Regards géopolitiques 12(1), 2026
Ornella Sonhaye
Ornella Sonhaye est diplômée de la maîtrise en études internationales de l’Université Laval. Elle occupe actuellement le poste de coordonnatrice de programme à l’Université d’Ottawa, où elle supervise notamment des programmes de leadership destinés aux cadres œuvrant dans les domaines de la sécurité et du renseignement. Ses intérêts de recherche portent principalement sur la géopolitique, la sécurité internationale, ainsi que l’analyse des conflits au Moyen-Orient et en Afrique.
Résumé
Après treize années de guerre civile, Bachar al-Assad qui s’était imposé comme le grand vainqueur a été renversé. En décembre 2024, la chute de son régime a été actée et la contre-offensive menée par une coalition de groupes armés a finalement mis fin à son règne. Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi le régime syrien n’a pas pu maintenir sa mainmise sur le pays. Tant sur le plan intérieur qu’extérieur, des forces opposées ont exercé une pression sur Assad et ses alliés, les empêchant de reproduire le scénario de 2012 qui avait assuré sa victoire.
Mots clés: Syrie, Hezbollah, Russie, Iran, al-Assad.
Abstract
After thirteen years of civil war, Bashar al-Assad, who had established himself as the ultimate victor, was overthrown. In December 2024, the fall of his regime was confirmed, and the counteroffensive led by a coalition of armed groups ultimately brought an end to his rule. Several factors help explain why the Syrian regime was unable to maintain its grip on the country. Both domestically and internationally, opposing forces exerted pressure on Assad and his allies, preventing them from reproducing the 2012 scenario that had secured his victory.
Key words: Syria, Hizbollah, Russia, Iran, al-Assad.
Introduction
Le 8 décembre 2024, nous nous sommes réveillés avec l’annonce du départ de Bachar al-Assad. S’en était fini, le régime syrien incarné par la dynastie des al-Assad venait de s’effondrer après de plus de dix années de guerre civile et près de quarante ans de règne (Brousseau, 2024; Belhadj, 2013). Après avoir survécu aux soulèvements populaires du printemps syrien de 2011, Bachar al-Assad avait effectué un retour triomphal sur la scène internationale en 2019 (Pierret, 2023). Celui qui a succédé à son père dans les années 2000 semblait entrevoir des éclaircis mais, c’était sans compter sur plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes; politiques, militaires et économiques qui sont venus contrecarrer ses plans et entrainer sa chute.
Après une contre-offensive militaire fructueuse et n’ayant quasiment pas rencontré de résistance, la coalition des forces insurgées et djihadistes s’est emparée du pouvoir. La page Assad venait définitivement de se tourner, entrainant avec elle des répercussions géopolitiques dans la région (Agence France-Presse, 2024a, 2024f). La chute rapide et spectaculaire d’Assad interroge et questionne sur les facteurs qui expliquent qu’en 2024 tout se soit écroulé tel un château de cartes. Réactions mitigées ou teintées d’espoir, le peuple syrien, selon son bord politique, célèbre ou porte un regard de méfiance (Al Mounes et Al Khoury, 2024; France 24, 2024). Notre article a pour objectif d’analyser les facteurs qui ont pu concourir dans une certaine mesure à ce que le régime Assad n’ait pas survécu en 2024 alors qu’auparavant celui-ci s’était largement maintenu et a consolidé ses positions grâce à l’appui et au soutien de ses alliés. Pourquoi le remake de 2012 n’a pas eu lieu et quels sont les facteurs et conjectures géopolitiques qui ont contribué à la situation que nous avons observée en décembre 2024 ?
1. 2011 à 2018 : La guerre civile syrienne et le triomphe de Bachar Al-Assad
Nous l’avouons, la chute du régime syrien nous a surpris. Il est important de noter que le retour de Bachar al-Assad sur la scène internationale, tel un phœnix renaissant de ses cendres, nous a laissé penser que la Syrie repartait du bon pied et que sa reconstruction s’amorçait. Avec son come-back en 2019, le régime d’Assad avait mis les chancelleries occidentales devant le fait accompli tant sa victoire avait été étincelante relevant pour plusieurs d’un miracle (Baczko et al., 2016; Pierret, 2023). La situation, si on s’y fiait, devait y aller en crescendo. Ceci, dans la mesure où le régime vivait une renaissance politique pouvant permettre de faire tabula rasa du passé et de rebâtir la nation sur de nouvelles bases. Force a, cependant, été de constater que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.
