Comprendre l’Inde contemporaine : entre ambitions globales et contraintes internes

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Compte-rendu analytique de colloque

Thao HOANG

Thao Hoang est doctorante en Science politique à l’Université Laval. Sa thèse porte sur la formation des identités étatiques en Relations internationales. Ses intérêts de recherche incluent les théories des relations internationales, les Global IR, la théorie relationnelle, les pensées politiques est-asiatiques ainsi que la politique étrangère du Vietnam.

Le colloque « Comprendre l’Inde contemporaine : politique, société et stratégies régionales », organisé par la Chaire de recherche en études indo-pacifiques de l’université Laval le 30 mars 2026, a proposé une lecture multidimensionnelle des transformations actuelles de l’Inde. À travers des interventions qui portent à la fois sur la géopolitique en Indo-Pacifique, les dynamiques frontalières, les relations bilatérales, la diplomatie régionale et les structures sociales internes, le colloque met en lumière une tension centrale. Il s’agit de celle entre l’affirmation indienne d’une puissance globale et la persistance de contraintes internes et régionales qui en limitent la portée. Au-delà de la diversité des objets étudiés, les cinq interventions dégagent une cohérence claire qui démontre que l’Inde apparaît comme une puissance en recomposition dont la trajectoire est marquée par des arbitrages constants entre l’ouverture vers l’international, la sécurité régionale et les transformations internes.

Une stratégie indo-pacifique entre ambition et ambiguïté

La première intervention par Isabelle Saint-Mézard, professeure des Universités et Directrice adjointe de l’Institut français de Géopolitique de l’université Paris 8, a analysé l’approche indienne de l’Indo-Pacifique. Elle met en évidence l’absence d’une doctrine unifiée de l’Inde vis-à-vis de cette région maritime. En effet, la stratégie indienne se construit moins à partir d’un document cadre que d’un ensemble de discours, d’initiatives et de pratiques, ce qui produit une impression de flou stratégique.

Selon la professeure, cette indétermination reflète en réalité une tension plus profonde. D’un côté, l’Inde promeut une vision inclusive et multilatérale de l’Indo-Pacifique, fondée sur la coopération régionale et le rôle central d’organisations comme l’ASEAN. De l’autre, elle s’engage de plus en plus dans des formats minilatéraux, notamment à travers le QUAD, aux côtés des États-Unis, du Japon et de l’Australie. Cette dualité ne caractérise pas une contradiction, mais une stratégie d’équilibre. De la sorte, elle permet à l’Inde de bénéficier d’un partenariat stratégique renforcé face à la Chine, tout en préservant son attachement historique au non-alignement.

Toutefois, cette posture présente des limites. Le manque de visibilité de ses initiatives et la reconnaissance encore relative de son rôle régional fragilisent sa capacité à structurer l’espace indo-pacifique. Plus encore, les évolutions récentes, telles que les complexifications dans les relations avec les États-Unis sous la seconde administration de Donald Trump, l’instabilité régionale et la résurgence de menaces sur le flanc occidental de l’Inde en lien avec le Pakistan et les dynamiques du Moyen-Orient, semblent réorienter l’attention stratégique de l’Inde vers son voisinage immédiat. Cette évolution pourrait limiter l’engagement indien en Indo-Pacifique et remettre en question l’équilibre entre ses différentes priorités stratégiques.

Dans ce contexte, la professeure souligne que l’approche indienne de l’Indo-Pacifique apparaît en recomposition. Il demeure ainsi prématuré de tirer des conclusions définitives quant à son évolution future, bien que les dynamiques actuelles suggèrent un possible recentrage stratégique.

Le retour du terrestre : la centralité persistante des frontières

La tension entre les ambitions maritimes et les contraintes continentales est au cœur de la deuxième intervention par Emmanuel Gonon, directeur des programmes à l’Observatoire européen de géopolitique et consultant spécialiste des questions de frontière et d’Asie. L’intervention a analysé des frontières indiennes, considérées comme l’« arrière-cour » indienne de l’Indo-Pacifique. Dans le contexte où l’Inde intensifie ses discours stratégiques sur l’Indo-Pacifique, elle reste profondément structurée par des enjeux terrestres, en particulier face à la Chine et au Pakistan.

Selon le chercheur, l’évolution récente de la posture frontalière indienne se représente comme une approche proactive, rendue possible par sa croissance économique. Le développement d’infrastructures frontalières, la mise en œuvre de programmes de peuplement et le renforcement des forces paramilitaires témoignent d’une volonté de territorialisation accrue. Cette stratégie s’inscrit toutefois largement comme une imitation du modèle chinois de gestion frontalière, caractérisée par une intégration poussée des dimensions civiles et militaires et par une politique systématique de contrôle territorial. L’Inde apparaît ainsi dans une position d’adaptation plutôt que d’initiative. Cette imitation suit toujours une logique défensive. L’intervenant fait savoir que jusqu’à présent, l’Inde n’a jamais adopté de stratégie véritablement préventive face à la Chine, mais elle se contente de réagir aux avancées de celle-ci.

M. Gonon précise que la croissance économique indienne depuis quelques années a permis à ce pays d’introduire une forme de modernité dans des zones frontalières périphériques longtemps négligées. Le renforcement de la présence indienne aux frontières a déjà apporté certains fruits. Par exemple, l’affrontements récent avec la Chine dans la région de Chushul a tourné à l’avantage de l’Inde, ce qui illustre une capacité accrue de réaction de son armée frontalière. Cependant, cette dynamique reste fragile face à une Chine qui poursuit également activement la consolidation de sa présence au Tibet. Dans ce contexte, il est peu probable que l’Inde accepte une position de subordination par rapport à la Chine, ce qui laisserait ouverte la question fondamentale de la frontière commune. Enfin, la discussion entre Mme. Saint-Mézard et M. Gonon suite à l’intervention met en lumière une autre limite importante de cette politique qui réside dans le décalage entre le discours politique et la mise en œuvre réelle. Les programmes frontaliers, fortement valorisés politiquement, produisent parfois des effets davantage symboliques que structurels. Cette observation démontre une tension récurrente dans l’action publique indienne, celle entre l’ambition affichée et les capacités institutionnelles.

En conclusion, loin d’être marginales, les frontières terrestres constituent un élément structurant de la puissance indienne, ce qui vient relativiser l’idée d’un basculement stratégique vers le maritime.

Une diplomatie régionale sous contrainte : entre rivalités et rééquilibrages

La tension entre les ambitions globales et les contraintes internes est également illustrée dans la diplomatie de voisinage de l’Inde, comme démontré dans l’intervention d’Amélie Chalivet, doctorante en sciences politiques en cotutelle à l’université Paris 2 Panthéon-Assas et à l’université du Québec à Montréal. L’intervenante souligne tout d’abord que l’environnement régional récent autour de l’Inde est marqué par une accumulation de crises, notamment la chute du gouvernement bangladais en 2024, la révolution népalaise en 2025 et la guerre de quatre jours entre l’Inde et le Pakistan la même année. Ces transformations politiques ont profondément modifié les équilibrages régionaux. Cette situation oblige l’Inde à adapter sa diplomatie de voisinage et sa perception stratégique.

Selon la doctorante, face à ces évolutions, l’Inde repense d’abord sa perception des menaces. Le schéma traditionnel du « double front », soit la Chine et le Pakistan, laisse la place à une vision plus intégrée, marquée par la crainte d’une coordination sino-pakistanaise plus étroite. Parallèlement, la réflexion stratégique indienne s’élargit pour intégrer pleinement la dimension maritime. Ses priorités sont maintenant repensées non seulement en termes géographiques avec les deux adversaires, mais en termes de théâtres d’opérations, à savoir un front terrestre et un front maritime. Le tournant vers la mer se manifeste récemment dans les doctrines, les discours et les allocations budgétaires, avec une attention accrue portée à la marine et à l’océan Indien, sans pour autant abandonner la centralité du front nord.

Cependant, toujours selon la doctorante, l’adaptation indienne aux nouvelles dynamiques régionales se heurte à plusieurs limites. D’une part, l’influence indienne dans son voisinage apparaît fragilisée par l’affirmation croissante de l’autonomie des États voisins. Le Népal et le Bangladesh ont récemment démontré leur capacité à diversifier leurs partenariats, notamment en direction de la Chine, dans un contexte marqué par la montée des sentiments anti-indiens dans ces pays. D’autre part, l’évolution de la doctrine sécuritaire indienne vis-à-vis du Pakistan et du terrorisme lié à l’État pakistanais marque un tournant vers une plus grande acceptation du recours à la force conventionnelle. Si cette posture vise à renforcer la crédibilité stratégique de l’Inde, elle soulève également des risques d’escalade et révèle les limites de son autonomie stratégique, notamment à travers l’intervention diplomatique américaine qui a mis l’Inde et le Pakistan sur un pied d’égalité.

L’intervenante conclut en disant que malgré un affaiblissement relatif de son influence régionale et des tensions accrues, l’Inde ne se trouve pas dans une position d’échec. Les recompositions politiques en cours lui offrent également des opportunités pour redéfinir des relations plus équilibrées avec ses voisins. Cela implique néanmoins pour New Dehli d’accepter des relations moins asymétriques et de s’adapter à des partenaires de plus en plus autonomes dans leurs choix stratégiques. Ainsi, la diplomatie de voisinage indienne oscille entre l’affirmation de sa puissance et l’adaptation contrainte à un environnement de plus en plus multipolaire.

Les fondements sociaux de la puissance : caste, terre et pouvoir

L’intervention de Solène Ferreira, doctorante en sciences des religions à l’université du Québec à Montréal, analyse les rapports entre caste, terre et pouvoir dans l’État de l’Uttarakhand, au nord de l’Inde. Elle rappelle que la puissance indienne ne peut être comprise sans prendre en compte ses dynamiques internes. L’étude de l’Uttarakhand, qui prend pour point de départ la notion centrale de Devbhūmi, littéralement la « terre des dieux », a mis en évidence la manière dont des constructions religieuses anciennes continuent de structurer les rapports sociaux contemporains.

L’Uttarakhand est présenté comme un espace où la dimension physique du territoire est indissociable de sa sacralité. Cette sacralisation s’inscrit dans une histoire longue, marquée par des dynamiques de peuplement et de hiérarchisation sociale. Les communautés aujourd’hui identifiées comme dalits, notamment les Shilpkar, sont considérées comme les populations autochtones de la région. Toutefois, avec l’arrivée historique des élites brahmaniques et rajpoutes, ces groupes ont été progressivement relégués aux marges géographiques et sociales, tandis que les castes dominantes s’appropriaient les terres centrales et les ressources.

La doctorante s’appuie sur deux textes majeurs appartenant au Skanda Purāṇa, le Kedāra Khaṇḍa et le Mānasa Khaṇḍa, qui datent approximativement du XIIIème siècle. Ces textes opèrent une transformation fondamentale du territoire, car ils ne se contentent pas de le décrire, mais le sacralisent en faisant de l’Himalaya un espace de pureté rituelle où résident les dieux.

Le concept de « savarnocratie » est ensuite introduit pour permettre de saisir la persistance d’un ordre social dominé par les hautes castes, notamment les brahmanes et les rajpoutes. Cette domination est légitimée par des récits théologiques susmentionnés.

La sacralisation du territoire par ces récits a des effets concrets sur la distribution des terres, des politiques publiques et les dynamiques économiques contemporaines. En effet, les politiques contemporaines tendent à reproduire, voire à renforcer, les inégalités entre les élites brahmaniques et rajpoutes et les castes défavorisées (OBC). Par exemple, la libération foncière adoptée en 2018 a facilité l’accès des investisseurs extérieurs aux terres agricoles, ce qui entraîne leur réduction et la marginalisation des communautés dalits, dépendantes d’espaces désormais privatisés. Les politiques d’« encroachment », sous couvert de protection environnementale et de préservation de l’identité du Devbhūmi, permettent des campagnes d’expulsion visant des populations accusées d’occuper illégalement des terres. Ces mesures affectent de manière disproportionnée les communautés dalits, tandis que des occupations similaires par des membres de hautes castes restent largement impunies. Ou encore, la promotion de « Organic Uttarakhand » dans les politiques agricoles valorise une agriculture certifiée nécessitant des investissements importants, favorisant les acteurs dotés de capital. Ce modèle renforce les inégalités en exploitant le travail des dalits sans leur garantir des bénéfices équitables.

