoute également de perdre la main sur les initiatives diplomatiques majeures. L’Inde va-t-elle mettre à profit son expérience acquise lors de sa présidence du G-20 en 2023 pour lancer une nouvelle initiative ? Le Brésil utilisera-t-il sa présidence du G-20 en 2024 à cette fin ? Les États-Unis semblent préoccupés par la construction d’alliances et par les sommets des démocraties. La Russie s’est engagée sur la voie de l’agression armée contre la Géorgie puis contre l’Ukraine. Cela a réduit le nombre de candidats potentiels pour un rôle fédérateur et ouvert un large espace aux initiatives du Sud.

Une autre idée est le Sommet de l’avenir des Nations Unies proposé par le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres dans son rapport Notre programme commun rendu public en septembre 2021 et accepté par les États membres des Nations Unies au début de 2023 (Nations Unies, 2023). En septembre 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a décidé de convoquer le Sommet du futur en 2024 et d’organiser une conférence ministérielle préparatoire à l’automne 2023. Un Conseil consultatif de haut niveau (High Level Advisory Board, HLAB) a été nommé par le Secrétaire général en mars 2022 pour préparer des « propositions audacieuses » qui pourraient aider le processus de préparation. Le HLAB examine un certain nombre de questions abordées dans le livre de Waslekar et présentera des propositions de changement concernant le système financier international, l’environnement / la gouvernance climatique, la paix et la sécurité internationales (y compris le désarmement nucléaire), etc. Le moment semble venu d’innover au niveau de la sécurité et de la coopération mondiales.

Le livre se termine par un rappel des initiatives audacieuses et fondées sur une conception de l’éthique de dirigeants du passé, qui ont été en mesure de changer le cours de l’histoire dans une direction positive. Il existe des précédents d’initiatives positives. L’ouvrage plaide pour la nécessité de mobiliser l’opinion publique afin de priver les politiques nationalistes du soutien populaire et de leur légitimité. Cela appelle à un débat politique plus approfondi qui devrait conduire à une réorientation politique fondamentale. À une époque où le nationalisme est fort et même en hausse presque partout, y compris dans la plupart des grandes puissances, la tâche parait ardue. Mais qui sait ? Nous vivons une époque qui pourrait s’avérer être « un point d’inflexion de l’histoire ». Et une telle époque fournit de solides raisons en faveur d’une alternative éthiquement supérieure et pratiquement meilleure – pour un monde sans guerre.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Clark, C. (2014). Les Somnambules : été 1914, comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris, Flammarion. Traduction de Sleepwalkers : How Europe Went to War in 1914. Londres : Penguin, 2012.

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Compte-rendu. Bruno Tertrais (2023). La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires. Paris : L’Observatoire.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

De l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Caucase, les conflits éclatent et les tensions s’intensifient à la lisière de l’Union européenne. Les affrontements potentiels sont tout aussi évidents en Asie, notamment en mer de Chine du Sud, alors que Pékin fait monter la pression sur Taïwan. Les signaux annonciateurs de ce retour possible de la guerre étaient bien réels depuis quelques années même si, trop longtemps, l’Europe – à commencer par la France et l’Allemagne – avait préféré ne pas les voir, illusion portée également par plusieurs politologues qui annonçaient la vacuité de la géopolitique et la fin des guerres entre États. Ce monde en plein chaos est marqué par l’affirmation de « néo-empires » autoritaires et revanchistes qui, tels la Russie, la Chine, la Turquie ou l’Iran, sont décidés à remettre en question la domination occidentale sur le système international. Sortis d’une longue torpeur, ces régimes veulent retrouver, au nom de leur grandeur passée dont on cultive le souvenir avec énergie, ce qu’ils estiment être leur place légitime sur la scène mondiale. L’auteur estime qu’avec le pic de la mondialisation vers 2010 a débuté une ère de reflux de cette intégration économique mondiale et de déclin relatif des démocraties.