1.1. Le Hezbollah à la manœuvre pour sauver le régime Assad
Dans notre mémoire d’études de deuxième cycle intitulé : Dimension internationale de la guerre civile syrienne : Cas de l’intervention militaire des milices chiites (Sonhaye, 2022), nous avons analysé et expliqué le rôle prépondérant qu’ont eu à jouer les milices chiites dans la guerre civile et comment ces dernières ont contribué à la victoire et au maintien de Bachar al-Assad. Que ce soit le Hezbollah libanais, la division des Fatimides (Liwa Fatemiyoun) d’Afghanistan et les milices chiites irakiennes regroupées au sein des Haach al Chaabi, elles se sont toutes lancées, à partir de 2012, dans l’aventure syrienne pour soutenir le régime (Smyth, 2015b, 2018; Leroy, 2015). Mais, une en particulier, le Hezbollah libanais s’est démarqué et a été le fer de lance de la reconquête du pouvoir par le régime.
Lorsque les manifestations du printemps syrien de 2011 ont débouché sur une militarisation de la résistance, les carottes étaient cuites pour le régime selon plusieurs analystes (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013). En effet, les revendications socio-politiques et économiques que réclamaient les populations syriennes se sont mutées au fil des mois en une demande pure et simple de la démission de Bachar al-Assad. La violente répression dont ont usé les forces de sécurité a facilité la militarisation de la révolte populaire, entrainant ainsi une situation conflictuelle armée (Baczko et al., 2016; Belhadj, 2013).
Face à cette situation, le régime et l’armée syrienne se sont retrouvés engagés dans une guerre civile face à des groupes rebelles déterminés qui ont ouvert plusieurs fronts et conquis des territoires stratégiques à l’instar des villes d’Alep et d’Idlib (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). Cependant, le régime a pu compter sur le Hezbollah libanais qui est intervenu pour le maintenir au pouvoir (Ouahmane, 2016; Smyth, 2015b). Son intervention ne s’est pas limitée à un soutien verbal visant à dénoncer les groupes rebelles et à mobiliser toute la communauté contre la résurgence d’un mouvement djihadiste visant à diviser l’Oumma[1] (Leroy, 2015; Sonhaye, 2022). Elle fut également militaire, et ce dans tout le sens du terme. La milice a ainsi déployé des hommes, de l’équipement militaire et a mené des opérations offensives pour permettre à Assad de récupérer une grande partie de son territoire et de recouvrer une certaine légitimité populaire (Leroy, 2021; Smyth, 2015b).
Notre recherche a démontré que le Hezbollah tirait un avantage stratégique et avait le plus à gagner au maintien du régime Assad (Sonhaye, 2022; Leroy, 2015; Bensaada, 2013). Bien que son leader de l’époque, Hassan Nasrallah, ait tenté d’expliquer leur intervention pour des raisons confessionnelles et politiques en soutien à un allié de l’axe de la résistance, plusieurs n’ont pas été dupes de ses réelles intentions (Leroy, 2015; Smyth, 2015a). En effet, il est important de noter que « la puissance de la milice et sa capacité de dissuasion reposent sur son arsenal militaire provenant d’Iran et transitant par voie terrestre par la Syrie » (Clarke et Serena, 2017 ; Guillemot, 2012 ; Kızılkaya, 2017; Sonhaye, 2022 :132). Le maintien d’Assad servait donc la milice, car elle le voyait comme une assurance lui permettant d’accroitre ses intérêts et de survivre dans un environnement régional hostile et convoité par les puissances étrangères (Sonhaye, 2022).
La Syrie étant quasiment la seule voie de transit dont disposait le Hezbollah pour faire liaison avec l’Iran, il fallait, de ce fait, que le gouvernement en place lui soit favorable (Sonhaye, 2022; Guillemot, 2012). Cimino, confirmera ce point en précisant qu’« en cas de chute du régime, les facilités logistiques d’approvisionnement du Hezbollah seraient affectées, affaiblissant de fait un levier majeur de Téhéran contre l’État hébreu » (Cimino, 2016, p. A4) » (Sonhaye, 2022 :132). Le Hezbollah, en 2012, devait donc intervenir pour assurer sa survie et préserver ses intérêts politiques et militaires durement acquis.
