Les frontières revisitées. Héritage, fragmentation, recomposition, hiérarchies

v7n3 (2021)

Frontières revisitées

Jean-Paul Chagnollaud et Xavier Richet (dir.) (2020). Les frontières revisitées. Héritage, fragmentation, recomposition, hiérarchies. Paris, L’Harmattan.

La question des frontières, une question récurrente, est abordée dans cet ouvrage sous différents angles : historique, géopolitique, juridique et économique en considérant plusieurs aires géographiques : le monde arabe et sub-saharien, l’Europe, l’Eurasie et l’Amérique centrale. L’ouvrage traite à la fois les frontières issues du colonialisme, celles qui délimitent les États-nations, celles d’une formation supranationale (Union européenne) qui se transforment dans leurs fonctions et s’étendent en même temps avec l’externalisation des fonctions de contrôle des migrations aux pays du sud de la Méditerranée. La montée en puissance des pays émergents modifie les relations de pouvoir et de dépendances en instituant de nouvelles frontières, immatérielles cette fois.

Cet ouvrage, recueil de textes produits à la suite d’une série de conférences sur le thème des frontières, propose plusieurs chapitres sur des sujets éclectiques avec comme angle d’analyse la dynamique des frontières contemporaines. Prenant acte de la mort du mythe de la fin des territoires et des frontières, l’ouvrage s’efforce de réfléchir sur la complexité de ces dynamiques à l’œuvre, selon les régions d’une part, mais aussi dans la diversité de leurs fonctions, des configurations qui se dessinent, de leurs qualités et de leur gestion, tant il est vrai que le tracé de la frontière ne conditionne pas les impacts de celle-ci sur le territoire traversé, mais bien plutôt la façon dont la frontière est gérée. Une prémisse traverse l’ouvrage : si la mondialisation a vu se développer des pôles de croissance régionaux couplés avec des politiques d’intégration et donc de réduction des effets barrière des frontières, les coordonnateurs de l’ouvrage estiment qu’est aujourd’hui en cours un processus de démondialisation, qui se traduit par la volonté de reconstituer des contrôles, des barrières, de limiter les flux de personnes. Cette dynamique, qui se traduit notamment par le phénomène du Brexit et la réapparition d’une frontière tangible en Irlande du Nord, n’exclut pas la poursuite, selon des rythmes et des objectifs divers, des négociations d’intégration avec plusieurs pays des Balkans, ou le blocage de processus d’intégration malgré les discours lénifiants, comme au Maghreb.  Pas de nouveau paradigme interprétatif ici, ni d’exploration théorique : l’ouvrage se conçoit comme un recueil d’études de cas destinées à illustrer ces cas de figure multiples de la réalité des frontières contemporaines.

 

L’ouvrage s’articule en trois parties. La première revient sur les héritages et les continuités : les frontières dans les années 1920 ; un zoom sur l’Irak et le Kurdistan ; les coûts de la non-intégration pour les pays du Maghreb; les dynamiques de contrôle du territoire et des frontières au « Sahélistan », dans les pays du Sahel confrontés à la montée des mouvements de guérilla mobilisant une rhétorique islamiste.

La seconde se centre sur l’Europe et propose des analyses sur la reconfiguration de ses territoires. Comment l’Union européenne post-Brexit se recompose-t-elle ? Comment le droit évolue-t-il dans ce qui est présenté comme la démondialisation du droit ? Comment lire l’évolution de la situation politique en Catalogne ? Qu’attendre des processus d’intégration des pays des Balkans à l’UE ?

La troisième partie propose des textes plus généraux, sur le thème de la mondialisation, des échanges et des hiérarchies de territoires et de frontières. Un chapitre propose de repenser le paradigme interprétatif des frontières. Un chapitre propose une analyse de la coopération transfrontalière entre Russie et Chine, coopération fondamentalement asymétrique et n’excluant pas arrière-pensées et craintes cachées. Une dernière section propose une lecture de l’impact de l’investissement en provenance des pays de l’ALENA [NAFTA, sic] dans l’intégration centre-américaine et sur la dynamique des frontières économiques de la région.

