Compte-rendu: Benoit Goffin et Céline L’Hostis (2023). Dictionnaire insolite des frontières. Paris, Cosmopole.

Regards Géopolitiques vol.10, n.1 (2024).

Loin d’avoir disparu, les frontières sont toujours présentes. « Plus encore, face à la mondialisation triomphante qui prophétisait leur fin, elles font un retour en force » (p.9). Les rivalités pour des territoires et des modifications de frontières ne se sont pas estompées, en témoignent les récentes guerres dans le Caucase ou en Ukraine. Plus encore, les frontières sont appelées par certains à demeurer des outils de régulation des migrations, des échanges commerciaux ou à se prémunir de nivellement normatifs contraires aux intérêts des États.

« S’intéresser aux frontières est donc plus que jamais essentiel pour comprendre les dynamiques et les enjeux qui s’y dessinent autant que pour anticiper les défis à venir ». Les tracés frontaliers demeurent des objets de tensions parfois ; les frontières incarnent encore nombre de discours identitaires dont la résurgence peut parfois être interprétée comme une réaction face à cette mondialisation autrefois triomphante, ou un repli face à l’inquiétude que produisent les mutations contemporaines du monde, contrechocs de la pandémie de covid-19, tensions croissantes entre Chine et États-Unis, ou inquiétude climatique.

Certes, le sujet est complexe. De fait, comme le précisent les auteurs, ce petit livre ne prétend pas à l’exhaustivité.  On n’y trouvera donc pas de longues analyses politiques, juridiques ou géographiques des frontières. Les auteurs ont donc fait le choix d’évoquer, par petites touches à travers de brefs exposés, plusieurs tracés frontaliers ou sujets liés à la thématique des frontières. « Au fil des entrées se dessinent ainsi des histoires surprenantes d’îles disparues, d’erreurs cartographiques et de royaumes imaginaires » (p.11).

Ainsi, le lecteur découvre-t-il le poids symbolique du mont Ararat dans la représentation nationale arménienne, rappel constant que les jeux de la politique ont désormais placé la montagne du côté turc de la frontière. Tout comme le Kurdistan, à qui l’Entente avait promis la création d’un État au cours de la Première guerre mondiale, l’Arménie a souffert des renoncements des vainqueurs du conflits qui n’ont pas voulu poursuivre la guerre face à la Turquie pour imposer les clauses du traité de Sèvres de 1920 – dont plusieurs dispositions étaient par ailleurs très contestables pour la Turquie. On revisite également les bantoustans, pseudo territoires indépendants créés par l’Afrique du Sud de l’apartheid de 1963 à 1983, avant que la chute du régime et l’avènement de la nouvelle Afrique du Sud ne s’accompagne de l’effacement de ces frontières qu’aucun autre État n’avait reconnues. L’ouvrage évoque des territoires déchirés par des frontières de facto, comme à Chypre ou au Cachemire.

Des curiosités frontalières sont rapportées, ainsi la frontière qui traverse la bibliothèque et plusieurs maisons des villages de Stanstead/Derby Line entre Québec et Vermont – un cas de figure qu’on retrouve dans d’autres villages frontaliers entre Québec et États-Unis. Des enclaves, parfois particulièrement complexes comme à Baarle entre Belgique et Pays-Bas, ou à Cooch Bear entre Inde et Bangladesh avant que ceux-ci ne décident en 2015 de s’échanger ces poussières de territoires pour simplifier le tracé de leur frontière – et ainsi simplifier la vie des résidents locaux, dont les mouvements étaient devenus très complexes du fait d’une réglementation complexe dans un contexte de vive crainte des flux migratoires du Bangladesh vers l’Inde. Ces exemples montrent bien, au reste, que ce n’est pas la frontière qui rend ardue la relation entre les communautés de part et d’autre de son tracé, mais la gestion de cette frontière par les États voisins, puisque la libre circulation prévaut à Baarle et constituait la norme également dans les villages-frontière du Québec jusqu’au raidissement américain post-11 septembre.

L’ouvrage évoque aussi le cas de l’île de Hans, seul litige territorial en Arctique, disputée entre Canada et Danemark. Sans enjeu stratégique – la frontière maritime de part et d’autre de cette petit île déserte de 1,3 km2 a été établie en 1973 – elle tracassait les deux gouvernements qui craignaient surtout les réactions de leurs opinions publiques et ne souhaitaient donc pas paraitre vouloir brader les intérêts de l’État. En 2022, Ottawa et Copenhague ont décider de couper la poire en deux et de se partager l’île, créant ainsi une frontière terrestre entre le Canada et le Danemark.

On découvre également l’existence d’États imaginaires, inventés par des aventuriers, des rêveurs, parfois revendiqués sur des territoires réels, et qui souvent mettent en perspectives les lubies de nos sociétés en offrant une échappatoire au réel et la possibilité de devenir roi ou président dans son État rêvé.

Abordant un autre mythe au sujet des frontières, les auteurs rappellent qu’il n’existe pas de frontière naturelle. Une frontière est toujours tracée par des décideurs, humains, même si des éléments géographiques peuvent appuyer leur délimitation (chaînes de montagnes, lacs…). Certes, les fleuves constituent des supports souvent mobilisés pour définir des frontières. Mais cette délimitation apparemment simple ne l’est pas toujours : ainsi, le cours de la rivière peut changer et poser la question du nouveau tracé de la frontière, tandis que la position exacte de la frontière dans le fleuve peut également susciter des désaccords : au milieu de la rivière ? le long du thalweg (ligne de plus grande profondeur) ? sur une rive ?

Les auteurs rappellent que les concepts de nation – notion sociale qui renvoie à un groupe humain qui partage une représentation commune sur son histoire et son identité – et d’État – instance politique qui contrôle un territoire – ne sont pas la même chose, même si le couple États-nation a connu un vif succès et malgré la confusion fréquente en anglais où nation signifie souvent State. Les auteurs entretiennent même la confusion dans l’ouvrage, en parlant de micro-nations pour parler de ces États imaginés par des amateurs de simulations politiques, indice de la prévalence de cette idée erronée d’équivalence des deux concepts[1]. Fondement de ce concept de nation, créer une représentation d’une histoire commune, si possible ancienne, plus ancienne que les voisins afin d’en asseoir le prestige et la légitimité, les mythes historiques sont un concept socio-historique qui gravite autour du thème des frontières car, à travers ces mythes, c’est la légitimité de la revendication sur des territoires qui est parfois en jeu, ainsi les Illyriens, voire les Pélasges très antiques sont-ils présentés comme les ancêtres des Albanais modernes ce qui, à travers les Pélasges, en ferait le plus ancien peuple d’Europe ; ainsi la Roumanie cultive-t-elle l’idée que son peuple descend en droite ligne des Daces, peuple conquis par Rome mais anciennement présent dans les Balkans, plus anciennement que les Hongrois arrivés vers le Xe siècle. Ces mythes jouent un rôle social certainement plus établi – souder la communauté derrière un mythe des origines – que juridique, puisque l’antériorité de l’occupation n’est en rien un titre de souveraineté.

L’ouvrage s’achève, après ce tour du monde des frontières, par quelques utiles suggestions de lectures et documents complémentaires.

Cette succession de brèves anecdotes, histoires, courtes réflexions sur les frontières, comme l’ont bien précisé les auteurs en introduction, ne vise certes pas à brosser une analyse structurée de la question des frontières. Ce voyage à travers les choix effectués par les auteurs se veut une illustration de la diversité des frontières, mais aussi de leurs permanence dans notre monde, de leur caractère parfois amusant, parfois dramatique comme pour les réfugiés fuyant une zone de guerre ou les Ouïghours victimes de la répression chinois visant à affirmer la domination de Pékin sur la marche du Xinjiang. Le spécialiste des frontières n’y apprendra sans doute rien ; le lecteur curieux y découvrira matière à réflexion, à travers de nombreux exemples évoqués de manière légère mais qui brossent, par petites touches, une image de la complexe permanence des frontières dans le monde contemporain. Avec ce plaisant ouvrage, les auteurs ont réussi le tour de force d’écrire un livre agréable à lire tout en multipliant les points de vue distanciés ou parfois personnels, avec des données factuelles, des analyses historiques et géopolitiques, des références littéraires.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG


[1] Je ne relève qu’une seule erreur, la promotion de Jules César à la fonction d’empereur (p.136) alors qu’il n’a jamais été que dictateur (titre officiel) à plusieurs reprises à partir de 49 av. J-C. Le premier empereur romain a été Auguste (27 av. J-C – 14 apr. J-C).

Compte-rendu : Fretwell, Peter (2023). Atlas de l’Antarctique. Paris : Armand Colin.

Regards géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024).

Monde à part, l’Antarctique reste avec les abysses océaniques, l’un des endroits les moins connus de la planète. Découvert en 1819, ce vaste continent attire depuis l’intérêt des scientifiques et des chercheurs, mais aussi des États et des industriels. Avec le réchauffement climatique, il devient un enjeu majeur, tant d’un point de vue de l’exploitation des ressources naturelles que des problèmes liés à la hausse du niveau marin suite à la fonte des glaces et de préservation des espèces animales.

Cet atlas se veut un miroir étonnant de l’Antarctique, afin de mieux faire découvrir ce continent peu connu. Il propose un grand nombre d’approches : l’épaisseur de la glace, le flux des glaciers et des courants marins, les populations d’animaux, la géologie… mais aussi les grandes explorations, la conquête du pôle Sud, et les enjeux actuels et à venir : à qui appartient l’Antarctique ? Les récentes décisions de certains pays comme l’Australie, qui revendique des espaces maritimes découlant de revendications territoriales suspendues, ou la Chine et la Russie qui affichent un intérêt pour les ressources potentielles, sont-elles acceptables ? Peut-on encore protéger ce territoire presque intouché? Va-t-il devenir une terre exploitée ?

Cet atlas contient de nombreuses cartes issues des données les plus récentes, de nombreux clichés mais également des infographies évocatrices pour comprendre ce vaste continent, isolé aujourd’hui mais qui sera peut-être demain au centre de toutes les attentions, ne serait-ce que du fait des impacts planétaires des transformations que les changements climatiques lui impriment. Il s’organise en neuf parties. La première traite de la géographie du continent. La seconde aborde l’élément dominant du paysage antarctique – la glace. Le chapitre 3 présente le territoire, largement sous la glace mais qui apparait parfois, dans la péninsule, sur les côtes ou dans les vallées arides où il n’a pas plu ni neigé depuis 3 millions d’années. Le chapitre 4 présente les paramètres atmosphériques. Le chapitre 5 campe le portrait des mers autour du continent, suivi d’un chapitre consacré à la faune antarctique. Le chapitre 7 aborde la présence humaine en Antarctique, fondamentalement incarnée aujourd’hui par les bases scientifiques, mais qui autrefois incluait aussi les stations de chasse (baleines et autres mammifères) et qui voit aujourd’hui se développer une forte industrie touristique.

La question de la présence humaine pose aussi la question du statut du continent, des revendications politiques émises par certains États dit possessionnés et qui ont accepté, en signant le traité de l’Antarctique en 1959, de suspendre leurs prétentions territoriales. Le traité de l’Antarctique, complété du protocole de Madrid de 1991 interdisant l’exploitation des ressources, ne sont pas des instruments juridiques à durée déterminée : on lit souvent, à tort, qu’ils arrivent à échéance en 2048 mais c’est inexact. en 2048, en aucun cas le traité ou le protocole de Madrid ne disparaissent, ce sont des traités à durée indéfinie. On voit souvent cette année 2048 évoquée, mais cela ne concerne que l’ interdiction des activités relatives aux ressources minérales, qui pourrait être levée à la majorité qualifiée des trois-quarts. Sans date d’expiration, avec des mécanismes d’amendement assez contraignants, ces instruments n’ont cependant comme seule force la volonté des États d’en respecter les principes… ce qui pourrait ne pas toujours être le cas. Quelques planches retracent ces questions géopolitiques majeures mais ces enjeux auraient mérité un traitement un peu plus conséquent, alors que de l’aveu même de l’auteur les rivalités géopolitiques qui se nouent auront des impacts significatifs sur la gouvernance du continent, pour l’heure établie sur la base du traité de 1961. Enfin, le chapitre 8 retrace l’épopée des explorations du continent et le dernier chapitre évoque son avenir à la trajectoire très impactée par les changements climatiques.

Un bel ouvrage, abordant de multiples facettes de la réalité de l’Antarctique, avec des cartes fort instructives et bien illustré. Si le spécialiste n’y apprendra sans doute pas grand-chose, la vocation de l’ouvrage est résolument tournée vers la vulgarisation et le défi est bien relevé.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Compte-rendu : Guibourg Delamotte (2022), La démocratie au Japon, singulière et universelle, Lyon, ENS Éditions, 340 p.

Regards Géopolitiques, vol.10 n.1, 2024

Le processus par lequel le Japon est devenu la première démocratie non occidentale a toujours intrigué ! Les analyses du processus de démocratisation du gouvernement et, plus globalement, du système politique ont été nombreuses, en particulier depuis les années 1990 et 2000 alors que le Japon lançait un vaste chantier de réformes touchant à peu près tous les aspects de la vie en société, dont notamment les fondations institutionnelles de la démocratie. Soulignons les réformes du système électoral et des règles du financement partisan, de l’appareil central dont l’exécutif et la fonction de premier ministre ou de la loi sur l’autonomie locale qui éliminait le rapport de subordination des gouvernements locaux au centre. Ces réformes étaient la réponse à des problèmes sérieux qui plombaient le jeu politique comme l’absence d’alternance au pouvoir, la corruption et le clientélisme, le « différentiel de représentation » favorisant les circonscriptions rurales ou bien encore l’influence indue de la bureaucratie sur le processus législatif.

L’ouvrage de Guibourg Delamotte s’inscrit dans ce renouveau d’intérêt pour la démocratie japonaise et nous offre une synthèse éclairante des travaux français, anglo-saxons et bien-sûr japonais dans une perspective néo-institutionnaliste d’analyse de la construction, de la consolidation et de la transformation démocratique de l’ère Meiji (1868-1912) à nos jours. Cette perspective a l’avantage de souligner la centralité et la continuité des idées et institutions démocratiques et leur renforcement continuel des années 1950 à aujourd’hui. De plus, cette perspective permet, d’une part, de relativiser les moments de rupture ou de recul sans qu’on ait à se rabattre sur l’hypothèse de l’impossibilité d’une vie démocratique libérale au Japon. D’autre part, le néo-institutionnalisme laisse en arrière plan les valeurs et les pratiques culturelles comme le confucianisme, lequel peut aussi bien expliquer la réussite de l’enracinement de la démocratie[1] que la nature féodale des institutions politiques[2] ! Enfin, centrale à l’ouvrage de Guibourg Delamotte, cette perspective favorise l’analyse comparative, car si la démocratie japonaise est universelle, on doit être en mesure de « comparer » ses caractéristiques et de les « confronter » à d’autres régimes démocratiques ailleurs dans le monde.

***

Si on peut discerner dans l’histoire politique de l’ère d’Edo des pratiques et des institutions qui indiquent des « tendances démocratique »[3], la démocratie prend cependant racine durant les ères Meiji et Taishô (1912-1926), note Guibourg Delamotte, sous la forme d’une « semi-démocratie » ou d’une démocratie incomplète. Le récit entourant la démocratisation a cependant été obscurcit par deux évènements : la dérive militariste des années 1930 et 1940 et par l’occupation américaine de l’après-guerre qui ensemble offrent l’hypothèse que la démocratie japonaise ne pouvait surgir d’elle même et était en définitive un « don » du gouvernement américain à une société peinant à se dégager de ses institutions et pratiques féodales.

Pourtant, des pratiques démocratiques ne disparaissent pas complètement pendant la période militariste, notamment avec la survivance de petits partis politiques ouvriers ou fermiers résolument à gauche[4] ou la poursuite des travaux législatifs à la Diète. Guibourg Delamotte a tout à fait raison d’affirmer que si cette tentative limitée d’ « importation »  d’institutions et pratiques démocratiques à partir du XIXe siècle par les Japonais n’a pas « pris racine », la « greffe de 1947 [opérée par les Américains] n’aurait pas pris sans elle ». La démocratie possède une « protohistoire » écrit l’auteure et elle facilite l’adoption des valeurs libérales induites par la constitution de 1947 et les réformes des années de l’occupation américaine.

Comme le titre de l’ouvrage l’indique, la démocratie japonaise est « singulière » et « universelle » ; la première caractéristique fait largement consensus dans la communauté scientifique, mais la reconnaissance de la seconde exige, comme nous le rappelle l’auteure, un examen minutieux de la pensée politique nipponne et de ses érudits, ceux-là même, des philosophes, politologues ou journalistes, qui ont conceptualisé et défini la nature et les caractéristiques de la démocratie japonaise depuis plusieurs décennies. On peut penser à Masao Maruyama, Junji Banno, Takashi Oka, Harunaka Takenaka, Satoshi Machidori et bien d’autres. C’est fondamental : en quoi et comment leur conceptualisation de la démocratie nous permettent de comprendre l’universalisme de la démocratie japonaise ? Si la réponse n’est jamais explicite, on voit surgir au cours de la lecture deux choses : l’échec ou l’inachèvement de la démocratie avant 1945 est le résultat de nombreux « facteurs internes et externes » qu’il faut relativiser et contextualiser dans la mesure où les démocraties occidentales à la même époque peinaient à respecter la règle de droit ou les libertés fondamentales. Il n’en demeure pas moins que la construction d’un État moderne avait priorité sur le processus de démocratisation, que les oligarques voulaient limité et peu contraignant. Deuxièmement, le renforcement des institutions démocratiques après la guerre et ensuite à nouveau après la fin de la guerre froide provient d’une volonté populaire de traduire la constitution libérale en une « vrai » démocratie. Une constitution n’est qu’un bout de papier – et dans le cas du Japon, écrite par des Américains qui ne connaissaient que très peu de choses au Japon. Un résident de Tokyo affirmait en 2006 : « ce n’est pas seulement la constitution qui était importante. Il nous fallait aussi les soixante ans »[5] pour lui donner vie, pourrions nous ajouter, et pour mettre en place des pratiques et des institutions démocratiques qui deviendront une partie intégrante du système politique national. À cet égard, les nombreuses références aux intellectuels japonais illuminent son analyse du déploiement des institutions démocratiques.

Guibourg Delamotte favorise l’approche chronologique. La première moitié de l’ouvrage porte justement sur les années de l’ère de Meiji à la fin de l’ère Shôwa (1926-1989) dont nous venons de discuter en partie. Elle discute de la « démocratie atypique »  des années 1955 à 1993 conduite par une domination sans faille du Parti libéral-démocrate (PLD) associée à un clientélisme à toute épreuve. Les rivalités des factions au sein du PLD déterminent très souvent le résultat des processus électoraux et législatifs.

Dans les parties trois (« un épanouissement démocratique ») et quatre (« une démocratie en transition »), l’auteure entre dans le vif du sujet alors que le Japon de l’ère Heisei (1989-2019) traverse une crise de sa gouvernance et de ses institutions démocratiques en lien avec quatre facteurs : la fin de la guerre froide qui rend désuètes des pratiques institutionnelles quelques fois fort peu démocratiques, mais qui étaient commandées par la confrontation idéologique de l’époque ; la mondialisation néolibérale qui exige une transformation radicale du modèle économique néo-mercantiliste et dont les limites surgissent rapidement avec l’explosion de la bulle financière et immobilière qui plombera la croissance pour plus de deux décennies ; l’émergence d’un nouvel ordre international qui exige du Japon des responsabilités à la hauteur de sa puissance économique et, enfin, une volonté des Japonais de poursuivre une réforme de leur société pour la rendre plus respectueuses des valeurs libérales de leur constitution comme réponse à cette crise de gouvernance.

L’auteure se concentre alors sur les conséquences de cette crise sur la démocratie, notamment la fin graduelle de l’opposition socialiste et son éclatement en une multitude de partis politiques alimenté par le départ de députés et de factions entières du PLD pour créer bien souvent de nouveaux partis. Les réformes seront lancées dans le contexte qu’elles peuvent faciliter la prise du pouvoir. Le changement demeure donc difficile à faire comme en fait foi la déclaration d’Ichiro Ozawa, l’un des politiciens les plus influents des années 1990 et 2000 et un soi-disant « réformiste » du modèle nippon : « le Japon doit changer pour demeurer le même »[6]. L’auteure aborde la crise des institutions représentatives démocratiques qui n’est pas un phénomène unique au Japon, car les réformes, soutient-elle, ont favorisé la convergence de ces institutions au modèle de Westminster. Cette crise de la représentation ne diffère pas de celle des démocraties occidentales : « [i]l en résulte, pour les gouvernements, une difficulté à gouverner et pour les électeurs, un sentiment d’éloignement des élites et d’incompréhension du jeu politique ». Elle a quand même ses particularités locales comme la « pauvreté de ses débats parlementaires » ou les limites d’un mode de scrutin mixte incapable d’offrir une alternative solide à la domination électorale du PLD. Une particularité qui demeure fort intrigante aujourd’hui, pourrions-nous ajouter, est la résistance de la démocratie nipponne au populisme, du moins jusqu’à un certain degré[7], et à la polarisation idéologique comme c’est le cas en Europe et aux États-Unis.

***

Cet ouvrage publié en 2022 est tiré du mémoire d’habilitation de Guibourg Delamotte à diriger des recherches datant de 2016. S’il y a quelques mises à jour ici et là, l’ouvrage est en grande partie édité à partir de ce mémoire. Il manque donc des références à la vie politique japonaise récente, notamment au long mandat de Shinzo Abe qui se termine en septembre 2020 (on en fait mention brièvement à deux ou trois reprises dans le livre) et à la persistance de plusieurs caractéristiques fondamentales de la démocratie japonaise qui viennent contredire en partie la conclusion de l’auteure sur leur disparition ou leur affaiblissement dans le contexte de la convergence des institutions démocratiques avec le modèle de Westminster. On peut penser au rôle toujours stratégique des factions dans la dynamique interne du PLD, des factions qui auraient dû disparaître, croyait-on, avec la réforme du mode de scrutin ou des règles de financement. D’ailleurs, la longévité surprenante de la coalition du PLD avec le Kômeitô, un petit parti bouddhiste de centre-gauche, peut s’expliquer par une dynamique similaire où ce dernier se comporte comme une faction mineure du PLD. Il y a également la persistance des « dynasties politiques » dont les membres représentent un quart de la députation nationale, le financement illégal des factions[8], ou la faible représentation des femmes en politique.

Les résultats des très nombreuses réformes politiques et leurs effets sur la démocratie sont à peine abordés. La réforme de l’exécutif est probablement la plus importante pour la démocratie alors que l’élite politique est déchirée entre, d’une part, le désir d’un exécutif fort en mesure de participer au rayonnement du Japon sur la scène internationale, avec un premier ministre possédant un droit d’initiative législative pour renforcer son statut face à son parti et, d’autre part, le risque toujours présent d’un premier ministre peu respectueux du processus démocratique comme l’ont été à certains moments Shinzo Abe, voire Junichiro Koizumi.

La perspective chronologique ne favorise pas la compréhension du rôle institutionnel du premier ministre ainsi que la réforme de sa fonction dans la mesure où l’analyse est éparpillée à plusieurs endroits dans le livre. D’ailleurs, la section intitulée « la faiblesse du premier ministre face à son parti » ne porte aucunement sur ce thème, mais est en fin de compte un assemblage de commentaires divers sur les rapports de force partisans. Enfin, un travail d’édition aurait été nécessaire pour arriver à une structure du texte plus serrée notamment par une uniformisation de l’argumentation pour éviter les répétitions ou les éparpillements. Les tableaux et graphiques qui sont en annexe auraient dû être insérés dans le texte et, enfin, il est surprenant qu’une maison d’édition accepte des copiés-collés de graphiques en langue japonaise sans les traduire. L’ajout d’une légende en français ne fait rien pour améliorer leur lecture d’autant que certains de ces graphiques contiennent beaucoup d’information[9].

Voici un livre qui demeure, malgré certaines lacunes, un ouvrage de référence important pour les étudiants et les chercheurs s’intéressant non seulement à la démocratie japonaise, mais également à la politique comparée et aux théories néo-institutionnelles. Il faut souligner que l’auteure fait une utilisation exhaustive et convainquant de celles-ci pour soutenir et défendre ses arguments et pour proposer des avenues de comparaison par ailleurs fort instructives avec la démocratie française.

Éric Boulanger

Chargé de cours au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal.

boulanger.eric@uqam.ca


[1] Edwin O. Reischauer, The Japanese, Cambridge, Harvard University Press, 1982, p. 243.

[2] Lawrence W. Beer, « Law and Liberty », dans Takeshi Ishida et Ellis S. Krauss (dir.), Democracy in Japan, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1989 p. 67-87. Il parle d’une « démocratie féodale communautaire » (p. 85).

[3] Takeshi Ishida et Ellis S. Krauss, « Democracy in Japan : Issues and Questions », dans T. Ishida et E. S. Krauss (dir.), op. cit., p. 4-5. Une problématique autre que celle abordée dans cet ouvrage. L’auteure débute son analyse avec l’ère de Meiji et la création d’un premier cabinet en 1885.

[4] Paul F. Langer, Communism in Japan, Stanford, Hoover Institution Press, 1972.

[5] Cité dans : Mary Alice Haddad, Building Democracy in Japan, Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. xi.

[6] Cité dans : Éric Boulanger, « La sécurité économique du Japon : la gestion de la vulnérabilité dans l’interdépendance sino-japonaises », Regards géopolitiques, vol. 9, n° 3, 2023, p. 19-29.

[7] Robert A. Fahey, Airo Hino et Robert J. Pekkanen, « Populism in Japan », dans R. J. Pekkanen et Saadia M. Pekkanen (dir.), The Oxford Handbook of Japanese Politics, New York, Oxford University Press, 2020, p. 317-350  

[8] The Asahi Shimbun, « Top members of LDP’s largest faction caught up in funds scandal », 9 décembre 2023.

[9] Probablement en raison d’un problème d’impression, la page 195 du livre était illisible !

Bunkers entre indifférence et ironie. Les imaginaires changeants du paysage fortifié en Albanie

Regards géopolitiques v9 n4 (2023)

Frédéric Lasserre, Professeur au Département de Géographie, Université Laval.
Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Mia Bennett, Professeure adjointe au Département de Géographie, U. of Washington
Blog: https://www.cryopolitics.com/  Twitter: @cryopolitics

Enkeleda Arapi, Chargée de cours, Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage, Université Laval. Enkeleda.arapi@fse.ulaval.ca

Cet article est une version traduite, étoffée et mise à jour de Lasserre, F., Arapi, E., & Bennett, M. (2022). Bunker Mentalities: The Shifting Imaginaries of Albania’s Fortified Landscape. Borders in Globalization Review, 3(2), 66-76. https://doi.org/10.18357/bigr32202220783

Résumé : Entre 1967 et 1986, le gouvernement albanais a construit environ 750 000 bunkers militaires de petite et moyenne taille à des fins de défense. Ces constructions en béton ont été disséminées sur l’ensemble du territoire albanais, beaucoup étant concentrées le long des frontières et des plages, dans les villes et à proximité des industries clés, des points stratégiques et des infrastructures de transport. Longtemps symboles du régime communiste, les bunkers ont perdu leur raison d’être après son effondrement en 1991. En conséquence, les récits entourant les bunkers et leur utilisation réelle ont subi d’importantes transformations. Conçus à l’origine pour contrôler les frontières et inspirer la peur à la population, les bunkers ont depuis été abandonnés, détruits et graffités, comme on pouvait s’y attendre. Plus particulièrement, des entrepreneurs locaux ont transformé certains bunkers en hôtels ou en restaurants, tandis que l’État et des organisations à but non lucratif ont transformé d’autres bunkers en sites commémoratifs qui glorifient ou exposent les activités du régime communiste. Notre recherche ethnographique sur les changements discursifs et matériels du paysage fortifié albanais, basée sur plusieurs visites de terrain, entretiens et enquêtes menées entre 2007 et 2017, identifie quatre attitudes contemporaines en Albanie à leur endroit: l’indifférence, la dérision, la marchandisation et la commémoration.

Mots-clés : Albanie; bunkers; régime; discours; frontière; contrôle; évolution

Summary: Between 1967 and 1986, the Albanian government built an estimated 750,000 small and medium-sized military bunkers for defense purposes. These concrete constructions were spread across the country’s territory, with many concentrated along borders and beaches, in cities, and near key industries, strategic points, and transportation infrastructure. Long symbols of the communist regime, after it collapsed in 1991, the bunkers lost their purpose. As a result, both the narratives surrounding bunkers and their actual uses experienced significant transformations. Originally designed to control borders and instill fear in the population, bunkers have since been abandoned, destroyed, and graffitied, as might be expected. More notably, local entrepreneurs have transformed some bunkers into hotels or restaurants, while the state and non-profit organizations have turned others into commemorative sites that respectively glorify or expose the communist regime’s undertakings. Our ethnographic research into the discursive and material shifts to Albania’s fortified landscape, based on several field trips, interviews and investigations carried out between 2007 and 2017, identifies four contemporary “bunker mentalities” in Albania: indifference, derision, commodification, and commemoration.

Keywords: Albania; bunkers; regime; narrative; border; control; evolution.

Introduction

Entre 1967 et 1986, le gouvernement albanais a construit environ 750 000 bunkers militaires de petite et moyenne taille pour défendre le territoire (Stefa & Mydyti 2012). La construction des bunkers a commencé à la suite de la décision du premier secrétaire Enver Hoxha et s’est poursuivie jusqu’à un an après sa mort. La construction de ces milliers de bunkers reposait sur le concept de défense populaire, compris comme la mobilisation massive de civils dans des milices, par opposition au développement d’une armée professionnelle et hautement entraînée. Les constructions en béton en forme de champignon étaient réparties sur l’ensemble du territoire albanais, beaucoup étant concentrées le long des frontières et des plages, dans les villes et à proximité des industries clés, des points stratégiques et des infrastructures de transport. Certains bunkers ont également été placés à l’intérieur du pays dans le but de ralentir la progression d’envahisseurs potentiels, comme la Yougoslavie, l’Union soviétique ou l’OTAN (Eaton & Roshi 2014). Les bunkers ont été entretenus par l’armée jusqu’en 1991, date à laquelle le régime communiste établi en 1944 s’est effondré[1]. Les raisons stratégiques de la construction des bunkers sont rapidement devenues obsolètes, entraînant la destruction de nombreuses formations en béton. Pourtant, des dizaines de milliers d’entre eux parsèment encore le paysage. La plupart sont ignorés ou abandonnés. Certains ont été repeints ou graffités, d’autres ont été transformés en chambres d’hôtel, en bars et en restaurants, un processus qui a débuté vers 2010. Quelques-uns ont été transformés en musées et en sites historiques par l’État et des acteurs privés, soit pour commémorer le récent passé communiste de l’Albanie et ses dirigeants, soit pour documenter ses injustices.

Plusieurs auteurs ont réfléchi à l’évolution des perceptions de ces bunkers disperses à travers le territoire, en se concentrant sur les dimensions politiques de leur évolution (Galaty et al. 1999 ; Iacono & Këlliçi 2016 ; Glass 2017). D’autres publications ont étudié les dimensions mémorielles et économiques des bunkers en mutation (Stefa & Mydyti 2012 ; Iacono & Këlliçi 2017). Les bunkers albanais témoignent d’une perception paranoïaque des menaces étrangères par le régime communiste (1944-1991). Ils sont passés d’outils militaires, avec des dimensions domestiques, à des artefacts inutiles hérités d’un passé méprisé après l’effondrement du régime communiste en 1991, puis à des objets de dérision, des marqueurs de mémoire, voire des atouts touristiques. C’est cette évolution particulière des représentations et des récits sur ces bâtiments que nous avons abordée dans cet article. Alors que Payne (2014) propose une typologie utile des bunkers («  appréciés », « interprétés », « adaptés » ou « exploités »), nos résultats, basés sur des informations recueillies lors de douze entretiens semi-structurés menés en albanais à Tirana, Dürres et Dhermi, et de plusieurs visites de terrain en Albanie entre 2007 et 2022, ont révélé un éventail différent de représentations de ces blockhaus depuis la chute du communisme. Nous avons déterminé que la signification sociale investie dans les bunkers albanais est passée d’une peur omniprésente de l’invasion à l’indifférence, la dérision, la marchandisation et la commémoration. Bien que l’environnement bâti lourdement militarisé de l’Albanie datant de la période communiste soit encore largement en place, les changements spectaculaires des contextes politiques, économiques et culturels ont permis d’associer de nouvelles significations aux bunkers, même aux fortifications bétonnées les moins esthétiques.

Fig. 1. Carte de l’Albanie et des sites mentionnés.

Source: auteurs.

1.    Des champignons dans le paysage

1.1.     Héritages disperses du passé

La plupart des bunkers albanais sont de petite taille et ont été conçus pour accueillir deux soldats d’infanterie équipés de fusils ou de simples mitrailleuses. Aucune artillerie n’était censée être hébergée dans ces fortifications. Elles étaient plutôt conçues comme des bunkers d’infanterie capables d’être rapidement occupés par les défenseurs en cas d’attaque. Le type de bunker le plus courant est un petit dôme en béton enfoncé dans le sol avec un fond circulaire, s’étendant vers le bas, juste assez grand pour qu’une ou deux personnes puissent se tenir à l’intérieur (Fig. 2 à 6). Connus sous le nom de bunkers Qender Zjarri (« position de tir » ou QZ), ils étaient préfabriqués et transportés jusqu’à leur emplacement définitif, où ils étaient assemblés. Ils se composaient de trois éléments principaux : un dôme hémisphérique en béton de 3 mètres de large avec une fente de tir, un cylindre creux pour soutenir le dôme et un mur extérieur d’un rayon de 60 centimètres plus large que le cylindre. L’espace entre le cylindre et le mur extérieur était rempli de terre (Stefa & Mydyti 2012). Les bunkers Pike Zjarri (« point de tir » ou PZ), plus grands, pouvaient accueillir une douzaine de soldats. Quelques bunkers encore plus grands ont été creusés dans des formations rocheuses pour abriter du matériel militaire et des responsables politiques (Nepravishta 2014) (Fig. 7).

Fig. 2. Bunkers de plage, Dhermi, 2007. Photo: F. Lasserre

Fig. 3. Bunker sur les berges du lac Ohrid à Pogradec, près de la frontière avec la Macédoine du Nord, 2007. Photo: F. Lasserre.

Fig. 4. Bunker à Kafasan, près de la frontière avec la Macédoine du Nord, 2012.

