Syrie : Chronique d’une fin de règne imprévue. Bachar Al-Assad face au réalisme géopolitique de ses alliés

Regards géopolitiques 12(1), 2026

 

Ornella Sonhaye

 Ornella Sonhaye est diplômée de la maîtrise en études internationales de l’Université Laval. Elle occupe actuellement le poste de coordonnatrice de programme à l’Université d’Ottawa, où elle supervise notamment des programmes de leadership destinés aux cadres œuvrant dans les domaines de la sécurité et du renseignement. Ses intérêts de recherche portent principalement sur la géopolitique, la sécurité internationale, ainsi que l’analyse des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.

Résumé

Après treize années de guerre civile, Bachar al-Assad qui s’était imposé comme le grand vainqueur a été renversé. En décembre 2024, la chute de son régime a été actée et la contre-offensive menée par une coalition de groupes armés a finalement mis fin à son règne. Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi le régime syrien n’a pas pu maintenir sa mainmise sur le pays. Tant sur le plan intérieur qu’extérieur, des forces opposées ont exercé une pression sur Assad et ses alliés, les empêchant de reproduire le scénario de 2012 qui avait assuré sa victoire.

 Mots clés: Syrie, Hezbollah, Russie, Iran, al-Assad.

 Abstract

After thirteen years of civil war, Bashar al-Assad, who had established himself as the ultimate victor, was overthrown. In December 2024, the fall of his regime was confirmed, and the counteroffensive led by a coalition of armed groups ultimately brought an end to his rule. Several factors help explain why the Syrian regime was unable to maintain its grip on the country. Both domestically and internationally, opposing forces exerted pressure on Assad and his allies, preventing them from reproducing the 2012 scenario that had secured his victory.

Key words: Syria, Hizbollah, Russia, Iran, al-Assad.

 

Introduction

Le 8 décembre 2024, nous nous sommes réveillés avec l’annonce du départ de Bachar al-Assad. S’en était fini, le régime syrien incarné par la dynastie des al-Assad venait de s’effondrer après de plus de dix années de guerre civile et près de quarante ans de règne (Brousseau, 2024; Belhadj, 2013). Après avoir survécu aux soulèvements populaires du printemps syrien de 2011, Bachar al-Assad avait effectué un retour triomphal sur la scène internationale en 2019 (Pierret, 2023). Celui qui a succédé à son père dans les années 2000 semblait entrevoir des éclaircis mais, c’était sans compter sur plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes; politiques, militaires et économiques qui sont venus contrecarrer ses plans et entrainer sa chute.

Après une contre-offensive militaire fructueuse et n’ayant quasiment pas rencontré de résistance, la coalition des forces insurgées et djihadistes s’est emparée du pouvoir. La page Assad venait définitivement de se tourner, entrainant avec elle des répercussions géopolitiques dans la région (Agence France-Presse, 2024a, 2024f). La chute rapide et spectaculaire d’Assad interroge et questionne sur les facteurs qui expliquent qu’en 2024 tout se soit écroulé tel un château de cartes. Réactions mitigées ou teintées d’espoir, le peuple syrien, selon son bord politique, célèbre ou porte un regard de méfiance (Al Mounes et Al Khoury, 2024; France 24, 2024). Notre article a pour objectif d’analyser les facteurs qui ont pu concourir dans une certaine mesure à ce que le régime Assad n’ait pas survécu en 2024 alors qu’auparavant celui-ci s’était largement maintenu et a consolidé ses positions grâce à l’appui et au soutien de ses alliés. Pourquoi le remake de 2012 n’a pas eu lieu et quels sont les facteurs et conjectures géopolitiques qui ont contribué à la situation que nous avons observée en décembre 2024 ?

1. 2011 à 2018 : La guerre civile syrienne et le triomphe de Bachar Al-Assad

Nous l’avouons, la chute du régime syrien nous a surpris. Il est important de noter que le retour de Bachar al-Assad sur la scène internationale, tel un phœnix renaissant de ses cendres, nous a laissé penser que la Syrie repartait du bon pied et que sa reconstruction s’amorçait. Avec son come-back en 2019, le régime d’Assad avait mis les chancelleries occidentales devant le fait accompli tant sa victoire avait été étincelante relevant pour plusieurs d’un miracle (Baczko et al., 2016; Pierret, 2023). La situation, si on s’y fiait, devait y aller en crescendo. Ceci, dans la mesure où le régime vivait une renaissance politique pouvant permettre de faire tabula rasa du passé et de rebâtir la nation sur de nouvelles bases. Force a, cependant, été de constater que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

 1.1. Le Hezbollah à la manœuvre pour sauver le régime Assad

Dans notre mémoire d’études de deuxième cycle intitulé : Dimension internationale de la guerre civile syrienne : Cas de l’intervention militaire des milices chiites (Sonhaye, 2022), nous avons analysé et expliqué le rôle prépondérant qu’ont eu à jouer les milices chiites dans la guerre civile et comment ces dernières ont contribué à la victoire et au maintien de Bachar al-Assad. Que ce soit le Hezbollah libanais, la division des Fatimides (Liwa Fatemiyoun) d’Afghanistan et les milices chiites irakiennes regroupées au sein des Haach al Chaabi, elles se sont toutes lancées, à partir de 2012, dans l’aventure syrienne pour soutenir le régime (Smyth, 2015b, 2018; Leroy, 2015). Mais, une en particulier, le Hezbollah libanais s’est démarqué et a été le fer de lance de la reconquête du pouvoir par le régime.

Lorsque les manifestations du printemps syrien de 2011 ont débouché sur une militarisation de la résistance, les carottes étaient cuites pour le régime selon plusieurs analystes (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013). En effet, les revendications socio-politiques et économiques que réclamaient les populations syriennes se sont mutées au fil des mois en une demande pure et simple de la démission de Bachar al-Assad. La violente répression dont ont usé les forces de sécurité a facilité la militarisation de la révolte populaire, entrainant ainsi une situation conflictuelle armée (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013).

Face à cette situation, le régime et l’armée syrienne se sont retrouvés engagés dans une guerre civile face à des groupes rebelles déterminés qui ont ouvert plusieurs fronts et conquis des territoires stratégiques à l’instar des villes d’Alep et d’Idlib (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). Cependant, le régime a pu compter sur le Hezbollah libanais qui est intervenu pour le maintenir au pouvoir (Ouahmane, 2016; Smyth, 2015b). Son intervention ne s’est pas limitée à un soutien verbal visant à dénoncer les groupes rebelles et à mobiliser toute la communauté contre la résurgence d’un mouvement djihadiste visant à diviser l’Oumma[1] (Leroy, 2015; Sonhaye, 2022). Elle fut également militaire, et ce dans tout le sens du terme. La milice a ainsi déployé des hommes, de l’équipement militaire et a mené des opérations offensives pour permettre à Assad de récupérer une grande partie de son territoire et de recouvrer une certaine légitimité populaire (Leroy, 2021; Smyth, 2015b).

Notre recherche a démontré que le Hezbollah tirait un avantage stratégique et avait le plus à gagner au maintien du régime Assad (Sonhaye, 2022; Leroy, 2015; Bensaada, 2013). Bien que son leader de l’époque, Hassan Nasrallah, ait tenté d’expliquer leur intervention pour des raisons confessionnelles et politiques en soutien à un allié de l’axe de la résistance, plusieurs n’ont pas été dupes de ses réelles intentions (Leroy, 2015; Smyth, 2015a). En effet, il est important de noter que « la puissance de la milice et sa capacité de dissuasion reposent sur son arsenal militaire provenant d’Iran et transitant par voie terrestre par la Syrie » (Clarke et Serena, 2017 ; Guillemot, 2012 ; Kızılkaya, 2017; Sonhaye, 2022 :132). Le maintien d’Assad servait donc la milice, car elle le voyait comme une assurance lui permettant d’accroitre ses intérêts et de survivre dans un environnement régional hostile et convoité par les puissances étrangères (Sonhaye, 2022).

La Syrie étant quasiment la seule voie de transit dont disposait le Hezbollah pour faire liaison avec l’Iran, il fallait, de ce fait, que le gouvernement en place lui soit favorable (Sonhaye, 2022; Guillemot, 2012). Cimino, confirmera ce point en précisant qu’« en cas de chute du régime, les facilités logistiques d’approvisionnement du Hezbollah seraient affectées, affaiblissant de fait un levier majeur de Téhéran contre l’État hébreu » (Cimino, 2016, p. A4) » (Sonhaye, 2022 :132). Le Hezbollah, en 2012, devait donc intervenir pour assurer sa survie et préserver ses intérêts politiques et militaires durement acquis.

1.2. La Russie et l’Iran : les « gatekeepers »[2] du régime Assad

À part le Hezbollah libanais, le régime Assad a aussi pu compter sur deux autres alliés qui, depuis 2012, l’ont soutenu et lui ont apporté un appui indéfectible. Ces alliés étatiques étaient pertinents parce qu’ils ont pu déployer leur appareil diplomatique dans le but d’y mener des négociations pour retarder le déclin d’Assad (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). La Russie et l’Iran ont été, dans une certaine mesure, les pièces maitresses qui à l’époque ont contribué à assurer la survie du régime (Sonhaye, 2022). Parlant d’États, en plus de moyens militaires plus considérables, ils disposaient également de canaux diplomatiques privilégiés au sein d’organisations internationales pour plaider la cause de la Syrie et de ses dirigeants et aussi pour bloquer d’éventuelles sanctions (Baczko et al., 2016; Cousseran et al., 2016).

Ainsi, en 2014, la Russie n’a pas hésité, sur demande du gouvernement syrien, à fournir une assistance militaire aérienne à l’armée syrienne (Tabler, 2013). Le rôle de l’aviation russe fut décisif dans le tournant qu’a pris la guerre et a permis au régime de renverser le rapport de force sur le terrain face aux rebelles (Baczko et al., 2016). De plus, grâce au soutien diplomatique qu’a offert Moscou au régime, Assad réussit à tirer profit de la situation pour pouvoir rebondir (Baczko et al., 2016; Tabler, 2013). Pour la Russie aussi, intervenir en Syrie en faveur d’Assad revêtait des enjeux géopolitiques et stratégiques visant à préserver ses intérêts et ses positions dans la région. Il faut noter que la Russie dispose de bases militaires dans les villes côtières de Tartous et Hmeimim (Baczko et al., 2016; Agence Reuters, 2024). Ces bases, selon plusieurs experts, permettent aux Russes d’avoir un pied-à-terre au Moyen-Orient, mais également d’avoir accès à des eaux chaudes. La Russie consolidait ainsi ses positions stratégiques dans le but de facilement se projeter sur certains théâtres d’opérations au cas où elle aurait à défendre son territoire (Aberkane, 2024).

Nous ne pouvons pas revenir sur le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad sans parler du soutien de l’Iran. La république islamique, dès 2012, a mobilisé toutes les forces possibles pour sauver le pouvoir de son allié. L’Iran a ainsi fourni une assistance militaire en y déployant des conseillers pour former et définir les stratégies opérationnelles et offensives permettant à l’armée syrienne et aux milices chiites de se projeter sur le terrain (Baczko et al., 2016; Smyth, 2014, 2015a, 2025b).

Plusieurs généraux et stratèges de la force spéciale des Gardiens de la révolution, al-Qods, à l’instar de Quassem Soleimani, ont dessiné une ligne directrice dans la stratégie de guerre de l’armée syrienne et de ses alliés (Smyth, 2014, 2015a; Levitt, 2013; Weiss, 2015). Téhéran n’a pas ménagé ses efforts et a été à l’avant-garde de la mobilisation de certaines milices notamment les milices chiites irakiennes et afghanes (Sonhaye, 2022). Notre recherche a permis de démontrer que la division des Fatimides, composée essentiellement d’Afghans de confession chiite, a été structurée, équipée, mobilisée et dirigée par les Gardiens de la révolution (Sonhaye, 2022; Rasmussen et Nader, 2016). Ce qui plaçait Téhéran et l’appareil militaire iranien au cœur de la stratégie offensive en Syrie (Sonhaye, 2022; Redondo, 2020).

La mobilisation des milices chiites a été une opération savamment pensée et structurée par l’Iran pour conserver la Syrie dans le giron de l’axe de la résistance et par conséquent pour éviter d’affaiblir ses propres positions et sa survie dans la région (Djalili, 2012; Douillet, 2018). Pour l’Iran, maintenir le régime Assad était important pour lui permettre de disposer d’une continuité territoriale avec son proxy au Liban. Perdre cet avantage n’aurait fait qu’accentuer les obstacles pour la République islamique d’accroitre son influence régionale et à damner le pion à ses concurrents (Coville, 2014; Sonhaye, 2022). Cela aurait également constitué une vulnérabilité dans le cas où des fronts contre Israël ou l’Arabie saoudite viendrait à s’ouvrir. Ainsi, maintenir ses positions en Syrie, via un régime allié et acquis à sa cause, était donc primordiale pour permettre à l’Iran d’assurer sa survie. L’actualité de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran vient confirmer ce point, car le changement de régime a laissé le champ libre à l’État hébreux d’utiliser l’espace aérien syrien pour attaquer l’Iran; ce qui, selon plusieurs analystes, ne se serait pas produit sous le régime Assad (Bouzedoudjen, 2025; Duclos, 2025).

2. 2018 à 2024 : Le basculement jusqu’à la chute du régime Assad

2.1. Bachar al-Assad aurait été abandonné par une partie de ses alliés

Comme nous avons pu le constater, le maintien du régime Assad au pouvoir après la guerre civile a principalement reposé sur le soutien et l’appui de ses alliées. Que ce soit la Russie, l’Iran ou le Hezbollah, chacun a joué sa partition pour sauver Assad parce qu’ils avaient des intérêts géopolitiques et stratégiques à préserver et à accroître, et qu’à ce moment le jeu en valait la chandelle (Chainay, 2024; Sonhaye, 2022). Cependant, force a été de constater qu’après la chute du régime en 2024, le principal narratif évoqué fut celui de la thèse du lâchage de Bachar al-Assad par ses principaux alliés, à savoir Moscou et Téhéran. Le régime syrien se serait donc effondré parce que ces derniers ne sont pas venus à son secours comme ce fut le cas en 2012. Il est important de relever que plusieurs années s’étaient écoulées. L’instabilité régionale et les difficultés de l’Iran ont rendu difficile une réunion similaire des facteurs pour entreprendre un second sauvetage du soldat al-Assad.

2.1.1. La Russie occupée à gérer l’opération spéciale en Ukraine

 Dans le cas de la Russie, les conditions qui ont prévalu à son intervention en 2014 n’étaient pas les mêmes qu’en 2024. Les Russes, depuis 2022, sont occupés sur le front ukrainien. Un front très stratégique pour la survie de la Russie puisque l’opération militaire spéciale qu’elle a entamé le 24 février 2022 se localise à sa frontière (Baud, 2024). En Ukraine, elle y mène des opérations de grande envergure en y déploiement des hommes et de l’équipement militaires (Baud, 2024; Moreau, 2024). Pour compliquer le tout, l’armée ukrainienne perpètre des attaques directement contre le territoire, les infrastructures et les intérêts russes. S’inscrivant dans un temps long et menant une guerre d’attrition, la Russie concentre donc toutes ses capacités militaires et stratégiques à régler et à endiguer ce problème (Baud, 2024; Moreau, 2024).

Le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine a complètement rabattu les cartes. Asséné de sanctions économiques et subissant une intense propagande antirusse, Moscou qui faisait face à plusieurs vents contraires a dû privilégier sa survie. Ainsi, bien qu’en bonne posture offensivement sur le théâtre des opérations ukrainiennes, les Russes ne pouvaient pas se permettre d’ouvrir un second front à des milliers de kilomètres juste parce qu’il fallait sauver le régime vacillant d’Assad (Baud, 2024).

La Russie a, selon nous, choisi de privilégier ses intérêts ceci dans le but de ne pas disperser ses forces. Il fallait avancer tactiquement pour éviter de se retrouver embourbé sachant que les groupes rebelles, soutenu par des puissances régionales tel que la Turquie, avait déjà pris de l’avance et que l’armée syrienne ne disposait pas assez de capacités pour permettre au régime de reprendre l’avantage (Bensoussan, 2024; Daroux, 2024; Omerta, 2024c). En Syrie, elle a sauvé les meubles qui pouvaient l’être, notamment en sécurisant Assad et sa famille du côté de Moscou et en lui offrant les garanties nécessaires pour ne pas finir comme Kadhafi ou Saddam Hussein, envoyant ainsi un message de sa fiabilité à ses autres partenaires (Al Mounes et Ketz, 2024). La Russie a ainsi manœuvré stratégiquement pour préserver les intérêts qui pouvaient l’être sur le moment pour ensuite faire l’état des lieux et voir comment rebondir par la suite. Ce qui lui permet jusqu’à présent de conserver ses deux bases militaires dans le pays (Agence Reuters, 2024).

2.1.2. Le régime des mollahs face à ses propres turpitudes

La même analyse peut s’appliquer à l’Iran. Téhéran, en 2024, n’était pas dans les mêmes dispositions qu’en 2012. La République islamique est secouée depuis les cinq dernières années par des crises sociales en lien avec la libéralisation de l’espace public. Des manifestations populaires composées principalement de femmes et dénonçant l’oppression sociale et les restrictions de liberté ont mis en ébullition la société iranienne (Duchesne, 2022; Amnesty International, 2025). Le régime des mollahs est ainsi constamment confronté à la résurgence de contestation de son pouvoir et de son autorité. En plus de cela, il faut relever que la structure politique et l’appareil étatique iranien sont traversés par de grandes dissensions entre la branche libérale et celle plus conservatrice qui s’affrontent sur les moyens à mettre en place pour ramener le pays sur le devant de la scène et s’ouvrir à d’autres partenariats (Ahmadi, 2024; Kia, 2025). Ce qui crée de l’instabilité dans le déploiement des orientations politiques et stratégiques, faisant ainsi craindre à certains un effondrement structurel de l’appareil et du système étatique (Kia, 2025).

À cela, s’ajoute le fait que l’Iran doit gérer sa position d’hégémonie régionale. Bien qu’ayant normaliser ses relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite, le pays est en alerte sachant que plusieurs États ourdissent des complots dans son dos (Le Monde, 2023; Kajja, 2023). La situation dans la bande de Gaza avec le conflit israélo-palestinien a placé la République islamique sur le devant de la scène parce qu’elle est censée être le chef de file de l’axe de la résistance et donc le premier rempart contre l’État hébreu (Djalili, 2012; Leroy, 2014). Elle s’est, de ce fait, retrouvée dans une situation très délicate et a dû manœuvrer à préserver sa survie et ses intérêts vitaux face aux menaces d’Israël qui ont fini par se concrétiser en juin 2025 (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Bouzedoudjen, 2025).

Dans le cas de l’Iran, un autre facteur peut être relevé. Il s’agit de celui de l’assassinat du général Quassem Soleimani (Duclos, 2020). Commandant des forces al-Qods, il était le cerveau des opérations qui a dessiné la stratégie militaire de l’armée syrienne et de ses alliés chiites (Levitt, 2013). Sa mort en 2020, par une frappe ciblée américaine, fut une perte considérable pour la stratégie de guerre iranienne (Duclos, 2020; Le Stradic, 2024). Soleimani a été à la manœuvre dans la création de la division des Fatimides, dans la mobilisation des milices irakiennes et dans la projection des capacités du Hezbollah sur le théâtre des opérations (Smyth, 2014, 2015a, 2025b). Avec son assassinat, l’Iran a perdu un stratège qui connaissait bien la région et qui était capable d’implémenter et de déployer une stratégie en collaboration et en convergence avec plusieurs autres alliés (Karimi et Gambrell, 2024; Le Stradic, 2024).

Le cerveau des opérations militaires de 2012 ayant été éliminé, il était difficile pour l’Iran de remettre la machine en marche, remobiliser les troupes et repartir au combat dans les conditions de 2024. La République islamique a donc dû se replier et se résigner devant l’avancée rapide de la coalition des forces insurgées. À cela, s’ajoutait la situation dans laquelle se trouvait son fidèle proxy libanais (Makooi, 2024). Car, s’il fallait sauver quelqu’un en premier c’était le Hezbollah. L’Iran, devant cette situation, a de ce fait choisi de privilégier ses intérêts et sa survie au détriment du régime Assad.

2.1.3. Le Hezbollah en mode survie : le Liban d’abord, la Syrie après !

Tout comme la Russie et l’Iran, les conditions dans lesquelles se trouvait le Hezbollah lui étaient très défavorables. En décembre 2024, la milice s’est retrouvée dans une situation de désorganisation avec une grande partie de son exécutif complètement décimée. Le front ouvert avec Israël dans la continuation du conflit à Gaza lui a fait perdre des plumes (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Al Khoury, 2024). Rappelons qu’au sortir de la guerre en 2017, le Hezbollah avait renforcé ses positions, revampant ainsi son image et sa stature de milice hautement organisée et équipée capable de mener des guerres asymétriques (Leroy, 2015; Smyth, 2018). Elle a accrue ses compétences auprès d’armées régulières et a bâti une solide réputation après ses succès en Syrie.

Cependant, au Liban la crise politique et économique est passée par là, enlisant le pays et accentuant les tensions sociales (Cochrane, 2020; Noé, 2025). La milice, ciblée comme un agent perturbateur, s’est tant bien que mal stabilisé mais, c’était sans compter sur la campagne de déstabilisation et de destruction engagé par l’État Hébreux pour l’affaiblir et annihiler ses capacités de projection et d’action (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024c). Pour preuve, l’infiltration des services secrets israéliens au sein du dispositif sécuritaire de la milice, avec l’attentat des pagettes en plein cœur de Beyrouth, l’a rendu encore plus vulnérable (Agence France-Presse, 2024d). Dans la continuité des évènements de la guerre à Gaza, le Liban et les positions du Hezbollah ont été pilonnés et le parti de Dieu fut encerclé (Al Khoury, 2024).

Un autre évènement majeur avant la chute d’Assad fut l’assassinat, en septembre 2024, d’Hassan Nasrallah (Agence France-Presse, 2024b; Bisaillon, 2024). À la manœuvre en 2012, celui qui fût le leader du parti de Dieu a été un acteur important dans le sauvetage du régime notamment en mobilisant ses troupes et sa communauté derrière l’intervention en Syrie (Leroy, 2015; Sonhaye 2022). Largement affaibli après l’assassinat de ce dernier, le Hezbollah se devait donc de se concentrer sur sa survie, sa reconstruction et son repositionnement (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024). Bien qu’en décembre 2024, quelques troupes se soient lancées pour tenter d’aider le régime, cela était rédhibitoire et n’avait pas la même portée qu’en 2012 (Mroue et Chehayeb, 2024).

Ayant vu ses capacités militaires annihilées, l’organisation ne pouvait pas entreprendre une seconde intervention pour sauver son allié. En effet, prendre le risque, dans ces conditions, d’ouvrir un autre front en Syrie reviendrait tout simplement au Hezbollah à se suicider.

La milice ne pouvait pas se le permettre si elle voulait continuer d’exister et de peser sur la scène politique libanaise et régionale (L’Orient-Le Jour, 2024). Il ne fallait donc pas s’attendre à ce que le Hezbollah se sacrifie encore pour Assad sachant qu’elle était plongée dans un coma artificiel, s’accrochant comme elle le peut pour s’en sortir.

2.2. Les sanctions économiques : la loi César enfonça le clou !

La victoire du régime en 2017 et le retour triomphal d’Assad sur la scène internationale devaient être le point de départ d’une véritable reconstruction de la Syrie. Consolidé par ces alliés, des vents favorables devaient permettre d’accompagner le régime dans un nouvel élan politique et économique pour l’aider à tourner la page et écrire un nouveau chapitre de son histoire. Cependant, c’était sans compter sur le durcissement des sanctions économiques contre le régime et ses affidés (Barthe, 2020; Mohammedi, 2020). En conséquence, à l’interne, les facteurs économiques ont été un caillou dans la chaussure d’Assad ayant grandement contribué à sa chute.

La loi César, votée par le Congrès américain, fut le clou qui scella le cercueil du régime (Simon et Alloush, 2020; Saadé, 2024). En plus des précédentes sanctions et des embargos économiques qui ont été appliqués sur la Syrie, cette loi, entrée en application en 2020, a largement contribué à asphyxier le pays. Bien que le but de la loi ait été de mettre une pression maximale sur le régime, cela a plutôt favorisé la dégradation des conditions socio-économiques des populations. La loi visait principalement à sanctionner des individus ou sociétés étrangères qui voudraient participer à la reconstruction de la Syrie via l’approvisionnement en services ou en investissements de toutes sortes (Global Public Affairs – U.S. Department of State, 2020; Simon et Alloush, 2020). Ce qui n’a donc pas motivé les étrangers à investir pour redonner une bouffée d’air et un second souffle à l’économie syrienne (Saadé, 2024; Mohammedi, 2020).

Privée d’investissements, sanctionnée de toutes parts et faisant face à des embargos sur des biens essentiels, la Syrie s’est retrouvée empêtrée dans une crise économique sans précédent (Agence France-Presse, 2020; Chesnot, 2020). La livre syrienne ayant perdu de sa valeur, cela engendra une inflation record plongeant encore plus les populations dans la pauvreté. La pénurie de liquidités et l’augmentation exponentielle des prix contribuèrent à entrainer une fatigue générale au sein de la population (Barthe, 2020; Daou, 2020; QG TV, 2024). La dégradation de la situation économique ayant beaucoup affecté l’armée syrienne cela s’est fait ressentir lorsque les groupes insurgés se sont lancés à l’assaut de Damas en 2024.

La dévaluation de la monnaie a entrainé la clochardisation de plusieurs corps de l’armée (QG TV, 2024). Premier rempart du régime contre les insurgés, plusieurs soldats et officiers, en raison de la situation, ont dû déserter les rangs de l’armée dans le but d’améliorer leur condition de vie (Omerta, 2024a, 2024c; J’suis pas content TV, 2024). Leurs salaires n’ayant pas été revalorisés, ceux qui étaient censés protéger le régime n’étaient plus motivés à donner leur vie de crève la faim pour sauver encore une fois Bachar (J’suis pas content TV, 2024). Sous la pression économique, l’armée s’est délitée, expliquant ainsi qu’aucune grande résistance n’ait été opposée aux groupes insurgés qui se sont relancés dans la conquête du pouvoir (Makki, 2022; QG TV, 2024).

