Recension. Yves Duchère (2023). Vietnam et États voisins. Géopolitique d’une région sous influences. Paris : Armand Colin.

Regards géopolitiques v12n2, 2026

 

Yves Duchère (2023). Vietnam et États voisins. Géopolitique d’une région sous influences. Paris : Armand Colin.

 

Trait-d’union entre la Chine et l’Asie du Sud-Est, le Vietnam connaît, depuis la fin des années 1980, un développement spectaculaire depuis la chute de l’URSS et de son soutien, et d’importantes réformes économiques mises en œuvre par le gouvernement pour s’adapter à cette nouvelle donne. L’émergence du Vietnam s’accompagne néanmoins d’enjeux socio-économiques qui ne peuvent être compris en dehors des relations et influences réciproques qu’entretiennent le Vietnam et ses États voisins (Laos, Cambodge, Chine).

Après avoir décrit le développement de ces États, et mis en exergue les convergences et divergences des pays d’une région sous influence chinoise, l’ouvrage questionne la nature des relations des États de l’ex-Indochine avec le géant économique et démographique chinois. L’auteur porte également une attention particulière à l’examen des divisions et des tensions entre le Vietnam, le Cambodge et le Laos, à un moment où la Chine est perçue à la fois comme une menace et comme une source de croissance économique.

L’ouvrage propose une analyse se déclinant en trois parties et 9 chapitres.

La première partie, « Le Vietnam dans sa région », propose une analyse approfondie des milieux naturels (chapitre 1) et du peuplement des territoires du Vietnam et de ses deux voisins indochinois, le Laos et le Cambodge dans leurs relations avec la Chine et l’Inde. La dimension historique est privilégiée pour proposer une géohistoire de la région, avec une lecture centrée sur le Vietnam, de la préhistoire à la fin du XXe siècle. La composition ethnique des populations de ces pays ainsi que celle de la Chine est décrite, de même la démographie des quatre pays jusqu’à nos jours. Les périodes précoloniale, coloniale et les guerres d’Indochine sont précisément analysées jusqu’à la période socialiste d’avant les réformes économiques majeures (doi moi, ou Renouveau) entreprises par le gouvernement pour tenter de s’adapter à l’affaiblissement, puis la disparition du soutien soviétique, réformes introduisant une part d’économie de marché à partir de 1986.

Dans une seconde partie, « Les mutations du Vietnam depuis le Doi moi », la transition vers une économie de marché à orientation socialiste au cours des trente dernières années est étudiée. Le régime obéit à une logique très centralisatrice malgré de timides mesures de décentralisation prises depuis les années 1990. Le système unitaire n’est pas véritablement entamé par la latitude donnée aux autorités locales dans des domaines limités. Le Vietnam cherche à retrouver une croissance économique, perçue comme levier nécessaire pour la survie du régime et le maintien d’un certain degré de puissance face à la Chine, croissance qui passe donc par l’intégration dans les flux économiques mondialisés. À la suite de l’ouverture économique des années 1980 puis de l’entrée du pays dans l’OMC (2007), le Vietnam a attiré les investissements étrangers dans les industries manufacturières, d’abord des pays d’Asie orientale (Corée du Sud, Japon, Taïwan, Chine…), des États-Unis et de l’Union Européenne, et a accru ses exportations vers ces pays, multipliant les accords commerciaux et les traités de libre-échange. Sa main d’œuvre très bon marché mais relativement éduquée lui a permis d’être attractif et de maintenir des taux de croissance annuels supérieurs à 5%. La production industrielle nationale s’est développée dans un réseau de zones franches avec parcs industriels et zones économiques côtières et frontalières, selon un modèle déjà éprouvé en Chine de promotion des exportations et des investissements étrangers tournés vers l’exportation.

Dans le domaine agricole, un processus de décollectivisation s’est peu à peu développé à partir de 1979. Le retour progressif à l’agriculture familiale au cours des années 1980 s’est traduit par la diversification et l’intensification des cultures et des échanges, la création de surplus exportables et la baisse de la pauvreté de plusieurs zones rurales. Le Vietnam est ainsi redevenu un grand exportateur de riz (2e exportateur), tout comme il est devenu le 2e exportateur de café (environ 18% du marché) produit dans les hauts plateaux centraux, essentiellement du robusta. Le secteur du tourisme international et intérieur a pris une importance économique croissante avec la valorisation active de cette activité.

