Quand les antipodes se rejoignent : Convergence et intérêts d’une coopération accrue entre le Canada et la Thaïlande

Regards géopolitiques 12(4)

Matthieu J. Guitton

Professeur titulaire à l’Université Laval et chercheur au Centre de Recherche CERVO

Résumé : Soixante-cinq ans après l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande, le potentiel de coopération entre ces deux pays n’a jamais été aussi élevé. La multiplication des crises à l’échelle mondiale remet en question les équilibres globaux et force les pays à chercher activement à assurer leur positionnement sur la scène internationale, dans un monde caractérisé par l’instabilité et la reconfiguration forcée des alliances traditionnelles. Dans ce contexte troublé, les convergences entre le Canada et la Thaïlande sont nombreuses et sont autant d’arguments pour ces deux pays pour bâtir des coopérations plus fortes. Ce texte propose d’explorer les convergences entre le Canada et la Thaïlande dans les domaines géopolitique, économique et diplomatique. Cette analyse va également identifier certaines des complémentarités sur lesquelles ces deux pays pourraient développer des collaborations plus approfondies. Finalement, nous mettrons en évidence comment et pourquoi un accroissement des relations entre ces deux puissances intermédiaires pourrait être profitable pour chacun de ces deux pays et pourrait contribuer à renforcer leurs positions respectives non seulement dans l’espace Indo-Pacifique, mais aussi sur la scène internationale globale.

Mots clés : Asie du Sud-Est, Canada, diplomatie, Indo-Pacifique, Thaïlande

Abstract : Sixty-five years after the diplomatic relations between Canada and Thailand had been established, the potential for cooperation between these two countries has never been so high. The multiplication of the crises at the world scale jeopardizes global equilibriums and forces countries to actively try to secure their positioning in the international community, in a world characterized by instability and by a forced reconfiguration of classical alliances. In this troubled context, the convergences between Canada and Thailand are numerous, and are as many arguments for these two countries to build stronger cooperations. This text will explore the convergences between Canada and Thailand in the geopolitical, economic, and diplomatic fields. This analysis will also identify some of the complementarities on which these two countries could build deeper collaborations. Finally, we will evidence how and why an increase of the relations between these two intermediary powers could be beneficial for each of these two countries, and could contribute to reinforce their respective positioning not only in the Indo-Pacific region, but also on the global international scene.

Keywords : diplomacy, Canada, Indo-Pacific, Thailand, South-East Asia

Introduction

L’année 2026 est une année importante pour la relation entre le Canada et la Thaïlande, car elle marque le 65ième anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre ces deux pays le 8 novembre 1961, anniversaire d’autant plus important que le 60ième anniversaire de ces relations était survenu en pleine crise de la Covid-19. Bien que de prime abord ces deux pays, situés géographiquement aux antipodes l’un de l’autre, puissent sembler fort différents, ils présentent également des convergences très fortes qui n’ont fait que s’accentuer au cours des dernières années, convergences qui appellent à un rapprochement de ces deux puissances intermédiaires, mais clairement pro-actives de l’Indo-Pacifique.

Dans le contexte mondial actuel, les moteurs poussant les différents pays du globe à chercher des coopérations s’actualisent d’une manière plus forte que jamais : la sécurité, l’économie, l’accès aux ressources, l’innovation, sont tous des enjeux qui ont de tout temps été à la base de la motivation des différentes nations à trouver des alliés. Ces moteurs doivent toutefois se comprendre dans un environnement complexe, caractérisé par trois crises majeures : une crise anthropogénique (la crise climatique), une crise géopolitique (la crise sécuritaire) et une crise technologique (dont les vagues successives de l’Internet, des média sociaux, des technologies connectées et des autres technologies émergentes sont devenues un véritable tsunami transformatif avec l’Intelligence Artificielle).

À un moment où les alliances classiques sont remises en question, en particulier par les décisions du gouvernement américain, nombreux sont les pays à devoir revoir leur politique internationale et à trouver de nouveaux partenaires. De par sa position géographique à la frontière nord des États-Unis, le Canada est aux premières loges de ces chambardements géopolitiques. Cette situation se traduit par un décentrage du Canada vis-à-vis des États-Unis et par une recherche d’extension de son influence tant sur le volet Atlantique vers l’Europe que sur le volet Pacifique vers l’Asie. Dans le même temps, la Thaïlande cherche à conserver sa neutralité géopolitique et son indépendance stratégique vis-à-vis d’une Chine de plus en plus puissante, tout en renforçant ses relations avec l’Empire du Milieu et évolue dans une mer de Chine dans laquelle des tensions de plus en plus marquées prennent une place de plus en plus importante dans la politique de l’Asie du Sud-Est. C’est dans ce contexte international tendu et traversé de véritables lames de fond géopolitiques, mais également dans lequel les opportunités sont nombreuses pour les pays qui seront à même de consolider leurs alliances, que s’inscrivent et doivent se comprendre les relations entre le Canada et la Thaïlande et leur évolution.

1. Un rapprochement géopolitique dans un contexte de globalisation des enjeux

Pour bien comprendre l’intérêt que la Thaïlande représente pour le Canada et inversement, il faut avant tout comprendre les similitudes que partagent ces deux pays. Sur le plan politique, le Canada et la Thaïlande sont tout deux des monarchies, des démocraties et à la fois des acteurs importants et des agents globalement stabilisateurs au sein de leurs régions géographiques respectives.

Sur le plan géographique (ou pour être plus exact, sur le plan géostratégique), bien que tout semble les opposer, le Canada et la Thaïlande ont en fait plusieurs points communs. Premièrement, ces deux pays appartiennent à la super région qu’est l’Indo-Pacifique. Deuxièmement, chacun de ces deux pays est situé à proximité immédiate de l’un des deux plus grandes superpuissances mondiales : les États-Unis, superpuissance déclinante pour le Canada et la Chine, superpuissance ascendante pour la Thaïlande. La proximité géographique immédiate avec ces géants a des impacts majeurs sur la réalité tant du Canada que de la Thaïlande. Troisièmement, tant le Canada que la Thaïlande se trouvent affectés par les tensions croissantes entre les deux superpuissances, la Thaïlande évoluant dans un contexte de rivalité américano-chinoise croissante en Asie du Sud-Est (Duangratana, 2023) et le Canada devant réévaluer ses relations avec la Chine au vu des tensions actuelles avec les États-Unis. Quatrièmement, ces deux pays sont des interfaces maritimes dont l’importance pourrait devenir critique au cours des prochaines décennies (voire dès les prochaines années) pour le commerce maritime international. Le Canada a une triple façade maritime : ses côtes sont baignées par l’océan Atlantique, l’océan Pacifique et l’océan Arctique. De par sa géographie, le Canada aura dans le futur proche un contrôle sur une partie importante du passage du Nord et de la circulation maritime actuelle. Comme le Canada, la Thaïlande possède également plusieurs façades maritimes, avec l’océan Indien à l’Ouest et la mer de Chine à l’Est. La Thaïlande se trouve également à proximité du détroit de Malacca. L’intérêt stratégique d’un tel positionnement géographique vis-à-vis de ce détroit est plus grande qu’il n’y paraît, car la Thaïlande pourrait offrir un contournement terrestre rapide au détroit de Malacca, voire même un contournement maritime si les projets de perçage de l’isthme de Kra étaient appelés à voir le jour (Lasserre, 2025).