La population syrienne, dans son ensemble, même celle loyale à Bachar al-Assad a été frappée de plein fouet par la crise économique. En plus de la guerre qui a détruit le pays et désorganisé les structures administratives et sanitaires, les Syriens devaient aussi faire face à une inflation galopante et à une rareté de certains produits de première nécessité (Cochrane, 2020; Daou, 2020). La guerre avait déjà engendré l’exil d’une partie de la population (Baczko et al., 2016; Reygada, 2024). Dans la même veine, les conditions économiques en constante dégradation ont également contribué à une saignée massive des cerveaux et de la force productive qui pouvaient aider à reconstruire le pays. Lorsque les groupes rebelles ont lancé leur offensive, les populations, fatiguées de la guerre et de la crise économique, sont restées pantois et spectateurs des événements (Cochrane, 2020). Même si une partie de la population était prête à se battre, elle ne pouvait pas le faire le ventre vide (Reygada, 2024; Omerta, 2024b).

 

Conclusion

 En conclusion, plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes expliquent la chute du régime Assad en décembre 2024. L’avancée rapide des forces rebelles, bénéficiant du soutien des puissances régionales, leur ont permis de reconquérir des villes stratégiques et d’encercler le régime à Damas, sans possibilité de pouvoir compter sur son armée défaillante. En 2012, les alliés d’Assad n’avaient pas hésité à venir son secours. Il ne s’agit donc pas de conclure qu’en 2024 sa chute leur incombe largement. Plusieurs facteurs, que nous avons énumérés, ont influencé la décision aussi bien de Moscou, de Téhéran que du Hezbollah de ne pas remettre le couvert une seconde fois. Chacun a dû privilégier ses intérêts stratégiques et se repositionner pour l’après Assad.

Sur le plan interne, la dégradation des enjeux sécuritaires et la crise économique ont été des facteurs qui ont nui au régime. Aussi bien l’armée que les populations ne pouvaient pas, dans ces conditions, faire preuve de sursaut patriotique pour faire bloc derrière Assad ne sachant pas de quoi sera fait le lendemain. Malgré sa résilience, le peuple syrien se questionnait sur les solutions que pouvait lui proposer le régime pour sortir du marasme économique et lui permettre de se reconstruire. Des solutions qu’elle a attendu depuis plus d’une dizaine d’années. La chute d’Assad et la situation dans laquelle se trouve la Syrie nous rappelle malheureusement celle de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Lybie. Elle s’ajoute donc à la longue liste des fails states où les puissances étrangères s’affrontent pour leurs intérêts stratégiques.

Il est de ce fait important de se questionner sur l’avenir de la Syrie et le devenir de la région après l’effondrement du régime Assad et l’affaiblissement de son allié dans l’axe de la résistance, le Hezbollah.

 

Références 

Agence France-Presse (2020). Syrie : durcissement des sanctions contre l’usage des devises étrangères. Radio-Canada (Montréal), 18 janvier.

Agence France-Presse (2024a). Chute de la dynastie Assad : les quelques jours qui ont fait basculer la Syrie. France 24 (Paris), 8 décembre.

Agence France-Presse (2024b). Craintes d’embrasement après la mort d’un chef du Hezbollah dans une frappe israélienne. Radio-Canada (Montréal), 31 juillet.

Agence France-Presse (2024c). Entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah. Radio-Canada (Montréal), 24 novembre.

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[1] La communauté mondiale des musulmans.

[2] Les gardiens

Recension. Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Regards géopolitiques 11(4), 2025

Escudé, C. et Lescarmontier, L. (2025). Les pôles en 100 questions. Au centre des nouveaux enjeux géopolitiques et climatiques. Paris : Tallandier, 325 p.

Cet ouvrage s’adresse à un public désireux d’en savoir davantage sur l’Arctique. Il est construit en articulant de courts chapitres répondant à une centaine de questions sur l’Arctique et l’Antarctique.

Une première section, Histoire et géographie des pôles, aborde des éléments de géographie physique, de glaciologie, de climatologie : il s’agit de camper la réalité de l’environnement des deux pôles. La seconde section, Les pôles à l’ère de l’anthropocène, aborde essentiellement les impacts des changements climatiques dans ces régions. Les pôles habités, la 3e section, introduit les relations entre le milieu et les populations arctiques, les peuples autochtones, les villes arctiques, le statut du Groenland, l’agriculture en Arctique, bref de nombreux aspects qui dépeignent la relation entre sociétés et leur cadre de vie. La 4e section, Des pôles au cœur de la mondialisation, aborde les aspects économiques : ressources, navigation, exploitation minière, tourisme, revenu des populations autochtones. Une 5e section, Rapports de pouvoir dans les pôles, présente plusieurs aspects de politique et de relations internationales dans la région : importance de l’Arctique pour la Russie, gouvernance des espaces maritimes et des routes maritimes, place et ambitions de la Chine, impacts de la guerre en Ukraine. La 6e section, Régulations politiques et environnementales dans les pôles, expose des enjeux juridiques, institutionnels et de société : quelle gouvernance dans les régions polaires ? pourquoi certaines analystes affirment-ils, à tort, que le traité de l’Antarctique s’ouvrira à partir de 2048 ? que signifie le traité sur le moratoire sur la pêche dans l’océan Arctique central ? quelle place pour les gouvernements autochtones ? Une dernière section, les Pôles de demain, offre un peu de prospective.

Ce tableau brossé à travers des réponses courtes (quelques pages) à cent questions permet d’aborder de très nombreux sujets, organisés par grandes thématiques, et convient bien au lecteur non spécialiste mais désireux d’en savoir plus sur une région dont on parle de plus en plus, du fait des impacts majeurs des changements climatiques, des tensions régionales, de l’intérêt de puissances tierces come la Chine ou l’Union européenne. Ces courts chapitres, comme autant de petites touches dont l’ensemble finit par former un tableau structuré, sont clairement écrits et très accessibles, et présentent de nombreuses figures.

Les autrices font œuvre utile en critiquant plusieurs mythes tenaces au sujet de l’Arctique : la région dispose certes de ressources relativement abondantes, mais elles demeurent coûteuses à exploiter et ce n’est pas un eldorado ; les routes maritimes arctiques se développent mais ne deviendront pas à court terme des autoroutes rivalisant avec les grands axes via Suez, Malacca ou Panama ; si l’exceptionnalisme arctique n’est plus d’actualité avec le blocage du fonctionnement institutionnel du Conseil de l’Arctique du fait de la guerre en Ukraine, on est loin de l’avènement de tensions militaires exacerbées ; le traité sur l’Antarctique ne devient pas caduc en 2048…

L’œuvre n’est pas sans petits défauts. Ainsi, les Inuits ne vivent pas dans l’Arctique nord-américain depuis des millénaires : les Thuléens (ancêtres directs des Inuits modernes) sont arrivés relativement récemment en Amérique du Nord, au début du XIe siècle en Alaska, au XIIe siècle dans l’Est de l’Arctique canadien, et au XIIIe siècle au Groenland, remplaçant les populations dites dorsétiennes qui, elles, étaient présentes depuis au moins plusieurs siècles. Les Inuits sont arrivés au Groenland après les Vikings…

De même, dans la section sur le débat sur l’interdiction sur la chasse au phoque, il est bien fait mention de la dérogation que l’Union européenne a finalement accordé aux produits du phoque provenant des communautés inuites; mais le chapitre ne mentionne pas l’énorme colère que l’embargo sur les produits du phoque, en détruisant le marché, a provoqué chez ces communautés, contribuant à fortement ternir l’image de l’Union européenne et expliquant en bonne part le veto du Canada contre l’adhésion de l’UE comme observateur régulier au Conseil de l’Arctique – l’UE n’y étant qu’observateur ad hoc.

Si en 2021 le Groenland a mis un terme aux campagnes d’exploration pétrolière, ce n’est pas tant pour des raisons écologiques – le risque était assumé par le gouvernement autonome qui au contraire espérait fortement la découverte de gisements – mais parce que les compagnies pétrolières n’avaient rien trouvé de commercialement intéressant au cours de la décennie de campagnes qui avait précédé.

Ces quelques erreurs demeurent minimes et ne sauraient minorer l’intérêt de cet ouvrage comme excellent outil de vulgarisation. Certes non exhaustif, il aborde de très nombreuses facettes des réalités complexes de l’Arctique et de l’Antarctique contemporain et facilite le développement d’une vue d’ensemble des problématiques interreliées des régions polaires.

Frédéric Lasserre
Directeur du CQEG

Recension. La guerre d’après – La Russie face à l’Occident.

Regards géopolitiques 11(3), 2025

Carlo Masala (2025). La guerre d’après – La Russie face à l’Occident. Paris, Grasset.

Le titre original en allemand de ce court récit de 165 pages « Wenn Russland gewinnt. Ein Szenario » que l’on pourrait traduire par « Quand la Russie gagne. Un scénario » donne une idée plus claire du contenu. Le livre appartient en effet à la grande catégorie des romans de politique fiction, genre qui a connu son heure de gloire dans les années 1970 – 1980 et subsiste encore aujourd’hui. Plus spécifiquement, il se range dans la sous-catégorie des romans de politique fiction dits « sérieux » qui aspirent à la crédibilité, à une forme d’anticipation rationnelle, plutôt qu’à la fiction pure, et des thématiques centrées sur les relations internationales plutôt que sur les aspects militaires proprement dits.

Les amateurs de romans de Tom Clancy, dont le fondateur « Tempête rouge » (Albin Michel, 1987) et ses nombreux imitateurs seront déçus. Il ne s’agit pas ici d’un « techno-thriller » bourré de détails technologiques réels ou supposés sur le matériel militaire des parties en présences mais du résumé d’un scénario politique et stratégique hypothétique dans un futur proche. En ce sens, il se rapproche plus du roman The Third World War du général Sir John Hackett (Mac Millan, 1978) ou de Dragon Strike de Humphrey Hawksley et Simon Holberton (Sidgwick & Jackson, 1997, non traduit), mais là encore, ces livres sont d’un certain niveau de technicité et de détail dont ne s’embarrasse pas le présent ouvrage.

L’auteur, d’origine italo-autrichienne, est directeur de plusieurs centres de recherche et professeur à l’université de la Bundeswehr[1]à Munich, vaste établissement de 3 000 étudiants qui n’a pas d’équivalent en France puisqu’il engloberait les écoles de sous-officiers, d’officiers et l’Ecole de Guerre.  Il est l’auteur de plusieurs ouvrages traitant de relations internationales en langue allemande (non traduits) depuis 2022.

Le récit

Une introduction ouvre le livre sur les nouvelles conditions de la conflictualité en Europe, dont la guerre en Ukraine n’est qu’une des composantes.

Puis le scénario de politique fiction débute avec un coup de main russe brutal, spectaculaire et ultra-rapide en mars 2028 sur la ville estonienne de Narva, frontalière de la Russie à l’extrême est du pays, et un débarquement nocturne sur l’ile de Hiiumaa, 300 km plus à l’ouest, à l’entrée du golfe de Finlande.

La prise de Narva, aidée par un noyautage préalable intensif et la distribution secrète d’armes légères à des éléments russophones de la ville, est achevée en une nuit. Le débarquement d’un solide contingent de 400 troupes d’infanterie de marine sur Hiiumaa également.

Les 2 300 soldats de l’OTAN présents dans le pays, dont 600 fantassins américains à Vöru, à 180 km au sud-ouest de Narva, pris de vitesse, n’ont pas réagi. Même si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, il semble que les forces aériennes et navales de l’OTAN présentes dans les pays baltes n’aient pas réagi non plus.

L’auteur enchaîne suite sur un long retour en arrière de trois ans avant les évènements.

D’abord, un cessez-le-feu sur le front Ukrainien que l’auteur présente comme une lourde défaite ukrainienne, une véritable capitulation, l’Ukraine devant céder 20% de son territoire à la Russie et l’arrêt des combats étant assorti d’une clause permanente de non-adhésion à l’OTAN. Lâchée par les Américains, les européens étant plus que jamais divisés et impuissants, l’Ukraine n’a pas d’autre choix.

C’est ce moment que choisit le président russe pour démissionner à la surprise générale et nommer à sa place un économiste de 38 ans réputé « modéré ».

Les années suivant cet armistice sont dures pour l’Ukraine : violations des droits de l’homme et guérilla latente dans les territoires occupés par la Russie ; désordre et pauvreté dans une Ukraine impossible à reconstruire rapidement, où le président Zelenski finit par perdre les élections.

En parallèle, le centre de gravité politique de l’Europe s’est encore une fois déplacé, avec entre autres l’élection d’un président français issue d’un parti d’extrême droite. Le continent est divisé sur la politique à mener vis-à-vis de la Russie et de son nouveau président, et manquant de ressources peine à se réarmer et continue de souffrir de déficits capacitaires graves. Les effectifs militaires américains en Europe sont finalement réduits, et au sein de l’OTAN on doute du réalisme des plans opérationnels de défense du flanc nord-est de l’alliance. La perspective de la menace s’estompe, sauf en Europe du Nord, pendant que la Russie, avec l’aide intéressée des grandes économies émergentes, se réarme à une vitesse accélérée.

La Russie met alors au point un plan, qu’elle assimile sur le plan opérationnel et politique à l’équivalent de la remilitarisation de la Rhénanie par l’Allemagne en 1936, pour capitaliser sur les faiblesses de l’OTAN tout en neutralisant ses points forts. En parallèle, une guerre hybride sera menée par la Russie et ses partenaires pour déstabiliser l’occident et le forcer à regarder ailleurs.

Une vaste opération migratoire clandestine est organisée depuis l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe par la Méditerranée : les européens mordent à l’hameçon et transfèrent une grande partie de leurs forces navales de la Baltique vers la Méditerranée.

La Chine provoque de violents incidents navals en mer de Chine du Sud qui attirent d’importants moyens aéronavals américains dans la zone.

C’est à ce moment que les coups de main sur Narva et Hiiumaa se produisent. Ils s’accompagnent d’une poursuite de la guerre hybride menée jusque-là : assassinat du président d’une grande entreprise du complexe militaro-industriel allemand[2] ; attentats contre la principale base navale britannique de SNLE[3] sur l’estuaire de la Clyde ; chantage et menaces nucléaires menés directement auprès du conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis.

La Russie procède alors à une opération militaire de propagande : un SNLE de la classe Borei s’approche de l’ile Hans, minuscule territoire situé dans l’Arctique au nord de la mer de Baffin entre le Groenland et l’île canadienne d’Ellesmere et ayant fait longtemps l’objet d’un contentieux territorial entre le Danemark et le Canada[4], et des nageurs de combat russes y déposent une boite de caviar et une bouteille de vodka, prouvant ainsi la capacité d’un SNLE de s’approcher des côtes américaines.

Lorsque les chefs d’état de l’OTAN se réunissent quelques jours plus tard, le plan russe fonctionne : les présidents français, américains, hongrois et slovène refusent d’invoquer l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. On devine que l’OTAN est en train d’imploser, et la scène finale montre les présidents russes et chinois se congratulant au téléphone : l’Occident n’est plus maître du jeu et une nouvelle ère s’ouvre.

Une critique stratégique et tactique.

Un certain nombre d’imprécisions, voire d’absurdités, nuisent à la crédibilité de la partie opérationnelle du récit. L’absence regrettable de la moindre carte dans le livre rendent ces absurdités plus difficile à détecter. On en trouvera ci-dessous quelques-unes où le recenseur jouera en quelque sorte le rôle de l’adversaire dans ce Kriegspiel[5].

Narva est bien une ville frontalière avec la Russie, à l’extrême est de l’Estonie, face à son équivalent russe Ivangorod. Mais les deux villes sont séparées par la rivière Narva, qui ne fait jamais moins de 140 m de large et sur laquelle ne passent que trois ponts (un pont routier à arches, un pont ferroviaire métallique et un pont-barrage avec une centrale hydro-électrique retenant l’eau du lac de Narva, avec une hauteur de chute de 25 m). L’auteur a-t-il envisagé que les troupes estoniennes puissent faire sauter ces ponts et le barrage à la première menace, retardant l’invasion des quelques heures nécessaires pour permettre aux troupes sous commandement britannique à moins de 150 km d’être engagées ?

Bilan alternatif proposé : Après une journée de durs combats, Narva tombe aux mains des troupes russes qui ne cessent de recevoir des renforts. Les unités britanniques arrivées en début de journée sur les lieux, après quelques escarmouches, se positionnent en bouchon à la sortie de la ville.

L’invasion de Hiiumaa pose des problèmes encore plus insolubles. L’île se situe à la sortie du golfe de Finlande et Kronstadt, la base navale de la flotte russe de la Baltique, est au fond du golfe, proche de la ville de Saint Pétersbourg, soit un trajet de l’ordre de 430 km. A la disposition de la flotte de la Baltique pour mener à bien l’invasion, un seul LST[6] de la classe Ropucha, l’Alexandre Shabaline (les autres LST de la classe Ropucha ont été déployés en mer Noire et plusieurs d’entre eux ont été endommagés ou détruits par les Ukrainiens) une demi-douzaine de LCI[7] et comme escorte deux frégates de la classe Neustrashimy et deux corvettes de la classe Steregushchiy. Le navire amiral de la flotte de la Baltique, un destroyer de la classe Sovremenny, est en réparation depuis 2019 et rien n’indique qu’il sera remis en service en 2028. On accordera à cette flotte russe la vitesse de 18 nœuds, qui est la vitesse maximale d’un Ropucha et sans doute un peu généreux, car les LCI ne peuvent sans doute pas tenir cette vitesse. Il faut donc plus de 13h à la flottille russe pour parcourir la distance entre Kronstadt et Hiiumaa, ce qui, pour débarquer avant l’aube vers 4h du matin, l’oblige à partir à 15h de Kronstadt en navigant dans l’étroit corridor des eaux internationales (15 km de large en moyenne) entre Estonie et Finlande. Le passage au crépuscule du 26 mars 2028 de la flottille à 35 km d’Helsinki et 35 km de Tallinn ne manque pas de panache, mais il est virtuellement impossible aux dispositifs d’alerte Finlandais (membres de l’OTAN, ils ne sont nullement concernés par les opérations hybrides en Méditerranée et disposent de tous leurs moyens) et Estoniens de ne pas la repérer, et de se poser des questions sur ces bâtiments amphibies visiblement chargés jusqu’au franc-bord de blindés et de troupes d’assaut. Dans le pire des cas, ils se feraient repérer à vue par la vedette des douanes finlandaises… Puisqu’il s’agit de politique fiction, le recenseur estime que le commandant russe ferait aussi bien d’emmener avec lui la fanfare de la flotte tant la furtivité de l’opération apparaît illusoire ! La patrouille d’alerte OTAN[8] basée à Siaulai (Lithuanie) est à 20 minutes de vol et celle de Ämari (Estonie) est encore plus près ; eux non plus ne sont pas concernés par les opérations hybrides en Méditerranée : ils n’auraient aucun mal à obtenir de Ramstein[9] l’autorisation d’une démonstration de force (un passage de deux F-16 à Mach 1 devant l’étrave de l’Alexandre Shabaline au plancher opérationnel de 30 pieds[10], soit 12 m d’altitude, devrait donner du travail aux vitriers de Kronstadt). Les chasseurs-bombardiers pourraient engager les bâtiments russes si ceux-ci violent les eaux territoriale Estoniennes en franchissant la limite des 12 milles nautiques. Bien sûr, les frégates russes (sans parler des chasseurs Su-35 basés à Kaliningrad) peuvent engager les avions de l’OTAN et les corvettes lance-missiles finlandaises, mais dans tous les cas le résultat est le même : l’effet de surprise est perdu.

Bilan alternatif proposé : Soit l’escadre russe rebrousse chemin (cas le plus probable), soit le débarquement échoue avec de lourdes pertes.

Troisième épisode peu crédible : le coup de bluff sur l’ile Hans. L’auteur omet de signaler que le détroit de Nares, au centre duquel se situe cette petite île, est un bras de mer de 700 km de long entre le Groenland et l’île d’Ellesmere, peu profond par endroits, dangereux pour la navigation, et dont la largeur minimale est inférieure à 30 km. La base aérienne américaine de Pituffik (ex-Thulé) au Groenland est à moins de 500 km. Risquer un SNLE ultra-moderne[11] dans une mer aussi fermée alors qu’il dispose à proximité des vastes espaces de l’océan Arctique et de l’Atlantique relève déjà de l’hérésie en « grammaire » nucléaire. Le faire venir en surface revient à l’exposer non seulement le faire repérer en l’exposant à tout ce dont les Etats-Unis disposent en matière de capteurs, incluant les satellites, mais aussi à l’obliger à une longue course d’évasion à travers le détroit à faible profondeur : 8 heures à 25 nœuds[12] pour retrouver une mer à peu près libre, assez de temps pour l’OTAN pour positionner un avion de patrouille maritime P8 Poseidon, ou un P3 Orion canadien, à la sortie du détroit et d’en enregistrer pour le compte de toutes les bases de données occidentales le détail de sa signature acoustique[13]. Qui plus est, l’emplacement de l’île Hans ne présente pas le moindre intérêt en termes de position de tir (d’autres zones de l’Arctique en mer libre sont nettement plus proches des cibles) si l’on souhaite exercer une gesticulation nucléaire sur le thème de la première frappe surprise. Sachant que la doctrine russe immuable depuis un demi-siècle est de cantonner les patrouilles de SNLE dans le « bastion » solidement défendu de la mer de Barents et de l’Arctique proche, et que les SNLE modernes peuvent naturellement tirer en immersion périscopique, cet épisode est passablement farfelu. L’auteur pouvait obtenir un résultat similaire et plus crédible sans risquer un précieux SNLE en envoyant des nageurs de combat déposer leur bouteille de vodka depuis un SNA de la classe Chtchouka (Akula en classification OTAN). Très rapide, furtif, capable de tirer des missiles de croisière à tête nucléaire, l’Akula est aussi un puissant message politique.

Bilan alternatif proposé : Après quelques réunions animées à l’amirauté, le projet est modifié. Le Gepard, un SNA récent de type Akula, se rapproche en plongée, à proximité de l’île Hans et y déploie brièvement des nageurs de combat avant de s’éloigner rapidement. Moins spectaculaire, l’avertissement n’en garde pas moins toute sa valeur auprès des états-majors.

Une critique politique

Si le livre souffre de ses invraisemblances sur le plan opérationnel, pour résumer par un manque d’analyse fine des moyens de riposte de l’OTAN, il est mieux construit sur le plan politique (donc sur la volonté de riposte). Dans ce domaine, les problèmes apparaissent plus comme des partis-pris scénaristiques que comme des erreurs et relèvent donc des choix narratifs de l’auteur. Un de ces choix pose tout de même question, c’est celui de présenter un hypothétique cessez-le-feu sur la ligne de front dans la guerre en cours avec l’Ukraine comme une capitulation ukrainienne. C’est faire fi des objectifs de départ de la Russie qui étaient l’occupation rapide de l’ensemble du territoire ukrainien et la création d’un état croupion hostile à l’Occident. On pourrait argumenter que tout ce qui n’atteint pas ces objectifs est un échec stratégique pour la Russie et voir dans le cessez-le-feu ce qu’il est : un match nul sanglant.

En revanche, le récit décrit avec pertinence l’émergence d’un nouvel alignement dans les relations internationales qui rend envisageable le scénario militaire. Les composantes décrites par l’auteur en sont :

  • Un exécutif américain plus isolationniste que jamais, faisant litière des traités et alliances traditionnels au profit d’une vision étroite et à court terme des intérêts de Etats-Unis ; position renforcée par une dilution des valeurs morales mettant les régimes autoritaires au même niveau que les démocraties ; et une crainte irrationnelle d’un conflit généralisé.
  • Une Europe qui dérive politiquement vers l’extrême-droite au point de présenter un véritable front commun des « démocraties illibérales ». L’auteur mentionne le refus d’activation de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord par la Hongrie, la Slovénie, l’Europe du Sud (sans entrer dans le détail : donc quid de l’Italie ?), et la France, qui est le véritable point de bascule du scénario en raison de son poids politique et militaire.
  • Une Russie qui a, depuis le cessez-le-feu en Ukraine, habilement réussi à masquer ses véritables objectifs en se dotant d’une façade « modérée » alors que les fondamentaux impériaux (recréer un périmètre de contrôle politique similaire à celui de l’URSS et son glacis traditionnel à l’Ouest) subsistent. Cette façade suffit réactiver les tendances pro-russes d’une partie de la société européenne qui avaient été réduite au silence par la guerre en Ukraine).

Pour intéressant qu’il soit, le scénario politique présente plusieurs faiblesses. On a vu que le scénario de cessez-le-feu en Ukraine posait en soi problème ; deux biais sont identifiable dans le scénario de l’auteur : un germano-centrisme et un « OTAN-centrisme ».

Dans le récit, l’Allemagne est le bon élève de l’histoire et ne cesse de vouloir défendre la moindre parcelle du territoire Européen, ici en soutenant l’invocation de l’Article 5. C’est oublier les tendances centrifuges au sein même de la vie politique allemande, où l’on entend des voix s’élever pour un rapprochement avec la Russie symbolisé par une réouverture des gazoducs en mer Baltique. Si l’Allemagne accomplit sa part de la présence militaire occidentale dans les pays baltes, il n’est pas évident que le chancelier fédéral puisse prendre une position aussi tranchée que celle du scénario proposé.

L’autre biais du scénario, très révélateur du caractère « OTAN-centrique » des élites militaires allemandes, est l’absence presque totale de mention de l’Union Européenne en tant qu’acteur politique – à croire en lisant le livre qu’elle n’existe quasiment plus. Or, le Traité de Lisbonne comporte des clauses d’assistance mutuelle[14]  qui pourraient s’avérer d’un emploi plus souple que l’Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. L’UE a d’ailleurs été depuis le début de la crise un acteur majeur de l’aide financière et militaire à l’Ukraine.

