Compte-rendu. Sundeep Waslekar (2023). Entre guerre et paix. Histoire et politique des conflits dans le monde. Paris : CNRS Editions.  Traduction de A World Without War, 2022, Harper Collins.

Regards Géopolitiques, vol. 10, n. 1 (2024)

Il ne fait aucun doute que le monde traverse une période de turbulences qui appelle à une bonne compréhension des dangers qui guettent l’humanité, et à des idées crédibles pour l’avenir. Les tensions s’accumulent entre Washington et Pékin ; la guerre fait rage en Ukraine et à Gaza, avec un risque réel d’escalade régionale. Au-delà de la conjoncture, l’auteur s’efforce de développer ici une réflexion sur la guerre, sa place dans les relations internationales et dans la trajectoire du monde. Pourquoi, s’interroge le chercheur en point de départ de son livre, faut-il qu’au moment où « nous possédons tout le génie nécessaire pour faire de notre planète un paradis, nous avancions vers un suicide collectif », en ces temps les plus dangereux de l’histoire de notre espèce? Deux menaces pèsent, selon lui, sur l’avenir du genre humain : la course aux armements cataclysmiques, à commencer par la bombe atomique, mais aussi les armes bactériologiques; et l’hypernationalisme de dirigeants mus par les mésusages du pouvoir. Face au démantèlement des traités de non-prolifération, à la militarisation de l’intelligence artificielle et à l’appétit de princes aux discours abrasifs, l’une des principales solutions préconisées par le chercheur est d’interpeller les opinions publiques et de créer les conditions d’un « contrat social mondial ». Ce dernier passe par une cohabitation de chacun entre empathie envers l’humanité et loyauté envers son État.

Ce livre traite de manière approfondie et très érudite des menaces existentielles qui pèsent sur l’humanité aujourd’hui et propose une réflexion intellectuelle sur les moyens d’aller de l’avant. Il ne vise pas à proposer une nouvelle philosophie ou théorie, mais plutôt à stimuler le débat nécessaire à un changement fondamental. Il cite abondamment les philosophes et pertinents tout en évitant une théorie explicative austère et en conservant l’aspect militant central dans l’ouvrage. Le livre offre également une lecture intéressante avec un certain nombre d’histoires moins connues mais très illustratives, telles que des aperçus historiques intéressants sur les préparatifs et le déroulement des conférences de paix de La Haye de 1899 et 1907 – et sur Peter Rosegger, un poète nationaliste allemand autrichien qui, en 1913, était l’un des principaux candidats au prix Nobel de littérature qui a finalement été décerné à l’auteur indien Rabindranath Thakur Tagore (1861-1941).

La guerre n’est pas une fatalité, mais le choix des États

L’un des points forts du livre réside dans son diagnostic clair et précis. Il commence par une définition claire de la menace que représentent les « armes de destruction finale » modernes (un terme approprié utilisé de manière récurrente dans le livre). Il propose ensuite une critique sobre et impitoyable du nationalisme, qui s’est révélé l’idéologie la plus puissante de l’ère moderne depuis son apparition à la fin du XVIIIe siècle pour conduire à deux guerres mondiales notamment. Il a détruit des empires et vaincu le communisme – et a récemment muté en une variété de formes qui représentent une menace très sérieuse pour l’humanité aujourd’hui. Enfin, la guerre est une question de choix. Il n’y a pas de fatalité sur le chemin de la guerre et, n’en déplaise aux réalistes, les relations entre États ne sont pas condamnées à être marquées au coin du conflit, pas plus qu’il n’y a de déterminisme de la géographie qui devrait conduire les États à entrer en guerre pour le territoire et les ressources, une vision largement défendue par l’école matérialiste en géopolitique dont les héraults étaient Mackinder ou Spykman, et qui connaissent un grand regain d’intérêt. Les partisans d’une lecture selon l’école réaliste des sciences politiques pourront toujours tourner en dérision l’approche idéaliste et kantienne des relations internationales de Sundeep Waslekar et d’autres partisans de la mise à l’index de la guerre, de la paix perpétuelle et du multilatéralisme par la force du droit et la sécurité collective. Idéalisme certes, mais qui repose sur l’idée que la guerre est toujours une question de choix. Et le danger d’une erreur de calcul est toujours présent. Par exemple, il y avait suffisamment de connaissances et de bonnes raisons pour s’opposer à la guerre : Avant le mois d’août 1914, estime l’auteur, il y avait suffisamment de connaissances et de bonnes raisons de s’opposer à la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, il est intéressant d’observer les explications d’Henry Kissinger, qui souligne les erreurs de jugement des grandes puissances, leur manque de compréhension de la létalité des armes et l’absence de définition claire des objectifs de guerre. Nous retrouvons aujourd’hui bon nombre de ces erreurs, à la différence près que le « somnambulisme » (Clark, 2014) vers une véritable guerre mondiale entre grandes puissances pourrait bien être fatal. Il faut donc absolument l’éviter, explique l’auteur.

Quelques exemples positifs démontrant que des alternatives demeurent possibles, sont abordés dans le chapitre « Le point du jour ». Dans ce chapitre, Waslekar souligne à juste titre les réalisations de dirigeants comme Willy Brandt, Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev. La transformation de la pensée du président américain Ronald Reagan (président de 1981 à 1989), qui avait commencé son premier mandat en 1981 comme le « guerrier de la guerre des étoiles » et a pourtant terminé avec une maxime historique selon lequel « la guerre nucléaire ne peut pas être gagnée et ne doit donc jamais être menée », a eu un impact durable. Elle revêt une grande importance historique et motive les dirigeants d’aujourd’hui, comme en témoigne la réaction internationale la plus récente face à la Russie qui a joué avec les mots au sujet de l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine.