Comment qualifier cette nouvelle donne ? « Nous sommes à une époque comparable  à la fois aux années 1910 – celles de la compétition entre empires qui a conduit à la Première guerre mondiale  –, aux années 1930 – celles de la menace des États fascistes qui a conduit à la Seconde –, mais plus encore aux années 1950 – celles de la guerre froide naissante », écrit Bruno Tertrais, qui précise : « Bienvenue dans la guerre tiède, troisième choc en cent ans entre le monde des autocraties et celui des démocraties, dans laquelle des États révisionnistes, insatisfaits du statu quo, seront responsables de conflits indirects et de crises majeures. » Le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), juriste et politiste, reprend le titre du célèbre roman de science-fiction de H.G. Wells, La Guerre des mondes (1898) pour nous inciter à nous confronter à cette réalité.

Réveil brutal des démocraties, qui, rappelle l’auteur, se sont permis de croire en une sorte de Fin de l’Histoire, pour reprendre l’expression de Francis Fukuyama (1992), dans laquelle le monde post-guerre froide à partir de 1991 verrait le triomphe des idées occidentales de démocratie, de consensus de Washington et de libéralisme. Cinq illusions ont ainsi orienté les politiques des pays occidentaux et du Japon, que ne troublèrent qu’à peine les attentats du 11 septembre 2001. La mondialisation se poursuivrait et montrerait ses avantages pour tous les pays. La croissance économique générerait la démocratie, notamment en Chine, et le meilleur outil pour l’atteindre serait d’encourager le commerce avec Pékin, car par la vertu des échanges commerciaux percoleraient les valeurs libérales. La fin de la guerre froide marquerait l’avènement d’un monde apaisé. L’État-nation allait peu à peu voir son importance politique décliner, tout comme les frontières, au profit des institutions internationales et de l’adoption des normes libérales occidentales. Cruelles désillusions deux décennies plus tard, alors que peu de commentateurs à l’époque ont relevé le paternalisme ou l’infatuation de ces représentations politiques.

Les illusions de l’après-guerre froide sont bel et bien mortes, tout comme l’espoir de toucher les « dividendes de la paix », qui fut longtemps celui des Européens. Le modèle politico-économique allemand est en crise. Il se fondait sur une énergie à bas prix importée de Russie, sur d’importantes exportations de produits industriels à haute valeur ajoutée vers la Chine et sur une défense assurée par l’OTAN, dont les Etats-Unis sont les plus gros contributeurs. Ce modèle doit être repensé avec la rupture des relations avec la Russie, avec l’avènement de la compétition stratégique avec la Chine et avec la perspective de voir Washington remettre en cause la prise en charge de la défense de l’Europe. La mondialisation n’a pas livré ses promesses de prospérité pour les pays du Sud, par ailleurs ; et plusieurs États n’ont jamais accepté l’idée que la démocratie libérale devrait être un objectif à terme. L’auteur centre largement son propos sur la trajectoire de deux d’entre eux, la Chine et la Russie.

En ouverture du livre, l’auteur évoque la guerre du Kosovo de 1999, les bombardements sur Belgrade, dont celui de l’ambassade de Chine par l’OTAN, et l’échec de la Russie, dans le cadre du plan de paix, à prendre le contrôle d’une partie de la province. Une humiliation que ni Moscou ni Pékin n’ont jamais oubliée. Le Kosovo et son indépendance parrainée par les Occidentaux serviront, dans le discours de la propagande du Kremlin, à justifier les occupations de territoires aux dépens de la Géorgie en 2008 puis de l’Ukraine dès 2014. De fait, la guerre du Kosovo n’est certes pas la cause du raidissement chinois ou russe, mais un épisode dont la mémoire est cultivée, comme ancrage d’une représentation d’un Occident volontiers trop interventionniste et qui voudrait régenter la planète, ce que Moscou comme Pékin ne sauraient accepter.

