Géographies de la colère. Ronds-points et prés carrés

RG v7 n3 (2021)

Géo colère

Chevalier, D. et Sibertin-Blanc, M. (dir.) (2020). Géographies de la colère. Ronds-points et prés carrés. Revue Géographie et Cultures 114.

Dans un contexte de marasme économique récurrent, de changements climatiques, de luttes altermondialistes et démocratiques, les premières décennies du XXIe siècle ont été le théâtre de l’émergence de nouvelles contestations sociales, Printemps arabes, Gilets jaunes, Blacks Lives Matter, #MeToo, Marches pour le climat…Les mobilisations et les mouvements sociaux visant à la défense de causes spécifiques s’enchainent, et la colère semble un puissant dénominateur commun de ces manifestations disparates. D’autres études abordent ce thème des mouvements sociaux de la colère, dont Arjun Appadurai (2006), An Essay on the Geography of Anger, Myriam Benraad, Géopolitique de la colère (2020) ou encore Bertrand Badie, Inter-socialités (2020).

Les deux coordinatrices de cet ouvrage, numéro thématique de la revue Géographie et Cultures, postulent qu’un dénominateur commun à ces contestations sociales réside dans leur fort ancrage social. De manière intéressante, ce point de départ de l’analyse rejoint celui de Myriam Benraad, qui elle aussi choisit de camper son analyse dans le champ de la géopolitique, mais se porte en faux du point de vue, à notre avis très contestable (Lasserre, 2020), de Bertrand Badie, pour qui tous ces mouvements de contestations portent la marque de la fin de la géopolitique. Si la prémisse de l’analyse spatiale de ces mouvements de contestation est fort intéressante, on ne suivra pas nécessairement les auteures lorsqu’elles affirment, sans démonstration, que si le XIXe siècle a été celui de la question sociale, le XXIe siècle est devenu celui de la question géo-sociale. D’autres mouvements de contestation dans le passé ont eu des ancrages spatiaux, résultaient de différentiels spatiaux forts, ou encore traduisaient de fortes inégalités ancrées dans l’espace.

De toutes les émotions, la colère est l’une des plus puissantes. Violences politiques et terrorismes transnationaux, soulèvements populaires et protestations « indignées » à travers le monde, insurrections armées au long cours, montée des populismes et reconfiguration des nationalismes, regains et consolidations autoritaires, haine de l’« autre », interminables guerres civiles et conflits gelés, rancœurs sociétales nouvelles comme plus anciennes, belligérances numériques inédites… Inexorablement, sous nos yeux, c’est bien la colère qui semble dévorer une globalisation que d’aucuns qualifiaient autrefois d’« heureuse », explique Myriam Benraad. D’où l’interrogation : si les mouvements de contestation du pouvoir ont toujours existé, comment peut-on appréhender la multiplication très contemporaine de ces mouvements, à travers le monde, souvent dirigés contre les pouvoirs en place ?

Ce numéro thématique de la revue Géographie et cultures ambitionne, non pas de répondre à cette question dans sa globalité, mais de questionner les traductions spatiales de ces colères. A la faveur d’un mouvement inédit en France difficile à comprendre et à décrypter avec des grilles classiques des sciences humaines et sociales, les différents articles analysant les logiques spatiales des Gilets jaunes traduisent un besoin de renouvellement des cadres de compréhension : les ronds-points périphériques deviennent des pôles de luttes et parfois de violences policières, la cartographie devient participative en demeurant un outils de combat, tandis que les zones périurbaines ne peuvent être interprétées comme une périphérie homogène. Des échos sont clairement identifiables dans d’autres colères issues de l’injustice de traitement : l’accès aux services publics, la violence faite aux femmes, aux Noirs (aux États-Unis).

L’ouvrage propose des analyses à différentes échelles : très locale quand il s’agit du fonctionnement quotidien d’un rond-point occupé ou des luttes contre les projets éoliens à celle, nationales, de mouvements comme Black Lives Matter. Certains de ces mouvements proposent des mobilisations originales, difficiles à décrypter dans un premier temps, comme les Gilets jaunes, traversés de courants contradictoires, féministes, altermondialistes, d’extrême-droite, mais aussi de simple protestation devant la précarisation sociale. D’autres sont issus de mouvements plus classiques, comme les mouvements d’opposition aux éoliennes, mélange de mobilisation environnementale et d’un classique syndrome Nimby (not in my backyard, pas dans ma cour). Le mouvement des Gilets jaunes est ainsi l’objet de quatre chapitres, témoin de l’intérêt du collectif de chercheurs pour ce mouvement de contestation et de mobilisation sociale particulier, icône de la colère d’une partie de la population, mouvement alimenté par le sentiment d’abandon des pouvoirs publics, de précarisation économique, de perte de contrôle face aux choix des employeurs dans un contexte de mondialisation et de la fin de l’idée de la globalisation heureuse.

Frédéric Lasserre

Références

Appadurai, Arjun (2006). Fear of Small Numbers: An Essay on the Geography of Anger. Durham (NC), Duke University Press.

Badie, Bertrand (2020). Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique. Paris, CNRS.

Benraad, Myriam (2020). Géopolitique de la colère : de la globalisation heureuse au grand courroux. Paris, Le Cavalier Bleu.

Lasserre, Frédéric (2020). Bertrand Badie (2020). Inter-socialités: le monde n’est plus géopolitique. Paris : CNRS Éditions Recension dans Regards géopolitiques – Bulletin du Conseil québécois d’Études géopolitiques 6(4) – décembre, 27-29.

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