Déploiement et implications géopolitiques de la cyberstratégie chinoise en Afrique

Regards géopolitiques 11(2)

Alain Christian Onguene

Alain Christian Onguene est chercheur en science politique spécialisé en cyberstratégie et cyberdiplomatie. Ses recherches sont focalisées sur l’impact des cybermenaces sur la sécurité des États africains et sur le positionnement de l’Afrique dans le domaine stratégique du cyberespace sur la scène internationale.

Résumé : La coopération technologique entre la Chine et l’Afrique a conduit à un quasi-monopole du partenaire chinois qui suscite une contestation de la part d’autres puissances numériques. Malgré les multiples bénéfices qui en découlent pour les États africains, la cyberstratégie chinoise en Afrique érode leur souveraineté et appelle à un changement de posture dans la construction, le déploiement et la gestion du cyberespace sur le continent.

Mots-clés : cyberstratégie, couches du cyberespace, influstructure, souveraineté.

Abstract: Technological cooperation between China and Africa has led to a near monopoly for the Chinese partner, which is being challenged by other digital powers. Despite the many benefits for African states, China’s cyberstrategy in Africa is eroding their sovereignty and calling for a change of posture in the construction, deployment, and management of cyberspace on the continent.

Keywords: cyberstrategy, cyberspace layers, influstructure, sovereignty.

 

Introduction

Les transformations du monde découlant des progrès technologiques dès la fin du XXe siècle ont favorisé la mondialisation d’internet qui s’est progressivement déployé en Afrique. Le cyberespace s’y est déployé principalement comme moyen de télécommunications et instrument de performance administrative. Avec le développement de la téléphonie mobile et la croissance exponentielle de la pénétration d’internet, l’espace numérique s’est constitué comme une dimension incontournable de l’environnement économique et politique de l’Afrique. L’espace numérique est défini ici comme « un milieu social, politique et culturel découlant de décisions prises relativement à l’écosystème numérique sur un territoire donné, y compris les infrastructures de TIC et les mécanismes de gouvernance qui y sont associés » (Pawlak, 2022). En tant que milieu et espace, le cyberespace, suivant l’approche géopolitique classique mobilise des enjeux conduisant les États à développer des stratégies dont la priorité est le contrôle de cet espace de flux. En tant qu’objectif stratégique, le contrôle du cyberespace repose sur les trois couches qui le composent à savoir la couche physique, la couche logicielle et la couche sémantique ou cognitive. Il importe de rappeler que les stratégies de contrôle du cyberespace sont rendues possibles par « l’opacité du cyberespace [qui] permet toutes les manœuvres occultes et toutes les manipulations, dans toutes les couches » (Kempf, 2012 : 142). La couche logicielle est celle qui est le plus instrumentalisée pour rendre effectif le contrôle du cyberespace. Le déploiement des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) dans la couche logicielle en est l’exemple le plus illustratif de la projection des puissances numériques dans la course au contrôle du cyberespace. Malgré les tensions (régulation et fiscalité) qui se sont formées entre elles et l’administration (Bechade 2019), la proximité de ces entreprises avec les institutions sécuritaires, notamment celles du renseignement (Snowden, 2013 ; Fontanel, 2019), confère un certain contrôle de l’espace numérique aux des États-Unis. Bien plus, le pouvoir normatif que les puissances occidentales ont sur le cyberespace font du droit (conventions et droit extraterritorial) et de la gouvernance (ICANN, contrôle des organes de l’ONU à l’instar de l’UIT) un instrument de contrôle pour ces États. En outre, le contrôle du cyberespace se matérialise pour les États-Unis par le contrôle du flux des données. L’une des statistiques les plus illustratives de cette situation indique que 90% du trafic internet transite par les États-Unis (Raufer, 2015 : 148). La construction des infrastructures de télécommunications par la Chine en Afrique s’inscrit dans une logique similaire d’accès à ces données dont les enjeux sécuritaires et stratégiques nécessitent d’être explicités. S’agissant de la couche sémantique qui a trait à la production de l’information, la stratégie de contrôle s’articule autour de la censure et de la désinformation. Celle-ci est le plus souvent mise en avant dans les puissances rivales au bloc occidental telles que la Russie tant sur le plan domestique que sur le plan international (Vilmer, 2017). Sur le plan domestique, le contrôle du cyberespace à partir du contrôle de l’information passe par la censure et le développement de programmes propres pour remplacer les réseaux sociaux étrangers (Ermoshina et al., 2023). Sur le plan international, le contrôle du cyberespace par la Russie s’exprime par la manipulation de l’information qui prend de façon concrète les formes de la désinformation (Vilmer, 2017 : 93) et de l’ingérence dans le paysage informationnel des espaces politiques ciblés dont fait partie le continent africain. La Russie développe cette dernière stratégie dans le monde entier y compris en Afrique où elle a une forte présence dans des pays de l’Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et la République centrafricaine. Ces stratégies de la Russie s’inscrivent dans la logique des opérations psychologiques, où l’information est pensée comme « une arme opérationnelle » pouvant devenir « plus puissante que les divisions blindées » (Lind & al., 1989). Le déploiement de la Chine dans le monde combine une présence dans les trois couches du cyberespace. Cette présence peut être interprétée à travers le concept d’« influstructure », forgé par Patryk Pawlak (2022) à partir de la contraction des termes influence et infrastructure. Il désigne la capacité stratégique d’un acteur à structurer un espace numérique au service de ses intérêts politiques et géoéconomiques. Dans cette perspective, la cyberstratégie chinoise repose sur la maîtrise des infrastructures numériques, condition de son rayonnement politique sur le continent. C’est suivant cette logique de nouveau front géopolitique que nous interrogeons le déploiement de la Chine sur le continent africain à partir des stratégies déployées, des rivalités qui en découlent et des enjeux sous-jacents tant pour cette puissance numérique que pour les États du continent. Cette recherche est structurée autour de la question suivante : comment se matérialise la cyberstratégie de la Chine en Afrique ? En guise d’hypothèse nous avançons que la cyberstratégie de la Chine en Afrique se matérialise par la construction d’un quasi-monopole dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace.