Ces politiques illustrent la continuité entre l’héritage religieux et les formes modernes de domination, tout en révélant les limites des transformations socio-économiques de l’Inde. Cette analyse invite à nuancer l’image d’une Inde émergente et homogène. Elle souligne au contraire la profondeur des fractures internes de l’Inde, qui constituent autant de contraintes pour son développement et sa projection internationale.

Les relations indo-canadiennes : entre principes, diasporas et pragmatisme

L’étude des relations indo-canadiennes, présentée par Mathieu Boisvert, professeur des études religieuses à l’université du Québec à Montréal, offre un éclairage complémentaire sur les tensions qui traversent la politique étrangère indienne, mais aussi canadienne. Ces relations bilatérales sont marquées par une alternance de rapprochement et de crises, souvent liées à des enjeux de sécurité, en particulier la question nucléaire et les dynamiques diasporiques.

L’intervenant souligne que la crise diplomatique récente de 2023-2025 constitue le point culminant de ces tensions. Elle met en évidence le rôle central de la diaspora indienne au Canada dans les relations bilatérales indo-canadiennes. En effet, en 2023, l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar en Colombie-Britannique a provoqué une crise diplomatique entre New Dehli et Ottawa. Le Canada accuse le gouvernement indien d’être impliqué dans cet acte d’ingérence, ce que l’Inde nie fermement. Cette période de tensions dure près de deux ans, jusqu’à l’élection d’un nouveau gouvernement canadien en mars 2025. Un processus de réchauffement s’amorce rapidement, motivé notamment par des considérations économiques. Dans un contexte de diversification des partenariats commerciaux, le Canada cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, perçue comme un acteur économique majeur.

La discussion continue à élargir la réflexion aux dynamiques de polarisation au sein de la diaspora indienne au Canada, en soulignant la coexistence de groupes liés au RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh), organisation paramilitaire nationaliste hindoue, et de mouvements pro-khalistanais militant en faveur de l’indépendance d’un État sikh. Cette polarisation soulève des inquiétudes quant à ses effets sur la cohésion sociale et sur la sécurité nationale du Canada, ainsi qu’à la question des ingérences étrangères menées par le gouvernement indien. Selon le professeur, bien que le gouvernement canadien soit conscient de ces enjeux et que ses services de renseignement surveillent de près les activités de ces groupes, il existe un écart entre la vigilance sécuritaire interne et le discours public dans lequel les autorités canadiennes tendent à minimiser l’ampleur des ingérences étrangères. Cette prudence s’explique en partie par des considérations économiques et stratégiques, quand le Canada cherche à préserver ses relations avec l’Inde.

Le revirement récent de la politique canadienne à l’égard de l’Inde est interprété comme étant lié à des facteurs géopolitiques plus larges, notamment la volonté de diversifier les partenariats économiques dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis sous Donald Trump. Ce repositionnement traduit ainsi une approche pragmatique, où les impératifs économiques tendent à primer sur les préoccupations liées aux ingérences et aux dynamiques internes des diasporas au Canada.

Cette dynamique révèle une tension plus générale entre les valeurs et les intérêts dans les relations internationales. Elle met également en lumière l’importance croissante des diasporas comme des acteurs transnationaux, capables d’influencer les politiques étrangères.

Conclusion : l’Inde – une puissance en tension

Pris ensemble, les communications et les débats du colloque ont mis en évidence que l’Inde est une puissance en tension. Trois lignes de fractures principales peuvent se dégager. Premièrement, la tension entre les ambitions globales et les contraintes régionales est illustrée par le fait que la projection indienne en Indo-Pacifique reste constamment rattrapée par les enjeux terrestres aux frontières et par la complexité du voisinage. Une deuxième tension existe entre le discours stratégique et les capacités réelles qui limitent la portée des politiques indiennes. Troisièmement, il existe une tension entre le développement économique de l’Inde et ses inerties sociales. En effet, les dynamiques de croissance coexistent avec des structures de domination et d’inégalités sociales profondément ancrées dans la société indienne. Ces tensions ne traduisent pas nécessairement une faiblesse, mais plutôt une phase de recomposition. L’absence de doctrine figée dans le cas de l’Inde, souvent perçue comme un manque de cohérence, peut également être interprétée comme une forme de flexibilité stratégique dans un environnement international incertain.

Ce colloque met en lumière la complexité de la trajectoire indienne contemporaine. Loin d’une lecture univoque, il révèle une puissance en construction, traversée par des contradictions mais capable d’adaptation. L’Inde apparaît ainsi moins comme une puissance pleinement affirmée que comme une puissance en devenir dont l’influence dépendra de sa capacité à articuler ses ambitions globales avec la gestion de ses contraintes internes et régionales. En ce sens, l’analyse des dynamiques contemporaines de l’Inde invite à dépasser les lectures simplificatrices pour saisir les logiques d’un acteur dont la montée en puissance reste profondément conditionnée par ses propres tensions structurelles.

Revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande envers l’ASEAN

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Usanee AIMSIRANUN
Faculté de droit, Université de Chiang Mai

Résumé
Cet article analyse l’évolution de la politique étrangère de la Thaïlande au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Il examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.

Alors que la Thaïlande a historiquement mobilisé l’ASEAN comme levier de sécurité nationale, puis comme plateforme d’intégration économique, son leadership s’est progressivement érodé sous l’effet d’une décennie de turbulences politiques internes et de gouvernements militaires. Le retour de gouvernements civils traduit une volonté de relance par une diplomatie plus proactive. Toutefois, cette ambition demeure confrontée à des contraintes domestiques persistantes et à des défis régionaux majeurs.

L’article soutient que la capacité de la Thaïlande à redevenir un acteur pivot au sein de l’ASEAN repose sur la stabilisation de sa politique intérieure, l’élaboration d’une vision stratégique claire, ainsi que sur sa faculté d’impulser des coopérations multilatérales en s’appuyant sur la centralité de l’ASEAN.

Mots-clés : Thaïlande, ASEAN, politique étrangère, diplomatie proactive

Abstract
This article analyzes the evolution of Thailand’s foreign policy within the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN). It examines the extent to which domestic political instability has reconfigured Bangkok’s position—shifting from a founding member and driver of initiatives to a more withdrawn and reactive regional actor—and explores the conditions under which Thailand can revitalize its diplomacy to restore its influence within the organization.

While Thailand historically mobilized ASEAN as a lever for national security and later as a platform for economic integration, its leadership has progressively eroded due to a decade of internal political turbulence and military rule. The return of civilian governments reflects a desire for a relaunch through more proactive diplomacy. However, this ambition faces persistent domestic constraints and major regional challenges.

The article argues that Thailand’s ability to regain its status as a pivotal actor within ASEAN hinges on stabilizing its domestic politics, crafting a clear strategic vision for the region, and leveraging its capacity to drive multilateral cooperation based on the principle of ASEAN centrality.

Keywords: Thailand, ASEAN, foreign policy, proactive diplomacy

Introduction

Se percevant comme un pays fondateur et leader, la Thaïlande a joué un rôle actif et constructif dans l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (l’ASEAN) depuis sa création. Cependant, le pays a connu un déclin de son influence sur les scènes régionale et mondiale, particulièrement après les coups d’État de 2006 et 2014 et l’instabilité politique interne qui s’en est suivie. Avec le retour des gouvernements civils, l’intention de revitaliser la politique étrangère thaïlandaise a été avancée.

L’article examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.

L’ASEAN comme pierre angulaire de la politique étrangère de sécurité de la Thaïlande pendant la guerre froide

En tant que membre fondateur de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Thaïlande a joué un rôle de premier plan dans la création de l’organisation en 1967. Selon le Dr Thanat Khoman, ministre thaïlandais des Affaires étrangères de 1959 à 1971, l’ASEAN a été conçue avec la vision d’établir une coopération régionale entre pays voisins non-communistes comme alternative à long terme pour garantir la paix et la sécurité dans la région. La coopération était envisagée comme un processus graduel et informel, offrant une plateforme d’échange de vues entre les États membres.

L’ASEAN était perçue comme une alternative nécessaire et complémentaire à son alliance avec les États-Unis afin d’assurer la sécurité de la Thaïlande, (Snitwongse 1997). La Thaïlande soutenait la coopération régionale qui n’excluait pas le maintien d’alliances avec des partenaires extérieurs. À cet égard, la Thaïlande a approuvé à contrecœur la proposition malaisienne de la ZOPFAN en 1971 visant à transformer l’Asie du Sud-Est en une Zone de Paix, de Liberté et de Neutralité, dans laquelle la garantie externe serait remplacée par la gestion de l’ordre régional par les pays d’Asie du Sud-Est. Si la ZOPFAN stipulait que les bases étrangères étaient temporaires et ne restaient qu’avec le consentement exprès des pays concernés, aucun délai précis n’était fixé quant au retrait des bases étrangères (Snitwongse 1997).

Pendant la guerre froide, l’anticommunisme était intrinsèque à l’objectif de protection de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale (Chachavalpongpun 2024). L’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes et l’installation subséquente d’un gouvernement pro-Hanoï en décembre 1978 ont menacé la sécurité de la Thaïlande, qui perdait ainsi une zone tampon contre le Vietnam communiste. La Thaïlande a alors mobilisé le soutien de l’ASEAN pour internationaliser l’occupation vietnamienne du Cambodge et a gagné la sympathie internationale. Avec le soutien de la Chine et des États-Unis, l’ASEAN a parrainé des résolutions contre l’occupation à l’Assemblée générale des Nations Unies (Chambers and Bunyavejchewin 2023). En 1989, le Vietnam a retiré ses troupes du Cambodge après la chute de l’Union soviétique. L’ASEAN a gagné une reconnaissance internationale après son rôle important dans la coordination de l’opposition à l’occupation vietnamienne, tandis que la Thaïlande a réussi à mobiliser la coopération régionale pour sauvegarder sa sécurité nationale.

L’ASEAN comme plateforme pour stimuler les intérêts économiques et stratégiques de la Thaïlande après la guerre froide

Dans l’ère de l’après-guerre froide, particulièrement depuis la fin du conflit cambodgien jusqu’à la fin des années 1980, le développement économique est devenu central. Cette période a vu un glissement des valeurs de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale vers la promotion du développement économique et d’une politique étrangère à porte ouverte. Le gouvernement de Chatichai Choonhavan (de 1988 à 1991) a mis en avant une diplomatie visant à « transformer les champs de bataille en marchés ». La Thaïlande était désireuse de saisir de nouvelles opportunités commerciales et d’investissement à mesure que les pays d’Indochine et le Myanmar ouvraient leurs marchés. Le fait que les pays voisins cherchaient également des opportunités de développement économique offrait à la Thaïlande une occasion d’améliorer ses relations avec ces pays par la coopération économique (Funston 1998). La politique visait à promouvoir le commerce frontalier et a été ensuite soutenue par l’expansion des infrastructures de transport reliant les régions intérieures aux ports maritimes sur la côte est de la Thaïlande (Busbarat 2019). Le gouvernement cherchait à gagner en légitimité par la croissance économique via une politique étrangère ouverte tout en atténuant la priorité donnée à la sécurité nationale durant la guerre froide (Chachavalpongpun 2024).

