La part des dieux. Religion et relations internationales

v7n3 (2021)

Allès, Delphine (2021). La part des dieux. Religion et relations internationales. Paris, CNRS Éditions.

Part des dieux

Du Discours du Caire, adressé en 2009 par le président américain Barack Obama à un « monde musulman » dont il présupposait l’unité, à la prolifération des « dialogues interreligieux pour la paix », la religion apparaît aujourd’hui comme centrale dans les relations internationales. Plusieurs auteurs, dès le début des années 1990 – en fait selon une chronologie coïncidant largement avec la chute de l’URSS – ont affirmé ce retour de la religion, cette « vengeance de Dieu » (Kepel, 1991), attestant ainsi, selon eux, de l’irruption du fait religieux comme paramètre important des relations internationales. Cette perception d’une irruption aussi soudaine que récente a débouché sur des initiatives politiques présentées comme autant d’antidotes face aux troubles attribués au « retour du religieux » dans l’espace mondial. Cette grille de lecture découle de l’idée, très occidentale, que la sécularisation, soit l’exclusion du fait religieux des relations internationales, serait garante de la modernité et de la paix, car le facteur religieux serait forcément porteur de conflits, de ces « guerres de religions », étiquettes commodes dont on affuble nombre de conflits depuis la chute de l’Union soviétique. Ce prisme a teinté les analyses de nombre d’observateurs qui ont, à leur tour, pris le fait religieux pour quantité négligeable parmi les variables pertinentes.

Pourtant, contrairement à ce que laisse entendre le mythe d’un système international sécularisé, les dieux n’ont jamais cessé d’être mêlés aux affaires du monde. En Europe même, où la souveraineté de l’État s’est formée en partie contre l’autorité de l’Église, les relations entre religion et politique sont malgré tout restées imbriquées. Dans le monde postcolonial, des mobilisations à dimension religieuse ont souvent formé un ressort de l’accès à l’indépendance et donc une condition de l’acquisition de la souveraineté.

La longue ignorance de cette « part des dieux », le rejet épistémologique des aspects religieux dans l’analyse des relations internationales, ont au contraire laissé place, à partir des années 1990, à une surinterprétation du retour du religieux dans l’analyse des relations internationales. Œuvrant dans le contexte de la perte du modèle de l’ordre mondial que représentait la guerre froide, et dans la foulée de cette quête de modèles explicatifs chers aux théoriciens des relations internationales et de la géopolitique, plusieurs auteurs ont cherché à bâtir de nouveaux paradigmes explicatifs. L’auteure évoque cette croyance « profondément ancrée » (p.75) en la possibilité même d’élaborer un grand récit capable d’expliquer la marche du monde. Si la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama (1992), proposant le modèle occidental comme phare des sociétés du monde, a rapidement perdu de son attrait, en revanche le modèle du choc des civilisations de Samuel Huntington (1996) a fait école, au point d’influencer la doctrine diplomatique américaine. Pourtant, ce modèle du choc des civilisations, très contestable et dont le succès, comme de nombreux modèles, repose sur la simplicité réductrice (Lasserre et al, 2020), repose sur l’idée que la religion constitue la force centrale qui mobilise les peuples, et que ceux-ci se regroupent en grands ensembles présentés comme homogènes et animés des mêmes représentations identitaires et politiques. L’analyse de Huntington place la religion comme moteur central des relations internationales, en nette rupture ainsi avec le paradigme antérieur séculier, mais en demeure proche dans la mesure où le fait religieux, mineur dans la civilisation dite « occidentale », prend l’ascendant au sein des autres civilisations. La modernité occidentale, caractérisée par ce choix sociétal de la sécularisation, se trouve ainsi assiégée et menacée par les postures religieuses des autres civilisations.

Le succès des représentations confessionnalisées du désordre mondial et des initiatives politiques qui s’en sont inspirées, souvent en réponse à différents avatars de la thèse du « choc des civilisations », a eu un effet auto-réalisateur : elle a incité des acteurs qui échappaient jusqu’alors aux labels religieux, à les mobiliser dans leurs discours et dans les gestes qu’ils posaient. C’est au prisme du terrain indonésien notamment que l’auteure étudie cette évolution, tout en s’attachant à montrer l’autonomie d’individus et de sociétés échappant aux assignations d’identités religieuses uniformisantes et réductrices.

En dépit des représentations et discours dominants, le religieux n’est pas revenu dans les relations internationales car il ne les a en fait jamais quittées, et ce dès la signature des traités de Westphalie (1648) instaurant une sécularisation de l’ordre international faisant primer le politique sur le religieux. Delphine Allès met ainsi en doute l’idée d’un « retour » du religieux animé par les incertitudes de la fin de la guerre-froide et apparemment incarné par le terrorisme des années 2000. L’ouvrage démontre clairement que l’idée d’un « retour du religieux » découle fondamentalement d’une lecture très occidentale, dans laquelle les discours religieux ont longtemps été négligés, occultés dans les analyses du fait de la généralisation du paradigme modernisation-sécularisation. Ce constat ne signifie pas que plusieurs acteurs à travers le monde ne fassent pas le choix contemporain du discours religieux, concourant ainsi, aux yeux des Occidentaux, à accréditer cette thèse du « retour » contemporain. L’auteur souligne à ce titre que ce choix s’effectue dans le cadre d’un monde polyphonique, polycentrique, dans lequel cohabitent désormais plusieurs lectures de l’ordre international et de ce qu’il devrait être.

Il s’agit là d’un ouvrage fort bien documenté, de lecture aisée, qui ne se cantonne pas au terrain de recherche indonésien, mais tisse de nombreux liens avec d’autres exemples à travers le monde.

Frédéric Lasserre

Références

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York, Free Press.

Huntington, S. (1996). The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. New York, Simon and Schuster.

Kepel, G. (1991). La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde. Paris, Le Seuil.

Lasserre, F., E. Gonon et E. Mottet (2020). Manuel de géopolitique. Enjeux de pouvoir sur des territoires. Paris, Armand Colin, 3e éd.

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