Sur le plan méthodologique, la présente étude s’appuie sur la l’application des principes de la stratégie au domaine du cyber. Nicolas Mazzuchi, Olivier Kempf et François-Bernard Huyghe spécifient les éléments de cette démarche (Kempf et al., 2015). Il s’agit du contexte, des actions, des acteurs, des cibles, et des moyens cybers utilisés. De plus, l’identification des types d’acteurs, les stratégies déployées et les couches mises en avant dans la stratégie sont également à prendre en compte. Le paradigme constructiviste constitue la grille théorique à partir de laquelle sont interprétées les données tout au long de ce travail. Cette contribution s’inscrit dans la perspective constructiviste selon laquelle « l’objectif de la théorie n’est pas l’explication, voire la prédiction, dans un contexte transhistorique et généralisable, de la causalité, mais plutôt la compréhension d’un contexte et la connaissance pratique » (Krause, 2003 : 603). En plus, « les acteurs agissent à l’égard d’objets aussi bien que d’autres acteurs, sur la base du sens que ces objets et acteurs ont pour eux » (Braspenning 2015). Suivant cette logique, le sens et la signification partagée (Wendt, 1999) du cyberespace comme facteur de puissance par la Chine et les puissances rivales, tout comme la perception commune de l’Afrique par ces États comme cadre de projection stratégique de la compétition numérique justifie l’usage de l’approche constructiviste. Aussi, on peut utilement aborder le cyberespace par le constructivisme en ce qu’il s’agit d’un phénomène non-militaire classique dont l’instrumentalisation rentre désormais dans le déploiement des États et la compréhension de leurs stratégies sur la scène internationale. Après avoir explicité le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique (1), l’analyse se poursuit par les effets, les réactions de cette cyberstratégie sur les États du continent (2) et les rivalités qu’elle génère avec d’autres puissances numériques (3). L’article débouche sur la posture et les perspectives des États africains dont les souverainetés[1] sont fortement remises en cause dans cet environnement de compétition stratégique articulée autour du numérique.