Sur le plan de la politique internationale, tant le Canada que la Thaïlande sont des pays respectés et qui entretiennent globalement des relations excellentes avec la majorité des pays du monde. Les approches canadiennes actuelles et thaïlandaise sont également en convergence : l’action de ces deux pays peut se définir par une certaine forme de retenue et une recherche constante de solutions diplomatiques et pacifiques. La Thaïlande est connue depuis des temps immémoriaux, datant d’avant même l’émergence des empires coloniaux français et britannique en Asie du Sud-Est, pour sa politique amicale avec l’ensemble des puissances régionales. La Thaïlande réussi ainsi encore de nos jours le tour de force d’avoir des relations diplomatiques excellentes tant avec les États-Unis qu’avec la Chine et tant avec les puissances du monde occidental qu’avec ses partenaires d’Asie du Sud-Est (les quelques zones de tension avec d’autres pays de la région n’étant en général que des exceptions limitées tant dans le temps que dans l’espace et ne compromettent pas la paix globale de la région). De son côté, le Canada est également connu pour ses relations apaisées avec la majorité des pays du monde et pour la recherche constante de solutions pacifiques aux différents conflits. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde ont dans le passé récent connu des périodes de tension relative, les relations avec ses deux puissances majeures de l’Indo-Pacifique se sont fortement améliorées sous le gouvernement de Mark Carney, pour reprendre le type de relations qu’on associe typiquement au Canada.

2. Des forces économiques complémentaires

Dans le contexte mondial actuel, l’économie est certainement l’un des moteurs principaux de rapprochement entre pays. Le Canada et la Thaïlande sont des pays avec des économies fortes, mais qui cherchent à diversifier leurs marchés.

Les relations économiques entre ces deux pays sont importantes, la Thaïlande étant le deuxième partenaire commercial du Canada en Asie du Sud-Est, les échanges commerciaux entre les deux pays totalisant 7,4 milliards de dollars en 2025. Toutefois ces relations commerciales en apparence satisfaisantes cachent deux enjeux majeurs. Tout d’abord, les échanges sont encore très déséquilibrés. En effet, alors que les exportations de la Thaïlande vers le Canada atteignaient 6,2 milliards de dollars en 2025, les exportations du Canada vers la Thaïlande étaient six fois inférieures, n’atteignant que 1,1 milliard de dollars. Ensuite, bien que les chiffres soient importants, l’amplitude des échanges reste encore très limitée au vu des capacités commerciales de ces deux pays. Ainsi, il existe un très fort potentiel de croissance pour ces échanges commerciaux – potentiel que les deux pays aspirent à voir se concrétiser. Le Canada, pays immense aux ressources naturelles considérables, est par exemple le premier producteur mondial de potasse. Il contient surtout en son sol tant des réserves majeures d’énergies fossiles que des minéraux critiques essentiels aux développements technologiques modernes. Avec la proximité de la Chine et son appétit gargantuesque, mais également avec la présence de plusieurs pays de la région ayant des activités fortes en technologie (Singapour en tête, mais le Vietnam, la Malaisie et l’Indonésie augmentant également leurs investissements dans l’innovation technologique de manière exponentielle), l’accès aux minéraux critiques va être un élément essentiel pour la maitrise des technologies dans les pays de l’Asie du Sud-Est, peut-être même plus que dans les autres grandes régions du monde. Dans ce contexte, le Canada devient un partenaire difficilement contournable pour les pays asiatiques désirant sécuriser leur positionnement dans l’ère de la technologie, comme en témoigne l’intérêt que portent des pays comme la Corée du Sud envers le secteur minier canadien. Tant le Canada que la Thaïlande ont comme volonté déclarée d’accroitre leurs échanges commerciaux. Plusieurs traités de libre-échange, tant de pays à pays qu’entre le Canada et les membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est, sont en cours de négociation pour supporter ces développements.

Il est intéressant de noter que les investissements entre les deux pays sont également importants et croissants. Ainsi, en 2024 les investissements canadiens en Thaïlande ont dépassé 530 millions de dollars. D’une manière qui pourrait paraître surprenante et contre-intuitive, les investissements directs thaïlandais au Canada pendant cette même année étaient encore supérieurs, avec un total de 692 millions de dollar, montrant clairement l’appétence des investisseurs thaïlandais pour le secteur économique canadien. Ainsi, les investissements entre ces eux pays ne sont pas unidirectionnels, mais sont des investissements croisés, augurant d’un fort potentiel pour de vrais partenariats économiques qui soient équilibrés.

Si dans plusieurs domaines économiques, le Canada peut être considérer comme ayant un certain avantage sur la Thaïlande, il en est un pour lequel le Canada pourrait fortement bénéficier de l’expérience et du savoir-faire de la Thaïlande : le tourisme. Le Canada a de nombreux avantages et attraits naturels liés à sa géographie et le tourisme est un domaine dans lequel le pays souhaiterait (et pourrait) se développer davantage. De son côté, la Thaïlande est l’un des chefs de file mondiaux du tourisme international. C’est aussi une destination plébiscitée par les touristes canadiens, avec près d’un quart de million d’entrée de canadiens en Thaïlande chaque année. Derrière les photos de cartes postales de temples aux décorations à la richesse exubérante et de plages tropicales ensablées, la Thaïlande ne se contente pas de se reposer sur ses atouts naturels. Au contraire, elle s’appuie sur une stratégie de promotion complète. L’un des volets de cette stratégie porte sur la mise en valeur de ses ressources culturelles. Citons par exemple dans cette stratégie de promotion de sa culture au niveau internationale les efforts ayant menés à l’inclusion du Nuad Thai (นวดแผนไทย, nuat phaen thai, ou « massage thaïlandais ») et du Muay Thai (มวยไทย ou « boxe thaïlandaise ») sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Citons aussi un accompagnement spécifique du tourisme liés à ces manifestations culturelles avec l’existence de visas spécifiques pour les personnes souhaitant se rendre en Thaïlande pour apprendre l’art du massage thaïlandais ou celui de la boxe thaïlandaise. Cette stratégie s’actualise aussi au travers de décisions politiques visant à favoriser l’attraction de touristes tant chinois (Srisamoot, 2022) qu’américains, avec notamment le très médiatique accueil du porte-avion USS Abraham Lincoln à Pattaya à son retour de déploiement dans le Golfe arabo-persique suite aux attaques américaines contre l’Iran, dont l’escale du 2 au 6 septembre 2026 a apporté à la ville des revenus substantiels sur une durée de quelques jours seulement. Également, cette compréhension de l’importance du tourisme pour l’économie nationale se traduit par une promotion de la recherche universitaire portant sur le tourisme en Thaïlande, notamment par des soutiens financiers spécifiques venant par exemple du Conseil National de Recherche (National Research Council of Thailand). Finalement, la Thaïlande ne se contente pas d’un tourisme de masse, mais développe aussi un niveau d’excellence dans des segments spécifiques (et fortement rémunérateurs) du tourisme global, comme notamment le tourisme médical (Kaewkitipong, 2018). Pour un pays comme le Canada, dont le potentiel en termes touristiques, objectivement considérable, n’est actuellement pas réalisé à son plein potentiel, l’expertise acquise par le Royaume des Thaï est extrêmement désirable. Un niveau accru de coopération entre les deux pays pourrait rendre cette expérience plus facilement mobilisable pour le bénéfice du Canada et de ses Provinces.