Un contrat social de la paix

Le chapitre « L’aurore – forger la paix, prévenir les guerres » présente un résumé des idées sur la paix et la coexistence entre les nations défendues par les grands penseurs. Il aborde ensuite les institutions destinées à préserver la paix. L’auteur se demande si les Nations Unies ont, « dans la poursuite de leur programme de développement, ignoré leurs objectifs en matière de paix et de sécurité ». Cette question est tout à fait pertinente. L’ONU ne s’acquitte pas de sa mission première, qui est de préserver la paix, mais se concentre de plus en plus sur les conséquences humanitaires des guerres – autrement dit, l’ONU abdique son rôle de prévention pour se concentrer sur une fonction d’ambulance. Si le travail humanitaire est important, il appartient aux agences humanitaires, tandis que l’ONU doit se souvenir de la raison pour laquelle elle a été créée en premier lieu.

Dans l’avant-dernier chapitre et dans le dernier chapitre « Le matin, enfin : un monde ans guerre », l’auteur aborde la question cruciale du nécessaire contrat social dans le monde d’aujourd’hui. La question est abordée sous plusieurs angles. Waslekar explique que le contrat social est une idée et un processus de transformation plutôt qu’un accord contractuel. De nombreux obstacles s’opposent au processus de transformation dans l’esprit d’un nouveau contrat social. Il s’agit non seulement de l’opposition directe, fondée sur les intérêts, mais aussi de l’obscurantisme et de l’opportunisme. Le livre critique à juste titre la Cour internationale de justice pour son avis ambigu sur les armes nucléaires et les États pour leur « nationalisme vaccinal » et leur manque de coopération lors de la pandémie de Covid-19. Par-dessus tout, un nouveau contrat social exige une mobilisation critique de la société civile, tant à l’intérieur des États qu’au niveau international.

Les processus de changement requis impliquent de faire preuve d’innovation. Les deux conférences de La Haye de 1899 et 1907 ont jeté les bases d’un nouveau système international fondé sur le droit. Tournant résolument le dos au système politique du Concert européen, elles se sont ouvertes aux pays d’Amérique et d’Asie et entendaient notamment favoriser la pratique de l’arbitrage pour régler les différends et assurer la paix.L’idée d’une troisième conférence de La Haye suggérée par Waslekar est une innovation intéressante. L’auteur suggère que « ce n’est que si une grande puissance prend l’initiative… que l’idée pourrait devenir réalité ». Il s’agit d’une position intéressante, qui invite à une discussion plus approfondie. La Chine, avec son « Initiative de sécurité mondiale » (2022), qui promeut une refonte des principes de la gouvernance mondiale, serait-elle en train de se faire l’initiateur possible de quelque chose de grand et d’important ? ou son projet ne sert-il que ses intérêts bien compris, comme le craint Washington – qui redoute également de perdre la main sur les initiatives diplomatiques majeures. L’Inde va-t-elle mettre à profit son expérience acquise lors de sa présidence du G-20 en 2023 pour lancer une nouvelle initiative ? Le Brésil utilisera-t-il sa présidence du G-20 en 2024 à cette fin ? Les États-Unis semblent préoccupés par la construction d’alliances et par les sommets des démocraties. La Russie s’est engagée sur la voie de l’agression armée contre la Géorgie puis contre l’Ukraine. Cela a réduit le nombre de candidats potentiels pour un rôle fédérateur et ouvert un large espace aux initiatives du Sud.

Une autre idée est le Sommet de l’avenir des Nations Unies proposé par le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres dans son rapport Notre programme commun rendu public en septembre 2021 et accepté par les États membres des Nations Unies au début de 2023 (Nations Unies, 2023). En septembre 2022, l’Assemblée générale des Nations unies a décidé de convoquer le Sommet du futur en 2024 et d’organiser une conférence ministérielle préparatoire à l’automne 2023. Un Conseil consultatif de haut niveau (High Level Advisory Board, HLAB) a été nommé par le Secrétaire général en mars 2022 pour préparer des « propositions audacieuses » qui pourraient aider le processus de préparation. Le HLAB examine un certain nombre de questions abordées dans le livre de Waslekar et présentera des propositions de changement concernant le système financier international, l’environnement / la gouvernance climatique, la paix et la sécurité internationales (y compris le désarmement nucléaire), etc. Le moment semble venu d’innover au niveau de la sécurité et de la coopération mondiales.

Le livre se termine par un rappel des initiatives audacieuses et fondées sur une conception de l’éthique de dirigeants du passé, qui ont été en mesure de changer le cours de l’histoire dans une direction positive. Il existe des précédents d’initiatives positives. L’ouvrage plaide pour la nécessité de mobiliser l’opinion publique afin de priver les politiques nationalistes du soutien populaire et de leur légitimité. Cela appelle à un débat politique plus approfondi qui devrait conduire à une réorientation politique fondamentale. À une époque où le nationalisme est fort et même en hausse presque partout, y compris dans la plupart des grandes puissances, la tâche parait ardue. Mais qui sait ? Nous vivons une époque qui pourrait s’avérer être « un point d’inflexion de l’histoire ». Et une telle époque fournit de solides raisons en faveur d’une alternative éthiquement supérieure et pratiquement meilleure – pour un monde sans guerre.

Frédéric Lasserre, Directeur du CQEG

Références

Clark, C. (2014). Les Somnambules : été 1914, comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris, Flammarion. Traduction de Sleepwalkers : How Europe Went to War in 1914. Londres : Penguin, 2012.

Nations Unies (2023). Notre programme commun. https://www.un.org/fr/common-agenda

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