  1. La matérialisation de la cyberstratégie chinoise en Afrique

La cyberstratégie chinoise sur le continent africain repose sur des éléments matériels. Afin de mieux mettre en évidence les fondements de la cyberstratégie de la Chine en Afrique, nous faisons usage ici du néologisme d’influstructure formulé par Patryk Pawlak en 2022. Cette approche pour analyser les actions numériques de la Chine en Afrique repose sur deux déterminants que sont le contrôle de l’infrastructure numérique dont découle une influence stratégique. L’idée du contrôle des infrastructures développée par Patryk Pawlak s’appuie sur l’influence que la Chine tire du fait d’avoir construit 50% des infrastructures réseau 3G, et 70% des infrastructures 4G de l’Afrique (Hruby, 2021) durant les vingt années précédentes (Pawlak, 2022 : 50). Il s’agit d’analyser l’investissement (financier, technique et technologique) de la Chine dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la surveillance, des technologies, des télécommunications et d’internet. Son étude initiale s’étend à 39 États du continent africain soit près de 75% du total des États du continent. De ces cinq piliers, il ressort que la Chine a investi dans l’infrastructure des télécommunications de tous les pays étudiés. Dans la moitié de ces 39 États, la Chine a investi dans le domaine de la surveillance qui se matérialise dans les projets de villes intelligentes en cours d’implémentation dans les grandes villes d’une dizaine de pays africains dont le Rwanda, la Zambie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud (Warner et Ajibade, 2024). L’internet des objets, les technologies de reconnaissances faciales, le Big data et l’IA sont les éléments aux fondements du concept de Smart cities. Jili Bulelani explique la prolifération et la dominance des technologies de surveillance chinoises en Afrique par le fait que la Chine ait compris les logiques de ce marché sur le continent (Bulelani, 2023), notamment en ce qui concerne la fourniture de ces technologies aux régimes dits autoritaires.

Bien que l’Afrique soit l’espace le moins desservi par les connexions internationales, la cartographie des câbles sous-marins où la Chine est impliquée, et des câbles terrestres (fibre optique) fait ressortir un maillage concentré sur trois façades littorales du continent, notamment en Afrique de l’Ouest, en Afrique australe et en Afrique de l’Est. Dans ce sens, le ‘Made in China’, sert actuellement de fondement de l’infrastructure réseau dans plusieurs pays d’Afrique dont ZTE et Huawei constituent les principaux instruments de déploiement.

La surveillance et l’espionnage constituent des indicateurs du contrôle et de l’influence qui découlent de l’influstructure chinoise. Les épisodes de la synchronisation journalière, par une porte dérobée, des serveurs du siège de l’Union Africaine (construit par la Chine) à des serveurs en Chine en 2018 (Kadiri et Tilouine, 2018), du détournement des données de surveillance vidéo de l’UA vers la Chine (Satter, 2020), ou encore des attaques des infrastructures gouvernementales kenyanes par des hackers chinois illustrent cet avantage stratégique que tire cet État du monopole de la construction de l’infrastructure numérique en Afrique. Bien plus, lorsqu’on observe le marché des terminaux mobiles en Afrique, il ressort que l’essentiel des smartphones et autres objets intelligents utilisés sur le continent proviennent de Chine. La société Transsion qui détient les marques Tecno, Infinix, et Itel arrive en tête des ventes de smartphones sur le continent africain devant Samsung, et Xiaomi qui est également d’origine chinoise (Nnang, 2023 ; Allen, 2024).