Un dernier point mérite attention : dans le livre, les stratèges russes font l’analogie de leur opération avec la remilitarisation de la Rhénanie en 1936[15]. Certes, cette opération fut un succès qui illustra la faiblesse de la réponse des démocraties, mais dix ans et une guerre mondiale plus tard, ces mêmes démocraties avaient prévalu. Il y a donc des limites à cette perspective historique. Impliquer que l’occupation d’une petite ville frontalière Estonienne signifierait la dissolution de l’OTAN est une affirmation à nuancer au regard de l’évolution des capacités de réaction des démocraties, que l’on appelle familièrement la « théorie de l’édredon »[16]. La suite du scénario, qui reste à écrire, pourrait très bien être un sursaut de l’occident et en particulier de l’Union Européenne face au caractère manifestement existentiel d’une telle menace extérieure.

Les choix de l’auteur, pour critiquables qu’ils soient, ne remettent pas en cause la pertinence du scénario : c’est une des libertés que permet la politique-fiction. Malgré ses faiblesses, il représente une des évolutions possibles de la situation géopolitique de l’Europe. Comme nous le rappelle l’auteur, il donne dès à présent au lecteur matière à réflexion et action afin de se prémunir contre sa réalisation.

Jérôme Le Roy

Juillet 2025

[1] L’armée de la République Fédérale Allemande, créé en 1955, que l’on pourrait traduire en Français par « force de défense fédérale ».

[2] La ressemblance avec la tentative d’assassinat du Directeur Général de Rheinmetall en 2024 est évidente.

[3] Sous-Marin Nucléaire Lanceur d’Engins – SSBN en Anglais. Les SNLE sont le principal vecteur de la dissuasion nucléaire en raison de leur capacité de seconde frappe, c’est-à-dire de leur capacité à riposter après que leur pays ait subi une première frappe nucléaire détruisant ses moyens de riposte basés à terre.

[4] L’île, qui fait 1 500m dans sa plus grande dimension, est partagée entre ces deux pays depuis 2022.

[5] Vieille tradition popularisée par l’état-major impérial allemand et très pratiquée de nos jours dans les écoles de guerre, le Kriegspiel (wargame en anglais) que l’on peut traduire en français par « jeu de guerre » ou mieux encore par « jeu de simulation stratégique et tactique » permet de simuler, avec différents degrés de précision, les conflits armés présents, passés et futurs. De nombreux wargames très professionnels sont disponibles dans le commerce, avec ou sans l’aide de l’informatique.

[6] LST : Landing Ship Tanks – navire amphibie transporteur de chars.

[7] LCI : Landing Craft Infantry – chaland de débarquement d’infanterie.

[8] NATO Baltic Air Policing : permanence opérationnelle d’au moins quatre avions de chasse assurée par rotation par les membres de l’Alliance Atlantique.

[9] Le QG Air de l’OTAN

[10] Il existe de nombreux témoignages de pilotes décrivant ce type d’opération à très basse altitude. Les avions de la seconde guerre mondiale volaient nettement plus bas.

[11] La classe Borei est la plus moderne des classes de SNLE russes. 8 ont été construits. Un Borei emportes 16 missiles balistiques intercontinentaux Bulava (SS-N-32 en classification OTAN) à têtes multiples. Un Borei en patrouille de dissuasion peut représenter à lui tout seul 25% ou plus du potentiel russe de seconde frappe.

[12] A cette vitesse et à faible profondeur, tous les sous-marins, même les plus silencieux, « cavitent » c’est-à-dire que le déplacement génère des bulles d’air le long de la coque et de l’hélice, qui accroissent fortement le bruit rayonné.

[13] La localisation exacte des patrouilles de SNLE est classée secret défense pour un siècle, même si on en connaît les zones approximatives. Localiser un SNLE russe et l’observer en détail est une occasion qui ne se refuse pas : même le nombre et la géométrie des pales de son hélice propulsive sont classés secret défense.

[14] Article 47.2 du Traité de l’Union Européenne. Article 222 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne.

[15] Le 7 mars 1936, en violation du traité de Versailles et des accords de Locarno, la Wehrmacht occupa militairement la rive gauche du Rhin sans réaction militaire des vainqueurs de 1918.

[16] Il ne s’agit pas à proprement parler d’une théorie mais plutôt d’une métaphore politique et historique comparant la réaction des démocraties face à une menace à celle d’un édredon dans lequel on enfonce le poing. Au début, l’édredon cède mais il se durcit progressivement au point de devenir bloquant.

Coopération Chine-Russie en Arctique : les principaux enjeux et perspectives du développement de la Route de la soie polaire

RG, v10 n3 (2024)

Olga V. Alexeeva, Frédéric Lasserre, Gina Alberola, Luiza Brodt

Olga V. Alexeeva est professeure d’Histoire à l’UQAM
Frédéric Lasserre est directeur du Conseil québécois d’Études géopolitiques et titulaire de la Chaire de recherches en Études indo-pacifique
Gina Alberola est candidate au doctorat en Géographie à l’Université Laval et secrétaire de rédaction de Regards géopolitiques
Luiza Brodt est candidate au doctorat en Géographie à l’Université Laval

Résumé
Le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique russe, où la présence chinoise est de plus en plus visible, est l’un des résultats les plus marquants du rapprochement entre Pékin et Moscou, amorcé depuis plusieurs années. Ce rapprochement s’inscrit d’une part dans la logique du « pivot vers l’est » de Moscou, et d’autre part, répond aux objectifs régionaux du projet chinois Belt and Road Initiative (BRI). En 2018, la Chine a officiellement ajouté à ce projet un nouveau volet arctique – une « Route de la soie polaire » (冰上丝绸之路). Bien que la Russie ne soit pas le seul pays arctique qui se trouve dans le viseur des ambitions arctiques de Pékin, elle concentre l’essentiel de l’effort des compagnies chinoises souhaitant à participer dans la mise en valeur de ressources naturelles et dans l’exploitation du potentiel des voies maritimes polaires. Cet article analyse les premiers résultats de la coopération sino-russe en Arctique et examine leur portée pour l’approfondissement du partenariat stratégique entre Moscou et Pékin. L’impact du conflit ukrainien sur les perspectives économiques de développement de cette route polaire est également évalué.

Mots-clés : Ukraine, Chine, Russie, Arctique, coopération, routes de la soie polaires.

Summary
The development of Sino-Russian cooperation in the Russian Arctic, where China’s presence is increasingly visible, is one of the most striking results of the rapprochement between Beijing and Moscow that began several years ago. On the one hand, this rapprochement is in line with Moscow’s “pivot to the east”, and on the other, meets the regional objectives of China’s Belt and Road Initiative (BRI) project. In 2018, China officially added a new Arctic component to this project – a “Polar Silk Road” (冰上丝绸之路). Although Russia is not the only Arctic country in the sights of Beijing’s Arctic ambitions, it concentrates the bulk of the effort of Chinese companies wishing to participate in the development of natural resources and the exploitation of the potential of polar sea lanes. This article analyzes the initial results of Sino-Russian cooperation in the Arctic and examines their implications for the deepening of the strategic partnership between Moscow and Beijing. The impact of the Ukrainian conflict on the economic development prospects of this polar route is also assessed.

Keywords : Ukraine, China, Russia, Arctic, cooperation, Polar Silk Road.

Le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique, où la présence chinoise est de plus en plus visible, est l’un des résultats les plus marquants du rapprochement entre Pékin et Moscou. Bien qu’amorcé depuis plusieurs années, ce rapprochement semble récemment se hisser à un niveau supérieur. En juin 2019, lors de la visite du président chinois en Russie à l’occasion du 70e anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre Pékin et Moscou, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont conjointement déclaré que les relations bilatérales sont désormais entrées dans une « nouvelle ère », celle du partenariat global et de coordination stratégique fondée sur la confiance mutuelle (Président de la Russie, 2019). En 2021, ils ont décidé de prolonger le traité d’amitié sino-russe conclu en 2001 qui devait leur permettre de construire des relations de « nouveau type » afin d’« assurer la stabilité et la sécurité mondiales et régionales » dans un contexte « d’accentuation des turbulences géopolitiques globales » (Ambassade de la RPC en Russie, 2021). Finalement, Vladimir Poutine fut l’un des rares chefs d’État qui s’est rendu à Pékin en février 2022 pour assister en personne à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver et pour s’entretenir avec Xi Jinping. À cette occasion, les deux présidents n’ont pas hésité à souligner le caractère durable et profond de l’amitié sino-russe en déclarant que le partenariat actuel entre Moscou et Pékin « dépasse les alliances politico-militaires de l’époque de la Guerre froide » (Président de la Russie, 2022).

Lors de la visite de Xi Jinping à Moscou en mars 2023, Vladimir Poutine a même affirmé que « les possibilités et les perspectives de la coopération russo-chinoise sont véritablement illimitées, et nous continuerons à agir de concert pour renforcer ce partenariat au bénéfice et dans l’intérêt des peuples de la Russie et de la Chine. » (Président de la Russie, 2023). Face aux sanctions imposées par l’Occident suite à l’invasion en Ukraine (fév. 2022), la visite du président chinois est intervenue un an plus tard au moment où la Russie s’efforçait de réorienter son économie, alors que la Russie faisait le calcul qu’elle pouvait répondre à la demande croissante chinoise en énergie et compenser ainsi en partie la perte du marché européen pour ses hydrocarbures.

Cette intensité accrue de contacts entre Moscou et Pékin semble être fondée à la fois sur leur contestation conjointe du leadership occidental et sur l’intégration économique de plus en plus prononcée de la Russie dans l’orbite de la nouvelle Chine globale en voie d’affirmation. Elle coïncide avec l’entrée du monde dans ce que les idéologues chinois appellent l’ « ère de grande rivalité »  [大争之世], une période de transition où l’ancien ordre dominé par l’Occident se désagrège, tandis qu’un nouvel ordre n’est pas encore établi. Ainsi, aux yeux de Jin Sanrong, le vice-président de l’École des relations internationales de l’Université Renmin, la Chine serait amenée à jouer un rôle décisif dans ce processus, mais son objectif ce n’est pas seulement de survivre lors de cette période turbulente mais de prospérer (Jin, 2023).

L’un des résultats de ce rapprochement tous azimuts entre Moscou et Pékin est le développement de la coopération sino-russe dans l’Arctique. En effet, depuis quelques années, les initiatives économiques et politiques chinoises dans cette région du monde se sont considérablement multipliées, si bien qu’en 2018, Pékin a jugé nécessaire de publier officiellement sa propre stratégie arctique (Arctic White Paper 中国的北极政策) (Alexeeva et Lasserre, 2022). En parallèle, la Chine a ajouté à son réseau d’infrastructures, développé dans le cadre du projet de Belt and Road Incitative (BRI), un nouveau volet arctique – une « Route de la soie polaire » (冰上丝绸之路). Cette intégration de l’espace arctique à la BRI devait permettre de créer des conditions favorables pour les entreprises chinoises qui souhaitaient participer à la mise en valeur de ressources naturelles et à l’exploitation du potentiel des voies maritimes polaires. Bien que ce nouvel axe vise tous les États arctiques, pour l’instant, c’est surtout avec la Russie que la Chine parvient à établir une coopération étroite en Arctique dans le cadre de la BRI. Cette coopération comporte deux volets principaux : la réalisation de grands projets gaziers et le développement de la Route maritime du Nord (RMN) qui est le nom commercial de la portion du passage du Nord-Est située entre le détroit de Kara et le détroit de Béring, au nord de la Sibérie. Comment comprendre l’ouverture russe et l’engagement chinois en Arctique ? Quelles sont les perspectives économiques du développement de la « Route de la soie polaire » ? En confrontant les différentes informations officielles russes et chinoises sur les résultats de la coopération sino-russe en Arctique, nous allons examiner les principaux enjeux et résultats de la coopération sino-russe en Arctique et analyser l’impact de la guerre en Ukraine sur les perspectives de ce partenariat.

  1. Les principaux moteurs et freins du développement de la coopération sino-russe en Arctique

L’intérêt de la Chine pour l’Arctique n’est pas un phénomène récent et remonte aux années 1990. C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers travaux de recherches chinois sur les problématiques arctiques et se déroulent les premières expéditions polaires de la RPC. Toutefois, en parallèle avec ses activités scientifiques, le gouvernement chinois commence, dès le début des années 2000, à développer de nombreux partenariats politiques et économiques avec les pays arctiques, notamment avec la Russie (Alexeeva et Lasserre, 2018).

Au début, Moscou voit avec une certaine suspicion les tentatives chinoises d’établir une coopération bilatérale dans les domaines de la navigation en Arctique et de l’exploitation des ressources naturelles de cette région considérée comme stratégique. La situation se complique aussi par une position quelque peu ambivalente de Pékin au sujet des enjeux de souveraineté en Arctique. N’étant pas un État riverain de l’océan Arctique, la Chine a élaboré un nouveau concept géostratégique lui permettant de justifier l’extension de ses intérêts nationaux et de ses ambitions vers l’espace arctique. Ainsi, la Chine se décrit désormais comme « un État proche de l’Arctique » (near-Arctic State 近北极国家), soit un État qui, en vertu de sa proximité du cercle polaire, souffre des changements climatiques y survenant mais dispose également du droit de s’intéresser à la gestion de cette région ainsi qu’aux possibilités offertes par sa mise en valeur (Bennett, 2015; Li, Wang et Liu, 2016; Li et Han, 2022). De fait, après avoir manifesté son désir dès 2006 d’être admise comme observateur au sein du Conseil de l’Arctique, la Chine a tardé à reconnaitre la souveraineté des États de la région sur leurs espaces arctiques, une maladresse qui a entretenu l’image d’une certaine ambiguïté politique de Pékin, avant d’accepter les critères de Nuuk en 2013 et d’être admise comme observateur (Sun, 2014). Cette position a suscité une réaction négative de la part des États arctiques, malgré les assurances de Pékin sur sa volonté de respecter leurs droits souverains et leur autorité dans la région.

Les Russes qui contrôlent la RMN et revendiquent l’extension de leur plateau continental arctique sur les dorsales Lomonossov et Mendeleïev recelant possiblement des gisements de pétrole et de gaz, ont ainsi été inquiétés par les doutes qui planaient sur les ambitions chinoises en Arctique. Aussi, lorsque la Chine dépose une demande pour devenir l’observateur permanent au sein du Conseil Arctique en 2009, la Russie soutient la Norvège et le Canada qui lui ont refusé ce statut. Pour plaider sa cause auprès des pays réticents, Pékin a dû alors déployer une intense campagne diplomatique accompagnée par des mesures économiques concrètes en promettant d’investir des sommes importantes dans la réalisation de différents projets en Scandinavie et en Russie (Stokke, 2013 ; Lunde, 2014 ; Zeuthen et Raftopoulos, 2018).

Parallèlement, au début des années 2000, la mise en valeur de l’Arctique russe – de ses ressources énergétiques et de ses voies maritimes- redevient à nouveau une priorité pour le Kremlin. Depuis la chute de l’URSS, le Grand Nord russe a connu des nombreuses difficultés économiques suite à la réduction drastique des investissements d’État et au dépeuplement progressif de la région. Avec le désengagement du pouvoir fédéral, les bases militaires et plusieurs centres miniers et industriels situés sur la côte arctique se ferment, et avec eux, dans la négligence générale, disparaissent aussi les nombreuses infrastructures portuaires et ferroviaires (Heininen, Sergunin et Yarovoy, 2014). Or, avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, l’idée de créer un réseau énergétique en Sibérie orientale et en Arctique permettant d’acheminer les hydrocarbures russes vers les marchés asiatiques est placée au cœur de la nouvelle stratégie de développement national. La dégradation vertigineuse des relations Russie-Occident depuis 2014 semble accélérer ce processus en accordant à la mise en valeur du Grand Nord des accents géopolitiques urgents.

Cependant, l’exploitation de ressources naturelles et leur transport dans des conditions climatiques difficiles ne peuvent pas se faire sans la modernisation des infrastructures et sans l’acquisition d’équipements sophistiqués et de technologies de forage détenues principalement par les compagnies occidentales. La réalisation de ces projets d’envergure demande des investissements considérables que la Russie ne peut financer. Aux yeux de Moscou, la Chine apparait alors non seulement comme l’un des principaux consommateurs de ses hydrocarbures arctiques, mais aussi comme un investisseur potentiel. En effet, à bien des égards, la Russie, avec ses vastes réserves de ressources naturelles, et la Chine, avec son économie de plus en plus puissante et ses rythmes de croissance soutenus, semblent complémentaires. Pour cette même raison, la Chine dont les activités commerciales se globalisent rapidement, fut pressentie par le Kremlin comme l’utilisateur-clé de la RMN.

Cette complémentarité théorique entre les intérêts économiques russes et chinois peinait cependant à se concrétiser.  Malgré la signature de nombreux accords de principe et de lettres d’intention, la plupart de grands projets sino-russes dans le domaine d’énergie et des infrastructures restent lettre morte. Tout en souhaitant la mise en valeur de ses vastes territoires arctiques et de leurs ressources, le Kremlin hésite à accorder aux entreprises chinoises un accès privilégié à l’Arctique russe de crainte d’une perte de maîtrise sur le développement économique de la région. Toutefois, en 2014, la chute des cours du pétrole qui a durement frappé les rentrées en devises de la Russie, mais surtout la crise ukrainienne et les sanctions occidentales qui en ont découlé, changent complètement la donne. Le contexte international tendu force Moscou à abandonner son approche prudente vis-à-vis de Pékin et de ses ambitions arctiques. L’idée que la Chine puisse remplacer avantageusement l’Occident comme partenaire économique, mais aussi comme source de technologies de pointe est activement promue par le gouvernement russe qui inaugure à ce moment-là sa politique du « pivot vers l’est ».Du côté chinois, la politique étrangère commence alors à être soumise de plus en plus aux objectifs de la BRI, le projet d’infrastructures globales de Xi Jinping, auquel Moscou a adhéré après quelques hésitations initiales. Concrètement, la Russie accorde aux compagnies et banques chinoises la possibilité de contribuer à plusieurs projets d’envergure dans les domaines de l’énergie et des infrastructures arctiques (Alexeeva et Lasserre, 2018b).

2. La folie des grandeurs : la réalisation de mégaprojets gaziers dans l’Arctique russe

En 2014, un changement géopolitique significatif a marqué le paysage arctique suite à l’imposition de sanctions économiques par les États-Unis et l’UE, ciblant principalement l’exploitation des ressources gazières et pétrolières en Arctique russe (Union européenne, 2014). Malgré les sanctions internationales, la Russie a réussi à lancer deux projets majeurs sur le plateau arctique. La même année, la production de pétrole de type ARCO a commencé sur la plateforme Prirazlomnaya, exploitée par Gazprom Neft Shelf, marquant ainsi la première initiative offshore exclusivement russe dans cette région. En 2016, le terminal maritime Arctic Gate a été mis en opération pour exporter le pétrole extrait du gisement de Novoportovskoye, dans la région de Yamal. Il convient de noter que les différentes marques de pétrole arctique ‘ARCO’, ‘Novy Port’ et ‘Varandey Blend’, qui étaient initialement expédiées vers les marchés européens, ont vu leurs flux en partie redirigés vers la Chine après 2022 en raison des nouvelles sanctions européennes (OilCapital, 2023). Contrairement à l’opinion répandue dans la presse occidentale selon laquelle la Russie aurait dû vendre son pétrole à la Chine et à l’Inde à des prix très bas du fait du prix plafond de 60$, les analyses de plusieurs experts ont révélé que les réductions étaient moins importantes qu’annoncé. Ainsi, si on croit les statistiques officielles publiées par les douanes portuaires indiennes et chinoises, la réduction sur le pétrole brut russe importé n’était que de 8 à 10 dollars le baril en mars 2024, au lieu des 35 à 40 dollars le baril souvent rapportés par les médias occidentaux (OIES, 2024). De fait, le différentiel de prix du pétrole russe (marque Urals) par rapport au cours du Brent est passé d’environ 32$/baril en avril 2022, à environ 28$/baril en février 2023, pour peu à peu se résorber pour n’atteindre que moins de 5 $/baril à la fin de 2024 (CREA, 2024).

Fig. 1. Différentiel de prix du brut russe par rapport au cours du Brent.

Source : CREA (2024), https://energyandcleanair.org/september-2024-monthly-analysis-of-russian-fossil-fuel-exports-and-sanctions/, c. le 15 déc. 2024.

Outre son rôle de marché majeur pour le pétrole arctique russe, la Chine fournit également des équipements nécessaires à l’exploration du plateau continental de la mer de Kara. La Russie, qui fabrique peu de plates-formes de forage adaptées aux conditions extrêmes de l’Arctique, a fait appel à la flotte chinoise de plates-formes de forage. Ainsi, en 2020-2021, trois plates-formes de forage chinoises ont été installées dans la mer de Kara. En 2020, Rosneft a commencé à forer le puits Vikulovskaya-1 sur le bloc East-Prinovozemelskiy-1 dans la mer de Kara en louant la plate-forme chinoise Nan Hai Jiu Hao, propriété de China Oilfield Services Limited (contrôlée par CNOOC). Une autre plate-forme autoélévatrice chinoise, Oriental Discovery (appartenant à Tianjin China State Shipbuilding Corporation) fore le puits d’exploration Ragozinskaya-1 (Brodt, 2021). En conséquence, Rosneft a découvert un nouveau gisement de gaz arctique avec des réserves totales annoncées de 514 milliards de m3 de gaz et 53 millions de tonnes de condensats (Rosneft, 2020). Rosneft a découvert un autre champ gazier très prometteur, baptisé « Marshal Zhukov » dont les réserves de gaz sont estimées à 800 milliards de m3 (ibid.). Une autre plateforme chinoise, le semi-submersible Nanhai Bao Hao, fore pour Gazprom sur le champ de Leningradskoye, dans la mer de Kara (Staalesen, 2017).  

Par ailleurs, la coopération sino-russe dans la zone du plateau continental arctique n’est pas aussi développée que dans sa partie terrestre, et ce sont donc les mégaprojets gaziers Yamal LNG et Arctic LNG 2 qui demeurent actuellement le résultat le plus visible de la coopération sino-russe stratégique. Il est important de préciser, toutefois, qu’il s’agit dans les deux cas de projets internationaux et non pas d’initiatives exclusivement sino-russes. Leur objectif est d’exploiter les gisements de gaz naturel, situés au-delà du cercle Arctique, d’en liquéfier le gaz extrait (GNL) puis de l’exporter par méthaniers vers l’Europe et en Asie, en suivant la RMN.

Le projet Yamal LNG fut au départ envisagé comme une initiative franco-russe, dont les compagnies françaises Total et russe Novatek, deuxième plus gros producteur russe de gaz après Gazprom, étaient les actionnaires majoritaires. Toutefois, le coût élevé de réalisation du projet a poussé Novatek à chercher d’autres investisseurs au moment même où les compagnies occidentales et japonaises ne pouvaient plus faire affaire avec les entreprises russes à la suite de l’entrée en vigueur des sanctions américaines. En effet, le site de Yamal devait héberger non seulement une usine d’extraction de gaz naturel liquéfié, mais aussi des réservoirs de stockage, un aéroport international, un port et un quartier résidentiel pour loger des employés. Pour transporter le gaz liquéfié, il fallait également financer la construction de plusieurs méthaniers. Dans ce contexte, Moscou a dû se tourner vers la Chine pour finaliser le projet.

Initialement, Novatek a invité les compagnies japonaises, JGC Corporation et Chiyoda Corporation à participer au projet en tant qu’actionnaires et pourvoyeurs d’équipements industriels, mais ensuite Tokyo a pris la décision de se joindre à la politique de sanctions prônée par Washington et cette initiative fut abandonnée (Abiru, 2019). Après le retrait des entreprises japonaises du projet, la Chine a saisi l’occasion pour devenir le second actionnaire de Yamal LNG après Novatek, qui le contrôle avec 50,1% du capital, alors que les Chinois CNPC et China’s Silk Road Fund en possèdent 29,9 %, et le français Total 20% (Filimonova, 2018). Les banques chinoises, Export-Import Bank of China et China Development Bank, ont accordé au projet une ligne de crédit de 12 milliards de dollars, alors que la China Offshore Engineering Co. a fabriqué des modules pour l’usine de gaz et la CNPC Offshore Engineering Co. a conçu et produit les différents équipements pour les docks du port (Li, Kong et Liu, 2016). Le géant chinois du transport maritime, COSCO, en partenariat avec le transporteur japonais Mitsui OSK et le chantier naval sud-coréen Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering (DSME), a obtenu le contrat pour la construction de trois méthaniers brise-glace de classe Arc7/PC4[1] afin de transporter le GNL russe via la RMN[2]. D’autres compagnies chinoises ont contribué à l’étude géologique, à la fabrication de plates-formes de forage polaire, à la supervision d’ingénierie, à la gestion logistique. Malgré cette apparente réussite, l’établissement de paramètres concrets de la participation chinoise au projet ne s’est pas déroulé sans heurts. Ainsi, les négociations entre Moscou et Pékin au sujet de conditions de prêts ont duré presque deux ans : les banques chinoises exigeaient des garanties supplémentaires du gouvernement russe et n’ont débloqué les crédits qu’après la promesse formelle du Kremlin d’investir davantage de fonds publics dans le projet (Sørensen et Klimenko, 2017).

Yamal LNG dispose de trois lignes de production du gaz, progressivement mises en opération à partir de 2017, si bien qu’en 2021, le site a produit 19,5 millions de tonnes de GNL (Glavportal, 2022), dont une grande partie a été vendue sur le marché européen. Bien que la Chine soit très impliquée dans le projet, elle ne s’est engagée à acheter que 3 millions de tonnes de GNL produit par le Yamal LNG par an (Leksyutina et Zhou, 2022). La participation chinoise au projet n’est donc pas dictée par le désir de Pékin de devenir le principal acheteur du GNL russe, mais par des motivations économiques et géopolitiques plus globales.

