Le discours muséal est-il un enjeu géopolitique ? Le Tibet au prisme du musée Guimet

Regards géopolitiques 12(1), 2026

Katia Buffetrille

Katia Buffetrille est ethnologue, spécialiste des études tibétaines. Depuis trente-cinq ans, elle étudie les rituels « populaires », en particulier les pèlerinages autour des montagnes sacrées et les transformations qu’ils connaissent au sein de la République populaire de Chine. Ses recherches portent également sur les pratiques bouddhiques contemporaines, telles que les immolations et le végétarisme, ainsi que sur les relations sino-tibétaines. Elle se rend régulièrement au Tibet depuis 1985 pour des séjours de plusieurs mois et au Népal depuis 1974. Elle est l’auteure de nombreux articles et ouvrages, parmi lesquels Pèlerins, lamas et visionnaires : sources orales et écrites sur les pèlerinages tibétains (Wien 2000) et L’âge d’or du Tibet : XVIIe et XVIIIe siècles (Belles Lettres, 2019)

 

Résumé : Cet article analyse comment le musée Guimet a relayé le narratif officiel chinois sur le Tibet, contribuant à l’effacement de son statut de nation indépendante. Il met en évidence le rôle des administrateurs proches de la Chine, l’instrumentalisation de la coopération culturelle et les pressions économiques et diplomatiques exercées sur les institutions muséales. À travers cette étude, il montre comment la diplomatie culturelle chinoise s’appuie sur les musées pour légitimer une réécriture de l’histoire au détriment des sources et de la mission scientifique des institutions patrimoniales.

Mots clés : Musée, Guimet, Quai Branly, Tibet, Chine, artefacts, soft power, diplomatie culturelle, réécriture de l’histoire

Summary : This article analyzes how the Guimet Museum relayed the official Chinese narrative on Tibet, contributing to the erasure of its status as an independent nation. It highlights the role of administrators close to China, the instrumentalization of cultural cooperation, and the economic and diplomatic pressures exerted on museum institutions. Through this study, it shows how Chinese cultural diplomacy relies on museums to legitimize a rewriting of history at the expense of the sources and the scientific mission of heritage institutions.

Keywords : Museum, Guimet, Quai Branly, Tibet, China, artifacts, soft power, cultural diplomacy, rewriting of history

 

L’année 2024 a marqué un tournant dans la perception du rôle joué par certaines institutions muséales françaises. Les modifications terminologiques observées dans deux prestigieux musées français, le musée du Quai Branly et le musée Guimet à Paris, ont soulevé des questions fondamentales sur la neutralité du discours muséal. Si l’on conçoit traditionnellement le musée comme une institution dédiée à la conservation des collections, leur exposition, la recherche à leur sujet, et la médiation culturelle, les événements récents révèlent une réalité plus complexe qui soulève une question : le discours muséal peut-il devenir l’instrument d’une diplomatie d’influence aux enjeux géopolitiques majeurs.

Cet article se propose d’analyser comment deux musées parisiens ont contribué à relayer le récit officiel chinois sur le Tibet, en effaçant son existence en tant que nation indépendante, ainsi que les procédés mobilisés pour y parvenir.

1. Les musées comme acteurs du soft power

1.1. Le musée du Quai Branly

La découverte en 2024 de l’utilisation du terme « Xizang » en lieu et place de « Tibet » dans la signalétique du musée du Quai Branly a provoqué une vive polémique dans le monde académique et au sein de la communauté tibétaine. En effet, les deux vitrines consacrées au objets tibétains portaient la mention : « Chine, région autonome du Xizang », adoptant ainsi la terminologie officielle de Pékin.

Or, « Xizang » fait référence à ce que nous appelons la région autonome du Tibet (Xizang zizhiqu), une entité administrative créée en 1965 par les autorités chinoises sur un territoire recouvrant approximativement celui que gouvernait le gouvernement des dalaï-lamas, le Ganden phodrang, de 1642 à 1959, c’est-à-dire le Tibet central et occidental, plus le Kham occidental. Les territoires tibétains hors région autonome ont, quant à eux, été intégré dans les provinces chinoises du Sichuan, Yunnan, Qinghai et Gansu. Il convient de rappeler que l’Armée populaire de libération (APL) a envahi le Tibet en 1950, un territoire qui jouissait d’une indépendance de facto depuis 1913 (van Walt van Praag, 1987 :136ff). Depuis cette date, la République populaire de Chine (RPC) occupe et administre ce territoire le traitant selon une logique coloniale, tout en cherchant constamment à légitimer sa présence par tous les moyens disponibles.[1]

Dans le cas du musée du Quai Branly, l’adoption du terme chinois « Xizang » s’avérait d’autant plus problématique que plusieurs objets ou peintures exposés provenait de la collection Jacques Bacot (1877-1965), célèbre explorateur et tibétologue, premier titulaire de la chaire de tibétologie de l’École pratique des hautes Études, dont les voyages sont largement documentés dans ses ouvrages. Ayant beaucoup parcouru les régions orientales, essentiellement le Kham, il est probable que la majorité des objets tibétains qu’il avait rassemblés provenaient de ces zones (Bacot, 1909 et 1912). La formulation affichée pour les objets qu’il avait légués au musée : « Chine, région autonome du Xizang (Tibet), Tibet oriental » créait une confusion géographique manifeste, suggérant que le Tibet oriental était localisé dans la région autonome du Xizang, autrement dit dans le Tibet central. Cette substitution automatique du nom « Tibet » par « Xizang » aboutissait ainsi à un résultat pour le moins absurde.

Il est difficile d’imaginer que le remplacement du terme « Tibet » par l’appellation chinoise « Xizang » effectué plusieurs années auparavant dans ce musée, n’ait pas été le résultat d’une pression. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’utiliser « Deutschland » à la place d’« Allemagne » ou « Polska » pour « Pologne » dans la signalétique d’un musée afin d’indiquer la provenance d’une œuvre. Alors que le mot « Tibet » évoque universellement un pays, un peuple, le bouddhisme, le Dalaï Lama, et les hautes montagnes enneigées, le terme « Xizang », totalement méconnu du grand public, ne suscite aucune association d’idées. Cette substitution vise précisément à effacer tout ce que le terme Tibet incarne dans l’imaginaire occidental. Bien que la République populaire de Chine (RPC) occupe le Tibet depuis soixante-quinze ans, elle reste en quête permanente de légitimité. Si elle peut affirmer son contrôle du territoire par la force et un système de surveillance orwellien (Dalha, 2024) que j’ai pu observer lors de mes deux dernières enquêtes de terrain en 2024 et 2025, elle n’est jamais parvenue à effacer totalement l’identité tibétaine. Pourtant, elle n’hésite pas à mobiliser tous les moyens à sa disposition : répression, sinisation, suppression progressive de l’enseignement du tibétain, et bien d’autres mesures.

Face aux diverses pressions exercées (monde académique, associations tibétaines et des droits de l’homme, etc.), le musée du Quai Branly est rapidement revenu sur sa décision et a officiellement annoncé en octobre 2024 le retour du terme « Tibet ».

Cette volte-face contraste avec l’attitude du musée Guimet qui a maintenu sa position, ce que nous allons examiner en détails.

1.2. Le musée Guimet

L’année 2024 revêtait une importance particulière pour le plus grand musée d’art asiatique d’Europe, internationalement connu. Cette année marquait le soixantième anniversaire des relations diplomatiques franco-chinoises et était déclarée « l’année du tourisme culturel franco-chinois ». À cette occasion, différents événements étaient organisés dans les deux pays et le musée Guimet était l’un des lieux choisis pour abriter quatre expositions majeures

  • Chefs-d’œuvre de la porcelaine monochrome chinoise (VIIIe-XVIIIe siècle)
  • Kazakhstan, Trésors de la grande steppe
  • L’or des Ming : Fastes et beautés de la Chine impériale (XIVe -XVIIe siècle)
  • La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VII-Xe siècle) qui constituait l’événement phare de cette programmation.
1.2.1. Politique muséale du musée Guimet

Dès sa prise de fonction à la présidence du musée Guimet en 2022, Yannick Lintz a défini une politique ambitieuse visant à « cultiver l’excellence et la renommée mondiale de l’institution dans son domaine tout en œuvrant à rendre son parcours permanent et sa programmation culturelle plus immersifs, afin de s’adresser à toute la société » (Printemps Asiatique, 2025). Son objectif déclaré est « de faire de ce musée un outil culturel et éducatif permettant de créer une passerelle entre les civilisations européennes et asiatiques » (ibid.) Elle souhaite ainsi élargir le public du musée, au-delà des seuls initiés. La réalisation de ce projet implique des ressources financières importantes : il lui revient donc de solliciter mécènes et philanthropes (ibid.). Yannick Lintz, présidente du Musée national des arts asiatiques-Guimet, Paris. Musée national, Guimet bénéficie de dotations de l’État, mais celles-ci tendent à diminuer, ce qui conduit les musées nationaux à développer diverses stratégies pour accroître leurs ressources propres.

La vision de la présidente concernant les collections tibétaines illustre de manière significative la position institutionnelle du musée. Dans un entretien accordé à France Culture, elle déclarait : « Dans la diversité des collections chinoises [sic], nous avons des peintures et sculptures tibétaines, que nous exposons dans la Galerie du Monde himalayen [sic] » (Radio France, 2024). Cette formulation soulève plusieurs interrogations sur la classification géopolitique des œuvres : l’emploi du terme « collections chinoises » pour désigner des artefacts tibétains témoigne d’un positionnement qui transcende la simple muséographie pour s’inscrire dans une logique diplomatique plus large.

Cette dimension diplomatique n’est pas dissimulée par la direction du musée, bien au contraire. Dans un autre entretien, la présidente assume explicitement cette démarche : « À Guimet, j’assume de faire de la diplomatie culturelle, comme je fais de la politique culturelle » (Godeau, 2025). Cette déclaration éclaire sous un nouveau jour la gestion des collections issues de pays « sensibles ». Ainsi, le musée ne se contente pas de présenter des œuvres, il s’inscrit activement dans les enjeux géopolitiques contemporains en adoptant une nomenclature qui reflète les rapports de force internationaux plutôt qu’une approche strictement historique ou culturelle

1.2.2. L’année 2024

L’année 2023, avait vu la nomination, au Conseil d’administration du musée, de deux personnes proches du gouvernement chinois : Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, qualifié de « vieil ami du peuple chinois » par le président Xi Jinping lui-même lors de la remise de la « médaille de l’amitié » ; et Henry Giscard d’Estaing, fils de l’ancien président de la République et dirigeant du Club Med, racheté par le groupe chinois Fosun. Aline Sylla Walbaum, ancienne participante du programme « Jeunes leaders » de la Fondation France- Chine, voyait également sa présence au Conseil prolongée. Elle a été remplacée en mai 2025 par Qiong Er Jiang, artiste franco-chinoise dont les installations monumentales ont été présentées au musée durant cette année de commémoration. Sur les cinq membres du conseil d’administration, trois se distinguent par leur proximité relationnelle avec la Chine.

Une rénovation des salles d’exposition permanente consacrées aux objets du Népal et du Tibet avait été engagée, et au moment de la réouverture en février 2024, l’appellation « Népal-Tibet » avait disparu au profit de « Monde himalayen ». Cette modification s’accompagnait d’une requalification systématique des objets, désormais présentés comme relevant de l’ « art tibétain » du « Monde himalayen ». Cette terminologie s’avère scientifiquement contestable : l’Himalaya ne constitue que la frange méridionale du Tibet, territoire de 2,5 millions de km2, représentant un quart de la superficie de la RPC. La défense du musée, invoquant une acception « culturelle » plutôt que géographique, semble difficile à soutenir à l’analyse. En effet, l’espace himalayen ne peut être considéré comme une aire culturelle homogène, mais plutôt comme une zone de contact où se croisent et s’entremêlent les influences indiennes et tibétaines (Anand et al 2024). Réduire la culture tibétaine à ses seules manifestations himalayennes méridionales constitue une vision réductrice qui occulte l’ampleur historique et culturelle de cette civilisation distincte.

Ces changements survenaient alors qu’en 2023, lors d’un séminaire international sur les études tibétaines, Wang Linping, un chercheur chinois affilié avec le Collège de marxisme de l’Université d’ingénierie de Harbin avait préconisé le remplacement systématique du terme « Tibet » par « Xizang » dans toutes les publications en langues occidentales (Tibetan Review, 2023). Cette proposition soutenue par le Département du Front Uni, — une instance du comité central du PCC dont le rôle est d’établir et exploiter des relations avec des personnes ou des groupes extérieurs au PCC afin qu’ils soutiennent les objectifs du Parti[2]— fut reprise par le PCC. La justification avancée révèle la stratégie sous-jacente : selon les autorités chinoises, lorsque l’Occident utilise le terme « Tibet », il fait référence à l’ensemble du plateau tibétain, c’est-à-dire « le grand Tibet, faussement revendiqué par les forces séparatistes du XIVe Dalaï-lama » (Ambassade de la République populaire de Chine en France, 2024). On sait que pour les Chinois, le territoire de la région autonome du Tibet/Xizang créé en 1965 correspond à l’intégralité du Tibet, occultant délibérément les régions orientales du Kham et de l’Amdo, pourtant tibétaines mais intégrées aux provinces chinoises du Qinghai, Gansu, Yunnan et Sichuan.

Ces événements auxquels s’ajoutait la visite de Xi Jinping à Paris en mai 2024 laissaient penser que les changements d’appellation n’étaient pas que de simples coïncidences fâcheuses. L’exposition « La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VIIe-Xe siècles) » ne faisait que renforcer cette impression.

2. La Chine des Tang, une dynastie cosmopolite (VIIe-Xe siècle) 

Présentée comme le point d’orgue du programme commémoratif de cette année, cette exposition s’est tenue du 20 novembre 2024 au 3 mars 2025. À l’instar des précédentes, elle a été organisée avec le soutien d’Art Exhibitions China (AEC), organisation placée sous l’autorité de l’Administration nationale du patrimoine culturel, elle-même rattachée au ministère chinois de la culture et du tourisme. Par ce dispositif, le gouvernement chinois conserve un contrôle direct sur la manière dont l’art et la culture chinois sont présentés à l’étranger, tout en inscrivant ces échanges culturels internationaux dans un cadre institutionnel approuvé.

La participation chinoise s’est révélée déterminante dans la réalisation de ces expositions, à la fois pour le prêt d’objets en provenance de plusieurs musées chinois, et par le soutien financier apporté à cette année commémorative, notamment à l’organisation de l’exposition « La Chine des Tang » par deux holdings : MGM China Holdings Limited et China Poly Group. Ces entreprises d’État entretiennent des liens étroits avec le Parti communiste chinois, et certains de leurs membres appartiennent au Département du Front Uni.

Lors de cette exposition, l’influence de la Chine s’est affirmée de manière particulièrement claire. Alors qu’elle occupait plusieurs salles du musée Guimet, aucune mention n’était faite du Tibet. Un seul terme apparaissait : « Tubo ». Celui-ci servait à désigner indifféremment une période historique (la période « Tubo »), une population (les « Tubos » occupèrent Chang’an, un style artistique (le style « Tubo »), une culture (la culture « Tubo ») ou des objets spécifiques (objet en or « Tubo »). L’expression « empire Tubo », pourtant couramment employée en Chine, n’était jamais mentionnée. Cette terminologie, totalement obscure pour le grand public, n’était expliquée que par une petite affiche discrète et difficile d’accès, précisant que « le principe retenu est d’utiliser le nom historique « Tubo » pour désigner la dynastie originaire du plateau tibétain qui a prospéré du VIIe au IXe siècle ». Le même avertissement figurait dans le catalogue de l’exposition. Or, à la différence du royaume de Silla, systématiquement accompagné de la mention « Corée », aucune clarification n’était apportée pour « Tubo ». L’absence totale de cartes, —sujet hautement sensible dans la Chine contemporaine— ne faisait qu’accroître la confusion.

L’emploi du terme « Tubo » dans l’exposition « La China des Tang » révèle une approche scientifique d’autant plus discutable que cette dénomination ne figure que dans les sources chinoises. Les documents chinois de l’époque Tang (VIIe-Xe siècles) désignent en effet les Tibétains par le terme Tufan, prononcé et transcrit partout en RPC en pinyin romanisé sous la forme Tubo. Or, cette hypothèse a été dès 1915 fermement réfutée par l’éminent sinologue Paul Pelliot (1878-1945) qui avait démontré l’inexactitude de cette interprétation (Pelliot 1915 : 1-26).

Par ailleurs, les cartels décrivant les objets issus de l’empire tibétain portaient la mention « époque Tang, période Tubo (7e-9e siècles) ». Une telle formulation suggérait que « Tubo » constituait une subdivision chronologique de la dynastie Tang, plutôt qu’un empire rival, indépendant et conquérant. Un exemple est parfaitement révélateur : un « Ornement de tête à motif de Phénix. Époque Tang, période Tubo (VIIe-IXe siècle) » était accompagné de la description suivante : « Avec ses feuilles disposées en forme d’éventail, cet ornement en ajour épouse la forme d’un paon. Au centre, un phénix se déploie, le corps couvert de motifs d’écailles de poisson. L’ensemble, réalisé par martelage et ajout de filigranes et de granulations, est incrusté de turquoises. Les objets en or de la période Tubo étaient réputés pour leur beauté, leur originalité et leurs remarquables finitions. Ils étaient souvent incrustés de diverses pierres précieuses et semi-précieuses, et ornés d’une grande variété de motifs ».

De ces explications, il est évident que pour le visiteur non spécialiste, cet ornement avait été créé sous la dynastie Tang, lors d’une époque appelée « Tubo ». La présentation muséale effaçait ainsi l’altérité politique du Tibet de l’époque pour l’inscrire dans une continuité historique chinoise (Arnaud, 2021).

Cette présentation contredit pourtant l’ensemble des sources historiques, chinoises comme tibétaines, qui attestent qu’au VIIe siècle, les Tibétains avaient constitué un vaste empire unifié rivalisant avec la Chine des Tang en Asie centrale. Les Tibétains occupèrent même pendant quinze jours la capitale chinoise Chang’an (actuelle Xian), exploit qu’aucune armée chinoise ne parvint jamais à reproduire en territoire tibétain. Loin d’être une « période » de la dynastie Tang, l’empire tibétain constituait sa principale menace géopolitique, et la Chine tentait de l’amadouer par une diplomatie de cadeaux et d’alliances matrimoniales.

Le choix de la dynastie Tang pour une exposition n’est nullement un hasard. Elle constitue un vecteur privilégié pour véhiculer des messages diplomatiques à destination des publics occidentaux car elle incarne l’âge d’or d’une Chine cosmopolite, ouverte et rayonnante sur le monde. Cette période historique, caractérisée par une exceptionnelle diversité culturelle et des échanges commerciaux florissants, entre en résonance directe avec les concepts contemporains portés par Xi Jinping, tels que le « Rêve chinois » et la « renaissance nationale ». L’évocation de Chang’an, alors capitale la plus peuplée du monde et carrefour majeur des civilisations, sert à légitimer historiquement l’initiative moderne des Nouvelles Routes de la soie. Elle permet de présenter la Chine non pas comme une puissance émergente cherchant à bouleverser l’ordre établi, mais comme une civilisation retrouvant sa place naturelle de connecteur mondial. Cette stratégie illustre parfaitement la maxime chinoise consistant à « utiliser le passé pour servir le présent », transformant le patrimoine culturel en instrument de soft power contemporain.

3. Le soft power, version chinoise

Le concept de soft power, tel que défini par Joseph Nye, fait son entrée en Chine en 1992 avec la traduction de son ouvrage fondateur. Dès lors, le pays s’engage dans une tentative d’adaptation des tactiques américaines d’influence, avec des résultats contrastés qui témoignent de la complexité d’appliquer un modèle occidental à un contexte politique et culturel profondément différent (Llamas, 2022).

Ce n’est toutefois qu’en 2007, lors du 17e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), que la stratégie de soft power est officiellement adoptée comme principe politique (Courmont 2012 : 288, 291; Tsongo & al 2025 : 71). Parmi les différentes écoles de pensée, c’est l’école de Shanghai, également appelée école culturelle en raison de l’importance qu’elle accorde à la culture, qui est alors mise en avant par Hu Jintao dans son discours au 17e Congrès. Elle confère à l’histoire ancienne et à la culture traditionnelle un rôle central en les érigeant en instruments du soft power (Courmont 2012 : 292 ; Klimes 2017 : 134).

Sous Xi Jinping, le PCC continue d’utiliser la culture comme outil de soft power, mais aussi « comme le canal de communication le plus approprié pour expliquer l’histoire de la Chine » (Klimes 2017 : 137) et pour imposer son propre récit. Une page publiée en 2014 par l’Ambassade de Chine au Népal révèle les intentions de Xi Jinping à cet égard : « La Chine doit être présentée comme un pays civilisé caractérisé par une histoire riche, l’unité ethnique et la diversité culturelle, et comme une puissance orientale dotée d’un bon gouvernement, d’une économie développée, d’une prospérité culturelle, de l’unité nationale et de magnifiques montagnes et rivières » (Ambassade de la République populaire de Chine au Népal, 2024).

 À la suite du discours de Xi Jinping lors de la Conférence nationale sur le travail de propagande et d’idéologie en 2019, le mot d’ordre « bien raconter l’histoire de la Chine » devient le credo à propager (Chen, 2019). On sait combien la réécriture de l’histoire est une pratique courante et ancienne en Chine (Brook 2019).Dans cette perspective, la Chine utilise les expositions pour servir l’objectif général de construction d’images et développer sa diplomatie culturelle — outil emblématique du soft power culturel — dans le but de projeter une image de la Chine « culturellement avancée, civilisée, démocratique, innovante, ouverte, pacifique et responsable » (Kong 2015 : 66).

Mais ces efforts pour imposer un nouveau récit portent-ils finalement leurs fruits ? Une page publiée en 2024 par l’Ambassade de Chine en France révèle la vision de Xi Jinping sur la dynastie Tang. Il décrit cette dynastie comme « l’une des dynasties les plus prospères de l’histoire chinoise, caractérisée par une économie dynamique, une culture florissante, une inclusivité intellectuelle, des réalisations artistiques remarquables et une intégration ethnique, dont l’influence culturelle s’étendait à toute l’Asie et atteignait l’Europe par la Route de la soie. Les réalisations artistiques de la dynastie, telles que la poésie, la peinture et les objets en or et en argent, sont encore admirées aujourd’hui » (Ambassade de la République populaire de Chine en France, 2024b).

L’efficacité du soft power et de la diplomatie culturelle, telle qu’elle se manifeste à travers les expositions, peut être mesurée au regard de plusieurs indicateurs clés : l’ampleur de la couverture médiatique, la qualité et la profondeur des articles qui s’y rapportent et, surtout, l’image de la Chine qui en émerge et la manière dont celle-ci est relayée dans la presse écrite, les émissions radiophoniques et télévisuelles.

4. La couverture médiatique de l’exposition Tang

Une analyse des dix-sept articles de journaux et de magazines, ainsi que de trois émissions radiophoniques (dont deux entretiens avec les commissaires d’exposition sur France Culture et Radio France Internationale) révèle dans quelle mesure la couverture médiatique de l’exposition sur les Tang au musée Guimet s’est alignée sur le message voulu par le musée et ses partenaires chinois. Cette étude permet d’évaluer l’efficacité de la stratégie de communication culturelle mise en œuvre et de mesurer la réception du discours officiel dans l’espace médiatique français.

Cette exposition a suscité un accueil presque unanimement enthousiaste de la part de la presse française : Le Figaro y voyait une « exposition exceptionnelle » ; DésirsDeVoyage saluait la «richesse incroyable des artefacts exposés » ; LCV magazine évoquait une « collection incroyable de trésors » tandis que Les Inrockuptibles soulignaient la présentation de « trésors jamais vus auparavant en France » etc. Certains critiques sont même allés jusqu’à qualifier l’exposition de « miracle » (cité par Radio-France 2024).

Parmi les dix-sept articles publiés, seuls cinq ont mentionné le partenariat avec Art Exhibition China (AEC), sans toutefois interroger la nature de cette organisation ni le rôle qu’elle a joué dans la sélection des objets et la conception de l’exposition. La plupart des comptes-rendus s’est focalisée sur la dynastie Tang elle-même, au lieu d’examiner de manière critique l’exposition elle-même. Dans l’ensemble, la presse a ainsi relayé la vision que la Chine entend promouvoir de cette période — une image renforcée par la brochure consacrée à la Chine par le musée Guimet dans le cadre de cette année commémorative.

La couverture médiatique s’est largement appuyée sur les communiqués de presse, catalogues et autres documents fournis par le musée, mettant en avant la remarquable prospérité éclatante de Chang’an, capitale située au carrefour des Routes de la soie, ainsi que l’ouverture de cet empire présenté comme résolument cosmopolite —la formule de « dynastie cosmopolite » forgée dans les documents du musée a été reprise par tous les journalistes. Plusieurs articles ont souligné l’intégration des populations non-chinoises, créant un « melting-pot culturel », tout en exaltant la richesse culturelle de cette dynastie qui, dans un contexte de paix et de stabilité, étendit son influence sur un territoire immense. La Chine des Tang y apparaît ainsi comme un centre de civilisation rayonnant.

Mais remarquablement absentes de la couverture médiatique étaient les références aux inondations, sécheresses et famines dévastatrices qui frappèrent la dynastie, aux guerres contre l’empire tibétain, à l’aide militaire apportée par les Ouïghours lors de la rébellion d’An Lushan (Mackerras 2004 : 94-95), ainsi qu’aux autres crises majeures auxquelles les Tang durent faire face. Un seul média, Boulevard Voltaire —site associé à des figures de l’extrême droite française— a évoqué « l’expansion territoriale majeure des Tang en Asie occidentale, au nord du Vietnam et en Corée ».

Seules quatre publications (Le Monde, L’Humanité, France inter and Bilan) ont émis des critiques à l’égard des concessions politiques du musée Guimet, notamment le remplacement du terme « Tibet » par «Tubo» dans l’ensemble de l’exposition, la modification du nom de la salle d’exposition permanente et la suppression des mentions de « Tibet » sur les cartels des objets. Ces choix ont suscité des interrogations sur les liens financiers entre l’institution et la Chine. Étienne Dumont, écrivant dans le magazine suisse Bilan (Guimont, 2024), a livré l’analyse la plus sévère dans un article intitulé « Le Guimet perd la face avec la Chine de la dynastie Tang ». Il y déplore une exposition dépourvue de la splendeur annoncée, composée de prêts jugés « modestes » et présentée dans un décor « tout bonnement affreux ».  Il souligne que les promesses de choses inédites venues de « l’ex-Céleste Empire » relèvent davantage d’une opération de soft power que d’un grand événement muséal, et n’ont pas été exemptes de concessions politiques.

À en juger par la couverture médiatique il faut reconnaître qu’en dépit de cet article très négatif paru dans Bilan, l’exposition Tang organisée par le musée Guimet s’est conformée avec succès à l’image de la Chine contemporaine promue par Xi Jinping : une nation civilisée avec une riche histoire, fondée sur l’unité ethnique, la diversité culturelle, la bonne gouvernance, le développement économique, et la prospérité culturelle. Les réactions des médias ont démontré l’efficacité de cette stratégie de soft power et de diplomatie culturelle.

L’ampleur même du débat médiatique suscité témoigne, paradoxalement, du succès de cette stratégie de soft power. En générant des discussions passionnées sur l’identité tibétaine et les enjeux géopolitiques sino-tibétains, l’exposition a imposé ses propres termes dans le discours public, démontrant ainsi l’efficacité redoutable des mécanismes contemporains de diplomatie culturelle chinoise. Le fait que des institutions prestigieuses comme le musée Guimet puissent devenir des instruments de cette influence révèle la sophistication croissante des stratégies d’influence culturelle déployées par Pékin à l’échelle internationale.

À ce jour, un seul musée s’est fermement opposé aux exigences chinoises. Le directeur du Château des ducs de Bretagne préparait, en collaboration avec le musée de Hohhot, une exposition sur Gengis Khan, Fils du ciel et des steppes – Gengis Khan et la naissance de l’empire mongol. Alors que le prêt de 225 objets était acté, les autorités chinoises ont exigé la suppression des termes « Gengis Khan », « empire » et « mongol », ainsi qu’un contrôle total des textes, catalogues et supports de communication. Un synopsis imposé par le Bureau du patrimoine de Pékin relayait le narratif officiel chinois. Constatant que ces conditions compromettaient l’intégrité scientifique et éthique de l’exposition, le musée a suspendu la programmation en 2020. En 2023, il a pu présenter une remarquable exposition sur Gengis Khan, organisée avec des prêts de musées et collections privées, sans implication de la Chine (Bordier, 2023).

Conclusion

Ces événements montrent combien les institutions muséales peuvent devenir des instruments privilégiés d’une diplomatie culturelle offensive. Sous couvert de coopération internationale et de célébrations diplomatiques, la Chine déploie une stratégie cohérente d’effacement de l’identité tibétaine, en tirant parti des contraintes budgétaires et des besoins de financement des musées français. Elle parvient ainsi à imposer son narratif officiel à des institutions culturelles de pays démocratiques au prix, dans le cas précis, d’une réécriture de l’histoire en contradiction avec les sources, alors même que le discours muséal devrait garantir la rigueur des faits et le respect des données historiques.

L’exposition Tang illustre de manière éloquente la manière dont un musée construit et oriente son discours : par la sélection et la mise en scène des œuvres, la rhétorique des textes explicatifs, les choix scénographiques, —et tout autant par les silences et omissions qui deviennent eux-mêmes porteurs de sens et révèlent les enjeux idéologiques sous-jacents.

Cette instrumentalisation du discours patrimonial soulève des questions fondamentales sur l’indépendance scientifique des institutions culturelles des pays démocratiques face aux pressions géopolitiques contemporaines. Le problème relevé en France se retrouve dans d’autres musées européens, confrontés aux mêmes dilemmes. Il met en lumière les défis auxquels sont confrontées les démocraties occidentales dans la préservation de leur autonomie intellectuelle face aux stratégies d’influence menées par des régimes autoritaires.

L’enjeu dépasse largement la seule question tibétaine : il s’agit de savoir si les musées occidentaux pourront continuer à remplir leur mission première : celle d’éduquer, de transmettre et de présenter les diverses cultures de manière rigoureuse et objective, ou s’ils deviendront progressivement les instruments d’une réécriture de l’histoire au service d’intérêts géopolitiques étrangers.

Postscriptum

Depuis la rédaction de cet article, les cartels des œuvres ont été modifiés : si l’appellation monde himalayen est maintenue, la mention « art tibétain » a été finalement remplacée au profit de « Tibet », suivie de la provenance exacte lorsque celle-ci est connue : Tibet central, occidental ou oriental —un changement peut-être motivé par le recours en justice déposé par quatre associations pour « excès de pouvoir ». En revanche, l’intégration d’objets de la Mongolie et de la Chine du nord dans la salle « monde himalayen » confère à cet espace une extension géographique des plus surprenante !

Références

Ambassade de la République populaire de Chine au Népal (2024). Xi: China to promote cultural soft power. 2 janv., https://np.china-embassy.gov.cn/eng/News/201401/t20140102_1583233.htm

Ambassade de la République populaire de Chine en France (2024). Nouveaux éléments d’explication sur le mot Xizang, appellation officielle de la région chinoise concernée. 9 nov., https://fr.china-embassy.gov.cn/fra/zfzj/202412/t20241218_11496183.htm.