Afin de formaliser cette influstructure, la Chine a officialisée une stratégie commune avec l’Afrique pour développer le cyberespace sur le continent. En avril 2024 s’est tenu à Xiamen le Forum sino-africain sur le développement et la coopération de l’internet dont le thème portait sur la coopération sino-africaine en matière d’IA. Si les objectifs de développement des pays africains ressortent des déclarations des officiels chinois, il apparait clair que le ralliement de l’Afrique vise à créer sinon accentuer le contrepoids de la Chine face aux occidentaux dans la problématique de la gouvernance mondiale de l’IA. C’est la lecture que nous faisons de ces propos tirés de la déclaration du président du Forum : « la Chine et l’Afrique devraient (…) renforcer leur coordination et leur coopération au sein des cadres multilatéraux tels que les Nations Unies, accroitre la représentation et la voix des pays en développement dans le développement et la gouvernance mondiaux de l’IA (…) » (CAC, 2024). Trois ans plus tôt, en 2021, le Cyberspace Administration of China (CAC), quatorze pays africains et la commission de l’Union Africaine ont « lancé l’initiative Chine-Afrique pour construire conjointement une communauté de destin dans le cyberespace » (CAC, 2021). Celle-ci repose sur 16 axes dont figure en première place la promotion de la construction des infrastructures d’information. Le sixième point sur le renforcement de la protection des infrastructures d’information critiques révèle à suffisance le rôle que veut jouer la chine dans la construction de la cybersécurité des États africains. En se posant comme le partenaire technique dans cette coopération, la Chine renforce la position dominante qu’elle occupe déjà dans l’espace numérique en Afrique. En plus des bénéfices économiques qui en découlent, eu égard aux visées politiques, le quasi-monopole des industries chinoises dans la couche physique du cyberespace en Afrique lui confère une influence sur la scène politique africaine. De façon concrète, la Chine tire de cette influstructure la dissémination de sa technologie, à l’instar de la fonctionnalité « dual-SIM » adaptée par Transsion aux usages africains, contribuant au succès de ses marques sur le marché. Cette adaptation, combinée à une politique de prix bas et à une connaissance fine des préférences locales, explique en partie l’ascension rapide de l’entreprise sur le continent (Lin & Strumpf, 2017). En parallèle, l’Union africaine a elle-même défini un cadre stratégique ambitieux avec la Stratégie de transformation numérique 2020–2030, soulignant l’importance d’une gouvernance numérique souveraine, inclusive et sécurisée. Plusieurs États s’en inspirent pour construire des politiques nationales qui ne se réduisent pas à un alignement sur les partenariats extérieurs, mais cherchent à défendre leurs propres intérêts numériques. La politique africaine de la Chine fait partie d’une stratégie mondiale qui vise à créer des dépendances et des interdépendances à même de rendre des régions entières et des États favorables aux ambitions de la Chine sur la scène internationale (Nantulya, 2025). Pourtant le déploiement de l’influstructure chinoise en Afrique est diversement perçu par les États de l’Afrique et suscite progressivement des réactions de la part des gouvernants.

  1. Effets de la cyberstratégie chinoise sur les partenaires africains et réactions

L’analyse des effets de la coopération technologique entre la Chine et les États du continent africain impose de mentionner d’entrée de jeu que les liens entre les deux parties s’insèrent dans un contexte plus large. En effet, après plus d’un demi-siècle sous domination occidentale (colonisation et période postindépendances), la Chine s’est présentée au continent africain comme une alternative et un partenaire dont l’action ne repose pas sur un rapport dominant-dominé. Dans le cadre qui nous intéresse, le retard technologique de la majeure partie des États africains associé à l’expertise de la Chine dans le domaine entraine de fait que les premiers effets de cette coopération technologique soient perçus comme positifs et bénéfiques par les récipiendaires. Ces bénéfices expliquent la quasi-absence de critiques portées par les chefs d’États et de gouvernement en Afrique. Deux facteurs expliquent cette quasi-absence de critique sur l’assistance chinoise dans la construction du cyberespace en Afrique. Du point de vue technologique, le déploiement de la Chine dans l’espace africain permet à la majorité des États du continent de développer leur infrastructure digitale nationale et accélérer leur transformation numérique. Sur le plan social, l’accessibilité des terminaux mobiles chinois contribue activement à l’accélération de la connectivité sur le continent, favorise la pénétration d’internet et partant contribue progressivement à la réduction de la fracture numérique.

