Christian Montès (2022).  Mississippi. Le cœur perdu des États-Unis. Paris, CNRS Éditions, 251 p.

RG v9n1, 2023

Cet ouvrage de Christian Montès s’insère dans une collection consacrée à des enjeux sociaux, politiques et économiques des grands fleuves. L’auteur propose ici une réflexion sur le Mississippi, selon un regard de géographe certes mais qui marie des considérations historiques, économiques, politiques et sociologiques dans un propos fort plaisant. Le Mississippi est très important dans l’histoire et l’imaginaire des États-Unis, que l’on pense à Mark Twain, à Bessie Smith, au blues, à l’esclavage, aux bateaux à aubes, rappelle-t-on en propos liminaire. Pourtant, si le Mississippi, qui traverse le pays du nord au sud, est au cœur géographique des États-Unis, il semble à la marge en termes politiques, économiques ou sociaux. Le Mississippi est-il pour autant le cœur perdu des États-Unis ?

Déployant une analyse rigoureuse d’éléments historiques, géographiques et environnementales, l’auteur ne dédaigne pas pour autant les aspects culturels (section 5) pour compléter le portrait humain du bassin versant avec également des annexes ou des sous-sections sur la cuisine, la musique, les lieux d’intérêt pour le voyageur.

La première section aborde les « pays et paysages du Mississippi », avec en préambule des éléments portant sur les premiers occupants, les cultures amérindiennes, présentes depuis des millénaires, qui ont pu modifier sensiblement le paysage de leurs lieux de vie mais dont il ne reste pas grand-chose matérialisant leur présence aujourd’hui, sauf le site de Cahokia qui a pu compter 20 000 habitants du VIIIe au XIVe siècles, et dont les tertres monumentaux rappellent aujourd’hui la grandeur passée que l’absence de pierres de construction ne souligne guère. L’auteur esquisse, de la source jusqu’au delta, les paysages que traverse, du nord au sud, le grand fleuve de plaine, paysages aujourd’hui dominés par les héritages de la colonisation et de la mise en valeur pratiquée par les États-Unis après le rachat de l’immense territoire de la Louisiane en 1803. L’auteur développe quelques portraits le long du fleuve : le lac Itasca où il prend sa source ; Minneapolis et son économie en partie fondée sur l’agriculture intensive ; la confluence avec le Missouri, qui donne une dimension de grand fleuve au Mississippi ; et enfin le delta, fortement dégradé comme on le verra dans la suite de l’ouvrage. Cette entrée par les paysages est une manière intéressante et plaisante de saisir la diversité de l’espace étudié, l’auteur insiste sur ce point malgré le relief peu contrasté du bassin versant, et d’en appréhender les diverses facettes.

La seconde section s’articule autour de l’analyse du rôle des villes dans la mise en valeur du territoire et le développement de l’économie. Dans un vaste territoire soumis à l’expansion rapide de la jeune république américaine, le fleuve constituait une barrière nord-sud face à des mouvements vers l’ouest. Plusieurs villes ont donc développé des fonctions de passage au bord d’un fleuve parfois impétueux et donc facteur de risque d’inondation. Si la période coloniale française avait vu la fondation de plusieurs forts, villages et villes, notamment en Louisiane, dans une logique d’expansion méridienne, c’est ensuite des fonctions de commerce et de passage vers l’ouest (gateways to the West) que certaines de ces localités ont assuré, avec la possibilité de voir des fonctions de carrefour pérenniser leur développement avec le trafic fluvial nord-sud et ferroviaire ou routier est-ouest. Le premier pont routier date de 1854 et le premier pont ferroviaire de 1856. Certaines seulement : il y a eu parfois synergie, mais parfois certaines localités n’ont connu qu’une fonction temporaire, ignorée par le réseau ferroviaire alors en plein essor. Le bassin du Mississippi est alors le cœur de la grande marche de l’expansion américaine vers l’Ouest.  De nos jours, les villes du bassin n’occupent qu’une place secondaire dans la hiérarchie urbaine du pays. Si Saint-Louis a pu un temps revendiquer le déménagement de la capitale après la guerre de Sécession, elle a par la suite glissé dans la hiérarchie urbaine comme toutes les villes le long du fleuve. Ces villes ne s’appuient désormais que rarement sur le fleuve comme atout économique. Elles sont souvent marquées par des difficultés socio-économiques, dont le déclin démographique, de forts problèmes liés à la persistance de la ségrégation aggravée par la pauvreté et la criminalité. Le cœur du pays qu’occupe le bassin du Mississippi n’a donc que très provisoirement acquis une importance économique et politique. Il est aujourd’hui dominé par des villes extérieures, Houston, Atlanta et Chicago. Le chapitre se poursuit avec une analyse des petites villes et du réseau urbain des États du bassin.