Des convergences majeures dans l’innovation et les technologies font du renforcement des collaborations académiques entre le Canada et la Thaïlande un enjeu qui ne devrait pas être négligé. À l’heure actuelle, les collaborations académiques entre les deux pays, bien qu’existantes, sont bien en-deçà de ce qu’elles pourraient être. Pourtant et de manière très intéressante, les écosystèmes de recherche de ces deux pays convergent sur un certain nombre de domaines dans lesquelles tant le Canada que la Thaïlande ont acquis une expertise significative. C’est notamment le cas des biotechnologies, des sciences de l’alimentation et de l’agronomie et des nouvelles technologies (notamment celles reliées aux médias sociaux), autant de domaines dans lesquels les écosystèmes de recherche de ces deux pays sont très complémentaires. Les deux pays ont également de forts intérêts dans l’innovation et les technologies émergentes telles que l’Intelligence Artificielle (domaine dans lequel le Canada se positionne très avantageusement au niveau mondial). Si la Thaïlande n’a pas encore une place équivalente à celle qu’occupe le Canada sur l’échiquier académique international, plusieurs de ses universités, comme par exemple l’Université Chulalongkorn (Bangkok), l’Université Thammasat (dont le campus historique est situé à quelques pas du Palais Royal à Bangkok et dont le campus moderne situé à Rangsit couvre une superficie supérieure à celle du campus principal de l’Université Laval) ou l’Université de Chiang Mai, sont d’un niveau tout à fait comparable aux meilleures institutions internationales. Des structures académiques telles que le Pridi Banomyong International College de l’Université Thammasat cultivent des relations étroites avec de nombreux campus au travers de l’Asie et en particulier en Chine, contribuant à un positionnement de plus en plus stratégique de la Thaïlande dans l’écosystème académique régional. De manière intéressante, la Thaïlande peut ainsi représenter une porte d’entrée supplémentaire pour pénétrer le système académique chinois, écosystème qui peut être difficile d’accès pour les chercheurs occidentaux. S’il existe certes des échanges d’étudiants entre la Thaïlande et le Canada, les contingents d’étudiants thaïlandais présents dans les universités canadiennes sont encore très faibles comparés à ceux observés dans les universités d’autres pays anglo-saxons. Ainsi, il y a de forts contingents d’étudiants thaïlandais dans les universités du Royaume-Uni ou des États-Unis, alors que le niveau des universités canadiennes est tout à fait comparable, voir supérieur dans plusieurs domaines et que le coût des études est souvent beaucoup plus abordable au Canada (surtout au Québec). De plus, comparément à des étudiants venant d’autres pays d’Asie du Sud-Est, il est relativement facile pour des étudiants thaïlandais d’obtenir un Visa pour le Canada. Rappelons d’ailleurs que la Thaïlande a été ajoutée au programme d’autorisation de voyage électronique (Electronic Travel Authorization ou eTA) du Canada en 2023. De plus, le français demeure (après l’anglais) l’une des langues les plus enseignées au niveau secondaire en Thaïlande et nombreux sont les étudiants thaïlandais à avoir une maîtrise suffisante de la langue de Molière pour pouvoir considérer poursuivre des études universitaires en français. Cependant, le choix des étudiants thaïlandais francophones se porte encore principalement (pour ne pas dire exclusivement) sur des pays européens et non sur le Canada. L’explication de ce phénomène se trouve dans l’ignorance de l’option canadienne pour la poursuite d’études supérieures en français par les jeunes thaïlandais. Ainsi, tant les collaborations universitaires entre les deux pays que les échanges d’étudiants sont des éléments à exploiter davantage dans le futur de la relation canado-thaïlandaise.

Finalement, un autre terrain non négligeable de possibles coopérations et synergies est celui de la sécurité, en particulier pour ce qui a trait à la cybersécurité. La Thaïlande est au centre d’un triangle formé par le Myanmar, le Cambodge et le Laos au sein duquel se sont fortement implantés des organisations cybercriminelles transnationales, formant un véritable « triangle d’or des cybermafias » (Guitton, 2026). Si les cybermafias n’ont pas réussi à s’implanter en Thaïlande, c’est en grande partie grâce aux efforts du gouvernement thaïlandais et des services de police et de sécurité du Royaume. Cependant, la Thaïlande ne vit pas de manière isolée dans un monde déconnecté et la considérer comme une oasis de cybersécurité ne serait qu’une illusion. Le maintien des cybermafias hors des frontières du la Thaïlande ne peut se faire qu’au prix d’efforts de sécurité constants et, du fait de l’internationalisation de la cybercriminalité qui n’a fait que s’accélérer depuis la crise de la Covid-19 (Guitton et Fréchette, 2023), qu’au travers d’un accroissement des collaborations internationales dans le domaine de la lutte contre la cybercriminalité organisée. La Thaïlande doit donc trouver des partenaires fiables en termes de cybersécurité. Le Canada, dont la population fait partie des cibles favorites des escroqueries en ligne dont ces cybermafia se font une spécialité (on parle souvent de « pig butchering » pour décrire ce type de cybercrimes), représenterait potentiellement dans cette optique un partenaire de choix. Un autre aspect lié à la sécurité sur lequel des convergence et collaborations pourraient se former est celui de la guerre des drones, question très pertinente pour la Thaïlande qui a à la fois une super-mégalopole (Bangkok) et des régions plus difficiles d’accès avec des terrains propices à l’utilisation de drones à des fins militaires. Le Canada est en train de développer une expertise dans ce domaine à une vitesse accélérée. Le Canada possède à la fois un écosystème de développement très riche (notamment au Québec et en Ontario) et des capacités de production importantes (notamment en Alberta). Le Canada vient d’ailleurs de bénéficier de transfert de technologie et d’expertise venant d’Ukraine et réalise des investissements majeurs dans ce champ d’expertise (Brewster, 2026). La Thaïlande est l’un des pays de la région les plus compatibles avec le Canada en matière de sécurité du fait des valeurs communes partagées par les deux pays. Ce n’est ainsi pas surprenant que les enjeux de sécurité soient discutés au plus haut niveau par les autorités de ces deux pays.

3. Convergences diplomatiques et assistance mutuelle

Comme le Canada, la Thaïlande répond parfaitement à la définition de puissance intermédiaire présentée par le Premier Ministre canadien Mark Carney dans son discours devenu un texte d’anthologie au Forum économique mondial de Davos du 20 janvier 2026. Ainsi, ces deux pays ont beaucoup à s’offrir mutuellement sur le plan diplomatique.

L’Indo-Pacifique est, dans sa partie Asiatique, dominée par les deux superpuissances régionales que sont la Chine et l’Inde. Pour accroître son influence dans cet espace géopolitique, le Canada a besoin d’alliés dans la région. Si les relations sont très fortes avec les pays d’Asie du Nord-Est, beaucoup de travail est encore nécessaire pour que l’influence du Canada ne se fasse sentir en Asie du Sud-Est. Il n’en est que de comparer la taille de l’Ambassade du Canada à Bangkok à celle de l’Ambassade de l’Australie. Dans le contexte actuel où le Canada cherche à renforcer sa présence dans l’espace Indo-Pacifique en général et en Asie en particulier, la Thaïlande représente pour le Canada un partenaire essentiel pour l’accroissement de ses relations diplomatiques avec les autres pays de la région. Ainsi, l’Ambassade du Canada à Bangkok peut être considéré comme ayant été une base arrière lors de l’ouverture des Ambassades du Canada au Laos et au Cambodge en 2025 (avec la transformation des bureaux du Canada à Ventiane et à Phnom Penh en Ambassades). La Thaïlande entretient également des relations excellentes tant avec la Chine qu’avec l’Inde (il est important de rappeler ici que la Thaïlande partage un passé culturel très fort tant avec la Chine qu’avec l’Inde, l’alphabet thaï descendant directement des systèmes indiens d’écritures brahmiques), mais également plus loin avec la Russie. Si les relations du Canada avec la Chine et l’Inde se sont grandement améliorées depuis 2025, ces relations demeurent fragiles (et nous ne mentionnerons pas ici l’état des relations diplomatiques entre le Canada et la Russie). Ainsi, la Thaïlande pourrait représenter une forme de pivot pour le Canada dans sa stratégie diplomatique en Indo-Pacifique.

