RG v10n3, 2024
Alexandre Schiele
Alexandre Schiele est chercheur à l’Université d’Ottawa. Ses travaux portent sur l’évolution de la pensée et à la pratique des relations étrangères de la République populaire de Chine dans une perspective comparative avec l’histoire politique chinoise et occidentale
Résumé : La situation dans les mers d’Asie de l’Est et du Sud-Est est plus volatile que jamais. À présent, adversaire de force presqu’égale des États-Unis, le rapport de force bascule rapidement en faveur de la Chine dans la région. Elle agit délibérément dans les zones grises, repoussant leurs limites, pour promouvoir ses intérêts. Face à elle, une gamme de contre-mesures potentielles, autres que la guerre, limitée. Des options, toutefois, qui ne peuvent qu’exacerber les tensions.
Mots clés : Chine, Asie de l’Est, marine, zones grises, stratégie des chaînes d’îles.
Abstract : The situation in the seas of East and South-East Asia are more volatile than ever. Now a near-peer adversary of the United States, the balance of force is fast shifting to China’s advantage in the region. China deliberately uses grey-zones tactics, pushing back the threshold of war, to advance its interests with a limited range of options other than war to counter them. Options which can only further exacerbate the situation.
Keywords: China, East Asia, navy, grey zones, island chain strategy.
Introduction
Des monstres hantent les eaux de la mer de Chine méridionale et menacent les bâtiments militaires comme civils des pays riverains jusque dans leur zone économique exclusive. (Lendon 2024) Non pas des monstres de chair et d’os, mais d’acier : deux navires lourdement armés de 12 000 tonnes, mis en service respectivement en 2015 et 2017, battant pavillon de la République populaire de Chine (ci-après Chine) patrouillent jusqu’à 1200 km des côtes chinoises. Ils ne sont pas rattachés à la marine, mais aux garde-côtes. Cependant, avec un tonnage trois fois supérieur aux plus importants navires des garde-côtes américains, et même supérieur aux plus grands croiseurs de la flotte américaine, ils témoignent de la modernisation des capacités navales chinoises.
Il y a un quart de siècle encore, les capacités militaires chinoises étaient non seulement jugées obsolètes, mais, de plus, les analystes rejetaient d’emblée l’idée que la marine chinoise puisse à moyen terme devenir un acteur régional d’importance. La flotte chinoise est à présent, celle qui compte le plus grand nombre de navires, et l’écart se creusera encore plus au cours de la prochaine décennie. Mais son avantage ne découle pas uniquement du nombre, elle est largement composée de navires multimissions modernes.
La Chine est reconnue depuis 2017 non seulement comme un adversaire stratégique, mais surtout comme un adversaire de force presque égale par les États-Unis. Cette reconnaissance, qui marque la fin de l’ère post-guerre froide, est un aveu de faiblesse : l’ordre libéral et la suprématie américaine qui le soutient seraient menacés si les États-Unis et leurs alliés ne se ressaisissent pas. Et non seulement les budgets militaires, particulièrement en Asie, sont à la hausse, les liens de sécurité et de défense se multiplient et se resserrent. Est-ce un constat alarmiste ou un signal d’alarme ?
La flotte américaine conserve sa suprématie en matière de tonnage et le rapport de force restera à son avantage dans un avenir proche, cependant les capacités de construction navale chinoises se sont démultipliées et l’intégration des innovations plus rapide. Déjà, le rapport de force penche en faveur de la Chine à l’intérieur de la première chaîne d’îles[1], de Taiwan aux Spratleys, là même où elle cherche à affirmer sa souveraineté. La militarisation d’îles sous son contrôle lui permet d’assurer une présence permanente à laquelle la plupart des autres forces ne peuvent qu’aspirer.
Et pour imposer sa souveraineté, non seulement elle inscrit délibérément ses actions dans les zones grises entre la paix et la guerre, mais elle cherche à en repousser les limites. Et ses missiles, qui mettent en péril la présence américaine en Asie-Pacifique, lui permettent de le faire en relative impunité. Les options pour la dissuader sont limitées : augmentations des budgets militaires, renforcement des réseaux de défense, et opérations de liberté de navigation : des mesures qui ne vont qu’exacerber la situation.