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[1] Le gouvernement chinois affirme, en dépit des sources historiques, que le Tibet fait partie intégrante de la Chine depuis des siècles. Il ne cesse de mettre en avant le développement que connaît le Tibet depuis la « libération pacifique ». Par ailleurs, depuis le décret de 2007 sur les « mesures de gestion de la réincarnation des bouddhas vivants dans le bouddhisme tibétain » adopté par l’Administration d’État des affaires religieuses (SARA), toute réincarnation doit recevoir l’aval de l’État. La réincarnation du Panchen lama, deuxième autorité religieuse du Tibet, reconnue par le Dalai lama en 1995, a aussitôt été enlevée par les autorités chinoises qui ont mis à sa place un candidat de leur choix. Leur but ultime est la reconnaissance du futur Dalai lama.

[2] Voir Weiner 2020 sur le rôle du Front uni en Amdo (région nord-est du Tibet) dans les années 1950

La diffusion du projet chinois civilisation écologique numérique via les routes de la soie : un levier au service du soft power climatique de la Chine

Regards géopolitiques 11(2), 2025

Élodie René et Samuel Tronçon

Elodie René est docteure en sciences politiques (l’Université de Northampton), spécialiste de la gouvernance environnementale et des systèmes de crédit social et écologique en Chine. Elle est chercheuse au Netlab.

Samuel Tronçon est docteur en philosophie, spécialiste en informatique appliquée aux sciences sociales. Il est chercheur au Netlab, après avoir été affilié à l’Université Paris 8 et à l’Institut de Mathématiques de Marseille.

Résumé

La Chine ambitionne de devenir pionnière en matière de maîtrise des impacts écosystémiques en mettant en œuvre un vaste système de crédit social permettant d’opérer sa transition vers la « Civilisation Écologique ». Derrière l’outil de contrôle destiné à encourager les comportements responsables des acteurs, le système sert aussi des intérêts géopolitiques en promouvant un modèle alternatif d’écologie politique.

Mots clés : Civilisation écologique numérique ; Routes de la soie verte ; Autoritarisme écologique ; Système de crédit Social ; Soft Power

Abstract

China’s ambition is to become a pioneer in the control of ecosystem impacts by implementing a vast system of social credit to support its transition to « Ecological Civilisation ». Behind the control tool designed to encourage responsible behaviour on the part of stakeholders, the system also serves geopolitical interests by promoting an alternative model of political ecology.

Key words : Digital Ecological Civilization ; Green Silk Road ; Authoritarian Ecology ; Social Credit System ; Soft-Power

Introduction

Le gouvernement chinois ambitionne de restructurer l’architecture institutionnelle, normative, et financière de la coopération environnementale internationale à travers l’exportation de son modèle de Civilisation Écologique Numérique (CEN). Ce projet ambitieux, déployé notamment via l’initiative des Routes de la Soie Vertes, vise à positionner la Chine comme chef de file mondial dans la gouvernance numérique de l’environnement et du développement vert. Il repose sur un arsenal techno-politique méconnu en Occident : le Système de Crédit Écologique (SCE), qui correspond à la branche environnementale du Système de crédit social (SCS) lancé par Xi Jinping en 2014. En proposant une alternative au modèle occidental souvent critiqué pour ses contradictions (Goron, 2018), Pékin ambitionne d’incarner la transition en passant d’un rôle de suiveur à celui de leader et contributeur majeur dans le système de gouvernance environnementale mondiale (Cheng et al. 2020).

Face à l’incapacité des démocraties occidentales à produire des réponses adaptées aux multiples crises de l’Anthropocène, la question de l’efficacité et de la pertinence des modèles autoritaires s’invite dans le débat public et nourrit une littérature académique croissante (Tsang et Orsino, 2024 ; Enninga, 2023). Dans ce contexte, le SCE cristallise de nombreuses interrogations. Présenté comme un outil de gouvernance algorithmique au service de la CEN et un bien public global (Fang, 2022), le SCE est-il réellement à la hauteur des ambitions affichées en matière de transition écologique ? Ou bien s’agit-il avant tout d’un instrument de pouvoir, mobilisé par le Parti Communiste Chinois (PCC) pour renforcer son contrôle sur la société et l’économie et imposer ses standards numériques à l’international ?

Nous interrogerons les tensions entre ambitions environnementales et logiques autoritaires de puissance, au cœur du modèle chinois. Nous montrerons que, par-delà la rhétorique d’innovation écologique, l’efficacité réelle du SCE semble secondaire au regard de sa fonction transformative en interne et stratégique à l’international. Afin d’éclairer ces enjeux, l’article s’organise en trois temps. D’abord, une analyse critique des discours officiels sur la CEN qui met en lumière la manière dont le PCC mobilise la rhétorique verte au service d’ambitions à la fois domestiques et internationales. La deuxième partie s’attache à l’étude du SCE, en s’appuyant sur le cas de la province du Zhejiang, afin d’interroger sa mise en œuvre, ses logiques de fonctionnement et ses limites opérationnelles. Enfin, nous examinons la dimension internationale du projet, notamment la stratégie d’exportation du modèle chinois via les Routes de la Soie Vertes, et nous questionnons le SCE en tant qu’instrument d’influence et de redéfinition des standards de la gouvernance environnementale mondiale.

 1. La Civilisation Écologique : une rhétorique verte au service d’ambitions globales

Pierre angulaire de la rhétorique verte du Parti Communiste Chinois (PCC), la Civilisation Écologique (CE) repose sur l’idée d’une coexistence harmonieuse entre la nature et l’humanité. Ce concept, vigoureusement promu par le gouvernement chinois depuis près de deux décennies, se présente comme une alternative au développement durable tel qu’envisagé en Occident (Marinelli, 2018). Les narratifs du Parti sur la CE ravivent un héritage philosophique confucéen idéalisé pour promouvoir un modèle chinois alternatif face à un Occident dépeint comme prédateur, capitaliste et impérialiste (Hansen, 2018 ; Heurtebise, 2023). Ils se construisent autour d’une rhétorique de la modernisation écologique, associant protection de l’environnement, innovation technologique et développement économique (Goron, 2018).

En interne, ces narratifs constituent une tentative du gouvernement de répondre aux attentes croissantes des citoyens face aux scandales environnementaux et à la dégradation des écosystèmes (Li et Shapiro, 2020). En externe, la CE est mobilisée comme un outil de soft power visant à positionner la Chine comme un leader mondial dans la lutte contre la crise climatique et l’effondrement de la biodiversité (Geall et Ely, 2018 ; Buckley, 2021). Présenté comme une réponse aux défis environnementaux planétaires, ce concept est mobilisé par le PCC pour exporter son propre modèle d’écologie politique à l’international (Monjon et René, 2024). À travers une approche techno-solutionniste, autoritaire et centralisée, le PCC ambitionne la construction d’une civilisation écologique mondiale, façonnant une nouvelle géopolitique de la puissance verte (Haëntjens, 2024).

Les engagements climatiques récents du PCC – atteindre le pic des émissions avant 2030 et la neutralité carbone d’ici 2060 – reflètent cette volonté de leadership. Ces annonces sont accompagnées d’investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettant à la Chine de devenir le premier investisseur mondial dans ce secteur, avec un budget de 100 milliards de dollars par an (Lagesse, 2022).

Cependant, le discours du PCC se heurte à de nombreuses contradictions. Si la Chine se présente comme un acteur clé de la lutte contre le changement climatique, elle reste également le plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre en valeur absolue[1], avec une forte dépendance au charbon pour son mix énergétique (Monjon et Poncet, 2018). En parallèle, Pékin cherche à concilier ses objectifs écologiques avec ses priorités économiques et géopolitiques, incluant la sécurisation de ses approvisionnements en hydrocarbures (Umbach, 2019) et une relance de la consommation intérieure. L’initiative des Routes de la Soie Vertes illustre cette dualité : présentée comme un projet transnational de développement vert, elle sert également de levier stratégique pour consolider son influence géopolitique dans les pays riches en ressources naturelles stratégiques (Nedopil, 2022 ; Demiryol, 2022).

1.1. Vers une « Civilisation Écologique Numérique »

Dans l’idée de surmonter les contradictions de la CE, le gouvernement chinois a récemment lancé le projet de Civilisation Écologique Numérique (CEN). En février 2023, le Comité central du PCC et le Conseil d’État ont publié le « Plan global pour la construction d’une Chine numérique », qui définit les orientations de la CEN pour une mise en œuvre dès 2025 et une « harmonisation accrue » d’ici 2035. L’objectif est de fusionner les avancées technologiques avec les objectifs écologiques du PCC pour répondre aux défis environnementaux tout en consolidant l’influence géopolitique de la Chine, dans un contexte d’intensification de la crise écologique mondiale.

Pour les intellectuels organiques du PCC la civilisation écologique numérique repose sur une fusion entre deux dynamiques, la « numérisation de la civilisation » et l’« écologisation de la civilisation », convergeant simultanément pour transformer les relations entre nature, société et technologie (Shi et Chi, 2024). La CEN est alors présentée comme « une nouvelle forme de civilisation après la civilisation primitive, la civilisation agricole et la civilisation industrielle » (Ibid.). Sur un plan opérationnel, elle se décline en quatre piliers principaux (Huang et Luo, 2023) : (1) Le déploiement d’un « système unifié de surveillance écologique ». (2) La gouvernance intelligente des ressources naturelles au moyen notamment de la blockchain. (3)  La numérisation des infrastructures industrielles pour contrôler leurs impacts. (4) La promotion d’un mode de vie vert en agissant notamment sur la modification des comportements des acteurs.

 1.2. Une vision de l’écologie techno-moderniste et centralisée

La CEN s’inscrit pleinement dans la continuité des narratifs portés par Xi Jinping et qui prônent un renforcement du contrôle du Parti sur la société et l’économie grâce au numérique (Wang, 2023). L’innovation technologique y est placée sous le contrôle du pouvoir central et devient un levier majeur de la modernisation industrielle, écologique et culturelle (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la politique chinoise de « développement de haute qualité » où protection de l’environnement et productivité économique sont étroitement liées (Goron, 2018). Il s’agit enfin de « donner pleinement au marché un rôle décisif dans l’orientation des industries vertes et le choix des trajectoires technologiques » (Parti Communiste Chinois, 2015).

L’idée de synergie entre numérique et écologie découle ainsi de cette combinaison inédite de mécanismes de marché et de dispositifs centralisés de gouvernance numérique (Gilley, 2012 ; Wang, 2018 ; Lo, 2020), permettant une gestion rationnelle, méthodique et scientifique des interactions entre nature, technologie et société (Westman et Huang, 2022). Les technologies numériques y ouvrent la voie à une nouvelle ère civilisationnelle étendant l’innovation aux sphères politiques et institutionnelles (Geall et Ely, 2018), en cohérence avec la théorie de modernisation évolutive du PCC (Goron, 2018 ; Xue et al, 2023).

1.3. Une modernisation écologique autoritaire pilotée par le numérique

La CEN repose donc sur une approche prescriptive et étatique de l’écologie, où la définition et la mise en œuvre des politiques environnementales sont pilotées par les autorités centrales et associés à des dispositifs marchands (Li et Shapiro, 2020). L’objectif est de promouvoir un modèle de société vertueux, où la protection de l’environnement est érigée en valeur morale fondamentale devant orienter les mécanismes de production et de consommation (Lo, 2020). Cette vision s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de la gouvernance environnementale visant à « accroître » l’État de droit et à moderniser l’économie socialiste de marché. Appuyée par le numérique, elle est censée accroître la transparence environnementale et permettre une stricte application des lois à travers une politique de tolérance zéro à l’égard des pollueurs (Ibid.). Elle encourage ainsi la participation des acteurs à la surveillance via des plateformes numériques dédiées à la divulgation d’informations environnementales (Monjon et René, 2021). Il s’agit notamment de répondre aux attentes populaires en matière de transparence environnementale et de lutte contre l’impunité des pollueurs (Wang, 2024 ; Geall, 2017). Cette vision globale est très clairement exprimée par le PCC (Parti Communiste Chinois, 2015) :

« Nous devons renforcer la supervision de l’application des lois. […] Nous appliquerons une « tolérance zéro » envers les comportements violant les lois et règlements environnementaux […]. Nous améliorerons la surveillance statistique […], accélérerons le renforcement des capacités en matière de statistiques, de surveillance et de calcul […]. Nous mettrons en œuvre le système de contrôle des émissions totales de polluants rejetés par les entreprises et les institutions. […] Nous améliorerons le système de participation du public […] et garantirons le droit du public à l’information. »

La CEN prône ainsi l’intégration des technologies numériques dans tous les aspects de la société, de la gouvernance environnementale au contrôle des modes de vie en passant par la gestion optimisée des entreprises et la maîtrise des risques environnementaux (Huang et Lo, 2024). Reposant sur une hybridation inédite de mécanismes généralement identifiés comme néolibéraux et d’outils hérités de la période soviétique, la CEN convoque aussi une dialectique entre modernité technologique et valeurs traditionnelles de la culture politique et morale chinoise (Heinzekehr, 2020).

2. Le système de crédit écologique (SCE) : pièce maîtresse de la gouvernance environnementale

 Cette double hybridation trouve son expression la plus aboutie dans le système de crédit écologique (SCE). Ce dispositif incarne parfaitement l’articulation entre modernité technologique et contrôle centralisé, en mobilisant les technologies numériques les plus avancées pour surveiller, évaluer et orienter les comportements des acteurs. En cela, le SCE illustre bien cette volonté du Parti de redéfinir les rapports entre économie, société et écologie dans une perspective civilisationnelle (Monjon et René, 2021).

Le SCE vise à renforcer la « fiabilité écologique » de la société chinoise dans son ensemble, à intégrer les externalités socio-environnementales des entreprises dans leurs coûts de production et à rationaliser l’usage des ressources stratégiques sous contrainte des chocs écologiques (Fang, 2022).

Encore peu connu en occident, le SCE correspond à la branche environnementale du Système de Crédit Social (SCS) chinois. Lancé en 2014 par Xi Jinping, le SCS s’inscrit dans une démarche de modernisation de la gouvernance et de moralisation sociale à travers le déploiement de nouveaux outils de surveillance et de notation des agents. Il comprend deux facettes : un appareil normatif récompensant les « bons » agents pour leur moralité sociale et économique ; et un appareil disciplinaire punissant les comportements « déviants » et « indignes de confiance » (Zhang, 2020). Le SCE élargit la portée du SCS pour l’adapter aux enjeux de la civilisation écologique. Alors que le crédit social se concentre sur la quantification et l’évaluation des interactions dans la sphère sociale et économique, le crédit écologique cherche à intégrer les interactions avec l’environnement naturel. Cette évolution implique le développement de méthodes permettant de représenter ces écosystèmes, leurs composants et les relations qui les caractérisent, afin de rendre possible leur traitement algorithmique.

Le SCE a ainsi été conçu pour mesurer et noter le niveau « d’intégrité écologique » des entreprises, des citoyens et des agents publics, en s’appuyant sur des mécanismes de quantification de leurs performances sociales et environnementales. Ces évaluations permettent de leur attribuer un score visant à encourager l’adoption de pratiques plus écologiques. Les individus obtenant de scores élevés bénéficient d’incitations telles qu’un accès facilité au crédit bancaire ou une réduction des contrôles administratifs. À l’inverse, ceux dont les performances sont jugées nuisibles à l’environnement se voient imposer des sanctions financières ou administratives, voire une restriction d’accès à certains marchés ou subventions publiques (Monjon et René, 2021).

L’objectif est de réorienter les structures de production et les flux de capitaux vers une économie bas-carbone, tout en favorisant l’émergence d’une culture écologique nationale (Fang, 2022). Côté entreprises, ce dispositif est censé permettre une tolérance zéro envers les pollueurs et les fraudeurs, notamment ceux falsifiant les données environnementales. Il renforce ainsi la surface de contrôle des autorités centrales, en cohérence avec la réforme de la gestion verticale de l’environnement (Zhou, 2020). Pour Pékin, il s’agit de garantir l’application uniforme des lois environnementales en faisant évaluer la conformité des acteurs par les autorités locales. Le SCE offre également un moyen de légitimer le démantèlement des industries les plus polluantes sans intervenir directement dans leur fermeture. Au-delà des dimensions strictement légales et économiques, le SCE vise également à moraliser les comportements des acteurs en guidant la transition de la société vers une nouvelle ère civilisationnelle écologique. Les citoyens sont encouragés à participer activement à ces systèmes en signalant les entreprises polluantes via des plateformes gouvernementales dédiées et en renseignant l’empreinte écologique de leurs pratiques de consommation et leurs modes de vie.

2.1. Le SCE comme outil pragmatique de gouvernance territoriale

Techniquement, le SCE prend la forme d’un système national hiérarchisé. Une dynamique ascendante, du niveau communal aux districts puis aux régions, permet la captation des données en combinant auto-déclaration et évaluation externe. Une dynamique descendante, assure le pilotage du système, tant dans la définition des objectifs et des critères que dans leur contrôle opérationnel à chaque niveau. À cette hiérarchisation territoriale, est associée une multiplicité de systèmes territoriaux, respectant des lignes directrices nationales, déclinées régionalement ou à l’échelle d’une agglomération.

Cette multiplicité n’est pas contradictoire avec l’ambition de centralisation et semble au contraire jouer un rôle dans le dessein global. En effet, la littérature technique sur l’application du SCE aux entreprises (ibid.) témoigne d’une volonté d’innover (Chinese Business Network, 2024) par l’expérimentation afin de favoriser l’évolution rapide des systèmes de notation vers des formes stables et ayant fait leurs preuves sur le terrain (Fang, 2022). L’objectif étant de sélectionner les critères et modalités d’évaluation les plus efficaces et les plus robustes à la numérisation et l’agrégation. D’ailleurs, la méthodologie même des systèmes de notation semble faite pour assurer la compatibilité d’indicateurs composés de proxys et de mesures hétérogènes.

Ce caractère multiforme et multi-échelle du système est la marque d’un pragmatisme politique assumé. D’abord, la hiérarchisation répond clairement aux objectifs d’une puissance verticale devant administrer un territoire et une démographie dont l’échelle est le frein principal.  Ensuite, le double mouvement ascendant-descendant assure une adaptation aux spécificités régionales tout en simplifiant les modalités de contrôle d’une structure socio-économique dont la complexité est difficile à maîtriser. Personne n’ignore que ces enjeux ont toujours été au cœur de l’histoire politique de la Chine (Liberthal, 1984), et le SCE semble être un outil idéal pour assurer un contrôle opérationnel des territoires et des acteurs économiques, en résolvant notamment le problème des « lacunes d’application » (Liu, 2024).

2.2. Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE)

 Le Système de Crédit Environnemental des Entreprises (SCEE) constitue un sous-système clé du SCE spécifique à l’industrie. La province du Zhejiang est souvent citée comme un modèle de mise en œuvre du SCEE. Son système est le plus ancien et le plus développé, sur un territoire connu pour être la vitrine numérique et écologique du pays (Wang, 2019). La structure du SCEE dans le Zhejiang regroupe trois types de critères. D’un côté, des critères permettant de mesurer le niveau d’engagement des entreprises dans la protection de l’environnement et la lutte contre la pollution (49%). De l’autre, des critères relevant plutôt de la réputation écologique, de la fiabilité des informations, ainsi que de la conformité du point de vue de la fiscalité verte (41%). Un troisième type est formé d’un seul critère, dont le poids est relativement important (14%) dans la note finale, et qui concerne le système de gestion des risques mis en place par l’entreprise (Dép. de l’écologie et de l’environnement du Zhejiang, 2020).  Les critères environnementaux portent sur les externalités des activités économiques. Toutefois, il est intéressant de remarquer que les différentes dimensions ne sont pas quantifiées en tant que variables d’un modèle écosystémique mais sous l’angle du respect ou non des objectifs réglementaires. En somme, ce qui est mesuré c’est la conformité administrative et/ou politique de l’entreprise plutôt que son impact (ibid). Il apparaît donc assez clairement que l’objet du SCEE est de développer une culture du respect des orientations gouvernementales et de la fiabilité des données remontantes, avant toute autre considération.

Pour implémenter le SCEE, le Zhejiang a mis en place un système combinant auto-déclaration et inspection humaine (ibid.) Ce système comprend principalement un extranet permettant la collecte des données auprès des entreprises, ainsi qu’un site web publiant les notes attribuées à chaque entreprise[2].  Dans la plupart des autres territoires, l’outillage permettant de collecter, analyser et restituer ces données est beaucoup moins sophistiqué et semble plus relever de l’artisanat administratif que de l’idéal de numérisation du pouvoir central. On peut donc se questionner sur l’état d’avancement réel et la fiabilité d’un système dont la généralisation paraît prématurée au vu des objectifs initiaux.

Toujours dans le Zhejiang, on constate des taux élevés de conformité environnementale parmi les entreprises auditées, y compris en comparant les classements sur plusieurs années (plus de 90 % dans les deux classements les plus élevés sur cinq au total). Le nombre apparemment faible d’entreprises relevant des trois plus bas niveaux, et sa stabilité dans le temps, questionnent là encore, d’autant plus s’il s’agit du plus élaboré des systèmes actuels. En première approche, il apparaît évident que le fonctionnement même du système fait qu’une entreprise ne peut pas rester longtemps dans les niveaux inférieurs, puisqu’elle sera soumise à des contraintes importantes pouvant la conduire au dépôt de bilan, à moins de corriger rapidement ses pratiques pour normaliser son classement. Mais la faiblesse de la population présente dans le niveau médian, voire immédiatement supérieur, semble indiquer que le système ne permet pas de classer les différents niveaux d’impact ou de comportement réels.

Ces remarques accréditent l’idée que le SCEE a été déployé avant d’avoir atteint un niveau de maturité suffisant et n’a pour l’instant d’autre objectif que d’ancrer le SCE dans les pratiques des entreprises en développant une culture de la donnée et l’acceptation des mécanismes coercitifs associés. L’accent important mis sur la transparence et la conformité déclarative et fiscale, ainsi que la présence des indicateurs de réputation montrent bien que sont récompensées les attitudes de transparence à l’égard de l’autorité centrale, et de non-perturbation de l’ordre public. En d’autres termes, le SCEE actuel n’aurait pour objectif que de créer la confiance des parties prenantes dans le SCEE.

2.3. Derrière les limites techniques du SCEE, une vision à long terme

Le crédit écologique est désormais intégré dans la boîte à outils des politiques publiques en Chine, devenant un mécanisme central pour promouvoir une gouvernance environnementale durable (Chinese Business Network, 2024). Des institutions telles que la Banque populaire de Chine et le ministère de l’Écologie et de l’Environnement tentent de définir des standards pour évaluer les performances environnementales des entreprises et aligner les incitations financières avec les objectifs écologiques. Néanmoins, l’état actuel du système ne permet pas d’envisager une intégration dans les systèmes d’évaluation financière. Les institutions identifient un certain nombre de défis à relever pour passer à l’étape suivante (Liu, 2024). C’est d’abord le manque de normes unifiées pour évaluer les comportements écologiques qui en rend difficile la quantification. Mais aussi, la complexité de la collecte de données qualifiées en raison de la variété des impacts environnementaux (Chinese Business Network, 2024). Enfin, la pénurie de compétences spécialisées permettant de gérer ces nouveaux défis techniques, notamment dans la financiarisation des variables écologiques et l’ingénierie des mesures d’impact.

Pour surmonter ces obstacles, les responsables parient évidemment sur le numérique pour créer rendre opérationnel cet immense système de « datafication » des comportements (Gao 2014) dans un format interopérable et partageable. Néanmoins, les principaux enjeux ne sont pas juste technologiques mais aussi empiriques et cognitifs. Il y a d’abord l’adaptabilité des systèmes de mesure aux conditions environnementales et entrepreneuriales. Il faut aussi déployer les compétences sur tous les points de collecte et d’analyse des données.  Enfin, il est nécessaire de coordonner les administrations concernées, les institutions financières et les laboratoires de recherche pour créer les indicateurs pertinents et les instruments adaptés aux objectifs des politiques publiques environnementales.

 3. L’exportation de la civilisation écologique numérique via les Routes de la Soie Vertes

 Le Système de Crédit Écologique incarne la vision technocratique et autoritaire du PCC en matière de gouvernance environnementale. S’il s’avère efficace, ce modèle pourrait servir d’exemple pour un déploiement plus large à l’international (Fang, 2022 ; Gao, 2014). Le PCC intensifie ses efforts pour promouvoir son modèle d’écologie politique en tant qu’alternative chinoise au modèle occidental de développement durable (Kalantzakos, 2022). À travers ce projet, la Chine cherche à consolider son image d’acteur responsable et innovant sur la scène internationale. La CEN permet également à Pékin de s’émanciper des cadres sémantiques occidentaux (Hanson, 2019), en proposant un modèle vert aux « caractéristiques chinoises » dont l’ambition est de redéfinir les standards internationaux en matière d’écologie (Clément, 2021).

L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), lancée en 2013 par Xi Jinping, constitue ainsi un levier stratégique central pour diffuser ce modèle. Présentée comme un projet intrinsèquement vert et bénéfique aux pays partenaires, la BRI a donné naissance aux « Routes de la Soie Vertes » (Green Belt and Road Initiative), qui visent à intégrer des objectifs écologiques dans le cadre d’un développement transnational d’infrastructures de transport, d’énergie et de communication (Cabestan, 2019 ; Sun et Yu, 2023). Ces routes vertes s’inscrivent dans une dynamique plus large d’alignement avec les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies et les engagements climatiques chinois à l’international (Codevilla, 2024). Ces dernières années, elles ont été mises en avant comme un projet de coopération internationale visant à décarboner les économies des pays partenaires tout en modernisant leurs industries grâce à des partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine (Coenen et al., 2021). Par ailleurs, le gouvernement chinois a lancé des programmes tels que les « envoyés verts des Routes de la Soie », destinés à former les élites des pays membres aux techniques chinoises de gouvernance environnementale (Li et Shapiro, 2020).

Le développement d’une coalition internationale pour le développement vert des Routes de la Soie a pour fonction non seulement d’améliorer la connectivité entre les nations, mais aussi de promouvoir un cadre commun pour évaluer et certifier la fiabilité écologique des projets (Fang, 2022). Ainsi, la CEN est présentée comme un bien public international contribuant à une gouvernance environnementale mondiale plus équitable, dont le crédit social et écologique est une des dimensions opérationnelles, vecteur de confiance et de transparence entre les parties prenantes (Zhang 2017).

Derrière cette rhétorique pacifiste au service de la justice environnementale mondiale, les routes de la soie verte représentent aussi la réponse stratégique de Pékin face aux critiques sur l’impact environnemental négatif des projets initiaux de la BRI. Le gouvernement chinois a dû intégrer des normes écologiques dans ses accords de coopération pour améliorer son image internationale, ternie par de nombreux scandales environnementaux impliquant ses entreprises à l’international, une façon habile de consolider son influence géopolitique dans les pays vulnérables au changement climatique (Nedopil, 2022). La Chine renforce par ce biais son rôle dans les institutions internationales liées au climat, telles que le GIEC ou les COP. Cela lui donne l’opportunité de promouvoir un modèle alternatif au paradigme occidental du développement durable et de tisser des partenariats stratégiques avec les pays du Sud global via une diplomatie verte. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large d’affirmer un soft power climatique en partageant ses technologies propres et ses normes de gouvernance environnementale, Pékin cherche à redéfinir les standards internationaux tout en consolidant sa position sur l’échiquier mondial (Sun et Yu, 2023).

L’intégration du numérique dans cette stratégie d’internationalisation de son modèle de développement vert est particulièrement significative. Comme l’indiquent les textes officiels, la Chine propose aux États partenaires de la BRI des technologies innovantes basées sur le contrôle numérique et la surveillance, permettant de gérer les défis environnementaux locaux tout en réduisant les asymétries numériques globales grâce à des projets qui se veulent inclusifs comme le « China-Africa Digital Innovation Partnership Program » (Wang et Chen, 2024). Ces outils visent officiellement à renforcer les dispositifs locaux de gouvernance écologique mais peuvent aussi servir à consolider les systèmes étatiques de coercition et de contrôle. Ils sont exportés par la Chine avec une volonté de promouvoir la souveraineté numérique des États, en cohérence avec sa vision du cyberespace (Hicks, 2022). En outre, ces technologies sont souvent accompagnées d’un financement attractif qui facilite leur adoption par des pays en développement, même ceux avec une gouvernance autoritaire. Cependant, leur efficacité réelle reste parfois limitée, contribuant davantage à une « esthétique sécuritaire » qu’à un contrôle effectif (Ibid.).

Cette stratégie d’exportation s’accompagne d’importantes contradictions. Bien que les discours officiels mettent en avant une coopération verte et durable, de nombreux projets financés par la Chine dans le cadre de la BRI incluent des infrastructures particulièrement nuisibles à l’environnement, notamment les centrales à charbon, les autoroutes ou les méga-centrales hydroélectriques. Ces projets engendrent souvent des émissions massives de gaz à effet de serre ou des atteintes à la biodiversité dans les pays partenaires (Chen et Springer, 2021). En outre, sur le plan interne, malgré une rhétorique axée sur la transition écologique, Pékin continue d’accroître sa dépendance au charbon pour répondre à ses besoins énergétiques croissants. En 2022, face à une sécheresse historique ayant affecté sa production hydroélectrique, le gouvernement a autorisé une augmentation de 300 millions de tonnes supplémentaires des capacités minières (Aglietta et Macaire, 2023 ; Collins et Erickson, 2022).

Conclusion : Entre ambitions écologiques et renforcement autoritaire

Comme nous l’avons montré, le SCE dépasse de loin sa fonction primaire d’outil de contrôle social. D’abord parce qu’il s’intègre dans un projet global, la Civilisation Écologique et Numérique, dont il est une des dimensions applicatives et le principal levier pour engager une transformation des comportements des acteurs. Il joue aussi un rôle fondamental de support sociotechnique pour piloter et atteindre les objectifs environnementaux, tout en fondant la confiance des parties prenantes dans l’objectivité et la fiabilité du modèle.  Évidemment, la dimension du contrôle social est bien présente et constitue un élément non négligeable du point de vue des systèmes démocratiques. Mais dans un contexte où la confiance dans la capacité des systèmes politiques à résoudre les problèmes environnementaux est érodée, on conçoit aisément que la promesse d’un outil numérique impartial, basé sur des métriques et des processus réputés transparents, puisse attirer la confiance des citoyens et l’intérêt des dirigeants. Là où le projet civilisationnel pourrait échouer à convaincre, la réalisation technologique peut fournir un argument de poids, particulièrement dans un moment où le numérique a tendance à être surévalué en tant que vecteur de progrès et de justice dans le monde entier.

L’enjeu est d’autant plus important que le SCE est conçu pour s’appliquer indépendamment du système économique et politique dans lequel il est utilisé. La propagande du SCE insiste d’ailleurs largement sur le fait qu’une grande part du système est directement inspirée de modèles en usage actuellement en occident. Ce verni d’objectivité est probablement un facteur capital dans la promotion du système en termes d’acceptabilité sociale. Il va de soi que c’est uniquement en replongeant dans les méthodes et les concepts de l’évaluation en contexte réel, et en prenant en compte toutes les possibilités de dérive et de manipulation, que l’on peut vraiment comprendre la nature de ces instruments. D’ailleurs, ce type de solution numérique aurait pu être proposé par n’importe quel géant du numérique[3] sans éveiller les mêmes réticences, d’autant plus qu’elle active le fantasme d’un contrôle opérationnel total dont l’urgence climatique semble nous inviter à accepter l’idée.