Depuis son lancement, le projet est devenu non seulement le symbole de la réussite de la coopération sino-russe dans le cadre de la BRI, mais aussi l’argument en faveur du renforcement du rôle de la Chine dans la gouvernance de l’Arctique. Dans le même temps, le succès du projet Yamal LNG est utilisé différemment dans les médias d’État russes et chinois. En Russie, l’achèvement de ce projet a été présenté comme une réussite nationale, même si la Chine et la France y ont beaucoup contribué (Président de la Russie, 2017) . Aux yeux de Moscou, ce projet est un symbole du succès de sa politique de résistance face aux sanctions occidentales, une vision dans un sens surprenante étant donné que le projet bénéficie d’un régime fiscal spécial. En effet, le consortium international qui exploite le site du Yamal LNG a obtenu des exemptions fiscales importantes destinées à encourager les projets en Arctique, et qui s’étalent sur 12 ans : il est exempté de droits sur l’extraction minière et l’exportation du GNL est exemptée d’impôts sur le revenu ainsi que des taxes sur l’importation des équipements. La contribution du projet Yamal LNG aux revenus de l’État russe, tout comme celui des autres mégaprojets gaziers réalisés en Arctique qui bénéficient des mêmes avantages fiscaux, serait donc bien maigre (Tikhonov, 2020).

À Pékin, le projet Yamal LNG est plutôt vu comme un symbole du nouveau savoir-faire des compagnies chinoises et de leurs capacités à innover. Cette vision prédomine dans les publications chinoises, qui mettent en avant le rôle de la Chine dans la réalisation de ce projet labelisé BRI (Sun et Ma, 2018; Zhang et Jin, 2020). La contribution de la compagnie française Total au projet et l’utilisation des technologies occidentales de liquéfaction sans lesquelles le projet n’aurait jamais vu le jour, ne sont que très rarement mentionnées. En effet, toutes les technologies de pointe ont été fournies par les entreprises américaines (Air Products, Shell, ConocoPhilips) et européennes (Siemens, Linde Engineering et Equinor) (Delovoy Profil, 2021). Selon la CNPC, le Yamal LNG montre « l’importance de la réalisation de grands projets pétroliers et gaziers dans la mise en œuvre de la BRI », « stimule l’innovation, la modernisation et l’internationalisation des industries nationales chinoises » et « aide à assurer la sécurité énergétique de la Chine » (CNPC, 2018). Aux yeux de Pékin, le Yamal LNG est donc aussi un symbole de la réussite nationale dont le succès illustre bien des capacités d’adaptation et d’invention de la Chine dans les conditions extrêmes de l’Arctique, ce qui confirme le bien-fondé de ses ambitions dans cette région polaire.

Quant au projet Arctic LNG-2, encore en voie de réalisation, son potentiel de production annuel est évalué à 19,8 millions de tonnes (Mt) et la Chine s’est engagée à en acheter 20 % (4 Mt sur 15 ans) (Leksyutina et Zhou, 2024). Ce site est situé sur la péninsule de Gydan, à proximité de Yamal LNG et sur la rive droite du golfe de l’Ob, ce qui réduit sensiblement le coût de son exploitation, car il utilisera des installations logistiques déjà construites. Le projet réunit plusieurs acteurs : Novatek en détient 60 %, le reste est divisé en parts équivalentes de 10% entre Total, CNOOC, CNPC et le consortium japonais Mitsui-JOGMEC. Les banques étrangères fournissent une partie des fonds nécessaires à la finalisation du projet: les China Development Bank, China Exim Bank et Japan Bank for International Cooperation ont ainsi ouvert une ligne de crédit de 2,5 milliards d’euros (Katkov et Volobouev, 2021). Tout comme dans le cas de Yamal LNG, la Chine est non seulement le principal pourvoyeur de fonds, mais aussi l’un des principaux fournisseurs d’équipements. Ainsi, l’entreprise chinoise Wison Offshore and Marine Ltd. a obtenu le contrat pour la fabrication de tous les modules utilisés dans le projet (Leksyutina et Zhou, 2024). Toutefois, ici encore les technologies critiques sont fournies par des entreprises occidentales ou japonaises : la technologie de liquéfaction devait être fournie par la compagnie allemande Linde Engineering, les turbines à gaz par l’entreprise italienne Nuovo Pignone, les modules pour les trains de liquéfaction par la compagnie française Technip Energies et les pompes cryogéniques par la compagnie japonaise Nikkiso Cryogenic Industries (Delovoy Profil, 2021). Les méthaniers seraient cette fois-ci produits en Russie, sur le chantier naval Zvezda à Bolchoï Kamen, dans l’Extrême-Orient russe, bien que les coûts de la construction des 15 méthaniers brise-glace de classe Arc7 en Russie soient supérieurs à ceux proposés par les constructeurs sud-coréens (Humpert, 2019). L’octroi du contrat à Zvezda a été dicté par les considérations politiques. Fidèle à sa stratégie de substitution aux importations lancée dans le sillage de la crise ukrainienne de 2014, Moscou visait ainsi à stimuler le développement de la construction navale nationale afin de réduire sa dépendance des équipements étrangers. Malgré la subvention du projet par l’État, Zvezda a été, néanmoins, bien obligé de conclure un partenariat avec le constructeur naval sud-coréen Samsung Heavy Industries pour pallier son retard technologique.

La première phase du projet Arctic LNG-2 a été officiellement lancée en 2023 quand la première ligne de production Arctic LNG 2, d’une capacité de 6,6 millions de tonnes de GNL, a été remorquée depuis la région de Mourmansk et installée à Gydan. Pesant 640 000 tonnes, la plateforme constitue l’objet mobile le plus lourd jamais construit dans l’industrie mondiale du GNL (Interfax, 2024).

Fig. 2. Les projets de développement des ressources extractives dans l’Arctique russe

Source : auteurs d’après Baudu et Lasserre 2023, Alexeeva et Lasserre 2024, Lasserre 2024.

Toutefois, en novembre 2023, les États-Unis ont élargi leur liste des sanctions, ciblant désormais les entreprises impliquées dans la construction des lignes de production de GNL pour les projets de Novatek. Les sanctions précédentes visaient déjà certaines compagnies associées à l’Arctic LNG-2, ainsi que l’Arctic Transshipment LLC, qui exploite des terminaux de transbordement de GNL à Mourmansk et au Kamtchatka. Depuis l’été 2022, l’Union européenne a imposé des sanctions concernant la fourniture d’équipements pour les usines de GNL à la Russie. En décembre 2023, il a été rapporté que Novatek avait invoqué un cas de force majeure concernant la fourniture de GNL d’Arctic LNG 2 à certains de ses clients (Aizhu et Rashad, 2023). Les actionnaires étrangers de l’Arctic LNG-2 – TotalEnergies, les entreprises chinoises CNPC et CNOOC, ainsi qu’un consortium composé de Mitsui et Jogmec, ont également – invoqué la force majeure en raison des sanctions américaines, ce qui leur a permis de se désengager de leurs obligations contractuelles dans le projet (Moscow Times, 2023).

Aujourd’hui, Washington impose de sévères sanctions à toutes les entreprises de Chine, de Singapour et des Émirats arabes unis qui, selon les autorités américaines, sont associées au projet Arctic LNG 2, principalement les entreprises transportant des matériaux et des pièces critiques pour le projet (Humpert, 2024).

Le principal défi auquel Novatek est confronté avec Arctic LNG-2 est désormais la constitution d’une flotte polaire. Le chantier naval de Zvezda a une nouvelle fois repoussé les délais de livraison des deux premiers pétroliers de classe glace Arc7. Le premier devrait être livré début 2025, le second est prévu pour le premier trimestre de la même année. Au total, 21 pétroliers de classe glace Arc7 ont été contractés pour Arctic LNG-2. Six navires ont été construits en Corée, mais tant que les sanctions seront en vigueur, il est peu probable qu’ils soient transférés à Novatek. Quinze autres navires devaient être construits par Zvezda : trois pétroliers – Alexeï Kossyguine, Piotr Stolypine et Sergueï Witte – ont déjà été lancés, il ne restait plus qu’à tester le système de propulsion électrique et à mener des essais en mer et sur glace (Portnews, 2024). Toutefois, la construction du reste des navires de la série n’est toujours pas assurée. Zvezda devrait soit apprendre à les construire de manière autonome, soit rechercher un autre chantier naval partenaire, une solution qui soulève à nouveau la question des sanctions. Par exemple, il semble que les entreprises de construction turques aient joué un rôle important dans les projets d’infrastructures arctiques Yamal LNG et Arctic LNG 2 après l’imposition des sanctions. Les chantiers navals turcs, notamment Kuzey Star Shipyard, ont reçu des contrats de Rosatom pour la construction de quais flottants et de brise-glaces bi-carburant (Russian Council, 2024).

Les grands projets gaziers en Arctique, lancés avant la guerre en Ukraine et souvent cités comme exemple de la réussite de la coopération sino-russe dans le cadre de la BRI, sont en réalité des projets internationaux, ce qui est très peu répercuté dans les publications russes. Leur réalisation requiert encore aujourd’hui des contributions technologiques et des ressources provenant de divers acteurs étrangers. Si la Chine joue un rôle crucial dans le financement et le développement de ces projets, il demeure que ni la Russie ni la Chine ne disposent des technologies alternatives ou des infrastructures industrielles nécessaires pour fabriquer certains équipements spécifiques. Avant le déclenchement du conflit en Ukraine, la Russie s’efforçait d’inclure une variété de partenaires dans la mise en œuvre de ces projets, notamment des pays européens et asiatiques comme la France et le Japon, et attribuait des contrats industriels à des entreprises occidentales, souvent concurrentes de leurs homologues chinoises. Ce choix stratégique visait à éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de la Chine, la Russie cherchant à diversifier au maximum ses partenariats économiques en Arctique. Cependant, l’évolution des relations internationales, notamment avec l’intensification des sanctions à partir de 2022, a profondément modifié cette dynamique, contraignant Moscou à réévaluer ses priorités et ses alliances économiques.  

Malgré les déclarations des politiciens européens sur l’abandon du gaz russe, l’UE a augmenté ses achats de GNL russe auprès de Yamal LNG, qui n’a pas été concerné par les sanctions (S&P Global, 2023). Les exportations de GNL russe vers l’UE ont ainsi atteint 21,2 milliards de m3 en 2022 (contre 18,2 milliards de m3 en 2021) et sont demeurées à la hauteur de 20,7 milliards de m3 en 2023. De janvier à avril 2024, le GNL russe a représenté plus de 16 % des importations totales de GNL de l’UE. Il s’agit d’une augmentation significative par rapport à la même période en 2023, lorsque le GNL russe représentait 12,74 % des importations (Kommersant, 2024 ; S&P Global, 2024). En effet, l’UE a accru ses importations de GNL en provenance de l’Arctique russe pour compenser les importantes restrictions imposées par la Russie en 2022 sur les exportations de gaz naturel via gazoduc à destination de nombreux États européens. Cette évolution a conduit à une réduction drastique des volumes acheminés par gazoduc, passant de 150 milliards de m³ en 2021 à 25,1 milliards de m³ en 2023 (Baudu et Lasserre, 2023 ; Kardas, 2023). Ainsi, les exportations de gaz russe, acheminées par gazoduc ou par méthanier, sont passées de 155 milliards de m³ en 2021 (soit 45 % des importations de l’UE) à 80 milliards en 2022, 45 milliards en 2023 (14,7 %) puis 18 % au cours du premier semestre 2024 (S&P Global, 2024 ; Gross et Stelzenmüller, 2024). Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les États membres de l’UE n’ont jamais réussi à s’accorder sur un embargo complet sur le gaz russe (Kardas, 2023) mais où l’UE a pu trouver de nouveaux fournisseurs et acheter beaucoup moins de gaz russe, contribuant ainsi à une perte d’exploitation de Rb 629 milliards en 2023 (-6,9 milliards $), la plus importante perte en 25 ans (Offshore Technology, 2024). Parallèlement, la Chine a doublé ses importations de GNL russe en 2023 par rapport à 2021, ce qui a permis à la Russie de devenir le troisième fournisseur de GNL du pays (Downs et al., 2024).

3. Le développement de la navigation le long de la Route de la Soie polaire: un bilan décevant

Dans la littérature universitaire chinoise, de même que dans les réflexions sur les raisons qui expliquent l’intérêt de la Chine pour l’Arctique, la navigation est un élément clé. L’ouverture possible de routes maritimes plus courtes entre l’Asie et l’océan Atlantique présenterait un grand intérêt pour la Chine qui cherchait à inclure le développement des infrastructures le long de la RMN bien avant son inclusion dans la BRI. Ainsi, dans les années 2000, plusieurs compagnies chinoises se sont intéressées à des projets associés à l’exploitation de cette voie maritime, dont la construction du chemin de fer Belkomur qui relierait Arkhangelsk (en mer Blanche) à la Sibérie occidentale et la modernisation du port d’Arkhangelsk (Zhao, 2018). Mais aucune de ses initiatives ne se sont matérialisées, les négociations butant sur la réticence de Moscou à partager la responsabilité de gestion des nouvelles infrastructures avec Pékin, une condition sine qua non de tout accord avec les entreprises d’État chinoises.

Du côté russe, l’idée de développer le trafic le long de la RMN n’est pas récente puisque l’URSS a créé l’administration chargée de développer cet axe de transport en 1932 et à l’époque soviétique ce corridor de transport maritime a été utilisé assez fréquemment. Après la chute de l’URSS, on assiste à un déclin rapide du trafic qui n’a commencé à reprendre peu à peu qu’en 2008, suite au début de l’exploitation plus poussée des ressources naturelles dans l’Arctique russe. La première tentative de transport d’hydrocarbures russes à destination de la Chine transitant par la RMN a eu lieu en août 2010, quand le navire-citerne Baltica a transporté du condensat de gaz naturel de Mourmansk à Ningbo, dans la province chinoise de Zhejiang. Cette première tentative a été suivie, en novembre 2010, de la signature d’une entente de coopération à long terme en matière de navigation dans l’Arctique en vue du développement de la RMN entre Sovcomflot, une société russe de transport maritime, et la CNPC. Cette entente, qui s’ajoute aux conventions existantes, visait à déterminer les conditions d’une possible utilisation conjointe du passage du Nord-Est, qu’il s’agisse de le traverser ou d’y transporter des hydrocarbures provenant des gisements pétroliers et gaziers de l’Arctique. 

Au début, il semblait que cette entente pourrait aboutir à un partenariat sino-russe lucratif :  en 2011 et en 2012, plusieurs vraquiers ont transporté du minerai de fer, chargé à Mourmansk ou à Kirkenes (en Norvège), vers des ports chinois, en passant par la RMN, alors que plusieurs pétroliers et méthaniers ont fait de même entre Vitino, en Russie, et la Chine (Lasserre et al, 2019). En parallèle, les principales sociétés de navigation commerciales régionales ont commencé à s’intéresser au potentiel logistique de la RMN – les chinoises COSCO et China Merchants, les sud-coréennes Hyundai Glovis, TPI Megaline, Pan Ocean et Unico Logistics, ainsi que la japonaise Mitsui (Beveridge et al, 2016). Les efforts de la Russie pour accroître la circulation maritime internationale le long de la RMN semblaient donc donner des résultats positifs. Si, en 2010, il n’y a eu que 4 passages, l’année suivante on enregistrait déjà 34, puis 46 en 2012 et 71 en 2013. Toutefois, en 2014, le trafic s’est effondré : le nombre de passages est tombé à 18 en 2015 et à 19 en 2016, avant de remonter à 85 en 2021, 79 en 2023 puis 91 en 2024 (Baudu et Lasserre, 2024).

En effet, l’intérêt initial des compagnies de transport asiatiques n’est pas allé au-delà de quelques déclarations officielles faute des infrastructures modernes capables à soutenir le trafic dans les eaux polaires. Le bon fonctionnement de la Route de la soie polaire dépend en grande partie de la construction de nouvelles installations portuaires et lignes de chemin de fer connectant ces ports avec les gisements de matières premières et avec les sites industriels russes situés plus à l’intérieur du continent. Or, l’état des infrastructures existantes est catastrophique et leur rénovation demande l’investissement de sommes colossales que la Russie n’a pas et qu’elle espérait peut-être que la Chine puisse fournir, à tout le moins que la Chine contribue au développement du trafic (Zhou, 2024). Ses espoirs ne se sont pas réalisés, car les seuls projets dans lesquels les Chinois ont accepté d’investir sont le Yamal LNG et l’Arctic LNG-2. Leur mise en opération a certes eu un effet positif, car le trafic le long de la RMN a repris, mais sa signification pour le commerce maritime international reste toujours marginale. Ainsi, en 2021, la RMN a enregistré 85 passages, un nombre négligeable si on le compare aux 12 000 transits par Panama et aux 18 000 transits par Suez en 2020 (Lasserre, 2022). L’activité le long de la Route de la Soie polaire est donc essentiellement portée par le trafic de desserte locale, trafic dit de destination, alimenté par la desserte des communautés locales et, surtout, par les projets d’extraction de ressources naturelles. Par ailleurs, le gouvernement chinois aurait récemment exprimé le désir d’impliquer davantage la Chine dans la gestion de la navigation le long de la RMN, mais Moscou a fermement refusé l’offre de Pékin d’escorter des convois commerciaux avec des brise-glace chinois (Mitko, 2018).

Si la Russie caressait officiellement le rêve de voir la RMN devenir un axe majeur du commerce mondial, ce qui lui aurait conféré de substantiels revenus de transit et le contrôle d’une route stratégique, cette ambition semble céder le pas à l’intérêt pour la RMN comme levier de développement majeur, permettant la mise en valeur des ressources naturelles si cruciales pour l’économie russe, tout en permettant le développement des infrastructures qui, à terme espère-t-on, permettront aussi le développement du transit. Pour les Chinois, cette voie de navigation polaire semble présenter de l’intérêt surtout parce qu’elle facilite l’accès aux gisements de ressources naturelles se trouvant en Arctique et non pas parce qu’elle présente une alternative viable aux actuels trajets commerciaux via le détroit de Malacca ou le canal de Suez. Ainsi, la plupart des navires chinois qui circulent dans l’Arctique russe ne transportent pas de conteneurs commerciaux, mais des matières premières et des matériaux de construction pour les sites d’exploration gazière russes en développement. L’entreprise NewNewShipping semble depuis 2023 expérimenter quelques voyages avec des porte-conteneurs.Depuis l’invasion russe en Ukraine, la Russie a intensifié son partenariat avec la Chine pour développer la région arctique, alors que les sanctions occidentales l’éloignent des pays arctique voisins. Ce rapprochement offre à la Chine une opportunité unique de devenir le partenaire privilégié de la Russie, malgré des tensions passées concernant le contrôle de la recherche maritime et les projets de construction navale. En effet, on notait des tensions latentes, en raison des réticences de Moscou à céder trop de contrôle à Pékin (Filippova, 2023).  Toutefois, après la visite du président Xi Jinping, ses liens semblent davantage se consolider. Ainsi, une route régulière de conteneurs a été établie entre des ports russes et chinois, et Rosatom a conclu un partenariat avec une entreprise chinoise pour étendre ces liaisons d’ici 2027. En parallèle, une nouvelle route multimodale, « Arctic Express n°1 » permet de relier Shanghai à Moscou, via Arkhangelsk (Leksyutina et Viakhireva, 2024). Par ailleurs, la Chine qui s’efforce d’atteindre d’importants objectifs de développement national, tels que devenir une grande puissance maritime et une puissance technologique cherche à développer sa propre flotte de brise-glaces et de navires de classe polaire. Ainsi, en septembre 2024, la Chine a participé pour la première fois à des patrouilles dans l’océan Arctique. Ces patrouilles conjointes font suite à un protocole d’accord sur la coopération en matière d’application du droit maritime que les garde-côtes chinois et le service des gardes-frontières du FSB[1] ont signé en avril 2023 (High North News, 2023). Ce protocole, signé à Mourmansk, prévoit une coopération dans les eaux arctiques pour lutter contre le terrorisme, l’immigration clandestine, la contrebande de drogues et d’armes, ainsi que la pêche illégale (Edvardsen, 2024). On constate ainsi, de la part de la Chine, un désir de manifester une présence militaire, après le développement de sa participation au transport maritime le long de la route maritime du nord.

Pour développer la RMN, Moscou et Pékin ont créé un sous-comité dédié, appuyé par trois groupes de travail : navigation, sécurité et construction navale. Toutefois, la route reste difficilement accessible, comme en témoignent des incidents récents impliquant des navires chinois peu adaptés aux conditions glaciales. Malgré les défis logistiques et climatiques, Pékin considère cette coopération comme un atout pour sa sécurité énergétique et militaire, surtout face à la présence croissante des Etats-Unis et leurs alliés dans l’Arctique (Staalesen, 2024).

4. La guerre en Ukraine : quel impact sur la coopération sino-russe en Arctique?

Au début de la guerre en Ukraine, Pékin s’efforçait de préserver une sorte de neutralité décrite comme étant pro-Kremlin par des nombreux experts occidentaux (Cooper, Schaeffer et Soula, 2022 ; Hoffman et Knight, 2022 Niquet, 2022; Julienne, 2022). En effet, en se cachant derrière ses formules diplomatiques habituelles qui mettent en avant les principes de la non-ingérence et du respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, la Chine s’est abstenue de condamner formellement les actions russes en Ukraine[2]. À l’intérieur de la Chine, les médias ont dénoncé les sanctions occidentales contre la Russie et défendu la légitimité de préoccupations sécuritaires de Moscou vis-à-vis de l’élargissement de l’OTAN vers l’est (People’s Daily Online, 2022).

Toutefois, après l’échec de l’armée russe en Ukraine à Kharkiv en septembre 2022 (Freedman, 2022 ; The Economist, 2022), la Chine commence à se distancer du conflit. Tout en refusant de désavouer publiquement son grand partenaire stratégique, les autorités chinoises ont adopté une attitude très prudente vis-à-vis des sanctions imposées par les Occidentaux à l’encontre de la Russie (Chimits et Hmaidi, 2022 ; Lee, 2022). Certaines grandes entreprises chinoises, soucieuses de leur réputation internationale et de leur accès aux marchés occidentaux, ou utilisant les technologies ou composants américains dans leur produits, comme les géants de la tech chinois Xiaomi, TikTok-, Lenovo  et Huawei, avaient annoncé la suspension ou la réduction de leurs opérations en Russie dès le mois de mars 2022 (Strumpf, 2022 ; Litvinova, 2022; Ведомости, 2022). De même, le transporteur maritime Cosco a suspendu ses activités le long de la RMN (Humpert, 2022).

Mais les exportations chinoises se sont maintenues, voire croissent pour les entreprises peu exposées aux sanctions, en reprenant les parts laissées par les entreprises occidentales (Chimits et Hmaidi, 2022; Guibert, 2022). Plusieurs entreprises se sont adaptées et ont réinvesti le marché russe. Ainsi le géant chinois de l’informatique Huawei n’a fait qu’augmenter le personnel de son institut de recherche russe et augmenter son budget de financement (Forbes, 2023). Si Cosco est sorti du marché du transport maritime arctique, il a été remplacé par NewNewShipping (Baudu et Lasserre, 2024). Xiaomi et Realme occupent les deux premières places sur le marché russe, les ventes de téléphones chinois augmentant de 42 % en volume, portant leur part de marché de 50 % à 70 % (SCMP, 2023).

Au début du conflit, il semblait donc que la réalisation des projets arctiques puisse être maintenue, car techniquement Novatek n’a pas été concerné par les sanctions instaurées par les États-Unis et l’EU à l’encontre de la Russie. Toutefois, avec l’enlisement du conflit et l’adoption de sanctions de plus en plus sévères qui interdisent entre autres la vente aux Russes des équipements pour la production du GNL, la pression sur les compagnies occidentales et asiatiques, associées aux projets arctiques russes, a commencé à monter, si bien que Linde Engineering s’est retiré de l’Arctic LNG-2, alors que Total a décidé de ne plus apporter de capital à ce projet qui se retrouve par conséquent en manque de financement et de technologies nécessaires à sa finalisation (Afanasiev, 2022). Les constructeurs navals sud-coréens ont annulé la commande russe pour la construction d’un premier méthanier pour cause de défaut de paiement (Staalesen, 2022a) et d’autres annulations pourraient suivre. Quant aux compagnies chinoises contribuant à la réalisation du projet – Bomesc Offshore Engineering, Cosco Shipping Heavy Industry, Penglai Jutal Offshore Engineering, Wison Offshore Engineering et Qingdao McDermott Wuchuan, elles ont suspendu leurs activités en Russie (Staalesen, 2022b ; Humpert, 2022; Zhou, 2022), comme nombre d’autres entreprises chinoises (Power, 2022; Strumpf, 2022).

Cette cascade d’annulations de contrats menace aujourd’hui tous les projets réalisés dans l’Arctique russe, qu’il s’agisse de l’exploration de ressources ou du développement du trafic le long de la RMN. La reprise de ces projets dépend de facteurs difficiles à prévoir : la durée et l’issue du conflit en Ukraine, l’évolution de la situation interne en Russie, la constance et la cohérence de la nouvelle politique des États-Unis et de l’UE vis-à-vis de la Russie et la volonté d’autres pays de maintenir des relations économiques avec Moscou malgré ce contexte.

La guerre en Ukraine semble également d’avoir compromis l’avenir d’un autre grand projet gazier sino-russe – la Force de Sibérie 2. Ce projet pharaonique prévoit la construction d’un gazoduc long de 3550 km afin de relier les champs gaziers de la Sibérie orientale à la Chine, en transitant par la Mongolie.  Si achevé, il transporterait 50 milliards de m3 du gaz annuellement, ce qui devrait, aux yeux du Kremlin, compenser quelque peu la perte du marché européen pour le géant du gaz russe Gazprom (Seddon et al, 2024). Toutefois, de nombreux experts remettent en question la rentabilitéé de ce projet, mais d’autres pensent que le projet pourra dégager des excédents moyennant des incitatifs fiscaux et, plus important encore, le projet de gazoduc fournira un grand volume de commandes aux entreprises sidérurgiques russes locales (Downs et al, 2024). En effet, selon les estimations, les travaux couteraient environ 34 milliards US$ (Vakulenko, 2023), une somme importante que les Russes vont devoir débourser eux-mêmes, car telle est l’une des conditions imposées par Pékin. Une autre condition concerne le prix du gaz: la Chine veut l’acquérir à des tarifs proches de ceux pratiqués sur le marché intérieur russe, lesquels sont sensiblement inférieurs aux prix internationaux (Alexeeva, 2024). Les négociations bilatérales sur ce projet, entamées il y a cinq ans, peinent donc à avancer. À quel moment le Kremlin cèdera aux exigences chinoises ? Il est difficile de le prédire, mais Pékin peut se permettre d’être patient tandis que Moscou dispose de moins en moins d’options pour exporter son gaz et pour trouver des alternatives aux produits chinois pour maintenir son économie à flot.