- De l’obsolescence à la quasi-parité
En 1996, un rapport du Center for Naval Analyses, un centre de recherche au service de la marine américaine, concluait que :
[…] China cannot build a regional navy by 2010 without foreign participation or assistance. The current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry are decades behind those of the developed countries of the West. China lacks the educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications to produce a regional navy by 2010. […] Finally, the fact that the Chinese are buying advanced naval and air assets from the West and from Russia is an implicit admission that the Chinese cannot build these platforms without foreign participation. (Yung, 1996: 27-28)
Un quart de siècle plus tard, en 2021, un rapport du Congressional Research Service – dont la mission est d’éclairer l’action du Congrès américain, prenait acte que :
China’s navy, which China has been steadily modernizing for more than 25 years, since the early to mid-1990s, has become a formidable military force within China’s near-seas region, and it is conducting a growing number of operations in more-distant waters, including the broader waters of the Western Pacific, the Indian Ocean, and waters around Europe.
[…] China’s navy is viewed as posing a major challenge to the U.S. Navy’s ability to achieve and maintain wartime control of blue-water ocean areas in the Western Pacific—the first such challenge the U.S. Navy has faced since the end of the Cold War—and forms a key element of a Chinese challenge to the long-standing status of the United States as the leading military power in the Western Pacific. (O’Rourke, 2021, p. i).
Contre les pronostics qui anticipaient l’obsolescence continue des capacités militaires de la République populaire de Chine, et donc de leur insignifiance toujours plus marquée dans le monde post-Guerre froide, elles se sont modernisées et accrues au point d’être considérées depuis 2017 comme étant de « force presque égale » (near peer) par les États-Unis. (National Security Strategy, 2017 ; FM 3-0 Operations, 2017). Le statut de « Near Peer » ainsi reconnu à la Chine sonne le glas de l’ère de l’hyperpuissance américaine. Autrement dit, les États-Unis, puissance inégalée et sans rivale au lendemain de la Guerre froide, ont été pris de court par la Chine en une génération.
Dans un contexte militaire, ce concept implique une quasi-parité du rapport de force. Des débats académiques jonglent avec cette notion : dans un conflit, les États-Unis l’emporteraient-ils à coup sûr, bien qu’avec de grandes difficultés, ou l’issue serait-elle plus incertaine ? (Eaglen 2023) Quoiqu’il en soit, a posteriori, l’opinion dominante est que les États-Unis n’auraient pas su appréhender la montée de la Chine et donc prendre les mesures nécessaires pour préserver l’équilibre en leur faveur. (Kuo 2024) Et leurs forces armées, au sortir de deux décennies de Guerre contre la terreur et de guerres de contre-insurrection, seraient aujourd’hui impréparées à mener une guerre ouverte contre la Chine. Autrement dit, la crédibilité des États-Unis et la survie de l’ordre libéral d’après-Guerre seraient en jeu.
2. Face à la marine chinoise : alarme ou alarmisme ?
N’est-ce qu’une hyperbole ? Selon un rapport au Congrès produit par le Département de la défense en octobre 2023, la flotte chinoise comptait 370 navires, tous types confondus, ainsi qu’une « soixantaine » de patrouilleurs équipés de missiles de croisière antinavires.[2] Sa conclusion sonnait comme un coup de tonnerre : « The PRC has numerically the largest navy in the world. » (Department of Defense, 2023: v) Début juin 2024, la Chine comptait 234 navires de combat contre 219 pour l’U.S. Navy. (Palmer et al. 2024) C’est ce rapport de force, exacerbé pour les pays riverains de la mer de Chine méridionale, dont les relations sont historiquement tendues avec la Chine ou récemment dégradées, qui pousse dans l’urgence à l’augmentation des budgets afin de pouvoir développer et moderniser leurs capacités militaires. (Stockholm International Peace Research Institute, 2024) Exemple parlant : le Département de la défense américain a passé une commande ferme le 1er août 2023 de dix destroyers, d’une valeur de 14,5 milliards USD, avec une entrée en service d’ici 2027. (Hill, 2023a ; Hill, 2023b).