Si, du point de vue diplomatique, une relation accrue avec la Thaïlande serait très positive pour le Canada, l’inverse est toutefois également vrai. En effet, le Canada peut aussi apporter beaucoup à la Thaïlande sur le plan des relations internationales. Tout d’abord, le Canada représente en lui-même un partenaire diplomatique de choix, du fait notamment de la clarté de ses engagements et positions au niveau international. Mais d’un point de vue diplomatique, le Canada est plus que cela. C’est tout d’abord une porte d’entrée pour l’Amérique du Nord bien plus fiable que ne le sont actuellement les États-Unis. Ensuite, en tant que membre du bloc occidental et du fait de ces relations historiques et privilégiées avec le Royaume-Uni et la France, le Canada représente également une porte vers les pays européens. Cette position du Canada est encore renforcée par les récentes discussions menées en Europe pour offrir à ce-dernier le statut de « membre associé », statut unique spécialement créé pour l’occasion, témoin du rapprochement historique et accéléré du Canada avec le Vieux Continent (Collomp, 2026). Enfin, stratégiquement, le Canada offre potentiellement plus encore. De par son bilinguisme et l’implantation de sa diplomatie en Afrique, continent au sein duquel il jouit de très bonnes relations, n’étant pas lui-même une ancienne puissance coloniale (au contraire de la France), le Canada peut servir de tête de pont pour la diplomatie thaïlandaise en Afrique ou, à tout le moins, de porte d’entrée complémentaire. Cet élément est particulièrement pertinent pour la Thaïlande de 2026. En effet, sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkaew (สีหศักดิ์ พวงเกตุแก้ว), le gouvernement du Premier Ministre Anutin Charnvirakul (อนุทิน ชาญวีรกูล) a élaboré une vision des relations internationales de la Thaïlande plus élargie avec notamment un intérêt nouveau pour le continent africain. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la Thaïlande s’est dotée d’un atout supplémentaire dans cette optique avec la nomination en 2026 de S. E. Darm Boontham (ดามพ์ บุญธรรม), diplomate aguerri spécialiste tant de l’espace francophone (en plus d’être un francophone parfait, il a été en poste à Paris et à Genève) que de l’Afrique (il a été Ambassadeur de Thaïlande au Maroc et a occupé le poste de Directeur Général du Département des affaires sud asiatiques, moyen-orientales et africaines au Ministère thaïlandais) comme Ambassadeur du Royaume de Thaïlande au Canada. Il est d’ailleurs à noter que depuis sa prise de position, l’Ambassadeur Boontham a été très actif dans les cercles d’ambassadeurs francophones en résidence dans la capitale canadienne.

L’accroissement et le renforcement des relations diplomatiques entre le Canada et la Thaïlande se heurte toutefois à un problème de taille : celui de la multiplicité des acteurs. En effet, les acteurs de l’Indo-Pacifique sont très nombreux. Outre les deux superpuissances que sont la Chine et l’Inde, nombreux sont les pays d’Asie du Nord-Est et d’Asie du Sud-Est à représenter des partenaires potentiellement intéressants pour le Canada. Les ressources diplomatiques du Canada sont limitées et des choix devront être faits. Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du maintien de relations privilégiées avec les parternaires traditionnels dans la région tels que la Corée du Sud et le Japon ? Est-ce qu’accroître les relations avec la Thaïlande se ferait au détriment du renforcement et de l’approfondissement des relations avec des acteurs émergents tels que les Philippines, l’Indonésie ou le Vietnam ? D’une manière assez symétrique, les ressources diplomatiques de la Thaïlande ne sont elles non plus pas illimitées. Comment convaincre les dirigeants thaïlandais qu’investir sur le Canada est plus profitable que d’investir sur d’autres acteurs occidentaux, en particulier sur les pays de l’Union Européenne ? Le statut de membre associé proposé au Canada (Collomp, 2026) pourrait dans ce contexte donner un argument supplémentaire en faveur du Canada, mais le raisonnement n’en demeure pas moins valable pertinent et le questionnement, pertinent.

Conclusion

Dans le grand jeu de la géopolitique mondiale, les cartes sont en train d’être rebattues et tant le Canada que la Thaïlande auraient beaucoup à gagner à renforcer leurs liens de collaboration. Le Canada cherche à se positionner dans une Asie dans laquelle la Thaïlande pourrait prendre un rôle de leadership en Asie du Sud-Est et pourrait détrôner les chefs de fil classiques que sont le Japon, la Corée du Sud et Singapour, tandis que la Thaïlande veut devenir un acteur plus visible sur une scène internationale sur laquelle le Canada a su au cours des décennies consolider sa place.

Économiquement, les deux pays sont complémentaires et chacun d’eux pourrait représenter pour l’autre une porte d’entrée privilégiée pour pénétrer les marchés régionaux aux cœurs desquels ils se trouvent. Les relations Canada-Thaïlande sont donc un atout réciproque pour ces deux pays, atout qui devrait être cultivé davantage et qui mériterait d’être la cible d’une prise de conscience plus grande par les dirigeants politiques. Dans un monde en mutation rapide et profonde, ces deux pays se cherchent une nouvelle place dans le monde et leur coopération renforcée pourraient être l’un des outils qui leur permettrait d’atteindre ce but. Le Canada et la Thaïlande pourraient contribuer à garantir leur autonomie stratégique grâce a une coopération plus approfondie dans l’ensemble des domaines stratégiques dans lesquels ils ont des expertises complémentaires, en particulier l’agroalimentaire, les biotechnologies et la sécurité, mais aussi leurs approches diplomatiques et leur vision largement commune du monde. La Thaïlande pourrait alors s’appuyer sur les forces spécifiques du Canada, telles que l’accès aux minéraux critiques et à l’énergie ou l’expertise en Intelligence Artificielle et le Canada pourrait bénéficier de celles de la Thaïlande, telles que l’expertise en tourisme ou ses capacités de développement et de production.

Plusieurs obstacles demeurent néanmoins. Si la distance géographique entre ces deux pays est le seul paramètre qui ne puisse pas être altéré, ce n’est au final pas le facteur majeur. Les éléments limitants l’épanouissement d’une relation plus approfondie entre le Canada et la Thaïlande est à chercher dans la méconnaissance relative que les populations de ces deux pays ont l’une de l’autre. Comme dans beaucoup de cas (et comme d’ailleurs souligné dans la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique), ce sont les relations de personne à personne qui formeront la clé de voute du renforcement des liens entre les populations de ces deux pays.