Photo: F. Lasserre

Fig. 5. Bunker dans la montagne au-dessus de Vlore, 2022.   Photo : F. Lasserre

Fig. 6. Bunker urbain à Durrës, 2017. Photo: F. Lasserre

Fig. 7. Abris fortifies creusés dans la montagne, Dajti, 2015.  Photo: F. Lasserre

1.2.     La dure logique derrière les bunkers

La pratique de la fortification des frontières est antérieure aux États modernes. Les empires égyptien et romain, ainsi que les royaumes qui se sont succédé en Eurasie, ont construit des murs de défense et des forteresses pour empêcher les envahisseurs d’entrer. Ces pratiques diffèrent de la pratique moderne qui consiste à ériger des murs pour empêcher l’immigration (Paz 2017). De manière plus contemporaine, le XXe siècle regorge d’exemples d’États qui ont fortifié leurs frontières avec des bunkers, principalement en temps de guerre. Après la Première Guerre mondiale, à partir de 1920, l’Italie a construit des défenses le long de la nouvelle frontière de Rapallo avec le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (Grom et al 2018 ; Kumer et al 2020). Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, la France a construit des bunkers imposants le long de sa ligne Maginot, tristement célèbre pour sa faillibilité, tandis que l’Allemagne a créé une construction similaire avec la ligne Siegfried. La crainte d’une invasion nazie a poussé la Suède à se lancer dans la fortification à grande échelle de son littoral méridional avec la ligne de Skåne (Högberg 2000 ; Vernon & Zimmermann 2021). En 1939-1940, après l’annexion des États baltes par l’Union soviétique et l’occupation de l’est de la Pologne, le Politburo a érigé des bunkers dispersés le long de la ligne Molotov qui longe ses nouvelles frontières occidentales (Short 2008). Puis, entre 1942 et 1944, l’Allemagne s’est tournée vers la côte pour se protéger des envahisseurs maritimes, en construisant le Mur de l’Atlantique, une série de fortifications côtières s’étendant de la Scandinavie à l’Europe continentale (Kaufmann et al 2012). L’Espagne franquiste a commencé à construire sa Linea P le long de la frontière française en 1939 et a poursuivi sa construction jusqu’en 1948 (Rodriguez 2010) (Fig. 8), donc en temps de paix et en réaction aux craintes du régime de Franco ; on y reviendra.

Fig. 8. Bunkers de la ligne P espagnole près de Roses, Catalogne, 2018. Source: F. Lasserre.

Dans l’Albanie de la guerre froide, la doctrine officielle qui a présidé à la construction des bunkers de Hoxha était d’épuiser une force d’invasion en l’obligeant à repérer ces nombreux points défensifs et à les détruire un par un. Les bunkers ont été construits en réponse à plusieurs menaces étrangères perçues, qui se sont intensifiées après la scission entre l’Union soviétique et l’Albanie en 1961 et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968. Hoxha était convaincu que l’Albanie serait la prochaine cible de l’Union soviétique ou de la Yougoslavie, car il était hostile au gouvernement de Tito à Belgrade, la capitale de la Yougoslavie. Les bunkers étaient destinés à assurer la défense du pays selon une doctrine de guérilla partisane. En d’autres termes, ce qui leur manquait en puissance de feu, ils le compensaient par une résistance populaire que l’on imaginait capable d’user progressivement tout envahisseur (Vickers & Pettifer 1997; Turku 2009). Cette stratégie reposait en partie sur l’idée de la détermination de l’Albanie à se défendre à tout prix (Turku 2009).  Construits sur les plages et le long des frontières dans le but d’arrêter ou de ralentir un envahisseur, les bunkers albanais s’inscrivaient dans une logique de fortification des frontières et de défense du territoire. Ils sont également disséminés sur le territoire afin de s’assurer que l’ennemi puisse être combattu en profondeur dans une logique d’attrition, une stratégie similaire à celle de la Suisse et de l’Autriche (Stein 1990) et de la Yougoslavie (Grom & Štukovnik 2018).

Aucun compte rendu officiel détaillé de la production des bunkers albanais n’ayant été publié ou déclassifié, il n’existe pas de chiffres officiels ni de cartes permettant d’estimer leur nombre ou leur emplacement exacts. Les estimations de leur nombre vont de 180 000 à un million, la fourchette la plus fréquente se situant entre 500 000 et 750 000 (Glass 2017). L’effort économique d’une telle entreprise a consommé d’importantes ressources financières et industrielles (Glass 2015). Au plus fort de la production de soutes, entre 1977 et 1981, le gouvernement a investi environ deux pour cent (Glass 2014) du produit matériel net – une part importante du budget – dans cette activité. En proportion de l’économie, le coût de la construction des bunkers équivaut à deux fois ce que la France a dépensé pour construire la ligne Maginot (Asllani 2010 ; Stefa & Mydyti 2012), une fortification militaire qui s’est finalement avérée aussi inutile que les bunkers albanais.

L’efficacité de la stratégie de Hoxha n’a jamais été mise à l’épreuve, car l’Albanie communiste n’a pas été envahie. Certains rapports indiquent toutefois qu’ils ont été utilisés dans des situations de combat après l’effondrement du régime. Pendant la période de troubles civils en 1997, parfois appelée guerre civile albanaise, face aux combats entre les troupes gouvernementales et les rebelles, les habitants de Sarandë, dans le sud de l’Albanie, auraient pris position dans des bunkers autour de la ville (Spollar 1997). En outre, après le déclenchement de la guerre du Kosovo en 1999, lorsque les batteries d’artillerie serbes situées de l’autre côté de la frontière au Kosovo ont bombardé les villages frontaliers du Kosovo et de l’Albanie, les Kosovars et d’autres résidents locaux ont utilisé les bunkers pour se mettre à l’abri (Holmes 1999). Pendant le conflit, l’Armée de libération du Kosovo (UCK) les aurait également utilisés comme positions défensives contre l’armée serbe (Walker 1999 ; Strochlic 2015). Mais ces utilisations n’ont pas testé la valeur militaire comme levier de résistance face à une invasion.

La valeur militaire des bunkers peut être partiellement évaluée par des témoignages et des observations récentes. Le béton utilisé pour construire ces bunkers montre souvent des signes de détérioration prématurée, en particulier dans les endroits proches de la mer. En revanche, les bunkers en béton construits par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale près de Pogradec ne semblaient pas souffrir d’une telle détérioration en 2010. Un ingénieur que nous avons interrogé a attesté que les bunkers individuels pouvaient facilement être arrachés par un bulldozer (Fig. 9), ce qui amène à se demander comment leur intégrité structurelle aurait résisté à un éventuel assaut de chars en marche (Informateur 1, Tirana, 2010).

Fig. 9. Bunker arraché et renversé près de l’ancien camp de jeunesse du Parti Communiste/Parti du Travail, Dajti, 2017.  Photo: F. Lasserre.

La logique tactique de ces constructions pose aussi parfois question. A Ilias, une longue suite de petits bunkers construits sur la côte et orientés vers la mer, semble défendre l’accès à la plage de Gjipes (Fig. 10 et 11).  Mais cette plage est de faible dimension (100 m de long) et aboutit rapidement au goulet d’étranglement de l’étroit canyon de Gjipes : il parait plus facile de bloquer d’éventuelles troupes débarquées sur cette petite plage (donc en nombre réduit) en interdisant le transit par le canyon très encaissé ou vers la route accrochée à la falaise, plutôt qu’en tirant au fusil sur les navires amphibies, mais la configuration des bunkers, tous sur la falaise et orientés vers la mer, ne semble pas prévoir cette tactique. La valeur de ces bunkers semble donc davantage résider dans la symbolique d’une longue série de bunkers pointés comme une phalange vers l’île grecque de Corfou, à 27 km en face de la plage, et donc a priori hostile, que dans leur capacité à réellement enrayer une force de débarquement visant la plage de Gjipes.

Fig. 10 et 11. Bunkers à l’ouest de la plage de Gjipes, Ilias, 2022. Photos F. Lasserre

1.3.     L’idéologie cachée des bunkers

Si les bunkers visaient à servir de moyen de dissuasion militaire face à l’étranger, ils avaient également une fonction domestique. Hoxha a demandé aux familles albanaises d’aider à ériger et à entretenir ces bunkers (Informateur 2, Tirana, 2012 ; Iacono & Këlliçi 2015), ce qui faisait partie des tâches collectives régulières dont la population devait s’acquitter dans le cadre de son service civil hebdomadaire obligatoire (Informateurs 2 et 5, Tirana, 2012). Les pièces des bunkers étaient préfabriquées (Glass 2014) puis expédiées vers leurs destinations, où les civils aidaient à leur assemblage final. En disséminant les bunkers dans tout le pays, le régime totalitaire s’est efforcé d’inculquer une mentalité de siège à la population (Galaty et al. 1999 ; O’Donnell 1999 ; Glass 2008 ; Morgan 2017 ; Iacono & Këlliçi 2015). Cette stratégie consistant à exercer un contrôle en instillant la peur d’un conflit probable peut expliquer pourquoi certains Albanais associent encore les bunkers à de  » mauvais souvenirs  » du contrôle politique et de la surveillance constante exercés par la police comme par les délateurs (Informateur 2, Tirana, 2012). Après Hoxha, les Albanais ont souvent décrit ces bunkers comme des symboles de répression et d’intimidation (Galaty et al. 1999 ; Martin-McAuliffe 2017). Comme l’a rappelé un haut responsable militaire interrogé dans le cadre d’une étude majeure sur les bunkers, Concrete Mushrooms (Stefa et al. 2012, 26),

Les bunkers n’ont pas été construits pour se défendre contre les étrangers, mais pour communiquer au peuple albanais que tout ce que nous faisons, nous le faisons pour défendre notre peuple contre tous. La bunkerisation était une force politique en action sous le couvert d’intérêts nationalistes, alors qu’en réalité, elle gaspillait des ressources précieuses en propagande pour maintenir les gens convaincus que le pays était puissant[1].

Le régime voulait que les bunkers, bien visibles dans le paysage albanais, s’inscrivent dans la conscience publique. Ils n’étaient pas cachés comme des fortifications militaires dans d’autres pays tels que la Suisse, par exemple, où la doctrine de défense nationale repose toujours sur la mobilisation populaire soutenue par de vastes fortifications souterraines (Nullis 2002 ; Reichen 2016 ; Hunt 2017). Ainsi, alors que le régime de Hoxha a disparu depuis trois décennies, la présence et la visibilité persistantes de milliers de bunkers incitent à reconsidérer l’évolution de leur perception par le public. Des éléments de comparaison avec la perception des bunkers hérités de l’époque franquiste en Espagne pourrait être éclairante.

1.4. Le cas de la Linea P en Espagne

La ligne P est une série de fortifications militaires construites en Espagne, on l’a vu, de 1939 à 1948 pour protéger la frontière avec la France. Pendant la guerre civile espagnole, si la France n’est pas intervenue dans le conflit, ce ne fut pas le cas de l’Allemagne et de l’Italie qui envoyèrent sur place divisions ou escadrons de soutien aérien. Très proche politiquement des régimes nazi et fasciste, Franco sut demeurer neutre pendant la Seconde guerre mondiale mais a nourri d’importantes craintes quant à la possibilité que les Alliés ne tentent de renverser son régime après leur victoire sur les pays de l’Axe. Les craintes du régime furent renforcées par l’infiltration de maquisards républicains espagnols en 1944-45, cependant rapidement vaincus par l’armée espagnole (Martinez-Maler, 2002; Dufour et Trempé, 2008 ; Sill, 2021), épisode qui, comme en Albanie, a nourri l’imaginaire d’un régime confronté à l’adversité dans l’après-guerre, avant que la guerre froide ne conduise les Occidentaux à tolérer le régime franquiste, puis à collaborer avec lui à travers des exercices conjoints à partir des années 1960 (Pellistrandi, 2002), avant l’admission de l’Espagne dans l’OTAN en 1982 une fois la démocratie revenue, tandis que l’Albanie s’isolait davantage au fil du temps.  Les casemates de la ligne P, plus imposantes que celles construites en Albanie et au nombre d’environ 4 500, comprenaient de l’artillerie et des défenses antiaériennes, et ne reposaient donc pas sur de l’infanterie légère. Elles n’ont été abandonnées par l’armée espagnole que vers 1980 (Gorostiza, 2018), en 1993 pour les batteries côtières de Roses (Roses, 2015).

C’est donc, en Albanie comme en Espagne, une mentalité d’État assiégé qui préside à la construction de ces fortifications après avoir pris le pouvoir à la faveur d’une guerre civile[2]. Comme en Albanie, ils sont l’objet en Espagne de réactions diverses mais sont plutôt aujourd’hui l’objet soit d’indifférence, soit de tentatives de valorisation touristique (Turismo Aragon, 2019 ; Tierra de Biescas, 2022 ; Mapa de la Linea P, 2021) (Fig. 12 à 14), sachant que ces fortifications espagnoles ne sont présentes que dans la zone frontalière nord et ne sont donc pas omniprésentes : elles ne sont donc pas devenues un symbole du régime comme en Albanie.

Fig. 12 et 13. Bunkers de la Linea P, parc de la Punta Falconera, Roses (Catalogne), 2022.  Photos : F. Lasserre.

Fig 14. Bunker de la Linea P, montagnes entre El Port et Vilajuïga, 2023. Photo : F. Lasserre

2.  Les perceptions contemporaines des bunkers par les Albanais

Après la chute du régime communiste, les bunkers albanais n’ont plus été associés à la peur de la guerre et à la répression gouvernementale. Nombre d’entre eux sont rapidement devenus obsolètes, les gens les ignorant ou les détruisant de manière plus proactive. D’autres ont été réaffectés et investis de nouvelles significations. Le changement soudain d’attitude à l’égard des bunkers reflète la façon dont des constructions similaires ont été transformées dans d’autres pays à la suite d’un changement de régime et/ou de la fin de la guerre.  Par exemple, en France, un bunker datant de l’époque du régime de Vichy dans la ville de Sainte Bernadette-du-Banlay a été transformé en église, tandis qu’en Allemagne, un bunker datant de l’époque nazie a été transformé en terrain de jeux d’escalade (Virilio 1991 ; Morgan 2017).

Le professeur d’architecture Jason Payne (2014) propose une typologie utile de l’évolution de l’attitude des Albanais à l’égard des bunkers dans la société post-communiste, sur laquelle notre recherche s’appuie. Il affirme que les bunkers ont pu tour à tour être appréciés en tant que ruines, adaptés pour une réutilisation pratique, exploités pour une réutilisation consumériste, ou réinterprétés soit à travers une « institution auto-réflexive », un lieu qui favorise la conjuration des démons du passé et la commémoration (Payne 2014, 165). Sur la base de nos observations et de nos entretiens en Albanie, nous proposons la typologie suivante. Premièrement, les bunkers peuvent devenir l’objet d’une indifférence totale, ce qui peut conduire à leur destruction lorsqu’elle est jugée nécessaire, par exemple pour construire des logements, des hôtels ou des routes. Deuxièmement, ils peuvent devenir l’objet d’une dérision affirmée, une fois peints ou graffités. Troisièmement, ils peuvent être transformés et réutilisés, soit de manière ad hoc, soit de manière plus délibérée afin de les transformer en marchandises. Quatrièmement, ils peuvent devenir des marqueurs commémoratifs permettant de réfléchir au passé. Bien que ces catégories soient distinctes, elles ne s’excluent pas nécessairement l’une l’autre.

2.1.     Les bunkers comme objets d’indifférence

De nombreux bunkers ont été détruits, essentiellement pour libérer le foncier pour de nouveaux usages, même si parfois on a pu vouloir se venger de l’ancien régime communiste[1].  Plus fréquemment, il s’agissait de récupérer des terres pour une utilisation locale, comme c’est le cas pour les agriculteurs qui considèrent les bunkers dans leurs champs comme des nuisances, les habitants et les entrepreneurs ayant des entreprises sur les plages qui promeuvent le tourisme (Informateur 3, Tirana, 2015). Cette destruction non documentée ne semble pas avoir suscité de débat public sérieux, ce qui contraste avec les discussions sur le sort de monuments communistes plus importants et plus visibles comme la Pyramide de Tirana, inaugurée en 1988 et initialement conçue comme un musée de l’héritage d’Enver Hoxha destiné à glorifier le régime communiste (Fig. 15). Aujourd’hui en grande partie abandonnée et vandalisée (Fig. 16), ni le gouvernement municipal ni le gouvernement central n’avaient de plan pour la détruire ou la restaurer avant 2022, en partie à cause du désaccord public prolongé sur ce qu’il faut faire du monument (Myhrberg 2011 ; Iacono & Këlliçi 2016 ; Iacono & Këlliçi 2017). A l’été 2019, un projet a été retenu par la mairie pour la convertir en centre de formation en création visuelle et numérique[2].

Fig. 15. La Pyramide, centre-ville de Tirana, en 2007. Photo: F. Lasserre

Fig. 16. La Pyramide, 2015.    Photo: F. Lasserre

La destruction d’un bunker en béton est une entreprise qui, si elle n’est pas très complexe, engage des coûts pour tout individu qui tente d’en retirer un – sauf à le tasser en bordure de terrain,  ce qui explique en partie pourquoi tant de bunkers parsèment encore le pays. Compte tenu de ces coûts, les bunkers peuvent être réutilisés de manière plus occasionnelle, par exemple comme toilettes ad hoc (informateur 4, Dürres, 2017) ou comme lieu de rencontre pour les adolescents (Galaty et al. 1999, 203). Même lorsque des sites sont réaménagés, comme un parc d’attractions ouvert en 2017 sur la montagne Dajti au nord de Tirana, à proximité de l’une des résidences de campagne de Hoxha, les bunkers sont souvent laissés en l’état (fig. 17).

Fig. 17. Bunkers près de la résidence de montagne d’Enver Hoxha, aujourd’hui dans un parc récréatif, Dajti, 2017. Photo: F. Lasserre.

S’ils ne sont pas considérés comme des obstacles, ils sont donc souvent laissés en l’état comme sur les plages. Ainsi les bunkers de la figure 2 ont-ils disparu lors de la construction de nombreux hôtels sur la plage de Dhermi en 2018 (Fig. 18) mais les bunkers en périphérie de la plage ont été laissés en place (Fig. 19, 20), tout comme à Qeparo par exemple (Fig. 21).

Fig. 18. Site de la figure 2 en 2022 : les bunkers ont été détruits pour faire place aux aménagements touristiques.  Cliché F. Lasserre.

Fig. 19 et 20. Bunkers demeurés en place, plage de Dhermi, 2022.  Photos : F. Lasserre.

Fig. 21. Bunkers près de la plage de Qeparo, 2022.  Photo : F. Lasserre.

2.2.  Les bunkers comme objets de dérision

Si les dépenses nécessaires à la destruction des bunkers dans le parc d’attraction susmentionné de la montagne Dajti ont pu être jugées inutiles, il est également possible que les propriétaires du parc estiment que leur présence puisse ajouter une touche de kitsch et rappeler ce qu’était l’endroit autrefois – les bois autour de la résidence de montagne d’Enver Hoxha. Des attitudes plus sarcastiques et dérisoires à l’égard des bunkers apparaissent également dans le cadre de leur commercialisation. Commentant la vente de hamburgers et de casemates souvenirs en forme de petits bunkers, l’anthropologue sociale Helen Regis affirme que les bunkers « sont utilisés pour communiquer un message très différent : une esthétique kitsch post-communiste auto-dépréciative qui récupère le passé en tant que ‘patrimoine’ à travers l’idiome de la moquerie » (Regis, communication personnelle, citée dans Galaty et al. 1999, 209). Les boîtes à pilules, cendriers et porte-crayons en forme de bunker sont exposés dans les boutiques de souvenirs pour le touriste de passage[1]. La promotion d’un souvenir de bunker était accompagnée d’un message à l’attention des acheteurs : « Salutations du pays des bunkers. Nous avons supposé que vous n’aviez pas les moyens d’en acheter un grand » (Shenon 1996, S1, p.4).

Une autre forme d’appropriation tout aussi dérisoire est la peinture des bunkers que l’on trouve le long des côtes ou dans les centres urbains. Certains bunkers ont été peints avec des couleurs vives dans le but de rendre leur présence plus esthétiquement conforme aux espaces de loisirs (Pike 2013, 59). Aucun programme municipal officiel ne promeut cet acte de transformation des bunkers, il est donc probable que ces peintures soient l’initiative « d’habitants ou d’étudiants », comme l’a supposé un informateur (Informateur 2, Tirana, 2012). La peinture des bunkers indique un désir de transformer la symbolique de leur présence: si l’on doit vivre avec, autant tâcher de les embellir ou de se moquer du souvenir d’un régime détesté (Fig. 22 à 25).

Fig. 22. Bunker peint, Ksamil, 2010. Photo: F. Lasserre

Fig. 23. Bunkers sur une plage à Ksamil, 2010. Photo: F. Lasserre.

Fig. 24. Bunker peint sur le terrain d’un hôtel/restaurant, Dajti, 2012.  Photo: F. Lasserre.

Fig. 25. Bunker peint, parc municipal, centre de Tirana, 2017. Photo: F. Lasserre.

2.3.     Les bunkers comme source de revenus

De nombreux bunkers ont également été réappropriés et transformés en sources de revenus, en particulier dans le cadre de l’industrie touristique croissante du pays. Lorsque les touristes et les journalistes étrangers ont commencé à entrer en Albanie à la fin des années 1990, leur fascination pour cette caractéristique unique du paysage albanais a incité les entrepreneurs à transformer les bunkers en restaurants, en bars et en hôtels. Pour les Albanais entreprenants, les bunkers représentaient une ressource à exploiter plutôt qu’une horreur (Pike 2013, 58-59). Cette tendance est illustrée par le projet Concrete Mushrooms mentionné plus haut, initié par deux professeurs du Politecnico Di Milano en Italie, qui a donné lieu à la publication d’un livre (Stefa & Mydyti 2012) et à la création d’un site web (ArkiNet Blog 2009). L’objectif du projet était d’apporter une réflexion sur ces bunkers en béton hérités et disséminés à travers le pays, et sur la manière dont on pourrait leur donner un regard différent. Les étudiants en architecture à l’origine de Concrete Mushrooms font désormais la promotion des avantages financiers de la conversion des bunkers en bars, restaurants et petits hôtels. Parmi les initiatives similaires, citons « Bed and Bunkers » (Anonyme 2012 ; Bed and Bunkers, 2015), un projet lancé en 2012 pour transformer les bunkers PZ en chambres d’hôtel, en particulier dans les endroits où les paysages sont attrayants pour les touristes (Prix de l’UE pour l’architecture contemporaine 2015 ; voir également Geoghegan 2012). Il est plus facile de transformer de grands bunkers PZ en infrastructures touristiques que de petits bunkers QZ, qui n’ont pas assez d’espace pour être exploités de la même manière.

La tendance à la marchandisation des bunkers, qui se traduit notamment par leur valorisation esthétique, a conduit le gouvernement albanais désormais libéral à les percevoir comme des attraits touristiques. Les agences privées occidentales et albanaises qui contribuent au développement du tourisme ont également fortement encouragé l’adoption de ces nouvelles « mentalités bunker » (voir par exemple : TripAdvisor 2017 ; Albanian Tourist ; et Albanian Trip). Ironiquement, une infrastructure qui faisait autrefois partie des fortifications de défense en béton du régime communiste, les bunkers font désormais partie intégrante des actifs de l’industrie touristique capitaliste.  En outre, tout comme il existe des précédents de construction de bunkers à des fins de défense, il existe également des précédents d’utilisation d’anciens bunkers à des fins touristiques. De telles fortifications ont déjà été utilisées à des fins économiques en Israël (Gelbman 2008) et en France avec la ligne Maginot (Gordon 2018) et le mur de l’Atlantique de l’époque nazie (Loizeau & Leleu 2019). La marchandisation rapide des bunkers dans l’Albanie post-communiste, compte tenu de la transformation politique et économique globale du pays, est sans doute d’autant plus frappante.

Fig. 26. Un bunker transformé en bar près de Durrës.
Crédit: Catherine Babin/Rémi Bourdillon, Le Devoir, 16 juin 2018, https ://www.ledevoir.com/vivre/voyage/530305/des-bunkers-aux-balkans (avec leur aimable autorisation).

2.4.     Les bunkers comme lieux de mémoire du passé

Enfin, les bunkers ont été plus récemment préservés et restaurés en tant que témoignages du passé. Cette restauration témoigne de la volonté d’associations historiques ou d’autorités municipales de faire en sorte que les bunkers encouragent la réflexion sur le régime communiste plutôt que de se contenter de prendre possession et de monnayer des infrastructures obsolètes.  Néanmoins, la préservation des bunkers en tant que lieux de mémoire, comme cela a été fait à Tirana (Fig. 27), peut également recouvrir des motivations marchandes, notamment en ce qui concerne le tourisme patrimonial (van der Boon 2019; Azizaj 2020).

Fig. 27. Bunker restauré, centre-ville de Tirana, 2017. Photo: F. Lasserre.

Le premier site de Bunk’Art, ouvert en 2014 dans le nord de Tirana, est un exemple clé de la transformation d’un bunker en un site de mémoire publique. Ici, 24 pièces de l’immense abri en béton, qui était destiné à protéger Hoxha et son cabinet en cas d’attaque nucléaire, ont été transformées en un centre d’art et de culture à usage mixte comprenant un musée d’histoire et une galerie d’art contemporain. (Fig. 28).

Fig. 28. L’entrée du bunker souterrain, aujourd’hui lieu de l’exposition Bunk’Art 1. Tirana, 2022.    Photo : F. Lasserre

Bunk’Art 2, ouvert en 2016 (Fig. 29), a transformé un ancien abri du centre-ville de Tirana, conçu pour protéger l’élite de la police et le personnel du ministère de l’Intérieur d’une catastrophe nucléaire, en un musée documentant la persécution politique perpétrée par le régime communiste (Eilers 2016 ; Bourdillon 2018). Ce souci de mémoire, dans ces efforts de communication publique et de commémoration de la part du gouvernement albanais illustrés par ces musées, n’exclut pas l’ironie parmi le public. Comme l’explique un guide de Bunk’Art, « que vous visitiez nos bunkers, c’est une bonne façon de punir le dictateur. Il doit se retourner dans sa tombe en sachant que vous, les « capitalistes », vous vous amusez à les envahir ! » (Bourdillon 2018).

Fig. 29. Le bunker de l’exposition Bunk’Art 2, centre-ville de Tirana, 2017. Photo: F. Lasserre.

Conclusion

Craignant une invasion de l’extérieur, le régime communiste isolé de Hoxha a cultivé le récit d’un État assiégé par l’OTAN, la Yougoslavie, l’Union soviétique et ses alliés. L’armée albanaise a répondu à ces craintes d’invasion en construisant frénétiquement des bunkers – avec l’aide obligatoire de toute la population – dans tout le pays, des montagnes à la côte, afin de fortifier ses frontières terrestres et maritimes. Ces bunkers ont généré une atmosphère de peur omniprésente au sein de la population. En même temps, ces inquiétudes étaient finalement plutôt superficielles, à l’image des bunkers eux-mêmes. Après l’effondrement du régime communiste en 1991, toute une série de nouvelles représentations liées aux bunkers se sont rapidement développées, allant de l’indifférence à la dérision, en passant par la marchandisation et la commémoration.

Comme dans la plupart des pays où les infrastructures militaires ne remplissent plus leur fonction initiale, de nombreux bunkers albanais sont aujourd’hui à l’abandon. Bien que dépouillés de leur fonction militaire ou politique initiale, ces artefacts abandonnés témoignent encore de manière vivante et inéluctable du passé. Les bunkers ont été construits à la fois pour répondre à des angoisses politique mortelles du régime (Bennett 2011) et, plus spécifiquement en Albanie, au désir totalitaire d’instiller la terreur au sein de la population. En un laps de temps relativement court, la relation des Albanais avec les bunkers est passée d’une distance craintive à une série d’autres attitudes et pratiques. Cette évolution de la relation témoigne d’une réappropriation des bunkers (Morgan 2014), ce qui signifie que la société albanaise accepte progressivement l’héritage douloureux de son passé communiste.  Des recherches plus approfondies pourraient permettre d’étudier la place qu’occuperont les bunkers dans l’espace public et dans l’imaginaire collectif à l’avenir. La tendance à la destruction prévaudra-t-elle, les bunkers seront-ils de plus en plus transformés en actifs productifs, ou disparaîtront-ils progressivement du paysage et de la mémoire, comme nos conversations avec de nombreux habitants l’ont laissé entendre ? Plusieurs récits et potentialités sont en jeu. Il reste à voir comment ils se matérialiseront et affecteront les dizaines de milliers de bunkers encore présents sur le territoire albanais.

Références

Albanian Tourist (nd). Bunkers, http://www.albaniantourist.com/albanian-bunkers.html

Albanian Trip (nd). Bunkers and Beaches, http://www.albaniantrip.com/bunkers-beaches/.

Anonymous (2012). Bed and Bunkers, Forum AP, Periodik Shkencor për Arkitekturën dhe Planifkimin Urban 11: 6-9, https://www.yumpu.com/en/document/read/62865731/forum-a-p-11.

Asllani, A. (2010). Les bunkers d’Albanie transformés en cabanons de plages, restaurants ou… en niches. Les Observateurs, France24, 13 août,. https://observers.france24.com/fr/20100813-bunkers-albanie-transformes-installations-proximite-champignon-hoxha.

Azizaj, S. (2020). Healing Bunkers. Reinterpretation of The Albanian Bunkers. Master’s Thesis, Mémoire de maîtrise, Advanced Studies in Architecture, Barcelona School of Architecture.

Bed and Bunkers (2015). Student project, Polis University. https://archello.com/project/bed-and-bunker.

Bennett, L. (2011). “The Bunker: Metaphor, materiality and management, Culture and Organization 17(2): 155-173, https://doi.org/10.1080/14759551.2011.544894

Bourdillon, R. (2018). Des bunkers aux Balkans, Le Devoir, 16 juin. https://www.ledevoir.com/vivre/voyage/530305/des-bunkers-aux-balkans.

Concrete Mushrooms – Bunkers in Albania (2009). ArkiNet Blog, 20 octobre, https://arkinetblog.wordpress.com/2009/10/20/concrete-mushrooms-bunkers-in-albania/.

Dufour, J.-L. et Trempé, R. (2008). La France, base arrière d’une reconquête républicaine de l’Espagne : l’affaire du Val d’Aran, Dans Sylvie Caucanas et Jean Sagnes (dir.), Les Français et la guerre d’Espagne, Presses Universitaires de Perpignan, 261-284.

Eaton, J., & E. Roshi (2014). Chiseling Away at a Concrete Legacy: Engaging with Communist-era Heritage and Memory in Albania. Journal of Field Archaeology 39(3): 312-319. https://doi.org/10.1179/0093469014Z.00000000084.

Eilers, R. (2016). Albania’s bunker museums cast new light on a dark history. The Guardian, 25 juin. https://www.theguardian.com/travel/2016/jun/25/albania-tirana-bunkers-museums-communist.

EU Prize for Contemporary Architecture (2015). Bed and Bunker Project. https://miesarch.com/work/1219.

Galaty, M., S.R. Stocker, & C. Watkinson (1999). Beyond Bunkers: Dominance, Resistance and Change in an Albanian Regional Landscape, Journal of Mediterranean Archaeology 12(2): 197-214. https://doi.org/10.1558/jmea.v12i2.197

Gelbman, A. (2008). Border tourism in Israel: Conflict, peace, fear and hope, Tourism Geographies 10(2): 193-213. https://doi.org/10.1080/14616680802000022

Geoghegan, P. (2012). Albania watches impassively as bunkers become bunk-beds. The Guardian, 26 sept..https://www.theguardian.com/world/2012/sep/26/albania-communist-bunkers-become-tourist-beds

Glass, E. (2008). A Very Concrete Legacy: An Investigation into the Materiality and Mentality of Communist Bunkers in Albania. Mémoire de maîtrise, University of Bristol.

Glass, E. (2015). Communist Military Bunkers, dans I. Parangoni (dir.),  Between Glory and Fall. Albania and the Industrial Experience. Tirana: Shtëpia Botuese. 25-31.

Glass, E. (2017). Once Upon a Time in Ksamil. Communist and Post-Communist Biographies of Mushroom-shaped Bunkers in Albania, dans L. Bennett (dir.), In the Ruins of the Cold War Bunker: Affect, Materiality and Meaning Making. New York: Rowman & Littlefield. 145-163.

Glass. E. (2014). Concrete Memories: Cultural Production in a Communist Albanian Factory, dans H. Orange (dir.),  Reanimatimg Industrial Spaces: Conducting Memory Work in Post-Industrial Societies. Londres: Left Coast Press. 138-157.

Gordon, B. M. (2018). War Tourism: Second World War France from Defeat and Occupation to the Creation of Heritage. Ithaca: Cornell University Press.

Gorostiza, S. (2018). “There Are the Pyrenees!” Fortifying the Nation in Francoist Spain. Environmental History23(4), 797-823.

Grom, J. P., & P. Štukovni. (2018). Sectoral Division of Rapallo Border Defence Systems and Discovering the Extent of the Rupnik Line Fortification System. Igra Ustvarjalnosti /Creativity Game. Theory and Practice of Spatial Planning 6: 30-40.

Grom, J. P.,A. Fikfak, & L. Skansi (2018). Fortifications of the Rapallo Border and Their Role as Co-Creators of Space, Mokslas – Lietuvos Ateitis / Science – Future of Lithuania 10. https://doi.org/10.3846/mla.2018.1485.

Högberg, L. (2000). Skåne-linjen:(Per-Albin linjen): det skånska kunstförsvaret under andra världskriget. Stockholm: Högberg.

Holmes, C. (1999). Conflict in the Balkans: Serb Troops Harassing Albanian Villages, 19 mai, The Atlanta Journal A6: Dow Jones Factiva.

Hunt, D. (2017). Fortress Switzerland” Owlcation, 9 sept.., https://owlcation.com/humanities/Fortress-Switzerland.

Iacono, F., & K.L. Këlliçi (2016). Exploring the Public Perception of Communist Heritage in Post-communist Albania, Ex Novo, Journal of Archaeology 1(1): 55-69. https://doi.org/10.32028/exnovo.v1i0.398

Iacono, F., & K.L. Këlliçi (2017). Of Pyramids and Dictators: Memory, Work and the Significance of Communist Heritage in Post-Socialist Albania, AP: Online Journal in Public Archaeology 5: 97-122. http://dx.doi.org/10.23914/ap.v5i0.66.

Kaufmann, J. E., H.W. Kaufmann, A. Jankovic-Potocnik, & V. Tonic (2012). The Atlantic Wall: History and Guide. Barnsley: Pen and Sword.

Kumer, P., M. Zorn, G. Žorž, & P. Gašperič (2020). From the Great War to Interwar Fortifications: Changing Narratives Attached to the Military Landscape in Western Slovenia, dans G. O’Reilly (dir.), Places of Memory and Legacies in an Age of Insecurities and Globalization. Cham: Springer. 247-263.

Loizeau, M. L., & J. L. Leleu (2019). Quand tombe la frontière… Appropriation mémorielle et processus de patrimonialisation du ‘mur de l’Atlantique’ en Basse-Normandie, In Situ. Revue des patrimoines 38. https://journals.openedition.org/insitu/20019.

Mapa de la Linea P (2021). Mapa de la Linea P, https://lineap.spiki.org/

Martin-McAuliffe, S. (2017). The Hungry Eyes: The Anxious Topographies of Enver Hoxha’s Bunker Program in Albania, dans A. Ring,  H. Steiner et K. Veel (dir.), Architecture and Control. Leiden: Brill. 108-127.