Cependant, la qualification de « numériquement » signale, bien qu’elle soit la plus importante en nombre, que la flotte chinoise n’est pas nécessairement la plus forte. Ainsi, en 2021, son tonnage pouvait être estimé, à partir des données du Congressional Research Report cité plus haut (O’Rourke, 2021), à un peu plus de 2 millions de tonnes, contre 4,5 millions pour la flotte américaine. Autrement dit, une flotte plus nombreuse, indiscutablement, mais avec des bâtiments de petite taille par comparaison à ceux de l’U.S. Navy. Entre le nombre et la taille des navires de combat, quel est le facteur le plus décisif ?
La guerre navale moderne n’est ni rapprochée, ni même ne se fait à vue : tout l’art consiste à pouvoir identifier et neutraliser une cible ou une menace avant d’être soi-même identifié, ou du moins neutralisé. Les missiles guidés à courte, moyenne, et longue portée, sont certaines des armes les plus décisives. Et leur avantage repose tant sur leur nombre que sur le nombre de lanceurs. En raison de sa taille, de son rôle multimission, et de sa capacité à opérer seul ou en formation, le destroyer, avec ses 60 à 90 lanceurs, est considéré le principal navire de guerre d’une flotte moderne. La marine chinoise en compte 42, contre 73 pour l’U.S. Navy. Sur papier, le nombre de destroyers chinois a été multiplié par deux entre 2003 (20) et 2023 (43) : soit un nouveau bâtiment mis en service par année. (Palmer et al., 2024) Un chiffre impressionnant en soi, mais à ce rythme il lui faudra vingt ans de plus pour atteindre la parité avec l’U.S. Navy.
De plus, en 2022, au bas mot, la flotte sous-marine chinoise comptait deux fois moins de missiles que la flotte américaine, et deux fois moins de lanceurs. (Axe, 2022) Et, est-il même nécessaire de rappeler l’importance des forces aéronavales américaines : 11 porte-avions, chacun avec près de 90 avions et hélicoptères à bord ? La Chine n’en compte que trois, dont seul le dernier, entré en service (2022), peut accueillir à son bord une soixantaine d’aéronefs. (China Power Team, 2024) Le déséquilibre de forces est d’autant plus marqué si l’on inclut aussi les capacités navales et aéronavales des réseaux d’alliances sans équivalent qu’entretiennent les États-Unis.
3. Une marine chinoise en croissance et modernisation accélérées
Toutefois, le chiffre du nombre de destroyers chinois est trompeur, car il ne tient pas compte du renouvellement de la flotte : 23 destroyers sont entrés en service depuis 2013, soit plus de deux par année. Depuis 2017, elle a aussi mis en service huit croiseurs – caractérisés par un tonnage plus important que celui des destroyers, à raison d’un par année. (Palmer et al. 2024) En fait, selon des informations confidentielles obtenues en juillet 2023 lors d’une fuite, les capacités de construction navale de la Chine étaient estimées par l’Office of Naval Intelligence américain comme étant 232 fois plus importantes que celles des États-Unis. (Trevithick, 2023)
Et, il est prévu que la flotte chinoise, tous types de navires confondus, devrait compter 395 bâtiments l’an prochain (2025), 435 en 2030, et 475 en 2035 (Trevithick, 2023) – soit huit navires additionnels par année. Par comparaison, l’U.S. Navy verra sa flotte réduite de 296 à 291 navires d’ici la fin de la décennie – avec tous ses croiseurs mis hors service, bien qu’elle espère la voir croître à 305 et même, idéalement, à 317 navires en 2035, soit l’équivalent de trois à cinq bâtiments additionnels par année entre 2030 et 2035.
Concrètement, le déséquilibre numérique entre les flottes chinoises et américaines qui était de 1,2 en 2020 passera à 1,56 en 2035. Le tonnage de la flotte chinoise, bien que restant inférieure, est en croissance accélérée et se rapproche de celle de l’U.S. Navy. Cependant, à ce rythme, elle n’atteindra pas la parité avant le milieu de siècle. (Trevithick, 2023) Il n’est pas anodin que la commande ferme de dix destroyers additionnels ait été faite moins d’un mois après cette fuite.