Finalement, si les bonnes relations entre le Canada et la Thaïlande sont très positives pour son rayonnement en Indo-Pacifique, le Canada représente de son côté aussi une carte non négligeable pour la Thaïlande pour son positionnement sur la scène géopolitique mondiale, au-delà de son écosystème régional naturel qu’est l’Asie du Sud-Est. Il est donc à souhaiter que le 65ième anniversaire puisse marquer le début d’une accélération des marques d’amitié, des échanges et des collaborations entre ces deux puissances intermédiaires de l’Indo-Pacifique.

Références

Brewster, Murray (2026). Canada, Ukraine forge 100-year pact built on drones and defence. CBC News (Ottawa), 10 septembre.

Collomp, Florentin (2026). « Porter notre relation au plus haut niveau possible » : l’Union européenne propose au Canada un statut de « membre associé ». Le Figaro (Paris), 16 septembre.

Duangratana, Ornthicha (2023). Observations amid the COVID-19 outbreak: The US-China rivalry in Vietnam and the Philippines. Journal of Politics and Governance, 13(1), 154-188.

Guitton, Matthieu J. (2025). The Golden Cyber-Triangle: Geopolitics of an emerging cybermafia hotspot. Communication au colloque DeepINTEL 2025 – Focus on Security Intelligence, DeepINTEL, Vienne, 19 novembre.

Guitton, Matthieu J. et Fréchette, Julien (2023). Facing cyberthreats in a crisis and post-crisis era: Rethinking security services response strategy. Computers in Human Behavior Reports, 10:100282.

Kaewkitipong, Laddawan (2018) The Thai medical tourism supply chain: Its stakeholders, their collaboration and information exchange. Thammasat Review, 21(2):60-90.

Lasserre, Frédéric (2025). Contourner par la terre ? Dans Frédéric Lasserre et Pauline Pic, Géopolitique des détroits. Enjeux de contrôle de passages stratégiques. Paris, Le Cavalier bleu, pp. 145-166.

Srisamoot, Arthayudh (2022). China, Thailand and globalization. China and the world in a changing context: Perspectives from ambassadors to China. Singapore, Springer Nature Singapore, pp. 181-191.

Revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande envers l’ASEAN

Regards géopolitiques 12(3), 2026

Usanee AIMSIRANUN
Faculté de droit, Université de Chiang Mai

Résumé
Cet article analyse l’évolution de la politique étrangère de la Thaïlande au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Il examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.

Alors que la Thaïlande a historiquement mobilisé l’ASEAN comme levier de sécurité nationale, puis comme plateforme d’intégration économique, son leadership s’est progressivement érodé sous l’effet d’une décennie de turbulences politiques internes et de gouvernements militaires. Le retour de gouvernements civils traduit une volonté de relance par une diplomatie plus proactive. Toutefois, cette ambition demeure confrontée à des contraintes domestiques persistantes et à des défis régionaux majeurs.

L’article soutient que la capacité de la Thaïlande à redevenir un acteur pivot au sein de l’ASEAN repose sur la stabilisation de sa politique intérieure, l’élaboration d’une vision stratégique claire, ainsi que sur sa faculté d’impulser des coopérations multilatérales en s’appuyant sur la centralité de l’ASEAN.

Mots-clés : Thaïlande, ASEAN, politique étrangère, diplomatie proactive

Abstract
This article analyzes the evolution of Thailand’s foreign policy within the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN). It examines the extent to which domestic political instability has reconfigured Bangkok’s position—shifting from a founding member and driver of initiatives to a more withdrawn and reactive regional actor—and explores the conditions under which Thailand can revitalize its diplomacy to restore its influence within the organization.

While Thailand historically mobilized ASEAN as a lever for national security and later as a platform for economic integration, its leadership has progressively eroded due to a decade of internal political turbulence and military rule. The return of civilian governments reflects a desire for a relaunch through more proactive diplomacy. However, this ambition faces persistent domestic constraints and major regional challenges.

The article argues that Thailand’s ability to regain its status as a pivotal actor within ASEAN hinges on stabilizing its domestic politics, crafting a clear strategic vision for the region, and leveraging its capacity to drive multilateral cooperation based on the principle of ASEAN centrality.

Keywords: Thailand, ASEAN, foreign policy, proactive diplomacy

Introduction

Se percevant comme un pays fondateur et leader, la Thaïlande a joué un rôle actif et constructif dans l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (l’ASEAN) depuis sa création. Cependant, le pays a connu un déclin de son influence sur les scènes régionale et mondiale, particulièrement après les coups d’État de 2006 et 2014 et l’instabilité politique interne qui s’en est suivie. Avec le retour des gouvernements civils, l’intention de revitaliser la politique étrangère thaïlandaise a été avancée.

L’article examine dans quelle mesure l’instabilité politique intérieure a reconfiguré la position de Bangkok, passée d’un État fondateur moteur d’initiatives à un acteur régional plus en retrait et réactif, et interroge les conditions dans lesquelles la Thaïlande peut revitaliser sa diplomatie afin de restaurer son influence au sein de l’organisation.

L’ASEAN comme pierre angulaire de la politique étrangère de sécurité de la Thaïlande pendant la guerre froide

En tant que membre fondateur de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Thaïlande a joué un rôle de premier plan dans la création de l’organisation en 1967. Selon le Dr Thanat Khoman, ministre thaïlandais des Affaires étrangères de 1959 à 1971, l’ASEAN a été conçue avec la vision d’établir une coopération régionale entre pays voisins non-communistes comme alternative à long terme pour garantir la paix et la sécurité dans la région. La coopération était envisagée comme un processus graduel et informel, offrant une plateforme d’échange de vues entre les États membres.

L’ASEAN était perçue comme une alternative nécessaire et complémentaire à son alliance avec les États-Unis afin d’assurer la sécurité de la Thaïlande, (Snitwongse 1997). La Thaïlande soutenait la coopération régionale qui n’excluait pas le maintien d’alliances avec des partenaires extérieurs. À cet égard, la Thaïlande a approuvé à contrecœur la proposition malaisienne de la ZOPFAN en 1971 visant à transformer l’Asie du Sud-Est en une Zone de Paix, de Liberté et de Neutralité, dans laquelle la garantie externe serait remplacée par la gestion de l’ordre régional par les pays d’Asie du Sud-Est. Si la ZOPFAN stipulait que les bases étrangères étaient temporaires et ne restaient qu’avec le consentement exprès des pays concernés, aucun délai précis n’était fixé quant au retrait des bases étrangères (Snitwongse 1997).

Pendant la guerre froide, l’anticommunisme était intrinsèque à l’objectif de protection de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale (Chachavalpongpun 2024). L’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes et l’installation subséquente d’un gouvernement pro-Hanoï en décembre 1978 ont menacé la sécurité de la Thaïlande, qui perdait ainsi une zone tampon contre le Vietnam communiste. La Thaïlande a alors mobilisé le soutien de l’ASEAN pour internationaliser l’occupation vietnamienne du Cambodge et a gagné la sympathie internationale. Avec le soutien de la Chine et des États-Unis, l’ASEAN a parrainé des résolutions contre l’occupation à l’Assemblée générale des Nations Unies (Chambers and Bunyavejchewin 2023). En 1989, le Vietnam a retiré ses troupes du Cambodge après la chute de l’Union soviétique. L’ASEAN a gagné une reconnaissance internationale après son rôle important dans la coordination de l’opposition à l’occupation vietnamienne, tandis que la Thaïlande a réussi à mobiliser la coopération régionale pour sauvegarder sa sécurité nationale.