Martinez-Maler, O. (2002). Les guérillas antifranquistes (1939-1961). À propos d’une amnésie. Mouvements, 19, 144-149. https://doi.org/10.3917/mouv.019.0144

Morgan, D. (2014). Bunker Conversion and the Overcoming of Siege Mentality, Култура/Culture 6: 25-42. https://journals.cultcenter.net/index.php/culture/article/view/43

Morgan, D.L. (2017). Bunker Conversion and the Overcoming of Siege Mentality, Textual Practice 31(7): 1333-1360. https://doi.org/10.1080/0950236X.2015.1094237.

Myhrberg, K. (2011). Heritage from the Communist Period in Albania – An Unwanted Heritage Today? Mémoire de maîtrise en Conservation, University of Gothernburg, https://gupea.ub.gu.se/bitstream/handle/2077/29221/gupea_2077_29221_1.pdf?sequence=1&isAllowed=y

Nepravishta, F. (2014). Regeneration Of Military Brownfield Heritage In Albania, dans Đjukić, A., D. Simonović et T.Vujičić (dir.), Browninfo. Toward a Methodological Framework for Brownfield Database Development. University of Banja Luka Press. 271-286.

Nullis, Clare. (2002). Long-Secret Forts Coming to Light In Switzerland, Washington Post, 20 oct., https://www.washingtonpost.com/archive/politics/2002/10/20/long-secret-forts-coming-to-light-in-switzerland/e43cc165-f485-4593-909b-cc84489c447f/.

O’Donnell, J. (1999). A Coming of Age: Albania under Enver Hoxha. East European Monographs n°517. Boulder and New York: East European Monographs.

Payne, J. (2014). Projekti Bunkerizimit: The Strange Case of the Albanian Bunker, Log 31: 161-168.

Paz, M. (2017). The Law of Walls, European Journal of International Law 28(2): 601-624.

Pellistrandi, J. (2002). L’armée espagnole à l’épreuve de la démocratie et de l’Europe: 1975-2002. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 74, 101-111.

Pike, D. (2013). The Bunkerization of Albania, Cabinet 50: 54-61.

Reichen, H.-J. (2016). Swiss Armed Forces Reform: Doctrinal and Organizational Challenges, Mémoire de maîtrise, Military Art, U.S. Army Command and General Staff College, https://apps.dtic.mil/dtic/tr/fulltext/u2/1020349.pdf.

Rodriguez, H. A. (2010). La « Organización Defensiva de los Pirineos »: Identificación, organización y descripción de la documentación en el Archivo General Militar de Ávila, Boletín Informativo Sistema Archivístico de la Defensa 18: 33-38.

Roses in Costa Brava (2015). Viu la cultura a Roses (V): Els búnquers de Punta Falconera; https://rosesincostabrava.com/ca/vive-la-cultura-en-roses-v-los-bunkeres-de-punta-falconera/, c. le 27 sept. 2023.

Shenon, P. (1996). Tirana Journal; Dictator Liked Bunkers. My, They Mushroomed!, New York Times, 13 avril, https://www.nytimes.com/1996/04/13/world/tirana-journal-dictator-liked-bunkers-my-they-mushroomed.html.

Short, N. (2008). The Stalin and Molotov Lines: Soviet Western Defences 1926-41. Oxford: Osprey Publishing.

Sill,  É (2021). Novembre 1944 : la dernière bataille de l guerre d’Espagne. RetroNews, 23 nov., https://www.retronews.fr/conflits-et-relations-internationales/long-format/2021/11/23/1944-guerre-despagne-val-d-aran#

Spolar, Ch. (1997). Fighting Reported to Spread in Albania As Government Rejects Mediation Bid, The Washington Post, 6 mars, https://tinyurl.com/WashingtonPost-Albania

Stefa, E. and G. Mydyti (2012). Concrete Mushrooms. Reusing Albania’s 750,000 Abandoned Bunkers – Ripërdorimi i 750,000 bunkerëve Shqiptar. Milan: DPR.

Stein, G. J. (1990). Total Defense: A Comparative Overview of the Security Policies of Switzerland and Austria, Defense Analysis 6(1): 17-33.

Strochlic, N. (2015). Në Shqipëri, brenda bunkerëve të ‘luftës bërthamore’! [In Albania, inside the bunkers of the ‘nuclear war’!] Gazeta Dita, 19 juillet.http://www.gazetadita.al/ne-shqiperi-brenda-bunkereve-te-luftes-berthamore/.

Tierra de Biescas (2022). Un Paseo po la Historia Entre los Búnkeres de la ‘Línea P’,  www.turismobiescas.com/noticias/un-paseo-por-la-historia-entre-los-bunkeres-de-la-linea-p/

TripAdvisor (2017). A brilliant trip through Albania’s bunkers, 27 avril, https://www.tripadvisor.com/ShowUserReviews-g294446-d10441417-r479537760-Albanian_Trip-Tirana_Tirana_County.html

Turismo Aragon (2019). ¿Conoces la ruta de los búnkers de Biescas? 29 juillet, https://www.turismodearagon.com/2019/07/29/conoces-la-ruta-de-los-bunkers-de-biescas/

Turku, H. (2009). Isolationist States in an Interdependent World. Londres: Ashgate.

van der Boon, M. H. (2019). Bunkers as Contested Cultural Heritage. What the Bunkers of Albania Tell about the Processing of a Nation’s Communist Memory. Mémoire de maîtrise, Disaster Studies, Wageningen University.

Vernon, V. & K.F. Zimmermann (2021). Walls and Fences: A Journey through History and Economics, dans K. Kourtit, B. Newbold, P. Nijkamp, M. Partridge (dir.) The Economic Geography of Cross-Border Migration. Springer, Cham. 33-54.

Vickers, M. et Pettifer, J. (1997). Albania: From Anarchy to a Balkan Identity. Londres: C. Hurst & Co. Publishers.

Virilio, P. (1991). Bunker Archaeology. Princeton: Princeton University Press.

Walker, T. (1999). KLA Takes Cover in Cold War Bunkers, The Times, 25 mai. Dow Jones Factiva: 15.


[1] La République d’Albanie a été proclamée le 29 avril 1991.

[1] Visite de terrain des auteurs, août 2010.

[1] Traduction libre.

[2] Comme en Yougoslavie, les mouvements de résistance albanais se sont livré des combats pour la prise du pouvoir tout au long de la Seconde guerre mondiale.

[1] Parmi les autres vestiges infrastructurels du régime qui ont été détruits, citons les équipements ferroviaires et les canaux d’irrigation dans les zones rurales, qui sont aujourd’hui à l’abandon et inutiles (Informateur 1, Tirana, 2010).

[2] Visite de terrain, Tirana, août 2022; TUMO Tirana, https://tirana.tumo.al/about/

[1] Comme nous l’avons constaté à plusieurs endroits ; également Informateur 4, Durrës, 2017 : « Il n’est pas rare de trouver des souvenirs et des gadgets mobilisant le concept des bunkers” .

Faillite de l’État congolais et ethno-sécurité Tutsi à l’Est de la RDC

Regards géopolitiques, v9 n4 (2023)

Jean Paul Bagabo Richard

Doctorant en études internationales à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval, au Canada. jean-paul.bagabo-richard.1@ulaval.ca , richbagab@gmail.com

Détenteur d’un Master en Development Studies à Kigali Independent University « ULK », au Rwanda. Enseignant et chercheur au département de science politique de l’Université de Goma, en RD Congo. Également intervenant dans le programme de peacebuilding à l’International Centre of Nonviolence (ICON), Durban University of Technology, en Afrique du Sud, depuis 2021. Les intérêts de recherche incluent les études de migration, la violence politique, les conflits armés et paix, l’analyse géopolitique de l’Afrique des Grands Lacs en intégrant les facteurs environnementaux et de développement.

Résumé : L’interminable violence en République démocratique du Congo (RDC) est inscrite dans la faillite de l’État ne parvenant pas à assurer la sécurité de la population et l’intégrité territoriale. Cette situation est entretenue par les acteurs politiques impliqués dans les conflits à l’Est de la RDC, utilisant la fibre ethnique pour leurs gains politiques et géopolitiques. L’« anti-tutsisme », idéologie considérant la population tutsi comme bouc émissaire de la crise congolaise, est exploité par, d’une part, des politiciens congolais en quête de positions de pouvoir mobilisant l’animosité contre les Tutsi ; d’autre part, le gouvernement rwandais se portant protecteur des Tutsi pour avancer son agenda: expansion territoriale vers le Kivu/RDC. Cet article examine le rôle que joue la faillite de l’État congolais dans l’instrumentalisation ethnique pour les avantages politiques et géopolitiques.    

Mots-clés : État, Tutsi, conflit, ethnicité, RD Congo-est.

Abstract : The interminable violence in the Democratic Republic of Congo (DRC) is a part of the State’s failure to ensure the security of population and territorial integrity. This situation is maintained by the political players involved in the conflicts in eastern DRC, using the ethnic fiber for their political and geopolitical gains. « Anti-tutsism », ideology that sees the Tutsi population as scapegoats for the Congolese crisis, is exploited by, on the one hand, the Congolese politicians seeking power positions that mobilise animosity against the Tutsi ; on the other, the Rwandan government acting as protector of the Tutsi to advance its agenda : territorial expansion towards Kivu/DRC. This article examines the role the Congolese state failure plays in ethnic manipulation for political and geopolitical advantages.

Keywords : State, Tutsi, conflict, ethnicity, East-DR Congo.

Note liminaire : La République démocratique du Congo (RDC) a connu une succession de noms différents, partant de l’État indépendant du Congo, 1885-1908 ; du Congo belge, 1908-1960 ; de la République du Congo, 1960-1964 ; de la RDC, 1964-1971 ; de la République du Zaïre, 1971-1997 ; de la RDC, 1997 jusqu’à nos jours.

Introduction

Après les indépendances des pays de la sous-région des Grands Lacs Africains (Burundi, Ouganda, RDC et Rwanda) de 1960 à 1962, ces États postcoloniaux ont été caractérisés par les crises institutionnelles, politiques ainsi que les guerres civiles. Ces crises ont pour origine  la gestion catastrophique de l’accès du Congo belge à l’indépendance par la Belgique dans le contexte de la guerre froide où le premier ministre congolais Lumumba appelant le soutien de l’URSS d’une part ; et d’autre part, la Belgique et les États-Unis soutiennent les guerres de sécession des provinces du Katanga et du Sud-Kasaï riches en minerais en 1960, et puis le coup d’État de Mobutu en 1965 pour garder leur zone d’influence dans la région (Traore, 2013).

En 1989, la chute du mur de Berlin marque la fin de la guerre froide et l’avènement des vagues de la démocratisation : début  du multipartisme en Afrique en général et en RDC en particulier. Ce phénomène s’accompagne de la mobilisation politique de l’ethnicité par des acteurs, ceux-ci tentant d’utiliser le levier ethnique pour attirer les sympathies des populations, mais contribuant à précipiter l’effondrement de l’État congolais au lieu de le renforcer à travers la recherche d’une légitimité politique renouvelée des dirigeants (Ajello, 2013). Dans la province du Nord-Kivu à l’Est de la RDC, les luttes ethniques s’exacerbent entre les groupes Hunde, Nande, Nyanga, et Tembo dits « autochtones » contre les groupes banyarwanda[1] Hutu et Tutsi dits « allogènes » (population de culture rwandaise vivant en RDC depuis des générations). Face à cette situation, l’État congolais s’est vu incapable de maintenir l’ordre relatif ou un minimum de sécurité intérieure dans ses frontières.

La dernière décennie du XXe siècle, qualifié de « chaotique » par Roland Pourtier (2021), a été marquée par la tragédie du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994, qui a été arrêté grâce à la victoire du Front Patriotique Rwandais (FRP), un mouvement armé majoritairement tutsi, dont plusieurs membres étaient exilés en Ouganda et en RDC depuis 1959 (HCR, 1984). Après avoir perpétré le génocide au Rwanda, les membres de la milice « interahamwe » constitués des extrémistes hutu rwandais sont entrés en RDC avec armes et bagages, profitant de la déliquescence du pouvoir congolais de l’époque pour s’attaquer aux Tutsi congolais ou Banyamulenge (Tutsi du Sud-Kivu) et au régime du Rwanda post-génocide depuis le territoire congolais. La poursuite de l’Armée Patriotique Rwandaise (APR) contre la milice interahamwe, a ainsi déclenché pour le gouvernement rwandais la première guerre de la RDC dite la guerre de l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre (AFDL) en 1996-1997 et s’en est suivi d’autres guerres décidées par le Rwanda et l’Ouganda (guerres du RCD en 1998-2003, du CNDP et M23[2] de 2005 à nos jours). Et parfois des affrontements ont opposé les armées de ces deux pays (Ouganda et Rwanda) pour le contrôle des sites miniers et les intérêts géostratégiques, le cas de la guerre dite des six jours à Kisangani/RDC en 2000 (Kadiebwe, 2009). Ces dernières ont connu dans une certaine mesure des résistances des milices locales « Maï-maï » de groupes « autochtones ». Toutes ces guerres ont été marquées par deux ambitions majeures du Rwanda, d’une part, la neutralisation de la menace de la milice interahamwe loin de ses frontières, à travers le contrôle de territoires en RDC procurant une profondeur stratégique ; et d’autre part, l’occupation directe ou indirecte d’une partie des provinces du Kivu par le Rwanda où il revendique des « droits historiques » (Braeckman, 1999 et Mararo, 2002). 

Au regard de ce qui précède, cette réflexion tente de poursuivre un double objectif : en premier lieu, identifier en quoi la menace sécuritaire contre les Banyarwanda de la RDC surtout les Tutsi est consécutive à la faillite de l’État congolais. En second lieu, montrer la manière dont la faillite de l’État congolais est un catalyseur de l’instrumentalisation des facteurs ethniques à des fins politiciennes et géopolitiques. 

Pour expliquer les comportements des acteurs politiques et sociaux impliqués dans les conflits armés congolais en contexte de la crise de l’État, les méthodes compréhensive et interactionniste sont employées. La méthode compréhensive développée par Max Weber s’intéresse à la manière dont les acteurs sociaux comprennent la réalité dans laquelle ils évoluent et le sens qu’ils donnent à leurs actions. Dans cette méthode, l’analyse des discours occupe une place importante, car elle permet la mobilisation politique. Contrairement à la méthode compréhensive abordant le « dire », la méthode interactionniste se focalise sur le « faire » c’est-à-dire l’action qui est le produit des acteurs en interaction avec les autres. La capacité d’agir et d’influer sur des acteurs sociaux dans leur environnement social ou politique dépend de facteurs externes ; ceux-ci peuvent faciliter les prises de décision et les actions des individus mais aussi les entraver. La mise en relation de ces méthodes permet de confronter les changements sociaux aux actions conduites par les acteurs et à leurs représentations mentales (Morvan, 2005 et Verhaegen,1993).  

1. Faillite de l’État congolais et problématique de la sécurité des Tutsi     

A. Analyse du concept « État fragile » au regard de la crise congolaise

Les nouveaux États postcoloniaux en Afrique se sont dotés du modèle de l’État occidental au sens wébérien : l’État comme « une entreprise politique de caractère institutionnel dont la direction administrative revendique avec succès, dans l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime » (Braud, 2017 : 199). Bien que ces États postcoloniaux assument théoriquement cette mission de la protection territoriale et de la population, ils ont du mal à l’exercer ; ce qui pousse certains spécialistes (Chataigner, 2013 et Roche, 2010 notamment) à les qualifier d’« États faillis ». De même, ces États ont des difficultés à développer une certaine protection sociale, mission assignée à l’État providence, mais ce n’est pas ceci qui en fait des États faillis, car ce concept renvoie à l’impuissance généralisée de l’État.

La crise de l’État postcolonial est interprétée différemment par les spécialistes en science politique dont certains parlent de l’effondrement de l’État ou « state collapse » (Zartman, 1995), de la privatisation de l’État (Bayard, 2006), de l’État importé (Badie, 1992), de l’État failli/défaillant « Failed/Failing State » (Woodward, 2017), de la distinction de l’État vulnérable de l’État en crise (USAID, 2005), etc.  Selon François Gaullume (2011), la définition universitaire la plus précise d’États fragiles, relativement aux notions connexes comme États faillis ou défaillants, est à ce jour celle de crisis states (État en crise). Chataigner (2013) souligne que le Research Centre de la London School of Economics and Political Science (LSE) rattachait sa définition du Failed State à la notion de state collapse, définie comme « une situation où l’État est incapable de remplir ses fonctions de base, et notamment d’assurer la sécurité intérieure comme extérieure » (Chataigner, 2013 :189).  

L’USAID utilise le terme d’« États fragiles » pour désigner généralement un large éventail d’États défaillants, elle distingue les États vulnérables d’États en crise. Les « États vulnérables » sont définis comme incapables ou peu désireux d’assurer de manière adéquate la fourniture des services de sécurité et de base à des parties importantes de leur population où la légitimité du gouvernement est en cause ; tandis que les « États en crise» sont définis comme ceux où le gouvernement central n’exerce pas de contrôle significatif sur son propre territoire ou est incapable ou peu disposé à assurer la fourniture de services vitaux à des parties importantes de son territoire où la légitimité du gouvernement est faible ou inexistant et où les conflits violents sont une réalité ou un grand risque (Dubuy, 2012). L’État fragile recouvre plusieurs stades de fragilité étatique. Chataigner (2013 : 189) précise « un État en crise était en danger d’effondrement (state collapse), car il est soumis à un stress aigu, alors qu’un État fragile était susceptible d’entrer en crise dans au moins l’un de ses sous-systèmes, de par sa vulnérabilité aux chocs internes et externes ».     

Le concept d’État fragile est une expression courante utilisée depuis le début des années 2000 pour désigner des pays dont les structures publiques sont particulièrement faibles et donc incapables de fournir les services essentiels à leurs populations. Les États fragiles renvoient, d’une manière générale, à tous les pays soumis à l’extrême pauvreté, exposés à des crises institutionnelles répétées ou traversés par les guerres. Selon Nay (2017), la fragilité d’un État peut résulter de ces trois facteurs interdépendants : primo, un manque d’autorité (incapacité à contrôler l’ensemble du territoire national), secundo, un manque de légitimité (défiance des citoyens à l’égard du gouvernement en place) et tertio, un manque de capacité (dysfonctionnements des administrations publiques et absence de ressources empêchant la mise en place de services publics de base). Cette causalité s’applique, selon Mugisho (1999) et Dubuy (2012), à des cas aussi variés que diversifiés des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine dont le seul dénominateur commun est l’implosion des structures d’autorité et de légitimité qui, du même coup, anéantit la souveraineté de l’État concerné. La classification du Fund for Peace relève quatre États les plus fragiles que sont la Somalie, le Tchad, le Soudan, et la RDC (Dubuy 2012).  Au fil de la moitié des 32 ans du règne du Président Mobutu (1965-1997, le gouvernement zaïrois (Congo) parvenait tant soit peu à fournir les services sécuritaires et socio-économiques à ses citoyens malgré la légitimité contestation du pouvoir de Mobutu issu d’un coup d’État. À partir des années 1980, l’État congolais est entré en crise, caractérisé par la détérioration de l’économie nationale due à la zaïrianisation (nationalisation des biens hérités de la colonisation belge) et à la corruption généralisée de l’État, des guerres ethniques orchestrées parfois par le pouvoir et des contestations violentes de la légitimité des dirigeants (Lanotte, 2003).     

Après les attentats du 11 septembre 2001, la notion « d’État fragile » a pris une place de plus en plus importante au cœur des réflexions stratégiques et politiques des États occidentaux, car la fragilité de l’État représente non seulement une menace pour la sécurité de sa propre population, mais aussi un risque pour la sécurité des autres États (Dubuy, 2012). Ainsi, la question de la menace de sécurité ne reste pas au niveau étatique mais s’élargit au niveau régional. Pour Serge Sur (2006), il s’agit non seulement des troubles internes, mais des prolongements extérieurs c’est-à-dire les incursions des États prédateurs, afflux de réfugiés, contagion de l’insécurité, de sorte que la paix et la sécurité internationales sont à leur tour menacées.   

Le 6 avril 1994, les présidents Habyarimana du Rwanda et Ntaryamira du Burundi ont été assassinés près de la capitale rwandaise Kigali dans la destruction de leur avion. Cet attentat a déclenché le génocide contre plus de 800 000 Tutsi et certains Hutu modérés massacrés par les extrémistes hutu interahamwe. Cet holocauste a marqué la faillite manifeste de l’État rwandais, ce quia eu une double conséquence à l’Est de la RDC ; d’une part l’arrivée massive de près de deux millions des réfugiés hutu rwandais et milices interahamwe. D’autre part, l’explosion de la violence interethnique au Kivu dans l’Est de la RDC, c’est-à-dire les combats violents entre les quatre protagonistes ethniques : réfugiés rwandais hutu, Banyarwanda hutu et tutsi congolais, et les milices des groupes dits autochtones (Nande, Hunde, Nyanga, Tembo, etc) qui accusaient les Hutu de vouloir créer un « Hutuland », une région sous contrôle des Hutu (Turner, 2013). De nombreux tutsi congolais sont forcés de fuir vers les pays voisins. Ainsi, entre mars et juillet 1996 seulement, près de 12 500 personnes majoritairement tutsi quittent la région de Masisi en RDC pour se réfugier au Rwanda ; et plus de 2 000 autres se réfugient en Ouganda par peur d’être tués par les miliciens interahamwe (Lanotte, 2003). A côté de ces milices locales, la coalition des armées ougandaises, rwandaises et leurs alliés congolais de l’AFDL en 1996 combattent contre le régime Mobutu, et la même coalition se réactive en 1998 contre le régime Kabila leur ancien allié accusé de ne pas respecter les compromis politiques. Pour le président Laurent Kabila, la question était celle de son autonomie par rapport à ses mentors politiques, ce qui a déplu à Kigali et Kampala. Même après le retrait officiel de ces armées étrangères en 2003, date du début de la transition congolaise, les antagonismes entre la RDC, le Burundi, l’Ouganda et le Rwanda suscitèrent plusieurs conflits liés à la haine et à des violences contre les Banyarwanda, surtout la population tutsi, et nourrissaient de violents combats en 2004 à Bukavu, en 2006-2009 à Masisi et à Rutshuru entre les FARDC et les troupes du Général Nkunda, puis en 2012 à Goma, et depuis 2021 entre les FARDC et le M23. Ainsi, cette région de l’Est de la RDC devient la plus meurtrière de la sous-région, comptant 252 groupes armés locaux et 14 groupes armés étrangers, selon les statistiques d’avril 2023 du Programme de Désarmement, Démobilisation, Relèvement Communautaire et Stabilisation (P-DDRCS).  

La crise de l’État congolais renvoie aux concepts polémiques (protectorat et État fantoche) en science politique : la situation de l’État congolais d’une part, est comparéé à celle d’un protectorat où l’existence de l’État dépend d’un pouvoir plus puissant, fréquemment étranger, qui lui dicte son action et dont il défend les intérêts. Durant la transition de 2003 à 2006, le gouvernement congolais de Joseph Kabila était  très dépendant des acteurs internationaux « faiseurs de paix internationaux » dont leur rôle demeure mitigé (Autesserre, 2010). Et d’autre part, l’État congolais ressemble à un État fantoche selon le terme de Nay (2017) désignant un territoire contrôlé militairement par des puissances étrangères, par des mouvements insurrectionnels. Ainsi, depuis 1999, plus de 20 000 casques bleus dans le cadre de la Mission de l’organisation des Nations unies au Congo (MONUC) ont été déployés au Kivu et en Ituri pour préserver l’intégrité territoriale de la RDC. Cette situation rappelle la présence des soldats de l’ONU, de 1960 à 1964, lors de la crise politique de l’après indépendance. Face à la résurgence du M23 depuis 2021, le gouvernement congolais a recouru aux forces régionales de l’East African Community (EAC) (contingents burundais, kenyans, ougandais, sud-soudanais) et les mercenaires roumains ainsi que des civils armés « Wazalendo », milices maï-maï, Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda (FDLR), etc. Aussi, une décision a été prise le 8 mai 2023 lors du sommet des chefs d’États et des gouvernements à Windhoek en Namibie, pour déployer les forces de la South African Development Community (SADC) au Kivu.      

Le débat sur les relations entre la fragilité de l’État et les préoccupations de sécurité ont été relancées par l’École de Copenhague qui a élargi l’éventail des menaces au-delà de la portée militaire et de la sécurité de l’État comme proclamé dans le courant réaliste des théories de sécurité apparues au début du XXe siècle.  Selon Eric Dufès (2003), l’approche de l’École de Copenhague s’articule autour de trois idées : (1) un problème devient un problème de sécurité quand les agents sociaux le constatent, et non quand un État est sous le risque des conflits. 2. Les préoccupations sécuritaires de l’État et celles des individus doivent se rapprocher. 3. la sécurisation : la sécurité s’ouvre à quatre nouveaux secteurs (la sécurité politique, la sécurité économique, la sécurité environnementale et la sécurité sociétale). Donc, les acteurs de sécurité doivent agir en termes de sécurité globale ou la sécurisation intersectorielle (Walschot, 2021). Dans le contexte de l’État fragile, la « sécurisation » est menacée, voire mise en panne. Ainsi, pour Dubuy (2012) l’État fragile correspond à deux types de situations convergentes ; d’une part, l’État fragile est en situation de crise politico-sécuritaire (guerre civile, absence totale de contrôle de l’État) et d’autre part, l’État fragile a une faible gouvernance et donc c’est difficile ou impossible de mener la perspective du développement.

Pendant les périodes de crises politico-sécuritaires et socio-économiques, le lien existant entre les institutions étatiques et la population peut se déliter en cas de dysfonctionnement du système des services sociaux, d’une part ; et d’autre part, peut se voir renforcer en cas d’invasion, comme dans le cas du soutien du peuple ukrainien à son gouvernement au cours de la guerre d’agression russe en Ukraine depuis février 2022. Depuis près de trois décennies de conflits armés à l’Est de la RDC et six décennies de mauvaise gestion du pays, les structures sociales étatiques ont été rendues quasi-inexistantes (Morgan, 2005). En 1960, l’économie congolaise était la deuxième du continent africain du point de vue industriel, elle a été ruinée par les trente ans de mauvaise gouvernance du Président Mobutu. Depuis les années 1990, les différents indicateurs socio-économiques sont tous catastrophiques, avec un indice de développement humain (IDH) parmi les plus faibles d’Afrique (0,429), une espérance de vie ne dépassant pas 50 ans, une croissance économique annuelle négative chronique (-6,8% pour la décennie 1989-1999). Et trente ans après (2019), ces indicateurs restent presque les mêmes, l’IDH faible (0,480) classe la RDC au 175e rang parmi 189 pays et territoires, et le revenu national brut (RNB) par habitant a diminué de près de 37.3 % entre 1990 et 2019. Tous les secteurs sont touchés par la crise économique, un bon nombre de Congolais sont au chômage et les fonctionnaires perçoivent de salaires ne leur permettant pas de subvenir financièrement à l’éducation, à l’accessibilité à l’eau, l’électricité, etc., une population laissée pour compte des Organisations non gouvernementales (ONG) en cas de calamité naturelle, etc. La population vit dans un état de misère généralisé avec un taux croissant de jeunes sans terre et pourtant celle-ci reste la seule source de revenu. Dans cette dynamique de l’exclusion sociale que réapparaissent, à partir des années 1990, les miliciens « Maï-Maï » constitués par des « jeunes marginalisés qui ne trouvent plus comme débouchés que le fusil qui devient ainsi le premier et souvent le seul instrument de promotion sociale rapide » (Lanotte, 2003 :81), pour dissimuler leurs motivations économiques individuelles, ces miliciens mettent en avant l’idéologie ethnique « anti-tutsisme »  comme instrument pour justifier leur usage illégitime de la violence (Acker et Vlassenroot, 2001, et Willame, 1997). Une idéologie qui assimile les Tutsi congolais aux étrangers (Tutsi rwandais), un sentiment qui mobilise une partie de la population congolaise qui s’unit à leur gouvernement. En 2022 lors de la guerre du M23 mouvement soutenu par le Rwanda, les campagnes de mobilisation populaire dans les rues de villes de Goma et Bukavu avec comme slogan « tous derrière nos Forces Armées de la RDC (FARDC) contre l’agression rwandaise ». Ces manifestations se terminent souvent par les représailles contre les Tutsi.      

B. La population tutsi comme bouc émissaire de la crise de l’État congolais

Quand l’État est en crise, souligne Redekop (2002), il y a perte de vitalité des structures, la protection sécuritaire est en déliquescence, le consensus social ne fait que se dégrader, la menace devient permanente du point de vue identitaire et le sacré s’écroule alors qu’il a pour destinée de renforcer le mental social vis-à-vis de forces menaçantes incontrôlables. Dans une condition pareille, la communauté est en proie à la violence et elle se lance aveuglément dans la recherche d’un bouc émissaire[3] c’est-à-dire celui (individu ou groupe), sur qui on fait retomber les responsabilités de crise pour la paix.

Vers le début des années 1990, le président Mobutu était contesté par une bonne partie des Zaïrois (Congolais) suite à son incapacité de répondre à leurs besoins sécuritaires et socio-économiques. Face à cette situation Mobutu avait mis en œuvre la politique « diviser pour régner » en s’appuyant sur les groupes ethniques politiquement minoritaires dont les Luba et Tutsi, … A cette époque, Mobutu a cherché à créer l’image victimaire du Tutsi commode pour reprendre le contrôle du Kivu face à des politiciens locaux zaïrois en quête de positionnement politique au Nord et Sud-Kivu qui propageaient l’idée du Tutsi adepte de la sécession du Kivu (Mararo, 2002); mais par la suite, le FPR a envahi deux fois la RDC (guerres de l’AFDL en 1996 et du RCD en 1998) puis il a entretenu un foyer de guerre au Kivu à travers son soutien à des mouvements comme le CNDP ou le M23. La figure du Tutsi en a été durablement affectée par ces guerres du Rwanda en RDC, mais aussi bien avant par la guerre du FPR au Rwanda en octobre 1990 lorsque de nombreux Tutsi du Kivu rejoignaient les rangs du FRP. Ces départs ont été perçus comme un signe de haute trahison par la population locale des groupes dits autochtones et des Banyarwanda hutu qui se sont coalisés de manière opportuniste contre les Banyarwanda tutsi (Lanotte, 2003).   

L’action contre l’individu ou groupe ciblé comme un bouc émissaire est violente et peut prendre plusieurs formes notamment le meurtre, l’abus physique ou la torture, le discours de haine, le bannissement, etc. La forme de violence contre le bouc émissaire est limitée par les outils disponibles émis dans les discours de haine en l’occurrence, le Président Laurent Kabila qui annonçait dans son discours de 1998 à Kinshasa : « prenez les flèches et les lances pour écraser l’ennemi afin d’éviter d’être esclave des Tutsi » (Lanotte, 2003 :104), propos qu’a causé la mort de centaines de Tutsi congolais. Et depuis la résurgence du M23 en 2021, le Général Aba Van Ang, Commissaire divisionnaire adjoint de la Police Nationale Congolaise a fait appel « aux policiers et à la population civile du Nord-Kivu à Goma de se procurer un outil pouvant servir à tuer comme machettes afin d’en finir avec les ennemis (Tutsi) ».

En passant en revue les discours de propagande de guerres récurrentes à l’Est de la RDC, de la guerre de l’AFDL en 1996 à l’activisme du M23 depuis 2021, la fibre ethnique joue un rôle social centrifuge et attise le déclenchement des guerres dans cette région. Pour les Tutsis la problématique de la sécurité de Tutsi est mise en avant. Dans les provinces de l’Est de la RDC, les dirigeants congolais ont toujours mis en parallèle la présence des Tutsi et les guerres au Kivu (Muan’a-buanga, 2014). Par conséquent, certains dirigeants désignent les Tutsi comme « ennemi objectif » de l’État congolais menacé dans son intégrité territoriale. La guerre de l’AFDL a été précédée par les discours de haine contre les Tutsi, qui s’en suivi par les meurtres et leur exil forcé. Pour la guerre du RCD en 1998, les menaces étaient décidées du haut sommet de l’État contrairement à la guerre précédente où la menace était surtout d’ordre local, le Président Laurent Kabila souhaitant se débarrasser des Tutsi congolais et rwandais qui l’avaient porté au pouvoir en 1996-97, et qu’il trouvait gênants une fois installé à Kinshasa.  

Les récents épisodes des guerres du CNDP et du M23 ont été marqués par les discours du général tutsi, Nkunda et du gouvernement rwandais justifiant les opérations militaires sur le sol congolais ayant le but de lutter contre un prétendu nouveau génocide à l’encontre des Tutsi au Kivu, et qui serait planifié par les éléments des FARDC en collaboration avec les milices à caractère ethnique : la milice hutu rwandais interrahamwe et les Mai-mai. Selon le rapport de Human Rights Watch (HWR) de février 2023, les Tutsi ont été victimes de massacres de plusieurs ordres dans l’Est de la RDC. Pour certains observateurs (Turner, 2013, Maindo, 2012), les attaques contre les Tutsi marquent l’importance des « effets de contagion » dans la généralisation de la violence ethnique : ainsi, par exemple on observe que le « clivage principal entre Hutu et Tutsi s’est très largement diffusé dans la région des Grands Lacs et notamment dans l’Est de la RDC où les conflits locaux sont de plus en plus souvent interprétés à travers le prisme d’un affrontement entre populations bantoue et nilotique » (Maindo, 2012 : 16). De même, dans la province de l’Ituri en RDC, les affrontements entre Walendu et Bahema sont ramenés à des différences d’identité raciale et au Kivu entre les Bantous (Nande, Hunde, Hutu, etc) et les Nilotiques (Tutsi ou Banyamulenge).

Au Nord-Kivu, les Tutsi sont de grands propriétaires terriens et éleveurs des bovins, 80% des terres arables de la partie sud de la province du Nord-Kivu appartiennent aux Tutsi grâce à la politique de la Zaïrianisation (nationalisation) sous le Président Mobutu. A part l’agropastorale, les Tutsi ont investi dans les infrastructures de transport, de télécommunication, etc., leur puissance économique leur a permis de s’imposer politiquement au niveau local et national. Ce qui a suscité le sentiment des contestations chez les groupes « autochtones » déclarant que la terre et le pouvoir politique leur appartiennent et non aux Tutsi « immigrés ou étrangers rwandais » (Autesserre, 2010). Ceci a favorisé l’idée que les Banyarwanda soient considérés comme illégitimes à participer à la Conférence nationale souveraine (CNS) débutant en août 1991[4] chargée d’élaborer un projet de la nouvelle constitution pour les élections futures . Cette politique d’exclusion se solde par la guerre de Masisi en 1993[5], laquelle opposa les groupes « autochtones » aux Banyarwanda au Nord-Kivu. Le bilan humain et matériel était lourd, de centaine de morts, le bétail volé et le tissu économique détenu par les Tutsi détruit ; ce qui les a rendus plus vulnérables que d’autres, et dont la majorité ont fui à Goma et à Rutshuru par peur d’être persécutés (International Alert, 2010). Cependant, il n’est pas aisé de déterminer de manière pérenne quel groupe ethnique est victime des conflits violents dans la région du Kivu où la violence est interminable depuis les années 1990. Lors de la guerre de l’AFDL, les chercheurs de Médecins sans frontières (MSF) ont révélé en 1997 des cas de représailles commises par des combattants tutsi (ou Banyamulenge) contre les civils hutu, hunde, etc. Dans un cycle de violence ethnique, souvent les victimes d’aujourd’hui peuvent devenir bourreaux demain, ainsi de suite ; tout est une question de rapports de force ou enjeux politiques du moment.  