Encore une fois, la question se pose : du nombre ou de la taille des navires, quel est le facteur décisif ? Non seulement les capacités de construction navale sont-elles 232 fois plus importantes que celles des États-Unis, construisant aujourd’hui plus de 50% du tonnage commercial mis en service annuellement ; les compagnies chinoises ont reçu l’an passé (2023) 59% des commandes de construction de navires, nationales et internationales. Par comparaison, les États-Unis représentent aujourd’hui moins d’un pourcent du marché de la construction navale. (Funaiole, 2024)
La Chine a incontestablement rattrapé rapidement son retard et acquis depuis les années 1990 une « educated citizenry, those with engineering or technical backgrounds necessary to build the infrastructure or design the specifications » de navires civils de pointe répondant aux plus hautes attentes des clients internationaux. Ce qui n’implique pas, bien au contraire, l’absence de transferts internationaux d’expertises et de technologies. En fait, nonobstant l’espionnage, ces transferts sont inévitables lorsqu’il faut répondre aux spécifications des commandes. Toutefois, les chantiers navals chinois sont à double usage : ils construisent à la fois des navires civils et des navires militaires. Ainsi, le transfert d’expertises et de technologies civiles vers la Chine se double d’un transfert de l’industrie civile vers l’industrie militaire.
Autrement dit, « [t]he current platforms and weapon systems produced by the Chinese defense industry [are not] decades behind those of the developed countries of the West [anymore]. » Ce que confirme le rapport du Département de la Défense cité plus haut : « [t]he PLAN is largely composed of modern multi-mission ships and submarines. » (Department of Defense, 2023: v) La croissance économique, particulièrement depuis 2001, date d’entrée de la Chine à l’OMC, a été le principal moteur du développement et de la modernisation des forces armées chinoises.
Le Parti communiste chinois poursuit en outre une stratégie dite de « fusion civile-militaire », accélérée sous Xi Jinping, dont l’objectif est de garantir non seulement les applications duelles des innovations technologiques, la captation des développements technoscientifiques étrangers, mais aussi et surtout leur adoption et intégration rapides. (Bruzzese, 2024) Avec l’expansion anticipée et le renouvellement continu de la flotte au cours de la prochaine décennie, le rapport de force tendra vers la parité, si ce n’est un rééquilibrage à l’avantage de la Chine. Et tel est l’objectif poursuivi par la Chine pour 2049 – date du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.
4. Une présence de plus en plus encombrante en Asie-Pacifique
Ce qui ne l’empêche pas d’être proactive dès à présent, bien au contraire. Les 23 et 24 mai de cette année (2024), les forces armées chinoises ont procédé à une série d’exercices autour de l’île de Taiwan sans préavis. De tels exercices avaient précédemment eu lieu du 8 au 10 avril 2023, et du 4 au 15 août 2022. Cela dit, chaque fois, la Chine est parvenue à mobiliser ses forces de manière à resserrer toujours plus la manœuvre d’encerclement. Fait significatif : si au cours du dernier exercice le nombre d’aéronefs (une soixantaine) était en légère baisse, le nombre de navires, par comparaison, avait doublé, passant de 12 à 27. (China Power Team, 2024) Un exercice n’est pas un acte de guerre, bien que la Chine les conduise toujours dans une perspective d’intimidation. Bien évidemment, chaque fois qu’un tel exercice a lieu, surtout en l’absence de préavis, les forces armées taiwanaise sont mises en état d’alerte.
Depuis les années 1950, la ligne médiane entre la Chine continentale et Taiwan est considérée par Taiwan et les États-Unis comme une frontière informelle (Cheney-Peters, 2014), et seules les violations de cette ligne provoquent un véritable État d’alerte. Bien que la Chine ne l’ait jamais reconnue, jusqu’en 1999 les violations chinoises étaient rares. En octobre 2020, le ministre de la Défense taiwanais tirait la sonnette d’alarme : pour cette seule année les coûts de la réponse militaire aux incursions chinoises s’élevaient déjà à près de 9% du budget de la défense. (Shattuck, 2021). Depuis août 2022, elles sont quasi quotidiennes, et depuis mars 2024 elles ont été multipliées par cinq (d’une quarantaine à près de 200 par mois). (Brown et Lewis, 2024) Elles ont pour objectif autant de normaliser la présence militaire chinoise à proximité de Taiwan que d’accroître et de maintenir à un niveau élevé la pression sur les ressources militaires taiwanaises : plus de sorties, plus d’heures de vol, plus de carburant consommé, usure plus rapide des équipements, plus de stress et de fatigue du personnel, etc.