L’ASEAN comme plateforme pour stimuler les intérêts économiques et stratégiques de la Thaïlande après la guerre froide

Dans l’ère de l’après-guerre froide, particulièrement depuis la fin du conflit cambodgien jusqu’à la fin des années 1980, le développement économique est devenu central. Cette période a vu un glissement des valeurs de la sécurité nationale et de l’intégrité territoriale vers la promotion du développement économique et d’une politique étrangère à porte ouverte. Le gouvernement de Chatichai Choonhavan (de 1988 à 1991) a mis en avant une diplomatie visant à « transformer les champs de bataille en marchés ». La Thaïlande était désireuse de saisir de nouvelles opportunités commerciales et d’investissement à mesure que les pays d’Indochine et le Myanmar ouvraient leurs marchés. Le fait que les pays voisins cherchaient également des opportunités de développement économique offrait à la Thaïlande une occasion d’améliorer ses relations avec ces pays par la coopération économique (Funston 1998). La politique visait à promouvoir le commerce frontalier et a été ensuite soutenue par l’expansion des infrastructures de transport reliant les régions intérieures aux ports maritimes sur la côte est de la Thaïlande (Busbarat 2019). Le gouvernement cherchait à gagner en légitimité par la croissance économique via une politique étrangère ouverte tout en atténuant la priorité donnée à la sécurité nationale durant la guerre froide (Chachavalpongpun 2024).

La politique de rapprochement a ouvert par la suite la voie à la « politique d’engagement constructif » avec les pays voisins non démocratiques, qui promouvait la coexistence pacifique entre voisins indépendamment des systèmes politiques (Busbarat 2014). La Thaïlande soutenait que l’adhésion du Myanmar à l’ASEAN était essentielle pour garantir la sécurité de ses frontières et permettrait une transition graduelle vers la démocratie au Myanmar. Le Myanmar a accédé à l’ASEAN en 1997 avec le soutien de la Thaïlande. Ce principe d’engagement constructif est devenu une ligne directrice générale pour la politique thaïlandaise envers ses voisins, en particulier le Myanmar (Busbarat 2019). Il n’en reste pas moins que les relations entre la Thaïlande et le Myanmar ont été marquées par des conflits intermittents découlant de différends liés à la pêche, d’une délimitation de la frontière, du commerce illicite et des problèmes posés par les rebelles des minorités le long de la frontière entre les deux pays (Snitwongse 1997).

La zone de libre-échange de l’ASEAN (AFTA) a constitué l’initiative majeure de la Thaïlande envers l’ASEAN. Ayant précédemment dirigé un groupe de travail sur les alternatives de libre-échange intrarégional en 1985, Anand Panyarachun, plus tard dans son rôle de Premier ministre thaïlandais, a joué un rôle charnière dans la promotion de ce concept auprès des dirigeants de l’ASEAN. Il a officiellement proposé la création de l’AFTA lors du quatrième sommet de l’ASEAN en 1991 (Akrasanee 2015).

L’objectif principal de l’AFTA était de réduire les taux de droits de douane au sein de l’ASEAN à une fourchette de 0 à 5 % en 15 ans. Dans un contexte où les tendances économiques et commerciales mondiales s’orientaient vers l’intégration régionale et le protectionnisme, les dirigeants thaïlandais considéraient que l’augmentation de la coopération économique dans le cadre de l’ASEAN élargirait les opportunités commerciales de la Thaïlande et renforcerait son pouvoir de négociation avec les pays extérieurs à la région. La coopération économique a ainsi remplacé les divisions idéologiques de la guerre froide et a été mise en avant comme force unificatrice en Asie du Sud-Est (International Studies Center of the Ministry of Foreign Affairs 2024).

Soutenue par son développement économique réussi, la Thaïlande a cherché à promouvoir la coopération sous-régionale avec la vision de devenir le centre du développement économique, en particulier en Asie du Sud-Est continentale. Sous le gouvernement de Chuan Leekpai (1992-1995), la Thaïlande a proposé la coopération économique quadrilatérale (QEC) pour coordonner le développement des liaisons de transport entre la Chine, le Laos, le Myanmar et la Thaïlande. Le projet a ensuite été intégré au projet de la sous-région du Grand Mékong (GMS) soutenu par la Banque asiatique de développement (BAD), incluant le Cambodge et le Vietnam (Busbarat 2014). Sous le gouvernement de Chavalit Yongjaiyuth, la Thaïlande a adopté la politique « Look West », visant à positionner la Thaïlande comme un pont entre l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Sud dans le cadre de l’Initiative de la baie du Bengale pour la coopération technique et économique multisectorielle (BIMSTEC) (Busbarat 2019).

L’engagement flexible : une proposition d’ajustement de « l’ASEAN Way »

La crise financière asiatique a frappé durement la Thaïlande au milieu de l’année 1997 et s’est ensuite propagée dans toute la région. La crise a marqué la perte de compétitivité du pays et a sérieusement affecté sa capacité à affirmer son leadership régional (Busbarat 2019). Sous le second gouvernement de Chuan Leekpai (1997–2001), avec le Dr Surin Pitsuwan comme ministre des Affaires étrangères, la Thaïlande a fait du respect des droits de l’homme et de la promotion de la démocratie des éléments clés de sa politique étrangère.

Dans son document de réflexion de 1998, la Thaïlande proposa d’ajuster la norme traditionnelle de non-ingérence de l’ASEAN dans les affaires intérieures avec le concept d’« engagement flexible ». Celui-ci appelle à une discussion ouverte lorsque des questions internes ont des implications régionales ou affectent négativement la disposition d’autres membres de l’ASEAN (Haacke 1999). La Thaïlande considérait que le principe de non-ingérence avait empêché les membres de l’ASEAN d’avertir leurs homologues des dangers prévisibles, et était en partie responsable de la contagion de la crise économique de 1997 qui affecta la crédibilité de l’ASEAN dans la communauté internationale. L’engagement flexible visait à permettre à l’ASEAN 1) de répondre à l’interdépendance croissante des États ; 2) de confronter les nouvelles menaces sécuritaires, telles que les perturbations économiques et divers problèmes de sécurité transfrontaliers, y compris la migration internationale, la drogue illégale, la criminalité transnationale et la dégradation de l’environnement ; ainsi que 3) d’améliorer la démocratisation et les droits de l’homme dans les pays de l’ASEAN (Haacke 1999).

Bien que cela n’ait pas été explicite, la proposition thaïlandaise d’engagement flexible semblait cibler les problèmes posés par le régime autoritaire au Myanmar. Cette position constituait une tentative de restaurer la crédibilité de la Thaïlande par la promotion de la démocratie et des droits de l’homme dans la région, marquant un changement important par rapport à la politique d’« engagement constructif » (Busbarat 2019). Malgré le fait que la proposition thaïlandaise n’ait pas été acceptée par les autres membres de l’ASEAN, la Thaïlande a réussi à démontrer une plus grande sensibilité envers les politiques occidentales concernant le Myanmar, ce qui lui a été bénéfique pour accéder à l’aide économique durant la crise (Busbarat 2014).