Pourtant, « aujourd’hui la position de la Chine dans les infrastructures numériques est relativement remise en question partout dans le monde, y compris sur le continent africain (Escorne, 2022 : 64). S’il n’existe pas pour le moment un discours critique porté par les officiels africains dans le cadre de la coopération numérique avec la Chine, le quasi-monopole instauré par les firmes chinoises en Afrique empêche de fait le développement d’une industrie locale du numérique. Cette idée se vérifie dans la couche physique notamment en ce qui concerne le marché du mobile. En Afrique subsaharienne la domination des marques de la société Transsion (Tecno, Itel, Infinix) entrave le développement d’une industrie du mobile de fabrication locale. Toutes les tentatives de pénétrer ce marché par des firmes africaines se soldent majoritairement par des échecs relatifs aux prix de vente. Avec un prix moyen de 60 euros, et des prix pouvant descendre à 30 euros pour les mobiles chinois (Nnang, 2023), il est difficile pour les start-up africaines de concurrencer ces marques. L’exemple au Rwanda de la marque Mara, 100% fabriqué et assemblé à Kigali fonctionnant sous licence Android de Google, produit dans la première usine de smartphones du continent africain lancée en 2019 (Nnang, 2023) renseigne à ce sujet. Bien que le produit ne présente aucune révolution technologique, il constituait l’idée d’un made in Africa, d’une expertise locale à même d’amorcer une un détachement à la dépendance chinoise dans le marché des terminaux mobiles en Afrique.  Les deux modèles initiaux de ce smartphone (Mara X, Mara Z) coûtaient chacun 171 et 117 euros, soit le double du prix moyen d’un smartphone Made in China. Dans ces conditions, la pérennisation du monopole chinois sur le marché africain est assurée, renforcée par les coûts de production bas des produits chinois, et l’interopérabilité des équipements qui découle du fait pour cet État d’avoir construit 55 % du réseau déjà existant (Escorne, 2022).

Sur le plan sécuritaire, la maîtrise technologique des outils numériques par certains ressortissants chinois, combinée à une présence croissante sur le continent, a permis l’émergence de réseaux de cybercriminalité impliquant des individus chinois, comme l’attestent les affaires en Ouganda et au Kenya. Ces cas illustrent les dérives possibles d’un contrôle technologique externalisé, sans encadrement strict par les autorités africaines. En 2020, 37 chinois ont été interpellés en Ouganda pour extorsion organisée en ligne. Il a été établi que les mis en cause opéraient dans un local abritant près de deux mille smartphones et ordinateurs portables et se servaient du réseau social chinois WeChat pour extorquer des centaines de milliers d’ougandais. En 2014, 77 ressortissants chinois étaient arrêtés pour cybercriminalité au Kenya. Lors de leur interpellation la police kenyane avançait que ces individus préparaient une attaque contre les systèmes de communication du pays, « équipés d’un matériel permettant d’infiltrer des comptes bancaires, des distributeurs d’argent liquide ou de paiement par téléphone mobile » (VOA, 2014).

Brièvement, s’il n’existe pas encore des voix dissonantes de la part des dirigeants africains sur leur coopération numérique avec la Chine, on observe l’émergence d’un ensemble de d’éléments qui constitueront la base d’une posture critique. L’apparition d’actes transgressifs aux visées politiques imputables au partenaire chinois, tout comme la persistance d’un monopole qui impacte négativement la consolidation d’une industrie technologique locale seront les fondements d’un recadrage du déploiement numérique de la Chine en Afrique. Pour le moment, la remise en question de la cyberstratégie chinoise en Afrique s’exprime par la rivalité avec d’autres puissances numériques, et par les effets de cette cyberstratégie sur la souveraineté des États du continent.

  1. Influence numérique de la Chine en Afrique et rivalités géopolitiques avec les autres puissances sur le continent

Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique conduit au renforcement des stratégies des puissances numériques rivales dans les couches physique, logicielle et informationnelle du cyberespace sur le continent.