Si elles ont pour objectif de dégrader l’état de préparation des forces armées taiwanaises, comme les exercices militaires, ces violations ne sont pas, en vertu du Droit international, des actes de guerre. Pour cette raison, l’éventail de réponses militaires à la disposition de Taiwan en-deçà de ce qui s’apparenterait à un acte de guerre est limité. Or, les actions chinoises s’inscrivent non seulement consciemment dans les zones grises entre la paix et la guerre, la Chine cherche sciemment à repousser les limites de ce qui pourrait être interprété comme un acte de guerre de sa part. Ces actions ne sont pas uniquement dirigées contre Taiwan, mais contre tous ceux avec qui la Chine entretient des conflits territoriaux. Ainsi, outre Taiwan, la Chine revendique la quasi-totalité de l’espace à l’intérieur de la première chaînes d’îles aux sept autres États riverains (Corée du Sud, Vietnam, Malaisie, Indonésie, Brunéi, Philippines, Japon), et, bien entendu, aux États-Unis. Partout, l’objectif est le déni d’accès et l’interdiction de zone (anti-access/area denial). Les installations portuaires militaires qu’elle a construites au cours de la dernière décennie en mer de Chine méridionale lui permettant d’assurer une présence permanente.
Par exemple, le 17 juin dernier (2024), un navire chinois en mission officielle a violemment cherché à empêcher le ravitaillement d’un avant-poste philippin établi sur le Banc Second Thomas. L’incident est surréaliste : des garde-côtes chinois menaçant et blessant des militaires philippins à plus de 1400 km des côtes chinoises. Le 6 janvier 2023, au même endroit, des garde-côtes chinois avaient pointé de puissants lasers pour aveugler les militaires philippins – toujours pour contrer le ravitaillement de l’avant-poste. Régulièrement, les garde-côtes font usage de canons à eau et même éperonnent les navires philippins. En fait, chaque fois qu’un ravitaillement ou une rotation de personnel est prévu, les garde-côtes chinois cherchent à s’y opposer. (Strangio, 2024) De tels incidents ont lieu partout où des eaux ou des terres sont contestées. Et, ils deviennent plus fréquents : 12 entre février 2023 et juillet 2024 avec les Philippines uniquement. (Ratcliffe, 2024)
Pour entreprendre ces actions plus agressives, la Chine préfère mobiliser les garde-côtes car, en vertu du Droit international, ils relèvent d’une organisation civile avec un pouvoir légitime de recours à la force en temps de paix. Telle la marine, elle compte la plus grande flotte de garde-côtes du monde, et ses navires, tout autant modernes que multimissions, proviennent soit de la marine soit ont été spécifiquement construits selon des modèles militaires : corvettes, frégates, plus, bien sûr, les deux croiseurs, et sont opérés par du personnel détaché par la marine. Personne n’est dupe : seule la couleur de la coque distingue les garde-côtes de la marine. (Fish, 2024)
Outre les garde-côtes, la Chine, malgré ses dénis, s’appuie aussi sur une milice maritime camouflée opérant comme une flotte de pêche, avec plusieurs centaines de navires déployés en tout temps en mer de Chine méridionale. Si les garde-côtes témoignent de la flexibilité opérationnelle d’une flotte comprenant un grand nombre de navires modernes d’un tonnage inférieur aux destroyers, la milice maritime rappelle une fois encore que le nombre à lui seul peut conférer un avantage décisif. Elle se meut tel un essaim pour saturer une zone, harceler des navires ou des installations, et même saisir des positions stratégiques ou en priver l’adversaire à l’exemple de la prise du Récif de Scarborough en 2012 – un évènement qui pourrait se reproduire ailleurs à tout moment. (Poling et al., 2021)
Conclusion : Un rééquilibrage complexe pour les États-Unis et leurs alliés