Une politique étrangère orientée vers les affaires : l’expansion du rôle régional de la Thaïlande au-delà de l’ASEAN

La politique étrangère de la Thaïlande sous le Premier ministre Thaksin Shinawatra (2001-2006) a connu une relance notable. L’objectif de Thaksin était d’utiliser les initiatives de politique économique étrangère pour restaurer l’économie du pays après la crise financière asiatique de 1997 (Rakson 2015). La Thaïlande voulait construire un réseau de coopération avec ses partenaires stratégiques asiatiques en créant et renouvelant des accords de libre-échange, ainsi que diverses initiatives bilatérales et régionales.

En Asie du Sud-Est continentale, la Thaïlande proposa la stratégie de coopération économique Ayeyarwady-Chao Phraya-Mékong (ACMECS) visant à réduire l’écart de développement entre les anciens et nouveaux États de l’ASEAN tout en consolidant son rôle de leader sous-régional. À travers ACMECS, la Thaïlande a offert des concessions unilatérales à ses voisins et élimine les tarifs sur les produits agricoles des pays d’Indochine dans le cadre de projets d’agriculture contractuelle. La Thaïlande se positionne comme un grand donateur régional et mène une diplomatie de développement pour accroître ses échanges et ses investissements avec le Cambodge, le Laos, le Myanmar et le Vietnam (Chambers and Bunyavejchewin 2023).

La politique étrangère de la Thaïlande sous Thaksin se tournait résolument vers l’Asie (Chachavalpongpun 2010). L’objectif était de tirer parti du levier géopolitique de la Thaïlande et de promouvoir le pays comme centre du régionalisme asiatique à travers le lancement de l’initiative continentale, le Dialogue de coopération asiatique (ACD). L’ACD a été conçu comme un forum de discussion sur la politique et la coopération internationale en Asie pour construire la confiance entre les membres. L’ACD comprend aujourd’hui 35 membres. Une de ses créations est le développement des obligations asiatiques.

La stabilité issue de sa majorité parlementaire a permis au gouvernement de poursuivre une politique étrangère avec des stratégies plus claires et élaborées. Le Premier ministre Thaksin a été personnellement à l’avant-garde de cette diplomatie d’affaires, visant à étendre et affirmer le rôle de la Thaïlande en Asie. La politique étrangère sous Thaksin pouvait être perçue comme un instrument pour soutenir sa politique intérieure populiste, cherchant à attirer les investissements étrangers et à rehausser son profil international (Chachavalpongpun 2010).

Le gouvernement de Thaksin a ensuite été renversé par un coup d’État militaire en 2006. Depuis 2005, la Thaïlande a souffert d’une instabilité politique excessive, marquée par des mouvements de protestation d’envergure et une grave polarisation entre les partisans de Thaksin (les « chemises rouges ») et ses opposants (les « chemises jaunes ») (Chambers and Bunyavejchewin 2023).

Cette division politique a sérieusement affecté l’élaboration des politiques et le rôle régional de la Thaïlande. L’invasion des lieux de réunion par des manifestants antigouvernementaux a entraîné l’annulation des sommets ASEAN+3 et ASEAN+6 de 2009 à Pattaya et l’évacuation de 15 dirigeants par hélicoptère. Cet événement a été fort préjudiciable à la crédibilité de la Thaïlande et a instauré un doute quant à sa capacité à participer efficacement aux affaires régionales au milieu de cette crise politique (Busbarat 2014).

Politique étrangère tournée vers l’intérieur sous le régime militaire

Yingluck Shinawatra a occupé le poste de Première ministre de 2011 jusqu’à sa destitution en 2014 lors d’un coup d’État mené par le général Prayuth Chan-O-Cha. Ce dernier est ensuite devenu Premier ministre et est resté au pouvoir jusqu’en 2023. La politique étrangère de la Thaïlande s’est recentrée, délaissant les « marchés » pour revenir aux « champs de bataille » (Chachavalpongpun 2024), avec pour priorité le maintien de la stabilité interne et de la sécurité nationale. Le ministère des Affaires étrangères a été chargé de justifier le coup d’État et d’assurer à la communauté internationale l’engagement du pays envers le retour à la démocratie. Le respect de la souveraineté nationale a été mis en avant pour délégitimer les critiques étrangères du régime de la junte (Chachavalpongpun 2024). La Thaïlande a semblé se rapprocher de la Chine par suite  des sanctions et critiques des pays occidentaux (Aimsiranun and Mottet 2025).

Alors que d’autres pays de l’ASEAN — notamment le Brunei, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et les Philippines — adoptaient une position critique forte envers le non-respect du 5 point consensus par le Myanmar (Hossain 19 January 2022), le gouvernement de Prayuth a prôné une « diplomatie silencieuse » et refusait d’intervenir dans la politique intérieure du Myanmar (Sanglee 22 December 2021).

Pendant près de dix ans sous le régime militaire, la politique étrangère thaïlandaise a été repliée sur elle-même et réactive. La Thaïlande a manqué d’initiatives de politique étrangère et a vu sa capacité à jouer un rôle international ou régional s’amoindrir.

Les efforts continus pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande sous les gouvernements civils

Lors des élections de 2023, le Parti Pheu Thai est revenu au pouvoir et Srettha Thavisin, magnat de l’immobilier, a été élu Premier ministre. Le gouvernement de Srettha a toutefois souffert d’un problème de légitimité politique, le parti ayant collaboré avec des partis conservateurs dirigés par Palangpracharat et Bhumjaithai pour former une coalition, rompant ainsi son accord avec le parti Move Forward qui avait pourtant remporté le plus grand nombre de sièges à la Chambre des représentants (Suporn 2024).

Pour renforcer sa légitimité, le gouvernement a avancé une « diplomatie économique proactive », orientée vers la croissance commerciale, avec la promesse de renforcer le rôle de la Thaïlande et de restaurer son prestige international (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2023). Le gouvernement a annoncé son intention de poursuivre une politique étrangère plus diversifiée et de revitaliser ses liens économiques et militaires avec les États-Unis pour rééquilibrer l’inclinaison vers la Chine durant le régime militaire. Cependant, la Thaïlande semble rester proche de la Chine pour des intérêts économiques étant donné que le gouvernement de Srettha a cherché à renforcer la coopération commerciale avec ses homologues chinois (Suporn 2024).

Après que Srettha a été contraint à la démission à la suite d’un verdict de la Cour constitutionnelle, au motif qu’il avait nommé un politicien inéligible au sein de son cabinet, Paetongtarn Shinawatra est devenue Première ministre en août 2024. Son gouvernement visait à poursuivre la politique étrangère proactive et orientée vers l’économie du parti (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2025). Cependant, son gouvernement a été confronté à un test diplomatique majeur par suite du conflit frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge. Initialement caractérisé par des escarmouches de faible intensité, le conflit s’est ensuite intensifié avec des tensions militaires, incluant des explosions de mines terrestres et des échanges de tirs qui auraient tué et blessé des civils et des soldats des deux côtés en mai 2025. En juin 2025, la fuite de son appel téléphonique avec Hun Sen qualifiant l’armée thaïlandaise de « camp adverse » a gravement affecté la confiance de la population envers le gouvernement, et a conduit plus tard à la destitution de la Première ministre par la Cour constitutionnelle (Head 2025).