Du point de vue opérationnel cependant, il est impossible pour l’instant de faire un bilan de l’efficacité du SCE en termes de protection de l’environnement, ou d’atteinte des objectifs fixés par Pékin dans le cadre des négociations internationales. Mais tout semble indiquer que le projet s’inscrit dans le temps long, et que Pékin ne table pas sur une efficacité environnementale immédiate du SCE, mais sur son efficience en tant que mode de gouvernance, autoritaire et intrusif certes, mais virtualisé et invisibilisé. L’utilisation de l’intelligence artificielle n’est qu’un facteur supplémentaire d’acceptabilité, les humains ayant une fâcheuse tendance à attribuer aux outils numériques une confiance inversement proportionnellement à la compréhension qu’ils en ont.

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[1] La Chine représente, à elle seule, plus de 30% des GES mondiaux. En revanche, concernant ses émissions par habitants elle se classe – avec 11,11 tonnes de CO2 – au 34e  rang mondial, devant l’UE (59e  rang) et derrière les États-Unis (7e  rang). Ces chiffres par habitant ne tiennent pas compte du CO2 importé. Source : touteleurope.eu

[2] Données extraites en ligne depuis le « Système de gestion et d’évaluation du crédit environnemental des entreprises de la province du Zhejiang » (浙江省企业环境信用评价管理系统).

[3] Un des systèmes les plus aboutis de Crédit Social a été développé et expérimenté par Alibaba sous le nom de « Sésame Credit », et a rencontré un succès important dans la population alors même qu’il n’était pas obligatoire.

Éditorial

Regards géopolitiques v10 n4, publié en mars 2025

Une nouvelle ère

Dès le début de son second mandat, la président Trump a affiché un activisme remarquable. Il l’a souligné lui-même dans son adresse au Congrès, le 4 mars 2025 : « Ces six dernières semaines, j’ai signé près de 100 décrets présidentiels et pris plus de 400 mesures exécutives, un record destiné à restaurer le bon sens, la sûreté, l’optimisme et la richesse dans l’ensemble de notre merveilleux territoire. »

Il a répété qu’il souhaitait « reprendre le canal de Panama » et « obtenir » le Groenland, « d’une manière ou d’une autre », tandis qu’il mettait en œuvre les hausses de tarifs douaniers majeures envers le Canada, le Mexique et la Chine qu’il avait annoncées puis suspendues l’espace de quelques semaines. Face à l’Ukraine, la réception dans le Bureau ovale du président ukrainien V. Zelensky, le 28 février, a rapidement tourné à la diatribe fort peu protocolaire. Si certains y voient la marque d’un manque de manières, il pourrait s’agir d’une manœuvre délibérée permettant de faire porter l’odieux de la poursuite de la guerre à l’Ukraine pour justifier la suspension de l’aide américaine. « Selon moi, il ne s’agissait pas d’une réaction spontanée aux interventions de Zelensky mais, manifestement, d’une escalade provoquée lors de cette rencontre dans le bureau ovale » estimait le chancelier allemand Friedrich Merz.

Au Canada, la sidération face à l’attitude nouvelle des États-Unis se dissipe, douloureusement. Le premier ministre Trudeau estimait ainsi que « Ce n’est pas très clair ce qu’il veut… La seule clarté, c’est qu’il a dit à de multiples reprises que son but, c’est de faire écrouler l’économie canadienne pour ensuite pouvoir parler d’annexion ». Les membres de l’administration américaine, et pas seulement Trump, ne cessent de parler du Canada comme du futur 51e État de l’Union, en témoigne la récente visite de la Secrétaire à l’Intérieur Kristi Noem à la bibliothèque binationale Haskell de Stanstead, traversée par la frontière. Mme Noem s’est plu à sauter d’un côté et de l’autre de la frontière symbolique peinte au sol en disant à la blague : « USA number 1 » du côté américain, et « 51st State » du côté canadien. « Tout le monde parmi eux trouvait ça tellement drôle. Mais c’est un manque de respect total. », a expliqué Sylvie Boudreau, présidente du conseil d’administration de la fondation qui chapeaute la bibliothèque.

Les États-Unis prendront aussi le Groenland. « one way or another, we’re going to get it. », a souligné le président pendant son allocution au Congrès le 4 mars. Avec des gestes politiques brusques, voire brutaux, en coupant tout le programme d’US Aid, en maniant l’arme des tarifs sans justification claire et en contradiction avec les règles de l’OMC que pourtant les États-Unis ont contribué à rédiger, Washington est en train d’éroder à grande vitesse son pouvoir d’influence symbolique (soft power). La Chine pourrait assurément, en défendant le principe du multilatéralisme économique et des règles commerciales, en tirer son épingle du jeu sur le plan politique. Quant à M. Trump, il n’est pas certain que cette érosion du capital de sympathie pour les États-Unis le préoccupe.

La tension s’est transposée sur la scène sportive. Avant la finale de la Confrontation des Quatre Nations, qui opposait le Canada aux États-Unis, Trump s’est fendu d’un message: « Je vais téléphoner ce matin à notre excellente équipe américaine de hockey pour encourager les joueurs gagner contre le Canada qui, un jour, deviendra notre bien-aimé et très important 51ᵉ État ». Après la victoire du Canada 3-2, Justin Trudeau a répliqué « Vous ne pouvez pas prendre notre pays, et vous ne pouvez pas prendre notre sport. »

Photo Charles Krupa/AP

Frédéric Lasserre

La lutte pour la domination de l’influence dans le cyberespace asiatique : les prémices d’un duel entre la Corée du Sud et la Thaïlande

Regards géopolitiques v10n2

Chinnapat Chanprom
Étudiante à l’Université Thammasat (Bangkok, Thaïlande).

Ornthicha Duangratana
Assistant Professor au Pridi Banomyong International College de l’Université Thammasat.

Laddawan Kaewkitipong
Associate Professor à la Thammasat Business School de l’Université Thammasat.

Matthieu J. Guitton
Professeur titulaire à l’Université Laval, chercheur au Centre de Recherche CERVO et Bualuang ASEAN Professor Chair à l’Université Thammasat

Résumé 
À l’âge des technologies, le cyberspace est en train de devenir pour les états l’un des terrains les plus importants pour exprimer leur soft power. La Corée du Sud est, dans cet aspect, un pays extrêmement performant et est le chef de file dans le cyberespace asiatique pour ce qui a trait à la visibilité. Toutefois, cette domination pourrait bien être remise en question dans les prochaines années, notamment par la Thaïlande. En effet, nous pouvons actuellement observer une augmentation très importante des interactions entre les écosystèmes d’influence sud-coréens et thaïlandais, avec de plus en plus d’influenceurs thaïlandais utilisant le paysage hypermédiatique sud-coréen pour promouvoir le soft power de la Thaïlande. Cet article va décrire le cyberspace asiatique, le début d’une forme de compétition entre la Corée du Sud et la Thaïlande et va discuter comment le cyberspace pourrait devenir un terrain de conflit pour le soft power entre la puissance d’Asie du Nord-Est et la puissance en devenir d’Asie du Sud-Est.

Mots-clés : Asie du Nord-Est, Asie du Sud-Est, communautés virtuelles, influenceur, soft power

Abstract 
In the age of technology, cyberspace is becoming one of the most important places for countries to express their soft power. One very successful country in this aspect is South Korea, which arguably holds the leadership of visibility in the Asian cyberspace. Yet, this leadership might be challenged in the coming years, particularly by Thailand. Indeed, we are witnessing an important increase of the interactions between the South Korea and Thailand influence ecosystems, with more and more Thai influencers using South Korean hypermedia landscape to promote Thailand soft power. This paper will describe the Asian cyberspace and the onset of a competition for influence between South Korea and Thailand, and how cyberspace could become a potential soft power battleground between the North-East Asia power and the soon-to-be South-East Asia one.

Keywords : influencer, North-East Asia, soft power, South-East Asia, virtual communities.

Introduction : Cyberespace asiatique et soft power

Avec la prépondérance des technologies de l’information, le contrôle du cyberespace est désormais l’un des facteurs essentiels de l’affirmation de la souveraineté des nations et ce, quel que soit la région concernée (Guitton, 2022). Bien que représentant une composante essentielle du cyberespace globale, le cyberespace asiatique, défini ici comme l’ensemble des espaces virtuels superposés aux espaces physiques réels des pays de l’Asie, est, à quelques exceptions près, trop souvent négligée dans le monde occidental, tant dans le domaine académique qu’au niveau du discours géopolitique et diplomatique. Ce manque de considération qui lui est généralement accordé est toutefois une erreur. En effet, le cyberespace asiatique cumule un certain nombre de caractéristiques qui le rendent particulièrement intéressant et important du point de vue géopolitique. Du fait même de la taille de sa population, l’Asie représente de loin le plus gros réservoir d’utilisateurs potentiels. Le degré de pénétration d’Internet dans les pays d’Asie est parmi le plus élevé du monde. Du point de vue sécuritaire, le cyberespace asiatique se caractérise par la présence de la Chine et la Corée du Nord, deux des quatre états considérés au niveau global comme les plus menaçants en termes de potentiel de cyberattaques, les deux autres membres de ce quatuor étant la Russie et l’Iran (Katagiri, 2024). Mais ce qui est peut-être le plus intéressant, du moins d’un point de vue purement géopolitique, est que le cyberespace peut être utilisé comme vecteur d’expression de soft power des états.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, le Japon fut l’un des premiers pays asiatiques à utiliser la culture populaire comme un élément de soft power, initialement avec les arts martiaux, puis ensuite au travers des productions culturelles originales et spécifiques au Japon que sont les mangas et les animes, donnant naissance à ce que de nombreux spécialistes qualifient de Pop nationalisme, à savoir le phénomène culturel par lequel des individus s’identifient au soft power d’un pays au travers de la consommation d’éléments de culture populaire (Sakamoto, 2008 ; Joo, 2011 ; Lee & Abidin, 2022). Cet exemple fut suivi par la Corée du Sud à partir des années 90, notamment avec l’émergence de la K-pop (Joo 2011 ; Oh, 2013 ; Fuhr, 2015). Le potentiel de la K-pop et des autres formes modernes d’expression culturelle coréenne en termes de soft power fut rapidement compris par le gouvernement sud-coréen. Ainsi, le développement de la K-pop sera accompagné par les différents gouvernements successifs de Corée du Sud (Butsaban, 2023). Visant à encourager le développement de ces formes culturelles et à les aider à obtenir une portée internationale, les politiques gouvernementales sud-coréennes ont contribué au succès de la K-Pop depuis les politiques du gouvernement de Kim Dae-jung au début des années 2000, qui cherchaient à favoriser la croissance de l’industrie culturelle coréenne, jusqu’à celles du gouvernement actuel de Moon Jae-in qui continuent à renforcer cette position en donnant un support systématique à la création de contenu culturel (Butsaban, 2023). Ainsi, les outils étaient en place avant l’émergence des médias sociaux ou du moins dès les stades précoces de développement de ces réseaux. De fait, les utilisateurs des médias sociaux et en particulier les influenceurs sont des éléments centraux de l’amplification de ces artefacts culturels et donc des vecteurs extrêmement importants pour le renforcement du soft power national (Mihelj & Jiménez-Martinez, 2021).

Cet essor de la Corée du Sud dans le cyberespace n’est pas passé inaperçu. Dès le début de la montée en puissance de la Corée du Sud (tant au niveau économique qu’à celui du soft power), cette-dernière a exercé une forte attraction sur plusieurs pays, dont la Thaïlande (Siriyuvasak & Hyunjoon, 2007). La Corée du Sud est devenue une sorte de modèle de développement pour la Thaïlande, la Thaïlande cherchant à imiter, voir répliquer le succès de la Corée du Sud et cherchant à devenir la Corée du Sud de l’Asie du Sud-Est. Si cette émulation a lieu au niveau économique, elle prend aussi place dans le cyberespace. Ainsi, il est possible d’observer depuis quelques années une augmentation considérable des interactions entre les écosystèmes d’influenceurs sud-coréens et thaïlandais. Toutefois, ces interactions, qui sont très loin d’être symétriques et équivalentes, représentent des signes précurseurs d’un futur duel de ces deux pays pour la domination du cyberespace asiatique. Dans cet article, nous allons explorer cette rivalité entre la puissance d’Asie du Nord-Est en termes de cyberespace qu’est la Corée du Sud et la puissance en devenir d’Asie du Sud-Est qu’est la Thaïlande en se focalisant sur les acteurs et vecteurs principaux de ces échanges dans le cyberespace, les influenceurs.

1. Corée du Sud et Thaïlande : Contextualisation d’un duel

1.1. Corée du Sud et Thaïlande : Comparaison des deux pays

La Corée du Sud et la Thaïlande sont deux pays d’Asie dont les populations sont de taille relativement comparable (environ 52 millions d’habitants (28ième rang mondial) pour la Corée du Sud et environ 70 millions d’habitants (20ième rang mondial) pour la Thaïlande). La Corée du Sud est économiquement plus puissante que la Thaïlande, mais cette-dernière est en fort rattrapage, notamment dans le domaine des technologies et les pays ont tous deux un Indice de Développement Humain (IDH) considéré comme très élevé (0,925 pour la Corée du Sud et 0,8 pour la Thaïlande).

Les deux pays ont un potentiel de soft power extrêmement fort, parmi les plus forts de toute l’Asie. La Corée du Sud a des attraits touristiques certains, mais est surtout connue pour ses productions culturelles modernes que sont le K-pop et les K-dramas, productions qui sont d’ailleurs fortement soutenues par le gouvernement sud-coréen (Butsaban, 2023). La Thaïlande cependant n’est pas en reste : centre touristique mondial, elle est aussi un joueur de premier plan pour ce qui est des biens culturels immatériels, avec par exemple le nuat thai (massage thaïlandais) ou le muay thai (boxe thaïlandaise).

Les deux pays ont une langue propre, écrite dans les deux cas avec un alphabet unique, ce qui représente clairement un élément limitant pour ce qui est de la propagation des contenus créés par les influenceurs de ces deux pays à l’échelle mondiale. Ceci nous amène à la capacité de générer et soutenir des réseaux d’influenceurs en tant que telle. Les deux pays ont une très forte maîtrise de la technologie, avec des degrés de pénétration d’Internet dans la population très comparables et parmi les plus élevés du monde. Les deux pays abritent des écosystèmes locaux d’influenceurs riches et variés et chacun de ces deux pays attirent également de nombreux influenceurs étrangers. Cependant, la Corée du Sud domine clairement le cyberespace asiatique pour ce qui a trait à l’influence, tandis que la présence de la Thaïlande dans le cyberespace de l’Asie du Sud-Est se heurte à celle d’autres puissances de cette région, notamment Singapour, la cité-état ayant une présence en ligne extrêmement forte.

1.2. Historique des interactions entre les écosystèmes virtuels sud-coréens et thaïlandais

Un observateur qui regarderait aujourd’hui les écosystèmes d’influenceurs d’Asie dans leur ensemble verrait sans nul doute et assez rapidement de nombreuses interactions entre des influenceurs sud-coréens et des influenceurs thaïlandais, que ce soit des vidéastes coréens créant du matériel en Thaïlande (comme Cullen, YouTube : @cullen_hateberry), des modèles TikTok coréens apparaissant dans des vidéo d’influenceurs thaïlandais (comme Gamin, TikTok : @mmini.j apparaissant dans les vidéos de Charlie, Meta : facebook.com/charlie.potjes) ou des artistes thaïlandais ayant une présence importante sur les médias sociaux affichant un support financier à des créateurs de contenu coréens (comme par exemple Mix, via son compte secondaire YouTube : @Badmixy). Cependant, si des interactions entre ces deux écosystèmes existent depuis déjà le début des médias sociaux, leur importance n’a fait que croître exponentiellement au cours des dernières années. Pour bien comprendre ces échanges, il est important de replacer les interactions de ces écosystèmes dans un continuum.

Les tentatives de pénétration de l’écosystème d’influenceurs coréen par des influenceurs thaïlandais se sont fait en plusieurs vagues. Ainsi, il est schématiquement possible de décrire trois vagues successives. La première vague (qui débute au milieu des années 2000) regroupe des influenceurs créant du contenu soit relié d’une manière ou d’une autre à la promotion de la culture populaire coréenne (dans l’immense majorité des cas en lien avec la K-pop ou les K-drama), soit au travers de formes de contenu originellement et typiquement associées à l’écosystème d’influence sud-coréens, comme par exemple des blogues vidéos parlant de questions liées à la beauté, incluant testage de produits et conseils de maquillage (« beauty vlogs ») ou des genres encore plus nichés et spécifiques tels que le mukbang (venant du coréen 먹방 (meokbank), et décrit en anglais comme du « live-stream binge-eating »), type de vidéos dans lesquelles des influenceurs mangent des quantités très importantes de nourriture tout en interagissant en ligne avec leur audience en temps réel (Lee & Abidin, 2022). Cette première vague pourrait être qualifiée de vague non spécifique, les influenceurs thaïlandais de cette vague étant assez semblables aux très nombreux influenceurs non-coréens qui se sont agrégés autour du noyau d’attraction que représentait le cyberespace sud-coréen, mais sans toutefois faire nécessairement parti d’un écosystème structuré en Thaïlande. Un exemple d’influenceur de cette première vague est Jing ou Babyjingko (YouTube : @Babyjingko), une Thaïlandaise spécialisée dans les beauty blogs, active depuis mars 2017 et associée à la Corée du Sud depuis novembre 2017.

Une seconde vague a pris naissance au milieu des années 2010, avec des profils de pénétration de l’écosystème sud-coréen beaucoup plus structurés. Les influenceurs de cette seconde vague cherchaient à pénétrer l’écosystème sud-coréen de manière beaucoup plus intégrée. Contrairement à ce qui était observé au cours de la première vague, on commence à voir dans cette vague des influenceurs ne sont pas systématiquement des créateurs de contenu, mais aussi des artistes. Une autre caractéristique des influenceurs de cette seconde vague est leur caractère multimodal. On observe ainsi l’arrivée d’artistes d’origine thaïlandaise dans la K-pop et voir des vidéastes thaïlandais commencer à apparaitre dans d’autres médias coréens, en particulier la télévision. Plusieurs influenceurs de cette vague sont encore actifs. C’est notamment le cas de BamBam, de son vrai nom Kunpimook Bhuwakul (Instagram : @bambam1a), qui devient membre en 2014 du groupe Got7, appartenant à JYP Entertainment, l’une des trois plus grosses compagnies de divertissement de Corée du Sud. Une autre influenceuse de cette vague est la danseuse et chanteuse Lisa du groupe BLACKPINK (Instagram : @lalalalisa_m). Un autre exemple d’influenceuse de cette vague est Hi Prae (YouTube : @hiprae), une Thaïlandaise venue en Corée du Sud pour étudier à l’Université Dongguk et active sur YouTube depuis 2018. Hi Prae s’est fait connaitre au travers du contenu de son compte YouTube racontant la vie quotidienne d’une jeune Thaïlandaise en Corée du Sud. L’obtention d’une plus grande visibilité de ces influenceurs dans l’espace sud-coréen ne s’est toutefois pas faite sans mal. Si Hi Prae fut louée pour l’excellence de son coréen, Lisa sera victime de racisme de la part de nombreux fans coréens du groupe (Kim, 2019). Finalement, un élément important de cette deuxième vague est l’interconnexion beaucoup plus apparente des différents influenceurs, démontrant le début d’une structuration d’un écosystème thaïlandais capable pénétrer l’écosystème sud-coréen de manière beaucoup plus efficace. Ainsi, Hi Prae est la cousine de BamBam, lui-même ami d’enfance de Lisa, ayant tout deux été membre du groupe de dance WE ZAA COOL en 2009 en Thaïlande, ce groupe ayant d’ailleurs été lui-même créée dans le contexte du concours « Rain Cover Dance In Thailand » (2007) en hommage à Rain, une idole de K-pop fortement populaire à ce moment en Thaïlande.

Finalement, nous observons maintenant une troisième vague post-Covid-19 avec des profils d’influenceurs beaucoup plus diversifiés et plus matures tant dans leur historique que dans leurs parcours d’influenceur. C’est par exemple le cas de Charlie (Charlie Trairat Potjes aka Nak Charlie, Meta : facebook.com/charlie.potjes), un acteur Thaïlandais populaire depuis le début des années 2000 (alors en tant qu’enfant-acteur) mais dont la popularité était sur le déclin avant son association avec une influenceuse sud-coréenne ou de Mix, une vidéaste active via différents comptes (notamment YouTube : @Chaleomsri et YouTube : @Badmixy) essayant d’obtenir de la visibilité par association avec des comptes d’influenceurs sud-coréens. Les influenceurs de cette troisième vague sont beaucoup plus affirmés dans leur identité thaïlandaise : lors de leur première rencontre en ligne hautement médiatisée parmi leurs communautés de fans, l’influenceur thaïlandais Charlie et l’influenceuse sud-coréenne Gamin ont échangé en thaï et non en coréen. Il est également intéressant de noter que cette troisième vague est réciproque : aux côtés d’influenceurs thaïlandais cherchant à pénétrer l’écosystème sud-coréen, nous pouvons aussi observer des influenceurs sud-coréens entrant dans l’écosystème thaïlandais (par exemple Cullen). Si ces trois vagues ont débutées successivement, aucune d’entre elle ne s’est toutefois arrêtée. Ainsi, bien que l’on puisse maintenant observer des influenceurs aux profils complexes (associés à la troisième vague), de nouveaux influenceurs thaïlandais se focalisant sur la K-pop (associés à la première vague) vont encore émerger dans le cyberespace.

2. Caractéristiques des interactions entre influenceurs sud-coréens et influenceurs thaïlandais

2.1. Des partenariats déséquilibrés

Avec l’augmentation des interactions, on pourrait croire qu’une certaine symétrie existe entre les influenceurs thaïlandais exerçant leur activité à partir de la Corée du Sud et les influenceurs coréens exerçant leur activité à partir de la Thaïlande. Cependant, il n’en est rien : les interactions entre les influenceurs thaïlandais et sud-coréens se caractérisent par une asymétrie très marquée. Pour appuyer notre propos, nous pouvons comparer deux influenceurs en apparence symétriques (Figure 1). Nous pouvons reprendre ici l’exemple de Hi Prae, influenceuse thaïlandaise basée en Corée du Sud. On pourrait considérer l’influenceur Cullen comme étant relativement symétrique. Cullen est l’un des membres du groupe de producteurs coréens HateBerry et depuis 2019 vit en Thaïlande, où il était propriétaire d’une boîte de nuit coréenne, le K BOMB. Le club fit faillite lors de la crise du Covid-19 et il démarra sa chaîne YouTube en 2022. Tout comme la chaîne de Hi Prae se focalise sur l’expérience quotidienne d’une thaïlandaise en Corée, celle de Cullen met en scène sa vie quotidienne à Bangkok et dans le reste de la Thaïlande. Nous pouvons essayer de comparer le nombre d’abonnés de Hi Prae et de Cullen, ce nombre pouvant représenter une mesure approchée intéressante de la popularité respective de ces influenceurs. Bien que Hi Prae ait mis en ligne plus de 300 vidéos sur YouTube depuis 2018, elle n’atteint pas le million d’abonnés (710 milliers abonnés au 27 mai 2024). Au contraire, Cullen, avec 110 vidéos mises en ligne depuis 2022, soit 3 fois moins de vidéos que Hi Prae, à plus de 3 fois plus d’abonnés avec 2,61 millions d’abonnés au 27 mai 2024 (Figure 1). Bien que les vignettes de ces deux YouTubers soient relativement comparables, les vidéos de Hi Prae sont beaucoup plus élaborées au niveau visuel et graphique que celle de Cullen, incluant parfois des éléments typiques que l’on trouve chez les influenceuses féminines et que l’on pourrait qualifier de « fan service » (Figure 1).

Figure 1 : Comparaison des profils YouTube de Hi Prae et Cullen

Cette figure montre côte-à-côte différents éléments des profils d’une influenceuse Thaïlandaise vivant en Corée du Sud (Hi Prae, à gauche) et d’un influenceur Sud-Coréen vivant en Thaïlande (Cullen, à droite) ayant tous deux un créneau relativement semblable pour ce qui est du contenu. Noter en haut de la figure les nombres d’abonnés (« subscribers ») et de vidéos postées entre les deux chaînes. Les deux vidéastes utilisent un style relativement comparable pour ce qui est des vignettes de présentations de leurs vidéos. Toutefois, les vidéos en elle-même sont plus travaillées pour Hi Prae que pour Cullen. De plus, Hi Prae ajoute dans certaines vidéos des éléments pouvant ressembler à du fan service. Cependant, le nombre d’abonés de Cullen est largement supérieur à celui de Hi Prae et ce, malgré un nombre moins important de vidéos postées et une présence sur la plateforme datant de 2022 pour Cullen au lieu de 2018 pour Hi Prae.

Même en cas de collaborations ou d’échanges, ces partenariats ne sont égaux qu’en apparence. En effet, une asymétrie flagrante existe entre les influenceurs thaïlandais et les influenceurs sud-coréens. Le cas du binôme Charlie/Gamin en est un excellent exemple. Charlie, qui était un influenceur sur le déclin avant de s’associer à Gamin, utilise cette dernière à son propre avantage pour (re)gagner de la visibilité. Lors de leur première rencontre en ligne synchrone (rencontre qui fut largement médiatisée auprès de leurs communautés de fans et à laquelle ces derniers purent assister en tant que spectateurs interactifs), Charlie parla thaï et ne fit aucun effort pour parler coréen, cherchant ainsi à démontrer sa légitimité vis-à-vis de sa propre communauté de fans plutôt que d’essayer de conquérir un public coréen ou même plus largement international. Au contraire, l’accès au marché thaïlandais représente pour Gamin un moyen de trouver de nouveaux débouchés (comme en témoigne d’ailleurs l’apparition dans les média sociaux associés à Gamin de #กามิน (« gamin » en thaï) aux côtés de #gamin) en dehors du marché coréen sursaturé, comme en témoigne l’octroi de plusieurs contrats publicitaires en Thaïlande pour le couple d’influenceurs quelques mois après cette première rencontre (Figure 2).

Figure 2 : Interactions entre les écosystèmes sud-coréens et thaïlandais.
Cette figure représente de manière schématique les interactions entre les écosystèmes sud-coréens et thaïlandais en prenant l’exemple de deux influenceurs coréens, Cullen (haut) et Gamin (bas). Ces deux influenceurs appartiennent originellement à l’écosystème sud-coréen. Cullen pénètre l’écosystème thaïlandais en postant du contenu relié à la Thaïlande, à partir de la Thaïlande et en thaïlandais et Gamin pénètre cet écosystème par son association avec Charlie. Dans un second temps, d’autres membres de l’écosystème thaïlandais tentent de capitaliser sur cette présence d’influenceurs sud-coréens dans l’écosystème. Ainsi, des influenceurs thaïlandais tels que Mix vont donner des pourboires sur les vidéos de Cullen pour obtenir de la visibilité et des compagnies opérant en Thaïlande vont essayer de réaliser des campagnes publicitaires avec le couple Charlie/Gamin.

Cette tentative d’attraction de popularité par proximité avec un influenceur sud-coréen se retrouve également chez d’autres influenceurs thaïlandais. Lorsque la popularité de Cullen est devenue significative, de nombreux fans thaïlandais ont commencé à donner des pourboires virtuels sur sa chaîne, pouvant aller jusqu’à 3000 bahts (110 CND), 7200 bahts (270 CND), voir 10 000 bahts (370 CND). De manière intéressante, certain de ces fans n’en sont pas vraiment, mais sont en fait des influenceurs thaïlandais ayant déjà leur propre base de fans, comme par exemple Mix via son compte YouTube et identité associée de BadMixy (Figure 2). Dans ce cas, le fait de devenir visible par l’intermédiaire des sommes données sur la chaîne d’un influenceur sud-coréen connu par le public thaïlandais semble être perçu par les influenceurs thaïlandais comme un moyen d’accroître leur propre communauté d’abonnés.

Pour les marques thaïlandaises au sens large, des influenceurs locaux ayant une connexion avec l’écosystème sud-coréen semblent ainsi représenter des éléments intéressants pouvant être utilisés  à des fins marketing en Thaïlande même. Ceci peut prendre des formes très variées allant de campagnes ponctuelles, comme par exemple les campagnes de compagnie telles que Eucérine avec Charlie et Gamin (Figure 3), à des contrats ou à des associations plus structurées et beaucoup plus étendues dans le temps, comme avec les campagnes de publicité de AIS mettant en scène BamBam et Lisa en tant qu’ambassadeurs de marque (Figure 3). Ainsi cette utilisation par les marques des influenceurs thaïlandais ayant une légitimité coréenne se déploie dans un continuum. Les “marques” thaïlandaises (que ce soient des compagnies thaïlandaises ou opérant en Thaïlande dans le cas du binôme Gamin/Charlie ou des influenceurs tels que Mix dans le cas de Cullen) cherchent à utiliser des influenceurs thaïlandais connectés à l’écosystème virtuel coréen pour acquérir plus de visibilité. Au contraire, les influenceurs sud-coréens chercheraient plutôt à utiliser le cyberespace thaïlandais comme un marché supplémentaire.

Figure 3 : Utilisation marketing des binômes d’influenceurs.
Cette figure représente l’utilisation marketing par des compagnies en Thaïlande de binômes d’influenceurs ayant pied à la fois dans les écosystèmes d’influence thaïlandais et sud-coréens. L’exemple de gauche montre le couple Charlie/Gamin et l’exemple de droite BamBam/Lisa. La ligne du haut montre pour ces deux binômes une affiche d’une campagne publicitaire officielle (Eucérine dans le cas de Charlie/Gamin et AIS dans le cas de BamBam/Lisa) et la ligne du bas montre ces mêmes influenceurs dans un contexte d’interview.

2.2. Parasitage de l’espace hypermédiatique coréen

Les influenceurs thaïlandais ont aussi une exposition dans les médias sud-coréens. Lisa de BLACKPINK sera décrite dès 2016 dans les médias sud-coréens majeurs de divertissement comme « exotic + chic » (Kim, 2016). Cependant, l’utilisation des espaces médiatiques coréens pour faire passer des éléments de soft power par des influenceurs thaïlandais va plus loin. Elle s’inscrit dans une stratégie hypermédia, consistant en un processus d’interactions média sur média déjà observés dans de nombreuses communautés virtuelles comme un moyen de renforcer la propagation des informations et de densifier la connectivité sociale des membres (Guitton, 2012 ; Guitton, 2015). Ainsi, l’un des moments-clés ayant propulsé la popularité de Hi Prae a été sa présence dans un programme de télévision coréen en 2019, au cours de laquelle, revêtue d’une robe traditionnelle thaïlandaise, elle impressionna les spectateurs par sa maîtrise du coréen (rappelons ici qu’elle était à l’époque étudiante dans l’une des universités de Séoul). Non seulement Hi Prae s’est servi du média coréen pour mettre en avant son identité thaïlandaise, mais elle a ensuite utilisé cet évènement en republiant des extraits sur sa chaîne YouTube (Figure 4). L’occupation par Hi Prae des espaces médiatiques conventionnels sud-coréens ne se limite pas à cette première intervention télévisuelle. En effet, elle devient en 2020 une actrice commerciale pour la « Korea Tourism Organization » et elle apparaît en 2020 dans un autre programme télévisé populaire sur KBS.