1.2. La Russie et l’Iran : les « gatekeepers »[2] du régime Assad
À part le Hezbollah libanais, le régime Assad a aussi pu compter sur deux autres alliés qui, depuis 2012, l’ont soutenu et lui ont apporté un appui indéfectible. Ces alliés étatiques étaient pertinents parce qu’ils ont pu déployer leur appareil diplomatique dans le but d’y mener des négociations pour retarder le déclin d’Assad (Baczko et al., 2016; Burgat et Paoli, 2013). La Russie et l’Iran ont été, dans une certaine mesure, les pièces maitresses qui à l’époque ont contribué à assurer la survie du régime (Sonhaye, 2022). Parlant d’États, en plus de moyens militaires plus considérables, ils disposaient également de canaux diplomatiques privilégiés au sein d’organisations internationales pour plaider la cause de la Syrie et de ses dirigeants et aussi pour bloquer d’éventuelles sanctions (Baczko et al., 2016; Cousseran et al., 2016).
Ainsi, en 2014, la Russie n’a pas hésité, sur demande du gouvernement syrien, à fournir une assistance militaire aérienne à l’armée syrienne (Tabler, 2013). Le rôle de l’aviation russe fut décisif dans le tournant qu’a pris la guerre et a permis au régime de renverser le rapport de force sur le terrain face aux rebelles (Baczko et al., 2016). De plus, grâce au soutien diplomatique qu’a offert Moscou au régime, Assad réussit à tirer profit de la situation pour pouvoir rebondir (Baczko et al., 2016; Tabler, 2013). Pour la Russie aussi, intervenir en Syrie en faveur d’Assad revêtait des enjeux géopolitiques et stratégiques visant à préserver ses intérêts et ses positions dans la région. Il faut noter que la Russie dispose de bases militaires dans les villes côtières de Tartous et Hmeimim (Baczko et al., 2016; Agence Reuters, 2024). Ces bases, selon plusieurs experts, permettent aux Russes d’avoir un pied-à-terre au Moyen-Orient, mais également d’avoir accès à des eaux chaudes. La Russie consolidait ainsi ses positions stratégiques dans le but de facilement se projeter sur certains théâtres d’opérations au cas où elle aurait à défendre son territoire (Aberkane, 2024).
Nous ne pouvons pas revenir sur le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad sans parler du soutien de l’Iran. La république islamique, dès 2012, a mobilisé toutes les forces possibles pour sauver le pouvoir de son allié. L’Iran a ainsi fourni une assistance militaire en y déployant des conseillers pour former et définir les stratégies opérationnelles et offensives permettant à l’armée syrienne et aux milices chiites de se projeter sur le terrain (Baczko et al., 2016; Smyth, 2014, 2015a, 2025b).
Plusieurs généraux et stratèges de la force spéciale des Gardiens de la révolution, al-Qods, à l’instar de Quassem Soleimani, ont dessiné une ligne directrice dans la stratégie de guerre de l’armée syrienne et de ses alliés (Smyth, 2014, 2015a; Levitt, 2013; Weiss, 2015). Téhéran n’a pas ménagé ses efforts et a été à l’avant-garde de la mobilisation de certaines milices notamment les milices chiites irakiennes et afghanes (Sonhaye, 2022). Notre recherche a permis de démontrer que la division des Fatimides, composée essentiellement d’Afghans de confession chiite, a été structurée, équipée, mobilisée et dirigée par les Gardiens de la révolution (Sonhaye, 2022; Rasmussen et Nader, 2016). Ce qui plaçait Téhéran et l’appareil militaire iranien au cœur de la stratégie offensive en Syrie (Sonhaye, 2022; Redondo, 2020).
La mobilisation des milices chiites a été une opération savamment pensée et structurée par l’Iran pour conserver la Syrie dans le giron de l’axe de la résistance et par conséquent pour éviter d’affaiblir ses propres positions et sa survie dans la région (Djalili, 2012; Douillet, 2018). Pour l’Iran, maintenir le régime Assad était important pour lui permettre de disposer d’une continuité territoriale avec son proxy au Liban. Perdre cet avantage n’aurait fait qu’accentuer les obstacles pour la République islamique d’accroitre son influence régionale et à damner le pion à ses concurrents (Coville, 2014; Sonhaye, 2022). Cela aurait également constitué une vulnérabilité dans le cas où des fronts contre Israël ou l’Arabie saoudite viendrait à s’ouvrir. Ainsi, maintenir ses positions en Syrie, via un régime allié et acquis à sa cause, était donc primordiale pour permettre à l’Iran d’assurer sa survie. L’actualité de la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran vient confirmer ce point, car le changement de régime a laissé le champ libre à l’État hébreux d’utiliser l’espace aérien syrien pour attaquer l’Iran; ce qui, selon plusieurs analystes, ne se serait pas produit sous le régime Assad (Bouzedoudjen, 2025; Duclos, 2025).