Le troisième chapitre développe un regard critique sur les choix de mise en valeur du fleuve. Revenant sur des paramètres hydrauliques – régime d’écoulement, risque inondation lié au régime nival au nord et associé à l’impact des ouragans venant du golfe du Mexique au sud ; forte contrainte envers la navigation que représente un fleuve peu profond charriant de grandes quantités de sédiments qui modèlent des bancs de sable mouvants comme autant d’entraves au mouvement des navires, l’auteur expose quelles ont été les alternatives qui se sont présentés au cours du XIXe siècle pour exposer le choix techniciste effectué notamment sous l’impulsion du Corps des ingénieurs de l’Armée – Army Corps of Engineers – et des acteurs économiques qui souhaitaient se prémunir contre les inondations – de manière illusoire – à travers des digues énormes, des barrages-écluses, la canalisation du fleuve et le dragage de chenaux.

L’auteur souligne bien les enjeux liés à l’absence de gestion intégrée du bassin, la prévalence d’une vision techniciste portée par le Corps des ingénieurs, la vétusté et le mauvais entretien des infrastructures révélés par Katrina en 2005. Il met en relief le caractère illusoire de la sécurité que fournissent les digues, qui ne peuvent contenir toutes les crues en l’absence de bassins déversoirs conséquents et dans un contexte de changements climatiques qui accroissent fréquence et intensité des épisodes extrêmes, sans pour autant que ce mode de gestion soit remis en cause. Il souligne aussi les enjeux géopolitiques de la gestion des crises, avec le choix très politique des municipalités parfois sacrifiées face aux crues, souvent pauvres et peuplées d’une forte proportion de Noirs pour sauver des centres urbains plus riches. Ces critiques ne permettent pas d’envisager un changement de paradigme – ne serait-ce que parce que ce changement remettrait en cause trop d’intérêts économiques. « Les accusations portées contre les décisions de privilégier la sauvegarde des grandes villes productives au détriment des campagnes plus pauvres et peu densément peuplées sont donc vite oubliées… » (p.131). Cette analyse sans concession de la dimension sociale et politique de la gestion du risque inondation constitue un passage particulièrement intéressant de l’ouvrage. L’auteur évoque par la suite, dans un portrait assez sombre, les graves risques environnementaux qui pèsent sur le delta, inondations, érosion accélérée, pollution liée à l’industrie, à l’agriculture intensive, à la pétrochimie… Ici comme plus en amont, on paie le prix des choix en matière d’aménagement, qui reposent sur la même foi en l’endiguement. « plus on endigue, plus le delta disparait, plus le fleuve se rehausse, et plus on doit encore rehausser les digues sans pouvoir éviter les ravages des plus grandes crues… » (p.139).

Le quatrième chapitre approfondit la question du rôle économique du fleuve, à différentes échelles. Très tôt mise en valeur par les Amérindiens, on l’a vu, la vallée fut intensivement drainée, arpentée selon un modèle géométrique, et cultivée à partir du XIXe siècle. Aujourd’hui, l’agriculture est l’une des plus productives au monde grâce aux sols alluviaux et au modèle intensif qui y prévaut. Les aménagements du fleuve permettent le transport de grands convois de barges pour écouler les productions et servent aussi au secteur industriel. Le Mississippi joue encore un rôle majeur à l’échelle du pays, 10 % des marchandises transitant par son bassin. Le sud a également été le support d’une grande industrie pétrochimique.

Au final, un ouvrage bien écrit, plaisant à lire, avec un plan qui se démarque de l’exposé géographique classique. Certes l’auteur a fait des choix dans les thématiques développées, mais le portrait du bassin de ce grand fleuve ainsi dressé alimente une réflexion sur la dynamique sociale, économique et environnementale de la région. Des risques majeurs pèsent sur les populations, résultante des choix du passé, et que des catastrophes comme Katrina en 2005 préfigurent. Il reste à voir si les décideurs persisteront dans la fuite en avant que dépeint l’auteur, où si d’autres pratiques pourront émerger.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

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