Figure 4 : Utilisation de l’écosystème médiatique sud-coréen par des influenceurs thaïlandais pour promouvoir le soft power de la Thaïlande.
L’influenceuse Hi Prae portant une robe traditionnelle thaïlandaise lors d’une émission télévisée à grande écoute en Corée du Sud diffusée le 29 mars 2019 sur le canal « Channel A ». Panneau du haut : Capture d’écran de l’émission originelle. Panneau du bas : Capture d’écran réalisée par Hi Prae et réutilisée sur sa propre chaîne YouTube (noter le cercle jaune rajouté par Hi Prae pour montrer sa présence).

Le pouvoir de cette stratégie d’occupation, voir même de parasitage d’espaces médiatiques étrangers pour promouvoir l’image d’un pays a d’ailleurs été très bien compris par le gouvernement thaïlandais. Bien que contrairement à la Corée du Sud, aucune législation particulière n’ait encore été prise dans ce sens, la représentation de la chanteuse Milli au Coachella Festival (Californie) en 2022 au cours de laquelle elle mangea du riz à la mangue (dessert traditionnel thaïlandais) devant un immense public et le buzz qui a suivi sur les médias sociaux furent très fortement loués par le gouvernement thaïlandais de l’époque. Il est intéressant de noter que ces réactions ont d’ailleurs créées des débats contradictoires et parfois houleux au sein du cyberespace thaïlandais, toutes plateformes confondues. Dans ce cas, le fait même que des voix officielles se soient prononcées pour souligner l’intérêt que pouvait représenter ce type d’actions prenant place dans le cyberespace pour le soft power thaïlandais démontre que le gouvernement n’est pas insensible aux nouvelles réalités du contrôle des biens culturels intangibles par la technologie. D’ailleurs, Milli refera le même coup d’éclat lors d’un concert en Corée du Sud en 2023 dans le cadre du Hip Hop Playa Festival, concert également fortement médiatisé.

2.3. Capitalisation sur l’écosystème sud-coréen et émancipation

En pénétrant le cyberespace sud-coréen, l’objectif des influenceurs thaïlandais n’est pas de devenir une partie intégrante de l’écosystème sud-coréen, mais de tirer avantage de cet écosystème pour gagner en visibilité, en popularité, in fine en influence. N’étant pas eux-mêmes coréens, les influenceurs thaïlandais sont capables de se détacher de l’écosystème coréen lorsque leur popularité propre devient suffisante. Ainsi, la participation, même temporaire, à l’écosystème de l’influence sud-coréen peut devenir pour les influenceurs thaïlandais un marchepied pour atteindre un développement plus global.

La popularité de Lisa a avec le temps dépassé celle des autres membres du groupe BLACKPINK. Du point de vue de son développement professionnel, Lisa a utilisé sa participation dans le groupe de K-pop comme un tremplin, mais n’étant pas coréenne elle-même, elle a été capable d’utiliser cette expérience comme une marche pour lui permettre d’aller vers une identité qui lui était propre, plus orientée vers la mode, faisant d’elle une ambassadrice globale de la marque Céline. Son intégration dans le monde de la mode au niveau global a été possible du fait, qu’étant Thaïlandaise, elle n’était pas enchaînée à l’image de la K-pop, au contraire des autres membres de son groupe, toutes coréennes.

BamBam a une trajectoire assez similaire. Même si le groupe de K-pop auquel il appartenait n’était pas le plus populaire, BamBam a réussi à acquérir une solide popularité en Thaïlande. Bien que BamBam continue à avoir des contrats musicaux en Corée du Sud, il a également de nombreuses collaborations en Thaïlande, dont une collaboration avec la compagnie AIS à laquelle Lisa participe également (Figure 3). Après avoir collaboré avec l’UNICEF depuis 2018, il a été nommé Ambassadeur de bonne volonté en 2021. Ainsi, BamBam a su se détacher d’un cercle purement sud-coréen pour atteindre une audience et une visibilité non plus uniquement locale, mais réellement globale.

3. Vers une contestation du leadership coréen ?

3.1. Enjeux de soft power et maîtrise du cyberespace

À mesure que l’écosystème d’influenceurs thaïlandais gagne en visibilité, la différence de rapports de force entre les influenceurs thaïlandais et les influenceurs coréens va s’estomper. Ainsi, il pourrait être tentant de pense que cette évolution va donner naissance à des échanges beaucoup plus équilibrés, donnant lieux à de véritables partenariats équilibrés et bénéfiques mutuellement et de la même manière pour les deux partenaires. Si cette vision est en partie vrai pour ce qui concerne l’échelle micro, à savoir le niveau des influenceurs eux-mêmes, elle doit toutefois être nuancée si on adopte une vision macro. En effet, le fait d’être coréen semble encore apporter en lui-même un avantage dans le domaine de l’influence dans le cyberespace asiatique. Avec la maturation de l’écosystème thaïlandais et la globalisation de ses influenceurs, ce pourrait ne plus être le cas dans quelques années. Ainsi, l’émergence de la Thaïlande comme acteur majeur dans le cyberespace global au travers de sa visibilité dans le marché de l’influence et du développement de la dissémination en ligne des éléments reliés à son soft power pourrait représenter un danger potentiel majeur pour la Corée du Sud. En effet, la Thaïlande est parmi tous les pays d’Asie du Sud-Est celui ayant le plus fort potentiel de développement de son soft power (que ce soit au travers de son tourisme ou sur les divers éléments exportables de sa culture). Ceci fait d’elle un concurrent potentiel direct de la Corée du Sud. D’ailleurs, la Thaïlande ne fait pas secret de son intention de devenir la Corée du Sud de l’Asie du Sud-Est. L’accroissement et le renforcement de l’écosystème des influenceurs thaïlandais pourrait amener à une contestation du leadership sud-coréen dans le cyberespace asiatique et aurait un impact particulièrement fort sur le soft power de ce pays. Renforçant encore davantage cette vulnérabilité potentielle, les mécanismes de défense possible de la Corée du Sud sont relativement limités. En effet, la Thaïlande est l’une des pièces centrales de la Corée du Sud pour augmenter et étendre son soft power au niveau régional, la Thaïlande représentant notamment le marché le plus important d’Asie du Sud-Est pour la culture coréenne (Butsaban, 2020). De plus, des tentatives non-voilées pour discréditer des influenceurs thaïlandais juste basé sur le fait qu’ils soient thaïlandais serait contre-productifs, comme le montre les réactions globales dans le cyberespace lorsque des fans coréens ont critiqués la chanteuse Lisa de BLACKPINK en raison du fait qu’elle était thaïlandaise et non coréenne (Kim, 2019). Ces évènements ont été identifiés comme donnant une mauvaise image de la Corée du Sud dans les médias sociaux, ce qui va évidemment à l’encontre de toute stratégie de promotion du soft power.

3.2. Déplacement du centre de gravité du cyberespace asiatique vers le Sud-Est

Le duel entre la Corée du Sud et la Thaïlande dans le cyberespace ne doit pas être vu que comme une lutte purement locale. En effet, ce conflit d’influence pourrait potentiellement avoir des conséquences très importantes au niveau du cyberespace asiatique. L’attraction de la Thaïlande par la Corée du Sud aura été une arme à double tranchant : d’une part, la Corée du Sud a littéralement envahi le marché Thaïlandais de biens culturels, sans toutefois que cet envahissement ne se propage aux autres secteurs de l’économie (Siriyuvasak & Hyunjoon, 2007 ; Butsaban, 2020), mais d’autre part, la Corée du Sud a donné à la Thaïlande les armes de sa propre perte, ou en tout cas de la perte de son leadership en matière d’influence dans le cyberespace.

Cette contestation potentielle du leadership sud-coréen dans le cyberespace asiatique se traduit par une attractivité croissante de l’écosystème thaïlandais pour les influenceurs sud-coréens. Cette attractivité nouvelle peut par exemple être mise en évidence par le cas récent de Shinbi (TikTok : @love950404). Cette créatrice de contenu TikTok a émergé après le succès de Gamin auprès du public thaïlandais. Elle se présenta initialement comme faisant partie de la communauté des fans de Gamin et, afin de faciliter son entrée dans l’écosystème thaïlandais, prétendit être à moitié thaïlandaise et commença à associer dans ses productions TikTok des éléments reliés à la Thaïlande (drapeau thaïlandais en arrière-plan de ses vidéos, utilisation de vêtements thaïlandais ou d’objets typiques tels que des amulettes). Cette stratégie lui permit de rapidement construire une communauté de fan thaïlandais. Cependant, suite à des doutes des fans, son identité thaïlandaise fut démontrée comme étant une imposture, ce qui entraîna des réactions fortes contre elle au sein du cyberespace. Cet exemple démontre clairement que les influenceurs coréens voient en la Thaïlande un marché potentiel des plus lucratifs : une fois une communauté de fans établie, celle-ci peut rapidement se transformer en source de revenu au travers des systèmes de cadeaux (« gifts ») des plateformes telles que TikTok.

L’augmentation de l’efficacité relative des influenceurs thaïlandais ne doit pas non plus éclipser le succès des autres écosystèmes d’influenceurs d’Asie du Sud-Est, en particulier l’écosystème de Singapour, très riche, très dense et soutenu par le gouvernement local et l’écosystème d’influenceurs de l’ensemble Malaisie/Indonésie, uni par une même langue et en plein développement. Avec le très fort vieillissement des populations des pays d’Asie du Nord-Est, Japon et Corée du Sud en tête, il est très probable que nous observions dans les prochaines années un déplacement du centre de gravité du cyberespace asiatique du Nord-Est vers le Sud-Est (les séniors ne représentant qu’une très faible minorité des créateurs de contenus et des internautes les plus actifs sur les média sociaux). Ceci aurait évidemment de très fortes répercussions sur les équilibres au sein du cyberespace mondial, avec toutes les conséquences économiques et civilisationnelles que cela pourrait impliquer. Est-ce que cette situation va évoluer vers des échanges stables entre des partenaires devenus égaux ou au contraire cette situation va-t-elle évoluer dans une forme de cyberconflit ? L’avenir seul le dira.

Si notre analyse a jusqu’à présent portée sur un duel Corée du Sud/Thaïlande, un tel duel ne prendrait pas place de manière isolée, mais dans un cyberespace asiatique connecté avec les autres nations de la région et en particulier avec la Chine. L’utilisation que la Chine fait du cyberespace pour promouvoir son soft power est très différente de celle qu’en font la Corée du Sud ou de la Thaïlande. Parmi d’autres stratégies (stratégies dont la description dépasserait largement le cadre de cet article), la Chine cherche à assurer un contrôle important des contenus produits par ses influenceurs ayant trait à des questions sociales ou politiques. Au contraire, les gouvernements sud-coréens et thaïlandais n’ont pas d’impact sur les contenus produits par les influenceurs de leurs pays. Notons ici que ce n’est pas le cas pour tous les pays asiatiques. Ainsi, le gouvernement de Singapour encourageant activement la production par les influenceurs de la cité-état de contenu qui lui est favorable, par exemple au travers de la participation de ministres dans des vidéos de YouTubeurs populaires. Si dans l’avenir les influenceurs et les gouvernements de la Corée du Sud et de la Taïlande sont capables de négocier leurs futures interactions dans un esprit coopératif, la montée en puissance de l’écosystème d’influenceurs thaïlandais et son intégration de plus en plus grande et collaborative avec l’écosystème sud-coréen pourrait donner naissance à un pôle d’influence traversant toute l’Asie-Pacifique, formant un axe virtuel qui pourrait faire obstacle au développement d’un leadership de la Chine dans le cyberespace asiatique, rendant les deux rivaux potentiels partenaires tout en leur assurant une position dominante dans un cyberespace globalisé.

Conclusion : Un équilibre difficile

À l’ère de la révolution numérique, la visibilité des individus, des communautés et des nations passe par le cyberespace. Le cyberespace est désormais incontournable de l’expression du soft power des états et devient donc un terrain potentiel de compétition et de rivalité pour conserver ce soft power. Cette lutte passe par les influenceurs (qu’ils soient ou non créateurs de contenu), qui sont l’un des vecteurs principaux par lesquels ce soft power peut s’actualiser. Tant la Corée du Sud que la Thaïlande (ou à tout le moins les influenceurs de ces pays) ont compris l’importance de la maîtrise du cyberespace et des messages qui y circulent. Cependant, ni la Corée du Sud ni la Thaïlande ne peuvent se permettre d’entrer dans un cyberconflit ouvert, ni n’auraient d’ailleurs la volonté de le faire. Même si le cyberespace asiatique n’est pas encore un champ de bataille pour le contrôle de l’influence, nous sommes néanmoins en train d’observer la naissance d’une forme de compétition, voir même de possibles rivalités entre la Corée du Sud et la Thaïlande.

Si les gouvernements sud-coréens des deux dernières décennies ont été fortement interventionnistes pour assurer un support à la création, la dissémination et la visibilité de la K-pop, contrôler les écosystèmes d’influenceurs est une tâche beaucoup plus difficile à réaliser pour un pouvoir central, du fait de la multiplicité des acteurs (les influenceurs eux-mêmes) et de la double articulation entre une présence principale de ces acteurs dans des segments spécifiques du cyberespace contrastant avec une délocalisation dans l’espace physique réel (avec par exemple des influenceurs opérant à partir d’un pays différent de celui de leur public cible). Dans le contexte de la montée en puissance de l’Asie en général et de l’Asie du Sud-Est en particulier, cette rivalité dans le cyberespace entre deux puissances asiatiques reflète aussi une lutte plus globale pour devenir le centre de gravité de cette région. S’il semble peu probable que des cyberconflits majeurs émergent de cette rivalité, il est toutefois possible que des tensions de plus en plus marquées apparaissent dans ces écosystèmes à mesure que la lutte pour la domination du cyberespace asiatique devient de plus en plus âpre.

Remerciements : Ce travail a été réalisé avec le soutien de la Bualuang ASEAN Professor Chair de l’Université Thammasat (Bangkok, Thaïlande) et du Fonds de la Recherche et de l’Enseignement (FRE) du Département d’ophtalmologie et d’otorhinolaryngologie – chirurgie cervico-faciale de l’Université Laval.

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Le récit politique chinois : Soft power, communication, influence

Regards géopolitiques, v8 n4, 2022

Olivier Arifon (2021). Le récit politique chinois : Soft power, communication, influence. Paris : L’Harmattan, 145p.

Olivier Arifon, spécialiste de la communication entre la Chine, le Japon l’Inde et l’Europe, nous propose ce livre intitulé Le récit politique chinois : Soft power, communication, influence. Dans cet ouvrage, M. Arifon expose le récit politique moderne de la Chine en utilisant les stratégies de Soft power, de communication et d’influence. L’auteur tente également de décrypter les représentations et les perceptions des cultures développées systématiquement par la Chine, avec ses logiques propres et ses dimensions historiques, politiques et idéologiques afin de confronter les occidentales (p. 17).

D’entrée de jeu, l’auteur introduit des questions fondamentales concernant « comment la Chine développe son influence dans plusieurs directions au service de son projet politique » par le biais du récit proposé par le gouvernement chinois dans le cadre de sa politique de Soft power (p. 20). Une méthodologie combinant les échanges, les discours et les actes, ainsi que des observations préliminaires sont également présentées dans cette introduction.

Afin de dessiner le récit politique de la Chine et de répondre aux interrogations exposées ci-dessus, l’auteur tente de valider ses analyses à l’aide de trois études de cas. Le premier cas, qui porte sur l’UE, organise une comparaison du Soft power élaboré par la Chine avec celui de l’UE. Selon l’auteur, la crédibilité est cruciale pour l’attractivité d’une culture et de valeurs, ce qui exige une consonance entre les émetteurs et les récepteurs des messages quand « les gens s’imaginent transformés et améliorés en adoptant certaines valeurs » d’une culture donnée (p. 36).  Le Soft power chinois s’appuie sur une double facette : l’une est la culture, l’autre est l’économie, la technologie et les investissements, alors que celui de l’UE met bien davantage l’accent sur les enjeux de valeurs, soit « l’attractivité par la norme » (p. 41). À l’aide d’indices, la comparaison montre que le discours politique de la Chine et son volontarisme de Soft power semble insuffisant pour établir une cohérence entre les images développées et les perceptions des destinataires de ses messages.

Toujours dans une perspective empirique visant à répondre aux interrogations en matière du récit politique chinois, la suite de l’ouvrage se penche sur les discours développés autour de la connectivité et du développement des infrastructures dans les Balkans, où deux modèles concernant l’économie, le financement, la norme et le politique sont actifs (p. 77-78). En combinant une méthode quantitative pour identifier les tendances et une méthode qualitative pour l’analyse critique, six journaux (dont quatre européens et deux chinois) et deux sites sont étudiés. L’auteur indique qu’un manque de couverture de la communication dans la presse nuit à la réception du projet de développement par les publics dans les Balkans occidentaux. Malgré l’émergence de réticences par les pays partenaires de la Chine, Pékin pose son influence économique et politique dans cette région par le biais du développement des infrastructures, de la connectivité et de projets liés à l’énergie, ainsi qu’à travers ses discours officiels très visibles à travers les médias.

Le troisième cas se trouve dans la région de Bruxelles-Capitale où l’influence est basée sur la diffusion des idées et la multiplicité des acteurs. Un récit est « méthodiquement » et « régulièrement » (p. 23) diffusé par le gouvernement chinois en utilisant la diplomatie publique et le lobbying auprès du Parlement européen. L’accent est mis sur les réussites de la Chine, comme les technologies de communication et les projets dans le cadre de la Belt and Road Initiative, dans le but de mettre en avant son Soft power et d’augmenter son influence auprès des instances européennes à Bruxelles.

Comme le stipule l’auteur, l’ouvrage est écrit par un « observateur » et pour les lecteurs qui s’intéressent à la relation entre sciences de la communication et sciences politiques. Ainsi, O. Arifon effectue une série d’essais, dont certains arguments sont importants (l’attractivité culturelle d’un pays, l’influence économique, la diplomatie publique), comme un aller-retour réflexif entre la culture européenne et celle de la Chine pour fournir aux lecteurs un cadre méthodologique afin de décrypter les stratégies chinoises développées à travers la communication. L’originalité de l’ouvrage réside également dans une démarche comparative en tenant compte de la culture locale de la région ciblée, mettant en lumière les jeux d’influence de la Chine.

Toutefois, s’appuyant seulement sur les expériences des communications de la Chine en Europe, les limitations inhérentes de cet ouvrage sont évidentes. En tant qu’outil de décryptage du récit politique chinois, la portée théorique de ce cadre apporté par l’auteur pourrait ne pas être considérée comme suffisante, car le bilan de trois cas régionaux n’apparaît pas nécessairement convaincant. De plus, les arguments sont spécifiquement précisés sous l’angle et la perspective de l’UE, la portée pratique de cet outil pour interpréter les récits politiques de manière globale est donc sujette à caution. Enfin, le lecteur pourra avoir le regret de ne pas trouver les réactions et les rôles joués par les autres pays ou par la communauté internationale en matière d’influence chinoise à travers son récit politique puisque la complexité du Soft power détermine que son efficacité dépend de non seulement de l’action unilatérale, mais aussi de l’influence coopérative et des interactions des acteurs à l’échelle mondiale.

Sijie Ren

Étudiante au doctorat en gestion internationale à l’Université Laval

 

Roromme Chantal (2020). Comment la Chine conquiert le monde. Le rôle du pouvoir symbolique. Montréal : Presses de l’Université de Montréal.

Recension

Regards géopolitiques 7(4)

Quels facteurs constituent la puissance actuelle de la Chine, qui est apparemment en pleine ascension ? Quelle est cette « menace chinoise » et en quoi ébranle-t-elle les bases de l’hégémonie américaine et celles de l’ordre mondial libéral ? Est-ce en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire, comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique du rayonnement de sa culture, selon la théorie du soft power ? Ce livre, richement documenté et écrit dans une langue bien maîtrisée, apporte une contribution importante à l’un des plus grands débats contemporains en relations internationales. En présentant un cadre théorique original, inspiré de l’optique symbolique, l’auteur offre une explication à la fois plus complète et plus nuancée que celles que proposent les deux perspectives classiques en relations internationales, soit l’idée du hard power, de la puissance conventionnelle chère aux réalistes, et les théories du soft power développées par Joseph Nye. Il explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique non seulement sur les pays en développement et ceux anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident.

Abandonnant le terrorisme comme ennemi public numéro un depuis les attentats du 11 septembre, le département de la Défense américain désignait officiellement en 2018 la Chine comme adversaire des États-Unis, aux côtés de la Russie. Dans les documents stratégiques américains, la Chine est régulièrement décrite comme un État représentant une menace pour les intérêts américains. Emboîtant le pas à Washington, l’Union européenne a également identifié la Chine comme son « rival systémique ». Au moment où il se préparait à prendre ses fonctions en janvier 2021, la définition d’une stratégie pour faire face à l’ascension de la Chine s’est imposée comme la grande priorité de la présidence de Joseph Biden en matière de politique étrangère, esquissant un futur de relations possiblement tumultueuses entre Pékin et Washington. C’est cette question d’actualité qui fait de l’ouvrage de Roromme Chantal une lecture fort pertinente car, comme le rappelle très justement l’auteur, la Chine reste une grande portion de l’humanité mais mal connue en Occident, dont elle n’a pourtant jamais cessé d’aiguiser la curiosité.

Assurément, la formidable ascension de la Chine au rang de grande puissance mondiale et sa volonté de modifier l’ordre international dominé par les États-Unis posent pour les analystes un véritable défi d’interprétation, alors que cette situation était encore inconcevable voici seulement vingt ans. Ces phénomènes ne peuvent être expliqués par les outils traditionnels d’analyse des Occidentaux, soutient ici Roromme Chantal. Ainsi, « l’utilisation, dans les analyses […], des perspectives axées sur le hard power (la puissance de coercition) et le soft power (la puissance d’influence) se fait en général au détriment d’une autre forme plus subtile de pouvoir. Ce pouvoir est pour ainsi dire de nature symbolique. Pour acquérir ce pouvoir symbolique, un acteur doit cultiver des interactions telles que les autres le perçoivent comme un acteur légitime », écrit-il.

Or, cette légitimité, la Chine l’a acquise au cours des ans grâce, d’une part, à l’effritement de la puissance américaine depuis quelques années, effritement accéléré par la crise financière de 2009 puis par le refus des États-Unis de jouer un rôle de leader dans la pandémie de covid-19 en 2020;  et, d’autre part, à la remise en cause des dogmes libéraux concomitant à un développement économique spectaculaire sous un régime autoritaire, une politique étrangère respectueuse (dans les discours) de la souveraineté des États et un investissement massif dans les pays en développement. Cette combinaison de facteurs a permis à la Chine de créer un modèle différent de celui des Occidentaux, modèle qui exerce un attrait considérable dans le monde, y compris dans certaines sociétés démocratiques, et modèle dans lequel les fondamentaux des relations internationales et de l’économie mondiale dans le modèle post-1945 et du consensus de Washington ne tiennent plus.

C’est à partir de ce concept de puissance symbolique, la capacité d’influencer « les valeurs et les interprétations de la réalité », que l’auteur emprunte au sociologue français Pierre Bourdieu, qu’il faut dorénavant analyser le comportement de la Chine dans les affaires du monde, estime-t-il. Les spécialistes se sont trop longtemps « contentés de déployer des concepts, théories et expériences dérivés de l’expérience européenne » qu’ils ont ensuite projetés sur la Chine afin de l’expliquer, écrit-il. D’où cette propension en Occident « à voir le présent et le futur des relations sino-américaines comme la reproduction inéluctable des conflits du passé ». L’auteur part de l’idée que ces deux outils conceptuels de la puissance coercitive (hard power) et du pouvoir d’influence (soft power) sont insuffisants pour rendre compte des relations entre États et, partant, de l’ascension rapide de la Chine. On pourrait contester le verdict, prémisse de l’exposé de l’auteur, car le pouvoir d’influence, et l’auteur le reconnait, souffre, depuis les premiers écrits de Joseph Nye, d’une difficulté majeure à se laisser appréhender. Limité pour certains à un levier culturel (influence à travers les arts, la culture, le mode de vie), il recouvre pour d’autres aussi la diffusion des idées, des normes politiques, sociales et économiques, au point que la frontière entre le pouvoir d’influence initialement théorisé par Nye, et le pouvoir symbolique élaboré par Bourdieu et mobilisé ici par Chantal, demeure parfois floue, ambiguë, indécise. Ainsi l’auteur décrit-il le pouvoir d’influence comme relevant de la puissance « douce et culturelle », mais aussi comme le pouvoir « d’influence et de conviction », « l’attraction culturelle et idéologique ainsi que les normes et institutions internationales » : la différence avec le concept de pouvoir symbolique parait parfois ténue.

Mais ce relatif flou conceptuel ne saurait diminuer la valeur de la démonstration. L’auteur souligne ainsi que l’ascension de la Chine s’explique par la conjonction de trois facteurs, à savoir un contexte favorable, un solide capital symbolique et une forte rhétorique/capacité à produire des discours séduisants. Cette conjonction explique la fascination paradoxale grandissante exercée par la puissance asiatique, non seulement sur les pays du monde en développement ou anciennement communistes, mais également sur un nombre croissant de pays démocratiques et industrialisés en Occident. Contexte de l’effritement de la puissance américaine, on l’a vu, mais aussi succès symboliques de la Chine, à travers ses réussites économiques brillantes, sa gestion apparemment réussie de la crise sanitaire, et un discours mettant l’accent sur l’harmonie des relations, l’égalité des États et le respect mutuel, dans lequel les dogmes économiques et politiques chers aux Occidentaux cèderaient la place à des relations mutuellement bénéfiques.

Roromme Chantal démontre ainsi avec efficacité les limites des théories de la « menace chinoise », théories surtout occidentales ou indiennes qui alimentent les réflexions stratégiques en Occident, et qui analysent l’ascension de la Chine sous le prisme d’une trajectoire chinoise nécessairement conflictuelle. L’ouvrage démontre en effet que la Chine ne doit pas son nouveau rôle mondial en raison des craintes inspirées par sa puissance militaire comme le voudrait la perspective axée sur le hard power, ou à cause de l’attrait magnétique de son idéologie et du rayonnement de sa culture selon la théorie du soft power. Il expose par la suite les éléments du contexte international, crise économique de 2009, l’avènement de la présidence de Donald Trump et la tentation du repli américain, la lassitude envers les politiques économiques libérales, le tout créant ce « défaut de légitimité » qui, en creux, pare le style chinois d’attraits qui séduisent nombre de gouvernements.

L’analyse est convaincante et l’ouvrage mérite lecture. Ancrée dans l’analyse de facteurs jouant sur le temps, elle a le grand mérite d’éviter le piège des approches monocausales ou trop conjoncturelles. Il reste à voir si les facteurs de succès de la Chine, identifiés dans l’ouvrage, perdureront : d’autres analystes estiment que l’aura de la Chine a beaucoup souffert, très récemment, d’une gestion très opaque de la crise sanitaire de la covid, d’une l’instrumentalisation de la coopération médicale, et d’une affirmation politique de moins en moins complexée de la part de la Chine, qui ne s’embarrasse plus nécessairement d’oripeaux diplomatiques. C’est l’avenir qui montrera si la Chine a su gérer les écueils de l’orgueil et de l’affirmation trop rapide.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Diplomatie du vaccin et système de surveillance à Agaléga: l’océan Indien au cœur des tensions sino-indiennes à l’ère de la Covid-19

RG v7n3 (2021)

Valentin Laugrand

 Valentin Laugrand est inscrit au baccalauréat en affaires publiques et relations internationales à l’Université Laval. Il collabore à un projet d’histoire orale de l’Institut Jean-Margéot (ICJM) sur l’île d’Agaléga (océan Indien) où vit une communauté de pêcheurs créoles. Il s’intéresse aux enjeux géopolitiques de la Chine et de l’Inde et souhaite poursuivre des études de droit international en Asie.

 

Résumé

À l’heure de la crise de la Covid-19, la Chine et l’Inde exercent leur soft power. La Chine se présente comme une superpuissance à la fois généreuse et préoccupée par la recherche de relations harmonieuses au sein, comme à l’extérieur de ses frontières. L’Inde défend depuis longtemps une politique de non-alignement. Aujourd’hui, elle s’appuie de plus en plus sur le nationalisme hindou et s’inquiète des ambitions économiques et politiques de sa voisine. Les deux géants entrent ainsi en friction. Le contrôle de l’océan Indien, comme l’illustre le cas d’Agaléga une île appartenant à l’île Maurice, devient alors l’un des grands enjeux géopolitiques contemporains.

Mots-clés : Chine, Inde, COVID-19, soft power, océan Indien, Maurice

Summary

At the time of the Covid-19 crisis, China and India are exercising their respective soft power. China presents itself as a superpower that is both generous and concerned by the search of harmonious relations within and outside its borders. India has implemented a policy of non-alignment for many years. Today, it relies increasingly on Hindu nationalism and worries about the economic and political ambitions of its neighbor. The two giants come into friction. Control of the Indian Ocean, as illustrated by the case of Agaléga, an island belonging to Mauritius, then becomes one of the major contemporary geopolitical issues.

Keywords: China, India, COVID-19, soft power,  Indian Ocean, Mauritius

Introduction

Comment parler du soft power en Asie en contexte de pandémie? Comment aborder les cas de la Chine et de l’Inde, deux puissances régionales asiatiques majeures, qui y recourent de façon différente dans les relations internationales? Popularisée par Joseph Nye (1990), l’idée du soft power apparait en Chine en 1992-93 après la traduction en chinois du livre de Nye et la publication d’un article de Wang Huning (Heurtebise 2020 : 131). En 2007, à l’occasion du 17e Congrès du Parti Communiste Chinois, le concept de soft power est officiellement introduit pour orienter la politique étrangère du pays (Heurtebise 2020 : 131). Le concept d’émergence pacifique, apparait lui en 2003, et devient alors un instrument idéal de ce soft power (Courmont, 2012). En 2013, Xi Jinping lance son projet colossal de développement économique, les nouvelles routes de la soie, visant à relier le pays au reste du monde par un réseau ferroviaire et maritime et à assurer son approvisionnement en matières premières. Pour rendre ses projets acceptables, la Chine tente alors de se débarrasser de l’image négative associée au caractère répressif de son régime à l’international et d’atténuer les craintes que son ascension fulgurante suscite au sein des démocraties libérales. Le sinologue Jean-Yves Heurtebise observe : « Là où l’Occident n’a su se développer que grâce à la colonisation de terres étrangères, la Chine, elle, saura se développer sans recourir à l’inféodation des autres nations » (2020 :130). Que cachent pourtant toutes ces initiatives? Certes, la notion de soft power a introduit un nouveau paradigme dans la doctrine politico-militaire chinoise, lui permettant de dissimuler son ascension et ses ambitions géostratégiques. Mais comment comparer ce soft power à celui de son rival indien, défenseur de longue date du non-alignement et du multilatéralisme (Véron et Lincot, 2020)?