La confrontation de la Russie dirigée depuis bientôt un quart de siècle par Vladimir Poutine avec ce que l’auteur appelle l’« Occident collectif », n’a fait que s’intensifier sur tous les théâtres de crise, comme le montre Bruno Tertrais tout au long de cet ouvrage. L’auteur revient sur les causes de cette progressive rupture entre Moscou et les Occidentaux : dans les années 1990, et encore en 2001 lors de la crise du 11 septembre, la Russie, certes heurtée par les gestes occidentaux au Kosovo, n’avait pas d’intention de rompre avec eux. C’est peu à peu que la distance s’est instaurée. Moscou répète souvent que le point tournant aurait été la décision occidentale d’étendre géographiquement l’Alliance atlantique jusqu’aux frontières de l’ex-URSS, donc d’inclure dans l’OTAN les anciennes démocraties populaires satellites de Moscou. Les Occidentaux, dans les négociations qui ont présidé à la gestion de la chute du mur de Berlin (1989) puis à la réunification allemande en 1991, auraient promis de ne jamais étendre l’alliance vers l’Est. Or, la Russie avait souscrit au principe du libre choix des alliances à travers la charte de Paris. De même, Moscou avait signé le mémorandum de Budapest de 1994 garantissant l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Ukraine, et avait confirmé en 2009 ce document.

Cette idée d’une promesse occidentale de ne jamais étendre l’OTAN en Europe orientale ne tient guère, en effet. Aucun accord formel signé entre les Occidentaux et la Russie ou l’URSS ne contient une telle clause. Il semble qu’elle n’ait même jamais été formellement confirmée verbalement, selon Sarotte (2021). Certes, le secrétaire général de l’Union Soviétique, Mikhail Gorbatchev, avait affirmé en juillet 1990 que le déploiement de « structures de l’OTAN » en Europe de l’Est était inacceptable (p.96). Le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, aurait expliqué par la suite que le fait que l’OTAN ne veuille pas déployer de troupes en Europe orientale pouvait donner des garanties de sécurité à l’URSS (p.86), dans le cadre de réflexions internes, mais cela n’aurait pas l’objet d’une proposition formelle. C’est en invoquant « l’esprit » de l’accord de 1990 sur le sort de l’Allemagne de l’Est – mais donc, sans trace écrite ni dans des procès-verbaux – que les diplomates russes ont commencé à invoquer, à partir de 1996, l’idée que les États à l’est de l’Allemagne ne pouvaient se joindre à l’OTAN (Sarotte, p.251).

Centrée sur l’émergence d’une confrontation entre les Occidentaux d’une part, et d’autre part la Chine et la Russie, l’analyse souligne les causes internes chez ces trois acteurs, les représentations occidentales bien ancrées de la légitimité de leurs représentations, et la crispation russe comme chinoise contre la volonté perçue de l’Occidentaux de les régenter, avec en même temps également une volonté d’affirmation de plus en plus nette, revanchiste en Russie où l’idée de la grande puissance de l’époque soviétique taraude Vladimir Poutine, comme en Chine où l’idéal d’un retour de Pékin comme grande puissance mondiale transparait dans les écrits de Xi Jinping (Ekman, 2022).

On voit certes transparaitre ici et là une lecture volontiers pessimiste ; on voit aussi resurgir la fameuse grille de lecture des guerres de civilisation chères à Samuel Huntington, prisées des amateurs de modèles géopolitiques ordonnateurs de la complexité du monde, mais dont les lacunes ont pourtant déjà largement été exposées. A la décharge de l’auteur, certes, c’est la ré-émergence des facteurs identitaires, nationalisme, fait religieux, en réaction à une mondialisation perçue comme uniformisatrice, qui a contribué à réorienter la trajectoire politique du monde.