La couche physique en tant que fondement matériel du cyberespace donne à voir une projection des firmes occidentales dans l’objectif de posséder leur propre infrastructure physique sur le continent. C’est l’exemple du système de câbles sous-marins 2Africa de Meta et Alphabet d’une longueur initiale de 37 000 km qui dépasse la capacité de tous les câbles sous-marins actuels d’Afrique (Belton, 2016). Ce système de câbles constitue un instrument du soft power américain, puisqu’il s’agit d’un programme inspiré et conduit par Meta (Belton, 2016). La carte la plus récente consultée sur le site du projet révèle que 24 des 26 points d’atterrissement du câble dans les pays côtiers d’Afrique sont déjà opérationnels. Seuls les points du Libéria et du Soudan restent à construire sur un projet qui s’étend désormais sur 45 000 km. Au-delà de l’aspect technique, « outre les infrastructures, sur les questions de gouvernance, les États-Unis, l’UE et la Chine cherchent tous à obtenir le soutien des pays africains pour des initiatives à l’échelle mondiale, telles que la déclaration sur l’avenir de l’internet porté par l’UE, ou l’initiative pour la construction conjointe d’une communauté de destin dans le cyberespace porté par la Chine » (Soulé, 2023 : 8). La rivalité pour la fourniture matérielle est également perceptible dans le domaine militaire en Afrique dont les armées opèrent progressivement une transformation technologique. Le secteur des drones militaire laisse à voir l’importance d’États tels que Israël et la Turquie (Hochet-Bodin, 2023) qui confortent progressivement leur présence dans cette bataille de positionnement en Afrique. La compétition entre ces puissances sur le continent africain ne se limite pas à la remise en question du quasi-monopole de la Chine dans la fourniture et la construction des infrastructures du cyberespace. Elle s’exprime également dans la couche logique du cyberespace.

Bien que les applications américaines dominent toujours à 90% (Allen, 2024) la couche logicielle du cyberespace dans les pays africains (Microsoft, Meta, Google, Linux) la projection des programmes chinois vient relancer une rivalité portée par des firmes telles que ByteDance. En 2022, dans les quatre premiers pays consommateurs de numérique en Afrique (Afrique du Sud, Nigéria, Égypte et Kenya), TikTok était l’application la plus utilisée par mois sur la base de la consommation des données exprimée en Gigabits (DataSparkle, 2023) , et la deuxième derrière Facebook en ce qui concerne le temps d’écran mensuel moyen d’environ 12h pour les utilisateurs de ces pays. Le marché du Big Data qui repose essentiellement sur la commercialisation des données produites par les utilisateurs constitue en enjeu stratégique du positionnement des applications chinoises. L’importance de ces données est depuis peu décuplée par le développement de l’Intelligence artificielle qui repose en partie sur l’exploitation de ces mêmes données produites par les internautes. En outre, l’activité soutenue et la projection des puissances numériques dans les couches du cyberespace en Afrique constituent une continuité de la bataille géopolitique mondiale, avec en fond la contestation du leadership chinois sur le continent. Le cas de la présence et de l’influence russe dans la couche sémantique en est une parfaite illustration.