C’est dans ce contexte de crise sanitaire mondiale déclenchée par le SARS-CoV2, sur le fond de ce vaste projet des routes de la soie et de l’exercice par la Chine de son soft power, que cet article propose d’examiner les tensions entre la Chine et l’Inde dans l’océan Indien. Les tensions entre ces deux géants asiatiques datent depuis longtemps et elles ont fait l’objet de nombreuses études dans cette région dès le milieu des années 2000 (voir Khurana, 2008), mais surtout après 2015 (voir par exemple Brewster, 2016; Hornat, 2016; Khan, 2016). Qu’en est-il à l’heure de la pandémie ? Quels sont les effets de la diplomatie du masque et du vaccin de Pékin? Derrière l’image du soft power, pour quels motifs ces deux pays se militarisent-ils (Blanchard et al., 2017) et ce, autant dans la région de l’Indo-Pacifique (Péroin-Doise, 2019) que dans l’océan Indien (Das 2019; Saint-Mézard, 2019) ?

L’analyse proposée sert deux buts puisqu’il s’agit d’examiner ces questions en amont de ces politiques, dans des représentations culturelles, et à partir du cas méconnu d’Agaléga. Cette île appartient à l’Île Maurice et l’Inde nationaliste y a récemment entrepris la construction d’infrastructures en vue de mieux contrôler l’océan Indien. Ces constructions ont été négociées avec le gouvernement pro-indien de l’île Maurice dès les années 2015, mais elles s’accélèrent au cœur de la pandémie et suscitent bien des inquiétudes auprès de la population locale. Agaléga est-elle en voie de devenir une base maritime indienne ? Quels sont donc les grands paramètres de cette rivalité sino-indienne ?

La réflexion se fera en trois temps. Après un examen de l’exercice du soft power chinois dans le contexte de la crise sanitaire, la perception indienne d’une menace chinoise sera analysée. Les aspirations hégémoniques de l’Inde et de la Chine seront ensuite appréhendées en amont sous l’angle des représentations culturelles et politiques qui les alimentent.

  1. L’instrumentalisation d’une crise sanitaire pour l’exercice du soft power chinois

La crise de la Covid-19 a surpris la Chine comme les pays occidentaux, mais l’Empire du milieu y a vu une opportunité pour se présenter comme une superpuissance bienveillante, prospère et suffisamment préparée pour à la fois gérer une crise sanitaire à l’intérieur de ses frontières et aider des pays plus démunis à l’extérieur. La Chine, n’a cependant pas renoncé à sa militarisation, elle a plutôt profité de la pandémie et de son attraction médiatique, mettant en avant son aide médicale offerte à différents pays, pour dissimuler d’autres activités.

Elle a consacré beaucoup d’énergie à montrer son efficacité dans la gestion de la Covid-19 sur son sol, ce qui a conduit, dès le début des événements, à faire arrêter les journalistes qui voulaient documenter l’épidémie. Aujourd’hui, elle revendique sa victoire sur le virus, et a pour cela organisé des fêtes en grande pompe à Wuhan, une ville-symbole dans l’histoire révolutionnaire du pays. Aussi, alors que les pays occidentaux se préparaient à une deuxième vague, la Chine célébrait le 8 septembre dernier, la quasi-éradication du virus. Les chiffres officiels du Parti font d’ailleurs état de 4634 morts (Lemaître, 2020). Bien que ces chiffres soient peu réalistes, les pays occidentaux restent prudents dans leur discours, la Chine représentant encore le principal exportateur de matériel médical jugé crucial pour combattre le coronavirus. De leur côté, les États-Unis de Trump ont saisi l’occasion pour quitter l’OMS, accusant la Chine d’avoir pris le contrôle de cette organisation.

De nos jours, le Parti communiste continue de faire la propagande de la réussite chinoise. Parmi ses arguments figure la générosité du pays prêt à exporter son aide médicale partout sur la planète. Ainsi, alors que le monde fermait ses frontières et s’isolait, la Chine fut une des seules puissances à soutenir l’Italie, en y envoyant des médecins, des conseillers et du matériel médical, contrairement au reste de l’Europe, ses proches voisins (Khan et Prin, 2020). S’agit-il d’un pur acte de générosité ou d’un acte politique calculé, considérant que l’Italie fut le premier pays du G7 à intégrer les routes de la soie chinoise ? La bienveillance chinoise ne s’est pas arrêtée là puisque Xi Jinping a fait envoyer des masques en Europe, en Afrique et en Asie. Ces dons se sont vite transformés en des partenariats commerciaux très lucratifs pour le pays. La Chine a finalement augmenté sa production de masques pour atteindre, en mars 2020, près de 120 millions d’unités par jour, soit 50% de la production mondiale. Cet investissement a fait naître la notion de diplomatie du masque (Bondaz, 2020), qui s’inscrit pleinement dans ce soft power chinois. La Chine se défend d’être ici l’unique fournisseur mondial capable d’assurer l’acheminent rapide d’une grande quantité de matériel médical, au moment même où le monde entier en a besoin.

Avec l’essor des vaccins contre la Covid-19, le pays dispose d’une autre arme diplomatique.  La Chine a ainsi lancé une production massive de vaccins et promis ces doses à des pays qui, souvent, n’ont pas pu en réserver aux firmes pharmaceutiques occidentales. C’est le cas des Philippines, de l’Indonésie ou de la Malaisie, des pays avec lesquels la Chine entre pourtant régulièrement en conflit en mer de Chine. Le pays a cependant placé ces rivalités en arrière-plan, promettant à tous les pays membres de l’Association des Nations du Sud-Est (ASEAN) un accès privilégié au vaccin qu’elle produirait (Hu Yuwei, 2020). Cette diplomatie du vaccin donne de bons résultats en Asie. L’Indonésie, par exemple, a adouci ses réponses aux incursions chinoises dans sa zone économique exclusive, au large des îles Natuna, substituant ses démonstrations de force à de simples protestations de forme (Capital, 2020). Tout dernièrement, elle a réagi timidement après avoir repêché dans ses eaux un drone sous-marin de confection chinoise (Guibert 2021).

Le 15 novembre dernier, quinze pays de l’Asie et du Pacifique[1] ont finalement conclu un accord économique historique avec la Chine. Le Partenariat régional économique global (RCEP) constitue l’accord de libre-échange le plus important du monde, ses adhérents représentant 30% du PIB mondial (Le Monde, 2020). Pour certains pays asiatiques, cet accord a tout d’une bénédiction puisqu’il leur permettra de compenser les effets dévastateurs de la crise économique qui s’installe graduellement en raison de la pandémie. Grâce à cet accord, les investissements à l’étranger de la Chine seront facilités, et la dépendance économique de plusieurs membres de l’ASEAN envers ce pays s’accentuera davantage.

L’Empire du milieu profite donc de la pandémie pour mettre de l’avant sa bienveillance et valoriser son image. Elle mobilise ce soft power pour dissimuler son hard power pourtant bien réel et visible en Mer de Chine, à Hong Kong, dans l’Himalaya, ainsi qu’aux portes de l’océan Indien, que ses navires doivent traverser. En effet, alors que l’attention des gouvernements et des médias est un peu partout tournée sur la pandémie, la Chine en profite pour poursuivre ses manœuvres militaires et la construction d’infrastructures stratégiques en Mer de Chine. En mars 2020, elle a effectué des exercices militaires au large des îles Paracels, un territoire revendiqué par le Vietnam et par Taïwan. Un bâtiment des gardes côtes chinois y a même récemment coulé un navire de pêche vietnamien (Philip 2020). De plus, les autorités chinoises ont poursuivi l’installation de deux centres de recherche sur les îles Spratleys, une zone revendiquée par les Philippines et le Vietnam (AFP, 2020). Ces exercices et ces infrastructures permettent à Pékin de s’imposer davantage dans cette zone très riche en hydrocarbures et en métaux rares.

La diplomatie chinoise intervient en deux temps : elle offre d’abord son soutien aux pays limitrophes pour les aider à les sortir de la crise sanitaire et économique qu’engendre la Covid-19, puis, dans un deuxième temps, elle avance ses pions dans la région même où ces États ont un contentieux territorial avec elle.

C’est sur ses frontières immédiates que le hard power chinois demeure le plus visible. À Hong Kong, la Chine a décidé d’en finir avec la conception d’« un pays, deux systèmes ». Profitant d’une réduction des manifestations en raison du confinement et des mesures sanitaires, la Chine procède régulièrement à l’arrestation de personnalités pro-démocratiques, liées aux manifestations étudiantes de 2019. Le 30 juin dernier, le parlement chinois a promulgué la Loi sur la sécurité nationale, un dispositif pourtant très controversé et sévèrement critiqué par les États-Unis et la Grande-Bretagne, en raison de la menace qu’il représente pour l’autonomie et les libertés individuelles des résidents. Encore une fois, la Chine a profité du contexte politique de la Covid-19 et de l’image qu’elle s’est construite comme nation généreuse pour durcir son ascendant sur l’ancienne colonie britannique et réduire son autonomie. Eu égard à Taiwan qui n’a pas eu besoin de l’aide chinoise continentale pour gérer la crise sanitaire, la Chine a fait preuve d’un ton encore plus dur et menaçant, faisant peser le risque d’une invasion si le pays continuait d’affirmer son indépendance.

À l’intérieur de ses frontières, dans la région autonome du Xinjiang, la Chine a enfin poursuivi le processus de sinisation brutale des Ouigours. Officiellement, les autorités ont mis en place des centres de formation professionnelle pour réduire le chômage mais de nombreux acteurs et pays internationaux dénoncent une autre réalité, celle d’un système répressif visant à assimiler cette population par des détentions massives, du travail forcé et des stérilisations (Le Monde, 2020).

En pleine pandémie, la Chine se range donc derrière l’image d’une superpuissance bienveillante et prospère alors qu’elle n’a pas renoncé à mener des répressions et des manœuvres militaires pour préserver ses intérêts et assurer ses visées géopolitiques en mer de Chine méridionale et dans l’océan Indien.

  1. Le sentiment indien d’une menace face à des ambitions chinoises jugées trop invasives

La pandémie et le soft power chinois n’ont pas engendré de trêve dans les relations sino-indiennes. Au contraire, les ambitions chinoises dans l’océan Indien et le rapprochement de celle-ci avec le Pakistan à qui elle a proposé une aide médicale, ont attisé le nationalisme indien (Boquérat, 2020). Le hard power de la Chine dans l’Himalaya conforte l’Inde à sortir de sa traditionnelle position de non-alignement, pour se militariser activement au nord comme au sud et à s’intéresser davantage à la vaste région Indo-Pacifique (Racine 2019 ; Peron-Boise 2019).

Dans la vallée de la rivière Galwan, une région de l’Himalaya contestée par Pékin et New Delhi, les tensions ont atteint leur paroxysme en juin 2020, lors d’un affrontement à mains nues entre les deux armées qui a fait plusieurs morts. La frontière est contestée dans cette région depuis plusieurs années, et le développement d’infrastructures des deux côtés de la frontière perpétue le contentieux. Ainsi, alors que l’Inde a ouvert une route pour relier ses différents postes frontaliers, la Chine a construit plusieurs bases militaires et des héliports dans la région (Landrin, 2020). Pékin et New Delhi se renvoient la faute et un conflit majeur pourrait s’y déclarer à tout moment.

Le rapprochement de la Chine et du Pakistan dans le contexte de l’aide sanitaire chinoise liée à la Covid-19, irrite aussi beaucoup l’Inde, qui entretient depuis longtemps des relations difficiles avec son voisin musulman, notamment dans le Cachemire où trois guerres ont eu lieu en 1947, 1965 et 1971, sans oublier les tensions de 1999. Aujourd’hui, dans le cadre de ses routes de la soie, la Chine a l’ambition de développer un vaste projet d’infrastructures dans la région. L’Inde accuse aussi Pékin d’appuyer les extrémistes musulmans de l’Azad Kashmir, par l’envoi d’armes et d’argent. Elle craint un encerclement qui résonne d’autant plus que la Chine a fait part de sa stratégie globale du collier de perles. Pékin a en effet investi dans la construction d’infrastructures portuaires en Birmanie et au Sri Lanka, deux autres voisins immédiats de l’Inde (Omid Farooq, 2019). La Chine a encore fait monter les tensions d’un cran en augmentant sa présence militaire et en ouvrant une base militaire à Djibouti (Lim 2020), d’autant plus que le pays en profite pour consolider ses liens avec le Pakistan et organiser des exercices militaires conjoints avec ce dernier, comme cela s’est fait en janvier 2020 (Albert 2019). L’Inde ne se trompe pas en percevant que la Chine tente d’accentuer aujourd’hui sa présence dans l’océan Indien afin d’assurer la protection de ses routes maritimes (Chung 2018) et accéder plus facilement à l’Afrique où ses intérêts ont considérablement augmenté.

Cette présence croissante de Pékin dans la zone d’influence de l’Inde irrite. Le gouvernement nationaliste de Narendra Modi avait déjà imposé un certain contrôle sur les investissements chinois sur son territoire mais le sentiment antichinois a pris une toute autre ampleur après l’annonce de la mort de 20 soldats indiens dans l’Himalaya. Une partie de la population s’est soulevée, sortant dans la rue pour brûler des drapeaux chinois et des portraits de Xi Jinping et en appelant au boycott des produits chinois. A la suite de ces évènements, 59 applications chinoises, dont le célèbre réseau social TikTok, ont été bannies en Inde et des barrières douanières ont été imposées (Dieterich, 2020). L’Inde espérait également profiter de la crise sanitaire pour développer son autosuffisance face à la Chine, limiter les investisseurs chinois et promouvoir un nationalisme économique (Dieterich, 2020). L’idée s’est manifestée dans une déclaration de Narendra Modi qui évoquait la nécessité de produire des vaccins contre la Covid-19 pour l’humanité entière.

Dans l’océan Indien, cette volonté de contrer la présence chinoise, a conduit l’Inde à renforcer aussi son soft power auprès de pays alliés tout en se militarisant discrètement (Lincot et Véron, 2020). L’Inde investit surtout dans le développement aux Maldives, aux Seychelles et à l’île Maurice.

Située à plus de 1000 km de Maurice, l’île d’Agaléga intéresse l’Inde au plus haut point. Sa position est stratégique, à la fois pour la pêche industrielle, possiblement pour un tourisme de luxe, mais surtout pour y établir une base de surveillance (Figure 1). La presse locale de Maurice a rendu publique le Memorandum of Agreement signé entre ce pays et l’Inde en 2015, et ce dernier établit clairement les taches à entreprendre par l’Inde dans l’article 2 :

The components are:

  • Construction of a jetty for berthing of ships

  • Rehabilitation and repaving of the runway over a maximum length of 4000 feet, an apron for two aircraft of size (ATR 42 type) and a taxiway

  • Installation of a power generation facility of approximately 300 KW

  • Setting up of a water desalination plant of capacity of approximately 60 tonnes per day

  • Construction of a National Coast Guard Post, including basic repair facilities, and

  • Any other facility related to the project.

Article 2, Memorandum of Understanding, Maurice-Inde, 2015

Development of Agalega – No Lease Agreement contained in MOU signed with India, says Minister Koonjoo

Source: Gouvernement de Maurice, https://govmu.org/EN/newsgov/SitePages/2015/Development-of-Agalega-%E2%80%93-No-Lease-Agreement-contained-in-MOU-signed-with-India,-says-Minister-Koonjoo.aspx

Le document n’évoque pas de base militaire mais des travaux importants comme la construction d’une jetée, la rénovation de la piste d’atterrissage[2], et l’installation d’infrastructures pour assurer l’approvisionnement en eau potable et en électricité[3]. Plusieurs parmi les Mauriciens sonnent l’alarme et s’inquiètent du sort qui sera réservé aux 300 Créoles d’Agaléga qui, eux, craignent une déportation semblable à celle qui a eu lieu il y a quelques décennies au moment de la construction de la base militaire à Diego Garcia par les Américains[4].

Fig. 1. L’archipel d’Agaléga

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Agalega_Islands_map-fr.svg

Certains se demandent ce que Maurice pourrait donc bien octroyer à l’Inde en retour, pour la remercier de son aide économique dans un pays où le gouvernement est pro-indien et issu de la diaspora hindoue. Maurice serait en effet le deuxième pays parmi les plus importants bénéficiaires de l’aide financière de l’Inde (Le mauricien, 2019).

Un article du 8 décembre 2020 publié dans L’Express mauricien fait état de ces initiatives indiennes découvertes dans la presse du pays:

Dans un article de The Telegraph India, publié en ligne le 1er décembre, des sources au sein de l’Establishment de la sécurité indiquent que l’Inde prévoit de mettre en place des systèmes de radar de surveillance côtière dans des pays amis dont Maurice (tout semble indiquer que ce sera à Agaléga), le Bangladesh, Myanmar, les Maldives et le Sri Lanka pour contrer la présence croissante de la Chine dans la région océan Indien (Walter, 2020)

L’île d’Agaléga, bien que méconnue, offre donc un bel exemple des tensions sino-indiennes qui se développent dans l’océan Indien. Ce minuscule archipel constitué de deux îles où depuis le XIXe siècle vivent des descendants d’esclaves, illustre parfaitement ce jeu de pouvoir que se livrent le soft et le hard power des deux grandes puissances asiatiques dans toute la région (Barton 2020). Agaléga se situe en plein centre de l’océan Indien et constitue, comme les Chagos, un lieu géostratégique idéal pour y établir des installations militaires. C’est dans cette perspective que l’Inde s’est d’ailleurs récemment rapprochée des États-Unis en participant à des exercices navals.

En parallèle, l’Inde exerce un soft power à Maurice qui dissimule aussi ses véritables intentions. Lors de la visite du Premier ministre indien sur l’île en 2015, plusieurs accords de coopération ont été signés dans différents domaines allant de la médecine indienne à l’économie maritime et à la culture (Ministry of External Affairs, 2015). L’Inde finance ainsi le cricket, des cours de yoga, des films de Bollywood et des manifestations religieuses spectaculaires. Les Créoles de Maurice s’inquiètent de cette générosité. New Delhi finance un métro à Port-Louis et il a signé un nouvel accord pour développer, officiellement, l’écotourisme à Agaléga. Les habitants de Maurice sont cependant convaincus que ces investissements indiens cachent un marché de dupes, et pointent du doigt les ambitions de l’Inde sur le plan stratégique et militaire. En effet, au cours des derniers mois, l’Inde a envoyé 800 ouvriers à Agaléga, dont des militaires (Floch, 2019). Outre, les infrastructures citées à l’article 2, l’accord de coopération prévoit l’établissement de 8 stations radar par l’Inde sur des îles de Maurice, comme St-Brandon, Rodrigues, etc. (Nkala 2015) De ce point de vue, l’Inde a agi ici plus rapidement que la Chine qui compte pourtant aussi une forte diaspora chinoise à Maurice, un centre culturel prospère, et des intérêts sur le plan touristique depuis l’ouverture d’une ligne aérienne reliant directement Hong Kong à Maurice.

  1. L’Empire du milieu et le Bhârat Mata: deux conceptions aux antipodes qui s’entrechoquent

Le soft power de la Chine s’analyse à plusieurs niveaux. A cet égard, les débats demeurent encore nombreux à l’effet de savoir par quel vecteur ce concept a cheminé et fait l’objet d’une appropriation par les Chinois. Une lecture qui prend en compte les imaginaires nationaux, permet de s’interroger : faut-il faire remonter le principe du soft power à la chinoise beaucoup plus loin dans le temps, la Chine ayant souvent prôné l’harmonie ? Des sinologues comme Marcel Granet montrent que la Chine, où confucianisme, taoïsme et bouddhisme s’enchevêtrent, se défend d’appréhender le monde dans sa globalité, en cherchant des complémentarités et des correspondances entre une multitude de singularités (Granet 1968). Ce mode de pensée dit analogique cherche à construire des relations harmonieuses. La médecine chinoise exemplifie bien ce raisonnement puisque la santé est d’abord une question d’harmonie, la maladie, elle, étant un blocage qui empêche l’énergie de circuler (Marié 2008).

Sur le plan politique et diplomatique, il est concevable que la notion de soft power ait pu séduire les Chinois en ce qu’elle véhicule potentiellement la recherche d’une harmonie, d’une situation dans laquelle le multiple cohabite sous le ciel, pour reprendre une allégorie ancienne. Sous les dynasties Ming et Qing, la Chine a en effet créé un système tributaire unique, construit non pas autour d’une ambition de conquêtes territoriales, mais plutôt d’une interdépendance de tributaires et d’une puissance hiérarchique, visant à instaurer une situation de stabilité et de paix durable dans la région (Zhaojie, 2002 ; Kang, 2010). La notion de Zhongguo (中国), littéralement pays du milieu, se popularise au milieu du XIXe siècle, après les guerres de l’opium, et traduit cette idée d’une Chine conçue comme un vaste espace, ethniquement pluriel mais défendu par un mur qui l’entoure. Le sinologue Thierry Sanjuan l’explique: « Aux yeux des chinois, la Chine elle-même fait monde » (Sanjuan, 2013). Assurer une bonne gouvernance implique de pouvoir à la fois circuler à l’intérieur de cet espace et d’en protéger les contours, des idées qui se retrouvent dans le projet des nouvelles routes de la soie et du collier de perles. Le philosophe Zhao Tingyang (2018) a fait un pas de plus en réhabilitant le concept de tianxia, littéralement « Tous sous un même ciel », pour montrer que la Chine s’impose de plus en plus comme une puissance normative susceptible de promouvoir le concept de guerre juste qui ne déclare la guerre mauvaise en droit que pour la justifier à chaque fois, en fait, soit par des circonstances exceptionnelles, soit par la nécessité de dissiper le chaos et rétablir l’ordre (Heurtebise 2020 : 145).

En outre, la Chine du XXe siècle a souvent joué sur deux tableaux en même temps et ce, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure, mettant en place des dispositifs politiques riches de contradictions et d’interactions, comme l’illustre bien encore ce concept d’un pays, deux systèmes, ce que Mengin (1998 : 139) nomme des contradictions durables. En ce sens, le fait que la Chine articule du soft et du hard power est tout à fait cohérent avec l’histoire de ses modes de pensée et sa culture politique. Enfin, la Chine a su, depuis très longtemps, faire valoir la richesse de sa culture, celle des lettrés et de sa civilisation, un point qui n’a pas échappé aux missionnaires jésuites du 17e siècle ni aux philosophes des Lumières, comme Voltaire ou Montesquieu. Plus récemment, le sinologue François Jullien (1995) a relevé une autre caractéristique importante de la pensée chinoise dans la valorisation de ce qu’il nomme l’expression indirecte et la pensée du détour. Cela suggère que les actes et les discours de la Chine dissimulent souvent d’autres intentions. C’est avec tous ces éléments qu’il faut saisir le soft power chinois contemporain. Cette stratégie s’éclaire alors comme une politique pragmatique à une époque où la planète est marquée par l’émergence de nombreux pays à la suite de la décolonisation, et par la mondialisation avec, par ailleurs, la disparition des grands blocs qui avaient jusque-là structurés la scène politique internationale. C’est sur cette base que la propagande chinoise entend mettre en exergue les valeurs d’un pays qui se voit aujourd’hui en mesure de jouer le rôle d’une superpuissance, et d’imposer sa vision du monde. La doctrine diplomatique chinoise des loups combattants, initiée par Xi Jinping et qui désigne cette lutte que les ambassadeurs chinois doivent mener contre les démocraties occidentales qui ont développé des idéologies sinophobes, apparaît comme une sorte d’antidote susceptible de faire face aux critiques qu’elles formulent contre Pékin et ses ambitions.

L’Inde privilégie aussi depuis toujours une pensée analogique, combinant des traditions diversifiées issues du brahmanisme, du bouddhisme et du jainisme. L’exemple des mandalas illustre très bien ce mode de pensée qui consiste à concevoir que tous les éléments d’un système sont interdépendants et qu’une continuité relie des phénomènes fort différents : l’univers est ainsi conçu comme une sorte de tissage, des analogies existent entre le microcosme et le macrocosme, etc. Mais l’Inde, ancienne colonie britannique, a été marquée par d’autres influences, y compris par plusieurs idéologies venues de l’Occident. Sur le plan politique, elle a longtemps prôné la doctrine du non-alignement comme l’a bien illustré les politiques de Nehru qui, dès les années 1950, souhaitait créer sur la scène internationale un ensemble de pays qui échapperaient à la logique de la guerre froide et aux idéologies des deux grandes puissances de l’époque et de favoriser l’indépendance effective des pays du Sud. Cette diplomatie a connu ses grandes heures à la conférence de Bandung en 1955, puis à la conférence de Belgrade en 1961, avec la création du mouvement des non-alignés qui, en 2016, comprenait encore près de 120 pays. Sous la pression du soft power chinois, qui s’installe à ses portes, l’Inde a cependant délaissé cette tendance au profit d’un nationalisme qui n’a cessé de croître au cours des dernières années.

Le pays a conservé son soft power en continuant de se montrer financièrement généreux face aux pays les plus pauvres, en Afrique comme en Asie, en se montrant particulièrement présent dans des lieux issus de la diaspora comme l’île Maurice ou Fidji, où des ouvriers indiens ont été déplacés au XIXe siècle pour servir de main d’œuvre. À Fidji, où près de 40% de la population est d’origine indienne, l’Inde exerce son influence de manière à la fois indirecte, en appuyant cet État dans les instances internationales comme le Commonwealth ou l’ONU, et de façon plus directe puisqu’elle a signé en 2017 un pacte de défense et de coopération militaire avec ce pays (Indo-Pacific Defense Forum 2017). L’Inde maintient par ailleurs d’excellentes relations avec l’Indonésie et avec des pays du pacifique comme l’Australie, le Japon et les États-Unis dans le but de contenir et de faire front à la Chine. Ces relations se traduisent par des initiatives sur les plans économique, culturel et stratégique avec une alliance qui s’est vue récemment renouvelée au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) signé entre ces quatre puissances (Guibert et Pedroletti 2020).

Le soft power indien se nourrit cependant de plus en plus du nationalisme indien qui s’est saisi de l’image de la Bhârat Mata (littéralement « la mère indienne », en sanscrit), pour la représenter comme une femme vêtue d’un sari safran et tenant dans sa main le drapeau du pays. Sa forme correspond à celle de la géographie de l’Inde (voir figure 2), permettant de multiples associations d’idées dont l’efficacité est redoutable, en particulier pour défendre l’intégrité territoriale du Cachemire, sa tête.

Fig. 2. Image de Bhârat Mata

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bharat-mata.png

Cette imagerie a fait l’objet de plusieurs travaux par des chercheurs indiens (voir Gupta 2002 ; Jha 2004 et Kaul 2018) qui pointent sa puissance émotionnelle et symbolique. Cette allégorie véhicule encore l’idée d’un pays généreux à l’image de celui d’une mère avec ses enfants, mais elle illustre surtout la montée d’un ultranationalisme qui rêve d’une grande nation hindoue reconstituée, pure, religieuse et patriotique. L’idée est susceptible de séduire tous les hindous de la planète, y compris ceux de la diaspora qui se retrouvent souvent parmi les élites locales dans les pays concernés. Le cas de l’île Maurice est de nouveau exemplaire avec un gouvernement dominé par les Indiens et donc favorable à une coopération avec ce pays. Une telle conception culturelle cristallise la colère indienne contre la Chine et le Pakistan. Lors de l’incident du Galwan dans l’Himalaya, les nationalistes ont ainsi immédiatement indiqué que la Bharat Mata ne saurait perdre sa tête (les sommets de cette région) sans de terribles représailles.

Conclusion

Mis en œuvre différemment par la Chine et par l’Inde, le soft power de ces deux puissances génère de nos jours des frictions dans plusieurs régions d’Asie. Comme l’illustre le cas d’Agaléga, ces tensions se ressentent tout particulièrement dans l’océan Indien, une zone stratégique pour les nouvelles routes maritimes de la Chine et le contrôle du Moyen-Orient, puisqu’une partie substantielle du trafic maritime y transite encore. Dans les années 2000, plusieurs analyses sous-estimaient encore les ambitions chinoises dans l’océan Indien (voir Khurana 2008 ; Brewster 2014), mais d’autres les entrevoyaient (Yoshihara 2012). Au cours des dernières années, l’Inde a pris conscience de la puissance maritime de la Chine (Chaudhury 2016; Menon 2016). Aujourd’hui, en pleine pandémie, ces craintes se sont exacerbées. Avec sa stratégie de soft power apparente, la Chine attise ainsi les tensions régionales et l’Inde, même si elle ne peut encore prétendre au statut de puissance mondiale, entend bien limiter les appétits de son rival, notamment par le soutien à sa diaspora et la construction d’un système de surveillance radar dans l’océan Indien. L’exercice de ces deux soft power pourrait bien générer du hard power dont aucun État, ni aucune population ne saurait tirer, en fait, les bénéfices.

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[1] Les pays membres de l’ASEAN : (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos, Brunei), ainsi que le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

[2] Voir aussi une note du 31 octobre 2018 paru dans The Economist : http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=1647290148&Country=Mauritius&topic=Politics&subtopi_1

[3] Ce chantier se poursuit actuellement, voir l’Express mauricien https://www.lexpress.mu/article/389066/agalega-massacre-ecologique-en-cours?fbclid=IwAR0XN2JxbQDH4En87L-aBDZMoez3bxTFoG06toscVGMh8dQQN3rxFi2ymGU

[4] L’archipel des Chagos dont fait partie Diego Garcia, ne fut pas rendu à Maurice lors de son indépendance en 1968, mais intégré dès 1965 comme British Indian Ocean Territory et loué depuis aux Américains. Ce fut le début de la fin pour les 2000 créoles de l’archipel qui se sont vus d’abord coupés de vivre et de ravitaillement, puis finalement expulsés manu militari (Voir Ollivry, 2008 ; De L’Estrac, 2011).

 

La dissémination du mandarin comme dispositif du soft power chinois : un aperçu du programme TCSOL (Teaching Chinese to Speakers of Other Languages)

RG v7 n3 (2021)

Paola Carollo

Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Paola.carollo.1@ulaval.ca

En 2019 Paola Carollo a obtenu son diplôme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages et devient l’une des premières enseignantes italiennes de mandarin de la ville de Catane (Italie). Depuis l’automne 2020, Paola Carollo est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval.

Résumé

La Belt and Road Initiative (BRI) semble avoir stimulé la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮), soit une ruée vers l’apprentissage du mandarin. Étudiants et enseignants deviennent ainsi les protagonistes d’une mission : être les témoins d’une société riche, ouverte et bienveillante. Les  élèves-témoins, patiemment façonnés pour respecter et aimer la Chine, ainsi que les enseignants-modèles, nourris au sein des programmes TCSOL, sont appelés à jeter des ponts entre les cultures pour diffuser la connaissance de ce qui est présenté comme la vraie Chine.

 Mots clés : Belt and Road Initiative; soft power; éducation, enseignement du chinois; TCSOL

 

Abstract

The Belt and Road Initiative (BRI) seems to have boosted the Chinese fever (hanyu rechao 汉语 热潮), which is the growing interest in learning Mandarin. It entails that students and teachers become the protagonists of an important mission: they are the witnesses of a rich, open, and benevolent society. Students-as-witnesses, patiently shaped to respect and love China, as well as the teachers-as-models, nurtured within the TCSOL programs, are called to build bridges between cultures and spread in the world what is claimed to be true China.