Mais le diagnostic proposé, pour implacable qu’il soit, n’est pas que pessimiste quant aux chances d’un Occident qui dispose encore d’atouts importants. Dans ses conclusions, l’auteur évoque huit leçons à tirer de ces années de confrontations pour renforcer les démocraties. Parmi elles, celle de savoir accepter l’épreuve de force quand c’est nécessaire : « L’accepter, c’est renoncer à l’illusion consistant à prétendre connaître les intérêts de nos adversaires mieux qu’ils ne les connaissent eux-mêmes et espérer les “ramener à la raison” par la seule vertu de notre diplomatie. » Les opinions publiques suivront-elles, cela demeure à voir – il n’est pas certain que public soit prêt à accepter un éventuel conflit avec la Chine pour défendre Taiwan, par exemple. De même, l’auteur s’avance peut-être imprudemment en affirmant que la Russie a déjà perdu la guerre contre l’Ukraine. Que l’offensive de 2022 se soit soldée par un échec stratégique, certes ; mais il n’en demeure pas moins que, deux ans après la début du conflit, on voit mal se dessiner une contre-offensive victorieuse de l’Ukraine contre les troupes russes aux positions très fortifiées occupant l’Est de son territoire. C’est une guerre d’usure qui est en cours, dans laquelle la résilience des sociétés, des économies, du complexe militaro-industriel des deux États fera la différence – avec la question du prolongement du soutien occidental pour l’Ukraine et de l’intensité du soutien tacite de la Chine, qui n’est pas mécontente de la spirale de dépendance croissante de Moscou envers Pékin, tant que le conflit ne s’étend pas.

Si de nouveaux blocs se structurent, ceux-ci ne sont pas aussi figés que pendant la guerre froide. Bruno Tertrais préfère parler de « familles » où différents acteurs jouent leur propre carte en fonction de leurs intérêts du moment. Un entre-deux qui n’est ni le monde bipolaire très idéologique de la guerre froide, ni le monde multipolaire d’avant 1945. Dans ce nouveau grand jeu mondial, Moscou comme Pékin cherchent à attirer vers eux les pays du Sud global, tandis que les Occidentaux s’efforcent en catastrophe de développer de nouveaux discours et outils à même de maintenir leurs relations avec ces derniers.

« Le renforcement du couple sino-russe et la consolidation de l’Occident redonnent vigueur à la vieille distinction entre tellurocraties [la domination par les terres] et thalassocraties [par la mer], les premières incarnées par le projet eurasien de la Russie et les “routes de la soie” chinoises, et les secondes par l’ensemble euroatlantique désormais accompagné des États de l’Indo-Pacifique qui souhaitent que ce dernier reste libre et ouvert », note-t-il. En même temps, le politologue dresse le tableau d’un affrontement qui se joue sur tous les terrains y compris sous les océans, dans l’espace extra-atmosphérique ou dans le cyberespace.

La France voulait conforter ce qui reste de sa stature passée dans l’arène internationale, en se forgeant le rôle d’une puissance d’équilibre dialoguant avec Moscou comme avec Pékin et le Sud; tout comme l’Europe imaginait pouvoir développer une relation stable et fondamentalement économique tant avec la Russie qu’avec la Chine. Tout cela a volé en éclats en 2022 avec l’invasion russe de l’Ukraine. Un choc pourtant prévisible même s’il n’était pas inéluctable, tant Vladimir Poutine multipliait les discours laissant entendre le caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine, à condition de mener une politique de fermeté, sans aucune complaisance, vis-à-vis de Poutine comme vis-à-vis des autres leaders autoritaires. De même, l’affirmation d’une puissance chinoise décomplexée se faisait nettement plus précise depuis l’avènement de Xi Jinping. Ces deux acteurs sont différents cependant : le revanchisme russe n’est pas le symétrique de la volonté de puissance de la Chine. Dans la redéfinition de leurs politiques internationales, les États occidentaux devraient s’en souvenir.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Ekman, A. (2022). Dernier vol pour Pékin. Essai sur la dissociation des mondes. Paris : L’Observatoire.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Sarotte, M. E. (2021). Not One Inch. America, Russia, and the making of post-Cold War stalemate. New Haven : Yale University Press.