La politique de rapprochement a ouvert par la suite la voie à la « politique d’engagement constructif » avec les pays voisins non démocratiques, qui promouvait la coexistence pacifique entre voisins indépendamment des systèmes politiques (Busbarat 2014). La Thaïlande soutenait que l’adhésion du Myanmar à l’ASEAN était essentielle pour garantir la sécurité de ses frontières et permettrait une transition graduelle vers la démocratie au Myanmar. Le Myanmar a accédé à l’ASEAN en 1997 avec le soutien de la Thaïlande. Ce principe d’engagement constructif est devenu une ligne directrice générale pour la politique thaïlandaise envers ses voisins, en particulier le Myanmar (Busbarat 2019). Il n’en reste pas moins que les relations entre la Thaïlande et le Myanmar ont été marquées par des conflits intermittents découlant de différends liés à la pêche, d’une délimitation de la frontière, du commerce illicite et des problèmes posés par les rebelles des minorités le long de la frontière entre les deux pays (Snitwongse 1997).

La zone de libre-échange de l’ASEAN (AFTA) a constitué l’initiative majeure de la Thaïlande envers l’ASEAN. Ayant précédemment dirigé un groupe de travail sur les alternatives de libre-échange intrarégional en 1985, Anand Panyarachun, plus tard dans son rôle de Premier ministre thaïlandais, a joué un rôle charnière dans la promotion de ce concept auprès des dirigeants de l’ASEAN. Il a officiellement proposé la création de l’AFTA lors du quatrième sommet de l’ASEAN en 1991 (Akrasanee 2015).

L’objectif principal de l’AFTA était de réduire les taux de droits de douane au sein de l’ASEAN à une fourchette de 0 à 5 % en 15 ans. Dans un contexte où les tendances économiques et commerciales mondiales s’orientaient vers l’intégration régionale et le protectionnisme, les dirigeants thaïlandais considéraient que l’augmentation de la coopération économique dans le cadre de l’ASEAN élargirait les opportunités commerciales de la Thaïlande et renforcerait son pouvoir de négociation avec les pays extérieurs à la région. La coopération économique a ainsi remplacé les divisions idéologiques de la guerre froide et a été mise en avant comme force unificatrice en Asie du Sud-Est (International Studies Center of the Ministry of Foreign Affairs 2024).

Soutenue par son développement économique réussi, la Thaïlande a cherché à promouvoir la coopération sous-régionale avec la vision de devenir le centre du développement économique, en particulier en Asie du Sud-Est continentale. Sous le gouvernement de Chuan Leekpai (1992-1995), la Thaïlande a proposé la coopération économique quadrilatérale (QEC) pour coordonner le développement des liaisons de transport entre la Chine, le Laos, le Myanmar et la Thaïlande. Le projet a ensuite été intégré au projet de la sous-région du Grand Mékong (GMS) soutenu par la Banque asiatique de développement (BAD), incluant le Cambodge et le Vietnam (Busbarat 2014). Sous le gouvernement de Chavalit Yongjaiyuth, la Thaïlande a adopté la politique « Look West », visant à positionner la Thaïlande comme un pont entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Sud dans le cadre de l’Initiative de la baie du Bengale pour la coopération technique et économique multisectorielle (BIMSTEC) (Busbarat 2019).

L’engagement flexible : une proposition d’ajustement de « l’ASEAN Way »

La crise financière asiatique a frappé durement la Thaïlande au milieu de l’année 1997 et s’est ensuite propagée dans toute la région. La crise a marqué la perte de compétitivité du pays et a sérieusement affecté sa capacité à affirmer son leadership régional (Busbarat 2019). Sous le second gouvernement de Chuan Leekpai (1997–2001), avec le Dr Surin Pitsuwan comme ministre des Affaires étrangères, la Thaïlande a fait du respect des droits de l’homme et de la promotion de la démocratie des éléments clés de sa politique étrangère.

Dans son document de réflexion de 1998, la Thaïlande proposa d’ajuster la norme traditionnelle de non-ingérence de l’ASEAN dans les affaires intérieures avec le concept d’« engagement flexible ». Celui-ci appelle à une discussion ouverte lorsque des questions internes ont des implications régionales ou affectent négativement la disposition d’autres membres de l’ASEAN (Haacke 1999). La Thaïlande considérait que le principe de non-ingérence avait empêché les membres de l’ASEAN d’avertir leurs homologues des dangers prévisibles, et était en partie responsable de la contagion de la crise économique de 1997 qui affecta la crédibilité de l’ASEAN dans la communauté internationale. L’engagement flexible visait à permettre à l’ASEAN 1) de répondre à l’interdépendance croissante des États ; 2) de confronter les nouvelles menaces sécuritaires, telles que les perturbations économiques et divers problèmes de sécurité transfrontaliers, y compris la migration internationale, la drogue illégale, la criminalité transnationale et la dégradation de l’environnement ; ainsi que 3) d’améliorer la démocratisation et les droits de l’homme dans les pays de l’ASEAN (Haacke 1999).

Bien que cela n’ait pas été explicite, la proposition thaïlandaise d’engagement flexible semblait cibler les problèmes posés par le régime autoritaire au Myanmar. Cette position constituait une tentative de restaurer la crédibilité de la Thaïlande par la promotion de la démocratie et des droits de l’homme dans la région, marquant un changement important par rapport à la politique d’« engagement constructif » (Busbarat 2019). Malgré le fait que la proposition thaïlandaise n’ait pas été acceptée par les autres membres de l’ASEAN, la Thaïlande a réussi à démontrer une plus grande sensibilité envers les politiques occidentales concernant le Myanmar, ce qui lui a été bénéfique pour accéder à l’aide économique durant la crise (Busbarat 2014).

Une politique étrangère orientée vers les affaires : l’expansion du rôle régional de la Thaïlande au-delà de l’ASEAN

La politique étrangère de la Thaïlande sous le Premier ministre Thaksin Shinawatra (2001-2006) a connu une relance notable. L’objectif de Thaksin était d’utiliser les initiatives de politique économique étrangère pour restaurer l’économie du pays après la crise financière asiatique de 1997 (Rakson 2015). La Thaïlande voulait construire un réseau de coopération avec ses partenaires stratégiques asiatiques en créant et renouvelant des accords de libre-échange, ainsi que diverses initiatives bilatérales et régionales.

En Asie du Sud-Est continentale, la Thaïlande proposa la stratégie de coopération économique Ayeyarwady-Chao Phraya-Mékong (ACMECS) visant à réduire l’écart de développement entre les anciens et nouveaux États de l’ASEAN tout en consolidant son rôle de leader sous-régional. À travers ACMECS, la Thaïlande a offert des concessions unilatérales à ses voisins et élimine les tarifs sur les produits agricoles des pays d’Indochine dans le cadre de projets d’agriculture contractuelle. La Thaïlande se positionne comme un grand donateur régional et mène une diplomatie de développement pour accroître ses échanges et ses investissements avec le Cambodge, le Laos, le Myanmar et le Vietnam (Chambers and Bunyavejchewin 2023).

La politique étrangère de la Thaïlande sous Thaksin se tournait résolument vers l’Asie (Chachavalpongpun 2010). L’objectif était de tirer parti du levier géopolitique de la Thaïlande et de promouvoir le pays comme centre du régionalisme asiatique à travers le lancement de l’initiative continentale, le Dialogue de coopération asiatique (ACD). L’ACD a été conçu comme un forum de discussion sur la politique et la coopération internationale en Asie pour construire la confiance entre les membres. L’ACD comprend aujourd’hui 35 membres. Une de ses créations est le développement des obligations asiatiques.

La stabilité issue de sa majorité parlementaire a permis au gouvernement de poursuivre une politique étrangère avec des stratégies plus claires et élaborées. Le Premier ministre Thaksin a été personnellement à l’avant-garde de cette diplomatie d’affaires, visant à étendre et affirmer le rôle de la Thaïlande en Asie. La politique étrangère sous Thaksin pouvait être perçue comme un instrument pour soutenir sa politique intérieure populiste, cherchant à attirer les investissements étrangers et à rehausser son profil international (Chachavalpongpun 2010).

Le gouvernement de Thaksin a ensuite été renversé par un coup d’État militaire en 2006. Depuis 2005, la Thaïlande a souffert d’une instabilité politique excessive, marquée par des mouvements de protestation d’envergure et une grave polarisation entre les partisans de Thaksin (les « chemises rouges ») et ses opposants (les « chemises jaunes ») (Chambers and Bunyavejchewin 2023).

Cette division politique a sérieusement affecté l’élaboration des politiques et le rôle régional de la Thaïlande. L’invasion des lieux de réunion par des manifestants antigouvernementaux a entraîné l’annulation des sommets ASEAN+3 et ASEAN+6 de 2009 à Pattaya et l’évacuation de 15 dirigeants par hélicoptère. Cet événement a été fort préjudiciable à la crédibilité de la Thaïlande et a instauré un doute quant à sa capacité à participer efficacement aux affaires régionales au milieu de cette crise politique (Busbarat 2014).

Politique étrangère tournée vers l’intérieur sous le régime militaire

Yingluck Shinawatra a occupé le poste de Première ministre de 2011 jusqu’à sa destitution en 2014 lors d’un coup d’État mené par le général Prayuth Chan-O-Cha. Ce dernier est ensuite devenu Premier ministre et est resté au pouvoir jusqu’en 2023. La politique étrangère de la Thaïlande s’est recentrée, délaissant les « marchés » pour revenir aux « champs de bataille » (Chachavalpongpun 2024), avec pour priorité le maintien de la stabilité interne et de la sécurité nationale. Le ministère des Affaires étrangères a été chargé de justifier le coup d’État et d’assurer à la communauté internationale l’engagement du pays envers le retour à la démocratie. Le respect de la souveraineté nationale a été mis en avant pour délégitimer les critiques étrangères du régime de la junte (Chachavalpongpun 2024). La Thaïlande a semblé se rapprocher de la Chine par suite  des sanctions et critiques des pays occidentaux (Aimsiranun and Mottet 2025).

Alors que d’autres pays de l’ASEAN — notamment le Brunei, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines — adoptaient une position critique forte envers le non-respect du 5 point consensus par le Myanmar (Hossain 19 January 2022), le gouvernement de Prayuth a prôné une « diplomatie silencieuse » et refusait d’intervenir dans la politique intérieure du Myanmar (Sanglee 22 December 2021).

Pendant près de dix ans sous le régime militaire, la politique étrangère thaïlandaise a été repliée sur elle-même et réactive. La Thaïlande a manqué d’initiatives de politique étrangère et a vu sa capacité à jouer un rôle international ou régional s’amoindrir.

Les efforts continus pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande sous les gouvernements civils

Lors des élections de 2023, le Parti Pheu Thai est revenu au pouvoir et Srettha Thavisin, magnat de l’immobilier, a été élu Premier ministre. Le gouvernement de Srettha a toutefois souffert d’un problème de légitimité politique, le parti ayant collaboré avec des partis conservateurs dirigés par Palangpracharat et Bhumjaithai pour former une coalition, rompant ainsi son accord avec le parti Move Forward qui avait pourtant remporté le plus grand nombre de sièges à la Chambre des représentants (Suporn 2024).

Pour renforcer sa légitimité, le gouvernement a avancé une « diplomatie économique proactive », orientée vers la croissance commerciale, avec la promesse de renforcer le rôle de la Thaïlande et de restaurer son prestige international (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2023). Le gouvernement a annoncé son intention de poursuivre une politique étrangère plus diversifiée et de revitaliser ses liens économiques et militaires avec les États-Unis pour rééquilibrer l’inclinaison vers la Chine durant le régime militaire. Cependant, la Thaïlande semble rester proche de la Chine pour des intérêts économiques étant donné que le gouvernement de Srettha a cherché à renforcer la coopération commerciale avec ses homologues chinois (Suporn 2024).