Avec ses 219 navires de guerre d’un tonnage total au moins deux fois supérieur à celui de la marine chinoise, il serait légitime de penser que l’U.S. Navy serait en mesure de dissuader l’aventurisme chinois. Cependant, alors que la marine chinoise opère principalement dans sa région proche, l’U.S. Navy est divisée en sept aires géographiques couvrant toute la surface des mers. Depuis 1943 la Septième flotte est responsable de l’océan Indien et du Pacifique occidental, avec son quartier général basé à Yokosuka, dans la baie de Tokyo au Japon. Des cinq flottes avancées américaines – les deux autres étant rattachées aux côtes ouest et est des États-Unis – elle est de loin la plus importante. (c7f.navy.mil, 2024)
Or, bien qu’elle comprenne un porte-avion, ses 50 à 70 navires semblent bien dérisoires face aux 234 navires de combat de la marine Chine, et ce déséquilibre ne peut que s’accentuer. Dans l’immédiat, bien que des navires et même des escadres soient régulièrement affectés à son aire de responsabilité, la situation au Moyen-Orient et en Europe orientale rend impensable l’idée d’un renforcement significatif de la Septième flotte avec des transferts des autres flottes. Sur papier, lorsque la Septième flotte américaine est combinée avec la Force maritime d’autodéfense japonaise et la marine coréenne, ses plus proches alliés régionaux, le rapport de force penche clairement en sa faveur. Toutefois, il est important de se rappeler qu’il n’y pas d’OTAN asiatique, d’une part ; et que, pour des raisons historiques, les relations entre la Corée et le Japon sont tendues, d’autre part. (Choi, 2024) Ainsi, en cas de conflit, il n’est pas acquis que chacun s’engage militairement.
Est-il nécessaire de rappeler que la Chine est une puissance nucléaire depuis 1964, et que la plus grande partie de la surface du globe est à la portée de ses missiles balistiques ? Elle conduit « le programme de développement de missiles le plus actif et le plus diversifié au monde » (Missile Defense Project, 2021) afin de renforcer ses capacités de dissuasion, d’une part, et ses capacités de déni d’accès et d’interdiction de zone non seulement au sein de la première chaîne d’îles, mais aussi pour neutraliser la stratégie des chaînes d’îles qui l’endigue depuis les 1950. Idéalement, elle aimerait repousser les États-Unis hors du Pacific occidental. Son principal atout, à la fois réalité et mythe, est un nombre toujours plus important de missiles balistiques antinavires pouvant neutraliser un porte-avion et contre lesquels les moyens de défenses sont au mieux limités. (Department of Defense, 2023: 66)
Voici ce qui confère en grande partie à la politique chinoise de la canonnière son impunité. Une stratégie face à laquelle les contre-mesures des États-Unis sont limitées, et encore plus pour les pays riverains. Comme première option, le renforcement des capacités militaires par l’augmentation des budgets, mais cela ne peut qu’intensifier la course aux armements ; deuxièmement, pour les pays qui en ont la capacité, procéder à des opérations de liberté de navigation, dont l’objectif est de nier dans les faits les revendications territoriales chinoises, mais elles risquent d’exacerber le potentiel de conflagration ; troisièmement, multiplier et resserrer les liens de sécurité et de défense entre les États-Unis, les grandes puissances de l’OTAN, et les pays riverains (Green, 2023) dans une perspective de dissuasion, mais au risque de renforcer le rapprochement de la Chine et de la Russie.
Depuis le 13 avril 2024, les règles du jeu se sont complexifiées : bien que neutralisée par la coalition menée par les États-Unis, l’attaque de l’Iran contre Israël, sans précédent, est restée, pour ainsi dire, sans riposte (Raine et al., 2024). Dès lors, jusqu’où les zones grises s’étendent-elles à présent, particulièrement dans le cas de Taiwan ?
Bibliographie
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[1] Les îles Kouriles, l’archipel japonais, les îles Ryukyu, Taiwan, les Philippines et Bornéo.
[2] Le rapport ne précise pas pourquoi cette « soixantaine » de patrouilleurs ne sont pas inclus dans le nombre total de navires que compte la marine chinoise.