La Chine dispose de suffisamment de temps pour prendre une décision concernant la Force de Sibérie 2. La principale raison pour laquelle la Chine n’est pas pressée de conclure un accord sur la Force de Sibérie 2 est qu’elle n’aura probablement pas besoin de ce volume de gaz avant le milieu des années 2030 (Robinson, 2024).

La Chine semble adopter une politique très prudente qui vise à protéger ses entreprises des sanctions occidentales tout en sauvegardant les positions qu’elle a déjà acquises en Arctique russe. En effet, bien que les compagnies chinoises ne fournissent plus d’équipements à l’Arctic LNG-2, il s’agit d’un arrêt temporaire ; la Chine participe toujours en tant qu’actionnaire aux autres initiatives arctiques russes et pour l’instant, n’a pas exprimé un désir de céder ses parts. Tant que le conflit en Ukraine continue, la coopération sino-russe en Arctique resterait réduite au cadre déjà existant : aucun nouveau contrat ou accord bilatéral n’a été signé depuis le 24 février alors que le géant chinois de transport maritime Cosco, jadis le principal utilisateur étranger de la RMN, n’a pas envoyé ne serait-ce qu’un seul navire dans les eaux arctiques russes depuis 2022 (Baudu et Lasserre, 2024 ; Staalesen, 2022c).

Conclusion

L’inclusion de l’Arctique russe à la BRI a donné des résultats mitigés. D’une part, en associant des compagnies chinoises à la réalisation des grands projets gaziers de Yamal LNG et Arctic LNG-2, Moscou a démontré son intérêt pour l’approfondissement du partenariat sino-russe dans cette région stratégique. D’autre part, la participation chinoise au développement de l’Arctique russe a été beaucoup moins importante que Moscou l’espérait. La Russie n’a pas réussi à attirer les investissements chinois dans ses autres projets d’infrastructure arctique, comme la construction du chemin de fer Belkomur[3] et la modernisation du port à Arkhangelsk, jugés par Pékin comme étant trop risqués et peu rentables. La RMN, officiellement intégrée à la Route de la soie polaire, peine à devenir un couloir de transport fiable, faute d’infrastructures modernes et de volonté réelle de l’État russe d’ouvrir cette voie maritime à la circulation internationale étant donné l’importance stratégique et militaire de la RMN. Ainsi, la nouvelle doctrine navale de Moscou rendue publique le 31 juillet 2022 désigne l’Arctique comme une zone sécuritaire prioritaire ou la Russie doit renforcer « ses positions dirigeantes » signalant ainsi son intention de continuer la militarisation de ses côtes et eaux arctiques (Tebin, 2022). Bien que le rythme de la coopération sino-russe dans l’Arctique se soit accéléré, le début de la guerre en Ukraine semble y apporter des correctifs importants dont la portée reste pour l’instant difficile à interpréter. À long terme, les perspectives du rapprochement Chine-Russie en Arctique dépendent fortement de la conjoncture internationale et de la capacité des deux pays à élaborer une stratégie cohérente de leur collaboration, avec des objectifs clairement définis et appliqués sur le terrain.

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[1] Service de renseignement intérieur et de sûreté du territoire de la Russie.

[2] La périodique nationaliste, le Huanqiu Shibao (环球时报), a publié, par exemple des nombreux articles virulents en reprenant certains éléments du discours du Kremlin et en mettant en avant le rôle que les États-Unis auraient joué dans l’escalade du conflit, voir par exemple, « 美国在乌克兰的这些“秘密”,要被揭开了 » ( Est-ce que les “secrets” des États-Unis en Ukraine seraient révelés ?), 环球网 (Global Times), 8 mars 2022, https://world.huanqiu.com/article/476tvWGyTJT, c. le 23 septembre 2024;  Yang Sheng, Deng Xiaoci, « Six months on, US adds fuel to Ukraine crisis with $3b aid as world order alters, West hegemony weakens », Global Times, 24 août 2022, https://www.globaltimes.cn/page/202208/1273803.shtml, c. le 23 septembre 2024.

[3] Par ailleurs, le projet Belkomur n’a toujours pas été mis en œuvre en raison de problèmes internes à la Russie.


[1]Arc 7 sur l’échelle russe (Arc 4 à 9 désigne des navires commerciaux de capacité polaire) et PC 4 (Polar Class) sur une échelle de 1 à 7 selon la classification internationale IACS (International Association of Classification Societies).

[2]La DSME a construit 15 autres méthaniers brise-glace de classe Arc7 qui constitue aujourd’hui l’essentiel de la flotte russe transportant le GNL, Leksyutina Yana V. (2021). « Сотрудничество России со странами Северо-Восточной Азии в вопросах хозяйственного освоения Арктики » (La coopération entre la Russie et les pays de l’Asie du Nord-Est dans les domaines d’exploration des ressources arctiques), Проблемы Дальнего Востока (Far Eastern Studies), n°1, p.3-48.

La Transnistrie, un an après la relance de la guerre en Ukraine

Florent Parmentier

Regards géopolitiques 10(2)

Florent Parmentier, docteur, est Secrétaire général du CEVIPOF – Sciences Po. Il enseigne la prospective, les affaires européennes et publiques à Sciences Po et à l’Université Mohammed VI Polytechnique de Rabat. Il est chercheur-associé au Centre de géopolitique de HEC Paris, au Centre Grande Europe de l’Institut Jacques Delors et du German Marshall Fund Paris. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Moldavie à la croisée des mondes, Paris, Non Lieu, 2019 (avec Josette Durrieu). 

florent.parmentier@sciencespo.fr  

Cet article a été publié par Diploweb le 19 mars 2023, https://www.diploweb.com/La-Transnistrie-un-an-apres-la-relance-de-la-guerre-en-Ukraine.html,  dans le cadre de l’accord de partenariat CQEG – Diploweb

Résumé : Plus d’un an après la relance de la guerre russe en Ukraine, cette dernière s’étendra-t-elle en Transnistrie ? Pendant longtemps, le conflit transnistrien a paru être sous contrôle, l’absence de solution politique étant jumelée avec une absence de violence. Toutefois, la guerre en Ukraine a pu remettre en cause un statu quo qui convenait finalement bien aux élites transnistriennes. Enfin, il faut considérer les différents scénarios d’extension du conflit ou de solution négociée.

Mots-clés : Transnisitrie, Russie, Ukraine, Moldavie, guerre.

Summary : More than a year after Russia reignited its war in Ukraine, will it spread to Transnistria? For a long time, the Transnistrian conflict appeared to be under control, with the absence of a political solution coupled with an absence of violence. However, the war in Ukraine may have challenged a status quo that ultimately suited the Transnistrian elites. Finally, we need to consider the various scenarios for extending the conflict or finding a negotiated solution.

Keywords : Transnistria, Russia, Ukraine, Moldova, war.

Parmi les sept voisins de l’Ukraine, la Moldavie est probablement celui dont le nom revenait jusqu’à présent le moins dans les médias internationaux. Le conflit séparatiste à l’Est de la Moldavie, la Transnistrie, était voici un an considéré comme le conflit séparatiste post-soviétique le plus à même d’être résolu.

De fait, la Transnistrie est une mince bande de terre d’environ 4 000 km², située à l’Est de la Moldavie, et frontalière de l’Ukraine. Littéralement, son nom signifie « au-delà du Dniestr », du nom d’un fleuve qui traverse l’espace moldave. Ce nom ne correspond pas à une ethnie particulière (qui n’existe pas), mais à cet espace délimité où vit une population composée principalement d’Ukrainiens, de Russes et de Roumains. Pendant trois décennies, la Transnistrie a connu une indépendance de facto, lui permettant de développer ses propres institutions (présidence, parlement, monnaie, etc.).

Aussi, plus d’un an après la relance de la guerre russe en Ukraine, cette dernière s’étendra-t-elle en Transnistrie ?

Pendant longtemps, le conflit transnistrien a paru être sous contrôle, l’absence de solution politique étant jumelée avec une absence de violence. Toutefois, la guerre en Ukraine a pu remettre en cause un statu quo qui convenait finalement bien aux élites transnistriennes. Enfin, il faut considérer les différents scénarios d’extension du conflit ou de solution négociée.

Un conflit non-résolu, mais longtemps sous contrôle

Le conflit transnistrien prend naissance dans la période troublée de la fin de l’Union soviétique. En 1990, une partie des élites transnistriennes craignent de voir la Moldavie absorbée par la Roumanie, et mobilise les russophones locaux. Cette proposition suscite une opposition vive de la part des minorités russophones, qui représentent une majorité de la population en Transnistrie. La montée des tensions se cristallise avec l’indépendance, sur fond de nationalisme et de désintégration des structures soviétiques existantes. C’est entre mars et juillet 1992 que prennent place des combats entre les troupes moldaves et celles dépendant de la XIVe armée russe.

Depuis le cessez-le-feu de 1992, si aucune solution politique n’a pas être conclue, la situation en Transnistrie n’a pas fait une seule victime de plus. Le statu quo, par nature provisoire, a pu déboucher sur un équilibre précaire. La Transnistrie a pu dégager une forme de stabilité, autour d’un territoire, d’une population et d’une administration. Il manque toutefois à Tiraspol une reconnaissance internationale, même minimale. A ce stade, la Transnistrie n’est reconnue par aucun Etat, pas même la Russie. Seuls les régimes d’autres territoires séparatistes de Géorgie (Ossétie du Sud, Abkhazie) et d’Azerbaïdjan (Haut-Karabakh) l’ont reconnue.

Si le conflit a pu perdurer sous une forme non-violente, c’est que le statu quo était relativement commode pour les autorités transnistriennes. En effet, les élites transnistriennes ont fait dépendre leur prospérité de la proximité d’Odessa, et leur sécurité de Moscou. Tiraspol ne se situe en effet qu’à moins de 100 km du grand port ukrainien sur la mer Noire. Elle constitue de fait un hinterland d’Odessa. Toutefois, les réseaux de renseignement russes ont une influence déterminante sur le fonctionnement de la République moldave du Dniestr. Toute action diplomatique de Tiraspol est réalisée en étroite relation avec Moscou.

Au-delà de Kiev et de Moscou, Tiraspol a aussi tâché de construire des rapports équilibrés avec Chisinau, la capitale de la Moldavie. Les frontières entre Transnistrie et Moldavie peuvent se franchir aisément, notamment pour des raisons commerciales. Les relations politiques, quant à elles, sont plus aléatoires en fonction des majorités à Chisinau, et des intérêts réciproques. Symbole de cette coexistence pacifique : le Sheriff Tiraspol, club phare de la Transnistrie, joue dans le championnat moldave de football. Il en a même remporté tous les titres entre 2001 et 2022, à l’exception de 2011 et 2015. Derrière ce club ayant participé à la ligue des Champions en 2021-2022, se trouve un oligarque transnistrien, Viktor Gusan (RFI, 2022), dont les intérêts sont remis en question par le conflit.

A proximité de la guerre en Ukraine, sans être sur la ligne de front

Lorsque la guerre en Ukraine a été relancée, la question de l’intervention de troupes transnistriennes en Ukraine a été posée directement. Quelques milliers de réfugiés ukrainiens sont passés par le territoire transnistrien, où ils ont été accueillis. Mais la Transnistrie, autrefois d’apparence stable, a vu la guerre en Ukraine engendrer l’apparition de nouvelles tensions dans la région.

L’attaque russe du 24 février 2022 a vu l’ensemble du territoire ukrainien être visé, du Donbass jusqu’à la Biélorussie, dans le cadre de l’attaque de Kiev. Du Nord, de l’Est et du Sud, l’ensemble des troupes mobilisables a été lancé sur le territoire ukrainien. Dans ce contexte, la Transnistrie, situé à l’Ouest, aurait pu constituer un autre angle d’attaque pour les forces armées russes. Après tout, en dehors de quelques troupes présentes localement, le territoire séparatiste est le lieu d’importants entrepôts de munitions ex-soviétiques, notamment à Colbasna. Or, la question du niveau de réserves en munitions risque de tenir un rôle déterminant dans le rapport de force entre les belligérants.

Pour autant, la Transnistrie est restée militairement à l’écart de la guerre en Ukraine. Elle n’a pas envoyé ses troupes russes, ni de réservistes. La raison en est simple : au bout d’un an de guerre, la Transnistrie se trouve loin du front. A titre d’exemple, la distance entre Tiraspol et Kherson est d’environ 230 km. Avec le reflux de la contre-offensive ukrainienne de septembre – novembre 2022, le territoire occupé par la Russie s’est trouvé encore plus loin. Toute jonction des forces est impossible en l’état. En avril et mai 2022, plusieurs explosions ont eu lieu localement, sans pour autant que les auteurs ne soient appréhendés. En d’autres termes, une participation de la Transnistrie au conflit, au vu du taux d’attrition, aurait vite amené les Ukrainiens à attaquer ces territoires pour les libérer de la présence russe. Or, cela aurait supposé un accord de la Moldavie, qui n’a pas vu cette possibilité d’un œil favorable : cela reviendrait à ruiner des décennies de diplomatie, pour un résultat incertain.

L’hypothèse d’une intervention de l’Ukraine a été évoquée par l’ancien conseiller à la communication du président Zelenski, Oleksii Arestovych. Ce dernier, alors en fonction, a mentionné dès le début de la guerre que la prise de ce territoire par l’armée ukrainienne pourrait prendre « trois jours » (Journal of Odessa, 2023) si la Moldavie en faisait la demande. Cette proposition ressemblait toutefois plus à un ballon d’essai qu’à une possibilité sérieuse. En effet, le front de l’Est reste prioritaire pour les Ukrainiens, tandis que les Transnistriens n’ont guère les moyens de se diriger vers Odessa sans se mettre en danger de manière existentielle. La Russie, quant à elle, a tout intérêt à utiliser la Transnistrie pour créer un point de fixation à l’Ouest de l’Ukraine d’une part, et pour déstabiliser la Moldavie d’autre part.

Quels perspectives pour la fin du conflit transnistrien ?

Après trente ans de relative stabilité, la guerre en Ukraine est venue bousculer le sort de la Transnistrie. Les inquiétudes locales sont fortes du fait de l’environnement régional dégradé : les capacités de production de l’Ukraine et de commerce sont très nettement amoindries. Faut-il imaginer un conflit imminent ou une paix négociée en Transnistrie ? Il existe, de fait, une variété de scénarios possibles, en fonction de l’évolution de la géopolitique régionale.

Le scénario du conflit généralisé en Transnistrie n’est certes pas à exclure. Toutefois, ses conditions de réalisation requièrent de nombreuses conditions. Tout d’abord, il est difficile d’imaginer que les différents acteurs puissent faire de la Transnistrie un enjeu prioritaire. C’est vrai pour la Russie s’il n’y a pas de continuité territoriale entre les territoires occupés par la Russie et la frontière transnistrienne. Or, la distance entre les troupes russes et la frontière transnistrienne représente aujourd’hui plus de 200 km. Les Ukrainiens doivent avant tout viser la libération de leur propre territoire. Quant à la Moldavie, elle ne semble pas intéressée par un retour de la Transnistrie par la force. Le projet de réintégration du territoire est visé à moyen terme, il requiert probablement de nombreuses ressources et la mobilisation de partenaires internationaux.

A l’inverse, la guerre en Ukraine peut-elle pousser les protagonistes à conclure une paix en Transnistrie ? C’est peu probable à court terme. Le format de négociation du conflit, lancé dans le cadre de l’Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe, compte la Russie et l’Ukraine comme principaux négociateurs. Il est aujourd’hui rendu inopérant par le conflit. Si la Russie devait abandonner la Transnistrie, sans obtenir de concessions pour elle, ce serait un recul important de son influence dans la région. A l’inverse, si la Moldavie devait donner trop d’importance à la Transnistrie dans les nouvelles institutions, le risque serait de bloquer le fonctionnement du pays. Un tel scénario avait été craint à l’occasion des discussions autour du projet de « Mémorandum Kozak » (2003), du nom du négociateur russe Dmitri Kozak. La Transnistrie serait alors à la Moldavie ce que la Republika Srpska est à la Bosnie-Herzégovine.

La réintégration de la Transnistrie est déjà une réalité en matière de football, mais plus sérieusement, les acteurs économiques transnistriens sont aujourd’hui tournés vers les marchés européens. La vraie question consiste à savoir quand une fenêtre de négociation pourra s’ouvrir. Dans l’attente, les gouvernants moldaves, Maïa Sandu en tête, entendent bien poursuivre un rapprochement accéléré avec l’Union européenne. L’obtention d’un statut de candidat en juin 2022 constitue une avancée fondamentale en la matière.

Dans l’attente, il faut s’attendre à ce que la Transnistrie reste un facteur de déstabilisation pour la Moldavie. Depuis les années 1990, la politique étrangère russe a longtemps favorisé la volonté de conserver une influence sur l’ensemble de la République de Moldavie plutôt que de pousser pour l’indépendance de la Transnistrie. En raison de la guerre, les relations entre la Moldavie et la Russie sont substantiellement plus tendues. La présidente moldave souhaite sortir la Moldavie d’un grand nombre de ses engagements précédents auprès de la Communauté des Etats indépendants, esquisser de nouvelles relations avec l’OTAN ou contrer l’influence de la Russie (notamment par l’interdiction de certains portails d’information russophones). En février 2023, Maïa Sandu a clairement accusé, dans une allocation, la Russie de tenter de subvertir la Moldavie de l’intérieur pour déstabiliser ses autorités (Le Grand Continent, 2023). Ce sont donc des capacités de résilience dont la Moldavie aura besoin face aux différents scénarios de déstabilisation que l’on peut imaginer (Parmentier, 2023 ; Cenusa, 2023). Les déclarations bilatérales menaçantes, la désinformation, le renseignement, le cyber, le soutien en sous-main d’opposants des gouvernants actuels (via des manifestations) ou encore le chantage bilatéral (économique et énergétique) sont autant de points à surveiller à l’avenir.

Florent Parmentier

Références

Cenusa, D. (2023). Unpacking the Russian scenarios of influencing Moldova and the lack of parallels with Belarus, East-West Risk Analysis Compass (Newsletter), 16 mars, https://dioniscenusa.substack.com/p/explainer-15-unpacking-the-russian 

Journal of Odessa (2023). Arestovich: Ukraine can solve the problem of Transnistria « in three days », 23 février, https://odessa-journal.com/arestovich-ukraine-can-solve-the-problem-of-transnistria-in-three-days/

Le Grand Continent (2023). Le plan de Poutine pour prendre la Moldavie, 13 février, https://legrandcontinent.eu/fr/2023/02/13/le-plan-de-poutine-contre-la-moldavie/

Parmentier, F. (2023). Moldavie : trois scénarios autour d’un coup d’État pro-russe. Le Grand Continent, 16 fév., https://legrandcontinent.eu/fr/2023/02/16/moldavie-trois-scenarios-autour-dun-coup-detat-pro-russe/.

RFI (2022). Moldavie: Victor Gusan, le «sheriff» de Transnistrie, Radio-France International (RFI), 8 mai 2022, https://www.rfi.fr/fr/podcasts/europ%C3%A9en-de-la-semaine/20220507-moldavie-victor-gusan-le-sheriff-de-transnistrie

Mars 2023-Parmentier/Diploweb.com

Compte-rendu

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

Regards géopolitiques 10(2)

Emmanuel Lincot (2023). Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale. Paris : Le Cerf.

 

L’Asie centrale, vaste espace étiré du Caucase à la Mongolie en passant par le Xinjiang, depuis longtemps traversé de courants d’échange, de migrations et de courants d’idées, est aujourd’hui une région sur laquelle Moscou, mais aussi Téhéran, Ankara et surtout Pékin rivalisent économiquement et diplomatiquement pour y faire croitre leur influence. Quatre acteurs aux relations complexes – auxquels il faut ajouter l’Inde et le Pakistan – entre lesquels les Républiques d’Asie centrale issues de l’éclatement de l’URSS en 1991 (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan), ainsi que trois autres ex-républiques soviétiques, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie dans le Caucase, mais aussi l’Afghanistan et la Mongolie, tentent de naviguer au mieux de leurs intérêts. Un ensemble très disparate auquel vient se superposer la rivalité idéologique entre le communisme et l’islam, nulle part plus évidente qu’au Xinjiang où Pékin tente d’assoir son contrôle politique dans une région stratégique où la Chine craint, à tort ou à raison, de perdre son contrôle.

Auteur de plusieurs livres sur la Chine, sinologue professeur à l’Institut catholique de Paris, Emmanuel Lincot propose ici une analyse qui fait suite à son livre Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique (Lincot, 2021). L’sauteur s’efforce de présenter les rivalités entre les puissances extérieures à l’Asie centrale certes, Chine, États-Unis, Russie, Union européenne, mais aussi Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde et Pakistan, dont les intérêts se recoupent ou s’opposent au gré de lectures changeantes et de représentations plus ou moins explicites – la crainte de l’islam militant pour la Chine ; le rêve de grandeur impériale pour la Russie ou la Turquie. Ces puissances extérieures s’appuient sur les États de la région au gré de leurs calculs stratégiques tandis que ces derniers tentent de tirer parti des divisions ou des convergences de vues des puissances extérieures, ainsi le Kazakhstan qui tâche de capitaliser sur son rôle de pivot ferroviaire tout en s’appuyant tantôt sur la Russie, tantôt sur la Chine pour se prémunir de leurs ambitions parfois trop appuyées.

 

L’ouvrage débute par un long voyage dans les imaginaires et représentations que suscite cette région. Gengis Khan, Samarcande, soufisme, Amou-Daria, épopée antique d’Alexandre le Grand, la culture hellénistique teintée de bouddhisme qui a longtemps servi de trait d’union à cette grande région, l’eurasisme russe, le panturquisme, mais aussi bien sûr les routes de la soie entre monde chinois et monde romain, héritage commun tant il est vrai que les réseaux n’ont pas été constitués par la Chine seule mais que la Chine présente volontiers aujourd’hui comme la marque de son rôle prépondérant dans son grand projet de la Belt and Road Initiative… L’Asie centrale renvoie ainsi à nombre de mythes et de souvenirs historiques. Dernier avatar de ces mythes, celui de la rivalité séculaire à ;laquelle se livreraient les empires, que Halford Mackinder avait au début du XXe siècle tenté d’ériger en mythe intemporel d’une lutte immanente entre puissance continentale et puissance maritime, pour justifier sa vision de la politique britannique à déployer face à l’Empire russe dans leur grande rivalité de l’époque – le Grand Jeu cher à Rudyard Kipling et que l’écrivain a mis en scène dans son roman Kim (1901). Pourtant, la thèse du heartland (1904) et son pendant, celle du rimland de Nicholas Spykman (1942) si elles ont inspiré plusieurs stratèges, ne reposent que sur des prémisses scientifiques très fragiles et contestables, comme nombre de grands modèles historiques souvent bien réducteurs comme le choc des civilisations de Huntington (1996) ou la fin de l’Histoire de Fukuyama (1992).

L’un des points forts du livre est l’analyse fine des interactions entre la Chine et cette région, où l’argent de Pékin attire autant que son nationalisme inquiète, et où le communisme rencontre un islamisme à la fois nomade et radical. « Deux systèmes de valeurs s’affrontent. L’un se réfère à l’islam. L’autre à une tradition impériale et à une idéologie marxiste » : ce qu’écrit Emmanuel Lincot au sujet du Xinjiang, où se cristallise une brutale répression pensée comme anti-islamique par la Chine, vaut également pour le reste de la région. Ces idéologies, l’islam politique et le nationalisme chinois qui s’appuie désormais sur le communisme, s’opposent dans la région mais la réponse chinoise se module selon les lieu : répression très lourde au Xinjiang, contrôle militaire des approches du Xinjiang avec des bases militaires au Tadjikistan, mais dialogue avec les talibans désormais au pouvoir en Afghanistan pour tenter de faire prévaloir les intérêts économiques chinois dans ce pays ravagé mais doté de gisements minéraux considérables. Un seul lit pour deux rêves, résume l’auteur, reprenant la métaphore de l’époque de la guerre froide (Fontaine, 1981) décrivant l’opposition idéologique entre États-Unis et Union soviétique et le modus vivendi qui s’était établi entre les deux blocs, soulignant ainsi l’angle de plus en plus idéologique de cette rivalité.

L’auteur ne cède pas à une critique radicale de la Chine. « Le développement en termes d’infrastructures et peut-être de biens publics qu’elle propose pour des régions stratégiques est indéniable », note-t-il, estimant même que « l’impérialisme chinois est plus fécond que celui des puissances coloniales européennes ». De même, analyse-t-il, l’« islamophobie » des Chinois constitue-t-elle un sujet tabou et complexe à mesurer, bien qu’il soit vrai que pour nombre de Hans, « les Ouïgours sont comme les Afghans et pas comme [eux] ». Si l’on parle beaucoup, et à juste titre, de la pesante répression des Ouïgours au Xinjiang, on évoque moins la peur que l’islam suscite auprès des dirigeants chinois.

L’autre intérêt du livre est qu’il ne se contente pas de parler globalement de l’Asie centrale et des républiques d’Asie centrale. Il analyse le point de vue de chaque acteur de la région, et même au-delà, puisque Riyad, Doha, Bruxelles et Washington ont également droit à un chapitre, au risque parfois de la compilation, mais le tout rédigé d’une façon claire et limpide. Un tour d’horizon d’autant plus indispensable que, dans le même temps, les États-Unis tentent d’endiguer le développement maritime de la Chine, en structurant leurs liens avec les États de la périphérie de la Chine (Japon, Corée, Philippines, Vietnam, Inde), renforçant cette crainte chez les Chinois, récente dans leur histoire mais fort prégnante depuis le XVIIIe siècle, de l’invasion par la mer ou du fameux dilemme de Malacca, la peur de voir les principaux détroits maritimes bloqués par les États-Unis et leurs alliés. Cette crainte, réelle ou surjouée, justifie à son tour nombre de stratégies de contournement, notamment les corridors ferroviaires à travers l’Asie centrale ou l’Himalaya.