Après que Srettha a été contraint à la démission à la suite d’un verdict de la Cour constitutionnelle, au motif qu’il avait nommé un politicien inéligible au sein de son cabinet, Paetongtarn Shinawatra est devenue Première ministre en août 2024. Son gouvernement visait à poursuivre la politique étrangère proactive et orientée vers l’économie du parti (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2025). Cependant, son gouvernement a été confronté à un test diplomatique majeur par suite du conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge. Initialement caractérisé par des escarmouches de faible intensité, le conflit s’est ensuite intensifié avec des tensions militaires, incluant des explosions de mines terrestres et des échanges de tirs qui auraient tué et blessé des civils et des soldats des deux côtés en mai 2025. En juin 2025, la fuite de son appel téléphonique avec Hun Sen qualifiant l’armée thaïlandaise de « camp adverse » a gravement affecté la confiance de la population envers le gouvernement, et a conduit plus tard à la destitution de la Première ministre par la Cour constitutionnelle (Head 2025).

La gestion par les autorités thaïlandaises du conflit frontalier avec le Cambodge a révélé certaines limites, notamment un retard à riposter aux arguments du Cambodge dans la « guerre de l’information » et un manque flagrant de coordination entre l’armée et le ministère des Affaires étrangères. Ce conflit entre la Thaïlande et le Cambodge représente un défi important pour l’unité de l’ASEAN. Les pourparlers de paix organisés par le Premier ministre malaisien Anwar, en sa qualité de président de l’ASEAN en juillet 2025, ont offert une voie médiane pour la Thaïlande, qui préférait une approche bilatérale, et le Cambodge, qui cherchait à internationaliser le différend. Même si l’influence de la déclaration du président Trump liant le cessez-le-feu aux négociations tarifaires avec la Thaïlande et le Cambodge ne pouvait être ignorée, l’existence de l’ASEAN comme plateforme régionale de médiation permet d’éviter une intervention directe ou un jeu de puissance entre grandes puissances concernant ses membres. Les parties ont finalement accepté qu’une équipe d’observateurs intérimaires de l’ASEAN vérifie le cessez-le-feu en tant que tierce partie.

Anutin Charnvirakul a été élu Premier ministre avec la promesse de modifier la constitution de 2017 et de dissoudre le parlement pour permettre une élection générale de la Chambre des représentants d’ici janvier 2026. Sihasak Phuangketkeow, diplomate expérimenté ayant été représentant permanent de la Thaïlande aux Nations Unies à New York et président asiatique du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (2010-2011), a été nommé ministre des Affaires étrangères. Il promit de poursuivre une diplomatie proactive, une politique étrangère multidimensionnelle et multidirectionnelle, ainsi que de ramener la Thaïlande sur la scène internationale.

Le Premier ministre Anutin a tenté d’afficher une posture de fermeté concernant le conflit frontalier avec le Cambodge pour capter la tendance nationaliste en vue des prochaines élections. Il est pressenti pour rester Premier ministre avec Sihasak aux Affaires étrangères après les élections de février 2026. Au sujet des relations bilatérales, le ministère des Affaires étrangères sous Sihasak a réagi de manière assez active à l’international et a redoublé d’efforts dans sa communication vers le public thaïlandais. Une question importante à suivre est la manière dont le nouveau gouvernement Anutin traitera le mémorandum d’entente (MOU) de 2000 sur la délimitation des frontières terrestres et celui de 2001 sur les zones maritimes revendiquées et la coopération énergétique. Sous son précédent gouvernement, il avait annoncé son intention d’organiser un référendum pour révoquer le mémorandum d’entente de 2000. Les experts s’étaient opposés à cette initiative, soulignant le dilemme complexe : comment informer suffisamment le public des enjeux sans compromettre la position stratégique de la Thaïlande dans le conflit (The101.world 2025).

Vers un rôle proactif et significatif de la Thaïlande au sein de l’ASEAN

Pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande et son rôle au sein de l’ASEAN, une politique intérieure stable est indispensable afin de permettre aux autorités d’élaborer une diplomatie plus continue et approfondie. Il est crucial que la Thaïlande élabore une vision claire et des stratégies à l’égard de l’ASEAN, et que celles-ci résultent d’une réflexion approfondie sur la manière de tirer parti du potentiel de l’organisation au bénéfice du pays et de la région.

Dans le cadre de l’ASEAN, la Thaïlande devrait jouer un rôle plus proactif, en prenant des initiatives et en contribuant à faire avancer le plan d’intégration de l’ASEAN.

  • La Thaïlande peut contribuer activement à la réalisation de la communauté de l’ASEAN et promouvoir la connectivité, en mettant l’accent sur sa position géographique stratégique au centre de l’Asie du Sud-Est continentale. En tant que présidente des négociations de l’Accord-cadre sur l’économie numérique de l’ASEAN (DEFA), la Thaïlande a l’opportunité de mener les efforts pour finaliser cet accord afin de dynamiser l’économie numérique, conformément à son objectif de devenir un hub numérique régional (Département des Relations Publiques 2024).
  • En tant que coordinatrice de l’ASEAN pour la coopération au développement durable, la Thaïlande peut agir comme agent de changement et stimuler les progrès de l’organisation dans la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) à travers diverses initiatives telles que le réseau électrique de l’ASEAN et le mécanisme de financement vert (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2026).
  • La crise au Myanmar représente un test majeur pour la pertinence de l’ASEAN ainsi que pour le rôle diplomatique de la Thaïlande. La Thaïlande est attendue pour jouer un rôle constructif dans la création d’une paix durable par la réconciliation entre toutes les parties, à travers la facilitation du dialogue et les canaux humanitaires, sans néanmoins compromettre l’approche collective de l’ASEAN. La poursuite de sa politique progressiste permettant aux réfugiés fuyant le conflit armé au Myanmar de travailler en dehors des abris temporaires démontre une gestion inclusive des flux migratoires et positionne le pays comme un modèle de pragmatisme humanitaire au sein de l’ASEAN.
  • En ce qui concerne le conflit frontalier avec le Cambodge, la sincérité et l’engagement à ajuster les relations entre voisins des deux parties bénéficieraient grandement à l’unité de l’ASEAN. Tout en restant ferme sur la protection de ses intérêts nationaux, la Thaïlande devrait poursuivre les efforts diplomatiques pour résoudre le différend conformément au droit international.

Face à un ordre mondial perturbé où les grandes puissances violent les règles internationales qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer, il est important que la Thaïlande adopte une politique étrangère fondée sur des principes. Pour un pays de taille intermédiaire, la sauvegarde du droit international et d’un ordre fondé sur des règles est à l’avantage du pays. La Thaïlande devrait contribuer au renforcement de l’ASEAN et des cadres multilatéraux dirigés par celle-ci pour naviguer entre les rivalités des grandes puissances et s’engager de manière constructive avec elles.

En accord avec l’appel pour la promotion du « soft power en diplomatie » de la Thaïlande, c’est-à-dire la capacité du pays à prendre l’initiative pour diriger et façonner les agendas régionaux et internationaux, en particulier ceux ayant un impact significatif sur ses intérêts (The standard 2025)[1], la Thaïlande peut s’appuyer sur la centralité de l’ASEAN dans la structure de sécurité multilatérale régionale et promouvoir l’ASEAN comme plateforme principale pour traiter les menaces sécuritaires transfrontalières qui affectent les communautés régionales et internationales. L’ASEAN a l’avantage de disposer d’un pouvoir de mobilisation unique pour coordonner les efforts régionaux et internationaux contre des menaces communes (Aimsiranun and Porananond 2023). Parmi les questions critiques potentielles à traiter figurent, par exemple, les réseaux mondiaux de cyber-arnaques, de traite des êtres humains et de blanchiment d’argent associés. Étant donné que les centres opérationnels de ces réseaux sont principalement situés en Asie du Sud-Est continentale, alors que l’impact est mondial, la Thaïlande et l’ASEAN sont idéalement placées pour aborder la question et ont l’opportunité de transformer ce défi en une opportunité d’initier une coopération internationale à fort impact mondial.

Références

Aimsiranun, Usanee, and Éric Mottet (2025). « Le positionnement de l’ASEAN face à l’Indo-Pacifique. » In L’ère de l’Indo-Pacifique: Chimère ou réalité durable?, (dir.) Frédéric Lasserre, Barthélémy Courmont and Éric Mottet, 85–107. Québec: Presse de l’université du Québec.

Aimsiranun, Usanee, and Ploykaew Porananond (2023). « Perceptions et receptions de l’ASEAN autour de l’indo-pacifique. » La revue internationale et stratégique 129: 105–113.

Akrasanee, Narongchai (2015). « The Evolving Nature of ASEAN’s Economic Cooperation: Original Vision and Current Practice. » In The 3rd ASEAN Reader, edited by Kee Beng Ooi, Sanchita Basu Das and Terence Chong, 14–16. Singapour: ISEAS Publishing.

Busbarat, Pongphisoot (2014). « Thailand’s Foreign Policy: The Struggle for Regional Leadership in Southeast Asia. » In Globalization, Development and Security in Asia: Vol 1: Foreign Policy and Security in an Asian century: Threats, Strategies and Policy Choices, edited by Benny Teh Cheng Guan, 133–153. Singapour : World scientific.

Busbarat, Pongphisoot (2019. « Thailand’s Foreign Policy Towards Neighbouring Countries and ASEAN. » In Routledge Handbook of Contemporary Thailand, edited by Pavin Chachavalpongpun. Londres: Routledge.

Chachavalpongpun, Pavin (2010). Reinventing Thailand: Thaksin and His Foreign Policy. Singapour: ISEAS.

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Chambers, Paul, and Poowin Bunyavejchewin (2023). « Complex Positioning: Thailand’s Role in the Context of ASEAN “Centrality” and Indo-Pacific Security. » In ASEAN and Regional Actors in the Indo-Pacific, edited by Sueo Sudo and Chosein Yamahata, 17–37. Springer Singapore.

Département des Relations Publiques (2024). « Vers un hub numérique : le gouvernement accélère le développement des Data Centers. » https://www.prd.go.th/th/content/category/detail/id/39/iid/288290.

Funston, John (1998). « Thai Foreign Policy: Seeking Influence. » Southeast Asian Affairs: 292–306.

Haacke, Jürgen (1999). « The concept of flexible engagement and the practice of enhanced interaction: Intramural challenges to the ASEAN way. » The Pacific Review 12 (4): 581–611.

Head, Jonathan (2025). « How a leaked phone call derailed the Thai PM’s career – and the Shinawatra dynasty. » BBC. https://www.bbc.com/news/articles/cdrkvy2pn87o.

Hossain, Delwar. 19 January 2022. « Myanmar Crisis and Hun Sen’s Visit: ASEAN in Disarray? » The Diplomat. https://thediplomat.com/2022/01/myanmar-crisis-and-hun-sens-visit-asean-in-disarray/.

International Studies Center of the Ministry of Foreign Affairs (2024). Morning Prayers with Arsa Sarasin: Foriegn Affairs in Practice. Ministry of Foreign Affairs.

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Sanglee, Tita. 22 December 2021. « Explaining Thailand’s Quiet Diplomacy in Myanmar. » The Diplomat. https://thediplomat.com/2021/12/explaining-thailands-quiet-diplomacy-in-myanmar/.

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Suporn, Thapiporn (2024). SRETTHAPLOMACY: Thai Foreign Policy in the Age of Srettha and Beyond. Crackers Books.

The101.world (2025). « MOU 43-44 : de quoi s’agit-il ? Peut-on vraiment l’annuler et quelle partie est réellement lésée ? Comprendre avant le référendum avec Pattarapong Saengkrai (en Thaie). » The101.world. https://www.the101.world/mou43-44/.