2. 2018 à 2024 : Le basculement jusqu’à la chute du régime Assad
2.1. Bachar al-Assad aurait été abandonné par une partie de ses alliés
Comme nous avons pu le constater, le maintien du régime Assad au pouvoir après la guerre civile a principalement reposé sur le soutien et l’appui de ses alliées. Que ce soit la Russie, l’Iran ou le Hezbollah, chacun a joué sa partition pour sauver Assad parce qu’ils avaient des intérêts géopolitiques et stratégiques à préserver et à accroître, et qu’à ce moment le jeu en valait la chandelle (Chainay, 2024; Sonhaye, 2022). Cependant, force a été de constater qu’après la chute du régime en 2024, le principal narratif évoqué fut celui de la thèse du lâchage de Bachar al-Assad par ses principaux alliés, à savoir Moscou et Téhéran. Le régime syrien se serait donc effondré parce que ces derniers ne sont pas venus à son secours comme ce fut le cas en 2012. Il est important de relever que plusieurs années s’étaient écoulées. L’instabilité régionale et les difficultés de l’Iran ont rendu difficile une réunion similaire des facteurs pour entreprendre un second sauvetage du soldat al-Assad.
2.1.1. La Russie occupée à gérer l’opération spéciale en Ukraine
Dans le cas de la Russie, les conditions qui ont prévalu à son intervention en 2014 n’étaient pas les mêmes qu’en 2024. Les Russes, depuis 2022, sont occupés sur le front ukrainien. Un front très stratégique pour la survie de la Russie puisque l’opération militaire spéciale qu’elle a entamé le 24 février 2022 se localise à sa frontière (Baud, 2024). En Ukraine, elle y mène des opérations de grande envergure en y déploiement des hommes et de l’équipement militaires (Baud, 2024; Moreau, 2024). Pour compliquer le tout, l’armée ukrainienne perpètre des attaques directement contre le territoire, les infrastructures et les intérêts russes. S’inscrivant dans un temps long et menant une guerre d’attrition, la Russie concentre donc toutes ses capacités militaires et stratégiques à régler et à endiguer ce problème (Baud, 2024; Moreau, 2024).
Le conflit qui oppose la Russie à l’Ukraine a complètement rabattu les cartes. Asséné de sanctions économiques et subissant une intense propagande antirusse, Moscou qui faisait face à plusieurs vents contraires a dû privilégier sa survie. Ainsi, bien qu’en bonne posture offensivement sur le théâtre des opérations ukrainiennes, les Russes ne pouvaient pas se permettre d’ouvrir un second front à des milliers de kilomètres juste parce qu’il fallait sauver le régime vacillant d’Assad (Baud, 2024).
La Russie a, selon nous, choisi de privilégier ses intérêts ceci dans le but de ne pas disperser ses forces. Il fallait avancer tactiquement pour éviter de se retrouver embourbé sachant que les groupes rebelles, soutenu par des puissances régionales tel que la Turquie, avait déjà pris de l’avance et que l’armée syrienne ne disposait pas assez de capacités pour permettre au régime de reprendre l’avantage (Bensoussan, 2024; Daroux, 2024; Omerta, 2024c). En Syrie, elle a sauvé les meubles qui pouvaient l’être, notamment en sécurisant Assad et sa famille du côté de Moscou et en lui offrant les garanties nécessaires pour ne pas finir comme Kadhafi ou Saddam Hussein, envoyant ainsi un message de sa fiabilité à ses autres partenaires (Al Mounes et Ketz, 2024). La Russie a ainsi manœuvré stratégiquement pour préserver les intérêts qui pouvaient l’être sur le moment pour ensuite faire l’état des lieux et voir comment rebondir par la suite. Ce qui lui permet jusqu’à présent de conserver ses deux bases militaires dans le pays (Agence Reuters, 2024).