2. L’ethnicité comme outil de conquête et d’exercice du pouvoir dans le contexte de l’État congolais en crise  

La crise de l’État ramène progressivement la société à ce que l’on peut qualifier d’état de nature, perçu comme un monde dans lequel, règnent la peur et la guerre (selon Hobbes) et où les notions de règles communes partagées sont presqu’inexistantes. Dans ce contexte de crise de l’État, le sens du contrat social s’effondre et pourtant c’est lui qui constitue l’État et la société. Dans une situation de l’état de nature, c’est la loi du plus fort qui est la meilleure ; les droits et libertés ne sont pas protégés. La course au pouvoir devient rude. Dans ce sens, le pouvoir est à comprendre dans l’approche dite interactionniste où Max Weber le définit comme « toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté, même contre des résistances ; peu importe sur quoi repose cette chance » (Braud, 2017 : 91). Dans les relations internationales, l’équivalent sémantique du pouvoir est plutôt le mot puissance fondée sur les seuls rapports de pouvoir (économiques et militaires). La notion de puissance, comme l’autorité suppose la guerre. Considérant les intentions des acteurs, Clausewitz définit la guerre comme un acte de violence dont le but est de forcer l’adversaire à exécuter notre volonté.

Pour Weber, le pouvoir est basé sur la volonté de celui qui l’exerce, indépendamment au point de savoir quelles ressources à utiliser ; tandis que la domination met l’accent sur les ressources mobilisables et les contraintes subies (Braud, 2017). Dans la situation de la faiblesse étatique, le pouvoir est centrifuge, la centralisation de l’État, l’une des caractéristiques de l’État moderne comme décrit Weber est mis en cause, plusieurs pôles de décisions émergent. Pour chaque acteur émergeant, l’heure est à la mobilisation des ressources pour consolider sa domination. En Afrique, l’ethnicité est souvent utilisée comme ressource ou objet de conquête et d’exercice du pouvoir, mais aussi facteur de distinction ou d’exclusion (Traoré, 2013).  

Maindo (2012) distingue trois approches des constructions identitaires ou d’ethnicité : les thèses essentialistes ou primordialistes, interactionnistes et instrumentales. Pour les thèses essentialistes, les identités sont des données innées et immuables. Dans ce sens, l’ethnicité renvoie à l’idée d’un groupe social dont les membres partagent une même langue et religion, un sentiment d’origine commune, revendiquant une histoire et un destin communs et distinctifs, possèdent une ou plusieurs caractéristiques distinctives et ressentent un sens d’originalité et de solidarité collectives. Dans cette logique, Kanyamachumbi (2019), Chrétien et Prunier (2016), et Saint-Exupéry (2009), soulignent que les Hutu et Tutsi de la RDC constituent une même ethnie, car la plupart d’eux viennent de l’espace « Rwanda » et leur langue est le kinyarwanda, leur mythologie religieuse est Kigwa et Gihanga. Alors que les thèses interactionnistes soulignent les rapports vers les autres (in group et out group) dans la construction identitaire. Autrement dit, l’ethnicité est à la fois un puissant facteur d’intégration du « in-group » et un facteur belligène majeur envers le « out-group » (Braud, 2017). Dans le cas des Banyarwanda (Hutu et Tutsi), ce ne sont pas d’autres groupes ethniques (Nande, Hunde, Nyanga, etc.) qui les distinguent, mais eux-mêmes en se basant sur les critères subjectif et objectif (Mbonabucya, 1998); rôle aussi du colonisateur belge qui s’est appuyé sur la minorité tutsi pour contrôler la majorité hutu, en soulignant la différence sociale pour l’ériger en différence ethnique (Saint-Exupéry, 2009). Cependant, face aux autres groupes ethniques de la RDC, les Hutu et Tutsi se présentaient habituellement sous une identité commune telle que « Banyarwanda du Zaïre (RDC) » (Rukatsi, 2004). Enfin, les approches instrumentales rappellent que les identités relèvent surtout des stratégies des acteurs qui les mobilisent et les construisent au gré de leurs intérêts dans les relations sociales. Dans le contexte de l’État congolais en crise, cette approche illustre bien la dynamique comportementale de deux types d’acteurs politiques majeurs (État congolais et gouvernement rwandais).    

A. État congolais acteur majeur de l’exploitation de l’ethnicité l’ethnicité

L’État congolais est d’abord un acteur majeur de l’exploitation de l’ethnicité comme stratégie de la conquête et conservation du pouvoir. L’État est ici perçu comme un ensemble des individus de différents groupes politiques, ethniques, etc., qui s’affrontent en mettant en œuvre des stratégies pour être investis du pouvoir légitime décisionnel leur permettant de distribuer les ressources. Pour Traoré (2013 :116), « L’ethnicité, loin d’être une identité primordiale antérieure à l’État contemporain, est indissociable de la formation de celui-ci et que les identités ethniques sont d’abord et avant tout des produits dérivés de l’État ». Le processus de la constitution de l’État en Afrique a été et est redevable de facteurs spécifiques comme l’ethnie, car celle-ci est sa première composante sociale. Avant que la communauté nationale (État) existe, les communautés ethniques existaient, comme dans la logique de l’État-Nation (Amselle, 1985). Autrement dit, l’argument officiel des indépendances des États africains n’est pas de transcender les identités ethniques, mais d’aller au-delà pour créer une identité nationale, calquée sur le modèle occidental.    

Traoré (2013) note que, d’une part, les politiques d’exclusion ou de répression d’un groupe ethnique produisent des crises dont la responsabilité est attribuée à l’État. C’est le cas à titre illustratif du génocide contre les Tutsi qui a été mis sous la responsabilité du gouvernement rwandais de l’époque. Cependant, la crise peut naitre parfois lorsqu’une communauté ethnique estime être frappée d’exclusion, se sent en insécurité et doit se défendre. Le cas de l’exclusion politique des leaders banyarwanda par des dirigeants nationaux zaïrois et leurs alliés des groupes dits « autochtones » lors de la CNS en 1991 illustre cette attitude, ces derniers accusent les Banyarwanda d’être des étrangers c’est-à-dire n’ont pas droits politiques. Une stratégie de les discréditer à la perspective électorale des années 1990, qui n’a pas eu lieu suite à la guerre de Masisi de 1993 dont l’un des griefs était de saboter le processus électoral (Mararo, 2002). Ce phénomène de la mobilisation de l’ethnicité n’est pas nouveau, il a été décrit aussi en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays. Cela découle aussi de la gouvernance de nombre de pays africains, où, pour de nombreuses raisons, les gouvernements successifs ont surtout misé sur le clientélisme ethnique pour asseoir leur pouvoir plutôt que sur la construction d’une citoyenneté à l’occidentale. 

Les identités ne sont pas des configurations closes ni stables, mais ce sont des constructions sociales et politiques évolutives et fluides, compte tenu du contexte du moment, ce qui laisse dire que l’ethnicité n’est en soi une force politique mais bien plutôt un langage, un canal par lequel se joue la compétition politique (Renan, 1882 ; Thiesse, 1999 ; Anderson, 2006 et Maindo, 2012). Avant le génocide contre les Tutsi au Rwanda, les Banyarwanda congolais agissent sous un front commun pour s’imposer politiquement. Pendant la guerre de l’AFDL en 1996, la relation entre les Hutu et Tutsi congolais était dégradée et compliquée suite à l’arrivée de la milice hutu rwandaise radicale, qui s’est coalisée aux milices locales dont les Hutu congolais et les Maï-maï pour s’attaquer aux Tutsi. Cependant, lors de la guerre du RCD en 1998, les leaders hutu et tutsi ont renoué leur alliance pour défendre leurs intérêts et lutter contre l’exclusion et la discrimination dont leurs communautés respectives faisaient face lors du gouvernement de la transition en 2003. Ils étaient groupés au sein des organisations supplétives du RCD-Goma (mouvement dit rwandophone[6], Tous pour la Paix et Développement (TPD), CNPD, etc) qui devaient faire face à la fragilité du RCD dès la transition de 2003. C’est pourquoi certains observateurs, comme Juakali Kambale, considèrent que seuls les Hutu qui ont participé au pouvoir rebelle dans la partie sous contrôle du RCD-Goma se reconnaissent dans la communauté dite rwandophone (Mararo, 2006).  

B. Gouvernement rwandais comme acteur majeur de l’exploitation de l’ethnicité

Le second acteur majeur est le gouvernement rwandais, pour justifier ses interventions militaires directes ou sous couvert des rebellons (AFDL, RCD, CNDP et M23) a toujours mis en avant la sécurité de la population tutsi, victime du génocide au Rwanda en 1994 et qui continue à être confrontée à des discours de haine et attaques armées de la part des milices interahamwe sous le regard de l’État congolais et de la MONUSCO. Pour certains observateurs (Dubuy, 2012 et Mugisho, 1999), les interventions rwandaises en RDC sont interprétées comme le devoir de « responsabilité de protéger », concept consacré par l’Assemblée Générale de l’ONU dans le Document final du Sommet mondial de 2005, qui serait un argument fondant l’intervention d’une coalition d’États sous l’égide de l’ONU et entreprise dans le cadre du système de sécurité collective conformément à la Charte, notamment son Chapitre VII, pour sauver les populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité  dont leurs  autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection. Les interventions militaires de l’Ouganda et du Rwanda en RDC pour soutenir des rébellions (AFDL, RCD, CNDP-M23) avec comme objectif d’enrayer la persécution des Tutsi. Selon leur discours, dans ce sens, le concept de responsabilité de protéger n’est pas conforme au sens du Document final du Sommet mondial de 2005 de l’ONU, car ces interventions n’étaient pas autorisées par le Conseil de sécurité comme il a été le cas de l’intervention de la coalition en Libye en mars 2011 sous la résolution 1973, qui a été présentée comme la première mise en œuvre de la responsabilité de protéger pour aider les populations civiles faisant l’objet d’une répression massive de la part du régime de Kadhafi. Le concept est contesté car il a conduit au chaos et a fragilisé l’État, comme le cas de la Libye, de la RDC avec les forces de l’EAC et de la MONUSCO, etc. Derrière chaque intervention, il se cache des intentions inavouées des acteurs sauveurs de populations martyrisées.

Pour d’autres observateurs, (Mbaya et Nsenda 2013, Sidibe, 2009 et Biyoya, 2009), les interventions du Rwanda en RDC entrent dans la perspective de la recherche de la matérialisation de ses ambitions géopolitiques. A l’aube de la guerre de l’AFDL de 1996, les dirigeants du Kivu persécutaient les Tutsi ou Banyamulenge en les forçant à s’exiler au Rwanda. Face à cette situation, le Président rwandais Pasteur Bizimungu réagissait en exhortant les dirigeants congolais de leur remettre leurs terres. Le Rwanda a cherché à récupérer ses terres qui auraient été rattachées au territoire congolais dans les provinces du Kivu à l’époque coloniale,  ce qui ramène à l’ irrédentisme d’État rwandais , une doctrine est officiellement théorisée et assumée par le gouvernement de Kigali et qui semble toujours disposé à militer pour constituer le « Grand Rwanda », le Président rwandais Paul Kagame ne l’a pas caché, lors de son voyage au Bénin en avril 2023. Il a alors déclaré que lors de la conférence de Berlin en 1885 qui a présidé au partage de l’Afrique, certaines terres ont été détachées du Rwanda dont certaines seraient au Kivu à l’Est du Congo et au sud de l’Ouganda. Selon Lanotte (2003), Paul Kagame va même jusqu’à parler de Berlin II, c’est à dire un deuxième partage de l’Afrique avec les Africains sans les Européens et dans le cadre duquel le Rwanda pourrait reprendre ses terres perdues. Cette approche est défendue aussi par les intellectuels rwandais dont le philosophe Abbé Alexis Kagame, dans le livre intitulé La notion de génération appliquée à la généalogie dynastique et à l’histoire du Rwanda des Xème et XIème siècles à nos jours (1959), dans lequel il  professe que l’arrivée de la première population parlant le kinyarwanda en RDC remonte à la première moitié du XVIe siècle, qui vit actuellement dans les zones de l’Est de la RDC: Rutshuru, Sud-Lubero, Goma, Nyiragongo, Masisi, Walikale, l’île d‘Idjwi, Kalehe et Mulenge (Ndaywel è Nziem, 1998 et Turner, 2013). Selon Sidibe (2009), le Rwanda aurait besoin des terres du Kivu pour plusieurs raisons dont fondamentalement celle de l’espaceterritorial nécessaire à sa survie. Le Rwanda est l’un des pays qui a la grande densité de la population au monde avec une moyenne de 500 habitants par km2 et sa population ne cesse de grimper (National Institute of Statistics of Rwanda, 2022). Selon le rapport de 2022 de National Institute of statistics of Rwanda, en 2012 la population du Rwanda était de 10,5 millions d’habitants, et de 13,2 millions en 2022 avec un taux de croissance annuelle de 2,3%. Avec une projection de 23,6 millions d’habitants en 2052, dans 30 ans la population du Rwanda va presque doubler. Le Rwanda avec sa superficie de 26 340 km2, ne sera pas capable de fournir à sa population les moyens nécessaires à sa subsistance dans l’état actuel de l’économie et des structures agraires. En 1925, l’administration coloniale belge décrivait le territoire rwandais comme surpeuplé et estimait qu’il faudra déplacer une partie de sa population vers le Congo belge sous peuplé, et pourtant, à cette époque le Rwanda ne comptait que à peu près 2 millions d’habitants (Tesfaye, 2009).  Certes, il peut y avoir des difficultés foncières mais la surpopulation ne peut pas être la seule raison d’une décision migratoire, car tout dépend de la gestion foncière justement et de la réforme agraire. Néanmoins, la raison fondamentale de l’émigration des Banyarwanda vers le Congo belge était de servir pour la main-d’œuvre. Comme le Congo, le Rwanda et le Burundi constituaient une seule colonie « Congo-Ruand-Urundi », cela a fait la force du pouvoir belge d’émigrer les Banyarwanda sans peine. Par contre, pour réaliser ses ambitions en RDC , le gouvernement Rwandais post-génocide fait face à plusieurs contraintes dont l’une est d’ordre local, la résistance des groupes dits « autochtones » du Kivu organisés en milice armée ; et l’autre diplomatique, c’est-à-dire le principe fondamental de l’Union africaine (UA) de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. 

Cependant, les multiples discriminations, voire les persécutions récurrentes qui sont commises à l’encontre des populations banyarwanda, surtout de la minorité tutsi qui n’est pas protégée par l’État congolais comme il se doit. En guise de conséquence, il peut se manifester un irrédentisme ethnique  qui se traduit par une forme de fragmentation de l’État congolais occupé par ces populations en faveur de la  mère patrie, le Rwanda  sous le modèle de la théorie « sécession- remède ». Traoré (2013) pose la question de la relation entre la sécession et l’irrédentisme, et précise que toute sécession n’est pas forcement d’ordre irrédentiste au sens strict du terme, mais tout irrédentisme vise la sécession. Cette dernière a comme objectif ultime et exclusif la création d’un nouvel État. Face à l’incapacité de l’État congolais de protéger la population de l’Est du pays à des massacres des groupes armés (miliciens CADECO dans la province de l’Ituri, au Nord-Kivu l’ADF, groupe allié à l’Al-Qaïda, et au Sud-Kivu les groupes maï-maï et leurs alliés interhamwe hutu rwandais et burundais). Deux arguments sont soutenus au sein de la population : (1) une partie propose la création d’un État au Kivu qui sera en mesure de résoudre les problèmes sécuritaires. Les velléités sécessionnistes sont toujours manifestes à l’Est de la RDC depuis l’indépendance, sécession katangaise et depuis 2018, plusieurs manifestations populaires d’ordre violent, au Katanga et à Bukavu/Kivu brandissant les drapeaux de ceux qui seraient respectivement des républiques du Katanga et du Kivu. Par contre, (2) une autre partie éprouve toujours un sentiment national d’attachement à l’unité de la RDC.

En plus de dirigeants congolais et du gouvernement rwandais qui sont impliqués dans la crise de l’État congolais, il y a également des acteurs internationaux. La crise de l’État congolais date de son accession à l’indépendance de la Belgique en 1960. Dans ce contexte d’effondrement de l’État congolais, s’en est suivi la volonté des pays occidentaux de contrôler les richesses naturelles de la RDC, ainsi que les incohérences de l’ONU (Traore, 2013). Dans son livre L’enjeu congolais : L’Afrique centrale après Mobutu, la journaliste belge Colette Braeckman (1998 : 160) note que la RDC se retrouve au centre d’une véritable compétition « pour l’accès libre et exclusif des ressources naturelles … où les Américains et leurs alliés Sud-Africains, avec des concurrents européens, les Allemands et Français. Mais de nouveaux venus s’engagent aussi à la course : Chine, la Malaisie qui se montre de plus en plus désireuse d’investir en Afrique ». Braeckman estime de plus, qu’après l’échec de la partition du Congo à l’époque de la guerre du RCD de 1998 à 2003 où le pays était divisé entre les belligérants, les puissances occidentales et les groupes d’intérêts ont cherché à instaurer un État faible qui ne puisse pas gêner l’action des multinationales en RDC (Ki-zerbo, 2003). 

Conclusion

Au sens weberiano-westphalien, la crise de l’État congolais est sans doute à chercher à partir de la période postcoloniale où les règles et institutions politico-administratives de l’État n’ont pas bien fonctionné. Les missions régaliennes de l’État dont celle d’assurer le contrôle et la protection du territoire national et de la population qui s’y trouve, n’étaient pas en application. Certains auteurs (Mugisho, 1999 et Mwaka, 2003) n’hésitent pas à dire que depuis quelques années l’« État congolais a cessé virtuellement d’exister, réduit à l’impuissance pour longtemps, il devient ainsi une zone de non-pouvoir à la fois propice à toute forme de violences et exposé aux convoitises de toutes sortes » (Mugisho, 1999 : 297)

Moins nombreux sont ceux qui doutent de la faillite de l’État congolais, il suffit qu’une quelconque incidence sécuritaire ou environnementale advienne pour dévoiler ou tester sa faillite. Les cas de la résurgence du M23 en 2021, l’impuissance de l’armée congolaise face à cette rébellion a poussé l’État de faire appel aux forces étrangères de l’EAC, mercenaires roumains, milices locales maï-maï, interahamwe hutu rwandais, etc. L’éruption du volcan Nyiragongo en 2021 et l’éboulement des terres dans le territoire de Kalehe ont mis à nu l’incapacité de l’État de secourir les populations sinistrées qui ont été laissées pour compte des ONG comme MSF, la Croix rouge, etc.  

Cette étude a démontré que la crise de l’État congolais est un catalyseur de l’exploitation ethnique pour des raisons politiques, géopolitiques et économiques. Dans ce contexte, la question de la sécurité de Tutsi a été le levier de commande pour avancer les agendas des acteurs politiques impliqués aux conflits dans l’Est de la RDC. D’une part, pour les dirigeants congolais, l’instrumentalisation de l’idéologie « anti-tutsisme » pour regagner la confiance de la population afin de maintenir leur carrière politique. Cette politique remonte aux tentatives de Mobutu d’instrumentaliser la frustration anti-banyamulenge en 1995-1996 et mieux présente la façon dont le gouvernement a récupéré le discours du Tutsi comme cause des malheurs de la RDC. Ce dernier a exposé les Tutsi à la violence (meurtre, abus physique et émotionnel, bannissement, etc.) de la part des personnes convaincues de cette idéologie propagée dans la région.

D’autre part, pour le gouvernement rwandais, la protection de la population tutsi menacée est mise en avant pour ses interventions militaires directes ou sous couverte des rebellions AFDL, RCD, CNDP et M23, à des fins géopolitiques. Du fait que le Rwanda a un déficit d’espace territorial nécessaire à sa survie, le gouvernement de Kigali ne cesse de dire qu’il a des « droits historiques » sur une partie des terres du Kivu, car avant la conférence de Berlin de 1885, ces terres appartenaient au royaume du Rwanda. Cette situation de crise de l’État congolais favorise aussi les actions des multinationales des pays (États-Unis, France, Royaume-Unis, Canada, Allemagne, Inde, Russie, Chine, Afrique du sud, etc.) s’engageant à la course de l’exploitation des ressources naturelles de la RDC sans être gêné.  

Face à ce phénomène de la faillite de l’État postcolonial, il y a lieu de s’interroger : la construction de l’État est-elle une façon de lutter contre sa faillite ? ou la lutte contre la faillite de l’État est-elle une porte d’entrée pour rétablir durablement la paix ou encore pour rompre le cycle des conflits ?, ou plutôt, cette faillite de l’État, si ce n’est pas un redéploiement de l’État qui doit faire face à de nouvelles configurations de la société : nouveaux acteurs, défis,… (terrorisme, pauvreté, changement climatique, etc.). Voici les questions qui nécessitent de réflexions pour approfondir la nôtre.

Bibliographie

Acker, F. et Vlassenroot, K. (2001). « Les Maï-Maï et les fonctions de la violence milicienne dans l’Est du Congo », Politique Africaine, n° 84, 107–116

Ajello, A. (2013). « La RD Congo », dans Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, Bruxelles, Bruyant. 466-484.

Anderson, B. (2006). Imagined Communities Reflections on the Origin and Spread of Nationalism. Londres, Verso.

Autesserre, S, (2010). The trouble with the Congo. Local violence and the failure of international peacebuilding. New York: Cambridge University Press.

Badie, B. (1992). L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique. Paris, Fayard.   

Bayart, J. F. (2006). L’État en Afrique. La politique du ventre. Paris, Fayard, 1989, (2ème édition augmentée, 2006).

Biyoya, P. (2009). La géopolitique de l’instabilité dans la région des Grands Lacs : Réflexions sur les réfugiés, ces acteurs de mutations géostratégiques, Paris : Harmattan.

Braeckman, C. (1999). L’Enjeu Congolais. L’Afrique Centrale Après Mobutu. Paris: Fayard.

Braud, P. (2017). Sociologie politique, Paris, Dalloz.

Chataigner, J.-M. (2013), « Pauvreté, fragilité, conflits : Le développement entravé ».Dans Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, Bruxelles, Bruyant. 178-200.

Chrétien, J.P. et Prunier, G, (2016). Les ethnies ont une histoire, Paris, Karthala.

Dubuy, M. (2012), « États fragiles et droits de l’homme », Civitas Europa, N 28, Irenée/Université de Lorraine.35-54.

Dufès, E. (2014) « Théorie de la sécurité globale : rétrospective et perspectives », ENSOSP. https://pnrs.ensosp.fr/content/download/32491/547108/file/PNRS-Article- consulté 17 juin 2023.

Gaullume, F. (2011). “États faillis”,” États fragiles”: concepts jumelés d’une nouvelle réflexion mondiale, Politique étrangère, 2011/1, 17-29.

Girad, R. (2011). Géométries du désir. Paris : L’Herne.

Guichaoua, A. (1992). Le problème des réfugiés rwandais et des populations banyarwanda dans la région des Grands Lacs africains, Genève, UNHCR.   

International Alert. (2010). Land, Power  and Identity roots of violent conflict  in eastern DRC, International Alert.

Kadiebwe, R. (2009). La guerre des six jours à Kisangani. Paris, Harmattan.

Kanyamachumbi, P, (2019). Pour une thérapie holistique de la région des Grands Lacs aux meurtrissures   multiformes, Goma, PULS,

Kagame, A. (1959). La notion de génération appliquée à la généalogie dynastique et à l’histoire du Rwanda des Xème et XIème siècles à nos jours ». Bruxelles, IRSAC.

Ki-zerbo, J. (2003). “Guerre et paix”, A Quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstei. Paris, Editions de l’Aube.   

Lanotte, O. (2003), RDC, Guerres sans frontières, Paris : GRIP.

Maindo, M. A. (2012) Questions spéciales de la sociologie politique. Cours ronéotypé, Université de Goma, inédit.

Mararo, B., S. (2002), « Le Nord-Kivu au Cœur de la crise congolaise », in Annuaire des Grands Lacs 2001-2002, 153-185.Mararo, B. S. (2006). « L’Est de la RDC : dix ans entre la guerre et la paix (1996-2006) », in Annuaire des grands lacs 2005-2006, 261-285.

Mbaya, K. et Nsenda, M. (2013). RDC face au complot de la balkanisation et l’implosion, Washington, ICREDES,

Morvan, H. (2005). Reinventer le quotidien. La cohabitation des populations civiles et des combattants maï-maï au Kivu, Uppsala : Life and Peace Institute.

Muan’a-buanga, J.C.N. (2014). « Ethno sécurité Tutsi congolais : un levier de commande de l’État post électoral 2006 dans la guerre du CNDP au Congo-Kinshasa », Presses de l’Université de Goma, CSSAP, no 1.

Mugisho, E. L. (1999), Interventions militaires étrangères au Kivu : prévention du génocide ou voie de puissance ?  Annuaire des Grands Lacs 1998-1999. 284-308.

Mwaka, B. A. (2003), « Les Milices mayi-mayi à l’Est de la RDC : Dynamique d’une gouvernementalité en situation de crise ». Revue africaine de sociologie. 7, 2, 2003. pp. 0-0.

Nay, O. et al. (dir.) (2017). Lexique de science politique, Paris : Dalloz.

Ndaywel è Nziem, I, (1998), Histoire générale du Congo : De l’héritage ancien à la RDC, Bruxelles, Duculot Pourtier, R. (2021). Congo ; un fleuve à la puissance contrariée. Paris, CNRS Éditions.

Redekop, V. N., (2002). From Violence to Blessing : How an Understanding of Deep-Rooted Conflict Can Open Paths to Reconciliation, Saint Paul University, Ottawa, Novalis, 85-109.

Renan, E. (1882) Qu’est-ce qu’une nation ? https://upvericsoriano.files.wordpress.com/2009/06/renan_quest_ce_une_nation.pdf,  consulté le 14 août 2023

Roche, J. J. (2010). Relations internationales, Paris, LGDJ. 95-116.

Rukatsi, B. H. (2004). L’intégration des immigrés au Zaïre : Le cas des personnes originaires du Rwanda. Kinshasa : État et Sociétés.

Saint-Exupéry, P, (2009). Complices de l’inavouable : la France au Rwanda, Paris, Les Arènes.

Saint-Moulin, L. De. (1976). Atlas des collectivités du Zaïre. Kinshasa, Presses universitaires du Zaïre.

Sidibe, D. (2009). La résolution des conflits en Afrique : le cas de la RD Congo de 1994 à nos jours, Thèse de doctorat, Université de Lyon.

Sur, S. (2005). « Sur les États défaillants », Revue Commentaire, 112.

Tesfaye, F. (2009). Sur la question de la population du Rwanda et de sa classification : de l’occupation allemande au lendemain du génocide, Québec, CIRST.

Thiesse, A.-M. (1999). La Création des identités nationales, Europe XVIIIe -XXe siècle, Paris, Seuil.  

Traoré, M. (2013). « Le fait ethnique », dans Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, Bruxelles, Bruyant. 101-136.

Turner, T. (2013). Congo, Malden, Polity Press.

USAID, (2005). Fragile State Strategy. https://loveman.sdsu.edu/supplement/docs/USAIDJanuary2005.pdf consulté le 13 août 2023.  

Verhaegen B. (1993). « Principes et pratiques de l’Histoire immédiate en Afrique » dans Omasombo (J.) (éd.), Le Zaïre à l’épreuve de l’histoire immédiate, Karthala, Paris

Walschot, M. (2021). « L’école de Copenhague et l’évolution des études critiques de sécurité avant et après le 11 septembre ». Regards géopolitiques, 7(4), 10-15.  

Willame, J. C. (1997). Banyamulenge et Banyarwanda : Violences Ethniques et Gestion de l’Identitaire au Kivu. Brussels and Paris Institut Africain-Cédaf & L’Harmattan.

Woodward, S. L. (2017). The Ideology of Failed States, Why intervention fails. Cambridge University Press. 

Zartman, W. (1995). Collapsed state. Londres, Lyne Reiner.  


[1] Ce groupe constitue près de 60% de la population du Nord-Kivu. De 1920 à 1960, entre 200 000 et 300 000 Rwandais furent déplacés vers le Congo belge sous la Mission d’Immigration des Banyarwanda (MIB) pour la main-d’œuvre dans les plantations du Kivu. Ces immigrés ont rejoint d’autres populations banyarwanda qui y vivaient bien avant la colonisation. A partir de 1945, le Congo belge, le Rwanda, et le Burundi constituaient une seule colonie appelée « Congo-Ruand-Urundi » (De Saint-Moulin, 1976, Guichaoua, 1992 et Lanote, 2003).

[2] Mouvement du 23 Mars (M23) groupe armé ayant été créé depuis 2012, succédant le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) mouvement politico-militaire du Général Nkunda tutsi congolais émané, en 2005, de cendres du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) mouvement créé par le Rwanda et l’Ouganda en 1998.

[3] La théorie du Bouc Emissaire de Girard est un système interprétatif global, une théorie unitaire visant à expliquer le fonctionnement et les évolutions des sociétés humaines affectées par la violence (Girard, 2011 et Redekop, 2002).

[4] La CNS apporta un soutien moral à la loi de 1981 sur la nationalité réservant la nationalité zaïroise (ou congolaise) aux descendants des personnes se trouvant sur le territoire national à la date du 18 Février 1908. La plupart des Banyarwanda ont été exclus de la nationalité, car elles étaient arrivés entre 1930-1957. Cependant, dans pareil cas la discrimination ou exclusion vise souvent la totalité de la population banyarwanda sans distinction (Guichaoua, 1992 et Turner, 2013).

[5] Cette guerre de 1993 rappelle celle de 1965 la « guerre de kanyarwanda » opposa à Masisi ces deux antagonistes (Banyarwanda et autochtones) pour les enjeux politiques électoraux (Mararo, 2002).

[6] Une organisation sans structure formelle initiée, en janvier 2004, par Eugène Serufuri (hutu) gouverneur du Nord-Kivu 2000-2006, avec d’autres leaders banyarwanda Félicien Nzitatira (tutsi), François Gachaba (hutu), Dunia Bakarani (tutsi), etc. Le mouvement visait à créer une nouvelle alliance entre Hutu et Tutsi congolais ; et il coexistait à côté du TPD mouvement créé, en octobre 1998 avec comme premier président Eugène Serufuri, par les mêmes acteurs ayant créé le RCD-Goma (Mararo, 2006).

Compte-rendu: Journoud, P. (dir.) (2022). La mer de Chine méridionale au prisme du soft power. Nouvelles approches franco-vietnamiennes d’un vieux conflit maritime. Paris, L’Harmattan.

Regards géopolitiques, v9 n4 (2023)

Journoud, P. (dir.) (2022). La mer de Chine méridionale au prisme du soft power. Nouvelles approches franco-vietnamiennes d’un vieux conflit maritime. Paris, L’Harmattan, 438 p.

La prémisse de cet ouvrage réside dans le constat du niveau très élevé de tension dans cette mer semi-fermée entre la Chine et ses voisins, Vietnam, Philippines, Malaisie, Indonésie et Brunéi. Depuis la fin de la Guerre froide, le niveau d’activités militaires et de tensions n’a jamais été aussi élevé en mer de Chine méridionale. Comment ce conflit localisé et somme toute mineur au vu des faibles enjeux territoriaux (la surface émergée totale des archipels disputés n’excède pas quelques km carrés) et de sa dynamique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est-il mué en conflit stratégique d’ampleur presque mondiale aujourd’hui ? Quels efforts ont été entrepris ou peuvent être suggérés pour tenter de le résoudre ? Quel rôle y jouent les États-Unis et la Chine, le Vietnam et les Philippines, l’ASEAN, l’Europe et la France ?

L’un des objectifs de cet ouvrage, inspiré d’un colloque franco-vietnamien tenu en 2020, est, précisément, d’apporter quelques réponses actualisées en croisant les horizons géographiques et disciplinaires, en interrogeant le conflit au prisme du soft power – l’histoire, y compris dans sa longue durée, le droit, la culture, la communication, l’économie, la coopération scientifique ou encore l’écologie. Par son approche globale et pluridisciplinaire, cet ouvrage souligne l’impérieuse nécessité des coopérations transnationales et internationales dans des domaines déjà existants, mais aussi à inventer ou à réinventer, afin de parvenir à dépasser des représentations nationalistes très ancrées et mutuellement incompatibles.

Transparent, le coordonnateur du colloque et de l’ouvrage, Pierre Journoud, relève que ce colloque a certes été organisé avec le parrainage de l’Ambassade du Vietnam en France, mais que toute liberté a été laissée aux organisateurs scientifiques. La réserve est importante et salutaire, tant il est vrai que la charge partisane est souvent importante dans les nombreux ouvrages et articles consacrés à la mer de Chine du Sud. Si le soupçon de pression politique ne tient pas, celui d’un certain prisme donné par l’organisation d’un événement résolument franco-vietnamien demeurait. A la lecture, il s’avère que si l’on peut regretter l’absence d’un exposé plus étoffé des vues chinoises, la critique de partisannerie manifeste n’est pas de mise pour cet ouvrage.

Pierre Journoud débute avec un long chapitre introductif présentant l’histoire de la dispute sur les îlots, puis les espaces maritimes en mer de chine méridionale, ainsi que sur les enjeux politiques associés. Il rappelle le caractère marginal de l’enjeu pour la plupart des États, y compris la Chine, jusqu’à une date récente. Il articule les aspects historiques, juridiques, économiques, soulignant notamment l’évolution de la posture juridique de la Chine, longtemps attachée à la norme du droit international pour évoluer de plus en plus vers une lecture particulière, hétérodoxe de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer de 1982, avec comme points d’orgue la formalisation de la « limite des neuf tirets » en 2009, au sens toujours obscur mais semblant traduire l’idée d’une souveraineté affirmée sur l’ensemble de l’espace maritime au nom de « droits historiques » peu conformes à la Convention, et en 2016 au rejet complet du verdict du tribunal ad hoc créé par la Cour Permanente d’Arbitrage suite au dépôt d’une requête par les Philippines en 2013, et invalidant les prétentions chinoises.

P. Journoud introduit également le rôle du soft power dans ce différend maritime. Au-delà de l’occupation effective d’ilots voire de rochers, de leur bétonnage pour en accroitre la superficie, de la militarisation de cet espace, la joute entre protagonistes s’effectue aussi sur le terrain des images, des discours, de l’adhésion des tiers, bref de ce qu’on nomme le soft power ou pouvoir d’influence. Nom de l’espace maritime (mer de l’Est, mer du Sud, mer de Chine du Sud, mer de Natuna, mer des Philippines de l’ouest…) ; instrumentalisation de recherches historiques et archéologiques ; promotion de normes juridiques et parfois changement de discours, comme l’évolution contraire d’un Vietnam de plus en plus attaché aux normes du droit international et une Chine de plus en plus défiante (Lasserre et Alexeeva, 2023) ; recours plus ou moins assumé aux images d’une « méditerranée asiatiques » faisant la promotion du caractère tardif et somme toute partagé des réseaux commerciaux et des marchands chinois dans cet espace maritime, plus ou moins car cette image d’un concept générique de « méditerranée » n’est encore que marginalement accepté en Asie (Lasserre, 1996) même s’il est ici richement exposé par F. Gipouloux à la suite de ses travaux passés (Gipouloux, 2009).