Le livre permet de comprendre l’importance fondamentale de l’Asie centrale dans les représentations géopolitiques chinoises, mais aussi russes et d’autres puissances émergentes comme la Turquie ou l’Iran. Un ouvrage fort érudit, bien écrit, qui ne le cède en rien à la pertinence de l’analyse.

 

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

 

Références

Fontaine, A. (1981). Un seul lit pour deux rêves. Histoire de la détente 1962-1981. Paris: Fayard.

Lincot, E. (2021). Chine et terres d’islam: un millénaire de géopolitique. Paris : PUF.

 

L’heure des choix stratégiques pour l’Inde

Regards géopolitiques vol. 10 n. 1 (2024)

Frédéric Lasserre

Emmanuel Gonon

Frédéric Lasserre est professeur au département de Géographie de l’Université Laval, et titulaire de la Chaire de recherche en Études indo-pacifiques. Frederic.lasserre@ggr.ualaval.ca

Emmanuel Gonon est directeur de l’Observatoire Européen de Géopolitique. emmanuel.gonon@gmail.com

Résumé : l’Inde détermine largement sa politique étrangère en fonction des menaces perçues. Ces menaces provenaient des États-Unis il n’y a pas si longtemps, et, de manière croissante, de la Chine, avec comme constante la rivalité avec le Pakistan. Avec l’émergence des discours sur l’indo-pacifique se pose la question, pour l’Inde, de sa relation tant avec Washington qu’avec Pékin, dans un ballet à trois dans lequel Dehli s’efforce de conserver au moins les apparences d’une autonomie stratégique qui lui est chère.

Mots-clés : Inde, politique, Chine, rivalité, autonomie.

Summary : India’s foreign policy is largely determined by perceived threats from the United States, not so long ago, and increasingly from China, with the constant rivalry with Pakistan. The advent of the Indo-Pacific discourse raises the question of India’s relationship with both Washington and Beijing, in a three-way ballet in which Delhi strives to maintain at least the appearance of its cherished strategic autonomy.

Keywords : India, policy, China, rivalry, autonomy.

Le regain des tensions frontalières entre la Chine et l’Inde, l’expansion du projet chinois des Nouvelles routes de la soie (NRS, ou BRI pour Belt and Road Initiative en anglais), l’invasion russe de l’Ukraine et le relatif isolement de la Russie, les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine ont, au cours des dernières années, remis en cause les fondements de la politique étrangère de l’Inde et les représentations qu’elle se faisait de ces trois acteurs majeurs.

Plusieurs indices laissent entrevoir une rivalité géopolitique grandissante en Asie: l’exacerbation des tensions militaires à la frontière sino-indienne en 2020 lors des combats dans la vallée de la Galwan ; la lecture par Dehli du projet chinois perçu comme un encerclement maritime au travers de la construction d’un réseau de bases et points d’appui navals, appelé « collier de perles » (string of pearls) (Lasserre et al, 2022), auquel elle répond par le projet de « collier de diamants » (diamond necklace) en Asie centrale et dans l’espace océanique (Javaid, 2020; Bubna et Mishra, 2020; Jha, 2022). S’y ajoute le poids d’une rivalité américaine de plus en plus affirmée avec la Chine, qui conduit Washington à chercher à resserrer ses alliances ou coopérations stratégiques avec ses partenaires asiatiques ou océaniens, Australie avec l’alliance AUKUS; Australie, Japon et Inde à travers le regroupement diplomatique du Quad (Quadrilateral Security Dialogue). Ces évolutions conduisent le gouvernement indien à réévaluer ses priorités stratégiques dans une région de plus en plus appelée Indo-Pacifique, un qualificatif à géométrie variable mais qui incarne certainement la lecture, de la part de ses partisans, de la recomposition des relations régionales dans le contexte de l’ascension politique, économique et militaire de la Chine (Patman et al, 2022), comme de l’Inde et de leur concurrence multiforme accrue.

Parallèlement, les attentes indiennes nées d’une longue proximité avec Moscou connaissent une brutale remise en cause avec l’invasion de l’Ukraine en 2022. Si Dehli refuse de condamner Moscou en s’abstenant lors du vote des résolutions du 2 mars 2022 et du 23 février 2023 et lui achète de grandes quantités de pétrole et de charbon, à prix cassés il faut le souligner, il n’empêche que la coopération militaire avec la Russie est désormais limitée par les sanctions occidentales[1] tandis que l’enlisement du conflit pousse davantage Moscou dans l’orbite de Pékin, sans doute au détriment de la solidité du soutien accordé à l’Inde.

C’est dans ce contexte que l’Inde semble amorcer un processus de remise en cause de ses postulats de politique étrangère, dont une prémisse a été la définition de la Look East Policy (1991) approfondie en 2014 par la Act East Policy (2014) par le premier ministre Narendra Modi, reconduit en 2019. Comment s’articulent les paramètres de cette réflexion stratégique indienne ?

1. Abattre les dogmes ?

1.1. Envers la Chine

Un dogme fondamental de la politique étrangère indienne reposait pendant la guerre froide sur le principe de non-alignement, à la fois pour se prémunir des pressions des deux grands d’alors, mais aussi pour offrir une possibilité de constitution d’une 3e voie dont l’Inde pouvait constituer le chef de file et reposait sur les cinq principes simples du Panchsheel. Cette option diplomatique a connu des succès mitigés, mais a surtout conduit l’Inde du premier ministre Nehru à opter pour une politique de main tendue avec la Chine, même si cette approche ne faisait pas l’unanimité : le ministre des Affaires étrangères, Vallabhbhai Patel, déclarait le 7 novembre 1950, peu après l’invasion chinoise du Tibet, que « même si nous nous considérons comme des amis de la Chine, les Chinois ne nous considèrent pas comme leurs amis… » (cité par Ganguly, 2023 :99). Patel avait mis le doigt sur un travers majeur de la stratégie indienne : elle analysait le monde en termes de rivalité Est-Ouest au travers du prisme conceptuel de l’impérialisme occidental. Si cette grille d’analyse a pu se révéler fonctionnelle pendant la seconde moitié du 20e siècle, elle ne l’est plus désormais, dans un monde où l’impérialisme, y compris ses traductions heurtant directement les intérêts stratégiques de l’Inde, émanent aussi de puissances non-occidentales, Chine et Russie. En particulier, la Chine ne cesse de réaffirmer des revendications territoriales fondées sur l’extension supposée de l’autorité de l’empire des Qing, en particulier en mer de Chine du Sud ou dans l’Himalaya, comme son intention de recouvrer Taiwan, par la force au besoin.

Ce prisme analytique pèse encore sur les représentations indiennes. Dehli a certes officiellement abandonné le principe du non-alignement (Chatterjee Miller, 2021; Raja Mohan, 2021; Kliem, 2022) pour celui de multi-alignement et de son corolaire d’autonomie stratégique (Saint-Mézard, 2022), lui permettant de justifier une posture complexe et multidimensionnelle par laquelle elle opère un rapprochement avec le Japon, l’Australie et les États-Unis ainsi qu’avec la France, sans pour autant abandonner son attitude conciliante envers la Russie ni sa politique de main tendue envers la Chine.

1.2. Envers les États-Unis

Parmi les facteurs freinant un rapprochement plus appuyé avec Washington, figurent les craintes du renouveau d’une politique isolationniste de Washington en cas de retour au pouvoir en 2024 d’une administration républicaine peut-être dirigée par Donald Trump, et l’incertitude quant au soutien réel que pourraient offrir les États membres du Quad en cas de conflit avec la Chine. Mais la méfiance indienne repose aussi sur le poids des représentations historiques.

Un épisode ancré dans le discours historique indien remonte à la guerre indo-pakistanaise de 1971, initié par la guerre civile née du mouvement indépendantiste bangladais. Washington s’aligna alors sur Islamabad et Kissinger encourageait la Chine à ouvrir un second front contre l’Inde dans l’Himalaya. Enfin, le président Nixon dépêcha la 7e flotte dans le golfe du Bengale, d’ailleurs surveillée à distance par un détachement de la flotte soviétique. Le face à face aurait pu dégénérer tant la tension était vive avant que la garnison pakistanaise ne capitule à Dacca. Ce souvenir des tractations diplomatiques comme du déploiement hostile de la flotte américaine contribue, au-delà de l’intense coopération russo-indienne en matière de fourniture militaire, à la persistance de l’image positive de Moscou à ce jour (Sengar, 2022; Ganguly, 2023) et négative, de Washington.

Mais cette représentation historique, volontiers cultivée par la Russie dans le cadre de ses relations avec l’Inde, trouve son image inverse dans un autre épisode, moins connu. Lors de la guerre sino-indienne de 1962, le président Kennedy avait ordonné le déploiement du porte-avion USS Kitty Hawk dans le golfe du Bengale pour y établir un pont aérien et livrer près de 40 000 tonnes d’armes et de matériel militaire. L’URSS, qui n’avait pas encore rompu les liens avec la Chine, a cédé aux pressions de Pékin et s’est cantonnée à une position de neutralité dans ce conflit, repoussant toutefois la livraison de chasseurs soviétiques MiG-21 à l’Inde (Athale, 2012; Brewster, 2020).

2. Les dilemmes indiens

2.1. La pérennité du soutien russe

Ces épisodes historiques soulignent, d’une part, la dimension de facto subjective des représentations historiques ; mais, au-delà de cet aspect théorique, rappellent crûment à Dehli sa dépendance militaire envers la Russie. Le principal risque militaire auquel l’état-major indien pourrait faire face serait un double conflit dans l’Himalaya contre la Chine et le Pakistan[2]. En 1962, l’URSS était le partenaire senior du duo Chine-URSS et pourtant il s’est aligné sur Pékin ; depuis plusieurs années et encore davantage depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie est devenue le partenaire junior et la question de la fiabilité du soutien militaire russe se fait prégnante aux yeux des décideurs indiens (Ganguly, 2023).

L’Inde doit ainsi composer avec le poids de ses représentations alors que des questions stratégiques se posent avec acuité. La grande majorité de son équipement militaire est d’origine russe et Dehli est dépendante du soutien de Moscou pour son approvisionnement en pièces et munitions (Jaffrelot et Sud, 2022)[3]. Mais en cas de conflit avec la Chine et son allié pakistanais, la Russie aura-t-elle la capacité de composer avec les pressions chinoises et lui apporter soutien diplomatique et assistance logistique ? Sur le long terme, la coopération technologique avec Moscou peut-elle encore permettre le développement de systèmes d’armes efficaces, comme les missiles de croisière supersoniques Brahmos, sachant qu’à court terme toute coopération technique avec Moscou est compromise et que la pérennisation des sanctions risque d’accentuer le fossé technologique entre les Occidentaux et la Russie ? (Ganguly, 2023). Même si elle tient à ce partenariat, l’Inde ne peut plus se permettre de lui être exclusive.

La France pourrait constituer une alternative durable à cette coopération militaire indo-russe. Après la vente de 26 avions de combat Rafale et de trois sous-marins diesel Scorpène en 2023, Paris et Delhi souhaitent approfondir leur coopération militaire (Cabirol, 2023; Vincent et Philip, 2023) qui s’articule autour du discours commun sur l’importance de la région indo-pacifique (Milhiet, 2022). Si cette coopération, en matière d’achat d’armements, se heurte tant à la lenteur de la bureaucratie indienne qu’à la politique d’indigénisation de la production (Atmanirbhar Bharat) lancée par le premier ministre Modi en 2020 (Sénat, 2020), elle a toutefois abouti à la reformulation et à l’approfondissement en janvier 2023 d’un partenariat stratégique signé 25 ans plus tôt[4].

2.2. L’autonomie stratégique

On peut argumenter que la reformulation des orientations stratégiques indiennes est le reflet d’une approche très pragmatique, ce que S. Jaishankar, le ministre des Affaires étrangères indien, a récemment résumé : « l’esprit d’indépendance qui a conduit au non-alignement […] peut aujourd’hui mieux s’exprimer dans le cadre de partenariats multiples » (Jaiskankar, 2019). Alors que sa situation sécuritaire commençait à se dégrader avec la montée en puissance de la Chine et son agressivité croissante le long des frontières terrestres et maritimes dans les années 2000, Delhi a commencé à intensifier sa coopération en matière de défense et de sécurité avec les États-Unis. Si l’Inde s’était maintenue proche de la Russie et de la Chine après les années 1990 pour préserver son autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, dans les faits, l’aggravation du déséquilibre des forces avec la Chine et ses conséquences l’ont poussée à se rapprocher de Washington (Raja Mohan, 2021).

Dans cette analyse, le calibrage continu des relations de l’Inde avec les grandes puissances ne serait plus motivé par des notions abstraites de non-alignement et d’autonomie stratégique, mais par l’évaluation des conditions concrètes auxquelles l’Inde est ou pourrait être confrontée. Cependant, il est certain que le discours politique et académique sur la politique étrangère de l’Inde a eu tendance à présenter le non-alignement comme un cadre idéologique immuable dans une orientation politique anti-occidentale (Raja Mohan, 2021), teintant nécessairement les analyses du gouvernement indien.

De fait, plusieurs observateurs font valoir que la position actuelle du gouvernement indien, consistant à conserver une relative neutralité afin de ne pas froisser la Chine et de maintenir ainsi une certaine ouverture, pourrait, elle aussi, ne pas être viable à terme. Cette impossibilité de maintien d’une politique d’équidistance (fence sitting en anglais, plus péjorativement) que traduit le refus de toute alliance formelle, revient sous la plume de plusieurs analystes (Ganguly, 2023 ; Bajpaee, 2022).

Il est certain que ce dogme fondamental, couplé avec les représentations historiques à l’endroit des États-Unis, teintent négativement l’idée d’un partenariat stratégique avec ces derniers qu’ils apprécieraient, leur permettant de réduire les effectifs de la 5eme et de la 6eme flotte dans l’océan, mais dans lequel l’Inde ne veut pas être un partenaire junior (Stephens, 2015).

D’autres analystes font valoir que l’Inde est confrontée à des menaces pressantes et qu’elle n’a pas le luxe de maintenir l’apparence de son autonomie stratégique, davantage une illusion qu’une réalité, avec le risque d’une marginalisation stratégique du pays alors qu’autour se nouent des coopérations de long terme, entre Pakistan et Chine, mais aussi entre Iran et Chine, Myanmar et Chine ; Australie et Japon ; Vietnam et Japon (Bajpaee, 2022, 2023).

2.3. Ouvrir l’économie indienne

La seule issue pour l’Inde face à l’impossible autonomie stratégique est de construire son attractivité commerciale. Alors que les deux États avaient un PIB équivalent en 1987, celui de la Chine représentait environ 5,5 fois celui de l’Inde en 2021 (Statistic Times, 2021). Ce découplage entre la croissance des deux économies est préoccupant pour l’Inde car il réduit le levier financier disponible pour son gouvernement tout en limitant l’intérêt comparatif du marché indien auprès des acteurs de la région indo-pacifique. Le principal atout de la Chine contemporaine est à l’inverse la taille de son marché et ses liquidités pour investir ou prêter à des partenaires potentiels, domaines dans lesquels l’Inde ne peut pas encore la concurrencer. Si la croissance est devenue plus active en Inde et supérieure à celle de la Chine depuis deux ans (Allison, 2023), pour envisager un rattrapage économique sur le long terme et pouvoir concurrencer la Chine sur le plan géoéconomique, le gouvernement indien devra promouvoir une politique plus favorable aux investissements étrangers, une plus grande stabilité de l’environnement d’affaires, et contrôler sa tentation de retourner aux politiques protectionnistes qui ont longtemps prévalu en Inde, avec une hausse des tarifs douaniers depuis 2017 (Stephens, 2015; Ganguly, 2023). Certes, l’Inde a signé un accord commercial avec l’Australie et un partenariat économique avec les Émirats Arabes Unis, et est en train de négocier des accords de libre-échange avec l’Union européenne avec le Royaume-Uni, mais elle s’est retirée du RCEP[5] en novembre 2019, sans doute parce que la Chine en est signataire, tandis que les négociations avec le Canada piétinaient déjà avant la crispation des relations entre les deux États en septembre 2023.

Conclusion

Dans la région, l’Inde n’est pas le seul acteur à hésiter à s’engager sur la voie d’une coopération accrue avec les États-Unis ou le Japon pour contenir l’ascension politique et militaire de la Chine. En effet, le potentiel de confrontation entre le Quad et la Chine suscite de profondes inquiétudes dans toute l’Asie. Plusieurs ont adopté le langage de la neutralité pour faire face à la nouvelle fracture géopolitique en Asie, neutralité nuançant leur discours sur l’Indo-Pacifique tout en l’embrassant afin d’en atténuer les contours anti-chinois, comme l’Indonésie, l’ASEAN, voire le Japon.

Le risque pour l’Inde est cependant, d’une part, de ne pas saisir une piste de coopération dans le contexte du durcissement apparent de la posture chinoise ; et d’autre part, de perdre une occasion d’asseoir l’affirmation de la puissance indienne, dans un contexte de coopération renforcée. En 2017, l’analyste Amitav Acharya résumait ainsi le dilemme géostratégique de l’Inde : « New Delhi semble toujours paralysée par un déficit de vision. Alors que de nombreuses idées originales de [Jawaharlal] Nehru, premier Premier-ministre de l’Inde, semblent réalisables, l’Inde semble toujours en proie au doute et au fardeau des idéologies héritées. » (Acharya, 2017 : 165). Le Quad, le concept d’Indo-Pacifique, l’AUKUS mettent en lumière certains des dilemmes auxquels l’Inde est confrontée en ce qui concerne la redéfinition de ses priorité stratégiques et diplomatiques: partager le fardeau de l’endiguement de la Chine dans l’Indo-Pacifique, ou opter pour une approche d’apaisement ; s’engager ou non à dépendre des États-Unis en tant que partenaire de défense (Chatterjee Miller, 2021), car elle ne peut se passer d’être un partenaire à l’heure actuelle, au cœur d’un Indo-pacifique qu’elle a elle-même, volontairement ou pas, suscité. La posture intellectuellement élégante de S. Jaishankar du multi-alignement ne lui gagnera aucun allié en cas d’affrontement avec la Chine.

Références

Acharya, A. (2017). East of India, South of China: Sino-Indian encounters in Southeast Asia. Oxford: Oxford University Press.

Allison, G. (2023). Will India Surpass China to Become the Next Superpower? Foreign Policy, 24 juin, https://foreignpolicy.com/2023/06/24/india-china-biden-modi-summit-great-power-competition-economic-growth/, c. le 24 sept. 2023.

Athale, A. (2012). The Untold Story: How Kennedy came to India’s aid in 1962. Rediff, 4 déc., https://www.rediff.com/news/special/the-untold-story-how-the-us-came-to-indias-aid-in-1962/20121204.htm, c. le 24 sept. 2023.

Bajpaee, C. (2022). Is Strategic Autonomy a boon or burden for India ? The Diplomat, 9 avril, https://thediplomat.com/2022/04/is-strategic-autonomy-a-boon-or-burden-for-india/, c. le 22 sept. 2023.

Bajpaee, C. (2023). Reinvigorating India’s ‘Act East’ Policy in an age of renewed power politics, The Pacific Review, 36(3), 631-661

Brewster, D. (2020). India-China conflict: A move from the Himalayas to the high seas? The Interpreter, Lowy Institute, 10 juillet, https://www.lowyinstitute.org/the-interpreter/india-china-conflict-move-himalayas-high-seas, c. le 24 sept. 2023.

Bubna, V. et Mishra, S. (2020). String of Pearls vs Necklace of Diamonds. Asia Times, 14 juillet, https://asiatimes.com/2020/07/string-of-pearls-vs-necklace-of-diamonds/

Cabirol, M. (2023). Inde/France : un partenariat très stratégique qui s’inscrit dans le temps très long. La Tribune, 15 juillet, https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/inde-france-un-partenariat-tres-strategique-qui-s-inscrit-dans-le-temps-tres-long-969803.html, c. le 24 sept. 2023.

Chatterjee Miller, M. (2021). The Quad, AUKUS, and India’s Dilemmas. Asia Program, Council on Foreign Relations, 13 oct., https://www.cfr.org/article/quad-aukus-and-indias-dilemmas, c. le 24 sept. 2023.

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Jaffrelot, C. et Sud, A. (2022). Indian Military Dependence on Russia, Expressions, Institut Montaigne, 5 juillet, https://www.institutmontaigne.org/en/expressions/indian-military-dependence-russia

Jaishankar, S. (2019). Discours du ministre des Affaires étrangères à la 4ème conférence Ramnath Goenka, 14 novembre, https://www.mea.gov.in/Speeches-Statements.htm?dtl/32038

Javaid, A. (2020). What is Necklace of Diamonds Strategy? Jagran Josh, 21 juoin, https://www.jagranjosh.com/general-knowledge/necklace-of-diamond-strategy-1592404137-1

Jha, Y. (2022). Necklace of diamonds vs string of pearls : India-China standoff. Times of India, Readers Blog, 23 juin, https://timesofindia.indiatimes.com/readersblog/youthwrites/necklace-of-diamonds-vs-string-of-pearls-india-china-standoff-43458/

Kliem, F. (2022). Great Power Competition and Order Building in the Indo-Pacific: Towards a New Indo-Pacific Equilibrium. Londres : Routledge.

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Milhiet, P. (2022).Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Enjeux internationaux, perspectives françaises. Paris : Le Cavalier Bleu.

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Raja Mohan, C. (2021). Non-Alignment, nationalism and the Quad. ORF Online, Observer Research Foundation, 13 avril, https://www.orfonline.org/expert-speak/non-alignment-nationalism-and-the-quad/, c. le 24 sept. 2023.

Saint-Mézard, I. (2022). Géopolitique de l’Indo-Pacifique. Paris : PUF.

Sénat (2020). L’Inde, un partenaire stratégique. Rapport d’information n° 584 (2019-2020), déposé le 1er juillet 2020, https://www.senat.fr/rap/r19-584/r19-584.html

Sengar, S. (2022). When Russia Stunned US & UK Naval Forces And Helped India Win The 1971 War. India Times, 1er mars, https://www.indiatimes.com/news/india/when-russia-stunned-us-uk-naval-forces-helped-india-win-1971-war-563248.html, c. le 24 sept. 2023.

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Stephens, P. (2015). Is this the Indo-Pacific century ? Gulf News, 10 oct., https://gulfnews.com/opinion/op-eds/is-this-the-indo-pacific-century-1.1598323, c. le 24 sept. 2023.

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[1] L’accord de production de 600 000 AK-203 en Inde, signé fin 2021, échappe aux sanctions, mais les batteries S400 commandées en 2018 ne sont pas livrées, sans doute parce qu’elles doivent être payées en dollars américains.

[2] C’est d’ailleurs ce risque qui a incité la Commission permanente pour la Défense, à requérir un budget dépassant 3% du PIB pour l’année budgétaire 2023-2024; Standing Committee on Defence (2022-23), 17th Lok Sabha, Ministry of Defence, Demands for Grants (2023-24), 36th Report, Lok Sabha Secretariat, mars 2023.

[3] Elle est d’environ 40% pour la marine, devant l’aviation (70%) et l’armée de terre (90%); voir Jaffrelot et Sud (2022).

[4] Signé le 26 janvier 1998, ce partenariat prévoyait notamment le développement de la coopération sur les questions relatives à la défense, au nucléaire civil, à l’espace et à la sécurité. France Diplomatie, « Le partenariat stratégique franco-indien en 4 questions », 15 mars 2023, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/inde/le-partenariat-strategique-franco-indien-en-4-questions/

[5] Le Partenariat économique régional global, en anglais Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP) et davantage connu sous ce nom, est un accord de libre-échange proposé par l’ASEAN qui regroupe 15 États de l’Asie de l’Est et du Sud-Est et est entré en vigueur en 2022.

Compte-rendu. Bruno Tertrais (2023). La guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires. Paris : L’Observatoire.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

De l’Ukraine au Proche-Orient en passant par le Caucase, les conflits éclatent et les tensions s’intensifient à la lisière de l’Union européenne. Les affrontements potentiels sont tout aussi évidents en Asie, notamment en mer de Chine du Sud, alors que Pékin fait monter la pression sur Taïwan. Les signaux annonciateurs de ce retour possible de la guerre étaient bien réels depuis quelques années même si, trop longtemps, l’Europe – à commencer par la France et l’Allemagne – avait préféré ne pas les voir, illusion portée également par plusieurs politologues qui annonçaient la vacuité de la géopolitique et la fin des guerres entre États. Ce monde en plein chaos est marqué par l’affirmation de « néo-empires » autoritaires et revanchistes qui, tels la Russie, la Chine, la Turquie ou l’Iran, sont décidés à remettre en question la domination occidentale sur le système international. Sortis d’une longue torpeur, ces régimes veulent retrouver, au nom de leur grandeur passée dont on cultive le souvenir avec énergie, ce qu’ils estiment être leur place légitime sur la scène mondiale. L’auteur estime qu’avec le pic de la mondialisation vers 2010 a débuté une ère de reflux de cette intégration économique mondiale et de déclin relatif des démocraties.

Comment qualifier cette nouvelle donne ? « Nous sommes à une époque comparable  à la fois aux années 1910 – celles de la compétition entre empires qui a conduit à la Première guerre mondiale  –, aux années 1930 – celles de la menace des États fascistes qui a conduit à la Seconde –, mais plus encore aux années 1950 – celles de la guerre froide naissante », écrit Bruno Tertrais, qui précise : « Bienvenue dans la guerre tiède, troisième choc en cent ans entre le monde des autocraties et celui des démocraties, dans laquelle des États révisionnistes, insatisfaits du statu quo, seront responsables de conflits indirects et de crises majeures. » Le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), juriste et politiste, reprend le titre du célèbre roman de science-fiction de H.G. Wells, La Guerre des mondes (1898) pour nous inciter à nous confronter à cette réalité.