The Standard (2025). « La Thaïlande doit prendre l’initiative face aux défis mondiaux : analyse de la stratégie de Sihasak, de la diplomatie proactive de la Thaïlande pour accroître sa visibilité internationale, et de l’enjeu majeur du différend Thaïlande-Cambodge (en thai). » The Standard. https://thestandard.co/sihasak-diplomacy-strategy-thailand-cambodia/?fbclid=IwY2xjawQUyK9leHRuA2FlbQIxMABicmlkETFucWdsSERQcW1GMHJ4NTZoc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHt8ytqM5qXF87K_qMupf3-1K4xDD_kUVzEfnoCWJhW4EKr7qp-p5ofjXbS2X_aem_0JkIQHyYAMTr6gcBp2PovQ.


[1] Voir l’interview de Phattharaphong Saengkrai

La France dans le monde

RG v7 n2, 2021

Charillon, F. (dir.) (2021), La France dans le monde

Paris, CNRS Editions.

« La France dans le monde », voilà un sujet immense et qui mérite une approche tant approfondie que pluridisciplinaire. Couvrir un domaine aussi vaste est une grande ambition : on peut d’emblée questionner la possibilité de la réaliser par un ouvrage de 220 pages seulement.

Le livre s’articule en trois grandes sections : la première couvre les déterminants fondamentaux du sujet d’un point de vue intérieur, la seconde les enjeux de relations internationales auxquels la France d’aujourd’hui est confrontée et la troisième traite des instruments et la stratégie utilisés par la France dans ses actions de politique étrangère.

L’introduction présente les différents aspects de l’ouvrage mais fait l’économie des éléments de méthodologie que l’on est en droit d’attendre pour un sujet aussi vaste. En lisant le livre, on constate que le traitement du sujet qui y est proposé repose sur les outils classiques de l’analyse des relations internationales et se focalise avant tout sur les affaires courantes, les aspects historiques étant plus utilisés en renfort du raisonnement que comme objet d’étude. La perspective de l’ouvrage est avant tout hexagonale et les outils étatiques, politiques et militaires, ainsi que les grands enjeux économiques sont traités en priorité. La notion d’espace et de ses représentations n’est considérée que de manière très abstraite ; aucune carte ne vient étayer le propos. Un tel éclairage de ce vaste sujet serait en soi parfaitement légitime, mais on regrettera quand-même que le livre fasse une impasse quasi-totale sur l’Europe (espace et institutions) dans la relation de la France avec le monde.

Dans la première partie, le chapitre traitant des déterminants politiques résume assez brièvement les mécanismes français de formulation de la politique étrangère (l’architecture administrative spécifique traitant des affaires européennes n’est hélas pas mentionnée) et illustre son propos par une étude cas historique des relations franco-russes. Ensuite vient une étude sur la sociologie de l’opinion française qui porte essentiellement sur les réactions face aux questions de terrorisme et d’intervention militaire extérieure, sans en expliquer l’impact spécifique sur la politique étrangère. Enfin, on trouve une synthèse brillante et bien menée sur l’évolution contemporaine de la place de l’économie française dans le monde, qui se lit avec plaisir.

La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée les « défis » internationaux de la France, couvre plusieurs grands domaines géographiques et thématiques de politique étrangère. Parmi les éléments les plus réussis, on peut citer un chapitre sur position de la France dans la région Asie-Pacifique qui démontre de façon claire et argumentée l’existence d’une bascule récente de la France vers la région, qui fait pièce à la bascule américaine équivalente. De même, le chapitre sur le fait religieux en politique étrangère est intéressant et un bon exemple d’approche transversale qui aurait pu être adopté sur d’autres sujets. En revanche, le chapitre sur la France face aux nouvelles priorités américaines et britanniques souffre du manque de la lisibilité de la politique américaine depuis 2016 et de la politique britannique post-Brexit, qui rendent toute analyse du sujet très incertaine : seul le temps offrira des clés de déchiffrage. Le chapitre sur les relations africaines de la France couvre les évolutions récentes du dossier mais s’attarde peu sur la problématique du monde francophone. Un chapitre sur la relation franco-allemande complète cette partie. Elle y est décrite, peut-être un peu hardiment, comme le moteur en panne de l’Europe. C’est sans doute le cas pour certains des exemples utilisés (comme la question des logiques d’intervention militaire extérieure), mais le sujet est en réalité beaucoup plus large. A titre d’exemple, la création en 2020 d’une dette commune européenne, véritable révolution impensable il y a encore quelques années, témoigne d’un binôme franco-allemand non seulement fonctionnel mais aussi politiquement efficace puisqu’il a été capable de convaincre les états européens dits « frugaux » de faire évoluer leur position.

Une grande absente de l’ouvrage : l’Union Européenne et la manière dont la France, à travers les institutions européennes, existe dans le monde. Le fait que les institutions européennes se soient construites pendant un demi-siècle sur le modèle des institutions françaises, avant que ce modèle ne s’érode sous l’influence des Britanniques et de l’Europe de l’Est, la perte d’influence de la langue française à Bruxelles, la diminution du nombre de français aux postes clés de l’UE, tout cela ne se réduit pas au couple franco-allemand et aurait mérité un chapitre à part entière.

Trois chapitres constituent la dernière partie de l’ouvrage sur « instruments et stratégie » de la France. La réflexion sur l’outil diplomatique de la France est pertinente mais pourrait aborder plus les questions consulaires, essentielles en ces temps de mondialisation et de migrations : 2,5 millions de français vivent à l’étranger. L’état des lieux des interventions militaires de la France à l’étranger est intéressant et complet. Une analyse de la notion de « grande stratégie » à la française, complète l’ouvrage.

Un chapitre dédié au « soft power » de la France aurait été souhaitable : l’aide publique au développement (APD), le réseau des lycées français, les instituts scientifiques à l’étranger, la francophonie méritaient plus de substance et de détail. L’absence d’un tel chapitre affaiblit cette troisième partie (à peine 40 pages) et déséquilibre l’ensemble du livre.

On s’étonnera aussi de ne pas trouver dans l’ouvrage, parmi le sujets transversaux, la moindre mention de la crise climatique, problème clé du XXIème siècle, sur lequel la France s’est d’emblée positionnée en pointe avec une diplomatie climatique active (COP 21 et accord de Paris) parfois moins suivie d’effets industriels (retards de la France dans les filières d’énergie renouvelable).

En conclusion, « La France dans le monde » est une série de courts essais, dont certains sont fort intéressants (l’économie française dans la mondialisation, la bascule Asie-Pacifique ou le fait religieux dans la politique étrangère) mais qui devrait être complété et approfondi pour devenir un véritable ouvrage de référence.

Jérôme Le Roy

Quel pouvoir pour la Chine ? une critique du soft power

RG, v7 n2, 2021

Alex Payette

Alex Payette, Ph.D, est Professeur auxiliaire au Glendon College, York University (Toronto). Il est également Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et Professeur Auxiliaire au département de science politique du Glendon College. Ancien stagiaire postdoctoral Banting pour le CRSH (2018-2020), il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur la structure du Parti-Etat ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine.

Résumé: Basé sur une approche apparentée à la politique comparée, l’article soutient l’idée que pour être à même de comprendre et d’expliquer la politique étrangère chinoise ainsi que sa diplomatie, il faut se tourner du côté du Parti-État, de sa logique et de son fonctionnement interne. En ce sens, au lieu de parler de soft ou encore de sharp power, il serait bon de revoir comment fonctionne le Parti-État afin de voir si les intentions qu’on lui prête sont fondées.

Mots-clés: soft power, sharp power, diplomatie, Chine, loup guerrier

Abstract: Based on an approach closer to comparative politics, the article puts forward the idea that in order to understand Chinese foreign policy and its overall diplomacy, we are required to go back to the Party-State, to its internal logic and inner workings. Hence, rather than talking about soft or even sharp power, it would be wise to assess how the Party-State actually works in order to see if the intentions attributed to it are justified.

Keywords: soft power, sharp power, diplomacy, China, wolf warrior.

Introduction

La notion de soft power (Nye, 1990 ; 2004) est souvent mobilisée dans le champ des études en relations internationales afin de comprendre les agissements de la République Populaire de Chine sur la scène internationale (Li, 2009 ; Lai et Liu, 2012 ; Voci et Luo, 2018 ; Zhu et al., 2020). Pour la période de 1949 à 1976, la politique étrangère de la Chine est principalement le fait du lègue de Zhou Enlai 周恩来 et par la suite, de Deng Xiaoping. Deng, après les méandres de la Révolution culturelle, a tenu à tout prix à éviter les frictions avec les grandes puissances, d’où son objectif de paix et développement 和平与发展. Le tout a été repris sous Hu Jintao (2003-2012) par le biais du concept de la montée pacifique 和平崛起 – qui exprime en soit le retour de la puissance chinoise plutôt que son ascension. Beijing, qui connaissait bien le hard power, ne deviendra familière avec le concept de soft power 软实力 qu’au milieu des années 1990. Cela dit, et malgré que le concept de soft power ait trouvé son interprète principal dans la personne de Wang Huning, éminence grise responsable des Trois Représentants 三个代表, de la Société Harmonieuse 和谐社会 et du Rêve Chinois 中国梦, la manière dont le Parti conduit sa politique étrangère et sa diplomatie demeure embourbée dans la structure de l’État léniniste.

Pendant l’ère Deng-Jiang (1978-2003), nous avons vu une Chine plus « silencieuse » qui tentait de s’ouvrir au monde, de s’intégrer progressivement aux multiples structures internationales – s’inspirant directement des adages maoïstes (p.ex. chercher la vérité par le biais des faits 实事求是 ; dissimulez vos capacités et attendez votre heure 韬光养晦、有所作为, etc.), sans pour autant faire référence au soft power. Cette posture, aux antipodes de la diplomatie de la critique idéologique des années Mao, reflète au contraire la direction du Parti en matière de réformes à l’époque. Le leadership était alors aussi conscient que la voie de la confrontation – vu la situation militaire et économique de la Chine – n’était pas souhaitable. L’ascension pacifique directement inspirée des idiomes précédents avait le même objectif de consolidation économique, sans toutefois prétendre à une Chine en tant que puissance.

Depuis le virage à gauche amorcé par Xi Jinping en 2013, on voit un retour de cette vision conflictuelle de la politique étrangère basée sur des répertoires discursifs maoïstes, mais cette fois-ci, les performances des acteurs suivent le pas. C’est possiblement le début des performances conflictuelles – par le biais de la diplomatie guerrière implémentée par les agents diplomatiques – qui a brouillé la donne lorsque vient le temps de comprendre la politique étrangère chinoise. Cela dit, et quoique cette approche guerrière coexiste avec celle de la main tendue (ex. diplomatie des masques), le tout existe dans son ensemble à l’intérieur de la structure du Parti-État, qui elle-même se trouve à être fragmentée, disjointe et victime de forces centrifuges. Malgré tout, l’étiquette de soft power colle à la peau de Beijing qui, pourtant, peine à mettre en place une véritable stratégie diplomatique cohérente depuis 2013[1].

En ce sens, nous soutenons que la notion de soft power n’est pas adaptée pour rendre compte de certaines facettes de la politique étrangère et de la diplomatie telles que conduites par le Parti-État. Cette notion, ainsi que celle de sharp power, interprète les comportements, les discours et les actions de la Chine d’une manière exogène et post-hoc qui, la plupart du temps, ne tient pas compte des réalités et problématiques internes – structurelles et systémiques – propres au Parti-Etat chinois. Ce faisant, et faute de pouvoir proposer un terme capable de capturer cette réalité dont nous parlons, nous soutenons l’idée qu’en grande partie, la politique étrangère et la diplomatie chinoise devraient être comprises comme délibérées et non intentionnelles. Cette perspective macro tente de saisir et d’expliquer la logique derrière une majorité des actions posées par le Parti sur la scène internationale. Cet article s’adresse directement au champ des études en relations internationales, ainsi qu’aux sous-champs des études sur le soft power, la diplomatie, de la géopolitique, et de l’analyse de la politique étrangère (FPA) par une réflexion qui tire ses sources de la politique comparée et des sous-champs des études sur les régimes autoritaires et plus particulièrement sur le Parti-Etat Chinois. L’objectif premier de ce texte est de recentrer la problématique du soft power chinois vers une discussion sur le fonctionnement interne du Parti, sur les problèmes de l’État léniniste chinois, qui se reflètent directement sur le contenu et la conduite de sa politique étrangère. Le but n’est pas de discréditer l’usage ni la notion de soft power, mais plutôt de proposer une autre avenue explicative basée sur une compréhension du Parti-État. En ce sens, la contribution de cet article est d’ordre théorique.