2.1.2. Le régime des mollahs face à ses propres turpitudes
La même analyse peut s’appliquer à l’Iran. Téhéran, en 2024, n’était pas dans les mêmes dispositions qu’en 2012. La République islamique est secouée depuis les cinq dernières années par des crises sociales en lien avec la libéralisation de l’espace public. Des manifestations populaires composées principalement de femmes et dénonçant l’oppression sociale et les restrictions de liberté ont mis en ébullition la société iranienne (Duchesne, 2022; Amnesty International, 2025). Le régime des mollahs est ainsi constamment confronté à la résurgence de contestation de son pouvoir et de son autorité. En plus de cela, il faut relever que la structure politique et l’appareil étatique iranien sont traversés par de grandes dissensions entre la branche libérale et celle plus conservatrice qui s’affrontent sur les moyens à mettre en place pour ramener le pays sur le devant de la scène et s’ouvrir à d’autres partenariats (Ahmadi, 2024; Kia, 2025). Ce qui crée de l’instabilité dans le déploiement des orientations politiques et stratégiques, faisant ainsi craindre à certains un effondrement structurel de l’appareil et du système étatique (Kia, 2025).
À cela, s’ajoute le fait que l’Iran doit gérer sa position d’hégémonie régionale. Bien qu’ayant normaliser ses relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite, le pays est en alerte sachant que plusieurs États ourdissent des complots dans son dos (Le Monde, 2023; Kajja, 2023). La situation dans la bande de Gaza avec le conflit israélo-palestinien a placé la République islamique sur le devant de la scène parce qu’elle est censée être le chef de file de l’axe de la résistance et donc le premier rempart contre l’État hébreu (Djalili, 2012; Leroy, 2014). Elle s’est, de ce fait, retrouvée dans une situation très délicate et a dû manœuvrer à préserver sa survie et ses intérêts vitaux face aux menaces d’Israël qui ont fini par se concrétiser en juin 2025 (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Bouzedoudjen, 2025).
Dans le cas de l’Iran, un autre facteur peut être relevé. Il s’agit de celui de l’assassinat du général Quassem Soleimani (Duclos, 2020). Commandant des forces al-Qods, il était le cerveau des opérations qui a dessiné la stratégie militaire de l’armée syrienne et de ses alliés chiites (Levitt, 2013). Sa mort en 2020, par une frappe ciblée américaine, fut une perte considérable pour la stratégie de guerre iranienne (Duclos, 2020; Le Stradic, 2024). Soleimani a été à la manœuvre dans la création de la division des Fatimides, dans la mobilisation des milices irakiennes et dans la projection des capacités du Hezbollah sur le théâtre des opérations (Smyth, 2014, 2015a, 2025b). Avec son assassinat, l’Iran a perdu un stratège qui connaissait bien la région et qui était capable d’implémenter et de déployer une stratégie en collaboration et en convergence avec plusieurs autres alliés (Karimi et Gambrell, 2024; Le Stradic, 2024).
Le cerveau des opérations militaires de 2012 ayant été éliminé, il était difficile pour l’Iran de remettre la machine en marche, remobiliser les troupes et repartir au combat dans les conditions de 2024. La République islamique a donc dû se replier et se résigner devant l’avancée rapide de la coalition des forces insurgées. À cela, s’ajoutait la situation dans laquelle se trouvait son fidèle proxy libanais (Makooi, 2024). Car, s’il fallait sauver quelqu’un en premier c’était le Hezbollah. L’Iran, devant cette situation, a de ce fait choisi de privilégier ses intérêts et sa survie au détriment du régime Assad.
2.1.3. Le Hezbollah en mode survie : le Liban d’abord, la Syrie après !
Tout comme la Russie et l’Iran, les conditions dans lesquelles se trouvait le Hezbollah lui étaient très défavorables. En décembre 2024, la milice s’est retrouvée dans une situation de désorganisation avec une grande partie de son exécutif complètement décimée. Le front ouvert avec Israël dans la continuation du conflit à Gaza lui a fait perdre des plumes (Tandon et Gamal-Gabriel, 2024; Al Khoury, 2024). Rappelons qu’au sortir de la guerre en 2017, le Hezbollah avait renforcé ses positions, revampant ainsi son image et sa stature de milice hautement organisée et équipée capable de mener des guerres asymétriques (Leroy, 2015; Smyth, 2018). Elle a accrue ses compétences auprès d’armées régulières et a bâti une solide réputation après ses succès en Syrie.