C’est avec un chapitre sur les réseaux commerciaux passés (F. Gipouloux) que débute la première partie sur les héritages historiques et culturels. G. de Gantès aborde les représentations associées au choix des noms de lieux (mer de Chine/mer de l’Est). G. H. Nguyen analyse l’image de la mer dans la littérature vietnamienne, tandis que Q. T. Nguyen décrit la relation des pêcheurs vietnamiens à la mer de Chine méridionale dans un contexte de mondialisation.

La seconde partie aborde les enjeux politico-stratégiques. C. Lerchervy disserte sur l’insertion du conflit sur la mer de Chine du Sud dans le litige discursif traduit par l’avènement du concept d’indo-pacifique, terme récent, dont l’ascension semble clairement associée à la crainte, en Australie, au Japon, aux États-Unis ou en Inde, aux conséquences de l’ascension économique et politique de la Chine, et que celle-ci récuse comme un stratagème discursif visant à l’isoler.

Le chapitre de L. Gédéon porte sur les grandes puissances et la mer de Chine méridionale. Il analyse la manière dont la mer de Chine méridionale focalise les tensions entre grandes puissances maritimes, émergentes et traditionnelles. La Chine joue dans ce contexte un rôle particulier du fait de ses actions sur le terrain. Les initiatives chinoises prennent la forme d’une forte pression militaire et paramilitaire avec les agences de contrôle des espaces maritimes, tant sur l’espace maritime lui-même que sur les divers archipels. Ceux-ci, en particulier les îles Spratleys, se trouvent, de ce fait, au cœur d’intenses enjeux géostratégiques qui impliquent Pékin et certains de ses voisins, notamment le Vietnam et les Philippines, et qui suscitent de plus en plus des réactions inquiètes de puissances plus lointaines comme le Japon, l’Australie et, surtout, les États-Unis. Si le droit international se voit mobilisé par l’ensemble des acteurs, son interprétation varie en fonction des intérêts de chacun.

Le chapitre suivant propose une analyse des impacts de la pandémie de covid-19 sur la dynamique stratégique dans la région (H. S. Nguyen). L’auteur souligne les bénéfices dont a pu tirer à Chine, à l’époque, de la pandémie, semblant mieux s’adapter, proposant une diplomatie des masques et de l’aide médicale aux pays tiers, avant de s’enliser dans la gestion de l’image de la livraison de matériel de qualité contestable puis des conséquences domestiques de la politique de zéro covid.

La 3e partie présente les enjeux juridiques du conflit. M. Chemillier-Gendreau propose une analyse des titres de souveraineté sur les îles elles-mêmes, rappelant que les titres sur les espaces maritimes découlent normalement – même si la Chine tente de contourner cet aspect en défendant l’idée de « droits historiques » – des titres de souveraineté sur les terres émergées. J.-M. Crouzatier rappelle la difficulté de la recherche d’éléments historiques probants afin de préciser, non seulement des traces de découvertes, mais aussi d’administration continue, critère important du droit international en matière de souveraineté depuis 1928 et l’arbitrage sur l’ile de Palmas[1]. H.T. Nguyen rappelle que deux types de disputes découlent des vues divergentes entre protagonistes : la question de la souveraineté sur les ilots et rochers émergés ; mais aussi la question des espaces maritimes que ceux-ci peuvent générer. Depuis plusieurs années, le Vietnam, la Malaisie et les Philippines se posent en bons élèves modérés du droit international et défendent l’idée que l’article 121 empêche la proclamation de tout espace maritime sauf d’une mer territoriale à partir des formations des Spratleys, une position que conteste vigoureusement la Chine même si elle a été avalisée par la sentence arbitrale de la Cour permanente d’arbitrage de 2016 (Lasserre et Alexeeva, 2023) : il y a donc conflit aussi sur la norme juridique, sur son appréciation.

Cette question de l’interprétation du droit traduit le glissement croissant du conflit dans la sphère du pouvoir d’influence : quelles normes prévaudront dans les représentations des acteurs tiers ?  B. Courmont analyse en début de 4e partie, la posture chinoise, oscillant entre affirmation de moins en moins retenue et complexée d’un pouvoir fort, voire hégémonique, et la tentation de recourir au soft power pour séduire les pays de l’Asie du Sud-est et les convaincre de ses bonnes intentions et de la légitimité de sa posture.

Les chapitres de F. Nicolas et de J. P. Eglinger traitent des enjeux économiques : dans quelle mesure les enjeux économiques, hydrocarbures, pêches, trafic maritime, sont-ils conséquents et de nature à justifier l’intensité de la dispute ? Une analyse plus critique aurait ici été utile car, s’il est indéniable que la croissance du secteur de la pêche, de l’intensité du trafic maritime et de l’extraction des hydrocarbures ont rendu plus complexe la recherche de solutions, il n’en demeure pas moins que la dispute date d’avant l’émergence de ces enjeux économiques, et que l’estimation de l’étendue des réserves en hydrocarbures demeure extrêmement floue. De plus, si les États cherchent à protéger leur accès aux ressources maritimes, ils instrumentalisent également l’exploitation de celles-ci pour affirmer, précisément, leurs droits souverains sur les espaces maritimes qu’ils estiment leurs.

Enfin, Tang et al. proposent une analyse des impacts environnementaux, trop souvent négligés, de cette intense dispute de souveraineté en mer de Chine du Sud et des efforts de mise en valeur des ressources qui s’y trouvent. La mer de Chine du Sud se trouve sur l’une des plus importantes routes maritimes du monde. Deux tiers du trafic mondial de conteneurs et la moitié des flux d’hydrocarbures et de gaz naturel liquéfie transitent par cette zone. Plus de la moitié des vingt premiers ports mondiaux pour le traitement des conteneurs sont situés sur le pourtour de cette région. De plus, les activités économiques en mer de Chine méridionale – la construction d’îlots artificiels et la production de pétrole et de gaz naturel – suscitent des tensions dans la zone. Pourtant, la mer de Chine méridionale recelé une biodiversité extraordinaire. Une étude de 2015 sur 16 zones récifales qui s’étendent sur tout cet espace maritime a montré une grande diversité biologique tout en soulignant sa fragilité et l’importance de la conservation marine. Malheureusement, l’accès à cette région étant rendu très difficile du fait du contrôle des accès maritimes par la Chine, les études d’impact sont peu nombreuses et difficiles à actualiser.

Au final, un ouvrage d’une grande richesse, qui certes n’épuise pas le sujet des enjeux stratégiques et géopolitiques de la mer de Chine du Sud, mais propose un tableau pertinent des différents débats contemporains sur la thématique.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques

Références

Gipouloux, F. (2009). La Méditerranée asiatique, villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIe XXIe siècle.Paris, CNRS Édition.

Lasserre, F. (1996). Le Dragon et la Mer. Stratégies géopolitiques chinoises en mer de Chine du Sud. Montréal/Paris, L’Harmattan.

Lasserre, F. et Alexeeva, O. (2023). Le discours juridique dans la dispute de mer de Chine du Sud : un outil d’influence politique? Dans Lasserre, F.; Mottet, É. et Courmont, B. (dir.), Le soft power en Asie. Nouvelles formes de pouvoir et d’influence ? Québec, PUQ.


[1] L’affaire de l’île de Palmas était un différend international entre les États-Unis et les Pays-Bas, arbitré en 1928. La Cour permanente d’arbitrage a attribué l’île aux Pays-Bas en estimant il ne suffisait pas d’avoir découvert l’île comme l’ont fait les Espagnols avant l’arrivée des Américains (ceux-ci estimant avoir hérité du titre des Espagnols après la cession des Philippines en 1898), car cela ne créait qu’un titre imparfait. Pour obtenir un titre complet, il faut pouvoir démontrer l’effectivité de la souveraineté, ce qu’ont fait les Pays-Bas car à travers l’obtention de l’allégeance d’autochtones, la levée d’impôts et la réalisation de travaux sur le territoire de l’île.

Compte-rendu : Sémir Al Wardi, Jean-Marc Regnault et Jean-François Sabouret (dir.) (2017). L’Océanie convoitée. Histoire, géopolitique et sociétés. Paris, CNRS Éditions, 634 p.

Regards géopolitiques v9 n4 (2023)

Ce volumineux ouvrage, issu de deux colloques réunis sur le thème de l’Océanie convoitée tenus à Paris en 2015 et en Polynésie française en 2016, rassemble des textes d’une quarantaine de spécialistes, et propose une analyse des enjeux historiques et contemporains de la région, sous une grande diversité d’approches, historique, politique, économique, religieuse et culturelle. Longtemps délaissée et considérée comme la chasse gardée de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, des États-Unis et de la France, cette immense espace maritime de l’Océanie sertie dans le Pacifique, « mer d’îles » (p.27), ferait aujourd’hui l’objet de « convoitises » nouvelles de la part d’acteurs à la fois inattendus et ambitieux. Le lecteur pourra y découvrir 54 chapitres regroupés en quatre parties, chapitres regroupant des contributions de chercheurs français, mais aussi australiens ou néo-zélandais – un attrait – mais malheureusement seulement deux de chercheurs asiatiques.

Un tour d’horizon géopolitique

La première partie, « Une histoire des convoitises », revient sur différents événements qui ont marqué l’histoire récente de la région, de l’arrivée des missionnaires à la décolonisation en passant par la guerre du Pacifique, les rivalités de la Guerre froide et la fin des essais nucléaires. Pour les lecteurs moins familiers de la zone, il s’agit d’une utile introduction aux nombreux enjeux géopolitiques et géostratégiques discutés dans la deuxième partie, « Asie, Europe, Amérique : des regards sur l’Océanie », laquelle aborde les représentations d’acteurs de ces autres régions du globe. En effet, on perçoit, à travers le prisme de l’histoire de ces petites îles peu peuplées, la lutte d’influence qui s’exerce entre les grandes puissances. La Chine occupe une place particulièrement importante dans ces analyses, avec plus de huit chapitres qui lui sont consacrés dans cette partie. Pour les auteurs, c’est le chef de file d’une Asie en expansion politique et commerciale, qui vient défier d’abord Taiwan, à qui nombre d’États du Pacifique avaient prêté allégeance, puis les États-Unis, à travers son ambitieux projet des nouvelles routes de la soie. Comme ailleurs, la présence chinoise se fait sentir en Océanie par le biais d’une politique conciliante d’aide au développement, d’investissement et de prêts massifs dans les infrastructures-clés de ces États insulaires du Pacifique – avec ici encore cette confusion de nombre de textes entre prêt et investissement, car les prêts octroyés par des banques chinoises ne constituent pas des investissements. La Chine séduit car elle répète qu’elle propose des relations « gagnant-gagnant » aux petits États insulaires, sans conditionnalité politique ni de gouvernance. À l’image de la ChineAfrique, image évoquant l’étroite implication des intérêts économiques chinois en Afrique, une ChineOcéanie serait sur le point de se constituer avec l’activisme commercial, financier et diplomatique de la Chine, et avec les avantages et inconvénients qui en découlent. Face à cette ascension de la Chine et à la crispation américaine en réaction, quel rôle peuvent encore jouer le Japon, l’Australie, ou l’Union européenne et notamment la France, qui mobilise l’existence de ses territoires d’outre-mer du Pacifique et de l’océan Indien pour justifier son statut de puissance de la région indo-pacifique, dans un contexte d’autonomisation politique de ses territoires du Pacifique et de multipolarisation économique de la région ?

Au-delà des partenaires traditionnels de l’Océanie, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon ou Taïwan, par ailleurs trop peu évoqués, d’autres pays ont récemment manifesté leur intérêt grandissant pour les micro-états océaniens, dans le cadre de leurs ambitions diplomatiques (Maroc, Émirats arabes unis, Cuba), stratégiques (Inde, Russie, Indonésie) ou commerciales. Ces « convoitises inattendues », présentées dans la troisième partie de l’ouvrage, portent, entre autres, sur des ressources halieutiques, minières et sous-marines largement sous-exploitées, des zones économiques exclusives peu surveillées et des micro-états fragiles et menacés par les changements climatiques.

Au cœur de ces rivalités internationales qui les affectent, la quatrième partie appelle à « ne pas oublier les Océaniens : entre convoitise, séduction, réticences et résistances » et se propose de discuter des perspectives qui se dessinent pour les populations locales.

Un portrait composite de l’Océanie, scintillant mais non dénué de travers

Pour tout lecteur qui souhaite en savoir plus sur cette vaste région, l’ouvrage, du fait de la diversité des points de vue et des sujets abordés, parait approprié. Les auteurs réussissent à offrir une analyse multidisciplinaire et détaillée des enjeux politiques, diplomatiques, socioéconomiques et environnementaux qui bouleversent les îles du Pacifique. Si cette approche éditoriale fait la force et l’originalité de l’ouvrage, elle est également à l’origine de certaines lacunes observées au cours de la lecture de ces 634 pages. Ainsi, en voulant couvrir une multitude de thèmes liés de près ou de loin à l’Océanie, avec parfois des sujets très pointus et sans chapitre intégrateur, le livre peut paraître hétéroclite à certains moments, tout en ne brossant pas de portrait d’ensemble. Diversité, assurément, mais pas d’architecture solide ni de fil conducteur. Cela est sans doute imputable au choix éditorial des auteurs, qui ont privilégié un livre rassemblant les actes des colloques, davantage qu’une démarche réfléchie, articulée, qui les aurait certes conduits à écarter certaines contributions. Le résultat en est un kaléidoscope d’images partielles, certainement intéressantes, mais qui laisse un portrait un peu flou, avec des lacunes pour qui veut mieux comprendre les dynamiques de l’Océanie contemporaine.

De fait, de nombreux sujets ne sont guère abordés, que le lecteur aurait bien aimé découvrir : comment se traduit empiriquement la rivalité entre Chine, États-Unis, Australie, Japon dans la région, rivalité maintes fois évoquée mais jamais analysée ? Au-delà du cliché d’une Océanie,  carrefour stratégique d’influences, en quoi l’Océanie est-elle stratégique pour ces acteurs ? La partie 4 appelle à « ne pas oublier les Océaniens », mais comment vivent-ils les impacts des changements climatiques, quelle est la dynamique économique, que dire de la précarité de l’emploi, les différentiels de développement, comment se structurent les diasporas… autant de thèmes transversaux qui auraient, me semble-t-il, davantage intéressé le lecteur que des sujets, certes intéressants, mais souvent très pointus.

Enfin, un problème majeur réside dans l’absence de définition du concept de convoitise, mot passe-partout qui revient comme un leitmotiv à travers l’ouvrage et qui doit sans nul doute traduire une grande diversité d’acception selon l’auteur. Un préambule théorique pour livrer au lecteur quel sens les coordonnateurs de l’ouvrage donnent à ce concept aurait été utile, car la grande diversité de son emploi en vide la substance : parle-t-on de la convoitise des États ?  des entreprises minières ? touristiques ? Le terme est-il synonyme d’intérêt, ce qui peut comprendre une certaine forme de coopération, ou plutôt d’appropriation commerciale, voire de volonté conquérante, plutôt belliqueuse ? On ne le sait pas. Proposer dans le chapitre « Aperçu historique sur une convoitise millénaire », une certaine équivalence entre la convoitise supposée des populations qui ont migré d’île en île pour peupler les archipels océaniens, et les convoitises européennes au XIXe siècle, est un raccourci sémantique contestable, décevant et qui ne précise en rien le sens du concept. De fait, n’importe quelle région est l’objet de convoitises croisées, si on ne précise pas le sens du prisme annoncé dans le titre pour aborder l’étude de l’Océanie : il en devient donc source de confusion davantage que de fertiles discussions. Dommage.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Titulaire de la Chaire en Études indo-pacifiques

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) à l‘épreuve de l’extraversion commerciale des États africains

Regards géopolitiques v9 n4

Alain-Patrick Loumou Mondoleba

Alain-Patrick Loumou Mondoleba est docteur en Science Politique de l’Université de Douala au Cameroun. Il est par ailleurs diplômé de l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC). Auteur de plusieurs articles, ses travaux et centres d’intérêts sont essentiellement portés vers les politiques publiques, l’intégration régionale, les questions de paix et de sécurité.

loumoupatrick16@gmail.com

Résumé

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF)permet de renouveler le questionnement sur le choix continental de l’intégration africaine par le marché. Par sa mise sur pied, les Etats africains entendent rehausser le taux de commerce intra-africain. Cette réflexion s’invite au débat entretenu autour des entraves à la mise en œuvre effective de cette initiative, en suggérant une entrée par l’extraversion commerciale des Etats africains. Qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Aller vers un marché africain pour échanger quoi ? C’est en partant de ces interrogations que l’analyse tente de faire contacter la faible disponibilité, sur le continent africain, des biens et produits les plus demandés et faisant l’objet de plus d’échanges. La similitude des produits d’échanges, qui s’explique par la faible complémentarité et la faible diversité des productions, pousse à postuler que, bien qu’ayant signé l’accord de libre-échange, le risque pour que de nombreux États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires extérieurs au détriment de leurs compères africains demeure considérable. Dans cette configuration, la probabilité pour que l’on aboutisse demain à un marché africain sans produits made in Africa est grande. Un tel marché se présenterait ainsi comme marché étranger aménagé sur le sol africain au plus grand profit des étrangers. L’étude se nourrit de théorie de la dépendance et s’ancre méthodologiquement dans l’analyse statistique et la recherche documentaire.

Mots-clés : zone de libre-échange continentale africaine, extraversion commerciale, intégration régionale, Afrique. 

Summary

The African Continental Free Trade Area (ZLECAF) makes it possible to renew the questioning of the continental choice of African integration through the market. Through its establishment, African states intend to increase the rate of intra-African trade. This reflection invites itself to the debate maintained around the obstacles to the effective implementation of this initiative, by suggesting an entry by the commercial extroversion of African States. Which explains the commercial extraversion of African states? Go to an African market to trade what? It is on the basis of these interrogations that the analysis attempts to make contact with the low availability, on the African continent, of the goods and products most in demand and subject to the most trade. The similarity of trade products, which is explained by the weak complementarity and the low diversity of productions, leads us to postulate that, despite having signed the free trade agreement, the risk for many African States to continue favoring exchanges with their external partners to the detriment of their African counterparts remains considerable. In this configuration, the probability that tomorrow we will end up with an African market without products made in Africa is great. Such a market would thus present itself as a foreign market set up on African soil for the greater benefit of foreigners. The study draws on dependency theory and is methodologically rooted in statistical analysis and documentary research.

Keywords: African Continental Free Trade Area, trade extraversion, regional integration, Africa.

Selon les données de la Conférence des Nations unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), la part des exportations de l’Afrique vers le reste du monde était comprise entre 80 % et 90 % du total de ses exportations entre 2000 et 2017 (CNUCED, 2019). Les échanges intra-africains, qui correspondent à la moyenne des exportations et importations intra-africaines, se sont élevés à environ 15,2 % du total des exportations de l’Afrique au cours de cette même période (Ibid.). Ces chiffres illustrent le niveau élevé d’extraversion des économies africaines. De par sa définition, une zone de libre-échange a pour objectif la fluidification des échanges entre les membres qui la constituent. Cependant, l’on ne peut envisager une réelle dynamique transactionnelle entre deux acteurs que lorsque l’un des deux dispose d’un produit dont l’autre a besoin, et vice-versa. Par la mise en place de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), les États africains entendent rehausser le taux de commerce ou d’échanges intra-africains. La ZLECAF permet donc de susciter une nouvelle réflexion sur le choix continental de l’intégration par le marché, c’est-à-dire, par les échanges commerciaux. 

L’intuition de mener une réflexion sur le présent sujet a ainsi été nourrie par une question de départ formulée en ces termes : les Africains mettent sur pied une zone de libre-échange continentale africaine pour y échanger quoi ? A cette question, faut-il associer celle de savoir : qu’est-ce qui explique l’extraversion commerciale des Etats africains ? Si les raisons liées à l’insuffisance des infrastructures de transport et de communication, au protectionnisme et au souverainisme égoïstes de certains Etats et au manque de volonté politique sont souvent évoquées pour justifier ce retard, cette étude fait une fixation sur la dépendance des Etats africains à la consommation des produits extérieurs, en provenance de l’Europe, de l’Amérique et de plus en plus de l’Asie. En effet, bien qu’ils aient signé l’accord de libre-échange, la probabilité pour que les États africains continuent de privilégier les échanges avec leurs partenaires occidentaux et asiatiques demeure non négligeable. Et, cela constitue l’une des entraves majeures à l’aboutissement souhaité de la ZLECAF.

L’analyse fait ainsi le choix de mettre l’emphase sur les dynamiques de dépendance comme pesanteur d’opérationnalisation de la ZLECAF. Ainsi que le souligne Kenneth Badzie,

 « La structure de l’économie africaine se caractérise par une dépendance marquée vis-à-vis du secteur des produits, qui se manifeste par la prédominance de la production de produits de base dans le revenu national de la quasi-totalité des pays africains, et par la proportion élevée de devises obtenues grâce à ces exportations » (Badzie, 1988 : 648).

Il y a lieu de souligner que les parts issues des importations et des exportations extracontinentales sont estimées à plus d’un quart du revenu national. L’économie des pays exportateurs du pétrole et des minerais de tout genre en est fortement liée. Nombreux sont les Etats africains dont les taxes sur le commerce avec les partenaires étrangers non africains représentent plus de la moitié de leurs revenus et voire parfois jusqu’aux trois quarts (3/4) du total des recettes fiscales (Ibid). L’extraversion commerciale africaine est alors fortement déterminée par cette dépendance économique à l’égard des partenaires étrangers et se nourrit de la faible complémentarité et la faible diversification des productions des États africains.

Cette étude s’ancre théoriquement dans la théorie de la dépendance, non pas pour mettre strictement en relief le lien entre la colonisation et le sous-développement économique des Etats africains comme cela est de forte tradition chez les théoriciens de la dépendance (Amin, 1973 ; 1991 ; Fernando Cardoso, 1979 ; Wallerstein, 1966 ; 1975 ; Dambissa Moyo, 2009 ; Pondi, 2015), mais pour montrer comment les partenariats avec les puissances étrangères prédestinent le marché africain à l’importation de leurs produits et à l’exportation du peu de produits made in Africa vers ces mêmes puissances. Dans cette situation de dépendance et d’extraversion, la possibilité pour qu’il y ait une augmentation souhaitée du commerce intra-africain reste hypothétique. La méthode statistique usitée dans cette réflexion permet de mettre en visibilité, et ce de manière chiffrée, les écarts d’échanges intra-africains et de commerce entre les Etats africains et les puissances étrangères. Elle donne à voir quels sont les produits les plus importés par les Etats africains et leur niveau de disponibilité sur le continent. La recherche documentaire, au-delà de la littérature qu’elle offre et qui permet de mieux se saisir de la question, apparaît comme une modalité compensatrice des difficultés de terrain auxquelles de nombreux chercheurs en Relations internationales généralement sont confrontés.

L’analyse s’articule autour de deux grands axes. Le premier consiste à repérer et à examiner les différents facteurs de l’extraversion et de la dépendance commerciales des États africains (1), et le second offre, à partir des données statistiques, une visibilité sur les parts du commerce africain, en mettant en exergue les produits les plus sollicités et les plus importés par les Africains ainsi que leur niveau de disponibilité sur le continent (2).

1. Les facteurs associés à l’extraversion et à la dépendance commerciales des Etats africains

L’extraversion commerciale est considérée dans cette étude comme cette tendance à avoir une politique commerciale ou mieux un commerce résolument tourné vers l’Occident et l’Asie. En Afrique, l’extraversion commerciale se caractérise par une faible part du commerce intracommunautaire et intra-africain au détriment d’un taux plus élevé d’échanges des biens avec les partenaires commerciaux extérieurs, notamment occidentaux et asiatiques. Si la ZLECAF a l’ambition de contribuer à l’accélération de l’intégration régionale africaine par le marché, elle se bute à cette dépendance économique des Etats d’Afrique vis-à-vis des puissances économiques étrangères occidentales et asiatiques. Certes, la suppression des barrières douanières entre les 46 Etats membres de la ZLECAF[1] constitue, à n’en point douter, un pilier majeur du rehaussement du taux de commerce intracontinental, mais elle n’en est pas une panacée. La faible complémentarité et diversification des productions à laquelle il faut adjoindre le poids des accords économiques signés avec les marchés extérieurs constituent les principaux catalyseurs de l’extraversion commerciale africaine qu’il convient d’analyser.

1.1 Les accords économiques et commerciaux comme instruments d’extraversion et de dépendance commerciales 

Les accords économiques que les Etats africains ont jusqu’ici signés avec les puissances étrangères ne sont pas de nature à favoriser le commerce intra-africain, mais plutôt de permettre une ouverture des économies africaines aux marchés extérieurs. En effet, dès 1963, certains Etats africains, nouvellement indépendants, vont signer avec leurs ex-puissances coloniales, à Yaoundé, au Cameroun, la toute première coopération commerciale. Au départ, elle vise un double objectif de promotion des échanges interafricains et du développement des relations économiques entre l’Europe et les Etats Africains et Malgache Associés (EAMA). Six ans plus tard, cet accord sera renégocié dans le but de favoriser les exportations des pays africains vers l’Union européenne (UE). Ainsi seront supprimés certains droits de douane sur les produits originaires des États Africains et Malgache Associés (EAMA) afin de favoriser leur exportation vers l’Europe et d’accroitre leur rendement. Cette renégociation n’était donc ni de réduire les importations africaines ni de créer des conditions favorables au commerce intra-africain. Par la suppression des droits de douane sur les produits exportés vers l’Europe, cet accord constituait plutôt un réel dispositif d’extraversion (in)consciente du commerce africain. En octobre 1979, la convention de Lomé I sera adoptée. Elle a l’ambition d’octroyer des préférences tarifaires non réciproques aux exportations des pays de la zone Afrique-Caraïbes- Pacifique (ACP) vers l’UE en mettant l’accent sur deux aspects majeurs de la coopération entre l’UE et le groupe des Etats ACP à savoir : le développement agricole et le financement des infrastructures. Elle créait un système de compensation financière pour stabiliser les recettes d’exportations des États ACP (STABEX). 

L’analyse ici est de montrer que les accords économiques signés entre pays africains et leurs partenaires étrangers peuvent les maintenir dans la dépendance. La suppression des droits de douane qu’ils commandent souvent favorise l’invasion du marché africain par les produits des pays occidentaux. La faible quantité des produits exportés par les pays africains à destination de l’Europe ne peut suffire à créer l’équilibre. Sur le plan agricole, les produits agricoles exportés vers l’Europe ne vont pas concurrencer les produits agricoles européens. Les études montrent que l’Europe n’importe que ce qu’elle n’a pas, à la différence des Africains qui importent même ce qu’ils ont déjà chez eux, mais n’arrivent pas, soit à accroitre la production, soit à transformer pour une consommation directe. La forte disponibilité des produits agricoles en provenance de l’Europe transforme les habitudes alimentaires des Africains qui, quotidiennement s’alimentent désormais de ces produits au détriment des produits locaux. Pour ces raisons, nombreux sont les analystes qui se sont opposés à la conclusion des Accords de partenariats économiques et au principe de l’ouverture réciproque des marchés entre l’Europe et l’Afrique.

Théophile Abena Amougou (2015), s’inscrivant dans une perspective dépendantiste, considère les Accords de partenariat économique entre l’UE et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP) comme des accords inégalitaires qui permettent de pérenniser la domination de l’Europe sur ses anciennes colonies d’Afrique des caraïbes et du Pacifique. Il qualifie les accords de Cotonou comme une sorte de « post colonialisme déguisé »(Jennar, 2001)poursuivant les conventions de Lomé. La manière dont ces accords sont négociés renseigne sur des inégalités de forme (les acteurs) et de fond (les enjeux). Il poursuit sa pensée sur l’aspect développement prévu par lesdits accords et tire des conclusions selon lesquelles ils permettront plus l’asservissement de l’Afrique qu’ils ne lui permettront de sortir du joug du sous-développement (Amougou, op. cit.). En réalité, si la gamme des biens exportés par les puissances étrangères est plus large, comprenant des produits textiles et d’habillement, des jouets, des produits des industries agroalimentaires, des matériaux de construction, des biens d’équipements, des appareils électroménagers et bien d’autres appareils électriques et, constitués de près de 2000 catégories de produits, les exportations de l’Afrique sont constituées d’une faible quantité de produits primaires, notamment des produits agricoles, sylvicoles et des industries extractives.

1.2. Poids des bailleurs de fonds et de l’expertise extérieure dans la perpétuation de l’extraversion commerciale des Etats africains 

En Afrique, l’une des conséquences de la crise des années 1980 est la négation de l’expertise endogène et l’imposition de l’expertise extérieure par le biais des plans d’ajustements structurels. Dès lors, la situation africaine se caractérise par une présence importante des acteurs extérieurs dans les processus de décision dans tous les secteurs de la vie (économie, sécurité, politique, santé). Les bailleurs de fonds (Fond Monétaire International [FMI], Banque mondiale, UE en particulier) interviennent à la fois dans la diffusion d’idées économiques orthodoxes bénéfiques aux entreprises du Nord. Inévitablement, l’extranéité des analyses et de l’expertise dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques agricoles en Afrique n’est favorable à « ni l’appropriation du débat par les élites concernées, ni son développement dans la sphère publique, et empêche la mise en place de phénomènes d’apprentissage et de capitalisation des expériences par les acteurs » (Balié et Fouilleux, 2008 : 162).  

1.3. Les faibles complémentarité et diversification des produits africains

La diversité et la complémentarité des produits sont un pilier d’accélération des dynamiques d’intégration économiques en ceci qu’elles permettent aux Etats appartenant à un même espace géographique d’accroître les échanges entre eux. En théorie, deux approches permettent de saisir la notion de complémentarité : l’approche commerciale qui appréhende la complémentarité sous le prisme des exportations et des importations en mettant l’accent sur les échanges des biens complémentaires et l’approche productive qui s’intéresse davantage à la complémentarité des productions. Telle que théorisée par Meade (1955), l’approche commerciale de la complémentarité donne de voir l’intégration économique comme le produit de la complémentarité découlant du fait que les pays membres de la zone d’intégration sont des clients les uns les autres. Autrement dit, l’intégration économique ne peut aboutir que lorsqu’un pays membre d’une Union ou d’une Communauté est le principal fournisseur des biens importés du pays partenaire et son principal client pour les biens exportés par ce dernier. En adoptant l’approche productive, Bye et De Bernis (1977) postulent que la complémentarité productive constitue un des catalyseurs de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des partenaires d’une même zone communautaire.

La complémentarité et la diversification sont donc, au fond, deux principes qui visent le renforcement des échanges économiques entre les Etats membres d’un même espace d’intégration. En mettant en avant ces deux principes, il est suggéré aux Etats africains, afin d’espérer une réelle intégration par le marché, de se spécialiser dans la production et l’exportation des biens différents, mais complémentaires. En effet, comme l’indiquent si bien Bye et Bernis, « la complémentarité productive constitue l’un des facteurs déterminants du renforcement de l’intégration régionale parce qu’elle favorise la spécialisation et les échanges de biens et services des membres » d’une Communauté économique (Bye & Bernis, 1977 : 137).  

Et pourtant, « des potentialités de complémentarité existent, pour développer le commerce intra-africain »(Boungou, 2014 : 136). Seulement, il reste qu’il faut créer« des conditions pour mieux cerner ces complémentarités et les valoriser sur la base d’une étroite collaboration et la mise en place d’une politique de dotation en ressources infrastructurelles par les Etats »(Ngattai-Lam, op. cit., p.136). Parce que le secteur industriel est très peu développé dans bon nombre d’Etats africains, les matières premières et les produits de base sont très peu transformés, ce qui limite l’accroissement de la gamme des biens produits au niveau national et régional, réduit considérablement la compétitivité du marché commun et maintient les pays de la zone dans une situation de dépendance vis-à-vis des pays étrangers. Les Etats africains sont pour la plupart dotés d’énormes ressources naturelles qui, malheureusement, ne peuvent subir une transformation adéquate du fait de la faible industrialisation. De plus, il manque de politiques en matière de diversification volontaristes des produits par les Etats africains. Les productions et les échanges sur le continent se limitent à un nombre relativement restreint de produits qui sont essentiellement des matières premières. Cette configuration de l’économie africaine fait que le commerce intra-africain se caractérise par une forte similitude des produits échangés. Et le manque de complémentarité des produits échangés entre pays africains nuit au développement du commerce entre eux. 

Il existe donc un lien étroit entre cette similitude des produits commercialisés par les Etats africains (due à la faible complémentarité et diversification de ceux-ci) et le faible taux de commerce intra-africain. Dès lors,

« Un certain niveau de complémentarité des produits commercialisés apparaît donc nécessaire pour stimuler les échanges régionaux en Afrique. Pour y arriver, on pourrait instaurer des politiques volontaristes visant à diversifier les économies africaines. Compte tenu du piège de la dépendance aux ressources naturelles, les institutions régionales (Banque africaine de développement, Union africaine) et internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) pourraient envisager des politiques d’incitation financière en vue de diversifier les économies » (Kotchonic et al., 2019 : 33).

 Le commerce intracommunautaire en Afrique éprouve déjà des difficultés liées à l’absence de volonté dans la mise en œuvre des accords commerciaux préexistants au sein des Communautés économiques régionales (CER). Pourtant, un commerce réel entre Etats africains tel que souhaité par la ZLECAF passe nécessairement par ce renforcement préalable des commerces intracommunautaires. Ils sont la porte d’entrée pour une intégration économique africaine, envisagée ici comme réponse à la forte dépendance économique à l’égard des partenaires commerciaux traditionnels. Or, il ne peut avoir commerce intra-africain que si l’on ne met pas sur pied une réelle politique volontariste de complémentarité et de diversification des productions.

2. La quantification du commerce africain comme fenêtre de visualisation de son degré d’extraversion

Comme cela a été indiqué à l’entame de cette étude, le commerce intra-africain ne représente en moyenne que 12,8 % du commerce total de l’Afrique au cours de la période allant de 2000 à 2015. Et seulement 6,1 % de la production africaine fait l’objet de commerce entre les pays de ce continent. Le taux d’ouverture commerciale intra-africain est donc très faible et également estimé à seulement 6,1 %. Pour une meilleure lisibilité des données relatives au commerce africain, il importe de mettre d’abord en chiffres le commerce intra-communautaire africain, l’Afrique étant divisée en blocs communautaires (2.1). Puis, d’en repérer les Etats qui se démarquent favorablement en matière de commerce intra-africain (2.2). Un examen des produits les plus demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le sol africain mérite également d’être fait (2.3).