Dans un premier temps, nous effectuons un retour sur la littérature du soft power chinois, sur ses problèmes, ainsi que sur la notion de sharp power, parfois utilisée comme solution conceptuelle afin de rendre compte des actions de Beijing sur la scène internationale. Ensuite, nous discutons de la diplomatie du loup guerrier des agents du Ministère des Affaires Étrangères (MFA) chinois et sa place dans la discussion du soft power. Enfin, à la lumière des trois premières sections, nous proposons une discussion plus large sur le fonctionnement du Parti-État et ce que cela implique pour le soft power de manière générale.

  1. Une revue du soft power chinois

Avant d’engager notre section plus critique, il nous incombe de faire un bref état des lieux sur la question du soft power chinois. Sans pouvoir faire un retour complet sur les études sur le soft power en Chine (et en langue chinoise), une partie importante des études récentes portant sur le sujet mettent l’accent sur des éléments culturels (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2020 ; Liu, 2020 ; Voci et Luo, 2017 ; Ying et al. 2019 ; Kurlantzick, 2007), mais principalement la diplomatie culturelle (Voci et Luo, 2017 ; Liu, 2020), sur les instituts Confucius (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2019 ; Lo et Pan, 2016). En fait, ce dernier, surtout depuis 2019, est probablement le sujet le plus en vogue pour les pundits et une grande partie de la communauté académique occidentale.

Le reste des études portent majoritairement sur les liens commerciaux ou encore l’aide internationale de la Chine (Varral, 2012 ; Kurlantzick, 2009 ; Fijałkowski, 2011), sur l’attrait du modèle de développement chinois (Beijing Consensus) à l’étranger (Pang, 2009 ; Kurlantzick, 2009 ; Cho et Jeong, 2008). Bien entendu, c’est sans parler des sous-produits récents du soft power, comme la diplomatie du panda (Zhu, 2013), de la science, des masques (Wong, 2020), des vaccins, pour ne nommer que ceux-ci. Cela dit, beaucoup s’accordent pour dire que l’offensive de charme de Beijing ne fonctionne pas vraiment, surtout lorsque l’on pense au cas de Taiwan (Lin et Chu, 2020), de Hong Kong (Zweig, 2020), et même à l’image que possède la Chine aux États-Unis et au Japon (Chu, Huang et Liu, 2020).

En ce sens, les études mettent l’accent sur des éléments typiques présents dans la définition originale de Nye. Selon elles, la Chine tente de se mettre en scène par le biais surtout de diffusion culturelle, copiant parfois maladroitement les États-Unis. Aussi, selon Voci et Luo, et c’est sûrement l’opinion d’autres, le Parti met en place cette stratégie de soft power de manière consciente, réfléchie et officielle (2017). Le Parti, par le biais d’idiomes et de slogans, communique directement avec la communauté internationale (Voci et Luo, 2017), le tout est élaboré de manière publique par l’État – et non le Parti – si bien que ce dernier planifie les initiatives de soft power afin de pouvoir les traduire en gains économiques. Cela dit, il faut faire attention aux intentions que l’on prête au Parti – et non à l’État – en matière de soft power.

1.1. Peut-on vraiment parler de soft power ?

Contrairement au hard power, le soft power se veut un ensemble d’outils qui ne sert pas à punir, contraindre, ou encore à menacer les autres acteurs afin que ceux-ci adoptent un comportement désiré. Par le biais de ses composantes valorielles et culturelles, se veut un moyen d’amener les acteurs vers un choix tout simplement, car ils sont attirés par une image qui est projetée – d’où l’idée des likeable features – et parce qu’ils envient, souhaitent imiter ou encore devenir plus comme, dans le cas actuel, les États-Unis.

Le soft power demeure défini de manière très large dans ce qu’il est, mais aussi de manière précise par ce qu’il n’est pas : le hard power. La facture du soft power se veut ainsi la culture et les valeurs (comme démontré dans la section précédente), à la fois mises de l’avant en tant que normes et valeurs défendues par un acteur (plus souvent qu’autrement un État-Nation), et projetées vers l’extérieur par le biais de la politique étrangère. Le tout doit demeurer cohérent et relativement uniforme, car la crédibilité d’une puissance est mesurée en ces termes, et la crédibilité est, sur la scène internationale, une ressource rare.

Or, et c’est potentiellement là le problème chez les auteurs comme Voci et Luo (2017), il ne faut pas confondre soft power et propagande en provenance de l’appareil du Parti-État. Les efforts que fait Beijing n’ont que rarement les effets escomptés en ce qui concerne l’image de la Chine en son entier à l’étranger. En fait les opérations de charmes coûteuses (comme accueillir les Jeux olympiques par exemple) ressemblent à beaucoup d’autres de ses investissements peu lucratifs (comme le projet du One Belt, One Road 一带一路)[2]. Cela dit, ces opérations très élaborées doivent d’abord et avant tout faire la promotion de la Chine par le biais de la narrative du Parti-État. Et c’est là que réside le problème principal pour Beijing. Le soft power provient de sa structure autoritaire d’organisation politique et sociale. En plus, depuis l’arrivée de Xi Jinping, le Parti-État dans son entier se voit contraint à mettre un accent de plus en plus marqué sur l’idéologie et le travail idéologique, éléments moins importants sous Hu Jintao ou encore Jiang Zemin. Sous Xi, l’idéologie envahit le champ culturel, en plus d’être à nouveau le cadre de référence pour les comportements jugés acceptables et requis. La surveillance idéologique, qui restreint certains discours et façonne ce que l’on peut faire/dire sur les médias sociaux, a aussi gagné en importance depuis 2017. Pensons par exemple à la surveillance accrue du contenu retrouvé sur les plateformes comme Douyin 抖音 et Kuaishou 快手 ainsi qu’à la nouvelle réglementation sur le type de contenu qui peut être diffusé en flux.

Le régime autoritaire, de manière générale, est en mesure de mettre en place des structures de contrôle social et culturel – parfois avec des limites poreuses et mal définies – qui n’encouragent pas l’innovation ou encore la créativité, éléments essentiels du rayonnement d’un État. Ainsi, bien que certains pays – en Afrique et au Moyen-Orient surtout – aimeraient imiter le développement économique de la Chine, ceux-ci n’ont pas nécessairement la volonté de ressembler à la Chine. Et c’est là le problème principal de qui est nommé soft power chinois : il dépend en grande partie de ce que les autres États en disent (Machida, 2010).

Même lorsque l’on parle de rayonnement médiatique, par le biais du réseau mis en place par l’État chinois pour s’adresser aux publics non-sinophones, l’audience du contenu préparé par Beijing demeure limitée pour deux raisons : 1) le public international n’est pas assujetti aux mêmes règles que les citoyens chinois (ex. accès aux médias étrangers, à la littérature grises des autres États, etc.) ; 2) l’ensemble du contenu doit être revu et approuvé par le système fonctionnel de la propagande 文宣系统, le rendant parfois superficiel ou encore en contradiction avec le reste du monde. L’incapacité de vraiment rayonner est donc due en grande partie à la nature du système, à la structure et au fonctionnement de l’État léniniste chinois. Enfin, il faut également se demander dans quelle mesure le Parti tente vraiment de produire ce que l’on appelle du soft power ? Pour nous, ce terme demeure une rationalisation post-hoc qui tente de faire sens des actions du Parti-État en des termes occidentaux.

1.2. Le sharp power : une solution ?

Le sharp power (Walker, 2018 ; Walker et al., 2018 ; NED, 2017), un concept très proche du soft power, fait référence à la capacité qu’a un régime à influencer un autre acteur afin de potentiellement déstabiliser son système politique par le biais de stratégies de manipulation. Ce concept a été mis de l’avant afin de rendre compte principalement de la réalité diplomatique de la Russie et de la Chine qui, parfois n’utilisent ni le hard power, ni le soft power à proprement parler (NED, 2017). En ce sens, le sharp power définit la manière dont les régimes autoritaires étendent leur influence par le biais de propagande extérieure qui vise à changer la perception desdits régimes, de leurs normes et valeurs, auprès de l’audience occidentale. Cela dit, en quoi le sharp power diffère-t-il réellement du soft power ?

Tableau 1: Sharp et Soft power (comparatif)
Sharp power Soft power
Objectifs Changer, influencer l’opinion publique ainsi que la vision politique d’un agent afin d’obtenir un résultat plus favorable envers l’agent initial
Outils Culture, valeurs, normes, politiques.
Diffusion Médias de masse, médias sociaux, système d’éducation, diplomatie
Élément accentué Désirabilité Coercition indirecte, manipulation, confusion
Intention Attirer, séduire l’audience Pénétrer le système médiatique, l’environnement politique du pays ciblé

Le tableau 1 montre que le soft et le sharp power se ressemblent beaucoup, sans pourtant être exactement la même chose ; le sharp power demeure plus pernicieux. Cela dit, certains attributs rapprochent également le sharp power du hard power, si ce n’est que de par sa nature coercitive. Aussi, ce concept faisait surtout état des actions de la Russie et de la Chine à l’intérieur de pays plus vulnérables (ex. Pérou, Argentine, Pologne, Slovaquie [NED, 2017]), mais depuis peu, ce qualificatif est venu décrire l’influence que possède la Chine dans certains pays occidentaux, dont l’Australie, le Canada et les États-Unis.

Alors, devrait-on parler plutôt, dans le cas de la Chine, de sharp power ? La réponse n’est pas simple. Bien que des critiques existent déjà à l’endroit de la notion (Liu, 2018), nous avons décidé de mettre l’accent sur trois aspects problématiques : 1) le sharp power n’existe qu’entre le soft et le hard power et n’a pas vraiment d’existence propre ; 2) celle-ci nécessite que l’on connaisse l’intention de l’acteur ; 3) le sharp power est utilisé pour qualifier/identifier le même type d’actions de chose que le soft power (ex. la problématique des instituts Confucius).

Nous pourrions également ajouter une quatrième problématique, soit celle de la facture idéologique de la notion de sharp power. En effet, celle-ci semble être une version améliorée du péril jaune 黄祸, ou encore de la menace chinoise (Xinhua, 2018) ; une réponse à l’influence grandissante de la Chine, un régime autoritaire, au sein du monde occidental. Cela dit, la menace idéologique est une voie à double sens : Beijing perçoit également les valeurs dites universelles occidentales comme source de problème pour son système politique. Le leadership communiste est, depuis les années 1980, inquiet de l’occidentalisation de Chine ainsi que du soft power américain qui peut à terme causer des troubles sociaux au sein de la population chinoise. Ce faisant, si une des parties de la définition du sharp power inclut la propagande extérieure et la pénétration de l’environnement médiatique, social et politique, alors le sharp power ne semble servir qu’à définir ce que les uns trouvent inacceptable des autres.