La gestion par les autorités thaïlandaises du conflit frontalier avec le Cambodge a révélé certaines limites, notamment un retard à riposter aux arguments du Cambodge dans la « guerre de l’information » et un manque flagrant de coordination entre l’armée et le ministère des Affaires étrangères. Ce conflit entre la Thaïlande et le Cambodge représente un défi important pour l’unité de l’ASEAN. Les pourparlers de paix organisés par le Premier ministre malaisien Anwar, en sa qualité de président de l’ASEAN en juillet 2025, ont offert une voie médiane pour la Thaïlande, qui préférait une approche bilatérale, et le Cambodge, qui cherchait à internationaliser le différend. Même si l’influence de la déclaration du président Trump liant le cessez-le-feu aux négociations tarifaires avec la Thaïlande et le Cambodge ne pouvait être ignorée, l’existence de l’ASEAN comme plateforme régionale de médiation permet d’éviter une intervention directe ou un jeu de puissance entre grandes puissances concernant ses membres. Les parties ont finalement accepté qu’une équipe d’observateurs intérimaires de l’ASEAN vérifie le cessez-le-feu en tant que tierce partie.

Anutin Charnvirakul a été élu Premier ministre avec la promesse de modifier la constitution de 2017 et de dissoudre le parlement pour permettre une élection générale de la Chambre des représentants d’ici janvier 2026. Sihasak Phuangketkeow, diplomate expérimenté ayant été représentant permanent de la Thaïlande aux Nations Unies à New York et président asiatique du Conseil des droits de l’homme de l’ONU (2010-2011), a été nommé ministre des Affaires étrangères. Il promit de poursuivre une diplomatie proactive, une politique étrangère multidimensionnelle et multidirectionnelle, ainsi que de ramener la Thaïlande sur la scène internationale.

Le Premier ministre Anutin a tenté d’afficher une posture de fermeté concernant le conflit frontalier avec le Cambodge pour capter la tendance nationaliste en vue des prochaines élections. Il est pressenti pour rester Premier ministre avec Sihasak aux Affaires étrangères après les élections de février 2026. Au sujet des relations bilatérales, le ministère des Affaires étrangères sous Sihasak a réagi de manière assez active à l’international et a redoublé d’efforts dans sa communication vers le public thaïlandais. Une question importante à suivre est la manière dont le nouveau gouvernement Anutin traitera le mémorandum d’entente (MOU) de 2000 sur la délimitation des frontières terrestres et celui de 2001 sur les zones maritimes revendiquées et la coopération énergétique. Sous son précédent gouvernement, il avait annoncé son intention d’organiser un référendum pour révoquer le mémorandum d’entente de 2000. Les experts s’étaient opposés à cette initiative, soulignant le dilemme complexe : comment informer suffisamment le public des enjeux sans compromettre la position stratégique de la Thaïlande dans le conflit (The101.world 2025).

Vers un rôle proactif et significatif de la Thaïlande au sein de l’ASEAN

Pour revitaliser la politique étrangère de la Thaïlande et son rôle au sein de l’ASEAN, une politique intérieure stable est indispensable afin de permettre aux autorités d’élaborer une diplomatie plus continue et approfondie. Il est crucial que la Thaïlande élabore une vision claire et des stratégies à l’égard de l’ASEAN, et que celles-ci résultent d’une réflexion approfondie sur la manière de tirer parti du potentiel de l’organisation au bénéfice du pays et de la région.

Dans le cadre de l’ASEAN, la Thaïlande devrait jouer un rôle plus proactif, en prenant des initiatives et en contribuant à faire avancer le plan d’intégration de l’ASEAN.

  • La Thaïlande peut contribuer activement à la réalisation de la communauté de l’ASEAN et promouvoir la connectivité, en mettant l’accent sur sa position géographique stratégique au centre de l’Asie du Sud-Est continentale. En tant que présidente des négociations de l’Accord-cadre sur l’économie numérique de l’ASEAN (DEFA), la Thaïlande a l’opportunité de mener les efforts pour finaliser cet accord afin de dynamiser l’économie numérique, conformément à son objectif de devenir un hub numérique régional (Département des Relations Publiques 2024).
  • En tant que coordinatrice de l’ASEAN pour la coopération au développement durable, la Thaïlande peut agir comme agent de changement et stimuler les progrès de l’organisation dans la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) à travers diverses initiatives telles que le réseau électrique de l’ASEAN et le mécanisme de financement vert (Ministère des Affaires étrangères de la Thaïlande 2026).
  • La crise au Myanmar représente un test majeur pour la pertinence de l’ASEAN ainsi que pour le rôle diplomatique de la Thaïlande. La Thaïlande est attendue pour jouer un rôle constructif dans la création d’une paix durable par la réconciliation entre toutes les parties, à travers la facilitation du dialogue et les canaux humanitaires, sans néanmoins compromettre l’approche collective de l’ASEAN. La poursuite de sa politique progressiste permettant aux réfugiés fuyant le conflit armé au Myanmar de travailler en dehors des abris temporaires démontre une gestion inclusive des flux migratoires et positionne le pays comme un modèle de pragmatisme humanitaire au sein de l’ASEAN.
  • En ce qui concerne le conflit frontalier avec le Cambodge, la sincérité et l’engagement à ajuster les relations entre voisins des deux parties bénéficieraient grandement à l’unité de l’ASEAN. Tout en restant ferme sur la protection de ses intérêts nationaux, la Thaïlande devrait poursuivre les efforts diplomatiques pour résoudre le différend conformément au droit international.

Face à un ordre mondial perturbé où les grandes puissances violent les règles internationales qu’elles ont elles-mêmes contribué à créer, il est important que la Thaïlande adopte une politique étrangère fondée sur des principes. Pour un pays de taille intermédiaire, la sauvegarde du droit international et d’un ordre fondé sur des règles est à l’avantage du pays. La Thaïlande devrait contribuer au renforcement de l’ASEAN et des cadres multilatéraux dirigés par celle-ci pour naviguer entre les rivalités des grandes puissances et s’engager de manière constructive avec elles.

En accord avec l’appel pour la promotion du « soft power en diplomatie » de la Thaïlande, c’est-à-dire la capacité du pays à prendre l’initiative pour diriger et façonner les agendas régionaux et internationaux, en particulier ceux ayant un impact significatif sur ses intérêts (The standard 2025)[1], la Thaïlande peut s’appuyer sur la centralité de l’ASEAN dans la structure de sécurité multilatérale régionale et promouvoir l’ASEAN comme plateforme principale pour traiter les menaces sécuritaires transfrontalières qui affectent les communautés régionales et internationales. L’ASEAN a l’avantage de disposer d’un pouvoir de mobilisation unique pour coordonner les efforts régionaux et internationaux contre des menaces communes (Aimsiranun and Porananond 2023). Parmi les questions critiques potentielles à traiter figurent, par exemple, les réseaux mondiaux de cyber-arnaques, de traite des êtres humains et de blanchiment d’argent associés. Étant donné que les centres opérationnels de ces réseaux sont principalement situés en Asie du Sud-Est continentale, alors que l’impact est mondial, la Thaïlande et l’ASEAN sont idéalement placées pour aborder la question et ont l’opportunité de transformer ce défi en une opportunité d’initier une coopération internationale à fort impact mondial.

Références

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Chambers, Paul, and Poowin Bunyavejchewin (2023). « Complex Positioning: Thailand’s Role in the Context of ASEAN “Centrality” and Indo-Pacific Security. » In ASEAN and Regional Actors in the Indo-Pacific, edited by Sueo Sudo and Chosein Yamahata, 17–37. Springer Singapore.

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[1] Voir l’interview de Phattharaphong Saengkrai