2.1. Quantifier le commerce intra-communautaire en Afrique et constater son faible taux

Bien que le faible niveau d’intégration commerciale caractérise tous les blocs d’intégration régionale en Afrique, il faut noter qu’il varie d’une région à l’autre. Partant de cette observation, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) représente la CER la plus intégrée par le commerce en Afrique, avec un taux de commerce intra-communautaire de 16,7 %, soit quatre points de plus que la moyenne de l’Afrique et six points de plus par rapport à l’ensemble pays francophones. A contrario, la Communauté économique des États d’Afrique centrale (CEEAC) est le bloc communautaire le moins intégré sur le plan commercial, avec un niveau de commerce intra-communautaire estimé à 2,2 % et une ouverture commerciale intra-communautaire de 1,4 % (Kotchoni et.al., 2019). La Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) se rapprochent de la moyenne africaine avec un taux d’ouverture commerciale intracommunautaire de près de 4 % enregistré au cours de la période allant de 2000 à 2015. Au cours de la même période, le taux du commerce régional s’élève à 12 % pour la CAE contre 9,7 % pour la CEDEAO. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) enregistre une part d’échange intracommunautaire de 7,5%. Quant à la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), elle affiche un pourcentage de commerce régional de 6,5%, là où celui du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) est estimé à 6,2 % (Ibid.).

Tableau 1. Récapitulatif du taux de commerce intra-communautaire par CER en 2019

Communauté économique régionale (CER)Taux de commerce intra-communautaire
SADC16,7 %
CAE12 %
CEDEAO9,7 %
UMA2,8%
CEEAC2,2 %
IGAD7,2 %
CEN-SAD6,5%
COMESA6,5 %

Source : Auteur, données compilées d’après le rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement, 2019.

Après observation minutieuse, il est à relever que les plus grands producteurs de pétrole en Afrique, à savoir le Nigeria, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte et la Libye, sont les pays les moins intégrés commercialement à l’Afrique. Cela peut s’expliquer par le fait que le pétrole est une ressource qui ne subit pas encore une forte transformation en Afrique. Elle est donc davantage destinée à l’exportation. Cependant, les importations de pays en provenance de l’Afrique sont également faibles, soit estimées à moins de 10 % des importations totales. 

2.2. Des exceptions qui confirment la règle 

Il faut dire que l’évocation du faible taux de commerce intra-africain ne renseigne pas sur les dynamiques d’intégration économique singulières et parfois salutaires opérées par certains Etats. Autant, on peut identifier des Etats dont la grande quantité de commerce est tournée vers l’extérieur du continent africain, autant on en trouve dont le commerce est résolument orienté vers les changes intra-africains. On ne saurait donc éluder cet aspect dans l’analyse. En effet, on observe une forte variation de l’intensité du commerce endogène d’un Etat à un autre. Les fortes performances de quelques-uns sont noyées par les trop faibles scores de plusieurs autres, ce qui aboutit à un faible taux de commerce intracontinental. En général, les pays les plus enclavés et peu producteurs du pétrole ont une forte tendance à privilégier le commerce avec leurs voisins africains. Cela peut s’expliquer par leur manque d’ouverture à la mer, véritable courroie de transactions commerciales. Il s’agit, par exemple, des pays tels que : le Swaziland (73,4 %), la Namibie (60,4 %), le Zimbabwe (60,1%), le Lesotho (58,8 %) et le Botswana (47,8 %), qui affichent une ouverture commerciale avec l’Afrique de 76,9 %, 49,8 %, 36,8 %, 77,9 % et 40,5 % respectivement. 

Tableau 2. Liste des cinq premiers pays africains ayant les taux de commerce intracommunautaire les plus élevés 

PAYSPart de commerce intracommunautaireTaux d’ouverture commerciale avec l’Afrique
Swaziland73,4 %76,9 %
Namibie60,4%49,8 %
Zimbabwe60,1%36,8 %
Lesotho58,8 %77,9 %
Botswana47,8 %40,5 %

Source : Auteur, données colligées du rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement de 2019.

De l’avis de Kotchoni et al., la forte intégration commerciale observée entre les pays d’Afrique sus cités est sans doute le fruit « d’une réelle volonté politique nationale ou régionale, d’autant plus que de nombreux autres pays africains enclavés comme l’Éthiopie, le Niger, la République centrafricaine, le Tchad et le Soudan du Sud n’atteignent pas cette performance ». Les auteurs font observer que « le niveau relativement plus élevé d’intégration commerciale de la SADC est donc essentiellement tiré vers le haut par ces cinq pays, auxquels on peut ajouter la Zambie » (p. 28).Par ailleurs,au regard des statistiques, l’Afrique de l’Ouest est la région du continent où on dénombre les pays les plus commercialement intégrés d’Afrique, notamment : le Mali, le Burkina Faso, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal et le Niger, qui ont une part de commerce représentant 39,9 %, 33,4 %, 31,7 %, 30,5 %, 25,9 %, 25,3 % et 23,8 % respectivement.

2.3. La gamme des produits les plus importés/demandés par les Africains et leur taux de disponibilité sur le continent africain 

Les Etats africains, dans leurs dynamiques transactionnelles, sont dans leur majorité tournés vers les importations de produits manufacturés. Étant donné la faible production de biens manufacturés dans les pays africains, la part relativement élevée des échanges régionaux en produits manufacturés est essentiellement due à la réexportation. Il faut dire que l’ensemble, le continent est réputé grand réservoir des ressources naturelles qui restent encore inexploitées, telles que le pétrole, les métaux précieux, les diamants, l’or ou l’uranium, etc. Bien plus, l’Afrique dans le marché mondial a toujours été caractérisée par une économie grandement axée sur l’exportation de ces matières premières. Pour preuve, l’Afrique possède la grande partie des gisements mondiaux connus de matières premières stratégiquement importantes. Malgré le fait que le secteur agricole soit la base de plusieurs économies d’Afrique, l’Afrique importe la plus grande part de ses produits alimentaires. En clair, les importations des machines, des produits pharmaceutiques, de divers produits chimiques, des automobiles, des appareils scientifiques et technologiques et des denrées alimentaires représentent plusieurs milliards de dollars US par an. Les importations de ces biens se justifient, en partie, par le fait que la dynamique d’élargissement de l’exploitation des ressources dans laquelle s’est lancé le continent africain nécessite leur utilisation. Malheureusement, ces derniers ne sont pas suffisamment produits en Afrique. L’agriculture africaine étant sous-financée et peu modernisée, elle ne permet pas un taux de production susceptible de satisfaire les besoins alimentaires des populations. Or, au sein de l’UE (principale partenaire commerciale de l’Afrique), les agriculteurs sont subventionnés et cela permet une forte production des produits agricoles dont le surplus est exporté à travers le monde, notamment en Afrique. D’après les données issues de l’étude commandée par l’Union africaine (UA) et menée par Eurostat, « l’UE vend des denrées alimentaires à l’Afrique pour environ 18,3 milliards d’euros par an, y compris les céréales, le lait en poudre et les huiles végétales » (Union Africaine, 2020). Bien plus, aucun Etat africain ne figure parmi les grands fournisseurs des produits agricoles aux plus grands importateurs des produits agricoles du monde que sont : les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Cela illustre au moins deux choses : la faible production des produits agricoles par les Etats africains et la qualité de ces produits. En réalité, l’ensemble des productions agricoles des Etats africains ne peut répondre qu’à environ 60% de la demande de la population africaine (CNUCED, 2021) Logiquement, cela signifie que pour compenser le besoin restant, l’Afrique importe 40% des produits agricoles. En raison du déséquilibre entre la forte demande et la faible production des produits agricoles, l’Afrique est classée au rang des plus grands importateurs du riz dans le monde.

En définitive, cette étude visait à démontrer en quoi l’extraversion commerciale des Etats africains constitue une réelle entrave à l’atteinte de la finalité de la ZLECAF à savoir : propulser l’Afrique vers le développement par le biais d’une intégration régionale africaine par le marché. La réflexion part de l’idée que l’on ne peut espérer un marché réel africain que si entre les Africains, il existe une complémentarité et une diversification des produits. En l’absence de celles-ci, la suppression des barrières douanières, qu’elle soit même suivie de la construction des infrastructures de transport et de communication, ne suffira pas à stimuler comme souhaité, le commerce intra-africain. Les tendances enregistrées depuis 2013 sur le commerce africain donnent de constater une balance commerciale africaine négative, caractérisée par un ratio d’exportations de biens /importations des biens qui est passé de 92,5% en 2013 à 83,1 % à 2019 (Ibid). Au même moment, il faut souligner que le niveau du commerce intra-africain est jusqu’ici resté très faible ; il varie entre 13% pour les importations et 20% pour les exportations depuis 2013. D’ailleurs,

« La valeur des exportations intra-africaines totales a diminué et la part des échanges intra-exportations a légèrement augmenté (de 18,2% en 2013 à 19,6% en 2019). Les échanges extra-africains représentent plus de 80% du total des échanges. Le volume des exportations et des importations supplémentaires est similaire : en moyenne, 372 milliards de dollars US pour les exportations et 495 milliards de dollars US pour les importations » (Union Africaine, 2020 : 5).

À cette allure, il serait recommandé à l’UA de travailler à inciter les politiques de productions complémentaires volontaristes en Afrique.

Références

Amin, Samir (1973). Le développement inégal. Paris. Minuit. 

Amin, Samir (1991). L’empire du chaos, la nouvelle mondialisation capitaliste. Paris. L’Harmattan. 

Amougou, Théophile (2015). Les Accords de partenariat économique entre l’Union Européenne (UE) et les pays du groupe Afrique Caraïbes Pacifique (ACP). Thèse de doctorat. Yaoundé, département de droit international public, Université de Yaoundé II.

Balié, Jean et Fouilleux, Eve (2008). Enjeux et défis des politiques agricoles communes en Afrique : une mise en perspective avec l’expérience européenne. Autrepart, 46 (2) : 157-171.

Badzie, Kenneth (1988). La dépendance économique de l’Afrique vis-à-vis de l’exportation des produits de base. Politique étrangère, (3) : 647-666.

Cardoso, Fernando Henrique et Faletto, Enzo (1979). Dependency and development in Latin America. Californie. University of California Press. 

CNUCED (2019). Rapport sur le commerce et le développement 2019. Le financement d’une nouvelle donne écologique mondiale. Genève : Nations Unies.

CNUCED (2021). La contribution potentielle de Zone de libre-échange continentale africaine : une croissance inclusive. Rapport 2021. Genève : Nations unies.

Dambissa Moyo (2009). L’aide fatale. Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique. J.C. Lattès.

Jennar, Marc (2001). UE et pays ACP, les pays de l’accord de Cotonou. Friedrich Ebert Stiftung.

Kotchoni, Rachidi, Gnimassoun, Blaise et Igué, Charlemagne (2019). Potentiel d’expansion des échanges commerciaux entre les pays francophones d’Afrique de l’Ouest. Études et Analyses de l’Observatoire de la Francophonie économique. Rapport de projet OFE–RP n°. 1.

Ngattai-Lam, M. (2014). Intégration régionale et échanges commerciaux intra sous-régionaux: cas de l’Afrique centrale (CEMAC). Saint-Denis : Publibook.

Pondi, Jean-Emmanuel (dir.) (2015). Repenser le développement à partir de l’Afrique. Yaoundé : Afrédit.

Union Africaine (2020). Statistiques du commerce international africain, Annuaire de 2020.

Wallerstein, Immanuel (1966). L’Afrique et l’indépendance. Paris, Présence africaine. 

Wallerstein, Immanuel (1975). Les Inégalités entre les États dans le système international : origines et perspectives, Québec, Centre québécois des relations internationales. 

Wallerstein, Immanuel (1980). Capitalisme et économie-monde. Paris : Flammarion.


[1] Au 23 avril 2023, seuls 46 des 55 Etats membres de l’UA ont déposé leurs instruments de ratification de l’Accord portant création de la ZLECAF. Ces informations sont automatiquement mises à jour et disponibles sur le site: http://www.cnzlecaf.gouv.ci/pays/signataire/

La grande vitesse ferroviaire, un produit industriel à forte dimension géopolitique ? La diplomatie ferroviaire du Japon face à l’ascension de l’offre chinoise.

Regards géopolitiques v9n3, 2023

Frédéric Lasserre

Directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques

Titulaire de la Chaire de recherche en Études Indo-pacifiques, Université Laval

Frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Résumé

La grande vitesse ferroviaire constitue un marché de plus en plus concurrentiel dans lequel le Japon détenait une avance industrielle conséquente. Si dans les années 1980 la France est devenue son principal concurrent, lui prenant le marché coréen en 1994, le Japon demeurait un acteur majeur en Asie, obtenant d’importants contrats en 1998 à Taiwan puis en 2004 en Chine. Depuis, la Chine a intégré la technologie japonaise et allemande, et se pose désormais en concurrent sur le marché mondial de la grande vitesse ferroviaire. L’octroi de contrats importants à des firmes chinoises en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie a résonné comme un brutal avertissement pour l’industrie japonaise : une rivalité majeure s’est dessinée entre les deux États sur ce marché.  Mais, appuyées par l’État, les entreprises japonaises n’ont pas dit leur dernier mot.

Mots-clés : Japon, Chine, grande vitesse ferroviaire, marché, technologie ferroviaire, Nouvelles routes de la soie.

Abstract

High-speed rail is an increasingly competitive market in which Japan had a significant industrial lead. While in the 1980s France became its main competitor, winning the Korean market in 1994, Japan remained a major player in Asia, obtaining major contracts in 1998 in Taiwan and in 2007 in China. Since then, China has integrated Japanese and German technology and is now a competitor in the global high-speed rail market. The awarding of major contracts to Chinese firms in Thailand, Malaysia and Indonesia was a stark warning to the Japanese industry that a major rivalry had emerged between the two states in this market.  But Japanese companies, backed by the government, have not said their last word.

Keywords : Japan, China, high speed rail, market, railway technology, new silk road.

Introduction

La grande vitesse ferroviaire constitue un marché de plus en plus concurrentiel. Longtemps apanage des Japonais avec le lancement du Shinkansen en 1964 (Kawasaki et Mitsubishi), puis des Français avec le TGV[1] en 1981 (Alstom et GIE Francorail), d’autres producteurs sont apparus sur le marché : l’Allemagne avec les ICE 1 à 3 (Velaro 320) de Siemens; l’Italie avec le Pendolino qui adapte les rames à des voies existantes ETR séries 400 développées par Fiat Ferroviaria), puis la mise au point de rames adaptées aux LGV (rames ETR séries 500 et 600 conçues à l’époque par le canadien Bombardier et l’italien AnsaldoBreda) ; la Corée du Sud où Hyundai a acheté le droit de fabriquer sous licence la technologie française d’Alstom (trains KTX en circulation en 2004) et a commencé à prospecter le marché mondial; la Russie avec le Sapsan (technologie allemande Siemens Velaro 320, 250 km/h) puis la Chine qui inaugure des lignes à grande vitesse (LGV) en 2008 avec du matériel roulant de technologie allemande (Siemens Velaro 320 pour lesquels les Chinois ont très vite réussi une rétro-ingénierie[2] permettant de fabriquer ce matériel sans licence[3]) et japonaise.

Fig. 1. Le TGV français sur la ligne Paris-Lyon, 1984.

Le train est encore dans son état d’origine : livrée orange avec logo SNCF en face avant. Le cliché permet d’avoir un aperçu du profil type d’une ligne à grande vitesse : courbes à très grand rayon et profil en long avec de fortes rampes permises par la puissance de traction et l’absence de trafic fret.

Cliché : Jérôme Le Roy

Si le français Alstom détient le record de vitesse de matériel sur rail (575 km/h en 2007), c’est la Chine qui se targue de la plus grande vitesse commerciale (350 km/h en 2017 contre 320 km/h pour le TGV français[4]). Chine et Japon sont par ailleurs engagés dans une rivalité pour la mise au point de véhicules à sustentation magnétique (Maglev). Le Japon détient le record de vitesse du transport guidé (603 km/h en 2015), mais la Chine exploite une ligne commerciale entre Shanghai et l’aéroport international utilisant la technologie allemande développée par Thyssen Krupp et Siemens et abandonnée par ces constructeurs allemands en 2011. Ces équipements, dont les coûts d’infrastructure sont prohibitifs, et qui ne peuvent pas profiter des réseaux ferroviaires existants pour atteindre le cœur des agglomérations, ne séduisent guère à l’export pour le moment.

La vente de la technologie de la grande vitesse (infrastructure et matériel roulant) représente un enjeu industriel important : elle soutient un secteur animé par de grands groupes industriels, souvent des « champions » nationaux, les grappes industrielles que ces entreprises de pointe structurent, et permet de poursuite la recherche et développement dans ce marché à forte valeur ajoutée. Les retombées industrielles sont donc conséquentes. Au-delà de ces aspects économiques, se trouve l’enjeu des normes de transport, car le choix d’un fournisseur pour la construction d’une LGV[5] et des systèmes de contrôle et de signalisation, ainsi que la fourniture de rames, oriente en partie les choix pour de futurs achats (renouvellement du parc roulant ou extension du réseau), l’interopérabilité entre matériels de constructeurs différents n’étant pas toujours facile à mettre en œuvre. Enfin, l’ampleur financière et la durée de tels contrats renforcent les liens entre les pays fournisseurs et le pays client : il y a une dimension de pouvoir d’influence à travers la vente de systèmes TGV, prestige industriel et coopération économique escomptée notamment. On mesure donc pourquoi les États soutiennent leurs champions ferroviaires dans leur quête de débouchés à l’exportation.

Fig. 2. Le Shinkansen 700, Tokyo, 2019.

On peut observer l’attention donnée à la réduction de la friction aérodynamique (face avant profilée, carénage de la base du pantographe en toiture) et le gabarit généreux des rames, les Shinkansen n’étant pas limités par le gabarit du réseau classique sur lequel ils ne peuvent pas circuler.

Cliché : Dana Le Roy

Fig. 3. Le Shinkansen 700 à Tokyo, 2023

Cliché Sam Dwyer, Rail Pictures, https://www.railpictures.net/photo/826078/

  1. Un activisme commercial chinois qui permet de remporter plusieurs contrats

Fort de son rôle de modèle économique en Asie, le Japon s’est beaucoup investi dans la construction d’infrastructures de transport ou de télécommunication dans des pays clients, avec comme levier financier des fonds libérés par la Banque Asiatique de Développement et l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) (Bhagawati, 2016). Malgré la crise économique et financière des années 1990, ces appuis financiers en faveur des grands contrats d’infrastructures sont demeurés l’une des priorités du gouvernement japonais à l’étranger (Hong, 2018). Cependant, après les débuts du réseau de LGV en 2008, la Chine, qui a notamment acheté la technologie du Shinkansen japonais en 2004 et allemande de Siemens en 2005, est rapidement devenue un acteur majeur à l’export tout en se dotant du plus grand réseau ferroviaire à grande vitesse au monde, 42 000 km fin 2022 (Preston, 2023) – une décision d’affaires que les entreprises japonaises du secteur Kawasaki Heavy Industries, Mitsubichi Electric et Hitachi, ont amèrement regrettée par la suite (Dickie, 2010).

Fig. 4. Le CRH 380 D, Shanghai, 2016.

Cliché : https://www.railpictures.net/photo/617746/

De plus, tout en devenant la deuxième économie mondiale en 2010, la Chine a remis en question la position dominante du Japon dans le marché des infrastructures en Asie (Meyer, 2011 ; Babin, 2018), à travers un activisme commercial entamé au tournant du 21e siècle et accéléré avec le lancement des Nouvelles routes de la soie en 2013. Elle participe aujourd’hui activement à la construction et au financement de nouveaux équipements permettant de développer le transport dans cette région à l’aide de nouvelles routes, ports, chemins de fer et aéroports (Lasserre, Mottet et Courmont, 2019).

Ainsi, dès 2003, des entreprises chinoises ont obtenu des contrats dans le domaine des travaux publics pour la construction de lignes LGV, en Turquie (Ankara – Istanbul), puis en Arabie Saoudite en partenariat avec la française Bouygues (Médine – La Mecque, 2008), puis en Iran (Téhéran-Qom-Ispahan, 2011). La compétitivité des entreprises chinoises en termes de prix a joué pour ces contrats d’infrastructures, lesquels représentent environ 60 à 80% du coût total d’un projet de train à grande vitesse. Les entreprises chinoises de travaux publics ont très rapidement appris et maitrisé la technique du béton précontraint[6] dans les années 1990 pour pouvoir proposer des services à l’export (construction d’ouvrages d’art modernes) sur des marchés très concurrentiels.

Une fois la technologie du matériel roulant maitrisée, des sociétés chinoises ont pu vendre l’ensemble ligne ferroviaire et rames à grande vitesse, tout d’abord au Laos en 2009, puis au Mexique en 2014 (projet annulé en 2018), en 2014/2015 en Russie à la suite de la dégradation des relations entre Moscou et les Occidentaux[7], puis en 2014 en Thaïlande et en 2015 en Indonésie, ces derniers contrats résonnant comme un coup de tonnerre dans le monde ferroviaire (voir tableau 1). Les clients demandent de plus en plus de flexibilité : l’intégration technique et commerciale ne fonctionne pas toujours et, là où les projets donnent lieu à de véritables appels d’offres avec une compétition raisonnablement ouverte, les lots (études, infrastructure, matériel) sont souvent octroyés séparément. Ainsi en Arabie Saoudite, le français Systra a exécuté l’essentiel des études, les partenaires chinois CRCC (China Railway Construction Corporation) et français Bouygues ont construit l’infrastructure et l’Espagnol Talgo a obtenu le marché du matériel roulant. L’obtention en 2010 du marché des rames de la société franco-belgo-britannique Eurostar (rames transmanche) par Siemens avec des rames dérivées des Velaro 320, un marché vu jusqu’alors comme une chasse gardée d’Alstom, a montré à quel point les marchés de la grande vitesse ferroviaire étaient devenus ouverts.

  1. De cuisantes déconvenues japonaises

Le Japon et la Chine étaient en effet concurrents lors de l’appel d’offres pour la construction de la LGV Jakarta-Bandung en Indonésie, contrat que la Chine avait finalement remporté pour ce projet estimé à plus de 5 milliards $ en septembre 2015, alors que le Japon était initialement donné gagnant (Yu, 2017), provoquant un retentissement considérable. Cette ligne à grande vitesse fait partie intégrante du plan de la Chine pour la construction du réseau ferroviaire pan-asiatique (PARN) qui traverserait plusieurs pays d’Asie du Sud-Est via différentes routes reliant Kunming (Chine) à Singapour (Yu, 2017 ; Chan, 2018 ; Babin, 2018), et qui structurerait le corridor Chine-Indochine dans le cadre du programme des nouvelles routes de la soie. Un réel activisme chinois a été déployé afin de remporter un important contrat illustrant la détermination de Pékin à déployer son programme des Nouvelles routes de la soie et à affirmer la capacité industrielle de la Chine. À l’inverse, l’offre japonaise pour ce projet ferroviaire Jakarta-Bandung a mis en évidence la faiblesse du Japon dans la promotion des exportations de trains à grande vitesse à l’étranger, faute sans doute d’avoir pris la mesure de l’ambition et de la détermination chinoises.

L’Agence de coopération internationale du Japon (JICA) avait inclus le projet dans son plan d’aide au développement à l’étranger et avait accepté en principe de financer 75 % du coût total du projet à un taux d’intérêt de 0,1 % sur 40 ans et une période de grâce de 11 ans, à condition que le gouvernement hôte fournisse une garantie de remboursement du prêt. Jakarta se montrait réticent à assumer la responsabilité financière. La Banque de Développement de Chine a proposé deux tranches de prêts avec une échéance de 40 ans et une période de grâce de 10 ans, et une tranche libellée en USD d’une valeur de 2,3805 milliards de dollars à 2% d’intérêt, et une tranche libellée en RMB d’une valeur de 1,587 milliard de dollars à 3,46% d’intérêt (AidData, 2017). Le montage financier proposé par le Japon prévoyait une garantie souveraine du gouvernement indonésien ; la responsabilité du gouvernement indonésien dans le rachat du foncier ; et pas de transfert de technologie ; alors que le montage financier chinois proposait l’exact contraire (Nurcholis, 2022), ce qui explique que, malgré des conditions de prêt plus avantageuses, Jakarta ait finalement opté pour le projet chinois, qui présentait nettement moins de responsabilité financière et opératoire.

Tableau 1. Contrats ou possibilités de contrats ferroviaires à grande vitesse pour des entreprises chinoises.

Montants en milliards USD

Sources : compilation de l’auteur d’après la presse professionnelle.

LGV : ligne à grande vitesse

CAF : Construcciones y Auxiliar de Ferrocarriles

CRCC : China Railway Construction Corporation

CRRC : China Railway Rolling Stock Corporation

CREC : China Railway Engineering Corporation

CRDC : China Railway Design Corporation

FS : Ferrovie dello Stato

Au Laos, le contrat de construction de la voie ferrée Boten (Yunnan) – Vientiane avait été octroyé en 2009 à la Chine et la ligne inaugurée en 2021. Le Laos a souscrit d’importants emprunts (1,52 milliards $ US) auprès des banques chinoises ExIm Bank et China Development Bank pour ce projet. En revanche, aucune information n’est disponible sur 60 % du montage financier (3,62 milliards $ US), qui seraient apportés par des banques chinoises, en échange d’une participation importante dans la Laos-China Railway Company Limited, une coentreprise sino-laotienne gestionnaire du tronçon laotien (Mottet, 2019). Présentée comme une ligne à grande vitesse par la Chine, cette voie nouvelle, si elle offre un service nettement plus rapide que la plupart des liaisons ferroviaires en Asie du Sud-Est et permet d’améliorer considérablement les temps de transport dans ce pays enclavé et aux infrastructures de transport très insuffisantes, ne rencontre cependant pas les critères révisés de l’Union Internationale des Chemins de fer (UIC), selon lesquelles la grande vitesse ferroviaire est supérieure à 250 km/h[8]. De nombreuses lignes classiques en Europe fonctionnent à 160 km/h. De plus, à voie unique et faisant circuler des convois de fret à 120 km/h, la ligne ne pourra pas offrir un service cadencé à haute fréquence.

En 2014 le gouvernement thaïlandais a indiqué qu’il souhaitait octroyer la construction de la ligne Bangkok – Nakhon Ratchasima à des entreprises chinoises, puis en 2016 la construction de la ligne Bangkok – Chiang Mai à des sociétés japonaises. Dans le montage de ce projet, Tokyo souhaitait contribuer à travers des prêts à taux préférentiels, alors que la Thaïlande voulait un investissement commun afin de réduire son risque commercial. Estimant justement la rentabilité de cet investissement plutôt faible, le Japon a refusé d’investir conjointement avec la Thaïlande dans le projet qui, compte tenu des paramètres définis par Bangkok, ne lui semblait pas réalisable, ce qui a abouti à la suspension du projet en février 2018 (Chachavalpongpun, 2018 ; The Straight Times 2018). Des pourparlers ont repris en 2023 entre Thaïlande et Japon (Bangkok Post, 2023).

Convenu dans le cadre de l’accord de 2014, le prolongement de la ligne Nord-Est au-delà de Nakhon Ratchasima vers le Laos a été confirmé en 2021 et octroyé à des entreprises chinoises. Il ne semble pas que le projet comprenne de prise de participation ou d’investissement chinois, mais un montage en BOT (Build – Operate – Transfert) sur 3 ans dans une structure qui a été renégociée en 2016 pour exclure toute prise de participation chinoise (Jikkham, 2015 ; Lertpusit, 2023). Des doutes pèsent cependant sur la rentabilité du projet de LGV Bangkok-Kuala Lumpur (Azman et Mardiah, 2022), même si le gouvernement thaïlandais a décidé d’aller de l’avant avec le premier tronçon Bangkok- Hua Hin, pour un coût estimé de 4,4 milliards $. Compte tenu de l’obtention de deux contrats par des entreprises chinoises et du refus du Japon d’aller de l’avant selon la formule de co-investissement demandée par Bangkok, il est vraisemblable que la Chine serait bien placée pour obtenir le contrat.

Dans le cadre de l’appel d’offres du TGV Kuala Lumpur-Singapour, le gouvernement japonais s’était engagé à soutenir un consortium d’entreprises japonaises à l’aide d’un fonds mixte privé/public (Keidanren, 2016). L’offre japonaise comprenait un transfert total de technologie et le développement de fournisseurs locaux au profit des entreprises malaisiennes et singapouriennes, y compris pour les petites et moyennes entreprises locales (Pavlicevic, 2017). C’est finalement l’offre chinoise qui a été retenue, mais le projet a subi les soubresauts de la politique intérieure malaisienne : annulé en mai 2018 à la suite du retour au pouvoir du Premier ministre Mahathir, le projet, sous une forme remaniée, a été relancé en septembre 2018, pour être à nouveau annulé par le gouvernement malaisien le 1er janvier 2021. Singapour et Kuala Lumpur ont cependant convenu en mars 2022 de reprendre des études de faisabilité pour un train à grande vitesse, mais l’avenir du projet demeure incertain.

En 2014, le gouvernement du Bangladesh a initié une étude de faisabilité pour une LGV de Dacca à Chittagong. Le coût très élevé du projet (estimation à près de 11,4 milliards $ pour un pays pauvre et déjà endetté) explique les hésitations du gouvernement, alors que Pékin presse Dacca de signer une entente rapidement (Adhikary, 2022).

  1. Des ajustements japonais : outils de financement et image de qualité

3.1. Se doter de leviers financiers plus efficaces

À la suite de ces échecs, le gouvernement japonais a rapidement réajusté ses politiques afin de renforcer sa compétitivité dans l’exportation d’infrastructures à l’étranger avec le PQI (Yu, 2017, Pavlicevic et Kartz, 2017 ; Hong, 2018). Depuis qu’il est devenu Premier ministre pour la deuxième fois en 2012, Shinzo Abe a donné à plusieurs reprises aux compagnies d’infrastructures japonaises l’assurance que le gouvernement japonais fournirait un soutien politique et financier à leurs efforts de recherches d’exportations (Pavlicevic et Kartz 2017 ; Sano, 2018 ; Hong, 2018). Les exportations de produits ferroviaires et les technologiques annexes apparaissent comme un élément clef du programme politique et économique de l’administration Abe (Abenomics) pour « créer de nouvelles frontières de croissances » et stimuler une économie japonaise stagnante, affectée par la baisse de la consommation intérieure et le vieillissement de sa population (Basu, 2016 ; Yu, 2017 ; Pavlicevic, 2017).

Dans le cadre des Nouvelles routes de la soie, vaste programme de coopération économique promu par la Chine, et qui ne se limite pas au domaine des transports (Courmont et al, 2023), la Chine a mis sur pied des leviers de financement pour les pays partenaires, le Fonds des Routes de la Soie (Silk Road Fund), la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures (BAII) et des facilités à travers ses banques d’affaires, ExIm Bank et China Development Bank (Callaghan et Hubbard, 2016 ; Bloomberg, 2022).

Afin de maintenir sa compétitivité sur le marché des infrastructures, qui implique souvent de complexes montages financiers au vu des sommes importantes engagées, le Japon a dû s’adapter même si souvent son offre financière était moins chère que l’offre chinoise. Avec le lancement de la Belt and Road Initiative, une concurrence feutrée a émergé, concurrence renforcée par la promotion par le Japon du concept d’« Indo-Pacifique libre et ouvert », régionyme fédérant les puissances maritimes des océans Pacifique et Indien, et implicitement désireux de limiter l’influence grandissante de la Chine (Milhiet, 2022 ; Saint-Mézard, 2022). Le Japon a dès lors développé le concept de Partenariat pour des Infrastructures de Qualité (PQI) afin de soutenir les efforts de recherche d’exportation des entreprises japonaises (Pavlicevic et Kratz, 2017 ; Yu, 2017). Le PQI vise à accélérer le financement de projets grâce au fonds de l’Agence japonaise de coopération internationale, de la Banque Asiatique de Développement, de la Banque japonaise pour la coopération internationale (JBIC), et de la Japan Overseas Infrastructure Investment Corporation for Transport and Urban Development (JOIN) (Bhagawati, 2016). Dans cette optique, ces institutions sont encouragées à entreprendre des projets en prenant « des risques supplémentaires en s’exemptant de l’exigence d’assurer la certitude du remboursement pour chaque projet, tout en maintenant le principe d’assurer des revenus suffisants pour couvrir ses dépenses dans leur ensemble » (MOFA, 2015), donc à accepter davantage de risques pour faire aboutir les montages de projets. Ces mesures devraient permettre d’accélérer les procédures officielles pour les prêts d’aides publiques au développement du Japon liés au PQI (Hong, 2018).

Ce PQI a été lancé avec un budget de 110 milliards de dollars, soit un montant symboliquement légèrement supérieur à la capitalisation initiale de la BAII dont la Chine est le premier actionnaire (Mardell, 2017 ; Yu, 2017 ; Pavlicevic et Kratz, 2017 ; Combal-Weiss, 2018). Ce fonds est aujourd’hui d’environ 200 milliards de dollars, il est prévu pour financer des projets d’infrastructures à travers le monde, extraction de ressources naturelles, production et transport d’énergie, télécommunications, transport. Parmi les mesures prévues dans le cadre du Partenariat pour les infrastructures de qualité figure une augmentation de 50% des capacités de prêts de la Banque asiatique de développement dont le Japon est l’actionnaire principal, et une augmentation à hauteur de 25% des prêts japonais APD[9] pour les infrastructures en Asie (Ministère de l’Économie et des Finances, 2017). Cette instrumentalisation des outils financiers à des fins de promotion des ventes stratégiques de l’État n’est pas propre à la concurrence entre Chine et Japon : on l’observe chez de nombreux grands exportateurs. Elle a cependant alimenté un débat sur la rivalité qui se serait également développée entre la BAII, banque de développement multinationale mais créée par la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie, et la Banque Asiatique de Développement (Wang, 2022).

3.2. Un financement plus généreux?

Dans la même veine, Tokyo fait valoir que son offre de financement est moins chère grâce à des taux d’intérêt plus bas, et plus transparent. Il est difficile de connaitre exactement les taux pratiqués par les banques chinoises ou le Fonds des routes de la soie, car ces institutions ne dévoilent pas toujours les paramètres des prêts (taux, période de remboursement, garanties) consentis pour les montages financiers des grands projets d’infrastructure. La Chine, dans son argumentaire de vente, a su faire preuve de réactivité et de sens des affaires, qui lui ont notamment permis de décrocher le contrat de train à grande vitesse indonésien face à une offre japonaise trop sûre d’elle-même et peu réactive (Tiezzi, 2015 ; Nurcholis, 2022). Les entreprises chinoises soulignent aussi leurs coûts plus bas et leurs délais de livraison plus courts. Pékin fait également valoir son souci de traiter avec tous les partenaires potentiels, y compris les pays pauvres souvent négligés par les Occidentaux ou le Japon du fait de leur faible solvabilité (Owino, 2022) – au risque d’alimenter les critiques lui reprochant de favoriser le surendettement desdits partenaires. Le Japon met davantage l’accent, outre la qualité de ses produits, sur le souci de ne pas pousser pour des projets inefficaces et peu adaptés, sur la transparence des montages financiers (critères du Club de Paris) et sur des taux concessionnels plus faibles que la plupart des autres bailleurs de fonds (Ritchie, 2022). Ainsi, le taux d’intérêt conclu pour le montage financier du TGV Ahmedabad – Mumbai en Inde est-il de 0,1% (The Economic Times, 2018), contre 2,3% pour les 465 millions $ empruntés par le Laos auprès de la Banque d’importexport de Chine (Eximbank) (Mottet, 2019). Aux Philippines, la Chine demandait plus de 3% d’intérêt pour un prêt destiné à financer le projet ferroviaire de Mindanao (Elemia et Maitem, 2022)[10].