Le discours autour de la notion du sharp power souligne la présence d’un double standard quant à l’acceptabilité de certaines méthodes diplomatiques par certains agents, acceptabilité qui dépend d’un positionnement sur un continuum politique entre démocratie et régime autoritaire. On peut penser par exemple aux sanctions de l’administration Trump qui visaient en premier lieu à contraindre la Chine à ouvrir certains secteurs de son marché domestique. Le tout a été qualifié de juste, de rétribution pour une Chine qui ne joue pas selon les règles. Cela dit, quand Beijing utilise des leviers économiques pour obtenir gain de cause face à un autre gouvernement, le label utilisé est celui de l’injustice et du sharp power. Ce faisant, la charge idéologique qui se trouve derrière cette notion, sans parler du champ lexical péjoratif y étant associé, en plus de l’intention négative qui lui est attribuée, font du sharp power une partie du discours construit sur des discours d’observateurs externes. Nous pourrions offrir le même constat pour soft power.

  1. La diplomatie guerrière chinoise

Depuis le début annoncé de la pandémie en janvier 2020, le MFA est sur le pied de guerre. Nous avons vu des cadres comme Zhao Lijian 赵立坚 et Hua Chunying 华春莹 – sans parler des ambassadeurs chinois aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne – poser des commentaires de mauvais goût, parfois conspirationnistes sur les réseaux sociaux, dont Twitter.

Ces commentaires, qui frôlent souvent l’incident diplomatique, expriment bien ce qu’est la diplomatie du loup guerrier (Wolf Warrior diplomacy 战狼外交)[3] : tourner une position défensive en une position offensive 转守为攻. Ce système discursif, produit de l’appareil de propagande domestique, n’est pas régi par les règles ou même les fonctions de la communication (ex. il n’utilise pas les conventions de sens, ni ne cherche à avoir du sens ou même à en produire). La diplomatie du loup guerrier possède ses propres règles, son propre champ de référents, et des objectifs qui sont, la plupart du temps, mal définis[4].

Ce type d’approche, qui fait fît des conventions diplomatiques établies par Zhou Enlai, est l’expression du virage à gauche opéré par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir. Elle représente l’idéologie du Parti dans une Chine post-société harmonieuse[5], où l’on parle (à nouveau) de lutte politique et de sécurité politique. Ce retour à la lutte politique inhérente à la diplomatie guerrière positionne la Chine comme une puissance établie qui doit se défendre, peu importe la situation. La diplomatie guerrière est ancrée dans la logique de la fuite vers l’avant : même lorsque sont commis des impairs, il est impossible de revenir en arrière, car cela serait un humiliant signe de faiblesse. En ce sens, la diplomatie à la manière de Xi Jinping 习式外交 a forcé la Chine à passer outre sa position défensive afin de créer une position offensive.

3. Une posture ambivalente

D’emblée, les principes fondamentaux qui guidaient jusqu’à tout récemment la politique étrangère chinoise étaient les cinq principes de la coexistence pacifique 和平共处五项原则 tel que définis par Zhou Enlai : 1) le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté territoriale de tout un chacun ; 2) la non-agression mutuelle ; 3) la non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de tout un chacun ; 4) l’égalité et les bénéfices mutuels ; 5) la coexistence pacifique. Le principe de la non-ingérence/interférence est certes celui auquel tient le plus Beijing, qui l’utilise parfois ce dernier afin d’éviter les critiques externes, comme un bouclier contre les accusations. En temps normal, pourtant, le MFA respectait les grandes lignes mises en place par Zhou et reprises par Deng Xiaoping au début des réformes. Cette posture représentait alors l’inconfort de la part des hautes instances du Parti avec le power politics 强国政治 qui, selon celles-ci, ne faisait qu’attirer l’attention de l’Occident vers l’URSS, menant ainsi à une logique de confrontation durant la guerre froide. En ce sens, Beijing a longtemps joué à la politique du dénominateur commun (c.-à-d. attendre de voir ce que les autres font pour se positionner.

Cela dit, depuis le 18e Congrès – et encore plus depuis le 19e en 2017 – Xi a demandé à que l’on « raconte (correctement) l’histoire de la Chine » 说好中国故事 et que l’on « établisse une interprétation correcte de l’histoire du Parti » 树立正确党史观 (Xinhua, 2021). Par le fait même, un système de propagande visant l’extérieur de la Chine (surtout par le biais du MFA et des médias nationaux) a été mis en place afin de s’en assurer. Cela dit, cette approche basée sur la démonstration de fierté ou d’honneur 引以自豪 – qui cherche également à contrôler ce qui est dit sur la Chine – ignore les fonctions de bases inhérentes à la communication, elle-même un élément essentiel de la diplomatie. Le fait de raconter l’histoire de la Chine (correctement) met l’accent de manière unilatérale sur les intérêts fondamentaux de la Chine en criant à la faute/à l’injustice (crying foul) et parfois en accusant les autres de ne pas comprendre ses demandes.

Bien entendu, la Chine peut s’exprimer comme elle veut, même si cela crée des problèmes d’interprétation à l’extérieur de la Chine. Et comme le pire ennemi de Beijing est souvent Beijing elle-même, la mécompréhension qui résulte de la diplomatie guerrière peut pousser certains pays à formuler une politique étrangère plus agressive face à la Chine, lui causant ainsi des problèmes. Faire preuve d’une attitude dure sans toutefois la justifier ne fait que détruire le capital politique du Parti tout en enlevant sa légitimité à sa politique étrangère. Mais alors, comment expliquer cette diplomatie guerrière au vu de concepts comme soft, hard, et de sharp power ? La diplomatie du loup guerrier n’est une expression d’aucun d’entre eux. Au contraire, pour la comprendre, il faut se tourner vers l’appareil du Parti-État.

4. Retour vers le Parti-État

 Une fois à même de saisir les problèmes liés à l’utilisation de la notion de soft et de sharp power, il faut se demander comment comprendre la politique étrangère et parfois ce que la littérature occidentale qualifie de soft power chinois. La réponse n’est pas simple, car elle se trouve directement liée au fonctionnement interne de l’appareil du Parti-État.

En fait, avant de ré-aborder les qualificatifs comme soft et sharp, il nous faut faire un détour par le Parti et son administration. Le système communiste chinois, tel qu’il existe aujourd’hui, met de l’avant une image centralisée et unifiée autour de la personne de Xi Jinping, ou encore du gouvernement central de Beijing. Cela dit, le système, depuis sa fondation, est fragmenté, disjoint et opaque (Lieberthal, 1992). Ce système, basé sur la centralisation du pouvoir décisionnel et la décentralisation des responsabilités (mise en place des politiques), donne lieu à de la résistance et à de la collusion bureaucratique (Zhou, 2009), ainsi qu’à du marchandage entre les unités bureaucratiques/administratives/gouvernementales lors de l’élaboration et la mise en place des politiques (Lampton, 1992). Il faut ajouter à cela les tensions qui existent entre le gouvernement central et les provinces (Zheng, 2007 ; Li, 1998), et les tensions qui existent entre les multiples groupes informels au sommet du Parti-État. L’appareil du Parti-Etat est donc enclin à agir de manière désordonnée, illogique ou encore incohérente. Aussi le système fonctionnel des affaires étrangères n’échappe-t-il pas à cela.

Tableau 2: Le système des affaires étrangères (simplifié)
Organes principaux Rang
Organes « généraux »
Commission Centrale des Affaires Étrangères National
Unité de travail de la Commission Ministériel
Ministère des Affaires Étrangères Ministériel
Département Central du Front Uni Ministériel
Comité des Affaires Étrangères du Congrès Populaire National Ministériel
Comité des Affaires Étrangères de la Commission Consultative Populaire Politique Nationale Ministériel
Taiwan, Macao, Hongkong
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Hong Kong et Macao National
Unité de travail du groupe Ministériel
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Taiwan National
Unité de travail du groupe Ministériel

*Données publiques officielles disponibles sur Internet[6]

Le tableau 2 n’inclut qu’une liste sommaire des acteurs directement impliqués dans les affaires étrangères. À première vue, la Commission Centrale des Affaires étrangères – dirigée par Xi – donne le ton à l’ensemble des organisations qui suivent. Cela dit, outre le MFA, qui n’a qu’une fonction de porte-voix, les autres comités ou encore groupes de travail réussissent souvent à se tailler une place en matière de politique étrangère dans la mesure où le système d’emblée fragmenté définit également de manière confuse les responsabilités et les limites. Plusieurs de ces institutions se retrouvent ainsi sur un pied d’égalité hiérarchique, compliquant encore plus la mise en place d’un discours unifié et cohérent.

C’est ainsi que Han Zheng 韩正, le directeur du Groupe de travail portant sur Hong Kong et Macao, a conduit pendant des semaines en 2019 une politique de confrontation avec Hong Kong qui allait à l’encontre du message de Beijing[7]. On peut également penser au discours tenu directement par Xi Jinping à l’endroit de Taiwan, ou encore du porte-parole du Ministère de la Défense, Wu Qian 吴谦, sur le même sujet. En ce sens, même le Ministère de la Défense peut réussir à s’immiscer dans le processus. Pendant les négociations entre la délégation de Liu He 刘鹤, vice-Premier et économiste de Xi Jinping, et les Américains durant la guerre commerciale en 2019, même les quotidiens nationaux comme le People’s Daily, n’ont cessé de critiquer l’approche conciliatrice de Liu tout en insultant Washington. Et comme le système de la propagande est dirigé par Wang Huning, membre du comité permanent du Politburo associé à l’élite pré-Xi, l’accord à la publication de ce type de commentaires n’a pu venir que de lui. Et c’est sans parler de la politique de séduction que mène le Département Central du Front Uni auprès des communautés chinoises d’outre-mer, politique qui pose problème pour Beijing à l’heure actuelle. En ce sens, il faut parler de plusieurs politiques étrangères.

Cette discussion sur la disjonction et les tensions qui peuvent exister entre les acteurs nous amène à examiner certaines des caractéristiques de la politique étrangère chinoise: 1) elle ne s’exprime pas en termes d’objectifs, mais bien en termes d’idées parfois peu cohérentes; 2) elle n’est pas uniforme ni unifiée dans son message ainsi que dans ses méthodes de communication; 3) elle permet l’improvisation du fait de sa structure disjointe et fragmentée; 4) la plupart des actions sont délibérées (c.-à-d. produits d’une structure), mais non intentionnelles au plan des répercussions.

La politique étrangère chinoise, si une telle chose existe au singulier[8], ne s’exprime pas en termes d’objectifs précis. Plutôt, la structure dans son entier doit tenter de faire sens des idées de plusieurs leaders à la fois, et doit interpréter et traduire leurs préférences, sans pour autant négliger l’idéologie du Parti[9]. En ce sens, la cacophonie que sont les affaires étrangères et la diplomatie chinoise reflète les problèmes inhérents à la structure de l’État léniniste chinois : les idées interprétées deviennent des lignes directrices poreuses qui sont reprises délibérément par différents acteurs, sans que les répercussions soient intentionnelles[10].

La diplomatie du loup guerrier en est le parfait exemple : les acteurs du MFA doivent répondre de manière délibérée aux discours (positifs ou négatifs) sur la Chine dans la mesure où c’est là leur seule prérogative. Ont-ils l’intention, de par leurs gestes et leurs discours, de créer des problèmes pour Beijing ? Cela est fort improbable. Au contraire, les faux-pas des acteurs s’expliquent en grande partie par le système fonctionnel du MFA, qui produit des cadres administratifs pour l’État et non des diplomates au sens premier du terme[11]; une politique étrangère mal définie; et par les changements dans la logique de promotion sous Xi Jinping. Ce dernier met un accent prépondérant sur la mise en place de l’idéologie du Parti et de la sienne comme marque de bon fonctionnement d’un ministère, d’un gouvernement[12]. En ce sens, tout comme le développement économique avait été la clé pour beaucoup de promotions entre 1978 et 2012, les cadres du MFA se font aujourd’hui la course pour appliquer la pensée de Xi, défendre et protéger la Chine et le Parti, pressés de démontrer leur loyauté[13].