On l’a dit, ces trois parties proposent des études de cas diverses, et c’est là un intérêt manifeste de l’ouvrage : la variété des cas de figure concourt à une meilleure illustration, à défaut d’analyse, des complexes dynamiques frontalières, analyse que l’ouvrage ne se proposait pas de mener par ailleurs.  Mais, tribut sans doute de la nature de recueil de communications présentées dans un cycle de conférences, ces chapitres présentent également une grande hétérogénéité, dans la longueur des textes mais aussi dans leur qualité. La section sur les frontières dans les années 1920, mal nommée, propose plutôt une présentation des héritages de cette époque sur les tracés frontaliers au Moyen-Orient, avec seulement 5 pages… La section sur les coûts de la non-intégration des pays du Maghreb demeure très descriptive et explore peu les raisons de l’échec des tentatives de construction d’une union régionale, si tant est qu’elle ait réellement été souhaitée par les dirigeants au-delà des discours. Le très intéressant chapitre sur le « Sahélistan » offre un bilan contrasté : certes, il ne propose pas de problématique et ne traite que marginalement  de la question frontalière, mais présente une analyse très documentée et argumentée du contrôle du territoire des États de la région pour contredire l’idée que c’est depuis peu, sous la poussée des mouvements armés djihadistes, que les États ont perdu le contrôle de leur territoire et ont laissé se développer des ramifications régionales aux conflits internes. « Il serait hasardeux d’affirmer que les prolongements internationaux des rébellions d’autrefois auraient été moindres du temps de la guerre froide » (p.76), au contraire.

L‘analyse de la fin de la mondialisation du droit postule que le Brexit reflète un courant mondial en faveur du retour du contrôle des normes juridiques au sein de l’État, un propos intéressant mais dont le lien avec la frontière aurait mérité d’être davantage explicité, malgré la pertinence de ce chapitre : on oublie en effet trop souvent dans les ouvrages sur la frontière que celle-ci n’est pas juste un outil pouvant servir de barrière aux flux migratoires, mais constitue aussi la limite d’application d’une norme juridique. La section sur la Catalogne revient sur la genèse et l’histoire de la dispute entre Madrid et Barcelone, sans ici encore que le lien avec la frontière ne soit clairement expliqué. Le chapitre sur l’intégration des pays des Balkans propose aussi un éclairage intéressant, mais qui encore une fois demeure un peu superficiel : quels sont les enjeux de ces processus ? quels en sont les ressorts, les avancées, les sources de blocage ?  L’irruption de la Chine dans la région à la faveur des nouvelles routes de la soie pourrait-elle modifier cette dynamique ? le risque n’est-il pas aussi qu’en l’absence de perspective d’intégration, les États candidats se lassent et se tournent vers d’autres horizons géopolitiques ?

Le chapitre sur les paradigmes analytiques demeure trop affirmatif et volontariste sans justifier la pertinence d’une nouvelle grille d’analyse, et en se risquant à mobiliser des concepts hautement contestables comme les « frontières de civilisations » (p.170), écho du paradigme très contestable du choc des civilisations de Samuel Huntington. L’analyse de la coopération transfrontalière sino-russe constitue un chapitre crédible et intéressant sur les processus économiques et politiques à l’œuvre dans la transformation de la gouvernance d’une frontière autrefois totalement fermée et conflictuelle. Enfin, le chapitre sur la coopération transfrontalière en Amérique centrale se cantonne au niveau descriptif et macroéconomique pour présenter le modèle de régionalisme « ouvert » (p.216) poursuivi, mais sans développer d’analyse critique des problèmes, écueils et conservatismes locaux alors que la littérature souligne la carence de volonté politique d’une intégration régionale plus conséquente et efficace.

Un bilan très contrasté donc pour cet ouvrage, pertinent certes, mais articulant des chapitres de qualité très variable sur le thème des frontières et ne proposant pas de conclusion synthétique.

Frédéric Lasserre

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