Dans le cadre de la BRI, la Chine investit certes, mais pas de façon prépondérante, contrairement à une idée tenace répandue dans les médias (Courmont et al, 2023) : elle procède souvent à travers des prêts peu concessionnels et donc avec le levier de l’endettement des pays partenaires. De 2013 à 2021, les prêts octroyés par les banques d’affaires d’État chinoises ont été multipliés par cinq, et la proportion entre prêts et dons se situe autour de 31 pour 1. Il est difficile, par manque de transparence, de connaitre les paramètres des prêts consentis aux pays en développement. Ces prêts, parfois qualifiés de prêts à taux concessionnels, sont certes sous les taux du marché mais demeurent coûteux puisqu’ils gravitent entre 2 et 3% (Zhang, 2018). Un prêt typique de banques d’affaires chinoises repose sur un taux d’intérêt de 4,2 % en moyenne et une période de remboursement de moins de 10 ans. En comparaison, un prêt typique d’un prêteur du Comité d’Aide au Développement de l’OCDE comme l’Allemagne, la France ou le Japon est assorti d’un taux d’intérêt de 1,1 % et d’une période de remboursement de 28 ans (Wooley, 2021). Une autre source parle d’un taux moyen de 4,14% et d’une période de remboursement de 16,6 ans pour les prêts chinois, contre 2,1% et 17,9 ans pour les prêts de la Banque mondiale (Morris et al, 2020).

Tokyo reste par ailleurs le principal pourvoyeur d’aide aux infrastructures dans des pays comme le Vietnam, les Philippines et l’Inde (Pajon, 2020).

3.3. Marteler l’image de la qualité et de la durabilité

Par ailleurs, Tokyo, comme argument de vente, comparait la haute qualité des exportations d’infrastructures japonaises aux problèmes de qualité et de fiabilité perçus des produits « Made in China » (Hong, 2018). Le Japon vante notamment l’expertise technologique de son célèbre système de trains à grande vitesse, le Shinkansen. Ce train a fonctionné pendant près de 60 ans sans aucun accident mortel, ce qui illustrerait l’excellence du système TGV japonais (Pavlicevic et Kratz, 2017). Certains médias ont d’ailleurs opposé ce fait au système chinois en prenant l’exemple de l’accident près de Wenzhou en 2011 avec la collision de deux trains à grande vitesse (Shepard, 2017). La perception de la qualité et de la fiabilité des infrastructures et équipements japonais serait positive en Asie (Chandran, 2019 ; Sharma, 2022) ; à l’opposé, la qualité des infrastructures construites en Chine a souvent été remise en question par certains pays de la région, avec par exemple l’Indonésie (Yu, 2017) mais ailleurs dans le monde aussi (ThePrint, 2022 ; Dube et Steinhauser, 2023) et un faible souci de l’adaptation des projets aux besoins locaux réels (Ng, 2019). Selon le gouvernement japonais, c’est la qualité, laquelle inclut l’adaptation du produit aux besoins réels des populations locales, plutôt que la quantité des investissements qui distingue le PQI, de même que son engagement en faveur de la durabilité environnementale et financière (Dadabaev, 2018). De fait, le Japon s’est engagé dans de nombreux projets de rénovation ferroviaire, proposant aux pays partenaires non pas forcément de grands projets de nouvelles infrastructures à grande vitesse dont l’écartement standard (1,435 m) les coupe souvent des réseaux locaux, métrique en Asie du Sud-est ; large en ex-URSS (1,52 m ; très large dans le sous-continent indien (1,67 m), mais plutôt des modernisations des réseaux existants, travaux moins médiatiques mais aussi moins onéreux et permettant des offres de service plus abordables pour les populations locales (Wu, 2019). Le projet de liaison Jakarta-Surabaya en était une illustration. La Chine œuvre aussi sur ce marché de la rénovation ferroviaire, notamment en Iran (Kashmir Observer, 2018, Financial Tribune, 2018) mais semble préférer l’image de modernité et de puissance que connotent les contrats de TGV.

Cet accent mis par Tokyo sur ces aspects de transparence et de qualité semble être une critique implicite contre la BRI de la Chine, à qui on a reproché d’avoir favorisé l’endettement de pays partenaires à travers des « pièges de la dette »[11], d’avoir livré des infrastructures de piètre qualité, et d’avoir financé de grands projets qui ont peu profité aux populations locales, comme le port de Hambantota et l’aéroport Mattala Rajapaksa au Sri Lanka, ou le train Addis Abeba-Djibouti en Éthiopie. Pour sa part, le Japon cite à son actif le port de Mombasa au Kenya, la ligne ferroviaire à grande vitesse Mumbai-Ahmedabad en Inde et le projet de réseau numérique en Tanzanie comme trois exemples de projets d’infrastructure de qualité (Duggan, 2018). C’est en partie pour répondre à ces critiques que la Chine a nettement resserré ses prêts internationaux (Chakrabarty, 2022; Deng, 2022).

Ainsi, en Indonésie, face aux coûts élevés du projet de LGV Bandung-Surabaya, le Japon a préféré plaider en faveur d’une solution alternative, la modernisation de la ligne Jakarta-Surabaya pour faire passer la vitesse commerciale de 80 à entre 145 et 190 km/h (semi haute vitesse) (Suzuki, 2019 ; Citrinot, 2021). Cette contre-proposition, validée par Jakarta à travers une annonce publique en 2016 (VOA, 2016) puis un accord avec Tokyo en 2019, pourrait être menée à bien en parallèle au prolongement de la LGV de Bandung à Surabaya avec la Chine comme partenaire (Business Today, 2022 ; The Star, 2022 ; Nirmala, 2021 ; Jakarta Post, 2022).

En établissant le programme PQI, en renforçant sa compétitivité financière à l’exportation pour les produits d’infrastructures et en renforçant l’idée de projets de qualité et plus adaptés aux besoins locaux, le Japon s’est efforcé de bonifier sa capacité à concurrencer la Chine dans le financement et la construction d’infrastructures ferroviaires (Babin, 2018).

Sur le fond, l’importance des conditions financières des projets dans l’attribution des marchés à grande vitesse montre que la technologie a mûri et n’est plus un élément disruptif comme il pouvait l’être de 1960 à 1995 (marchés à l’export des lignes Madrid-Séville et Séoul-Busan attribués à la France). Entre les compétiteurs qui s’appuient sur les technologies françaises, allemandes et japonaises et les nouveaux entrants (Espagne, Suisse[12]), le niveau technologique est devenu à peu près équivalent et les différences jouent à la marge sur la fiabilité notamment. De même, de nombreux acteurs maîtrisent maintenant la technique de construction des infrastructures ferroviaires[13]. Entre concurrents de niveaux technologiques similaires, c’est donc largement sur les questions des montages financiers, des retombées économiques et des choix politiques que se décident les octrois de contrats.

  1. Le Japon toujours dans la course

 4.1. Le Japon remporte encore des succès à l’export

De fait, après le choc de la perte des marchés indonésien et malaisien, le Japon n’a pas dit son dernier mot et s’efforce de demeurer compétitif, en valorisant ses atouts sans chercher à concurrencer la Chine sur le créneau des atouts de celle-ci – les bas coûts. Après avoir obtenu le marché taiwanais en 1998, le Japon s’efforce de sécuriser celui du renouvellement des rames – même si des désaccords ont perduré sur le coût du matériel proposé avant l’entente de principe en mars 2023 (Ryugen, 2023). C’est a priori avec le Japon que le Vietnam voudrait traiter pour ses projets de LGV – la principale difficulté résidant ici dans les coûts d’infrastructure très élevés de tels projets compte tenu de la configuration du terrain. Hanoi a réaffirmé récemment son option pour une coopération avec le Japon pour ce grand projet de 1 545 km (Nikkei Asia, 2023). Aux États-Unis, le contrat d’achat des rames pour le TGV Dallas-Houston a été accordé à Hitachi et Kawasaki en 2017. Au Royaume-Uni, c’est un partenariat Alstom-Hitachi qui a obtenu le contrat de fourniture des rames TGV en 2021. En Thaïlande, le gouvernement s’efforce manifestement de conserver le Japon dans la course en reprenant des pourparlers avec le Japon, et en apportant des modifications au projet, notamment la réduction de la vitesse à 200 km/h, ce qui réduirait considérablement les coûts[14] (Clark, 2023).

Tableau 2. Contrats ou possibilités de contrat ferroviaires à grande vitesse pour des entreprises japonaises.

Montants en milliards USD.

Sources : compilation de l’auteur d’après la presse professionnelle.

4.2. L’énorme marché indien : savoir cultiver la coopération avec New Dehli

Le Japon a par ailleurs obtenu un premier contrat de train à grande vitesse sur le marché indien, la liaison entre Mumbai et Ahmedabad, un énorme marché puisque les chemins de fer indiens prévoient, d’ici 2051, la construction de plus 4 760 km de LGV (Ministry of Railways, 2020). L’obtention de ce premier contrat et les relations tendues entre l’Inde et la Chine favoriseront sans doute l’octroi de nouveaux contrats pour des entreprises japonaises. A cette prévision, deux bémols : la politique indienne repose sur l’indépendance nationale et le refus de tout rapprochement excessif avec un autre État ; par ailleurs, le projet de TGV Inde-Japon approuvé en 2015 prévoit la cession de licences de production de rames en Inde, ce qui permettrait à l’Inde de produire elle-même des trains à grande vitesse sur le marché domestique voire à l’export, comme l’ont fait la Corée du Sud (technologie française), la Chine (technologies japonaise et allemande) ou l’Espagne (technologie en partie française). Des négociations sont encore en cours sur le calendrier et le contenu des transferts de technologie : Tokyo, échaudé par les conséquences du transfert hâtif de technologies en Chine en 2007, souhaiterait se voir garantir l’octroi de la construction de plusieurs corridors ferroviaires avant tout transfert majeur sur la technologie du matériel roulant (Dasgupta, Jain, Obayashi, 2018). De fait, il n’est pas clair si les transferts de technologie planifiés à ce jour porteront sur la technologie du matériel roulant, de forte valeur ajoutée; un récent communiqué de l’Agence de coopération japonaise parlant plutôt de transferts de savoir-faire en ingénierie de LGV et de gares (JICA, 2022).

Figure 5. Plan de développement des lignes à grande vitesse en Inde.

Source : Ministry of Railways (2020) ; High Speed Rail Alliance (2021).

Conclusion

Les trains à grande vitesse sont des symboles politiques forts tout autant que des enjeux industriels majeurs. Associés aux yeux des gouvernements comme des populations, à la puissance économique, à la modernité technologique, ils impliquent aussi des contrats de plusieurs milliards de $, de grands chantiers de travaux publics générateurs d’emplois, et d’importants débouchés pour de grands groupes industriels. On prend dès lors la mesure des enjeux diplomatiques que peut revêtir l’obtention des contrats à l’exportation pour les pays détenteurs de la technologie.

En Asie, le Japon, pionnier en matière de grande vitesse ferroviaire, avait une position incontestée mais n’a pendant longtemps guère exporté son savoir-faire. Les entreprises japonaises perdent le contrat en Corée du Sud en 1994 au profit des Français, mais remportent les marchés taiwanais (1998) puis chinois (2004). Si la concurrence coréenne se fait encore modérée (contrat de conception avec KNR au Maroc en 2022), en revanche les entreprises chinoises ont rapidement adapté les technologies japonaise et allemande ont remporté de nombreux contrats, d’abord en travaux publics de construction des voies, puis de fourniture de rames TGV. L’échec du projet japonais en Indonésie en 2015, dans un contexte de forte promotion chinoise des nouvelles routes de la soie, a résonné comme un coup de tonnerre à Tokyo.

Face à la concurrence chinoise dans un marché où la technologie prédomine beaucoup moins dans les choix qu’auparavant, le Japon s’efforce de s’adapter, en bonifiant son offre financière, en soulignant son souci de proposer des projets adaptés aux besoins locaux réels. Des entreprises japonaises ont remporté plusieurs contrats récemment, dont une première ligne dans le grand marché indien. Il reste à voir si le Japon saura gérer les fortes attentes indiennes en matière de transfert de technologie et s’il saura profiter d’un relatif désenchantement face aux pratiques commerciales chinoises.

Frédéric Lasserre

Références

Adhikary, T. S. (2022). High-speed rail network: China seeks MoU ASAP. The Daily Star, 8 juin, https://www.thedailystar.net/news/bangladesh/transport/news/high-speed-rail-network-china-seeks-mou-asap-3041786.

AidData (2017). CDB provides $2.3805 billion loan tranche for the Jakarta-Bandung High Speed Rail Project. https://china.aiddata.org/projects/61320/

Azman, N.H. et Mardiah, A. (2022). KL-Bangkok HSR may not be economically viable. 16 mars, Malaysia Reserve, https://themalaysianreserve.com/2022/03/16/kl-bangkok-hsr-may-not-be-economically-viable/

Babin, J. (2018). Les nouvelles routes de la soie chinoises : perspectives japonaises. Regards géopolitiques, 4(3), 36-42, https://cqegheiulaval.com/wp-content/uploads/2018/11/vol4no3-specialbri_automne2018.pdf

Bangkok Post (2023). Bangkok-Chiang Mai rail project gears up. Bangkok Post, 8 mars, https://www.bangkokpost.com/thailand/general/2523376/bangkok-chiang-mai-rail-project-gears-up

Basu, T. 2016. Mapping India in Japan’s infrastructure agenda. East Asia Forum, 29 avril, http://www.eastasiaforum.org/2016/04/29/mapping-india-in-japans-infrastructure-agenda/

Bazile, J. ; Côté, A.-M. et Su, Z. (2022). La Belt and Road Initiative : un « piège de la dette » ? Dans Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie. Coopérations et frictions. Québec, Presses de l’Université du Québec, 223-242.

Bhagawati, J. (2016). Japan’s Grand Strategy to Counter China: An Analysis of the “Partnership for Quality Infrastructure”. Institute of Chinese Studies Analysis, 41, 8.

Bloomberg (2022. What Are the Policy Banks China Uses to Spur Economy? 30 juin, https://tinyurl.com/Bloomber-Policy-banks

Business Today (2022). Jakarta-Surabaya High Speed Train Is The Next Long Term Plan. Business Today, 4 nov., https://www.businesstoday.com.my/2022/11/04/jakarta-surabaya-high-speed-train-is-the-next-long-term-plan/

Callaghan, M., & Hubbard, P. (2016). The Asian infrastructure investment bank: Multilateralism on the silk road. China Economic Journal9(2), 116-139.

Chachavalpongpun, P. (2018). Why the Derailing of the Japan-Thailand Train Deal Makes Sense. The Diplomat, 28 février, https://thediplomat.com/2018/02/why-the-derailing-of-the-japan-thailand-train-deal-makes-sense/

Chakrabarty, M. (2022). China Learns its Lessons After Decades of Careless Lending, Observer Research Foundation, 31 août, https://www.orfonline.org/expert-speak/china-learns-its-lessons-after-decades-of-careless-lending/

Chan, G. (2018). China’s high-speed rail diplomacy. In Understanding China’s New Diplomacy. Silk Roads and Bullet Trains. Cheltenham : Edward Elgar, 20-42.

Chandran, N. (2019). Japan, not China, may be winning Asia’s infrastructure investment contest. CNBC, 23 janvier, https://www.cnbc.com/2019/01/23/belt-and-road-japan-not-china-may-be-winning-investment-contest.html

Channel News Asia (2018). Australia, US, India and Japan in talks to establish alternative to China’s Belt and Road initiative. 19 février. https://www.channelnewsasia.com/news/asiapacific/australia-us-india-and-japan-in-talks-to-establish-alternative-9970330.

Citrinot, L. (2021). Les réseaux de train à grande vitesse déraillent en Asie du Sud-Est. Voyages d’Affaires, 12 nov., https://tinyurl.com/ReseauxASE.

Clark, J. (2023). Bangkok – Chiang Mai High-Speed Railway, Future Southeast Asia, 10 mars, https://futuresoutheastasia.com/bangkok-chiang-mai-high-speed-railway/

Combal-Weiss, A. (2018). Japan’s Indo-Pacific Strategy Gains Momentum. The EU-Asia Center. 14 février. http://www.eu-asiacentre.eu/pub_details.php?pub_id=232.

Courmont, B., Lasserre, F. & Mottet, É. (2023). Les nouvelles routes de la soie, dix ans après. Futuribles, 453, 63-75. https://www.cairn.info/revue–2023-2-page-63.htm, doi: 10.3917/futur.453.0063.

Dadabaev, T. (2018). Japanese and Chinese infrastructure development strategies in Central Asia. Japanese Journal of Political Science19(3), 542-561.

Dasgupta, N. Jain, R. et Obayashi, Y. (2018). Japan in driver’s seat for Indian bullet train deals. Reuters, 17 janvier, https://www.reuters.com/article/japan-india-train-idUKL4N1P42LJ

Deng, J. (2022).  An explanation for the decline of China’s aid in the Pacific. The Interpreter, Lowy Institute, 9 nov., https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/explanation-decline-china-s-aid-pacific

Dickie, M. (2010). Japan Inc shoots itself in foot on bullet train. Financial Times, 8 juillet, https://www.ft.com/content/60da2222-8ab5-11df-8e17-00144feab49a

Dube, Ré. et Steinhauser, G. (2023). China’s Global Mega-Projects Are Falling Apart. The Wall Street Journal, 20 janv., https://www.wsj.com/articles/china-global-mega-projects-infrastructure-falling-apart-11674166180

Duggan, A. (2018). Japan, China and the Contest for Influence in Contemporary Asia. Case Studies, Fondation Asie-Pacifique du Canada, Vancouver, https://www.asiapacific.ca/blog/japan-china-and-contest-influence-contemporary-asia

Elemia, C. et Maitem, J. (2022). Derailed: China-funded project stalls, becomes burden for southern Philippine residents. Benar News, 26 août, https://www.benarnews.org/english/news/philippine/mindanao-railway-08262022124654-1.html

Financial Tribune (2018). Chinese Company Signs Rail Deal With Iran. Financial Tribune (Téhéran), 3 janvier, https://financialtribune.com/articles/economy-domestic-economy/79296/chinese-company-signs-rail-deal-with-iran

High Speed Rail Alliance (2021), India’s first high-speed line moves forward as HSR emerges as a “green jobs” powerhouse, https://www.hsrail.org/blog/india-first-high-speed-line-moves-forward-hsr-emerges-green-jobs-powerhouse/

Hong, Z. (2018). Chinese and Japanese infrastructure investment in Southeast Asia: from rivalry to cooperation? IDE Discussion Papers 689, Institute of Developing Economies, Japan External Trade Organization (JETRO), https://ideas.repec.org/p/jet/dpaper/dpaper689.html

Jakarta Post (2022). Analysis: Jokowi insists on extending Jakarta-Bandung HSR to Surabaya. 7 nov., https://www.thejakartapost.com/opinion/2022/11/07/analysis-jokowi-insists-on-extending-jakarta-bandung-hsr-to-surabaya.html

JICA (2022). JICA Extends Technical Cooperation for Station Area Development along Mumbai – Ahmedabad High Speed Rail (MAHSR) Corridor. Japan International Cooperation Agency, Tokyo, 12 octobre, https://www.jica.go.jp/india/english/office/topics/press221012.html

Jikkham, P. (2015). Sino-Thai railway responsibilities set. Bangkok Post, 17 nov., https://www.bangkokpost.com/thailand/general/768004/sino-thai-railway-responsibilities-set

Kashmir Observer (2018). China’s Silk Road fires up Iran’s rail revolution. Kashmir Observer, 22 mars, https://kashmirobserver.net/2018/03/22/china%C2%92s-silk-road-fires-up-iran%C2%92s-rail-revolution/

Keidanren. 2016. Towards Strategic Promotion of the Infrastructure Export. 17 novembre, http://www.keidanren.or.jp/en/policy/2015/105.html

Lasserre, F. ; Mottet, É. et Courmont, B. (dir.) (2019). Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois. Québec, Presses de l’Université du Québec.

Lertpusit, S. (2023). Long-Delayed Thailand-China High-Speed Train: A Political Game on Two Tracks. Fulcrum (ISEAS, Singapour), 5 janvier, https://fulcrum.sg/long-delayed-thailand-china-high-speed-train-a-political-game-on-two-tracks/

Meyer, C. (2011). L’économie japonaise : miroir de notre futur ? Politique étrangère, 2011(1), 101-114.

Milhiet, P. (2022).Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Enjeux internationaux, perspectives françaises. Paris : Le Cavalier Bleu

Ministère de l’Économie et des Finances (2017). La stratégie japonaise de développement des infrastructures, au niveau domestique et international. Pôle Développement durable, SER Tokyo et DG Trésor (Paris) 24 mai, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2017/05/24/la-strategie-japonaise-de-developpement-des-infrastructures-au-niveau-domestique-et-international

Ministry o Railways (2020). National Rail Plan (NRP)-India. Draft Final Report. Vol. 1 : Report. New Dehli, https://indianrailways.gov.in/NRP-%20Draft%20Final%20Report%20with%20annexures.pdf

MOFA, Ministry of Foreign Affairs (2017). Priority Policy for Development Cooperation. International Cooperation Bureau, Tokyo, https://www.mofa.go.jp/files/000259285.pdf

Morris, S. ; Parks, B. et Gardner, A. (2020). Chinese and World Bank Lending Terms: A Systematic Comparison Across 157 Countries and 15 Years. CGD Policy Paper 170, Center for Global Development, https://www.cgdev.org/sites/default/files/chinese-and-world-bank-lending-terms-systematic-comparison.pdf

Mottet, É. (2019). La BRI en Asie du Sud-Est continentale : projets, opportunités et tensions géopolitiques et géoéconomiques. Dans Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2019). Les nouvelles routes de la soie. Géopolitique d’un grand projet chinois. Québec, Presses de l’Université du Québec, 95-118.

Ng, T. (2019). China’s Belt and Road Initiative criticised for poor standards and ‘wasteful’ spending. South China Morning Post (Hongkong), 12 juin, https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3014214/chinas-belt-and-road-initiative-criticised-poor-standards-and

Nikkei Asia (2023). Vietnam requests aid from Japan for mega railway, refinery projects. 14 janvier, https://asia.nikkei.com/Politics/International-relations/Vietnam-requests-aid-from-Japan-for-mega-railway-refinery-projects

Nirmala, R. (2021). Indonesia Invites China as Investor for Extended High-Speed Railway. Benar News, 19 janv., https://www.benarnews.org/english/news/indonesian/rail-way-01192021153111.html

Nurcholis, A. (2022). Why does the Indonesian government opt for China but ignore Japan in the Jakarta-Bandung high-speed rail project? Modern Diplomacy, 30 nov., https://tinyurl.com/ModernDiplomacy-rail

Owino, E. (2022). Chinese lending to East Africa: What the numbers tell us. Factsheet, Development Initiatives, Bristol, https://devinit.org/documents/1216/Chinese_lending_to_East_Africa_-_What_the_numbers_tell_us.pdf

Pairault, T. (2022). L’Afrique, la Chine et la mythopoïèse de la dette. Dans Lasserre, F.; É. Mottet et B. Courmont (dir.) (2022). À la croisée des nouvelles routes de la soie. Coopérations et frictions. Québec, Presses de l’Université du Québec, 205-222.

Pajon, C. (2020). Le Japon de retour sur la scène internationale ?  Les Grands Dossiers de Diplomatie n°56, Géopolitique du Japon, https://www.areion24.news/2020/06/04/le-japon-de-retour-sur-la-scene-internationale/

Pavlicevic, P., Kratz. A. (2017). Implications of Sino-Japanese Rivalry in High-Speed Railways for Southeast Asia. East Asian Policy 9(2), 12.

Preston, R. (2023). China opens 4100km of new railway. Openings in 2022 included 2082km of high-speed lines. International Railway Journal, 6 janvier, https://www.railjournal.com/infrastructure/china-opens-4100km-of-new-railway/

Ritchie, E. (2022). Wealthy countries may be contributing less to global climate finance than we think. Development Initiatives, 23 sept.,  https://devinit.org/blog/wealthy-countries-contributing-less-global-climate-finance/

Ryugen, H. (2023). Taiwan to buy bullet trains from Hitachi-Toshiba duo in $930 deal. Nikkei Asia, 16 mars, https://tinyurl.com/NikkeiAsia-Taiwan-HSR

Saint-Mézard, I. (2022). Géopolitique de l’Indo Pacifique. Genèse et mise en œuvre d’une idée. Paris, PUF.

Sano, S. (2018). Japan’s Engagement in China’s Belt and Road Initiative. Australian Institute of International Affairs, 23 février. https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/japan-one-belt-one-road/.

Sharma, A. (2022). Japan’s Kishida lauds Shinkansen bullet train project in India as a model for world. India Narrative, 27 octobre, https://www.indianarrative.com/world-news/japans-kishida-lauds-shinkansen-bullet-train-project-in-india-as-a-model-for-world-65208.html

Shepard, W. (2017). As Japan Propels India Into the Age of High-Speed Rail, China is Left Behind. Forbes. 14 septembre, https://www.forbes.com/sites/wadeshepard/2017/09/14/japan-propels-india-into-the-age-of-high-speed-rail-china-stands-by-watching/?sh=233499da1a9e

Suzuki, J. (2019). Indonesia-Japan rail project to halve cross-Java travel time. Nikkei Asia, 14 sept., https://asia.nikkei.com/Business/Transportation/Indonesia-Japan-rail-project-to-halve-cross-Java-travel-time

Tiezzi, S. (2015). It’s Official: China, Not Japan, Is Building Indonesia’s First High-Speed Railway. The Diplomat, 1er oct., https://thediplomat.com/2015/10/its-official-china-not-japan-is-building-indonesias-first-high-speed-railway/

The Economic Times (2018). Japan dedicated to making Indian Shinkansen a reality: PM Shinzo Abe. 9 novembre, https://tinyurl.com/Economic-Times-Shinkansen

The Star (2022). Indonesia reaffirms Jakarta-Surabaya high speed railway, wants to involve China. 31 oct., https://www.thestar.com.my/aseanplus/aseanplus-news/2022/10/31/indonesia-reaffirms-jakarta-surabaya-high-speed-railway-wants-to-involve-china

The Straits Times (2018).  Japan rejects calls to invest in Thailand’s bullet train. 28 février. https://www.straitstimes.com/asia/se-asia/japan-rejects-calls-to-invest-in-thailands-bullet-train

ThePrint (2022). China facing criticism in Africa for ‘shoddy’ quality projects. ThePrint, 19 mars, https://theprint.in/world/china-facing-criticism-in-africa-for-shoddy-quality-projects/880046/

VOA (2016). Pemerintah Minta Jepang Garap Proyek Kereta Jakarta-Surabaya. Voice of America Indonesia, 10 oct., https://www.voaindonesia.com/a/pemerintah-minta-jepang-garap-proyek-kereta-jakarta-surabaya/3543807.html

Wang, L. (2022). China–Japan Competition in Infrastructure Investment in Southeast Asia: A Two-Level Analysis. Chinese Political Science Review, en ligne, https://doi.org/10.1007/s41111-022-00231-7

Wooley, A. (2021). AidData’s new dataset of Chinese development projects worth $843B reveals major increase in ‘hidden debt’. William & Mary News Archive, 29 sept., https://www.wm.edu/news/stories/2021/aiddatas-new-dataset-of-chinese-development-projects-worth-843b-reveals-major-increase-in-hidden-debt.php

Wu, S. (2019). Is Japan’s Rail Diplomacy in Southeast Asia Moving Away From Shinkansen? The Diplomat, 23 octobre, https://thediplomat.com/2019/10/is-japans-rail-diplomacy-in-southeast-asia-moving-away-from-shinkansen/

Yoshimatsu, H. (2021). Japan’s strategic response to China’s geo-economic presence: quality infrastructure as a diplomatic tool. The Pacific Review36(1), 148-176.

Yu, H. (2017). Infrastructure connectivity and regional economic integration in East Asia: Progress and challenges. Journal of Infrastructure, Policy and Development 1(1), 20.

Zhang, D. (2018). Chinese Concessional Loans Part 1 — Perceptions and Misperceptions. In Brief 23, Department of Pacific Affairs, Australian National University, https://dpa.bellschool.anu.edu.au/sites/default/files/publications/attachments/2018-11/ib_2018_23_zhang.pdf

[1] Note liminaire : on rappelle ici la distinction entre le train à grande vitesse, nom commun issu du développement par la SNCF du TGV dans les années 1970 et 1980, et le sigle « TGV ».  Le sigle est passé dans le vocabulaire courant pour désigner tous les types de trains à grande vitesse, alors que « TGV » est au sens propre une marque déposée par la SNCF en 2012 pour éviter les abus de langage comme « le TGV japonais » fréquemment lus dans la presse, et qui s’utilise sans article défini comme dans «Voyagez avec TGV ». Cela dit, le niveau d’appropriation du sigle « TGV » dans le langage courant est tel que la distinction, dans la pratique, est souvent vouée à l’échec.

[2] La rétro-ingénierie, ou ingénierie inversée, est l’activité qui consiste à étudier un objet manufacturé pour en déterminer le fonctionnement interne, la méthode de fabrication, dans l’optique de le modifier ou de le copier.

[3] Il a été dit à l’époque que le risque de rétro-ingénierie était la raison principale pour laquelle Alstom s’est désengagé de la compétition pour vendre le TGV en Chine. La suite lui a donné raison.

[4] Les réseaux européens, en particulier la France et l’Espagne ont envisagé dans les années 2000 une vitesse commerciale de 360 km/h permise par les nouveaux matériels et les voies les plus récentes, mais ont renoncé au vu des coûts énergétiques élevés (de l’ordre de 40% de plus par rapport à 320 km/h) au regard du faible gain de temps (2 minutes aux 100 km).

[5] Ligne à Grande Vitesse. Un train ne peut circuler à grande vitesse que sur une infrastructure adaptée (courbes, pentes, ballast, tolérances du profil de voie, caténaire, installations électriques) et dotée d’une signalisation spécifique (signalisation en cabine) dont les coûts sont beaucoup plus importants (environ 20 millions d’euros au km en plaine) que ceux d’une ligne dite « classique ».

[6] Le béton précontraint est un matériau de construction composite dans lequel ont été préalablement introduites des tensions opposées à celles qu’il devra subir une fois mis en œuvre. Cette technique vise à améliorer la résistance du béton et permet donc de produire un matériau de construction plus résistant, ce qui permet aussi de simplifier les contraintes de construction pour assurer la solidité et la fiabilité d’une structure en l’allégeant considérablement par rapport à la technique traditionnelle du béton armé.

[7] Le train à grande vitesse russe Moscou-St Pétersbourg (Sapsan) est de technologie Siemens (Velaro 320) et des pourparlers avaient débuté entre Berlin et Moscou jusqu’en 2014.

[8] Jusqu’aux années 2000, l’UIC considérait que la grande vitesse commençait au-dessus de 160 km/h, permettant par exemple à l’Intercity 125 britannique d’être considéré comme de la grande vitesse à 200 km/h. On trouve aujourd’hui parfois dans la littérature l’appellation de « semi grande vitesse » entre 160 et 200 km/h.

[9] APD : Aide Publique au Développement (en anglais ODA : Official Development Assistance), fonds destinés à l’aide au développement mesurés par le Comité d’Aide au Développement de l’OCDE. Les crédits à l’export et les prêts non concessionnels ne sont pas considérés comme de l’aide publique au développement.

[10] Il s’agit de la construction d’une ligne classique circulaire sur l’île de Mindanao. La première phase comprend 105 km.

[11] Dont le caractère délibéré est contesté : voir Pairault (2022)  et Bazile et al (2022). Plus vraisemblablement, ces surendettements, bien réels, sont imputables à des erreurs de gestion des pays partenaires et à une trop grande libéralité dans l’octroi des prêts de la part des banques chinoises (Yoshimatsu, 2021).

[12] Les CFF, lassés des dysfonctionnements chroniques des ETR 570 et ETR 610 sur les liaisons avec l’Italie, ont commandé au constructeur suisse Stadler Rail les rames RABe 501 « Giruno » pendulaires et aptes à 250 km/h notamment dans le tunnel de base du Gothard. Stadler est donc devenu un nouvel entrant dans le domaine de la grande vitesse ferroviaire.

[13] L’époque où des entreprises françaises avaient dû reconstruire entièrement des segments entiers de la LGV Séoul-Busan pour cause de non-respect des normes élémentaires par les grandes entreprises coréennes, est bel et bien terminée.

[14] Il ne s’agirait plus alors techniquement d’une LGV mais d’une ligne classique  améliorée similaire au corridor New-York – Washington où les rames Acela construites par Alstom et Bombardier circulent jusqu’à 240 km/h sur certaines sections.

Les relations Union européenne-Japon : Une analyse géo-juridique de la dimension sécuritaire à l’aune de la stratégie indo-pacifique de l’UE

Regards géopolitiques, v9n3, 2023

Erwan Lannon

Professeur à l’Université de Gand

Résumé 

L’analyse porte sur l’évolution des relations entre l’Union européenne et le Japon dans le domaine de la sécurité et ce, à la lumière de la Stratégie coopération de l’UE dans la région indo-pacifique de 2021. L’analyse géo-juridique prend en compte le Partenariat stratégique UE-Japon et les initiatives en matière de sécurité dans la région Asie-Pacifique. L’accent est mis sur la coopération dans les domaines de la sécurité maritime, le cyberespace, l’espace extra-atmosphérique et la transformation numérique.

Mots-clés: Union Européenne ; Japon ; Sécurité Maritime, cyberespace, espace extra-atmosphérique

Summary

The analysis focuses on the evolution of relations between the European Union and Japan in the field of security and in the light of the EU cooperation strategy for the Indo-Pacific region of 2021. The geo-legal analysis takes into account the EU-Japan Strategic Partnership and initiatives in the field of security in the Asia-Pacific region. The focus is on cooperation in the areas of maritime security, cyberspace, outer space and digital transformation.

Keywords: European Union; Japan; Maritime Security, cyberspace, outer space

Introduction

Si l’ambassadeur du Japon en Belgique fût accrédité auprès des trois Communautés européennes en 1959 et la première délégation des Communautés à Tokyo créée en 1974, force  est de constater que ces relations ont été assez limitées lors de la première période qui a été marquée par des différends importants dans le domaine commercial (Surzur, A., 1998).

En 2001, la mise en place d’un Partenariat stratégique entre l’Union européenne (UE) et le Japon constitue un tournant. Il sera suivi, en 2006, par la signature d’un accord de coopération sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire puis, en 2011, d’un accord d’entraide judiciaire en matière pénale. Mais c’est surtout, depuis 2018, avec la signature de l’Accord de partenariat stratégique (APS) et de l’Accord de partenariat économique (APE), que les relations nippo-européennes ont connu une avancée spectaculaire et ce, notamment dans le domaine de la sécurité. Trois ans plus tard, en 2021, l’adoption de la Stratégie de l’UE pour la coopération dans la région indo-pacifique, inscrit cette relation bilatérale dans le contexte plus large de la première stratégie des 27 États membres de l’UE dans cette région.