Key words: Belt and Road Initiative; soft power; education, teaching Chinese; TCSOL.

 

Introduction

 Le 20 avril 2021, la Chine a célébré, en l’honneur de Cangjie, le créateur mythique des caractères chinois, la onzième Journée de la langue chinoise (UN news, 2011 : en ligne), un évènement fondé en 2010 par les Nations Unies afin de promouvoir le multilinguisme et la diversité culturelle (Nations Unies, 2021 : en ligne; UN news, 2011 : en ligne). Promu par le site Chinese Plus – une nouvelle plateforme pour l’apprentissage et la promotion du chinois – l’évènement a été accompagné par le slogan suivant : « le chinois crée des possibilités infinies » (zhongwen chuangzao wuxian jiyu中文创造无限机遇) (Chineseplus, 2021 : en ligne).

C’est à la lumière de l’éventail de possibilités offertes par la maîtrise du mandarin – surtout dans le cadre du projet draconien qui porte le nom de Belt and Road Initiative (BRI ; yidaiyilu一带一路 ) – que la fièvre chinoise (hanyu rechao汉语热潮 : la fièvre pour la langue chinoise, littéralement) ne fait que monter (shengwen 升温), comme de nombreux articles académiques et de presse affirment en faisant référence à la ruée vers l’apprentissage de cette langue.

D’importants journaux chinois, comme le China Daily (Zhongguo ribao wang 中国日报网) et le People’s Daily (Renmin ribao 人民日报) affirment que’il y aurait plus de 25 millions d’étudiants de chinois langue seconde (L2) dans le monde (Center for Language Education and Cooperation, 2021b : en ligne ; China Daily, 2021 : en ligne ; Kong, 2020 : en ligne). Parmi ceux-ci, seulement en 2018, 492.185 étudiants internationaux de 196 pays et régions du monde ont pris part à des programmes d’études dans 1.004 établissements d’enseignement supérieur en Chine, selon un rapport statistique du ministère de l’Éducation de la RPC (Ministry of Education, 2019 : en ligne). Ainsi, les images de jeunes étrangers qui apprennent le chinois sont diffusées largement sur le web et constituent le portrait du soft power tel qu’il se manifeste –  de manière à la fois subtile et colorée – dans les campus de Chine. En effet, c’est dans les universités chinoises que les étudiants internationaux sont attirés, entre autres par les nombreuses subventions et activités des Instituts Confucius – ces derniers étant les protagonistes de la dissémination du mandarin à travers la planète depuis 2004.

À la lumière de ce qui précède, on se demandera dès lors dans quelle mesure et pour quelles raisons la langue et la culture chinoises sont devenues des outils de soft power à l’ère de la Belt and Road Initiative. Quelles sont les stratégies de diffusion du mandarin ? Et pour finir, quel est le rôle joué par les apprenants ? Dans le contexte de la diplomatie culturelle chinoise, le contrôle sur la totalité des dispositifs d’enseignement de la langue semble gagner une grande importance pour la transmission d’un savoir conforme à l’image que la Chine veut transmettre au monde.

L’analyse qui suit repose sur l’examen de sources documentaires, à savoir des articles de chercheurs chinois, en anglais et en mandarin, trouvés sur la base de données chinoise CNKI (zhongguo zhiwang中国知网) et d’autres sites web, ainsi que sur l’expérience personnelle de terrain de l’autrice, apprenante de chinois et diplômée du programme de maîtrise en Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (abrégé en TCSOL ci-dessous).

Cet article débute par une mise en contexte du rôle des Instituts Confucius dans le cadre de la diplomatie culturelle mondiale, pour ensuite développer les enjeux qui font de la langue chinoise l’une des protagonistes incontournables des efforts de la BRI. Pour finir, l’article propose de jeter un regard sur le programme TCSOL et sur l’importance de la formation des enseignants de la langue chinoise. À cet égard, les élèves et les enseignants sont chargés d’une mission internationale, devenant les vecteurs actifs du soft power made in China, comme la sociologue Claire Seungeun Lee (2018) définit ce phénomène dans son ouvrage éponyme.

 

  1. Les Instituts Confucius en tant qu’instruments de la diplomatie culturelle

Le politologue américain et chercheur en relations internationales Robert Jervis affirme, en 1970,  que dans le cadre des relations internationales, la réputation d’une nation à l’étranger est beaucoup plus utile que sa puissance économique ou militaire ( Jervis, 1970 : 6 dans Wang J., 2011 :1). Procédant du concept de soft power de Joseph Nye (2004), les efforts diplomatiques mondiaux s’appuient sur ce qu’on appelle la diplomatie culturelle, dans un souci d’améliorer la connaissance interculturelle des nations et d’exporter les « données représentatives de la culture nationale » (Kessler, 2018 : 263). Spécificité toute française, la diplomatie culturelle trouverait ses origines dans le mot francophonie et dans la fondation, en 1883, de l’Alliance française (Gazeau-Secret, 2013 : 103-4). En étant le véhicule de la pensée et de la culture, la promotion de la langue nationale devient donc une source d’intérêt majeure dans le cadre de la politique étrangère d’une nation.

La Chine, quant à elle, a bien compris les règles du jeu et, dès la fin des années 1970, des mouvements de grande revitalisation (weida fuxing 伟大复兴) culturelle ont suivi les réformes économiques démarrées par Deng Xiaoping (Deng et Smith, 2018 ; Lee, 2009 : 51 ; Wang J., 2011 :2 ; Zhang, 1994 ). À partir des années 1990, la troisième génération de leaders chinois (1992-2004) devient toujours plus sensible aux enjeux de soft power, cultivant une politique moins fondée sur la propagande et plus penchée vers des « nuanced public relations » (Lee, 2009 : 47, 56).  L’élection en 2002 du président Hu Jintao consacre une période de réformes dans le domaine culturel (Wang J., 2011), ainsi que l’apparition de l’idéal de peacefull rise  (heping jueqi 和平崛起) (Wang J., data : 41). Conçue en 2003 en réponse aux inégalités sociales internes et aux inquiétudes occidentales relatives à la menace chinoise (China threat), cette idée de montée pacifique envisage la création d’une société harmonieuse (hexie shihui 和谐社会) (Lee, 2009 ; Wang J., 2011), sur le plan à la fois domestique et international. Ici, les efforts du soft power ont été tournés vers la construction d’un « “harmonized world,” although centered on China » (Lee, 2009 : 44).

Cette nécessité a été reprise et synthétisée dans la proposition du dixième plan quinquennal (2001-2005), qui souligne, entre autres, la nécessité de promouvoir la diffusion de la langue chinoise à l’international à travers l’industrie culturelle (wenhua chanye 文化产业) dans une perspective de Going global (zouchuqu 走出去) (Lee, 2018 : 3 ; Zhu, 2010 [2001] : en ligne).

  1. Un aperçu du travail des Instituts Confucius

Dans ce contexte de revitalisation, à partir des années 80, la figure de Confucius non seulement a connu un nouvel essor, mais en outre « was [also] seen to have a vital role to play in the geocultural dissemination of China’s Sinocentric nationalism » (Lee, 2009 : 51).

Ainsi, dans le sillage des expériences européennes de promotion des langues nationales, la Chine lance à partir de 2004 ses avant-postes pour l’apprentissage du chinois à l’international : les désormais célèbres Institut Confucius. Entre 525 et 558 dans le monde, ces instituts représentent l’effort de promouvoir l’image positive de la Chine à l’international, de stimuler la population mondiale à l’apprentissage de la langue, de favoriser les relations entre la Chine et les autres pays et de former des entrepreneurs qui veulent implanter des activités en Chine (Institut Confucius au Québec, s.d. : en ligne). Ces objectifs sont souvent atteints par une offre très vaste de cours de langue, de calligraphie, de traduction, de cuisine, etc. En outre, des bourses d’études pour poursuivre l’apprentissage du chinois en Chine y sont offertes. Parmi celles-ci, on trouve des bourses de six mois (avec la possibilité d’entamer des études de médecine chinoise traditionnelle ou de taiji) ou d’un an, des bourses de deux ans pour le programme de maîtrise, tel le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (dorénavant abrégé en MTCSOL) et d’autres programmes (Istituto Confucio di Napoli, 2021 : en ligne).

Le soft power culturel (wenhua ruanshili 文化软实力) à la base de ce programme ambitieux sera déclaré formellement par le président Hu Jintao dans le VIIe point (Promoting Vigorous Development and Prosperity of Socialist Culture) du rapport délivré lors du 17e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en 2007 (Hu, 2007). Il est ensuite réaffirmé dans la proposition pour l’établissement des objectifs à long terme pour l’année 2035, à l’occasion du lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national. La proposition, élaborée en octobre 2020, souligne l’importance de la culture, de la langue et du soft power, en affirmant que « la Chine deviendra un pays fort en ce qui concerne la culture, l’éducation, le talent, le sport et la santé. […]. Le soft power chinois n’arrêtera pas de se renforcer » (Liu, B. 2020 : en ligne ; traduction libre ; Xu, 2020 : en ligne).

Dans la prochaine section, on mettra en lumière comment et pourquoi l’enjeu de l’apprentissage de la langue chinoise devient la cible des efforts des nombreuses institutions, dont le ministère de l’Éducation, occupant un rôle de premier plan dans le panorama académique.

  1. Pourquoi bâtir des routes sinophones : le point de vue chinois

L’abondance d’articles publiés en Chine dans les dernières décennies, ainsi qu’on peut le voir sur la base de données CNKI (Zhongguo zhiwang 中国知网), fait ressortir l’effort des chercheurs universitaires dans la contribution et la collaboration avec les institutions engagées dans la dissémination du chinois. En effet, une simple quête du mot fièvre chinoise (hanyure 汉语热) offre un total de 578 articles parus entre 2005 et 2021. Ce chiffre est quadruplé pour le thème enseignement international du chinois (hanyu guoji jiaoyu 汉语国际教育), qui propose un choix parmi plus de 2.250 articles, dont 2.024 ont fait leur apparition seulement entre 2013 et 2021. Mais encore plus impressionnant est le nombre de titres qui se réfèrent explicitement aux enjeux linguistiques qui caractérisent la BRI : seulement entre 2015 et 2021, ils totalisaient 4.162 articles publiés (CNKI.net). Dans le cadre de la recherche universitaire pour la diffusion du chinois (hanyu tuiguang 汉语推广), un soutien fécond est offert par les institutions, parmi lesquelles figurent le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture et le Hanban (Confucius Institute Headquarters, aujourd’hui nommé Center For Language Education and Cooperation), à son tour encouragé par le Front Uni (UFWD ; Zhonggong zhongyang tongyi zhanxian gongzuo bu中共中央统一战线工作部, usuellement abrégé en tongzhanbu 统战部[1]) et par le ministère de la propagande (xuanchuanbu宣传部) (Gao, 2020 : 6-7). Il en découle qu’un language-in-education planning –  considéré comme l’ensemble des politiques linguistiques explicites développées par les institutions gouvernementales d’un pays (Tollefson, 2016) – programme l’apprentissage du chinois et accompagne formellement la Belt and Road Initiative (BRI) (Gao, 2020).

Mais qu’est-ce que la BRI ? Lors de ses discours officiels, le président Xi Jinping ne semble pas avoir fourni de description précise du programme, se concentrant plus sur la présentation de la mission qui l’anime. En particulier, Xi a souvent souligné le fait que, quoique la BRI soit une initiative spécifiquement chinoise, « ses bénéfices rejoindront le monde entier » (Xi, 2017; traduction libre). Les mots-clés « interconnexion » et « interaction » (en chinois : hulian hutong 互联互通), « coulent le long des artères de la BRI » (Xi, 2016a : en ligne; traduction libre) afin de construire ce que Xi définit comme un « réseau de coopération mutuellement bénéfique » (huli hezuo wangluo互利合作网络) (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre) capable de « forger de manière conjointe une ‘route de la soie verte’, une ‘route de la soie saine’, une ‘route de la soie intelligente’ ainsi qu’une ‘route de la paix’ dont les pays et les peuples peuvent profiter » (Xi, 2016b : en ligne; traduction libre). Pour ce faire, la Chine s’engage à développer cinq connexions (wutong 五通), qui se déploient dans la coordination des politiques, la connectivité des infrastructures, le libre commerce, l’intégration financière et les liens entre les peuples (people-to-people) (Gao, 2020: 8). Comment atteindre dès lors ces objectifs et, en particulier, la cinquième connexion ? Selon la Chine, la réponse à ces questionnements réside dans l’apprentissage du chinois.

  1. La réponse des universitaires

 Publié à la section « théorie » ( lilun 理论) de la page web de l’agence de presse du PCC (zhongguo gongchandang xinwenwang 中国共产党新闻网), un article paru en 2015 dans le journal People’s Daily (Renmin Ribao 人民日报) et publié par Li Yuming, professeure à la Beijing Language and Culture University, porte le titre suivant : « One Belt One Road » requiert une langue qui lui ouvre la voie » (  « yidaiyilu »  xuyao yuyan pulu  “一带一路”需要语言铺路). Dans cet article, Li soutient que, afin de bâtir la tolérance culturelle au sein d’une communauté de profit (liyi gongtongti 利益共同体), de responsabilité (zeren gongtongti 责任共同), mais surtout d’une communauté de destins (mingyun gongtongti 命运共同体) (Li, 2015), il faut maitriser une langue commune, différente de l’anglais – cette dernière étant incapable de bâtir des relations qui vont au-delà de l’échange d’information (Li, 2015). Afin d’unifier les cœurs des peuples (minxin xiangtong民心相通), il est donc important que ces derniers utilisent une langue volontairement et de bon gré (leyi shiyong yuyan 乐意 使用语言) (Li, 2015). Selon l’auteur, cette langue serait le chinois.

Au-delà d’être un outil pour la communication, l’utilisation du chinois comme lingua franca aurait d’ailleurs le potentiel de sauver les pays des griffes de l’impérialisme de l’anglais (ang. English Imperialism ; ch. Yingyu diguo zhuyi 英语帝国主义) (Gao, 2020 :8) – terme utilisé par le linguiste anglais Robert Philippson (1992) pour se référer à la suprématie de l’anglais comme langue d’échange. Sans vouloir imposer – au moins en théorie – un autre impérialisme linguistique (Gao, 2020 : 10), la préservation des langues parlées dans les pays signataires des ententes doit être promue (Gao, 2020 : 9 ; ministère de l’Éducation RPC, 2016 : en ligne).

Mais la logique circulaire à la base de ce discours ne change pas la donne. Au contraire, elle la confirme : en effet, puisque la Chine est l’investisseur principal et le planificateur de l’initiative, les efforts doivent viser à « étendre la position de leader de la langue chinoise dans les gouvernements et les principales zones de construction des pays le long de la route » (Gao, 2020 :11 ; traduction libre) en assurant son utilisation dans « les domaines clés, les projets importants et les grands projets » (Gao, 2020 : 11 ; traduction libre).

En outre, selon la rhétorique utilisée, la maîtrise du chinois ne peut qu’ouvrir les portes pour la naissance des rapports gagnant-gagnant (Shen, 2015 ; The Ministry of Education of the People’s Republic of China. (2020) [2016]: en ligne). Si d’un côté les partenaires gagnent des possibilités d’emploi majeures dans le cadre de la BRI, d’un autre côté la Chine obtient prestige et statut, stimulant le sentiment d’appartenance parmi les Chinois d’outremer (haiwai huaren海外华人) et les minorités ethniques (shaoshu minzu 少数民族) (Gao, 2020 :13).

Pour finir, d’autres chercheurs, dont Tan Honghui, professeur à la Yangze University, dans un article publié dans le London Journal of Research in Humanities and Social Sciences (2018), plaide pour la dissémination du chinois afin de réaliser une sécurité linguistique (linguistic security ; Tan, 2018 : 63). Ce faisant, la langue véhiculerait une sécurité culturelle (Tan, 2018 : 63) (ou bien idéologique ?) qui devrait mener, selon cette théorie, vers une sécurité nationale. Dans le cadre de cette vision, la langue est le médium à travers lequel différentes formes de cultures voyagent : « cultural identity, cultural exchange, cultural rights, cultural ecology and cultural security » (Tan, 2018 : 63); cette dernière, toujours selon l’auteur, étant une condition dans laquelle une nation défend sa souveraineté culturelle et « make the culture sustainable » (Tam, 2018 :63). Selon cette interprétation, les confins des termes « culture » et « idéologie » semblent s’affaiblir. Réifiée, la culture semble être considérée comme un héritage à défendre, comme un environnement en danger à préserver, comme une ressource à rendre soutenable. Véhicule de la culture, la langue apparaît d’ailleurs comme une arme de défense censée protéger l’unité nationale contre les dangers internes et externes.

Le prochain paragraphe mettra en lumière un programme qui fait partie des stratégies pour la dissémination de la langue et de la culture chinoise, le Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL). Une attention particulière sera accordée à son programme de maitrise (MTSCOL).

  1. Le programme Teaching Chinese to Speakers of Other languages (TCSOL)

 « Fasciner à travers la culture, renforcer les liens entre les peuples » (ganshou wenhua meili cujin minxin xiangtong 感受文化魅力 促进民心相通) est le titre d’un article publié le 27 mars 2021 dans le journal People’s Daily et partagé sur le site du Center for Language Education and Cooperation (Zhongwai yuyan jiaoliu hezuo zhongxin中外语言交流合作中心). Cet article soutient que les échanges avec la Chine et l’apprentissage du chinois permettent d’avoir une connaissance plus réaliste de l’histoire et de la culture du dragon de l’Est (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021), permettant d’en « admirer la tolérance, l’ouverture et la créativité » (Bo, Zhou, Qi, Huan, 2021 ; traduction libre). La Chine est toujours plus attentive à son image et aux contenus qu’elle veut véhiculer. Mais qui sont les vecteurs de la culture qu’elle veut diffuser ? L’attention toujours croissante des institutions chinoises envers l’enseignement semble mettre en évidence deux protagonistes : les élèves et les enseignants. Le site internet du Center For Language Education and Cooperation – qui depuis l’année 2020 a remplacé l’ancien Hanban (aussi appelé Confucius Institute Headquarters), organisme gouvernemental affilié au ministère de l’Éducation – présente une panoplie d’offres et d’opportunités pour les élèves et les enseignants qui veulent s’engager dans l’apprentissage ou l’enseignement de la langue et de la culture chinoises.

L’objectif national, manifesté lors de la rencontre pour le lancement du 14e plan quinquennal (2021-2025) pour le développement économique et social national serait de « bâtir une plateforme de communication en langue chinoise, construire un système de communication global de la langue et de la culture chinoises et un système international de normes d’éducation en langue chinoise » (Yin, 2021 : en ligne). Ce projet prend le nom de une plateforme, deux systèmes (yi pingtai liang tixi 一平台 两体系). Évoquant le célèbre slogan « un pays, deux systèmes » énoncé par Deng Xiaoping à propos de la rétrocession de Hong Kong à la République populaire de Chine en 1997, le programme vise à bâtir une plateforme éducative qui, d’un côté, souhaite former des professionnels de la langue et de la culture chinoise, tant à l’étranger qu’en Chine et, de l’autre côté, vise à faire des universités chinoises des pôles d’attraction pour les étudiants internationaux dans tous les domaines (Yin, 2021). L’ambition de la Chine ne s’arrête pas donc à la diffusion du mandarin ; elle vise aussi à renforcer le rôle international des institutions universitaires et du système éducatif.

Afin de « bâtir une quantité suffisante d’enseignants d’excellente qualité » (Yin, 2021), différents programmes d’enseignement du chinois langue seconde (L2) ont été mis en place dans le cadre des certificats TCSOL. Parmi les possibilités offertes par le projet, on trouve des programmes qui se déroulent à l’international, comme le Chinese Language Teacher Volunteer Program – qui, depuis 2004, envoie des milliers d’enseignants à l’international –  et le Cooperation on Teacher Training between Chinese and Foreign Universities, qui propose une coopération entre les universités chinoises et étrangères. D’autres projets, comme le Overseas Chinese Language Teacher Training Program in China et le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages attirent des futurs enseignants pour des programmes de formation en Chine (Center For Language Education and Cooperation, s.d. : en ligne).

  1. Un aperçu du Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages

Des programmes de bourses des Instituts Confucius et des provinces chinoises offrent la possibilité de suivre un programme de maîtrise en enseignement du chinois : le Master in Teaching Chinese to Speakers of Other Languages (MTCSOL). L’objectif de ce programme est de former des enseignants « ayant une solide éthique de travail et une bonne compréhension de la Chine et de la culture chinoise » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne). Il s’adresse aux étudiants internationaux qui maitrisent le mandarin, mais qui sont surtout « passionnés par la langue et la culture chinoises et dédiés à l’enseignement de la langue, ainsi qu’à la promotion des échanges internationaux entre la Chine et les autres pays » (Zhejiang University of Science and Technology, s.d : en ligne).

Le professeur modèle que le programme vise à créer doit recevoir sa formation sur la base du Manuel de référence du professeur de mandarin à l’international (guoji hanyu jiaoshi biaozhun 国际汉语教师标准, 2007, 2012), dont une nouvelle version mise à jour sortira en juillet 2021. Dans le cadre de ce manuel, les compétences que tous les programmes de MTCSOL doivent développer se déploient en cinq modules. Le premier, vise à former les connaissances et les compétences linguistiques (Ding, 2009), alors que des cours pour la communication interculturelle doivent être offerts pour satisfaire le deuxième module (Ding, 2009). Les cours du troisième module doivent se concentrer sur les théories de l’acquisition d’une langue seconde et les stratégies d’apprentissage, tandis que ceux du quatrième module ciblent l’étude des méthodes d’enseignement. Enfin, le cinquième module créé pour développer des qualités intégrées (zonghe suzhi 综合素质 ; Ding, 2009 ; traduction libre) « décrit principalement la qualité professionnelle des enseignants […] et leur éthique professionnelle » (Ding, 2009 : 14 ; traduction libre).

Selon l’expérience directe en MTCSOL de l’autrice entre 2017 et 2019 au sein de la Liaoning Normal University, le futur enseignant de chinois suit des cours sur les classiques de la pensée philosophique chinoise, sur les arts traditionnels, mais aussi des cours avancés de grammaire, de vocabulaire, de figures de style, de linguistique, etc. L’étudiant est appelé à travailler sur les méthodes d’évaluation et la construction de syllabi ; il/elle étudie les concepts de la psychologie de l’apprentissage d’une langue seconde, analyse les erreurs fréquentes (pianwu 偏误) commises par les apprenants du chinois, etc. Toutefois, une précision importante doit être soulevée : quoique les cours de base soient identiques pour les étudiants internationaux et les collègues chinois, à ces derniers est offert un choix plus vaste, dont des cours obligatoires (mais inaccessibles aux étrangers) sur l’idéologie marxiste-léniniste.

Une fois le programme complété, les étudiants chinois doivent se préparer aux examens pour recevoir l’habilitation à l’enseignement : le Certificate for Teachers of Chinese to Speakers of Other Languages (CTCSOL, guoji hanyu jiaoshi zhengshu 国际汉语教师证书). Les preuves sont articulées en deux examens écrits et deux colloques oraux (mianshi 面试), lesquels prévoient la préparation d’une séance de cours structurée selon la norme apprise au long de la formation (Zhang S. et al., 2017). En outre, depuis 2019, les étudiants provenant des pays signataires des ententes de la BRI peuvent voyager vers Pékin pour participer à ce concours qui, si réussi, fournira une porte d’entrée privilégiée pour un poste d’enseignant dans les instituts Confucius opérant dans les pays d’origine des candidats.

Pourtant, c’est une fois fait retour dans leur pays d’origine que la vraie mission des diplômés va débuter. Ainsi, des témoignages d’anciens élèves, devenus des enseignants de chinois, occupent un espace important à la section News du site Center For Language Education and Cooperation, qui republie les textes parus dans les principaux journaux de Chine. On trouve, par exemple, un article publié dans le journal Xinhua reprenant le témoignage d’une jeune Tanzanienne qui espère pouvoir donner aux élèves « the opportunity to appreciate the charm of Chinese and understand the profound Chinese culture » (Xinhuanet, 2021 : en ligne). On lit aussi une panoplie d’histoires différentes, comme celle d’un enseignant du Pakistan qui a à cœur la réussite aux études de ses élèves (Misbah Saba, Li H., 2021 : en ligne), ou encore, l’histoire d’un éminent sinologue italien qui explique sa technique d’enseignement (Wang X., 2020).

 

Conclusion

« Une langue est un dialecte avec une armée et une marine », affirmait le linguiste Max Weinreich (1894-1969). En effet, le choix d’une langue standard pour la communication, ainsi que les normes qui en configurent le bon usage, sont des conventions étroitement liées à des enjeux de pouvoir étatique. Mais face à un programme pharaonique de développement mondial des infrastructures, à un capital économique impressionnant, à un discours idéologique omniprésent, à un maniement savant du charme d’une culture millénaire, et à un appareil d’institutions qui travaillent, de manière centralisée et efficace, à la formation des étudiants et des futurs enseignants, « une armée et une marine » semblent passer au second plan quant à leur pouvoir de favoriser l’usage d’une langue.

Les efforts draconiens mis par les institutions chinoises sur la diffusion du chinois attirent ainsi une quantité exponentielle d’apprenants internationaux. De plus, le financement des études, les cérémonies, les spectacles, les activités culturelles, les environnements joyeux et multiculturels dans lesquels les étudiants internationaux sont impliqués façonnent les témoins d’une société riche, ouverte et bénévole. Les élèves et les enseignants internationaux deviennent ainsi les témoins de celle qui aime à se considérer comme la vraie Chine, « ouverte, tolérante et créative » (Jiang, Zhou, Ye, Yan , 2021 : en ligne). La gratitude, mais aussi l’impression d’avoir un service à rendre à la Chine sont les sentiments qui accompagneront les élèves témoins dès leur retour dans leur pays.

Du côté de la recherche universitaire, le prestige (Gao, 2020), la sécurité nationale (Tan, 2018), l’augmentation de la valeur de la langue (Li, 2014), ainsi qu’une augmentation du capital symbolique, culturel, social et économique – pour emprunter les célèbres termes de Bourdieu (1979) – semblent être les objectifs que la promotion de la langue chinoise veut atteindre. La dissémination de la langue et la culture semble ainsi huiler les rouages de la Belt and Road Initiative et fait des élèves et des enseignants du futur les véhicules du soft power chinois.

Ainsi, des photos de jeunes du monde entier envahissent les sites web chinois et sont affichées aux murs le long des couloirs des établissements universitaires. Des étudiants de partout dans le monde s’exhibent dans des spectacles souvent organisés en leur honneur. De jeunes universitaires sont filmés et photographiés lors des compétitions et des évènements. Vêtus de qipao (旗袍) et d’autres vêtements traditionnels chinois, ces mêmes étudiants-témoins participent à des concours de calligraphie, chantent des chansons traditionnelles et s’affrontent pour tester leur connaissance de la langue et de la culture chinoise lors des compétitions internationales et des concours d’éloquence. Mais indépendamment de la nature de l’activité, toute expérience sera ponctuellement marquée par le fatidique mot de la fin : « Je t’aime, Chine ! » (Wo ai ni, Zhongguo ! 我爱你中国!).

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[1] Fondé en 1921, le Front Uni travaille dans la consolidation de la légitimité et du pouvoir du Parti communiste chinois (PCC) parmi les masses. Lors de sa fondation, il visait surtout à rallier les élites traditionnelles, non communistes, au projet du Parti et à renforcer la coalition contre les ennemis du PCC. Considéré par Mao comme sa troisième arme magique (sangge dafa bao 三个大法宝), le Front Uni a travaillé dans le cadre du renforcement de l’autorité et de la légitimité du PCC tant en Chine qu’à l’étranger, élargissant son ingérence aussi dans le milieu économique mondial (Groot, 2018). Aujourd’hui, depuis la réforme de Xi Jinping menée à partir de 2015, le Front Uni englobe plusieurs départements, bénéficiant d’un pouvoir toujours plus centralisé (Groot, 2018).

COVID-19 et réalisme néoclassique : la Chine contre les États-Unis dans la course aux gains relatifs par l’instrumentalisation du soft power

 RG v7n3 (2021)

 

Yvonne Devaux

Yvonne Devaux est étudiante à la Maîtrise en Études Internationales de l’université Laval et porte un intérêt marqué pour la place qu’occupent les théories des relations internationales au sein des conflits entre pays.

yvonne.devaux.1@ulaval.ca

Résumé :

Depuis la constitution du monde unipolaire, au sein duquel le géant américain incarne le rôle d’hégémon, les administrations qui se sont succédées ont entendu préserver leur titre de leader à l’international. Mais depuis bien avant l’arrivée de la COVID-19, la flamme des États-Unis commençait à s’éteindre, notamment avec la montée en puissance d’une nouvelle rivale qui allait potentiellement la détrôner. S’alignant avec les théories réalistes des relations internationales, qui permettront d’analyser le comportement de la Chine à l’international, on remarque que cette dernière a bénéficié de la perte de gains relatifs de ses pairs pour promouvoir son soft power. En effet, les réponses des deux États face à la propagation rapide du virus met en lumière le degré d’efficacité de leurs stratégies nationales respectives en fonction du type de régime adopté. Une véritable guerre diplomatique sévit entre les deux puissances et révèle la perte d’influence du présupposé leadership américain, au profit d’un nouveau essential power.

Mots clés : rivalités, réalisme, soft-power, coronavirus

 

Summary :

Following the constitution of the unipolar world, in which the American giant embodies the role of hegemon, the successive administrations have intended to preserve their title of international leader. Long before the arrival of COVID-19, the flame of the United States began to suffocate, especially given the rise of a new rival that would potentially dethrone it. Aligning with realistic theories of international relations, which will allow analysis of China’s international behavior, we note that the latter has benefited from its peers’ loss of relative gains to promote its soft power. The states’ responses to the rapid spread of the virus highlight the degree of effectiveness of their respective national strategies depending on the type of regime they adopted. A real diplomatic war rages between the two powers and reveals the loss of influence of the presupposed American leadership, in favor of a new essential power.