Cependant, au Liban la crise politique et économique est passée par là, enlisant le pays et accentuant les tensions sociales (Cochrane, 2020; Noé, 2025). La milice, ciblée comme un agent perturbateur, s’est tant bien que mal stabilisé mais, c’était sans compter sur la campagne de déstabilisation et de destruction engagé par l’État Hébreux pour l’affaiblir et annihiler ses capacités de projection et d’action (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024c). Pour preuve, l’infiltration des services secrets israéliens au sein du dispositif sécuritaire de la milice, avec l’attentat des pagettes en plein cœur de Beyrouth, l’a rendu encore plus vulnérable (Agence France-Presse, 2024d). Dans la continuité des évènements de la guerre à Gaza, le Liban et les positions du Hezbollah ont été pilonnés et le parti de Dieu fut encerclé (Al Khoury, 2024).
Un autre évènement majeur avant la chute d’Assad fut l’assassinat, en septembre 2024, d’Hassan Nasrallah (Agence France-Presse, 2024b; Bisaillon, 2024). À la manœuvre en 2012, celui qui fût le leader du parti de Dieu a été un acteur important dans le sauvetage du régime notamment en mobilisant ses troupes et sa communauté derrière l’intervention en Syrie (Leroy, 2015; Sonhaye 2022). Largement affaibli après l’assassinat de ce dernier, le Hezbollah se devait donc de se concentrer sur sa survie, sa reconstruction et son repositionnement (Iskandarani, 2024; Agence France-Presse, 2024). Bien qu’en décembre 2024, quelques troupes se soient lancées pour tenter d’aider le régime, cela était rédhibitoire et n’avait pas la même portée qu’en 2012 (Mroue et Chehayeb, 2024).
Ayant vu ses capacités militaires annihilées, l’organisation ne pouvait pas entreprendre une seconde intervention pour sauver son allié. En effet, prendre le risque, dans ces conditions, d’ouvrir un autre front en Syrie reviendrait tout simplement au Hezbollah à se suicider.
La milice ne pouvait pas se le permettre si elle voulait continuer d’exister et de peser sur la scène politique libanaise et régionale (L’Orient-Le Jour, 2024). Il ne fallait donc pas s’attendre à ce que le Hezbollah se sacrifie encore pour Assad sachant qu’elle était plongée dans un coma artificiel, s’accrochant comme elle le peut pour s’en sortir.
2.2. Les sanctions économiques : la loi César enfonça le clou !
La victoire du régime en 2017 et le retour triomphal d’Assad sur la scène internationale devaient être le point de départ d’une véritable reconstruction de la Syrie. Consolidé par ces alliés, des vents favorables devaient permettre d’accompagner le régime dans un nouvel élan politique et économique pour l’aider à tourner la page et écrire un nouveau chapitre de son histoire. Cependant, c’était sans compter sur le durcissement des sanctions économiques contre le régime et ses affidés (Barthe, 2020; Mohammedi, 2020). En conséquence, à l’interne, les facteurs économiques ont été un caillou dans la chaussure d’Assad ayant grandement contribué à sa chute.
La loi César, votée par le Congrès américain, fut le clou qui scella le cercueil du régime (Simon et Alloush, 2020; Saadé, 2024). En plus des précédentes sanctions et des embargos économiques qui ont été appliqués sur la Syrie, cette loi, entrée en application en 2020, a largement contribué à asphyxier le pays. Bien que le but de la loi ait été de mettre une pression maximale sur le régime, cela a plutôt favorisé la dégradation des conditions socio-économiques des populations. La loi visait principalement à sanctionner des individus ou sociétés étrangères qui voudraient participer à la reconstruction de la Syrie via l’approvisionnement en services ou en investissements de toutes sortes (Global Public Affairs – U.S. Department of State, 2020; Simon et Alloush, 2020). Ce qui n’a donc pas motivé les étrangers à investir pour redonner une bouffée d’air et un second souffle à l’économie syrienne (Saadé, 2024; Mohammedi, 2020).