L’objectif de cette contribution est de mettre en lumière le développement des relations entre l’UE et le Japon dans le domaine de la sécurité et ce dans le contexte de l’adoption, en 2021, de la stratégie de coopération de l’UE pour la région indo-pacifique et de la guerre en Ukraine. L’analyse, de nature géo-juridique, aborde les questions liées au Partenariat stratégique UE-Japon et les initiatives pertinentes relevant de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) dans la région Asie-Pacifique. L’accent est mis sur la coopération dans les domaines maritimes. Les dimensions sécuritaires de la coopération entre le Japon et l’UE dans le cadre du cyberespace, de l’espace extra-atmosphérique et de la transformation numérique sont également prises en compte. Il s’agit de prendre la mesure des changements récents et à venir mais aussi d’identifier certains défis ainsi que les limites des ambitions affichées par l’UE et le Japon.

 

 1. La volonté de l’UE de jouer un rôle en matière de sécurité en Asie-Pacifique

Depuis la mise en œuvre de la PESC en 1993, les structures et les actions de l’UE se sont multipliées dans les domaines de la sécurité au sens large (sécurité humaine, traditionnelle, non-traditionnelle, sécurité sanitaire, sécurité environnementale …). Ce sont les Balkans, l’Afrique et le Moyen-Orient qui ont été, en 1992, identifiés comme principales priorités d’action de cette politique. Toutefois, dès 2005, la mise en place d’une mission en Indonésie (Aceh), indique la volonté des États membres de l’UE d’être présents, en matière de sécurité, dans la région Asie-Pacifique. Depuis lors, les programmes et cadres de coopération et de dialogue se sont multipliés.

1.1. Les forums de dialogue et les missions et opérations en matière de sécurité et de défense

Il existe en effet plusieurs fora euro-asiatiques multilatéraux de dialogue dans le cadre desquels les questions de sécurité sont abordées:

i) Les sommets Asie-Europe (Asia-Europe Meeting (ASEM)) qui promeuvent un dialogue politique global et abordent les questions de sécurité entre 53 partenaires, y compris la Russie;

ii) Le Forum régional de l’ANASE (ARF) ;

iii) Le Partenariat stratégique UE-ANASE ;

iv) Le dialogue de Shangri-La auquel a participé la Haute représentante de l’UE (SEAE, 2019)

Au niveau des missions et opérations de la PSDC, on relèvera dans la région Indo-pacifique, outre la première mission dite civile PSDC de surveillance à Aceh en Indonésie en 2005, des programmes contribuant à la paix et à la stabilité aux Philippines à partir de 2007 (conflit du sud du Mindanao) et surtout l’opération navale militaire EUNAVFOR Atalanta conçue à l’origine pour protéger les convois d’aide humanitaire et lutter contre la piraterie (Lannon, 2021). Il est désormais prévu d’étendre ses activités vers le Pacifique.

1.2. L’importance de la stratégie de coopération de l’UE pour la région indo-pacifique

Avec la mise en place, en avril 2021, d’une Stratégie de l’UE pour la coopération dans la région indo-pacifique, les États membres de l’UE ont donné un cadre stratégique à une région qui n’existait pas encore dans le vocabulaire de l’UE. Ils se sont déclarés conscients d’une  concurrence géopolitique croissante, soulignant que la remise en cause de l’universalité des droits de l’homme et les menaces croissantes sur la stabilité et la sécurité de la région et au-delà avaient des répercussions directes sur les intérêts de l’Union européenne. Sept domaines prioritaires de coopération ont été identifiés : prospérité durable et inclusive, transition écologique, gouvernance des océans, gouvernance et partenariats numériques, connectivité numérique, sécurité et défense et sécurité humaine (Conseil de l’UE, 2021). Depuis quelques années on pouvait s’attendre à la mise en place d’une telle stratégie, mais plusieurs options étaient envisageables entre une stratégie limitée aux domaines maritimes et une nouvelle stratégie régionale à part entière de l’UE dans la région indo-pacifique (Lannon, 2018). L’approche retenue est assez flexible et repose surtout sur les différents cadres de coopération et de dialogue existants entre l’UE et les pays d’Afrique, d’Asie, de l’Océanie et du Pacifique, mais introduit des nouveautés. Étant donné la prolifération des stratégies indopacifiques, initiée par le Japon (Courmont, B., et al. 2023), l’UE doit définir clairement ses objectifs.

Parmi les objectifs généraux figurent la nécessité pour l’UE, en tant qu’acteur mondial, de développer une approche stratégique à l’égard de la région afin de renforcer son autonomie stratégique. Il s’agit de promouvoir un ordre international fondé sur des règles et de préserver des « voies d’approvisionnement maritimes libres et ouvertes dans le respect absolu du droit international », référence étant faite bien entendu à la Convention des Nations-Unies sur le droit de la Mer.

Au niveau des objectifs spécifiques liés à la sécurité, il s’agit notamment pour l’UE d’aider ses partenaires à renforcer la gouvernance régionale et à assurer la sûreté et la sécurité des routes maritimes et aériennes. Il est question de prévenir les trafics d’êtres humains, d’armes et de drogues et d’assurer la conservation et la gestion durable des ressources naturelles, dont les ressources marines. Les questions liées à la criminalité transnationale organisée en mer  sont prioritaires (piraterie, criminalité environnementale), de même que la cybercriminalité (actes de cyber malveillance et désinformation). La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent sont aussi abordés. Il s’agit également de coopérer afin de réduire les risques de catastrophes dans la région indo-pacifique. Parmi les éléments les plus novateurs figurent la coopération entre systèmes de santé dans le domaine de la gestion des crises et la prévention des pandémies, la coopération en ce qui concerne les technologies émergentes et de rupture et la lutte contre les menaces hybrides. La question de la non-prolifération nucléaire du contrôle des armements et de celui des exportations de technologies à double usage figurait déjà sur l’agenda, mais prend une nouvelle dimension depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie (Conseil de l’UE, 2021).

Les États membres de l’UE insistent sur la nécessité de coopérer avec des partenaires partageant les mêmes valeurs afin de développer des partenariats, notamment dans le domaine de la sécurité et de la défense (Conseil de l’UE, 2021). Au niveau des missions et opérations PSDC, il est prévu de conclure de nouveaux accords-cadres de participation avec des partenaires de la région pour qu’ils participent à ces missions et opérations. Il est en effet possible d’y associer des pays non-membres de l’UE. C’est le cas de la Norvège, de l’Ukraine ou de la Nouvelle-Zélande pour l’opération Atalanta (EUNAVFOR Atalanta, 2023). D’autres pays participent à des exercices conjoints, dont le Japon. Il est aussi prévu d’étendre la zone d’opération de l’EUNAVFOR Atalanta vers le Pacifique et de coopérer avec les marines des partenaires en renforçant notamment leurs capacités, les États membres de l’UE soulignant l’importance d’une « présence navale européenne significative dans la région indopacifique » (Conseil de l’UE, 2021). C’est donc dans ce cadre stratégique régional que s’inscrivent, depuis 2021, les relations euro-nipponnes dans le domaine de la sécurité.

  

  1. Les spécificités de la relation euro-nippone d’un point de vue géo-juridique

 2.1. L’espace maritime : élément central de la relation euro-nippone

La relation UE-Japon se caractérise, à priori, par un éloignement géographique important. En réalité, du fait de l’existence, en droit de l’UE, des Pays et territoires d’outre-mer (PTOM) et des régions ultrapériphériques (RUP), cette distance s’amoindrit, car ces territoires et régions se situent dans les océans Pacifique et Indien. L’adhésion éventuelle de l’Ukraine, devenue officiellement candidate en 2022, rapprochera aussi l’UE de l’Asie centrale et du Japon, Kiev étant plus proche de Tokyo que Papeete. Autres données à retenir, un seul pays : la Russie, sépare sur le continent eurasiatique, le Japon du territoire douanier de l’UE. Il faut aussi prendre en compte la Turquie, qui fait partie intégrante de l’union douanière de l’UE. Cela signifie que le Japon est le voisin d’un voisin de l’UE (Lannon, E., 2014). Rappelons qu’en 2022, le Japon était le deuxième partenaire commercial de l’UE en Asie, après la Chine. La Commission européenne souligne d’ailleurs qu’ensemble, l’UE et le Japon représentent environ un quart du PIB mondial et sont liés par une zone de libre-échange qui pose les bases d’une intégration économique ayant vocation à se développer (Commission européenne, 2022)

Le Japon étant un archipel, l’espace maritime est, par définition, un élément central de sa relation avec l’UE. L’existence des PTOM et des RUP, à proximité de routes maritimes reliant le Japon à l’UE, via Suez ou Panama, change la perspective et permet d’envisager la relation UE-Japon de manière différente. Ces îles et archipels sont autant de relais, et éventuellement des escales, le long ou à proximité de routes maritimes critiques qui relient les grands ports européens et japonais. L’UE, du fait de l’existence des PTOM français est présente dans le Pacifique. Certains PTOM sont plus proches du Japon (la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances, la Polynésie française et les îles Wallis-et-Futuna) que les RUP françaises de l’océan Indien (Mayotte, depuis juillet 2012, et La Réunion). Les PTOM ne sont cependant qu’associés à l’UE. En effet, contrairement aux RUP, ils ne font pas partie du Marché intérieur de l’UE, mais bénéficient de relations particulières avec cette dernière. Le but de l’association des PTOM à l’UE est la promotion du développement économique et social et l’établissement de relations économiques étroites (articles 198 et s. du Traité sur le Fonctionnement de l’UE (TFUE)).

Mayotte et La Réunion bénéficient, quant à elles, d’un régime juridique différent puisque les dispositions des traités de l’UE s’appliquent aux RUP, y compris les politiques communes de l’UE (politique agricole, commerciale, des transports). En d’autres termes, les RUP font partie intégrante de l’UE, de son Marché intérieur, et bénéficient de régimes dérogatoires étendus (fiscalité, aides d’État) ainsi que des fonds structurels et des programmes horizontaux de l’Union européenne (article 349 du TFUE).

Depuis plusieurs années, la Commission européenne renforce son approche ultra-marine et promeut les relations des PTOM et des RUP avec leurs voisins au sens (très) large. Les possibilités en termes de coopération sont significatives. Loic Grard plaide en faveur de la création d’une « forme nouvelle de collectivité outre-mer en droit européen entre RUP et PTOM » afin de « consacrer une gamme de statuts intermédiaires ». Les conséquences du BREXIT sont en effet importantes pour l’UE qui tente de s’affirmer comme puissance maritime (Grard, 2017 et Lannon, 2022). Pour ce qui est de la relation euro-nippone, ce sont donc désormais les PTOM et RUP français qui sont les avant-postes. L’échec de la vente de sous-marins français à l’Australie est toutefois un exemple assez probant des limites de l’action de cet État-membre de l’UE dans la région indo-pacifique. En effet, le 15 septembre 2021, l’Australie a rompu un contrat majeur concernant la vente de 12 sous-marins conventionnels Français au profit de sous-marins à propulsion nucléaire développés par les États-Unis et le Royaume-Uni. Les États-Unis ont annoncé simultanément la mise en place d’un « partenariat de sécurité avec l’Australie et le Royaume-Uni » (AUKUS) dans la zone indo-pacifique et ce « sans que la France n’ait été consultée, malgré son implication dans la région ». Deux des porte-parole de l’UE ont, quant à eux, déclaré que cette dernière n’avait pas non-plus « été informée du pacte de sécurité conclu entre les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni pour la région indo-pacifique » (Le Monde avec AFP, 2021).

La carte suivante permet de visualiser les distances entre le Japon et les PTOM français qui se situent entre le tropique du Capricorne et l’Équateur, alors que l’archipel japonais se situe au-delà du tropique du Cancer. 9 496 km séparent Papeete de Tokyo.

Figure 1. Les territoires ultra-marins français

Source : Jean-Benoît Bouron, Mise à jour des planisphères de l’Outre-Mer français, 11 novembre 2014, https://geotheque.org/tag/outre-mer-2/

 

2.2 Le potentiel de l’Accord de partenariat et de sécurité UE-Japon

L’un des objets de l’APS UE-Japon de 2018 est de contribuer à la paix et à la stabilité internationales en s’appuyant sur une série de principes dont la promotion d’un règlement pacifique des différends et la promotion de valeurs et principes communs, en particulier « la démocratie, l’état de droit, les droits de l’homme et les libertés fondamentales » (Article 1).

En matière de sécurité, 14 articles de l’APS concernent directement ces thématiques. Leurs intitulés sont reproduits dans le tableau ci-dessous.

Article 3 Promotion de la paix et de la sécurité ;

Article 4 Gestion de crise ;

Article 5 Armes de destruction massive ;

Article 6 Armes conventionnelles, y compris les armes légères et de petit calibre ;

Article 7 Crimes graves de portée internationale et Cour pénale internationale ;

Article 8 Lutte contre le terrorisme ;

Article 9 Atténuation des risques chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires ;

Article 10 Coopération internationale et régionale et réforme des Nations unies (réforme des Nations unies, … y compris le Conseil de sécurité) ;

Article 12 Gestion des catastrophes et action humanitaire ;

Article 16 Espace extra-atmosphérique (aspects des activités spatiales liés à la sécurité ) ;

Article 21 Société de l’information (sûreté et la sécurité en ligne);

Article 33 Lutte contre la corruption et le crime organisé ;

Article 36 Coopération sur les questions liées au cyberespace ;

Article 35 Lutte contre les drogues illicites.

Tableau 1. Les articles de l’APS UE-Japon relatifs à la sécurité.

Force est donc de constater à quel point ces dispositions en matière de sécurité sont étendues. Le nombre, la diversité et la modernité des domaines visés sont à souligner. Cela signifie que le potentiel de coopération est très important. En ce qui concerne l’espace extra-atmosphérique, on rappellera les essais russes en matière de destruction de satellites et donc la nécessité de développer des coopérations à ce niveau entre partenaires partageant les mêmes valeurs, mais bénéficiant aussi des capacités nécessaires, ce qui est le cas du Japon. C’est la raison pour laquelle l’Article 16 de l’APS couvre l’espace extra-atmosphérique et se réfère à des domaines tels que l’observation et la surveillance de la Terre, le changement climatique, la science de l’espace et des technologies spatiales, mais aussi à des aspects des activités spatiales liés à la sécurité.

Au niveau de la recherche, il convient de mentionner que des négociations ont été amorcées en mai 2022 concernant l’association du Japon au programme « Horizon Europe » qui est le 9e programme-cadre de l’UE pour la recherche et l’innovation (2021-2027). Il s’agit d’une évolution importante qui pourrait avoir un impact régional puisque des négociations sont aussi en cours avec le Canada et la République de Corée (European Commission, 2022), celles avec la Nouvelle-Zélande ayant été finalisées le 20 décembre 2022 (European Commission, 2021). Il faut en effet souligner que ce programme contient un volet en matière de sécurité civile qui couvre notamment la lutte contre la criminalité organisée et le terrorisme, la cybercriminalité ou encore la sécurité maritime.

Finalement, il ne faut pas oublier le second accord bilatéral qui lie, depuis sa signature en 2018, le Japon et l’UE : l’Accord entre l’Union européenne et le Japon pour un partenariat économique. Il s’agit d’un accord commercial préférentiel qui établit une zone de libre-échange bilatérale constituant un vecteur d’intégration économique très important (Nakanishi, Y., 2017, 2019). En effet, au-delà des aspects purement commerciaux, il contient des dispositions relatives à la sécurité énergétique, la cybersécurité et la coopération industrielle spatiale et aérospatiale ou encore des références à la législation liée à l’industrie des armes et des explosifs.

 

  1. Une convergence stratégique UE-Japon amplifiée par la guerre en Ukraine

 3.1 Le Japon, partenaire clé de l’UE en Asie en matière de sécurité

Un document du 17 octobre 2019, préparé par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le service diplomatique de l’UE, et intitulé : « EU Asia Security » identifie les espaces de coopération prioritaires en la matière. L’importance stratégique croissante de la relation UE-Japon est mise en exergue dans ce cadre régional puisque la première des priorités de la coopération sécuritaire entre l’UE et l’Asie est celle de la sécurité et de la sûreté de l’espace maritime, le Japon étant identifié, à cet égard, comme un partenaire clé. Ce document du SEAE se réfère aussi aux domaines traditionnels de coopération tels que la lutte contre le terrorisme, la prévention des conflits, les menaces hybrides et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, mais également à des questions plus contemporaines.

Ce qui fait la valeur ajoutée de la coopération entre l’UE et le Japon au niveau de la sécurité, c’est justement que des coopérations en matière de cybersécurité, dans le cyberespace et l’espace extra-atmosphérique sont envisageables. En effet, non seulement peu de pays disposent des capacités suffisantes au niveau technique, scientifique et financier mais, de plus, ils ne sont pas tous considérés comme étant des partenaires partageant les mêmes valeurs. Ainsi, la coopération relative à la transformation/transition numérique s’est concrétisée par l‘adoption d’un Partenariat UE-Japon sur la connectivité en septembre 2019. Il contient une dimension sécuritaire importante. Lors du sommet UE-Japon de 2021, les partenaires ont en effet annoncé les premiers projets concrets de coopération au titre de ce partenariat en précisant que la collaboration concernait notamment la promotion des normes mondiales et des approches globales, y compris réglementaires, pour les politiques et technologies, dont la cybersécurité et la 5G sécurisée. Il s’agit de faciliter la sécurité des flux de données en exploitant les avantages de l’économie numérique, tout en soutenant une transformation numérique inclusive, durable et centrée sur l’humain (UE-Japon, 2021).

Le sommet UE-Japon de 2022 a été l’occasion de lancer partenariat numérique UE-Japon et d’adopter un document sur ce partenariat, dont l’annexe mentionne un premier échantillon d’actions communes impressionnant. Est notamment mentionnée la promotion de la recherche sur les technologies des semi-conducteurs afin de définir la future architecture de l’informatique de prochaine génération. Il est aussi question de développer une intelligence artificielle fiable et responsable dans le cadre du Partenariat mondial sur l’intelligence artificielle (UE-Japon, 2022).

 

3.2 La multiplication des exercices navals UE-Japon

Au niveau maritime, deux ans après la signature de l’APS, fin octobre 2020, un premier exercice naval conjoint entre l’UE et le Japon s’est tenu au large du Golfe d’Aden. Il impliquait un navire de la Force maritime d’autodéfense japonaise, soutenant les avions de patrouille maritime de l’opération EUNAVFOR Atalanta au large de la Somalie. Il s’agit de diplomatie navale, l’UE entend ainsi se profiler comme étant un fournisseur de sécurité maritime. Le Communiqué, publié par le SEAE à l’issue de l’exercice, met l’accent sur le fait que l’UE et le Japon réaffirment le caractère universel et unifié de la convention des Nations unies sur le droit de la mer. Il insiste aussi sur le fait que le Japon et l’UE sont déterminés à poursuivre et à renforcer leur coopération en matière de liberté de navigation et de sûreté maritime, par le biais de futures initiatives de formation et d’activités opérationnelles en mer devant associer d’autres partenaires dans l’océan Indien et dans la région du Pacifique (SEAE, 2020).

Ce premier exercice sera suivi par d’autres en 2021. Ainsi la déclaration conjointe du sommet UE-Japon de 2021 met en avant l’intensification de la coopération navale entre le Japon et l’opération EUNAVFOR Atalanta, en se référant à la première escale conjointe à Djibouti et au premier exercice antipiraterie trilatéral UE-Japon-Djibouti (UE-Japon, 2021). Le 15 mars 2023, la Force navale de l’opération navale EUNAVFOR Atalanta de l’UE et la Force de surface de déploiement japonaise pour la lutte contre la piraterie au large des côtes de la Somalie et du golfe d’Aden, ont signé un arrangement administratif pour la communication et la coordination des exercices conjoints de lutte contre la piraterie. Ce dernier s’inscrit explicitement dans le cadre de la mise en œuvre de l’APS (SEAE, 2023).

Nous sommes donc seulement au début d’une coopération maritime importante entre l’UE et le Japon. Les fondements juridiques ont été posés en 2019, le cadre stratégique régional défini en 2021 et la guerre en Ukraine, déclenchée par la Russie en février 2022, amplifient ce rapprochement stratégique.

3.3 Les initiatives dans le domaine sécurité de l’espace aérien et extra-atmosphérique

La guerre en Ukraine est en train de mettre un terme à la coopération UE-Russie liée à l’espace extra-atmosphérique. Dans ce domaine, les coopérations se développent rapidement. À titre d’exemple, Space. Japan est un projet créé par le Centre de coopération industrielle UE-Japon pour promouvoir la coopération dans les industries liées à l’espace, ainsi que dans les industries des applications et utilisations spatiales (EU-Japan Center for industrial cooperation, 2023). Des secteurs tels que les communications spatiales, l’observation de la Terre et les systèmes mondiaux de navigation par satellite (GNSS) sont considérés comme étant prioritaires.

Nous avons déjà souligné que la guerre dans l’espace extra-atmosphérique n’était plus une fiction depuis les essais russes en la matière (Le Monde, 2021). De hauts responsables américains de l’espace ont en effet exhorté les opérateurs spatiaux militaires et commerciaux à se préparer à d’éventuelles cyberattaques lors du déclenchement de la guerre en Ukraine (C4ISR, 2022). Les répercussions de l’affaire du ballon-espion chinois, qui a été abattu le 4 février 2023 alors qu’il survolait les États-Unis dans la stratosphère, doivent aussi être prises en compte, car il s’agit sans doute d’un domaine de convergence réglementaire potentielle entre partenaires partageant les mêmes valeurs. Pour l’instant, au niveau de l’espace aérien, il existe un accord UE-Japon sur la sécurité de l’aviation civile conclu en juin 2020.

3.4 Le renforcement du multilatéralisme effectif

Un autre élément, souligné lors du  sommet UE-Japon de 2021, est particulièrement intéressant. En effet, une annexe à la déclaration du Sommet intitulée : Politique étrangère et sécurité, contient un point (g), qui identifie des priorités du multilatéralisme effectif, qui consiste à favoriser entre partenaires des convergences de vues, voire des positions communes, dans les enceintes régionales et internationales. Il est d’abord question de la reprise des dialogues régionaux. Sont mentionnés : l’Arctique, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, les Balkans occidentaux et l’Asie. Ensuite, c’est la promotion d’un programme d’action des Nations Unies concernant le comportement responsable des États dans le cyberespace qui est mentionné, avant le renforcement des capacités pour la sécurité en Afrique, dans l’océan Indien et dans le Sud-Est asiatique (UE-Japon, 2021). Ensuite, le développement de la « coopération en matière de sécurité en Asie et avec l’Asie » est souligné, mention étant faite du programme ESIWA (Enhancing Security Cooperation In and With Asia), qui concerne la lutte contre le terrorisme, la cybernétique, la sécurité maritime et la gestion des crises et qui impliquait en 2022, outre l’UE et le Japon, l’Inde, l’Indonésie, la Corée du Sud, Singapour et le Vietnam (Expertise France, 2022).

Avec la guerre en Ukraine les références à l’accroissement de la coopération entre l’UE et le Japon sur les résolutions relatives aux droits de l’homme au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU et à propos du renforcement du régime de désarmement et de non-prolifération, prennent malheureusement une nouvelle dimension. Les réactions à la guerre en Ukraine lors des votes aux Nations unies ont été largement commentées. Dès le départ, le Japon s’est retrouvé aux côtés des États-Unis, du Canada, des États membres de l’UE, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Ces votes, à l’instar de ceux de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de la Syrie et de l’Iran ont été constants, alors que suivant les thèmes des votes (condamnation, sanction…), ces derniers ont été rejoints par l’Érythrée, le Mali, le Myanmar et le Nicaragua.

Alors qu’une nouvelle donne géopolitique mondiale apparaît progressivement, le Japon et l’UE renforcent leur convergence, sous le signe d’un multilatéralisme effectif consolidé entre partenaires partageant les mêmes valeurs et ayant des intérêts communs dans le domaine de la sécurité. La déclaration commune du Sommet UE-Japon de 2022 est très claire à cet égard. Elle se réfère à toutes les initiatives communes, dont les sanctions envers la Russie ou la condamnation du rôle du régime du président du Belarus par exemple. La question des missiles balistiques de la Corée du Nord et la situation en mer de Chine orientale, y compris dans les eaux entourant les îles Senkaku et en mer de Chine méridionale, font aussi l’objet de développements conséquents, consacrant ce rapprochement stratégique global (UE-Japon 2022).

  

Conclusion

Les bouleversements géopolitiques et la remise en cause de l’architecture européenne de sécurité, à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, sont une opportunité pour renforcer la coopération entre le Japon et l’UE dans le domaine de la sécurité. Bien entendu, pour l’instant, la principale limite est celle de l’article 9 de la Constitution du Japon qui prévoit que ce dernier renonce à jamais à la guerre et à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Mais cet article est l’objet d’interprétations plus ou moins extensives et de demandes de révision, certes anciennes, mais de plus en plus insistantes (Delamotte, G., 2020 et Péron-Doise, M., 2004, 2022). Il s’agit là de l’un des défis les plus importants à surmonter pour développer la relation nippo-européenne dans le domaine de la sécurité.

Le conflit en Ukraine va conduire à la réorganisation de l’espace européen de sécurité en prenant mieux en considération l’Asie au sens large. Il est le catalyseur d’une relation plus approfondie entre l’UE et le Japon dans le domaine de la sécurité. Cela implique de mener une réflexion sur l’espace eurasiatique qui, comme le rappelle Michel Bruneau, est le « plus grand espace continental de la planète, bordé à l’Est et au sud-ouest par deux Méditerranées, européenne et asiatique, environné par quatre océans (Pacifique, Indien, Atlantique, Arctique) », et « s’étend sur l’Asie et l’Europe, mais aussi l’Afrique du Nord » (Bruneau, 2018, 15). Cette réflexion ne sera pas aisée à mener, mais il s’agit là d’un défi que l’UE doit surmonter pour devenir un acteur plus crédible en Asie. A cet égard, l’octroi du statut de candidat à l’adhésion à l’UE à la Géorgie constituerait un tournant, car elle se situe dans le Caucase méridional, en Eurasie, aux portes de l’Asie centrale.

Force est donc de constater qu’en l’espace de quelques années seulement les relations entre l’Union européenne et le Japon sont devenues éminemment stratégiques. La guerre en Ukraine amplifie un mouvement initié en 2019 lorsque l’UE a reconnu la Chine comme étant un concurrent et un rival systémique de l’UE (Lannon, 2021) et en 2020 lorsque l’UE a adopté les premières sanctions contre des cyberattaques d’origine chinoise (Conseil de l’UE, 2020). En décembre 2021, la mise en place de la stratégie dite « Global Gateway » qui vise à développer des liens intelligents, propres et sûrs dans les domaines du numérique, de l’énergie et des transports et à renforcer les systèmes de santé, d’éducation et de recherche dans le monde, répond aussi au projet chinois des nouvelles routes de la Soie (Lasserre et al, 2019).

Au Japon, la guerre en Ukraine ravive les débats sur le nucléaire. L’ancien premier ministre japonais, Shinzo Abe, assassiné le 8 juillet 2022, avait à cet égard évoqué la possibilité d’autoriser l’installation d’armes nucléaires américaines sur le territoire japonais. Le président russe, Vladimir Putin, a quant à lui décidé, fin mars 2023, le déploiement d’armes nucléaires tactiques sur le territoire du Belarus. Le monde est entré dans une nouvelle ère. La résurgence des questions liées aux armes nucléaires en est la triste illustration. Les solutions à la crise actuelle se trouvent autant en Europe qu’en Asie et aux États-Unis. Le partenariat UE-Japon dans le domaine de la sécurité est donc l’un des facteurs d’une nouvelle équation stratégique qui reste encore à résoudre.

Erwan Lannon

 

Références

Accord de partenariat stratégique entre l’Union européenne et ses États membres, d’une part, et le Japon, d’autre part, Journal officiel de l’UE, 24 août 2018, n° L 216, 4.

Accord entre l’Union européenne et le Japon pour un partenariat économique, Journal officiel de l’UE, 27 décembre 2018, n° L 330, 1.

Accord sur la sécurité de l’aviation civile entre l’Union européenne et le Japon, Journal officiel de l’UE, 16 juillet 2020, 4.

Bruneau, M. (2018). « L’Eurasie-Continent, empire, idéologie ou projet », CNRS, 15.

C4ISR, (2022). “US space officials expect Russia, Ukraine conflict to extend into space”, 24 février https://www.c4isrnet.com/battlefield-tech/space/2022/02/24/us-space-officials-expect-russia-ukraine-conflict-to-extend-into-space/, c. le 2 avril 2023.

Commission européenne (2022). « Japon », https://ec.europa.eu/trade/policy/countries-and-regions/countries/japan/, c. le 2 avril 2023.

Conseil de l’UE (2020). « Décision (PESC) 2020/1127 du Conseil du 30 juillet 2020 modifiant la décision (PESC) 2019/797 concernant des mesures restrictives contre les cyberattaques qui menacent l’Union ou ses États membres », Journal officiel de l’UE, 30 juillet 2020, n° L 246, 12.

Conseil de l’UE (2021). « Stratégie de l’UE pour la coopération dans la région indo-pacifique – Conclusions », 16 avril, https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-7914-2021-INIT/fr/pdf, c. le 2 avril 2023.

Courmont, B., Mottet, E., Péron-Doise M. (2023). « L’Indo-Pacifique, des visions plurielles entre convergences et dissonances », Revue internationale et stratégique, 2023/1 (n°129), 35-39, https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2023-1-page-35.htm, c. le 1 avril 2023.

Delamotte, G. (2020). « La vision japonaise du monde : un horizon qui s’étend », Le grand continent, 28 août, https://legrandcontinent.eu/fr/2020/08/28/vision-japonaise/, c. le 2 avril 2023.

EU-Japan Center for industrial cooperation (2023). « What is Space.Japan? », https://www.eu-japan.eu/spacejapan, c. le 2 avril 2023.

EUNAVFOR Atalanta (2023). « Mission », avril, https://eunavfor.eu/mission, c. le 1 avril 2023.

European Commission (2021). « Updates on the association of third countries to Horizon Europe », 21 December 2021, https://research-and-innovation.ec.europa.eu/news/all-research-and-innovation-news/updates-association-third-countries-horizon-europe-2021-12-21_en, c. le 17 Mai 2023.

European Commission (2022). « The EU and Japan open Horizon Europe association talks », 12 May, https://research-and-innovation.ec.europa.eu/news/all-research-and-innovation-news/eu-and-japan-open-horizon-europe-association-talks-2022-05-12_en, c. le 17 Mai 2023.

Expertise France (2022). « ESIWA – Enhancing the European Union’s Security Cooperation In and With Asia », 11 Février, https://expertisefrance.fr/en/fiche-projet?id=861449, c. le 2 avril 2023.

Grard, L. (2017). « L’outre-mer « autrement » dans les traités fondateurs de l’Union européenne », 4 avril, Blog de droit européen, https://blogdroiteuropeen.com/2017/04/04/loutre-mer-autrement-dans-les-traites-fondateurs-de-lunion-europeenne-par-loic-grard/, c. le 2 avril 2023.

Lannon, E.  (2021). « Le Partenariat stratégique UE ASEAN », dans Charles-Le Bihan, D., Lebullenger, J. et Nguyen, M. H. (dir.), « La diplomatie commerciale de l’Union Européenne en Asie du Sud-Est », Presses Universitaires de Rennes, 29-58.

Lannon, E. (2018). « Vers une stratégie régionale de l’Union européenne dans l’océan Indien ? », dans Blanc, D. et Dupont-Lassalle, J. (dir.), L’Union européenne, modèle de puissance ou puissance modèle dans l’océan Indien ?, Clément Juglar, 35-80.

Lannon, E. (2022). « The European Union and Small Island Developing States », Oasis 37, 139-169.

Lannon, E., (2014). « The neighbours of the EU’s neighbours, the EU’s broader neighbourhood’and the arc of crisis and strategic challenges from the Sahel to Central Asia », dans Gstohl, S. et Lannon, E. (dir.), The Neighbours of the European Union’s Neighbours, Ashgate, 1-25.

Lasserre, F. Courmont, B. et Mottet. E. (2019). Les nouvelles routes de la soie – Géopolitique d’un grand projet chinois, Presses de l’Université du Québec.

Le Monde avec AFP (2021). « Sous-marins : l’Australie rompt le « contrat du siècle » avec la France, crise diplomatique entre Paris et Washington », Le Monde, 16 septembre, https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/16/l-australie-rompt-le-contrat-du-siecle-avec-la-france-sur-les-sous-marins-au-profit-de-technologies-americaines-et-britanniques_6094854_3210.html, c. le 17 mai 2023.

Le Monde (2021). « La Russie reconnaît avoir détruit un satellite avec un missile », Le Monde, 15 novembre, https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/11/15/apres-un-tir-antisatellite-russe-les-etats-unis-fustigent-un-comportement-dangereux_6102181_1650684.html, c. le 2 avril 2023.

Nakanishi, Y. (2017). « Characteristics of EU Free Trade Agreements in a Legal Context: A Japanese Perspective », European Yearbook of International Economic Law 2017, 457-474.

Nakanishi, Y. (2019). « The Economic Partnership and the Strategic Agreement between the European Union and Japan from a legal perspective Hitotsubashi », Journal of Law and Politics, 47, 1-15.

Péron-Doise, M. (2004). « Japon : puissance militaire, puissance civile ? », Outre-Terre, 2004/1, 65.

Péron-Doise, M. (2022). « La stratégie indo-pacifique de l’Union européenne au risque de la compétition Chine/États-Unis », Diplomatie, 14 février, https://www.areion24.news/2022/02/14/la-strategie-indo-pacifique-de-lunion-europeenne-au-risque-de-la-competition-chine-etats-unis/, c. le 2 avril 2023.

SEAE (2019). “EU High Representative Federica Mogherini in Singapore”, 10 juin https://www.eeas.europa.eu/node/63848_fr c. le 2 avril 2023.

SEAE (2020). « EU-Japan joint naval exercice », 7 octobre, https://www.eeas.europa.eu/eeas/eu-japan-joint-naval-exercise_en c. le 2 avril 2023.

SEAE (2023). « EU-Japan agree on formal arrangement to facilitate naval cooperation », 15 mars https://eunavfor.eu/news/eeas-press-release-eu-japan-agree-formal-arrangement-facilitate-naval-cooperation c. le 2 avril 2023.

Surzur, A. (1998). « Le Marché automobile européen face au défi japonais », Apogée.

UE-Japon (2022). « Déclaration Conjointe UE-Japon » – Sommet 2022, 12 mai 2022, https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2022/05/12/joint-statement-eu-japan-summit-2022/, c. le 2 avril 2023.

UE-Japon (2022). « Document conjoint sur le partenariat numérique UE-Japon » – Sommet 2022, 12 mai 2022, https://www.mofa.go.jp/files/100343128.pdf, c. le 2 avril 2023.

UE-Japon (2021). « Déclaration Conjointe et Annexe » – Sommet 2021, https://www.consilium.europa.eu/media/49922/eu-japan-summit-may-2021-statement.pdf, c. le 2 avril 2023.