Key words: rivalries, realism, soft power, coronavirus

 

Introduction

La fin de la guerre froide et la dissolution de l’Union des républiques socialistes soviétiques en 1991 ont entraîné un changement structurel du système international, passant d’une conception bipolaire à l’unipolarité, de pair avec l’hégémonie des États-Unis d’Amérique. Dès lors, les administrations américaines qui se sont succédées ont montré la puissance substantielle du pays en fournissant une assistance économique et militaire à l’étranger, avec l’idée centrale que la nation américaine soit dotée d’un destin divin expliqué par son exceptionnalisme. Les États-Unis seraient destinés à jouer un rôle unique et positif sur la scène mondiale. Cet exceptionnalisme se manifeste dans leur volonté de répandre leurs valeurs et d’intervenir à l’étranger pour ainsi résoudre les conflits et lutter contre le communisme pendant la guerre froide (Tyrell, 2016). Plus tard, les erreurs commises par les Américains au Moyen-Orient, suivies par la crise financière mondiale, ont signalé aux concurrents potentiels les limites de la puissance américaine. L’hégémonie américaine reposait sur l’absence de rivaux à l’étranger et d’autres conditions favorables qui ne sont pas réunies au sein du nouvel ordre. Aujourd’hui, le système international se dirige vers la multipolarité qui suppose l’émergence et le développement de nouvelles grandes puissances qui pourraient potentiellement entrer en compétition les unes contre les autres sur la scène internationale, de plus en plus en faisant l’usage de leur soft-power, par voies diplomatique, politique et même économique. En effet, les rivalités entre les puissances grandissent, il suffit de nommer par exemple la compétitivité économique croissante entre la Chine et l’Inde ou les relations conflictuelles des États-Unis avec la Russie et l’Amérique latine. L’exemple le plus flagrant de ce processus est celui de la Chine, première rivale des États-Unis. Aaron définit la multipolarité comme une configuration « au sein de laquelle l’équilibre est fonction de la rivalité entre plusieurs unités » (Battistella, 2015 : 138). Nous le verrons, cette définition est porteuse de similarités avec la théorie réaliste néoclassique des relations internationales, mise de l’avant par Gideon Rose dans son ouvrage Neoclassical Realism and Theories of Foreign Policy publié en 1998.

 

  1. Du hard-power au soft-power

Contrairement à l’époque de la guerre froide, la puissance ne se définit plus seulement en termes de hard power, c’est-à-dire la capacité d’un État à imposer aux autres acteurs internationaux ses intérêts par la force armée ou la coercition. L’article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies proscrit formellement aux États membres « de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » (ONU, 1945). L’article 1 de ladite Charte insiste désormais sur la priorité donnée « aux des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix […] par des moyens pacifiques » (ONU, 1945). À ce sujet, Pannier ajoute que « les relations bilatérales constituent l’élément fondateur des relations internationales, ou, […] du jeu diplomatique » (Pannier, 2018). De cette affirmation découle l’explication que « toute négociation multilatérale […] requiert des pré-négociations et la constitution de coalitions qui se font au niveau bilatéral […] ainsi, la relation bilatérale s’avère toujours nécessaire […] comme une condition indispensable du monde multilatéral » (Pannier, 2018 ). De ce fait, dans un monde où le progrès socio-économique est signe et facteur de puissance, les États recourent davantage au pouvoir de la diplomatie par rapport à l’utilisation de la force, la qualité de la puissance tend de plus en plus vers l’avantage du soft power, un processus par lequel un État parvient à convaincre les autres de suivre ses intérêts par la séduction, la négociation et la mise en pratique de stratégie diplomatique publique. Les travaux de Carnes Lord renseignent sur les origines historiques du soft power dans le monde. En effet, « grâce à l’attirance de la civilisation [qu’il répandait devant lui] et au caractère relativement bénin de [sa] domination » (Lord, 2005 : 62) l’empire Romain avait déjà cette capacité à employer peu de ressources militaires pour étendre son emprise. De plus en plus, le soft power est un outil privilégié pour la Chine qui a « entrepris ces dernières années un effort majeur pour améliorer son image comme membre responsable de la communauté internationale » (Lord, 2005 : 62).

 

2. Théories réalistes : les rivalités compétitives sino-américaines

2.1. Un jeu à somme nulle

Pour le réaliste classique Morgenthau, les humains ont une nature agressive et se préoccupent davantage des gains relatifs que des gains absolus. Il explique que « la politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance » (1948 : 13). Mearsheimer, autre tenant du courant réaliste, considère que les acteurs au sein de l’ordre mondial ont comme but ultime d’être l’hegemon du système (Battistella, 2015). Finalement, le courant réalisme néoclassique de Rose (1998) révèle l’importance d’intégrer les variables internes à l’État pour bien comprendre comment « la politique nationale [agit comme] une variable intermédiaire entre la répartition de la puissance et le comportement en politique extérieure » (Baylis et al., 2012 : 96). Pour Rose :

The neo-archetype is Thucydides’ history of the Peloponnesian War, which grounds its narrative in the theoretical proposition that the real cause of the war was the growth of the power of Athens, and the alarm which this inspired in Sparta […] instead of assuming that seek security, neoclassical realists assume that states respond to the uncertainties of international anarchy by seeking to control and shape their external environment (1998 : 152).

 

Dans un ordre multipolaire, la puissance relative établit les paramètres premiers des politiques étrangères des États et ces derniers tendent principalement à répondre aux menaces et aux incertitudes de l’anarchie internationale en reflétant et protégeant leurs intérêts nationaux sur la scène mondiale. L’émergence de la Chine sur la scène internationale est tout à fait comparable aux théories réalistes des relations internationales. Ce gain de puissance relative s’inscrit en parallèle avec la diminution de l’influence des États-Unis : la perte de l’un est le gain de l’autre. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le comportement de la Chine envers les États-Unis, et vice-versa.

 

2.2. Making America great again

2.2.1. Un sentiment populaire

La politique étrangère du président américain serait directement influencée par la perturbation du statu quo et la montée en puissance d’un nouveau compétiteur qui ébranle la position des États-Unis dans l’ordre mondial. Pour la première fois dans l’histoire « a majority of Americans […] believe that their economy has a declining influence on what is happening around the globe » (Schweller, 2018 : 28). La rhétorique de Trump a donc trouvé sa légitimité au sein d’un électorat de plus en plus sceptique quant au rôle des États-Unis dans le monde et la compétition croissante entre les États en transition vers la multipolarité. Dans cette lignée, un thème récurrent dans le discours de Trump « was opposition to globalization, which he claimed had cost Americans millions of good jobs, opened the door to dangerous immigrants, and made America weaker » (Walt, 2018 : 42). Depuis longtemps « Americans, in contrast to their leaders, have been more realist than liberal […] They insist on a president […] who will fight as an economic nationalist to keep manufacturing jobs in the USA rather than letting […] globalization decide the fates of working-class Americans » (Schweller, 2018 : 23).

Cela explique largement la rupture idéologique de Trump vis-à-vis de ses prédécesseurs libéraux, l’attrait de sa doctrine America First et, par le fait même, le retour au réalisme. En tant que nationaliste économique, Trump est soutenu par les classes moyenne et ouvrière qui sont convaincues que la Chine a profité des politiques de libre-échange pour affaiblir l’économie américaine : « the globalists gutted the American working class and created a middle class in Asia » (Schweller, 2018 : 31). Ces circonstances ont conduit l’administration Trump à prendre des mesures considérables pour reprendre le pouvoir à l’échelle mondiale et diminuer les effets néfastes de cet ordre sur le destin des États-Unis face aux nouvelles puissances. Le président américain ajoute d’ailleurs que « our country is in serious trouble. We don’t win anymore. We don’t beat China in trade » (Ibid.). Le principe de gain relatif des théories réalistes prend tout son sens dans les propos de Trump, qui souhaite miner la puissance chinoise dans le but de protéger ses intérêts sur les plans national et international : make America great again.

 

2.2.2. Les stratégies protectionnistes de Trump

Pour honorer ses propos relatés dans la National Security Strategy of the United States of America, le président a exigé l’augmentation des taxes douanières sur les importations chinoises pour cesser les pratiques commerciales qui engendrent un déséquilibre commercial. Théoriquement, les mesures protectionnistes visent à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, dissuader la population de consommer des produits étrangers et ainsi, potentiellement diminuer le taux de chômage du pays. D’autres défis économiques à l’intérieur du pays, et qui ont entraîné l’exportation des entreprises et des emplois américains, ont motivé la nouvelle politique :

Economic growth has been anemic since the 2008 recession […] gross domestic product growth hovered barely above two percent […] taxes increased, and health insurance and prescription drug costs continued to rise […]. Education costs climbed at rates far above inflation, increasing student debt. Productivity growth fell to levels not seen in decades (2017 : 18)

C’est dans cette lignée que Trump a favorisé sa politique protectionniste et la promotion de la manufacture domestique pour assurer la survie des compagnies et des emplois dans le but de diminuer les déséquilibres commerciaux qui défavorisaient les entreprises américaines face à leurs concurrents. De cette façon, le pays peut recouvrer de la puissance au niveau interne en renouvelant le développement de son économie, mais aussi au niveau externe, en limitant la puissance chinoise et restreindre ses activités sur le territoire américain. Donald Trump réalise que les États-Unis deviennent vulnérables, que ses gains absolus et relatifs diminuent et qu’il doit prendre les mesures nécessaires pour y remédier et rétablir le statu quo. Il s’agit d’une véritable lutte pour le regain de puissance et pour assurer la prospérité du pays.

2.3. La vulnérabilité américaine au profit du leadership chinois

            La manière dont la Chine a géré la crise sanitaire mondiale illustre fortement sa volonté de propager son influence et son modèle de développement dans le but d’incarner un rôle de leader, et, à l’instar des États-Unis, d’hegemon. Sa formule de diplomatie du masque l’aide à alimenter un portrait d’acteur international responsable et efficace. Le soft power est ainsi instrumentalisé pour générer des gains relatifs. Xi Jinping a adopté une attitude complètement contraire à celle de Donald Trump face à la pandémie et a profité de l’absence d’un leader sur la scène mondial pour offrir de l’assistance aux quatre coins du monde, démontrant ainsi un exemple flagrant de volonté de coopération. Une fois trouvé, Xi Jinping a promis qu’il rendrait le vaccin accessible pour toute la communauté internationale, en contraste avec « Donald Trump’s alleged attempt to purchase a vaccine developed in Germany to be first used in America. […] it can be argued that countries benefitting from China’s assistance will not forget the deed » (Carminati, 2020). La communauté internationale attendait des États-Unis qu’ils s’engagent à soutenir un effort mondial et solidaire en se montrant responsables. Or, Trump a enchaîné les décisions décevantes : retrait de l’Ordre Mondial du Commerce, rejet de la participation à COVAX. Les professionnels affirment que les mesures prises par les pays asiatiques pour limiter la propagation du virus ont eu des résultats plus positifs qu’en Occident. Aussi, ces pays ont mieux réussi à maintenir leurs économies tout en gardant un mode de vie relativement normal, comparativement aux États-Unis, pour qui le confinement a eu des conséquences économiques graves (Cha, 2020).

            Le maintien de la stabilité socio-économique en temps de pandémie a engendré un gain de confiance considérable envers l’État au sein de la population chinoise. Cette reconnaissance est très avantageuse pour la Chine qui est désormais « en mesure de remodeler les institutions et de fixer des normes à [sa] guise » [traduction libre] (Nye, 2020). La période cruciale de vulnérabilité occidentale sur la scène mondiale a donné l’opportunité à la Chine de mettre à profit son soft power et de prendre le contrôle de son environnement. Ainsi, en prenant l’initiative d’envoyer de l’équipement et des équipes médicales dans certains pays en développement, elle tente de devenir « a benign global leader, at a time when the US is turning inwards » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020). De ce fait, en plus de promouvoir le partage de technologies et d’expertise, le pays fait preuve de compassion envers la communauté globale. Nombreux sont les pays qui ont pris exemple sur la Chine dans la gestion de la pandémie, ses mesures « were replicated worldwide […] these will all ultimately play into China’s soft power » (Santos, 2020).  La Chine semble déterminée à exporter son assistance technique et médicale puisque « with the US withdrawal from the international commitments, the world is facing a leadership void which China is trying to fill » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

 

  1. Une opportunité de rétablir son image

Le rôle que les puissances incarnent lors de crises globales a un effet décisif sur l’opinion populaire. Les décisions de Trump n’ont malheureusement pas étonné. Il fait comprendre une rupture décisive avec l’interventionnisme et les idées libérales de ses prédécesseurs. Or, sa rhétorique semble contradictoire sur certains points. Pourquoi n’a-t-il pas profité de la situation sanitaire pour poursuivre les intérêts de la puissance américaine de retrouver sa place au sein de l’ordre mondial et chasser de la scène internationale tout potentiel rival ? A contrario, l’analyse de la situation révèle qu’il n’a pas perçu cette opportunité comme une porte ouverte propice au renouvellement de la grandeur des États-Unis par l’utilisation de son soft power. Par le fait même, ce revirement de situation aurait potentiellement montré l’incapacité de la Chine à promouvoir ses intérêts lorsque le terrain ne lui est pas favorable.

Certes, l’administration Trump s’est efforcée d’accuser la Chine de manque de transparence concernant ses données statistiques et continue d’appeler la pandémie le « Chinese virus ». Depuis les débuts de la crise sanitaire, le président Trump ne cesse de critiquer la façon de faire de la Chine et a même blâmé l’Organisation mondiale de Santé d’être trop China-centrist. En réalité, l’attitude de Trump prouve bel et bien qu’il a saisi la chance de miner l’influence de la Chine sur la scène mondiale. En revanche, il ne s’agit pas là d’une situation qui a engendré un gain de puissance relative pour les États-Unis, car la réponse de Trump face à la pandémie a été considérée pire que celle de tout autre État dans le monde. Les États-Unis n’ont pas de quoi se vanter, l’année 2020 n’a que projeté chaos et polarisation au sein de la population américaine et alimenté le déclin de leur influence.

On remarque que les deux puissances tentent toutes deux de tâcher l’image de l’autre puisque l’État chinois a riposté aux accusations sur les médias sociaux en essayant de convaincre que le virus provenait d’Amérique. En contrepartie, malgré les visions pessimistes adressées sur les techniques chinoises depuis plusieurs années, Xi Jinping a quant à lui largement profité de la pandémie pour rétablir une image digne de son pays et la confiance de ses pairs du local au global. À ce sujet, Marcus (2020) explique qu’il s’agit là d’un

moment of huge symbolism. And it was an indication of the information battle that is being waged behind the scenes, with China eager to emerge from this crisis with renewed status as a global player. Indeed, it is a battle which the US – at the moment – is losing hands down. And the belated dispatch of a small mobile US Air Force medical facility to Italy is hardly going to alter the equation. […] Existing political leaders will ultimately be judged by how they seized the moment; the clarity of their discourse; and the efficiency with which they marshalled their countries’ resources to respond to the pandemic.

Le fait d’apporter de l’aide aux plus vulnérables augmente la confiance et facilite le maintien de bonnes relations diplomatiques avec ses alliés qui prioriseront certainement l’aide chinoise à celle américaine dans le futur. Le ministre iranien, par exemple, après avoir refusé l’aide des États-Unis pendant la pandémie, a publiquement remercié le géant asiatique et a déclaré que « China is undoubtedly the most experienced in the fight against coronavirus and is determined to help us » (Extraordinary and Plenipotentiary Diplomatist, 2020).

Alors qu’ils devraient eux-aussi profiter de la situation pour renforcer leur image, les États-Unis s’en tiennent à rabaisser celle de leur rivale, comme le prévoient les théories réalistes, pour lesquelles, ce ne sont pas les gains absolus qui comptent le plus mais bien les gains relatifs. Les erreurs successives qu’ont commises les États-Unis ont coûté cher à leur rôle de leader, alors qu’ils voyaient initialement en la pandémie une opportunité d’affirmer leur slogan « America First » et leur supposée supériorité au sein du système. En réalité, c’est une toute nouvelle version de la crise du canal de Suez qui sévit sur les États-Unis puisque la pandémie a dépouillé toute prétention d’un leadership mondial américain, à l’instar de l’intervention inefficace et irresponsable de l’empire anglais en Égypte en 1956 qui a marqué la fin de la puissance mondiale britannique. À la vue de leurs comportements respectifs, la Chine pourrait bien incarner le rôle du nouveau essential power.


4. Consensus de Beijing : un modèle de développement alternatif ?

Les divergences dans la gestion de la pandémie s’expliquent par l’utilisation de technologies et le devoir de fournir des informations personnelles en Chine dès le début de la crise. Aux États-Unis, les américains voient ces pratiques « as contrary to their freedom and values, even in these disruptive times » (Cha, 2020) en raison des données personnelles dévoilées et des libertés compromises. En revanche, les Chinois « shifted in the direction of treating these technologies as contributing to a public good that is well worth the temporary and necessary incursions of privacy » (Ibid.). La différence entre les deux régimes politiques peut certainement expliquer ce phénomène. La mise en place de contraintes sur les libertés civiles et privées pose moins d’inconvénients pour les populations des pays non-démocratiques, tandis que la population américaine, individualiste, porte une importance marquée et prioritaire à ses droits et libertés.

Les succès consécutifs de la Chine qui a su écarter certains principes fondamentaux de la démocratie sans freiner son processus de développement, remettent directement en question l’universalité du Consensus de Washington. Imbert (2010) souligne que « l’Occident est endetté, divisé et voit décliner son influence mondiale. La Chine, collectiviste, pragmatiste et toujours unitaire voit la sienne rayonner ». En effet, le parcours historique des deux pôles est très contrasté, chacun ayant respectivement embrassé un modèle de développement bien différent (Ayaan Hirsi, 2010). La capacité à gérer la pandémie, comme nous l’avons décrit, s’inscrit directement au sein du modèle de développement chinois. Le Consensus de Beijing serait peut-être plus favorable et approprié là où le Consensus de Washington n’a pas porté ses fruits, et dans les pays en développement qui voudraient acquérir une capacité similaire à celle de la Chine, d’ailleurs « it is increasingly common to hear people contrast Washington’s debilitating partisanship and gridlock with the ruthless efficiency of Beijing’s authoritarian rule » (Power, 2021 : 10).

La Chine offre un nouvel espoir de développement qui entre en opposition avec les idéologies imposées lors des ajustements structurels, à savoir, le libre-échange, des institutions démocratiques et l’ouverture des frontières aux capitaux. La complémentarité de l’autoritarisme politique et du libéralisme économique a su prouver leur efficacité au fil des années et a gagné en légitimité ; de plus en plus de pays s’en inspirent en Asie et en Afrique. Comparé au modèle démocratique, ce-dernier semble être une alternative plus attrayante aux besoins et intérêts nationaux desdites régions, qui constituent des enjeux importants pour l’instauration de structures économiques et sociales aspirant au développement. L’absence de la reconnaissance de ces enjeux a d’ailleurs été l’une des principales critiques du Consensus de Washington. L’idéologie chinoise, quant à elle, repose sur une approche opposée à l’unilatéralisme américain par un nouvel ordre mondial multilatéral au sein duquel les États reposent sur l’interdépendance économique, ainsi que le respect des différences politiques et culturelles (Beaudet et al., 2019).

Les stratégies chinoises passent particulièrement par le financement d’infrastructures et l’investissement dans la création de réseaux entre les États. Elles sont toutefois fortement critiquées par les pays occidentaux, qui y voient une stratégie de domination géopolitique du parti communiste chinois. Par ces nouveaux réseaux, il va sans dire que la Chine tente également d’augmenter son influence, son soft power, en investissant des capitaux dans des pays moins développés.

 
Conclusion

Le déclin de l’importance donnée au hard power et l’émergence de celle du soft power ont-t-ils annoncé la fin de la Pax Americana et l’ébauche de la Pax Sinica ? Les sources de soft power aux États-Unis ont toujours intéressé la communauté internationale : culture, valeurs politiques, diplomatie. Elles ont longtemps reflété l’idée de supériorité et d’exceptionnalisme américain. Aujourd’hui, les faux pas de la puissance à l’international ont propagé un scepticisme vis-à-vis de ses politiques interventionnistes et de l’exportation de ses valeurs. L’État a tout à fait intérêt de promouvoir son soft power, mais il s’agit de capacités visiblement sensibles à manipuler.

Les mesures mises en place par Trump pour ralentir la Chine dans son élan de puissance, ont sensiblement alimenté les opinions pessimistes à son sujet. Au même moment, Xi Jinping démontre ses efforts dans le domaine de la diplomatie et saisit l’opportunité de combler le présent vide de leadership dans le système international. Il faut comprendre que la Chine ne dispose pas d’un soft power important comparativement aux États-Unis, d’ailleurs « it is fair to say that China’s soft power heavily relies on its economic clout » (Carminati, 2020). Elle mise alors sur le maintien de bonnes relations et la démonstration de sa volonté de coopération pour gagner la confiance des autres États et se faire de nouveaux alliés. De cette façon, la vulnérabilité des Américains et leur retrait de la scène mondiale offre une porte d’entrée pour l’émergence d’une nouvelle puissance. Dans ce cas-ci, les mesures positives de la Chine auprès des pays en développement lui ont créé une réputation avantageuse. Cela lui permet également d’affaiblir davantage les États-Unis, alors que les alliés qu’ils perdent se rangent du côté chinois. Cette situation dresse le portrait détaillé d’une véritable course à la puissance et aux gains relatifs.

Finalement, l’analogie du Péloponnèse est vraie, la situation pourrait entraîner une seconde version de la guerre froide sous la bipolarité des États-Unis et de la Chine, certains individus se préparent déjà à un conflit imminent entre les deux puissances. Le soft power de Xi Jinping se caractérise principalement par la propagation de l’idée de l’interconnectivité, une communauté globale au destin partagé au sein de laquelle les États choisissent eux-mêmes leurs processus de développement prioritaire : « you don’t have to want to be like us, you don’t have to want what we want; you can participate in a new form of globalization while retaining your own culture, ideology, and institutions » (Li, 2018). De cette façon, l’État chinois base son pouvoir d’attraction sur le développement de son soft power, il conjugue ainsi la diplomatie publique et la cultivation d’un sentiment international positif vis-à-vis de la Chine.

La gestion de la situation sanitaire actuelle est un exemple marquant de la diplomatie économique douce de la Chine. En admettant que peu de pays peuvent se permettre la mise en place de centres de partage d’informations et d’expertise, la Chine profite de son poids économique dans le monde pour faire valoir son mérite, étendre son influence et réformer l’opinion globale. La Chine a également adopté le concept de la Health Silk Road, en lien avec son projet récent de la Belt and Road, ou la nouvelle route de la soie, qui s’inscrit tout autant dans cette stratégie de economic soft power par l’interconnectivité des États et les avantages diplomatiques que tire la Chine en gagnant la confiance populaire, qui se détériore aux États-Unis.

Il serait finalement intéressant de poursuivre la réflexion en se questionnant sur le destin réservé à la relation critique des deux puissances, si la seule fin est la co-destruction, les États-Unis et la Chine sont-ils condamnés à se prêter au jeu du réalisme ?

 

Références 

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Quel pouvoir pour la Chine ? une critique du soft power

RG, v7 n2, 2021

Alex Payette

Alex Payette, Ph.D, est Professeur auxiliaire au Glendon College, York University (Toronto). Il est également Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et Professeur Auxiliaire au département de science politique du Glendon College. Ancien stagiaire postdoctoral Banting pour le CRSH (2018-2020), il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur la structure du Parti-Etat ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine.

Résumé: Basé sur une approche apparentée à la politique comparée, l’article soutient l’idée que pour être à même de comprendre et d’expliquer la politique étrangère chinoise ainsi que sa diplomatie, il faut se tourner du côté du Parti-État, de sa logique et de son fonctionnement interne. En ce sens, au lieu de parler de soft ou encore de sharp power, il serait bon de revoir comment fonctionne le Parti-État afin de voir si les intentions qu’on lui prête sont fondées.

Mots-clés: soft power, sharp power, diplomatie, Chine, loup guerrier

Abstract: Based on an approach closer to comparative politics, the article puts forward the idea that in order to understand Chinese foreign policy and its overall diplomacy, we are required to go back to the Party-State, to its internal logic and inner workings. Hence, rather than talking about soft or even sharp power, it would be wise to assess how the Party-State actually works in order to see if the intentions attributed to it are justified.

Keywords: soft power, sharp power, diplomacy, China, wolf warrior.

Introduction

La notion de soft power (Nye, 1990 ; 2004) est souvent mobilisée dans le champ des études en relations internationales afin de comprendre les agissements de la République Populaire de Chine sur la scène internationale (Li, 2009 ; Lai et Liu, 2012 ; Voci et Luo, 2018 ; Zhu et al., 2020). Pour la période de 1949 à 1976, la politique étrangère de la Chine est principalement le fait du lègue de Zhou Enlai 周恩来 et par la suite, de Deng Xiaoping. Deng, après les méandres de la Révolution culturelle, a tenu à tout prix à éviter les frictions avec les grandes puissances, d’où son objectif de paix et développement 和平与发展. Le tout a été repris sous Hu Jintao (2003-2012) par le biais du concept de la montée pacifique 和平崛起 – qui exprime en soit le retour de la puissance chinoise plutôt que son ascension. Beijing, qui connaissait bien le hard power, ne deviendra familière avec le concept de soft power 软实力 qu’au milieu des années 1990. Cela dit, et malgré que le concept de soft power ait trouvé son interprète principal dans la personne de Wang Huning, éminence grise responsable des Trois Représentants 三个代表, de la Société Harmonieuse 和谐社会 et du Rêve Chinois 中国梦, la manière dont le Parti conduit sa politique étrangère et sa diplomatie demeure embourbée dans la structure de l’État léniniste.

Pendant l’ère Deng-Jiang (1978-2003), nous avons vu une Chine plus « silencieuse » qui tentait de s’ouvrir au monde, de s’intégrer progressivement aux multiples structures internationales – s’inspirant directement des adages maoïstes (p.ex. chercher la vérité par le biais des faits 实事求是 ; dissimulez vos capacités et attendez votre heure 韬光养晦、有所作为, etc.), sans pour autant faire référence au soft power. Cette posture, aux antipodes de la diplomatie de la critique idéologique des années Mao, reflète au contraire la direction du Parti en matière de réformes à l’époque. Le leadership était alors aussi conscient que la voie de la confrontation – vu la situation militaire et économique de la Chine – n’était pas souhaitable. L’ascension pacifique directement inspirée des idiomes précédents avait le même objectif de consolidation économique, sans toutefois prétendre à une Chine en tant que puissance.

Depuis le virage à gauche amorcé par Xi Jinping en 2013, on voit un retour de cette vision conflictuelle de la politique étrangère basée sur des répertoires discursifs maoïstes, mais cette fois-ci, les performances des acteurs suivent le pas. C’est possiblement le début des performances conflictuelles – par le biais de la diplomatie guerrière implémentée par les agents diplomatiques – qui a brouillé la donne lorsque vient le temps de comprendre la politique étrangère chinoise. Cela dit, et quoique cette approche guerrière coexiste avec celle de la main tendue (ex. diplomatie des masques), le tout existe dans son ensemble à l’intérieur de la structure du Parti-État, qui elle-même se trouve à être fragmentée, disjointe et victime de forces centrifuges. Malgré tout, l’étiquette de soft power colle à la peau de Beijing qui, pourtant, peine à mettre en place une véritable stratégie diplomatique cohérente depuis 2013[1].

En ce sens, nous soutenons que la notion de soft power n’est pas adaptée pour rendre compte de certaines facettes de la politique étrangère et de la diplomatie telles que conduites par le Parti-État. Cette notion, ainsi que celle de sharp power, interprète les comportements, les discours et les actions de la Chine d’une manière exogène et post-hoc qui, la plupart du temps, ne tient pas compte des réalités et problématiques internes – structurelles et systémiques – propres au Parti-Etat chinois. Ce faisant, et faute de pouvoir proposer un terme capable de capturer cette réalité dont nous parlons, nous soutenons l’idée qu’en grande partie, la politique étrangère et la diplomatie chinoise devraient être comprises comme délibérées et non intentionnelles. Cette perspective macro tente de saisir et d’expliquer la logique derrière une majorité des actions posées par le Parti sur la scène internationale. Cet article s’adresse directement au champ des études en relations internationales, ainsi qu’aux sous-champs des études sur le soft power, la diplomatie, de la géopolitique, et de l’analyse de la politique étrangère (FPA) par une réflexion qui tire ses sources de la politique comparée et des sous-champs des études sur les régimes autoritaires et plus particulièrement sur le Parti-Etat Chinois. L’objectif premier de ce texte est de recentrer la problématique du soft power chinois vers une discussion sur le fonctionnement interne du Parti, sur les problèmes de l’État léniniste chinois, qui se reflètent directement sur le contenu et la conduite de sa politique étrangère. Le but n’est pas de discréditer l’usage ni la notion de soft power, mais plutôt de proposer une autre avenue explicative basée sur une compréhension du Parti-État. En ce sens, la contribution de cet article est d’ordre théorique.

Dans un premier temps, nous effectuons un retour sur la littérature du soft power chinois, sur ses problèmes, ainsi que sur la notion de sharp power, parfois utilisée comme solution conceptuelle afin de rendre compte des actions de Beijing sur la scène internationale. Ensuite, nous discutons de la diplomatie du loup guerrier des agents du Ministère des Affaires Étrangères (MFA) chinois et sa place dans la discussion du soft power. Enfin, à la lumière des trois premières sections, nous proposons une discussion plus large sur le fonctionnement du Parti-État et ce que cela implique pour le soft power de manière générale.

  1. Une revue du soft power chinois

Avant d’engager notre section plus critique, il nous incombe de faire un bref état des lieux sur la question du soft power chinois. Sans pouvoir faire un retour complet sur les études sur le soft power en Chine (et en langue chinoise), une partie importante des études récentes portant sur le sujet mettent l’accent sur des éléments culturels (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2020 ; Liu, 2020 ; Voci et Luo, 2017 ; Ying et al. 2019 ; Kurlantzick, 2007), mais principalement la diplomatie culturelle (Voci et Luo, 2017 ; Liu, 2020), sur les instituts Confucius (Hartig, 2020 ; Hubbert, 2019 ; Lo et Pan, 2016). En fait, ce dernier, surtout depuis 2019, est probablement le sujet le plus en vogue pour les pundits et une grande partie de la communauté académique occidentale.

Le reste des études portent majoritairement sur les liens commerciaux ou encore l’aide internationale de la Chine (Varral, 2012 ; Kurlantzick, 2009 ; Fijałkowski, 2011), sur l’attrait du modèle de développement chinois (Beijing Consensus) à l’étranger (Pang, 2009 ; Kurlantzick, 2009 ; Cho et Jeong, 2008). Bien entendu, c’est sans parler des sous-produits récents du soft power, comme la diplomatie du panda (Zhu, 2013), de la science, des masques (Wong, 2020), des vaccins, pour ne nommer que ceux-ci. Cela dit, beaucoup s’accordent pour dire que l’offensive de charme de Beijing ne fonctionne pas vraiment, surtout lorsque l’on pense au cas de Taiwan (Lin et Chu, 2020), de Hong Kong (Zweig, 2020), et même à l’image que possède la Chine aux États-Unis et au Japon (Chu, Huang et Liu, 2020).

En ce sens, les études mettent l’accent sur des éléments typiques présents dans la définition originale de Nye. Selon elles, la Chine tente de se mettre en scène par le biais surtout de diffusion culturelle, copiant parfois maladroitement les États-Unis. Aussi, selon Voci et Luo, et c’est sûrement l’opinion d’autres, le Parti met en place cette stratégie de soft power de manière consciente, réfléchie et officielle (2017). Le Parti, par le biais d’idiomes et de slogans, communique directement avec la communauté internationale (Voci et Luo, 2017), le tout est élaboré de manière publique par l’État – et non le Parti – si bien que ce dernier planifie les initiatives de soft power afin de pouvoir les traduire en gains économiques. Cela dit, il faut faire attention aux intentions que l’on prête au Parti – et non à l’État – en matière de soft power.