Privée d’investissements, sanctionnée de toutes parts et faisant face à des embargos sur des biens essentiels, la Syrie s’est retrouvée empêtrée dans une crise économique sans précédent (Agence France-Presse, 2020; Chesnot, 2020). La livre syrienne ayant perdu de sa valeur, cela engendra une inflation record plongeant encore plus les populations dans la pauvreté. La pénurie de liquidités et l’augmentation exponentielle des prix contribuèrent à entrainer une fatigue générale au sein de la population (Barthe, 2020; Daou, 2020; QG TV, 2024). La dégradation de la situation économique ayant beaucoup affecté l’armée syrienne cela s’est fait ressentir lorsque les groupes insurgés se sont lancés à l’assaut de Damas en 2024.
La dévaluation de la monnaie a entrainé la clochardisation de plusieurs corps de l’armée (QG TV, 2024). Premier rempart du régime contre les insurgés, plusieurs soldats et officiers, en raison de la situation, ont dû déserter les rangs de l’armée dans le but d’améliorer leur condition de vie (Omerta, 2024a, 2024c; J’suis pas content TV, 2024). Leurs salaires n’ayant pas été revalorisés, ceux qui étaient censés protéger le régime n’étaient plus motivés à donner leur vie de crève la faim pour sauver encore une fois Bachar (J’suis pas content TV, 2024). Sous la pression économique, l’armée s’est délitée, expliquant ainsi qu’aucune grande résistance n’ait été opposée aux groupes insurgés qui se sont relancés dans la conquête du pouvoir (Makki, 2022; QG TV, 2024).
La population syrienne, dans son ensemble, même celle loyale à Bachar al-Assad a été frappée de plein fouet par la crise économique. En plus de la guerre qui a détruit le pays et désorganisé les structures administratives et sanitaires, les Syriens devaient aussi faire face à une inflation galopante et à une rareté de certains produits de première nécessité (Cochrane, 2020; Daou, 2020). La guerre avait déjà engendré l’exil d’une partie de la population (Baczko et al., 2016; Reygada, 2024). Dans la même veine, les conditions économiques en constante dégradation ont également contribué à une saignée massive des cerveaux et de la force productive qui pouvaient aider à reconstruire le pays. Lorsque les groupes rebelles ont lancé leur offensive, les populations, fatiguées de la guerre et de la crise économique, sont restées pantois et spectateurs des événements (Cochrane, 2020). Même si une partie de la population était prête à se battre, elle ne pouvait pas le faire le ventre vide (Reygada, 2024; Omerta, 2024b).
Conclusion
En conclusion, plusieurs facteurs aussi bien internes qu’externes expliquent la chute du régime Assad en décembre 2024. L’avancée rapide des forces rebelles, bénéficiant du soutien des puissances régionales, leur ont permis de reconquérir des villes stratégiques et d’encercler le régime à Damas, sans possibilité de pouvoir compter sur son armée défaillante. En 2012, les alliés d’Assad n’avaient pas hésité à venir son secours. Il ne s’agit donc pas de conclure qu’en 2024 sa chute leur incombe largement. Plusieurs facteurs, que nous avons énumérés, ont influencé la décision aussi bien de Moscou, de Téhéran que du Hezbollah de ne pas remettre le couvert une seconde fois. Chacun a dû privilégier ses intérêts stratégiques et se repositionner pour l’après Assad.
Sur le plan interne, la dégradation des enjeux sécuritaires et la crise économique ont été des facteurs qui ont nui au régime. Aussi bien l’armée que les populations ne pouvaient pas, dans ces conditions, faire preuve de sursaut patriotique pour faire bloc derrière Assad ne sachant pas de quoi sera fait le lendemain. Malgré sa résilience, le peuple syrien se questionnait sur les solutions que pouvait lui proposer le régime pour sortir du marasme économique et lui permettre de se reconstruire. Des solutions qu’elle a attendu depuis plus d’une dizaine d’années. La chute d’Assad et la situation dans laquelle se trouve la Syrie nous rappelle malheureusement celle de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Lybie. Elle s’ajoute donc à la longue liste des fails states où les puissances étrangères s’affrontent pour leurs intérêts stratégiques.
Il est de ce fait important de se questionner sur l’avenir de la Syrie et le devenir de la région après l’effondrement du régime Assad et l’affaiblissement de son allié dans l’axe de la résistance, le Hezbollah.
Références
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[1] La communauté mondiale des musulmans.
[2] Les gardiens