Réveil brutal des démocraties, qui, rappelle l’auteur, se sont permis de croire en une sorte de Fin de l’Histoire, pour reprendre l’expression de Francis Fukuyama (1992), dans laquelle le monde post-guerre froide à partir de 1991 verrait le triomphe des idées occidentales de démocratie, de consensus de Washington et de libéralisme. Cinq illusions ont ainsi orienté les politiques des pays occidentaux et du Japon, que ne troublèrent qu’à peine les attentats du 11 septembre 2001. La mondialisation se poursuivrait et montrerait ses avantages pour tous les pays. La croissance économique générerait la démocratie, notamment en Chine, et le meilleur outil pour l’atteindre serait d’encourager le commerce avec Pékin, car par la vertu des échanges commerciaux percoleraient les valeurs libérales. La fin de la guerre froide marquerait l’avènement d’un monde apaisé. L’État-nation allait peu à peu voir son importance politique décliner, tout comme les frontières, au profit des institutions internationales et de l’adoption des normes libérales occidentales. Cruelles désillusions deux décennies plus tard, alors que peu de commentateurs à l’époque ont relevé le paternalisme ou l’infatuation de ces représentations politiques.

Les illusions de l’après-guerre froide sont bel et bien mortes, tout comme l’espoir de toucher les « dividendes de la paix », qui fut longtemps celui des Européens. Le modèle politico-économique allemand est en crise. Il se fondait sur une énergie à bas prix importée de Russie, sur d’importantes exportations de produits industriels à haute valeur ajoutée vers la Chine et sur une défense assurée par l’OTAN, dont les Etats-Unis sont les plus gros contributeurs. Ce modèle doit être repensé avec la rupture des relations avec la Russie, avec l’avènement de la compétition stratégique avec la Chine et avec la perspective de voir Washington remettre en cause la prise en charge de la défense de l’Europe. La mondialisation n’a pas livré ses promesses de prospérité pour les pays du Sud, par ailleurs ; et plusieurs États n’ont jamais accepté l’idée que la démocratie libérale devrait être un objectif à terme. L’auteur centre largement son propos sur la trajectoire de deux d’entre eux, la Chine et la Russie.

En ouverture du livre, l’auteur évoque la guerre du Kosovo de 1999, les bombardements sur Belgrade, dont celui de l’ambassade de Chine par l’OTAN, et l’échec de la Russie, dans le cadre du plan de paix, à prendre le contrôle d’une partie de la province. Une humiliation que ni Moscou ni Pékin n’ont jamais oubliée. Le Kosovo et son indépendance parrainée par les Occidentaux serviront, dans le discours de la propagande du Kremlin, à justifier les occupations de territoires aux dépens de la Géorgie en 2008 puis de l’Ukraine dès 2014. De fait, la guerre du Kosovo n’est certes pas la cause du raidissement chinois ou russe, mais un épisode dont la mémoire est cultivée, comme ancrage d’une représentation d’un Occident volontiers trop interventionniste et qui voudrait régenter la planète, ce que Moscou comme Pékin ne sauraient accepter.

La confrontation de la Russie dirigée depuis bientôt un quart de siècle par Vladimir Poutine avec ce que l’auteur appelle l’« Occident collectif », n’a fait que s’intensifier sur tous les théâtres de crise, comme le montre Bruno Tertrais tout au long de cet ouvrage. L’auteur revient sur les causes de cette progressive rupture entre Moscou et les Occidentaux : dans les années 1990, et encore en 2001 lors de la crise du 11 septembre, la Russie, certes heurtée par les gestes occidentaux au Kosovo, n’avait pas d’intention de rompre avec eux. C’est peu à peu que la distance s’est instaurée. Moscou répète souvent que le point tournant aurait été la décision occidentale d’étendre géographiquement l’Alliance atlantique jusqu’aux frontières de l’ex-URSS, donc d’inclure dans l’OTAN les anciennes démocraties populaires satellites de Moscou. Les Occidentaux, dans les négociations qui ont présidé à la gestion de la chute du mur de Berlin (1989) puis à la réunification allemande en 1991, auraient promis de ne jamais étendre l’alliance vers l’Est. Or, la Russie avait souscrit au principe du libre choix des alliances à travers la charte de Paris. De même, Moscou avait signé le mémorandum de Budapest de 1994 garantissant l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Ukraine, et avait confirmé en 2009 ce document.

Cette idée d’une promesse occidentale de ne jamais étendre l’OTAN en Europe orientale ne tient guère, en effet. Aucun accord formel signé entre les Occidentaux et la Russie ou l’URSS ne contient une telle clause. Il semble qu’elle n’ait même jamais été formellement confirmée verbalement, selon Sarotte (2021). Certes, le secrétaire général de l’Union Soviétique, Mikhail Gorbatchev, avait affirmé en juillet 1990 que le déploiement de « structures de l’OTAN » en Europe de l’Est était inacceptable (p.96). Le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, aurait expliqué par la suite que le fait que l’OTAN ne veuille pas déployer de troupes en Europe orientale pouvait donner des garanties de sécurité à l’URSS (p.86), dans le cadre de réflexions internes, mais cela n’aurait pas l’objet d’une proposition formelle. C’est en invoquant « l’esprit » de l’accord de 1990 sur le sort de l’Allemagne de l’Est – mais donc, sans trace écrite ni dans des procès-verbaux – que les diplomates russes ont commencé à invoquer, à partir de 1996, l’idée que les États à l’est de l’Allemagne ne pouvaient se joindre à l’OTAN (Sarotte, p.251).

Centrée sur l’émergence d’une confrontation entre les Occidentaux d’une part, et d’autre part la Chine et la Russie, l’analyse souligne les causes internes chez ces trois acteurs, les représentations occidentales bien ancrées de la légitimité de leurs représentations, et la crispation russe comme chinoise contre la volonté perçue de l’Occidentaux de les régenter, avec en même temps également une volonté d’affirmation de plus en plus nette, revanchiste en Russie où l’idée de la grande puissance de l’époque soviétique taraude Vladimir Poutine, comme en Chine où l’idéal d’un retour de Pékin comme grande puissance mondiale transparait dans les écrits de Xi Jinping (Ekman, 2022).

On voit certes transparaitre ici et là une lecture volontiers pessimiste ; on voit aussi resurgir la fameuse grille de lecture des guerres de civilisation chères à Samuel Huntington, prisées des amateurs de modèles géopolitiques ordonnateurs de la complexité du monde, mais dont les lacunes ont pourtant déjà largement été exposées. A la décharge de l’auteur, certes, c’est la ré-émergence des facteurs identitaires, nationalisme, fait religieux, en réaction à une mondialisation perçue comme uniformisatrice, qui a contribué à réorienter la trajectoire politique du monde.

Mais le diagnostic proposé, pour implacable qu’il soit, n’est pas que pessimiste quant aux chances d’un Occident qui dispose encore d’atouts importants. Dans ses conclusions, l’auteur évoque huit leçons à tirer de ces années de confrontations pour renforcer les démocraties. Parmi elles, celle de savoir accepter l’épreuve de force quand c’est nécessaire : « L’accepter, c’est renoncer à l’illusion consistant à prétendre connaître les intérêts de nos adversaires mieux qu’ils ne les connaissent eux-mêmes et espérer les “ramener à la raison” par la seule vertu de notre diplomatie. » Les opinions publiques suivront-elles, cela demeure à voir – il n’est pas certain que public soit prêt à accepter un éventuel conflit avec la Chine pour défendre Taiwan, par exemple. De même, l’auteur s’avance peut-être imprudemment en affirmant que la Russie a déjà perdu la guerre contre l’Ukraine. Que l’offensive de 2022 se soit soldée par un échec stratégique, certes ; mais il n’en demeure pas moins que, deux ans après la début du conflit, on voit mal se dessiner une contre-offensive victorieuse de l’Ukraine contre les troupes russes aux positions très fortifiées occupant l’Est de son territoire. C’est une guerre d’usure qui est en cours, dans laquelle la résilience des sociétés, des économies, du complexe militaro-industriel des deux États fera la différence – avec la question du prolongement du soutien occidental pour l’Ukraine et de l’intensité du soutien tacite de la Chine, qui n’est pas mécontente de la spirale de dépendance croissante de Moscou envers Pékin, tant que le conflit ne s’étend pas.

Si de nouveaux blocs se structurent, ceux-ci ne sont pas aussi figés que pendant la guerre froide. Bruno Tertrais préfère parler de « familles » où différents acteurs jouent leur propre carte en fonction de leurs intérêts du moment. Un entre-deux qui n’est ni le monde bipolaire très idéologique de la guerre froide, ni le monde multipolaire d’avant 1945. Dans ce nouveau grand jeu mondial, Moscou comme Pékin cherchent à attirer vers eux les pays du Sud global, tandis que les Occidentaux s’efforcent en catastrophe de développer de nouveaux discours et outils à même de maintenir leurs relations avec ces derniers.

« Le renforcement du couple sino-russe et la consolidation de l’Occident redonnent vigueur à la vieille distinction entre tellurocraties [la domination par les terres] et thalassocraties [par la mer], les premières incarnées par le projet eurasien de la Russie et les “routes de la soie” chinoises, et les secondes par l’ensemble euroatlantique désormais accompagné des États de l’Indo-Pacifique qui souhaitent que ce dernier reste libre et ouvert », note-t-il. En même temps, le politologue dresse le tableau d’un affrontement qui se joue sur tous les terrains y compris sous les océans, dans l’espace extra-atmosphérique ou dans le cyberespace.

La France voulait conforter ce qui reste de sa stature passée dans l’arène internationale, en se forgeant le rôle d’une puissance d’équilibre dialoguant avec Moscou comme avec Pékin et le Sud; tout comme l’Europe imaginait pouvoir développer une relation stable et fondamentalement économique tant avec la Russie qu’avec la Chine. Tout cela a volé en éclats en 2022 avec l’invasion russe de l’Ukraine. Un choc pourtant prévisible même s’il n’était pas inéluctable, tant Vladimir Poutine multipliait les discours laissant entendre le caractère illégitime de l’existence de l’Ukraine, à condition de mener une politique de fermeté, sans aucune complaisance, vis-à-vis de Poutine comme vis-à-vis des autres leaders autoritaires. De même, l’affirmation d’une puissance chinoise décomplexée se faisait nettement plus précise depuis l’avènement de Xi Jinping. Ces deux acteurs sont différents cependant : le revanchisme russe n’est pas le symétrique de la volonté de puissance de la Chine. Dans la redéfinition de leurs politiques internationales, les États occidentaux devraient s’en souvenir.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Ekman, A. (2022). Dernier vol pour Pékin. Essai sur la dissociation des mondes. Paris : L’Observatoire.

Fukuyama, F. (1992). The End of History and the Last Man. New York : Free Press.

Sarotte, M. E. (2021). Not One Inch. America, Russia, and the making of post-Cold War stalemate. New Haven : Yale University Press.

Recension: Kappeler, Andreas (2017, 2022). Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen-Âge à nous jours. Paris, CNRS Éditions.

Regards géopolitiques, v9n3, 2023.

Kappeler, Andreas (2017, 2022). Russes et Ukrainiens, les frères inégaux. Du Moyen-Âge à nous jours. Paris, CNRS Éditions.

Depuis l’annexion de la Crimée et le déclenchement du conflit du Donbass en 2014, l’Ukraine a été constamment confrontée à diverses formes de pression militaire de la Russie. L’invasion de 2022 témoigne de la volonté renouvelée du gouvernement de Vladimir Poutine de mettre sous tutelle son voisin occidental, voire d’anéantir l’État ukrainien puisque l’objectif de la campagne de 2022 n’était pas de se contenter du Donbass mais de prendre Kyiv et sans doute de remplacer le pouvoir en place. La guerre, justifiée à Moscou par des « nécessités historiques » et la mission de protection des minorités russophones de l’Est de l’Ukraine – qui ne se sont pas ralliées à l’armée russe en 2022 – s’appuie sur une vision de type impérial selon laquelle le destin de la Russie serait de contrôler les territoires qui l’entourent et qui constituent des territoires habités de peuples frères – mais de petits frères, ukrainiens et biélorusses.

Un détour par l’histoire s’impose pour mettre à nu cet édifice idéologique. Chercheur spécialiste des empires à l’est de l’Europe, Andreas Kappeler analyse avec finesse l’évolution des rapports entre l’Ukraine et la Russie depuis le Moyen Âge, et des représentations associées. D’emblée, il rappelle une réserve nécessaire : l’Ukraine ou la Russie n’existaient pas comme État ou comme nation au début du Moyen-Âge, comme la plupart des nations européennes, constructions socio-politiques récentes, et il serait risqué de chercher à conforter une lecture a posteriori de l’existence des nations russe et ukrainienne dans l’histoire ainsi narrée et exposée. Les représentations nationales émergent en Europe à partir du XVIIIe siècle (Hermet, 1996 ; Thiesse, 1999; Anderson, 2006). L’auteur montre pourquoi l’unité, présentée comme « naturelle » par Moscou, des peuples ukrainien et russe est un mythe : il n’y avait aucune représentation allant dans le sens de relations privilégiées entre les peuples des régions aujourd’hui habitées par les Russes et les Ukrainiens, ni de représentation de l’existence de deux nations proches. Si les deux peuples se disputent encore l’héritage historique de la Rous’ de Kyiv, leurs trajectoires divergent à partir du XIIIe siècle. Il est essentiel de revenir sur les interactions, les rencontres entre ces « frères inégaux », mais aussi sur les processus de distanciation et de construction des identités nationales, ainsi que sur les cultures mémorielles et usages politiques différenciés de l’histoire.

L’auteur établit tout d’abord un portrait chronologique étayé de l’histoire de l’Ukraine et de la Russie, de façon que le lecteur occidental puisse prendre la mesure d’un passé complexe. Cet ouvrage a donc une dimension salutairement didactique. L’auteur mobilise une documentation étendue pour mettre en évidence l’émergence et le développement d’une relation russo-ukrainienne, dans laquelle on ne décèle pas ni d trace de prééminence politique ni culturelle pendant de longs siècles. Cette analyse permet de comprendre que l’émergence des consciences nationales et des États actuels, ainsi que des rapports entre peuples, est le résultat d’un enchaînement de contingences, plutôt que la suite logique d’un quelconque événement fondateur unique – prétendument incarné dans l’existence du royaume slave oriental de la Rous’ de Kyiv/Kiev, puissante principauté à l’origine fondée par les Varègues (Vikings suédois) au IXe siècle, et qui s’est désintégrée au XIIIe siècle en une multitude de principautés, dont celle de Moscovie apparue au XIIIe siècle, futur embryon de la Russie et qui n’a donc pas le monopole de l’héritage historique de la principauté de Kyiv. Aujourd’hui, tant les discours historiques russe qu’ukrainien revendiquent l’héritage culturel de cette construction politique – sans que cela puisse nécessairement poser problème, tant abondent les exemples d’héritages croisés de nos jours, la France, l’Italie ou l’Espagne par exemple pouvant se réclamer de cultures latines héritées de la Rome antique. C’est lorsque le débat se politise et que la revendication de l’héritage se veut exclusif, à tout le moins marqué d’une hiérarchie, que l’analyse historique prend un tour instrumentalisé par le pouvoir.

L’auteur rappelle ainsi avec à propos que l’histoire des deux peuples aujourd’hui appelés russe et ukrainien a d’abord divergé, les Slaves les plus orientaux se trouvant répartis en diverses principautés longtemps soumises aux Mongols, tandis que les futurs Ukrainiens ont été incorporés au Grand-Duché de Lituanie puis au royaume de Pologne, dont les réseaux culturels, commerciaux et politiques étaient orientés vers l’Europe. C’est essentiellement pour des raisons de contingence historique que s’opère le rapprochement entre Russes et Ukrainiens : lors de la rébellion des Cosaques ukrainiens de 1648 (soulèvement de Khmelnytsky), les difficultés militaires de ceux-ci face aux troupes polonaises les ont conduits à solliciter l’appui militaire du tsar Alexandre 1er, à travers l’accord de Pereiaslav (1654). Le rapprochement graduel entre Russes et Ukrainiens qui s’est produit dans le sillage de cet accord apparaît comme une véritable césure marquée par une divergence majeure quant à son interprétation, selon qu’elle est considérée comme une union soit temporaire et opportuniste (version ukrainienne), soit définitive et conforme à la convergence présentée comme « naturelle » entre deux peuples frères, selon la lecture russe a posteriori. A ce propos, il n’est pas inutile de rappeler que le tsar Alexandre 1er s’était montré initialement fort réticent envers cet accord et l’idée d’entrer en guerre contre la Pologne pour soutenir les Cosaques, relativisant l’idée de destinée manifeste entre les deux peuples. Initiative ukrainienne, ce rapprochement, aux yeux des Ukrainiens, ne signifiait en rien la reconnaissance d’une relation de subordination culturelle ou politique.

Mais le livre Russes et Ukrainiens ne se résume pas à cette analyse sur mille ans de la construction de la relation russo-ukrainienne, au miroir de l’évolution des États et des sociétés. C’est aussi une réflexion en filigrane sur la construction des récits historiques et des représentations identitaires: comment les chroniqueurs et historiens ont-ils interprété et réinterprété les éléments historiques ? Quels discours ont-ils élaborés ? Partant des textes anciens, de sources littéraires ou des premières histoires savantes, l’ouvrage met en évidence les principaux moments d’élaboration des récits historiques en éclairant tout particulièrement les écrits des XIXe et XXe siècles, au moment où se précisent les discours et représentations sur les nations ukrainienne et russe – tard venus dans les deux cas, comme le souligne l’auteur.

Enfin, le troisième niveau de réflexion auquel nous introduit le livre porte sur les usages politiques de cette histoire croisée des regards portés de part et d’autre. Bien sûr, il est clair que la question centrale de l’auteur est l’instrumentalisation des arguments historiques par le pouvoir russe actuel, lequel remonte constamment au « baptême de la Rous’ » à Kyiv en 988, pour justifier ses entreprises militaires en Ukraine depuis 2014. Mais l’auteur explore aussi divers autres épisodes d’instrumentalisation, dont par exemple l’annexion des terres sous domination polonaise en rive droite du Dniepr par Catherine II (1793). L’impératrice justifia alors cette annexion par un supposé devoir de protection envers ses compatriotes orthodoxes, des serfs ukrainiens dont le sort au quotidien continuerait pourtant, pendant des décennies, d’être réglé par les maîtres de ces terres, des seigneurs polonais dont la domination sociale n’allait nullement être remise en cause.

L’auteur se livre donc à cet exercice d’analyse historique, non pas seulement comme entreprise d’érudition, mais afin de mettre en perspective le discours politique russe de justification de la guerre entamée en 2014 dans le Donbass puis étendue en 2022 avec l’invasion générale de l’Ukraine par l’armée russe. Au-delà de cet exercice de déconstruction des discours et des représentations nationales et historiques, il rappelle qu’il serait hasardeux de réduire la décision de Vladimir Poutine de recourir à la guerre à des représentations historiques. Celles-ci ont pu jouer dans la modulation du discours russe, mais ne sauraient à elles seules déclencher le conflit – il n’y a pas de déterminisme historique. Il y a eu décision politique dont la racine tient à la lecture par le pouvoir en place au Kremlin de la dynamique politique de l’Europe, de l’Ukraine et du pouvoir russe, et à la crainte de celui-ci de perdre le contrôle tant de l’Ukraine, dont la trajectoire s’orientait vers un rapprochement avec l’Europe, que de la société civile russe face à l’émergence graduelle d’une société à la démocratie certes imparfaite mais bien différente de la société russe confrontée à l’affermissement de l’autocratie de Vladimir Poutine. La crainte d’une contagion et d’une perte de contrôle de la société ukrainienne, toutes deux menaçantes pour le pouvoir en place, aurait convaincu celui-ci de recourir à la force et donc de mobiliser des représentations historiques fortes que le pouvoir avait su distiller et qui correspondaient par ailleurs à la lecture de plusieurs nostalgiques du passé impérial de la Russie.  Par ailleurs, on ne peut s’empêcher de souligner que, autant le discours de Vladimir Poutine insiste sur l’unité des peuples russe et ukrainien et sur l’inexistence historique de l’Ukraine, autant l’invasion de 2022 a précipité l’émergence d’un vif sentiment anti-russe qui n’existait guère auparavant.  De ce point de vue, la guerre a semé un durable divorce entre la Russie et l’Ukraine.

Frédéric Lasserre

Directeur du CQEG

Références

Anderson, B. (2006). Imagined communities: Reflections on the origin and spread of nationalism. New York : Verso.

Hermet, G. (1996). Histoire des nations et du nationalisme en Europe. Paris : Le Seuil.

Thiesse, A.-M. (1999). La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle. Paris : Le Seuil.

La définition des plateaux continentaux étendus en Arctique : le mythe de la course à l’appropriation

Regards géopolitiques, vol.9, n.2, 2023

Frédéric Lasserre

Anne Choquet-Sauvin

Camille Escudé

Frédéric Lasserre est directeur du CQEG et professeur au département de Géographie à l’Université Laval ; frederic.lasserre@ggr.ulaval.ca

Anne Choquet-Sauvin est enseignante chercheure en droit à l’UMR 6308 AMURE, Centre de droit et d’économie de la mer (Institut Universitaire Européen de la Mer- IUEM – Université de Bretagne Occidentale-UBO). Elle est aussi Présidente du Comité National Français des Recherches Arctiques et Antarctiques (CNFRAA). anne.choquet-sauvin@univ-brest.fr

Camille Escudé est docteure en Relations internationales de l’IEP de Paris et professeure agrégée de Géographie. Elle est directrice du Centre de Recherches Politiques de l’IEP Madagascar où elle enseigne également. Ses travaux portent sur les questions géopolitiques dans les régions arctiques et les océans, et elle s’intéresse en particulier aux questions de représentation politique et de définition des limites de la région.  camille.escude@sciencespo.fr

Résumé : Au cœur de l’océan Arctique, les revendications de plateaux continentaux étendus du Canada, du Danemark et de la Russie se chevauchent sur la dorsale de Lomonosov, chaîne de montagne sous-marine qui s’étend du nord du Groenland et de l’île canadienne d’Ellesmere, jusqu’à la côte sibérienne. Depuis longtemps, ces différends, souvent rapportés par les médias selon le seul prisme du conflit, suscitent commentaires et analyses. La guerre entre Russie et Ukraine depuis le mois de février 2022 et ses conséquences pourraient rendre le règlement de ces disputes plus complexe que par le passé.

Mots-clés : plateau continental étendu, Arctique, Canada, Russie, Danemark, dorsale de Lomonosov, dorsale de Mendeleïev.

Summary : In the heart of the Arctic Ocean, the extensive continental shelf claims of Canada, Denmark and Russia overlap on the Lomonosov Ridge, an undersea mountain range that stretches from northern Greenland and the Canadian island of Ellesmere to the Siberian coast. For a long time, these disputes, often reported by the media only through the prism of the conflict, have been the subject of comment and analysis. The war between Russia and Ukraine since February 2022 and its consequences could make the resolution of these disputes more complex than in the past.

Keywords : extended continental shelf, Arctic, Canada, Russia, Denmark, Lomonosov ridge, Mendeleyev ridge.

Au cœur de l’océan Arctique, les revendications de plateaux continentaux étendus du Canada, du Danemark et de la Russie se chevauchent sur la dorsale de Lomonosov, chaîne de montagne sous-marine qui s’étend du nord du Groenland et de l’île canadienne d’Ellesmere, jusqu’à la côte sibérienne. Depuis longtemps, ces différends, souvent rapportés par les médias selon le seul prisme du conflit, suscitent commentaires et analyses. La guerre entre Russie et Ukraine depuis le mois de février 2022 et ses conséquences pourraient rendre le règlement de ces disputes plus complexe que par le passé. De fait, comment interpréter les récentes revendications danoise, russe et canadienne ?

1.    Que sont les revendications sur les plateaux continentaux étendus ?

Les plateaux continentaux sont des espaces maritimes consacrés par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Cnudm), signée en 1982 et entrée en vigueur en 1994. Ils prolongent les espaces maritimes du plateau continental, dans lesquels l’État côtier n’est pas pleinement souverain, mais détient des droits souverains sur l’exploitation des richesses naturelles des fonds marins. Le plateau continental se superpose

Fig. 1. Les différents espaces maritimes prévus par la CNUDM

Source : D’après Lasserre, F. (2019). La course à l’appropriation des plateaux continentaux arctiques, un mythe à déconstruire. Géoconfluences, https://tinyurl.com/GeoconfluencesPC

La définition de ces espaces maritimes, ZEE et plateau continental étendu, diffère fortement. Si la ZEE s’étend sur au plus 200 milles marins (environ 320 km) à partir des lignes de base[1], de manière purement géométrique, en revanche, le plateau continental étendu repose sur le possible prolongement physique de la plaque continentale au-delà de la limite des 200 milles. Il appartient ainsi à l’État côtier, dans un délai de 10 ans suivant sa ratification de la Cnudm[2], de déposer un dossier de demande d’extension auprès de la Commission des limites du plateau continental (CLPC)[3], agence des Nations Unies composée de 21 experts dans les domaines du droit, de la géologie, de la géophysique ou de l’hydrographie. L’État côtier doit y documenter cette extension physique du plateau continental sur la base de preuves géomorphologiques et géologiques. A cette fin, les États mettent sur pied des expéditions scientifiques pour effectuer des sondages, prélèvements, relevés morphologiques : ces informations visent à prouver l’extension de la masse continentale en mer et à déterminer sa limite.