La stratégie de la Russie dans l’espace numérique africain repose sur des fermes à trolls et le recrutement d’influenceurs dans plusieurs pays africains avec pour objectif, « d’asseoir les intérêts du Kremlin en Afrique en y menant des opérations d’influence à grande échelle » (Osborn & Zufferey, 2023 : 146). En retour, la censure permanente et la suppression de ces comptes sur les réseaux sociaux grand public tels que Facebook et X concentrent l’essentiel des actions prises par les pays occidentaux visés par ces campagnes (Osborn & Zufferey, 2023 : 159). L’hyperactivité de la Russie dans couche sémantique du cyberespace en Afrique depuis le milieu des années 2010 semble compléter un tableau composé de façon schématique par le quasi-monopole de la Chine dans la couche infrastructurelle et l’ultra-domination des programmes américains et européens dans la couche logicielle. L’attrait des puissances numériques pour l’Afrique vient renforcer les tensions géopolitiques déjà existantes qui s’amplifient face à l’enjeu que représente le continent africain. De ce fait, « dans ce contexte de concurrence, les partenaires occidentaux comme chinois tentent de se surpasser pour proposer des offres favorables aux gouvernements et opérateurs africains pour exécuter des projets numériques à grande échelle » (Soulé, 2023 : 14). Cette compétition est fortement liée aux intérêts géopolitiques propres à chaque État sur le continent. La désignation courante des États européens et américains en bloc occidental cache une homogénéité illusoire que révèlent leurs actions dans l’espace numérique en Afrique.  On observe une lutte entre alliés impliquant parfois leurs administrations respectives, leurs multinationales et très souvent leurs services de renseignement. À titre d’illustration, « Meta a démantelé un système de désinformation lié à l’armée française, créé pour déstabiliser les réseaux russes rivaux en République Centrafricaine (RCA) avant les élections de 2020 dans ce pays » (Hiebert, 2025). Kyle Hierbert souligne que pour ces puissances, la captation des ressources, la signature d’accords, le contrôle des espaces tels que les ports passe désormais par une compétition dans l’espace numérique dont l’objectif est d’influencer le public, les résultats électoraux et la politique gouvernementale. Loin de se limiter à une rivalité sino-occidentale, les stratégies déployées par les puissances numériques sur le continent font ressortir une pluralité d’États à travers le globe. Pourtant cette compétition entre puissances, via et pour le contrôle du cyberespace en Afrique entraine des conséquences sur la posture de ces États notamment en matière de souveraineté déjà fortement entamée par la dépendance technologique à la Chine.

Conclusion

En conclusion, le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique repose sur des actions dans les couches physique, logique et informationnelle du cyberespace. Ce grand ensemble confère à la Chine des avantages stratégiques sur le cyberespace en Afrique et favorise la consolidation d’une posture de dépendance des États du continent que Pékin capitalise pour l’atteinte de ses objectifs politiques sur le continent. La construction d’une posture dominante de la Chine dans le cyberespace en Afrique, et l’influence politique qui en découle génèrent une compétition avec des puissances numériques rivales sur le continent, dont les objectifs oscillent entre positionnement stratégique et contestation du leadership chinois dans l’espace numérique et politique africain. Pour les États du continent, l’omniprésence de la Chine dans la construction et le fonctionnement du cyberespace fragilise leur souveraineté et accroît leur dépendance vis-à-vis de ce géant du numérique. Le déploiement de la cyberstratégie chinoise en Afrique et la compétition géopolitique avec les autres puissances qui en découle érode fortement la souveraineté des États africains. À une époque où la souveraineté repose fortement sur le contrôle des systèmes d’information par l’État, le déploiement de la cyberstratégie de la Chine en Afrique sape la souveraineté des États du continent. Ainsi, l’absence de contrôle des infrastructures et des flux numériques par les États africains aggrave leur déficit de souveraineté dans un environnement de plus en plus structuré par des logiques de puissance extérieures. En outre, dans l’espace numérique les critères de sécurité de l’information sont garantis par la confidentialité, l’intégrité, la disponibilité des données et la résilience des systèmes d’information. La dépendance à la Chine pour le développement de l’infrastructure numérique sur le continent, tout comme la dominance des terminaux mobiles chinois dans l’environnement des télécommunications en Afrique compromet fortement le critère de confidentialité. La bataille géopolitique entre la Chine et les puissances rivales qui s’exprime par une guerre pour l’information affecte l’intégrité des données circulant et produites sur le continent. L’appui chinois à la construction de telles infrastructures s’accompagne d’une fragilisation de la souveraineté des États africains. Pourtant, une appropriation critique de la coopération avec la Chine pourrait permettre à certains États africains de renforcer leur propre capacité stratégique, à condition qu’ils développent une cyberdiplomatie proactive et des partenariats sud-sud visant à réduire leur dépendance structurelle. Il s’agit de construire une résilience, fondée sur une cyberdiplomatie et une coopération technique intracontinentale à même de permettre à ces États de faire face aux cybermenaces et progressivement changer de posture dans le débat de la construction, du déploiement et de la gestion de l’espace numérique sur le continent.

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[1] Nous entendons ici la souveraineté numérique comme la capacité d’un État à contrôler l’architecture, la régulation et les flux de données de son cyberespace national.

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