1.1. Peut-on vraiment parler de soft power ?

Contrairement au hard power, le soft power se veut un ensemble d’outils qui ne sert pas à punir, contraindre, ou encore à menacer les autres acteurs afin que ceux-ci adoptent un comportement désiré. Par le biais de ses composantes valorielles et culturelles, se veut un moyen d’amener les acteurs vers un choix tout simplement, car ils sont attirés par une image qui est projetée – d’où l’idée des likeable features – et parce qu’ils envient, souhaitent imiter ou encore devenir plus comme, dans le cas actuel, les États-Unis.

Le soft power demeure défini de manière très large dans ce qu’il est, mais aussi de manière précise par ce qu’il n’est pas : le hard power. La facture du soft power se veut ainsi la culture et les valeurs (comme démontré dans la section précédente), à la fois mises de l’avant en tant que normes et valeurs défendues par un acteur (plus souvent qu’autrement un État-Nation), et projetées vers l’extérieur par le biais de la politique étrangère. Le tout doit demeurer cohérent et relativement uniforme, car la crédibilité d’une puissance est mesurée en ces termes, et la crédibilité est, sur la scène internationale, une ressource rare.

Or, et c’est potentiellement là le problème chez les auteurs comme Voci et Luo (2017), il ne faut pas confondre soft power et propagande en provenance de l’appareil du Parti-État. Les efforts que fait Beijing n’ont que rarement les effets escomptés en ce qui concerne l’image de la Chine en son entier à l’étranger. En fait les opérations de charmes coûteuses (comme accueillir les Jeux olympiques par exemple) ressemblent à beaucoup d’autres de ses investissements peu lucratifs (comme le projet du One Belt, One Road 一带一路)[2]. Cela dit, ces opérations très élaborées doivent d’abord et avant tout faire la promotion de la Chine par le biais de la narrative du Parti-État. Et c’est là que réside le problème principal pour Beijing. Le soft power provient de sa structure autoritaire d’organisation politique et sociale. En plus, depuis l’arrivée de Xi Jinping, le Parti-État dans son entier se voit contraint à mettre un accent de plus en plus marqué sur l’idéologie et le travail idéologique, éléments moins importants sous Hu Jintao ou encore Jiang Zemin. Sous Xi, l’idéologie envahit le champ culturel, en plus d’être à nouveau le cadre de référence pour les comportements jugés acceptables et requis. La surveillance idéologique, qui restreint certains discours et façonne ce que l’on peut faire/dire sur les médias sociaux, a aussi gagné en importance depuis 2017. Pensons par exemple à la surveillance accrue du contenu retrouvé sur les plateformes comme Douyin 抖音 et Kuaishou 快手 ainsi qu’à la nouvelle réglementation sur le type de contenu qui peut être diffusé en flux.

Le régime autoritaire, de manière générale, est en mesure de mettre en place des structures de contrôle social et culturel – parfois avec des limites poreuses et mal définies – qui n’encouragent pas l’innovation ou encore la créativité, éléments essentiels du rayonnement d’un État. Ainsi, bien que certains pays – en Afrique et au Moyen-Orient surtout – aimeraient imiter le développement économique de la Chine, ceux-ci n’ont pas nécessairement la volonté de ressembler à la Chine. Et c’est là le problème principal de qui est nommé soft power chinois : il dépend en grande partie de ce que les autres États en disent (Machida, 2010).

Même lorsque l’on parle de rayonnement médiatique, par le biais du réseau mis en place par l’État chinois pour s’adresser aux publics non-sinophones, l’audience du contenu préparé par Beijing demeure limitée pour deux raisons : 1) le public international n’est pas assujetti aux mêmes règles que les citoyens chinois (ex. accès aux médias étrangers, à la littérature grises des autres États, etc.) ; 2) l’ensemble du contenu doit être revu et approuvé par le système fonctionnel de la propagande 文宣系统, le rendant parfois superficiel ou encore en contradiction avec le reste du monde. L’incapacité de vraiment rayonner est donc due en grande partie à la nature du système, à la structure et au fonctionnement de l’État léniniste chinois. Enfin, il faut également se demander dans quelle mesure le Parti tente vraiment de produire ce que l’on appelle du soft power ? Pour nous, ce terme demeure une rationalisation post-hoc qui tente de faire sens des actions du Parti-État en des termes occidentaux.

1.2. Le sharp power : une solution ?

Le sharp power (Walker, 2018 ; Walker et al., 2018 ; NED, 2017), un concept très proche du soft power, fait référence à la capacité qu’a un régime à influencer un autre acteur afin de potentiellement déstabiliser son système politique par le biais de stratégies de manipulation. Ce concept a été mis de l’avant afin de rendre compte principalement de la réalité diplomatique de la Russie et de la Chine qui, parfois n’utilisent ni le hard power, ni le soft power à proprement parler (NED, 2017). En ce sens, le sharp power définit la manière dont les régimes autoritaires étendent leur influence par le biais de propagande extérieure qui vise à changer la perception desdits régimes, de leurs normes et valeurs, auprès de l’audience occidentale. Cela dit, en quoi le sharp power diffère-t-il réellement du soft power ?

Tableau 1: Sharp et Soft power (comparatif)
Sharp power Soft power
Objectifs Changer, influencer l’opinion publique ainsi que la vision politique d’un agent afin d’obtenir un résultat plus favorable envers l’agent initial
Outils Culture, valeurs, normes, politiques.
Diffusion Médias de masse, médias sociaux, système d’éducation, diplomatie
Élément accentué Désirabilité Coercition indirecte, manipulation, confusion
Intention Attirer, séduire l’audience Pénétrer le système médiatique, l’environnement politique du pays ciblé

Le tableau 1 montre que le soft et le sharp power se ressemblent beaucoup, sans pourtant être exactement la même chose ; le sharp power demeure plus pernicieux. Cela dit, certains attributs rapprochent également le sharp power du hard power, si ce n’est que de par sa nature coercitive. Aussi, ce concept faisait surtout état des actions de la Russie et de la Chine à l’intérieur de pays plus vulnérables (ex. Pérou, Argentine, Pologne, Slovaquie [NED, 2017]), mais depuis peu, ce qualificatif est venu décrire l’influence que possède la Chine dans certains pays occidentaux, dont l’Australie, le Canada et les États-Unis.

Alors, devrait-on parler plutôt, dans le cas de la Chine, de sharp power ? La réponse n’est pas simple. Bien que des critiques existent déjà à l’endroit de la notion (Liu, 2018), nous avons décidé de mettre l’accent sur trois aspects problématiques : 1) le sharp power n’existe qu’entre le soft et le hard power et n’a pas vraiment d’existence propre ; 2) celle-ci nécessite que l’on connaisse l’intention de l’acteur ; 3) le sharp power est utilisé pour qualifier/identifier le même type d’actions de chose que le soft power (ex. la problématique des instituts Confucius).

Nous pourrions également ajouter une quatrième problématique, soit celle de la facture idéologique de la notion de sharp power. En effet, celle-ci semble être une version améliorée du péril jaune 黄祸, ou encore de la menace chinoise (Xinhua, 2018) ; une réponse à l’influence grandissante de la Chine, un régime autoritaire, au sein du monde occidental. Cela dit, la menace idéologique est une voie à double sens : Beijing perçoit également les valeurs dites universelles occidentales comme source de problème pour son système politique. Le leadership communiste est, depuis les années 1980, inquiet de l’occidentalisation de Chine ainsi que du soft power américain qui peut à terme causer des troubles sociaux au sein de la population chinoise. Ce faisant, si une des parties de la définition du sharp power inclut la propagande extérieure et la pénétration de l’environnement médiatique, social et politique, alors le sharp power ne semble servir qu’à définir ce que les uns trouvent inacceptable des autres.

Le discours autour de la notion du sharp power souligne la présence d’un double standard quant à l’acceptabilité de certaines méthodes diplomatiques par certains agents, acceptabilité qui dépend d’un positionnement sur un continuum politique entre démocratie et régime autoritaire. On peut penser par exemple aux sanctions de l’administration Trump qui visaient en premier lieu à contraindre la Chine à ouvrir certains secteurs de son marché domestique. Le tout a été qualifié de juste, de rétribution pour une Chine qui ne joue pas selon les règles. Cela dit, quand Beijing utilise des leviers économiques pour obtenir gain de cause face à un autre gouvernement, le label utilisé est celui de l’injustice et du sharp power. Ce faisant, la charge idéologique qui se trouve derrière cette notion, sans parler du champ lexical péjoratif y étant associé, en plus de l’intention négative qui lui est attribuée, font du sharp power une partie du discours construit sur des discours d’observateurs externes. Nous pourrions offrir le même constat pour soft power.

  1. La diplomatie guerrière chinoise

Depuis le début annoncé de la pandémie en janvier 2020, le MFA est sur le pied de guerre. Nous avons vu des cadres comme Zhao Lijian 赵立坚 et Hua Chunying 华春莹 – sans parler des ambassadeurs chinois aux États-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne – poser des commentaires de mauvais goût, parfois conspirationnistes sur les réseaux sociaux, dont Twitter.

Ces commentaires, qui frôlent souvent l’incident diplomatique, expriment bien ce qu’est la diplomatie du loup guerrier (Wolf Warrior diplomacy 战狼外交)[3] : tourner une position défensive en une position offensive 转守为攻. Ce système discursif, produit de l’appareil de propagande domestique, n’est pas régi par les règles ou même les fonctions de la communication (ex. il n’utilise pas les conventions de sens, ni ne cherche à avoir du sens ou même à en produire). La diplomatie du loup guerrier possède ses propres règles, son propre champ de référents, et des objectifs qui sont, la plupart du temps, mal définis[4].

Ce type d’approche, qui fait fît des conventions diplomatiques établies par Zhou Enlai, est l’expression du virage à gauche opéré par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir. Elle représente l’idéologie du Parti dans une Chine post-société harmonieuse[5], où l’on parle (à nouveau) de lutte politique et de sécurité politique. Ce retour à la lutte politique inhérente à la diplomatie guerrière positionne la Chine comme une puissance établie qui doit se défendre, peu importe la situation. La diplomatie guerrière est ancrée dans la logique de la fuite vers l’avant : même lorsque sont commis des impairs, il est impossible de revenir en arrière, car cela serait un humiliant signe de faiblesse. En ce sens, la diplomatie à la manière de Xi Jinping 习式外交 a forcé la Chine à passer outre sa position défensive afin de créer une position offensive.

3. Une posture ambivalente

D’emblée, les principes fondamentaux qui guidaient jusqu’à tout récemment la politique étrangère chinoise étaient les cinq principes de la coexistence pacifique 和平共处五项原则 tel que définis par Zhou Enlai : 1) le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté territoriale de tout un chacun ; 2) la non-agression mutuelle ; 3) la non-ingérence mutuelle dans les affaires internes de tout un chacun ; 4) l’égalité et les bénéfices mutuels ; 5) la coexistence pacifique. Le principe de la non-ingérence/interférence est certes celui auquel tient le plus Beijing, qui l’utilise parfois ce dernier afin d’éviter les critiques externes, comme un bouclier contre les accusations. En temps normal, pourtant, le MFA respectait les grandes lignes mises en place par Zhou et reprises par Deng Xiaoping au début des réformes. Cette posture représentait alors l’inconfort de la part des hautes instances du Parti avec le power politics 强国政治 qui, selon celles-ci, ne faisait qu’attirer l’attention de l’Occident vers l’URSS, menant ainsi à une logique de confrontation durant la guerre froide. En ce sens, Beijing a longtemps joué à la politique du dénominateur commun (c.-à-d. attendre de voir ce que les autres font pour se positionner.

Cela dit, depuis le 18e Congrès – et encore plus depuis le 19e en 2017 – Xi a demandé à que l’on « raconte (correctement) l’histoire de la Chine » 说好中国故事 et que l’on « établisse une interprétation correcte de l’histoire du Parti » 树立正确党史观 (Xinhua, 2021). Par le fait même, un système de propagande visant l’extérieur de la Chine (surtout par le biais du MFA et des médias nationaux) a été mis en place afin de s’en assurer. Cela dit, cette approche basée sur la démonstration de fierté ou d’honneur 引以自豪 – qui cherche également à contrôler ce qui est dit sur la Chine – ignore les fonctions de bases inhérentes à la communication, elle-même un élément essentiel de la diplomatie. Le fait de raconter l’histoire de la Chine (correctement) met l’accent de manière unilatérale sur les intérêts fondamentaux de la Chine en criant à la faute/à l’injustice (crying foul) et parfois en accusant les autres de ne pas comprendre ses demandes.

Bien entendu, la Chine peut s’exprimer comme elle veut, même si cela crée des problèmes d’interprétation à l’extérieur de la Chine. Et comme le pire ennemi de Beijing est souvent Beijing elle-même, la mécompréhension qui résulte de la diplomatie guerrière peut pousser certains pays à formuler une politique étrangère plus agressive face à la Chine, lui causant ainsi des problèmes. Faire preuve d’une attitude dure sans toutefois la justifier ne fait que détruire le capital politique du Parti tout en enlevant sa légitimité à sa politique étrangère. Mais alors, comment expliquer cette diplomatie guerrière au vu de concepts comme soft, hard, et de sharp power ? La diplomatie du loup guerrier n’est une expression d’aucun d’entre eux. Au contraire, pour la comprendre, il faut se tourner vers l’appareil du Parti-État.

4. Retour vers le Parti-État

 Une fois à même de saisir les problèmes liés à l’utilisation de la notion de soft et de sharp power, il faut se demander comment comprendre la politique étrangère et parfois ce que la littérature occidentale qualifie de soft power chinois. La réponse n’est pas simple, car elle se trouve directement liée au fonctionnement interne de l’appareil du Parti-État.

En fait, avant de ré-aborder les qualificatifs comme soft et sharp, il nous faut faire un détour par le Parti et son administration. Le système communiste chinois, tel qu’il existe aujourd’hui, met de l’avant une image centralisée et unifiée autour de la personne de Xi Jinping, ou encore du gouvernement central de Beijing. Cela dit, le système, depuis sa fondation, est fragmenté, disjoint et opaque (Lieberthal, 1992). Ce système, basé sur la centralisation du pouvoir décisionnel et la décentralisation des responsabilités (mise en place des politiques), donne lieu à de la résistance et à de la collusion bureaucratique (Zhou, 2009), ainsi qu’à du marchandage entre les unités bureaucratiques/administratives/gouvernementales lors de l’élaboration et la mise en place des politiques (Lampton, 1992). Il faut ajouter à cela les tensions qui existent entre le gouvernement central et les provinces (Zheng, 2007 ; Li, 1998), et les tensions qui existent entre les multiples groupes informels au sommet du Parti-État. L’appareil du Parti-Etat est donc enclin à agir de manière désordonnée, illogique ou encore incohérente. Aussi le système fonctionnel des affaires étrangères n’échappe-t-il pas à cela.

Tableau 2: Le système des affaires étrangères (simplifié)
Organes principaux Rang
Organes « généraux »
Commission Centrale des Affaires Étrangères National
Unité de travail de la Commission Ministériel
Ministère des Affaires Étrangères Ministériel
Département Central du Front Uni Ministériel
Comité des Affaires Étrangères du Congrès Populaire National Ministériel
Comité des Affaires Étrangères de la Commission Consultative Populaire Politique Nationale Ministériel
Taiwan, Macao, Hongkong
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Hong Kong et Macao National
Unité de travail du groupe Ministériel
Groupe de travail du Comité Central sur les affaires de Taiwan National
Unité de travail du groupe Ministériel

*Données publiques officielles disponibles sur Internet[6]

Le tableau 2 n’inclut qu’une liste sommaire des acteurs directement impliqués dans les affaires étrangères. À première vue, la Commission Centrale des Affaires étrangères – dirigée par Xi – donne le ton à l’ensemble des organisations qui suivent. Cela dit, outre le MFA, qui n’a qu’une fonction de porte-voix, les autres comités ou encore groupes de travail réussissent souvent à se tailler une place en matière de politique étrangère dans la mesure où le système d’emblée fragmenté définit également de manière confuse les responsabilités et les limites. Plusieurs de ces institutions se retrouvent ainsi sur un pied d’égalité hiérarchique, compliquant encore plus la mise en place d’un discours unifié et cohérent.

C’est ainsi que Han Zheng 韩正, le directeur du Groupe de travail portant sur Hong Kong et Macao, a conduit pendant des semaines en 2019 une politique de confrontation avec Hong Kong qui allait à l’encontre du message de Beijing[7]. On peut également penser au discours tenu directement par Xi Jinping à l’endroit de Taiwan, ou encore du porte-parole du Ministère de la Défense, Wu Qian 吴谦, sur le même sujet. En ce sens, même le Ministère de la Défense peut réussir à s’immiscer dans le processus. Pendant les négociations entre la délégation de Liu He 刘鹤, vice-Premier et économiste de Xi Jinping, et les Américains durant la guerre commerciale en 2019, même les quotidiens nationaux comme le People’s Daily, n’ont cessé de critiquer l’approche conciliatrice de Liu tout en insultant Washington. Et comme le système de la propagande est dirigé par Wang Huning, membre du comité permanent du Politburo associé à l’élite pré-Xi, l’accord à la publication de ce type de commentaires n’a pu venir que de lui. Et c’est sans parler de la politique de séduction que mène le Département Central du Front Uni auprès des communautés chinoises d’outre-mer, politique qui pose problème pour Beijing à l’heure actuelle. En ce sens, il faut parler de plusieurs politiques étrangères.

Cette discussion sur la disjonction et les tensions qui peuvent exister entre les acteurs nous amène à examiner certaines des caractéristiques de la politique étrangère chinoise: 1) elle ne s’exprime pas en termes d’objectifs, mais bien en termes d’idées parfois peu cohérentes; 2) elle n’est pas uniforme ni unifiée dans son message ainsi que dans ses méthodes de communication; 3) elle permet l’improvisation du fait de sa structure disjointe et fragmentée; 4) la plupart des actions sont délibérées (c.-à-d. produits d’une structure), mais non intentionnelles au plan des répercussions.

La politique étrangère chinoise, si une telle chose existe au singulier[8], ne s’exprime pas en termes d’objectifs précis. Plutôt, la structure dans son entier doit tenter de faire sens des idées de plusieurs leaders à la fois, et doit interpréter et traduire leurs préférences, sans pour autant négliger l’idéologie du Parti[9]. En ce sens, la cacophonie que sont les affaires étrangères et la diplomatie chinoise reflète les problèmes inhérents à la structure de l’État léniniste chinois : les idées interprétées deviennent des lignes directrices poreuses qui sont reprises délibérément par différents acteurs, sans que les répercussions soient intentionnelles[10].

La diplomatie du loup guerrier en est le parfait exemple : les acteurs du MFA doivent répondre de manière délibérée aux discours (positifs ou négatifs) sur la Chine dans la mesure où c’est là leur seule prérogative. Ont-ils l’intention, de par leurs gestes et leurs discours, de créer des problèmes pour Beijing ? Cela est fort improbable. Au contraire, les faux-pas des acteurs s’expliquent en grande partie par le système fonctionnel du MFA, qui produit des cadres administratifs pour l’État et non des diplomates au sens premier du terme[11]; une politique étrangère mal définie; et par les changements dans la logique de promotion sous Xi Jinping. Ce dernier met un accent prépondérant sur la mise en place de l’idéologie du Parti et de la sienne comme marque de bon fonctionnement d’un ministère, d’un gouvernement[12]. En ce sens, tout comme le développement économique avait été la clé pour beaucoup de promotions entre 1978 et 2012, les cadres du MFA se font aujourd’hui la course pour appliquer la pensée de Xi, défendre et protéger la Chine et le Parti, pressés de démontrer leur loyauté[13].

Le nombre d’acteurs impliqués, les mécanismes de promotion qui favorise la surenchère idéologique et les lignes de responsabilités et d’autorité entre les acteurs et les institutions qui sont mal tracées mènent à une politique étrangère disjointe, parfois confuse et qui, malgré la centralisation de la prise de décisions, permet l’improvisation. En ce sens, l’agir du MFA n’est que le reflet des problèmes structuraux et systémiques qui sont présents au sein du Parti-État.

5. Que reste-t-il du soft power ?

Mais alors quelle place reste-t-il pour le soft power ? En fait, ce qui est catégorisé de soft power est le résultat non-intentionnel (sur le plan des répercussions) d’une action délibérée. Prenons l’allègement de la dette de certains pays africains (Sun, 2020). Ce geste peut produire du soft power, sans pour autant que l’intention y soit. Le soft power serait en fait le sous-produit de cette approche transactionnelle, tout comme l’impression de sharp power d’ailleurs, qui n’exprime que le désaccord et la vision normative que l’occident pose sur les actions de Beijing.

Les instituts Confucius pourraient aussi tomber dans cette catégorie : la mise en place d’un réseau d’institut à vocation premièrement pédagogique et culturelle est délibérée ; ceux-ci servent en premier lieu à favoriser les échanges entre les milieux académiques et à permettre à Beijing de mettre en place une narrative stratégique (Liao, 2018) sur la République Populaire de Chine. Cette décision délibérée est également transactionnelle – les fonds impliqués en font foi. Là où le bât blesse, c’est dans l’utilisation supposément intentionnelle de ces institutions afin de censurer les institutions hôtes. Rappelons que le Parti peine à gérer ses propres de stocks de céréales, demeure incapable d’identifier l’ensemble des mines de charbon présentes dans certaines provinces et a encore de la difficulté à proprement taxer l’ensemble des activités économiques sur son territoire.  Lui imputer une telle stratégie nous semble plus être le fait de la volonté d’observateurs externes que des véritables intentions du Parti. Néanmoins, le Parti sait saisir les opportunités qu’offrent les sociétés démocratiques : si les instituts Confucius ont un pouvoir de coercition, c’est que la société/institution hôte le permet[14]. Comme on dit, l’occasion fait le larron.

Et que dire de la célébration des Jeux olympiques de Beijing en 2008 ? La cérémonie d’ouverture avait été à l’époque qualifiée de victoire pour le soft power chinois par les médias américains comme CNN, et les centres de recherches comme Brookings. Certains y ont même dédié des volumes entiers (Caffrey, 2013 ; Price et Dayan, 2009). Cependant, ces analyses ne veulent y voir que du soft power alors qu’en fait le Parti ne cherchait qu’à se légitimer auprès de sa population, à justifier sa raison d’être et montrer aux Chinois que sous sa tutelle, la Chine reprend sa place parmi le concert des grandes nations.

Ces victoires souvent accidentelles du Parti reflètent également la manière dont les réformes ont été mises en place au tout début des années 1980 : traverser la rivière en tâtant les pierres 摸石头过河. Cela implique qu’il n’y a pas de plan à proprement parler, que parfois les mouvements aléatoires peuvent produire des résultats positifs (c.-à-d. sleepwalking into victory) et que des mouvements calculés peuvent donner lieu à des conséquences inattendues négatives.

Conclusion : voir comme le Parti

Il faut revoir les sous-produits que sont le soft et sharp power et les penser en d’autres termes ; il serait plus judicieux de parler de pragmatisme partiel lorsque l’on parle de politique étrangère chinoise. Beijing ne cherche pas à s’impliquer dans tous les champs de la gouvernance internationale et si elle le fait, elle demeure soit passive ou très peu active ; elle ne cherche non plus pas à assumer les responsabilités de la sécurité commune ni de l’économie internationale.

Il est donc normal que la Chine, en tant que puissance solitaire sur la scène internationale, ne réussisse pas à se hisser au sommet. En fait, le discours portant sur la Chine en tant que prochaine superpuissance, en tant que challenger, en tant que puissance révisionniste, ou encore en tant que grande puissance provient en très grande partie de l’extérieur de celle-ci. On pourrait même dire que ce discours est utile pour certains acteurs. Cela dit, le Parti préfère se concentrer sur deux choses : 1) la mise en place d’une narrative contenant un champ idéationnel et valoriel contrôlé par ce dernier (afin de parler/raconter l’histoire de la Chine correctement); 2) faire la promotion de ses normes afin de pouvoir commercer plus aisément. Ainsi, on ne parle pas de soft power, car Beijing ne cherche pas nécessairement à se faire désirer ni imiter, ni même de sharp power, car le leadership communiste ne comprend pas toujours lui-même ce qu’il veut, ou encore quels rôles devraient jouer la Chine sur la scène internationale.

Malgré la quantité de recherche qui existe sur le soft power en Chine, la politique étrangère et la diplomatie demeurent ancrées dans la torpeur de l’État léniniste et dans l’idéologie du Parti qui, loin d’être universelle, ne cherche qu’à le légitimer et à consolider sa position. D’une certaine manière, cela explique également pourquoi la Chine n’arrive pas vraiment à influencer, sans dire qu’elle n’a pas d’influence, de manière importante ce qui se passe autour du globe : elle ne sait pas comment s’engager ni même si elle le devrait. Cette ambivalence donne parfois lieu à une grande passivité diplomatique qui confirme que la Chine ne sait pas encore ce qu’elle veut être sur la scène internationale. Le Parti ne cherche alors pas à obtenir nécessairement du soft power, mais bien, de manière plus simple, à créer des déficits transactionnels à son avantage, parfois de manière intentionnelle, parfois par accident, afin de répondre à des besoins structurels domestiques.

Le Parti agit souvent de manière délibérée, mais non intentionnelle lorsque vient le temps de parler des répercussions. Il nous incombe, pour reprendre la formulation de James Scott, de voir comme le Parti-État, afin de comprendre ses actions et sa manière d’agir. Comprendre le Parti nous permet également de nous défaire – au moins partiellement – de notions comme le soft et le sharp power, notions qui ne veulent pas dire grand-chose pour l’État léniniste, qui existe dans une logique qui est tout autre.

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[1] Nous reviendrons sur ce point plus loin. Cela dit, considérant les tensions intra-Parti, les conflits entre les institutions qui font partie du système fonctionnel des affaires étrangères 外事系统, et de la multitude d’acteurs impliquée, mettre en place stratégie diplomatique cohérente est une tâche des plus complexes.

[2] Aussi serait-il plus judicieux de penser l’ « OBR » comme étant une idée qui s’inspire profondément de la « Going Out Strategy » 走出去战略 telle que présentée par Zhu Rongji en 1999, et non pas comme une véritable « stratégie » : il aura fallu plus de deux ans à Beijing pour bien définir ce qu’est l’OBR, et même aujourd’hui les versions officielles demeurent floues (ex. projet d’infrastructure, d’investissements communs, etc.), sans parler des effets – contreproductifs – de la diplomatie guerrière sur cette « stratégie ».

[3] Le terme de loup guerrier n’apparait vraiment qu’avec la sortie du film Wolf Warrior 2 en 2017 – un film à portée nationaliste qui dépeint un soldat chinois qui défend des travailleurs médicaux de groupes rebelles et de trafiquants d’armes. L’accent sur la diplomatie du loup guerrier fait transparaître la volonté de Xi de rompre avec la tradition de Deng Xiaoping en matière de politique étrangère.

[4] Contrairement à ce qu’en pense Martin (2021), les diplomates chinois n’ont que très peu d’importance pour le Parti. À la différence des Cadres qui font partie des autres ministères et de ceux qui font partie des multiples paliers de gouvernement, les Cadres du MFA ne servent presque qu’exclusivement à ce ministère et ne sont que très rarement « réutilisés » dans d’autres ministères, et encore moins au sein des paliers de gouvernement. Sur un échantillon de n=965 (ce qui comprend la totalité des Cadres de rang ministériel 正部级 (n=2), vice-ministériel 副部级 (n=5), ainsi qu’une quantité importante de Cadre de rang de bureau 正局级 (n=27) et « de bureau adjoint » (n=95) 副局级, de section 正处级 (n=175) et « de section adjoint » 副处级 (n=661) [les données colligées sont disponibles dans le domaine public]), environ 2% des cadres du MAF ont servi ailleurs dans la structure du Parti-État.

[5] Il est curieux pour le Parti d’avoir accepté de parler de société harmonieuse sous Hu Jintao, discussion qui l’éloignait grandement de la lutte des classes, par exemple.

[6] Le rang politique/administratif 行政级别 des unités est disponible en ligne par le biais du site web du service public. Aussi, le rang est souvent décliné directement par l’institution en question.

[7] Même si l’on remonte à 2019, on retrouve les commentaires de Han Zheng sur le projet de loi d’extradition de manière plus fréquente que ceux de Xi ; il en va de même pour sa présence à Shenzhen (Xiao, 2019). La plupart des discours soutenant le projet d’extradition venaient alors du système des affaires de Hong Kong et Macao, et non de Beijing.

[8] Nous faisons référence ici directement au constat de Lieberthal (1992) et même de Barry Naughton (2007) en ce qui concerne la mise en place des politiques en Chine ; on parle de mises en place de plusieurs politiques et non pas d’une expression unifiée.

[9] La même chose pourrait être dite des « plans » quinquennaux, plans qui ne sont en fait que des orientations générales, l’expression de certaines préférences, etc. (Naughton, 1992 ; 2007 ; Yang, 2004).

[10] L’expression utilisée par Mannison (1969) est doing something on purpose but not intentionally. Cela implique qu’il n’y pas de lien de nécessité entre les répercussions, qui peuvent être positives ou négatives, et l’action en tant que telle. Cela dit, l’action n’est pas accidentelle ni obligée. Elle existe et est voulue à l’intérieur de la structure contraignante qu’est le Parti-État.

[11] Les cadres formés aux écoles de langues étrangères 外语学院 – terrain de recrutement de prédilection pour le MFA – ne sont pas formés à la diplomatie et plutôt à répéter l’idéologie du Parti.

[12] Dans le cas qui nous intéresse, c’est la pensée de Xi Jinping en matière de diplomatie 习近平总书记外交思想, fondée sur la doctrine de la confiance (Confidence doctrine) 自信论 et des 4 points de confiance 四个自信, ainsi que sur les deux éléments à préserver 两个维护, qui prime.

[13] Cela pourrait nous permettre de comprendre pourquoi des acteurs comme Zhao Lijian, Hua Chunying et Wu Qian sont si présents et virulents sur les médias sociaux : 1) Zhao, membre de la septième génération de leadership, a connu une ascension rapide depuis 2015. Cependant, ce dernier, déjà âgé de 48 ans et promu la dernière fois en 2019, doit absolument tout faire pour se démarquer avant 2022 et devenir un Cadre de rang Office-Bureau 厅局级干部 avant son 50e anniversaire pour demeurer dans la course ; 2) Hua Chunying, cadre femme presque âgée de 51 ans, a été promue la dernière fois en 2019. Ce faisant, si elle ne veut pas demeurer jusqu’à 55 ans à son poste actuel, elle doit être promue en 2021 ; 3) Wu Qian tente de rester dans la course pour être promu en ou avant 2022 à un poste de rang vice-ministériel 副部级 au Ministère de la Défense.

[14] Certains comme Gordon Chang – un prolifique auteur sur la chute imminente du Parti depuis la fin des années 1990 – soutiennent l’idée que les contrats entre les deux parties favorisent toujours la partie chinoise et que l’institution hôte, qui désire les fonds chinois, signe sous la contrainte (Wolk, 2021). Cela dit, lorsque l’on regarde de près, par exemple, le contrat signé entre la Texas Southern University (STU) et Beijing Jiaotong – pour la mise en place d’un institut Confucius, on peut se permettre d’en douter : Beijing Jiaotong s’engage à verser 150 000 dollars par an pour l’institut qui en retour demande le même investissement de la part de STU (Campus Reform, N.D.). Ce faisant, l’explication de la contrainte financière ne fait que peu de sens.