Ces expéditions ont donné l’impression d’une hâte des États à découvrir les indices pour étayer leurs revendications, alimentant l’idée d’une course à l’appropriation des espaces maritimes en Arctique. Il n’en est rien : si course il y a bien eu, c’était une course contre la montre car les États doivent respecter ce délai de 10 ans pour pouvoir déposer leur revendication auprès de la CLPC. Face aux difficultés rencontrées par les États pour délimiter leur plateau continental, il a été néanmoins décidé de le prolonger et de retenir la date du 13 mai 2009 pour les États qui étaient parties à la Convention de Montego Bay avant le 13 mai 1999. Pour les autres, le délai de 10 ans court à partir de la date à laquelle ils ont adhéré à la Convention. Le droit à un plateau continental est cependant imprescriptible : ce n’est pas l’ordre des demandes qui hiérarchise l’accès aux espaces maritimes. La CLPC évalue toutes les revendications qui lui sont présentées puis statue, uniquement sur la base de la validité scientifique, sur la légitimité des revendications. La CLPC ne tranchera pas le litige qui pourrait naître de revendications se chevauchant : les frontières juridiques demeurent du ressort des États. Enfin, puisque l’ordre n’importe pas, un État peut soumettre une revendication longtemps après ses voisins, mais dans le respect des contraintes de temps liées à sa ratification de la Cnudm et malgré tout avoir droit à une part du plateau continental régional. Ainsi, les États-Unis, qui ne peuvent déposer de demande d’extension du plateau continental faute d’être État partie à la Cnudm (les États-Unis n’ont ni signé, ni ratifié la Convention) conservent malgré tout leur droit potentiel sur les formations géologiques en mer des Tchouktches, car ces droits sur un plateau continental étendu ne s’éteignent pas ou ne sont pas altérés par l’ordre du dépôt des demandes.

2.  Un mouvement d’accélération récent des revendications

A l’heure actuelle, tous les États arctiques ont déposé des revendications de plateau continental étendu, sauf les États-Unis (voir tableau 1). Dès 2001, la Russie a soumis un dossier à la CLPC qui demande cependant des précisions complémentaires. Moscou dépose un nouveau dossier en 2015, assez semblable à la revendication de 2001, puis a étendu considérablement l’espace revendiqué en 2021 (Fig.  2 et 3). La CLPC a émis un avis favorable à la revendication russe de 2021 le 6 février 2023 en rejetant toutefois l’inclusion de la dorsale de Gakkei dans le plateau continental étendu russe, ce que la Russie a entériné dès le 14 février 2023 en révisant partiellement sa demande (Fig. 4).

Islande Russie Norvège Canada Danemark États-Unis
Date de ratification effective de la CNDUM 21 juin 1985 12 mars 1997 24 juin 1996 7 déc. 2003 16 nov. 2004 Non ratifiée
Date butoir de soumission du dossier de demande d’extension 13 mai 2009 13 mai 2009 13 mai 2009 7 déc. 2013 16 nov. 2014
Dépôt des revendications 29 avril 2009 20 déc. 2001

Demande révisée, 3 août 2015

Demande arctique étendue, 31 mars 2021

Demande modifiée, 14 février 2023

27 nov. 2006 6 déc. 2013, partielle, Atlantique

23 mai 2019, partielle, Arctique

Demande arctique étendue, 19 déc. 2022

Soumissions partielles:

– Nord des Féroé, 29 avril 2009

– Sud du Groenland, 14 juin 2012

– Est du Groenland, 27 nov. 2013

– Nord du Groenland, 11 déc. 2014

Avis de la Commission Acceptée, 13 avril 2016 Demande de précisions, 14 juin 2002

Demande étendue acceptée sous réserve pour la dorsale de Gakkei, 6 février 2023

Acceptée, 27 nov. 2009 Revendication au nord des Féroé acceptée, 11 mars 2014

Tableau 1. État des revendications déposées auprès de la CLPC par les États arctiques, mars 2023

Source : compilation des auteurs, d’après UN Commission on the Limits of the Continental Shelf, Submissions, https://www.un.org/Depts/los/clcs_new/commission_submissions.htm et revue de presse.

Le Danemark a procédé par étapes, d’abord en 2009 au nord des îles Féroé, puis en 2012 au sud du Groenland, en 2013 à l’Est du Groenland puis au nord de l’île en 2014 (Fig. 5). En 2019, le Canada (dont la date limite de dépôt de revendication de 2013 était suspendue grâce au dépôt d’une demande partielle en Atlantique, en raison d’une tolérance de la CLPC) a lui aussi déposé une revendication étendue dans le bassin de l’océan Arctique (Fig. 6), modifiée en 2022 (Fig. 7) Seuls les États-Unis n’ont pas encore déposé de revendication, ne pouvant se prévaloir de l’article 76 puisqu’ils ne sont pas parties à la Convention faute de ratification.

Les revendications de trois États ont été acceptées : Norvège (2009), Islande (2016) puis Russie (2023) [1], ce qui pose assez directement la question des scénarios possibles pour l’avenir.

Fig. 2. Revendication modifiée de la Russie, 3 août 2015.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 3. Revendication modifiée et étendue de la Russie, 31 mars 2021.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 4. Revendication modifiée par la Russie le 14 février 2023 à la suite de la publication de l’avis de la CLPC le 6 février 2023

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 5. Revendications du Danemark, 2009-2014.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 6. Revendications du Canada, 23 mai 2019.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 7. Revendication étendue du Canada, 19 décembre 2022.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Ces expéditions ont donné l’impression d’une hâte des États à découvrir les indices pour étayer leurs revendications, alimentant l’idée d’une course à l’appropriation des espaces maritimes en Arctique. Il n’en est rien : si course il y a bien eu, c’était une course contre la montre car les États doivent respecter ce délai de 10 ans pour pouvoir déposer leur revendication auprès de la CLPC. Face aux difficultés rencontrées par les États pour délimiter leur plateau continental, il a été néanmoins décidé de le prolonger et de retenir la date du 13 mai 2009 pour les États qui étaient parties à la Convention de Montego Bay avant le 13 mai 1999. Pour les autres, le délai de 10 ans court à partir de la date à laquelle ils ont adhéré à la Convention. Le droit à un plateau continental est cependant imprescriptible : ce n’est pas l’ordre des demandes qui hiérarchise l’accès aux espaces maritimes. La CLPC évalue toutes les revendications qui lui sont présentées puis statue, uniquement sur la base de la validité scientifique, sur la légitimité des revendications. La CLPC ne tranchera pas le litige qui pourrait naître de revendications se chevauchant : les frontières juridiques demeurent du ressort des États. Enfin, puisque l’ordre n’importe pas, un État peut soumettre une revendication longtemps après ses voisins, mais dans le respect des contraintes de temps liées à sa ratification de la Cnudm et malgré tout avoir droit à une part du plateau continental régional. Ainsi, les États-Unis, qui ne peuvent déposer de demande d’extension du plateau continental faute d’être État partie à la Cnudm (les États-Unis n’ont ni signé, ni ratifié la Convention) conservent malgré tout leur droit potentiel sur les formations géologiques en mer des Tchouktches, car ces droits sur un plateau continental étendu ne s’éteignent pas ou ne sont pas altérés par l’ordre du dépôt des demandes.

3.    Une certaine crispation politique ?

Contrairement à une idée souvent véhiculée par la presse, les revendications maritimes dans l’Arctique n’étaient pas l’objet de vives tensions ni ne débouchaient systématiquement sur des litiges, du moins jusqu’à tout récemment. Des négociations ont lieu et aboutissent parfois à des accords (Fig. 8 et 9), notamment en 1973 entre le Danemark et le Canada, en 1990 entre les États-Unis et l’URSS, en 2006 entre le Danemark et la Norvège, en 2010 entre la Russie et la Norvège, en 2019 entre le Danemark, la Norvège et l’Islande, ou encore en juin 2022 entre le Danemark et le Canada (règlement des litiges en mer de Lincoln, sur l’île de Hans et en mer du Labrador) (Pic et al, 2023). A ce jour, aucun État arctique ne s’est formellement objecté aux revendications d’autres États riverains, même après 2014 et l’annexion de la Crimée ou 2022 et l’invasion de l’Ukraine, et depuis la déclaration d’Ilulissat de 2008, les États coopèrent parfois activement, à tout le moins échangent des données et ne s’objectent pas aux revendications des tiers arctiques (Lasserre, 2019; Lasserre et al, 2021; Bartenstein et Gosselin, 2021). Le Canada a ainsi rappelé, dans sa soumission complémentaire de 2022, que le Canada et le Danemark, et le Canada et la Russie, étaient convenus suite à des accords bilatéraux, qu’ils ne s’opposeraient pas aux soumissions de l’autre partie (Gouvernement du Canada, 2022). Les États ont uniquement indiqué à la CLPC la possibilité de risques de chevauchement des plateaux. Ce consentement peut toutefois être modifié, en témoigne la décision du Pakistan de juillet 2020 de revenir sur son consentement implicite à la soumission indienne de 2009 (Pakistan Mission, 2020 ; Permanent Mission of India, 2021 ; Kunoy, 2023). L’idée d’une course à la guerre et à l’accroissement rapide des tensions dans l’espace arctique du fait des revendications sur ces espaces maritimes est donc largement exagérée, puisque des négociations ont lieu, que des accords sont conclus et aboutissent ainsi à de nombreuses limites négociées, et que les États riverains, malgré leurs différends, voire leur animosité depuis 2022, ne s’opposent pas frontalement.

Fig. 8. Revendications de plateaux continentaux étendus en Arctique, juin 2022.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Fig. 9. Revendications de plateaux continentaux étendus en Arctique, avril 2023.

Source : F. Lasserre, données compilées par l’auteur.

Il est cependant exact que de nombreux différends subsistent, dont ceux qui portent sur la dorsale de Lomonosov, objet des revendications de la Russie, du Danemark et du Canada. Dès 2001, la Russie formulait une revendication qualifiée par plusieurs observateurs occidentaux de très étendue. Elle s’arrêtait cependant au pôle Nord selon une logique semblable à celle des secteurs polaires un temps prônée par l’URSS et le Canada, et aujourd’hui tombée en désuétude. En 2014, le Danemark a surpris nombre d’analystes en déposant une revendication englobant l’ensemble de la dorsale de Lomonosov, bien au-delà du pôle Nord et jusqu’à la limite de la ZEE russe, au large de la Sibérie. Le Canada a déposé une demande partielle ne portant que sur l’Atlantique, après semble-t-il la décision du Premier ministre Stephen Harper de retenir le dossier arctique qui ne s’étendait pas assez aux yeux du gouvernement et ne comprenait pas le pôle Nord (Chase, 2013; Destouches, 2013 ; Weber, 2014). Après révision du dossier, le Canada a présenté en mai 2019 une demande étendue, englobant le pôle Nord et une partie importante des dorsales de Lomonosov et Alpha Mendeleïev. La revendication présentait une limite rectiligne du côté eurasien du bassin océanique, comme si Ottawa avait voulu faire preuve de retenue dans sa revendication. La Russie, poursuivant en cela un accord implicite entre États arctiques, ne s’était pas objectée à la revendication canadienne (Permanent Mission of the Russian Federation to the UN, 2019).

En mars 2021, dans un contexte de dégradation continu des relations entre Moscou et les Occidentaux, la Russie a décidé d’étendre sa revendication jusqu’à la limite des ZEE canadiennes et danoises (Fig. 3), réponse possible du berger à la bergère.

Le 19 décembre 2022, dans un contexte politique considérablement altéré avec l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, le Canada a annoncé une extension significative de sa revendication de plateau continental étendu, portant celle-ci le long des dorsales de Lomonosov et d’Alpha-Mendeleïev jusqu’à la limite de la ZEE russe (fig. 7). Si en 2019 Ottawa avait choisi de modérer l’extension de sa revendication à travers le tracé d’un long segment droit limitant l’extension de l’espace maritime revendiqué, il semble qu’en décembre 2022 la retenue n’était plus de mise, aboutissant à la décision d’étendre la revendication canadienne jusqu’à la limite de la ZEE russe, imitant en cela le Danemark puis la Russie. L’évolution récente des revendications aboutit ainsi à un complexe chevauchement d’espaces maritimes revendiqués, laissant la portion congrue à la zone internationale.

Il est difficile de ne pas voir dans ces extensions, russe de 2021 et canadienne de 2022, des gestes davantage politiques que fondés sur l’évaluation géologique et géomorphologique des fonds marins… Il importe cependant de souligner que malgré ces chevauchements croissants et une apparence de politisation des décisions d’extension des revendications, aucun État ne s’est objecté aux revendications des autres parties en Arctique, reflet de l’engagement pris en 2008 par les cinq États côtiers, à travers la déclaration d’Ilulissat, de respecter les principes de la Cnudm et de négocier les limites maritimes de bonne foi (Commission sur les Limites du Plateau Continental, 2021).

Une autre explication a ainsi été avancée pour rendre compte de l’étendue des espaces revendiqués par le Danemark (2014), puis des extensions russe (2021) et canadienne (2022) : selon E. Antsygina, il est possible que des éléments d’appréciation des demandes de la part de la CLPC aient pu filtrer, laissant entendre que la dorsale de Lomonosov puisse être reconnue comme faisant géologiquement partie des plaques continentales eurasienne et nord-américaine – reconnaissance rendue publique en février 2023 dans le cas de la Russie. Que ce soit vérifié ou pas, il est possible que les États se soient préoccupé des futures négociations en cas de double validation du rattachement de la dorsale aux plaques eurasienne et nord-américaine. L’assiette des négociations porterait alors sur l’ensemble des espaces maritimes revendiqués – et validés par la CLPC – ainsi la Russie a-t-elle rapidement entérine la réserve formulée le 6 février 2023 par la CLPC à l’endroit de sa demande étendue de 2021, réserve quant à la nature de la dorsale de Gakkei qui a conduit Moscou à retirer sa revendication sur ladite dorsale en 8 jours.

L’idée aurait ainsi cheminé, à Copenhague comme à Moscou et Ottawa, qu’il était dans l’intérêt des États, non de modérer leurs revendications dès lors que prévalait le principe de la coopération et de l’absence d’obstruction au dépôt des revendications des tiers, mais au contraire de maximiser les espaces revendiqués comme levier de négociation et comme option pour obtenir un espace plus conséquent (Antsygina, 2022). Ce scénario accréditerait l’idée qu’une coopération minime mais tacite pourrait perdurer en Arctique malgré la suspension des mécanismes de coopération depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 (Koivurova et Shibata, 2023).

Dans la même veine, la recherche destinée à documenter les dossiers de revendication de plateaux continentaux étendus aboutit parfois à la collaboration entre États riverains, pourtant a priori rivaux. On a ainsi pu relever des campagnes conjointes Danemark-Canada en 2006 puis 2009, Canada-États-Unis en 2008 et 2009, Danemark et Russie en 2007 et 2009. Cette mutualisation des moyens permet de réduire les coûts très élevés des campagnes océanographiques arctiques, le seul coût quotidien de la mobilisation d’un brise-glace pouvant dépasser les 100 000 $ par jour. Par ailleurs, elle présente aussi l’avantage de réduire le risque de contestation politique des données scientifiques – en effet, comment remettre en cause la validité de données collectées ensemble ?

La Commission sur les Limites du Plateau Continental va donc se pencher, dans l’ordre des soumissions normalement, sur les revendications des États. A ce jour (mars 2023), la Commission a publié 36 avis sur 93 demandes, 57 sont donc encore en cours d’examen : on parle d’un délai de 10 à 15 ans avant que les revendications des trois États concernés ne soient examinées – mais des surprises peuvent arriver, comme l’avis favorable global de février 2023 de la CLPC en faveur des revendications russes, y compris l’extension de 2021, à la réserve près exprimée sur la dorsale de Gakkei et très rapidement acceptée par Moscou.

La Commission a donc largement accepté la revendication russe, non pour en formaliser les limites – elle ne trace pas de frontière – mais pour en valider les fondements géomorphologiques – la zone revendiquée présente un lien avec la plaque eurasienne. Il reste donc à voir quelle sera son avis concernant les revendications du Danemark et du Canada – la dorsale de Lomonosov serait-elle aussi le prolongement de la masse continentale nord-américaine, auquel cas elle constituerait un morceau de croûte continentale, étiré lors de l’ouverture du bassin de l’océan Arctique et reliant les deux masses continentales. En fonction de ces avis que prononcera la CLPC, ce sera à la charge des États de négocier les limites de leurs espaces maritimes respectifs. A défaut, il pourrait être fait appel à la Cour Internationale de Justice (ONU) qui a étudié différentes affaires de délimitation de plateaux continentaux, comme l’affaire du Plateau de la Mer du Nord (1969) [5].

Ce n’est donc pas l’effet d’une course à l’appropriation des espaces maritimes, sur la base du premier arrivé, premier servi, qui a poussé les États à déposer ces revendications, ni même les impacts des changements climatiques avec la fonte de la banquise, encore très épaisse et bien présente toute l’année au cœur de l’océan Arctique; mais bien un principe de prudence national lié à cette échéance de 10 ans : puisque l’État a droit à ce plateau continental étendu et qu’il ne sera plus possible de le revendiquer après ce délai de 10 années, alors autant aller de l’avant.

4.     Des ressorts économiques ?

Les États caressent cependant, bien entendu, l’espoir d’y trouver, un jour, des ressources, même si la probabilité d’y trouver des hydrocarbures est faible : les dépôts sédimentaires le long de la dorsale semblent limités. Hydrocarbures peut-être donc, ou plus probablement hydrates de méthane, ces dépôts de clathrates (réseau cristallin de glace d’eau emprisonnant des dépôts de gaz) qui se forment à très forte pression et basse température, ou encore nodules polymétalliques des grands fonds marins, ou minerais de la dorsale elle-même – faute de prospection, on ne parle que de possibilités, et donc certainement pas de gisements évalués. Pour les hydrates de méthane, la littérature évoquait un large éventail d’estimations, de 500-900 Gt à 10 000 Gt (Dyupina et van Amstel, 2013). Découverts pour la première fois précisément dans l’océan Arctique en 1868, en mer de Kara, les nodules polymétalliques arctiques ne sont même pas l’objet d’estimations spécifiques en Arctique. Plusieurs auteurs soulignent que des gisements semblent plus prometteurs en Atlantique et dans le Pacifique (Mizell et al, 2022). Leur exploitation, complexe par définition du fait des grandes profondeurs où ratisser ces nodules, serait par ailleurs plus ardue dans l’Arctique où les conditions de glace demeurent sévères au cœur de l’océan, malgré la fonte rapide de la banquise marginale en été et la disparition progressive de la banquise pluriannuelle, plus épaisse et plus dure. La tendance est au retrait rapide, en été, de la glace au large de la Sibérie et le long des côtes est et ouest du Groenland, mais la glace se maintient au cœur du bassin arctique à l’aplomb de la dorsale de Lomonosov (fig. 10).

Fig. 10. Étendue de la banquise à son minimum de septembre, 2022.

Source : NSIDC (2022), Arctic sea ice minimum ties for tenth lowest, Arctic Sea Ice News and Analysis, 22 sept., https://nsidc.org/arcticseaicenews/2022/09/

Conclusion

Le 13 octobre 2021, dans une communication conjointe intitulée « Un engagement renforcé de l’UE en faveur d’une région arctique plus verte, pacifique et prospère », le Haut représentant et la Commission européenne précisent que l’Union européenne va « faire pression pour que le pétrole, le charbon et le gaz restent dans le sol, y compris dans les régions arctiques, en s’appuyant sur des moratoires partiels sur l’exploration des hydrocarbures dans l’Arctique ». Il reste à voir dans quelle mesure cette déclaration d’intention qui traduit la volonté de l’UE d’énoncer des normes de gouvernance en Arctique (Gricius et Raspotnik, 2023), va orienter les efforts des États arctiques dans leur volonté d’explorer les espaces maritimes, sachant que la conjoncture économique est également un facteur déterminant : des cours élevés des matières premières sont cruciaux car l’exploration des grands fonds dans un milieu arctique suppose des coûts très élevés. Par ailleurs, quelle que soit l’abondance des ressources à découvrir dans les fonds marins arctiques, il est peu probable que les États renoncent à la possibilité d’étendre leur plateau continental, par simple opportunisme et principe de précaution – ne souhaitant pas renoncer à la possibilité que des générations futures puissent un jour possiblement y découvrir des ressources exploitables.

Après l’avis favorable de la CLPC au sujet de la revendication russe, l’évaluation des extensions danoises et canadiennes demeure en cours. Lorsque les recommandations seront rendues publiques, il demeure incertain si les relations entre Russie, Canada et Danemark, teintée par la guerre en Ukraine, permettront de négocier les limites des espaces maritimes respectifs.

Références

Antsygina, E. (2022). The Interplay between Delineation and Delimitation in the Arctic Ocean. Ocean Yearbook Online36(1), 381-415.

Bartenstein, K., & Gosselin, L. (2021). Le “prolongement naturel” et le plateau continental étendu arctique du Canada: coopérer pour donner sens au droit, à la science et aux faits. Canadian Yearbook of International Law/Annuaire canadien de droit international58, 48-77.

Chase, S. (2013). Harper orders new draft of Arctic seabed claim to include North Pole. The Globe and Mail, 4 déc., https://www.theglobeandmail.com/news/politics/harper-orders-new-draft-of-arctic-seabed-claim-to-include-north-pole/article15756108/

Choquet, A. (2021). L’extension du plateau continental au large de l’Antarctique : entre volonté de ménager les susceptibilités et défendre ses intérêts. VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Hors-série 33 |, doi : https://doi.org/10.4000/vertigo.29658

Commission sur les Limites du Plateau Continental (2021). Submissions to the Commission: Partial revised Submission by the Russian Federation, https://www.un.org/depts/los/clcs_new/submissions_files/submission_rus_rev1.htm

Commission sur les Limites du Plateau Continental (2023). Recommendations of the Commission on the Limits of the Continental Shelf in Regard to the Partial Revised Submission made by the Russian Federation in Respect of the Arctic Ocean on 3 August 2015 with Addenda Submitted on 31 March 2021. UN, https://www.un.org/Depts/los/clcs_new/submissions_files/rus01_rev15/2023RusRev1RecSum.pdf

Destouches, V. (2013). Le Père Noël et la bataille du pôle Nord Le Père Noël est au cœur d’une âpre dispute concernant son lieu de vie : le pôle Nord. L’Actualité, 24 déc., https://lactualite.com/monde/le-pere-noel-et-la-bataille-du-pole-nord/

Dyupina, E. & van Amstel, A. (2013). Arctic methane. Journal of Integrative Environmental Sciences10(2), 93-105.

Gouvernement du Canada (2022). Addendum à la Demande partielle du Canada `la Commission des limites du plateau continental concernant son plateau continental dans l’océan Arctique. Résumé. Ottawa, https://www.un.org/Depts/los/clcs_new/submissions_files/can1_84_2019/cda1esfra.pdf

Gricius, G. & Raspotnik, A. (2023): The European Union’s ‘never again’ Arctic narrative, Journal of Contemporary European Studies, doi: 10.1080/14782804.2023.2193735

Koivurova, T. et A. Shibata (2023). After Russia’s invasion of Ukraine in 2022: Can we still cooperate with Russia in the Arctic? Polar Record59(e12), 1-9.

Kunoy, B. (2023). Recommendations on the Russian Federation’s Proposed Outer Continental Shelf in the Arctic Area. European Journal of International Law Blog, 3 mars, https://www.ejiltalk.org/recommendations-on-the-russian-federations-proposed-outer-continental-shelf-in-the-arctic-area/

Lasserre, F. (2019). La course à l’appropriation des plateaux continentaux arctiques, un mythe à déconstruire. Géoconfluences, 18 sept., http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/arctique/articles-scientifiques/la-course-a-l-arctique-un-mythe.

Lasserre, Frédéric; A. Choquet, C. Escudé-Joffres (2021). Géopolitique des pôles. Vers une appropriation des espaces polaires ? Paris : Le Cavalier Bleu.

Mizell, K., Hein, J. R., Au, M., & Gartman, A. (2022). Estimates of Metals Contained in Abyssal Manganese Nodules and Ferromanganese Crusts in the Global Ocean Based on Regional Variations and Genetic Types of Nodules. Dans R. Sharma (dir.), Perspectives on Deep-Sea Mining (pp. 53-80). Springer, Cham.

Pakistan Mission to the United Nations (2020). Letter Sixth/LS/7/2020, https://www.un.org/depts/los//clcs_new/submissions_files/ind48_09/EOSG-2020-04845.pdf

Permanent Mission of India to the United Nations (2021). Note PMI/NY/443/5/2021, https://www.un.org/Depts/los/clcs_new/submissions_files/ind48_09/ind29nv.pdf

Permanent Mission of the Russian Federation to the United Nations (2019). Note diplomatique n°4391, 3 décembre, New York, https://www.un.org/depts/los/clcs_new/submissions_files/can1_84_2019/2019_12_03_RUS_NV_UN_001_ru.pdf

Pic, P. ; Landriault, M. et Lasserre, F. (2023). Beyond Hans Island: the Canada-Denmark agreement possible impact on mobility and continental shelves. International journal, à paraitre.

Weber, B. (2014). Stephen Harper’s North Pole bid caught bureaucrats by surprise. CBC, 9 nov., https://www.cbc.ca/news/politics/stephen-harper-s-north-pole-bid-caught-bureaucrats-by-surprise-1.2829243

[1] La ligne de base suit le tracé de la laisse de basse mer (au large de la côte) pour la ligne de base dite normale ; l’État peut aussi, en cas de côte très découpée ou en présence d’un chapelet d’îles, simplifier le tracé de celle-ci en traçant une série de lignes de base droites.

[2] Article 4 de l’Annexe II de la Convention de Montego Bay relative à la Commission des limites du plateau continental (Convention des Nations Unies sur le Droit de la mer, Annexe II – Commission des limites du plateau continental, 1982, https://jusmundi.com/fr/document/treaty/fr-annexe-ii-commission-des-limites-du-plateau-continental; Choquet, 2021).

[3] Site de la CLPC : https://www.un.org/Depts/los/clcs_new/clcs_home.htm

[4] Sauf pour la dorsale de Gakkel, que la Commission considère ne pas faire partie de la marge continentale au vu des éléments du dossier russe (CLPC, 2023, p.24).

[5] Cour Internationale de Justice, Arrêt du 20 février 1969, Affaire du Plateau continental de la mer du Nord (République fédérale d’Allemagne/Danemark), Recueil de la Cour Internationale de Justice, 1969.