Cette croissance économique modifie la structure de la société. Les inégalités se sont accrues, la pauvreté a certes sensiblement reculé dans les zones urbaines et particulièrement les métropoles et leurs régions, mais elle perdure dans les zones périphériques, l’arc montagneux du Nord et les Hauts Plateaux du centre, où les minorités ethniques sont numériquement dominantes. Cette croissance s’accompagne d’impacts environnementaux réels, pollution industrielle et agricole, tandis que des impacts socio-économiques du réchauffement climatique sont abordés : le delta du Mékong est particulièrement affecté par l’élévation du niveau marin et les intrusions d’eaux salées. Enfin, un dernier chapitre aborde la question de la dynamique urbaine et des migrations.

La troisième partie « Autoritarismes, zone d’influence chinoise et tensions géopolitiques » revient à une échelle régionale incluant les trois États voisins à travers une approche comparative. Les trois pays indochinois, dans l’ombre économique et parfois politique de la Chine, ont en commun avec elle l’autoritarisme de leur régime politique basé sur le parti unique, un État assez répressif, la présence d’une forte corruption, dans une gestion économique qui mobilise la libre entreprise mais fait la part belle à l’économie planifiée, sauf pour le Cambodge. Comment ces régimes fonctionnent-ils ? Les deux chapitres suivants abordent les relations entre les États d’Asie du Sud-est et la Chine, dans le cadre de la sphère d’influence chinoise, et esquissent les tensions entre essentiellement le Vietnam et la Chine, en mer de Chine du Sud et dans le bassin du Mékong. L’auteur présente adéquatement l’accord de délimitation maritime de 2000 dans le golfe du Tonkin/de Beibu, mais l’analyse est plus sommaire sur la mer de Chine du Sud, la course à l’occupation des iles, les changements de discours du Vietnam en coordination avec les Philippines et la Malaisie pour dénier le statut d’îles aux formations insulaires des Spratleys (article 121 de la CNUDM), le recours des Philippines devant la Cour permanente d’arbitrage en 2013 (verdict en 2016) et le dépôt d’une demande commune Vietnam-Malaisie pour l’extension du plateau continental en 2009. De fait, la carte des espaces maritimes est largement erronée et ne reflète pas les revendications actuelles des États d’Asie du Sud-est (Lasserre et Alexeeva, 2025).

L’ouvrage propose ainsi une analyse laissant une place importante à la perspective historique, à la prise en compte des aspects sociaux et des dimensions politiques, notamment la dynamique politique intérieure au Vietnam et les frictions entre Chine et Vietnam – justifiant ainsi le sous-titre Géopolitique d’une région sous influence. C’est un point fort de l’ouvrage, très documenté.

L’ouvrage n’est cependant pas exempt de défauts. Tout d’abord, le choix du cadrage géographique, intégrant parfois l’ensemble de la Chine mais pas de manière systématique, ce qui fait que parfois les analyses portant sur ce pays semblent un peu plaquées dans le propos. On peut regretter aussi de ne pas lire une analyse des relations du Vietnam avec la Thaïlande, totalement absente du propos, et d’une manière générale, du rôle de l’ASEAN dans la dynamique des relations du Vietnam avec ses partenaires régionaux.

Par ailleurs, même si l’objectif n’était pas de proposer au lecteur une classique géographie du Vietnam et de ses voisins, on aurait aimé lire davantage d’analyse des dynamiques territoriales, en particulier dans les régionaux périphériques : quels projets de développement ont-ils été soutenus pour tenter d’enrayer la pauvreté de ces régions que l’auteur expose par ailleurs très bien ? Comment les transports, absents du propos, sont-ils organisés, et comment leur modernisation est-elle envisagée dans un contexte d’accent mis sur le concept de corridors et d’axes structurants, en particulier ferroviaires ?

Un ouvrage au final intéressant, bien écrit, pas exhaustif sur le Vietnam et ses voisins immédiats, qui propose une lecture pertinente sur la dynamique géopolitique, économique et sociale de cette sous-région.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Lasserre, F. et Alexeeva, O. V. (2025). Limites maritimes et discours juridique dans le conflit en mer de Chine du Sud, un outil politique ? Recherches et Documents n°16, Fondation pour la Recherche Stratégique, Paris, novembre, https://www.frstrategie.org/sites/default/files/documents/publications/recherches-et-documents/2025/R%26D%20162025.pdf

 

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