Le nombre d’acteurs impliqués, les mécanismes de promotion qui favorise la surenchère idéologique et les lignes de responsabilités et d’autorité entre les acteurs et les institutions qui sont mal tracées mènent à une politique étrangère disjointe, parfois confuse et qui, malgré la centralisation de la prise de décisions, permet l’improvisation. En ce sens, l’agir du MFA n’est que le reflet des problèmes structuraux et systémiques qui sont présents au sein du Parti-État.

5. Que reste-t-il du soft power ?

Mais alors quelle place reste-t-il pour le soft power ? En fait, ce qui est catégorisé de soft power est le résultat non-intentionnel (sur le plan des répercussions) d’une action délibérée. Prenons l’allègement de la dette de certains pays africains (Sun, 2020). Ce geste peut produire du soft power, sans pour autant que l’intention y soit. Le soft power serait en fait le sous-produit de cette approche transactionnelle, tout comme l’impression de sharp power d’ailleurs, qui n’exprime que le désaccord et la vision normative que l’occident pose sur les actions de Beijing.

Les instituts Confucius pourraient aussi tomber dans cette catégorie : la mise en place d’un réseau d’institut à vocation premièrement pédagogique et culturelle est délibérée ; ceux-ci servent en premier lieu à favoriser les échanges entre les milieux académiques et à permettre à Beijing de mettre en place une narrative stratégique (Liao, 2018) sur la République Populaire de Chine. Cette décision délibérée est également transactionnelle – les fonds impliqués en font foi. Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation supposément intentionnelle de ces institutions afin de censurer les institutions hôtes. Rappelons que le Parti peine à gérer ses propres de stocks de céréales, demeure incapable d’identifier l’ensemble des mines de charbon présentes dans certaines provinces et a encore de la difficulté à proprement taxer l’ensemble des activités économiques sur son territoire.  Lui imputer une telle stratégie nous semble plus être le fait de la volonté d’observateurs externes que des véritables intentions du Parti. Néanmoins, le Parti sait saisir les opportunités qu’offrent les sociétés démocratiques : si les instituts Confucius ont un pouvoir de coercition, c’est que la société/institution hôte le permet[14]. Comme on dit, l’occasion fait le larron.

Et que dire de la célébration des Jeux olympiques de Beijing en 2008 ? La cérémonie d’ouverture avait été à l’époque qualifiée de victoire pour le soft power chinois par les médias américains comme CNN, et les centres de recherches comme Brookings. Certains y ont même dédié des volumes entiers (Caffrey, 2013 ; Price et Dayan, 2009). Cependant, ces analyses ne veulent y voir que du soft power alors qu’en fait le Parti ne cherchait qu’à se légitimer auprès de sa population, à justifier sa raison d’être et montrer aux Chinois que sous sa tutelle, la Chine reprend sa place parmi le concert des grandes nations.

Ces victoires souvent accidentelles du Parti reflètent également la manière dont les réformes ont été mises en place au tout début des années 1980 : traverser la rivière en tâtant les pierres 摸石头过河. Cela implique qu’il n’y a pas de plan à proprement parler, que parfois les mouvements aléatoires peuvent produire des résultats positifs (c.-à-d. sleepwalking into victory) et que des mouvements calculés peuvent donner lieu à des conséquences inattendues négatives.

Conclusion : voir comme le Parti

Il faut revoir les sous-produits que sont le soft et sharp power et les penser en d’autres termes ; il serait plus judicieux de parler de pragmatisme partiel lorsque l’on parle de politique étrangère chinoise. Beijing ne cherche pas à s’impliquer dans tous les champs de la gouvernance internationale et si elle le fait, elle demeure soit passive ou très peu active ; elle ne cherche non plus pas à assumer les responsabilités de la sécurité commune ni de l’économie internationale.

Il est donc normal que la Chine, en tant que puissance solitaire sur la scène internationale, ne réussisse pas à se hisser au sommet. En fait, le discours portant sur la Chine en tant que prochaine superpuissance, en tant que challenger, en tant que puissance révisionniste, ou encore en tant que grande puissance provient en très grande partie de l’extérieur de celle-ci. On pourrait même dire que ce discours est utile pour certains acteurs. Cela dit, le Parti préfère se concentrer sur deux choses : 1) la mise en place d’une narrative contenant un champ idéationnel et valoriel contrôlé par ce dernier (afin de parler/raconter l’histoire de la Chine correctement); 2) faire la promotion de ses normes afin de pouvoir commercer plus aisément. Ainsi, on ne parle pas de soft power, car Beijing ne cherche pas nécessairement à se faire désirer ni imiter, ni même de sharp power, car le leadership communiste ne comprend pas toujours lui-même ce qu’il veut, ou encore quels rôles devraient jouer la Chine sur la scène internationale.

Malgré la quantité de recherche qui existe sur le soft power en Chine, la politique étrangère et la diplomatie demeurent ancrées dans la torpeur de l’État léniniste et dans l’idéologie du Parti qui, loin d’être universelle, ne cherche qu’à le légitimer et à consolider sa position. D’une certaine manière, cela explique également pourquoi la Chine n’arrive pas vraiment à influencer, sans dire qu’elle n’a pas d’influence, de manière importante ce qui se passe autour du globe : elle ne sait pas comment s’engager ni même si elle le devrait. Cette ambivalence donne parfois lieu à une grande passivité diplomatique qui confirme que la Chine ne sait pas encore ce qu’elle veut être sur la scène internationale. Le Parti ne cherche alors pas à obtenir nécessairement du soft power, mais bien, de manière plus simple, à créer des déficits transactionnels à son avantage, parfois de manière intentionnelle, parfois par accident, afin de répondre à des besoins structurels domestiques.

Le Parti agit souvent de manière délibérée, mais non intentionnelle lorsque vient le temps de parler des répercussions. Il nous incombe, pour reprendre la formulation de James Scott, de voir comme le Parti-État, afin de comprendre ses actions et sa manière d’agir. Comprendre le Parti nous permet également de nous défaire – au moins partiellement – de notions comme le soft et le sharp power, notions qui ne veulent pas dire grand-chose pour l’État léniniste, qui existe dans une logique qui est tout autre.

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[1] Nous reviendrons sur ce point plus loin. Cela dit, considérant les tensions intra-Parti, les conflits entre les institutions qui font partie du système fonctionnel des affaires étrangères 外事系统, et de la multitude d’acteurs impliquée, mettre en place stratégie diplomatique cohérente est une tâche des plus complexes.

[2] Aussi serait-il plus judicieux de penser l’ « OBR » comme étant une idée qui s’inspire profondément de la « Going Out Strategy » 走出去战略 telle que présentée par Zhu Rongji en 1999, et non pas comme une véritable « stratégie » : il aura fallu plus de deux ans à Beijing pour bien définir ce qu’est l’OBR, et même aujourd’hui les versions officielles demeurent floues (ex. projet d’infrastructure, d’investissements communs, etc.), sans parler des effets – contreproductifs – de la diplomatie guerrière sur cette « stratégie ».

[3] Le terme de loup guerrier n’apparait vraiment qu’avec la sortie du film Wolf Warrior 2 en 2017 – un film à portée nationaliste qui dépeint un soldat chinois qui défend des travailleurs médicaux de groupes rebelles et de trafiquants d’armes. L’accent sur la diplomatie du loup guerrier fait transparaître la volonté de Xi de rompre avec la tradition de Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.

[4] Contrairement à ce qu’en pense Martin (2021), les diplomates chinois n’ont que très peu d’importance pour le Parti. À la différence des Cadres qui font partie des autres ministères et de ceux qui font partie des multiples paliers de gouvernement, les Cadres du MFA ne servent presque qu’exclusivement à ce ministère et ne sont que très rarement « réutilisés » dans d’autres ministères, et encore moins au sein des paliers de gouvernement. Sur un échantillon de n=965 (ce qui comprend la totalité des Cadres de rang ministériel 正部级 (n=2), vice-ministériel 副部级 (n=5), ainsi qu’une quantité importante de Cadre de rang de bureau 正局级 (n=27) et « de bureau adjoint » (n=95) 副局级, de section 正处级 (n=175) et « de section adjoint » 副处级 (n=661) [les données colligées sont disponibles dans le domaine public]), environ 2% des cadres du MAF ont servi ailleurs dans la structure du Parti-État.

[5] Il est curieux pour le Parti d’avoir accepté de parler de société harmonieuse sous Hu Jintao, discussion qui l’éloignait grandement de la lutte des classes, par exemple.

[6] Le rang politique/administratif 行政级别 des unités est disponible en ligne par le biais du site web du service public. Aussi, le rang est souvent décliné directement par l’institution en question.

[7] Même si l’on remonte à 2019, on retrouve les commentaires de Han Zheng sur le projet de loi d’extradition de manière plus fréquente que ceux de Xi ; il en va de même pour sa présence à Shenzhen (Xiao, 2019). La plupart des discours soutenant le projet d’extradition venaient alors du système des affaires de Hong Kong et Macao, et non de Beijing.

[8] Nous faisons référence ici directement au constat de Lieberthal (1992) et même de Barry Naughton (2007) en ce qui concerne la mise en place des politiques en Chine ; on parle de mises en place de plusieurs politiques et non pas d’une expression unifiée.

[9] La même chose pourrait être dite des « plans » quinquennaux, plans qui ne sont en fait que des orientations générales, l’expression de certaines préférences, etc. (Naughton, 1992 ; 2007 ; Yang, 2004).

[10] L’expression utilisée par Mannison (1969) est doing something on purpose but not intentionally. Cela implique qu’il n’y pas de lien de nécessité entre les répercussions, qui peuvent être positives ou négatives, et l’action en tant que telle. Cela dit, l’action n’est pas accidentelle ni obligée. Elle existe et est voulue à l’intérieur de la structure contraignante qu’est le Parti-État.

[11] Les cadres formés aux écoles de langues étrangères 外语学院 – terrain de recrutement de prédilection pour le MFA – ne sont pas formés à la diplomatie et plutôt à répéter l’idéologie du Parti.

[12] Dans le cas qui nous intéresse, c’est la pensée de Xi Jinping en matière de diplomatie 习近平总书记外交思想, fondée sur la doctrine de la confiance (Confidence doctrine) 自信论 et des 4 points de confiance 四个自信, ainsi que sur les deux éléments à préserver 两个维护, qui prime.

[13] Cela pourrait nous permettre de comprendre pourquoi des acteurs comme Zhao Lijian, Hua Chunying et Wu Qian sont si présents et virulents sur les médias sociaux : 1) Zhao, membre de la septième génération de leadership, a connu une ascension rapide depuis 2015. Cependant, ce dernier, déjà âgé de 48 ans et promu la dernière fois en 2019, doit absolument tout faire pour se démarquer avant 2022 et devenir un Cadre de rang Office-Bureau 厅局级干部 avant son 50e anniversaire pour demeurer dans la course ; 2) Hua Chunying, cadre femme presque âgée de 51 ans, a été promue la dernière fois en 2019. Ce faisant, si elle ne veut pas demeurer jusqu’à 55 ans à son poste actuel, elle doit être promue en 2021 ; 3) Wu Qian tente de rester dans la course pour être promu en ou avant 2022 à un poste de rang vice-ministériel 副部级 au Ministère de la Défense.

[14] Certains comme Gordon Chang – un prolifique auteur sur la chute imminente du Parti depuis la fin des années 1990 – soutiennent l’idée que les contrats entre les deux parties favorisent toujours la partie chinoise et que l’institution hôte, qui désire les fonds chinois, signe sous la contrainte (Wolk, 2021). Cela dit, lorsque l’on regarde de près, par exemple, le contrat signé entre la Texas Southern University (STU) et Beijing Jiaotong – pour la mise en place d’un institut Confucius, on peut se permettre d’en douter : Beijing Jiaotong s’engage à verser 150 000 dollars par an pour l’institut qui en retour demande le même investissement de la part de STU (Campus Reform, N.D.). Ce faisant, l’explication de la contrainte financière ne fait que peu de sens.